Lettres à Sophie  

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Lettres à Sophie, is a collection of love letters by Comte de Mirabeau first published in 1792. They were originally published as "Lettres originales de Mirabeau écrites au donjon de Vincennes pendant les années 1777, 78, 79 et 80".

"Sophie" was Marie Thérèse de Monnier; they had fallen in love despite that she was engaged to his colonel. This led to such scandal that his father obtained a lettre de cachet, and Mirabeau was imprisoned in the Ile de Ré. He escaped to Switzerland, where Sophie joined him; they then went to Rotterdam, where he lived by hack work; meanwhile Mirabeau had been condemned to death at Pontarlier for seduction and abduction, and in May 1777 he was seized by the French police, and imprisoned by a lettre de cachet in the castle of Vincennes.

The early part of his confinement is marked by his letters to Sophie.

French description

Les Lettres à Sophie sont un recueil de la correspondance entretenue entre Mirabeau, alors en captivité au donjon de Vincennes, et Marie Thérèse Sophie Richard de Ruffey. Cette correspondance, où Jean-Charles-Pierre Lenoir, lieutenant général de la police de Paris, joue un grand rôle, furent publiée après 1789 par Pierre Louis Manuel, ancien administrateur du comte de Mirabeau.

See also

Full text

GABRIEL-RIQUETTI DE MIRABEAU

L E S M IRA BEAU

Ces Mirarabeaux sont tous des diables.

{La Voix du Peuple.)

« Vivent- MM. de M irabeau! Voulez-vous que lei bo u jarrein touteis à la m ar? » A insi h u rla it, vers 1715, le peuple de Marseille, prêt à lancer dans la m erles sergents du fisc, q u i avaient osé essayer de fran ch ir le seuil redouté de Jean-A ntoine R iq u etti de M irabeau, le brave P rovençal. « Vive M irabeau, le père de la p atrie! » to nnait, en 1790, le peuple im m ense de P aris, prêt à disperser au gré de M irabeau l'ouragan, bastilles et m onarchies. Vous le voyez, c’était de fam ille, com m e on dit; l'em pire des foules était le titre de légitim ité, le patrim oine des M irabeau. Et m ain ten an t, qui voudra prétendre encore que l’Italie, a im a m ater, n ’a point to u t donné à la France, l’a rt, la science, la form e, l’idée et ce qui les éclaire, et ce qui les en traîn e en u n rayonnem ent infini, la R évolution. Donc, en 12G7-68, frappés par une des vicissitudes de la lutte éternelle entre l’E m pire et le Sacerdoce, u n gran d nom - 1 bro d ’en têtés Gibelins., dont l’u n s’appelait D ante e t d ’autres A rrig h etti, fu ren t exilés deFlorence. L’acte d’a cc u sa & n p o rte: A zzu c iu s A r r ig h e tti f i l m s G h e ra rd i et omnes m a scu li descendentes ex eis. Azzucius v in t s’é ta b lir sous le ciel italien d e là Provence, où il m o u ru t en 1294. Son fils P ierre, qu i ne voulait m en tir à sa devise : J v v a t p ie ta s, fonda su r la pointe d ’u n e m ontagne, à Seyne, u n hôpital : ses fils e t-a rriè re petitsfils fondèrent à M arseille toutes sortes de couvents, où pas u n d’eux ne s’enfroqua. Un seul m em bre de la fam ille, au dixh u itièm e siècle, p rit l’h a b it, sans savoir p ourquoi. « Tous, d it M irabeau, paraissent s’être ressentis d ’u n esprit a rd en t et actif, vrai type de la race. » Ce P ierre, fils d’A zzucius, avait, sans coup férir, en p re n an t pied su r le sol de France, épousé Sibille de Fos, cette fille des comtes de Provence dont ta n t de tro u b ad o u rs on t chanté les talents et la m erveilleuse beauté. Ainsi s’allia p ar cette h au te et rom anesque un io n lè sang de France a u sang d’Italie; ils m êlèren t leu rs ard eu rs, leu rs sè-i ves, leu rs finesses, leurs audaces. P ierre et Sibille engendrère n t to u te cette lignée « de diables » d o n t le nom franco-italien sym bolise l’origine et signifie, à cinq siècles d'intervalle : Révolution et R évolution. Ils se dém ènent, ils font tapage, ils enlèvent tous u n e place dans l’histoire ou la légende, ces enragés de M iram beaux. A ntoine (1412) ré u n it deux m ontagnes p ar u n e chaîne de fer que l’on voit encore à M oustier. Jean (1362), p rem ier consul de M arseille, sauve cette ville d ’u n e tentative des huguenots, q u i d étru isen t p ar pieux dépit l’hôpital de Seyne et ouvre la la ville à Charles IX : son neveu l’o u v rira à H enri IV, son fils à Louis XIII, son petit-fils à Louis XIV. Jean reçoit d u roi divers lots q u i excitent la jalousie de l’archevêque de D igne; le p ré la t in ten te u n procès à Jean, ce m arch an d de M arseille, « ditil, qu i a su rp ris le don du roi. » « Je suis ou fus m arch an d de police, re p artit Jean, com m e M. l’Évêque est m arch an d d ’eau bénite. » E u vérité, je vous le dis, les M irabeau on t la réplique. Honoré III, p rem ier p ro c u re u r et Salom on du pays, v eut, en dépit de sa sagesse, chasser à coups de canne les robes d’une assem blée de la noblesse où M. Delam olle, conseiller au parlem en t, a in su lté le m arq u is d ’O raison. Aix, sous Louis XIV, se révolte contre le fisc; il em pêche Aix de se d onner au duc de Savoie et répond au duc d’H am ilton, qu i s’étonne, à son a rrivée, de tro u v er les portes ferm ées aux troupes royales : « Jeu n e hom m e, u n ton plus bas, et songez que d ’u n signe je puis faire so rtir su r vous v in g t m ille hom m es qu i rép o n d raien t p o u r m oi. Votre tro u p e sera reçue, m ais p ar m es ordres seulem ent; et q u a n t à vous, c’est chez m oi que vous logerez, et vous m e direz dans deux heu res si vous croyez que de vous à m oi le ton d u com m andem ent ait q uelque grâce. » Les frères d ’Honoré sont des dém ons. L’u n d’eux ro m p t to u t sim plem ent la chaîne d u p o rt de Marseille p o u r faire évader la connétable Colonne et la belle duchesse de M azarin, sasœ u r, qu i s’en vont co u rir le m onde, et se tu e en d o m ptant u n cheval fougueux. Un a u tre frère d’Honoré, B runo fait dire de lu i par Vau ban, que l’on s’étonne de voir l’am i d’u n si drôle de corps : « Ah ! ce fou-là a des qualités q u ’on ne trouve point dans les sages. » E t ces qualités vont croissant de génération en génération, ju s q u ’à le u r expression souveraine, M irabeau. Le héros de la fam ille, la grande adm iraticdi et l’orgueil de notre o rateu r, c’est son aïeul Jean-A ntoine, fils d ’Honoré III né en 1666. C’est à lu i q u ’il consacre les trois q u arts d’u n e im portante notice su r sa m aison, écrite dans la prison du château d’If (fin 1774). C’est Jean qu i inspire à M irabeau cette réflexion, où perce le sentim ent de sa propre personnalité, où éclate le passé de sa race et resplendit l’h o n n e u r fu tu r de son nom : « L’audace est v raim en t odieuse, pour peu q u ’elle soit oppressive et q u ’elle ne respecte pas le droit d’a u tru i, le faible, soit de sexe, soit d’âge, soit d ’état, de ran g ou de m oyen. Elle devient orgueil alors, vice repoussant, ou insolence, vice lâche. Mais, jo in te à l’équité et à la générosité, qu i est la vertu naturelle des hom m es forts et bouillants, l’audace s’attire infailliblem ent le respect des petits, portion de la société la m oins b rillan te sans doute, m ais la plus u tile et celle qui exécute. Cette audace fu t u n des caractères distinctifs de notre race et lu i a ttira tou jo u rs l’a m o u r d u peuple. » Avec cette audace les vaillants de la fam ille, en effet, ont ten u tête aux princes, dom iné des villes et des provinces, conquis l’am our de leu rs vassaux; avec cette audace, le génie de la fam ille, G abriel-H onoré R iqu etti de M irabeau, brisera u n trône et co n q u erra l’am o u r d’u n g ran d peuple. Le coup de tète se fera R évolution, la généalogie deviendra histoire. E t ne voyez-vous point, dans cette préférence p o u r la portion de la société q u i exécute, le pressentim ent de 89? Il est de Jean, il est u n e parole fière qu i sera le m ot d’ordre de son petit-fils : « Il y a, dit Jean, des hom m es faits pour o b éir; il en est de faits pour com m ander, et cela ne se ressem ble pas. » Cet aphorism e, que M irabeau a p o u r sa part cent fois raison de trouver bien a u tre m e n t profond que l’aphorism e trivial : « 11 fau t savoir bien obéir p o u r apprendre à bien com m ander, » est d ’une application fort délicate. Les natu res d’élite, grandes par le cœ ur et l’intelligence sont la p lu p art du tem ps trop m odestes ou généreuses pour en tirer profit; les vaniteux ou les despotes s’en em p aren t, com m e l’âne et le ren ard de la peau du lion. Pour les voyants, h eu ­ reu sem en t, il passe to u jo u rs u n petit bout de l’oreille. Jean fait ses prem ières arm es dans le corps m agnifique des m ousquetaires. Un vrai Porthos, m a foi, cinq pieds dix pouces. « Il est bien g ran d , m arm o n n en t les m échantes langues. Bien gran d u n jo u r d ’aflaire, ripostent les vieux capitaines. Jean est ( b eau, il a la taille parfaite, il est généreux et m êm e fastueux, fier m ais h u m a in , obligeant, p o li, in g én ieu x , digne com m e u n p o rtrait d 'aïeu l. Ses reparties courent la ville. Il est rangé com m e u n e dem oiselle de Saint-C yr. Jean est le b ras droit du gros Vendôm e, il se b at com m e u n paladin d ’Arioste. Jean n ’a p oint de préjugés. Il enfonce u n jo u r les portes d’u n e église où des cordeliers avaient recueilli des d éserteu rs; u n e procession de m oines se présente su r le seuil, le Saint-S acrem ent en tète : « Enlevez-m oi donc le bon Dieu à ces drôles ! » ordonne Jean ; et il fait fusiller les déserteurs su r le parvis. A la célèbre jo u rn ée de Cassano, u n e arm ée to u t entière lu i passe su r le corps ; on le ram asse sous u n paq u et de m orts to u t perforé et tailladé de blessures. On le recoud ta n t bien que m a l: une écharpe sou tien d ra désorm ais son bras fracassé, u n collier d W g en t m ain tie n d ra sa 'tête su r ses épaules. Ainsi paré, il su b ju g u e ( aux eaux de Barèges ) le cœ ur de m adem oiselle de Castellane, u n e de ces fem m es p o u r qu i M ontluc écrit : «Quelle est l’honnête dam e q u i vo u d rait s’associer à u n hom m e qu i e û t tous ses nerfs et tous ses os ? » Sans plus de préam bules il propose à la jeu n e fille u n m ariage secret avant le consentem ent des p arents. « Vous avez to rt de ne p oint accep ter, » d it à la dem oiselle m adam e de V alaverre, u n e étrange m a rquise qu i a pris à la m o rt de son m ari le com m andem ent de l’arm ée française et fait lever aux im périaux le siège de Valence; et Jean épouse (m ai 1708), au château de N orante, la belle F ran ­ çoise de Castellane. Jean n ’a q u ’u n to rt, il regarde le M anitou de Versailles com m e le m odèle achevé de la form e d u com ­ m an d em en t, et la p erru q u e royale lu i sem ble u n soleil; si bien q ue, dès l’âge de vingt-cinq ans, il s’e m p erru q u e, le brave P rovençal. Mais Jean sait réparer ses torts. V endôm e, u n beau m atin , le présente au lever de l’astre. Celui-ci daigne com ­ plim en ter le seig n eu r de M irabeau su r ses héroïques cicatrices. « O ui, Sire, répond le colonel R iquetti, et si, q u itta n t les d rapeaux, j ’étais venu à la cour payer q u elq u e catin, j ’au rais eu m on avancem ent et m oins de blessures. » — « J’au rais dû te connaître, dit Vendôm e ; m ais désorm ais je te présenterai to u jo u rs à l’ennem i et jam a is au roi. » Une fois m arié, il reto u rn e à la b a taille; puis l’am o u r de sa fem m e le rappelle et le déran g em en t de sa fo rtu n e, occasionné par la folie du m arq u is de Castellane q u i a donné dans le Systèm e. A force de vertus dom estiques il la rétablit. L’archevêque d ’Aix, V intim ille, et M. Le B ret veu len t le faire p rem ier p ro cu reu r du pays. « Vous m ’honorez de q u elq u e estim e, répond Jean, et m oi, je vous respecte égalem ent. A u b o u t de quinze jo u rs, si j ’étais là, vous m e prendriez pour u n fou, et si j ’osais je vous p ren d rais p o u r des fripons. A insi dem eurons. r> E t le brave P ro ven ça l m eu rt le 27 m ai 1737. Jean-A ntoine R iqu etti de M irabeau laisse trois enfants, les su rv iv an ts d ’u n e bande de sept : le comte Louis-A lexandre, q u i épouse par folie am oureuse la dem oiselle de N avarre, une fille d u harem d u m aréchal de Saxe, le bailli de M irabeau, le m eilleu r des oncles, et Victor m arq u is de M irabeau, le plus in traitab le des pères. V ictor e st né en 171 S, la m ê m e an n ée où le ro i-so leil s’été ïn t com m e u n lam p io n de fête n a tio n a le . V ictor n ’e st p o in t u n g u e rrie r com m e son p è re, il to u rn e v ite le dos au ré g im en t. Il épouse, le 21 m a rs 1743, M arie-G eneviève de V assan, née le 3 décem bre 1725,veuve de Je a n -F ra n ç o isd e F e rriè re s,m a rq u is de S au lv eb eu f, veuve et vierg e. Le m o u v em en t du siècle entra în e l’excellent m a rq u is ; il est p o u r ain si d ire le p rélu d e de son fils et com m e la tra n s itio n n a tu re lle e n tre le g u e rrie r Jean e t l’o ra te u r M irabeau. T out affolé d ’économ ie p o litiq u e, il p u b lie u n liv re sous ce titre n a ïf : L’A m i des hommes, qu i lui attire l'approbation de toutes les têtes couronnées. Le d au p h in se p laît à no m m er l'A m i des hommes « le bréviaire des honnêtes gens » et à reg retter que le vertueux économ iste ne daigne accepter la place de so u s-gouverneur de ses fils. Une Théorie de l'im p ô t, u n peu m oins approuvée, donne à Victor les joies d u m arty re. On le relien t cinq longs jo u rs dans ce donjon de V incennes où , de p ar sa volonté, son fils souffrira trois ans. Il q u itte le Midi p o u r s’étab lir au B ignon, près de P aris, afin de se te n ir à portée de l'Encyclopédie. V ictor brave hom m e to u t a u fond, m aniaque et boursoufflé, est au d em eu ­ ra n t u n être fort bizarre, u n toqué de raison dont on ne sa u ­ ra it au cu n em en t excuser la conduite b ru tale envers son fils, s’il ne s’était lu i-m êm e condam né par cet av eu : « J’ai to u jo u rs exagéré e t déplacé m a conscience. » Le bailli de M irabeau, qu i rafiolede son neveu, est u n hom m e fort aim able et de conception large, u n audacieux com m e les au tres. « Quel dom m age, lu i d it u n jo u r m adam e de Pom pad o u r, toute prête à solliciter le roi en sa faveur, quel dom m age que les M irabeau soient si m auvaises têtes. » — « M adame, répond le b ailli, il est vrai que c’est le titre de légitim ité dans cette m aison; m ais les froides têtes ont fait ta n t de sottises et perdu ta n t d’É tats, q u ’il ne serait p eu t-être pas fort im p ru ­ d en t d’essayer des m auvaises. A ssurém ent, d u m oins, elles ne feraient pas pis. » Les faictz du noble Pantagruel en son ieune eagc) , le me doubte que ne croyez asseurement ceste estrange natiuité. « Ce misérable échapperait au diable, et il en a douze dans le corps. « Il ne descendra pas le nom. » La France est de l’avis du cher b ailli. Lasse des bonnes et froides tètes, elle s’en va bientôt essayer des m auvaises. Le 9 m ars 1749, le m arq u is, to u t entiché de postérom anie, se proclam e au com ble de ses vœ ux. Il y a fête au château, fête au village. Les paysans dont la m arq u ise, de tem ps en tem ps, soigne les ulcères, tandis que le m arq u is leu r glisse cinq sols dans la poche, se réjouissent à outrance. Ce ne sont que pétards et h u rlem en ts : « Si le nou v eau -n é ressem ble à son père, s’écrient-ils, nous ne m angerons de longtem ps du gland com m e le firent nos voisins d’Egreville, l’an passé. » Le n o uveau-né, G abriel-IIonoré R iquetti, com te de M irabeau, dit l'O uragan, a u ra nom dans l’histoire M irabeau to u t court ; quoi q u ’il soit destiné à devenir u n grand hom m e, sa naissance si b ru y an te est dotée de circonstances inédites. L ui qu i co u rra si bien l’aventure, il vient au m onde avec u n pied tordu ; lu i dont la parole to n n era à travers les âges, il débute avec la langue enchaînée par le filet (f r œ m m ). Mais ce ne sont là que baga­ telles. Voici ven ir u n chapitre de l’horrificque G argantua. La grossesse est orageuse, l’accouchem ent u n m iracle, car les dim ensions de la tête de l’enfant dépassent to u te m esure ordin aire, sa taille Jet sa v ig u eu r n ’on t point de précédents dans les annales de la science, et deux dents m olaires arm e n t sa bouche. « Je n ’ai rien à te dire de m on énorm e fils, écrit le m arq u is à son frère le b ailli, sinon q u ’il b at sa n o u rrice, qu i le lu i rend bien ; ils se g o u rm en t à qu i m ieux m ieux, ce sont deux bonnes tètes en sem ble.» La nourrice de G abriel est une m aréchale serrante de la plus belle v e n u e, qu i ne laisse point chôm er le com m erce de son époux et b a t chaque jo u r l’enclum e pour se d istraire. Trois ans après, u n e petite vérole fond su r l’en fan t, confluente et m aligne. L a m ère éperdue applique su r le visage du m alade u n collyre ino p p o rtu n q u i le crible de m arques éternelles. Désorm ais « le neveu d u bailli est laid com m e celu i de Satan, » ce dont le m arq u is enrage, car de to u t tem ps les R iquetti fu ren t beaux. F au t-il a ttrib u er à ce désappointem en t esthétique l'in im itié paternelle de l'A m i des hom m es ? A ucuns le supposent, ce qu i n ’est point à la louange d ’u n économ iste vertueux. A sept a n s, G abriel su b it la confirm ation. Le prélat, en ce jo u r m ém orable, dîne au château. « Mais M. F évêque, jacasse l’enfant terrib le, vous m ’avez fort clairem en t expliqué com m ent Dieu ne p eu t pas faire les contradictoires : par exem ple, u n bâton qu i n ’a u ra it q u ’u n bout. M onsieur l’évêque, u n m iracle, est-ce pas u n bâton q u i n ’a q u ’u n bo u t? » La confirm ation, s’il nous souvient de notre catéchism e, sonne l’âge déraison : aussi, à q uelque tem ps de là, la m ère de M irabeau lu i disant^: « Mon pauvre e nfant, q u an d tu te m arieras, où veux-tu que ta fiancée te re g ard e ? — Ce n e sera pas peut-être au visage, réplique l’écolier. — Bah ! m ais où donc ? — Le dessous aid era le dessus.» Il nous sem ble, si to u - 4 tefois nous la com prenons, deviner dans cette réponse, on ne p eu t p lu s précoce, le verveux am an t des L e ttre s à Sophie. A peine en puissance de pédagogue, le m au v ais sujet s’en ­ gage dans u n e in term in ab le série de pénitences. Le père, en observation pédante devant la n a tu re exubérante de son fils, hésite en tre le rôle de la do u ceu r et celui de la sévérité. Un jo u r, Poisson, le précepteur, d it à son élève d’écrire ce qu i lui v ien d rait dans la tête. Le petit écrit littéralem en t ceci : « Monsieur m oi, je vous prie de pren d re atten tio n à votre écritu re et de ne plus faire de pâtés su r votre exem ple ; d ’être attentif à ce q u ’on fait. O béir à son père, à son m aître, à sa m ère ; ne p oint c o n tra rie r; p oint de détours, de l’h o n n e u r su rto u t. N’attaquez personne lo rsq u ’on ne vous attaq u e. Déiendez votre p atrie. Ne soyez pas m éch an t avec les dom estiques, ne fam iliarisez pas avec eux. C acher les défauts de son prochain parce q ue cela p eut a rriv er à soi-m êm e. )> Qui n e reconnaît pas dans le p etit écolier le g ran d o ra te u r? Devant ce devoir, le père ne se sent pas d ’aise. «C’est u n cœ ur h a u t, é crit-il au b ailli, sous la jaq u ette d u b am b in . Cela a u n étrange instinct d ’orgueil, noble p o u rtan t ; c’est u n enobryon de m atam ore ébouriffé q u i v eu t avaler to u t le m onde avant d ’avoir douze ans. » Le lendem ain la girouette a to u rn é, le père T ant-m ieux est devenu le père T ant-pis, et l’oncle, qui se garde d’y rien com prendre, apprend que son neveu est « u n type profondém en t in o u ï de bassesse, de platitu d e absolue, u n e chenille raboteuse et crottée q u i ne se déchenillera jam ais. » Le m atin , q u an d le soleil so u rit et que les idées d u m arq u is sont fraîches, Gabriel est doué « d ’une m é m o ire , d ’une capacité, d’u n e intelligence qu i saisissent, ébahissent, épouv an ten t; » le soir, q u an d to u t se revêt de teintes som bres, il ne reste plus de l’enfant du m iracle q u ’u n « esprit de travers, fantasque, fougueux, incom m ode, p e n ;h a n t vers le m al avant de le co n n aître et d’en être capable, u n rien enjolivé de fadaises qu i don n era de la poudre aux yeux des caillettes, m ais qu i ne sera jam ais q u ’u n q u a rt d’hom m e si, p ar aventu re , il est quelque chose. » Le pèr^g, enfin, se décide p o u r la rig u e u r à p erpétuité. On donne à M irabeau, puis on lui retire l’honnête proiesseur Sigrais. On le dégrade de son n o m ; il en tre dans u n pensio n n at sous le pseudonym e de Pierre Buffière: « ...E t, dit le père, je n e lu i ren d rai m on nom q u ’à bon escient. » E n atten d an t, l’en fan t se dispose à illu strer sa nouvelle étiquette : langues Italien n e, anglaise, allem ande, espagnole, m ath ém atiq u es, dessin pittoresque et géom étral : il s’assim ile to u t en se jo u a n t; la m u siq u e, q u ’il lit à livre ouv ert et q u ’il compose m êm e; le ch an t, o ù il excelle ; l’éq u itatio n , l’escrim e, la danse, sont ses distractions. Le m arq u is v eut exiler M. P ierre Buifière ; to u t aussitôt u n e députation d’écoliers assiège l'a m i des hom m es et lu i fait signer la grâce a u bas d’u n e im m ense « pancarte de rogations. » Le 9 ju ille t 1767, Buffière est incorporé dans le ré ­ g im en t d u ru d e m arq u is de L am b ert. P o u r ses'débuts, M. le com te de la B ourrasque (ainsi le bailli nom m e son neveu) perd q u a ran te louis au je u . «L e voilà bien m onté s u r le type de sa race m atern elle, q u i m an g erait v ingt héritages et douze royaum es si on les lu i m ettait sous la m ain , s’écrie le père, avare selon les règles de l’économ ie politique. Allons, allons, nous lu i trouverons à ce drôle u n e geôle bien fraîche et bien close. » P o u r su rcroît de b o n h e u r, la m arq u ise de M irabeau, q u i, au fond, a im a it ten d rem en t son fils, aban d o n n e son époux m al b âti ; u n e in trig an te, m adam e du Pailly, vrai b ra n ­ don de discorde, s’installe au B ignon. Le com te d u Saillant, b eau -frère de n otre officier, le rattrap e chez le duc de Nivernois, à q u i il a dem andé asile, le ram ène tam b o u r b a tta n t à Saintes où son régim ent tien t garnison. Le colonel, u n v ert- g alant, n ’est pas trop disposé à l’indulgence envers le souslic n ten a n t qu i, tout, dern ièrem en t, lu i souffla u n e m aîtresse. La d u Pailly en tretien t près de sa victim e u n e espèce de m en ­ tor ou, en bon français, u n e m ouche, l’ignoble Grévin, qui envenim e to u t. S u r les instances du m arq u is, on em prisonne l’O uragan au fort de l’île de Ré. En prison, com m e partout, l’O uragan ensorcelle to u t le m o n d e; ses geôliers se font ses défenseurs. On le lâche; il se bat, à la Rochelle, avec u n officier m al fam é q u ’il n ’a daigné saluer, et Grévin de s’écrier : « Ce m isérable échapperait au diable et en a douze dans le corps. » E nfin, à T oulon, il s’em b arq u e (10 avril 1709) su r la « plaine qu i se sillonne d’elle-m êm e » — « Dieu veuille q u ’il n ’y ram e pas quelque jo u r ! » II I 11 aborde au rivage do la Corse, que les Français sont en train de conquérir. En Corse, il se distingue ; il se b a t comm e u n lion, il écrit com m e u n sage,— lisez plutôt Y É loge d u gra n d C ondé comparé à S c ip io n l’A fr ic a in ; — il aim e beaucoup, il aim e de tous côtés. Une m ain sottem ent pieuse a, par m alh eu r, b rû lé tous les docum ents où nous eussions voulu suivre les aventures galantes de notre héros. M. Lucas de Montigny, fils adoptif du trib u n , nous a légué su r son père u n travail fort long et assurém ent très-u tile, m ais au dem eu ran t fort incom plet. De telles pruderies niaises, dont il se glorifie, sont im pardonnables. L’histoire est u n e m use virile qu i n ’a et ne 1 doit avoir aucune p u d eu r et doit éclairer ses ju g es à la façon de P h ryné. L’am o u r est u n e des form es du génie, et dans l’a m an t on retrouve les trois q u arts de l’hom m e. En vérité, sans la prévoyance de M anuel, m onsieur Lucas (il l’avoue encore) eû t étouffé Sophie, cette p a rt si grande de M irabeau. Ceci dit en passant à l’adresse des historiens entachés de chasteté, q uittons la Corse à la p o u rsuite de l'O uragan. Son oncle, retiré dans le Midi, le happe au passage. « Le ro m anesque, qui parfum e ce vau rien du h a u t en bas, m onte à la tète, p o u rtan t bonne et forte » de l’excellent bailli. Il en est to u t absorbé et le drôle de jo u e r de plus belle ses grandes m arionnettes. Le m arq u is lu i-m êm e est en belle h u m eu r. Une in term in ab le correspondance s’engage en tre les deux frères. « R eprends-le, dit l’oncle; garde-le, riposte le père. — Comme ton fils a beaucoup d’esprit et m êm e ce q u ’on peut appeler d u g énie; il y a to u jo u rs de la ressource avec cette sorte d ’hom m es. — Soit; m ais, com m e je suis économ iste, je le ferai ru ra l. — Oh! pour cela, m o n sieu r le com te Pierre Buffîère travaille com m e u n forçat à se m ettre la terre de M irabeau dans la tè te ; le drôle y m ord bien, il fait des plans de cam pagne contre la D urance. — T rès-bien, m ais ayons patience, il ne fau t pas déboucher trop tôt la bouteille qu i est restée ficelée v ingt et u n ans, sans quoi to u t s’en irait. « P end a n t que ses parents se cham aillent ainsi, M irabeau s’évertue à dém êler sa m ission dans les vagues effervescences de sa jeunesse. Les agitations de la vie m ilitaire, ne lu i déplaisent pas : il pressent de plus nobles activités. « Elevé clans les préjugés du service, écrit-il en p arlan t de cette époque, avide de gloire, robuste, ard en t, infatigable, audacieux et cependant très-flegm atique, com m e je l’ai prouvé dans tous les dangers où je m e suis tro u v é; ayant reçu de la n a tu re un coup d’œil excellent et rapide, je devais m e croire fait pour le service. » Quelque chose bouillonne en lu i : quoi ? il ne le sait encore; il cherche savoie, u n e voie b rû lan te et glorieuse. Patience, com m e d it le m arquis. La légion de L orraine, restée q u elq u e tem ps àlly ères, passe aux environs de M irabeau : le so u s-lieu ten an t la rejo in t au P o n t-S ain t-E sp rit. A peine a -t-il to u rn é les talons que le bailli ouvre u n e enquête s u r son neveu ; il dem ande à chacun ce q u ’il pense de cet étrange personnage. « Oh! m onseigneur! il fau d rait l’avoir suivi com m e n ous, répondent les paysans, p o u r savoir com bien il est bon : E s ben vio r, m a i es bouen; nous fa zie a m itié en to u ties ; boulegue to u jo u rs, m a i n 'a ger d 'ourguei. » Vite le bailli chante les louanges d u rom anesque vau rien . Le m arq u is enfin rappelle son fils et lu i rend son nom . Si vous voulez bien , nous au ssi, qu i n ’au rio n s jam a is pensé à le lu i ôter, nous ne le lu i rep ren d ro n s plus. P ierre Buffière est m o rt, vive M irabeau ! L ’O uragan p lante là son rég im en t et q u itte la Provence le 25 ao û t 1770. Il dévore le chem in si bien que p ar deux fois son cheval le lance a u loin et sa voiture le verse. 11 arrive le 21 septem bre à A igueperse, to u t disloqué et m eu rtri. Q u’im p o rte? « les horions ne sont-ils p oint nécessaires à l’exubérance com m e le régim e à la tém érité. » — «Je l’ai reçu avec bonté et m ôm e attendrissem ent, écrit l’A m i des hom m es à son frère. — C ontinue, répond le b ailli, continue de p ren d re en gré M. le com te de la B ourrasque, q u e tu appelles avec raison ru d is ind ig esta q u e m oles; ainsi tu le déshousarderas. » — L’en fan t prodigue est le su je t de tous les étonnem ents, le point de m ire de toutes les curiosités. «Avouez, lu i d it n aïvem ent le dom estique Luce, u n e m an ière de Berth o ld , avouez, m o n sieu r le com te, q u ’u n corps est b ien m alh eu reu x de porter u n e tête com m e celle-là.» «Q uelque besoin q u ’il ait de trav ailler, s’écrie le père, et quelle que soit la m u ltiplicité des affaires qu i avalent des heu res com m e des d ra ­ gées, je suis étonné et effrayé de la q u an tité de besogne qu i le com pète. » Le plan du chef des M irabeau est assez com ­ plexe et ne pèche guère p ar le d éfaut d’am b itio n . « Il fau t que le cher com te soit hom m e ru ra l (ru ral to u t d ’abord, cela va sans dire) p o u r ne pas être ru in é ; hom m e n a tio n a l pour n ’être pas in d ig n e de ses pères; hom m e du m onde, v u son état e t sa fo rtu n e; hom m e de cabinet, atten d u son goût et son talen t. En to u t, rab âc h e-t-il, laissons m û rir le fru it vert. » En dépit du ja rd in ie r le fru it m û r ir a ; le cher com te, hom m e assez peu ru ra l, sera hom m e de cachot et de cabinet, v u son tale n t et sa passion; hom m e n a tio n a l, et nous constaterons avec joie que ses pères n ’étaient p oint indignes de lu i; hom m e d u m onde, vu son état q u i sera de le gouverner. M eurt la g ra n d ’m ère m aternelle de M irabeau. Le m arq u is se rend au pays de la défu n te, où il ren contre sa fem m e ; il s’engage en tre les époux u n e série de procès scandaleux dont quinze ans ne v erro n t p oint la fin. P en d an t ce tem ps l’O uragan ru ralise ta n t q u ’il p e u t; son père rev ien t, l’em m ène à Paris, le présente â V ersailles. « Il étonne ceux-là m êm es qui y on t rôti le balai. Ils le tro u v en t tous fou com m e u n jeu n e b raq u e. M adame de D u rîo rt d it q u ’il dém onterait la dignité de toutes les cours nées et à n aître ; m ais ils tro u v en t q u ’il a p lu s d’esprit q u ’eux tous, ce q u i n ’est pas habile de sa p art. » Ainsi V A m i des hom m es raconte au bailli les débuts de son fils à la cour. Est-ce p oint alors que le prince de Çonti dem ande a u fu tu r trib u n : — « Que ferais-tu si je te donnais u n soufflet? » 11 répond : — « Cette question eû t été em b arrassante avant l’invention des pistolets à deux coups. » Un prince ne l’in tim id e g u è re; u n Dreux-Brézé, u n e m o narchie, plus tard , lu i sem bleront des jo u ets. M adame E lisabeth, âgée de six ans, dem ande au fier grêlé s’il a été inoculé. « E t toute la cour de rire. Non, il n ’avait pas été inoculé, dit V ictor Hugo. Il portait en lu i le germ e d ’une contagion qu i plus tard devait gagner to u t u n p eu p le. » « Il vous reto u rn e les grands com m e des fagots, s’écrie le père, dans u n ju ste ravissem ent d ’orgueil. Il a ce terrib le don Je la fam iliarité, com m e disait G régoire-le-G rand. » Et p u is , com m e les courtisans sont rares dans la généalogie des M irabeau, le raisonnable vieillard co n tin u e : « Je n ’ai pas du to u t l’intention q u 'il vive à la cour et q u ’il y fasse com m e les au tres le m étier de dérober sa subsistance au roi, de p atrouiller dans les fanges de l’in ­ trig u e, de p atin er su r les glaces de la faveur, car il faut, pour m on b u t m êm e, q u ’il voie ce dont il s’a g it; et, du reste, quand on m e d it pourquoi m oi, qui n ’ai jam ais voulu m 'en versa iller, je l’y laisse aller si jeu n e , je réponds q u ’il est bâti d ’une a u tre argile que m oi, oiseau hagard dont le nid fu t entre q u atre tourelles ; que là il n ’extravaguera q u ’en bonne com ­ pagnie so i-d isan t; que ta n t que je l’ai vu gauche, je l'ai caché; sitôt que je le trouve à droite, il a son droit ; q u ’au reste, com m e depuis cinq cents ans on a toujours souffert des M irabeau qu i n ’ont jam ais été faits com m e les au tres, on souffrira encore celui-ci, q u i, je te le prom ets, ne descendra p a s le nom . » Mais le père ne p eut guère suivre de son vieux pas m éthodique cette n a tu re bondissante, im périeuse, insaisissable ; il se reprend à m u rm u re r q ue, q u an d la tête sera m û re, la q ueue sera dem eurée en lanière aux buissons ; il reto u rn e à son dom aine du Rignon, séjour paisible de l’économ ie politique où règne la d u Pailly. M irabeau reste quelque tem ps encore à Paris, où il m et sens dessus dessous la cour et la ville, et b o u quine à outrance avec ce bon M. Lefranc de P o m p ig n an , l’a u te u r des P oésies sacrées pour tous, s’il en fau t croire cette g rande m échante langue d’Àrouet. Le 14 ju in 1771, l’O uragan, q u i com m ence à redevenir pour son père effaré « u n b arb o u illeu r, u n gaspilleur, l’in ­ décence, la garulance habillées qu i reb u teraien t trente m en­ tors, » l’O uragan p art pour le L im ousin, chargé d ’u n e m ission inventée par la haine de la du Pailly. Ce voyage de M irabeau est, cela va sans dire, sem é d ’aventures charm antes. Il va sans dire aussi que la farouche vertu de m o n sieu r Lucas nous les a en tièrem en t confisquées. L’en fan t terrib le, p o u r faire en rag er son m onde, prend sa m ission au sérieux et la rem p lit avec plus d ’audace et d ’habileté q u ’on ne lu i en dem ande. Et puis voici q u ’u n beau m atin le m arq u is, to u t ébahi, annonce en ces term es la grande nouvelle à son frère le bailli : « L’in ­ crusté m useau de m on fils, avec toutes ses grâces ta n t n a tu ­ relles q u ’acquises, a trouvé en Provence, où je l’avais envoyé p our faire p eu r à des vassaux insolents, à se faire accepter, désirer et enfin rechercher en m ariage. » Ce m ariage, à propos d u quel nous serons brefs, car il n ’occupe point par lu i-m êm e u n e g rande place dans la vie de M irabeau, eu t de p art et d’a u tre les allures d ’u n véritable im ­ p ro m p tu . De vieux et jeu n es beaux, fades néophytes de je ne sais quelle cour d’am o u r, assiégeaient m adem oiselle M arieE m ilie de Lovet, fille u n iq u e du m arq u is de M arignane, alors âgée de 18 ans. L’occasion d’u n éclatant triom phe tente M irabeau; sans n u l doute il croit aim er celle q u ’il désire. Q uand on ensorcelle ses geôliers, on n ’est point absolum ent incapable d’ensorceler u n e jeu n e fille. L’O uragan se présente, E m ilie l’aim e au nez et à la barbe de sa revêche aïeule, la R enarelle, et, le 29 ju in 1772, lui donne sa m ain . A ce m ariage, enlevé d ’assaut, au cu n des gran d s parents n ’assiste, et p o u rta n t l’aîné de le u r m aison épouse u n e des plus riches h é ritières du royaum e. « Elle était, a d it le m arq u is, d ’u n e figure très-o rd in aire et m êm e vulgaire au p rem ier abord, m êm e u n peu m au ricau d e: de beaux yeux, de beaux cheveux, les dents pas belles, m ais u n jo li rire continuel; ayant la taille petite, m ais bien, quoique se ten a n t de côté; m o n tran t bien de l’es­ p rit in g én u , fier et sensible, vif, gai et plaisant, et u n des plus essentiellem ent jolis caractères. » Est-ce bien vraim en t u n joli caractère qu i p o u rra en chaîner cette indom ptable n a tu re ? L u i, l’orage et la révolte incarnés, se ra-t-il m agnétisé par cette risette perpétuelle, et la gentille petite comtesse su iv ra-t-elle longtem ps, sans perdre haleine, le fu tu r trib u n de 89 ? Non, m adam e de M irabeau, la tiède épouse, ne sera q u ’u n éphém ère dans la vie de M irabeau. Sophie de M onnier, la fougueuse am an te, la fem m e en lutte contre la société, la digne m aîtresse de Y O uragan, v a bientôt en v ah ir la scène, où nous hâtero n s son entrée. M irabeau, toutefois, com m ence p ar aim er sincèrem ent E m ilie. Un fils n a ît de le u r u n io n . La fortune d u jeu n e m énage consiste to u t en tière dans les espérances, com m e disent les positifs. Le com te fait des dettes p o u r su b venir aux m odestes besoins de sa m aison. Son père l’économ iste s’indigne to u t aussitôt contre ce b arb o u illeu r gaspilleur. Il obtient contre lu i u n e in terdiction de biens a u Châtelet de Paris, p u is u n exil, de par ordre royal, au château de M irabeau et en su ite dans la ville de M anosque. L à, M irabeau trouve dans la cham bre de la comtesse des lettres à elle adressées par u n jeu n e hom m e qu i l’avait aim ée je u n e fille et persistait à l’aim er m ariée. Il n ’en fallait certes a u ta n t p o u r exciter la jalousie de m aris plus débonnaires. M irabeau s’em porte, il écum e, il tonne, puis il p ardonne. «Qu’on ju g e , s’écrie-t-il, si l’on veu t, q u ’on ju g e m a situ atio n , celle où en to u ré de to u s les m alh eu rs dom estiques que le sort p eut déch aîn er contre u n info rtu n é, je pardonnais u n e im prudence à la fem m e, à la jeu n e fem m e q u i, portan t m on en fan t dans ses bras, b aig n ait m es pieds de ses larm es et m e dem an d ait au nom de m on fils l’o ubli de ses torts ; qu ’on ju g e cette situ atio n com m e u n e situation com m une ! Q uel est donc le m ari q u i, ayant à se plain d re de sa fem m e, ne vo u d rait pas que to u t le m onde c rû t q u ’il n ’a q u ’à s’en louer. » A q u elque tem ps de là, M irabeau ro m p it son exil p o u r faire u n voyage à Grasse. Mal lu i en p rit: u n lâche m atam ore, u n capitaine parvenu ayant nom le baro n Villeneuve de Mohans insu lte, en la présence d u com te, sa sœ ur, m adam e de Cabris. M irabeau le provoque, le b aro n ne bouge; M irabeau le bâtonne et le baro n bâtonné arrache à de serviles robins contre ce m échant hom m e u n décret de prise de corps. Qui ne s’étonnerait de ne point voir, en cette occurence, le m arq u is de M irabeau faire acte d’im portance et lu tte r d’ach arnem en t avec les persécuteurs de son fils? 11 n ’a oncques voulu s’enversailler, le brave A m i des hom m es, m ais il ne dédaigne de postuler fort souvent des lettres de cachet contre l’h éritier de son nom . Cela lu i fait si peu de peine, et à la du Pailly tan t de plaisir ! Donc, le m arq u is postule et, com m e on ne sa u ­ rait en conscience rien refuser à l’a u te u r d u bréviaire des honnêtes gens qu i a failli élever le roi nouveau, M irabeau, l’indigne M irabeau,qui m ériterait bien en vérité de redevenir M. P ierre Bufflère, est jeté au château d’If, le 23 décem bre 1774. Là, p o u r o ublier son père, il écrit, d ’après les notes de ce d ern ier, la vie de son aïeul, Jean-A ntoine R iquetti de Mirab eau , le Ira/ce P rovençal; là, com m e l’expérience des gouvernem ents com m ence à lu i v en ir, il crée son m agnifique E s s a i sur le D espotism e « Le vœ u des honnêtes gens, des v ra is am is de l'h u m a n ité (M onsieur le m arq u is, q u ’en dites-vous ?) serait que la m orale fu t appliquée à la science du gouvern em en t avec le m êm e succès que l’algèbre l’a, été à la géom étrie. C’est u n rêve, d ira-t-o n ; d ’abord, je suis loin de le cro ire; m ais, si c’est u n rêve, q u ’on ne m e parle plus de m orale, qu’on pose ha rd im en t le f a i t p o u r le d ro it; en u n m ot, q u ’on, m ’enchaîne sans m ’enn u y er et sans in su lte r à m a raison. » Et vous aussi, q u ’en dites-v o u s, m essieurs les am is des hom m es de l’an de grâce 1801 ? Au château d’If comm e au fort de Ré, le comte de M irabeau conquiert l’estim e de ses gardiens ; le com m andant Dalôgre écrit lui-m ôm e au m arquis p o u r laver son fils de certaines calom nies odieuses et solliciter la grâce d u prisonnier. P o u r toute grâce, le Ju p in to n n an t de la ferm e d u Bignon accorde à M irabeau u n e prison plus douce, celle d u château de Joux. SO PH IE La vie ressemble plus au roman que le roman ne ressemble à la vie. Ge o r g e S a n d . Au seuil de cette prison, de ce nid de hiboux égayé par quelques invalides, expire la prem ière jeunesse de M irabeau. Nous nous som m es appesanti su r la généalogie, su r les débuts si to u rm en tés de cet hom m e ex u b éran t; nous avons étudié la germ ination rapide, les affections tu m u ltu eu ses de cette n a ­ tu re puissante ; nous avons assisté, en u n m ot, à la form ation de l’hom m e, à son développem ent graduel par l’éducation et les choses de la vie, à l’exaltation de sa volonté par la lu tte. Dans ces vingt-cinq prem ières années g ît l’énigm e de toute u n e personne, et voilà pourquoi nous avons insisté su r les com ­ m encem ents, en général fort vag u em en t connus de M irabeau. L ’espace et le tem ps nous pressent. Nous allons esquisser à grands traits la seconde partie, si courte et si grande, de cette étrange existence. Sophie et la R évolution, ces deux belles m oitiés de M irabeau, le rom an et l’histoire, le dram e et l’épopée, ch antent dans toutes les m ém oires, « on d it Sophie et M irabeau » com m e l’on d irait « Iléloïse et A beilard ; » on dit M irabeau com m e l’on dit à toute heu re du jo u r : la R évolutio n , 89, la F rance, l’avenir, le m onde, l’infini. On excusera donc notre concision. A peine M irabeau fu t-il enferm é « dans ce nid de hiboux « égayé p ar quelques invalides », q u ’e u ren t lieu de p ar toute la France les fêtes du sacre de Louis XVI, le roi de joyeux avènem ent. La petite ville de P o n tarlier festoya to u t comm e une a u tre . M. de Saint-M auris gou v ern eu r du château de Joux, présidant l’allégresse p u b liq u e, v o u lu t avoir son noble prisonn ier « p o u r tém oin de sa gloire ». Donc l’O uragan lu t gratifié d ’une dem i-liberté et présenté par ce Saint-M auris cc dans la « seule m aison où il p u t se lier, » chez Claude-François, m arquis de M onnier, seigneur de C ourvière, M am erole... et au tres lieux, ancien p rem ier président de la cham bre des com ptes de Dole. Cet h om m e, d’u n âge on ne sau rait plus respectable, m alin com m e tous les vieux avares, avait, p o u r faire pièce à sa fille, m ariée contre son gré (m adam e de Valdahon), épousé u n e fillette de d ix-huit ans, M arie-Thérèse R ichard de Ruffey, fille d’u n président à la cham bre des com ptes de Bourgogne. Cette pauvre Marie n ’avait en vérité point de chance. La vieillesse et l’en n u i pesaient im pitoyablem ent su r sa destinée ; son père était u n de ces vieux m aniaques que l’on nom m e vertu eu x , sa m ère u n e de ces fem m es sèches, expertes en m orale et en confitures. On l’avait u n e prem ière fois fiancée à un vieillard aux m anchettes solennelles, qu i a écrit que « le cheval est la plus noble conquête de l’hom m e. » Un in stan t, à dem i gagnée p ar la renom m ée de m o n sieu r de Bufï'on, la jeu n e fille s’était vite consolée de voir avorter ce m ariage en lisant dans les écrits de son fu tu r cet aphorism e que nous recom m andons à m onsieur N isard Désiré, l’in v en teu r de la chasteté du p in ­ ceau de Buffon : « En am o u r, il n ’y a que le physique de bon, « et le sentim ent qu i l’accom pagne ne v au t rien . » « P erdant « l’espoir de l’épouser, dit Marie, je perdis m on goût p o u r les « vieillards. » Il s’agissait bien vraim en t de son g o û t et M. de Buiïon ôtait bien jeu n e encore. Les dix-huit ans de Marie furen t vendus à m o n sieu r le seig n eu r de Courvière et autres lieux, septuagénaire. Le jo u r, il lui faisait couper des liards en q u atre ; le soir, il lu i offrait les délices du w hist, et sa m ère la tro u v ait heureuse. Q uand surv ien t le com te de la B o u rrasque, fu t-il jam ais deux êtres plus disposés à s’aim er? Tous deux pleins de je u ­ nesse et de rêves inassouvis et de passions ardentes, tous deux seuls, incom pris, lu tte n t contre la fam ille et la société. C eluici n ’a guère de raisons d’aim er sa fem m e et il appelle l’am o u r. Celle-ci n ’a que trop de m otifs d’ab o m iner son m ari, et elle ne dem ande q u ’à aim er. « Ame form ée des m ains de la n a tu re « dans u n m o m en t de m agnificence, s’écrie M irabeau, elle « ré u n it les rayons épars de m a bo u illan te sensibilité ; sa phy- « sionom ie fine, douce et voluptueuse, est pleine de franchise « et d’ag rém en t ; ses saillies, si heureuses et si naturelles, sor- « te n t com m e u n éclair et frappent d’a u ta n t m ieux q u ’elles et sont plus im prévues; ses discours vont ju sq u ’à l’âm e. » Natu re én ergique, M irabeau lu tte contre l’envahissem ent de la passion; il s’évade m êm e, il court en Suisse chercher l’oubli, q u ’il n ’y trouve point. L a passion, plus îorte que sa grande volonté, le ram ène à P o n tarlier, où Saint-M auris, le troisièm e am o u reu x cacochym e (1) de m adam e M onnier, et la SaintB elin, u n e ancienne am ie de la m arq u ise, se lig u e n t contre lu i. Le m arq u is de M irabeau le u r prête, cela va sans dire, l’appui de sa colère stupide. M irabeau s’évade u n e seconde fois : on le traq u e d ’asile en asile. Il dem ande à rep ren d re du service m ilitaire ; d’honnêtes personnages in terv ien n en t en sa fav eu r près de son père. 11 offre à sa fem m e u n e pleine réconciliation. Peines perdues, il jette enfin à ses persécuteurs ce défi suprêm e : « Il m e reste u n e am ie, u n e seule am ie, je n e tiens (1) « il n’avait que quarante-cinq ans de plus que moi, » a dit Mirabeau. « plus à la vie que p ar elle. » Il arrive à Dijon su r les pas de m adam e M onnier, qui v ien t y d em ander à sa fam ille protection contre les outrages de son m a ri. P auvre Sophie (c’est le nom im m ortel que lu i d onna son am an t), elle n ’a fait que changer de b o u rreau . Une m ère prude et sans cœ ur, u n père sans esprit ni cœ ur, ne valent guère m ieux q u ’u n vieil époux en colère. Des gardes sont placés dans la cham bre de Sophie; M irabeau est arrêté su r l’avis de m adam e de Ruffey, puis laissé libre su r parole. Il tente encore u n e lu tte désespérée contre l’am o u r. « On la traite, a-t-il écrit « plus tard en p arlan t de la bien-aim ée Sophie, on la traite « com m e u n e en fan t dont l’opinion et les fantaisies seraient « aisém ent vaincues. C’était bien fou, car elle a au tan t « d ’énergie dans l’âm e que de force et de ressources dans « l’esprit. Je connais b ien m adam e de M onnier, je connais cette « âm e douce m ais fo rte; m on am ie n 'est pas u n e fem m e à « grands m ouvem ents en dehors, m ais son cœ ur est u n volcan; « on la verra sereine et tran q u ille u n q u a rt d ’heu re avant la « catastrophe, qu i n ’en arriv era pas m oins si on la ré d u it au « désespoir C ertainem ent, elle ne serait pas retournée à « P o n tarlier s i j e ne le lu i eusse dem andé comme une m arque « d ’attachem ent. Elle y alla (24 m ars 1770) et je restai à Di- « jo n . » A ussitôt après le d épart de Sophie, M irabeau se constitu e priso n n ier du com te de Changey, le m agistrat q u i l’a arrêté su r la dénonciation de la Rulfey et q u i, com m e tan t d ’au tres, se fait l’am i et le protecteur du pauvre av en tu rier. Aidé par sa m ère, qu i n ’a cessé de l’aim er, il s’adresse à Malesherbes pour lu i d em ander u n e fois encore u n grade dans l’arm ée : « Si je ren tre désorm ais sous la m ain de m on père, je « suis u n hom m e perdu. » M alesherbes, à ce m om ent-là, q u itte le m inistère pour se réfugier dans la vie privée. « Prenez « des grades à l’étran g er, fait-il répondre au com te, ce conseil « est le d ern ier service q u e j e puisse vous ren d re. » E t l'A m i des hom m es de s’écrier : « Ce M alesherbes, avec son débrail- « lem ent de philosophie et ses belles idées républicaines, ne « rép o n d it-il pas à m es reproches q u ’il éta it to u t n a tu re l de « rechercher sa lib erté ! » R elâché par le com te de C hangey, M irabeau fran ch it la frontière suisse. De V errières, où il crain t les agents de SaintM auris et de la fam ille Ruffey, il traverse le lac de Genève, o ù il essuie u n e tem pête fu rieuse, arrive à Lyon, où sa sœ ur, m adam e de Cabris, accom pagnée de son éternel am an t, l’aventu rie r B rianson, l’engage à fu ir d u royaum e avec Sophie. Mais l’am o u r n ’en a p o in t fini encore avec l’effrayante volonté de M irabeau; il m et cent lieues (en ce tem ps-là, cent lieues étaien t l’infini) en tre Sophie et lui. Cinq m ois d u ra n t, il se cache dans la Provence, il erre com m e u n b andit. P arto u t l’atteig n e n t les appels déchirants de son am ante. « T iens, v o is-tu, s itu ne m ’écris pas, si je ne reçois pas tes lettres, je ne réponds plus de rien. Je lis tous les soirs tes serm ents. A h! m on am i, je les répète après toi. O ui, je ju r e d ’être à toi, de n ’être q u ’à toi, que rien au m onde n ’altérera m on a m o u r ; je te l’ai d it m ille fois, je ne survivrai n i à toi, ni à ton am o u r. Je sais q u ’ils ne m ’on t pas fait to u t le m al q u ’ils voulaient m e faire, m ais bien to u t celui q u ’ils ont pu . Il en est q u i n ’est pas en le u r pouvoir, ils ne m ’ôteront pas ton c œ u r N e recev ra i-je donc ja m a is le sig n a l du dép a rt ? T u m e disais que nous ne m an q u erio n s pas dans notre retraite, que tu te ferais m aître de langues, de m u siq u e, de p ein tu re ; tu penses sans doute encore de m êm e, et m oi-m êm e, que ne ferai-je pas? que je travaille chez m oi ou en b o u tiq u e, gouvernante d’enfants, oui, to u t ce que tu voudras, p ourvu que nous soyons e n ­ sem ble; il n ’e st rien que je n e fasse p o u r m e ré u n ir à toi. A ucun parti ne m 'effrayerait, et je le suis horrib lem en t de m on 2 état actuel. Je ne puis plus le supporter. Il fau t que cela finisse, je te le répète, G abriel ou m o u r ir ! » Ici j ’entends rire à m on oreille u n esprit m alin : « Ne vous tourm entez point, d it-il, Sophie su rv iv ra à son a m o u r; et puis Sophie se tu era ,

p o u r u n au tre que Gabriel. » T ais-toi, Méphisto!

j L’économ ie politique apprend aux hom m es, si nous l’cn croyons, à ne point perdre leu r tem ps. Le m arq u is a sagem ent employé les in stan ts, il a postulé, il a in trig u é , il a obtenu pour son fils u n e prison presque aussi sû re que la tom be, la citadelle d u M ont-Saint-M ichel. H uit hom m es sont partis de Paris à la recherche du fu g itif ; fins lim iers, s’il en fu t. M irabeau les dépiste.—Le m arq u is enrage ; il épanche sa bile dans le cœ ur du b ailli. « Cet hom m e, je te le dis, m on frère, ravag era le m onde avec ses détestables talen ts. (Oui, m arq u is, il le ravagera)... P ar le tem ps m ou q u i court et les folies p u ­ bliques tissues d’an arch ie, et les révolutions qu i s’approchent (dites la R évolution, m arquis), parce q u ’on pend trop de pauvres et pas assez de riches, les scélérats on t beau je u ; et si ceux-ci ne l'ont pas plus de m al, c’est q u ’ils n ’on t pas encore la griffe assez affilée. C’est en v ain que j ’a u rai dépensé 250 louis (pardon, m arq u is, les dettes de votre fils n ’atteig n aien t pas 250 louis ; si vous les aviez payées, il n ’e û t point aim é Sophie, et vous auriez fait par là de véritables économies), p o u r couper le fil de cette u n io n de m alfaiteurs, tu verras q u ’ils ne l’attrap ero n t pas. » N on-seulem ent ils ne l’attrap èren t pas, m ais m êm e, avertis par B rianson, qu i to u t d ’u n coup se m it à tra h ir M irabeau, ils se tin re n t p arfaitem en t tra n ­ quilles aux abords de la retraite d u com te, et Ton p eut sans grande chance d ’e rre u r supposer q u ’avis le u r fu t donné de lu i laisser le tem ps de faire u n coup de sa tête qu i perm it d’obten ir son expatriation. De tels soupçons, d ’ailleu rs, sont confirm és par la correspondance d u m arq u is. M irabeau passe en Savoie; m adam e de C abris exhorte Sophie : « Aimez b ien votre sœ ur, lu i écrit-elle, votre sœ ur qui vous aim e ten d rem en t et qu i n e désire que le m om ent de la réu n io n . » M irabeau fran ch it les m ontagnes et arrive la 23 août à V errières, dans le voisinage de P ontarlier. La n u it su iv an te, Sophie, p révenue, revêt des h abits d’hom m e, e n ­ jam b e les m u rs de son ja rd in et, le 24, les am anfs sont enfin réu n is. C ependant, n otre héros ne cesse de dem an d er à être en ten d u et ju g é . Un com bat de générosité s’élève en tre lu i et Sophie. A u b ailli, il écrit : « Elle réclam a m on assistance et m es serm ents; je co u ru s, je volai, je traversai les Alpes, et elle v in t ensuite se livrer à m on h o n n e u r et à m a foi. » Le père assure que ce m au d it ne voit dans toutes ses av en tu res que l’occasion de faire d u b ru it. « Il est des cœ urs q u ’il ne fau t pas ju g e r par les principes ordinaires ; ce serait pren d re l’ho ­ rizon pour les bornes du m onde, » lu i répond son fils, qu i se justifie avec ch aleu r et noblesse. E t Sophie, p o u r sauver son b ien -aim é, rejette su r elle-m êm e tous les torts. Les hom m es de police resten t cois. Le 17 septem bre, enfin, les am ants q u itte n t les V errières suisses et se d irig en t vers la Hollande. E t hop ! et hop ! les am o u reu x e n tren t, le 26, à R otterdam , le 7 octobre à A m sterdam , où ils s’arrê ten t dans le C alvestrand, chez u n taille u r de corps, L equesne. E n Hollande, Honoré l ’O uragan R iq u etti, d it B uffières, com te de la B ourrasque, M irabeau, prend nom com te de Saint-M athieu. Et il travaille p o u r Rey, u n lib raire, qu i a déjà exploité R ousseau, et p o u r C hanguyon, q u i l’écrase d’ouvrage. E t il donne des leçons, et le m énage d ’am o u r est parfaitem en t h eureux ; ce q u i ne fait p o in t l’affaire de b ien des gens. La fille exhérédée du seig n eu r de C ourvière a accusé Sophie d ’avoir em porté dans sa fuite l’arg en t e t les bijoux de son m ari; plate accusation. Le vieux M onnier, tou jo u rs épris de sa fe m m e , selon la com m une loi des septuagénaires trom pés, envoie à la recherche de Sophie son laquais Sa g e pour lu i offrir des secours. Ce laquais, si bien n om m é, échoue n i plus ni m oins q u ’u n iou. La m ère de M irabeau conseille à son fils d’aban d o n n er Sophie. La généreuse am an te se voue d’elle-m êm e au couvent. « Oui, m a chère m am an , écrit-elle à la Ruffey, réglez to u t avec vos am ies et conseils; trouvez-m oi u n couvent près de vous, m ais ne m ’im ­ posez pas l’h u m iliatio n de re n tre r chez m o n sieu r de M onnier.» P o u r toute réponse à ces conseils ou à ces sacrifices, M irabeau presse Sophie contre son cœ ur. Cinq ans plus ta rd , la m a îtresse du gran d trib u n résu m a ainsi dans u n e lettre à son am an t ses beaux, ses déchirants souvenirs de H ollande : « Tu liras dans le d ern ier M ercu re u n e petite histoire de chevalerie qui te fera plaisir ; tu en au ras su rto u t à celle de Sabinus, ce Rom ain q u i, sous le règne de Vespasien, s’enferm a avec sa fem m e dans u n so u terrain . L eu r vie, passée loin de la société q u i éto u rd it le b o n h eu r, ressem ble à celle que nous passions à A m sterdam . Mais p o u rtan t, quelle différence ! ils vécurent n eu f ans dans le u r cachette et nous n eu f m ois seulem ent dans la nôtre ; ils y e u ren t deux enfants qui vécu ren t, et notre pauvre petit n ’est plus ; ils fu ren t arrêtés ensem ble com m e nous, m ais ils m o u ru ren t ensem ble et du m êm e coup. Ah ! ils on t été bien plus heu reu x que nous ! » M irabeau, qu i avant de passer en Hollande s’était affilié aux francs-m açons, se fit en ce pays libre beaucoup d’am is q u i, plus tard , servirent puissam m ent sa cause. 11 écrivit, à A m sterdam « u n Mémoire aux frères concernant une association in tim e à étab lir dans l’ordre des francs-m açons p o u r le ram en er à ses vrais p rin ­ cipes et le faire ten d re véritablem ent a u bien de l’h u m an ité rédigé p ar le f.-. m .-. nom m é présentem ent Arcésilas (1778) » C ependant u n e étourderie de M irabeau apprend à ses ennem is le lieu de sa retraite. M onnier, le vieil avare, et Saint M auris, le vieux satyre, com m en cen tp ar o b tenir, le 10 m ai 1777, u n ju g em e n t du bailliage de P o n tarlier qu i déclare Mirabeau a tte in t et convaincu du crim e de rap t et séduction, le condam n e à avoir la tête tran ch ée, ce qu i sera exécuté en effigie su r u n tab leau , puis à cinq livres d’am ende envers le roi, q u aran te m ille livres p o u r réparation civile, dom m ages-inlérèts envers le m arq u is de M onnier. Sophie déclarée déchue de tous ses droits, douaires, contrats, condam née à dix louis d’a ­ m ende envers le roi, sera enferm ée sa vie d u ra n t dans la m a ison de refuge de Besançon, rasée et flétrie com m e les filles do la co m m u n au té. Le baron d’Esnagnâc, in d ig n é de cet ignoble ju g em en t, arrache p u b liq u em en t l’effigie de M irabeau et la jette loin du poteau d’infam ie. Les Ruffey s’ag itent et piaillent, le m arquis de M irabeau se m et en m ouvem ent. Lui que les agents servirent si m al l’an passé, lu i « qu i n ’avait q u ’une bouse de vache pour outil », lu i qu i a déjà, « dans ce tem ps où toutes les cassettes on t u n e cein tu re de chasteté, dépensé v in g t m ille livres contre so n fils» ,il v ien td em ettre enfin la m ain su r u n bon in stru m e n t, B rugnières, Le roué de police. Toutes les difficultés to m b en t devant b ru g n ières, et la Hollande pays lib re, p o u rra se v an ter d’avoir, quelques années à peine avant 89, livré M irabeau. Le comte de S ain t-M athieu,trop tard averti p ar des am is, est arrêté le 14 m ai 1777. Sophie v eut s’em poisonner, son a m an t lu i ordonne de vivre. On jette M irabeau dans u n cachot du donjon de Vincennes à deux pas d u m a rquis de Sades. On v eu t tra în e r Sophie à Sainte-Pélagie dans la société des catins; elle se débat, et M. L enoir, le lieu ten an t ds police, plus h u m ain que la vertueuse m ère Ruffey, lu i accorde u n e sorte de m aison de discipline ten u e p ar m adem oiselle Douay, ru e de C haronne, d’où elle passe au couvent des Saintes-Claires, à Gien. Et m êm e, com m e il est im possible à to u t être in telligent de ne se point intéresser à de telles am ours, 2. M- Renoir se fait le com plice de nos am ants. Une correspondance, active, incessante, passionnée, éloquente, s’engage entre le couvent et le donjon, su r laquelle la police ferm e les yeux. Cette correspondance, qu i ne l’a lue et relue? n ’a-t-elle point fait o u b lier l’effusion u n peu pédante d ’H éloiseet d’A beilard? Quels sont les jeu n es gens avides de savoir, les am ants avides de sentir, les historiens à la recherche de la vérité, les écrivains, les artistes en quête de belle éloquence et de passion vivante, les hom m es d’É ta tm ê m e et les philosophes enam ourés d u progrès social q u i n ’ont fouillé, qu i n ’ont appris les L e ttres à Sop h ie? Q uand M irabeau eu t l’h e u r in o u ï d ’attacher son nom à cette date que tous savent en tous pays, que tous invoquent ou bénissent, petits et grands, ignorants et lettrés, 89; q u an d il e u t fait de sa voix la voix et de son rayonnem ent l'au ro re de la R évolution géante, le trib u n fit l’a m an t im m ortel; on se raconta to u t h a u t le rom an de Sophie et de Gabriel. Dès 1778, M irabeau, à q u i ne s’attach ait encore que le renom de ses aventures, avait crain t la publication de ses lettres. « Des m onstres qu i infestent le pavé de Paris, tandis que tan t d ’h o n ­ nêtes gens gém issent à Bicêtre et aux galères, se van ten t h au tem en t q u ’ils feront im p rim er m a correspondance et celle de la m alheureuse victim e de m on am o u r : ce coup est affreux, et si j ’y survivais, ce serait p o u r le venger, dussé-je y périr.» T ant que M irabeau vécut, am is im p atients, ennem is acharnés, tous h ésitèrent, tan t on red o u tait les énorm es colères de l’O urag an. En 1792, P. M anuel, p ro cu reu r de la com m une, fit p ublier les lettres du donjon de V incennes avec cette épigraphe absurde : In nos tota ruens Venus Cyprum deseruit. Quoi q u ’il en soit, au jo u rd ’h u i que tous les p arents ou contem porains de M irabeau ne sont plus ; a u jo u rd 'h u i que trois q u arts de siècle écoulés ont fait de M irabeau u n e des grandes figures de l’histoire, et de Sophie l’u n des types légendaires de l’am o u r héroïque, nous som m es h eu reu x de posséder ce m o n u m en t d’am o u r, d ’éloquence, de rage sublim e, de passion rare et de h au te raison. Les L ettres à S o p h ie vivront a u ta n t que l’A m our et la R évolution. Les L e ttr e s à S o p h ie sont im ­ m ortelles. A M irabeau nous laissons le soin de vous raconter les vives douleurs, et les espérances soudaines, et les désespoirs am ers, et les rêveries, et les travaux, et les consolations, et les am itiés, et les lu ttes de sa longue captivité. Les lettres de M irabeau, écrites au co u ran t de l’idée, sous la poignante im pression du m om ent, avec le laisser-aller de l’am o u r et l’énergie d ’une âm e lorte qu i éclaire et soutient u n e âm e ten d re et in certaine, sont aussi belles et ém ouvantes que ses discours. M irabeau p risonnier, co m battant à to u te h e u re et de toutes ses forces p o u r sa liberté ; M irabeau, expliquant à la pauvre détenue de Gien, qu i m et en lu i toute science et to u t espoir, les lois du m onde et les vicissitudes h u m ain es, et défendant envers et contre tous, et souvent contre la sienne propre, la cause de Sophie ; M irabeau, père prévoyant et tendre ju sq u ’à l’en fan ­ tillage, M irabeau, dans ces conditions exceptionnelles, est aussi gran d écrivain que plus tard il lu t grand o ra te u r. On p eu t m êm e dire que cette correspondance, où se tra ite n t, à côté des événem ents jo u rn aliers de la vie de l’illu stre captif, les plus h autes questions philosophiques ou p o litiq u es, l’athéism e, la perm anence des arm ées, etc., n ’est q u ’u n e longue im provisation écrite où resplendit, dans to u te sa verve fu lg u ra n te , le génie oratoire de M irabeau. La lecture des L e ttr e s à Sophie, que ré u n it ce volum e, celle plus com plète des lettres d u donjon de V incennes, et les Mémoires de m o n sieu r de M ontigny d onneront, su r la captivité de M irabeau de longs détails trop nom breux pour le cadre de cette étude M irabeau no vécut point seul, d u ra n t ces deux som bres années, avec le souvenir de Sophie. Deux fem m es, celle du go u v erneur, d it-o n , et u n e princesse française, victim e prédestinée de la révolution, illu m in è ren t to u r à to u r de leu r tendresse la ceMule de Gabriel. Grâce à la princesse, il comm ença vers la fin de 1779 à voir s’allonger u n peu sa chaîne. Tous les jo u rs il v enait à P aris, libre su r parole, ju sq u ’au coucher du soleil. C’est à V incennes que le « sp iritu el polisson » M irabeau, inspiré par les com m entaires de dom Calm et su r la B ib le , com posa Y E ro tic a -B ib lio n et p eu t-être aussi le L ib e rtin de q u a lité , ou b ien encore la trad u ctio n in édite du P a ra p illa ita lie n ; m ais c’est à V incennes aussi que le grand o rateu r de la C onstituante, M irabeau, écrivit les L ettres de ca ch et, ce livre q u i, dès lors, le ren d it célèbre et précipita le cours de l’indom ptable Révolution ; c’est de V incennes q u ’il lança le p rem ier et le plus ém ouvant p eu t-être de ses M ém o ires apologétiques. Le m arq u is ayant pris lassitude à la fin de sa propre c ru au té, l’O uragan joyeux fran ch it, pour ne le plus repasser, le pont-levis de Vincennes, le 17 décem bre 1780. Après q uelques cérém onies, l'asile du Bignon lu i fu t rouvert et le cœ ur de son père aussi, m ais non sa bourse. « Je dis à Honoré, écrit le m arq u is à son frère, en lu i ten d a n t la m ain , que j ’avais pardonné à l’enn em i, que je la tendais à l’am i, et que j ’espérais pouvoir u n jo u r en b én ir le fils. Au m oyen de quoi le voilà dans la m aison. — Je l’ai trouvé grossi beaucoup, su rto u t des épaules, du col et de la tète. 11 a de notre form e construction et allu re, sau f son v if-argent ; ses cheveux sont fort beaux, son fro n t s’est ouvert, ses yeux aussi ; beaucoup m oins d’apprêt q u ’autrefois dans l’accent, m ais il en reste ; d ’a ir n atu rel d’ailleurs et beaucoup m oins rouge : à cela près, toi que tu Tas v u . » La du Pailly é ta n t allée passer quelque tem ps en Suisse, son pays, M irabeau pu t goûter six m ois de paix au B ignon. P en d an t ces six m ois, il ne cesse de rem p lir de son absorbante personnalité la correspondance d u m arq u is et du b ailli. L'A m i des hom m es, qu i prévoit le reto u r de la du Pailly, vo u d rait bien envoyer à son oncle le com te de la B ourra sq u e; aussi fait-il au solitaire de Provence le p o rtrait le plus séduisant de l’enfant prodigue. M irabeau est u n fou, oui, m ais « il est im possible d’avoir plus d’esprit et de facilité ; avec toutes les conditions, ou à peu près, de la fusée, c’est u n foudre de trav ail et d ’expédition, et l’exem ple, et l’acquit, et la supériorité le corrigent d’eux-m êm es; m ais il a u n besoin im m ense d’être gouverné, il le sent fort bien. 11 sait q u ’il te doit son reto u r ; il sait que tu m e fus toujours et que tu lui dois être et pilote et boussole; il m et sa vanité en son oncle. » Et le vieil oncle de rép o n d re, effrayé de la tâche : « Te voilà donc, grâce à ta postérom anie, occupé de régenter u n poulet de tren te-d eu x ans ! Envoie-le, com m e d it sa bonne fem m e, aux insu rg en s se faire casser la tête ou se faire u n caractère. E ntre nous, dans la fam ille, je ne suis rien , tu es la peau je ne suis que la chem ise. » C ependant le m arq u is, to u t préoccupé de régénérer son fils, lu i conseille de re n tre r en grâce près de la comtesse de M irabeau, puis de p u rg er sa contum ace, car u n e condam nation capitale dem eure m enaçante su r la tête de M irabeau. Mais l’h o n n eu r, car ce n ’est déjà plus l’am o u r, com m ande au comte de délivrer to u t d’abord celle qu i fu t sa b ien -aim ée, Sophie-G abriel. Et le père s’incline « Pas pour u n diable m on fils ne prend pas le change, et com m e il s’échauffe p o u r la folle q u ’il ne veut pas laisser en contum ace, et com m e il raisonne io rt bien q u an d il v eu t, il fa u t en dém ordre ; je le sauverais bien to u t seul et obtiendrais des lettre s d 'a b o litio n , car tous les cabinets sont de b eu rre et les puissances de laiton, m ais il ne v eut point lâcher sa Sophie. » Donc, le 2 février 1782, M irabeau, plein d ’audace, q u itte le B ignon. Le 8, après avoir v ainem ent essayé une transaction avec V aldahon, il se constitue prisonnier à Pontarlier. 11 se présente à la b arre du trib u n a l, u n e fiole de poison dans sa poche, des cheveux de Sophie s u r son cœ ur. Et dès ce jo u r, plus d ’a v en tu rier, l’im m ense o rateu r se révèle. Il parle, il s’indigne, il ru g it, il déiend Sophie, il se défend, il accuse ses accusateurs, il étonne, il ém eut, il in tim id e, il enlève les ju ges. Il écrit dans u n cachot m alsain, « entouré de fiévreux dans la m alpropreté la plus fétide, et tellem en t resserré q u ’il lui est im possible d’écrire u n e ligne à tête reposée ou de conférer u n q u a rt d’h e u re avec ses 'conseils sans tém oins. » Il écrit ses adm irables Mémoires apologétiques; Paris les dévore, la France ap p lau d it. Le père et l’oncle, stu ­ péfaits, m audissent cette explosion de génie qu i dévoile à l’E urope les m isères d’Honoré. Six m ois s’écoulent, six m ois de iptivité et de luttes retentissantes. M irabeau triom phe à la ja r b e de ses ennem is puissants. M irabeau dicte le ju g em en t à ses juges. Il est absous, Sophie est sauvée. E t, trois ou q uatre jo u rs , il court les rues de P o n tarlier pour m o n trer aux SaintM auris et autres q u ’il se rit de le u r colère; ce dont se réjouissent m arq u is et bailli, q u i aim en t que les M irabeau se fassent p arto u t respecter. A u m om ent de suivre notre héros dans la vie politique, achevons la destinée des deux fem m es qu i trav ersèren t sa jeunesse. A to u t seigneur, to u t h o n n e u r; com m ençons par la m aîtresse. On devine sans peine que dès longtem ps il ne restait entre G abriel et Sophie d ’a u tre lien que la m agie des souvenirs. Ènnsi le veut, dit-on, m ère N ature. La correspondance des deux am ants était devenue oiseuse, puis aigre. Ils s’adressaient les reproches de ceux q u i veulent se q u itte r. Sophie avait reçu au couvent de Sainte-C laire, à Gien, les assiduités de M. de R aucourt. Deux grandes dam es avaient consolé Mirabeau à V ineennes. Le 3 ju ille t 1781, M irabeau p artit à Iranc étrier du Bignon p o u r Gien, où , p ar l’entrem ise du docteur Y sabeau et de la sœ ur Louise, am ie de Sophie, il e u t avec m adam e de M onnier, devant tém oins, u n e explication verbale fort violente, et ils ne se v iren t plus. S ic tr a n s it am or m u n d i. Ainsi tom be cette plaisanterie niaise, rabâchée à la queue leu-leu par d’aim ables perroquets. «M irabeau, tran q u ille possesseur de sa m aîtresse, se rit avec elle de la clém ence des m aris o u trag és; » m ais Sophie p leu ra longtem ps. Son m ari et sa m ère, ces deux bonnes têtes ensem ble, m o u ru ren t : depuis longtem ps elle avait jeté aux orties le nom de M onnier et on ne la connaissait à Gien que sous celui de m adam e de Malleroy. Elle refusa de re n tre r dans sa fam ille, et toute la noblesse de Gien, qu i la respectait, lu i o u vrit ses portes. Après u n e ou deux liaisons m alheureuses, Sophie conçut u n e violente passion p o u r M. de Poterat, u n gentilhom m e de la fam ille des de R auco u rt, belle et sensible n a tu re . M. de Poterat aim ait Sophie, et le m ariage, consenti par toute la fam ille, allait légitim er leurs am ours, q u an d u n e m aladie de poitrine enleva le pauvre fiancé. Il tallu t arrach er du cadavre m adam e M onnier, qu i dans la n u it s’asphyxia. Elle avait écarté avec u n som bre courage toutes les chances de salu t : toutefois, q u an d on pénétra chez elle, elle respirait encore, m ais u n frate r de village déclara tous soins désorm ais in u tiles. Sophie m o u ru t en pleine année de 89 (8 septem bre), alors que m onta it son G abriel au faite de la R évolution. Sophie, u n e fem m e su p érieu re, douce, gracieuse et bonne, qu i aid ait les pauvres de son trav ail, de ses deniers, et s’attachait les grands par le ch arm e de son esprit, fu t conduite à son d ern ier asile p ar to u te la population de Gien. Son nom vit dans le pays com m e u n e légende de charité. Le jo u r de la T oussaint (1831), q u a ­ rante-deux ans après la m o rt de Sophie, M. Lucas de Montigny vit u n vieillard centenaire p leu rer su r la tom be de celle q u i l’avait, lu i com m e ta n t d’au tres, arraché de la m isère et du désespoir. Héloïse s’était faite religieuse, m ais Sophie resta fem m e. Pauvre grande Sophie ! Et, m ain ten a n t, q u ’ad v in t-il de la fem m e légitim e, m adam e la comtesse de M irabeau? Le bailli accueillit son neveu après l’affaire de P ontarlier. Puis après s’être concertés, père, fils et oncle firent auprès de la fam ille de M arignane les d ém arches les plus cordiales et les plus respectueuses pour o btenir la réu n io n de la comtesse et de son m ari. A toutes les avances des M irabeau, les M arignane rép o n d iren t par l’insulte et l’agression ; si bien q u ’u n jo u r le bailli écrivit à son frère : « Poussés à b o u t par les obsesseurs, les collatéraux, les d în eu rs, soupeurs, parasites, flatteurs, histrions, etc., nos adversaires, on t com blé la m esure. Je ne te cache pas que ton fils s’est plus longtem ps ten u et reten u que m oi ; enfin nous nous som m es réciproquem ent lâché la b rid e , il a donc présenté sa requête et nous voilà en danse. » L a danse fu t longue et le procès scandaleux. M irabeau se présenta en personne devant le siège, à Aix, et plaida. «M arignane y fu t et dans le com m encem ent il rica n ait; a u m ilieu , il baissa la tête, on assure m ôm e q u ’il finit par pleu rer, com m e la bonne m oitié de l’au ditoire. » Ce qu i n ’em pêcha point la fam ille de M arignane de reco u rir aux procédés les plus odieux. Elle inonda le public de factum s calom nieux auxquels M irabeau répondit par des m ém oires plus beaux encore, assu re-t-o n , que ceux de P o n tarlier. Q uand fu t am enée l’affaire devant la g ran d ’eham bre, il prélu d a par u n e ovation sans pareille aux triom phes de 89. « Figurez-vous le trio m p h e de ce saltim b an q u e, écrit le père, qui n ’a jam a is pardonné l’éloquence de son fils, le jo u r des grandes m ario n n ettes; m algré la garde triplée, portes, Barrières, fenêtres, to u t a été envahi et enfoncé par la ioule hébétée ; il y en avait ju sq u e su r les toits pour le voir, sinon pour l’e n ten d re; et c’est dom m age que tous ne l’entendissent pas, car il a ta n t parlé, ta n t h u rlé , ta n t ru g i, que la crinière du lion était blanche d’écum e et d istillait la su eu r. » « Son avocat adverse, écrit le b ailli, q u ’il a fallu em porter évanoui et foudroyé hors de la salle, n ’a plus relevé du lit depuis le terrib le plaidoyer de cinq heu res dont il le terrassa. » Cet avocat, je u n e alors, c’est Portalis. M irabeau gagna son procès devant l’opinion p u b liq u e et le p erd it devant la cour. Les époux dem eu rèren t bel et bien séparés de corps et de biens. La comtesse chercha, m ais en vain, l’oubli dans les fêtes. P lus tard , q u an d le peuple é lu t M irabeau, il se p orta en foule à l’hôtel des M arignane pour supplier la com tesse de rejo in ­ dre son m ari. Grâce à m adam e du S aillant, vers 1796, la réu n io n allait enfin se faire, q u an d m o u ru t M irabeau. La com tesse ém ig ra, végéta dans l’exil, épousa M. de la Rocca, re n tra en France en 1796, toute contristée et repentie. Elle p leu ra convenablem ent son second m ari (24 pluviôse an vi); m ais com bien plus ensuite son M irabeau. Elle se re tira chez m adam e d u Saillant, à Paris, « à l’hôtel de M irabeau, au m ilieu du luxe royal du xvi° siècle, conservé in tact dans la cham bre de M aguerite de Valois, à qui la spirituelle réfugiée se com ­ p arait, non certes par la beauté et les galanteries, m ais par les vicissitudes d ’u n e vie pénible et des orages de fam ille, par le périlleux isolem ent d ’u n divorce, par le g o û t et la pratiq u e des arts et des lettres ». Ju sq u ’à sa m o rt, elle lu t et re lu t les lettres de Gabriel, elle contem pla son p o rtrait, elle chan ta la m usique q u ’il préférait. Elle m o u ru t (le 13 ventôse an v m , 6 m ars 1800) dans la cham bre et dans le lit m êm e du trib u n , en appelant d’u n e voix déchirante son M irabeau. A insi vont les choses en ce m onde renversé. Sophie l’am ante passionnée se tu e su r la tom be d’u n m o n sieu r du Poterat. E m ilie, la fem m e rebelle, m e u rt en in v o q u an t son époux m éco n n u . 0 fem m es que vous êtes ! trois fois fem m es ! C’est que, voyez-vous, Sophie avait ta n t aim é M irabeau, q u ’elle ne l’a im a it plus. E m ilie, qu i ne l’avait aim é q u ’u n in stan t, se rep ren ait à l’aim er, su r le ta rd . Mieux, d isait-elle sans doute, m ieux v a u t tard que jam ais. Et puis la Révolution avait passé par là. E m ilie avait fui l’av en tu rier, elle ad orait le gran d hom m e. 0 fem m e ! trois fois fem m e ! « Allez dire à votre maître. » « Cet homme était la fin d’une société et le commencement d’une autre. » « Au T e m p s . » M irabeau ap p artien t désorm ais à l’histoire. Ici expire la tâche du biographe. M irabeau a u ra , d ieu m erci, plus d ’une m aîtresse encore, et les aventures de to u te sorte ne m an q u ero n t certes à sa vie privée. Mais la vie p u b liq u e a com m encé; bien des bouches ont m aintes fois déjà red it son n om . L ’orate u r d ’Aix et de P o n tarlier, l’a u te u r de l'E s sa i su r le Despotis m e et des L e ttr e s de cachet, n ’est plus désorm ais l'h o m m e d ’u n e fem m e, o u le fils d u m arq u is, ou le neveu d u b a illi, il est l’hom m e d ’u n pays, le prom is de la R évolution. Notre devoir est désorm ais restrein t a u ta n t que nos forces. Nous nous bornerons donc au jo u rd ’h u i (nous disons au jo u rd ’h u i, car cette étrange physionom ie nous attire, et nous y reviendrons plus tard) à u n m odeste et rapide résum é des dix d ernières années de M irabeau, si vastes, si touffues, si pleines et si retentissantes, m ais si connues, et nous laisserons à l’h istoire, avec sa g rande voix e t ses gran d s trav au x , le soin de parle r pour nous. E n tre la transaction de P o n tarlier et le procès d ’Aix, M irabeau passe trois m ois en Suisse, où les anarchies de Genève et la situation périlleuse de cette rép u b liq u e vis-à-vis de la France frappent son esprit. Il s’in stitu e dans u n m ém oire a u m in istre de V ergennes le m éd iateu r en tre Genève et la F rance, et se proclam e dès ce jo u r l’apôtre de la liberté en to u t et p arto u t, envers et contre tous. En 1784, craig n an t d ’être poursuivi p o u r son m ém oire en cassation (à propos de la séparation), il p art pour l’A ngleterre em m en an t avec lu i son fils adoptif, âgé de deux ans, et sa nouvelle am an te, m adam e de N ehra. Madame de N ehra, q u ’il n ’a cette fois ravie à au cu n m ari, est u n e belle jeu n e fille de v ingt ans, la fille natu relle du célèbre Hollandais Onno Zwier van H aren (1). Elevée dans u n pensionnat de Paris, elle a vu le célèbre grêlé, elle l’a aim é, elle lu i a confié sa vie. En ab o rd an t le sol de l’A ngleterre, M irabeau reconnaît que « l’A nglais est l’hom m e social le plus libre q u ’il y ait su r la terre, m ais que le peuple anglais est u n des m oins libres qui existent Le peuple anglais n ’a guère changé depuis et je ne sais trop pourquoi l’on nous v ien t proposer a u jo u rd ’h u i com m e récom pense finale de notre sagesse les libertés anglaises. E n A ngleterre, il écrit ses fam euses C on sid éra tio n s su r l'ordre de C in cin n a tu s où il reproche aux A m éricains l’in ­ vention peu républicaine d ’u n e chevalerie, et le u r enseigne les m oyens de ren d re la Révolution d ’A m érique u tile au m onde. De reto u r en France (1er avril I78S), on l’abouche avec M. de C alonne, et il p ublie en cinq m ois cinq ouvrages su r les finances, su r la B anque Saint C harles, la Caisse d’escompte, la Com pagnie des eaux de Paris, cinq pam phlets révolution- (1) Nehra est l’anagramme de Ilaren. naires. Ils soulèvent de vraies tem pêtes : les agioteurs accusent M irabeau de s’être v endu au m in istre ; B eaum archais le présente com m e livré à des jo u eu rs à la baisse ; u n e lutte violente s’engage. M irabeau p art p o u r la P russe, non point chargé d’u n e m ission stérile, com m e ta n t de biographes l’ont assuré, m ais b ien p o u r y écrire dans la retraite u n m ém oire su r ses relations avec de Calonne, dont ses am is ont obstiném ent em pêché la publication. Il q u itte la France, le 23 décem bre 1783, avec « sa horde. » c’est ainsi q u ’il nom m e « m adam e de N ehra, Coco, son fils adoptif et son chien favori ». Il échappe su r sa route à u n e tentative d’assassinat; il arrive à B erlin le 19 jan v ie r 1786, on le présente à Frédéric d it le G rand, qu i lu i écrit de sa propre m ain . Le b ru it s’attache aux pas de M irabeau, en q u atre mois de séjour, il crée je ne sais com bien de polém iques. Il dém asque l’illum inism e deC agliostro et L avater, il compose la vie de Mosès M endelsohn, il défend les ju ifs, il revendique la liberté de conscience. Et F rédéric ne v eu t point le laisser s’éloigner sans lu i avoir u n e dernière fois serré la m ain . A peine a-t-il revu P aris, que M. de Calonne, conseillé par des am is com m uns, le renvoie à B erlin, chargé d’u n e m ission diplom atiq u e. F rédéric va m o u rir, et il fau t g u etter l’alliance im p o rtan te de la P russe. Voilà donc la c h en ille raboteuse, le rie n en jo livé de fa d a is e s , le saltim b a n q u e, le b a n d it, érigé en arb itre des em pires. Le second séjour de M irabeau à Berlin est gran d em en t célèbre. Deux œ uvres, en tre au tres, le signalen t : la C orrespondance de B erlin , précédée d’u n m ém oire su r la situ a tio n actuelle de l'E u ro p e, et l’audacieuse L e ttre a F réd éric-G u illa u m e où M irabeau conseille au nouveau roi d’accom plir lu i-m êm e en Prusse dans to u t son program m e la révolution dont se chargera bientôt le peuple en France. Cependant, à Paris, le rom anesque de Calonne convoque l’Assemblée des notables, à cette seule fin de causer g en tim en t des affaires de la France. Nous som m es en 87, les grands jo u rs s’en v iennent. M irabeau accourt, écrit et fait im p rim er en trois sem aines la D én o n cia tio n de l’agiotage au R oi et a l' Assem blée des notables. Les vérités p u llu len t dans ces cent pages : donc l’au to rité fait sa laide g rim ace et prépare ses lettres de cachet, M irabeau s’en fu it avec sa chère Y et-lie (m adam e de N ehra) à Tongres et p u is A Liège, où on le fê te , sem an t p arto u t les bran d o n s d ’incendie, C o nseils à u n je u n e p rin c e q u i se n t le besoin de re fa ire son éd u ca tio n ; Seco n d e L e ttr e sur V a d m in istra tio n de N ecker, etc., etc. L’au to rité fu t tou jo u rs m alaladroite, n ’est-ce pas? M irabeau, disons-le avec m adam e de N ehra, n ’avait point à cette époque u n sou dans sa poche, car son père n ’était prodigue que de m aléd ictio n s; m ais il s’écriait avec do u leu r « q u ’il n ’y a u ra it bientôt plus u n écu dans le trésor public. » De Liège n otre gran d a g ita te u r rev in t à Paris, où le m in istère ferm a les yeux su r sa présence. P u is il q u itta presque au ssitôt la France et reto u rn a u n e troisièm e iois en A llem agne. Passant à S averne, cette adorable petite ville que nous connaissons et aim ons b ien , et q u i est en tra in de faire du b ru it dans le m onde, il fo rm u la su r le p en ch a n t des Vosges le vœ u com ique de toutes les existences tourm entées , celui de vivre là en c u ltiv an t son ja rd in , com m e C andide, avec son am ie et son fils. E n atte n d an t le repos des cham ps, il alla term in e r en Prusse son ad m irab le ouvrage su r la m onarchie p ru s sie n n e ,q u i n e p a ru t q u ’en 1788. L ’Assem blée des notables s’était dispersée après une session aussi b ru y an te q u ’in u tile. Un a u tre fou, Lom énie de B rienne, avait rem placé de C alonne, M irabeau je ta a u pouvoir u n e grandiose profession de foi et réclam a la prochaine convocation des États-G énéraux, que l’on voulait retard er ju sq u ’en 92. En atten d an t les É tats gén érau x , M irabeau, su r lap rière de quelques patriotes hollandais, écrivit \n.îxn\e,Mse A dresse a u x B a ta v e s, où sontin scritsto u sles préceptes de la dém ocratie m oderne, u n e vive b ro ch u re su r la lib erté de la presse q u ’il ne serait p e u t-ê tre p oint in u tile de ré im p rim er, ad m ajorera D e i g lo ria m et p o u r l'édification des Français de 1861, etc., etc. M irabeau ne p erdait point son tem ps. Hélas! fils dégénérés, à quoi passons nous le nô tre? Enfin le 27 décem bre 1788, u n règ lem en t d u roi convoque les É tats généraux. A ussitôt u n vaste espoir en v ah it l’âm e de M irabeau, sa tête ferm ente. Les É tats, ce sera la R évolution; la R évolution ce sera p eu t-être L u i. Il p art le 8 jan v ie r 89 pour la Provence, il arriv e le 13 à Aix. Il m et en m ouvem ent son oncle le bailli ; la n u it, il écrit; le jo u r, il prononce des discours. L a presse est pleine de sa polém ique. Ses ennem is le harcèlent, le calom nient : ils p u b lien t à son in su la C orrespondance de B e rlin et les accusations les plus odieuses pieu v ent su r l u i. Il dém ontre, dans les assem blées des ayant fief à la noblesse et a u clergé, q u ’ils ne savent p oint l’avenir, et le consul d’Aix, m arq u is de la F are, le chasse des assem blées de la noblesse, sous prétexte que, n ’étan t investi que de su b stitu tio n s, il ne possède au cu n fief. On le désigne aux populations com m e u n c h ien enragé. «C'est u n e grande raison de m ’élire, répond M irabeau, si je suis u n chien enragé : car le despotism e et les privilèges m o u rro n t de m a m o rsu re. » Et le peuple d ’a p p lau d ir. Le peuple idolâtre le terrib le O uragan. Toute sa ro u te, à son reto u r d’u n rapide voyage à Paris, n ’est q u ’u n d éliran t trio m p h e. A L am besc, ora crie : Vive le comte de M irabeau ! vive le père de la patrie ! Les boîtes de tire r, les cloches de son n er et lu i, fo ndant en larm es : «Je vois com m ent les hom m es sont devenus esclaves, la ty ran n ie s’est entée su r la reconnaissance. » On v eu t dételer sa v oiture : « Mes am is, d it-il, les hom m es ne sont pas faits p o u r porter u n h o m m e , et vous n ’en portez déjà que tro p !» A deux lieues d ’Aix, des députations arriv en t avec des couronnes de fleurs; dix m ille personnes l’atten d en t en dehors de la ville. Tes fenêtres se louent deux louis su r son passage. 11 étouffe sous u n e avalanche de fleurs et de lau riers. A M arseille, où il se rend quelques jo u rs après, les postes lu i ren d en t les honneurs m ilitaires, les autorités se portent à sa ren co n tre. On pavoise sa m aison des drapeaux de tous les navires du port. On le supplie de v e n ir à la com édie se m o n trer au peuple. Ses haran g u es sont m ille fois interro m p u es par des vivats frén étiques. Mais lu i, énergique contre lu i-m êm e, il com prim e les battem en ts de son cœ ur ; il calm e le peuple, car ses ennem is n ’atten d en t q u ’u n prétexte. Aix et Marseille se révoltent pour avoir du p ain. M irabeau se jette au-devant de l’ém eute, et sa voix et son nom la dom ptent. « C’est lu i qu i a fait to u t le m a l, » crien t les nobles. Qu’im porte ! Aix et Marseille le n o m m ent d’enthousiasm e député du tiers état (I). Il opte pour Aix, et pas u n n ’ose réclam er contre son élection, et son reto u r à Paris n ’est, com m e son reto u r à Aix, q u ’u n in term in ab le triom phe. Le 5 m ai 1789, u n e étrange procession défile à travers les ru es de Versailles. D errière les nobles ch am arrés, le nez au v ent et l’épée en q u a rt de civadière ; d errière les prélats onctu eu x et rubiconds, s’avance, les rangs serrés com m e des soldats au jo u r du d a n g er, u n e longue file d’hom m es noirs, sans broderies, som bres et dignes. Us sont six cen ts, ils sont le T iers-É tat, ils sont la France q u i se lève, l’avenir qu i gronde. (1 ) Certains historiens prétendent que Mirabeau fut obligé de se faire boutiquier pour se présenter à l’élection du tiers-état, et qu’on lut quelque temps sur une enseigne à Aix ou à Marseille : Mirabeau marchand de draps. 11 ne nous souvient pas d’avoir rencontré la moindre trace de cette anecdote dans le travail très-recommandable et si bien informé de M. Lucas de Monligny. Aux prem iers rangs, m arche u n hom m e, dont, la tête énorm e, le regard dro it et p uissant, la dém arche audacieuse, in q u ièten t la foule. Que! est cet h om m e? Un com te. P ourquoi n ’est-il pas en avant, avec les com tes? C’est q u ’il se nom m e M irabeau. C’est lu i, vous savez bien , l’am a n t de Sophie, le prisonnier de V incennes; c’est lui le pam p h létaire, c’est lu i le dép u té d ’Aix, lu i le gran d lu tte u r et le grand débauché. E t la ioule l’a noté, la R évolution l’a m arq u é au fro n t. Le rêve des années de prison, le rêve des courses à to u te b ride à travers l’E urope va s’accom plir, M irabeau p o u rra b ientôt dire avec u n juste o rgueil : « Vous savez que j ’ai m is plus de suite q u ’u n au tre m o rtel quelconque p e u t-ê tre , à vouloir opérer, am éliorer et étendre u n e révolution qu i plus q u ’au cu n e a u tre avancera l ’espèce h u m ain e . Vous verrez aussi que ce qui n ’a d û vous p a raître longtem ps que les aperçus électriques d ’u n e tête trèsactive était la com binaison d’u n énergique philanthrope qui a su to u rn e r à son b u t toutes les chances, toutes les circonstan c es, tous les hasards d ’u n e vie sin g u lièrem en t étrange et féconde en bizarreries et en sin g u larités. » P o in t d’assem blée d’hom m es sans u n hom m e qui la dom ine, p oint de peuple en m ouvem ent sans u n hom m e qui le pousse et le dom pte, et l’agite et le m ène. Cet hom m e, ce sera M irab eau . Une trib u n e su rg it, chose m iraculeuse, effrayante, in ­ connue dans cette France où les lettrés seuls savent les Catilin aires de Cicéron et puis les oraisons funèbres de m o n sieu r de 1 Meaux. Un hom m e s’em pare de cette trib u n e et la proclam e 1 sienne. On lu i a d it q u ’il n ’avait que des su b stitu tio n s; eh bien , ! voici son fief, et ne le p artageront avec lu i que ceux q u ’il ^ v o u d ra b ien , car il s’appelle lion. Cet ho m m e, c’est M irabeau. A côté de la trib u n e , u n e a u tre m achine s’élève, vrai bélier de g u erre qu i b at en brèche les m onarchies, la presse. Un hom m e se saisit de la presse. Cet hom m e, c’est encore, c’est toujours 3 . M irabeau. P a ra ît la F eu ille des E ta ts g én éra u x, l’au torité la su p p rim e sans avertissem ent (on ne connaissait point en ce tem p s-là les avertissem ents). Le len d em ain , p araît u n e au tre feuille : L e ttr e s à m es c o m m e tta n ts. P en d an t que cette voix âpre et rude et q u i tonne toujours ébranle les voûtes de l’assem blée, cette feuille b rû lan te co u rt les rues, enflam m e les m asses, soulève les provinces. La trib u n e et la presse s’e n ten ­ d e n t on ne p eu t m ieux. La trib u n e et la presse, c’est le glaive à double tra n c h a n t, c’est l’épée à deux m ain s. Qui m an ie la parole et la p lu m e, m an ie le m onde. Q ui écrase la p lum e et, la parole, étouffe le m onde. L’em bryon de m atam ore ébouriffé a fait décidém ent u n e belle poussée, l’em bryon est devenu g éan t et le m arq u is p e u t s’éteindre doucem ent (1790), p ar u n beau soleil, en m u rm u ra n t : A h ! voilà de la gloire, de la vraie gloire ! O ui, m arq u is, de la v raie gloire, celle qu i a des rayons et des om bres, celle q u i s’alim ente d ’a m o u r et de h ain e, qu i a u n peuple p o u r h é ra u t et p o u r base l’envie. Com me on le diffam é et com m e on l’in ju rie , ce colosse qu i tient ta n t de place et gêne ta n t d ’am bitions ! com m e on se m oque adorablem ent de ce génie qu i éclipse ou a jo u rn e ta n t d’espoirs im patients ! com m e on jette à la tête de ce terrib le Mirabeau le louable B arnave ! Voici m o n sieu r M irabeau, le m o n stru eu x b avard, ricane R ivarol. M. B arnave la it plaisir et M. M irabeau fait peine, grogne M. Goupil. Bravo, B arnave ! souffle l’envie. T ais-toi, M irabeau, répète la sotttise aux cent échos. Scélérat, gueux, assassin, tra ître ! h u rle n t jacobins et co rd eliers. P etit M irabeau ! plaisante la noblesse en secouant son fin jab o t. ■» Qu’on m e donne v ingt cavaliers, dem ande cet aim able prince de Lam besc, qu i tu e les vieillards et sabre les fem m es; q u ’on m e donne v ingt cavaliers, et je vous le fourre aux galères.» Et R obespierre hausse les épaules, dans u n coin, disant: Cela ne v au t rien . M irabeau so u rit et secoue sa crinière. Fixant R obespierre, il répond : « Cet ho m m e ira lo in , car il croit to u t ce q u ’il dit.» L a presse q u ’il a créée le conspue. Il y a grêle de pam phlets, to n n erre de m enaces. « Citoyens, écrit le doux M arat, élevez h u it cents potences, pendez-y tous ces traîtres et, à le u r tète, l’infâm e R iquetti l’aîné ! » M irabeau so u rit et d it : « Il p a raît q u ’on p u b lie des extravagances ; ceci est u n p aragraphe d’hom m e ivre. » Q uand s’agite la M ontagne, q u an d rag en t ces quelques hom m es ténéb reu x qu i p ren n en t en pitié l’Assemblée nationale et rêvent la C onvention, M irab eau se to u rn e vers la M ontagne et, de son regard q u i dom pte et de sa voix q u i ru g it, il crie : Silence aux tren te voix ! et la M ontagne se tait. Patience, m essieurs les coupeurs de tête, votre jo u r v ie n d ra ; m ais patience, et laissez cet assassin de Mirab eau m o n tre r à Y A m i du p e u p le le chem in du Panthéon ! Le peuple ne s’y trom pe p o in t, car le peuple et M irabeau sont tous deux faits d’instincts. C’est l’in stin ct qu i com m euce les révolutions, c’est l'in stin ct qu i brise les vieilles choses e t trouve les idées nouvelles. M irabeau ne sa u rait se passer du peuple, et que serait le peuple sans M irabeau? A ussi, com m e le peuple l’aim e, com m e il l’acclam e et obéit à sa voix ! A insi va M irabeau, passant par-dessus toutes les colères, celles de la cour, celles de l’Assem blée, celles de la ville, b rav an t toutes les tem pêtes, celles du nord et du m id i, de la royauté q u i croule et de la révolution qu i se ru e. A o u rag an , O uragan et d em i; il est de toutes les fêtes : il est au Serm ent du Jeu de p au m e. Q uand Louis envoie son m aître de cérém onies à son assem blée ; c’est M irabeau qu i le reçoit, et vous savez avec quelle éloquence. On ne p eut, en v érité, renvoyer plus d ig n e ­ m en t u n v a le tjt son m aître. Il est du 14 ju ille t, sa voix v a u t cent canons, p o u r dém olir les bastilles. Il est du 4 ao û t, car il l’a d it ce chien enragé, « les privilèges m o u rro n t de sa m o rsu re. » 11 est de la Fédération, il est de toutes les fêtes où l’on s’em brasse, où l’on travaille, où l’on fonde. Il n ’est point de celles où l’on m assacre. Il n ’est point des 5 et fi octobre. Q uand le peuple se précipite, le peuple que n ’a rrêten t, à certaines heures inévitables, ni casernes ni grenadiers, u n seul hom m e p eu t parfois arrê ter le peuple, c’est M irabeau! Il est de tous les décrets, de toutes les abolitions, il est su rto u t de toutes les propositions; toutes les idées q u ’a depuis exécutées la R évolution, M irabeau les a proposées. Ce n ’est ni u n fondate u r ni u n hom m e d’E tat, c’est u n dém olisseur des iniquités, que les siècles ont faites et u n sem eur ée théories que les siècles féconderont. Il fait des ru in es, et su r ces ru in es il jette à poignées du g rain . V iendront après lu i les déblayeurs de ru in es et les enfouisseurs de g ra in ... 11 est l’hom m e fatal et com m e qui d irait la synthèse de 89. Il éclate p o u r affirm e ■ la vie et non la m o rt. Q uand son œ uvre sera faite, il s’en ira ; 93 n ’a u ra p oint sa tête, et celu i-là, au m oins, ne descendra p oint de la trib u n e p o u r m o n ter à l’échafaud. E t tous, am is com m e ennem is, sentent si bien que cet hom m e est l’atlas de la R évolution et p eu t ta n t q u ’il vivra la lancer ou la re te n ir à son gré, que tous, ceux qu i en ont p e u r com m e ceux qu i l’aim en t, vien n en t à lu i. M arie-Antoinette, cette pauvre belle entêtée, finit par com prendre ce que le faible Louis a dès longtem ps d ev in é; en tre la Révolution et le roi q u i en vérité ne se connaissent guère, M irabeau ou, com m e d it la rein e, m o n sieu r de M irabeau p o u rra servir d’in ­ terprète. Le trib u n est pauvre, le trib u n a presque a u ta n t de dettes que d ’idées. Le roi l’aidera u n peu de son arg en t, il aid era beaucoup le roi de ses conseils. Q uelques dém arches sont tentées près de M irabeau, qu i hésite longtem ps et adresse a u roi, p o u r le b ien éclairer su r ses véritables intentions, une profession de foi où nous lisons ces nettes paroles : « Je dé- « clare au roi que je crois u n e contre-révolution aussi dange- « reuse et crim inelle que je trouve ch im érique en France « 1 espoir ou le projet d’u n gouvernem ent quelconque, sans « u n chef revêtu du pouvoir nécessaire pour ap p liq u er toute la « iorce p u blique à l’exécution de la loi. » E t, su r la prom esse d u roi de ne jam ais ten ter ni m êm e rêver u n e c o n tre -rév o lu ­ tion, M irabeau accepte et fait passer à Louis u n e série He notes où la Révolution s’im pose non plus to u t-à-fait com m e u n e m enace, m ais com m e u n conseil in e xtre m is. « Sire, écrit « M irabeau, je vais proposer dem ain telle loi à l’Assemblée « acceptez-la ou vous êtes perd u . » Et voilà que la to u rb e im ­ m ense, des sournois, des fanatiques et des niais crie à l’infam ievoilà q u ’on colporte dans les rues la grande tra h iso n découverte dem onsieurdeM iraheau-,vo\\hi\xie les pam phlets se déchaînent et que les in ju res et les calom nies g ro uillent. Et les b arb o u illeu rs de papier et les petits, je ne dis pas les grands historiens répéteront in sæ c u la sœ culorum , su r tous les tons : « Voyez, m essieurs et m esdam es, voilà ce q u i vient de p araître : la grande tra h iso n découverte de m onsieur deM iraheau. » Or, m essieurs, entendons-nous, je vous prie, et que votre austérité daigne u n in stan t se calm er. Qui donc eu t jam ais la prétention d’ériger M irabeau en u n de ces êtres fabuleux que l’on nom m e en rh étorique des Catons ? Qui ne sait les besoins énorm es et le tem ­ péram ent su rh u m a in de ce frère de P an tag ru el, aussi gran d en génie et en passions que son père G argantua ? Quel parti e û t donc osé réclam er M irabeau pour son féal? L equel, si large q u ’il fû t, eû t pu contenir cet hom m e en q u i, deux a n ­ nées d u ra n t, s’in carn a p o u r ainsi dire toute la R évolution? A qu i donc ap p arten ait-il, si ce n ’est à lu i, à lu i seul ? La n a ­ tu re sait m ieux que vous ce q u ’elle fait ; elle n ’avait point créé to u t exprès M irabeau p o u r u n e rép u b liq u e, 89 était l’œ uvre de ce Messie et non 93. Il était royaliste non-seulem ent de n a issance et d ’instincts, m ais de convictions. Ce q u ’il m an d ait au roi, il l’av ait rtôs l’aube p ro clam é du h a u t de la trib u n e : Ni co n tre-rév o lu tio n , n irê p u b liq u e . «Je serai to u jo u rs, é criv aitil sous les v erro u x de la forteresse ro y ale de Y incennes et p riso n n ier de L ouis XVI, je serai ce que j ’ai to u jo u rs été, le d éfen se u r du p o u v o ir m o n arch iq u e ré g lé n a r les lois et l’apôtre de la lib e rté g a ra n tie p a r le po u v o ir m o n arch iq u e. Le 6 octobre lu i d én o n çait le 21 ja n v ie r. Si L ouis co n tem p lait so u v en t le p o rtra it de C h arles Ier, M irab eau , s ’en a lla it so u v en t ré p é ta n t: «On b a ttra le u rs cad av res ! » E t p o u rq u o i lu i re p ro c h e r à ce p oète, à cet h o m m e sen sib le d ’avoir voulu co nserver la vie de ceux d o n t il ne v o u la it p o in t b ris e r la co u ro n n e, « S ire, vous « êtes p e rd u si vous ne m e su iv ez, m ais m oi je m arc h e. » Q ui s a it si m êm e il av ait to rt de c o n sid érer le sa lu t de la ro y a u té com m e in sé p ara b le de celui de la lib e rté ? E t il su iv it ju s q u ’au b o u t sa voie. P as u n e seconde il ne s’a rrê ta : ta n t pis p o u r la ro y a u té qu i n e le su iv it p as. Cessez donc, ré p u b licain s, de p o u rsu iv re ju s q u e dans la m ém o ire du g ra n d M irabeau vos a în é s les co n stitu tio n n e ls. Il n ’e st p o in t nécessaire, p o u r être ré p u b lic a in , ou se u le m e n t sévère, ou m êm e in d u lg e n t, de ne pas sav o ir d isc ern e r les tem p s et les hom m es. M adam e de S taël, u n e en n em ie p o litiq u e de M irab eau , car elle était la fille de N ecker, M adam e de Staël, u n e fem m e, c’est-àd ire u n e m éch an te la n g u e , n ’a-t-elle pas d it : « M irabeau, « so it q u ’il accep tât ou n o n l’a rg e n t de la co u r, é ta it b ien « décidé à se fa ire le m a ître e t non l’in stru m e n t de cette « co ur. » E nfin à ceux q u i su p p o sen t des re la tio n s en tre M irabeau et le P a lais-R o y a l, cet é te rn el asile des p rin ces ré ­ p u b lic a in s et des C ésars d éclassés, le trib u n s ’est ch arg é d ’in flig e r u n d ém en ti q u ’il ne n o u s co n v ien t p o in t de ra p p eler ici. S in g u lie r p r in c e , du re ste, dont M onsieur (Louis XVIII) co m p arait le c aractère à deux b o u les d ’ivoire h u ilé e s q u e l ’on s’efforcerait en v a in de r e te n ir en sem b le. L ’Assemblée a élu M irabeau p o u r son président. E n lu i se concentrent to u te la d o m ination morale,, le pouvoir officiel, les espérances, les regrets; m ais c’est bien ru d e à p o rter, si athlète q u ’on soit, u n e révolution. Les forces extraordinaires de Mirab eau s’épuisent, le trav ail incessant, les lu ttes perpétuelles, les plaisirs passionnés u sen t le colosse, et aussi, selon to u te 1 apparence, (la lectu re des docum ents nous a convaincu), le ' poison. O ui, le poison; M irabeau ne m an q u e pas d ’en n em is, et tous les m oyens sont bons au fanatism e et su rto u t à l’envie. Le 27 m ars 1791, to u t P aris apprend que M irabeau est m alade, et to u t Paris trem b le aussitôt et com prend q u ’u n g ran d m alh e u r est dans l’a ir. C’est égal, m eu rs, M irabeau, car h ier le peuple q u i t ’adore m a rq u a it « l’arb re où tu seras p endu. » Une dernière fois il se traîn e à l’A ssem blée, q u ’il a saisie d’u n e loi su r les m ines. Cinq fois il m onte à la trib u n e , il enlève les su ffrages, la loi passe, et il retom be an éan ti su r son lit de do u leu r p o u r ne s’en plus relever. Trois jo u rs et trois n u its, u n e m u ltitu d e im m ense statio n n e su r le boulevard et rem p lit la ru e d e la C haussée-d’A n tin , pressant, arrê tan t, questio n n an t tous ceux q u i vont à la m aison m o rtu aire, les p arents, les am is, les enthousiastes, les curieu x , les envieux. Les députations font la q u eu e, l’Assemblée envoie d’h eu re en heu re des m em bres choisis. M. R obespierre n ’en v eut être. La société des A m is de la C onstitution accourt, Barnavè en tête; ce dont M irabeau est fort touché. De m in u te en m in u te , des b u lletins sont lancés p ar les fenêtres : ils passent de m ain en m ain , de rues en rues, e t vont p o rter par to u te la ville de chétives espérances ou de poignantes inqu iétu d es Un je u n e h o m m e d a n s la foule, s’arra c h an t les cheveux, offre son sang p o u r q u ’il soit tra n s ­ fusé dans les veines d u m oribond. P en d an t ce tem ps, L am arck, Frochot, Pellenc, m adam e du S aillant, sa sœ ur, la m arquise d ’Aragon, sa nièce, L egrain, le vieux dom estique, sanglotent. Son secrétaire, M. de Comps, s’est retiré dans sa cham bre pour p ren d re u n e h e u re de repos; on le réveille, il croit que to u t est fini déjà et se perccde p lusieurs coups de canif, en s’écriant: « Mon m aître ! crim e! poison! » et lu i le gran d h o m m e, il agonise len tem en t. Son m édecin privilégié, son jeu n e am i Cab anis est là p o u r adoucir des souffrances parfois cruelles et le conduire doucem ent aux portes de l’étern ité. Il s’en tretien t, paisible et so u rian t,av ec C abanis. Ils p arlen t ensem ble de ce qui se passe à l’Assemblée, de ce qu i se fait à la cour ; ils se préoccupent de ce que sera la France q uand M irabeau ne sera plu s. « J’em porte le deu il de la m o narchie, d it le m o u ran t; « après m oi, les factieux s’en dispu tero n t les m orceaux. » Et ce p auvre roi : « Ils b a ttro n t leu rs cadavres, » répète-t-il. Et M. de T alleyrand, u n vieil am i avec qui il était brouillé, vien t to u t d ’u n coup s’asseoir à son chevet. Ils causent u n e bonne h eu re avec effusion, et T alleyrand em porte p o u r l’Assemblée u n m ém oire su r les successions. Et l’E urope, que dit-elle ?— «Ah! si j ’eusse vécu, que j ’eusse donné de chagrin à ce « P itt! » Sa lin approche. — «Allons m on cher C abanis, je m o u rrai au jo u rd ’h u i. Q uand on en est là il ne reste plus q u ’u n e chose à faire : c’est de se p arfu m er, de se co u ro n n er de fleurs et de s’en v iro n n er de m u siq u e, afin d’e n tre r agréablem ent dans ce som m eil dont on ne se réveille plus. L egrain, q u ’on se prépare à m e raser, à faire m a toilette to u t entière.» Cabanis le contem ple avec des sanglots étouffés.— «E h bien ! êtes-vous conte n t,m o n c her connaisseur en belles m orts?»E nfin, en ten d an t le canon qu i tonne, il dem ande : « Sont-ce déjà les funérailles « d’Achille ? » Ce m ot si célèbre arrive aux oreilles de Robesp ierre, qu i s’écrie : « Achille est m o rt, Troie ne sera pas prise. » Le 2 avril 1791, vers dix heu res du m atin , le président de l’Assemblée nationale se lève et dit : « il est m o rt ! » et to u t Paris, et toute la France red it : il est m o rt ! Le directoire du d épartem ent s’avance et propose d’in h u m e r le gran d citoyen dans la nouvelle église de Sainte-Genevicve et de décréter « que cet édifice sera désorm ais destiné à recevoir les cendres des grands ho m m es... S u r le fronton l’on gravera : A u x g ra n d s hom m es la p a tr ie reco n n a issa n te. « B arnave, le louable Barnave, dit : a II a m érité cet h o n n eu r. » R obespierre ajoute : « J ’appuie la proposition de to u t m on pouvoir ou plutôt de to u te m a sensibilité. » E t l’Assemblée décrète p o u r M irabeau le P anthéon. On n ’avait point vu en France de funérailles com m e celles de M irabeau. Le cortège com pta cent m ille personnes. M irabeau, le créateu r de la trib u n e , le prem ier de nos o rateurs dans l’ordre du génie et dans l’ordre du tem ps, eu t l’h e u r étrange d ’être le p rem ier citoyen en terré avec pom pe, et su rto u t le prem ier regretté. Ju sque-là on n ’avait ren d u de tels hom m ages q u ’aux princes et l’on n ’avait pleuré personne. On en ten d it p o u r la prem ière fois à ces funérailles, disent les naïfs récits du tem ps, le tam -tam et l’im posant trom bone. Soit, m ais on y e n ten d it su rto u t p o u r la prem ière fois les sanglots d ’u n peuple. Ainsi se succédèrent d ’année en année dans la tom be : Sophie, qui v o u lu t p a rtir la prem ière (1789); le m arquis(179Q ) et IIonoré-G abriel, l’am an t de l’u n e et le fils de l’au tre (91). Le bailli vivra trois ans encore, il verra conduire son neveu a u Panthéon et le roi à la g u illotine. M eurs, M irabeau ; la m ort, tu l’as dit toi-m êm e, n ’est point le repos. Ta m ém oire sera orageuse com m e le fu t ta vie. Un jo u r v in t où l’on chassa du Panthéon « l’infâm e R iq u etti l’aîné » p o u r lu i su b stitu er le vertueux M arat, puis u n a u tre où l’on je ta au vent les cendres de Y A m i d u peuple; et M irabeau re p rit le chem in du P an th éo n . Il e u t, lu i qui aim ait ta n t la gloire ; lu i, le connaisseur en belles renom ­ m ées, il e u t to u s les genres de gloire, l’accusation, l’am o u r, la calom nie, l’enthousiasm e. On fit su r lu i des com plaintes. H é la s ! i l est m o r t! et p u is des pam phlets : Les T u rp itu d es de M . de M iraheau. S u r cette tom be à peine ferm ée, l’on déblatéra ces m auvais vers : L ’É tern el, fatigué des crim es de ce m onde E t voulant le p u n ir par u n cruel fléau, R ecueillit u n instant sa sagesse profonde. 11 dit à Lucifer : Engendre M irabeau. Le diable alors le fit à son im age, D’une peau dégoûtante enveloppa ses traits E t dans son cœ ur plaça tous les forfaits. 11 lui laissa l’éloquence en partage ; Mais p ar les charm es du langage Sur les m ortels il eu t tan t de pouvoir, Que le dém on, auj désespoir, D étruisit son plus bel ouvrage. Il eut raison ce m onstre insidieux A urait anéanti son père, Renversé les tem ples des dieux E t placé l’enfer sur la terre. Un poëte u n peu m eilleu r, quoique fort classique, M arieJoseph C hénier le ch an ta to u t d’abord, puis le tra în a aux gém onies. Les poètes n ’en font jam ais d’autres. Il n ’est point de joie folle, de divagation in ouïe, de d o u leu r profonde, d’im ag in atio n insensée a u e n ’a it suggérée la m o rt de M irabeau. Une foule d’inventions des p lu s b u rlesq u es, m élanges innom m és d’am o u r et de h ain e, sont les tém oignages vivants d u b ru it im m ense q u e fit ce colosse en to m b an t. E n tre au tres libelles extravagants pleins de verve d ’ailleu rs, nous citerons la C onfession générale fie f e u H onoré-G abriel R iq u e tti, cid e va n t com te de M irabeau, de son v iv a n t très-in fid èle m a n d a ta ire d u tie rs é ta t de la sénéchaussée d 'A ix , m em bre du dép a rtem en t de P a r is, à son f é a l a m i et d ig n e collègue T a lle y ra n d , ci-d eva n t évêque d ’A u tu n , s u iv ie d'une lettre à m adam e L ejay. Cette confession, où le m o rt s’accusait, cela va sans dire, de tous les crim es, avait p o u r épigraphe ces vers de la P ucelle : ... Au devoir il faut enfin se rendre; T oute m a vie, j ’ai hanté les vauriens. E t le pauvre M irabeau finissait sa lettre à m adam e Lejay p a r cesm ots : « Forcez le peuple à dire : Il n ’a fait q u ’u n e chose p o u r notre b o n h eu r, il est m o rt. «C ette m adam e Lejay, fem m e d u lib raire-im p rim eu r des L e ttr e s â m e s co m m etta n ts, fu t le d ern ier caprice du trib u n , com m e m adam e de N ehra fu t sa dernière am ie. E t elle n ’en g ard a point petite vanité, com m e nous le m o n tre l’anecdote suivante. A u n e table b ru y an te et n om breuse, u n jo u r, l’on p arlait de la R évolution. Les u n s l’exaltaient, les au tres la m au d issaien t. « J’en sais plus long que vous, s’écria to u t d ’u n coup m adam e Lejay, j ’ai couché avec laR évolution. « B éranger, qui était de la fête, rapporta le m ot à son illu stre am i M. M ichelet, de qu i nous le tenons. Il v in t dans l’esprit d’u n a u tre folliculaire u n e assez p laisante idée. Il m en a Gabriel R iq u etti, décrété g ran d hom m e des Français par l’A ssem blée nationale et roi des Français de par l’a u te u r, il le m ena, la couronne royale en tête et la cocarde su r le cœ ur, à la diète générale des rois de France, ten u e aux Cham ps-Elysées. E t le m arq u is de M irabeau de sau ter à la gorge de son fils im pie, et les rois de crier : haro su r l’in tru s! Mais R iq u etti, le m o n stru eu x bavard, ne s’étonne p o u r si peu. Il h aran g u e l’Assemblée royale to u t com m e il h a ran g u a it la veille l’Assemblée nationale. Il prouve à tous ces ci-devant q u ’il a régné deux ans et q u ’en ces deux ans, to u t gran d v au rien q u ’il fû t, il a fait plus de bien à la France q u ’eux tous en ta n t de siècles ; et sain t Louis se tait, et H enri IV s’écrie : V entre-saint-gris ! et Louis XV fait la p irouette, et Louis XIV le roi-soleil, clôt la diète par la reconnaissance solennelle de la royauté de M irabeau. Trêve aux folies. Com m e M. Lucas de M ontigny, nous ne croyons pouvoir term in er m ieux cette étude q u ’en répétant ces paroles du g ran d hom m e, la m eilleu re de ses épitaphes : «Souvenez-vous que la seule dédicace qui nous est venue de l’an tiq u ité , celle d ’Eschyle, ne porte que ces m ots : au t e m p s . Eh bien ! cette dédicace est la devise de quiconque aim a sincèrem ent et avant to u t la gloire. Au t e m p s ! ils au ro n t beau fa ire : je serai m oissonné jeu n e , et b ientôt ou le tem ps répond ra p o u r m oi, car j ’écris et j ’écrirai pour le t e m p s et non po u r les p a rtis. » Le tem ps a , com m e celle d ’Eschyle, accepté et justifié la dédicace de M irabeau. M aintenant que le tem ps a parlé et que les passions contem poraines peu à peu se sont tues, la g rande figure de M irabeau, ta n t et ta n t débattue et ballottée, to u r à to u r conspuée et déifiée, éclairée puis voilée, a revêtu enfin le calm e de l’éternité; l’argile changeante, où chacun laissait son em preinte, s’est faite m arb re , et la g rande histo ire, q u i voit de h a u t et qu i est la voix d u t e m p s , a com pris M irabeau ; car elle aussi com m e lu i ne parle point « pour les p artis », et elle lu i a fait u n e g rande place. M irabeau, c’est l’hom m e de 89. Un hom m e vient d’en tre r dans l’éternité dont la destinée nous rem et en m ém oire celle d ’IIonoré-G abriel R iq u etti. Comme lu i, frappé bien longtem ps avant l’âge par la m o rt idiote, il a ém ancipé u n grand peuple; il a été l’atlas, le génie u n iq u e, spes u n n d ’u n e grande révolution q u ’il d irig eait et m odérait à son gré. Il a conquis l’estim e d u m onde, l’am o u r d ’u n e n ation. Sa m o rt fu t u n deuil universel. Il a dédié son œ uvre au t e m p s , et non aux p artis. Cette œ uvre im m ortelle est sœ ur de celle de M irabeau, car elle se nom m e : l’Italie. P auvre gran d C avour! il ne m an q u e à sa renom m ée que le rom an d’am o u r. Après tout, q u i sait ? Et puis il est des hom m es qu i savent fort bien s’en passer. Qu’il nous soit perm is enfin de h asard er u n e conclusion contraire à celle de notre très-illu stre et très-aim é poète Victor H ugo. « La Providence, dit-iU en te rm in an t son ad m irable étude su r M irabeau (1834), la Providence ne crée pas des hom m es pareils q u an d ils sont inutiles. Elle ne jette pas ,de cette g raine-là au vent. E t, en effet, à quoi p o u rrait servir m ain ten an t u n M irabeau? Un M irabeau, c’est u n e foudre. Q u'y a-t-il à fo u d ro y er? ... Un orage com m e M irabeau qui passerait su r nous n e tro u v erait pas u n seul som m et où s’accrocher. M irabeau, c’est u n gran d hom m e de révolution. 11 nous fau t m ain ten an t le grand hom m e d u progrès. » Mais non, to u t nous dit, au contraire, q u ’il fa u d rab ien que le g ra n d h o m m e d u p ro g rès soit u n M irabeau. La société q u i s ’é v eilla it en 89 s’e st re n d o rm ie. M’est avis q u ’une voix « â p re et ru d e et q u i tonne to u jo u rs » p o u rra seule la rév eiller de sa lé th a rg ie p rofonde. T o u t est défait, dites-v o u s, rie n n ’est re fa it. C’e st v ra i, et b ien des choses qu i é ta ie n t d éfaites se so n t re faites. V ous savez m ieu x que perso n n e, vous q u i fû tes u n su b lim e o u ra g an , q u ’il e st to u jo u rs des so m m ets où la tem p ête se p e u t accrocher. M a r i o P r o t h . LETTRES D’AMOUR DE MIRABEAU i A S O P H IE . Oh ! non, m on am ie, je ne crois pas que tu aies été in sen ­ sible à cet affreux silence q u i nous a enveloppés pen d an t près de deux m ois. Q uand je ne te connaîtrais pas com m e je fais, qu i p o u rrait ne pas p ren d re confiance dans ta délicieuse in g én u ité ? q u i ne p ersu ad eraien t tes plaintes am ères, ton tro u b le co n tin u el, tes expressions si forte, quoique si sim ples, si variées et si n atu relles? A h! je le sens, je n ’ai pas été seul m alh e u re u x ; et, m algré les distractions q u i t’obsèdent, tu ne l’étais guère m oins que m oi. O m on am ie ! je serais bien cruel à m oi-m êm e si j e n e cro ya is p a s à ton am our. E h ! quel a u tre b ien m e reste-t-il ? quelle a u tre consolation ? quel a u tre espoir? T u penses p eu t-être q u ’il y a u ra it plus que de l’in justice à m oi, q u ’il y a u ra it de l’in g ratitu d e à en d outer. Mais prends garde, chère am an te, que l’am o u r passé est plus que prouvé p ar ta conduite passée, sans doute ; m ais que le présent seul p eu t prouver l’am o u r p résent. C ertainem ent j ’ai de toi la plus h a u te opinion que jam ais am a n t ait eue de sa m aîtresse; je te l’ai d it cent fois, je suis plus am o u reu x de tes v ertus que de tes charm es ; e t u n m ot, q u i m e pein t ton àm e m ’est plus délicieux que ces ravissantes faveurs dont l’idée seule m e plonge dans le délire. D’après cette déclaration b ien form elle, je crois que tu peux et que tu dois m e p ard o n n er des craintes u n iq u em e n t relatives au peu que je crois m ériter, à l’opinion que j ’ai de m on étoile, aux artifices q u e je redoute de m es ennem is. T u es si jeu n e , si m alh e u ­ reuse, si to u rm e n tée ; je suis si am oureux et, par cela m êm e, si exigeant au fond de m on cœ ur, q u ’il n ’est pas éto n n an t que je trem ble q u elquefois; m ais ce n ’est jam ais que lorsque tu te tais, que lorsque tu ne relèves pas le cœ ur a b attu de ton am i. Tu peux voir, par les choses que je t’écris depuis h u it m ois, que tu calm es à ton gré m a tête et m on cœ ur. Je ne le crois pas p lu s va ste que le tie n . Qui, m ieux que Gabriel, connaît to u te ta sensibilité, cette sensibilité in ép u isable qu i a fait, qu i fait, qu i fera to u t m on b o n h e u r? Mais il m ’est perm is d ’assu rer t ’aim er plus encore que tu ne m e chéris, parce que tu es in fin im en t plus aim able que m oi, ce que je sais m ieux discerner que toi, m ettan t à p art, s’il est possible, les préventions de l’am o u r qu i nous sont com m unes, parce que j ’ai beaucoup plus connu de fem m es que tu ne connaîtras jam a is d ’hom m es. Il est vrai q u ’il n ’en est pas u n seul capable de plus de sacrifices, de dévouem ent et de sin ­ cérité que m o i; et su rto u t pas u n seul capable d’u n am o u r aussi exclusif que le m ien , parce que l’h ab itu d e de trom per des fem m es le u r ôte Ta faculté d’être constants, tandis que cette h ab itu d e-là m êm e m ’a fait soupirer après u n e am ie telle que toi, que je n ’espérais pas trouver, et dont je sens m ieux le prix en raison de ce que je l’ai plus désirée. Mais il y a to u t plein d’hom m es plus aim ables que je ne puis être, depuis que le v ent de l’adversité a soufflé su r m o i; et jam ais to u rn u re d ’e sp rit, façon de penser et caractère ne fu ren t m ieux assortis p o u r m e séduire que les tiens. Je n ’eusse pu beaucoup aim er u n e fem m e sans esprit., parce q u ’il m e faut raiso n n er avec m a com pagne. Un esprit recherché m e fatig u e : qui avait plus de celui-là que m adam e de F eu illan s? L’affectation, selon m oi, est à la n a tu re , ce que le rouge e t le b lan c sont à la beauté c’est-à-dire n o n -seu lem en t in u tile , m ais très-n u isib le à ce q u ’elle v eu t em b ellir. Il m e fallait donc tro u v er u n esprit naïf, quoique fin, solide, et cependant gai. J’ai si peu de préjugés ordinaires, je pense si peu com m e to u t le m onde, q u ’une fem m elette, pétrie de petitesse et tyrannisée p ar les convenances, n e m ’e û t jam a is convenu. Je t’ai trouvée forte, énerg iq u e, résolue, décidée. Ce n ’était pas to u t. Mon caractère est in égal, m a susceptibilité est prodigieuse, m a vivacité excessive; il fallait que je rencontrasse u n e fem m e douce et in d u lg en te p o u r faire m es délices; et je ne devais pas espérer que ces qualités précieuses se rencontrassent avec des vertus beaucoup plus rares et q u ’on regarde com m e incom patibles. C ependant, ô m on épouse! j ’ai trouvé to u t cela réu n i dans toi. Songe donc à ce que tu m ’es : to u t l’édifice de m on b o n h e u r est fondé su r toi. Ne trouve pas m auvais que je trem b le à la seule idée d’u n péril qu i m e p a raîtra it lejm enacer, n i que je te regarde com m e u n b ien infin im en t plus précieux p o u r m oi que je ne puis l’ètre p o u r toi. Mon caractère était fait, le tien ne l’était pas ; m es principes décidés, et à peine avais-tu pensé à la nécessité de t’en form er. T u au rais pu tro u v er dans le m onde u n e a u tre sorte d ’atta ­ chem ent et de b o n h eu r que celui que tu as cueilli dans les b ras de Gabriel ; m ais Sophie était indispensable à m a félicité, elle seule pouvait l’assurer. — Que je suis sensible à cette espèce de répugnance que tu exprim es si b ien , et que t ’inspire le baiser d’u n e fem m e m ôm e ! T u es si caressante, ô m a fa n fa n ! que je dois m ’ap p lau d ir de ce ch an gem ent : car c’est bien à l’am o u r q u ’il est en tièrem en t dû . Hélas! cela est bien n a tu re l, que de froides caresses te rappellent ces ard en ts tran sp o rts que tu regrettes, et que tu ne retrouveras jam ais q u e su r m on sein. 0 am o u r ! c’était u n e des choses q u i m e d o n n aien t q uelque h u m e u r contre la S a in t-B elin , avant q u ’elle e û t si bien m érité m on m épris et m a h ain e ; c’est que tu lu i prodiguais de ces doux riens q u i faisaient to u t m on b o n h eu r, et q u e souvent tes caresses étaien t si ardentes, que tu étais obligée de te rép rim er, puisque toi-m êm e m ’crs écrit q u ’il te p re n ait des idées qu i te chassaient de ton lit q u ’elle partag eait. Il m e sem ble que les faveurs les plus sim ­ ples doivent être réservées à l’am o u r, et to n sexe m e p araît les dérober : je p u is d ire m êm e ton sexe seul ; car u n regard g racieux q u ’o b tie n d ra it de toi u n être d u m ien m e m ettrait au désespoir. Je reviens dé la p rom enade, j ’y ai été assez longtem ps a u ­ jo u rd ’h u i. Il faisait très-ch au d : j ’ai p e u r que tu n ’en aies été incom m odée; car tu m ’y as p aru très-sensible ; et le poids q u i te le rend plus difficile à sup p o rter au g m en te tous les jo u rs. H eureusem ent les chaleu rs seront absolum ent abattu es lo rsq u e tu acco u ch eras; m ais su rto u t, ne fais point alors a llu m er de trop grands feux dans ta ch am b re, et souvienstoi, en dépit de toutes les com m ères q u i t’e n to u rero n t, que l’excessive ch aleu r a causé plus d ’accidents aux fem m es en couches q u e les im p ru d en ces co ntraires. Hélas ! ou i, adorable am ie, n otre position précaire e t dépend an te, en H ollande, nous a ôté b ien des m om ents. T u souffrais de voir ton am i le stipendié d’u n lib ra ire, et tu au rais b ien vo u lu que son trav ail ne fû t que volontaire : il est certa in q u ’alors j ’eusse été plus paresseux, et q u ’assu rém en t je n e m e serais pas levé de si g ran d m atin . Nous aim ions ta n t notre lit ! ah! c’était là q ue, s’il y avait souvent des com bats, il n ’y avait jam ais de longues q u erelles. T u daignes te rap ­ peler, ô m on am ie douce ! q u ’u n de tes baisers ram en ait to u ­ jo u rs la sérénité su r m on visage et la paix dans m on cœ ur. Ah ! qu i a u ra it pu résister à tes douces caresses, à ta te n ­ dresse si com plaisante, si docile m êm e ? Car enfin il est sû r que souvent j ’étais in ju ste , ou du m oins tro p susceptible. Le prem ier m ois su rto u t, cette furie de Belin était sans cesse après m oi. Elle alla ju sq u ’à m e dire que D raw em an t’avaitlvoulu em b rasser su r l’escalier : et, si elle ne m e d it pas q u ’il l’avait fa it, cela avait p lu tô t l’a ir d u m é n a g e m e n t, p o u r n e pas tro p m ’affliger, que celui de la vérité. E n su ite, q u an d Changu io n m ’écrasait d’ouvrage, j ’avais des m ouvem ents involontaires de vivacité et d’im patience que tu pouvais pren d re p o u r de l’h u m e u r contre toi, et tu te serais b ien trom pée ; m ais cette e rre u r très-excusable pouvait t ’en d o n n er à toi, douce et b onne Sophie, qu i ne m ’en as jam a is m o n tré u n m o m en t. D’ailleu rs, j ’avoue q u e m a jalousie est sans bornes : tes leçons d ’italien m e m ettaien t au supplice; je m ’en allais de g u erre lasse; souvent je te grondais s u r to n éto u rd erie g ram m aticale, p o u r cacher le vrai sen tim en t qu i m e ty ra n n isait. — Je te dis tous m es secrets, m a fanfan, b ien s û r que tu m e p ard o n n eras, com m e tu m ’as déjà p a rd o n n é; m ais observe d u m oins q u e, convaincu com m e je le suis, que j ’avais quelquefois to rt de m e fâcher d’u n rien très-in n o cen t, je n ’avais pas a u ta n t de m érite q u e tu crois à revenir si facilem ent. Il est vrai q ue, dans ces circonstances, m a peine, p o u r n ’avoir q u ’u n e cause lég è re, n ’en était pas m oins cuisante et m oins vive. Mais tes yeux, qu i m e fixaient si te n ­ d rem en t et se d éto u rn aien t avec ta n t de tristesse q u a n d je paraissais encore assom bri, avaient b ientôt porté l’atten d rissem en t et la persuasion ju sq u ’au fond de m on cœ ur, et m es lèvres te portaien t aussitôt to u t l’am o u r q u e tes regards en avaient pom pé. E n to u t, m on am ie, ton Gabriel a bien des défauts ; m ais ils sont excusables à raison des contrariétés, des m alh eu rs qu i Font ta n t aig ri, et su rto u t de son am o u r sans bornes et de son h onnêteté sans tache. Oui, je le crois, et j ’ose le répéter avec toi : peu d’am ants sont capables de m ’im ite r; m ais c’est q u ’au cu n e fem m e n ’est digne d’in sp irer u n tel am o u r. — P ... m ’a parlé, en couran t, d ’u n nouveau voyage à Lyon. N aturellem ent, il ne devrait pas être b ien lo n g ; m ais, com m e tu dis, il s'é tern ise p a rto u t, et j ’ai d é jà p e u r que nous ne languissions longtem ps. Hélas ! à peine osé-je encore y p enser, et ne voici que le neuvièm e jo u r que je l’ai vu : m ais, com m e tu le rem arq u es bien , jam ais nous n ’avions connu de telles privations, et nous en éprouvons trop à la fois. D’ailleu rs, m es prem ières lettres sont trop tristes, et celles-ci te feront plus de p laisir. En o u tre, elles répondent à des choses essentielles et te don n en t des avis que tu ne sau rais recevoir trop tôt. Tu le sentiras b ien , m a belle am ie, et cela m e fait espérer que tu le presseras vivem ent de rev en ir b ien tô t : j ’en ai d ’a u ta n t plus besoin que je ne n ’espère de papier q u ’à sa q u atrièm e visite; et je t ’avertis que la disette m e m enace beaucoup. J ’ai déjà sondé m on porte-clefs p o u r m ’en d o n n e r; m ais il fait la sourde oreille. Q uand tu m e sauras avec quinze ou v in g t cahiers devant m oi, cela te fera g ran d plaisir. A p résent, je ne vis que de p illag e; et, quoique, grâce à m on caractère si prodigieusem ent serré et petit, je t’écrive au m oins q u atre heu res p ar jo u r, cela m e p araît bien peu. Ma vue s’affaiblit de plus en p lu s; je ne veux la perdre que p o u r toi : ainsi je désire te consacrer to u t mor. tem ps ; et ce tem ps est long, com m e tu sais. A dieu, m a bien chère et à jam ais u n iq u e am ie, m on am an te, m on épouse, m a Sophie-G abriel. D is-m oi bien que tu n ’apprendras jam ais à pouvoir vivre sans m oi. Le tem ps ne doit rien d im in u e r à l’am o u r, ô Sophie! pu isq u e c ’pst lui seul qui p eu t on conlir- m er la vérité et la d u rée. D’ailleu rs, n ’est-ce pas dans le sein de ce tem ps redoutable., quelquefois si rapide, actuellem ent si len t, que sont enserrées toutes nos espérances? Que seraitce donc que la vie, si, nous priv an t chaque jo u r de q u elq u 'u n de nos b o n h eu rs passés, elle ne ten ait au cu n e des prom esses q u ’elle nous fait p o u r l’av en ir? 0 m on am ie! encourageons-nous; au g m entons, s’il se p eut, m u tu ellem en t notre am o u r de to u t ce que nous avons p erd u , de to u t ce que nous espérons recouvrer. Songeons souvent que l’h o n ­ n e u r est p o u r nous où est la félicité : aspirons sans relâche à ce b u t, q u i seul p eu t nous d o n n er, p ar sa délicieuse perspective, la force de l’atteindre. 9 août, sa m ed i. J’ai été toute la n u it occupé de toi, et cependant j ’ai dorm i ; m ais je m e suis réveillé v ingt fois. Ces m om en ts-là sont bien cruels : on vient de voir to u t ce q u ’on adore ; on se hâte de profiter de son b o n h eu r ; et, dans l’in sta n t où l’on croit le saisir, l’on s’aperçoit, avec u n e désolante surp rise, q u ’il a fui. Mon am ie b o nne, tu éprouves souvent ce sen tim en t douloureux ; ainsi je n ’ai q u e faire de t ’en déceler toute l’am e rtu m e . Le jo u r, on n ’est pas la proie de ces m éprises, parce que l’illusion n ’est jam ais si com plète; m ais, la n u it, on arrose son chevet de ses larm es, et, cependant, on y enfonce la tête p o u r y retro u v er son e rre u r.— Je pense com m e toi, m a charm an te am ie, que nous nous accom m oderions très-b ie n d ’u n e fortune m édiocre, et très-m al d ’u n g ran d éta t: m ais observe que l’opulence ne nous obligera p o in t à ten ir u n g ra n d éta t, su rto u t résolus, com m e nous le som m es de vivre en pays étran g er. Q uelque petit que soit le n o m b r/d e s fantaisies de deux am ants, cependant il est doux de n ’être arrêté dans au cu n projet faute d’arg en t. Com me nous ne vivons que p o u r nous et nos enfants, nous serons bien aises 4. de pouvoir nous tran sp o rter, à volonté, où nous croirons m ieux être, quoique bien sû rs d ’être p arto u t bien ensem ble. T u sais bien que ton am i vo u d rait te d onner sans cesse de nouveaux plaisirs ; q u ’il a u n goût assez cher, qu i est les livres ; que l’envie de te voir parée, quoique avec élégance, et non pas m agnificence, l’excite vivem ent ; q u ’il ne sera v ra im e n t content enfin, que lo rsq u ’il t’a u ra ren d u to u t ce q u ’il t ’a coûté. D’ailleu rs, nous au ro n s probablem ent plusieurs en tants, si n o u s nous retrouvons de bonne h eu re ensem ble ; et, pour m ettre le u r fo rtu n e à l’ab ri de to u t procès, c’est su r notre revenu q u ’il fau t le u r ép argner. Je com pte cependant q ue, toi a ch etan t d ’u n tiers u n e de m es terres, je la le u r m ettrais à l’ab ri de to u t événem ent. Quoi q u ’il en soit, ne nous désire p o in t u n e fo rtu n e m édiocre; nous saurons très-b ien jo u ir d ’u n e plus g rande, sans nous rendre esclaves de personne, ni d ’au cu n p réju g é. Ah ! je le sais bien , que la vie la plus retirée n e t ’eiïraye pas, q u ’elle te p laît m êm e : eh! quel noviciat n ’en a s-tu pas fait en Hollande ! m ais, chère am an te, tu savais b ien que ton am i ne pouvait t’y pro cu rer plus de dissipation. Il a u ra it fallu te je te r dans des sociétés m al assorties, et nous n ’en avions que trop de cette bégueule de Coul qu i ne m ’a pas p ard o n n é de ne p oint vouloir de son énorm e corpulence. M oi-m êm e je n ’ai jam a is voulu chercher à aller dans le m onde, parce que je sentais que je ne p ourrais t ’y m en er ; p eu t-être a u rais-je b ien fait cependant de m ’y in tro d u ire, parce que cela a u ra it pu nous tire r de la dépendance de ce scélérat de Le Q uesne. Mais, après l’exem ple de C révenna, tu dois voir ce q u ’il y a à espérer des gens riches. P ... m ’avait d it où était le couvent de m a m ère; je l'ai totalem en t oublié : il fau t que tu tâches absolum ent q u ’il te le dise. T u peux m êm e lu i prom ettre de n e pas lu i écrire à son in su , d ’a u ta n t q u ’il y a u ra it d u d an g er à le faire à présent. C’est à m oi q u ’il fau t écrire sans cesse, m on am ie bonne, à m oi q u i ne vis plus que p o u r lire tes lettres et te revoir u n jo u r. — T u vois bien que je n ’ai pas u n m o m en t p o u r lu i p arler de cachets, cartouches, etc. J’ai dem andé ici des crayons et des couleurs : on m ’a répondu q u e cela ne se pouvait pas. Les cachets ne nous co û teront presque rien ; il n ’y a q u ’à les faire en acier ; m ais cela n ’est pas pressé ta n t q u ’au cu n de nous n ’est libre. Je veux m e faire faire u n cachet dont j ’ai tro u v é la devise, q u i est charm an te p ar l’énergie et la brièveté q u ’elle a en la tin : A te p r i n c if i u m , tibi d esinet. Cela veut dire : C’est avec toi q u ’a com m encé l’am o u r, c’est avec toi q u ’il finira. Vois, que de choses en cinq m ots! ce sera à jam a is m a devise. Celle q u i nous est co m m une, tu l’as choisie ; c’est : L 'a m o u r bra ve le sort, en atten d an t q u ’on puisse lu i su b stitu e r : L 'a m o u r a soum is le so rt. Je ne m e souviens point du to u t des vers d u cartouche, et tu m e les enverras à la prem ière fois ; m ais to u t cela n ’est pas pressé. E pargnons notre a rg en t p o u r tes couches, je t ’en p rie. J’approuve fort to n idée p o u r m a b ag u e ; m ais je ne veux pas ch anger celle que je porte, et d’ailleurs elle est trop gâtée. T u peux b ien m e sacrifier de tes cheveux p o u r en faire u n e a u tre ; la tien n e servira de m odèle p o u r le chiffre; je la g ard erai ici sans q u ’on s’on aperçoive ; m ais je n ’y consens q u ’à condition que les frais de façon et la v aleu r de l’ento u rag e n ’excéderont pas celle de la b ague ; sans quoi je n ’en veux pas : que P ... consulte su r cela u n jo aillier. C’est à to i-m êm e que tu au rais d û faire ce cadeaum ais je ne m ’oppose p oint à ce ch arm an t présent, sous la condition que j’y ai m ise, et dans l’espoir d’im ag in er e t de p o u ­ voir m e p ro cu rer des revanches. D’ailleurs, je pense que cette b ague t’e û t attiré des querelles ; m ais cependant, je ne veux pas que tu renonces à celle que tu portes ; ni toi non plus, n ’est-ce pas, Sophie? — Ma m ontre ne m e sera sû rem en t pas ren d u e ici : j ’ai eu bien du reg ret à voir qu'elle a été si gâtée dans les poches de P ...; m ais je ferai rép arer cela; car cette m o n tre -là ne m e q u itte ra jam ais. — T u sais à présent que je m e suis m is au lait, et je ne le q u itterai pas ; car m a poitrine délabrée en a plus besoin que jam ais. Cette p auvre folle, qui va m o u rir, et sem ble recouvrer sa raison p o u r sen tir toute l’h o rre u r de son état, m ’a fait grande pitié, m a bonne am ie ; cette circonstance, su rto u t, d ’avoir été abandonnée par u n lâche et perfide rav isseu r, m ’a été ju s q u ’au fond de l’âm e. P eu t-être cette in fo rtu n ée, si elle e û t rencontré u n hom m e h o n nête, l’eêit-elle été aussi, quoique faible, et p ar conséquent susceptible de dépravation. La p lu p art des fem m es, et des hom m es aussi, ne sont q u e ce que les font les circonstances. Ce n ’est p oint la corru p tio n de cette fem m e q u ’il fau d rait p u n ir, c’est l’infam ie du c o rru p teu r. C’est à u n tel hom m e queM . le président d e R ... p réten d ait m ’assim iler. J’espère que tu ne lu i p ardonneras jam ais cette in iq u ité. — Ah ! oui, m on am ie, quand la vie n 'est p as u n bonheur, elle est un supplice; m ais l’am o u r et l’espoir la ren d en t supportable. Ne perds donc pas le courage, ô m a Sophie ! ce serait dégrader ton âm e et nous ôter toutes sortes de ressources. TT T u es bien m al en livres, pauvre chère fanfan. Je suis bien aise que tu aies lu Young; il y a des choses sublim es, b e au ­ coup de bizarres e t qu elq u es-u n es de folles : m ais u n tel livre va au cœ u r q uand on est m alh eu reu x ; car on n ’est jam a is si sensible. Ils ne veu len t donc p o in t que tu lises des ro m an s? Les pauvres gens ne savent pas que rien ne sem ble si plat que la p lu p art des rom ans, q u an d on aim e. T u feras de fu rieu x reproches à R ousseau q u an d tu reliras son Héloïse; m ais tu y trouveras des choses v ra im en t inspirées p ar la passion et exprim ées com m e il exprim e tou jo u rs. Au reste, tous ces grands écrivains ne nous paraissent plus des m aîtres, q u an d il est question d ’am o u r ; c’est nous q u i savons le secret de ce dieu. P ... m ’a d it q u ’il te p rê ta it le jo u rn a l de L inguet. Vois s’il n ’y a u ra rien su r W atron, et n ’oublie pas que tu m ’as prom is de p ren d re des notes p o u r m on grand ouvrage. Ce genre d ’occupation te fera to u jo u rs plaisir, p u isq u ’il te rap p ellera sans cesse ton am i. T u ju g es bien que je n ’écris pas u n m ot su r cette m atière depuis que je sais que m es papiers iro n t à la police. T u ne sau rais croire com bien cela m e gêne et m e glace l’im ag in atio n . A ussi, h orm is ce que je t ’écris et nos dialogues, je ne prends que des notes p ures et sim ples, sans h asard er la m oindre réflexion. T u peux n o ter aussi toute pensée rem arq u ab le et saillante dans m es principes ou contre m es principes, en observant to u jo u rs de citer exactem ent. Il fau t q u e P ... t’abonne à u n cabinet littéraire dont tu aies le catalogue ; il est trop cru el de ne pouvoir se p ro cu rer jam ais que des livres d ’e m p ru n t m al choisis. — Hélas! m on am ie, je voudrais b ien trav ailler à m es affaires avec la plus grande activité ; m ais tu sais ce que j ’y puis ; écrire des lettres auxquelles on ne répond pas. En voilà à peu près u n e douzaine, je crois, que j ’envoie à M. L en o ir; de quoi cela m ’a -t-il av an cé? C ependant je co n tin u erai to u jo u rs; m ais il faut une perm ission, et, p o u r avoir cette perm ission, il fau t voir M. de R ...Je com ptais que l’Assom ption nous l’am èn erait; m ais il est to u t occupé des ordres à d o n n er p o u r d im anche, où to u t Paris v ien t à V incennes. Au m oyen de cela, nous ne le v erro n s p e u t-ê tre pas ap rès-d em ain : en ce cas, je lu i ferai d em ander d ’écrire à M. L enoir, d’a u ta n t que je veux lu i faire un peu de honte de l’état où l’on m e laisse. Il est vrai de dire que je n ’ai plus n i culottes, ni souliers, ni bas, n i h ab it. Ma culotte de drap est en pièces; m es culottes de b asin il fau t b ien les faire b lan ch ir. Je n ’ai pas u n e paire de bas dont les pieds ne soient troués. Mon h a b it de drap est en loques, l’a u tre plus sale q u ’u n torchon. Tous les prisonniers qu i sont au com pte du roi on t abo n d am m en t le nécessaire : fau t-il que je m a n ­ que de to u t parce que je suis au com pte de m on p ère? J’écri- ■ai su r cela u n e lettre très-forte à M. L enoir, p o u r lu i d onner p n peu d ’h u m e u r contre le vénérable A m i des hom m es. — P auvre m im i, tu au ras b ien ch au d au jo u rd ’h u i ; car j ’étouffe de ch aleu r dans m on cachot, dont les m u rs sont 7 ou 8 fois au m oins plus épais que les tiens. Hélas ! les baisers de l’am i ne te rafraîch iraien t pas ; m ais cette ch aleu r te ferait o ublier l’au tre , et nous ne m o u rrio n s d u m oins que de volupté. A dieu, m on épouse ; ad ieu , m a bien-aim ée, l’am ie, l’élue de m on cœ u r, le b o n h eu r de G abriel et son am an te à jam ais adorée. Je t’em brasse com m e et a u ta n t que tu veux l’être, le to u t sans com pter, sans te dérober la lan g u e, sans te faire au cu n e m alice; enfin, si ce n ’est que je te m ords p arto u t, et que, ja ­ loux de ta b lan ch eu r, je te couvre de suçons. A dieu, bonne bonne. B aise-m oi donc b ien fort. 16 août, sam edi. J’au rais été cru ellem en t in q u ie t de ta fluxion, si je l’avais sue à tem ps, m a to u te belle a m ie ; car, o u tre que cela est bien douloureux, cela pouvait avoir de fâcheuses suites p o u r le petit enfant que tu portes dans ton sein. Aie bien soin de ta santé, chère am o u r, p o u r lu i, m ais s u rto u t p o u r toi et p o u r m oi. Voici la saison des fru its ; ils te ten tero n t, car ceux de ce pays sont beaux et bons. Mais n ’en m ange pas excessivem ent, et su rto u t q u ’ils soient m û rs. O m on am ie bonne ! que deviendrait ton G abriel si tu étais m alade ! — Je pleure de bien bon cœ ur q u an d je relis les tendres plaintes que t ’arrach aien t l’absence de P ...e t la privation de m es lettres ; m ais ces larm es sont douces : je vois, je sens com bien je suis aim é, et je pardonne presque a u m alh eu r a u q u el j ’en dois de nouvelles preuves. Ton pauvre cœ u r a bien souffert, am ie douce; tu étais presque désespérée. T u as pensé to u t ce qu i m ’a passé p ar la tête ; car je craignais b ien aussi que Briançon n ’eû t de nouveau séduit P ...; m ais je trem b lais, de plu s, q u e M. de R ..., piqué de ce que P ... avait eu u n e perm ission de m e voir en p articu lier, ne s’opposât à ce que je le revisse. S’il l’avait lait, to u t était d it : je n ’avais plus q u ’à m o u rir. Ah ! s i j e p o u v a is le to u ch er, ton cœ ur, q u an d il t ’étouffe, b ientôt il re p ren d rait plus d ’activité : ses battem ents précipités n e seraient plus incom m odes ; m es lèvres et m a m ain y p o rteraien t, en u n in stan t, le calm e et la vie. j ’éprouvais souvent, avant de recevoir tes lettres, et m êm e encore a u - jo u rd ’h u i, q u an d je pense trop longtem ps à nos m alh eu rs, ou m e rappelle notre séparation et ses funestes circonstances; j ’éprouve, dis-je, le sym ptôm e q u e tu m e dépeins. M oncœ ur se serre et se gonfle altern ativ em en t, a u p oint q u ’il sem ble vouloir éclater ou s’élancer hors de m oi. Cela est précédé d ’u n froid glaçant q u i, aussi vite que la pensée, së porte d ’u n e extrém ité d u corps à l’a u tre , et m e com prim e le cerveau ju s ­ q u ’à m ’h ébéter. Si les larm es ne v en aien t pas, je crois que j ’expirerais.— Je te le prom ets, que tu n ’ignoreras jam a is rien des nouveaux événem ents qui p o u rro n t su rv en ir, q u an d je les sau rai et que je p o u rrai t ’en in stru ire : j ’ai trop éprouvé m oim êm e que le doute et l’in certitu d e étaien t les pires des m aux p o u r t’y laisser. Un m alh e u r connu ab at le cœ ur et arrach e m ille larm es ; m ais enfin on cherche à y rem édier, et Ton se décide su r ce q u ’on sait : m ais l’in certitu d e to u rm en te et déch ire; c’est u n v a u to u r dévorant qu i ne laisse pas u n m om ent de repos.— Il m e tard e que tu puisses être seule a u ta n t que tu voudras, car l’ag itation involontaire est u n to u rm en t réel. Tu ne peux jam ais réfléchir de suite à nos affaires. Au m om ent où ton cœ ur te dem ande la solitude, tu es obligée d’entendre des propos d ég o û tan ts; on t ’éto u rd it, on t ’im p o rtu n e m êm e p ar des attentions. Du m oins, q u an d tu au ras ton chez toi, tu ne p rendras de la dissipation que q u an d tu voudras, et alors elle te sera m oins désagréable et p lu s salu taire. Tu m ’écriras lo n g tem p s; tu penseras à m oi plus de su ite ; tu ne m ’aim eras pas plus, m ais tu m e le diras davantage. — 0 divine am ie, tu ne regretteras jam a is de les avoir achetés si cher, ces n e u f m o is de bonheur. T a n t d ’am a n ts n 'en on t p a s eu a u ta n t, m e dis-tu; m ais q u i d ’en tre eux les a payés d’u n tel prix? Qui les a m érités com m e n o u s? Ah ! q u ’au cu n ne se com pare à SophieG abriel et à son époux p o u r le dévouem ent, pour le courage, p o u r la tendresse. Q u’ils ne p réten d en t donc ni aux m êm es dédom m agem ents, n i à la m êm e félicité. — E h ! q u i le u r dem a n d a it leu rs odieux secours? n ’avions-nous donc pas des b ras? ta subsistance n ’était-elle point assurée? que nous im ­ p o rtait le reste? Le b o n h e u r était en nous : l’opulence n ’y pouvait rien . Q u’ils ne vien n en t pas nous p arler des em barras o ù nous serions tom bés! J’étais devenu nécessaire à u n hom m e trop vil p o u r être généreux, m ais trop intéressé pour m ’a b an ­ do nner. S’il n ’avait pas eu la certitude de m e perdre, il ne se serait pas co n d u it com m e il a fait ; il m ’a u ra it libéré, ou d u m oins il a u ra it fait patien ter nos âpres créanciers ; et, une fois sortis des griffes de Le Quesne, nous n ’avions rien à crain d re que des ty ran s que nous avions fuis. 0 Sophie, Sophie ! que n ’ai-je choisi u n a u tre asile ! Mais, hélas ! tu as vu par quels degrés j ’ai été in év itab lem en t précipité dans le gouffre où nous gém issons.— Ne donne point dans le préjugé ordin aire, q u ’il fau t saigner u n e fem m e grosse à telle ou telle époque : il n ’y a pas plus de raisons de saigner u n e fem m e grosse q u ’u n e a u tre , à m oins que la n a tu re n ’en in d iq u e le besoin; ce q u ’elle fait souvent p ar de grands m au x de tète, des éblouissem ents et, en u n m ot, des sym ptôm es q u ’il, ne fau t point être m édecin ou c h iru rg ien p o u r reco nnaître. Alors il fau t u n e saignée. Les fem m es très-sanguines sont plus su ­ jettes que d’au tres aux accidents qui la nécessitent. Je ne crois pas que tu le sois beaucoup : tes m aladies périodiques n ’ont jam ais été b ien considérables. Quoi q u ’il en soit, consulte un bon c h iru rg ien et laisse les contes de bonnes fem m es p o u r ce q u ’ils sont. — Je ne sais à propos de quoi M. M artin te to u rm en te et te protège. Il m e déplaît souverainem ent, ton M. M artin, su rto u t s’il en v eut à P ... M ande-m oi donc ce que c’est q u ecet o riginal, et avertis P ... d ’être su rses gardes. Ce n ’est pas celui q u i a le d istrict des prisonniers; a u m oins, je ne le crois point. J’ai encore oublié de dem an d er a u jo u rd ’h u i à F ontelliau le nom de celui q u i a cette charge, et qui v ien t to u jo u rs ici avec M. L enoir. Je ne sais si celui-là est m ieux avec P ...;m a is c’est u n m atador et presque u n sousm in istre, com m e son m aître. Ta m ère se trom pe fort, si elle croit que je fais consister la ferm eté dans le style. On se doit d ’écrire noblem ent, m ais sans em p ortem ent. La m odération prouve u n p arti pris, et la fougue n ’est o rd in airem en t que passagère. Q u’elle croie donc q u ’on ne lu i refusera pas le respect en fo rm u le; m ais de là à celui du cœ ur il y a infin im en t lo in , et celui-ci ne se com m ando pas. Ce q u ’elle appelait u n e lettre im p udente était u n e lettre très-sage. Ce q u ’elle appelle des leçons d 'im p u d en ce, on t été, j ’ose le d ire, des leçons d ’h o n n e u r et de v ertu , dont tu n ’avais pas besoin sans doute, m ais q u i sont les seules d o n n er, s itu en exceptes celles d’am o u r, chère fanfan. Je jouis de m a m aîtresse avec délices, avec tra n sp o rt; je suis le plus v o luptueux et le plus a rd en t des ho m m es; m ais je ne corrom ps pas. On p eu t jo u ir sans co rro m p re; m ais les dévotes, qu i ne le sont q u ’après avoir été des catins, n e savent pas cela. Ces vaines apparences, q u ’elles appellent piété, sont des com ­ plim ents q u ’elles font à la v ertu . Elles l’ont fait consister, dans le u r jeunesse, à cacher leurs éb ats; elles croient ensuite toute rép arer par des m om eries, et su rto u t u n e aigre sévérité. P o u r Sophie et G abriel, ils pensent que la vertu et la sensibilité sont in sép arab les; q u ’on doit to u t à qu i a fait to u t p o u r n o u s; que l’h o n n e u r d ’u n e fem m e ne consiste pas à n ’avoir p oint d’a ­ m an ts , com m e la sobriété n ’est pas de se laisser m o u rir de faim , m ais q u ’il ordonne de n ’avoir q u ’u n a m a n t et de l’adore r ; que celui de tous les sexes est de te n ir ce q u ’il a prom is, d’être fidèle à ses serm ents, reconnaissant, ferm e, incapable de céder à l’in fo rtu n e , à la p e rsécu tio n , de tra h ir p ar inconstance ou par lâcheté celui ou celle dont on a reçu tous les sacrifices. Voilà n otre h o n n e u r, n o tre religion, nos principes : m alh e u r à qu i les trouve im p u d en ts ! son âm e arid e n ’est pas faite pour ju g e r la nôtre. Que tu m ’as fait p leu re r, q u an d j ’ai lu ces m ots : I l n 'y a p as m oyen de tr a v a ille r ic i ! Mais tu ajoutes, avec u n e dignité qu i te convient, que tu ne le f e r a is p a s , q u an d cela serait possible ; que tu ne l’eusses fait que p o u r ton am i et ton fils Ah ! Sophie, tu sais s’il e û t bêché la terre p o u r toi avec jo ie T u es to u jo u rs la m êm e, ô m on a m an te! u n iq u e en délicatesse, en courage, en a m o u r.... Ah ! crois que tu es aim ée com m e ne le sera jam ais au cu n e fem m e, — O m a Sophie ! je l’ai pensé b ien des fois, ce que tu as écrit dans un violent accès de d o u leu r, que nous au rio n s été b ien h eureux d ’expirer au m o m en t où nous nous som m es d it adieu. Cepen­ d a n t conviens q u ’on ne m éd it pas de la vie, le jo u r où l’on reçoit des lettres de ce q u ’on aim e. Q uelquefois je pense que c’est lorsqu’on n ’a pas de chagrins q u ’on ne doit pas reg retter de m o u rir, parce q u ’on ne p eut plus que perdre en co n tin u an t à vivre. Souvent aussi je pense q u ’il serait bien cru el de renoncer à u n avenir qu i p eu t nous dédom m ager de ta n t de m aux, en nous ren d an t le b o n h e u r, ne fû t-ce que p o u r une n u it. T ant q u ’il nous restera de l’espoir et quelque consolation par des lettres m u tu e lle s, pour tem p érer le chagrin qu i nous ronge et en arrê ter u n peu les progrès, il fau t lu i résister. Ton a m i, q u i n ’est pas m oins m alh eu reu x que toi, q u i sû rem en t est plus las de la vie, t’y invite, chère a m o u r; et tu sais bien q u ’il ne donne jam ais de conseils pusillanim es. Chère Sophie, ne va donc pas t ’im ag in er que tu portes u n faux germ e : tu te forges des to u rm en ts. Il est des enfants qui rem u en t plus tard les u n s que les au tres. P eu x -tu croire que G abriel et Sophie aien t p ro d u it u n être in sen sib le? Oh ! non, n o n ; m ais, au m om ent où je te rassure, tu l’as déjà senti, cet e n fan t si c h er; tu com ptes les preuves de son existence; tu sens les b attem en ts de son cœ ur an im é par le tien. Oh! que j ’attends avec im patience cette délicieuse nouvelle ! et que celle de ta délivrance m e sera plus précieuse encore ! Dieux ! q ue de larm es de crain te et d ’attendrissem en-t ! quelle h o rrible in q u iétu d e p o u r ton époux ! m ais aussi, q u ’il lu i sera doux de recevoir par toi le nom sacré de p è re !... P auvre e n fa n t!... exposé, si jeu n e et sans défenseur, à tous les coups du sort ! L’am o u r v e illera -t-il s u r lu i? H élas! que chaque in stan t ajoute à nos in q u iétu d es, à nos m au x ! Quel fardeau que l ’existence, si l’am o u r ne versait pas su r nos plaies quelques gouttes de ce philtre dont il a abreuvé nos c œ u rs! Non, n o n , m a Sophie, jam ais deux m ortels ne fu ren t si infortunés ; m ais aussi jam ais u n e tendresse si v ra ie , si active, si contin u elle, ne so utint leu r courage. ni Oui sû rem en t, m on am ie chère, m a franchise a toujours prévalu avec toi, et jam ais elle ne m ’aban d o n n era, q u an d elle d evrait m e n u ire. Ce m ’est u n e q u alité trop natu relle, et dont je ne m e méfie p oint assez avec m es ennem is ou les gens in d ignes de conliance. Ma physionom ie p arle, lors m ôm e que je ne parle p a s; et tu as d û voir souvent q u ’il fau t que je m e prépare d ’avance avec soin, q u an d je veux soutenir u n déguisem en t que j ’ai cru nécessaire. Si je ne contiens pas to u s m es m ouvem ents, je m e décèle b ien tô t; car ils ten d en t tous à p eindre au vrai ce qu i se passe dans m on âm e. C’est u n défa u t très-essentiel qu i résulte de l’excès d ’u n e q u alité estim ab le; et c ertainem ent, je chercherai à m ’en corriger to u t à fait, com m e j ’y suis déjà p arvenu en partie : m ais ce n ’est point avec Sophie que je m ’observerai ja m a is; je ne puis que gagner à ce q u ’elle voie m on cœ ur tel q u ’il e st; car elle y règne absolu ■- m en t et sans partage. Les traces de jalousie q u ’elle y re m a rqu era ne lu i p araîtro n t q u ’u n hom m age de p lu s, d ont elle m e sau ra gré. Je ne te cacherai pas m ôm e les événem ents qui peuvent t ’affliger, parce que je sais que c’est u n soulagem ent très-réel que de savoir ju s q u ’à quel point on est m alh eu reu x . Les doutes et les craintes éten d en t les m aux à l’infini, et il est im possible de p ren d re des résolutions et des m esures su r des objets qu i n ’ont point de bornes et q u ’on ne voit q u ’à travers u n b ro u illard épais. — C h a n g er1 a h ! non, tu n ’en adm ets pas la possibilité; et jam ais G abriel n ’a u ra besoin de se ju s tifier d ’u n crim e atroce d ont tu ne pourrais le croire coupable sans lu i d onner une preuve com plète du plus parfait m épris. Mais ne va pas croire que des considérations de devoir et d’h o n ­ n e u r en tre n t pour rien dans m a constance. Je t ’aim e parce que je vis. L’am o u r est m on souffle. Penser à ne plus t’adore r m e p a raîtra it u n e supposition aussi absurde que celle de continuer de vivre sans u n cœ ur p o u r d istrib u e r le sang dans m es veines, et sans des poum ons p o u r respirer. Je t’assure, m a Sophie, que je n ’ai pas plus de m érite à t’aim er, que les rivières n ’en ont à couler, ou le feu à b rû le r : c’est m a n a tu re , c’est m on essence. Je t’adorerais assu rém en t encore q u an d il m e serait lib re de choisir l’indifférence ou l’am o u r, la constance ou l’inconstance ; m ais cela ne m e l’est pas ; et je t ’aim e, ne pouvant faire a u tre m e n t A im e-m oi donc de m êm e, si tu peux; m ais non pas par reconnaissance, car je n ’en m érite au cu n e. — P ourquoi donc est-ce q u ’A lexandrine soupe avec toi, dès que cela te gène? D onne-m oi les plus petits détails de ta vie jo u rn alière. Hélas! je voudrais m in u te par m in u te te voir, te suivre, t’entendre. — Q u’il est h eu reu x cet in sép arable ! que j ’envie son sort ! Que j ’en serais ja lo u x / si je pouvais le rem placer quelquefois ! Mais, hélas ! il ne fau t p oint te reprocher cette faible consolation E t puis n ’ai-je pas la petite Sophie Va, va, je m e venge plus et m ieux que tu ne crois; et je p arieb ien que m on rep résentant ne p eut pas t’accuser d ’auta n t d’infidélités q u ’elle en a obtenues de m o i. — I I en est dn m o in s bien p eu , m on tendre am o u r, de fe m m e s qu i ne so ien t p a s m éprisables : certainem ent il n ’en est q u ’u n e qu i sache aim er, et c’est toi. J’ai lu , avec b ien du p laisir, avec quelle in d ignation tu as appris les déportem ents d ’A lexandrine ; et cette découverte t’est u n e double preuve d u m épris que m érite ton sexe; car sa confidente est aussi m éprisable q u ’elle de Bibl. Jag. t’avoir d it des choses qu i doivent la perdre dans ton esprit. Au reste, tu devais bien te do u ter de la dépravation de ses m œ urs, d u m om ent où tu t’apercevais de fam iliarités, et de fam iliarités si indécentes avec son geôlier. Mais par quel hasard l’astu vu m anger d a n s la m êm e a ssie tte ? Est-ce que cet hom m e m ange devant to i? est-ce q u e tu m anges avec lu i? A ssurém ent je ne le crois pas, n i ne le dois croire, et je te prie que cela ne soit pas. Tiens toutes ces espèces à la distance im m ense où elles doivent être de to i, et q u e cet hom m e ne soit jam ais que ton valet, com m e en effet il n ’est que cela. De la douceur sans doute, des m énagem ents aussi ; m ais de la politesse, n on, non; et des fam iliarités m ille fois non, m oins dans ta position que dans toute a u tre . C’est dans l’adversité q u ’on se doit à soim êm e le plus de respect.......................................................................... T u trouves bien étrange q u ’on ait u n com édien, m a tendre am ie ; m ais je t’assure que ce C lairval, chéri d’A lexandrine, a eu les plus huppées de Paris ; et, au tait, il a ren d u service à u n e b ranche de C hoiseul, en lu i d o n n an t u n h éritier. Puis assurém ent ce n ’est que par air q u ’A lexandrine s’est livrée à lu i ; car au jo u rd ’h u i il est las, flétri, et ne doit plus avoir les talents qu i séduisent les fem m es à tem p éram en t : pu isq u ’elle s’est livrée à celui-là, elle est sans doute de celles q u i sont rivales de toutes les fem m es, sans aim er au cu n hom m e. Elle l’a eu parce q u ’il était à la m ode. Toutes ces diseuses de grands m ots so n t plus grandes faiseuses encore, crois-m oi. Je m e rappelle à ce propos u n e certaine m adam e C arrouge, dont je ne crois pas t’avoir jam ais parlé, que je m e m is en fantaisie d’avoir, parce q u ’elle m e p arlait to u jo u rs de ses p rem ières am ours, qu i seraient les dernières. Elle était am ie et confidente de la B rém ond et de la L ato u r-d u -P in , et elle savait p ar elles que j ’avais quelque m érite dans u n tête-à-tête. Je connaissais l’objet de sa tendresse, p etit, boiteux, m alin ­ gre et absent. Je trouvai p laisant de te n ir sa place le jo u r m ôm e de son arrivée. 11 revenait le soir et devait coucher avec elle. Je le savais par la B rém ond, qu i m e dit q u ’elle ne so u p erait p oint avec nous à cause de cela. Que iais-je? Je vais chez la ten d re am ante p o u r m e plaindre d u m auvais to u r q u ’elle nous jo u e ; je la presse de ven ir avec m oi : elle m e d it q u ’elle attend G uérin ; je l’assure que je la ram èn erai de bonne heu re : elle refu se; j ’insiste, je la tira ille ; elle résiste, m ’en traîn e su r son sopha, et j ’ai l’h o n n e u r Cela fu t si facile, que j ’en lu s presque in d ig n é. Oh çà, convenez, lu i disje, que bien q u ’exclu de vos dernières am o u rs irrévocablem en t destinées à G uérin, je vaux m ieux que lu i. A vant d’en convenir, je crois q u ’elle voulait m ’ad m ettre à de nouvelles p reu v es; m ais je savais que la B rém ond en atten d ait de m oi, et je m e m énageai. Q uand la C arrouge vit q u ’il n ’y avait pas m oyen d’être encore u n e fois offensée, elle déplora son m alh e u r, p leu ra, se m it en colère et vou lu t m e dévisager. Je m ’en allai, et ne l’ai jam ais touchée depuis. V oilà, m on am ie, ce que sont toutes ces héroïnes ; voilà ce q u ’est la Cabris : voilà ce q u ’était la L ato u r-d u -P in , qu i p arlait m ieux que qu i que ce soit au m onde de sensibilité, de délicatesse, d ’am o u r, de passion. Ah! q u ’on est plus sim ple dans son langage, q u an d on est v raim en t ém u ! et que tu es bonne de te laisser,d u p er encore par ces grands étalages, que l’accent, la physionom ie et les m anières d ém en ten t a u ta n t que la conduite ! Il est bien aisé de voir si u n e fem m e aim e réellem ent, su rto u t en la considérant avec d ’au tres hom m es que son am an t. Une âm e vraim en t rem plie de son objet n ’est pas susceptible de certaines distractions. L’am o u r est u n e fleur si délicate, que le m oindre souffle étran g er le d é tru it; et je ne croirai jam ais q u ’u n e fem m e capable de voir avec plaisir les hom m es et d 'en ten d re sans répugnance le u r jarg o n et leurs fadeurs, lo soit d ’aim er constam m ent et ten d rem en t. Mon opinion doit être com ptée p o u r quelque chose, en fait d ’am o u r et de sensib ilité; car j ’ose dire que je sais aim er. Je suis persuadé que le cœ ur n ’est pas m êm e susceptible d ’u n ir u n e passion violente et des goûts vifs. T u ne saurais croire quel p laisir m ’a fait ce jeu de m ots : J 'a i le cœur trop p le in de to i p o u r p o u ­ v o ir m ’a tta clier. J’ai to u jo u rs été convaincu q u ’u n e am itié vive était elle-m êm e u n e espèce d’infidélité, non pas crim inelle, m ais qu i décèle la faiblesse de l’am o u r. Au reste, j ’ai besoin de penser ainsi, cher to u to u , p o u r m a propre ju stification ; car, depuis que je t ’adore, je n ’aim e plus rien : je suis susceptible d ’ém otion, de p itié, d’em pressem ent à obliger, m ais non pas d ’u n attach em en t quelconque. Q uand le cœ ur est u n e fois b rû la n t, il ne sent pas ce qu i est tiède, ou la sensation que cela lu i procure lu i est pénible. T u ne sau ­ rais im ag in er com bien, avant m êm e que je fusse convaincu que la Saint-B el... était m échante, fausse et perfide, j ’étais affligé de l’ascendant que je lui voyais su r to i; si cela avait co n tinué, je n ’au rais jam ais cru que ton am o u r fû t v raim en t fort et d u rab le. La confiance, la tendresse exclusive m e paraissent les vrais sym ptôm es d’u n e passion : ce sont ceux de la m ien n e, et tu perm ets bien que je dise q u ’il n ’en est pas une a u tre aussi tendre : j ’en excepterai seulem ent la tienne, p o u r que tu ne boudes pas. O ui, m a Sophie, je le crois, je le crois du fond de m on âm e, nos cœ urs étaien t u n iq u em en t faits l’u n pour l’a u tre ; toi seule pouvais m e ren d re constant, et m êm e am o u reu x ; car tu ne dois pas croire, ô m on am ie, que j ’eusse jam ais connu l’am o u r avant toi. La fièvre de m es sens n ’avait pas plus de rapport aux transports que tu m ’in spires, q u ’il n ’y a de com paraison à faire en tre toi et les fem m es auxquelles j ’ai porté m es hom m ages avant d ’être ton époux. Je te l’ai d it cent fois : ta lan g u e, ta lan g u e, parfum ée quand elle erre su r m es lèvres, m e tro u b le m ille fois plus que je ne le fus jam ais p a rle d ern ier degré du plaisir dans les b ras d’u n e a u tre fem m e. C’est u n triom phe que tu ne sauras jam a is apprécier, m on am ie, m ais qu i m e console d ’avoir si longtem ps encensé d’au tres beautés, en m e pro u v an t quelle différence il y a en tre les désirs de la n a tu re e t ceux de l’am o u r, et q ue, par conséquent, je n ’aim ai jam ais que toi. Tu sais, m on am ie, la p lu p art de m es frivoles exploits dans la carrière du plaisir. La v ig u eu r de m a constitution paraissait autrefois p ar la m u ltip licité et la variété de ce que j ’appelais m es jou issan ces; m ais jam ais u n e seule fem m e n ’était l’objet d ’u n gran d nom bre d’assauts. Une seule fois, la lu b ricité d ’une Messaline (tu sais q u i c’est) pensa m e tu er. T out le reste de m a vie, ju s q u ’à toi, n ’a guère été q u e celle des autres hom m es. Mais ces lau riers que je croyais avoir cueillis si glorieusem ent, insensé que j ’étais! com m e l’am o u r les a flétris! q u e de gu irlan d es de fleurs il a substituées à quelques brins d ’h erb es! Dans quel délire ne m ’as-tu pas plongé? Quelles incroyables victoires n ’ai-je pas rem portées su r to n sein? Oh Sophie! belle Sophie! que de volupté je trouve à y penser, et que m es forces étaient encore inférieures à m es désirs ! Mais l’a rd eu r de m es sens n ’est pas la m eilleure preuve que je n ’aim ai jam ais que to i. C’est l’un io n des âm es q u i m et le sceau à n otre tendresse : c’est ce dévoûm ent sans bornes et sans exem ple, qu i fait que l’univers en tier n ’est à nos yeux q u ’u n atom e ; q u e to u t in térêt cède devant l’objet aim é, ou p lu tô t se confond avec lu i ; que to u t sacrifice est une jouissance, to u t sen tim en t u n devoir; que le crim e et la v ertu , l’h o n n e u r et la honte, le b o n h eu r et l’in fo rtu n e, ne sont et ne seront jam a is pour nous que dans ce qu i peut serv ir l’am o u r ou lui n u ire , plaire à Sophie-Gabriel ou l'offenser. 0 m on a m an te! relis et rappelle-toi to u t ce que je t’ai écrit de plus tendre, de plus én ergique, de plus e n th o u ­ siaste, fais-en u n seul tableau ; repais-en ton cœ ur, rem plis-en ta m ém o ire; ce n ’est encore que l’ébauche, la faible ébauche de ce que sent ton am i, dans les m om ents où il p araît le m oins occupé de toi ! — Ah ! dis-le m oi, dis-le m oi souvent, que tu n ’as jam ais aim é com m e tu aim es, que je suis le seul que tu pusses aim er ainsi ! Dis-le m oi, que je tâche de le croire, ô am an te chérie ! Ne te fâche pas su rto u t de ce que je t’ai parlé de ces hom m es : crois que j ’en ai des raisons essentielles, et que, si je n ’eusse été que m éfiant, je m e serais tu . P o u r jaloux, je ne puis l’être. Je sais b ien que tu ne les verras pas, parce que tu n ’en es pas capable; et d’ailleurs tu ne le peux point. Mais dis-m oi to u t, je t ’en conjure ; et nie to u t, soit à cet égard, soit à celui de M. P , à d ’au tres q u ’à m oi. I V Mon am ie, g u id e-to i tou jo u rs su iv an t les circonstances; sois réservée, p ru d en te, m ais active ; et sois en garde contre ton cœ ur, trop fécond en confiance, en bonté, et fau tif en pressentim ents. A utrefois je croyais aux m iens, et m ’en suis bien corrigé; cependant le 31 ju ille t m ’a u n peu raccom m odé avec eux ; car, au prem ier m ot que m e dit B érard, je pensai in v o lontairem ent à P , et j ’étais persuadé au fond de m on cœ ur que je l’allais voir, quoique convaincu p ar la réflexion que je n ’avais au cu n e raison de l’espérer. Les songes m ’affectent à présent, et je n ’avais jam a is éprouvé cette faiblesse. Je sais que le cours fo rtu it des esprits an im aux réveille au h asard , pen d an t le som m eil, les idées q u i on t le plus fortem ent préoccupé l’âm e p endant le jo u r; m ais cela ne satisfait que m a raison, et le sen tim en t reste v a in q u eu r. Il m e sem ble im possible q u ’il n ’y a it pas en tre nous u n e espèce d ’attraction invisible q u i nous avertisse réciproquem ent de ce q u i nous intéresse relativem ent aux sentim ents l’u n de l’au tre . Depuis que j ’ai reçu tes lettres, m es rêves sont plus heu reu x , et souvent ils sont délicieux; m ais a u p arav an t j ’en ai eu , u n su rto u t q u i m e fit lu ir de m on lit, ta n t j ’avais de crainte de le tro u v er. M aintenant chaque n u it m e rappelle qu elq u es-u n s des événem ents passés de nos a m o u rs; souvent l’illusion est si forte que je t’entends, je te vois, je te touche. Il y a trois jo u rs que j ’étais chez la B arb au d , le jo u r m êm e où tu consentis à m e ren d re h eu reu x . T out se retraça, ou p lu tô t se répéta à m oi ju sq u ’aux plus petits détails. — 0 dieux ! je frissonne encore d’am o u r et de volupté, q u an d j ’y pense. Ta tête appuyée su r m es b ra s... ton beau cou, ton sein d’alb âtre ... livré à m es b rû lan ts désirs : m a m ain , m on heureuse m ain ose s’ég arer : je soulève ces rem p arts redoutables dont tu m ’avais to u jo u rs écarté avec ta n t de so in ... Tes beaux yeux se ferm e n t... tu palpites, tu frém is... S o p h ie... o sera i-je ? 0 m on am ie 1 v e u x -tu f a ir e m on bonheur? — T u ne réponds rie n ... tu caches ton visage dans m on sein ... la volupté t ’enivre et la p u d e u r te to u rm e n te ... Mes désirs m e consum e n t; j ’expire... je re n ais... je te soulève dans m es b ra s... in u tiles eiîorts !... le p arq u et se dérobe à m es pied s... je dévore tes charm es et n ’en puis jo u ir... L’am o u r ren d ait la victoire p lu s difficile p o u r en au g m en ter le prix. A h ! ces obstacles étaien t bien in u tile s... D’im p o rtu n s voisins m ’ôtaient toutes les ressources... Quels m o m en ts! quelles délices! que de co n train te! que de tran sp o rts étouffés! que de dem i- 84 L E T T R E S D ’AMOIJR jouissances cueillies! — Eh bien , m on am ante, j ’ai éprouvé do nouveau to u t cela; je t ’appuyais contre ce lit, q u i depuis fu t le tém oin de m on triom phe et de m a félicité... Je te pressais su r ces chaises où to u t m ’offrait d ’invincibles résistan ces; car quel genre de beautés ne réu n is-tu p a s? ... Enfin, je m e réveillai plein d ’agitation et de tro u b le, et je m ’aperçus ju sq u ’où avait été m on délire... E s-tu quelquefois heureuse, ô chère am ante ! tes rêves sem blent-ils réaliser m on am o u r? Sens-tu m es caresses, m e prodigues-tu les tien n es? Tes baisers de feu anim ent-ils u n peu l’inséparable? 0 ian fan , tu me dis que tu rêves, et tu ne m e dis pas ce que tu rêves! Ne me dois-tu pas com pte de tes n u its com m e de tes jo u rs? Ah ! oui, oui sans doute. Elles sont b ien plus à m oi : elles sont to u t à m oi, q u ’à m oi. R aconte-m oi donc tes illusions, ô épouse chérie! trom pe l’absence; em brasse ton a m i; fais-lui voir q u ’il possède ton im ag ination aussi bien que ton cœ ur. Ah ! ton âm e est si b rû lan te ! tes sens seraient-ils glacés? Non, non, sans do u te; la n a tu re te d onna toutes les sensibilités; tes sensations sont exquises com m e tes sentim ents délicats : je m e plais à le croire du m oins, c’est là m on seul am o u rp ro p re; je n ’en ai que par toi, et to u t le reste est en toi. A dieu, chère, chère et incom parable am ante. A dieu, épouse de m on cœ ur, bien-aim ée de Gabriel. A dieu, son to u t, sa déesse, son âm e, sa vie, son univers. Reçois tous les baisers que tu voudrais m e donner. Je les disperse su r ton beau corps; ah ! la plus petite place en est co u v erte; et com bien se réfu g ien t à l’om bre de ce délicieux bosquet qu i couvre le tem ple de l'A m our! — T u vois, m on am ie chère, com m e je m e tu e la vue pour écrire fin et m énager m on papier : encore ne p u is-je dim in u e r m on caractère à ce point que le soir, parce q u ’alors, le soleil d o n n an t à plom b sn r m a cham bre, j ’y vois b ien clair, au lieu q u ’en to u t a u tre tem ps elle est si obscure, que je suis gêné p o u r écrire. N’oublie pas de m ’en faire d onner b ientôt et ab o ndam m ent, ou je serais chag rin . P o u r finir de te récapitu - 1er au jo u rd ’h u i to u t ce que je t’ai dem andé précéd em m en t, donne-m oi u n e explication bien nette et bien détaillée su r Ma et su r S. L’u n des deux est sû rem en t u n lâche coquin, et p eut-être tous deux. S u rto u t ne dis à personne que je t’en ai parlé, et n ’oublie pas que c’est p lutôt u n am i qu i veut te servir q u ’u n époux qu i p o u rrait s’offenser q u i t ’in terroge. T out est pardonné, je te le proteste; m ais, au nom de l’am o u r, plus de tergiversation et de réticence. Ne néglige pas non plus les m ém oires que je t ’ai dem andés; ils fero n t m es délices. Écris-les avec détail, tendresse et naïveté ; fa is , p o u r m on usage, u n e petite récapitulation des dates des principaux événem ents de nos am ours (à la fois si h eu reu x et si infortunés) depuis que je te connais. Comme tu as to u t m arq u é su r ton alm an ach , cela te sera aisé. A dieu, b o n h eu r de G abriel; adieu, m on âm e : j ’espère que tu signeras tou jo u rs désorm ais : m ais je t’avertis par avance que je soufflette MarieThérèse et ne donne et ne reçois de baisers que de S o p h ie. G abriel. M B onjour, bonne et douce m im i que j ’adore. J’ai assez bien dorm i, m algré le gros o u rag an ; et je ne m e porte pas m al aujo u rd ’h u i. Je com pte à présent les jo u rs où m a santé ne souffre pas ; m ais je no com pte point ceux où je suis tra n ­ quille, car il n ’en est pas u n seul. Agitée d’espérance ou d’in ­ qu iétu d e, de douleurs ou de désirs, m on âm e, quoique g o u ­ vernée sans cesse et exclusivem ent p ar le m ôm e sentim ent, est le jo u et de m ille sensations contraires qu i s’entre-choquent, et ne m e laissent pas u n m o m en t de repos. Q uelquefois je m e repais de toutes sortes de ch im ères; j ’invente, je conjecture, je co m bine; je m e persuade presque que je puis com pter su r des ressources qu i n ’existent p e u t-ê tre que dans m on im agination. Mais, q u an d l’édifice de m on b o n h e u r est élevé, u n e seule réflexion v ien t le d étru ire ; et je trouve plus aisém ent encore des raisons de m e désespérer que je n ’avais saisi celles de me flatter. C’est ainsi que m es jo u rs se passent. Q uelque chose q ue je fasse, p ar q uelque lecture que je m ’efforce de m e distraire, je ne puis d o n n er de l’atten tio n à rien . E ntièrem ent absorbé par m on am o u r, au cu n e distraction n ’a de prise su r m oi. Les belles-lettres qu i avaient ta n t de charm es p o u r ton G abriel, l’e n n u ie n t et le fatiguent. La politique dont je faisais m on étude la plus sérieuse, m e dégoûte : je ne puis supporter que les hom m es fassent ta n t de sacrifices et com m ettent tan t de crim es, p o u r des intérêts q u i m e paraissent, si petits. L ’histoire m e m et en colère, en m ’offrant sans cesse, la perfidie des hom m es, la ty ran n ie des g ran d s, la bassesse des subalternes, et su rto u t la lâcheté des historiens qu i font de la profession la plu s respectable, la plus u tile et la plus noble, u n vil com ­ m erce d ’adulations, d’e rre u rs et de m ensonges. Je parcours des pages entières avec h u m e u r ou sans in térêt. Je tu e le tem ps. Je ne m ’occupe pas, si je ne trouve u n tra it qu i ait quelque rapport avec la disposition présente de m on âm e. Je m e réveille; je lis, je relis avec em pressem ent : je m éd ite; le livre se ferm e, et m e voilà replongé dans m on o rd in aire rêverie. H ier au soir, j ’ai éprouvé cela d ’u n e m an ière très-vive, en lisant, dans u n e assez m auvaise histoire de Louis XII, une anecdote que je ne connaissais pas. Ce prince était très-beau. T hom assine Spinola, Génoise, devint ép erd u m en t am oureuse de lu i, dans u n bal à Gènes, q u ’on lu i do n n ait. Elle lu i parla plusieu rs fois, e t lui fit l’aveu de sa tendresse, en le p rian t de v ouloir bien être son in te n d io . Ju sq u ’ici tu ne vois q u ’u n com plim ent en italien, dans le genre de la C. M. P. L. Tu trouves m êm è, com m e m oi, q u ’il fau t être b ien inflam m able p o u r être si am oureuse d ’un roi, q u i est o rd in airem en t u n assez sot h o m m e; m ais la pauvre T hom assine va t ’intéresser. Du m o m en t où L ouis Xll e u t reçu ses serm ents (et l’on prétend q u ’il n ’en reçu t que cela, ce q u i, par parenthèse, est assez sot), elle dédaigna le com m erce du reste des m ortels et rejeta avec m épris les caresses et les em pressem ents de son m ari. Livrée en tièrem en t à sa passion, elle écrivait sans cesse à son am an t p en d an t son absence, et su t ren d re son am o u r précieux et respectable à ses concitoyens, p ar les grâces q u ’elle le u r en obtin t. Sa tendresse lu i coûta la vie. Le b ru it co u ru t en Italie, p en d an t u n e grande m aladie d u roi, q u ’il était m o rt. Cette fausse nouvelle tran c h a les jo u rs de son am an te. Thom assine s’enferm a dans u n e cham bre obscure, où , to u t en tière à sa d o u leu r, elle in v o q u ait la m ort. Une fièvre ardente la consum a en m oins de h u it jo u rs. L’in g rat Louis XII lu i d onna quelques larm es et fit graver u n e épitaphe su r u n m agnifique tom ­ beau que lu i élevèrent les Génois. Ne te sens-tu pas é m u e ,m a ten d re a m ie? Il fau t être bien sensible p o u r pouvoir aim er à ce p o in t sans reto u r et sans espoir; et cette Italienne in fo rtu ­ née m éritait u n in ten d io p lu s reconnaissant. 0 chère et douce am ie, com m e to u t ce qu i vien t du cœ ur y reto u rn e! Qu’il est doux d ’être aim é p o u r soi-m êm e ! celles qu i aim en t ainsi m érite n t seules le titre de vertueuses, de sensibles, et le nom d’am ante. Mais, en tre des m illions de fem m es, en trouve-t-on q u e lq u ’u n e à q u i on puisse le d o n n er? Au p rem ier rang com m e au d ern ier, c’est ce qui flatte le u r v anité q u i touche leu r c œ u r; et, depuis le sceptre ju sq u ’à la h o ulette, l’éclat de lac o u ro n n e et celui du ru b a n so n tles talism ans qu i e n c h a î-. nent ton sexe. Oh com bien différente est m a Sophie ! que tous les riens pom peux ou frivoles ont peu d’accès dans son âm e ! que tous les rois de la terre lu i paraissent petits auprès de son a m an t ! Oui, chère épouse, j ’ose le croire, tes regards ne se déto u rn era ie n t pas de dessus les m iens, p o u r fixer le plus puissan t des m ortels qu i t’adresserait son hom m age. Gabriel, fu t-il né dans u n état obscur, dans u n ra n g su b altern e, eû t touché sa Sophie, s’il eû t été connu d ’elle. Ce ne sont pas les titres, ce n ’est pas le faste que tu aim es, c’est to n a m an t ; et la fleur q u ’il place su r ton sein fait b attre ton cœ ur, que ne séd u irait point u n diadèm e. Voilà quelle idée j ’ai de ta délicatesse et de ta sensibilité. A h ! ne crains pas que Gabriel, qui se croit aim é d ’u n tel am o u r, puisse être sensible à l’am b ition, aux h o n n eu rs, à to u t a u tre désir q u ’à celui de te posséd e r! Son b u t u n iq u e, la fin de son être, l’objet de toutes ses dém arches, sera la réu n io n des deux m oitiés que la ty ran n ie a séparées, m ais que la m o rt seule p eu t désunir. 23 août. Je suis m ain ten an t, m a ten d re am ie, dans cette agitation que tu m ’as si bien dépeinte, et qui ne te laissait pas u n m om ent de relâche q u an d tu attendais P. chaque jo u r. Je com pte su r sa prom esse, parce que j ’ai besoin d ’y com pter; et je m e dis, dès l’aube d u jo u r : Hélas! sera-ce a u jo u rd ’h u i? Si notre bon P. lam b in e, com m e il y est un peu sujet m algré sonexcessive vivacité, il com m et u n e g rande cru au té sans dessein. Il se h âtera sû rem en t (car il a bon cœ ur), s’il com pare les inconvénients que nous souffrons par ses lo ngueurs, avec les m otifs q u i suspendent peut-être sa visite. Tu sais d u m oins, m a tendre am ie, s’il viendra, ou s’il ne v ien d ra pas; m ais m o i, je suis dans u n e continuelle atten te, et l’espérance ne se présente jam ais à m on âm e que suivie de la c rain te ; de sorte que ces deux m obiles, réu n is à l’objet tou jo u rs présent de m on a m o u r, de m on in q u iétu d e, de m es désirs, de m a d o u leu r, m e tie n n e n t dans u n e tension continuelle. L’espérance adoucit u n peu m es pein es; m ais la crainte fait équilibre et, quelquefois, em porte la balance. Cepen d an t celle-là rend m a situ atio n su pportable, et je contiens celle-ci; m ais je n ’en serai pas m aître longtem ps. Hélas! m on am ie, to u t ce que je te dis de m on ch ag rin n ’est que trop applicable au tien ; et je te prie de croire que je ne perds jam a is de vue cette triste vérité. Oh ! que nous som m es bien u n is p ar tous les liens, chère am an te! les m ôm es plaisirs ont fait notre b o n h e u r; les m êm es disgrâces nous affligent a u jo u rd 'h u i; et, com m e tu le dis si b ien, nous tenons l’u n à l’a u tre f a r l'u n io n de nos douleurs com m e par ta n t d’au tres nœ uds : m ais q u ’on nous fasse les épancher dans le sein l’u n de l’a u ­ tre . Hélas ! c’est le seul bien q u i nous reste après ta n t de félicité. 0 m on am ie, que n ’était-elle in altérab le! q u e ne nous étions-nous réfugiés dans des déserts inconnus aux tyrans ! C’est là que le flam beau de l’am o u r e û t to u jo u rs lu i pour nous d’u n e clarté céleste et p u re. Je ne crois pas, m a Sophie, q u ’il soit u n au tre exem ple d ’u n e tendresse aussi soutenue que la n ô tre; et grâces t’en soient ren d u es, ô m on am ante, d ont l’im p ertu rb ab le do u ceu r en ch aîn ait de roses m a fougueuse sensibilité. P ourquoi tous les am o u rs, m êm e les plus délicates, finissent-ils ? c’est q u ’on s’im agine y go û ter des p laisirs q u ’on n ’y trouve pas; c’est q ue, chez presque tous les m ortels, l’im ag in atio n est plus active que le cœ ur n ’est sensible. Toi, toi seule es u n e source intarissable de joie et de bonh e u r, parce que tu n ’es sujette ni à la b izarrerie, ni à l’h u ­ m eu r, ni à l’im patience ; et ta tendresse est si vive, q u ’elle te dérobait tons les défauts de ton am i, toutes les infirm ités de son esprit. Qui eû t jam ais obscurci cette douce sérénité due à tes vertus, à ton âm e, à tes principes e t, j ’ose le dire, à ta passion? R ien au inonde : ah ! jam ais rien . La foudre seule a pu nous séparer; et ce n ’est que d ’a u dehors de nous que pouvaient v en ir les m alh eu rs. V I Si tu voyais com m e je p leure, m a Sophie. Est-ce donc une honte à u n être m alh eu reu x et sensible de verser des larm es? Hélas ! c’est la seule d ouceur q u i m e reste ; car, q u an d je p leure, m a tristesse est m êlée d ’u n e certaine volupté indéfinissable, m ais réelle. 0 m on am ie, quel sen tim en t que l ’am o u r, p u isq u ’il p eu t adoucir de si cruels m alh eu rs ! Nous lu i devons la force de supporter notre d o u leu r, com m e nous lu i avons d û nos transports. Mais le sen tim en t de la perte est aussi vif que celui de la jouissance, et bien plus d u rab le. Ah ! j ’ai goûté tous les biens de l’a m o u r heu reu x : j ’éprouve tous les supplices de l’am o u r persécuté Je n ’ose décider, m ais je pleure, et je n ’ai pas assez de soupirs pour tous m es m aux. Q uel courage n ’y succom berait pas, ô a m a n te? Quel effort veux-tu que je fasse sous u n tel fard eau ? P eu t-il éclore en m oi u n e pensée, u n sen tim en t, u n e sensation qu i n ’en a u g ­ m ente le poids? Le com m un des hom m es trouve q u ’il y a du courage à ne pas craindre la m ort. Ne dirait-on pas q u ’ils sont bien h eu reu x ? N on; m ais ils n ’aim en t q u ’eux, et cependant ils sont toujours hors d'eux. Ils ont m ille désirs, m ille goûts, et pas u n e passion. A h! s'ils aim aien t u n objet u n iq u e qui fît to u t le u r espoir, q u i ré u n ît toutes leu rs affections, tous leurs vœ ux; alors q u ’ils le perd raien t, ils ne c rain d raien t plus rien , ils brav eraien t de folles terreu rs. La réflexion et la raison suffisent assu rém en t p o u r rabaisser le prix de la vie; m ais les m aux du cœ ur ne lu i en laissent au cu n . Eh ! qu i v o u d rait la posséder p o u r n ’en plus jo u ir! Sophie, il nous fau t b ien plus de courage p o u r ne pas so u h aiter la m ort que p o u r ne point la craindre. Puisque le tem ps, dont la durée excessive est u n e véritable m ort, a dévoré nos plaisirs, que lu i disputerionsnous encore s’il ne doit pas nous les ren d re ? Ah ! je lui ab an ­ donne sans regret to u t ce qu i ne t’est pas destiné. Je deviens plus triste chaque jo u r, m on a m ie , et je verse, m algré m oi, su r le papier, les poisons d ont m on cœ ur est abreuvé. T u sais bien que deux lignes, deux lignes de toi, m e g u ériraien t bien v ite; et sans doute tu n ’as pas m oins de besoin d’en ten d re les plaintes de ton G abriel, que lu i de recevoir tes consolations. Ma Sophie, p o u r être m oins em portée, n ’est pas m oins sensible ; et je sens to u t ce q u ’elle souffre dans ces m êm es m om ents d’atten te et de to u rm e n t o ù je gém is plus h a u t, m ais non pas plus am èrem en t. Qui sait m êm e si l’avantage de savoir tout ce que j ’ignore n ’est pas u n to u rm e n t de plus p o u r toi, chère épouse? J ’espère d u m oins encore, et p eut-être tu n ’espères plus. A dieu, m a Sophie-Gabriel, que j ’aim e, que j ’adore infin im en t plus que je ne puis le dire et q u ’elle-m êm e ne peut le croire. Je te donne des m illions de baisers que tu prendras et que tu m e ren d ras sans com pter. Je caresse le p etit, et je le prie de rem u er bien fort, m ais non pas cependant ju sq u ’à in ­ com m oder sa m a m a n ; car je l’aim e bien cet e n fa n t; m ais q u ’il ne s’avise pas de vouloir jam ais rivaliser avec Sophie. T u ne veux donc absolum ent pas m ’envoyer des nouvelles de ta grossesse? A h! si je savais du m oins q u ’elle est h eu reu se, que tu souffres peu, que tu m arches beaucoup, que ce pauvre petit re m u e ! Ma m ie bonne, je crois t’avoir donné quelques avis, dans m es prem ières lettres, u tiles su r la conduite que tu dois te n ir à cet égard. La grossesse orageuse d ont j ’ai ôté le tém oin et l’observateur très-atte n tif, m ’en a beaucoup appris. Sophie, h ab ille-to i bien large, p o u r que ton en fan t se place à son aise; m ange des choses saines, pour q u ’il se porte bien et toi aussi ; ne crois p oint aux envies, m ais contente tes désirs avec m odération, pour q u ’il ne soit n i m alin g re, ni g o u rm an d , ni capricieux; et su rto u t m arche beaucoup, q u o ique sans t ’excéder, p o u r faciliter tes couches. Hélas ! c’est su r cette im portante révolution que je voudrais veiller; car la santé des fem m es dépend de leurs couches. P oint d’im p ru ­ dences, m ais point de recettes de bonnes fem m es : elles sont toutes fausses, pernicieuses et im p o rtunes. VII M. de R o u ... m ’a fait dire, en réponse à m a lettre, q u ’il me v e rrait dem ain ; d’où je conclus q u ’il com pte p arler a u jo u rd ’h u i à m on père. Il ne laisse jam a is p a rtir m on porte-clefs à l’h eu re du rapport, q u an d il a u n e lettre de m oi, q u ’il ne Tait lu e ; faveur q u i, d it-o n , m ’est particu lière, m ais dont, a u fait, je ne re tire rien . Toute l’honnêteté de ses propos et de ses m anières n ’avance pas le m oins du m onde m es affaire s; je sais trop q u e, dans sa place, on n ’est gu ère poli q u ’aux dépens de la sincérité : et n ’est-ce pas à peu près de m êm e dans la société? La franchise, cette q u alité noble et généreuse, q u ’on ne trouve plus, pas m êm e dans nos rom ans, et qu i est aussi loin de nos m œ u rs que les vertugadins le sont de nos m odes, n ’est plus la m anie que d’u n certain nom bre d ’hom ­ m es q u ’on appelle fous ou im p ru d en ts. Cependant, m a chère am ie, elle est presque to u jo u rs la m arq u e d ’u n e âm e v éritablem ent élevée, et, le plus souvent aussi, elle est accom pagnée d ’u n courage in d o m p tab le; m ais to u t co n tribue à l’éteindre. Cette v ertu , hors de m ode, si je puis m ’exprim er a in si, n ’est presque plus que dangereuse. E tre sincère dans le m onde, c’est se présenter a u com bat avec des arm es inégales et lu tter, le sein découvert, contre u n hom m e plastronné q u i vous ten d u n p o ignard. Les vains com plim ents, les perfides protestations qu i su rch arg en t tous nos discours, nous accoutum e n t à to u t altérer, à to u t ex ag érer; et l’on ne p eu t penser sans ind ig n atio n à q uel bas prix on doit réd u ire, dans le cours de cette fausse m onnaie, les expressions les plus é n ergiques d’am itié, de bienveillance, de soum ission. On se d it le serviteur de to u t le m onde, parce q u ’on n ’est l’am i de personne; l’on offre to u t, parce que l’on ne v eu t rien d o nner. Eh ! q u ’on ne croie pas que ces faussetés de convention n ’in ­ fluent point su r la conduite et su r l’âm e. Celui qu i prostitue ses lèvres ne p eu t avoir u n cœ ur p u r. Si sa conscience était délicate, sa bouche le serait aussi. L’h ab itu d e et l’exem ple encouragent, parce que la p lu p art des hom m es n ’on t p oint de caractère; et l’on a b ientôt, pour to u t principe et toute conscience, u n recueil de form ules d o n t il n ’y en a presque pas u n e qu i ne soit u n e perfidie déguisée. Il m e sem ble, m on am ie chère, que je t ’ai to u jo u rs d it cela, et que ce n ’est pas l’h u m e u r q u e p eut m e d o n n er le m alh e u r qu i m e fait p arler ainsi. Au reste, q u an d j ’invectiverais les hom m es avec u n peu trop d ’a ig re u r, je serais b ien excusable; car j ’ai b ien sujet d’être m écontent d’eux, et j ’ai acquis le dro it de m e p laindre, sans ê'1'’® accusé de m isan th ro p ie ....................................................... 24 août, d im anche. C ertains peuples de l’A frique, au m oins aussi raisonnables que nos dévots, préten d en t, m a bonne am ie, qu e to u t ce q u ’ils so u h aitero n t dans le ciel v ien d ra d ’abord se présenter à eux. C’est là l’idée q u ’ils on t du b o n h eu r à venir. Si cette croyance n ’est pas ch im érique, il serait aisé de m e ren d re aussi heu reu x su r la terre que je p ourrais jam ais l’être en paradis, car je ne form e q u ’u n souhait, je n ’ai q u ’un désir, et la possession tran q u ille de Sophie suffit à m on bonh e u r : ainsi je ne serais pas incom m ode à le u r d ieu ; car, tan d is que les u n s lu i dem an d eraien t des prom enades m ag n ifiques, les au tres u n e m u siq u e voluptueuse, ceux-ci toutes sortes de plaisirs, ceux-là u n e variété continuelle d ’objets qui les intéressent et les occupent, tous m es désirs, réu n is en u n , n ’exigeraient q u ’u n e seule jouissance. Toutes les facultés de m on âm e ten d en t vers to i; c’est Sophie que je veux voir, en ten d re, aim er : c’est d ’elle seule que je suis capable de recevoir le plaisir et l’exercice de tous m es sens in térieu rs et extérieurs. A insi, si le b o n h e u r d’u n e a u tre vie doit être le b o n h eu r de l’hom m e to u t en tier, c’est m a Sophie qu i le co nstituerait encore. Q uand bien m êm e on parv ien d rait donc à nous ren d re de v ra is cro ya n ts, de zélés dévots, nous aspirerions à nous ré u n ir, com m e les âm es pieuses asp iren t à leu r sa lu t; car c’est là le nôtre. P eu t-o n nous désapprouver de chercher à an ticiper su r le b o n h eu r céleste, et nous assim iler aux b ien h eu reu x dès cette v ie ? ... C om m ent trouves-tu cette théologie, m a bonne a m o u r? je crois q u ’elle sera de ton goût, et cela m e suffit; car je prétends q u ’elle ne soit q u ’à notre usage. Laissons aux cœ urs glacés la leu r : que, renlerm és en eux-m êm es, ils feignent de s’élancer vers un être im aginaire, p o u r lequel ils ne se p iq u en t d’am o u r que parce que, ne chérissant, dans le fait, que leu rs in d iv id u s, ils s’intéressent on ne p eu t m oins à ceux de le u r espèce, ce q u ’ils n ’osent avouer : q u ’ils g ard en t le u r religion, q u ’ils accom m odent à leu r égoïsme et à le u r m échanceté, ou p lu tô t qu i en est le p ro d u it; et nous suivrons la n ô tre, inspirée par la n a tu re et dictée p ar l’a m o u r; nous écouterons notre cœ ur, et nous lui obéirons, hélas ! q u an d nous pourrons, car nous ne som m es pas les plus forts; que d is-je? nous ne som m es pas m aîtres du m oindre de nos m ouvem ents ; m ais nous le serons to u ­ jo u rs de nos sen tim en ts et de nos principes. N’est-il pas v ra i, ô m a Sophie? Nos m em bres peuvent céder à la ty ran n ie; m ais nous serions aussi vils que nos ty ran s, s’ils pouvaient asservir nos âm es. L uttons contre la m auvaise fo rtune, chère am an te, et croyons que l’a m o u r nous élèvera au-dessus d ’elle : soutenons courageusem ent nos cruelles épreuves; le trio m p h e en sera plus doux, et notre passion, s’il se peut, plus heu reu se et plus ten d re. J’ai to u jo u rs vu , m a tendre am ie, les hom m es et les fem m es d onner u n e longue liste des vertus et des bonnes qualités q u ’ils exigent de leu rs am is, ou de leurs a m a n ts ou m aîtresses ; m ais bien peu tâchent de les acq u érir eux-m êm es, ou d ’en d o nner l’exem ple. P o u r m oi, to u t en av ouant ta supériorité et le plaisir délicieux que je ressens à tro u v er en toi m ille qualités qu i m e m an q u en t, je crois du m oins pouvoir assurer que je ne le céderai jam ais à q u i que ce soit en courage, en constance et en tendresse. Je t’accorde to u t le reste, ô m on am ie chérie ! et je m ’en glorifie, p u isque étan t u n a u tre to i-m êm e, j ’ai q uelque droit de m ’a ttrib u e r, d’u n e certaine m an ière, tes v e rtu s; m ais laisse-m oi le prix de la tendresse, et perm ets que je partage celui de la constance et de la ferm eté. Le véritable devoir de l’a m o u r est d’in sp irer de l ’ard eu r, du zèle, d u courage. A nim é par u n m obile si puissan t, on se surpasse soi-m êm e; et voilà p o u rquoi G abriel p eu t figurer quelquefois à côté de Sophie. — J’ai passé de m on tro u à u n a u tre tro u , m a ten d re am ie, auprès d u q u el on a jarg o n n é ce tissu de solécism es q u ’on appelle la m esse; m ais je ne m e suis pas p o u r cela élevé de l’am o u r profane à l’am o u r d iv in , car j ’avoue que je suis te rrestre. VIII 27 août 1777. J ’ai beaucoup saigné d u nez cette n u it, m on adorable am ie, et cela m ’a réveillé au m ilieu d ’u n songe bien doux. J'étais avec toi à P ... Nous étions seu ls; j ’hum ectais de m es lèvres tes paupières m ourantes, où pesait le doux poids de m es baisers. Je séparais ta bouche en deux roses, et, descend a n t to u jo u rs, je m ’ouvrais u n passage dans tes plus secrets appas. Je t’enveloppais d é m o n a m o u r; nos cœ urs s’appelaient, se rép o n d aien t : nos haleines u n ies form aien t de voluptueux m u rm u re s; des soupirs entrecoupés ten aien t lieu de nos voix, qu i n ’étaien t p lu s; je venais d ’expirer : ton âm e allait suivre la m ie n n e Mais, hélas ! cette illusion a lu i com m e une v ap eu r lég ère... 0 m on am ie! ces rêves b rû lan ts m ’offrent l’objet que je désire; m ais je n ’en saurais jo u ir S’ils donn e n t q u elque plaisir, il est sitôt évanoui ! Loin d ’apaiser la soif q u ’il procure, il ne sert q u ’à la red o u b ler. T oujours enflam m é et jam ais satisfait, je m e consum e, et m es pleurs n ’éteig n en t pas le feu qu i m e dessèche. — Hier, en trav aillan t à m on q u atrièm e dialogue, j ’ai éprouvé u n vrai p laisir: c’est d ’avoir trouvé et ré u n i la dém o n stratio n com plète que tu ne m ’as ren d u h eu reu x que parce que tu l’as d û . Telle que je l’ai écrite, je la m ettrais sous les yeux du m oraliste le plus sévère, p ourvu q u ’il ne fû t pas bigot. Ce dialogue est trop long p o u r que je le tran scriv e; m ais je veux te dire en substance com m ent j ’ai prouvé q ue, com m e m adam e de M onnier, tu étais lib re de m e rendre h eureux. C’était là sans doute ce q u ’il y avait de plus difficile à m an ie r, car tu n ’avais pas fait le vœ u de chasteté, et tu étais m aîtresse de ta personne, si les devoirs de la fidélité conjugale n e te liaien t pas. Après avoir invoqué m on h o n n e u r et m a générosité, tu m e dem andes : 1° si j ’approuve la conduite de m adam e de M irabeau; 2° si les devoirs du m ariage sont des m ots dépourvus de sens : et je réponds à la p rem ière question : Non, sans d o u te; je la déteste : m ais c’est p lu tô t sa perfidie que son infidélité que j ’abh o rre. Si elle eû t choisi to u t a u tre am a n t que l’hom m e q u i m e devait to u t, q u i avait m on am itié, que je regardais com m e u n frère, qu i m ’a tra h i à l’om bre de m a confiance, elle m e serait m oins odieuse. C ependant ce n ’est ici que m on sen tim en t p a rticu lier que j ’expose, et m on opinion n ’est pas un principe. L’infidélité de m adam e de M. serait tou jo u rs u n e action très-lâche, quel q u e fû t son com plice. Elle m ’avait épousé par am o u r, disait-elle : j ’avais été préféré par son choix à cinq rivaux. Je lu i avais fait de grands sacrifices pour sauver sa rép u tatio n : j ’avais lu tté contre m a fam ille et la sienne et bravé tous les m alh eu rs que m e présageait l’odieuse parcim onie de m on père. Mes procédés ne se sont pas d ém en ­ tis u n in stan t. La p lu p art de m es dettes o n t été contractées pour elle. J’ai couru au -d ev an t de ses goûts et prévenu toutes ses fantaisies. En u n m ot, je m e suis to u jo u rs co n d u it avec elle com m e si j ’étais son a m an t, et je ne l’étais pas. Mon âge et m a conduite ne lu i laissaient p oint d ’excuse. C’est donc de gaîté de cœ ur, si je puis m ’exprim er ain si, et p ar u n e infâm e dépravation d ’âm e et d’esp rit q u ’elle s’est égarée. A ucune de ces circonstances n ’a de rap p o rt à toi. Im m olée à la cupidité a do ta fam ille, tu as été p lu tô t livrée que m ariée. Celte différence infinie en apporte u n e considérable dans vos devoirs m u tu els. Mais il ne fau t pas tra ite r uno question si im p o rtan te seulem ent dans q u elques-uns de ses d étails; il fau t l ’approfondir. Les devoirs d u m ariage son t-ils u n vain nom ? L a réponse n ’est pas douteuse. Le m ariag e est u n e in stitu tio n civile so uverainem ent respectacle : c’est u n co ntrat sacré dont les obligations sont la base de la société. Elles intéressent à la fois l’o rdre politique et le b o n h e u r des individus, I m ôm e des célibataires; car ils ont u n père et u n e m ère, et l’u n io n dom estique est le m eilleu r g a ran t du b ien -être des enfants. Tous les hom m es sont donc intéressés à respecter et à m a in ten ir la force du lien co n ju g al; et si quelques circonstances p euvent excuser l’in fraction des devoirs q u ’il im pose, au cu n e ne la ju stifie. Ce n ’est pas là la m orale d u siècle, m on am ie, m ais c’est la v é rité; et je suis incapable de l’altérer, quoique je n ’aie p oint été assez v ertueux p o u r m e conduire selon ses principes. Mais, m a Sophie, es-tu m ariée? Unie à u n hom m e qu i serait b ien ton aïeu l, tu n ’as de com m un avec lu i que les arm es, la livrée et le n om . —■ Mon am ie, ceci n ’est-il pas p lu tô t u n e excuse q u ’u n e ju stification ? Je m e sers de ta propre d istinction, parce q u ’elle exprim e parfaitem en t m on idée. Je serais p e u t-ê tre m oins coupable q u ’u n a u tre de céder à l’am o u r, m ais je serais coupable. T u supposes que m es sens m e co m m an d en t tellem ent, que l’in d isp en ­ sable sceau du m ariage est p o u r m oi la jo u issan ce; et cette supposition m e p araît h u m ilian te . Mon am ie, nous ne nous som m es pas proposé de faire des rom ans platoniques. Nous exam inons ce q u ’exigent de toi les différents devoirs d ’une fem m e, et d’u n e fem m e m ariée ; et la fidélité conjugale est celui au q u el nous nous arrêtons en cet in sta n t... Qu’est-ce que le m ariag e? C’est l’un io n d ’u n hom m e et d’une fem m e, dont la société se rend le g aran t. Mais pourquoi s’en rendt-elle le g a ran t ? C’est sans doute parce q u ’elle y a u n intérêt. Cet in té rêt est la naissance des enfants qui en doivent proven ir, et su r lesquels elle a des droits, et le u r existence civile q u ’elle doit assu rer et m ain ten ir. Le b u t social du m ariage est donc la propagation de l’espèce; et cela est si v rai, que les lois sont to u jo u rs prêtes à dissoudre to u te un io n dont l’un des contractants ne p e u t rem p lir ce b u t. L a fidélité conjugale n ’est u n devoir q u ’en ce sens, q u oique, considérée com m e chasteté, elle soit u n e v ertu m orale. Nous n ’en som m es point encore à cette question, que nous agiterons to u t à l’h e u re : je n ’ai p réten d u q u ’exam iner en ce m o m en t ce que tu te devais com m e m adam e de Mo. ; et je vois que tu es parfaitem en t lib re. — Si cela n ’est pas raisonné, m a bonne Sophie, je n e m ’y connais point. Je passe en su ite à toutes les autres faces de cette question. Je te dem ande si, q u an d tu fais u n e société agréable avec m o n sieu r de M-, tu n ’es pas acquittée envers lu i des obligations que tu lu i as p o u r la petite partie de sa fortune que tu partages? quelle prétention il p eu t avoir su r tes ch ariru s dont il ne p eu t pas jo u ir ? s’il doit être to u t à la fois auprès de toi vil e u n u q u e et su ltan im p u issan t? Je te prouve q u ’il recueillera des avantages très-réels p o u r une perte très-im ag in aire, p u isque, te tro u v an t plus h eureuse, tu com battras plus aisém ent le m ép ris et la répugnance que t’insp iren t son h u m e u r superstitieuse et m onacale, son âm e arid e et inflexible, que lorsque tu ne peux t ’em pêcher de penser que cet hom m e, que tu as si peu de raisons d’estim er et d’aim er, est la cause du m alh e u r de l’a m an t que tu chéris. A près cela, je passe à l’exam en de la vraie et de la fausse p u d e u r, de la vraie et de la fausse chasteté, etc. En u n m ot, je te répète toute la conversation qu i a fait m on b o n h e u r; et, à ce propos, je pense à la sin g u larité u n iq u e qu i fit que ce fu t devant tren te personnes que tu pris la résolution qu i est o rd in airem en t si cachée, et que je té dis (à l’oreille, il est vrai) toutes m es raisons p o u r t’y décider. R em arque q u ’il fallait ab so lu m en t que cela fû t a in s i; car, q u an d j ’étais seul, je n ’étais occupé que de m es désirs, et toi q u ’à te défendre. Q uelque éloquents que fussent m es baisers, ils ne te p ersu adaien t pas. Je t ’attaq u ais sans cesse : il fallait u n e trêve pour pouvoir c a p itu le r; et la présence d ’u n cercle aussi nom breux q u ’im p o rtu n pouvait seule te la d o nner. 0 m on am ie! d ’u n b o u t à l’a u tre ils sont b ien u n iq u es, nos am o u rs. Notre te n ­ dresse est sans exem ple, aussi b ien que les événem ents q u ’elle a suscités. T out m on q u atrièm e dialogue est très-joli. Q uand tu m ’au ras envoyé beaucoup de papier, je te les ferai passer tous ; m ais com m e ils ont chacun q u a tre grandes pages in - folio, et q u elques-uns plu s, tu vois bien que je ne puis pas faire u n e pareille dépense sans m e réd u ire à la m endicité. A dieu, m on am ie b ien chère. Je suis très-las d’atten d re P .; m ais je n ’ose pas t’en p arler, de p e u r de devenir si triste, si triste, que j ’en perde la raison. J ’aim e bien l’égarer su r tes lèvres et su r ton sein. Ah ! com bien de fois j ’y ai trouvé le délire et laissé la vie ! — A dieu, chère am an te, épouse adorable, univ ers, Sophie-G abriel, ch arm e de m a vie, consolation de m es m aux, et to u t ce q u e j ’adore e t adorerai tou jo u rs. 7 septem bre, lu n d i. Ê tre avec les gens q u ’on aim e, dit La B ruyère, cela suffit. R êver le u r parler, ne le u r parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, m ais auprès d’eux, to u t est égal. O m on am ie, que cela est vrai! et q u ’il est vrai aussi q u ’on en prend tellem ent l’h ab itu d e, que cela devient u n e p artie nécessaire de l’existence! H élas! je sais b ien, je dois savoir trop b ien , depuis trois m ois q u e je gém is loin de to i, que je ne te possède plus, que m on b o n h eu r est fini. C ep endant, chaque m atin , lorsque je m e réveille, je te cherche ; il m e sem ble que la m oitié de m o i-m êm e m an q u e, et cela est trop v rai. V ingt fois dans le jo u r je m e dem ande où tu es : ju g e com bien l’illusion est forte, et q u ’il est cruel de la voir dispara ître ! L orsque je m e co u ch e, je ne m an q u e pas de te faire ta place ; je m e pousse to u t près du m u r et laisse un gran d vide dans m on p etit lit. Ce m ouvem ent est m ach in al, ces pensées sont involontaires. A h ! com m e on s’accoutum e au b o n h eu r ! Hélas ! on ne le connaît bien que lorsqu’on l’a perd u ; et je suis sû r que nous ne savons com bien nous som ­ m es nécessaires l ’u n à l’a u tre que depuis que la fondre nous a séparés. E lle n ’est pas tarie, la source de nos larm es, chère Sophie : nous ne nous g u ériro n s p o in t, nous ne nous consolerons p o in t; nous avons dans le cœ ur de quoi to u jo u rs aim er et, p ar conséquent, de quoi toujours pleu rer. Laisse dire ceux qu i préten d en t être sortis d ’u n e g rande affliction p ar v e rtu , ou par force d ’e sp rit; ils ne sont consolés que parce q u ’ils sont faibles e t légers. Il est des pertes auxquelles on ne doit p as s’accoutum er ; et lo rsq u ’on ne p eu t plus faire to u t le bonh e u r de ce q u ’on aim e, on en doit faire le m alh e u r : disons la vérité m êm e, on le v eut ; et ce sen tim en t délicat, quoi q u ’on en puisse dire, est dans la n a tu re d ’u n ten d re am o u r. Sophie ne serait-elle pas désespérée, si elle savait Gabriel consolé ? Eh b ien ! pourquoi le m êm e sen tim en t serait-il in te rd it à G abriel? Il est v rai, il est très-v rai, très-exact que, dans u n e g rande passion, on aim e sa m aîtresse ou son am a n t plus que soi-m êm e, m ais non pas plus que le u r am o u r ; on p eu t tout sacrifier, que dis-je ? on désire to u t sacrifier, excepté la te n ­ dresse de l’objet aim é. S’il est u n être h u m a in qu i pense a u ­ trem en t, q u ’il ne se croie pas plus désintéressé que m oi ; il n ’e st q u e m oins am o u reu x . Il n ’est q u ’u n seul m oyen de sacrifier l’am o u r de ce q u ’on idolâtre : c’est do se percer le cœ u r. Si je croyais que m a m o rt fû t nécessaire à ton b o n h eu r, et que tu pusses le recouvrer à ce prix, je ne balancerais pas u n in stan t à m ’im m oler. Je le ferais avec joie, parce que je t ’o b lig erais; m ais su rto u t parce que c’est u n e vengeance trèsdouce, p o u r celui qu i aim e com m e m oi, de faire, par son procédé, d ’u n e am an te in g rate u n e personne très-in g rate. Je le ferais sans reg ret, parce q u ’il serait évident que tu ne m ’aim es p lu s, p u isq u e tu p o u rrais être h eu reu se in d ép en d am m en t de m oi, sans m oi. Ce n ’est donc pas ton am o u r que je sacrifiera is; c’est ton inconstance dont je m e vengerais su r m oim êm e, seule m an ière de m e venger de Sophie. Loin de renoncer à ta tendresse, je m e p u n irais de l’avoir perdue. L’am an t q u i ne pense pas ainsi se trom pe lu i-m êm e, ou veut tro m p er: il croit aim er plus q u ’il n ’aim e, ou v eut le faire accroire. Pour m oi, aussi sim ple que v rai, voilà m a profession de foi. Je puis te sacrifier to u t au m onde, excepté ton am o u r. Je ne sais si c’est m an q u e r de générosité, et, le jo u r où tu le croiras, je suis prêt à m ’en p u n ir ; m ais je sens que j ’aim e ain si, et je ne crois pas q u ’il soit dans l’h u m an ité d’aim er plus que je fais : car m on cœ ur a u n degré d’énergie et d ’activité dont je n ’ai point vu d ’exem ples; et jam a is am an t ne d u t a u ta n t à u n e aussi aim able m aîtresse que G abriel reco n n aît devoir à Sophie. C’est u n plaisir si p u r p o u r m on âm e que celui de la reconnaissance, q u ’elle suffirait p o u r m e rendre am o u re u x ; m ais m a tendresse est fort indépendante de toute a u tre considération q u ’elle-m êm e; et je doute q ue, q u an d tu m ’au rais p o u rsuivi de la plus belle h ain e, j ’eusse pu g u érir de m on am o u r, u n e fois que je t’ai co nnue, tan t il est devenu rapidem ent m on despote et m on m aître. T andis que tes agrém ents, ta fraîc h eu r, ta physionom ie fine, douce et v o lu p tu e u se , occu­ paient m es yeux, chacun de tes discours allait ju sq u ’à mon cœ u r. J’au rais bien voulu jo u ir des droits d ’am a n t et n ’être que ton am i, car je craignais terrib lem en t l’am o u r ; m ais tu m e m enais, m algré m oi, plus loin que l’am itié, et c’est de très-bonne foi que je te disais que je ne pouvais pas être ton am i. Trop jeu n e , trop jolie pour ne pas plaire à m es sens, tu étais trop séduisante p o u r ne pas intéresser m on âm e. Chaque découverte que je faisais serrait m es liens. Pleine de vivacité et de sen tim en t, quoique d érobant celui-ci le plus souvent que tu pouvais, tu m e su rp ren ais et tu m e touchais. Ces saillies si heureuses et si n atu relles, qui sortent de ta bouche com m e u n éclair et frap p en t d’a u ta n t m ieux q u ’elles sont plus im prévues, m ’e n ch an taien t; et, q u an d je réfléchissais, j ’étais tro u b lé. C’était ce tro u b le-là qu i m ’in q u iétait. C ependant je m e rassurais; je disais : J’en ai ta n t vu , ta n t eu ! elle a si peu d’expérience! com m ent m e subjuguerait-elle? c’est u n e en lan t. Mais cette en fan t était si aim able, flattait ta n t m on am o u rpropre p ar l’avidité avec laquelle elle m ’écoutait, le com pte q u ’elle sem blait faire de ce que je disais, le discernem ent avec lequel elle appréciait les m oindres m ots, que sa société m e paraissait délicieuse et m e devenait u n besoin très-im périeux. R ien de ce q u i sortait de m a bouche n ’était perdu avec toi ; m ais m ille petits riens, qui échappaient, étaient aussi avidem en t recueillis. Nous nous aim ions déjà sans vouloir nous l’avouer à nous-m êm es. Si sim ple, si naïve, et par cela m êm e si éloquente, m a Sophie m e paraissait u n chef-d’œ uvre de sincérité et de sensibilité : il ne lu i m an q u a it que de l’a rd eu r, et l’a m o u r m e prom ettait à l’oreille de lu i en d o nner. Elle était elle, ne ressem blait à rien , avait m êm e des sin g u larités; m ais j to u t cela lu i allait si b ien, q u ’eût-elle été farouche, j ’a u rais Vvoulu l’apprivoiser, et je ne sais quoi m ’assu rait que j ’en viendrais à bout. Je ne m e suis pas tro m p é; m ais, en sédui­ san t, j ’ai été sé d u it, et je ne m ’y a tte n d a is pas, et je le c ra ig n ais m ôm e. In sen sé que j ’é tais ! à quel b o n h e u r je v o u lais m e re fu s e r! Je su b s titu a is l’o rg u eil à l'am o u r. P a rd o n n e, ô m a Sophie, p a rd o n n e ; je ne c o n n aissais p as les délices d ’une ten d re sse m u tu e lle : toi seu le p o uvais m e les faire go û ter. J ’ai b ien expié m on crim e. Ah ! je ch éris m es c h aîn es m ille fois p lu s que j e n e les ai c rain tes. I X C’était,N inon Lenclos qu i d isa it q u ’elle re m e rcia it D ieu to u s les soirs de son e sp rit, et q u ’elle le p ria it to u s les m a tin s de la p ré serv e r des e rre u rs de son cœ u r. Je dis erreur, parce que le m ot effarouche m o in s m a p au v re m ère ; m ais q u 'est-co que N inon e n te n d a it p a r les sottises de son cœur? les faux pas m u ltip lié s où l’e n tra în a ie n t sa com plexion e t son tem p é ra ­ m en t. E llo-m ém e n ’ap p ro u v ait sû re m e n t p o in t ses légôrelés, ou p lu tô t ses p ro stitu tio n s. Ja m a is on ne fu t p lu s aim ab le en a m itié et p lu s m ép risa b le en am o u r. Ma p au v re m ère a d ’a u ­ tre s in co n v én ien ts encore à re d o u te r de sa c o n stitu tio n p re sq u e a u ssi fo u g u eu se q u ’à v in g t an s : c’est l’e m p o rtem en t où elle l’e n tra în e , l ’in ég a lité, les in d iscrétio n s et les im p ru d en ces que cette in ég a lité n écessite. Je lu i ai d it q u ’elle é ta it tro p v ra ie ; m ais, d an s le fait, elle n’est q u e tro p in co n sid érée. A m esu re que ses sen s se so n t é tein ts, son c aractère a p ris do le u r a rd e u r, et l’h a b itu d e du m a lh e u r et de la c o n tra rié té a encore accéléré cet em b ra se m e n t. Q uand je lu i ai d it q u ’on p o u v ait m e faire le m ôm e rep ro ch e, je n ’ai p ré te n d u p a rle r que d u d é fau t de m éfiance, s u r leq u el je ne p u is m e v ain cre, et qui m e fait ta n t de m al. Q uoiqu’u n e triste expérience m ’ait convaincu q u ’il y a très-p eu d ’honnêteté dans ce m onde et m ’a it donné fort m auvaise opinion de l’h u m an ité, je ne sais point, ou je sais trop tard ap p liquer cette m auvaise opinion à q u elq u ’u n en p articu lier. J’excepte, de la m eilleure foi du m onde, de m a règle générale, ceux en qu i je vois quelque apparence de vertu ; et je suis, sinon su rp ris, du m oins affligé q u an d je vois que j ’ai eu to rt de les excepter. T u es to u t de m êm e, ô m on am ie ! et voilà dans quel sens je prétends q u ’il nous fau t m éfier de n otre cœ ur ; car il est certain que cette dup erie est la suite d’u n e bonté n atu relle trop peu surveillée. C’est v ra im en t à nous, et seu lem en t en ceci, que le m ot erreurs d u cœur convient. Mais je n ’ai jam a is voulu profaner de ce nom ni n otre am o u r, ni m êm e au cu n e a u tre véritable te n ­ dresse. Crois-tu de bonne foi que ce fu t le cœ ur q u i conduisit N inon dans les b ras de dix hom m es en u n jo u r? Ce q u ’elle appelait son cœ ur était son tem p éram en t inflam m able, aiguisé p ar u n e im ag in atio n pervertie q u i, q u an d elle était assouvie p o u r quelques in stan ts, tro u v ait u n ju g e sévère dans la d ro itu re de ses sens et la délicatesse de sa raison. Si son cœ ur n ’avait pas été dépravé, ou p lu tô t si elle avait eu réellem ent u n cœ ur, il a u ra it contenu cette im ag in atio n en lu i d o n n an t p o u r p âtu re u n seul objet de désir. Nous savons b ien , nous d ont les sens ne sont pas plus engourdis que ceux de ta n t d ’au tres, que, q u an d on aim e v raim en t, ils sont très-inflam ­ m ab le s; m ais ce n ’est q u ’a u feu de la passion q u ’ils p e u v en t s’a llu m er. C ertainem ent, la véritable v ertu ressem ble aussi peu à ce que l’on appelle o rd in airem en t ainsi q u ’au vice m êm e. Elle n ’est point cette exigence m onacale et contradictoire à la n a tu re appelée continence. La v éritable v ertu ne dépend point du caprice des m ortels, des illusions des fan atiq u es, des tem ps, des lieux, des sexes ; elle consiste dans un cœ ur droit, incapable de lâcheté, sincère. Mais on ne m e persu ad era pas que ch an g er d’hom m es au gré de l’appétit de ses sens, que taire u n com m erce de p arju res et de trom peries, puisse s’accorder avec la vertu et l’honnêteté, telle que je la définis sans sévérité. Une fem m e p eut être très-chaste et trèsvolu p tu eu se; m ais celle qu i se p rostitue à p lusieurs hom m es ne p eu t pas plus être chaste que celle qu i tra h it sa foi ne p eut être h o n n ête; et, com m e on l’a très-b ien rem arq u é, la n a tu re venge l’honnêteté trah ie p ar le plaisir, en flétrissant ce plaisir. Toute fem m e lib ertin e est b ientôt blasée : d’autant, plus m alh eu reu se q u ’elle est plus m ép risab le; d’au ta n t plus éloignée de la volupté q u ’elle la p o u rsu it avec plus d 'a rd eu r. Mais est-ce l’am o u r qu i guide cette M essa lin e? On p o u rra donc dire des anim aux les plus lu b riq u es q u ’ils sont très-am oureux? On a appliqué le m ot d’a m o u r à l’action universelle de la génératio n qu i rep ro d u it les êtres, parce q ue, p ar u n e fausse et ridicule délicatesse, le m ot propre à cette opération de la n a tu re est devenu trop lib re p o u r des fem m es qui n ’avaient de chaste que les oreilles. Mais cette application détournée a avili ce m o t si sacré d ’am our. Les fem m es galantes en ont étéenchantées, parce q u ’elles on t voilé de ce m ot, tou jo u rs sûres de s’a ttire r do l’in té rêt et de l’indulgence, leu rs excès m ép risables et m êm e dégoûtants. Nous au tres am an ts, nous nous inscrivons en faux; et, plus connaisseurs en vraie volupté que qu i que ce soit, nous ne som m es pas m oins avides des délices des sen s; m ais nous savons que c’est de la sincérité, de la ten ­ dresse et de la vivacité q u ’ils reçoivent le u r plus précieuse s a ­ veur, et ce n ’est q u ’à cette réu n io n que nous devons le m ot am our. Ne crois donc pas, ô m on am ie! que le cœ u r puisse in d u ire en e rre u r en a m o u r; c’est au contraire lu i qu i le discerne et q u i seul peut préserver les fem m es d’une avilissante galanterie. Ce n ’est pas le cœ ur non plus qui p ro d u it les em portem ents de la tête ; c'est au contraire lu i qu i la ram èm e. Ce sont les ravages de l’im agination q u i, n ’ay an t plus de diversions du côté des sens, aigrissent le caractère, qu i p ortent certaines fem m es à des excès de déraison, tels que ceux q u i font ta n t de to rt à l’in lo rtu n ée que nous plaignons. C’est cela qu i m e rend croyable cette puérile m alice d ’aller arrach er des fru its non m û rs, p o u r iaire en rag er des religieuses q u ’elle h a it. Encore s’il y avait de la gaîté et de l’invention dans ce ressentim ent, on en rira it; m ais m alh eu reu sem en t la tristesse et l’h u m e u r e n n u ie n t et irrite n t lorsqu’elles ne to u ch en t pas, et c’est ce q u i arriv era à ceux sous la dépendance de qu i elle est. Lt célèbre m adam e de M azarin, par exem ple, celle qu i s’en fu it en A ngleterre, ayant été m ise à Sainte-M arie de la Bastille, où elle s’e n n u y ait, rem plissait d’encre le b én itier pour faire b arb o u iller les nonnes. Cela divertit to u t Paris. Elle s’était associée avec u n e certaine m adam e de Courcelles, aussi m aligne q u ’e lle ; elles co u raien t p ar le dortoir p en d an t le p rem ier som m eil des nonnes, avec beaucoup de petits chiens, en crian t ta y a u t i Une a u tre fois, elles d em an d èren t à se laver les pieds: les religieuses s’avisèrent de le tro u v er m auvais et de leu r refu ser ce q u ’il le u r fallait, com m e si elles eussent été là pour suivre leu r règle. La duchesse et son am ie rem plissent d’eau deux grands coffres q u i étaien t su r le dortoir ; et parce q u ’ils n e la ten aien t pas, et que les ais d u plancher jo ig n aien t fort m al, ce qu i se rép an d it perça ce m auvais p lan ch er et alla in o n d er les lits des bonnes sœ urs. Ces to urs-là sont fort bons et ne fâchent que les vieilles et les dévotes. C ependant, m a toute belle, ne va pas t’aviser de les m ettre en p ratiq u e dans le couvent où tu vas : tu es assez espiègle p o u r rivaliser avec m adam e de M azarin; m ais je t ’avertis que tu ne voudrais pas l’im iter en to u t; ainsi v a u t a u ta n t ne pas com m encer. C’était la fem m e d u m onde qu i avait le plus de beau té, d ’ag rém en t et d ’esprit ; m ais le p rem ier visage d’hom m e lu i to u rn a it la tête, et elle a eu à peu près au ta n t d ’am an ts q u ’elle a vu d ’in d iv id u s de notre sexe. Les eu n u q u es, les laquais, étaien t pour elle des hom m es com m e les au tres. Elle avait u n odieux m ari, dévot, fan atiq u e, cupide, fou ; elle le p lan ta là, et il lu i fit u n g ran d procès qu i ne l’em pêcha pas de vivre fort h eu reu se et très-lib re dans le pays étran g er. Mais cette fem m e si belle, qu i avait apporté v in g t m illions à son m ari, c’est-à-dire beaucoup plus que les p lu s grandes reines n ’en ap p ortent à leu rs époux ; qu i avait pensé épouser le roi d ’A ngleterre et le duc de Savoie, ne p u t seu lem en t pas obte n ir u n e pension h onnête de M. de M azarin, et vivait à Londres pensionnée par le gouvernem ent. C’est elle q u i, ne sach an t que faire, u n m atin , je ta avec sa sœ ur quelques centaines de louis p ar les fenêtres du palais M azarin, p o u r avoir le p laisir de faire b attre les laquais q u i étaien t dans les cours. E h b ien, chère am an te ! elle est m orte heu reu se et lib re, cette fem m e q u i avait fait u n tel éclat, ay an t q u atre enfants de son m ari, et tra în a n t p arto u t ses am ants q u ’elle laissait là p o u r les prem iers venus. E t toi, épouse adorée, toi, l’innocence et la vertu m êm e, q u ’au cu n de ces liens ne re te n a it; qu i avais un m ari to u t aussi dévot, to u t aussi bête, to u t aussi jaloux, to u t aussi avare que le sien, et qu i était em belli, par-dessus le m arch é, de soixante-dix a n s ; toi, q u i ne connaissais au cu n des dédom m agem ents q u i se p résentaient en foule à cette fem m e lég ère; toi, qu i n ’as fui q u ’après la plus h o rrib le des persécutions, suscitée par ta propre fam ille, tandis que la sienne la protégeait et la so u ten ait ; toi fidèlem ent, in sép arablem en t u n ie à l’a m a n t à q u i tu t’étais si généreusem ent sacrifiée ; toi, m odèle de constance, de tendresse, d’innocence, de p u reté, tu gém is dans u n e hideuse m aison, réceptacle de servitude et de corruption ! Les trib u n a u x retentissent de ton nom , on v eut te couvrir d ’infam ie, t’ôter tous tes droits, ta m odique dot! ta liberté t’est déjà rav ie! O fo rtu n e! voilà de tes coups : ô Providence! voilà ta ju stice. Je m e suis rappelé les aventures de cette fem m e, q u i on t tan t de rap p o rt aux tiennes, en lisan t u n livre où il en est q u estio n ; et cela m ’a fait faire de tristes et cruelles réflexions. Il y a des m ém oires d’elle que tu tro u v eras, je crois, dans les œ uvres de l’abbé de Saint-R éal, ou m êm e à p art ; lis-les : elle y a rran g e to u t à sa fantaisie, elle n ’y avoue au cu n de ses to rts; m ais cela est assez bien écrit, rem pli d’anecdotes, et l’on s’am use avec elle sans s’intéresser ; car on vo u d rait plus de franchise, et son affectation à vouloir p araître u n e vestale, alors m êm e que sa n a rra ­ tion donne le plus à en ten d re le contraire, n ’inspire pas, à beaucoup près, d’estim e p o u r elle. A dieu, m a toutou bien chère : em brasse-m oi com m e je t ’aim e, et crois que tu es pour ton G abriel la plus belle des fem m es, com m e tu es, en effet, la plus aim able et la p lu s vertueuse. I I septem bre, je u d i. J’ai trouvé, dans ce recueil des m élanges où il est question de m adam e de M azarin, des m ém oires pour et contre elle. T u ne saurais croire com bien il y a de rapport en tre M. de Mazarin et M. de M ..., à la distance de la vieillesse près. Je vais ram asser q uelques-unes des anecdotes, des folies de celu i-là, p o u r que tu fasses la com paraison de ces deux odieux personnages. Le Mazarin était de la dévotion la plus m onacale, la plus folle et la plus a b su rd e; il faisait des fondations de m aîtresses d ’école de cent m ille écus, tandis q u ’il refusait to u t à sa fem m e; il d istrib u a it des catéchism es de sa façon dans les villages (cela serait fort digne de M. de M onnier, s’il avait l’esprit de les rédiger); il voulait ériger en couvents les corps de garde des places où il com - m an d ait (M. de qu i n ’a, p o in t de com m andem ent, assem blait ses dom estiques pour prier Dieu, et ne v o ulait pas q u ’ils eussent des m aîtresses). Un des plus vieux dom estiques deM . deM azarin, q u ’il m en ait ord in airem en t en carrosse avec lu i dans ses voyages, le p ria de lu i p erm ettre d’aller à cheval, ne pouvant plus soutenir ses entretien s m ystiques. (Je crois que les gens de M. de M onnier v o u d raien t b ien pouvoir s’affranchir d u jo u g de sa dévotion.) M. de M azarin prescrivait la bienséance q u e doit gard er u n garçon apothicaire lorsq u ’il donne u n lav em en t; défendait aux fem m es de tra ire les vaches et de filer au ro u et, à cause de la posture et d u m o u ­ vem ent. (Cette législation-là est dans le genre de M. de Monnier.) M. de M azarin m u tila to utes les superbes statues que lu i avait laissées le card in al, parce q u ’il ne pouvait pas voir de n u d ités. (A ssurém ent voilà d u M onnier to u t p u r.) Il vendit sa charge de g ra n d -m a ître d’artillerie, p a r scrupule que l ’exercice dans la g u e rre n ’en fû t crim inel. (M. de M onnier a laissé perdre la sienne, p o u r être plus détaché des choses de ce m onde par ce sacrifice de trois à q u a tre cent m ille livres.) M. de M azarin é ta it d u zèle le plus a rd en t p o u r la conversion des au tres. Un jo u r, il alla tro u v er le roi p o u r l’in form er que l’ange G abriel lu i était a p p aru , et l’avait chargé de dire à Sa Majesté de renvoyer m adam e de La Vallière. Il m ’a aussi a p p aru , lu i répondit ce prince, et m ’a assuré que vous étiez fou. (Tu sais com bien M. de M onnier s’intéresse a u salu t de to u t le m onde.) Les rapports vont devenir plus étroits et plus su rp ren an ts encore. M. de M azarin, qu i avait to u jo u rs le diable présent à son im ag in atio n , éveillait la n u it la plus belle fem m e de l’Europe ; devin erais-tu p o u rq u o i? p o u r lu i faire p a rt de ses visions. On a llu m ait des flam beaux, on cherchait p a rto u t; m adam e de M azarin ne tro u v ait de fantôm es que celui qu i éta it auprès d ’elle dans son lit. (Tu te souviens b ien du tem ps où tu étais éveillée p o u r écouter le m o in d re b ru it que faisait u n e souris ; m ais ce tem ps n ’est pas celui que tu as passé en H ollande.) M. de M azarin, après avoir voulu m arier sa fille aînée à u n de ses écuyers q u ’il a im a it beaucoup, étan t em pêché de cette folie par to u te sa fam ille, lu t arrêté p ar u n très-singulier scrupule, q u an d le m arq u is de R ichelieu la dem anda en m ariag e ; il se ressouvint q u ’étan t je u n e il avait eu des h a b itudes d’écolier avec le d u c de R ichelieu, père d u jeu n e ho m m e, et s’im ag in a que leurs enfants se tro u v aien t p ar là dans u n degré de consanguinité qu i ne le u r p erm ettait pas de s’épouser. Il alla consulter su r ce cas de conscience les évêques de G renoble et d ’A ngers, l’abbé de la T rappe, etc. (N’y au raitil pas quelques scrupules de M. de M. à peu près é q u iv alen ts?) Sa fille n ’atten d it pas que ces doutes fussent éclaircis; le m arq u is de R ichelieu l’enleva. A ussitôt son pieux père la déshérite, elle et son p rem ier en fant. (Tu vois que ce n ’est pas d’a u jo u rd ’h u i que les dévots sont m auvais pères.) Madam e de M azarin q u itte son m ari et fu it d ’abord en Italie. Le chevalier de R o h an , son am a n t, la su iv it ju sq u ’à son p rem ier relais, lu i laissa u n de ses gentilshom m es p o u r la faire accom pagner; aussitôt M. de M azarin rend plainte, fait décréter le chevalier, et m êm e le duc de Nevers, frère de m adam e de M azarin. (le crois q u e M. de M onnier avait ce détail de sa conduite sous les yeux, lo rsq u ’il a com m encé la procédure dont nous som m es les victim es.) M. de M azarin avait été éveiller le roi à trois heu res du m atin p o u r le p rier de faire co u rir après sa fem m e. — Vous devriez p lu tô t m e d em ander, dit le roi, des ordres aux gouverneurs pour l’em pêcher de revenir en France, que p o u r l’em pêcher d ’en so rtir. (M. de M. serait bien h eureux, et nous aussi, s’il avait trouvé q u elq u ’un capable de le conseiller ainsi.) M. de Mazarin envoya to u t la long de la route q u ’avait suivie sa fem m e, pour s’inform er de ce q u ’elle y avait fait. (La com m ission de Sage est u n peu plus folle et u n peu plus indécente que celle-là.) Madame de Mazarin ayant écrit pen d an t son voyage à son am an t, sa lettre lu t interceptée ; son m ari la m o n tra au roi, et la d onna au parlem ent. A insi, disait M. de Dussy, r ié ta n t p a s cocu de chronique (parce que la lettre n ’était pas publique), au m oins le se ra -t-il de re g istre . (M. de M onnier, après avoir déposé au greffe la cu ­ lotte de l’am an t de sa fille, y a m is les lettres de celui de sa fem m e, parce que celui-ci ne perd pas si aisém ent ses culottes; aussi a-t-il la double satisfaction d ’être cocu de chronique et de reg istre, et de passer p o u r l’hom m e le plus fou et le plus vil qu i soit en France.) Au reste, ce n ’était pas la peine que M. de Mazarin recherchât avec ta n t de soin la preuve de son cocuage : sa fem m e ne l’en laissait pas m an q u er, et le chevalier de R ohan était dès la troisièm e jo u rn ée, et peut-être dès la prem ière, rem placé par Courbeville, son gentilhom m e. (Q uant à M. de M., il n ’avait q u ’à laisser faire ses confidents et ses prêtres, et son insensée fam ille : tous ces énergum ônes-là ussent bien fondé sa rép u tatio n et ses titres, sans que les juges s’en m êlassent.) M adame de Mazarin e u t assez de bonh e u r pour que sa fam ille et le crédit de ses parents assoupissent cette affaire. (Les tiens ont éb ru ité et envenim é la notre.) Celle de m adam e de M azarin se term in a plusieurs années après en u n e dem ande en perte de dot et de droits m atrim oniaux. (Je suis persuadé que M. de M onnier répondra, com m e M. de M azarin, aux propositions d ’accom m odem ent qu ’on p o u rra lu i faire, q u 'il se f e r a it scru p u le d ’e n tre r dans la m o in d re négociation n i d ’écouter aucune proposition, quelle q u e lle f û t ; qu’i l le p o u rsu it et te p o u rsu iv ra en j u s ­ tic e : car en to u t tem ps et en to u t pays, les m échants, les dévots et les fous se sont ressem blés. Comme tu serais p eut-être em barrasée de deviner pourquoi M. de Mazarin défendait aux fem m es de traire les vaches et de filer au ro u et, je te dirai que c'est à cause d ’u n exercice des doigts et d ’u n m ouvem ent de pied, qu i p euvent d o n n er des idées m alhonnêtes. Il dem ande, dans ses règlem ents p o u r ses terres, u n e grande p u reté aux bergères qu i conduisent les m outons, plus grande encore aux bergers qu i g ard en t les chèvres. 11 ordonne à tous ceux qu i g ard en t les tau reau x , ou leu r am ènent des vaches, de déto u rn er les yeux de l’accouplem ent. T out cela n ’est pas plus fou que b ien des anecdotes que tu m ’as racontées. J’ai cru que ce parallèle en tre M. de Mazarin et M. de M onnier t’am u serait u n m o m en t; et je suis si peu dans la situation et dans la possibilité de dire des choses gaies, que je n ’en ai pas m an q u é l’occasion. Au reste, cependant, q u an d je réfléchis su r ce qui nous donne le désir de chercher de tels rapports, le souris que l’anecdote arrache est b ientôt enseveli dans u n e m orne et som bre douleu r. A quel cadavre on t ’avait u n ie! et que ne te faut-il pas souffrir pour en être séparée ! 0 m on am ie ! le b o n h eu r de notre vie se réd u ira-t-il donc à u n e année ? Nous fau d ra-t-il p érir, parce que nous avons été fortunes p endant n e u f m ois? Quel h orrible sort ! et com m e chaque jo u r l’aggrave par sa du rée !...... 0 mort, ! accours vite à notre aide, si nous som m es m alh eu reu x sans reto u r. 0 am o u r! si tu veux nous ré u n ir, hâte-toi ; chaque in stan t nous d é tru it, et nos larm es usent u n e vie qu i devrait t’être consacrée. Mais, m on am ie, P. ne v ien d ra donc point? Voici u n n o u ­ veau m ois qu i s’écoule ; to u t à l’h eu re nous som m es à sa m oitié. Ta grossesse avance; je ne sais rien de toi, de ta santé, de tes affaires... A h! je suis très-m alh eu reu x ! F. que je n ’ai point revu n ’a sû rem en t p oint été à P a ris; je crains de le dem ander : on conçoit si aisém ent des soupçons, et iis seraient si dangereux! 0 am ie! aie donc pitié de m oi; envoie-m oi P. : q u ’il n ’attende pas d ’avoir u n prétexte pour d em ander à m e voir. On m e Ta prom is p o u r consolation, et non p o u r affaires. S’il attend que m es effets soient revenus de Hollande, hélas! en voilà p o u r m ille ans. Je n ’y tien d rai pas, je t ’assu re; je patiente encore, m ais je m e tiens à q u atre. Voici le q u arante-deuxièm e jo u r que je n ’ai rien de toi ; m u ltiplie les m in u tes par les q u a ran te-d e u x , et tu au ras le nom ­ bre de m es supplices. L’a u tre lois j ’en ai été cin q u an te-u n , m ais aussi j'étais a u désespoir : hélas ! je m ’abonnerais presque à présen t à n ’être pas davantage. A dieu, m a to u te bonne e t ten d re am ie, m on épouse, m on adoration si chère ! Je suis bien triste , je t’a ssu re; il m e fau t bien des pages p o u r m e consoler, et su rto u t b ien de la tendresse, la certitu d e que tu te portes b ien et que tu m ’aim eras toujours. D onne-m oi des nouvelles d u p etit. Hélas! nous n ’arrangeons rien p o u r lu i; et je ne puis pas être u n m o m en t sans m ille inquiétudes diverses. Je t’em brasse m ille fois. S 42 septembre 4777. Que le brave G ivri, que le ten d re d ’H um ières, qu i se firent tu e r de désespoir d’u n e infidélité, m e sem blent h eu reu x ! Dès q u ’ils aim aien t b ien, ils avaient la vie en h o rre u r après u n e perfidie. Mais m oi, j ’expire de d o u leu r, et je suis adoré de la plus aim able des fem m es! La vie m e serait si précieuse, si j ’étais lib re ! je l’ai en h o rreu r à 27 ans. Avec u n nom , une fortu n e considérable, quelques talen ts, et, ce q u i devrait effacer tous ces avantages com m e l’astre d u jo u r éclipse u n e faible lam pe, u n e m aîtresse Charm ante, je suis le p lu s info rtu n é des hom m es. Il n ’est point d ’inqu iétu d es que je n ’éprouve, de m alh eu rs dont je ne sois assailli ; m on am ie les partage tous. D’im pitoyables ty ran s, déchaînés contre n o u s, nous re n d en t m alh eu reu x p en d an t le u r vie, et s’assu ren t ch rétien ­ n em en t la certitude que nous serons m isérables après le u r m ort. Nous nous débattons dans u n abîm e sans fond : la cruelle consolation de savoir les détails de notre in fo rtu n e nous est refusée. De tous les supplices le p lu s cruel, et le seul intolérable ta n t que l’objet aim é respire, l’in certitu d e est notre partage. Les espérances prochaines nous sont in te rd ite s; les plus éloignées nous échappent; en u n m ot, vivre serait le plus terrib le des m au x p o u r nous, puisque n otre existence est u n tissu de ta n t de peines, si l’am o u r n ’était pas le p ro d u it de notre vie ; et cet am o u r, quelles que soient ses angoisses, est le plus doux des b ien s; car être indifférent, c’est tro u v er le n éan t sans m o u rir, et la vie en elle-m êm e est bien haïssable. A im ons donc, ô m on am ie ! q u ’aim er b ien soit n otre m érite et n o tre récom pense : que to u t le reste soit subordonné à ce sen tim en t consolateur et v a in q u eu r de to u t. E h ! quelle différence y a u ra it-il en tre m on affreuse solitude et m on tom b eau , si je n ’aim ais pas ! c’est que je souffre, et que dans le cercueil je ne sen tirai rien . L a m o rt ne serait-elle donc p a ; m ille rois préférable à m a situ atio n ? Quel a u tre attach em en t ai-je au m onde, que celui de m on a m o u r? Je n ’ai n i am is, n i parents : ceux-là m ’on t trah i ; ceux-ci, ou m e sont odieux, ou m e sont indifférents. Le lien le plus n a tu re l, l’in clin atio n la plus douce q u i se form e au sein des fam illes, n ’existe plus p o u r m oi. La conform ité d ’éducation que l’on reçoit, et la ressem blance des sentim ents q u ’elle p ro d u it o rd in airem en t, la com m unication des intérêts, des secrets, des affaires, y contrib u e n t plus que la n a tu re . Les nom s do frère et de sœ ur ne seraient que des m ots sans les relations civiles, et les liens du sang sont très-chim ériques. Mais si, loin de concourir à cette liaison, on ten d à la d é tru ire ; si l’on ne trouve p arm i les siens que haine ou froideur, insouciance ou tyran n ie ; de bonne foi, le hasard q u i, de la conjonction de m a m ère et d ’u n hom m e quelconque, fit n aître u n in d iv id u , m ’im poset-il beaucoup de devoirs ? et dois-je u n e aveugle tendresse à m on père, parce que, dans u n m om ent de désir, il lança dans le sein de sa fem m e le germ e dont je suis né, q u o iq u ’il ait été depuis m on plus cruel ennem i ? Q uand on ne se laisse pas abuser par de grands m ots, et q u ’on ne reçoit pas, su r parole, des m axim es gigantesques ou des rêveries spéculatives, on rab at à sa ju ste v aleu r toute cette m orale dont on étourdit notre jeunesse. Ceux qu i nous la prêchent, ont v raim en t u n grand in térêt à nous la persuader. Ils nous p arlen t sans cesse de nos devoirs, m ais jam ais de nos d ro its : aussi ne peuvent-ils pas tro m p er longtem ps u n être qui réfléchit ; et les patelins qu i se m o n tre n t si crédules, ne m e persuadent guère que de leu r hypocrisie. Le gran d lien de l’h u m an ité, c’est la bienveillance, ce sont les bienfaits, c’est l’am o u r. Je dois to u t à m a Sophie, parce q u ’elle a to u t sacrifié p o u r m oi : je la chéris, parce q u ’elle a fait m on b o n h eu r, et q u ’elle y est nécessaire. Mais je n ’aim e, ni ne dois, ni ne puis aim er ceux qu i m ’ont fait du m al, et du plus cru el, ou qu i s’engourdissent dans le u r indolence, lo rsq u ’ils p o u rraien t m e servir. Je dem ande si u n hasard, qui est dans le cours des choses possibles, faisait que, par la découverte de quelques circonstances ju s q u ’ici ignorées, je m e trouvasse être le fils de m o n sieu r et de m adam e de R ., et q u ’il m e fû t dém ontré que je suis u n des fruits de leurs chastes ard eu rs, le u r en devrais-je beaucoup plus d’attache­ m en t p o u r cela? Me serait-il possible d’échanger le ju ste ressentim ent que j ’ai de leu rs procédés, p o u r la tendresse et le dévouem ent filial? Si l’on ne convient pas que non, je dem ande encore ce q u ’est u n e obligation qu i descend d’u n nom et su it ses variations ? si, dans le nom de Ruffei où il y a six lettres, dont q u atre se tro u v en t dans le m ien , on en ôte deux pour y su b stitu er q u atre de celles qu i com posent le nom de M irabeau, je m e trouve to u t devoir, m on obéissance, m on sang, m a vie, à ces m êm es gens q u i, dans la position actuelle des signes élém entaires de nos dénom inations, ne m ériten t q ue m a h ain e et m on m épris ? En vérité, voilà u n code b iza rre: cro is-tu de bonne foi que des êtres raisonnables p uissent l’adopter ? et ne fau t-il pas conclure de son a b su rdité, que ce sont les bienfaits des paren ts qu i seuls nous im posent le devoir de la tendresse et de la reconnaissance ! 0 m on am ie ! je ne dois q u ’à to i; je m e le dis chaque jo u r : aussi toute m a vie te sera-t-elle consacrée. Si je ne puis m e ré u n ir à toi, au m oins tous m es vœ ux, tous m es sentim ents, toutes m es pensées seront dirigés vers toi ; et, q u an d la m ort vien d ra ferm er m es yeux p o u r jam ais, m on u n iq u e désir sera de les attach er su r toi. Ma passion, longtem ps n o u rrie do difficultés, a été à l’épreuve de la jouissance. Je n e m e suis point refroidi au sein d u b o n h e u r : je n e ch angerai pas au m ilieu de l’adversité. Je n ’ai jam a is été aveuglé su r to i; je t ’ai vue telle que tu é ta is; e t, à m esure que ton cœ u r s’est m ieux développé, je t’ai aim ée davantage. Ma jalo u sie, allum ée par les plus légères apparences, n ’a jam ais eu d’a u tre principe que l’am o u r. Elle p o u rrait peut-être m ’em porter aux extrém ités les plus violentes, m ais elle rev ien d ra to u jo u rs aux éclaircissem ents, et ne p eu t jam ais servir q u ’à au g m en ter le sentim ent qu i l’a fait n a ître. Ton am i est incapable de cette jalousie som bre, m éprisable et odieuse, produite et n o u rrie 7. seu lem en t par l’orgueil : en u n m ot, m a tendresse n ’est pas fondée su r u n caprice de l’am o u r. Quel a u tre obiet p o u rrait jam a is séduire m on im ag ination et t’enlever m on c œ u r? J’ai trouvé en toi to u t ce que j ’ai jam ais désiré, to u t ce que j ’ai jam a is cherché dans u n e fem m e. J’avais renoncé à l’espoir de voir s’accom plir le rêve de m on im ag in atio n ; tu l’as réalisé. Que m e reste-t-il à désirer, que de jo u ir de m on b o n h e u r? Mais, hélas ! com m e il s’éloigne à m a vue ! 13 septem bre, sam edi. J’ai vu Fontelliau au jo u rd ’h u i. Mon porte-cleis nous a laissés deux m in u tes p o u r aller chercher de l’eau . Il m ’a d it : « Jif n ’ai pas p u aller à P a ris; j ’ai ici une m alade à laquelle s’intéresse fort le duc d ’O rléans, et que je ne puis pas q u itter. (C ’est m adem oiselle D esaleu, la tan te de cette m adam e de Montesson qu i a eu l’esprit de se faire épouser p ar ce prince. (Mais, m o rt ou vif, j ’a u ra i P ., je vous le prom ets. Votre porte-clefs a v u l’au tre jo u r que vous m ’aviez donné u n billet. Je le lu i ai nié ; m ais il en a ri et ne m ’en a pas cru . Prenez-y g arde, car ce serait, p o u r m oi et p o u r vous, un crim e irrém issible. » Il a fui com m e l’éclair, parce q u ’on atten d ait M. d e R . qu i, cependant, n ’est point venu. A insi m ’en voilà encore à l’in ce rtitu d e, aux lu eu rs d’espéran ce, aux craintes d échirantes. Âb ! j’en suis b ien las, et jam a is je ne fus si raible et si découragé. Ma santé redevient fo rt m auvaise depuis quelques jo u rs. J ’ai de nouveau perdu le som m eil, q u ’à dire vrai je n ’ai jam ais bien retrouvé. Je souffre de la p o itrin e, et j ’ai su rto u t des m aux de tète intolérables. Mon œ il recom m ence à s’en fler; en u n m o t, to u t concourt à m e co n trarier; m ais, en vérité, le déran g em en t de m a santé est u n e iaible diversion à m es véritables m aux. Hélas ! si je m ’assurais de ta correspondance, de tes nouvelles, de ton am o u r, je ne m ’in q u iéterais gu ère de to u t le reste. Si je ne le p u is, que fais-je au m o n d e? Je suis condam né à la m o rt par la n a tu re . A ucune puissance de la terre ne p eu t a n n u le r cet a rrêt, pas m êm e en suspendre quelques in stan ts l’exécution. Elle ne sera jam a is assez prom pte à m on gré, s’il m e fau t être longtem ps encore dans l’état de perplexité où je suis. Je puis m e dérober à la ty ran n ie, à la d o u leu r, term in er d’affreux re g re ts; je n ’ai plus q u ’u n asile, q u e le despotism e q u i m e foudroie ne p eu t attein d re, et dont il ne p o u rra m ’a rracher. P o u rq u o i ne m ’y réfu g ierais-je pas? Je veux croire que ton a m o u r ne change jam ais, que tu m e restes fidèle alors que to u t m ’abandonne : n ’est-ce pas u n to u rm e n t de plus, dès que tu ne peux m e le d ire? Ma chaîne est-elle allégée, parce que tu en traîn es u n e aussi pesante? A ucunes considérations ne p o u rraie n t jam a is m ’engager à m e séparer de ce sen tim en t délicieux, si j ’en pouvais recevoir les assurances. Mais, hélas ! vivre m êm e aim é de Sophie, m ais sans conserv er au cu n e relation avec elle, sans avoir la m o in d re certitude de son existence, c’est u n supplice au-d essu s de m es forces, et j ’y succom berai, si tu ne m e viens pas à l’aide. Agité par m ille idées contraires, tan tô t j'éco u te en silence cette voix qui m e p arle, q u i m ’appelle, q u i m e crie : E lle est p erdue pour to i; vo ilà ta d ernière d em eu re; tu ne la re v erra s p lu s ; et je suis prêt à m e frapper. T antôt l’am o u r, p a r u n e illusion délicieuse, m ais m ensongère, m e d istrait, m ’a tte n d rit, m e console, m e persuade d’espérer. Je cède à ces douces in sp irations, m ais p o u r peu d’in stan ts ; et, passant to u r à to u r du découragem ent à la confiance, et de l’espoir à la crain te, je suis v ra im en t le plus m alh eu reu x et le p lu s to u rm en té des hom m es. II 1-5 septembre 1777. J’ai été en tendre tristem en t la m esse a u jo u rd ’h u i, dans l ’espérance que je v errais M. de R ... à la sortie. Il y était, en effet ; m ais il n ’a parlé à personne, m ’a-t-o n d it : il s’est in ­ form é de m a santé, ce qu i m e touche peu ; m ais com m e elle t’intéresse, je te dirai que je n ’ai pas d o rm i, et que je suis to u jo u rs fort m al à m on aise. L’ab attem en t de m on âm e ajoute encore à m es m aux, et m es réflexions ne servent plus q u ’â m e to u rm e n ter. Hélas ! disais-je ce m atin , p endant cette sotte cérém onie dont j ’entendais b o u rd o n n er les form ules, si j ’étais hom m e à m e p ersuader les rêves des dévots, je convaincrais Sophie p o u r que nous nous hâtassions bien vite de m o u rir. Notre séparation finirait alors. Nous nous rejoindrions l’un l’a u tre dans des lieux où nos cœ urs seraient réu n is p o u r to u ­ jo u rs ; et où la m o rt, les persécutions, l’absence, l’in fo rtu n e, ne tro u b le raie n t plus notre éternelle félicité. Car, enfin, nous au rio n s sû rem en t le m êm e so rt; dam nés ou sauvés, nous serions ensem ble : et quel est l’enfer où je ne serais pas heu^ reux avec m a b ien -aim ée? Mais, m a chère am ie, nous no som m es point assez h eu reu x p o u r nous repaître de telles illu ­ sions; a u m om ent o ù nous finirons, to u t notre être finira avec nous; et nous avons sû rem en t besoin de cette opinion pour supporter la v ie; car la crainte de p erdre notre a m o u r est le seul sen tim en t qu i puisse lu i d o nner q uelque prix. 0 m n épouse! que nous paraîtrio n s insensés à tous ceux qui 1.0 savent point aim er, s’ils lisaient nos lettres, qui contiennent ta n t d ’assurances d’u n dévouem ent éternel ! com m e toutes ces fem m es pétries de petitesse, de déraison, de perfidies, et de to u t ce q u ’engendre cet in térêt de rivalité qui est le u r prem ière et peut-être le u r u n iq u e passion, te p ren d raien t en pitié! P o u r celles qu i ont a u ta n t de désirs q u ’elles voient d ’hom m es, e t a u ta n t d ’am ants q u ’elles ont de désirs, elles d iraien t seulem en t, com m e M. RufTei, que tu es folle et q u ’il te fau t des bains. E t ces hom m es frivoles et vains, violents et m en teu rs, insolents et volages, tou jo u rs gouvernés par l’am ou r-p ro p re et, par conséquent, to u jo u rs portés vers l’in g ratitu d e, parce qu ’ils croient m ériter fort au -d elà de ce q u ’on fait p o u r eux, ou parce q u ’ils pensent q u ’il y va de le u r gloire d ’être inconstan ts et de se signaler sans cesse par des infidélités; que crois-tu q u ’ils disent de m o i? P o u r ceux q u i, sem blables à MM. de R ... n ’ont que le g oût des plaisirs les plus grossiers et les plus abjects, et ne seront jam ais susceptibles d’un am o u r ten d re et délicat, parce q u ’ils n ’on t ni cœ ur n i esprit, ils au ro n t la bonté de m e reiuser ju sq u ’à ces sentim ents dont ils n ’adm etten t pas la possibilité, parce q u ’ils en sont in capables ; et, du plus gran d sang-froid du m onde, ils d iro n t que je m e suis perdu pour le plaisir de faire u n éclat ; que t m am o u r n ’est que su rprise des sens, faiblesse de cœ ur et opiniâtreté d 'e sp rit; que je t’ai co rro m p u e; q u e, dans u n m om ent dangereux, tu m ’as fait le sacrifice de ta personne, et que je t’ai persuadé que tu m e les devais tous après celu i-là; q ue, dans la suite de ton aveuglem ent, tu t ’es laissé e n tra îner aisém ent à com m ettre les actions les plus folles; que tu ne dois point être considérée com m e ayant disposé de toim êm e ; que l’ascendant de m on esprit et l’im pulsion de tes gens ont to u t fa it; en u n m ot, ils le feront l’h o n n e u r de te ju stifier en s’efforçant de prouver que je suis u n scélérat, fier ( p eut-être m êm e diront-ils insolent ), intéressé, sans honn e u r, sans discrétion, sans générosité ; m ais que ces vices sont balancés par u n esprit in sin u an t, u n e conduite adroite, des m anières agréables, u n e finesse souple et déliée. Je prends u n vrai plaisir à coudre toutes ces atroces a b su rdités, parce q u ’il m e sem ble que je les entends p arler et que je veux te laisser u n m odèle de leurs beaux propos, afin que tu voies si je ne les ai pas b ien copiés. E h b ien , m on am ie, c’est d’après ces gens-là que je serai ju g é , et l’on d ira : que cet hom m e est dangereux ! que cet hom m e est m échant ! quel dom m age que ta n t d’esprit soit si in d ig n em en t em ployé ! Juste ciel ! q u an d serai-je donc assez bête p o u r q u ’on veuille bien m e croire honnête? ou b ien , q u an d cessera-t-on d’être assez sot p o u r m e ju g e r su r les propos de mes pires en n em is; pour croire q u ’u n hom m e à q u i on accorde des com binaisons et des vues, a it fait de si grands écarts sans a u tre m otif que celui de perdre u n e fem m e p o u r laquelle il s’est perd u ? Je voulais faire u n éclat... Mais, m échante vipère, à quoi m èn erait-il cet éclat? Avais-je besoin d ’em m en er u n e fem m e en pays étran g er p o u r m e faire la rép u tatio n d ’avoir u n e fem m e ? Ne sait-o n pas que les laquais en tro u v en t plus q u ’ils n ’en v eu ­ len t? Si ce n ’était q u ’u n e fem m e q u e je désirais, en m a n ­ quais-je? Si ce n ’eû t pas été u n e am ie respectable, adorable, dont je voulais faire le b o n h eu r et recevoir le m ien , que je voulais sauver des persécutions et des persécuteurs que je lui avais attirés, m on so rt était-il si désespéré, et m on existence si m éprisable, que je n ’eusse rien à p e rd re ? m ’ap p ropriais-je des trésors avec lesquels je pusse m en er u n e vie d ’épicurien dans le pays étra n g er? Celle q u e j ’y ai m enée était-elle bien désirable, si l’a m o u r ne l’e û t pas em bellie ? Prêtez des m otifs vils, iau x , intéressés, à ces hom m es odieux q u i, p o u r iu ir u n e m auvaise affaire, ou l’indigence, ou l’e n n u i, e rre n t dans le m onde au gré de leu rs caprices et des hasards, et em m ènen t avec eux des infortunées q u i, p o u r prix de le u r créd u ­ lité, sont lâchem ent abandonnées p ar le m onstre qu i les a séduites et dépouillées. Mais m oi, q u ’ai-je fait p o u r m otiver vos atroces calom nies? n ’ai-je pas partagé ju sq u ’a u b o u t le sort de m a m aîtresse ? Je n ’ai fait q u e m on devoir, sans doute, et à Dieu ne plaise que je sois assez m éprisable p o u r désirer d’en être loué ; m ais du m oins, en faisan t son devoir, on a le dro it de n ’être pas in ju rié : il y a ta n t de gens qu i ne le font pas ! Si cependant vous voulez ab so lu m en t m e déch irer, dites des choses q u i aien t quelque vraisem blance, q u elque bon sens ; et ne criez pas que, p o u r le plaisir de faire u n éclat, je m e suis exposé à m e voir obligé de gag n er m a vie, et à m e faire enferm er peut-être p o u r le reste de m es jo u rs. T u verras aussi que c’est pour iaire u n e sin g u larité que je m e suis laissé p ren d re, et que je suis ven u à V incennes sans chercher à m ’évader. Je voudrais b ien q u ’on m e d ît aussi en quoi je suis si délié et si fin, m oi que to u t le m onde a trom pé com m e u n en fant, m oi dont l'esp rit si vanté n ’a jam a is pu réu ssir à m e préserver des pièges des p lu s sots, des plus grossiers an im au x que la n a tu re a it iab riq u és. A h ! bon Dieu ! s’il ne fau t que se tro u v er bête ju sq u ’à en faire p itié, p o u r posséder l’h u m ilité ch rétienne, je serai sauvé, q u o iq u e am o u reu x ; cela est im m an q u ab le. Q uant à m a fierté, elle est si considérab le que tu m ’as vu encourager des m an an ts à m e m an q u er p a r m on excessive affabilité. Au reste, avant que de reprocher à u n hom m e q u ’il est .fier, je voudrais q u ’on m e définît la fierté. Il est des circonstances où u n hom m e d’h o n n e u r est incapable de n ’en pas avoir. On confond la fierté et l’o rg u eil; c’est l’e rre u r des esprits très-co u rts et des âm es basses. La p ierre de touche de l’o rg u eilleu x , c’est l’a d v ersité; il est vil alors, tan d is que l’hom m e fier se redresse. P o u r ce qui est de m on h o n n e u r, je ne réponds pas à ces choses-là. Un coquin parle to u jo u rs de sa p robité, u n poltron de sa valeu r, et u n secrétaire du roi de sa noblesse. La fausse m odestie qu i fait que nous nous défendons des bonnes qualités q u ’on nous a ttrib u e, est u n ridicule d’u n a u tre g enre, presque aussi général et plus sin g u lier. M onsieur, vous avez si bon cœ ur ! — Ah ! point du to u t, M onsieur. — Vous l’avez donc m auvais, d irais-je volontiers ? Il est de ces v ertus nécessaires qu i co n stituent l'h o n n eu r, dont on ne doit pas plus se v an ter que se défendre. D irai-je que j ’ai u n bon cœ ur ? Non ; parce que m a conduite doit le prouver sans que je le dise. Le n ierai-je ? je m ’avouerai donc u n m onstre. Mais, par la m êm e raison, que répondrai-je à u n hom m e qu i dit, loin de m oi, et sans que je le puisse jo in d re, que je n ’ai pas d’h o n ­ n e u r? R ien, absolum ent rien . C’est q u an d les R. en sont à m on indiscrétion, q u ’ils trio m p h en t. J’avoue que je suis trèsin discret dans les lettres que je t’écris ; et q ue, lorsqu’ils les font arrê ter et les tiennes aussi, nos indiscrétions deviennent très-publiques, p u isq u ’ils les m o n tren t ju s q u ’à u n officier de police q u ’ils n ’ont jam ais v u . J'avoue encore que notre fuite n ’est pas fort discrète, su rto u t q u an d il s’en su it u n e procédure. Si je voulais chicaner, je d em anderais lesquels, des am ants q u i écrivent, ou de ceux qu i a rrê ten t et div u lg en t leurs lettres; des am ants qu i s’e m n ien t, ou de ceux qu i constatent p ar u n e inform ation crim inelle le u r lu ite , sont les plus in ­ discrets. Mais je ne veux pas d isputer p o u r si peu, et je passe condam nation de to u t m on cœ ur. Il n en est pas to u t à fait de m êm e de m on h u m e u r intéressée. Je suis forcé d’avouer en conscience que je suis dans la m isère, et que je n ’y serais pas si j ’avais été u n peu plus rangé : m ais je ne puis conserver ce ton d’iro n ie... Moi intéressé ! m oi, qu i, toute m a vie, m e suis sacrifié pour les au tres, qu i sans cesse fus leu r du p e! Et ce sont ces êtres dont la cupidité, d ont la vile cupidité est la prem ière passion, qu i osent m ’en accuser ! Les odieux calom niateurs vous repousseraient avec in d ig n atio n , si vous aviez l’audace de leu r offrir u n louis q u ’on ne donne q u ’à u n dom estique ; m ais ils s’a tten d riro n t devant des rouleaux de cette m êm e m onnaie ; ils feront des bassesses, des infam ies p o u r l’obtenir. La pile en a u g m en tan t, d im in u e, efface l’in ­ sulte. C’est cette observation si h u m ilian te , m ais si vraie, qu i m ’a ren d u prodigue. J’ai su trop tard que cette boue ja u n e que je m éprisais si souverainem ent, est le m obile de toutes les jouissances, et que la pauvreté expose à toutes sortes d ’hu m iliatio n s, de contrariétés et de m alh eu rs réels. Q uand je l’ai su, m on pli était pris : et lors m êm e que je m e suis su rveillé avec le plus d ’atten tio n , je m e suis souvent su rp ris à u n e négligence en fait d 'in térêts, im p ard o n n ab le après les épreuves où j ’ai passé, et su rto u t q u an d je ne souffrais pas seul de m on indigence. Mais je m 'échauffe dans m on h arn ais assez in u tilem e n t; car tu n a s pas besoin que je réfu te les sottises de ton honorée fam ille ; et u n ange du ciel vien d rait p o u r les convertir su r m on com pte, q u ’assurém ent il ne sera it ni écouté ni cru A dieu, m on am ie bien chère. J’ai to u ­ jo u rs gran d m al aux yeux, et le vent du nord m e serre la poitrine ; m ais m on cœ ur, quoique m alade et très-m alade, ne perd rien de sa v ig u eu r et de son énergie. do septem bre, lu n d i. T ant q u ’il p laira au vent de souffler au n ord, et à P. de ne pas v en ir, assurém ent je ne d orm irai pas; et to u te m a m achine sera très-d éran g ée. Mes lettres, p ar u n a u tre coup nécessaire, s’en ressen tiro n t : elles affligero n t m a Sophie, en lui retraçant ce q u ’a souffert son Gabriel. Ah ! m on am ie, crois, je t’en supplie, que je fais tous m es efforts p o u r t’e n treten ir le m oins que je puis de m es m a u x ; m ais je retom be sans cesse, avec quelque soin que je m e roidisse. Hélas ! com m ent veu x -tu que cela soit a u tre m e n t ? Toute m on existence n ’est-elle pas d o u leu r et m al-être ? De quoi t ’en tretien d rais-je, si ce n ’est de m on am o u r, et puis-je en p arler sans m e plaindre ? T u m e trouverais bien froid et bien sot, si je voulais, p o u r m ’en d istraire et v arier u n peu cette correspondance si triste, faire le philosophe ou le belesprit. E t com m ent en au rais-je la lorce ? je ne puis pas com ­ b in er deux idées, pas m êm e saisir celles d’a u tru i ; et, après avoir lu to u te la jo u rn ée , je ne sais pas u n seul m ot de ce que j ’ai lu . III <9 septembre '.777. Il a croulé, m a tendre am ie, le frêle édifice de m on bonh e u r. Je n ’ai pas m êm e v u M. de R ., qu i n ’a p oint resté au jo u rd ’h u i à V incennes ; ainsi j ’ai passé v in g t-q u atre heures dans la perplexité, la crainte et le désir, et je n ’en suis a u ­ jo u rd ’h u i q u ’u n peu plus m alh eu reu x . Que je devrais être déshabitué d ’espérer q uelque chose ! Après ta n t et ta n t de tra ­ verses, défaussés espérances peuvent-elles m ’abu ser en core? Je pleure am èrem en t, com m e si j ’avais eu lieu de penser que la source de m es larm es fû t tarie ; elles couleront, sans doute, ju s q u ’a u m om ent qu i finira tous m es m au x ... Mais quelle c ru au té que de se faire annoncer à l’avance, et de ne point p araître ! Ne devrait-il pas penser que la m o in d re chose me fait révolution ? Hélas ! m on am ie, il est certaines professions q u i sèchent le cœ u r; ou du m oins est-il vrai de dire que l’h a ­ bitude fam iliarise ceux qu i les exercent avec u n e irfsouciance, u n e d u reté qu i devient le u r seconde n a tu re . Et puis, le m oyen de penser aux m alh eu reu x , q u an d on ne l’est pas ! L eu r souvenir est im p o rtu n à ceux q u i, quoique susceptibles d’u n e sorte de pitié m achinale, s’aim en t trop p o u r risq u er de tro u b ler le u r b ien -être, en réfléchissant su r cette ém otion. Mais du m oins, q u an d les infortunés dépendent de nous, on leu r devrait quelques m énagem ents. 0 Sophie ! que de choses j ’ai perdues, q u an d l’illusion qu i m ’e n to u ra it s’est d étru ite ! Dieux ! que tes lettres m ’étaient nécessaires ! que je suis in ­ q u iet ! que je souffre ! T an t ,d’événem ents on t pu su rv en ir ! Qu’on t fait les R. ? q u ’ont-ils écrit, arran g é, projeté ? où es-tu ? que fa is-tu ? Peux-tu te sup p o rter au m ilieu de ces fem m es? co n tin u e-t-o n à avoir des égards p o u r to i? T u m ’as laissé ta n t de sujets d ’in q u iétu d e, en m e dépeignant ton séjo u r ! Je frém is si souvent en pensant à l’odieuse com pagnie qu i t ’y obsède ! Hélas ! ton Gabriel n ’en a pas d ’a u tre que celle des idées lu g u b res, désespérantes, q u i le d éch iren t n u it et jo u r. E t ta grossesse... ta grossesse, qu i avance chaque jo u r, q u i avoisine son term e, et dont je ne sais rien ! Dans q uel an tre tu vas supporter les m aux de l'en fan tem en t ! Quelle cruelle p réparation que nos chagrins et nos m alh eu rs !... Ah ! Sophie, tu n ’au ras au cu n de ces tendres adoucissem ents qu i peuvent soulager dans de si douloureux m om ents. Ton Gabriel, qu i te les eû t prodigués, est loin de toi. C’est p o u r lu i que tu souffriras ; m ais aussi c’est lu i q u i a pro d u it ces affreuses circonstances q u i aggraveront tes to u rm en ts... 0 am ie si chère ! savoir que son am an te souffre, être dans l’im puissance de la soulager, ou d u m oins de la consoler, s’im p u te r son m alh eu r, c’est la situation la plus affreuse q u ’il soit possible à l’im agination h u m ain e de concevoir... et c'est celle où gém it ton G abriel... Hélas ! tu n ’entends pas m êm e m es soupirs, m es sanglots, m es c ris... Ah ! du m oins, tu te les figures. Deux tendres am ants, forcés do se q u itte r, convinrent de s’en tre te n ir à la plus g rande distance, en reg ard an t la lu n e à u n e certaine h eu re : tous deux se n o u rrissaien t de la pensée que chacun d ’eux, a u m om ent m ôm e, considérait le m êm e objet. Hélas ! je n ’ai pas ce m oyen de d onner le change à m a d o u le u r; jam a is je ne l’aperçois; cet astre des am an ts : m ais tu peux bien dire et croire q u ’à tous les m om ents du jo u r et de la n u it, ton époux est occupé de to i; tu n ’as pas besoin d ’en d éterm in er a u cu n . O m a Sophie! réfléchis s u r l’h o rreu r de m on sort, et tu ne trouveras pas que m on affliction soit au -dessus de m es m aux. Mais non ne t’en occupe pas, s’il est possible. Il est des m om ents où je suis presque capable de so u h aiter que tu m e sacrifies. Ah! si je pouvais croire que ta félicité est attachée à l’in stan t où tu m ’o ublieras, je m ’im m olerais to u t à l’heu re à ta tra n q u illité ; m ais je sais bien q u 'il n ’est plus de b o n h e u r p o u r Sophie sans son époux. Chère am ie ! son b ien suprêm e, ou le d ern ier degré de son in lo rtu n e , sa vie ou sa m ort dépendent e n tièrem en t de la conduite que tu tiendras à son égard ; m ais il no dem ande que ce que d ictera ton cœ ur. Oh! ou i, nous retrouverons u n asile, dussions-nous h ab iter le fond des déserts, gard er des tro u p eau x dans des m o n tagnes ignorées, co u rir au b o u t du m onde, p arto u t enfin où l’on p eut jo u ir de la lib erté de l’am o u r. O m on am ie ! nous avons m oins d ’années q u ’eux, et a u ta n t de persévérance dans notre am o u r et nos désirs, q u ’ils en peuvent avoir dans leu r haine et leu r ty ran n ie. S’ils ne m ’ont point enseveli pour to u jo u rs, si m on corps trop affaibli p eu t résister à ce cruel esclavage, le b o n h eu r n ’est pas perdu pour nous sans reto u r, et je le vois au b o u t de la carrière que je parcours en ce m om e n t; m ais, hélas! q u ’elle est lo n g u e! A u reste, je ne serais pas le p rem ier de m a race qui serait péri ici. Le m aréchal d’O rnano, dont m on q u atrisaïeu l avait épousé la fille, y est m o rt. J’avais c ru , ju sq u ’à p résent, que c’était à la B astille; m ais j ’ai lu hier, dans l’histoire de Louis XIII, que c’était ici. Un certain d ’IIélicourt était lie u ten a n t de roi : il le traitait avec la plus grande d u reté. Dans le com m encem ent, le m aréchal était n o u rri par la bouche du ro i; on ordonna ensuite q ue les gens de M. d’H élicourt le serviraient et lu i feraient à m anger. Lorsque le m aréchal s’en aperçut, il refusa de to u ­ cher aux m ets apprêtés par eux, craig n an t d’être em poisonné. D’H élicourt lu i dit : Quoi ! vous craignez que je vous em poisonne? quelle idée! Allez, allez, n ’ayez point p eu r, je n ’en prendrais pas la peine ; car, si le roi m ’ordonne de vous poig n ard er de m a propre m ain , je suis p rêt. Le pauvre m aréchal en ten d an t, quelques m ois après, le canon et tous les signaux d ’u n e réjouissance p u b liq u e, dem anda au farouche com m and an t ce que c’était. L’a u tre lu i d it: C’est le duc d ’Orléans qu i épouse m adem oiselle de M ontpensier. (Tu observeras que le m aréchal d’O rnano avait été g o u verneur du duc d ’Orléans, frère d u roi, et s’était to u jo u rs opposé à ce m ariage, ce qu i était, en p artie, cause de sa détention.) Dieu soit loué ! dit-il, vous ne m ’aurez pas longtem ps en votre puissance. P ourquoi cela, d it d’H élicourt? C’est, répondit d ’O rnano, que M onsieur a u ra o b ten u , avant que de consentir à ce m ariage, la p romesse de m a liberté. D ésabusez-vous, rep rit le satellite du ty ran , il se m arie sans condition, et on ne pense à vous que pour faire votre procès. D’O rnano désespéré tom be m alade et m eu rt à quaran te-six ans. T u vois que ce n ’est pas d’a u ­ jo u rd ’h u i que nous avons à nous plaindre du despotisme. C ependant le gendre d u m aréch al d ’O rnano est le seul de nous qu i a it jam ais reçu q uelque chose de la cour, car c’est pour lu i que M irabeau a été érigé en m arquisat. Le papier m e m an q u e, m a Sophie. XIII 5 octobre 1777. J’espérais voir au jo u rd ’h u i M. de R ., ou d u m oins savoir p a r B erard si le jo u r de M. L enoir était fixé; m ais M. de R. est p a rti dès le m atin . En conséquence, je n ’ai rien de n o u ­ veau à te dire. Je n ’ai p oint été à la p rom enade, parce q u ’il m ’a été im possible de d o rm ir q u ’environ u n e h eu re ce m atin ; et point à la m esse, parce que cela m ’en n u ie, ce que tu croiras aisém ent. H eureusem ent M. de R . n ’est pas dévot, quoique la prom enade ne soit jam a is ici que la suite de la m esse; c’e st-à-d ire, q u ’u n p riso n n ier n ’o btient pas la perm ission de jo u ir de la prom enade, q u ’il n ’a it en ten d u la m esse, sans doute p o u r rem ercier Dieu de cette faveur signalée. Au reste, je n ’a u ra i jam ais de querelle avec personne p o u r u n sujet si peu im p o rtan t selon m oi. Je trouve to u t sim ple q u ’u n hom m e q u i s’est rangé de bonne foi d’u n e secte, ne veuille point s’astrein d re aux p ratiq u es d ’u n e a u tre ; m ais celui qu i ne croit rien , en passe p ar to u t ce que l’on veut sans scrupule p o u r être tran q u ille , p ourvu q u ’on n ’exige de lu i que ces m om eries q u i ne font ni bien ni m al à personne. Ce sont là, selon m adam e de Pi., des p rin c ip e s sa crilèg es; m ais son an athèm e n ’effraiera n i toi ni m o i; et je déclare d’avance que celui qu i nous ren d ra dévots, est le plus signalé convertisseur d u siècle. Je sais b ien q u e si j ’étais assez faible p o u r avoir absolum ent besoin d’u n e croyance religieuse, notre systèm e théologique serait le d ern ier que je choisirais. A supposer la nécessité d’u n e religion p o u r le peuple, hypothèse très-fausse selon m oi, la m ultiplicité des dieux, avec des dogm es proportionnés à u n e telle idée, serait le dogm e le plus favorable à la tran q u illité de la société h u m ain e. L a m ythologie du paganism e exilait to u t esprit d’intolérance, to u te fu re u r de su p erstitio n , m algré le nom bre infini de leurs dieux et la variété de leu rs rites, p ar la laeilité d’ad m ettre dans ces systèm es religieux toutes sortes de cultes. Je ne vois pas que les passions h u m ain es dont le paganism e revêtait les êtres célestes, aien t été plus perverses lors de cette opinion, q u e dans les jo u rs les p lu s p u rs d u ch ristianism e. Après to u t, les païens n e faisaient que ce que font et feront to u jo u rs les hom m es, en a ttrib u a n t leu rs affections, leu rs sen tim en ts, leu rs désirs, leu rs facultés aux êtres célestes. La raison de cette e rre u r est b ien sim ple ; c’est q u ’il est im possible à l’h u m an ité de se fo rm er u n e idée de q u elq u e chose absolum ent hétérogène et disparate à to u t ce q u ’elle connaît. Mais les systèm es théologiques des anciens favorisaient p ar le u r n a tu re la tolérance : le polythéism e (la p lu ralité des dieux), ab su rd e aux yeux du philosophe, ne l’est guère davantage que to u t a u tre systèm e religieux adm is dans nos sociétés, à le considérer dans toute son étendue. Il avait d u m oins cet avantage de concourir à la sociabilité, a u lieu que nos idées m étaphysiques, q u i ont p ro d u it les subtilités et les disputes scolastiques, o n t soufflé p arto u t l’intolérance et la superstition. Au fond, il fau t convenir que l’u n ité de Dieu ne sera jam ais la religion d ’aucr/n peuple. Ce dogm e p u r et sim ple ne sera jam a is à la portée du v u lg aire; et, dans tons les pays du m onde, le com m un des hom m es se fera u n d ieu ou des dieux à sa m ode, ou à celle de ses prêtres, intéressés à com pliquer la croyance et les p ratiques. Des opinions p u rem en t spéculatives ne les accomm oderaient point. On a donc troqué, dans le fait, polythéism e pour polythéism e; m ais le nôtre est âpre, insociable, tu rb u ­ len t, et celui des anciens était infin im en t plus politique. Ils avaient v raim en t la religion des sages et celle d u peuple. Dans le christianism e on v eu t que to u t le m onde soit peuple. Le plus gran d inconvénient, cause de ta n t d’effroyables m alheu rs que les disputes des prêtres ont fait fondre su r to u t le globe, c’est que l’au torité s’est m êlée de leurs débats. Q uand la puissance civile se déclare en faveur d ’une opinion religieuse, l’intolérance est la suite nécessaire de cette p artialité. En fait de religion, com m e dans to u t le com m erce de la vie civile, la concurrence est le g aran t le plus sû r de l’équilibre, et la digue inexpugnable à élever contre leurs m onopoles et les fripons. Je suis donc loin de croire que la m u ltiplicité des religions soit u n m al. C hacun a le droit de suivre son ju g e ­ m en t en m atière de doctrine, pourvu que sa conduite soit du reste absolum ent subordonnée aux lois qui doivent protection à tous. A ucune secte ne p révaudra, q u an d le m agistrat ne s’occupera point de discussions religieuses, q u an d il s’opposera à la persécution, au prosélytism e, aux tu m u ltes, et à toute action qu i puisse tro u b ler la société. Les principes spéculatifs ne sont point de son ressort. Voyez la Hollande, cette école et ce th éâtre de tolérance, où il n ’y a que cela de bon. Dans ce pays paisible, il y a plus de fanatism e q u ’ailleu rs, et cela doit être à raison de la q u an tité de sectes ém ules l’une de l'a u tre , dont les prosélytes exercent les pratiques religieuses de leu r croyance dans les m êm es lie u x ; m ais jam a is ce fana­ tism e ne p ro d u it au cu n e explosion, parce que le m agistrat est toujours n eu tre, et ne s’occupe q u ’à préserver la société de to u t trouble. Je sais bien le gran d a rg u m en t des dévots intolérants. Il est absurde, disent-ils, d’opposer l’in térêt frivole et tem porel de la société civile à celui d u salu t et de la vie éternelle. Il n ’y a q u ’u n e réponse à faire à cela ; car atta ­ q u e r le u r vie éternelle, serait u n e controverse aussi in te rm inable que les au tres, et qui les réveillerait toutes. Le m agistrat civil n ’est préposé que pour avoir soin des intérêts tem porels; et, en cette q u alité, il ne p eut, ni to u rm en ter les hom m es pour le u r acq u érir u n e félicité éternelle qu i ne le regarde pas, n i perm ettre q u ’on attente dans le m êm e objet à leu r liberté et à le u r tran q u illité présente, q u ’il est chargé de protéger. Il doit laisser au p rem ier être le soin de sa gloire et de l’établissem ent de sa loi ; s’il est vrai que la puissance créatrice puisse désirer et exiger u n culte des faibles créatures, q u i form ent u n point si im perceptible dans l’im m ense chaîne de ses ouvrages. Le fam eux comte de Peterborough disait, à propos d ’u n b ill proposé dans le parlem en t d’A ngleterre contre l’athéism e, q u ’il était bien p o u r u n roi p arlem en taire; m ais q u ’il n e v o ulait pas avoir u n Dieu de la m ain du parlem en t, non plus q u ’u n e religion, et que si la cham bre se déclarait p o u r u n e de cette espèce, il irait à R om e, et ferait ses efforts p o u r être nom m é cardinal, d ’a u ta n t que, pour traiter de pareilles affaires, il préférerait d ’être assis dans le conclave, plutôt qu'avec leu rs seigneuries. Cette opposition est au fond aussi sensée q u ’elle est plaisante dans la form e... Mais je m ’aperçois que je te fais u n e dissertation su r la tolérance, ce dont je n ’ai n i la force ni l’envie. Je finis donc, m a toute bonne. Tu sais com m e je laisse co urir m a plum e q uand je t’écris, bien sû r que to u t ce qu i vient de ton am i te fait p laisir, et que tu aim es à raisonner com m e à sentir avec lu i. 0 octobre, lu n d i. O m a chère am ie! qûe l’atten te est longue et cruelle, q u an d c’est le cœ ur q u i espère, qu i désire et qui souffre ! Que tous les au tres m alh eu rs q u i peuvent affliger l’h u m an ité sont légers, com parés à ceux qu i affectent l’âm e et ses passions! Qu’u n am a n t m alh eu reu x est in fo rtu n é ! La m ort, cette ressource im m an q u ab le p o u r tous les m aux et si '■ précieuse pour tous les hom m es courageux, m alh eu reu x sans j espoir, est p o u r lu i seul u n expédient redoutable. Q uand le désespoir pousse sa m ain , la tendresse l’a rrê te .... L’idée, l’im age de ce q u ’il aim e lu i rend la vie précieuse, au m om ent où la sienne est le plus abreuvée d ’am ertu m e ; il reg rette la lu m ière, alors que to u t a u tre à s a place l’a u ra it en h o rre u r.... Ces réflexions que j ’ai faites si souvent depuis que je suis enferm é dans ces m u rs odieux, se sont réveillées avec véhém ence en m oi ce m atin , en lisan t u n e anecdote si sin g u lière que je vais la rép éter; m ais q u i prouve b ien q u ’au cu n e passion ne p e u t e n tre r en com paraison avec l’am o u r, p u isque la tendresse q u ’on ressent p o u r ses enfants, et l’attachem ent conjugal, sont si im puissants, dans certains m alh eu rs, contre le dégoût de la vie. R ichard Sm ith, relieu r de livres, et retenu p o u r dettes dans u n q u a rtie r privilégié à L ondres, persuada à sa fem m e de suivre son exem ple, en se faisan t p érir ellem êm e après avoir tu é le u r en fan t. Ce m alh eu reu x couple fu t trouvé dans la cham bre où ils couchaient, pendus à quelque distance l’u n de l’a u tre ; et dans u n e a u tre ch am b re, on tro u v a le u r en fan t m o rt dans son berceau. Ils avaient laissé deux papiers enferm és dans u n e lettre très-co u rte adressée à l’hôtesse de la m aison, p o u r lu i d em ander ses soins en laveur de le u r chien e t de le u r chat. Ils laissèrent aussi de quoi payer celui qu i devait p o rter les papiers aux personnes dont ils avaient m is les adresses. Dans l’u n de ces papiers, le m ari rem erciait celui au q u el il écrivait, des m arq u es d’am itié q u ’il en avait reçues, et se p laig n ait des m auvais procédés de quelques autres. L’a u tre p apier, signé du m ari et de la fem m e, contenait les raisons q u i les avaient portés à agir si cruellem ent contre eux-m êm es et contre le u r en ta n t. Cette lettre était écrite g aîm en t, et p o rtait to u s les sym ptôm es d’u n e délibération tran q u ille . Ils déclaraient qu ’ils se re tira ie n t eux-m êm es de la m isère où ils étaien t tom bés p a r u n e suite inévitable d’accidents fâcheux, pren aien t leu rs voisins à tém oin de le u r in d u strie et de le u r application au trav ail, se ju stifiaien t su r le m eu rtre de le u r fille, en d isant q u ’il était m oins cruel de l’em m en er avec eux, que de la laisser sans am is dans le m onde, exposée à l’ignorance et à la m isère. Iis m arq u a ie n t le u r foi et le u r confiance en Dieu q u i ne pouvait se plaire eu la m isère de ses créatures, et lu i résig n aien t le u r vie sans rem ords et sans te rre u r. Ces deux in ­ fo rtu n és avaient to u jo u rs été in d u strieu x et sobres, d’une probité à to u te épreuve, e t rem arq u ab les p a r le u r affection conjugale. Ni ce lien , ni celui q u i devait les attacher à leu r en fan t, ne p u t le u r ren d re la vie tolérable, tan d is q u ’ils étaien t obligés de lu tte r sans cesse contre le besoin et ses co n tra rié tés..... Chère a m ie ! je suis certain em en t m ille fois plus m alh eu reu x q u ’eux, et m a vie est infin im en t plus triste, quoique m a subsistance soit assurée. C ependant je ne puis penser, sans frém ir, à en tran c h er le fil ; et ce sen tim en t conservera to u te sa force, ta n t que je n ’a u rai pas perd u to u t espoir de so rtir des lieux où je suis enseveli, p o u r voler dans tes bras. Je pense su r le suicide com m e les deux Anglais in ­ fo rtu n és; je le crois très-ju ste et très-n atu rel, q u an d la som m e des m aux l’em porte ab so lu m en t su r celle des biens attachés à l’existence. Je ne m an q u e sû rem en t pas de courage, et, il n ’en fau t pas beaucoup p o u r s’ôter la vie q u a n d on l’a en h o rreu r. J’ai u n fils; m ais je n ’y pense jam ais depuis que je t ’ai voué m on existence, et su rto u t depuis que tu portes dans ton sein le fru it de nos am ours. J’ai u n e m ère que j’aim e sin cèrem ent; m ais je ne supporterais pas u n m om ent pour elle la vie que je m ène ici. Toi seule, et l’espoir de te revoir, m e retien n en t donc encore. O Sophie ! quel est le charm e de l’am o u r, qu i attache à la vie, lors m êm e q u ’elle est u n supplice? O chère Sophie! ce n ’est pas sans raison que je désire de pouvoir saisir u n e idée étran g ère à m on am o u r q u an d je t ’écris; car, lorsque je suis la pente n atu relle de m on cœ ur, u n to rren t de douleurs m ’entraîn e et sort de m on sein p o u r ravager le tien . L’im age qui m e réfléchit le passé, vers lequel le désir et l’am o u r m ’e n ­ traîn en t, m e rend le présent plus h orrible et l’avenir plus redoutable. Jam ais ta présence n ’excita en m oi u n am o u r plus b rû la n t, des désirs plus violents, que ceux q u ’allum e ton so u venir; et le u r im pétuosité aiguise le to u rm en t des privations. E h ! que m e reste-t-il de la vie, loin de toi? que m ’en resterait-il q u an d je serais lib re? Des am itiés stériles ou perfides, des haines injustes et im placables, des préventions odieuses et enracinées, de lâches et continuelles faiblesses, voilà ce que j ’ai à m oissonner dans le m onde. Je ne suis plus à ce tem ps où je m e repaissais de projets gigantesques ou d’espérances vaines, où je m e faisais des biens et des m aux im aginaires, o ù je m ’engouais de bagatelles, où, avide de dissipation, j ’étais à Fallût des événem ents, des occasions, et faisais ressource de to u t pour le plaisir. Je n ’ai plus q u ’u n objet d’affection, d ’am bition, de d ésir; je ne connais plus qu ’u n b o n h eu r, et toi seule peux m e le donner. Je ne brigue plus l’estim e des hom m es, le crédit, les titres, les honn eu rs, le pouvoir. Ma passion, m on u n iq u e passion est trop grande, trop exclusive, p o u r que j ’obtienne jam ais les applaudissem ents de ceux qu i n ’aim en t pas com m e m oi, et je ne veux q u ’u n suffrage dent, je suis bien sû r. Je n ’ai q u ’u n besoin, je ne puis go û ter q u ’u n p laisir; je ne form e q u ’u n vœ u : m ais s’il est déçu, si ce besoin u n iq u e n ’est pas satisfait, si ce plaisir délicieux m ’est à jam ais refusé, si je suis voué à b rû le r dans les désirs, sans attein d re jam ais la jouissance, il n ’est plus de b o n h eu r p o u r to n G abriel : il n ’en est plus p o u r lui sans sa Sophie, puisque Sophie est l’u n iq u e source de sa félicité. Hélas! m on am ie, j ’espère encore; m ais n ’est-ce pas la violence de m es désirs que je prends pour la probabilité do le u r succès? Est-il possible? m a tendresse ne m ’aveugle-t-elle pas? Ah ! m on am ie, tu sais si au cu n a u tre nœ ud m ’attache à la vie, que celui de m on am o u r. Si ces nœ uds sont brisés, ou du m oins (car tu ne m e soupçonnes pas sans doute de prévoir q u ’ils puissent se détacher dans nos âmes), s’ils ne peuvent plus nous u n ir, quelle a u tre illusion p o u rrait e n ­ ch an ter m on cœ ur? Pourquoi laisserais-je m es yeux ouverts à ce jo u r que je hais, dès que ce n ’est plus le flam beau de l’am o u r qu i l’a llu m e? 0 Sophie! si tu ne dois plus presser de tes beaux bras ton époux, que t ’im porte que ce sein, b rû la n t sous tes baisers, soit glacé et devienne la proie des vers, q u an d celui dont tu partageas le goût, les plaisirs, le cœ ur, l’existence, ne serait p lu s? Serais-tu séparée de lui plus que tu ne l’es en ce m om ent, où tu ne peux pas m êm e recevoir des papiers baignés de ses larm es et em preints de son a m o u r? Cet am o u r te refuse le b o n h eu r que tu en a tte n ­ dais : pourquoi d ésirerais-tu que le cœ ur qui le n o u rrit conservât son in u tile existence? -—Ah ! m a Sophie, je ne conterai plus d’histoires trag iq u es; elles m e ren d en t trop som bre. A dieu, m on am ante. Pardonne-m oi m es tristes élégies ; pleure en les lis a n t; donne des larm es à la d o u leu r de ton a m i; m ais n ’oublie pas que, lorsque tu en recevras l’expression, si ces lettres te sont rem ises par P ., j ’au rai reçu u n g ra n d sou­ lag em en t, p u isq u ’assurém ent j ’en au rai des tien n es; et que si, p ar u n hasard que je ne puis prévoir, elles te parviennent p a r u n e a u tre voie, j ’a u ra i du m oins la consolation de te savoir m oins in q u iète et plus tran q u ille que m oi. A dieu, ina. b ien -aim ée; tu sais s’il est u n am o u r plus ten d re que celui de ton Gabriel. O m on am ie ! ton a m o u r, ta fidélité, voilà la base sur laquelle je m ’appuie : sans cette confiance, je serais déjà e n ­ glouti dans l’ab im e de d o u leu r su r lequel la fortu n e m ’a susp en d u . A im er sans cesse est le besoin de m on cœ u r; être to u jo u rs aim é est son vœ u et son espoir consolateur. A m our, source de toutes les v ertu s, de tous les plaisirs, de to u te félicité, m on âm e t’ap p artien t to u t entière. Mon u n iq u e envie, m on seul devoir est d ’obéir à ta voix; tu soutiens m a vie; tu m ’es bien plus cher q u ’elle, et je ne la conserve que p o u r toi : c’est toi seul q u i m ’en donneras la iorce et le courage, et non ces principes soi-disant philosophiques qu i m asq u en t la faiblesse ou l’ap ath ie de leu rs prosélytes, ou ces croyances superstitieuses qui d égradent l’h u m an ité. Ils préten d en t que n u ls m alh eu rs n e doivent ab attre l’hom m e, ces ridicules déclam ateu rs, q u i n e connaissent pas la véritable in io rtu n e ni le vrai b o n h e u r, q u i se v a n ten t de vaincre les passions q u ’ils sont incapables de sen tir, et je tte n t des cris aigus q u an d les d o u leu rs de la goutte les to u rm e n ten t. Ils veu len t q u ’on soum ette to u t à la religion, ces pieux charlatans qu i font u n dieu p o u r q u ’on le u r obéisse et q u ’on les révère; et, q u an d on exam ine ce que c’est que cette religion qu i réclam e u n em ­ pire si absolu, on voit que la politique et la fraude, de concert avec l’ignorance et la crédulité, en ont jeté les fondem ents, et que les diverses religions v arien t dans leu rs dogm es, sans v arier dans leu rs vues e t leu rs exigences; parce que le caprice a p ro d u it ceux-là, tandis que l’in té rêt des prêtres, qui est toujours le m êm e, guide celles-ci. S ingulier code à donner à l’hom m e, que celui qu i dépend absolum ent du hasard de sa naissance! Aveugle esclave de ty rans audacieux, il fau t q u ’il soum ette, non-seulem ent sa raison, m ais encore ses sen tim ents, aux im pressions q u ’il a reçues dans son enfance, et su r lesquelles to u te réflexion, to u t reto u r lu i est in terd it. C’est dans l’âge où sa pensée n ’était pas née, où son cœ ur n ’était pas développé, où ses sens, encore inform es, existaient à peine, q u ’il a subi le jo u g au q u el il doit soum ettes, pour le reste de sa vie, ses idées, ses sensations, ses sen tim en ts....... 0 m a Sophie! toi, dont le souffle m ’an im e encore, quoique arrach é de tes bras, tu repousses, com m e ton époux, cet odieux et insensé despotism e. T u vis p o u r ton am i, tu vis p o u r l’am o u r, lui seul a le dro it de nous dicter des lois. N o te cœ ur le désire encore en le possédant, il nous pénètre, il nous em b rase; c’est à lu i seul q u ’est consacré notre être, et p o u r lu i que nous conservons u n e vie d ont le flam beau s’éte in d ra au m o m en t où ses feux n ’en en tretien d ro n t plus la lu m ière. XIV Ah ! chère, chère am ie ! si jam ais nous nous revoyons, n ’auro n s-n o u s pas m ille raisons p o u r nous aim er plus encore que p a r le passé? Quelles épreuves n ’au rons-nous pas subies? Que de larm es il nous fa u d ra essuyer ! Que to n am i a u ra de grâces à te ren d re p o u r ta générosité, ta constance, ton courage! Ah ! tu avais déjà to u t son a m o u r; m ais son estim e pouvait encore aug m en ter, p u isq u ’il te restait des occasions nouvelles et si funestes de développer tes v ertus. Qu’ils ro u ­ g iro n t au fond de le u r cœ ur ceux qu i v o u d raien t te dégrader, t’av ilir, en changeant tes sentim ents et tes principes, q uand ils v erro n t que leu rs suggestions, le u r ty ran n ie, to u t le poids du tem ps, de l’adversité, de la d o u leu r, n ’a pu te lasser u n m o m en t; que ton courage, égal à ta sensibilité, dom pte leu r ach arn em en t; q u ’on a pu séparer ton corps de celui de ton m alh eu reu x époux, m ais non pas ton cœ ur d u sien ; q u ’aux yeux m êm es du public sévère ou m alin , q u i ne croit point à l’am o u r, parce q u ’il n ’en voit p o in t, tu au ras su honorer ce q u ’il appelle ta fa u te , et la ren d re aussi respectable q u ’in té ­ ressante ; que tu auras dém ontré q u ’il est u n e fem m e tendre et v ertueuse, voluptueuse et constante, sensible et courageuse, qu i a su fouler aux pieds les préjugés, et le u r su b stitu er les vrais principes de la n a tu re et y persister! Que diro n t-ils alors? Ils frém iro n t de rage, m ais ils étoufferont de honte. E h bien , oui : celle qu i p o rta le nom d ’u n vil et m éprisable septuagénaire ne se c ru t pas sa fem m e parce q u ’un prêtre avait perm is à ce vieux satyre de salir sa couche; elle donna son cœ ur à u n a m a n t q u ’elle tro u v a v e rtu e u x ; elle lui donna sa p ersonne; elle lu i voua sa lib erté, sa v ie; elle q u itta tout pour lu i; elle cru t lu i devoir le dédom m agem ent des m aux q u ’elle p ensait lu i avoir attirés. N ul lien ne l’attach ait à la société; elle n ’avait p oint d’e n ia n t; elle n ’était pas m êm e, dans la rig u e u r d u d roit, l’épouse du débile vieillard auquel on l’avait u n ie. Non content de l’abreuver de dégoûts, d ’h u ­ m iliations et d’en n u is, il en voulait à sa liberté, et était résolu de la sacrifier aux prêtres h ain eu x qu i avaient ju ré sa perte. Elle c ru t devoir se soustraire à leurs tram es, et non pas re­ pousser le b o n h eu r qu i l’atten d ait, précipiter son am i dans les m alh eu rs qu i la m enaçaient, et sacrifier elle-m êm e, et ce q u ’elle avait de plus cher, à la vaine te rre u r du qu'en dirat-on. Après to u t, ses am ours étaient aussi ébruitées avant q u ’après sa fuite, grâce aux folies et aux noirceurs de ses p are n ts; et son évasion était annoncée à tout le public p ar euxm êm es, ce qu i équivalait, p o u r sa rép u tatio n , à l’exécution m êm e de ses projets. Mais, quoi q u ’il en soit, cette chim ère appelée ré p u ta tio n ne lu i paraissait pas pouvoir faire éq u ilibre avec l’alternative inévitable de son in fo rtu n e ou de sa félicité. Elle s’est donc jetée dans les bras de son a m a n t; elle a fui la terre arrosée de ses larm es et habitée de ses tyrans, p o u r aim er et jo u ir en lib erté. Voulez-vous q u ’elle a it fait u n e im p ru d en ce ? elle seule l’a expiée. Personne au m onde q u ’elle et son am a n t n ’a été p u n i de le u r erreur, si vous appelez ainsi le u r dém arche. Mais com m ent nom m erez-vous le courage avec lequel elle a so utenu le plus affreux des revers ; la persévérance dans ses opinions et ses sentim ents ; la h a u te u r de ses dém arches au m ilieu de la plus cruelle détresse; la décence de sa conduite dans des circonstances si critiq u es; l’u n ifo rm ité de ses p rin cip es; l’héroïsm e de son a m o u r, et la délicatesse de sa constance? Si ce ne sont pas là des v ertu s, je ne sais ce que vous appellerez ainsi ; et, si vous Convenez avec m oi que ce sont des v ertus, et des v ertus rares, p eut-être u n iq u es à u n tel âge, dans ce sexe, et dans u n e situ atio n dont on citerait à peine u n a u tre exem ple, je vous aban d o n n erai ce que vous appelez sa fa u te . Certes il y a plus de m érite à fa illir ain si, q u ’à suivre, en tâto n n a n t, la route vulgaire de la m ode et des p réju g és... Oui, m a Sophie! je te dirais m ieux encore et avec plus d’assurance, si tu n ’étais pas m on am an te, parce que m on âm e serait m oins exigeante, et m oins to u rm en tée de jalousie et d’in q u iétu d e, tu es le chef- d’œ uvre de la n a tu re ; et si tu persistes ju s q u ’au b o u t, tu laisseras bien loin ton sexe et le nôtre. O m a Sophie ! si douce et si ten d re, ce n ’est jam ais toi qui te p laindras que je parle avec trop d’enthousiasm e de l’am o u r et de ses devoirs; toi, exem ple u n iq u e de dévouem ent et de sen sib ilité! Ah ! ne la désavoue jam a is cette sensibilité d ivine q u i fait toutes tes v ertu s, ou p lu tô t q u i l’em porte su r to u tes; qu i est ton essence, le b o n h en r de ton G abriel, la source de son am o u r. Elle p ro d u it quelques m aux, m ais elle les soulage tous, et fait goûter la jouissance de tous les biens. Elle te donne les plus précieux de tes charm es ; la facilité de to n esprit, la naïveté de tes sentim ents : si jam ais tu enveloppais ceux-ci, je n ’y croirais p lu s; je penserais que ta te n ­ dresse épuisée ne te perm et plus d ’avoir u n e passion véritable. C’est ton âm e to u te n u e que je veux v o ir; ce sont ces détails si sim ples, et si chers aux vrais am an ts, que je cherche avec ard eu r. Q uand on les néglige, c’est q u ’on a recours à l’esprit pour p lâtrer la sécheresse d u cœ ur, et que ces délicieux rien s, où les yeux d ’u u am a n t lisent son sort et dém êlen t la vérité, paraissent à celle q u i devient indifférente, insipides et p u érils. Je suis l’hom m e d u m onde le plus m alad ro it en fait de d issim ulation, chère am ie, e t je n ’envie pas ce ta le n t; m ais je pénètre aisém en t, et je crois que l ’am o u r, to u t m agicien q u ’il est en toi, ne m e fascinerait pas la vue; car le m ien lu tte ra it dans cette seule occasion contre le tien , et il est trop intéressé à savoir la vérité p o u r se laisser facilem en t trom per. Le m o in d re déguisem ent ne lu i échapperait pas ; m ais la sim plicité et la franchise lu i in sp iren t u n e douce sé c u rité; et q u an d je vois tes lettres aussi laciles q u ’a u tre ­ fo is, je m e tiens assuré que ton cœ ur est le m êm e. Je ne v o u ­ d rais cependant pas q u ’elles fussent si courtes ; car enfin, jo li dém on que tu es, tu as assez d ’esprit p o u r te d o n n er le change à toi-m êm e u n q u a rt d ’h eu re par jo u r; c’est la variété successive de tes sentim ents et de tes pensées, que je voudrais exam iner. T u com m ences u n e page où il y a quinze lignes, p ar u n e caresse ; tu la finis de m êm e. C om m ent veuxtu que je sorte d’ivresse? m algré toute m a sagacité, je n ’y vois rien que m on tro u b le. T u ne m e laisses pas assez de sang-froid p o u r te ju g e r. Si tu étais à la m êm e épreuve que m oi, obligée de to u t tire r de ton cœ ur, parce que to n esprit serait épuisé p ar ia solitude, et la q u an tité d’écritures que de longs intervalles te feraien t accu m u ler, com m ent t ’en tirera is -tu ? ... Je cesse cette p laisanterie, m a bonne et tendre am ie, qu i n ’est v raim en t q u ’u n e plaisanterie. Si j ’avais quelque doute su r la véritable disposition de ton âm e, je ne t’en parlerais pas de ce style-là, m ais il est certain que si tu trouves dans m es lettres d u feu et de la variété, ce doit être u n e g rande preuve que m a tendresse est inépuisable ; car jam ais m on esp rit ne fu t plus arid e ; et q u an d il serait ce q u ’il a été, il ne suggérerait sû rem en t pas, dans u n sujet u n iq u e, cette foule d’idées et d’expressions toutes différentes. Le cœ ur seul p eu t d onner u n e telle fécondité. XV 8 décembre Après u n silence de plus de six m ois, savoir des nouvelles de ce qu i nous est m ille fois plus cher que nous-m êm e, c’est u n bonheur que je ne chercherai point à exprim er. Que m a Sophie tâte son cœ ur, q u ’elle l’écoute q uand elle o u v rira cette lettre : il lu i dira ce q u i se passe dans celui de son Gabriel ! — Mon in q u iétu d e était ho rrib le, parce q u ’il ne m e restait presque plus d ’espoir. Elle est adoucie, m ais non pas dissipée. — Il est des écritures que je devrais savoir lire ; m ais il est aussi des gens qu i griffonnent tellem ent, q u ’ils d éroutent la science et l’h a b itu d e, et qu i font u n 20 com m e u n 10, do sorte que, dans u n m om ent où les dates sont si im portantes, l’on reste dans l’in ce rtitu d e; m ais, fût-ce le 20 que les précieuses nouvelles sont parties, quel im m ense espace d u 20 au 28, q u an d il ne fau t q u ’u n e h eu re, u n e m in u te , u n e seconde, pour am en er des événem ents que je voudrais, au prix de m ille vies, si je les avais, savoir à l’in stan t! E h ! que ne donneraisje pas p o u r que m a Sophie lû t cette lettre avant la crise où il lu i serait si nécessaire d ’avoir quelque tran q u illité d’e sp rit!... Le passé n ’est pas en m on pouvoir (hélas ! rien n ’y est); profitons du p ré se n t, s’il est possible. H âtons-nous. Ah ! que ne p u is-je faire voler ces lignes que je trace d ’u n e m ain trem ­ b lan te des palpitations de m on cœ ur! L’on m ’a toujours prom is de ne pas m e laisser ignorer l’év énem ent de tes couches; m ais je sens que la bonté de ceux qu i s’intéressent à nous ou q u i en ont pitié, est gênée. J’en reçois bien plus que je n ’atte n d ais; ne tard e pas u n m om ent à achever de m e rassu rer. Un j e t ’aim e, j ’existe, et m es poum ons re p ren d ro n t du ressort. — Le pauvre enfant! a h ! sans doute, après toi, c’est ce qu i m ’est le plus cher. J'avais pensé que, dans tous les cas qu i peuvent se présenter à m on esprit, le p arti le p lu s sage, le plus noble, le plus sû r, le plus ten d re, que tu pusses pren d re, était de n o u rrir. 11 fau t q u ’il y ait des objections très-fortes que je ne devine pas, puisque l’idée ne t’en est point venue. Au reste, m es idées ont peu de poids à cet égard, p uisque je ne sais rien. Ce que je te dem ande à genoux, c'est de m ’écrire aussitôt q u ’il te sera possible, et en aussi peu de m ots que ton état l’exigera, l’événem ent de tes couches. Je ne veux pas te peindre m on in q u ié tu d e ; m ais tu peux te la figurer aisém ent A h ! dis-m oi b ien tô t que tu v is , q u e tu ne souffres p lu s; su rto u t ne m e trom pe pas. Dis-m oi ce que sera devenu to n en fant, les baisers q u ’il a u ra reçus de to i, ceux que tu lui au ras donnés p o u r son m alh eu reu x p è re... Délivre-m oi de l’étouffante perplexité q u i m ’oppresse. T u sais de quelle sensibilité m on cœ ur est form é, toi qui lu i donnas la vie. Je te vois, je t’en ten d s, tu m e p o u rsu is : en vain je ferm erais m es yeux et boucherais m es oreilles ; hélas ! le lantôm e n ’estil pas dans m on cœ u r? — Ne va pas t’in q u iéter cependant de cette crise si n atu relle et si lacile à su p porter à ton âge; calm e ton esprit et ton cœ ur. Ne lais au cu n e im p ru d en ce; songe que c’est la m oitié de m oi-m ôm e su r laquelle tu atten tes, q u an d tu ne soignes pas ta santé. Ne hâte pas ton acco u ch eu r; souffre sans im patience : c’est à la n a tu re à se d éliv rer... Ah ! je d étourne les yeux de ce tableau ; m on îaible cœ ur palpite et ne sa u rait le su p p o rter.— Je n ’ai que faire de te recom m ander de m ’écrire avec prudence ; cette lettre le dit assez; encore m e suis-je p eut-être trop livré au to rren t de m a tendresse. — Je ne te dirai pas : sois tra n q u ille , sois contente; je sais trop que ce serait exiger l’im possible : m ais je te dirai : patiente, et ne t’aflecte pas plus de m es m alh eu rs que des tie n s; car, au fond, les tiens seront tou jo u rs ia partie la plus terrib le des m iens. Tu vois q u ’a u m om ent d u découragem ent le plus lu n e s te , lorsqu’on n ’espère plus rien , u n e ressource in atten d u e peut s’o ilrir. Q ui sait si l’avenir ne nous cache pas des événem ents plus favorables q u e nous n ’osons en prévoir? Je n ’ai pas m érité to u te m on in fo rtu n e, je le sais, et ton cœ ur te le répète trop so u v en t; m ais je n ’avais pas m érité non plus 9 tout m on bonhour. 11 nous a été b ientôt enlevé, hélas! dés la p rem ière m oisson de notre am o u r. P eut-être n ’est-il pas échappé sans reto u r, m a Sophie ; et ne t’y d éro b erais-tu pas, si la d o u leu r d étru isait ta santé, abrégeait ta vie? Ne l’oublie point, m on aim able am ie : le seul de m es m au x , au q u el il n ’y ait p oint de rem ède, est celui que tu peux m e faire. Considère ce que je te dis là, dans tous les sens, et tu au ras la clef de tous m es sentim ents et de toutes m es pensées. Je te dirais beaucoup davantage s u r ce su jet, si j ’avais d u tem ps, et si je ne craignais de lâch er la b ride à m on cœ ur; car je crois avoir vu que ton cœ u r et ta tête sont b ien m alades. Au reste, ce qu i se passait en m oi m ’ap p ren ait assez ce que tu dois éprouver. Je trem b lais q u ’on ne tard â t trop à te connaître. On te voit si douce et si m odérée, q u ’on n ’im agine pas de quelle énergie ton cœ u r est capable. L’on n e sait pas assez que les.esprits les plus doux et les plus m odérés sont les plus inflexibles lorsqu’ils o n t pris u n p arti, parce q u ’ils ne s’y sont arrêtés q u ’après u n e m û re délibération ; et il ne m e paraissait donc que trop probable q u ’on s’atte n d ra it que les agitations q ue tes m alh eu rs et ta tendresse ont excitées dans ton âm e, a u raien t le sort de tous les gran d s m ouvem ents, de toutes les crises extraordinaires, qu i est de finir bientôt. Moi, q u i te connaissais si b ie n , je savais que personne a u m onde ne possède à u n plus h a u t degré que toi la ferm eté, q u an d tu es convaincue que ton am o u r et la ju stice sont intéressés à ta persévérance dans u n e opinion, u n désir ou u n e ten tativ e; en u n m ot, que tu peux bien m o u rir, m ais non pas changer. Je frém issais donc de leu r e rre u r qu i t ’allait réd u ire à l’extrém ité, q u e p eu t-être ils ne soupçonnaient p as... Mais en tin , il est sû r que j ’ai de tes nouvelles, et que je ne p u is do u ter de le u r au th en ticité ; il m e p araît certain que tu au ras des m ien ­ nes. C alm e-toi donc, ô m on to u t ! calm e-toi, et attends du m oins de nouveaux m alh eu rs, s’il nous en est réservé d ’a u ­ tres, pour désespérer de n otre é to ile... — Je finis, car le tem ps m e p resse, ô m on am ie ! et je ne suis p e u t-ê tre que trop in ­ discret. Je te le répète, tu connais m on c œ u r; tu ne peux m éconnaître m on écritu re ; tu .es donc sû re que je vis : c’est assez te dire q u e je t’aim e et com m e je t’aim e. Ga b r ie l . A joute to u t ce que je n ’ose jo in d re à ce nom . B rûle cette lettre; cela est p ru d e n t et convenable. XV Vendredi 9 janvier. Ma chère, m on u n iq u e am ie ! j ’ai baigné ton b illet de m es larm es, je l’ai couvert de b aisers... O m on am ie! m a Sophie! quel poids il m ’ôte de dessus la p o itrin e ! m ais com bien il y en laisse encore ! Hélas ! tu ne m e dis rien de toi, de ta santé. Ta lettre a été écrite dans les d o u leurs, je le v o is; tu n ’as ajouté q u ’u n m ot, q u ’u n seul m ot après l’événem ent. Qu’il est trem b lan t ce m ot ! que ses débiles caractères on t déchiré m on cœ ur! Divine, divine atten tio n , c’est toi, tou jo u rs toi ! tou jo u rs ton âm e! m ais h élas! com m ent e s -tu ? dis, disle-m o i, m a Sophie.— C om m ent veux-tu que je m e co n tien n e? Hélas m on cœ ur est triste, et .il sort d’u n état plus convulsif encore. Ne t’inq u iète p oint du désordre de cette lettre, et de l’altération de m on é c ritu re ; ce n ’est que le tro u b le d a lu nouvelle, l’ém otion trop ju ste et trop forte q u ’elle m ’a causée. Je ne m e donne point le tem ps de m e rem ettre, parce que je ne veux pas re ta rd er p ar m a faute le p laisir que te causera la vue de cette le ttre ... Chère, chère Sophie ! te voilà donc m ère, hélas! et ton en fan t ne te sera pas ôté! P u isse-t-il adoucir tes m aux et tes douleurs ! Je dis ton en fan t,— ah ! je sais bien q u ’il est le m ien . Jam ais u n titre si doux n e sera a b ju ré par ton a m i... C ruelle Sophie, tu te reproches m es m alheurs. G rand Dieu ! n ’est-ce pas m oi qu i ai fait les tiens ? et crois-tu q u ’a u tre chose puisse m 'o ccu p er? m ais calm e-toi, je t’en conju re , ô m on b o n h eu r ! songe que tu es la m oitié de m oim êm e ; que c’est su r m a vie que tu atten terais, en ne soignant pas la tie n n e ... Tu as besoin de tran q u illité d ’esprit, m a Sophie ; je te conjure d’avoir soin de toi, de te conserver pour des tem ps plus h e u re u x ... Ce m e serait u n e g rande consolation d’avoir la certitude que tu recevras cette lettre : s’il t’est perm is de m ’en assu rer, apprends-m oi to n é ta t; dis-m oi com m ent tu te trouves, et su rto u t ne m e trom pe p as... ah ! ne m e trom pe p a s; m ais n ’écris que q u an d tu le pourras sans d anger, sans incom m odité m êm e. Mon cœ ur souffre; m ais j ’ai des forces encore, et tu n ’en as plus : ne te hâte donc pas, dussé-je souffrir plus lo n g tem p s... Ma lille a m e s traits, dis-tu ? Tu lu i as fait u n triste présen t; m ais q u ’elle ait ton âm e, ah ! q u ’elle sera riche alors ! que la n a tu re l’a u ra bien dédom ­ m agée des désavantages de sa naissance ! Hélas ! peut-être serat-elle trop sensible; m ais quelques m aux que lasse la sensib ilité, elle fait encore plus de b ien . Oui, j ’en ju re p ar toim èm e... Je n e v e u x pas t’écrire lo n g tem p s; je ne le veux pas, je ne le puis pas. Je crains m on cœ ur, je crains m a tête, je crains ton état. Mon am ie, m a Sophie, je te dem ande à g enoux, j ’exige de toi, je te conjure au nom de ta fille, de son père, de tous tes serm ents, de toute ta tendresse que tu m ’exprim es si bien en n ’osant l’exprim er, d’avoir soin de toi, de ne rien négliger p o u r le rétablissem ent prom pt de tes forces et de ta santé, d ’appliquer enfin à toi-m èm e u n e partie de cette noble et adm irable ferm eté qu i constitue ton caractère. A dieu : adieu, m on b o n h eu r et m a vie. XVII Je reçois ta lettre du douze, m a chère et b ien chère am ie, ce dim anche dix-neuf. Je n ’espérais pas que tu pusses écrire sitôt, ô m a bien-aim ée ! cinq jo u rs sont u n bien petit in te rvalle p o u r t ’avoir ren d u la force d’écrire, et je te gronderais si je pouvais : m ais com m ent veux-tu que j ’en aie la force? J’espère en effet que la fièvre de lait est passée, et les p re ­ m iers accidents, qu i sont les seuls redoutables. Mais souviensto i, m on cher to u t, que la santé des fem m es dépend de leu rs couches, c’est-à-dire de leu rs su ites; et ces suites dépendent absolum ent de la conduite plus ou m oins pru d en te. Q uand on ne n o u rrit pas, on a besoin d’u n e b ien plus g ran d e c irconspection, p o u r faire su p porter à la n a tu re u n e contrariété si form elle à ses lois. Mon am o u r ta n t b o nne, j ’étais b ien su r que m a lettre ne p o u rrait pas te faire de m al : et m oi aussi j ’en ai versé des to rren ts de p le u rs , et je sais com bien cette salutaire abondance soulage. A h! dans com bien de m om ents on l’invoque v ainem ent ! Je m e sens presque ab solum ent soulagé de l’in q u iétu d e v ra im en t dévorante q u i m e consum ait. Ton écritu re est ferm e, et ta tête p araît libre. Mes plus g ran ­ des craintes portaien t su r la situation de cœ ur et d’esprit où tu te trouverais lors d ’u n e crise telle q u ’u n e p rem ière couhe. T’en voilà sauvée. S ûrem en t, ô m on am ie ! c’est u n évén em en t d’heu reu x a u g u re. P ourquoi la fortu n e ne nous eû t-elle pas terrassés to u t d ’u n co u p ? elle ne p eu t pas nous faire plus de m al q u ’elle nous en a fait : nous achever, c’était nous g u é rir. Espérons que ses rem èdes seront plus doux. Tu diras to u t ce q ue tu voudras de la figure de cette enfant; m ais je suis b ien sû r que ce sont tes traits q u ’elle au ra. L’am o u r p ein t ressem blant. A h! tu ne m e croirais pas bien m alh eu reu x , si tu savais quel ch arm e et q uel attendrissem ent ce doux n o m d e m a fille porte ju s q u ’à m on cœ ur. Elle p ren d ra de nous deux, m on am ie ; de son père, sa tendresse p o u r sa m ère ; de sa m ère, ses grâces et ses v ertu s. Laisse, laisse-la faire : elle a u ra assez d ’esprit p o u r se bien p artager. Je ne puis te dire ce que ton atten tio n de m ’écrire au sein des do u leu rs, q u e j ’ai reconnue aussitôt, m ’a inspiré de reconnaissance et de ten d resse; non, je ne puis te le d ire ... Je n ’ai q u ’u n m o m en t : m a p lu m e c o u rt; m on cœ ur n e p eu t s’ép an ch er; m ais sache seulem ent que jam ais, non jam a is je ne t ’ai a im é e... C’est depuis le 9 jan v ie r que je sais ce q u ’est l’a m o u r : T u n ’as souffert que v in g t-q u atre heu res ? et com bien v o u lais-tu donc so uffrir? A h! je connais ton courage, et tu connais m on cœ u r... Mais m on im ag ination est un peu calm ée; ta seconde lettre la rassu re b eau co u p ; je suis persuadé que tu ne m e trom pes pas : ta m ain , ta bouche, fu ­ ren t to u jo u rs p o u r m oi les organes de ton cœ ur. Qu’appellestu ? égal... Il m ’est égal d ’avoir u n garçon ou u n e fille !... Eh ! n on, non, M adame : toi seule désirais u n garçon; p o u r m oi je n ’ai ja m a is form é des vœ ux que p o u r u n e fille, parce que m on cœ u r m e disait q u ’elle serait l’im age de sa m ère. Un gar­ çon a u ra it eu m es défauts : il est b ien p lu s dan g ereu x de gâter notre sexe, parce q u ’il est plus v io len t; et je sens b ien que je ne pou rrai jam ais g ronder ton en fan t... Sans en trer dans des détails d ’affaires que je ne sau rais touch er, et dont je parlerais, com m e u n aveugle-né des couleurs, p u isque je no sais rien , je puis te ju re r que je n ’ai jam ais cru de toi, et n ’en croirai jam ais que ce q u i est digne : toi seu le,to i seule peux te calom nier dans m on esprit. La raison et la tendresse confirm ent égalem ent tes p rin cip es; puis-je jam ais red o u ter q u ’ils se d é m e n ten t? J’ai connu Sophie, puisque je l’aim e; le cœ ur q u i a parlé au sien n ’en est pas to u t à fait in d ig n e ; il sait donc l ’apprécier. Oui, ou i, ce que nous voyons de celui auquel nous som m es subordonnés, doit nous d onner bien de l’espérance. T u vois que les grandes places ne sèchent pas tous les cœ urs. J’im pose silence à m a g ra titu d e ; elle ne sera it point assez circonspecte. Mais, m on am ie si chère, je suis b ien caution que tu la devines, que tu la partages : u n e âm e aussi aim an te que la tien n e sait reco n n aître les bienfaits. E h ! quel bienfait! Ah! nous au rait-o n a u ta n t donné, en nous d o n n an t la vie, que nous ne prisons que l’u n p o u r l’a u tre ? ... J’ai eu des nouvelles de la santé de m a m ère. Elle est bonne, d it-o n . Elle m ’aim e to u jo u rs : tu sais si je l’ai m érité... Je ne suis pas m oins pressé p o u r cette lettre, que toi p o u r la tie n n e ; m ais j ’ai lieu d’espérer que ce ne sera pas la dernière que je lira i, p o u rv u que tu sois circonspecte, et que tu adresses à notre b ien faiteu r u n e dem ande que son cœ ur ne sa u rait ré ­ prouver. Que je sache de tem ps en tem ps que tu existes, c’est savoir la p lu s grande p artie de ce qu i m ’in téresse; car c’est savoir la situation de ton âm e. Les affaires ne sont que des accessoires, et nous devons nous im poser silence su r cela. Ta prem ière lettre a été brûlée devant m es yeux ; cette seconde sera soustraite de m es m ains. P oint de copie non plus ; m ais ce qu i est gravé dans le cœ ur n ’échappe pas à la m ém oire. 11 est certain, m on ch er to u t, que j ’ai reçu des secousses violentes. Les plus terrib les sont passées. Je n ’ai pas v in g th u it ans : la n a tu re m ’a donné u n e excellente c o n stitu tio n ; j ’aim e la vie q u an d je suis heu reu x , et je le suis beaucoup q u an d je lis tes lettres. Le so uvenir s’en prolonge longtem ps, et j ’espère q u ’on to p erm ettra de le rafraîch ir. Sois donc tra n ­ quille su r m a santé ; ses chicanes ne sont pas redoutables ; tu n e dois pas t’étonner q u ’elle ne soit pas aussi bonne que q u an d je jo u is de m on être. Tu m e grondes de ne t ’en avoir pas par é... Mais songe donc à la circonstance ; cro is-tu que j ’étais où j ’écriv ais? cro is-tu que j ’étais en m oi? m on âm e n ’était-elle pas su r le papier? Mon a m ie , je ne sais p oint te dire que je t ’aim e, q u an d je ne puis pas le d ire à m on aise; ainsi cette lettre ne fin ira pas te n d re m e n t; m ais tu devines to u t ce que je sens ; ah ! oui, tu le devines : car ton cœ ur et le m ien sont des substances to u t à fait hom ogènes. Interroge-toi donc, ô m on enfant! Je n e t’ai pas to u jo u rs perm is u n si gran d triom phe, que celui de reg ard er tes sentim ents com m e égaux aux m iens. Si tu revois to n en fan t, d o n n e-lu i tous les baisers que je voudrais lu i d o n n er. P o u rq u o i m ’a s-tu d it q u ’elle était jo lie ? C rois-tu donc que ce puisse être u n éloge p o u r elle? Elle a bien d’au tres m érites, v ra im en t! A m ie, c’est ta fille, c’est la m ienne. Ah ! q u an d p o u rrai-je m ’occuper de son b o n h e u r? Ce sera, tu le crois b ien , le second et l’u n des plus précieux objets de tous m es soins, de tous m es efforts. A ujourd’h u i, je ne puis que lu i offrir des v œ u x ; m ais q u ’elle partage avec toi tous ceux de m on âm e ... T u sais cependant que le partage doit être fait. Qu’elle ne prétende pas rivaliser avec sa m ère ; en vérité, elle s’y tro m p erait beaucoup. A dieu, m a chère, m on u n iq u e am ie. Souviens-toi de la prom esse que tu m e iais de soigner ta san té; tâche de m ’en d o n n er des nouvelles, et q u ’il y ait to u jo u rs u n m o t de la petite. A h! tu ne l’oublierais pas ; Sophie est doublée : m on en fant, tu m e réponds de deux Sophie ; m ais su rto u t, et à jam ais, de SophieG abriel... Hélas ! m on am ie, je suis to u t consterné de laisser du papier blanc ; m ais je ne suis pas le m aître, et je suis trop reconnaissant p o u r être indiscret. A dieu ; les plus tendres a d ieu x , sans n o m b re, sa n s com pter. XV III 2 mars 1778. Je reçois ta lettre du dix-neuf février, m a chère et bien chère am ie. Je ne sais plus te dire ce que j ’éprouve en voyant to n é critu re : m es sentim ents sont trop tu m u ltu e u x , et m a tête et m es sens trop faibles. Mon cœ u r inondé de tristesse e t d ’am o u r débo rd erait sans d o u te, si je lu i donnais le m oindre cours. Je sens, beaucoup plus que je ne p u is le dire, com bien il est nécessaire de m e contenir, p o u r que la satisfaction q u ’ello m e procure ne te soit pas refusée. Il est presque aussi cruel po u r m oi de recevoir u n plaisir que tu ne partages pas, q u ’il m e le serait de causer volontairem ent tes peines. T u sais q u e je ne suis pas fort exposé à ce genre de c h ag rin s; m ais ne te d éroberais-je point u n e douce consolation, si je p renais, dans cette lettre, u n e lib erté q u i l’arrê tât? Je m e contiens donc : hélas ! je m e contiens ; e t ce n ’est pas le m oindre des sacrifices que j ’au rai faits à toi, aux circonstances, à la reconnaissance m êm e que je dois p o u r la précieuse condescendance q u i porte à m es yeux ton écritu re , que de tracer ces lignes si froides, si glacées, p o u r u n cœ ur de leu tel que celui de ton Gabriel. Si ta santé est v raim en t bonne, j ’ai u n e g ran d e in q u iétu d e de m oins. Mon im ag ination m ’avait beaucoup grossi les d an ­ gers de ta situation. Jam ais on ne su b it u n e révolution plus terrib le, dans u n e disposition de cœ ur et d ’esprit telle que celle où tu as accouché. Je t ’en crois, je veux t ’en croire. Soigne ta san té, soigne-la, m a chère a m ie ; que la m oitié, la plus chère m oitié de m oi ne soit pas souffrante. Tu veux que je te parle de l’a u tre ; il le fau t pu isq u e tu le veux. Je ne suis pas fort b ien , m ais je ne suis pas ce q u ’on p eu t dire m al non plus. La vie sédentaire m ’épuise, et le travail continuel n ’y co ntribue pas p eu. Le feu que j ’exhalais a u dehors, et qui ne p ro d u isait, au m oyen de cette ressource, que la m oitié de son effet au dedans, m e ronge, cela est inévitab le; m ais je suis jeu n e , et il y a de l’étoffe p o u r souffrir. Ma poitrine est m ieux que par le passé ; l’usage du lait et des rafraîchissants m e délivre à cet égard des d o u leurs vives. Le sang l’oppresse, m ais des hém orragies m e soulagent. Mes reins souffrent davantage. T u sais que les coliques nép h rétiq u es m ’ont to u jo u rs m enacé, souvent a tte in t : elles m e d éch iren t plus fréq u em m en t, et c’est encore u n e inévitable suite de la vie sédentaire. Voilà le détail que tu m e dem andes : je ne sais pas te déguiser la v é rité; celle-là est assez désagréable et peu u tile ... O ui, m on am ie, conserve-toi pour notre fille. La pauvre en fan t! puisse l’étoile de son père, de ce père qu i, par u n e inconcevable fatalité, s’est sacrifié toute sa vie p o u r des in g rats et des perlides, et n ’a sacrifié que ce. q u 'il a d o rait; puisse cette étoile, u n iq u e en sin g u larités et en in fo rtu n es, ne pas la p oursuivre! puisse-telle ram en er su r le sein de sa m ère le b o n h eu r que j ’en ai chassé ! J’espère, j ’ose espérer q u ’on p erm ettra que tu m e dises quelquefois que tu respires ; et cette m êm e voie m e donnera la double consolation d ’être assuré de ton existence et de la sien n e... Au reste, m on am ie, je te le répète p o u r la cent m illièm e fois, point de projets, point d’illusions, point de calculs; les m écom ptes sont affreux. Ton im ag in atio n est trop active : q u an d u n foyer tel que celui-là est associé à u n e âm e aussi sensible que la tienne, il s’y form e des exhalaisons su lfu re u ­ ses; u n rien les enflam m e, et la foudre sort de ce to u rb illo n destru cteu r. Sophie ! Sophie ! n e prends pas confiance dans la fortune ; ne sais-tu donc pas com bien ses caresses sont perfides? résigne-toi si tu peux; et ne te forge pas de nouveaux to u rm en ts par des chim ères q u i n ’ont de réalité que dans ta tête et ton cœ ur agités. Je ne te su ivrai p oint clans tes d éch iran ts so u v en irs; je ne le dois point* et je crois que je ne le p o u rrais p a s... Un seul m ot su r la ja lo u sie . S ur quoi p o rterait la tien n e? su r des verrous. Certes, à m oins que tu ne croies aux sylphides, aux beautés aériennes, tu ne peux q u ’être fort tran q u ille . Q uant à la m ien n e, t’en ai-je p a rlé ? ... Oh ! oui, m on cœ ur te reste; si tu le prises, tu peux te dire : J e ne p e r d r a i ja m a is ce bien-la, ta n t qu'un souffle a n im era m on G a b riel... Faible consolation sans doute ; m ais cependant idée qu i n ’est pas sans douceur : car l’am o u r, l’am o u r désintéressé est le seul hom m age qui satisfasse en m êm e tem ps l’am ou r-p ro p re et l’â m e ... J’ai découvert u n e larm e su r ton p a p ie r; j ’en ai baisé la trace, ô m a Sophie! Mais po u rq u o i verser des larm es stériles ? Hélas ! elles dégonflent le cœ ur. E h b ien ! pleu re, m on en fan t; je t’envie cette félicité... Ce n ’est pas de répondre aux choses charm antes que tu m ’écris qu i m ’em barrasse, c’est de n ’y pas répondre. T u as b ien de l’esp rit, m a Sophie-Gabriel ! trop m êm e; m ais il est si n a tu re l, que je m e flatte que ce n ’en est pas. Je suis si bête avec toi ! pourquoi serais-tu si ingénieuse avec m o i? ... T u as trouvé u n e am ie! je t ’en félicite : c’est u n rare et d élicieux b ien fait du ciel. Qui plus que toi est digne d ’en tro u ­ ver ? qu i en a trouvé m oins que toi ? Sophie, le m alh e u r n ’a pas séché ton cœ ur, cette in tarissable source de sensibilité; m ais il fau t être à la fois sensible et circonspecte : sonde le terra in où tu m arch es; souvent des roses cachent des épines acérées et des précipices sans l'ond... Le ciel m e préserve de te d o n n er d ’in ju stes soupçons. T u sais si ton am i est trop m éfian t; tu sais m êm e s’il l’est assez : tu sais s’il est porté à ch érir ce que tu aim es; m ais h élas! en po rtan t les yeux en a rrière, je m e rappelle les fautes sans n om bre que le beau d éfau t de la confiance, de la généreuse confiance, nous a lait com m ettre. Je suis fort aise cependant de te savoir u n e société. Les distractions sont sans prix dans les grandes douleurs, quoique ra re m en t on les a im e ... Je ne parlerai ni de tes désirs à m on égard, ni des perm issions que tu m e donnes, dans des suppositions qu i n ’a u ro n t pas lie u . E h non! non, je t ’assure, on ne m e proposera rien qu i puisse te d onner de nouvelles in q u iétu d es. B o sto n éta it u n asile sû r p o u r to i... honorable p o u r m o i... Mais pourquoi p arler du passé? je ne sau rais ni m ’accuser, ni m e rep en tir. Je gém is d u présent. O ui, j ’en g é m is; je voudrais, au prix de to u t m on sang, et te donner la lib erté et ce que tu désires : ce sacrifice serait u n e douce jouissance. Il est aisé de le cro ire; et, si tu v e u x y réfléchir un m o m en t, tu v erras que tu m ’écris à cet égard des choses déplacées... Je le supplie, m a bien-aim ée, de te soigner, et d’obte n ir, si cette lettre te parv ien t, q u ’elle ne soit pas la dernière q u e tu reçoives. Cela serait, ce m e sem ble, io rt nécessaire à | tous deux, et dans tous les sens. Mais, quoi q u ’il arriv e, sois sû re, sois bien sû re, Sophie, que ton nom sera le d ern ier que proférera m a bouche; que les sentim ents que je te dois, que tu m ’as connus, qu i sont devenus l’em ploi et la fin de m on être, seront les derniers que p ro d u ira m on cœ u r, et ré c h a u fferont ju sq u ’au term e que le destin a m arq u é à sa d urée. A dieu, m a Sophie-G abriel; adieu, m on to u t et m a vie. Je sais que tu devineras to u t ce que je ne dis pas, et j ’en ai besoin. Mille et m ille baisers à ton enfant, si tu la vois. XTX 20 mars 1778. O m on am ie! j ’ai reçu ta lettre, ta délicieuse le ttre ; j ’y ai im prim é m ille et m ille fois m es lèvres b rû lan tes, où m on âm e e rra it. Chère Sophie! com m e to u t ce que tu écris est n a ­ tu rel et to u ch an t !... com m e tu sais le chem in du cœ ur de ton tendre a m i!... Mon am o u r u n iq u e ! elle est triste cependant cette lettre qu i fait m on b o n h eu r. T u entends bien ce que je veux dire p ar là. Je ne sais que trop que tu ne peux pas ne point être triste ; m ais tu m e parais in q u iète, sinon de m es sentim ents, du m oins de m es pensées... Toi, m on to u t! toi, m on b ien ! ne sais-tu donc pas que je ne saurais m ettre en doute ni ton am o u r, ni ta constance, n i ta délicatesse, ni la bonté de tes atten tio n s? Ne sais-tu pas que je te révère a u ta n t que je t ’adore? A h! si je doutais de m a Sophie, p o u rrais-je vivre? Chère am ie, si quelques expressions de m a dernière lettre t’on t p aru am biguës, c’est que j ’avais des raisons de crain d re que le m oindre d éiau t de circonspection t’en priv ât; et que le b o n h e u r de recevoir de tes nouvelles était to u t à fait em poisonné pour m oi par l’idée que tu serais peu t-être m oins fortunée. ............... 0 m a généreuse am ie! je sais que tu n 'im p u tés au cu n de tes m alh eu rs à ton Gabriel. Il m érite ce sen tim en t par la pu ■ reté de ses in ten tio n s, par l’étendue de son dévouem ent, par sa d ro itu re, p ar sa tendresse inconcevable, p eut-être, pour toi-m êm e ; m ais com m ent veux-tu q u ’il voie d’u n œ il sec les m aux d ont tu es la p roie? Mon b o n h e u r ! je sens to u t ce que tu m e dis de noble et de ten d re à ce su je t; et c’est p o u r trop le sen tir que je n ’ose t’en parler. Sois sû re seulem ent que toi seule peux t'accuser auprès de m o i; que j ’ai la plus entière confiance, je ne dis pas dans ta fidélité, en u n m ot, dans tout ce qu i a tra it au respect de toi-m êm e, car cela n ’a pas besoin d’être d it; m ais dans tes dém arches : sois sû re que j ’approuve d ’avance to u t ce que tu fe ra s, q u an d il te sera perm is de faire, et que je suspecterais l’univers en tier et m oi-m êm e, avant de form er le m oindre doute su r m a Sophie-G abriel. Je connais son âm e, et ses principes, et ses résolutions, ou, pour to u t dire en u n m ot, je connais ses devoirs ; c’est assez pour être sû r q u ’elle ne s’en écartera p o in t... A u reste, vante m on a m o u r; m ais ne vante pas ce que j ’ai fait p o u r toi. V eux-tu m e lo u er de ce que je ne suis pas u n m onstre ? Non, n on, vertueuse Sophie, S i n ’était pas u n e question ; m ais crois-tu donc que je t’écris avec u n e rig u e u r académ iqu e? j ’ai u n e dem i-h eu re pour te tracer quelques lignes. Mon cœ ur bat si fort, q u ’on d irait q u ’il v eu t s’élancer hors de m o i; m on im ag ination b o uillonne, et tu veux que je pèse m es m ots? E h! m ais v raim en t, si j ’avais d u tem ps, je l’em ploierais bien p lu tô t à t’écrire plus lon g u em en t q u ’à arran g er ce que je t ’éc ris ; je cause avec toi, m on e n fan t; m on âm e s’épanche ou vo u d rait s’ép an ch er... Hélas! hélas, q u ’u n m o t, q u ’u n regard en d irait b ien plus q u e m ille volum es ! c’est alors q u ’il n ’v a u ra it ni doute, ni in certitu d e, et que le b o n h e u r seul serait en tiers avec nous. Mais, m on am ie, n ’in ju rie donc pas ton esprit ; sais-tu bien que c’est le m eilleu r outil d’u n bon cœ ur, ou p lu tô t q u ’il n ’y a rien de si ra re q u ’u n bon cœ ur sans e sp rit? Q uoique m on im ag ination soit séchée, quoique je n ’aie plus ni facilité, ni coloris q u an d m on cœ ur ne parle point, je sens plus que ja ­ m ais le prix de l’élégance et de la sim plicité; m ais su rto u t de la sim plicité. R ien n ’est si aim able ; c’est le costum e d u sentim e n t et de la v érité : c’est ce q u i fait le charm e de tes lettre s; c’est ce qu i les rend si touchantes. Cette sim plicité n ’exclut p oint la force; au co ntraire, elle la donne si elle n ’est pas vide de choses. Il n ’y a q u ’elle q u i soit propre à rendre les vrais m ouvem ents des passions. Elle proscrit les feux b rillan ts, ces antithèses, ces idées recherchées, ces jeux de m ots p o in tu s, ces to u rs d ’expression forcés, toutes ces affectations enfin que chérissent si fort les beaux esprits, et qui vont si peu a u cœ ur. Voilà ce que j ’ab h o rre de l’esprit, et c’est assu rém en t ce que tu ne connais pas. Ces vains ornem ents, ces choses qu i ne sont m ises que pour b rille r, et q u i décèlent la sécheresse de l’âm e et la corruption d u goût, sont à m ille lieues de toi. T u as su rto u t ce q u i est du ressort du sentim ent, u n tact b ien exquis com m e to u t le reste de ta sensibilité. La vive n a tu re , la délicieuse in g én u ité, la douce tendresse resp iren t dans tes lettres; et je ne m e méfie de toi, m auvaise petite flatteuse, que q u an d tu m e lo u es... Va, ne change ta m a- ' nière pour au cu n e a u tre , m a Sophie ; tu ne pourrais q u ’y perdre. T u es étonnée sans doute que je te parle ainsi ; car, outre que ta sotte et ch arm an te m odestie (sotte parce q u ’elle est excessive) n ’attrib u e q u ’à m a prévention to u t ce que je dis de ton style m ag iq u e, tu ne crois pas q u ’il y a it le plus p etit m érite à b ien écrire u n e lettre, à exprim er to u t n a tu re llem en t ce que l’on pense, ce que l’on sent. Mais, m on am ie, tu te trom pes. La véritable éloquence consiste à dire les choses convenables à u n e situ atio n donnée, à d onner à chaque sen tim en t, à chaque pensée u n coloris an alo g u e; en u n m ot, à dire chaque chose com m e elle doit être dite. Voilà to u t le secret de l’a rt oratoire, m a Sophie, c’est d ’être passionné : ainsi tu es b ien plus savante q u e tu ne croyais... T u es toute surp rise de m e voir disserter dans cette le ttre ; m ais ne com ­ p ren d s-tu pas q u ’au m oyen de cela je t ’écris plus longtem ps, et q u e je ne risque p oint de m ettre ici des choses qu i déplaisen t à n otre b ien fa ite u r?... Ah ! m on am ie, que nous devons le ch érir ! Il nous rend la vie, q u e ceux q u i nous l’avaient d onnée nous avaient ôtée. Que tu es aim able de m e d o n n er de bonnes nouvelles de m a petite G abriel-Sophie ! Ah ! m on am ie, c’est bien l’enfant de m on cœ ur, com m e celui de m on sang. Si tu savais com ­ b ien de fois u n songe favorable m e l’offre enlacée dans nos b ra s! nos lèvres la to u ch en t ensem ble; nous l’enveloppons de la vap eu r de nos haleines, com m e elle n a q u it de celle do notre a m o u r: elle so u rit à nos caresses... O m on am ie! com m e m a tendresse est centuplée depuis q u e tu as donné l’être à u n a u tre to i-m êm e, qu i est aussi u n a u tre m o i-m êm e!... Sotte que tu es ! d’avoir été m e dire q u ’elle m e ressem ble... j ’en ai u n e p eu r ! Mais non, je n ’en ai pas p e u r ! je suis sû r q u ’elle ressem ble à to i, to u t à fait to i. Fussé-je beau com m e A donis, je voudrais q u ’elle te ressem blât u n iq u em e n t... Sais-tu ce q u ’elle fera, la petite (car elle a u ra to u t plein d ’esprit)? elle p ren d ra chez nous deux : chez toi, le tein t, les tra its , le genre d’e s p rit, le caractère, les g râces, les v ertu s : chez m oi, la voix que j ’avais, quelques talents acq u is, et le ten d re, l'inexprim able', l’im m ortel am o u r qui b rû le p eu r toi dans m on sein : chez tous deux, le courage, la cand eu r, la générosité, la sensibilité : en u n m ot, la petite Gabriel-Sophie p ren d ra de sa m ère to u t ce qu i est aim able et bon, ses qualités et ses charm es ; et, laissant respectueusem en t les défauts de m o n sieu r son père, elle lu i e m p ru n tera seulem ent ce qu i a plu à sa m am an ; enfin sa devise sera le vers q u i sem ble avoir été fait pour m a Sophie : C hirede in bel corpo a nim a b ella ... O ui, m a F anfan, je m e conserverai p o u r elle et p o u r toi, ta n t que je serai sû r de ton existence, et q u ’il m e restera q u elq u e espoir de consacrer m a vie à to u t ce que j ’aim e ... Ah ! tu n ’es point in q u iète de la fo rtu n e de ta fille, si je ne suis pas m o rt civilem ent !... Sans exam iner tes espérances et tes calculs, ô m on am o u r b ien cher ! je te prie seulem ent de croire que je suis bien loin de vouloir t’assom brir les objets. Moi, que je te reproche tes larm es ! m oi qui les fais coule r ! ... A h! Sophie! tu as b ien m al in terp rété m a dernière lettre ; p e u t-ê tre aussi était-elle trop triste. Je souffrais, j ’étais pressé, et je doutais que tu eusses reçu les m êm es consolations que m oi, ce qu i m e n av rait le cœ ur. T u vois q u ’il s’est b ien élargi a u jo u rd ’h u i. O m on adoration bonne ! puisse le tien s’ép an o u ir en lisan t ce p etit n om bre de lignes dictées par l’am o u r, m ais par l’am o u r enchaîné par la prudence! XX O m on am ie si ten d re, quel b o n h e u r in atten d u ! quel to rren t de volupté coule de m on sein ! je reçois ta lettre, je la reçois au m om ent où je ferm ais celle o ù je la dem andais. Elle est douce, elle est ten d re, elle est aim able com m e toi ; elle m e rassure su r la santé de to u t ce qu i m ’est cher, ou du m oins de to u t ce qu i m ’est plus ch er que le reste d u m onde : elle allu m e m on san g ; m ais c’est u n e ch aleu r vivifiante q u ’elle y porte. Oui, chaque fois que G abriel reconnaît ton caractère, chaque fois q u ’il lit les assurances de ton am o u r ; chaque fois que le to u ch er de ton h aleine, de tes m ains, de tes yeux, peut-être aussi celui de tes lèvres, e m p rein t su r un papier que je ne garde p o in t, hélas ! assez longtem ps, m ais que je jonche de baisers aussi longtem ps q u ’il est en m on pouvoir; chaque fois que tous ces trésors frap p en t m es regards, il m e sem ble que je puise à la source de la vie, que j ’arrête la faux du tem ps, que je repousse au m oins pour quelque tem ps ces poisons dont l’in fo rtu n e v o u d rait m ’ab reuver. Oh n on, m a Sophie ! non, tu n ’as rien fait qu i m e déplût. J’étais triste lorsque j ’écrivis la lettre q u i t’a serré le cœ ur, parce que je croyais m ’apercevoir que tu n ’avais pas reçu les m iennes, parce que je trem b lais de n ’en plus recevoir des tiennes, parce que je sentais la vie se re tirer de m on cœ ur avec l’espoir. Tu sais que m on esp rit prend to u jo u rs la teinte d u sen tim en t q u i m ’a g ite ; ju g e si m on style devait être assom bri ; m ais, m on a m o u r si cher, au cu n m écontentem ent, personnel à toi, n ’in flu ait su r la n oire disposition de m on être. Ma confiance n ’a pas été altérée u n in stan t, je te le ju r e ... 0 m a Sophie-G abriel ! c’est un délicieux b o n h e u r que d ’avoir u n e am ie ch arm an te, et de jo u ir d ’a u ta n t de sécurité que si c’était u n e laide qu i ne fû t désirée de p erso n n e; et tu m ’as fait connaître ce b o n h eu r. Hélas ! il en est u n plus doux en ­ core ; c’est d ’être avec elle ; et la privation de celui-là flétrit beaucoup les au tres. A u reste, q u a n d je dis sécurité, Fanfan, je n ’exclus point la jalousie, m ais la m éfiance. La m éfiance, selon m oi, déshonore les deux am ants. P o u r cette inquiète passion que j ’appelle jalousie, qu i n ’est que la crainte d’être aim é m oins, je soutiens q u ’il n ’y a q u ’u n sim ple am o u r qui en soit exem pt. Ne crois donc pas que j ’en guérisse, ni que je m ’en d éfende; m ais ne crains point que je conçoive jam ais ces odieux soupçons q u i changent l’am o u r en fiel, l’em poisonn e n t et flétrissent ses roses. Mon am ie ! je t ’assure que cette au g u ste m aison-ci est précisém ent u n de ces lieux dont on v ante l’a ir, faute d ’en pouvoir v an ter a u tre chose. R assure-toi d o n c; l’a ir y est excellent ; et de p lu s on y prend des précautions très-recherchées contre les m aladies épidém iques : au cu n e contagion m alfaisante ne m ’enlèvera, je t’assure. Quoi ! tu croyais la neige exclusivem ent à P o n tarlier? Il m e sem ble que tu dois n ’en avoir jam ais ta n t vu q u ’à A m ­ sterd am ; m ais, hélas! il est bien v rai, il est trop vrai que la situation de l’âm e change bien les objets... Gh! p o u r m es beaux y eu x , je ne sau rai te les passer, quoique j ’en aie ri com m e u n fou. Cela m ’a rappelé le signalem en t q u ’u n e belle dam e de ta connaissance d o n n ait de m oi à q u elq u ’u n chargé de m e re tro u v e r; au chem in q u ’elle pren a it, elle a u ra it b ien p u m an q u e r son b u t. Je m e disais à m oi-m êm e : il fau t que cette d am e n ’a it jam ais lu la fable q u i nous raconte q u e l’aigle croqua, u n jo u r, de petits h iboux, ne pouvant se fig u rer que des m onstres si laids fussent les enfants dont son cher am i lu i avait vanté la beauté. On ne signale pas bien dans ta fam ille. M adame de R . m e peignait assez m al, com m e tu sais ; et q u an d elle, m ’e u t v u , elle ajouta aux traits de son tab leau l’a ir d ’u n p a ysa n , dont je n ’ai pas ou ï dire que beaucoup d ’au tres q u ’elle se fussent aperçus. Cette a u tre faiseuse de portrai*- v oulait faire de m oi u n Ado­ n is ; et ne pouvant pas trop déguiser la ciselure dont dam e n a tu re m ’a orné, elle citait de si beaux y e u x , q u ’à les cherch er su r m on visage, tels q u ’elle les décrivait, j ’au rais fort bien pu ne pas m e reconnaître m o i-m êm e, si je n ’eusse aidé à la lettre : m ais l’am o u r-propre, q u i est u n ingénieux in te rprète, m ’aid ait et n ’aid ait pas ceux q u i m e c h erch aien t... Quoi q u ’il en soit de m es beaux y e u x , je te prie de ne pas te m o q u er de m oi en p a rla n t à m oi, ou, si tu es de bonne foi, de te taire p o u r ton h o n n e u r. A u reste, j ’aim erais b ien m ieux q u ’ils fussent bons que beau x ; et ils deviennent si m auvais que je crains de les p erdre. Le dro it to u jo u rs noyé d ’eau , p o u r peu q u ’il s’applique, ne voit plus q u ’à travers u n m illion de points noirs. Le gauche est affaibli ; et je com pte dem an d er u n oculiste p o u r le consulter sérieusem ent su r ces in q u iétan ts sym ptôm es. F u ssé-je aveugle, je n ’en aim erais ni plus n i m oins ; m ais, avec to u t cela, je ne ressem blerais pas à l’A m our. Il fau t donc conserver ses yeux. Mon bon a m o u r, dem ande du p ap ier; je suis s û r que l’on t ’en accordera. Dans les m aisons les plus sévères on en donne en le co m p tan t; et, assurém ent, l’on ne nous traite pas avec sévérité. T u aim es le trav ail et l’étude : il fau t faire des notes et des extraits, q u an d on v eu t lire avec f r u it; je ne voudrais pas que tu négligeasses ton italien , ce ch arm an t idiom e si propre à exprim er l’am o u r. T u m e fais u n e question b izarre : C om m ent je me trouve i c i ? Je com m encerai p ar te dire fort sérieusem ent q u ’on a a u ta n t de bontés p o u r m oi q u ’on p eu t en avoir, v u les circonstances et la règle de la m aison. Q uant au re ste , je te répondrai p ar u n e p asq u in ad e; car com m ent v eu x -tu que je te réponde a u tre m e n t? Les prisonniers de Londres ch an ten t p o u r se d ésen n u y er! « A lexandre était p riso n n ier au m ilieu de l’u n iv e rs; le roi d ’A ngleterre l’est dans son île, le sultan

  • dans son sérail, le m oine dans sa cellule, le savant dans son

cabinet, le seigneur dans sa v o iture, le m arch an d dans sa b o u tiq u e ; tous les hom m es enfin sont p risonniers, et la terre en tière est u n e vaste prison. » T u vois q u ’il y a m an ière d ’é ­ gayer tous les su jets; m a is j’avoue q ue, de tous les prisonniers, n o u s som m es les plus prisonniers. Ma ten d re et bonne am ie, tran q u illise-to i u n peu su r m on sor t ; il est et sera très-to lérable, ta n t que je recevrai de tes nouvelles. T u te dem andes trop souvent dans l’a m ertu n e de to n cœ u r: H éla s! q u ’a donc f a i t m on G a b riel, p o u r ê tre si m a lh eu reu x ? et tu ne te com prends pas dans cette question, quoique tu sois b ien plus innocente que m oi. Mais n o n , Sophie, il fau t tâch er de se p ersu ad er, m algré les préjugés de l’o rgueil et les pieuses rêveries d ont on nous a bercés, q u ’il im porte fort peu à la n a tu re que tel ou tel in d iv id u soit m alh eu reu x , souffrant ou d é tru it, pourvu que les espèces se conservent. Nous avons reçu d’elle la vie sans savoir ni com m ent, n i pourquoi ; nous la perdrons de m êm e, et nous n e sau ro n s pas davantage po u rq u o i cette carrière est hérissée de rocs, quoique nous ne m éritions pas u n chem in aussi raboteux. Je sais bien que cela ne console pas, ô m a tro p aim able am ie ! m ais cela doit a rrê ter nos in u ­ tiles m u rm u re s. L a fin de n o tre être, de nos passions, de nos actions nous est à jam a is in co n n u e ; m ais je réponds bien de l’em ploi d u m ien ta n t q u ’u n souffle l’a n im era ; ce sera de t'adorer. Ma bonne am ie, je n ’aim e plus du to u t la g u erre, à m oins q u ’elle ne m e fasse so rtir d’ici. Ceux qu i m e connaissent ne croiront pas que l’a m o u r m ’a it re n d u poltron. Oh ! non, pas poltron, m ais on ne sa u rait m oins am b itieu x ; et, à raisonner de bonne foi et de sang-lroid, quoi de plus fou au m onde que la fu re u r guerroyante 0 m a F a n fa n l que ne fait-o n des hom m es, et su rto u t des heu reu x , au lieu d’en tu e r ? T u es bien de m on avis, chère et pacifique am ie, et tu ne souhaites d u m al q u ’aux traîtres et aux persécuteurs. Mais m a Sophie n ’est pas poltronne non plus, quoique si d o u ce; et n otre fille sera toute brave. Je veux q u ’elle m onte à cheval, q u ’elle aille à la ch asse, q u ’elle m an ie les a rm e s, enfin q u ’elle réunisse aux charm es de son sexe les avantages du n ô tre; m ais il ne fau t pas que cela la rende hom m asse, car cette affectation dépare tout. 11 fau t q u ’ainsi que to i, elle soit hom m e et paraisse fem m e. L’âm e n ’a point de sexe, m ais le corps en a u n ; et l’u n e ne doit pas em piéter s u r les droits de l’au tre. Ma SophieG abriel, si charm an te et si b o n n e , si courageuse et si douce, j ’ai bien sincèrem ent ad m iré ta ferm eté, j ’adore ta résolution, et ton m épris p o u r les préjugés de ton sexe et m êm e du nôtre ; m ais aussi, com bien ta ch arm an te in g é n u ité , tes grâces naïves, et ju s q u ’à ces riens délicieux q u i seraient ridicules dans nous au tres hom m es et qui em bellissent les fem ­ m es, com bien ils m ’ont ren d u h eu reu x !... A h, Sophie! SophieG abriel ! il n ’ap p arten ait q u ’à toi de d onner à la fois à ton am an t la m aîtresse la plus aim able, l’am ie la plus sûre, la com pagne la plus u tile. Toi seule pouvais ré u n ir la ferm eté et le dévouem ent d’u n hom m e, aux délicates tendresses d’une fem m e ; les fru its les plus savoureux de l’a m itié, aux fleurs les plus suaves de l’am our. Je d is tro p de bien de to i : app arem m en t que j ’en pense trop au ssi; car assu rém en t je ne dis que ce que je pense. Quoi q u ’il en soit, je ne sais si je dors ou si je veille ; m ais c’est u n b eau songe : il sera long, et je trem blerais si je pouvais crain d re le réveil; car rien ne peut rem placer u n e e rre u r si chère. Bonne, b o nne, je voudrais q u e tu tisses raser de très-bonne h eu re ta fille : les raisons seraient trop longues à déd u ire ; m ais c’est u n e chose trè s -sa lu ta ire , et tu sais que je ne suis pas savant en recettes de bonne-fem m e ; m ais ne fû t-ce que pour lu i faire avoir de beaux cheveux, ce serait b ien assez. Je sais bien que les savants assu ren t q u ’il fau t être chauve p o u r avoir beaucoup d ’e sp rit; ils attesten t l’a n tiq u ité d o n t la p lu p art des grands personnages étaien t ain si. Ils cherchent aussi dans l’histoire m oderne force exem ples de tètes pelées et fort illu stre s; m ais peu m ’im porte le génie de m a fille, p ourvu q u ’elle a it u n c œ u r; e tje l’aim erais m ieux u n peu plus jolie et u n peu m oins savante. Au reste, il y a des raisons de santé plus sérieuses que l’in térêt dejla chevelure, qu i ren d en t cette p ratiq u e recom m andable. Oh ! oui, m on am ie, j ’exprim e m a reconnaissance de m on m ieux à notre b ien fa ite u r, et je cautionne bien la tienne. Hélas! que fussions-nous devenus, s’il n ’eû t pas été sensible? Toi q u i sais de quelle flam m e m on cœ ur est form é, puisque tu lu i donnas la vie, im ag in e dans quel état était ton Gabriel? lorsqu’il ig n o rait ta vie ou ta m o rt, ta délivrance ou tes souffrances A h! je rongeais m es fers, et j ’invoquais la m ort sans oser m e la d o n n er, de p e u r d ’élever u n e b arrière éternelle en tre m oi et le b o n h e u r, dont le re to u r n ’était pas e n ­ core im possible... Mais au rais-je pu so u ten ir cet état violent que l’am o u r n o u rrissait, que le tem ps, l’esprit, l’im ag ination, la vivacité ne faisaient q u ’ag g rav er?... Que d is-je ? la raison m êm e en aig u isait la pointe, et c’était m on devoir de m e dé- - sespérer. Je ne sais, m adam e Sophie, si tu trouveras que m a fierté est m al placée au jo u rd ’h u i ; m ais je sais b ien que cette feuille contient plus d’écritu re que je n ’en tro u v erai dans dix de tes lettres. J espère, j ’ose espérer, et c’est avec u n e recon naissance aussi vive que m on désir, que j ’en recevrai encore, ei q u e lle s m e d o n neront de tem ps à a u tre des nouvelles sûres de m a Sophie-G abriel et de m on précieux e n fan t... Ah ! si elle était dans tes bras, tu l’em brasserais souvent p o u r son père ; lu lu i dirais de m ’a im e r, et elle m ’a im e ra it; car tu m e p eindrais b ien aim able à ses yeux, et si aim able, q u ’en m e voyant, ta petite créatu re d ira it sû rem en t : Q uoi ! ce n 'est que cela? p a r m a fo i,m a m a n est bien bonne 1... Je t ’y atten d s: va, sois aim ée seu lem en t la m oitié a u ta n t que j ’aim e ta m ère, et nous verrons si cela ne bouchera pas à tes yeux bien des tro u s de petite v éro le... O m a Sophie! tu em bellis l’âm e et l’esprit de ton G a b rie l, et quelquefois m êm e aussi ses traits, a u gré de ton im ag in atio n et de ton cœ ur. Mon am o u r, et su rto u t le tie n , sont le voile q u i cache m es défauts sans nom ­ bre. Je souris de ton e n th o u siasm e; je le prise infin im en t, com m e u n e preuve irrécusable de ta ten d resse; m ais je ne m ’en ju g e pas m oins com m e je le dois. Ah ! je suis sû r du m oins de ne t’avoir jam a is in d u ite en e rre u r su r m on propre com pte, de n ’avoir déguisé au cu n de m es défauts, au cu n de m es s e n tim e n ts, au cu n e de m es pensées. T u ne rn’accuseras jam a is d ’avoir voulu te p a raître u n a u tre que je su is; m ais j ’espère bien , ô m on am ie bonne ! que tu ne t’ap ercevras pas m êm e de ta prévention, parce que l’a m o u r qu i te l’a donnée l’e n tretien d ra toujours. La véritable base d’u n e passion d u rab le ne te m an q u e pas : tu estim es ce que tu aim es. J’ose croire le m ériter : m es défauts a p p artien n en t à m on esprit ou à m on h u ­ m e u r; m es bonnes q u alités sont à m on cœ ur. C’est ce cœ ur q u i te touche : c’est m a sensibilité, m a d ro itu re et m on dévouem ent q u i ont fait ta co n q u ête; ce sont eux q u i on t achevé m on b o n h eu r. E t ces ch arm es-là, les seuls dignes de to i, d u re n t to u jo u rs et ne se flétrissent jam ais. A dieu, m on to u t. A dieu, m a vie. A dieu, m a Sophie-G abricl. Iiélas ! a d ieu . XXI 0 m on am ie ! c’est le m ois de m ai qu i m ’a h o rrib lem en t pesé. Ah ! j ’étais aux abois; et, sans le secours de notre b ien ­ faiteur, c’était fait de m a raison. Grâces lu i soient ren d u es : je tiens ta lettre, elle est là : elle a ren d u d u ressort à m on c œ u r; je respire à p ré sen t; et si je ressens u n tro u b le u n iversel, ce sont les palpitations de l’a m o u r et du plaisir qu i le produisent. 0 m a Sophie, m on adorable Sophie ! que j ’avais besoin de ta lettre ! q u e tu es ten d re ! q u e tu exprim es bien ta tendresse, alors m ôm e que tu es obligée de la co n ten ir 1 Elle donne la vie à m on cœ ur affam é d ’am o u r, cette lettre délicieuse, quoique si triste. O ui, m on b o n h e u r! je puise à la source de la vie q u an d je reçois les assurances de ton a m o u r; et cette in g én u ité to u ch an te, cette in im itab le sim ­ plicité, si én erg iq u e, si ard en te, exalte au m êm e degré to u t m on être. J’oublie m a situ atio n et la tien n e, m es m aux et les tiens, m es in q u iétu d es, m es craintes, j ’oublie to u t, ju s q u ’à nos m a lh e u rs: je t’en ten d s, je te vois; m ais hélas ! je veux voler dans tes bras, et l’illusion est d é tru ite, et m es yeux retom bent su r nos fers, e t m es larm es in o n d en t m on visage et m on sein : larm es salutaires cependant, adoucies par l’espérance que tes lettres en tre tie n n en t a u fond de m on cœ ur. Ah ! Sophie ! m on a m o u r est le souffle de m a vie. C ruelle am ie ! q uel jo u r tu te rappelles !... Ah ! je ne serai 40 pas si courageux ; je ne t ’en parlerai pas, la plaie saigne encore. Rélas! nos cœ urs étaien t u n is et confondus; le glaive de la d o u leu r les a divisés en deux parties... qu i p o u rrait cicatriser u n e telle blessure ? Ah ! oui, p u isque tu l’as com pris, je l’avoue : les lettres que nos im prudences réciproques on t arrêtées, m ’on t causé bien du ch ag rin . Mais j ’espère que nous som m es sauvés de cet ! écueil. Nous ne parlons plus que des sentim ents si ju stes, si n a tu rels, dont on com prend toute l’énergie, p u isq u ’on daigne

com patir à nos in q u iétu d es. Qu’on efface ce qui p o u rrait dép laire, ce sera de nouveaux rem ercîm ents que nous devrons,

p u isque nous au ro n s u n e preuve précieuse q u ’on veut nous accorder to u t ce q u ’on peut nous accorder. On a trouvé tes lettres lo n g u es; hélas! les am an ts on t u n e optique p articu ­ liè re , ap p are m m e n t; je les vois si petites, si courtes ! Mais c’est ta faute, v o is-tu , m a Sophie ? avec ton caractère que l’on cro irait échappé du sabbat, s’il n ’était griffonné de la m ain de l’am o u r m êm e, on est to u jo u rs dupe. On croit, ta n t il est m en u , q u ’il y a beau co u p ; et il n ’y a presque rien . Les lignes sont si écartées, les m ots si larges, que rien au m onde n ’est si hypocrite que ton écritu re. Ma Sophie, tu dois savoir que m on esprit est to u jo u rs à l’unisson de m on cœ ur ; ain si, q u an d tu vois m on style aisé et facile, tu peux te ten ir p o u r certaine que m on cœ ur est à l’a ise; que je suis content de m a Sophie-G abriel; que m on b o n h eu r est p u r. Une chose que tu peux croire, parce q u ’elle est très-exactem ent vraie, c’est que je suis m oins jaloux en absence q u ’en présence, quoique je le sois tou jo u rs b eaucoup; et cette différence est u n e g rande preuve de m on estim e. En présence, l’am o u r l’em porte su r m a raison : u n rien qui l’offusque, est u n m onstre, u n e hydre redoutable. Je voudrais presque que tes yeux n ’eussent la faculté de voir que comm e m oi. En absence où la raison est com ptée pour quelque chose, parce que les sens sont m oins ém us, je suis si convaincu que tu ne peux être que fidèle, et m êm e constante; que m es droits sacrés dont tu es la dépositaire sont im p rescriptibles, et sous u n e garde inviolable ; q u ’u n cœ ur tel que le tien ne peut que ch érir des devoirs si saints ; q u ’u n am o u r tel que le nôtre ne p eut être rem placé par quoi que ce soit au m o n d e; q u ’u n être capable de la passion q u i nous e m ­ brase ne l’est pas d ’u n e perfidie ; que qu i a goûté les délices dont nous nous som m es en ivrés, ne sau rait tro u v er quelque saveur dans u n sentim ent qu i, p û t-il être aussi actif, aussi profond que le p rem ier, ce q u i n ’est pas dans la n a tu re , serait to u jo u rs em poisonné p ar les rem ords : to u t cela se présente si d istinctem ent à m on esprit et à m on cœ ur, que m a jalousie en est très-ém oussée. Je ressens b ien ses attein tes; m ais elles m e pressent sans m e déchirer. C’est d’être aim é m oins, que je crains, et non pas de n ’être plus aim é. Ah ! m a Sophie, cette idée suffit p o u r m ’oppresser. Jam ais, non jam a is je ne consentirai à perdre la plus petite partie de ta tendresse. Ce trésor m ’est nécessaire to u t en tier, et je périrais, si l’on m ’en ôtait la m o in d re partie. R aillerie à p a rt, m a chère am ie (car je ne ris que du b o u t des lèvres, c’e st-à-d ire, de bien m auvaise grâce), je m e porte beaucoup m ieux. Le tem ps est beau, et ta lettre va bien l’em ­ bellir encore. T out invite à l’am o u r, to u t porte la livrée du printem ps : to u t fleurit, to u t s’u n it, to u t s’enlace : nous seuls, nous seuls hélas ! de tous les am ants, ne nous joignons que par la pensée, le désir et l ’espoir. Mais enfin la belle saison répare les désordres de m a santé. Je m e prom ène chaque jo u r ; c’est depuis h u it heures ju sq u ’à n eu f du m atin : c’est bien c o u rt; m ais je q u itte sans reg ret le ja rd in , en pensant que je fais place à q u elque m alh eu reu x com pagnon de m on sort. Chère et ten d re Sophie! tu voudrais m arch er aux m êm es h eures que m oi : hélas ! deux am an ts, obligés de se q u itter, se p ro m iren t de m éd iter chaque n u it à l’aspect de la lu n e, et de tro m p er ainsi l’absence par u n e conversation m uette ! Ton idée est plus fine encore, parce que ton sen tim en t est plus tendre. Mon am ie, ne cherche pas non plus à répandre tes p rincipes. Que la tolérance soit en to u t ta religion. T u pourrais bien avoir pris de m oi le défaut très-g ran d , très-n u isib le à soi-m êm e, de ne pouvoir en ten d re déraisonner de sang-froid. Je m e suis fait plus d ’u n en n em i et j ’ai usé m es poum ons en m ’efforçant de d onner du sens à des buses et de l’h o n n eu r à des coquins. Ne va pas suivre ce m auvais exem ple avec les fem m es. Je te l’ai d it : en g énéral, elles n ’on t point de caractère : ce sont des arbustes ch arm an ts, faits p o u r p o rter des ile u rs; rarem en t on y rencontre des fru its ; et le u r qualité dépend tou jo u rs de la greffe, qui ra re m en t est b o n n e ; car il ne fau t pas croire que n otre sexe vaille m ieux que le tien . Il est peu d ’âm es assez fortes p o u r n ’avoir au cu n e notion de fro id eu r en am o u r, soit q u ’on l’appelle p rudence, ou q u ’on lu i donne to u t a u tre nom : et peu t-être n ’est-ce pas u n m al, car ta n t de m atières com bustibles p o u rraien t causer de fu ­ rieux em brasem ents. Nous som m es n otre univ ers, chère Sophie ; il n ’est pas éto n n an t que nous ayons u n e lan g u e p a rticulière. Les au tres ne peuvent concevoir nos transports. Nous avons cet avantage su r eux, que nous nous figurons aisém ent leu rs plaisirs, qu i ne sont q u ’u n e p artie très-su b o rdonnée des nôtres. 11 n ’y a p oint de branche d’arb re qui n ’offre dans ce m ois-ci p lusieurs couples d ’am ants de cette espèce. Laissons le u r p référer leurs am ours sans am o u r. Ils sont plus discrets et m oins pénibles, à ce q u ’ils croient. Ce sont des aveugles q u i n ien t la couleur p u rp u rin e des roses, parce q u ’ils ne p euvent la voir, et q u ’en tâto n n a n t ils sentent leurs épines. T u connais u n e chère dévote, qu i prétend q u ’u n a m a n t v raim en t am oureux est u n hom m e haïssable, parce q u ’il est très-in co m m o d e, très-jalo u x ; parce q u ’il ne p eut cacher sa passion, et que la chère ré p u ta tio n croule. Q uand tu trouves de telles raiso n n eu ses, appuie le u r a rg u m e n t. Conviens su r m a parole q u ’u n hom m e en v a u t rarem en t deux; q u ’ainsi u n am an t n ’a n u l dro it de p réten d re à des m om ents q u ’il ne p eu t em ployer. T u vois ju s q u ’où va ce ra isonnem ent, au q u el se ré d u it, en dernière analyse, la m orale m oderne de l’am o u r. Si u n hom m e en v a u t ra re m en t deux, jam ais il n ’en v a u t q u a tre , encore m oins tren te. Le ciel fait rarem en t des m iracles, m êm e p o u r les dévotes : l’esprit est fort, et la ch air est faible : les accidents, dérangem ents, cas fo rtuits, etc., doivent être p rév u s; il fau t donc des ressources; et plus elles sont m ultipliées, m oins le p ublic s’en aperçoit. Mais com m e, si toutes les fem m es étaien t a u m êm e régim e, l’a u tre sexe ne serait assu rém en t pas assez nom breux pour les servir, prie ces dam es d ’être tolérantes : il y v a de leu r in térêt. Q u’elles laissent les fem m es tendres, rom anesques ou folles, com m e il le u r p laît de les n o m m er, qu i n ’on t de désirs que p o u r u n objet, parce que le u r cœ ur n ’est touché que p o u r u n o b jet, q u ’elles laissent ces fem m es, d is-je, dont l'âm e et les sens sont tou jo u rs d ’accord, être dupes de leu r passion et se b o rn er à le u r am an t. Voilà le traité q u ’il faut faire avec elles, m a Sophie, a u lieu de les prêcher. P o u r toi, retiens ces jo lis vers : G ertrude dès ce jo u r, plus sage et plus heureuse, C onservant son am ant et renonçant aux saints, Q uitta le vain p ro jet de trom per les hum ains. On no les trom pe p o in t; la m alice envieuse P orte sur votre m asque u n coup d’œ il p én étran t; On vous devine m ieux que vous ne savez feindre ; E t le stérile h onneur de toujours vous contraindre Ne vaut pas le plaisir de vivre librem ent. Mon am ie si bonne, je voudrais bien que cette lettre te re n . d ît u n peu de sérénité, et q u ’on te p erm ît b ientôt de m ’en écrire u n e qu i m e rassu rât su r la situation de to n esprit et de ton cœ ur. Chère en fan t, tu es fort m alh eu reu se ? Ilélas ! tu sais b ien que je le sens au m oins a u ta n t que toi, m ais roidis-toi contre les désagrém ents et les dégoûts inséparables de ta position. D épends-tu d u caprice, de l’insolcnce, des bavardages d ’u n e de ces fem m es qu i sont tes com pagnes ? Non sans doute. On m ’a dit de ta p art toute sorte de bien de celljs sous la direction desquelles tu es. A ssurém ent il n ’a pas dû le u r être difficile de t’apprécier et de te m ettre à ta place. Je t ’en conjure, ô m on am o u r ! u n peu de force d’esprit ; tu en as ta n t dans l’àm e ! S erais-tu com m e m oi, d ont la ferm eté et le sang-froid sont à toute épreuve dans les grandes occasions, et que les plus petites contrariétés ém euvent quelquefois rid icu ­ lem en t ? 0 Sophie ! tu es si douce ! si bienfaisante ! si égale ! si bonne ! m alh e u r à qu i ne p eu t vivre avec toi ; m ais ne te to u rm en te pas des sottises des autres. Hélas ! notre m isère n o u s suffit, ne l’aggravons point par des riens auxquels nous n e devons que du m épris. Si tu obtiens u n e perm ission p o u r que je t ’envoie q u elq u e s-u n s de m es m an u scrits, je t’en ferai passer successiv em en t quelq u es-u n s ; m ais il y en a qu i ne peuvent sortir de m es m ains. Celui de ces ouvrages que je crois le m oins m au ­ vais, et qui peut être u tile, sera dédié à notre b ien faiteu r, si jam ais je m e trouve à m êm e de le faire p araître. Q uant à T ibulle et à H om ère, je ne les co n tinuerai q u ’a u ta n t que je p o u rrai te les faire passer ; car c’est u n ouvrage pénible et in g rat que des trad u c tio n s; et le plaisir seul de trav ailler pour toi p eut m ’y ench aîn er, d’a u ta n t que j ’ai u n gran d proje t qu i m ’occupe to u t en tier. A vant que to u te la v ig u eu r de jeunesse soit éteinte, il fau t du m oins essayer de faire voir ce q u ’on a u rait pu faire. Au reste je t ’avertis que m on style devient de plom b, et que m on tale n t baisse précisém ent en proportion de ce que m on goût devient plus difficile; ce qui n ’est pas u n m édiocre to u rm en t. Ma Sophie-G abriel, je voudrais bien que tu m ’assurasses bientôt que tu n ’as- pas de nouveaux chagrins ! ah ! c’est trop des anciens. Je voudrais retro u v er dans ta lettre prochaine ( tu vois que je com pte su r les bontés de celui à qui nous devons ta n t ) ce je ne sais quoi qu i m an q u e dans celle-ci, et m ’inquiète su r la situation de ton âm e. Ilélas ! tu ne peux qu ’être triste ; m ais, m a Sophie, ta tristesse ne devrait-elle point être u n peu m oins am ère, lorsque tu écris à ton Gabriel ? A dieu, m on b o n h eu r, m on b ien , m a vie ! Je ne t’écris pas plus longtem ps a u jo u rd ’h u i ; non que j ’aie reçu la m êm e injonction que toi ( et je tâche que la sim plicité de mes lettres fasse d isparaître toute objection), m ais parce q u ’on attend, parce que je ne veux point retard er cet envoi, que je dem ande en grâce qu i te parvienne avant la fin du m ois. Il m e reste quelques m om ents que je dois, à tous égards, consacrer à celui dont la bienfaisance est notre u n iq u e ressource, et le seul fondem ent de notre espoir. A dieu, m a bien-aim ée. Je ne saurais te dire trop sèchem ent cet adieu ; car c’est s u rto u t à la fin de m es lettres que je m e crains. Hélas ! c’était à cet endroit que tu courais autrefois. D onne-m oi de tes nouvelles bien exactes, m arche b eau co u p : des détails su r la santé de ta fille. Est-ce anciennem ent que tu as consulté les G randjean ? Tu m ’as presque in q u iété su r tes yeu x : m ais apparem m ent tu m e l’au rais dit. Sophie, Sophie, p oint de réticence su r to u t ce qu i intéresse la santé. A d d io , m io lie n t la m ia s a in te , e la m ia v ita . A d d io . Ga b r ie l . Lis le chœ ur du deuxièm e acte d u P a sto r fid o : il y a des choses qu i devraient se tro u v er à la fin de cette lettre. Songe b ien que si on rase ta fille, il fau t que ce soit un c h iru rg ien , la su tu re de son crân e n ’étan t point ferm ée, et les enfants é ta n t fort m obiles. XXII Chère am ie, que n ’ai-je donc m ille vies à déposer à tes pieds, que ne puis-je, que ne p u is-je, hélas ! te reg ard er du m oins ! m es yeux te d iraien t ce q u ’il m ’est im possible do t ’ex p rim er... Sophie-G abriel ! j ’en ai donc d eu x ? oui, elles sont là : elles partag en t m es caresses et presque m on am o u r. 0 in ten tio n délicieuse ! ah ! ce don du cœ ur, ce gage si cher de ta tendresse, de quelle reconnaissance il m e pénètre ! 0 Sophie adorée ! q u e m ’est l’univers en tie r auprès de m on am ie e t de m a fille? Idoles de m on cœ ur, vous q u i concentrer toutes les puissances de m on âm e ; ah ! q u an d p o u rrai-je vous ré u n ir de m êm e dans m es em brassem ents ? Je m e désolais, ô m a Sophie ! Quoi, m e disais-je, cin ­ q u ante-six jo u rs sans u n e lettre ! 0 m on b ien faiteu r ! vos bontés nous sont-elles ravies ? nos soupirs se p erd en t-ils dans les airs ? Les larm es de Sophie, q u i, plus douces que l’am ­ broisie, q u an d l’am o u r les faisait couler, étaien t si avidem ent recueillies par m es lèvres b rû la n te s; ces larm es que je v o u ­ drais, au prix de to u t m on sang, boire ou sécher, coulent-elles in u tilem en t p o u r m o i? ... T ém éraires m u rm u re s ! par quelle précieuse condescendance il devait m e payer des rig u eu rs de l’atten te! M. de R. est m onté ce m a tin ; il avait u n tableau sous le bras : m on cœ ur b a tta it bien fort : je devinais, ah ! oui, je devinais ce qu i m ’était destiné ; m ais je n ’osais le c ro ire ; et q u an d je l’ai vue, cette im age d ’u n e a u tre to i-m êm e, q uand la lettre to u te d ’am o u r qu i l’accom pagnait m ’a été donnée, j ’ai presque perdu le sen tim en t et la raiso n ... Grâces te soient rendues, ô Sophie u n iq u e en tendresse! p o u r ce p o rtrait, pour ces cheveux, p o u r cette lettre. T u l’as dofic v ue, cette en fan t ? tu l’as pressée contre ton c œ u r? tu lui as parlé de son père? Hélas! elle ne t ’en ten d ait p as; m ais j ’ai été de m oitié de toutes tes caresses : jam ais tu ne m ’aim as m ieux q u ’en cet in sta n t... 0 m a fille, m a fille bien-aim ée, si tu savais com m e je t’adore, si tu savais ce q u ’est p o u r m oi la fille de ta m ère! j ’ai cru connaître la tendresse p atern elle... insensé que j ’étais ! c’est de l’am o u r que dériv en t toutes les affections de l’âm e ... Et tu dis qu ’il n ’est point de plaisirs p o u r G abriel; ah ! le le p lu s doux des tiens m ’est refusé sans doute ; celui de pouvoir causer à ce que j ’aim e d ’aussi touchantes surprises. — Oui, elle m e ressem ble, en vérité ; oui, c’est cette figure ronde et presque bouffie que j ’avais ; car elle s’est ru d e m e n t allongée ici. Ce sont ces certains yeux couchés, q ue, su r m on h o n n eu r, je ne saurais appeler beaux, dusses-tu. m e b a ttre ; m ais qu i, enfin, disent assez b ien, et quelquefois trop bien , to u t ce que sent l’âm e q u ’ils peignent. C’est cette bouche, je ne sais com m e, m ais qu i ne proféra jam ais que la vérité à tous ceux que j ’aim e et que j ’estim e, et que l’a m o u r a sans doute em ­ bellie quelquefois. Mais le front, ce tra it si caractéristique ? et p eu t-être celui de tous qu i fait le plus à la beauté de la form e, est le tien ; et ce bas de visage q u i co ntribue ta n t à la physionom ie, q u i est plus susceptible que to u t a u tre tra it de grâce et d’élégance, il est à toi, to u t à fait à toi. Ta tendresse respire déjà dans ces yeux que tu as fait g ra n d ir p o u r m e séd u ire : ils m e d isent com bien je suis a im é ; ils vont déjà au cœ ur. Ils sont si doux, si tra în a n ts, si m odestes! ce sont les tiens q u ’on a dessinés ; m ais en les couchant p o u r m e tro m ­ per. E t ce nez est déjà m alin ; je ne sais, m a foi, où elle l ’a pris. T u as celui de R oxelane, et ce n ’est pas celui de m a fille : le m ien ressem ble beaucoup à celui de la m aîtresse de Salom on, p u isq u ’elle l’avait com m e la to u r d u m o n t L iban ; et ce n ’est pas, Dieu m erci, celui de G abriel-Sophie. Som m e toute, elle est jolie, et trop jo lie assu rém en t p o u r m e ressem b ler; et cepen d an t elle m e ressem ble : c’est parce que tu lu i as donné to u t ce q u ’il fallait p o u r raccom m oder tout ce q u ’elle a pris de m oi. Mon am ie bonne, il est u n e a u tre petite Sophie, q u i, à te dire v rai, n ’a pas fait de grandes caresses à sa com pagne ; hélas! elle sent bien q u ’elle n ’est plus que S o p h ie to u t court ; m ais aussi elle te ressem ble to u t à fait, celle-là. Que ne peutelle apprécier ce b o n h e u r ? Les cheveux de m a fanfan sont très-noirs p o u r son âge, et elle a de qu i te n ir; j ’espère q u ’elle a u ra su p ren d re la m ôm e cou leu r p o u r ses yeux, ses cils et ses sourcils, et que tu au ras relevé to u t cela en lu i p rê ta n t ton tein t. Au reste G abriel-Sophie est u n e g rande fille; la taille o rd in aire d’u n en fan t qui vient de n aître est de 18 pouces. Dans la prem ière année, à peine do it-il g ra n d ir de 6 ou 7. Elle n ’a pas sept m ois, et elle a 23 pouces. Je t’assure q u ’elle est D E M IR A |B E A jU . 170 très-g ran d e, et c’est encore u n e ressem blance ave sa m am an. Tu n ’ignores pas que j ’aim e assez ta recette du pistolet, com m e expéditive et sû re ; et celle-là n ’est pas d ’une bonne fem m e. C ependant il fau t que je te fasse à ce su jet quelques courtes observations : elles sont nécessaires a to u t événem ent, n a tu r e l-s’e n te n d ; car la bonté, la céleste bonté de M. L ... éloigne to u t projet funeste. Mais enfin, m a Sophie-G abriel, je suis m o rte l; la feuille d’au to m n e ja u n it et tom be, et l’orage em porte aussi la feuille du p rin te m p s; ainsi to u t dans la n a tu re appelle l’hom m e à la résignation. Je m e porte assez bien en ce m o m en t : la n a tu re et l’exercice m ’ont fait rob uste : je n ’ai que v in g t-h u it a n s ; j ’aim e la vie, puisque je t’adore, et que tu m e chéris : ainsi je p u is fixer u n m om ent tes yeux su r u n événem ent très-im p ro b ab le, m ais dans l’ordre des possibles. Je connais l’excès de ton am o u r, de ton courage, et m êm e de ton audace. Je sais q u e tu ne vis q u ’en m oi et p o u r m oi, que tu n ’as jam a is cru pouvoir n i devoir m e survivre, et que le prem ier m ouvem ent te serait probab lem en t funeste, si je périssais av an t toi. Mais, m on am ie, regarde ton en fan t : regarde cette im age naïve m ain ten an t exposée sous tes yeux. T a prison ne sa u rait être perpétuelle, ni m êm e d’u n e certaine lo n g u e u r; et la m ien n e ne m ’offre au cu n term e. Si u n e m o rt p rém atu rée m ’enlevait à toi, je ne p ourrais rien p o u r m on en fan t. Ne serait-ce pas u n e raison de plus pour que tu te conservasses p o u r elle? T endre Sophie, laisserais-tu ce fru it de m on am o u r exposé n u et sans secours à tous les outrages d u sort, m en d ier sa subsistance et tra în e r notre sang dans la fange de la plus affreuse m isère? N’estelle point un a u tre m o i-m êm e, cette en fan t d u plus tendre des h o m m es? Non, m on am ie ; non, tu ne lu i laisserais pas p o û r h éritage le m alh e u r de son père : tu veillerais s u r elle. Tu honorerais, dans ta fille, ton am a n t à qui tu donnas un titre p lu s sacré, s’il en est u n . Ce serait m ’être fidèle que de c h érir m a fille, de lu i co n tin u er les soins que tu m e prodiguas : elle essu ierait tes larm es, elle ad o u cirait ta perte, si elle ne t’en consolait pas. Je te dis ce que je pense : tu te dois à ton e n lan t. Si la faux d u tem ps m ’a tteig n ait avant l’âge, il m e sem ble que je te q u itterais avec m oins de regrets, si je te laissais ce précieux gage de m on am o u r, si j ’em portais l’espoir q ue ta tendresse p o u r la fille que je te d o nnai te fera supporter m a perte, que m on am o u r m e su rv iv ra et sera réchauffé dans le cœ ur de m a fille, lorsque G abriel ne sera plus que poussière : son âm e, tran sm ise dans u n a u tre lui-m êm e, anim ée et enrichie dans ton sein, v ivra encore en dépit de ses ty rans, et ton am i t ’aim era ju sq u ’au -d elà de la tom be. Sa tendresse b rav era la m o rt et le tem ps, qu i asservissent tout, et d u re ra a u ta n t que la n a tu re elle-m êm e. Si je ne t’ai jam a is parlé ain si, m a ten d re et bonne am ie, c’est que je n ’avais p oint fait des réflexions aussi continuelles, aussi sérieuses, aussi profondes su r ce q u i p eu t a rriv er après m oi, et su r les devoirs q u i nous lien t. J’ai le dro it d ’absoudre des serm ents que j ’ai reçus, et je le fais. Je ne suis pas m alade, je te le répète, et cette longue lettre te le prouve assez : j ’espère vivre p o u r toi, p o u r m a fille et p o u r n otre b ien faiteu r. Mais si le sort en décide a u tre m e n t, si m es yeux doivent se ferm er sans avoir encore u n e fois fixé m on am an te, si m es lèvres se glacent sans lu i avoir de nouveau ju ré m on am o u r, je tran sp o rte à ta fille to u te la tendresse que tu m ’as si bien prouvée; q u ’elle en jouisse a u ta n t que le lu i perm et la n atu re ; que l’a m o u r m atern el rem place dans ton cœ ur celui que tu m e dois; q u e l’a m o u r filial te dédom m age de tes pertes, a u ta n t q u ’il est possible. Le cœ u r form é de celui de G abriel Gt du tie n ne laissera p oint sans exercice ton âm e active et b rû lan te. Le p o rtrait in an im é de G abriel t’est si cher, ô m on aim able am ie ! sa ressem blance organisée et sensible ne te sera-t-elle pas b ien plus précieuse? N’est-ce pas le m élange de ton sang et d u m ien , de ton âm e et de la m ien n e, que j offre p o u r p âtu re à ta sen sibilité? Ne dis donc point q u e ce sont des consolations arides et insuffisantes, et conviens que, si c’est u n devoir de te conserver pour u n e p auvre enfant q u i n ’a que toi, ce devoir n ’est ni trop cruel, n i trop sévère... T u p leureras en lisan t ceci, et je p leure au ssi; m ais ces la rmes ne sont point am ères, et ces réflexions sont u n sujet im ­ po rtan t de m éditation que je devais t’off'rir pour réform er tes principes. Ne cherche point à m ’em barrasser p ar des com paraisons ; tu m ’affligerais, et tes réclam ations, et tes plaintes, et tes tendresses, n ’em pêcheront pas que tu ne sois p o u r moi °e que je puis être p o u r to i... S u r le to u t, je m e porte bien, je veux vivre cent u n ans, p ourvu que ce soit avec toi, et d ire, à cet âge : M a fille, a llez d ire à votre fille que la fille de sa fillè crie. T u m ’as fait u n plaisir bien vif en m ’assu ran t de l’in térêt que p re n n en t à toi les personnes dont tu dépends. Je ressens du fond de m on cœ ur leu rs bons procédés, q uelque convaincu que je sois q u ’il serait im possible à des gens honnêtes de te m o n tre r de la sécheresse et de la d u reté. Ma reconnaissance est en ce m o m e n t u n bien faible ho m m ag e; m ais il est certa in q u ’on ne m ’obligera jam a is si essentiellem ent q u ’en toi. Si l’on t’a laissé entrevoir que je p ourrais t’envoyer q u e lques m an u scrits, dis-le-m oi, et je le ferai avec g ran d plaisir, pu isque tu le désires ; m ais n ’abusons pas des com plaisances q u ’on a p o u r nous, du tem ps q u ’est obligé de perdre le secrétaire de M. L. N. p o u r exam iner ce que nous nous écrivons. Si tu m ’en crois, nous bornerons nos vœ ux à recevoir u n peu plus souvent de nos lettres; car cinquante-six jo u rs 41 sont b ien longs; j ’en avais eu ju sq u ’ici tous les m ois depuis tes couches, et quelquefois m êm e deux, et je ne serai pas toutes les fois si bien payé d’avoir été si longtem ps in q u iet. A d ie u , m on am ie si te n d re , si a tte n tiv e , si aim able et si bonne. Puisse cette lettre te ren d re u n e p artie du plaisir que m ’on t fait la tien n e et tes précieux envois ! Je la finis, car enfin il fa u t finir, et M. B ... qu i est obligé de la lire, ne sau ­ ra it s’y intéresser a u ta n t que toi, quelle que soit sa com plaisance. Je le sens b ien , m ais amore non s i sazia, m a i..... Oh ! n o n , non sans doute, su rto u t q u a n d il est si affam é. A m a il tuo sposo, corne n e sei am ata. Ga b r ie l . Je croyais q u ’il n ’y avait p lu s d’hom m es du nom de Caun ig h am . Je suis aise de l’établissem ent de cette pauvre et bonne en fan t q u i avait g oût et presse du sacrem ent. Elle ne s'est point m al conduite avec to i; et je l’aim e a u ta n t que je p u is aim er u n e a u tre fem m e que Sophie, et u n e âm e aussi tiède. Fais u n e atten tio n sérieuse à ce que je te dis p o u r les dents de la G abriel-Sophie. Je t’enverrai des vers p o u r m ettre a u bas du p o rtrait de cette g rande fille de deux pieds de h a u t. E n a tten d an t, j ’ai trouvé, je ne sais où , u n p o rtrait au - dessous d u q u el tu m ettras le nom si tu le devine?-- ..............................La quinteuse déesse repose, Le cœ ur gros de chagrin sans en savoir la cause, N’ayant pensé jam ais, l’esprit toujours troublé, L’œ il chargé, le te in t pâle-et d’hypocondre enflé. L a m édisante envie est assise auprès d’elle, Vieil spectre fém inin, décrépite pucelle (1), Avec u n air d évot déchirant son prochain, E t chaqsom iant les gens, l’Evangile à la m ain. (1 ) Je crois que ce n’est que pour la rime. Je ne sau rais t’envoyer que cela; m ais c’est assez pour fixer la ressem blance. A dieu encore u n e fois; laisse-m oi causer avec m a fille. XXIII Nous lu i devons donc deux fois la vie! Ah ! ou i, j ’en ju re l’a u tre m oitié de m o i-m êm e, la m o rt nous e û t été cent fois plus douce q u ’u n plus long silence, et la perte de to u t espoir; et cet hom m e, dont la bonté céleste nous sou tien t au m ilieu de la p lu s cruelle in fo rtu n e, ferait m oins p o u r nous s’il a rra ­ chait nos tristes jo u rs a u glaive d ’u n e n n e m i... 0 m a Sop h ie! je p le u re ; m ais je respire. Sophie ! tu vis, tu m ’aim es! A h! je ne t’ai pas soupçonnée u n in stan t : périsse l’univ ers, périsse Gabriel avant q u ’il te soupçonne! m ais m on im ag in ation déchaînée e rra it dans l’im m ensité to rtu eu se des possibles : tous les m alh eu rs, tou s, m êm e le d ern ie r, s’offraient à m o i... Tu, p le u ra is , S o p h ie..... et m oi je ne p leu rais p lu s; et m a d o u leu r to u ch ait au d é lire... Q u a tre-vin g ts jo u r s t .. . 0 la b ien -aim ée de m on cœ ur ! eh ! les n u its, tu ne les com ptes donc p a s? ... Ces n u its, ces n u its solitaires, ces n u its q u i paraissent si longues à la d o u leu r q u i veille, ces n u its q u ’em ­ p oisonnent encore ta n t de souvenirs délicieux e t c ru e ls? ... A h! Sophie, c’est le q u a rt d’u n e an née qu i nous a été ravi. Et qu i sa it? ... q u i sa it? ... Mais n o n : la voilà ta le ttre ; je la tien s, je la to u ch e, la savoure : ou i, m es sens et m on âm e sont dans m es yeux et s u r m es lèvres; et ton am o u r, em ­ prein t su r ce papier q u ’il anim e, oppresse m on cœ ur et l’inonde de volupté. — Ah ! tu le dis si bien dans ton langage m agique : Une le ttre sèche bien des larm es ; et, s i elle en fa it couler, elles so n t de tendresse Mais que tu as dû souffrir, si tu as cru u n in stan t, u n seul in stan t, que cette consolation nous f û t a, ja m a is re fu sé e !... A ja m a is !... astu b ien pesé ces h orribles m ots? — A h! Sophie; j ’ai craint pour ta vie, et j ’étais m oins m alh eu reu x que toi p eut-être, car on sait h ien q u ’on ne su rv iv ra pas à ce q u ’on aim e; et il ne fau t plus que s’assurer de sa perte ; m ais ne serait-ce pas lu i survivre que d ’en être pour ja m a is séparé? Loin, loin de G abriel cet affreux présage! Non, n on, m a Sophie-G abriel, je ne p u is le croire ; car, si elle respire p arto u t, cette m élancolie q u i alim en te les âm es sensibles, elle ne contient au cu n de ces traits terrib les qu i décèlent le désespoir im p u issan t : elle est douce et touchante com m e to i... Hélas ! et m oi au ssi, i l f a u t que j e la ren d e; je ne p u is pas m êm e la b rû le r et en avaler les cen d res; m ais je l’ai lu e cent fois, je l’ai respirée, je l’ai pom pée : elle est gravée dans m on cœ ur en tra its de leu , de feu in ex tin g u ib le, im m o rtel com m e m on am o u r. — Oui, ou i, elle m e ressem ble m on en fan t que je baise cent et cent fois dans u n jo u r, sans d éran g er sa gravité qu i m ’im patiente. C’est de b onne foi, m a Sophie, que je lu i parle, que je l’interro g e, que je m e plains de ce q u ’elle ne m e répond pas : cette illusion se prolonge des heures en tières; à la fin je souris de m on e rre u r, et j ’y retom be le m o m en t d’après. A bsorbé dans u n e m éditation profonde, u n e distraction m e réveille. E h ! q u i m e la d o n n erait, si ce n ’est to i? ... Une distraction ? peut-on appeler ainsi u n e pensée h ab itu elle ? Je vole à ta fille, je la couvre de baisers et de larm es... Tel, tel, au tem ps de son b o n h eu r, lu voyais Gabriel accablé de tra ­ vail, harassé d’application, se lever de cette table su r laquelle il était courbé des jo u rn ées e n tiè re s;... il s’élancait, il volait dans tes b ra s... Un soupir, u n regard, u n bacio; et ses forces, et sa patience, et son courage renaissaient, et le sentim ent de son b o n h e u r éten d u su r to u t son être se prolongeait e n ­ core su r to u t ce qu i l’e n to u ra it : il en ch aîn ait les in q u iétudes, il ch arm ait la triste prévoyance, il jo n ch ait des roses de l’am o u r les épines de la vie, et parvenait à les ém ousser. Hélas! hélas! parlons de cette e n fan t; oui, encore u n e fois, elle m e ressem ble; et je ne sais pas trop pourquoi tu en es si fière. Si, si p o u rtan t, je le sais. J'ai en ten d u u n e fem m e s’écrier, en voyant Le K ain dans Tancrède : Gomme i l est beau! Or, personne au m onde n ’est plus laid que Le K ain. J ’ai to u ­ jo u rs eu bonne opinion depuis de cette fem m e. Ce n ’est pas u n e âm e com m une que celle q u i tro u v e que la véritable beauté d ’u n hom m e est sa sen sib ilité; car il fau t p o u r cela connaître l’am o u r et son prix. Je conçois donc que tu m ’as trouvé souvent bea u ; que je suis m êm e à tes yeux le plus beau des h o m m es; car je suis l’u n de ceux q u i sait le m ieux aim er. A dm ire donc m a beauté, chère fanfan, et laisse rire ceux qu i s’en m oqueront. Mais p o u rq u o i calom nies-tu les sourcils de m a fille ? P o u r peu que le u r n u an ce soit foncée, ils seront très-noirs, et ses cheveux le sont p ro digieusem ent p o u r son â g e ; et m oi je dis q u ’elle est jolie, en to u t jolie. A h! Sophie! elle est b ien plus que jo lie ; elle est ta fille, et to n âm e respire déjà dans ses beaux yeux. Il sem ble que tu as quelque idée confuse que je possède l’a rt des consolations. Ma belle dam e, n e vous m êlez point des affaires de S o p h ie l'aînée; elle ne vous a pas porté ses p lain tes a ssu rém en t, et n ’a que faire de vos recom m andations... Hélas ! de m on triste et solitaire m énage, elle est la seule q u i s’accom m ode de ton absence... 0 am ie de m on cœ ur ! il y a u n e g rande p artie de ta lettre (et c’est la plus touchante) à laquelle je ne répondrai pas, p u isque tu m e le d éfen d s; cependant j ’au rais b ien des choses à dire ; m ais j ’espère que ces tristes discussions sont in u tiles; car je ne veux p oint d u to u t m o u rir avant l’â g e... Sophie! to u t én erg iq u e, to u te d échirante q u ’est la p ein tu re de ce que tu as souffert, tu ne perdras rien à laisser le cœ ur de ton G abriel le deviner. Hélas ! que nous reste-t-il de ta n t de b o n ­ h e u r ? Nous ne pouvons pas m ôm e nous c o m m u n iq u er nos peines. Jam ais, dans les p lu s terrib les secousses, n o u s n ’avons éprouvé cette privation m ortelle, h eu reu sem en t tem pérée p a r n otre b ien faiteu r, m ais q u i est p eu t-être le plus violen t état de l’affliction... O a m ie ! tu te plains de m es ré ­ flexions lu g u b res ; m ais, dis-m oi, q u e dois-je sen tir et penser q u an d je jette les yeux su r cette trop longue suite d’années q u i se sont écoulées p o u r m oi, q u o iq u ’à peine arrivé à l’âge v iril? Dans q u elq u e p artie de ce tem p s, centuplé p ar les m a lh e u rs, que je je tte m es regards, j ’y aperçois l’in fo rtu n e, les contrariétés, l’in ju stice, les calom nies, la d o u leu r. A peine y p u is-je com pter u n e an née de vrais plaisirs, et ces rapides in stan ts sont Suivis d’inn o m b rab les m aux. Je m e suis vu e n ­ lever le trésor de m on cœ ur, l’u n iq u e objet de m on am o u r (je dirais de m on attach em en t, si m a m ère, m a fille et M. Len o ir n ’existaient pas), l’u n iq u e objet de m on am o u r, de m on estim e, de m on idolâtrie. J ’ai fait le m a lh e u r de ce que ) j ’aim e, ou d u m oins je l’ai causé. T outes les traverses de m a | vie, tro p fidèle présage, hélas ! de celles d o n t j ’étais m enacé, ont été oubliées dans les b ras de l’a m o u r; m ais a u m om ent o ù ce consolateur m ’a m an q u é, toutes m es plaies se sont ro u ­ vertes. E h ! n ’était-ce pas assez de m es nouvelles blessures p o u r souffrir d’intolérables d o u leu rs! A h !o u i, ce sont m êm e les seules q u ’il soit im possible de dévorer. Jam ais dans ces m aux q u i n ’in téressaient pas m on am o u r, je ne m an q u ai ni de ferm eté, n i de co u rag e; il a cru ellem en t irrité m es ennem is, lâches calom niateurs q u i, ne pouvant attein d re à la h a u ­ te u r de m on âm e, se sont efforcés de l’avilir ! Mais ces dernières in fo rtu n es, q u ’il t’a fallu partag er, m ’on t totalem ent épuisé, ô m on am ie! et sans les consolations que nous p rocure celui que je ne puis plus no m m er sans que m es yeux se m o u illen t de larm es, je serais im bécile ou m ort. E t com ­ m en t cela n e serait-il pas arriv é ? Souffrir, p erd re, être agité contin u ellem en t et avec la plus extrêm e violence, se voir privé de la jo ie, et du repos, et de la vie de l’âm e, et des nouvelles de celle à q u i son existence est liée, est-ce u n état su p portable? Que ce soit le crim e de la fo rtu n e ou le m ien , en porté-je, en p ortes-tu m oins la p ein e? O m on am ie! d o is-tu t ’éto n n er que to n G abriel, q u e l’in fo rtu n é q u i t’a p erd u e, n ’a it que des pensées som bres et des sentim ents d o u lo u reu x ; q u ’il a it longtem ps désiré la m o rt com m e le seul rem ède à ses m au x ? A h! Sophie, c’est u n vrai m iracle de l’a m o u r que je retrouve encore quelques étincelles de gaieté en t ’écrivant : le seul contre-poison de ce ch ag rin d estru cteu r q u i s’est em paré de m oi a u m o m en t où j ’ai su q u ’il fallait te q u itte r, c’est le seul b o n h e u r, c’est la certitu d e d’être aim é. O ui, Sophie, oui, m on to u t : aban d o n n é de la fo rtu n e, persécuté par le sort, séparé de ce que j ’adore, cette seule pensée que j ’ai fait naître u n e passion sincère, est u n e source de consolations et de volu p té. Et q uel a u tre que m oi en a in sp iré u n e si ten d re et s généreuse? C’est u n e jouissance que les richesses et la n aissance, et l’esp rit, et l’am b itio n exaucée, et to u te a u tre passion, et toutes les voluptés ensem ble ne do n n ero n t jam ais. Ce p laisir d u cœ ur est v raim en t u n iq u e, parce q u ’il a sa cause dans lu i-m êm e. Celui q u i n ’a point été aim é, n ’a pas connu le b o n h eu r. T oute a u tre affection de l’âm e p e u t être intéressée. Cn m e sert, p o u r soi; on m e flatte par artifice; on se d it m on am i, parce q u 'o n espère que je v au d rai plus que je ne coûterai : m ais l’am o u r n ’est accordé q u ’à m oi ; on ne p eu t ni le contrefaire, ni le feindre. Ah ! Sophie ! Sophie ! veille su r m on b ien , veille su r le seul b ien de ton G abriel E h! p o u rrais-tu jam a is te passer de son am o u r, sensible Sophie?... Insensée, ne va pas croire que tu sois jam ais aim ée com m e tu l’es p ar lu i ! Tu ne retrouveras ni ces ard eu rs, ni ces tran sp o rts, n i ces délicatesses, n i tous ces inexprim ables sentim ents qu i firent ta félicité. Un cœ ur accoutum é à u n tel am o u r n ’e n te n d ra pas le langage d ’u n a u tre cœ u r, et ne s’en fera p oint e n te n d re; ou p lu tô t l'âm e souillée p ar u n e ho rrib le perfidie ne p o u rra plus ni p ro d u ire, n i recevoir, n i savourer la v o lu p té ..... Mais loin de nous d'odieuses suppositions qu i t ’o u trag en t! 0 m on am an te, u n m o m en t de réflexion dissipe ce n u ag e som bre q u i m ’enveloppe, hélas ! trop souvent. J’ai pensé y retom ber p o u r jam ais dans ce cru el état où l’on n ’est s û r de rie n ; où, las d ’être m alh eu reu x et de l’être sans m én ag em en t, sans com pensation, et presque sans espoir, on invoque la m ort. N’a s-tu pas éprouvé quelquefois que le tem ps q u i précède une catastrophe que l’on prévoit, ou d ont on est sû r, p araît h o rriblem en t long? Est-ce donc q u ’on la désire? n o n , sans d o u te ; m ais c’est que le sen tim en t de l’atten te est pire que le m al, q uel q u ’il soit. Ce m al u n e fois arriv é, on le connaît : il est ou plus g ran d ou plus petit q u ’on ne s’y a tte n d ait; on le supporte, ou l’on y succom be. Mais le poids, l’h o rrib le poids de l’in certitu d e q u i grossit to u t, qu i m u ltip lie les possibles, qui donne des réalités p o u r des chim ères, ou des chim ères pour des réalités; ce poids écrasant n ’est com parable à rien . Eh b ien , nous en voilà d élivrés; espérons, p u isque n otre génie tu télaire est si prévoyant, et si p u issan t e t si sensible. Grâces, grâces lu i soient ren d u es, et toute confiance accordée. Hélas ! q u an d je pense à ses b ienfaits, je désire q u ’il soit vrai q u ’il est p lu s doux encore, p o u r des âm es telles que la sienne, do faire d u b ien que d’en recevoir. Tu devais t’atten d re à la chute de tes cheveux d ’après tes couches. Je m e flatte que tu ne perds pas ceux qu i to m b en t. Ne balance pas à te les faire couper, s’il est besoin ; c’est, le seul m oyen de les recouvrer. E h ! que t ’im porte d ’être laide pen d an t q uelque tem ps? Pour m oi, il m ’en est tom bé gros com m e les deux b ra s; et je ne sais pas quelle sorte de providence y préside, m ais je sais que j ’en ai to u jo u rs beaucoup, b ien que je n ’en aie n u lle espèce de soin que celui q u ’exige in d isp en sab lem en tla propreté. Ma savante m e p erm ettra-t-elle de lu i apprendre que de tous les m oyens de les conserver il n ’y en a pas u n plus sû r que de les lav er? O ui, m ad am e, les lav e r; et cela tous les jo u rs, au m oins le chignon. Les douillettes qu i craig n en t l’eau fro id e, et s’e n rh u m e raie n t si elles s’en serv aient, faute d ’y être accoutum éës, p euvent em ployer de l’eau tiède. Vous entendez b ien q u ’il fau t les sécher ensuite. Les cheveux, ô au g u ste é ru d ite ! sont des vraies p lan tes, q u i, à beaucoup d ’égards, exigent la m êm e cu ltu re que toutes les a u ­ tre s; m ais il est vrai que de tous les ja rd in ie rs, les p erru q u iers sont les plus m auvais et les plus destru cteu rs. Que je n ’en ­ ten d e pas p a rle r, je vous p rie, que vous ayez deux pieds de frisu re su r la tê te ; je ne connais pas u n être m oins fait pour être rid icu le que m a Sophie. — Q uant à tes yeux, je suis peu in q u ie t : ta vue est excellente, et m êm e p ro d ig ieu se; m ais elle est délicate, parce que tu as peu de cils. Ne travaille p oint au gran d jo u r ; travaille p lu tô t dans des réd u its som bres : le défau t de clarté p eut fatig u er la v u e ; m ais le g ran d jo u r la blesse. Je te conjure de n ’em ployer au cu n s rem èdes, n i de bonnes fe m m e s , n i d’a u tre s , p o u r ce précieux organe. MéH. n a g e-le, rairaîch is tes yeux avec de l’eau et de l’eau -d e-v ie, et rien de p lu s... Jean Second te don n era bien u n e a u tre rec ette; m ais h élas! j ’ai seul le secret de la com position. — A dieu, m on am ie, m a Sophie, m on tém o in , m on ju g e , m on a m a n te ; m io ben, m ia sposa, v ita m ia , add io . Ga b r ie l . Ma G abriel-Sophie, ce lâche Ovide qu i a osé faire u n A r t d 'a im e r, re n d ait u n culte à A uguste son ty ran et son perséc u te u r; aussi tous ses écrits, où il est sans cesse question d’am o u r, ne sont em p rein ts que d’esp rit ; et il y a bien peu de vers q u i aillen t a u cœ ur ; car u n hom m e sans courage est u n froid a m a n t : U n m a l sicu ro am ico, è fr e d d o am a n te. — Il est plus digne de nous de consacrer la bienfaisance des m ains de l’am o u r. Fais acheter u n e estam pe de M. L enoir ; place-la dans ta cham bre : tu n e l’au rais pas fait sans m a perm ission, et je te l’ordonne, et tu m ’obéiras b ien volontiers. T u écriras au bas : Son âm e est bienfaisante e t son cœ ur est sensible; Son esprit vaste, actif, sa justice inflexible. M agistrat rév éré dans des tem ps orageux, L enoir sut allier la p rudence au courage, Les talents d’un m inistre et les v ertus d’u n sage, U n devoir tro p sévère et des soins généreux. L ’épreuve des succès e t de l’adversité L ’a ren d u précieux et cher à sa patrie : Il a su m ériter et désarm er l’envie. J ’adm ire ses tra v a u x ; j ’adore sa bonté. (Faible expression de l’immortelle reconnaissance de Sophie-Gabriel et de son ami.) Le n eu v ièm e'v ers,n ’est pas de m o i; m ais il est si heu reu x , et si b ien appliqué, que je l’ai em p ru n té volontiers, et d’a u ­ ta n t pins q u ’il a été fait p o u r M. L enoir. J’au rais b ien voulu exécuter u n dessin allég o riq u e; m ais cela est trop difficile; je n ’ai pas m es aises ; et d ’ailleu rs cela a u ra it pu souffrir quelque difficulté. Si l’estam pe est re sse m b la n te , tu m ’en enverras u n e. M. B oucher a u ra sû rem en t la bonté de te dire où se trouve la m eilleure. Sophie, chacune de m es pages contient environ 72 lignes, chaque ligne environ 2S à 30 m o ts; chacune de tes pages porte 40 lignes, et chacune de tes lignes environ 14 m ots. C om pare, et rougis. T u m ’as écrit 2,240 m ots en 80 jo u rs; c’est 28 m ots p ar jo u r. Quel effort! aussi tes yeux sont fatigués. A h ! Sophie, plus de silence de 80 jo u rs. X X IV 6 novembre 1778. Ah ! quel charm e est donc celui de l’a m o u r qu i p eu t ainsi changer et les choses, et les lieux, et les circonstances, et les idées, et ju sq u ’aux sensations ! Au m ilieu des peines les plus cuisantes et d’u n e situ atio n presque désespérée, il m e d istrait, il m ’enivre encore p ar des illusions, hélas ! trop passagères^ et que j ’ai la faiblesse de reg retter. Ta lettre m ’a trouvé dans u n profond a b attem en t de corps et d ’esprit ; et elle m e rend u n peu de force et d’énergie. Ah ! Sophie, ne m e reproche pas cet état d ’affaissem ent si étran g er à m on âm e. Hélas ! cette am e longtem ps forte et to u jo u rs h o nnête, cette âm e pleine de to i, est brisée. J’ai lu tté contre le sort plus p eu t-être q u ’il n ’ap p arten ait à u n être h u m a in ; il est inexorable; m es torces s’épuisent, et je n ’ai plus que le courage de l’h o n n eu r. Accablé de tristesse, de m aux, d ’en n u is et de craintes, ne voyant a u to u r de m oi rien , absolum ent rien qu i puisse rem p lir le vide affreux que ton absence fait dans m a vie, j'a i p eu t-être qu elque m érite à ne pas m e m an q u er à m oi-m êm e. Q uand je deviendrais p usillanim e et faible, qu i a u ra it le dro it de s’en é to n n e r? Un m alh e u r extrêm e, co n tin u , sans com pensations, sans relâche, ne peut-il donc pas d é n atu rer l’âm e m êm e la p lu s fo rte ? ... Mais non : je ne p erdrai dans cette affreuse captivité que les faibles talen ts que j ’y ai portés, et p eu t-être la vie, la m oindre de toutes les pertes. Ma tête s’affaiblit : m on im ag in atio n s’étein t : m on esp rit devient paresseux ; il a du m oins p erd u sa flexibilité. Mais j ’ose croire q u e m a ferm eté ne m ’ab an d o n n era pas à u n certain p o in t; je ne céderai point en lâche à l’ad v ersité; je ne solliciterai pas ceux que je m éprise. Je n ’ai q u ’u n a p p u i; c’est n otre b ien faiteu r : je n ’ai q u ’u n e am ie, q u ’u n e am an te, q u ’u n e sœ ur, q u ’u n e épouse ; c’est toi q u i réu n is ces titres sacrés. L’a m o u r, la reconnaissance et l’h o n n e u r sont m es d ieu x ; je ne p rostituerai pas l’encens q u i n ’est d û q u ’à leu rs autels. J’ai to u t tenté, hors ce q u i est vil, et to u t ten té v a in e m en t; il fau t donc échouer. Un su rcro ît h o rrib le d ’in fo rtu n e m e su rcharge ; m es yeux sont p e rd u s; je suis m enacé des cataractes : pour peu que je reste ici, la cécité sera m on partage. Dieux! quel sort! je serai donc n u l! C ondam né à végéter dans la plus profonde inertie, in u ­ tile aux a u tres, à charge, odieux à m oi-m êm e ; voilà l’état où l’on a voulu m e réd u ire. Il ne m e restera pas m êm e la possib ilité de d ém en tir p ar des succès, par des vertus actives, m es lâches, m es perfides calom niateurs : ils vont recu eillir ce q u ’ils ont semé pen d an t dix an s... Alors, m ais seulem ent alors, ils seront tran q u illes et contents. Les nouvelles de m on en fan t sont c h arm an tes; je n ’aim e pas q u ’elle soit trop grasse : c’est cependant u n défaut q u e les nourrissons contractent rarem en t chez des nourrices m ercenaires. Qu’on ne la sèvre point, s’il est possible, avant que la p lu p art de ses dents soient percées. T u te rends de si bonne grâce su r l’article d u corps, que je ne saurais te persifler davantag e; m ais com m e je sais com bien je te persuade aisém ent, et q u ’en u n e m atière aussi im p o rtan te je veux de plus te convaincre; com m e tu ne te form es certainem ent pas u n e idée exacte, ni m êm e approchante, du dan g er des corps de baleine, j ’ai réfléchi su r ce que je t’ai m an d é à cet égard, et qu i p o u rra te paraître exagéré, parce que j ’ai pris le ton de la plaisanterie ; et je veux, m on cher am o u r, fonder ces principes su r u n e base in destructible, et te m o n trer que je suis loin de t’avoir to u t d it. Je n ’ai au cu n de m es extraits ici, au cu n livre an atom ique, et il y a fort longtem ps que j ’ai p e rd u de vue ces m atières que je n ’ai jam a is étudiées que dans le u r rap p o rt général avec la physique d u corps h u m ain . Oui, m a Sophie, oui, l’on est aim é de ses enfants lo rsq u ’on en est digne. Le p rem ier lien de la n a tu re et l'u n e de ses plus douces inclinations se form ent au sein des, fam illes. Mais q u ’est-ce q u i serre ce noeud? La conform ité d’éducation que l’on reçoit et la ressem blance des sentim ents q u ’elle p ro d u it o rd in airem en t, la com m unication des intérêts, des secrets, des affaires. Les bienfaits, la reconnaissance et l’h ab itu d e y contrib u e n t certainem ent plus que la n atu re. Les nom s d e, fr è r e et de sœ ur ne seraient que des m ots sans les relations civiles, e t ceux de p è re et d ’e n fa n t fort peu d / -’b-us*'* car les seuls liens d u sang sont souvent incertain s et to u jo u rs involo n tairem en t tissus. Mais si, loin de concourir à cette u n io n d ’intérêts, à cette réciprocité de sentim ents, to u t ten d à la d é tru ire ; si l’on ne trouve p arm i les siens que h ain e ou froid eu r, contrariétés ou persécutions, insouciance ou ty ran n ie ; de bonne foi, le hasard q u i, de l’u n io n de sa m ère et d’u n hom m e quelconque, fit n a ître u n in d iv id u , im p o se-t-il b eau ­ coup de devoirs? et doit-on u n e tendresse aveugle à cette m ère parce q ue, dans u n m o m en t de plaisir, elle féconda le germ e que le père lança dans son sein, q u o iq u ’elle traite son en fan t com m e le ferait sa plus cruelle en n em ie? Q uand on ne se laisse point abu ser p ar de grands m ots, q u an d on ne reçoit pas su r parole des m axim es gigantesques, on rab at à sa ju ste v aleu r tous ces lieux com m uns dont on éto u rd it n otre enfance. V raim en t ! ceux q u i nous p rêchent cette m orale o n t u n gran d in té rêt à nous le p ersuader. Ils nous p arlen t sans cesse de nos d evoirs, et jam a is de nos d ro its. Or il n ’y a p o in t de devoirs sans droits, et récip ro q u em en t: aussi ne peuvent-ils pas tro m ­ per longtem ps u n être qu i réfléchit. Le g ran d lien de l’h u ­ m an ité, c’est la b ienveillance, ce sont les bienfaits : c’est Vam our. Je dois to u t à m a Sophie, parce q u ’elle a to u t fait p o u r m oi ; je la chéris, parce q u e m on b o n h e u r fu t et sera son ouvrage : nous devons to u t à M. L enoir, parce q u ’il nous a pro cu ré les p lu s gran d s des biens, u n seul excepté; m ais nous n ’aim ons, n i n e pouvons, ni n e devons aim er ceux q u i nous on t fait du m al et d u plus affreux, ou q u i se sont en gourdis dans le u r indolence lo rsq u ’ils pouvaient n o u s servir. Fais u n e question b ien sim ple aux déclam ateurs. Si u n h asard , qu i est dans les possibles, faisait q ue, p ar la découverte de quelques circonstances ju sq u ’ici ignorées, je m e trouvasse être le fils de M. et de m adam e de R. et q u ’il m e fû t d ém ontré que je suis u n des fru its de leu rs chastes ard eu rs, le u r devrais-je beaucoup plus d ’attach em en t q u ’a u jo u rd ’h u i? m e serait-il possible d ’éch anger le ju ste ressen tim en t que j ’ai de leu rs procédés, pour la tendresse et le dévouem ent filial ? B alan cera-t-o n à dire n o n ? D em ande encore ce q u ’est u n e obligation qu i dépend d ’u n e d én o m ination et de ses v ariantes ? Dans le nom de R. il y a six lettres, dont q u a tre se tro u v en t dans le m ien : de ces six lettres, ôtez-en deux, p o u r en su b stitu er q u a tre de celles q u i com posent le n om de M ir...; je m e tro u v erai devoir m on obéissance, m on sang et m a vie, à ces m êm es personnes q u i, dans la position actuelle des syllabes q u i com posent nos nom s, ne m ériten t que m on m épris ? En vérité, voilà u n code b izarre : il est pire que celui des sorts. C rois-tu que des êtres raisonnables puissen t l’ad o p ter? P rie les cham pions de l'a u ­ torité des grands parents de ré p o n d re, s’ils peuvent. Pour m oi, je conclus h a u te m en t (e t c’est m on a rrê t que je p ro ­ nonce, si je suis jam a is u n m au v ais père), je conclus, dis-je, que ce sont les bienfaits des parents q u i nous im posent seuls le devoir de la tendresse et de la reconnaissance. Sans réciprocité de sen tim en ts, sans cet échange de services et de g ratitu d e , ces m ots père, m ère, fr è r e , sœ ur, ne sont que d u vent : les lèvres seules prononcent ces sons arb itraires q u i n ’ont a u ­ cun dro it d’intéresser le cœ ur. J’ai u n ouvrage m an u scrit qu i p ro b ablem ent ne v e rra pas le jo u r de m on vivant, m ais q u i sera p e u t-ê tre connu de la postérité. Il fin it par ces m ots to u chants, qu i sont m a profession de foi su r les devoirs et les droits paternels. « Et vous, m on fils, que je n ’ai p oint em - « brassé depuis le b erceau , vous dont j ’arrosai de larm es les « lèvres agonisantes, le jo u r m êpie où je fus arrêté, avec u n a serrem en t de cœ ur q u i m ’an nonçait que je ne vous rever- « rais pas : j ’ai peu de droits su r votre tendresse, puisque je « n ’ai rien fait p o u r votre b o n h e u r n i p o u r votre éducation. « On m ’a arraché à ces douces jouissances, ainsi vous ne. c savez pas si j ’au rais été bon p è re ; m ais vous vous devez â « vous-m êm e, et vous devrez à vos enfants de respecter m a « m ém oire. Q uand vous lirez ceci, je n e serai probablem ent « plus ; m ais vous trouverez dans cet ouvrage ce qu i de m oi « fu t estim able, m on a n o u r p o u r la vérité et la ju stice, m a « h ain e p o u r l’adu latio n et la ty ran n ie. 0 m on fils ! gardez- « vous des défauts de votre père, et q u e ses fautes vous série v ent de leçons : gardez-vous des excès de cette sensibilité « b rû lan te q u i fit sa félicité, m ais aussi son in fo rtu n e, et « d o n t il a p eut-être m is le germ e dans votre sa n g ; m ais « im itez son c o u rag e; ju rez u n e g u erre éternelle au despe- « tism e. Ah ! si vous devez jam a is être capable de le flatter, « de l’in voquer, de le servir, puisse la m o rt vous m oissonner « av an t l’â g e !... O ui, c’est d ’u n e voix ferm e que je profère « ce vœ u te rrib le ... Mon en fan t, aim ez vos devoirs, aim ez vos « concitoyens, aim ez vos sem blables, aim ez si vous voulez « être aim é : ce sen tim en t est le seul q u i rende l’hom m e ca- « pable d ’u n e joie vraie et d u ra b le ; c’est l’antidote des pas- « sions dévorantes, et le rem ède u n iq u e contre le désespoir « de se voir dép érir sous les coups du tem p s... E st-il néces- « saire de faire u n précepte de l’am o u r de ceux à q u i Ton a « donné la vie? Élevez-les par l’a ttra it du sen tim en t, si vous « voulez que le u r âm e réponde à la vôtre. A pprenez, m on fils, « et n ’oubliez jam ais que vous n ’aurez de droits su r eux q u ’en « proportion de vos d ev o irs, et de la m an ière d o n t vous les « aurez re m p lis; que vous seriez u n m onstre d é n a tu ré , si « vous étiez plus sévère envers eux que les lois, et que les lois « proscrivent dans tous les cas les ordres arb itraires : sachez « enfin q u e , p o u r q u ’ils fassent votre b o n h eu r, il fau t que « vous vous occupiez d u leu r, et soyez plus heu reu x que « votre père. » Tu m ’as dit souvent que tu ne - savais point assez do m ythologie: tous nos m ythologues t’e n n u ie ra ie n t; et je ne t’e n n u ierai pas, fussé-je aussi en nuyeux q u ’eux. Je t ’ai donc fait u n ouvrage dont tu n ’au rais trouvé la substance que dans deux ou trois cents volum es. 11 est destiné d ’abord pour toi, ensuite p o u r l'éducation de ta fille, u n peu fort de p h ilo ­ sophie, m ais à ta portée. P rie, négocie, dem ande, vois si je puis te l’envoyer par parties. Nous au tres m odernes, presque tou jo u rs im itateu rs, et trop souvent forcés de l’être, nous plaçons dans nos spectacles nos poésies, nos tableaux, nos statues, etc., les dieux et les fables des a n cien s; il fau t donc ab so lu m en t co n n aître le u r m ythologie. Tu as beaucoup lu et prodigieusem ent re te n u ; m ais n ’ayant eu ni guide n i m éthode, tu ne sais pas to u t ce que tu devrais savoir ; et, ce qu i est ra re à ton âge, et su rto u t dans ton sexe, tes regards se sont portés su r des études sérieuses p lu tô t que su r la litté ­ ra tu re légère, ce qu i prouve assez la force de ta tête et la v ig u e u r de ton caractère, que la délicate flexibilité du sen tim en t a adouci sans l’énerver. Dans les m om ents du b o n h eu r si court qui nous était destiné, les occupations indispensables dont je m e suis trouvé surch arg é .ne m ’ont guère perm is de présider à tes lectures. Au m oins en cette partie je com penserai des pertes, hélas, irrép arab les, et je te m ettrai à m êm e de d irig er les études de m a G abriel-Sophie vers l’agréable et l’u tile, à m oins que les yeux ou la vie ne m e soient b ientôt dérobés. Tâche d ’avoir cet ouvrage q u i te d o n ­ n era de précieux m o n u m en ts de l’an tiq u ité . Son h isto ire nous offre d’au tres h o m m es; sa religion et ses doux m en ­ songes si préférables à n otre théologie m oderne, som bre, fanatiq u e et grossière com m e ses in v en teu rs, nous p résentent u n a u tre univ ers dans lequel il est doux d ’errer. C’est là que l’enthousiasm e est à la fois l’alim en t d u génie et des cœ urs passionnés; c’est là que la v ig u eu r, l’énergie, la véhém ence, la profondeur des sen tim en ts et des idées s’allien t à l’harm o n ie, à l’élégance, à la délicatesse d’expression que p erm ettait u n e lan g u e m élodieuse, riche, ab o ndante flexible et variée, telle enfin q u e des organes h eu reu x et exercés, des im ag in atio n s vives et sensibles avaient p u la fo rm er. C’est là que la beau té, l’am o u r, la lib e rté, la gloire et la v e rtu on t u n culte, et b rille n t de tous leu rs charm es ; que les coupables m êm e sont illu stres, et que n o tre âm e est encore élevée alors m êm e q u ’elle est in d ig n ée. C’est là enfin q u e nos plus grands génies ont puisé des sujets qu i le u r on t perm is d’être les rivaux h e u reu x de leu rs m aîtres, et q u e n otre m édiocrité p eu t encore tro u v er u n e étincelle de ce feu divin qu i fit éclore ta n t de talents et d o n n a aux arts u n règne si b rilla n t. T ran q u illise-to i, m on ten d re a m o u r : je suis aussi sû r de ta constance et de ta fidélité que de la m ien n e m êm e ; m ais ne confonds pas ces deux m ots. On tro u v e plus d ’am ants constants que d ’am an ts fidèles, parce q u ’on est rarem en t assez touché p o u r avoir to u jo u rs présen t l’objet de son am o u r qu i préside à nos sensations et les rép rim e, q u i rend nos cœ urs e t nos sens égalem ent inaccessibles à to u te espèce de séduction. On est constant p ar procédés ; on l’est aussi par h a b itu d e, p ar sym pathie, p ar des rapports de goûts, d’in térêt et d’h u m e u r ; m ais on n ’est fidèle que p ar am o u r, p ar u n extrêm e am o u r. L a constance est la v ertu des am is ; la fidélité est celle des am an ts, et ils on t l’avantage ; car la fidélité est u n e irrécusable caution de constance ; et la constance n ’est pas to u jo u rs u n gage bien sû r de fidélité. Mais aussi la fidélité n ’est pas u n e v e rtu in g rate : elle nous paie de nos sacrifices. E h ! q u i le sàit m ieux q u e m a ten d re e t généreuse a m ie? — A d d io , cara sposa; addio, ben m io : colgo d'am or la rosa, sopra i l tuo core. A d d io . Des détails vrais su r ta sauté, et su rto u t su r les palpitations, et ce q u ’on en a u ra dit. Ménage ton rh u m e ; m ais ne t’enferm e pas trop. Ton la it ne te tracasse-t-il plus ? A d d io : r ic e v i e p ia n lo , e sospir tro n ch i, e m o lti baci e la n i a a n im a sopra i tu o i lu b lr i. G a b k i e l . Q uant aux traîtres, ton u n iq u e et suffisante défense est que tu y as eu recours dans le désesnoir de to u te a u tre ressource. X X V 1 « décembre 1778. 0 toi qu i partages to utes m es peines et q u i fis tous m es plaisirs ! toi q u i sens plus m es m au x q u e to u s ceux q u e je t ’ai causés, ô Sophie, généreuse et ten d re am an te ! que ta lèvre est b rû lan te d’a m o u r! m ais aussi que ton cœ ur est inondé de tristesse ! C’est m a fau te, ô Sophie adorée ! J’ai laissé couler trop im p ru d e m m e n t de m a p lu m e des traits em p rein ts de l’h u m e u r et de l’in q u iétu d e que donne la captivité. P eu têtre dans u n m o m en t de souffrance l’ai-je exagérée; m ais tu te grossis beaucoup les objets, su rto u t dans leu rs suites. Ma santé est fort altérée, je l’av o u e; m ais je suis très-lo in de m enacer ru in e ; et il est probable que la lib erté effacerait ju s ­ q u ’à la trace de m es m aux. Mes yeux, il est v ra i, sont sérieusem ent attaq u és, et j e ne crois pas recouvrer jam a is ce sens précieux tel que je l’ai possédé ; m ais hors d ’ici, j ’au rais to u te sorte de m oyens de le m énager. Je dicterais, je m e ferais lire, je travaillerais m o in s; m ais enfin, ici m êm e, je suis loin d’être aveugle. En u n m ot, ton G abriel est souffrant : hélas ! com m ent p o u rra it-il ne pas l’être loin de to i? m ais il n ’est p o in t dans u n e situ atio n désespérée au physique n i au m oral. Je te d irai m êm e, et c’est dans to u te la sincérité de m on cœ ur, que, quoique m alade en ce m o m en t, et prêt à p ren d re u n vom itif, m on âm e est plus sereine q u ’elle ne l’a été depuis d ix -h u it m ois. J’ai vu notre incom parable b ie n fa ite u r : il ne se lasse point de faire du b ien, il en désire plus q u ’il n ’en p eu t faire, et cependant il m ’en fait chaque jo u r. Il sait em b ellir ses bienfaits de toutes les grâces que la sensibilité seule appren d à co n n aître et à pro d ig u er. 11 m ’a parlé de m a fille avec in té rê t; il lu i a re n d u u n service p eut-être b ien im p o rta n t. Je ne m ’explique pas, ig n o ran t si je le dois ; m ais je prie et con ju re celui q u i lira cette lettre avant q u ’elle te passe, et à q u i, en vérité, nous devons beaucoup aussi, de suppléer à m on silence, s’il le p eu t. E nfin, je crois apercevoir quelques clartés très-éloignées, fort incertaines (cependant je les vois), qu i percent les ténèbres d ont m on sort et m on existence sont enveloppés. Sans pouvoir e n tre r dans plus de déta ils, je te d irai du m oins que tu peux com pter que notre adorable pro tecteu r (il n ’est p oint de titre q u i coûte à la reconnaissance) ne nous a b an d o n n era pas. Et p u issio n s-n o u s vivre assez p o u r lu i exprim er, lu i pro u v er n otre ten d re , notre im m o rtelle g ra titu d e, sans q u ’on puisse la soupçonner d ’u n vil in té rêt, ni de la plus légère exagération ! R assure-toi, ô m a Sophie! je le veux, ra ssu re -to i: calm e-toi, ô l’épouse de m on cœ ur! nous ne boirons pas ju s q u ’à la lie le calice de l'in fo rtu n e. Il est u n trio m p h e .que m es lâches et b arb ares en n em is, que j ’ai ta n t de droit de m ép riser, n ’ont pas rem ­ porté et ne rem p o rtero n t pas su r m oi : celui de m ’avilir à m es propres yeux. Q uand, en re n tra n t en soi-m êm e, on trouve l’h o n n e u r su rn ag ean t su r les e rre u rs et su r les fautes, on n ’est pas sans consolation et sans force : aussi m e crois-je digne d ’u n m eilleu r sort, et j ’ose le pressentir. Je ne m o u rrai pas dans les fers, ô m a S ophie-G abriel! j ’y serais m o rt lib re p ar les sentim ents de m on cœ ur et l’in altérab le constance de m a volonté ; m ais je vivrai p o u r toi, et près de to i; et, q u an d nous au ro n s connu encore le b o n h e u r, q u an d to n cœ u r a u ra senti palpiter m on cœ ur, q u an d il nous fau d ra tom ber com m e la feuille d’au to m n e, nous m éritero n s les regrets des hom m es courageux et les p leurs des hom m es sen sib les; et q u elq u e am a n t, sach an t quels fu re n t notre a m o u r et notre fidélité, couvrira de fleurs n otre to m be, et y écrira : UN MÊME AMOUR, UNE MÊME CENDRE. O toi ! q u i connais si b ien m on cœ u r et la physionom ie de m on style, tu sens p ar ce peu de m ots que je suis soulagé; cependant j ’ai reçu u n e nouvelle secousse, et je no dois pas te le c ac h er; m ais son effet a été a m o rti, et si tu verses encore u n e larm e, q u e l’am o u r la sèche aussitôt. Mon fils, ce fils d o n t tu m e parles u n e page en tière avec ta n t de tendresse et de b onté, ce fils est m o rt. Je ne tien s plus à la vie que p ar toi, et cet a u tre to i-m êm e q u i vien t de n a ître E h bien , Sophie, cette idée m êm e a de la dou ceu r! Conserve-m oi m a fille : q u ’elle n e soit pas pu n ie de m ’être si chère. Conserve-la-m oi; q ue le peu q u i m e reste de m on b o n h eu r ne soit pas em poisonné. Cet en fan t a b ien des orages à essuyer. Il est né dans la d o u leu r; m ais il a été conçu a u sein de la félicité. Hélas ! m on fils avait résisté aux prem iers accidents de l’enfance : il p rom ettait la vie la plus longue, et p eu t-être la plus fortunée; car son père e û t été bon et ten d re. Ah ! oui, il l’e û t été, et il eû t m o n tré, p o u r le défendre de ceux qu i ne le sont pas, une force, u n e audace et des ressources q u ’il ne développera ja ­ m ais p o u r lu i-m êm e. Il n ’est plus, cet en fan t que je n ’ai pas em brassé depuis le berceau ; m ais q u i, tu le sais, fu t toujo u rs p résent à m on cœ ur, m êm e au m ilieu des délires les p lu s passionnés de l’am o u r. Moi aussi, je pouvais dire : 0 m on f i l s ! que tes jo u r s c o û ten t cher à ton p è re l II n ’est plus, e t to u t ce que j ’ai appris de lu i, c’est sa m o rt. Il y a deux m ois cependant que M. L enoir m e pro cu ra, p ar u n e voie étrangère, de ses nouvelles. Elles étaien t satisfaisantes et douces. Ce rayon de joie ne p én étrait dans m on âm e que p o u r la rendre p lu s accessible au coup qu i m ’était destiné. A h! Sophie, il a pénétré b ien av an t, je l’avoue, et j ’ai éprouvé q u ’on avait to u jo u rs trop de force p o u r souli'rir. Mais, ce que toi seule p eu t-être com prendras, la réflexion, loin d ’au g m en ter le sentim e n t de cette perte, le d im in u e . Oh! s’il ne m ’en coûtait q u e les deux tiers de m a fo rtu n e p o u r être to u t à fait é tra n ­ ger à certains êtres, que je m e croirais h e u reu x ! cent m ille livres de ren te ne m e co û teraient pas u n soupir, pas u n reg re t E h ! que ne p u is-je au prix de ce qu i m e reste ravoir m o n 'fils ! Sophie, je ne sais ce qu i p eu t arriv er à la suite de to u t ceci ; m ais je crois que, q u elque piège q u ’on te tende, tu n ’y tom beras pas. Pense, ju s q u ’à ton d ern ier so u p ir, ô m a b ien -aim ée ! que G abriel ne m an q u e ra n i à toi, n i à lu im èm e, et que si, p ar im possible, il était réd u it à ce q u ’on dit de lu i : Aima ch’ avesti più la fede cara Che la tu a vita, la tu a verde etade V attene in pace aim a b eata, e bella, V attene in pace a la superna sede E lasia agi’ altri essem pcio di tu a fede. « Ame courageuse qu'i, dans le p rin tem p s de vos jo u rs, pré- « férâtes à la vie la foi que vous aviez ju ré e ; âm e sensible et « p u re, allez en paix dans le séjour de l’étern el repos, et « laissez - nous l’exem ple de votre fid é lité :» si, d is-je, tel était le sort de G abriel, il s’en tro u v erait heu reu x et honoré. Je p arlai très-ch au d em en t de ce dépôt de papiers à celui qu i m e rappela d ’u n e m an ière si adroite et si aim able la tra d u c ­ tio n de T ib u lle . Je vois que je n ’ai pas sem é dans u n e terre inféconde. Il est des gens q u i, p ar état, ne peuvent p a rle r; m ais q u a n d ces g en s-là ont u n e âm e, le u r silence est expressif, et leu rs d em i-m ots sont fort éloquents. Chère a m a n te! dans u n aussi h o rrib le m alh e u r que le nôtre, nous avons trouvé bien des com pensations. Ne te laisse donc pas ab attre, ô Sophie de m on cœ ur ! p lu s je réfléchis au noble caractère que je t’ai co nnu, à la sensibilité de l’am i que j ’adore, et plus j ’espère et j ’exige de toi et de ton courage. Je n ’ai point v u , il est v rai, de fem m es ni d ’hom m es capables de résister constam m en t à l’in fo rtu n e et à l’h u m iliatio n . Les fem m es s u rto u t, lo rsq u ’elles se croient h u m ilié e s, sont en tièrem en t terrassées, et le u r abaissem ent passe ju sq u ’à l’âm e : m ais m a Sophie, m a Sophie-G abriel, m on am an te, m on tréso r et m on bien , n ’est pas u n e fem m e. Celle q u i a m is sa gloire et l’u n ique espérance de son b o n h e u r dans la ferm eté et la constance d ’u n e passion telle que la n ô tre, à l’épreuve du tem ps, de la fortu n e, des persécutions, et q u i croît avec les disgrâces de la personne a im ée; celle-là, dis-je, n ’est pas capable de se croire hu m iliée par l’in ju stic e , ou de céder à la ty ran n ie. Je sais, je sais trop que si la tristesse a tte n d rit, elle énerve aussi, et q u ’u n e âm e affligée a in fin im en t m oins de re sso rt; m ais ce n ’est pas dans le sen tim en t de sa passion d o m in an te q u ’elle en p eu t jam a is m an q u er.M o n adorable am ie, n ’o ublie jam ais que nous savons par n otre propre expérience que l’activité et la résolution sont capables de su rm o n ter toœWs le.s difficultés, p ar cette m êm e hardiesse qu i les fait ten te r, a u lieu que la le n te u r et la pu sillan im ité qui se refroidissent à la vue des peines, des traverses et des dangers, form ent v raim en t l’im ­ possibilité q u ’ils red o u ten t. Les occasions vien d ro n t d’ap p liq u e r cette m ax im e; et qu i n ’a u ra pas le courage de les a tten d re ou de les p rép arer n ’a u ra sû rem en t pas celui d ’en profiter. 0 m on am an te! je le dis com m e toi, q u an d on a aim é com m e n o u s , il est im possible de renoncer à l’am o u r qu i ren d it si heu reu x : je le d is, non pas seu lem en t parce que je le sens, m ais parce q u e l’inconstance p a raît v raim en t à m on esprit u n e chose inconcevable dans u n e passion telle que la notre. Qu’elle m ’a touché cette exclam ation naïve, exhalée de ton âm e to u t aim an te : A h ! p o u rrio n s-n o u s v iv re sans a im er 1 Non, non, m a Sophie : ton G abriel est ta caution. L’am o u r est la plus su blim e affection de l’âm e ; m ais il est aussi le plus im périeux besoin de celle qu i l’a connu. 11 a aug m en té nos plaisirs p ar u n e participation m u tu e lle ; il d im in u e ra nos peines en les divisant. A h! si ja m a is... quelle délicieuse vie il nous prépare ! Les craintes terrib les qu i nous agitent m ain ten a n t, les inqu iétu d es aiguës q u i nous au ro n t déchirés si longtem ps, les jo u rs orageux, les n u its am ères q u i a u ro n t précédé le re to u r d u b o n h eu r ne to u rn ero n t-ils pas à son profit? 0 Sophie! quels dédom m agem ents! quelles célestes récom penses ! Le souvenir de nos souffrances, de nos sacrifices réciproques, ne d e v ien d ra-t-il pas lu i-m êm e, au sein de la félicité, l’u n de nos plaisirs les plus délicats et les plus vifs? Oh! ou i, ou i : envoie-m oi cette bague de cheveux, on d aig n era le p e rm e ttre ; p o u r m oi qu i crains que ta provision ne m an q u e, j ’ose h asard er u n e tresse de ceux q u i m ’ont tom bé de la tête. T u m e ferais bien plaisir aussi, si cela no coûte pas trop cher, de faire graver su r acier le d ern ier chiffre que je t’ai envoyé, avec les ornem ents qu i y sont ; m ais p oint d’entab lem en t. Il sera seulem ent appuyé contre u n socle an tiq u e. A u pied, l’on m ettra u n chien couché, ayant sa laisse su r le dos; et ces m ots au-dessous (du chien) : F in d ie vegna. T u entends b ien que cela v eu t <Jire : ju s q u 'à ce que Vheure v ie n n e; et tu devinerais l’em blèm e, q u a n d tu ne com ­ p ren d rais pas la devise. On te ren d ra l’arg en t que cela coûtera , et tu crois bien que ce n ’est pas p o u r n e pas te devoir q ue j ’ajoute ceci. Il y a longtem ps que nos pauvres bourses sont com m unes, et c’est p o u r to u jo u rs. Mais je crois la tienne fort légère. L a m ien n e ne l’est pas m oins ; m ais le très-peu q u e j ’ai ne sa u rait m ’acheter u n plus doux plaisir. Au reste, ce m odeste cachet d’acier ne n o u s fera pas o u b lier l’au tre . Je t’envoie u n A v is a u x H essois et R éponse à la lettre de la ra ison. Garde le p rem ier, m ais renvoie-m oi la seconde, après l’avoir copiée ; car je n ’ai que celle-là. J’ai sept ou h u it le L e c te u r y M ettra, le titre , si tu en veux. Q uant aux Métam orphoses d’Ovide, trad u ites, expliquées et com m entées, ce q u i ne laisse pas que d ’être u n ouvrage considérable, je te les enverrai a u fu r et à m e s u re , m ais, o u tre q ue, depuis u n m ois, les d érangem ents de m a santé et les circonstances m ’on t a rrié ré , il fau t que je recopie, et cela m e fatigue cent fois plus que de com poser. P atien te donc ; m ais je tâcherai de t ’en faire u n p rem ier envoi à la prochaine fois, si on le perm et. Je te co n ju re encore u n e fois de ne pas négliger tes palpitatio n s. A h, Sophie! soigne ta santé, c’est le troisièm e des biens. Avec l ’am o u r, la liberté et la santé, on est tou jo u rs, ah ! to u jo u rs h eu reu x . D’après les sym ptôm es que tu m e décris, tu m e rassures u n peu ; parce que c’est irrita b ilité du genre nerveux, et n u lle m en t m aladie du cœ ur. Un régim e un ifo rm e et sain, et de l’exercice, beaucoup d ’exercice doux. De trois à q u atre heu res d u soir M. G abriel se prom ène m ain - 12 te n a n t, o u tre i l spazio de h u it à n eu f d u m a tin ; profite de l’avis. S ais-tu que tu deviens m échante, m adam e Sophie? Q uoique je t’aie vue assez souvent pincer très-serré, et sans rire, ou en ria n t, je ne t’avais pas connue si m ordante. Après l’am o u r, je crois que c’est l’in d ig n atio n q u i donne de l’esprit. A dieu, m on am ie to u te te n d re , to u te b e lle , to u te b o n n e ; u n e lettre m ’en don n era b ien davantage encore, et u n baiser, m ille fo is plus. Ilélas! non : u n baiser de ce q u ’on adore, u n b aiser si désiré, si a tten d u , qu i succède à des privations si cruelles, u n tel b aiser ren d bien b ê te ; car il ôte la connaissance, s’il ne tu e p as... O Sophie ! toi seule donnes, ôtes et rends la vie; écris-m oi que ton cœ ur est soulagé, ton im ag in atio n calm ée, ta santé bonne, tes larm es séchées; et souviens-toi à jam ais que quiconque a proféré ou proférera cet ho rrib le blasphèm e q u i m ’a fait frém ir dans ta le ttre , que S o p h ie a été ou sera abandonnée p a r son a m a n t, est et sera u n abom inable calo m n iateu r, à qu i je désire ta h ain e q u ’il ou q u ’elle m érite. G abriel est to n am i, ton a m an t, tuo sposo. Sa fo rtu n e est à toi : son cœ ur est à toi : sa vie est à toi ; et il n ’y a pas le m o in d re m érite ; car le p rem ier besoin de son être est de t ’adorer. Ga b r ie l . T u seras u n peu étonnée de cette cin quièm e p ag e; m ais que v e u x -tu ? Mon bon ange (c ar j ’ai u n génie fam ilier, et je t’assu re q u ’il nous sert b ie n ; et je crois, friponne de Sophie, que tu le connais m ieux que m o i), m on bon ange donc m ’a soufflé to u t bas à| l’oreille que je m e tu ais les yeux à écrire si fin et que je pouvais b ien ne pas ta n t économ iser le p a p ie r; et m oi, qu i n ’entends pas les affaires, j ’ai com m encé u n e cin» quièm e page, parce que j ’ai écrit b ien gros p o u r n e pas fa tig u er les yeux de m on bon ange. Oh ! que ce p a rc e que est spirituel ! et je pourrais b ien u n e a u tre fois m ’ém anciper ju s ­ q u ’à fin ir cette cin quièm e page. Il ne fau t pas cependant ab u ser de la bonté du bon a n g e , car il ne tie n t q u ’à lu i de devenir u n m alin esprit. Mais les am an ts sont si g o u rm an d s ! et le bon ange a u n e physionom ie q u i in spire ta n t de confiance !... S u r le to u t, m a Sophie, donne à ta fille, je te prie, u n a u tre m aître à écrire que le tien. P ourquoi est-ce que tu m aig ris? je ne veux p o in t cela. D o rs-tu ? je veux to u jo u rs, a to u t jam ais, savoir to u t, dans la plus exacte v érité, su r ta santé et celle de ta fille. J’ai ta charm an te bourse q u e je baise et presse chaque jo u r su r m on cœ ur. J’envoie u n e feuille oubliée dans les poésies érotiques, et j ’in d iq u e où elle doit être placée. X X V I 29 décembre 1778. Ma Sophie, je n ’aim e pas d u to u t le to n vague et léger d ont tu m e parles de. ta santé. T u as souffert et tu souffres ; tu as eu la fièvre à la suite d’u n e incom m odité très-g rav e ; tu as été saignée ( ce qu i est très-b ien fait) et tu persifles, et tu ne m e donnes point de détails ! Sophie, je ne suis pas conten t. T u sais ce q u ’est m on im ag in atio n , organe tro p ard en t d ’u n cœ ur extrêm em ent sensible ; tu sais que ta santé est ce qu i m ’im porte et m ’inquiète le plus au m onde : tu sais ou tu dois savoir que m es connaissances assez étendues en m édecine ne sont guère bonnes q u ’à m u ltip lie r m es in quiétudes et à les rendre plus aiguës ; e t tu • ne m e dis ni ce que tu as, ni ce que préten d le m édecin, n i ce q u ’il se propose, ni à quoi il attrib u e ton d érangem ent. Est-ce u n e suite de tes palpitations? sont-elles ou m oindres ou p lu s fo rtes? as-tu q u elq u e a u tre déran g em en t ? Est-ce à to n am an t, à ton époux, q u e tu dois cacher toutes ces choses, q u an d tu es m alade ?... Mais u n a u tre voit tes lettres... E h ! q u ’im p o rte? Cet a u tre est sage, p ru d e n t, m arié : il sait n otre histoire, il voit n otre tendresse, s’il ne l’ap p ro u v ait pas, nous ne nous écririons p a s; il s’intéresse à nous, au m oins il nous le prouve : que crains-tu de lu i ? T u ne sau rais croire quelles peines tu m e causes, et tu serais trop pu n ie si tu les concev ais... Mais je t ’ai parlé légèrem ent de ta sa n té... D’abord cela n ’est pas : je t ’en ai parlé m êm e trop sérieu sem en t; en ­ suite cela est to u t à fait différent. Les m aladies de ton sexe causent bien d’au tres ravages que nos incom m odités. Si j ’avais u n e m aladie grave il m e serait im possible de t ’écrire aussi lon g u em en t que je le fais. Il n ’est donc question que d ’un d élabrem ent de santé d o n t je ne saurais te n o ter toutes les variations com m e celles d ’u n th erm o m ètre : d ’ailleu rs il est assez sim ple, et par conséquent m oins in q u ié tan t, que je m e porte m al : 1° je suis accoutum é à u n e vie on ne sau rait plus active, et je ne m e suis so utenu contre m es prodigieuses études (régim e to u jo u rs très-m alsain) que par le m élange de l’exercice et du trav ail : ainsi m a situ atio n actuelle est absolum ent contre n a tu re ; 2° tu es assez heu reu se p o u r que ie célibat ne te soit pas à charge, et tu sais si je puis le su p ­ porter. C’est u n avantage de ton tem p éram en t q u i m ’est absolum ent refusé ; 3° les peines de l’àm e on t to u jo u rs al­ téré m a constitution m ille fois plus que les m au x physiques : au tre inconvénient attaché à m a n a tu re ; 4° enfin, j ’ai abusé de m es forces et de m a jeunesse. J’ai d onné dans tous les excès, le lib ertin ag e seul excepté; m ais, p o u r cela, je n ’en ai pas été plus réservé su r les plaisirs. Je n e suis sage q u e depuis que je te connais, et cette sagesse-là a encore été assez jeu n e . Voilà b ien des causes q u i doivent t ’expliquer le d éran g em en t de m on être, et te ra ssu re r u n peu, parce q u e la p lu p art de ces causes cessant, les effets cesseront aussi. Au lieu de to u t cela, tu es très-jeu n e, de la m eilleure constitution possible : à plus de v in g t ans tu n ’avais encore rien perd u de la source de la vie : tu es accoutum ée à u n e vie sédentaire : tu es d 'u n sexe q u i a m oins besoin d’exercice, tu peux en p ren d re plus que m oi, tu travailles m oins, tu as plus d e distractions. Que de raisons n ’a i-je pas de com pter su r ta santé ! La lim e du ch ag rin t’use com m e m oi sans d o u te; m ais elle a b ien plus d ’étoffe à m o rd re av an t d ’a tta q u er ta vie. Ma Sophie, je te donne m a parole d ’h o n n e u r de te dire to u t ce q u i su rv ien d ra d’essentiel à m a sa n té ; m ais je sais ce q u i est essentiel, et toi tu ne le sais pas. D is-m oi donc to u t, ab so lu m en t to u t, re la ­ tiv em en t à la tien n e, dans le plus m in u tieu x d étail, ou tu m e tu eras. E n vérité, m on fardeau est assez lo u rd : ne l’aggrave pas, ô m on am o u r si ch er ! et songe que nous som m es des siècles sans recevoir des nouvelles l’u n de l’a u tre . R ien n ’est em piré chez m oi ; a u co ntraire, j ’avais des suffocations très-violentes qu i sont passées. P en d an t quelques jo u rs elles ont été ju s q u ’à l’évanouissem ent, avec des b attem en ts de cœ ur inconcevables. Je m e suis b o u rré de fleur d ’orange et de gouttes d’Hoffm an; enfin, de très-iortes nausées s’étant déclarées le jo u r m êm e où je t’écrivis, je m e décidai à l’ipécacuanha. Le c h iru rg ien , q u i convenait de la nécessité, m e d it q u ’il en allait apporter. Dans l’intervalle il m e su rv in t u n e fonte de bile q u i m e soulagea ; et com m e, o utre la rép u ­ gnance p o u r les rem èdes violents, je n ’avais pas u n e trèsg rande confiance en la m ain qu i m e l’a d m in istrait, je n 'en voulus plus. Les palpitations sont passées à peu près, les suffocations to u t à fait ; m ais les digestions sont to u jo u rs trèsm auvaises et ex trao rd in airem en t difficiles ; et cela parce que l’estom ac absolum ent débilité refuse fonctions, e t q u ’en outre je m ange beaucoup trop vite, n ’ay an t p u supporter de la vie l ’en n u i des repas solitaires. Il est certain que l’on m e tu era , si l’on m e laisse ici ; m ais il y a encore de la m arge. P o u r m es yeux, ils e m p iren t considérablem ent. Voilà la v é rité: elle est d u re m ais exacte. Sois aussi franche, et que je puisse com pter su r l’en g agem ent form el q u e j ’exige, que rien ne m e soit caché...................................................................................................... . . . . T iens, Sophie, je te b attrais si je pouvais, quand tu lâches la b rid e à ton fol enthousiasm e au p oint de dire de si grosses bêtises. A s-tu b ien le fro n t de com parer m on style à celui de ce R ousseau, l’u n des p lu s gran d s écrivains qui fû t jam ais, dont l’éloquence tou jo u rs e n tra în a n te, to u jo u rs appuyée de la p lu s ingénieuse dialectique, est guidée p ar u n goût si exquis, et n ’exclut jam a is la correction la plus sévère, si ce n ’est dans son Héloïse, où il a affecté des négligences ? 0 Sophie ! Sophie! où est ta raison, ton tact et ta ju stic e ? I l y a des choses e xcellen tes dans son E m ile , d is-tu . E h quoi donc n ’y est pas excellent ? ordonnance sublim e ; détails adm irables ; style m agnifique ; raison profonde; vérités neuves; observations parfaites. S ais-tu b ien que tu parles d’u n des chefs-d’œ uvre de ce siècle? S ais-tu que cinq ou six tragédies de V oltaire, u n e partie de sa Ilenriade, l’E sprit des Lois, l’Histoire n atu relle de Buffon, celle des deux Indes de R aynal, et E m ile, sont les titres dont nous nous en orgueillirons e n ­ vers la postérité ?... Et tu com pares u n enfant à u n tel hom m e, à u n hom m e aussi g ra n d p ar ses v ertu s que p ar son génie ! Il eu t la sagesse ad m irab le de ne se m o n trer q u ’après tren te ans d’étude ; aussi chacun de ses écrits fu t u n gran d pas vers la gloire. Et m oi, m oi q u i à v in g t an s ai osé m e faire im p rim er, q u ’ai-je fa it? Une m auvaise b ro ch u re où se tro u v en t quelques vérités, des tableaux fo rtem ent coloriés p e u t-être, q u i décèlent u n e âm e h a u te et noble, et d u feu dans la tête ; m ais encore u n e fois ce livre est détestable : ou i, Sophie, détestable ; car les détails ne font p oint u n livre ; c’est u n tissu de lam beaux u n is sans ordre, em preints de tous les défauts de l’âge au q u el j ’écrivais; il n ’y a n i p lan , ni form e, ni correction, n i m éthode. Yoilà m on titre u n iq u e ; le reste est dans m on portefeuille, et n ’en sortira p eu t-être jam ais. Je sais, Sophie b ien bonne, ce que j ’au rais pu v a lo ir; je le sais, parce que chacun a la conscience de son talen t, et su rto u t parce q u ’on a cherché à m ’avilir. Sans doute j ’ai u n cœ ur d roit, u n e âm e forte, peu t-être de la verve, des vues et assez de connaissances p o u r u n hom m e q u i, très-exactem ent, n ’eu t jam ais de m aître. Mais, bon D ieu! quelle distance de là au génie m âle, profond, créateu r et sublim e de R ousseau ! 0 Sophie ! Sophie, tu m e fais honte de m o i-m êm e. Non, m on style n ’a rien de com m un avec le sien, quoique d ’a u ­ tres que toi l’aien t p réten d u aussi. Mon style est passable, parce q u ’il est à m oi ; parce que co m m u n ém en t j ’ai le ton de la chose que je dis ou que j ’écris, a tten d u que je ne dis et que je n ’écris que ce que je pense : c’est là, je crois, le g ran d secret. Suivre son caractère propre, la to u rn u re n a tu re lle de son esp rit et les inspirations d u sen tim en t. Ah ! o u i, Sophie, su rto u t sen tir. Mais m on corps et m a tête cro u len t sous les coups réitérés d’u n e in fo rtu n e trop longue. Mes fleurs sont fanées ; m es fru its avortés avant d’être m û rs. Il fau t verser u n e larm e su r les couronnes que j ’au rais p u ob ten ir, et a u ’u n tyran envieux et im pitoyable m ’enlève, avant que j ’aie pu les a tte in d re ; m ais il fau t aussi y ren oncer, p u isq u ’elles sont hors de m a portée. A h! j ’en conviens, ten d re et aim able Sophie, les louanges sont u n délicieux plaisir p o u r G abriel, lo rsq u ’elles so rten t de la bouche de son am an te ; m ais ne les exagère pas ju sq u ’à m e faire ro u g ir; tâche de m e tro m p er en cela seul. Je suis, je serai to u jo u rs bien loin de croire les m ériter toutes ; m ais il m'est, si doux de m e voir b ien dans l’opinion de celle q u ’en tre tous les êtres de m on espèce j ’aim e et j ’estim e plus que tous les au tres ! P eu t-être en tire ­ rai-je encore u n a u tre fru it, m a chère vie. Ce ch arm an t hom ­ m age, dont je ne m e crois pas d igne, m ’encourage et m e presse d ’acq u érir ce qu i m e m an q u e, de dom pter m es défau ts, plus p eut-être p o u r ju stifier ton choix et conserver ton estim e, que p o u r m ’honorer à m es propres yeux. Hélas ! les in fo rtu n és sont tou jo u rs dans le d o u te : toutes leurs conjectu res le u r sem blent des réalités; tous les possibles le u r paraissen t probables, et ils sont trop portés à changer les événem ents q u ’ils ne peuvent s’expliquer, e n . froideur ou en négligence, su rto u t de la p a rt de ceux dont l’estim e et l’a ­ m o u r sont to u t le u r bien et to u te leu r ressource. D 'ailleurs, to u t sû r que je suis que m on incom parable Sophie ne v ariera jam ais dans ses sentim ents et ses principes, sa tendresse m ’est si nécessaire q u ’il m ’est b ien perm is de d o u ter d u m oins si je m érite les sacrifices q u ’elle m ’a faits, ceux q u ’elle m ’a p rom is, et d’exam iner sévèrem ent m es sen tim en ts, m es pensées, mes conjectures, m es projets, m es occupations, et le faible prix que je vaux. Je t ’abandonne H élo ïse, pourvu que tu conviennes que cet ouvrage irrég u lier, in correct, p eu t-être m al conçu et souvent nég lig é, étincellé p o u rtan t de b e au tés; q u ’il arrache des transports d ’ad m iratio n , et fait couler de douces larm es. Cent fois j ’ai voulu critiq u er V H éloïse, et cent fois j ’ai p leu ré, adm iré, lu , re lu , et j'a i p lain t ceux qu i pouvaient être plus sévères que m oi. Voltaire, ce Voltaire que son propre génie m ettait si au -dessus de l’envie, com m e il a outragé le plus v ertueux des hom m es, dont il n ’avait reçu que des éloges, q u i était m alh eu reu x , pauvre, persécuté, q u i ne trav aillait point dans son genre, et qui,, osons le d ire, lu i était su p érieu r dans le sien! Voltaire, im m ortalisé à ta n t de titres, V oltaire q u i, plus que to u t a u tre p e u t-être, m érita l’ad m iratio n et le m ép ris de ses sem blables, fu t au th éâtre u n génie du p rem ier ordre, dans tous ses vers u n g ran d poète, d an s l’h isto ire de l’hom m e u n p h énom ène; m ais dans les ouvrages historiques et philosophiques, il n ’a été le plus souvent q u ’u n bel-esprit, tan d is que R ousseau, digne de tous nos respects p ar ses m œ urs, son noble et inflexible courage, et la n a tu re de ses travaux, est le dieu de l’éloquence, l’apôtre de la v e rtu , nous l’a toujours fait adorer, et ne p ro stitu a jam a is ses talen ts sublim es, ni à la satire, n i à la flatterie. Quoi, grosse bête, tu n ’avais pas trouvé à toi to u te seule que c’était u n e ab su rd ité de faire lire ou ap p ren d re par cœ ur des fables à des enfants ! Mon am ie, q u an d j ’ai m édité quelques heures su r Bacon ou su r N ewton, j ’ouvre La F ontaine q ue je sais p ar cœ ur, et j ’y découvre des beautés nouvelles q u e je n ’y avais pas aperçues. Voilà l’hom m e que tu croyais l’in stitu te u r des enfants. G râces, grâces te soient ren d u es, à toi, à to u s ceux qu i nous servent si b ien ... Ma fille ce porte bien : j ’ai tes cheveux, ta bague ch arm an te : je les baise, je les suce, je les m an g e .... Mon am an te, m on b o n h e u r, m a vie, m on to u t ! q u a n d donc est-ce que je cesserai de t'a im e r chaque jo u r davantage? C’est à l’in stan t que je reçois ce précieux envoi : a h ! com m e il fait Lattre m on cœ u r! Je com ptais t ’écrire encore u n p e u .... m ais laisse-m oi savourer m on bien. A d d io , m io doice sostegno. A ddio, sposa a m ata, che a m e sola p a r donna. C o n serva ü fed-ele. M ia v ita , ben m io, a d d io . Ga b r ie l . Sophie, dem ande tes étren n es; car p o u r m oi j ’ai ta n t dem an d é que je n ’ose plus, de p eu r de fâcher le bon ange à q u i nous donnons des volum es à lire. Vois, m échante Sophie, q ue, p o u r te rassu rer, j’ai obtenu qu'o n te re m ît to u t de suite m a d ern ière; et m oi j ’ai atten d u v in g t-q u atre jo u rs la tienne. O in g rate! que de dettes il te fa u d ra m e payer. Tes bagues sentent l’am b re. Cela est détestable p o u r les nerfs, et d’ailleurs très-superflu p o u r u n e veuve. Je te l’in ­ terdis ab solum ent. Soigne bien ta santé, et dis-m oi to u t, to u t.... Tais-toi, que je baise m es bagues, to n b illet, et m a fille. X X V II Ma Sophie! m on ign o ran te Sophie! m oque-toi encore de m on algèbre et de ta géom étrie. Avec tes phrases douces et ten d res, tu crois to u rn e r toutes les têtes com m e la m ie n n e .... E h! non, non : ces m essieurs de là-h a u t (ou p lu tô t de là-b as, car hélas ! je suis logé bien plus h a u t q u ’eux) sont accoutum és aux cajoleries des belles dam es : tes ange, tes bon ange ou rien , v o is-tu , c’est la m êm e chose. Mais m oi, le savant m oi, oui m oi, M adame, j ’écris : De 1778 à 1779 in co n testa b lem en t u n a n ; donc j e n 'a i p a s reçu de lettre s depuis u n a n ... A ussitôt to u te la h iérarch ie céleste, qu i sait su r le b o u t du doigt la géom étrie tran scendante, appointe m a requête : et le lendem ain je reçoisune lettre de papier qu i ressem ble beaucoup aux griphes égyptiennes ou à la cédule du sabbat; m ais m on cœ ur devine to u t ce griffonnage, et il fait d u b ien à m on cœ ur, et je suis h eu reu x , content, et je baise m on trésor, et je rem ercie le m essager céleste... Mais im ag in e-to i bien , m a p auvre Sophie, que, de tous les anges et archanges du ciel, il n ’y a que G abriel de g alan t, et que tes gentillesses sont perdues pour to u t a u tre . — A m our si bonne, tu te portes donc bien , car tu le dis et ce serait u n crim e de tro m p er ton am i. Tes m aux n ’ont donc pas été si forts que je m e le figurais. Hélas ! su r ta propre description, ils l’on t été beaucoup tro p ; m ais je t’avoue q u e, m algré m es com plim ents su r ta fr ig id ité , je crois q u 'il p o u rrait b ien y avoir u n reste de jeunesse dans tes bobo; ce q u i ne serait pas précisém ent in ­ concevable à v in g t-q u atre ou vingt-cinq ans dont tu es ch argée m anco m aie, M adam e; je ne sau rais avoir u n e très-grande pitié de tes souffrances. Prends patience, Sophie; je la prends b ien, et j ’y ai assurém ent plus de m érite que toi. Point, absolum ent p oint de pavot; du cam phre et des bains, s’il te fallait sérieusem ent des calm ants. — Ce n 'est pas d u to u t u n avantage que les dents se développent lentem ent. Les h u it incisives, q u atre au -d ev an t de chaque m âchoire, se form ent ord in airem en t les prem ières, et elles sont co m m uném ent sorties à la fin de la prem ière année. Je suis ven u au m onde avec deux m olaires, ce qu i est assez sin g u lier, m ais cependant pas très-rare. Gabriel-Sophie se porte bien , e t, com m e tu dis, voilà 1 essentiel. Ne sais-tu pas q u el est le m édecin ou le c h iru rg ien qui la v e rra ,e n cas d ’accident? et peux-tu lu i p arler ? II est trop vrai que les trois prem ières années de l’enfance sont très-orageuses. J’espère que m a fille n ’est pas avec d’a u ­ tres enfants : tu peux m e d ire cela. Les m aladies contagieuses, auxquelles on est trop sujet à cet âge, ne s’évitent q u ’en les élevant séparém ent. Est-ce q u ’elle ne bégaye pas encore, cette dem oiselle ? Il m e sem ble q u ’elle p o u rrait bien se d o n n er la peine de t’appeler, p eut-être. D ans u n affreux n éan t to u t m e sem ble abîm é, E t po u r m oi la n atu re est un livre fermé. Hélas ! m a Sophie, tu y seras encore, et je t ’y retrouverai, et tu m e serreras dans tes b ras, et tu m ’aim eras tou jo u rs ; m ais les roses de ton tein t et le feu de tes regards, leu r expression ten d re et tou ch an te, ne ch arm era plus m es yeux, n ’ad oucira plus m es m alh eu rs. Je sentirai ton âm e, m ais je ne la v errai pas. 0 ty ran im pitoyable, c’est là ton ouvrage ! m ais, si jam ais je recouvre m a lib erté, c’est au pied d u trône q ue je porterai ta cause et la m ien n e : je m ’y ferai conduire, et là je d irai au jeu n e souverain, q u ’on ren d , à son in su , com plice d ’u n e in ju stice si b a rb a re ... « Sire, vous voyez dev a n t vous u n e des in fortunées victim es des surprises faites à votre éq u ité. Vous voyez u n je u n e hom m e accablé de m aux et privé de la vue par de longues et d’intolérables douleurs q u ’il n ’a p oint m éritées. Mes pères vous on t bien servi plus de cinq siècles, et j ’avais h é rité de le u r ard eu r. J’au rais donné avec joie m on sang p o u r vous q u i êtes le père de m a patrie. Vous êtes le m ien , Sire, et vous Têtes av an t le b arb are q u i a em poisonné la vie q u e j’ai reçue de lu i ; car c’est sous la protection de votre au to rité que les nœ uds qu i m ’ont donné l’être ont été form és. E h b ien ! Sire, on m ’a ôté à vous, à m on pays, à m a fam ille; on a étouffé m es p lain tes; on a osé soustraire les lettres que j ’adressais à Votre Majesté pour ré ­ clam er votre ju stice et votre bonté. Sire, je ne puis plus en saisir l’expression su r votre front au g u ste, m ais je sais quo chaque in stan t de votre règne a décelé votre àm e paternelle. Apprenez donc de m oi ce que vous ne saurez jam ais de n u l au tre. — Tenez, voilà le fru it de m es veilles et de m es larm es : du sein d’u n e odieuse prison, j ’ai payé m a dette à vous et à m a patrie, a u ta n t q u ’il est en m oi, v u la faiblesse de m es talents et le d én û m en t absolu de secours. Voyez quelles in iquités s’exercent en votre nom , et m algré les plus v ertueux de vos préposés : foudroyez ces ty rans subalternes qu i vous font perdre la plus belle de vos prérogatives, celle de vous réserver les trésors de clém ence dont vous êtes l’u n iq u e dispensate u r, et de laisser la sévérité su r le com pte des lois. Lisez, Sire, et cherchez la vérité q u ’on vous dérobera, si vous ne la cherchez pas vous-m êm e. Je n ’ai pas trop payé de la perte de la vue, de la santé et de la m oitié de m a vie p e u t-être, ce m om ent où je puis vous la dire et vous la m o n tre r, si les suites en sont aussi heureuses p o u r m es concitoyens que je dois l’espérer de votre bienfaisance et de votre é q u ité ... » Au reste, m a Sophie, j'a i pris à peu près m on p arti, et si bien , que je m ’occupe actuellem ent plus d’u n e heu re par jo u r à apprendre à écrire les yeux ferm és, afin de pouvoir t’écrire encore de m a m ain , lorsque je serai av eugle; et j ’y parviend rai. Je plie u n e feuille de papier en a u ta n t de petits réglets que je veux faire de lignes, et je suis chacun de ces réglets, posant m on doigt su r la fin de chaque m ot, pour faire u n e séparation convenable. Cela est lent, et il fau t de. la patience; m ais il m ’en fau d ra b ien davantage encore, si j ’en viens à la cécité. Ce que je crains le plus, c’est l’excès de la m éditation, dont je n ’éprouve déjà que trop les inconvénients avec la facilité de m e d istraire p ar la lecture. Chaque idée, et tu en es 43 toujours l’occasion ou l’objet, chaque idée m ’arrête. Je la suis, je la pousse aussi loin q u ’elle p eu t s’étendre. Je m édite, m es m ain s p o rtan t m a tête, les yeux fixés su r m a table et ne voyant rien . J’ai été longtem ps q u e les heu res s’écoulaient dans cette position stupide. Q uelque b ru it soudain m e réveilla it : j'allais à m a lu carn e. J’y restais collé. T out ce qu i se passait m e rappelait q uelque chose de relatif à toi, m ais le plus souvent des souvenirs douloureux. T u ne saurais croire com ­ bien cette m an ière d’être épuise et est pénible ; je ne m ’en suis sauvé q u ’en m ’a b îm a n t de trav ail, et j ’y ai p erd u les yeux. On m e d it: tra v a ille z m o in s... E h quoi ! v a u t-il m ieux devenir fou q u ’aveugle? Je m e souviens q u ’u n jo u r m achinalem en t, et sans savoir ce que je faisais, je m e m is à chante r le b eau m onologue de T om -Jones : 0 to i q u i ne peuæ m 'entendre, to i d o n t le crim e est d 'être ten d re (Tu sais que depuis longtem ps, depuis que j ’adore Sophie, cet opéra-ià est m on favori. Lorsque m adam e de Changey m e to u rm en tait p o u r ch an ter, elle disait : S u r to u t quelque chose de Tom eJones). Jam ais, jam a is je n ’ai m ieux senti com bien cette m u siq u e est belle et vraie, énergique et assortie à la passion; pu isque c’est a u m ilieu de la plus profonde m éditation que je m e suis m is à la ch an ter, p o u r exprim er ce que je sentais. Sans doute la n a tu re choisissait les accents les plus analogues à ce q u ’elle éprouvait. T u t ’es aperçue cent fois q u e m es yeux se m o u illaien t q u an d je chantais q uelque chose de ten d re : pour cette fois je m e suis m is à sangloter, et sans doute m on expression n ’en a été que plus parfaite. Enfin je m e suis aperçu que q u atre ou cinq personnes s’étaien t a rrê ­ tées et m ’écoutaient. Je cessai bien vite, de p e u r de contreven ir à la règle q u ’on nous jette sans cesse en guise de b â illon. Mais je fus b ien étonné de m e su rp ren d re ch an tan t ici : je te le répète, ce ch an t-là était le cri de l’âm e ; m ais ju g e donc quel chem in faisait m on im agination. Si je ne deviens pas fou, m on aim able am ie, il fau t que m a tète soit beaucoup m eilleure que je ne croyais. O toi, qu i m e fais aim er la vie que j ’ai ta n t de sujets de h a ïr, toi qu i m e fais résister à ta n t de m aux, la récom pense est dans ton cœ ur. Conserve-le-m oi p u r, ten d re et fidèle. Réserve-toi pour vivre et m o u rir avec ton Gabriel : aim e-le to u jo u rs; aim e-le com m e il t’adore, et confie au tem ps et à la constance le soin de n otre b o n h e u r. O charm e de m a vie ! je p atienterai dans l’espoir de te revoir : m on âm e q u i s’élance sans cesse du fond de ces som bres voûtes p o u r te ch ercher, te rejo in d ra enfin, et reposera encore u n e fois su r tes lèvres. A h! Sophie! u n in stan t, u n seul in sta n t... Je d o n n erais m a vie p o u r u n in s ta n t... Je la donnerais p o u r q u ’u n de m es songes p û t se réaliser... Mon cher to u t! ne sois donc plus si p o ltro n n e; et su rto u t plus d ’esprit, ou je m e fâcherai to u t rouge, car ton esprit m e suffoque aussi bien que tes vous. Ah ! que tu dus être b ien honteuse en voyant m es a u ­ dacieux tu arrivés à bon port ! Que tu d us reg retter la cargaison de vous que tu m ’avais dépêchée ! Je crois que ce G. te p a ru t aussi pouvoir être allo n g é... Mais bête, bête, tan t bête, com m ent a s-tp p u croire q u ’u n tu , sous ta p lum e, dans u n e lettre adressée à m oi, p û t éto n n er? Est-ce d’avoir u n enfan t de m oi, ou de m e tu toyer, que les plus sévères aristarques eussent pu te faire le reproche? O m a G abriel-Sophie! ta m ère n ’est jam ais bête que lo rsq u ’elle v eut faire de l’esp rit; m ais elle l’est b ien alors. D is-lui cela, entends-tu ? bien respectueusem ent, m ais d is-le-lu i. Ce q u ’il y a d ’excellent, c est que, dans toutes tes prem ières lettres, tu ne faisais de déclaration d’am o u r q u ’à ta fille; m ais c’était p a rc e qu'elle m e ressem b la it : tu conviendras que la gaze était claire. J’espère que tu t ’aviseras quelque jo u r d’u n a u tre d é to u r; c’est ta fille que tu feras parler : ainsi tu pourras écrire les mots d’am our et de tendresse en to u t bien et to u t h o n n e u r; m ais pour conserver le costum e, il fau d ra, enten d s-tu b ien, y jo in d re du \vbs-profond respect, de la vénération, et c’est to u t au plus m a m ain que tu prendras la liberté de baiser. Et m oi, je souffletterai la m ère et la fille, parce que je n ’entends point les affaires, et q u ê ta n t d’esprit m ’h u m ilie. Je no veux pas q u ’on en ait plus que m oi dans m a fam ille, en ten ­ dez-vous, péro n n elles? — A propos d ’esprit, assurém ent tu n ’es pas dans ton jo u r, et tu abuses de la perm ission que je t ’ai donnée de n ’avoir pas le sens com m un. Quoi ! parce que je t’ai d it q u ’il était cruel d’être m o rt p o u r son pays, avant l’âge de tren te ans, la fu r e u r guerroyante m ’a repris ! car on ne p eu t faire p o u r son pays que la g u erre ap parem m ent. Oh! la bonne logicienne ! Mais puisque ceci t’inquiète, il fau t p arle r sérieusem ent. Sans doute j ’ai u n e grande passion pour m on m étier : cela est assez sim ple. Élevé dans le préjugé du service, b o u illan t d ’am bition, avide de gloire, robuste, au d acieux, ard en t et cependant très-flegm atique, com m e je l’ai éprouvé dans tous les dangers où je m e suis trouvé, ayant reçu de la n a tu re u n coup d'œ il excellent et rapide, je devais m e croire fait p o u r le service. Toutes m es vues s’étaien t donc tournées de ce côté, et quoique m on esprit, affamé de toutes sortes de connaissances, se soit to u rn é vers tous les genres, cinq années de m a vie ont été consacrées presqu’entières aux études m ilitaires. Il n ’est pas u n livre de g u erre dans aucune lan g u e m orte ou vivante que je n ’aie lu e ; je puis m o n trer les extraits raisonnés, com parés et com m entés, et des m ém oires de m oi su r toutes les parties d u m étier, depuis les plus grands objets de la g u erre, ju sq u ’au détail du génie, de l’artillerie, des vivres m êm e. T u sens bien q u ’on ne renonce pas volontiers à de telles avances, et q u ’elles attach en t encore aux pro ­ je ts qui ont fait entrep ren d re ta n t de travaux. Mais, outre que je n ’ai q u ’u n e passion à q u i to u t dans m a vie est, et sera, et doit être subordonné, il y a longtem ps que mes idées sont changées su r ce sujet. 1° Je crois que les hom m es, et par conséquent les rois, ne peuvent donner que ce q u 'ils possèd ent, le droit de faire et de com m ander desactions justes, conform es à l’ordre et aux lois im m uables de la n a tu re . Un hom m e vertueux doit donc être le seul ju g e de la légitim ité de la guerre q u ’il s’agit de faire ou de n e pas laire. Cette philosophie, qui est et sera la m ienne, n ’est pas com patible avec u n u niform e. 2° Les troupes réglées, les arm ées perpétuelles, n ’ont été, ne sont et ne seront bonnes q u ’à établir l’autorité a rb itraire, et à la m a in te n ir; or, je ne suis pas de ces m ercenaires q u i, ne connaissant que celui dont ils reçoivent la solde, ne se rappellent jam ais que cette solde est payée par le peuple; qu i s’honorent de servir u n hom m e, tandis q u ’ils devraient se croire u n iq u em en t destinés à la défense de leu r p a trie; qu i volent aux ordres de celui q u ’ils appellent leu r m a ître (m ot infâm e, in ju rie u x au roi et à la nation), sans penser q u ’ils se réd u isen t à porter u n e livrée plutôt q u ’u n u niform e, sans savoir que le plus vil, le plus odieux, le plus détestable des m étiers est celui de satellite d’u n despote, de geôlier de ses frères : le service ne m e convient donc pas. 3° E nfin, depuis que j ’ai vu que m on père ne voulait pas m ’acheter quoi que ce soit, et ne songeait q u ’à m e ferm er toutes sortes de carrières, je m e suis replié su r m oi-m êm e, et j’ai approfondi d’au tres études, qu i m ’ont attaché à leu r tou r. P eut-être suis-je devenu aussi propre aux affaires étrangères que je l’étais à la g u erre dans m es plus beaux jo u rs; à plus forte raison a u jo u rd ’h u i que m a vue est excessivem ent affaiblie. T u vois, Sophie, que tu étais très-loin d ’avoir deviné m on secret, et q u ’il ne fau t pas ju g er to u t à fait Gabriel com m e les autres hom m es. Je suis m ain ten an t, et par p rin ­ cipes et par goût, très-revenu de ce que tu appelles très-bien la fu r e u r g u erroyante ; ce qu i n ’em pêche pas que, com m e le p rem ier besoin, et l’u n des prem iers devoirs est de recouvrer sa liberté, si je n ’avais que ce m oyen, je le ten terais. Mais le p h ilosophe qu i m e disait stupide à quinze ans, qu i, q u an d il en ten d it u n de nos m eilleu rs hom m es de g u erre p arler de m oi, après la cam pagne 69 de Corse, com m e d ’u n planton très-d istin g u é dans la pépinière de nos jeu n es officiers, dit q u ’en effet cela paraissait être m on u n iq u e talen t, et qu i fin it a u jo u rd ’h u i p ar assu rer que j ’ai de l’esprit com m e tous les diables ; d ’où il su it que je suis u n in fernal scélérat in ­ capable de résipiscence, et que d’ailleurs m on esprit est u n e suite de lu eu rs, d’étincelles, incapable d’u n travail et d’u n raisonnem ent suivi (sans doute parce q u ’en deux ans j ’ai poussé les m athém atiques au delà d u calcul in tég ral et différentiel) ; ce philosophe ne v eut, n i n ’entend d’aucune m a ­ nière que je sorte de m on tom b eau , encore ne v eu t-il point payer le linceul. R assure-toi donc su r la g u erre. P o u r m on honneur, crois, je te prie, q u ’il est très-in d ép en d an t du service. Sans avoir jam ais conçu, à beaucoup près, l’indigne m anie du ferraillage, j ’ai eu le m alh eu r de faire assez complètem ent m es preuves de cette qualité sim ple et vulgaire que l’on appelle bravoure, et jam ais hom m e, m e regardant en face, ne m ettra en doute m a ferm eté. — Je ne sais, en vérité, où est ton esprit, et je ne vois pas com m ent il est si difficile de com prendre que la fille d ’u n hom m e est la petite fille de la m ère d ’u n hom m e, et que cette m ère, qui abhorre ta n t lqs am ies de cet hom m e, p eu t avoir cependant, indépendam m ent d e là d é te sta tio n , fait d o nner l’assurance de sa bonne volonté pour sa petite fille à cet hom m e, laquelle bonne volonté p eu t valoir beaucoup d’a rg en t à la petite fille. Dieu m e pardonne ! tu m e m ettrais en colère ; m ais, pourvu que le bon ange ne s’y m ette pas, il n ’y a pas de m al... Rayez, M onsieur, rayez si cela vous d ép laît; m ais a u ta n t de lettres rayées a u ta n t de lettres vous m e devrez ; et u n e page de plus à celle-ci seulem ent p o u r l’in ten tio n . Tenez, n e vous jouez plus à m oi, je sais trop b ien calculer. Madame, si tu ne veux pas de m es cheveux, renvoie-les-m oi, je les b rû lerai aussi b ien que deux sacs pleins, pesant à peu près deux livres, que j ’ai la bonté de te gard er, et que je n ’ai point destinés à ta très-honorée fille... Pauvre e n ia n t! hélas! si elle fû t née dans nos beaux jo u rs, le sein de sa m ère l’eû t allaitée ; elle a u ra it fait notre b o n h eu r, et nous eussions fait sa force. Élevée sous les auspices de l’A m our et n o u rrie dans ses bras, elle eû t puisé la vie à sa véritable source, et nos baisers lui eussent soufflé sans cesse la santé. Mais hélas ! à peine a-t-elle ouvert la paupière q u ’elle a été m alh eu reu se de l’in ­ fortune de ses parents ; nos soins, nos caresses lu i sont refusés : puisse l’A m our nous la rendre. C’est lui qu i la fit n aître, c’est à lu i de la conserver. Ah ! si elle n ’est pas indigne de Sophie, le b o n h eu r d’être née d’elle, de la voir, de l’en ­ tendre, de la servir, la dédom m agera avec u su re du préjugé qui lu i coûte ta n t de biens d’opinion. Tous ensem ble ne valent pas u n e jouissance du cœ u r... Il fau t te rendre ju stice, tu n ’es pas incorrigible. P o u r cette fois, ce sont m es p auvres et non pas m es beaux yeu x ; m ais le b était com m encé, et tu as eu bien de la peine à en faire u n p. Tu ne m e parles pas non plus, depuis deux ou trois courriers, de m a ressem blance avec la pariaitem en t belle Gabriel-Sophie ; c’est de p eur, sans doute, de lu i a ttirer la petite vérole. F ranchem ent cependant la C. a été plus que jolie, et elle m e ressem ble beaucoup. Mais, à l’âge de ta fille, on ne ressem ble à rien. Ce n ’est q u ’à cinq ou six ans que les traits p ren n en t u n e form e. Au reste, je ne lui dem ande pas son titre de légitim ité, et c’est toi très-décidém en t que je veux q u ’elle me retrace. Mais celui de nous deux qui la verra le prem ier, devinera sû rem en t, dans sa physionom ie, celle de l’au tre, parce qu'o n devine toujours ce q u ’on souhaite, q u an d la crainte n ’est pas à côté du désir. A dieu, m a tendre am ante, ad ieu, m on bon h eu r et m a vie. Crois, ah ! crois à jam ais que l’am our, à qu i j’ai livré tout m on être, fait et fera m a destinée. Je t ’adore, ù m on am ie si chère, et ne veux q u ’être aim é; m ais je veux l’être, a h ! je veux l’être toujours. Ga b r ie l . Je connais de M. de R. une dissertation su r la m éridienne, fort bonne, car elle endort. Peux-tu m e procurer la fable allégorique? Des vers et M. de R. ne vont pas ensem ble dans m a tête. Tu crois bien que tes deux bagues et les trois cœ urs on t été bien m angés. Oui, oui, ils du rero n t. Mais il y a longtem ps que je conserve dans m a boîte les débris de la tresse qu i suspendait ton cœ ur; et chaque fois que j ’ouvre cette boîte, il s’en perd. Avare que tu es, ne p o u rrais-tu donc pas m ’en envoyer u n e au tre ? Je t’avertis très-sérieusem ent que la prem ière fois que tes quatre pages au m oins ne seront pas pleines, je te répondrai en vedette, M adam e, au beau m ilieu d’une page, je su is avec un très-profond respect, etc. Sur l’adresse à M arie-Thérèse, et pas au tre chose. Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, que des in ­ tervalles de six doigts de blanc? Je parie que le bon ange essaie toutes les encres sym pathiques de l’univers pour les déchiffrer. A s-tu encore les m anchettes que tu m ’avais destinées? Elles sont très-in u tiles à mes poignets, m ais elles feront du b ien à m on cœ ur. Ne travaille pas trop à cet ouvrage : il p eu t affecter la poitrine. Ne t’avise pas de m e faire de cordon de m o n tre , ce se ra it peine p erd u e; on ne m ’a pas donné la m ienne : le p o u rquoi? je n ’en sais rien : ii ne p eu t être que fort rid ic u le; m ais ce sont des secrets d 'É ta t, et je m ’en m o q u e; m ais ce dont je ne m e m oque pas, c’est q u ’on m 'a refusé aussi m on étui de m a ­ th ém atiques, qu i m e serait souvent u tile et nécessaire, et notam m ent pour ton com m entaire d ’Ovide. Telle explication, où il m e fau t q u atre pages, serait faite en q u atre lignes avec u n e figure. J’au rais bien pu en p arler à M. L. N. q u a n d j ’eus le bon h eu r de le v o ir; car, non-seu lem en t il ne m ’a rien reiusé, m ais encore il m ’a prévenu su r des choses auxquelles je ne pensais p as; m ais j ’en avais de plus essentielles à lui dire, et j ’ai to u jo u rs p eu r d’être im p o rtu n . 11 est certain que cette privation en est une réelle p o u r m oi, et n ’est pas fondée su r u n e seule raison qui a it le sens com m un. Mais crois-tu que tu sois la seule qu i possèdes le privilège de n ’en point avoir? Quelle p erte de bien envisages-tu ? Il s’en fau t d ’u n m illion que le philosophe n ’a it u n sou de bien lib re, in d ép en d am m en t de ses dettes. Il n ’est q u ’u su fru itie r de ce q u ’il possède; j ’en suis l’u n iq u e propriétaire, et il a fait d isparaître p o u r p lu s de 300,000 liv. de ces substitutions Personne au m onde ne p eu t m ’ôter le bien de m adam e de M***. Mais je n ’en veux, ni n ’cn voudrai ; son bien est à elle, puisqu’elle n ’a plus d’enfants, puisque je la m éprise, puisque je ne veux plus vivre avec elle. Mais cela ne p eut s’appeler perte, c’est don et p u r don. Reste le bien de la fem m e d u philosophe, m ais elle est p lu s que jam ais dans l’in ten tio n de n ’avoir d’h éritier que son scélérat de fils a în é. Cette dam nable obstination rend M. le ch c13. valier assez difficile à m arier ; et com m e il ne tien t q u ’à lui d ’avoir sans cela SO à 60 m ille livres de ren te, indépendam ­ m en t de ce que p o u rra faire p o u r lu i son oncle qu i sera bientôt, s’il ne l’est pas, g ra n d -p rieu r, je t ’avoue que je ne le plains pas am èrem ent. Si ce sacrifice était absolum ent n écessaire à cette m ère in fo rtu n é e , p o u r recouvrer sa lib erté, a h : com m e je le conseillerais; m ais... Le bon ange, vois-tu, Sophie, trem ble des licences que je p rends, et il prévoit déjà u n e septièm e page : m ais rassurezvous, bon ange, j ’ai coupé la dem i-feuille exprès, p o u r m ’en ôter le m oyen. R assurez-vous aussi su r les blancs, ô m on bon ange : q u an d vous voudrez, je vous donnerai u n e encre sym ­ p athique (la recette s’e n ten d ) que ni v o u s, n i le diable qui est plus m alin (car vous, vous êtes plus bon, plus in d ulgent que m alin , et vous savez ferm er les yeux) ne découvrirait pas. Mais l’ignorante ne connaît pas cette en cre; et m oi, je n ’ai jam ais de ruses avec ceux que j ’aim e, et à qu i je dois; au lieu que les fem m es sont toujours fem m es par quelque end roit, et bien nous en prend, bon ange. Voici des vers, su r la m o rt de V oltaire, dignes d ’être retenus : 0 Parnasse ! frémis de douleur et d ’effroi ! Pleurez, Muses, brisez vos lyres im m ortelles! Toi, dont il fatigua les cent voix et les ailes, Dis que Voltaire est m ort ! pleure, et repose-toi. Je ne connais point de vers plus beau que ce dernier. XXYIÎI 43 février 1779. ■ Ta lettre, que je reçus h ier au soir, m ’a fait verser des larm es d’am o u r, de joie, de reconnaissance et d’indignation. En u n m ot, je ne sais quels m ouvem ents elle ne m ’a point fait éprouver. Mon ém otion était si forte, m a tête est si faible, m on cœ ur et m a santé si bouleversés, que je rem is à te répondre a u jo u rd ’h u i, et dix volum es ne contiendraient pas to u t ce que je voudrais te dire. O Sophie ! ten d re am ante, am ante u n iq u e en tre toutes les fem m es, explique-m oi, si tu le peux, l’effet inconcevable, et to u jo u rs plus fort et toujours nouveau, que p ro d u it en m oi to u t ce q u i vient de Sophie.... Mais tâchons de nous calm er, et tâchons de te faire entendre (car je ne puis te dire) quelles obligations nous contractons chaque jo u r. Cet hom m e, dont tu oses presque te plain d re; cet hom m e qu i avait écrit, su r cette enveloppe, ces q u atre m ots que tu veux absolum ent m ’a ttrib u e r; cet hom m e que je ne vois point, hélas ! m ais qu i m ’a fait pleu rer d’atten d rissem ent et de gratitu d e, t ’avait justifiée avant que tu l’eusses en trepris, et cela sans m ’écrire, sans m e dire u n m ot. O m a Sophie-G abriel ! il est des procédés qui n ’appartien n en t qu ’aux âm es délicates, tendres, généreuses, sensibles, qu i obligent plus profondém ent que les services les plus essentiels. 11 est u n e confiance qu i ne se trouve que chez les honnêtes gens. Eux seuls croient à la v ertu , parce q u ’eux seuls en sont capables : eux seuls sont com patissants et tendres ; d’au tres peuvent être sensibles; il ne fau t pour ceci que des sens et de l’im a g in atio n ; m ais p o u r être tendre il fau t u n cœ ur, u n cœ ur qui s'affecte profondém ent et d u rablem ent, au lieu que la sensibilité toute seule n ’est, le plus souvent, q u ’une im ­ pression passagère... Que te d irai-je? Le plus aim able des hom m es est celui qui jo in t à la bienfaisance l’esprit nécessaire pour l’exercer. Nous avons trouvé deux de ces hom m eslà ... et G abriel, l’heureux Gabriel, si aim é et si digne de l’èire, du m oins par la vérité et l’énergie de sa passion, Gabriel, qui a reçu ses poésies érotiques, sans q u ’on ait suivi le barbare conseil que tu oses donner a u jo u rd ’h u i, sans q u ’on ait voulu prendre des précautions h um iliantes, affligeantes, q u i, peut-être, eussent lié les m ains, Gabriel sait que tu n ’étais pas coupable, que tu es la plus tendre des am antes, la plus adorable des fem m es, com m e aussi la plus adorée, et q u 'il fu t u n in g rat de t’im p u ter l’om bre d ’u n retard . Toi, qu i connais m on cœ ur, toi qui sais quel compte je tiens de la seule envie de m ’obliger, ju g e quels droits acquiert su r m oi celui qui la p rouve... que dis-je? qu i la réalise si bien. A h! je le lui écrivais, il n ’y a que deux jo u rs : q u ’il croie à m on ho n n eu r. Ma conscience, ce consolateur caché qu i crie plus h a u t que la m u ltitu d e et la renom m ée, et qu i, sans com pter les suffrages, l’em porte seul su r tous les avis, m a conscience m ’apprend que je m érite cette opinion; et, si c’est ia sienne en effet, il est bien sû r d ’avoir en m oi u n am i dévoué à la vie et à la m ort. Reçois m es plus tendres rem ercîm ents, mes plus sensibles caresses, les b rû lan ts transports de m on âm e, l’hom m age de to u t m on être : lis en m oi tout ce qui s’y passe; car p o u r m oi, com m ent l’exprim erais-je? à peine puis-je suffire à le se n tir.... Mais n ’oublie jam ais que je ne m ’accoutum erai point à t’entendre dire posém ent que tu m ’aim es, que je n ’ai aucune notion de réserve en am our, soit q u ’on la décore du nom de prudenee ou de to u te au tre locution, et quo j ’aim erais m ieux la m o rt q u ’u n e lettre froide de m a Sophie. Ma prom enade est augm entée : elle le sera encore, et je m ’engage à te ren d re ton G abriel. R assure-toi donc, ô m on am our, je t’en supplie; m ais si tu veux co n trib u er de ton côté à m e g u érir, il fau t nécessairem ent que ta santé soit m eilleure, et ton régim e plus sage. Qu’est-ce que se coucher après onze heures pour ne pas d o rm ir, et se lever à six? Sophie ! m a Sophie-G abriel! hélas! u n m ot de ta dernière lettre m ’avait fait soupçonner que tu travaillais p o u r vivre : je rejetai cette idée avec h o rreu r, et je ne voulus pas m êm e te le dem an ­ der, de p eu r de p araître ridicule, ou pétri d’anim osité contre les R. Mais je n ’avais que trop bien deviné, et m on cœ ur saisi de douleur bout d’indignation. Mais p o u r qu i m e prendstu donc, ô m on épouse? Quoi! j ’au rai de l’arg en t, et tu en gagneras! llélas! hélas! ne t’ai-je donc pas assez coûté? et veu x -tu que les rem ords se joignent au chagrin pour m e tu e r? Ah ! je te l’ai dit bien des fois : Sophie, m a Sophie ! tu au ras bientôt su r ton Gabriel cet avantage q u ’au cu n a u tre que lu i ne pourra se dire ton époux. Que je paierais cher u n e telle félicité! Oui, m on am ie, j ’en atteste l’am o u r et l’h o n n eu r, je voudrais en ce m om ent, j ’au rais voulu dans tous, être réd u it à l’état le plus obscur, dénué de toute fortune, obligé de bêcher la terre pour en arrach er notre subsistance, et m e voir à toi, en tièrem en t à toi par des nœ uds indissolubles. S ûr que Sophie serait h eureuse avec m oi dans u n e cabane, je m e croirais le plus riche, le plus fortuné des m ortels. E n en tra n t sous m on h u m b le chaum e, je trouverais la tran q u illité et la tendresse; je couvrirais de caresses m on épouse adorée, et l’enfant q u ’elle porterait à son sein ; comblé de ses plus délicieuses laveurs, je dirais, en baisan t ses yeux chargés de voluptés : Non, il n’est de b o n h eu r que dans l’a m o u r; il n ’est de richesse q u ’auprès de S o phie.... O m on am ie, ce serait là m on triom phe et m a félicité ; m ais ton sexe, ton éducation, les préju g és.... Ma chère bonne, j ’espère bien que tu auras profité de ce b eau tem ps p o u r beaucoup m archer. J’ai m ain ten an t trois heures et dem ie de prom enade, et j ’en au rais davantage sans l’ordre, ou plutôt le désordre ridicule de cette m aison. Si je n ’en étais privé que pour les au tres, cela m e ferait plaisir, bien loin de m ’affliger; m ais les au tres n ’en sont pas plus h eu reu x . Com bien j ’ai été touché de l’idée que tu as eue, relativem ent à nos prom enades solitaires ! Puisse-t-elle t’engager à les m u ltip lier! Ilélas! je ne vois pas u n beau tem ps que je ne m e dise : Ah ! si Sophie et m oi respirions ce m êm e a ir, com bien il serait plus p u r ! Je n ’aperçois pas une fleur que je ne t ’en désire l’odeur, et que je ne gém isse de ne pouvoir la placer su r ton sein ! O m a Sophie-G abriel ! nous avons éprouvé de to u t, et nous savons bien q u ’il n ’est rien que la présence de ce q u ’on aim e n ’em bellisse. Com bien p o u r des am ants vulgaires notre vie eû t été triste à A m sterdam ! Comb ien p o u r u n e au tre fem m e toutes les privations auxquelles tu étais condam née, et que tu en d u res, hélas! encore a u jo u rd’h u i, sans dédom m agem ent et sans consolations ; com bien cette vie disetteuse que tu soutenais avec ta n t de d ouceur et de gaîté, à laquelle m êm e tu n ’au rais p eu t-être pas daigné penser, si ton G abriel ne l’eû t p artag ée; com bien to u t cela eû t été cruel ! Ah ! Sophie seule sait aim er. Mais hélas ! la perfection de sa tendresse, le tact exquis de sa sensibilité est en ce m om ent la m esure de son in fo rtu n e. Plus on aim e, plus on a besoin d’aim er, plus le cœ ur est actif, et plus ses peines sont aig u ës; et, quelque féconde et souple que soit l’im agination qui m ôle, par le charm e de l’espérance, q u elques gouttes de volupté dans le calice am er de la d o u leu r et de l’absence, ses com pensations sont bien faibles p o u r tan t de m aux. 0 chère am ante ! je le dis com m e T ibulle : la passion que nous sentons sem blera u n e fable, u n rom an à la p lu p art des hom m es : m ais qu i n ’aim erait m ieux le ridicule q u ’on p eut attacher à notre am o u r, que le sort des dieux sans a m o u r? — Chère am ante, tu n e t’occupais guère a u tre ­ fois du calendrier, que p o u r com pter les larcin s de l’am o u r; m ais oublieras-tu cette fois, com m e l’année passée, q u ’il est u n patron de Gabriel, fêté, renom m é, et q u i règne le 24 de ce m ois? Hélas ! c’était tous les jo u rs m a fête, q u an d j ’étais auprès de toi : chaque jo u r, ch aq u e h eu re m ’apportait en offrande tous les dons de l’am o u r. Dieux ! que m on sort est changé ! et que ce pauvre G abriel est déchu ! Q uand tu fêtais si bien le client, com m ent n 'a u ra is-tu pas eu le droit de passer sous silence le p atro n ? Mais à présent que l’u n et l’au tre n e sont plus que dans ta pensée, je crois que sain t G abriel, si ta n t est q u ’u n ange soit saint, serait très-piqué que tu ne lu i fisses pas u n e com m ém oration très-agréable ; et, comm e les anges s’en ten d en t ensem ble, j ’espère que le m ien négociera cette affaire avec celui de M. B. Hélas ! c’est ce borgne d 'inséparable q u i profitera le m ieux de to n souvenir. Pour toi, tu es u n e réprouvée qu i n ’a pas la plus petite place dans le ciel, et je serai obligé de passer sous silence ta sainte tu - télaire, à m oins que tu ne prétendes que, dans le m ois prochain, ou en octobre, je ne transform e Sophie en M a rie ou en Thérèse. Mais non, tu gron d erais; et m oi, je ne veux, sous au cu n prétexte, m étam orphoser Sophie avec laquelle je compte bien m e d am n er ou m e sauver sans l’intercession de personne. Mais le jo u r où je t’ai connue, et celui où je te fus u n i par des liens indissolubles, voilà m es plus grandes fêtes, voilà c c s jo u rs sacrés pour m oi. O ui, m a Sophie; et je crois notre am o u r égal et m u tu el ; c’est au nom de ta fille et de ta te n ­ dresse, et de tes délicieuses faveurs, que je t ’en conjure, aim e-m o i; ose m e le dire : sois toujours vraie, n aïve; sois to u jo u rs ce que tu fus, ce que tu es, et reçois m on encens, m es vœ ux, m es adorations, m es baisers, m es tran sp o rts; et, si tu m ’aim es, que t’im porte que m on am o u r et le tien soient connus de to u t l’u n ivers? que to u t ce qu i respire sache que tu b rûles d ’u n e flam m e plus p u re , plus sainte que celle q u ’on allum e su r les autels. Ga b r i e l . Je t ’envoie u n e feuille de vers, e t tu en recevras au ta n t chaque fois. Je te prie de m e répondre nettem en t à cette question : Quel est le m om ent où Orosm ane est le plus m alh eu ­ reux? Est-ce celui où il se croit trah i par sa m aîtresse? est-ce celui où, après l’avoir poignardée, il reconnaît q u ’elle était innocente? Prends garde que je ne considère que l’espace de tem ps qui s’écoule en tre le m o m en t où O rosm ane reçoit le billet de N érestan, et celui où il se donne la m o rt. — La C. M. P. L. était prem ière chanteuse de l’électeur de B avière; œ t, il fau t en convenir, la deuxièm e ou troisièm e de l’Europe p o u r l’habileté, c’est-à-d ire que la Gabrielli a plus de ré p u ­ tatio n , vu la beauté de son organe, m ais certainem ent m oins de science m u sicale, et infin im en t m oins de talen t pour Y adagio q u i, sans contredit, est le dern ier effort du m usicien. — L a charge du capitaine des levrettes est assez ridicule ; m ais elle donne les entrées. — Je te rends m ille tendres actions de grâces pour la relation intéressante que tu m ’as donnée de ton genre de vie. Ah ! crois-tu q u ’il y a it quelque détail relatif à toi qui ne m ’im porte pas? — Ne nom m e du to u t point M. de R ou g em o n t; dis seulem ent Cerb. X X ÏX 20 février 1779. Ce n’est point m oi qui t’ai priée de m ’écrire lie n v ite ; v raim en t je n ’ai garde de te g ê n er; c’est M. B. à q u i je dois a u tan t de rem erciem ents que je te dois peut-être de reproches. Voilà ta lettre; ainsi tu es pardonnée ; m ais aussi voici m on histoire qui prouve que j ’ai quelque m érite à cette in ­ dulgence. Une m éprise très-sim ple pour les indifférents, et très-cruelle p o u r m oi, fait que je reçois, a u jo u rd ’h u i 20, u n e lettre que M. B. m ’avait destinée vendredi S février, et envoyée le sam edi m a tin ; m ais il s’est trouvé que cette lettre était la tienne du 10 décem bre, à laquelle j ’ai répondu le 23 du m êm e m ois. Aussitôt m on im agination im pétueuse, qui toujours porte à l’extrêm e ce qui intéresse m on cœ ur, s’est m ise en m ouvem ent. Je t’ai c ru e... que sais-je m o i? m orte, m alade, ou m o u ran te! J’ai im aginé q ue, par une vaine pitié qui ne fait que rendre les tourm ents plus lents et plus cruels, on avait voulu m e trom per pour gagner du tem p s; cela était d’au ta n t plus probable que j ’avais dem andé de tes nouvelles dès la fin de l’au tre m ois. M. B. pouvait seul éclaircir l’histoire de. cette transposition : on a u ra it d û lui écrire, et sû rem en t il eû t réparé sur-le-cham p, a u ta n t q u ’il était en lu i, cette petite e rre u r; m ais on a voulu le jo indre, et, comm e dans les plus petites choses aussi b ien que dans les plus grandes, dans les faveurs les plus précieuses comm e dans les concessions de rigoureuse équité, tous les hasards sont, toujours contre m oi, en dépit de ceux qu i m e veulent d u bien , on ne l’a trouvé que le m ard i 9, parce que le roi et la rein e étaien t venus le lu n d i 8 à Paris essayer de faire cent couples d’heureux, tandis que ta n t d ’au tres couples d ’in n o ­ cents gém issent dans les fers. (Et voilà com m e les rois sont b o n s... com m e on trom pe ju sq u ’à leu r générosité!) M. B. a avoué, avec la plus charm an te bonté, son e rre u r, et t’a écrit ce m êm e jo u r 9 de m e tire r d’in q u iétu d e. T u t ’es h âtée, et je reçois, ce m atin 20, ta lettre. Or le 25 décem bre tu m ’envoyais m es bagues, le 27 je les avais; j ’ai cent m ille raisons de te croire auprès de P a ris; et je h aïrais si je te savais à Salles. J’ai v u u n m illio n de m otiis de ne pas im p u ter au très-excellent M. B. u n e prolongation de délai qu i a sem blé lu i coûter presq u ’a u ta n t q u ’à m oi. A qu i donc veux-tu que je m e prenne d ’avoir été dix jo u rs et onze n u its dans les agonies de la d o u leu r et de l’in certitu d e? Je ne sais si c’est, à toi; m ais si tu traites déjà si légèrem ent l’infortuné qu i, du lever de l’au ro re au lever de l’aurore, est en tièrem en t, u n iq u em en t occupé de toi, rêve de toi, pense à toi, parle de toi, écrit à toi, p o u r toi ; si quelques raisons que ce puisse être, autres que l’im possibilité, te font m énager si peu les inquiétudes, les craintes, les illusions, les délires m êm e de cette im agination que toi seule em b rases, de ce cœ ur où tu règnes si desp otiquem ent, de ces sens qu i se su rvivent à eux-m êm es pour b rû le r encore à ton souvenir de tous les leux de l’am o u r, G abriel est plus m alh eu reu x q u ’il ne croyait. Ta lettre cependant, ta charm ante lettre, chère Sophie, est d’u n e tendre am an te : elle m ’était b ien nécessaire p o u r rem ettre d u calm e dans m on cœ ur assom bri par u n nuage très-noir q u i enveloppe les faibles et précieux débris de notre b o n h eu r. J’ai c ra in t... Mais pour cette fois du m oins je m e suis trom pé. O sort rigoureux! ô perplexité cruelle ! t’appesan­ tira s-tu longtem ps encore su r m on être qu i croule ? Je te l’avoue, m a Sophie, je suis déchiré p ar des m ouvem ents qui ju sq u ’ici m ’étaien t inconnus. Je dirais volontiers com m e Oreste : Mon innocence en fin com m ence à m e p e se r. Il n ’est de repos avec m es im placables ennem is, il n ’en sera que dans la tom be. A ucune pitié ne sau rait p én étrer dans leu r âm e pétrie de fiel : aussi barbares q u ’injustes, ce que leu r in iq u ité refuse, leu r com m isération ne l’accordera jam ais. C’en est trop, c’en est trop ! Je ne sais si, proscrit par u n destin su p érieu r, par cette nécessité fatale qu i laisse trio m p h er le crim e et gém ir l’innocence, je suis destiné à m o u rir de désespoir, ou à m ériter m on sort par u n crim e ; m ais trop longtem ps la peine le précède : je sens des transports d ’in d ignation, de h ain e, de rage, qu i jam ais n ’avaient eu accès dans m on âm e. Tu ne saurais concevoir avec quelle infâm e persévérance on m ’écrase de m épris et de barbaries. Souffran t, exténué, presqu’aveugle, le plus in fo rtu n é des hom m es, si tu ne m ’aim ais pas, croirais-tu que les plus sim ples secours, ceux q u ’on ne refuse pas à u n laquais dans u n hôpital bien ad m inistré, m e sont déniés par m on p ère? C roirais-tu q u ’il spécule su r m a sa n té; q u ’il propose des abonnem ents ; q u ’il ose bien dire tout h a u t q u ’on le trom pe [on, c’est-à-d ire le com m andant, le m édecin, le ch iru rg ien , l’oculiste, M. Lenoir, M. B., presqu’aussi indigné que tu le seras toi-m êm e, M. Am. qu i a écrit très-fortem ent); que je m e porte b ie n ; que je dois b ien m e p o rter; que je suis trop h eu reu x ? Enfin son m ot le p lu sd o u x e stq u e je s u is n n p a u v re /o u . C roirais-tu que je ne puis, à m es frais, m e p ro cu rer u n dom estique, d u linge et des effets? q u ’il fau t que l’au to rité s’en m êle pour que m es m édicam ents soient payés; lesquels m édicam ents m o n ten t, de puis six m ois, à 14 ou 1,500 livres; et avec 600 il fau t que je m ’habille, m ’en tretien n e, etc., et to u t ce q u i n ’est pas n o u r­ ritu re et santé : aussi suis-je n u , parce que j ’aim e m ieu x l’être, et avoir quelques livres; et il n ’y a que v in g t m ois que je m arche n u -p ied s dans m es souliers. H élas! hélas! du m oins ceux à qu i nous devons to u t ne se reprochent pas les m ouvem ents de p itié qui les ont intéressés en notre faveur ; il ne m e m an q u e q u ece d ern ier m alheur.M ais celui-là m e tu e ­ ra it ; et certes je ne le m ériterai p as; et je leu r dis à tous q u ’ils ne savent pas quel cœ ur ils d éch iren t, quel hom m e ils d éd aig n en t, et q u ’ils n ’en con n aîtro n t jam ais le p rix ... Excuse, excuse, ô m a bien-aim ée ! ces plaintes indiscrètes. Hélas ! la d o u leu r m ’étouffe : et pourquoi ne l’épancherais-je pas dans ton sein ? T u m e l’as ta n t ordonné. O chère m oitié de m o i-m êm e; to u t le m onde, p eu t-être, m e h a it, excepté toi, et je m e h aïrais m oi-m êm e si tu ne m ’aim ais pas. Mais hélas ! où te co nduira ce fatal am o u r ? Ne m ’as-tu donc pas assez sacrifié? ne t ’ai-je pas assez accablée de m es m au x ? Je t’en traîn e dans u n abîm e sans fond, et cette idée qu i m ’est tou jo u rs présente ajoute cruellem ent à m on in fo rtu n e. Elle n ’a point de bornes : elle n ’en a u ra point. V eux-tu que j ’attende m a liberté de celui qu i m e refuse mes plus pressants besoins ? E h ! qu i ne sait com bien les m échants vivent plus que les b o n s?... A h! quelle que soit sa cru au té, je ne m e fam iliariserai jam ais avec l’idée de n ’attendre d u repos que de la m o rt d’u n p'ère! P ourquoi donc t’acharnes-tu à te lier à m on so rt? ... A dorable am an te, je ne te persuaderai pas plus que je ne veux te persuader. Nous voir est notre u n iq u e bonh e u r ; nous aim er est n otre vie : nous ne renoncerons à l’espo ir de nous u n ir, nous ne sentirons éteindre notre am o u r q u ’en exhalant notre d ern ier soupir. Che fato crudel Glie attendono i rei. Dagli astri funesti, Se i prem i son questi D’un aim a fedel? Quel destin ! et quel sort est donc réservé aux coupables, si tel est le prix de l’innocence et de la fidélité. — Tes bobos ne sont pas des bobos, ta n t que les palpitations d u re n t et ta n t que tu ne dors pas, or c’est ce que tu m e caches en vain vers la fin de ta lettre; je l’ai fort b ien aperçu. Je voudrais savoir en détail quel est ton régim e. Peux-tu pren d re des b a in s ? Si tu le peux, fais-le; et, encore m ieux, m onte à cheval, s’il est possible, ce que je ne crois pas. Ne lis pas, n ’écris pas ta rd ; obstine-toi à tro u v er le som m eil, fût-ce dans m es bras : reste beaucoup dans ton lit : ah ! Sophie, Sophie ! soigne m a vie. Pourquoi te faire arrach er u n e d ent qu i n ’était que creuse ? C rois-tu donc q u ’elles rev ien n en t? D’ailleurs tous ces charlatan s, qu i ne font p oint de m al, n ’opèrent pas cet effet que vous estim ez tan t, vous autres fem m es (excepté d a n su n e seule occasion), par le u r sorcellerie, m ais p ar des poudres q u ’ils cachent, et qu i souvent éb ran len t toutes les dents et les déchaussent. Ma Sophie, ta personne est à m oi com m e ton cœ ur; je te supplie de n ’en pas disposer si légèrem ent : tu n ’en as pas le droit. — Je n ’aim e point les nouvelles vagues et non détaillées de m on enfant. P ourquoi n ’en as-tu pas plus souvent? Je ne connais personne qu i ait plus de droit que toi de te m oq u er du babil des fem m es; car je n ’en ai jam ais vu u n e plus silencieuse et dont le p arler soit si réfléchi. Certes, les observateurs vulgaires, qu i, ne sachant de ton histoire que ce que tout le m onde en sait, s’atten d en t à trouver en toi de l’im pétuosité, de la fougue, de la volubilité, en u n m ot u n e tète à grands m ouvem ents, sont u n peu su rpris de n ’y apercevoir que la douceur, la m odestie, la p u d eu r d ’une vierge. P a u ­ vres,gens ! qui ne savent pas que l’am o u r ne n a ît, ne germ e, ne s’exalte que dans u n e âm e honnête, forte et concentrée; q u ’aucu n sen tim en t n ’est aussi chaste que l’am o u r, au cu n plaisir plus décent que. la vraie volupté et ses jou issan ces; que les têtes les plus vigoureuses et les cœ urs les plus ardents sont ceux qu i, se rep lian t s u r eux-m êm es et se n o u rrissan t de leu rs propres forces, n ’ont au cu n besoin des ém otions extérieu res et étrangères, et ne s’exhalent jam ais en vains discours. Hélas ! m a Sophie, j ’ai bien p eu r que, ju sq u ’au bout, notre devise soit : di m em oria n u d r ir s i, p iù che d i spem e. Q uand la d im in u tio n de ses forces, de ses facultés, de ses avantages est lente et insensible ; q u an d c’est par u n e succession infinie de m om ents que l’existence s’est dégradée, on ne doit s’apercevoir que très-m édiocrem ent du changem ent, ou d u m oins ne point s’en é to n n e r; et je conçois fort bien cet hom m e qu i, se retro u v an t avec u n e ancienne m aîtresse q u ’il n ’avait pas vue depuis tren te ans, disait bien bas : M on D ieu, qu'elle est changée! sans penser que les tren te années avaient fait su r sa propre tête les m êm es ravages. La décrépitude ne doit donc pas être u n aussi triste et douloureux état que nous le croyons, nous au tres jeu n es gens, parce que les sensations d im in u en t avec les forces : ainsi to u t se com pense. C ependant, m on am ie si chère, je crois que la vieillesse p o u rrait b ien, dans certaines âm es, ne pas éteindre l’activité du cœ ur ; car enfin, si son énergie ten ait à celle des au tres sens, il m e sem ble q ue, dans ces m om ents où je suis com m e a n é a n ti, je ne devrais sentir q u e bien faiblem ent m on am o u r. C’est to u t le contraire, chère a m a n te ; avec ta n t de raisons de h a ïr la v ie, je m ’applaudis de vivre encore pour aim er encore. Je t’aim e avec m a ten ­ dresse accoutum ée, aiguisée par la crain te de t’être ravi avant l’âge ; et cette tendresse est bien indépendante de m es sens, lorsque j ’ai à peine la force de soulever m on bras pour l'aire c o u rir m a p lum e. Je le crois donc, m on enfant, si nous p a rvenions à la vieillesse, elle nous tro u v erait encore am oureux. Ainsi cet âge a aussi ses jouissances. Cette saison glacée p eut être réchauffée par l’à m e ; et la fable de Philém on et de B aucis est une illusion poétique, née d’u n sen tim en t pris dans la n a tu re : m ais se sen tir d épérir et dissoudre si vite sous les coups du m alh eu r, n ’est-ce pas u n e situ atio n b ien triste? A h! Sophie! Sophie! d u m oins ne partage pas celle-là. J’espère, j ’espère encore q u ’il ne m ’ab an donnera pas, ce m aître si chéri, quoique quelquefois si cruel : cet am o u r à qui j ’ai voué m a v ie, et que je recevrai encore de ses charm antes leçons. 11 revivifiera to u t m on être. A h! oui, m a Sophie, ne fût-ce que par tes regards, q u an d il le laisserait fané ju sq u ’au m om ent où tu pourras le cu ltiv er. Te souviens-tu de ce je ne sais quoi, que ton im ag ination ch arm ante com parait à u n e sen sitiv e?... Mais n o n , m a Sophie, tu n ’es q u ’u n e bête, la com paraison est très-m auvaise : si tu approchais u n e sensitive, si tu lu i tendais la m ain , elle se replierait en ellem êm e, et se cacherait ; et ces plantes consacrées à l’am our, dont le cœ ur est chez nous l’u n iq u e jard in ie r, croissent, reverdissent et se m o n tren t, dans toute le u r b eauté, au souffle de l’objet aim é, ju sq u ’à ce que, surchargées d ’am o u r, épuisées p ar les p leurs que le u r arrach en t l’un io n des âm es et son inexprim able volupté, elles succom bent et s’an éantissent dans le sein d u p laisir... Ma bonne, bonne Sophie, que les souvenirs et l’espoir te so u tien n en t, comm e ils m e relèvent et m ’encouragent. Hélas ! on t ’abandonne bien à tes propres forces ! L’épreuve est te rrib le ; m ais m on am ante en so rtira victorieuse. Je dis com m e D am on : j e su is sû r de m on am ie. Tu sais cette histoire, elle est le trio m p h e de l’a m itié ; et l’am o u r, qu i l’em porte ta n t su r elle, ne doit pas lu i céder. Deux am is, D am on et P y th ias, u n is par les liens de la plus tendre affectio n , s’étaient ju ré u n dévouem ent inviolable. Ils fu ren t m is à u n e épreuve bien délicate. Pythias est condam né h m o rt par Denys, ty ran de Syracuse : il dem ande, pour toute grâce, u n intervalle p o u r aller en Grèce a rran g er ses affaires, et Damon se constitue prisonnier pour caution de son retour. Le tem ps s’écoule : to u t Syracuse est dans l’attente de ce com bat entre l’am itié et la n a tu re . Le tem ps approche : le jo u r arrive : to u t le m onde p lain t Damon ; on lu i reproche sa généreuse crédulité : Je su is sû r que m on a m i reviendra, d it-il, et il revient. Nous ferions plus, nous, ô m a Sophie-G abriel, nous ne nous q u itterio n s p as, et nous m o u rrio n s ensem ble. Mais nos ty rans ne feront pas ce que fit Denys. Touché d’u n si bel exem ple d’attachem ent, il sen tit que toute sa puissance ne lu i p ro cu rerait jam ais le b o n h e u r d ’u n aussi fidèle am i. Il fit grâce à Pythias, et dem anda pour toute récom pense, aux deux Grecs, d ’être adm is en tiers de cette am itié. A insi leu r m agnanim e tendresse toucha le cœ ur m êm e d ’u n ty ran . P o u r nous, ô m a Sophie, notre am o u r est notre crim e. Plus il est courageux et constant, et plus ils s’en irrite n t. Il fau d rait être in ­ g rat, vil et tra ître , p o u r le u r plaire. Je le crois vraim en t, nos sentim ents sont la plus sévère critiq u e des leurs. Mais non, nous ne serons point p a rju re s, d û t-il nous en coûter la vie. Je te l’ai d it cent lo is; je crois à ta fidélité com m e à la m ien n e. Je crois à ta v e rtu com m e a u jo u r qu i m ’éclaire : j ’accuserais l’univers en tier avant de soupçonner m a Sophie ; m ais je suis susceptible, in q u iet (par le m al-être de m a situ ation), et su rto u t jaloux, et tu dois m e le pardonner. Oui, je le suis : po u rq u o i? je l’ignore. C’est sans doute u n e faiblesse inséparable de l’am our. De q u i? d’au cun objet d éterm iné, et de tous. Je dirais volontiers com m e l’A m our disait à Psyché, qu i lu i dem andait : Des tendresses du sang p e u t-o n ctre ja lo u x ? Je le suis, m a Psyché, de to u te la nature : Les rayons du soleil vous baisent trop souvent Vos cheveux souffrent tro p les caresses du v en t; Dès q u ’il les flatte, j ’en m u rm u re; L ’air m êm e que vous respirez, Avec tro p de plaisir passe p ar votre bouche : Votre habit de tro p près vous touche. Ce ne sont point là des phrases : ce n ’est pas de l’esprit : c’est u n sentim ent inexprim able, incom préhensible p o u r to u t a u tre q u ’u n am an t, dont La Fontaine a donné l’équivalent p ar des im ages charm antes. J’ai été presque jaloux de m on p o rtrait que tu pressais contre tes lèvres et ton cœ ur avec trop d ’a rd e u r; je l’ai été très-réellem ent de tes am ies et de tes frères, tan t que je les ai crus estim ables; je l’ai été d ’une fem m e dont tu m e parlais dans tes prem ières lettres, et tu m e fis u n g ran d , u n vrai plaisir, lorsque tu m ’écrivis, sans que je t’en eusse parlé, cette phrase délicieuse : E lle est de m on se x e ; elle m 'in sp ire u n in té rê t très-ten d re, et m es lèvres oie reço iven t pas les siennes sans répugnance ; j e fu is ses caresses; j e c ra in s presq u e que ce ne so it u n vol f a i t à l'am our. Ah ! oui, ou i, m a Sophie, conserve to u jo u rs cette délicatesse ch arm ante. T u n ’as q u ’u n a m i; q u ’il n ’y a it pour toi q u ’u n hom m e a u m onde et q u ’u n objet de tes plus légères, de tes plus sim ples faveurs, com m e des plus grandes : ah ! pour les m oindres, je donnerais encore m ille vies. Je ne t ’ai jam ais déguisé toute l’étendue de m a iaiblesse en fait de ja ­ lousie, c’est parce que tel que je suis, et non pas m eilleu r que je suis, je veux être a im é ; je n 'ai jam ais cherché à la u vaincre, parce que je ne la crois pas coupable, parce que je suis certain q u ’elle tie n t à m a tendresse. Me l’oserais-tu reprocher? Ne l’ai-je pas vue in q u iète et jalouse, toi, m on bien su p rêm e! toi, m a v ie! ne t ’ai-je pas vue jalouse de l’am a n t le plus ten d re et le plus ard en t qu i fû t jam a is? — Il est bien aisé d’a n n ih ile r u n testam en t en en refaisant u n a u tre , q u an d on le p e u t; m ais le p eu x -tu ? et tard erastu u n seul in stan t à a ssu rer, p ar toutes les voies possibles le sort de ton e n fan t? A h! tu l’aim es, sans doute, tu l’aim es. T u Tas d it si bien et si ten d rem en t, que c’est le père qu'une am a n te a im e dans son e n fa n t. Hélas ! je l’avoue, o u , si l’on v eu t, je m ’en accuse; il n ’y avait pas la plus petite com paraison en tre ce que je sentais p o u r m on p a u ­ vre fils et ce que je sens p o u r m a Gabriel-Sophie ; cepend a n t je l’aim ais, je l’aim ais b eaucoup; m ais à quelle distance il éta it de sa sœ u r! cela est in im a g in a b le; et com m e il n ’avait sû re m en t au cu n to rt envers m oi, com m e je le croyais v ra im en t m ie n , ce qu i n ’est sû rem en t pas vrai de celui qu i a pensé le su iv re , il fa u t b ien que cette différence infinie provien n e de la différence de m es sentim ents p o u r les m ères. Il est si doux de se voir rep ro d u it p ar ce q u ’on aim e ! Il est si délicieux d’avoir doublé .ce q u ’on adore, o utre le b o n h eu r de se n tir ses liens resserrés si étro item en t, si indissolublem ent! Q uel a m a n t ne serait pas enivré d u plaisir de rechercher dans les traits de son enfant to u s les vestiges de ceux de son am an te ; de suivre, dans cette âm e n a issa n te , les progrès d u développ em en t de celle qu i a parlé à la sienne? O ui, chère Sophie, je te l’ai déjà d it cent fois, et ce n ’est point u n e exagération de l’en thousiaste a m o u r; je t ’aim e in fin im en t davantage que je ne t ’aim ais. Il s’est passé quelque chose d’indéfinissable en m o i, qu i a centuplé m a tendresse, ou éten d u les facultés du sen tim en t, p u isq u ’il m e presse avec plus d ’énergie. Puisses-tu, m on adorable épouse, éprouver le m êm e effet ! Tu ne m e le dis pas. Hélas ! p eu t-être n ’oses-tu pas m e le dire : p eu t-être aussi, p o u r rétab lir quelque égalité en tre nous, la n a tu re at-elle voulu que je fusse plus sensible, com m e tu étais plus aim able. Ce partage est ju ste, et je ne m e plains pas : c’est à m oi d’adorer sans m esu re. A h! je rem plis b ien m es devoirs à cet égard. Je te q u itte a u m oins pour quelques h eu res, car je souffre, et ne p u is sup p o rter la position où il m e fa u t être p o u r t ’écrire. Je rep ren d rai la p lu m e, p o u r te ra ssu re r to u t à lait su r cette petite bouffée de d o u leu r (d’ailleu rs je dois u n e p énitence a u bon ange, et j ’écrirai a u m oins deux pages encore). Hélas ! toi d ont les beaux yeux d evenaient si tristes, lorsque le m o in d re m al a tta q u ait ton G abriel, lorsque seulem ent tu m e soupçonnais d u m oindre d éran g em en t de santé, tu es bien inq u iète ! Ah ! l’am o u r est trop ingénieux à se to u rm e n te r. Mais ceux qu i sont incapables de le sen tir, et nous croient m alh eu reu x d ’en éprouver les in q u iétu d es, sont des gens à q u i il m an q u e u n sens, e t qu i en v eu len t ju g e r p ar le rap ­ p o rt des a u tre s sens. Ce sont des aveugles, qu i n ien t l ’éclat des roses, parce q u ’ils en sen ten t à tâtons les épines, ou des hom m es privés d’od o rat, qu i d isp u ten t q u ’elles répandent u n e od eu r suave. A dieu, p o u r cette lois, adieu l’u n iq u e passion de m on cœ ur. Ga b r ie l . J’ai dorm i trois heu res, p o u r la p rem ière fois, depuis cinq jo u rs. Je suis beaucoup m ieux. Je m e trouve en verve; il fa u t que j ’écrive; n ’est-il pas v ra i, m on bon an g e? E t u n e au tre fois vous ne vous m éprendrez plus. Madame rem arq u era que ces trois heures de som m eil né retard en t pas de trois secondes le d épart de m a lettre. L u lib erté de la p resse : ah ! ou i, v raim en t t’y voilà. Eh ! ne vois-tu pas que tous les visirs et dem i-visirs, sultanes et soubrettes de sultanes, agioteurs titrés, valets décorés, voleurs protégés, m onopoleurs privilégiés, etc,, et deux m illiards d ’etc. cro iraient ou d iraien t que le roi n ’est plus roi, s’il voulait profiter des lum ières publiques au lieu de les étouffer. Un certain Œ n o m a ü s je ta a u m ilieu des prêtres qu i expliquaient les oracles u n livre in titu lé : Les fourbes découverts; voilà à jam ais le crim e des philosophes. Or, je t’ai m ontré com ­ m en t ces honnêtes gens de m inistres et ces honnêtes gens de prêtres sont des charlatans de m êm e espèce; ainsi m etstoi bien dans la tète que le despotism e et le bon p la is ir sont les plus sains des régim es, parce q u ’ils constituent la m éthode la p lu s sim ple et la plus rapide de gouverner. Or, tu sens b ien que le despotism e p eut et doit to u jo u rs être équitable, car les rois on t tous été, sont et seront tous les pères de leu rs peuples, et leurs préposés fu ren t, sont et seront in failliblem ent, et ju sq u ’à la consom m ation des siècles, d ’honnêtes gens; et ces nouveaux A rgus on t eu , on t et a u ro n t assez d ’yeux pour to u t v o ir; et au cu n M ercure n ’a p u , ne p eu t et ne p o u rra en d o rm ir ces yeux; et il a existé, existe et existera u n e race d’hom m es im passibles, infaillibles, parfaits, tout exprès p o u r servir u n despote p arfait; et des générations angéliques succéderont à ces êtres an géliques! Tout cela est in d u b ita b le ; q u 'avons-nous donc besoin de la liberté de la presse? Pauvres im béciles que nous som m es! laissons-nous m en e r; il n ’ est p a s bon que des esclaves y voient si clair. Je te fais m on com plim ent su r la conquête au très-reveren d p ère. C onnais-tu beaucoup de m iracles q u i ne soient pas p ré ten d u s et absurdes? P o u r m oi à qu i on expliquait, à h u it ans, que Dieu ne pouvait pas faire les contradictoires, par exem ple u n bâton qui n ’eû t q u ’u n b out, je dem andais si u n m iracle n ’était pas u n bâton qu i n ’e û t q u ’u n b o ut. Ma g ra n d ’m ère ne m e l’a jam ais pardonné. Il est v rai que je ne dirais pas m ieux au jo u rd ’h u i. P ourquoi donc ferais-je m aig re? Te m oques-tu de m o i? Sais-tu le nom des L e ttr e s sym boliques de chaque m o n ­ n aie? c’est u n e partie intéressante de l’a r t n u m ism a tiq u e. S u r m on h o n n e u r, tu n ’as pas u n nez à lu n ettes : croism oi, n ’en porte pas, ou j ’en m o rd rai b ien la trace. E clairetoi avec des lam pes et de l’h u ile. XXX 4cr avril 1779. Chère et ten d re am an te ! 0 m a vie ! 0 m on Lien ! Que ta lettre respire bien to u t ton am o u r ! Q u’elle est in g én u e ! Qu’elle est b rû lan te! Que tu rends h eu reu x to n G abriel, cl q ue tu en es adorée ! 0 Sophie ! que serais-tu p o u r m oi si nous vivions ensem ble, toi q u i, loin de ton a m a n t, es p o u r lu i dans sa som bre solitude l’u nivers en tier. Oh! que n e puis-je a tes genoux répandre les douces larm es que le p laisir fait couler de m es yeux presqu’éteints ! T u daignerais im p rim er tes lèvres de rose su r la trace de ces p leu rs am ers \n q u ’ils on t trop longtem ps versés... E t m oi, je te dirais : m on a m o u r; alors tu p leurerais et j ’essuierais tes joues avec mes ardents baisers, et tu m ’en laisserais p ren d re sans nom bre de ces ten d res baisers que m oi seul dois cueillir : nous p leu rerions ensem ble su r notre b o n h eu r, su r n otre in io rtu n e passée, s u r les bienfaits de ceux qu i nous au raien t sauves et réu n is. Nos larm es et nos soupirs, et nos gém issem ents, nos âm es se confondraient Illusions enchanteresses ! O vœux im puissants de deux cœ urs affamés et consum és d ’a m o u r!...... Dieux ! q u ’ils sont in fo rtu n és les am ants q u ’u n am o u r m alh eu reu x , q u ’u n e captivité terrib le, et l’absence plus cruelle to u rm e n te n te t d é ch iren t!... Mais q u ’ils seront heu reu x le jo u r qu i les ré u n ira , le jo u r où l’am o u r les caressera d’u n souffle favorable !— P ourquoi m e g ro n d es-tu , m on adorable am ante? po u rq u o i m e reproches-tu de négliger m a santé, dans le m o m en t où je lu i donne p lu s de soins que je n ’ai jam ais fait, et que je n ’au rais m êm e cru pouvoir faire de m a vie? Elle est bien m eilleure, je t’a ssu re; j ’ai ajouté au régim e que je m e proposais le vin d ’ab sin th e. Enfin je digère péniblem en t encore ; m ais je digère, et, si m es m au d its yeux ne m e tracassaient pas plus m ain ten a n t que m on estom ac, je m e croirais to u t à fait exem pt d ’infirm ités. Mais, m a Sophie, porte-toi b ien , si tu veux que cet h eu reu x re to u r soit durable. T u m e dis u n m ot su r ta p o itrine, qu i m ’effraie. C hère am ie, dors, je t’en con ju re : force-toi à d o rm ir : lu tte contre l’in ­ som nie : obstine-toi : repose-toi d u m oins, et ferm e tes beaux yeux. Ce que tu proposes aux V aldh. est fort b ien ; ce que tu veux p o u r ta fille est fort b ien , q u o iq u ’il m e soit d u r de lu i voir ce nom ; m ais si tu avais vu m es prem ières lettres tu saurais q u ’après b ien des réflexions, c’était m on avis; et, pu isque c’est celui de M. L enoir, il .n’y a pas à balancer. Je ne t’ai jam ais dit que je regardasse le décret com m e u n e bagatelle. En lu i-m êm e il l’est ; par le tapage q u ’en fait m on père, il ne l’est pas, ce qu i n ’em pêche point que personnellem en t je n ’aie d’au tres raisons de v ouloir couper court à tous ces procès, q ue, 1° ton in térêt et celui de ta fille, qu i est d ’étouffer cette affaire; 2° l’envie que j ’ai d ’être désorm ais paisible et désoccupé de to u te a u tre chose que de m on a m o u r et de m a reconnaissance. On m e disait, il n ’y a pas longtem ps, que j ’étais fait p o u r jo u e r u n rôle. O ui, j ’ai été fait p o u r cela, et certes je le sais m ieux q u ’eux, qu i ne connaissent de m oi que la raboteuse surface d ’u n je u n e hom m e longtem ps fougueux, et au jo u rd ’h u i cabré par l’in fo rtu n e. Mais ils n ’ont pas voulu de m oi q u an d j ’ai voulu d ’e u x ; eh b ien ! q u ’ils aillen t au diable. Je ne vivrai désorm ais, si toutefois je reviens à la vie, que p o u r m on am ie, m es bien faiteu rs et m o i... T a p atrie !... il n ’en est p oint dans u n pays esclave. Ta rép u tatio n !... Je m ’en m oque et dis avec la Fontaine : C’est assez, jouissons... H âte-toi, m on am i, tu n ’as pas tan t à v iv re; Je te rebats ce m o t; car il v au t to u t un livre. Jouis... je le ferai... mais quand donc? dès dem ain... E h! m on am i, la m ort peu t te p rendre en chem in... Jouis dès aujourd’h u i, etc... Eh quoi ! m a Sophie, m e p arleras-tu to u jo u rs de m es lettres et jam ais des tiennes ? ou plutôt calom nieras-tu to u ­ jo u rs celles-ci ? Ce charm e invisible, ce je ne sais quoi qui m an q u e si souvent à la belle, et q u i, quelquefois, pare la laide ; cette grâce natu relle qu i nous touche d’a u ta n t plus q u ’ello nous surp ren d davantage, et q u ’elle sem ble ten ir à des qualités intérieu res p lu tù tq u ’aux dons extérieurs, eh bien ! m a Sophie, c’est le caractère de ton style com m e celui de ta personne. L a physionom ie de m a Sophie-G abriel p rom et beaucoup d’esprit ; m ais sa m odestie l’enveloppe si bien ! Il ne se m ontre que lorsque l’âm e ou l’im agination sont ém ues : alors il ne coûte rien : il n ’a p oint d’apprêt : il est trouvé et non recherché, et son effet est m ille lois plus agréable : il est m ille fois plus saillan t, et sem ble ne s’être caché que pour paraître. Oh ! que ce talism an m agique, q u ’Hom ère a sans doute voulu peindre en décrivant le Ceste de V énus, em bellit m on am ante ! Com bien elle devient plus jolie et de bien plus de m anières q u ’on ne le soupçonnait ! Les grâces n aissen t à chacun de ses m ots et de ses regards. La naïveté do son esprit en pare la finesse, et cet a rt de plaire si délicieux, quand il n ’est pas l’enfant et le com plice de la vanité, lui d onne ce charm e q u ’elle ne soupçonne pas, q u ’elle ne ch erche pas, et q u i, par u n pouvoir invisible, attire le cœ ur et com m ande l’am o u r. Voilà Sophie, et voilà ses lettres. Son style n ’est jam ais paré, m ais il est to u jo u rs celui qu i convient à la chose q u ’elle d it, parce q u ’elle a to u jo u rs senti ce q u ’elle dit. Do là le m ot propre et l’in im itab le délicatesse, et l’én ergique sim plicité qu i va au cœ ur, et le fait palpiter de joie, de volupté et de tendresse. De là encore ce nouveau prix que la réflexion m e découvre dans to u t ce que tu écris, lorsque m es prem iers tran sp o rts sont am ortis, et m on ju g em e n t revenu ; car ce m érite si rare de la sim plicité éloquente, de l’esprit du sen tim en t n u et p u r ne lu i échappe pas ; ainsi tu serais u n e am ie aussi précieuse q u ’u n e adorable am ante ; ainsi tu m e serais to u jo u rs chère et bien plus chère que ne Test m a vie, q u an d tu ne voudrais être que m a sœ u r!... Tes projets su r l’enfance de la petite m e font gran d plaisir ; m ais prends bien garde q u ’on ne l’élève m onastiquem en t. Je t’en dem ande pardon, m ais j ’ai v u sortir bien peu de bons sujets des couvents. Au reste, je ne m ets presque pas en doute q u ’avec l’intercession de M. L enoir, tu n ’obtien n es, m êm e de m adam e R ..., de l’avoir dès l’âge de trois ans. Je ne vois pas à cela le plus petit inconvénient, d ’a u ta n t q u ’elle p eut être avec toi, c’est-à-d ire dans le m êm e couvent, sans être à toi. — Je t ’ai d it que j ’exigeais, et non pas que je te dem andais que tu fisses to n histoire. La m an ière dont je l’ai traitée (en dialogue) jette assez d ’in térêt et de vie dans le récit ; m ais exclut beaucoup de détails. Sans e n tre r dans de nouvelles discussions de style, l’u n iq u e raison que tu aies de te refuser à m a prière, c’est ta paresse ; je ne la reçois point. Je veux absolum ent que tu écrives to u t ; m ais je dis to u t, dans le plus gran d détail. Songe que tu ne travailles que p o u r m o i; c’est-à-dire p o u r to i; q u ’il n ’est question ici de littéra tu re ni d’am ou r-p ro p re, m ais de sen tim en t ; que tu n ’as q u ’à laisser co u rir ta p lum e a u gré de ton cœ u r; q u ’enfin je m e suis fait de cette idée u n plaisir délicieux ; q u ’ainsi tu dois la réaliser ; et q ue, si tu le veux, ce m an u scrit ne sortira de tes m ains que p o u r passer im m éd iatem en t dans les m iennes. Ah ! m a Sophie, pourquoi v o u d rais-tu m ’em p êcher de voir tracés de ta m ain les m on u m en ts de nos am ours ? Ce sera le charm e de m a vie, la consolation de m es m aux, et leu r plus digne prix, après le b o n h eu r de m e ré u n ir à toi. Ne m e résiste plus, ou je croirai que tu rougis de m ’avoir ta n t aim é. Cependant, espère, trav aille, projette, essaye, m ais rien avant le tem ps. Il est des occasions où l’on se recule b eau ­ coup en se h â ta n t. Ce qu i m ’im p o rte, c’est que m a fille soit auprès de toi, ou dans des m ains sû res, en atten d an t le calm e; c’est que Sophie-G abriel m ’aim e to u jo u rs com m e je vois q u ’elle m ’aim e, et q u ’elle apprenne à G abriel-Sophie à m ’aim er ; c’est q u ’elle soit sû re que m a tendresse est à l’épreuve d u sort et du tem ps ; que jam a is rien ne p o u rra m e ren d re ni lâche ni infidèle... Ah ! tu es de m êm e, je le sais ; et tes v ertus sont les garan ts de m on éternelle constance. P u isses-tu n ’être belle que pour m oi ! Et puisse cependant le charm e q u i te su it nous conserver nos am is, et nous en acq u érir ! Mais sois heu reu se avec Gabriel, ô m on to u t, et ne cherche jam ais le b o n h e u r avec u n a u tre ... T u ne le tro u v erais pas. Que l’espérance, crédule p e u t-ê tre , m ais nécessaire à la vie, nous soutienne, nous console, nous préserve. Que, dans nos jo u rs d’angoisse et de détresse, elle nous prom ette u n h eu reu x len d em ain ... A h ! tu le dis com m e m o i! u n jo u r, u n seul jo u r, serait u n dédom m agem ent incom parable, et q u i ne nous laisserait pas de regrets : A d d io , amore u n ico , sposa cara, a m a n te fe d e le ... N o n ho tro va to un solo haccio n e lla tu a lettera. Ga b r i e l . Je écris pas davantage, parce que je t ’envoie cette fois beaucoup de pièces fugitives, p o u r n e pas a rrié rer les n o u ­ veautés. T ravaille, p u isq u e tu le veux, m ais m o dérém ent, et aux conditions que je t ’ai imposées. Ma fille est fort b ien en n an k in ; m ais je voudrais q u ’elle eû t beaucoup de linge, afin que l’on n ’e û t pas de prétexte pour la ten ir m al propre. Je voudrais aussi que l’on intéressât par quelques douceurs, de tem ps à au tre , la n o u rrice à en avoir b ien soin ; et q u ’elle p ressentît q u e cet e n fan t p eu t lu i faire du bien u n jou r. Je te rem ercie de tes pauvres nouvelles. — Ne force pas su r le filet ; cette position est m auvaise p o u r la poitrine ; et en général travaille m oins, et su rto u t m oins assidûm ent. M arche beaucoup, je t’en s u p p lie .— Peux-tu do u ter que je ne sois très-co n ten t et très-reconnaissant que tu n ’aies pas voulu vo ir cette petite m a rito rn e de chanoinesse ? Es-tu folle de crain d re q u ’u n nom ou u n a u tre , u n son ou u n au tre , d im in u e n t ou a u g m en ten t m a tendresse p o u r ta fille? Je doute d ’ailleurs q u ’elle p û t jam a is p o rter m on nom q u an d tu serais m a fem m e. Un enfant n a tu re l p eu t, avec le consentem ent de son père, p o rter son n o m , sa livrée, ses a rm e s; m ais u n en fan t ad u lté rin ne le p eu t p as; du m oins, je le crois. X I I I 20 février 5779. Je ne te cacherai point, m on adorable am ie, que ta lettre m ’a d’abord agité. Le tab leau de ton in q u iétu d e et de tes com bats, dans u n m om ent où ton esprit a u rait d û être calm e, p uisque tu ne balançais pas, était fait p o u r pén étrer le cœ ur, trop sensible p eut-être, de to n am i. Aussi te répondit-il u n e lettre b rû lan te où , re n d an t toute la ju stice possible à tes in ­ tentions, il condam nait ta perplexité, la conduite de tes am ies, les conseils d’u n hom m e de m auvaise foi, qu i ne se donne pas m ôm e la peine de raisonner, et su rto u t l'im portance que tu donnais à toutes ces enfances, et qui allait ju sq u ’à affecter ta santé. M onsieur le bon ange se trouve scandalisé de m a lettre; et ce qui est fort plaisant, et ce q u i, cependant, ne m ’a pas d u to u t fait rire, il se donne les airs, non de se ra n ­ ger du p arti de tes conseils (je ne lu i pardonnerais de m a vie), m ais de te défendre contre m oi. S 'i l é ta it, d it-il, a u ssi am oureux que j e le su is, et q u 'il l'a été, il c ro ira it n 'a vo ir que des rem er c im en ts à fa ir e su r les se n tim e n ts que Ton m ’a f a i t co n naître. Je veux que l’am o u r m e punisse si, à cet égard, je te faisais a u tre chose. J’observerai de plus que celui qu i dit j 'a i é té am oureux, ne doit pas prétendre l’avoir été com m e m oi, car, si cela était, il d irait : j e su is, et non j ’a i été. Les am ours q u i finissent ne sont pas les nôtres. J’observerai enfin q u ’on a u ra de la peine à m e convaincre que je te doive des rem ercîm ents p o u r n ’avoir pris, pen d an t v in g tq u a tre h eu res, q u ’u n b o u illo n ; et po u rq u o i? parce que l’on t’a obsédée et ennuyée d’absurdités et d ’avis aussi lâches que fous, et de contes aussi peu vraisem blables que peu décents. Mais je dois beaucoup de rem ercîm ents à ce sévère aristarq u e p o u r n ’avoir point laissé passer u n e lettre o ù y « paraissais do u ter de tes se n tim en ts, et élever des questions su r u n objet répondu ; je lu i dois, dis-je, a u ta n t de rem ercîm ents que je m e devrais de reproches, s’il avait raison; car assurém en t je n ’eus jam ais u n e in ten tio n si cruelle, et u n e in g ra ­ titu d e si noire n ’a pu n aître dans m on cœ ur. Il fau t donc jete r to u te la fau te su r m on esprit, su r l’im propriété de m es expressions, e t le bon ange a, dans cette supposition, bien fait de les proscrire. Je ne sau rais convenir de m êm e q u ’il ait raison de tro u v er que la lettre à laquelle j 'a i répondu serve de réponse d celle que j'é c ris. Ma lettre, quoique très-em ­ p reinte de m on am o u r, était toute pleine de discussions et de raisons. Je n ’en trouve pas u n e seule dans la tienne. La pureté de tes sentim ents, l’im m u tab ilité de ton am o u r, si je puis p arler ainsi, s’y font sen tir sans doute, puisque c’est Sophie qu i l’a écrite ; m ais elle a ab solum ent perd u la tête, et elle ne sait q u ’aim er et se désespérer. Gabriel, au co ntraire, repren a it pied à pied chacun des plats arg u m en ts de M. de M ar., chacune de ses fictions grossières, et m o n trait que son conseil n ’était pas plus raisonnable q u ’honnête. L ’on v o it de sangfro id , que j e p u is reposer en p a i x au, se in de la fid é lité . Mes sens très-enflam m és ont vu aussi cela; m ais ils ne reposeront jam ais en paix, lorsque je lira i: O D ieu x ! les cruelles f e m ­ m es me fe r o n t m o u rir. D e to u t le jo u r j e n 'a i p r is qu'un bouillon ; i l est m in u it. Hé! pou rq u o i cette terrib le agitation? p o u r la cause la plus futile, p o u r des espérances infin im en t et trop légèrem ent conçues, su r-le -c h a m p dém enties, pour des rabâchages qu i ne peuvent q u ’exciter i'in d ig n atio n ou la p itié ; p o u r les tons im p o rtan ts d’u n hom m e de m auvaise foi, d ont on n ’a que faire, q u ’on ne connaît pas, et q u i, dans l’in stan t, m o n tre le b o u t de l’oreille q u ’il avait u n m om ent c ach é.... O ui, bon a n g e ! je re lira i ces ca ractères c h é ris; m ais je ne serai pas plus s a tis fa it q u 'in q u ie t. Car pourquoi serais-je satisfait? Je sais depuis longtem ps les d isp o sitio n s où l’on est ; et ce n ’est pas p o u r rien que j ’ai aim é et que j ’aim e com m e j ’ai fait et com m e je la is; m ais, pour répéter m es propres expressions, je suis in q u iet et n u llem en t satisfait des p leurs, des com bats, des te rre u rs, du délire, parce que je dis q u ’u n n o n décidé est co u rt, et to u t à fait à l’ab ri des débats, des am phibologies, des circonlocutions, des répliques; to u t cela ne d it pas que je doute du cœ ur : je serais m o rt, si j ’en doutais. Enfin on ne v eu t pas que j ’en tre dans ces discussions ; je n ’y en trerai point, et je répète que l’in ten tio n qui a présidé à 45 cette défense doit te plaire et exciter ta reconnaissance ; m ais je te répéterai aussi u n seul m ot de m a lettre, q u i t’im porte. Je te sais incapable de déférer, sous q uelque prétexte que ce puisse être, a u conseil que l’on t ’a d o n n é ; m ais si m on am an te et m on épouse, si celle à q u i j ’ai donné to u t m on être, avait jam a is la faiblesse de se faire passer p o u r m ’avoir sacrifié, je ne la reverrais jam a is. Voilà u n e résolution su r laquelle je ne v arierai p o in t. Ton cœ u r suppléera à m es ra isons, et te révélera m es m otifs. Je te les exposais p eu t-être avec trop d ’é n erg ie; si m a lettre devait te coûter u n e larm e am ère, on m ’a beaucoup obligé de la so u straire. Ma Sophie ! si tu m e d em andais m a vie, ah ! je te la d o nnerais avec tran sp o rt; m ais ne m e dem ande jam a is le m oindre de mes droits su r toi. Je les ai réd u its à la fidélité e t à la constance q u e tu m ’as ju ré e s. Sois l’a rb itre de m es jo u rs, de m es p laisirs, de m a destinée ; m ais, si tu m e laisses la vie, laisse-m oi to n am o u r. Il m ’est p erm is, sans doute, de te rassu rer, du m oins su r des terre u rs très-d éraiso n n ab les; de te d ire que la crain te d u refuge de Besançon ou de Sainte-Pélagie est a b ­ surde ; q u ’il est im possible que l’on y fasse m ettre, quelques années après l’éclat, u n e fem m e que son m ari outragé n ’a pu faire en ferm er a u m o m en t de la conviction. Je t ’ap p ren d rai aussi, et tu sais q u e je ne suis p oint u n hom m e à ch im ériques espérances, je t ’ap p ren d rai, dis-je, que, selon toutes les apparences, l’étoile de Y A m i des hom m es p â lit; q u ’on l’atta ­ q u e de b ien des côtés; q u e son égide tom be en lam b eau x ; q u e sa rép u tatio n croule ; que sa tète baisse ; que ses m an œ u ­ vres se dévoilent; q u ’encore a u jo u rd ’h u i on m 'in v ite à l ’esp o ir , et su rto u t que l’hom m e qu i chicane m a lettre ne chicane pas m on avis. A ttendons, chère am an te, patientons, ne nous lassons p o in t, p eut-être au m o m en t où nous voyons le term e. Après to u t, ton am a n t ne te prêche q u ’u n e m orale dont il te donne l’exem ple. Mais su rto u t, ah ! su rto u t, calm e-toi. Ta santé si robuste te m an q u e to u jo u rs, chère am an te, q u an d il te fau t lu tte r contre les peines d u cœ ur. A u fond, cela seul m ’inq u iète. On t ’agite, on te tro u b le, on t ’obsède, on te fait crain d re de m a n q u e r, par u n e o piniâtreté inflexible, l’occasion de m e servir. Ah ! tu n ’as pas cru , tu ne croiras pas sans doute que je veuille l’être à tout prix. Mais plus de ces en fan ­ ces cruelles, de cet a b a n d o n .... j ’ai presque d it crim inel. Q uoi! to u t u n jo u r sans m an g e r! et tu veux q u e je m e soigne ! et le bon ange v eu t que je te rem ercie, toi q u i m e refusais ju sq u ’aux dons de l’am o u r, s’il te plaisait de voir q u elq u e chose d’ex traordinaire dans m a physionom ie ! T u as p o u r toi ta conscience et G abriel, et les ru m eu rs des au tres te to u rm e n ten t! d o n n e-leu r donc tes yeux, si tu veux q u ’ils v oient com m e toi ! d o n n e-leu r cette âm e céleste et to u t aim an te, que je n ’ai connue q u ’à toi seule. Cueille des fleurs su r u n arb u ste, et n ’y cherche pas des fru its. On t ’a ten d u u n piège, tu y as d o n n é ; je n ’en suis n i étonné n i fâché; m ais ce q u i m e ch ag rin e, c’est que tu t’en désespères, com m e s’il t ’avait fait faire u n faux pas. Chère am ie ! m a SophieG abriel ! je récris b ien rap id em en t cette lettre, au m ilieu de la n u it, quoique assez m alade, afin de ne pas différer davantage u n envoi déjà tro p retard é par m a faute. T u ne m e tro u ­ veras donc point aim able a u jo u rd ’h u i; m ais, com m e tu ne m ’en aim eras pas m oins, n e m e laisse pas longtem ps dans l’état d ’anxiété o ù je suis ; car je vais, ju sq u ’à la prem ière lettre, te voir contin u ellem en t com m e tu étais le 18. E t voilà le terrib le fardeau de l’absence ! T out v a -t-il b ien ? Oui, cela était vrai tel jo u r; m ais au jo u rd ’h u i? Le jo u r é ta it-il orageux? on le voit to u jo u rs de m êm e, et l’on ne jo u it d u reto u r d u beau tem ps que lorsqu’on p e u t le croire passé. Repose tes yeux, je le veux a b so lu m en t; point de pom m ade, je le veux encore. La fum ée du m arc de café reçue par tes yeux, la tête enveloppée, des bains d’u rin e, souvent de l’eau et de l’eau-de-vie, p oint de trav ail au g ran d jo u r, et tes yeux ne m ’in q u ié tero n t plus. Ne b ru sq u e pas non plus tes rh u m es, parce q u 'il fau t tou jo u rs se m éfier de ce m au d it lait, q u an d on l’a repoussé contre n a tu re . Mais, au nom de toi-m êm e, couvre-toi très-peu ou p oint la tête, lorsque tu seras g u érie; je ne connais q u e ce m oyen de n ’avoir p oint de fluxions. — Ce que tu m e dis de la religieuse, à q u i tu veux confier m on en fan t, m e p laît. P uisque cette pauvre petite, m alh eu reu se, dès av an t sa naissance, ne p eu t être sous les yeux de son excellente m è re , c’est d u m oins u n e espèce de b o n h eu r q u ’elle ne tom be n i dans des m ains suspectes, n i dans celles d ’u n e cagote ou d’u n e caillette. Le g ran d a rt de cette prem ière éducation est de ne rien m o n trer, m ais rien du to u t, et d ’in stru ire l’en fan t par les choses auxquelles il fau t obéir m algré q u ’on en ait, et non p ar les m ots q u ’il n ’enten d pas. C’est ce que le sage et g ran d R ousseau appelle éducation négative, q u i ten d à perfectionner nos organes, in stru m en ts de nos connaissances, avant de nous d o n n er ces connaissances, et q u i prépare la raison par l’exercice des sens. L’éducation négative, d it-il, n ’est pas oisive ; ta n t s’en fau t. Elle ne donne pas la v e rtu , m ais elle prév ien t les vices ; elle n ’apprend pas la vérité, m ais elle préserve de l’e rre u r. Elle dispose l’enfant à to u t ce q u i p eu t le m en er au v rai, q u an d il est en état de l’en ten d re, et a u b ien , q u a n d il est en état de l’aim er. Au lieu de cela, l’éducation positive, qu i tend à form er l’esprit avant l’âge, et à d o nner à l’en fan t la connaissance et les devoirs de l’hom m e, énerve le corps, fausse l’âm e et fait avorter l’esp rit. Mais dans le tem ps, je te parlerai à fond su r cet in téressan t sujet. Je voudrais que ce fû t bientôt q u ’on la tirâ t de ce v illag e; cependant pas encore : q u ’elle tète aussi longtem ps que les dents la tracasseront. D’ailleu rs, il n ’y a que du b ien à ce que les enfants deviennent u n peu paysans ; m ais ce costum e est, com m e tu sens, m oins longtem ps corn venable aux filles. Hélas ! m a Sophie, la triste Sophie est au m oins vierge, si ce n ’est m a rty re ... Chère am ie, tu m e trouves bien fou. Mais c’est su r tes yeux, su r ta bouche, su r ton cœ ur, su r to u t toi q u ’erre m a raison. R ends-la-m oi; ou laisse-m oi la reprendre avec m es lèvres b rû lan tes. So dolce m ente ’l cor m 'in n a m o r a / p e l soco ond io tu tto m ’ivjta m m o d a m m i de' b a c i senza conto. A propos de cette m auvaise petite sainte, je m ’occupe d’elle, je t’a ssu re ; m ais q u ’elle attende. — Reçois m es plus tendres rem ercîm en ts pour ta ch arm an te com plaisance. T u ne conçois pas le plaisir que m e fait l’idée de voir tracés par ta plum e naïve et to u ch an te nos am o u rs, et nos plaisirs, et nos m a lh e u rs ; de ch erch er, dans tes sim ples et tendres aveux, la trace des progrès que je fis su r ton cœ ur, et les com bats que tu ne m ’as p oint avoués, et les tendresses que tu m 'as dérobées, et les larm es que te co û tèren t tes rig u eu rs et m es gém issem ents; et la m arche len te, m ais si délicieuse et si ten d re, des sen tim en ts et des réflexions qui te co n d u isiren t à m ’accorder le b o n h e u r et la victoire. Ta tendresse est si silencieuse, ta générosité si m odeste, tes procédés si rares, et tes m an ières si sim p les; tes sensations si douces, et .cependant si rap id es; ton am o u r si in g én u et si décent, si b rû la n t, si réservé, toutes les fois q u ’il fau t m én ag er la tète ou le cœ u r trop actif de ton G abriel; m a Sophie est u n com ­ posé si ra re et si ad m irab le p o u r qu i sait la sen tir et l’étu d ier (car il fau t ces deux facultés p o u r te connaître), q u ’il n ’y a que ta candeur et ta voluptueuse délicatesse qu i puissen t dé­ voiler ta n t de replis d o n t les grâces, les charm es et la vertu on t enveloppé to n innocence et ta tendresse n a tu relle. J’ai éprouvé que m on pinceau tro p vig o u reu x , et guidé p a r l’im ­ pétuosité d ’u n e passion la p lu s ard en te qu i fu t jam a is, ne pouvait saisir les n uances fugitives. Que te d ira i-je ? la tête m e to u rn e, q u a n d je m ’occupe de ce tra v a il; tu es là ; je te vois, je te sens, tu m ’em brasses, et le trav ail y perd a u ta n t q u e la santé. J’ai b ien prévu q u ’il était im possible q u e ces m ém oires, exécutés com m e je les dem an d ais, fussent vus par u n tiers ; ce serait te forcer à la circonspection, resserrer ton cœ u r, glacer to n im a g in atio n , et ôter to u t le charm e de l’ou ­ vrage. Je te prom ets donc ce que tu dem andes, excepté les corrections. Je reverrai l’o rth ographe. Mais m e préserve l’a m o u r de to u ch er d ’u n e m a in profane à ce q u ’il t’a u ra dicté ! Au reste sache-m oi gré de m a patience, ô m on to u t! car, o utre q u e ce n ’est pas m a v e rtu , je fais de ces m ém oires, tels que je les conçois, le b o n h e u r de m a vie. Ah ! j ’avoue que je t ’attends au 13 décem b re, et à la terrib le scène de chez M auvais : e t grâces te soient ren d u es, je te le répète encore u n e fois. Ma Sophie-G abriel ! m on to u t ! m on am o u r ! m on b ien ! m a vie ! soigne ta santé ! élague toutes ces épines d u m om e n t ; je te réponds de to u t, p o u rv u q u e tu m ’aim es, que tu sois conséquente, et que la belle âm e que je te connais ne soit pas capable de fo rm er des vœ ux contraires. A d d io , c a ra sposa! O corne ti s tr in g o l coglio d i tno sp irto in su lle labbia soave fio r ; e t i giuro che tu liai p i n d 'u n a lin g u a in tu a bocca. Ga b r i e l . Je sais gré à ta m ère de ta décision su r sa pension. Il était révoltant que tu pensasses à d im in u e r ton o rd in a ire ; m ais on n e t’a pas accoutum ée à ta n t de générosité. A u reste, il fa u t convenir q ue, dans ta fam ille, ce n ’est pas à elle q u ’est départie la vile avarice, et je n ’ai point vu d ’elle des calculs sordides. Ma n o u rritu re est b onne : p o u r le v in , il n ’y fa u t pas pens e r; on en change tous les h u it jo u rs; il est factice et détestable, il m ’achèverait en six m ois. Pourquoi avais-tu parlé n o taire ? — Je te croyais p lu s h abile su r l’article de m es p la is ir s. Je te conseille de trouver d’au tres nouvelles q u a n d tu vo u d ras y c o n trib u er. Mais tu sens bien q u ’il m e fa u t dire les suites de cette sotte av en tu re dans les plus grands détails. — Je n ’aim e p o in t q u ’on essaie d 'égayer les m atières q u i to u ch en t l’h o n n e u r ; c’est dire fort clairem en t aux gens q u ’on les croit très-légers et très-frivoles. — Je suis persuadé que m adam e de C h an g ... m ’obligerait. — Je n ’ai p lu s l’h onnète hom m e de la C h ... — Il est retiré. Tu sais que m adam e de C hantem erle, fille aînée de m adam e de C hangey, est in tim e am ie d u prince de Conti ; m ais p oint de dém arches par là. — G arde-toi de t ’ab îm er l’estom ac p ar des n arco tiq u es; il fau t ra fra îch ir le sang et n on l ’ap p esan tir, d o rm ir et non s’e n g o u rd ir. P o u rq u o i donc recouvrer le bon an g e? Nous ne l’avons jam ais p erd u . Au co n traire, je l’ai p rié de se fâcher q u elquefois, et tu l’en prierais aussi : com m e il a b onne grâce q u an d il revient ! Le v rai est q u ’il n ’a jam a is q u e plaisanté, et que nous lu i devons trop p o u r lu i d o n n er jam a is le m o in ­ dre sujet de plainte. Ta lettre est écrite b ien large. T u rem arq u eras que ces trois p rem ières pages sont, m ot p o u r m ot, celles de m a dernière lettre, et que les trois p rem ières étaien t in fin im en t plus chaudes et plus tendres. E t voilà ce q u i devait t ’o ffen ser...! A h ! bon ange, bon ange. ne dites pins que vous avez été a m o u reu x ; et si vous voulez l’être, venez à n otre école. X X I » 9 mai 4779. Chère am ie ! que ta lettre est douce et touch an te ! que ton am o u r et ta générosité y sont profondém ent em p rein ts! Ah ! Sophie ! crois que ton G abriel, si in férieu r à toi dans to u t le reste, possède au m êm e degré ces deux sentim ents, dont l'u n est la vie de son âm e, et dont l’a u tre fu t, dans tous les tem ps, l’in stin ct de m on cœ ur. Mais est-ce envers Sophie que Gabriel p eu t être généreux ? lui qu i a to u t reçu d’elle ! lu i q u ’u n de ses baisers, u n de ses regards e û t ren d u h eu reu x , et qu i a été com blé des dons de sa tendresse! O am an te incom parable! ô délices éternelles d ’u n cœ ur b o u illan t d’am o u r et de reconnaissance ! q u an d je ne t’au rais pas to u t coûté, rép u tatio n , fo rtu n e, lib e rté ; q u an d au p rin tem p s de tes jo u rs, je ne les au rais pas flétris, ah ! dis-m oi, d is-m o i, la vie la plus longue, consacrée to u te à l’am o u r, et em bellie de to u t ce que le h a ­ sard p o u rra it encore nous d o n n er, m ’a cq u itterait-elle envers to i? Non, Sophie, et je le sens b ie n ; m ais j ’ai senti aussi q ue m a lib erté était ton p rem ier in té rêt : que la recouvrer était le seul m oyen de m e m ettre en état de payer la m o in d re p artie de m a dette, de cette dette im m ense qu i m e p laît ; car, selon ton expression ch arm an te, la reconnaissance est u n e jouissance p o u r nos c œ u rs; et il m ’est doux de penser q u ’une chaîne in d issoluble et sacrée m ’u n it à toi, p lu s encore, s’il est possible, que tu ne l’es à Gabriel ; et q ue, tandis que ta constance est u n b ien fait co n tin u el qu i au g m en te chaque jo u r les obligations que m ’im posent l’h o n n e u r et l’am o u r, tu tiens m on cœ ur a u ta n t du devoir que de la passion. Un expédient spécieux, p lausible, et m êm e d’accord avec nos idées, s’est offert à m oi ; m on cœ u r y a rép u g n é, et le tien sent trop p ourquoi. Mais je te devais, je devais à m a fille, à m oi, de ne pas repousser à l’aveugle, et seu lem en t par u n p rem ier m o u v em en t, ce qui pouvait m e ren d re l’existence. J’y ai réfléchi, et chaque fois que j ’y pensais, je trouvais plus de p ro b ab ilités; que ce p arti q u i, au fond, n ’est point m alho n n ête, était encore le m oins lo ng, ce qu i n ’est pas p eu, et le plus sû r, ce qu i est beaucoup. Mais ne crois pas, ne crois jam ais q u e, m a lettre de rappel, eût-elle été su r m a table, j ’eusse décidé to u t seul. Que tu es aim ab le d ’en g raisser et de p ren d re des b ain s ! V oudrais-tu p riv er à jam a is ton G abriel de to u te sa tra n ­ qu illité, en a lté ra n t ta sa n té? V oudrais-tu lui in te rd ire, sous peine de crain d re p o u r ta vie, et p eu t-être d’y a tte n te r, le délicieux plaisir, l’inestim able b o n h e u r de d o n n er u n frère à G abriel-Sophie? V oudrais-tu m êm e ne pas lu i ren d re ta fraîch eu r et ta beau té ; et cette gorge d’alb âtre que V énus eû t enviée, et ces b ras ch arm an ts qu i ta n t de fois l’ont e n ­ lacé des seules chaînes dont l’am o u r e û t d û le ch arg er? Ma santé est in tercadente ; m ais j ’im aginais que tu n ’ignorais pas q u ’il est u n régim e au q u el il est im possible de m e p lier. A h, Sophie! com m ent penser à toi et à n otre b o n h e u r passé, sans être b rû lé de tous les feux de l’am o u r ? Au reste, je suis veuf en ce m om ent. Le cercle de m a boîte s’est fen d u , je ne sais com m ent, e t j ’ai envoyé la petite Sophie a u b o n ange, avec ordre de lu i d o n n er u n b aiser de sœ u r et pas davantage. La p auvre en fan t sera assez fâchée d’avoir été absente a u jo u rd’h u i; car les jo u rs où je reçois de tes lettres sont p o u r elle des jo u rs de fê te ; m ais elle m e retro u v era, et b ien tô t; et tu sais si G abriel sait se dédom m ager de ses pertes et célébrer les reto u rs. L a tresse que tu m ’as envoyée est tro p jolie, car u n tel p résen t n ’a pas besoin d’être e m b e lli; je l’ai sucée, m angée, baisée, arrosée des larm es de la volupté et de l’am o u r. J’ai rem is dans m on dépôt l’a u tre , q u i est en loques. Je t ’envoie beaucoup de m es ch ev eu x ; m ais ce n ’est pas to u t p o u r to i... C om m ent, m o n sieu r, pas to u t p o u r m oi ?... Non, m adam e, pas to u t p o u r v o u s; vous voudrez b ien m e faire, avec les plus longs, u n e tresse dans le genre de m a b ag u e q u i, p ar p aren ­ thèse, se défile to u te ; vous la tiendrez aussi lo ngue et u n peu p lu slarg e q u e le sinet d ’un p etit in -q u a rto . Vous voudrez bien l’a rra n g e r aux deux extrém ités, de m an ière q u ’on puisse l’attach er d’u n côté fortem en t à q u elq u e chose, et de l’a u tre y attacher q u elq u e chose. — Mais p o u r qu i to u t cela, m o n sie u r? ... M adam e, vous saurez q u e, q u an d il p leu t, je m e prom ène dans les galeries de l’enceinte d u donjon, où il y a u n peu de vue. Vous saurez, de plus, que j ’aperçus h ie r à la fenêtre d ’u n cab in e t de toilette, séparé de m oi seu lem en t p ar u n long et larg e fossé, u n e fort jolie personne, q u i m e fit à peu près les yeux doux p en d an t u n e d e m i-h e u re ... Eh b ien, m o n sie u r? ... E h b ien , m adam e, ce n ’est pas p o u r elle. Vous saurez de plus que m adam e de R ., q u i est u n e b ru n e , fort b ru n e , m ’a e n ­ voyé de l’eau d’od eu r et de fort jolies choses... E h b ien , m o n ­ s ie u r? ... E h b ien , m ad am e, ce n ’est pas p o u r elle. Vous saurez que m adam e F . est fort jo lie, que la belle-sœ ur de m a ­ dam e de R . est jo lie ; q u ’il y a au ch âteau u n e Provençale passable, et deux fort jolies filles d ’avocat... E h b ien , m o n ­ sieu r, que concluez-vous de to u t cela? Eh b ien, m adam e, ce n ’est pas p o u r elles. Mais si j ’ai q u elque tem ps le château, avant de re n tre r dans le m onde, ce q u i ne sera pas, je ne serai p oint désœ uvré... Mais, m o n sieu r, vous m ’im p atien tez... Mais, m ad am e, j ’en suis b ien fâché; vous êtes trop curieuse et vous ne saurez pas p o u r q u i sont m es cheveux. T oujours e st-il que vous ferez m a tresse, s’il vous p laît, et m e l’enverrez le plus tôt que vous pourrez, sans atten d re u n nouvel avis, car cela m e presse... B oude-m oi, gronde-m oi, bats-m oi, tu en passeras par là ; ainsi fais vite. — C om m ent, tu h ais les francs-m açons, qu i m e g ard en t ju s q u ’à trois heu res du m atin ? T u dois convenir du m oins q u ’ils finissent leu rs assem ­ blées p ar des avis très-agréables aux dam es, et que je m e suis to u jo u rs efforcé de les su iv re le plus à la lettre que j ’ai pu . Je crois, com m e toi, que tel q u i parle fort h a u t, baissera it le ton si j ’étais libre. A u reste, je sortirai d ’ici fort froid, fort m odéré, fort circonspect, m ais ferm e et peu plaisant. Q uand je dis je so rtirai, c’e st-à-d ire, si j ’en sors. Mon père est beaucoup trop infirm e p o u r se re m a rie r. Il est très-p ro ­ bable que m a m ère lu i su rv iv ra ; m ais q u an d j ’au rais le m a lh e u r de la p erd re, avec quoi v o u d ra is-tu que m on père p rît u n e fem m e? Il ne sera pas l’h é ritier de m a m ère, et il n ’a pas u n sou de b ien libre. Je v o u drais bien savoir quelle diable de raison a ce p u a n t de m oine de tro u v er ex traordinaire que tu n e t’apprivo ises p oint avec lu i? 11 m e sem ble que c’est le co n traire qu i serait fort e xtra o rd in a ire . — Le m o t d u logogriphe est fle u r , grande sotte, jolie laide, bête, bête ! Sois tra n q u ille , je viens de dem an d er p o u r u n e v in g tain e d ’écus de livres au bon ange : il m e sert avec toute la bonté et l’u tilité possible; car il est le roi des libraires. — J’ai déjà copié les dialogues pour toi. Ne i néglige pas tes m ém oires : où en e s-tu ? Ce que je fais pour toi no te regarde pas. Je n ’ai p oint coupé m es cheveux, et j ’en p u is tire r dix et v in g t fois a u ta n t, de ceux qui m e sont to m ­ bés, et que je te garde. — C’est m oi qu i te dois ta n to d i baci d i colomba, que ta longue lettre m ’a fait de p laisir, et que toim êm e voudras m ’en donner. C ependant, pourquoi encore du blanc? XXXIIJ tG mai 1779. J’ai reçu ta ch arm an te le ttre , ô m on am ie! je l’ai reçue, ô la b ien -aim ée de m on cœ ur ! et le m ien est très-soulagé. Mais où as-tu donc vu que je te croyais indécise? A g ité e ne veut pas dire in d écise. Jam ais je n ’ai cru que tu pusses balancer su r u n devoir évident et sacré. Mais j ’ai aperçu d ’u n œil triste et presque in q u ie t q u ’il t’en coûtât, p o u r le rem p lir, des com ­ bats fatigants et douloureux. T u n ’avais que faire d ’apologie, ô m on to u t! m ais j ’avais b ien besoin de te savoir ferm e et tran q u ille , el je t’en rem ercie : ah ! je t’en rem ercie du plus profond de m on cœ ur. Le bon a n g e , to u t a im a b le , to u t a tten tif, to u t bon, m ’a fait passer a u jo u rd ’h u i 10 ta lettre; e n ­ core était-elle ici le la , et son in ten tio n était sû rem en t q u ’elle m e p a rv in t su r-le -c h a m p . T u vois que je l’ai très-peu ou point atten d u e. C’est, de sa p a rt, u n e faveur d ’a u ta n t plus m arq u ée, q ue, depuis m a d ern ière lettre, j ’ai reçu des consolations, et u n e grâce très-signalée. Mais m on bon ange a bien pensé que to u t ce q u i n ’était pas toi ne pouvait e n tre r en balance avec toi dans m on cœ ur. Connais les nouvelles obligations que nous avons contractées : que ton cœ ur palpite de reconnaissance; q u ’il s’ouvre à l’espoir; q u ’il rende grâce à l’am itié, et se voue sans crain te à l’am o u r. Oui, oui, m on a m a n te , nous nous reverrons : oui, tendre épouse, oui, am ie in co m p arab le... et u n m o m en t de b o n h eu r, u n solo bacio d i colom ba, u n seul j e t'a im e, t ’acq u ittera e n ­ vers m oi ; m ais m a vie en tière ne p o u rra te payer m a dette. O ui, Sophie, tu sentiras que l’in fo rtu n e et la d o u leu r n ’ont q u ’aug m en té m a passion, et q ue, si to u t est soum is au tem ps, i lf a u te n excepter m on a m o u r... O m a Sophie-G abriel! com m e à ces doux pensers la su ctta d ir iz z i am or, corne in mezzo il cuor m i tocca... H élas! hélas! q u a n d cesserons-nous de nous rep aître d ’illu sio n s? Q uand l’a m o u r, p ar ses douces fatigues, d o n n e ra-t-il le change à cette a rd eu r dévorante q u ’il souffle si longtem ps dans nos cœ urs sans d aig n er les r é u n ir ? — Non, ne m e revoilà p oint m alade, m ais incom m odé, et incom m ode p ar m a faute. Le petit-lait et les bain s m ’avaient lait du bien ; m es jam b es enflaient et enflent encore les soirs; m ais ceue enflure est tou jo u rs ferm e, lu isan te et d o u loureuse; les orteils sont enflam m és et b rû la n ts; en u n m ot il était et il est to u t au plus question d’une velléité de rh u m atism e, et rien ne doit in q u ié ter dans ce sym ptôm e très-clair et très-co n n u ; m ais j ’ai voulu tran c h er du je u n e hom m e, m an g er de la salade que j ’aim e beaucoup, des raves qu i on t été longtem ps m a n o u rritu re d'été, du b e u rre qu i ne m ’a jam ais fait de m al ; et, com m e tous ces essais sont les prem iers depuis deux an s, ils m ’ont absolum ent dém ontré que la saison des ian tai- sies était passée p o u r m oi. J’eus h ier u n e fonte de b ile , q u i n e se fit pas sen tir m oins de dix-sept lois en cinq h eu res. A ussitôt je m e suis m is a u th é, à la tisane, à la patience ; et, ren ­ tra n t b ien m odestem ent dans la conviction de m es infirm ités, j ’ai résolu de m e p u rg er après-dem ain : ce que j ’au rais dû faire après le p e tit-la it, et ce que je n ’avais pas voulu faire, m e croyant rev en u à v in g t-n eu f a n s, au lieu que j ’en ai soixante, excepté p o u rta n t q u an d je pense à Sophie, qu i n ’a pas to u t le to rt de v ouloir être m o n m éd ecin .— T u vois b ien, m on ten d re am o u r, que ce n ’est q u ’à tes folies q u ’il m e fau t im p u te r les déran g em en ts de ta santé. Bon Dieu ! que cela était donc b ien im ag in é de n e p oint d o rm ir ! et le b eau dom ­ m age que tu sois u n ou six m ois de p lu s à copier m es cahiers, com m e si fa tte n d a is après! Cela est si peu nécessaire que je ne t ’en en v errai point de q u elq u e tem ps : 1° parce que j ’ai tra ­ vaillé à a u tre chose, que tu verras av an t le ju g e m e n t d ern ier, m ais que tu ne copieras p o in t; 2° parce q ue, te sachant après tes m ém oires, je m e suis senti le besoin irrésistible de finir et de recopier m es dialogues, afin de m ’occuper des m êm es idées que toi, et de réaliser, p resque au m êm e in stan t, de si délicieux souvenirs ; car je ne doute pas que l'inséparable ne soit quelquefois en tiers de ton trav ail; 3° parce que je ne p u is pas c o n tin u er de su ite, en ce m o m en t, m on essai su r la litté ra tu re , atte n d u que je n ’a u ra i to u t a u p lu s que dans trois m ois les livres q u i m e seraient nécessaires. Ne te hâte donc pas. O ccupe-toi p lu tô t de ce c h arm an t trav ail qu i fera le bonh e u r de m a v ie ; m ais su rto u t p ro m èn e-to i, ô m on am ie, et dors : dors longtem ps ; et, lors m êm e q u e tu ne p o u rrais pas d o rm ir, repose-toi dans ton lit. Ne discontinue plus le lait. P arle-m o i de cette toux, m ais p o u r m e dire q u ’elle n ’est pas rev en u e; et p lu s de ces équivoques q u i, dans le fait, sont a u ­ ta n t de p arju res. L’a s-tu tro u v é jo li, m on p etit d essin ? Ce, n ’est pas encore trop m alad ro it p o u r u n aveugle ; m ais aussi, com m e je le disais au bon ange, c’est u n vrai m iracle de l’am o u r qu i en fera peu t-être encore q u elq u es-u n s. — E h b ien ! m a Sophie, je la rechercherai, m a raison, je la cueillerai, je la rav irai là où elle est déposée, éparse, cachée. C’est alors q u ’il te fa u d ra te venger, si tu trouves que je te calo m n ie; c’est alors q u ’il fau d ra m e pro u v er que je ne sens pas to u t seul, de m êm e q ue je n ’aim e pas to u t se u l.... A h! chère am an te, q u ’il m e serait doux d ’être vaincu par toi, au m oins u n e lois, en am o u r! Mon cœ u r ne le sera jam a is, m a S o phie; et je t ’atteste, si la victoire ne fu t pas to u jo u rs à m oi. C rois-tu que je m ’en v an te? cro is-tu q u ’il m e soit si doux de le pen ser? cro is-tu q u ’il soit u n p laisir que je ne voulusse pas p a rta g er avec toi ? C rois-tu, in g rate et froide Sophie ! q ue, m êm e a u m ilieu d ’u n e félicité sans bornes, il ne soit pas am er d’im ag in er q u ’on est seul h e u reu x ? — Je ne puis encore croire q u e la fam ille de M. de M. a it l’infam ie de voler ta dot? C ependant, rien ne m ’éto n n era d’eu x ; et, grâces au ciel, le m o m en t d ’im poser silence à to u te cette race, ou de rép arer leu rs in d ig nités, ce m o m en t q u i p erm e ttra à G abriel de te m o n tre r enfin q uel il fu t, q uel il sera to u jo u rs p o u r toi, v ien d ra en dépit d ’eux tou s. — Ils n e doivent rien à cette petite fille; certes voilà u n e é tran g e m o rale! Songez, m ad am e, que ce ne sont pas des m ots q u e je veux; q u ’u n e p artie de m a pension t ’a tte n d ra to u jo u rs; à ce prix, je te prom ets de m e servir reste, et j ’ai déjà ébréché ce q u a rtie r p o u r liq u id e r et iin ir tous m es com ptes avec M. de R. Chère et ten d re am an te, la vérité et l’in g én u ité de ta passion to u ch ero n t to u jo u rs les h o nnêtes gens, et voilà ce que m e v a u t encore m on a m a n te ,d e précieux a m is... Oh! puissé- je b ientôt payer tous tes bienfaits! puissé-jc te dire, et te prouver sans réserve to u t m on a m o u r!... Ma Sophie, n ’es-tu pas com m e m o i? Il m e sem ble q u ’au tem ps de m on b o n h eu r, j ’ai oublié m ille choses : il m e sem ble que m es expressions n ’étaien t point assez tendres, n i m es caresses assez variées. Je crois que j ’en inventerais m ain ten a n t m ille nou v elles.... A h! Sophie! a s-tu jam a is vu se refro id ir m es fougueux désirs ! a s-tu jam a is vu les yeux de G abriel m oins étincelants, et sa voix m oins atten d rie, et ses baisers m oins b rû la n ts ? ... N on, non, sans d o u te; m ais je te connais, je te dois d a v an ­ tage chaque jo u r, et, chaque jo u r , je t ’adore davantage. Oh m on épouse et m on b ien ! m on b o n h e u r et m a vie ! je te l’ai dit souvent, tu n ’as jam ais lu ju sq u ’au fond de m on cœ ur : tu ne sauras jam ais ce que tu vaux : tu ne sais donc pas com m e je t ’aim e! Chère am ie, j'atten d s de toi u n e réponse décisive. Ga b r i e l . Madame, je ne veux point u n e lettre de q u a tre pages, et deux pages de nouvelles en su p p lém en t. Vos trois dernières lettres avaient cinq pages. Passe alors p o u r la sixièm e en n o u ­ velles ; m ais ne m e m an d e que les anecdotes que tu tro u v era s; car je sais les gran d s événem ents plus tôt que toi. Je n ’ai p oint choisi la m éthode su tto n ien n e p o u r l’in o cu latio n ; je m e suis ab sten u au co ntraire de d é cid er; je t ’ai laissé le choix en tre deux procédés différents, et je préfère m êm e l’a u tre p o u r m a fille, en ce que tu n ’au ras pas sous ta m ain des artistes d istingués, et que to u t le m onde ne sait pas in o cu ler com m e Sutton. — Ni m oi non plus, je no vois pas trop clairem en t quelles vues p o rten t les R. à te renvoyer à P o n ta rlie r; m ais je le u r dem anderais volontiers, à ta place, s’ils y rép o n d raien t de ta vie. Tu donnes bien h a rd im en t des baisers à u n a u te u r an o ­ n y m e...; m ais, m on am o u r cher, je t ’en prom ets a u ta n t que tu d orm iras de secondes; vois com m e tu es intéressée à bien d o rm ir. Ma Sophie, je t ’en conjure, soigne ta p o itrine, et, sous q u elque prétexte que ce soit, ne veille ja m a is; je t ’en dem ande ta parole. Prends to u jo u rs d u lait, et m arche b e a u ­ coup. Hais de to u t ton cœ ur le bon ange : il est franc-m açon. XXXIV 1er juillet 1779. Que v eu x -tu que je te dise su r tes lam en tatio n s, jé ré m ia ­ des et com plaintes? A pparem m ent que le bon ange n ’aim e pas les belles dam es. P o u r m oi, qu i ne suis q u ’u n gros to u t laid , je lu i ai dem andé u n e lettre p o u r le 30 j u in ; elle était ici h ier 30 ju in , et ce n ’est pas sa faute si je ne l’ai q u ’a u ­ jo u rd ’h u i. P o u r cette fois, et sans conséquence, je veux donc bien l’excuser, et te prie de lu i p ard o n n er, q u o iq u ’au fond il ne vaille pas g ra n d ’ehose, et je le sais b ie n ; m ais il y en a de plus m auvais, et je le sais encore. Mon père n ’est pas v ieux; il n ’est que de 1715, m ais to u t le m onde dit q u ’il n ’a pas u n jo u r de santé. Hélas! il est bien difficile de to u rm e n ter les au tres sans se to u rm e n te r soim èm e. Cet hom m e a u ra it pu et d û être h eu reu x , 11 jo u issait d ’u n nom co n n u , q u ’il avait su ren d re illu stre, d’u n e grande fo rtu n e, d’u n g ran d crédit. Il avait des enfants presque tous susceptibles d’aller a u bien e t peu t-être au g ran d . Je n ’en excepte pas la G. (1), dont l’esprit a u n e étendue et u n e sagacité peu com m unes, m êm e chez les hom m es les p lu s distingués par leu rs talen ts, et q u i avait, avec to u t l’éclat de la plus b rilla n te jeu n esse, les yeux noirs les plus éloquents, la fraîc h eu r d’IJébé, cet a ir de noblesse que l’on ne trouve plus que dans les form es an tiq u es, et u n e taille com m e je n ’en ai p oint v u depuis d’aussi b elle; q u i avait, dis-je, avec to u t cela, cette souplesse, cette grâce, cette m agie de séduction q u i n ’ap p artien t q u ’à ton sexe. Q uelque dép ravées que j ’aie trouvé depuis son âm e et sa raison, je persiste à croire q u ’à dix-sept ou d ix -h u it ans, cette perversité était encore à u n e p ro fondeur im m en se; et je ne do u te point q u ’u n hom m e d’h o n n e u r et sensé, am o u reu x d ’elle, n ’eû t pu co n ten ir sa tête et redresser son cœ u r; car son im ag in atio n est bien l’u n iq u e th éâ tre de ses opinions, de ses sentim ents et p e u t-ê tre aussi de ses sensations; m ais son im pétuosité, sa m o b ilité, sa fécondité p ro d ig u aien t alors les ressources. Cette fem m e éto n n an te était susceptible de générosité p ar a m o u rpropre, de sensibilité p ar illu sio n , de constance, de fidélité m êm e par opiniâtreté. T out cela fû t devenu h a b itu d e ; et l’h a b itu d e , m êm e p o u r les génies les p lu s actifs, devient u n e chaîne b ien difficile à briser. Mon frère, né avec beaucoup d’esprit et de gentillesse, était fait p o u r p ren d re à la co u r, si u n e éducation détestable, u n e longue perte de tem p s, et l’inconcevable sottise d ’en te rrer son adolescence a u S a illa n t, n e l’avaien t re n d u crapuleux. Son cœ u r était b on, sa tête peu forte (m ais q u i sait ce q u ’elle e û t été?), son caractère IL Madame de Caliris. facile; on en pouvait tire r p a rti. L a du S. (I) n ’était, n ’est et ne sera bonne q u ’à faire des enfants. La religieuse avait certainem ent beaucoup de v ig u eu r de tête, on l’a prise p o u r de la folie, parce que ses sens, qu i n ’étaien t rien m oins que faits p o u r m eu b ler u n couvent, l ’on t exaltée. Je crois q u ’u n m ari en eû t fait u n e fem m e susceptible d ’u n gran d rôle. P o u r m oi j ’étais né avec le germ e de tous les talen ts m ilita ires, q u e lq u ’esprit, beaucoup d’audace et u n e âm e trè s-é n e rg iq u e; avec cela on trouve sa place. Qu’a fait m on père? Sa lésinerie d ’abord, sa d u reté enfin, ses préjugés après, son avarice et ses haines en suite, nous on t tous défigurés, m utilés, p erdus. Sa fem m e l’a adoré lo n g tem p s; elle l’e û t aim é to u ­ jo u rs, s’il eû t v o u lu . Il était assez facile de la m en er ; il a préten d u la su b ju g u e r, parce q u ’il est im p érieu x , ty ran , et q u ’il la haïssait. On ne su b ju g u e p oint les caractères forts et en tiers, et les im ag in atio n s chaudes. Ma m ère a co u ru à sa perte, et son m ari l’a b ien tô t consom m ée. Mon oncle a l’âm e et les v ertu s d ’u n héros. Il avait les plus gran d s projets pour sa fam ille, et la fo rtu n e a m o n tré q u ’elle les vo u lait seconder, p u isq u ’il a vécu, et q u ’il est et sera très-rich e. Mon père n ’a pensé q u ’à pu iser, a u jo u r le jo u r, dans sa b o u rse ; q u ’à l’en ­ to u rer, l’obséder, le g a rro tter. Avec u n esp rit très-vaste, il n ’a eu que des idées m esquines p o u r sa m aison. Avec du crédit, il n ’a rien fait p o u r elle. Avec de l’ordre, il l’a ru in ée , sans te n ir n i son état n i son ra n g ; il s’est isolé a u m ilieu des sien s; il a tapissé de rem ords les avenues de son to m b eau , et creusé celui de son nom . Je te ju re , m on am ie, q u e je le plains plus encore que je ne m ’en plain s. — Je conviens, m a chère am ie, que l’exécution en effigie est u n e insolence difficile à d ig ére r; m ais je ne conviens pas q u e M. de V ald h ... (flj Madame du Saillant. soit u n si g ran d tu e u r que tu le supposes possible. Je ne crois p oint aux tu eu rs qu i on t to rt, et enfin on ne m ’a point encore tu é. Mais le vrai est que je ne ferai probablem ent jam ais à ce polisson l’h o n n e u r de m e couper la gorge avec lu i. Il m ’a fait a b attre le c o u ; il ne fau t que lu i casser les bras. Mon père a u n m oyen très-certain et très-co u rt de le taire te rm in e r, lequel je ne t ’ai j ’am ais d it, parce que nous n ’avons pas encore été assez près du d én o û m en t p o u r m ’en occuper. Le p rin ce de Condé a été, je crois, son protecteur à Metz, et m on p ère a u n très-g ra n d crédit à l’hôtel de Condé. Tu ne doutes, je crois, pas plus que m oi, que, su r u n ordre d u prince, ou seu lem en t l’assurance de son désir, to u t ne fû t b ientôt te rm in é. Au reste, je n ’ai pensé et ne pense à cela que p o u r to i; car, p o u r m oi, je m e suis m oqué, m e m oque et m e m o ­ q u erai d ’e u x ; m ais je crois que q u an d , escorté de m on père, ou p eu t-être to u t seul, je dirais a u p rince de Condé : Votre Alt. S. sent b ien q ue, m algré to u te l’envie que j ’ai de passer beaucoup à son protégé, je ne puis ferm er les yeux su r un o u trag e de cette n a tu re q u ’a u ta n t que l’accom m odem ent de m adam e de Mo. m e sera, dans le p u b lic, l’apologie et le m otif de m on in d u lg en ce; je crois, d is-je, que le prince tro u v erait q ue j ’ai raison. Je t ’avoue que je pense que ce gran d personnage dont m adam e de R. parle à M. de M arv., p o u rrait être le g o u v ern eu r de la province, suscité p a r m on père. Le tem ps nous l’apprendra. M adame Sainte-Sophie ne t ’a pas to u t d it. Im agine-toi q u e ce petit dém on (c’est m a fille dont je parle), en voyant m on ho m m e, com m ença par l’exam iner très-sérieu sem en t avec deux gran d s yeux q u i ne finissent pas ; q u ’après cela elle se fam iliarisa avec lui de to u t son cœ ur ; m ais q u e, dans le tem ps q u ’elle était su r ses genoux, a y an t aperçu m adem oiselle T hé­ rèse, sa sœ ur de lait, qu i p ren ait u n e chaise, elle sau ta à bas, co u ru t à Thérèse, la souffleta, p rit la chaise et la m it où elle v o u lu t. La p auvre petite souffre-douleur laissa faire l’en ­ fan t g â té ; m ais lorsqu’elle l’eu t vue se rem ettre su r l’hom m e q u i la v isitait, elle alla en pren d re u n e a u tre . A utre sau t, a u tre course, au tres soufflets : puis m adem oiselle GabrielSophie prend les deux chaises, les traîn e et les apporte à son m o n sieu r. Cette idée m ’a p a ru u n iq u e . Voilà de ces détails dont le bon ange ne m e p arlera pas, et q u i sont délicieux p o u r u n père et p o u r u n e m ère. Du reste, elle était très-b ien ten u e , fort propre, fort grasse, et blanche com m e u n lis. On la fît déshabiller. La petite dévergondée fit sa toilette devant u n hom m e. Elle n ’a pas u n bouton su r son corps, pas u n e ta ­ che de piq û re su r son linge ; en u n m ot, elle se porte à m e rveille, et ses courses éternelles, sa vivacité excessive en font foi m ieux q u e les serm ents de la n o u rrice. Ce petit lu tin a étonné p ar sa p étulance u n hom m e qu i m ’a beaucoup connu. Juge, c’est m on p o rtrait v ivant ; dis-m oi com m ent to u t cela se fait? dis-m oi aussi com m ent elle p eut être jo lie? P o u r m oi, m algré ce titre d ’illég itim ité, je com m ence à croire to u t de bon que c’est m a fille, et je t’en rem ercie. — Tu as trèsbien fait de relever avec v ig u eu r le m o t aveuglem ent ; il fau t être fou ou pis p o u r proposer à q u e lq u ’u n de tran sig er aveuglém ent su r l’h o n n e u r, la lib erté et l’existence de soi, de son am a n t et de sa fille. P o u r m oi, quoique m adam e de R . a it fait à m es yeux ses preuves depuis longtem ps, elle a encore le secret de m ’étonner. Tu t ’im agines bien que tu peux te dispenser de rien statu er p o u r m oi, si je redeviens lib re. J’ai très-b o n n e opinion de ta Sainte-S. L’am itié q u ’elle a conçue pour toi, les circonstances et les suites de cette am itié, ce qu ’on m e d it d'elle, ce que tu m ’en fais en ten d re, m ’in ­ téresse in fin im en t p o u r elle, et je lu i voue un a tta c h e m e n t sincère. — 0 m a Sophie ! que tu dis b ien ! il n ’est réalisé qu ’à m oitié, n otre projet c h é ri!... Mais po u rq u o i à m oitié? A vare q u e tu es ! pourquoi b o rn er ainsi tes dons ? Ah ! m on ange ! crain s-tu que les gages de ton a m o u r n ’altè re n t ta beau té ? et quels charm es v a u d ro n t jam a is les enfants d’u n e épouse chérie ? — Je ne vois d’a u tre in co nvénient p o u r te faire avoir ta fille, que l’atten te co n tinuelle d ’u n accom m odem ent qu i ne v ien t jam ais. E ncore cette en fan t p o u rrait-elle être u n e pensio n n aire étran g ère dans le m êm e couvent que to i; m ais elle n ’est pas encore sevrée : voyons clair à nos affaires, d’abord. A s-tu déjà dem andé à M. L enoir la perm ission de la confier à l’hospitalière ? Elle ne reto u rn e q u ’en octobre, dans sa m aison : cela nous donne au m oins q u atre à cinq m ois, et les choses peuvent bien changer d’ici-là. — Je ne sais pas si tu rem arques que je t ’ai envoyé h u it ou n e u f tresses de cheveux, pesant deux ou trois livres. G ardes-en u n peu p o u r ta fille. J’ai encore u n e b ague to u te neuve. Q uoi, m a Sophie! tu deviens grise ! 0 m on a m o u r bien cher! tu m e prouveras, je pense, à m a p rem ière réq u isitio n , que tu n ’as pas encore soixante an s. Je veux, m a chère m im i, u n e petite bourse do ce que tu voudras, m ais sans or n i arg en t, p o u r p o rter su r m on cœ ur, to u t plein de choses que j ’ai à toi, et que je ne sais où m ettre. Fais les cordons en cheveux, dans le genre de m a petite tresse. R em arque b ien , m a fa n ia n , q u e tous les cheveux que je t’ai envoyés sont tom bés. Vois quelle perte c’est p o u r m oi, si tu fais je te r les tiens. Il fa u t, to u t bonnem en t, les m ettre dans u n sac. Les p e rru q u iers les tire n t u n à u n , et les assem blent tons. — Qui est ce V ., q u i citait ta n t de gens de q u alité offensés que ta fille p o rtât ton no m ? seraitce ce Vèse*? Hélas ! je le u r dem ande b ien pardon q u ’u n Mir* ait encanaillé les R. Ces gens-là ne se n tiro n t-ils donc jam ais q u ’ils n ’on t q u ’u n titre de noblesse, je veux dire, u n e fille q u i les renonce d u fond d u cœ ur? — Je croyais que tu m ’a ­ vais d it autrefois que les su b stitu tio n s de la fam ille Mon* étaien t aux garçons, et que les filles sans garçons p artageaient. Explique-m oi cela. Quoi q u ’il en soit, je les tien s quittes de la p a rt de ta fille, q u e d ’ailleu rs nous n e pouvons engager, p o u rv u q u ’ils te tra ite n t convenablem ent. Accorde to u t p o u r l’abolition de l’a rrê t, excepté ta dot, to n re to u r à P. et la personne de ta fille. E ngage-toi à ne plus p o rter le n om , dont tu n ’es pas in fin im en t cu rieu se, et q ue, dans au cu n cas, tu ne porteras lo n g tem p s; à rester a u couvent du v iv an t du m arq u is : on ne p eu t, après u n accom m odem ent, t ’en d isp u ­ te r la sortie à sa m o rt. R ien p o u r ta fille, sa personne sauve; rien p o u r m oi, m oi lib re. — J’approuve très-fo rt ta conduite avec le rév. p ère. U fau t beaucoup d ’honnêteté, m ais le ten ir a la plus g rande distance : cette verm in e m onastique ne cherche jam a is à s’in sin u er dans la confiance que p o u r en ab u ser, tro m p er, tra h ir, in trig u e r et se ren d re nécessaire de to u t côté. P e u t-être les pensionnaires q u i t’on t précédée l’on t gâté, et tu fais fort b ien de le d égâter. C ependant m én ag e-le, ne fût-ce que p o u r avoir cette espèce de caution auprès de m adam e de R ., qu i a u ra besoin d ’être attachée, si je redeviens lib re. — Ma ten d re Sophie ! je ne puis pas m ’em pêcher de te d ire, p o u r l’acq u it de m a conscience et l’h o n n e u r de m a bonne foi, que tu es in fin im en t trop confiante, si tu n ’es p oint jalo u se de celle à q u i la tresse que tu m ’as faite est destinée, ou du m oins si tu crois que m a passion p o u r elle a des bornes. Non, m on am ie, je l’idolâtre : son tem ple est dans m on cœ ur; son trô n e est dans m on im ag in atio n ; et to u t elle, sans cesse dans m a pensée. V eillé-je? elle veille avec m o i; elle m e su it dans le som m eil; elle est l’objet de m es rêves, de m es vœ ux, de m es désirs, l’arb itre de m a destinée, de m es plaisirs, de m a vie. Belle com m e V énus, ten d re com m e Psyché, m ais, h élas ! m oins capable des ém otions des sens que de celles ae l’âm e, je crois q u ’elie p artage, sinon m on a rd eu r, du m oins m a passion. Je ne respire que parce que je le crois; je n ’aspire q u ’à en recevoir l’assurance et la p re u v e; en u n m ot, je vis p o u r elle, p ar elle... S’il n ’y a pas là de quoi te ren d re j a ­ lo u se... à la b onne h e u re ; m ais je ju r e p a rto i-m è m e , et par m a fille, et p ar l’h o n n e u r, que tels sont pour elle m es sentim ents ; q u ’ils ne m o u rro n t q u ’avec m oi, et que je n ’en échangerais pas la plus petite partie p o u r le trône d u m onde. P a rdo n n e-m o i, si tu m e forces à déclarer si n aïvem ent ce que je sens et ce que je p ro jette; m ais, sans ra n cu n e, ou ran cu n e ten an te, d o n n e-m o i, avec cette indiscrétion dont tu m ’avertis si ch aritab lem en t, ces baisers de colom be q u i pom pent m on âm e et l’u n issen t à la tie n n e ... E h! m a Sophie! no vois-tu donc pas que c’est parce que je te connais si indiscrète que je m ’en rap p o rte à ta d iscrétion? A d d io , sposa adorata. XXXV Le bon ange m e m an d a, il y a quelques jo u rs, q u ’il avait eu la bonté de faire v en ir chez lu i m a fille, p o u r s’assu rer de son état. Il la trouva très-blanche, grasse et pas trop, pourvue de presque toutes ses dents, fort fam ilière, et tellem en t q u ’elle pissa dans son b u re au , sans lu i en dem an d er la perm ission. Q uelle dévergondée! 11 a jo u tait q u ’il te laissait le plaisir de m e faire les d é ta ils; et tu ne m ’en fais p o int! Est-ce que ta lettre serait a n té rie u re ? C’est ce que je ne puis plus vérifier., la sienne n ’étan t point ici. M ande-m oi donc à cet égard ce que tu sais. Ah ! m on am ie, je vis dans cet en fant. Le bon ange ne m e parle ni de sa figure, ni de son bavardage ; m ais, à coup sû r, elle est jolie, p u isq u ’elle est ta fille, et bavarde, p u is ­ q u ’elle est la m ien n e. — Notre am i m e m an d ait h ier q u ’il était d’avis que je persévérasse, q u o iq u ’il n ’e û t pas été de celui de m ’envoyer cette lettre : q u ’au reste je pouvais et devais croire que m es intérêts n ’étaien t pas négligés d ’u n a u tre côté, et q u ’u n e ville attaquée p ar deux issues avait b ien de la peine à ne pas se ren d re. Ce q u ’il y a de certain , c’est q u e je ne com pte que su r M. L enoir et su r lu i, et que je m ’ap ­ p lau d irai, dans tous les tem ps, de ne devoir q u ’à eux. Oh ! o u i, m a m im i, G abriel-Sophie est à m oi, et de plus, le fru it d u plus tendre am o u r. J’en suis plus sû r que de m on existence, et cette certitu d e est le soutien de m a vie. Chère en fan t ! que je serais m alh eu reu x sans cela ! en vérité, je suis trop agité, trop ballotté par le sort et m a santé. Dis-m oi donc ce q u e j ’éprouverais de pis, si j ’étais vieux et infirm e. P e u têtre serais-je im bécile et dévot, ce qui ne laisserait pas que de m e distraire et de m ’occuper. Au lieu de cela, j ’ai u n e im ag in atio n qu i m e consum e, u n e âm e qu i use son enveloppe, u n cœ ur u n iq u em e n t plein d ’am o u r, et d ’u n am o u r tellem en t m alh eu reu x , que ce sen tim en t, si consolant et si doux, lorsq u ’il n ’est pas to u t à fait sans espoir, nous a offert u n e infin ité de ronces et d’épines. E h ! q u i sait si le groupe aig u et d o u loureux que je m ’efforce de percer ne cache pas u n p récipice, où je m e hâte, sans le savoir, de m ’en g lo u tir? Q uelq u ’u n m e conseillait, il n ’y a pas longtem ps, d 'essayer de la dévotion. L a proposition te p a ra îtra bizarre. Je répondis sim - 4G plem en t : je n ’ai p oint de crim es à expier. P ourquoi rechercherais-je l’e n n u i des p ratiques religieuses, et favoriserais-je cette ab su rd e et dangereuse opinion q u ’elles raccom m odent to u t. Je n ’ai q u ’u n p laisir, q u ’u n in térêt, q u ’u n e passion ju ste , honnête, sacrée, im m o rtelle; le jo u g religieux serait p o u r m oi sans profit ; et, en vérité, ce n ’est pas la peine de se m entir à soi-m êm e p o u r rien . J’espère, m a Sophie, que tu ne seras jam ais dévote ta n t que tu-seras fidèle et constante, parce q u ’avec a u ta n t d ’esp rit q u e tu en as, tu ne sau rais être dévote que p ar com m odité, p o u r sanctifier tes infidélités, et te p u rg e r de tes crim es. Jusq u e-là si p u re, si chaste, si passionnée, q u ’as-tu besoin de t’é to u rd ir par des superstitions ? P o u rquoi te faire u n être fan tastique p o u r en o b ten ir u n pardon de fautes que tu n ’as pas com m ises ? P o u rq u o i te ra n g er sous l’obéissance de pieux réconciliateurs, p o u r p arv en ir à u n e réconciliation dont tu ne sens n i le besoin n i le désir. Ga b r i e l . Souviens-toi que ta lettre m ’a p a ru beaucoup trop courte et trop hâtée. — Je n e conçois pas ce que tu pourrais m e dire relativ em en t au bon ange, et q u e tu ne m e dis pas. R ien de ce qu i m e fait plaisir ne l’e n n u ie , et le beaucoup de choses m ’a u ra it fait g ran d bien. A dieu, m a bien-aim ée. D em ande m es cheveux a u bon ange, et bats-le, s’il les a jetés a u feu, d’a u ta n t q u ’il porte p e rru ­ q u e, quoique jeu n e . Il t ’en doit six tresses, dont u n e énorm e que j ’envoie. D am m i u n bacio in fia m m a to che non m a i Unisca. XXXVI 30 juillet «779. Que tu es h eu reu se q u e ce bon ange n e soit pas de ton sexe ! q uel rival il serait p o u r toi ! Je lu i dem an d ai h ie r ta le ttre ; il m e l’envoie a u jo u rd ’h u i {pour le 1er août), cette ch arm an te lettre, si triste, si ten d re, si courte, m ais si c h a rm an te et si digne à e Y in c o m p a ra ile S o p h ie; c’est ainsi q u ’il te no m m e. Ah ! ou i, tu l’es, tu l’es en am o u r, en générosité, en v e rtu s; si d ’au tres en sont capables, toi seule as su b i des épreuves qu i te placent à u n e distance infinie de celles qu i ne font que sen tir le courage d’y résister. Je sais que M. L enoir m e croyait u n d iab le ; on le lu i a ta n t d it ! il n ’en croit plus rien : assu rém en t nous en avons la preuve. Je suis p ro digieusem ent im p atien t dans les petites co n trariétés, et fort m aître de m oi dans les grandes. J’aim e à te voir m e ren d re cette ju stice, parce que m a conscience confirm e to n tém oignage. Je ne crois pas avoir frappé deux fois dans m a vie à to rt, et en général j ’ai trop de respect p o u r m o i-m êm e, et p o u r la q u alité d ’hom m e, p o u r être b attan t. La vivacité de m on élocution m e fait croire em porté à ceux q u i,n e m e connaissent pas. Je le suis beaucoup à l’in té rie u r; m ais, com m e tu dis, m oi seul en souffre. Le vrai est que m adam e de M ir... et com pagnie ont trouvé q u ’il était fort com m ode de m e d o n n er cette ré p u tatio n , et il fa u t q u ’ils y .lien t é tran g em en t réussi, p o u r q u ’on a it p u m e soupçonner de te b a ttre Te b a ttre, bon Dieu ! toi dont u n regard m e b rû le et m ’atte n d rit! toi qu i ne m e donnes jam ais u n baiser sans m e plonger dans tous les délires de l’a m o u r ! toi dont u n e larm e déchire m on c œ u r! Te b a ttre ! m ais com m ent peu t-o n croire q u ’u n hom m e qu i n ’est ni sans b ravoure, ni sans générosité, batte u n e fem m e ! Cet a tten tat du sexe fort su r le sexe faible m ’a to u jo u rs in sp iré la colère la plus p rofonde. Je n ’ai jam ais vu in su lte r u n e fem m e, m êm e in co n ­ n u e , sans la défendre ou la venger. C ependant m adam e de M ir... a reçu u n soufflet de m o i; tu sais le p o u rq u o i; il m e fallait ou la chasser de chez m oi ou m e m ettre dans m on to rt à m on to u r; et m on p re m ier m ouvem ent, qu i n ’est ja ­ m ais m éch an t, m e p orta à ceci p lu tô t q u ’à u n éclat ignom in ieu x et irrép arab le. Cette fem m e m ’a d it u n e fois : Je sais bien que vous finirez par m e faire e n ferm er Non, lu i répondis-je d ’u n ton calm e, je vous tu erais p lu tô t Je ne doute pas q u ’elle n ’a it trouvé ce m ot a tro ce; p o u r m oi je le soutiens h onnête et n a tu re l. Je savais bien que l’on avait dit que j e te b a tta is ; m ais je ne m e doutais pas que l’on p réten ­ d ît que nous nous b a ttio n s; ah ! oui, nous nous b a ttio n s; et fort souvent, et de toutes nos forces. T u te défends b ien sérieusem ent su r les lettres, et b eau ­ coup plus sérieu sem en t que je ne t’avais attaq u ée. Tu dois convenir q u ’autrefois les courtes lettres étaien t ton péché m ig n o n ; je sais et m e souviens avec reconnaissance que tu t ’en es corrigée; m ais cependant, depuis ta conversion, j ’en ai fréq u em m en t reçu de deux pages et dem ie, trois, trois et d em ie, et to u t cela est trop co u rt, beaucoup trop court pour m on cœ ur. Q uoique le bon ange nous serve avec toute la com plaisance possible a u jo u rd ’h u i, il est certain que nous nous écrivons ti’op rarem en t pour nous écrire des b ille ts; et tu com pteras com m e tu voudras, m ais je t ’adresse dix fois a u ta n t que tu m ’envoies; cependant je suis aveugle. T u as eu dans ta vie des lettres de m oi de n eu f ou dix pages, tellem en t m in u tées, que q u aran te des tiennes ne tie n d raie n t pas ce q u ’il y a d ed an s; q u an d a s-tu fait p aroli? 11 fau t bien que j ’en fasse m ain ten a n t, des rem èdes, m a lgré to u te m a belle rép ugnance. Je m e vois forcé de rafraîch ir cette p o itrine qu i m e fait sen tir a u ta n t de ch aleu r que si je n ’étais pas le plus flegm atique des hom m es. Mais le m a lh e u r est que m on diable d’estom ac ne v eu t p oint s’acco u tu m er aux ém ulsions. C’est u n e chose em b arrassan te que d ’avoir affaire à ces deux ennem is. Ton am o u reu x , M. D orât, a fait u n e épître fi son estom ac ; car il est sujet à se d istin g u er p ar ses titre s, ce cher h o m m e : et il a raison de le q u e re lle r; car c’est u n im p o rtu n com pagnon q u an d il sert m al ; m ais il fau t se résoudre à ces petites trib u la tio n s, q u an d on veut absolum ent avoir cinq m aîtresses. Hélas ! je n ’en ai et n ’en a u ra i q u ’u n e, et j e ne l'a i m êm e pas. C’est donc b ien g ra tu item en t et bien in ju ste m en t que je subis le sort du p e tit-m aître D orât; et cep en d an t je n e chante p oint m es m alh e u rs ; je n ’adresse point la liste de m es indigestions a to u t l’u n iv e rs; m ais les grands hom m es savent, au m oyen des g rav eu rs, in téresser to u t l’u n ivers m êm e à le u r chaise percée. A dieu, m on ten d re et u n iq u e a m o u r, adieu celle q u ’entre toutes les fem m es j ’adore et révère. Ne m e fais plus de m au ­ vaises querelles, et crois q u e lorsque je t’ai attristée de q u elque chose, ce n ’est jam a is h u m e u r, m ais ch ag rin . Quoi que ce soit q u i m ’om brage, et q u elq u e futile que te paraisse cet objet, parce que tu le vois de près, en tre dans beaucoup de d é tails; c’est le m oyen de soulager m on cœ u r à l’in stan t, parce que j ’ai to u te confiance dans ta tendresse et to n h onnêteté. A dieu, m on épouse et m a v ie; je suce tes lèvres de roses, et te d onne m on âm e, m ais seulem ent p o u r la tienne. Ga b k i e l . J’avais signé m on nom de fam ille p ar m ég ard e; m ais je ne veux p o rter que celui de to n époux. D. P. n ’a point du to u t insisté p o u r q u e j ’écrivisse à m adam e de M ir... D. P . m ’a p a ru am o u reu x de to i; m ais il d it que tu es u n e indiscrète d ’aller p u b lia n t tes faveurs, et que tu ne devais pas m e dire q u e tu lu i avais écrit. Il m ’a reproché assez v ivem en t d ’avoir perdu u n e si excellente fem m e. Je lu i ai répondu que tu étais la seule en d ro it et en état de m ’absoudre et de m e co n d am n er. 11 sera bon que tu t’expliques avec lu i su r cela; m ais ne lu i écris rien que nous ne l’ayons consulté n sem ble, et p o u r cause : je crois ta m ère plus de sa connaissance que nous ne pensons, au m oins p a r m on père. Cep en d an t reg ard e-le à to u t jam a is com m e incapable d’abuser de tes lettres, et en g én éral de to u t ce qu i serait le m oins du m onde m alhonnête. Il n ’a point écrit à m adam e de Vence, parce q u ’elle est ab ­ so lu m en t brouillée avec m adam e de M ir... Je le crois; cela est plus que n a tu re l. L ’h isto ire de m es cheveux p a raît devenir sin g u lière. Le bon ange m e d it a u jo u rd ’h u i q u ’il est sû r d’avoir reçu les h u it tresses, de les avoir envoyées; et que c’est là ce q u i l’in ­ qu iète, dès q u e tu ne les as p as reçues, parce q u ’il ignore s’il n ’y a pas jo in t quelques lettres ou billets. Vois à éclaircir si to u t t’est rem is fidèlem ent et sois très-ferm e su r cela. Tu peux l’être en toute sû reté. — Je te dis de tâcher d ’avoir ton hospitalité; m ’en ten d s-tu ? Cela ne t ’engage à rien , et nous donne des m oyens de dépayser la petite. — L’in térêt, 1’a m it i é de m a d e m o is e l l e D. doivent être de belles choses! et les grands m ots en sont assu rém en t ; que ne disais-tu aussi ses bontés? — Ma santé serait b o nne, si tu m e laissais d o rm ir; m ais tu m e b rû les encore plus, s’il est possible, de loin que de près ; parce q u ’alors tu éteins de tem ps à a u tre le feu, et q u ’ici tu ne fais que le souffler. — Vous êtes plaisantes, vous au tres fem m es! Vous nous dites toutes : J e v eu x bien que vous soyez ja lo u x , c'est une m a rq u e d ’amour-, m a is ne le soyez que quand vous avez su je t de l’ê tr e .... Or, à votre avis, nous n ’avons jam ais su jet de l’être ; donc, etc., etc. A dieu, So t t e M a r i b - T h é r è s e . Sophie-G abriel, veu x -tu «m bacio d i colom ba? Je voulais jo in d re ici la copie d ’u n e lettre forte et chaleu ­ reuse que je viens d’écrire à D u p o n t; m ais, m on am ie, voici la tren te-tro isièm e page que j ’écris depuis h ie r m atin , et je n ’ai pas vo u lu m an q u e r de t’envoyer le p o u vo ir de l'h a rm o ­ nie, q u i n ’est pas sans q u elque m érite. J’ai d it naïv em en t à D. P. que m on p rojet était d ’être trèssage, deux occasions exceptées, l’u n e desquelles éta it p u rem en t de la fau te de m on père, qu i pouvait aussi p arer l’au tre , c’est-à-d ire que l’a u te u r de l’exécution en effigie devait m ourir sous le b âto n , ou toi avoir le plus favorable a rra n g e m e n t; et que si l’on vo u lait que je m e tinsse en repos, il fallait que l’on t’y laissât au couvent. 11 a topé. x r a n IG juillet 1779. Le bon ange m e fit passer h ier ta lettre, chère et tendre am ie ; ta lettre to u t aim able com m e toi, et qu i n ’a à la vérité q ue six pages à lignes bien o u v ertes; m ais enfin ce n ’est plus q u a tre ,e t si c’est peu p o u r m oi, c’est to u t au m oins beaucoup p o u r ce p auvre ange que j ’écrase d ’écritu res, qu i prend su r ses n u its p o u r m e répondre et expédier m es affaires, et qu i jo in t à to u t l’en ch an tem en t de l’am itié tous les procédés de la bienfaisance. Il m e sert co n tin u ellem en t, et to u jo u rs avec les m êm es attentions et le m êm e zèle; m ais je doute que ceux su r qui j ’ai b ien p lu s de droits, le secondent avec a u ta n t de zèle et de b onne foi : aussi ce bon et sage am i m e m én ag e-til d ’au tres ressources. 11 m e dem ande la patience d ’u n s a in t. Je ne suis n i ne veux être u n s a in t; car, com m e je le lui dis, c’est u n sot m étier; m ais j ’ai la patience du courage, et c’est q uelque chose. Je com m ence d’ailleu rs à voir assez clair à m es affaires p o u r sen tir q u e, q u an d je serais sujet à co défaut, ce ne serait pas le m o m en t de se décourager. Je ne puis encore te p arler de l’in o cu latio n ; car le bon ange ne m ’en a pas d it u n m o t; cependant cela m e presse et m ’in q u iète. P a rle-lu i-e n , et prie-le d ’a rra n g e r que la n o u rrice puisse être avec elle ; cela est ju ste et sage; m ais cela sera cher. C rois-tu que m adam e de R .. p aiera cela? — D upont ne m ’a point vu faire de coups de tète ; m ais c’est u n ton de p h ilosophe que de parler de m a tè te ; et ce ton lui plaît. — Moi je le conçois très-bien que je n ’aie point pensé à écrire à M. de M ari.. 1° C’éta it si à co ntre-cœ ur que j ’écrivais, que certainem en t je n ’étais pas em pressé de d ev in er; 2° M. de Mari, a eu la d u reté, su r m a p rem ière lettre écrite d’ici, d’o btenir u n ordre p o u r que je n ’écrivisse pas. C rois-tu que ce procédé m e dictât des avances envers lu i ? — Je te renvoie la lettre de D. P. ; elle est h o nnête, et il y a longtem ps que je sais que le beau sexe adoucit son style et son au stérité. Mon am ie, la justification que tu daignes faire de m oi, au sujet de ce préten d u précipice où je t’ai im m olée; car les gran d s m ots ne coûtent rien p o u r a rro n d ir u n e p ério d e; cette justification, dis-je, est ch arm an te, et je voudrais que tu l’eusses écrite, avec cette naïveté, a u philosophe D upont. Je m e rappelle une phrase plus touchante que tu m ’écrivais u n jo u r à ce su jet : U n hom m e nous donne u n m a g n ifiq u e p a la is ; s'en p r e n d ra - t-o n à lu i, s i Von y est tu é du to nnerre ? Il est certain , m on adorable am ie , q u ’il est fort in ju ste de cen su rer notre cond u ite respective, q u an d on ne p eu t pas apprécier n otre passion, c ar celui qu i ne sait point q uel m aître et quelle excuse est l ’am o u r, ne p eut ju g e r au cu n e de nos dém arches, au cu n de nos sentim ents, au cu n e de nos pensées; nous parlons u n e a u tre lan g u e, nous habitons u n a u tre univers. O am ie, am ie de m on cœ u r ! com bien il est vrai que leu rs b rilla n ts hochets ne leu r donneront jam ais la m o in d re p artie de n o tre b o n h e u r ! E sprit, philosophie, succès, gloire, renom m ée, q u ’êtes-vous aup rès d’u n baiser de S ophie? q u ’êtes-vous aup rès d’u n de ses reg ard s? E t que m e sont la postérité, la ru m e u r p u b liq u e, la fo rtu n e et le tem ps, q u an d je ils dans ses yeux son am o u r, et que ses m élodieux accents en ch an ten t m on âm e enivrée de délices? Û jouissance! jo u issa n ce !... que de vies je donnerais p o u r toi ! M ais oe q u i te p ré cè d e, e t su rto u t ce q u i te s u it, cette douce la n g u e u r, ce te n d re é p an c h em e n t de d eu x cœ u rs q u i se p é n è tre n t, cette in a lté ra b le confiance, cette u n io n des âm es q u i seu le p ro d u it et p ro lo n g e la vo lu p té !... o h ! c’est là le b o n h e u r, c’e st là le b o n h e u r su p rê m e , et c’est là ce que je re tro u v e ra i to u jo u rs a u p rè s de S o phie! E h b ien ! si tu n ’aim es p as que j ’écriv e 33 pages en cet in sta n t, a im e -m o i donc b ien peu ; car. d e p u is cin q jo u rs , je n ’ai p as q u itté la p lu m e q u e b ien a v an t d an s la n u it. Mes y eu x et m a p o itrin e n ’y su ffisen t p as tro p ; m ais p atien ce. — Moi, j ’a u ra is porté ton deuil en S u isse !... J ’a u ra is cru q u e Sophie n e m e so u p ço n n ait p a s de p o u v o ir le p o rte r n u lle p a rt. — O ui, m ad am e, ou i, M aria A ngela est u n trè s -jo li n o m ; et q u a n d j ’é ta is ja lo u x de q u e lq u ’u n (ce q u i ne m ’a rriv a it pas b ien so u v en t, car j ’é ta is fort tièd e), elle lu i d isa it des in ju re s, ou le souffletait, ou m e proposait g ravem ent, en brave Ita ­ lien n e, de le p o ig n ard er. Moi, pauvre F rançais, je la po ig n ardais de m on m ieux p o u r prix do cet a m o u r u n peu corse, m ais cela ne m e to u ch a it pas in fin im en t; et cela m ’a u ra it effrayé, si par n a tu re je pouvais l’être ainsi. Je ne te la donne pas p o u r m odèle, et il fau t b ien que je m ’en a b stie n n e; car si tu poignardais to u s ceux dont je suis jalo u x , nous ne serions bien tô t plus que nous deux su r la terre. — Je te 're n ­ voie la lettre de D. P. ; garde-la,, aussi b ien que to u t ce que l’on t ’écrit d ’essentiel su r toi ou su r m oi, et alors conserve u n e copie de tes réponses. — Songe à écrire to u t de suite à M. L. N ., dès que c’est l’avis d u bon ange, ce que tu veux p o u r ta fille. S u b o rdonne, com m e de raison et de droit, ta lettre à celui-ci ; et fais-le u n e fois pa rler clair su r l’article de l’inoculation, que je lu i ai proposé, com m e u n sot, de faire faire à Paris, tan d is que cela est défendu, et su r la possibilité ou im possibilité de te d o n n er ta fille à G. Si tu la m ettais à Saint-M ., il fa u d ra it écrire à M. de M onbourg, g rand-vicaire d u diocèse de Sens, et M. L. N ., q u i le connaît, ne dédaignera it peu t-être pas de lu i en p arler. Si tu ne la veux pas là, vois donc où tu veux la m ettre ; car je ne la veux pas, passé le m ois de jan v ie r, à la B arre. Je n e l’y veux pas, dis-je, pour m ille et m ille raisons. Je ne sais du to u t p oint si D. P. v o u ­ d ra it l’em m en er à G., et je ne le crois pas. Cette dém arche serait beaucoup trop p u b liq u e et rem arq u ée. T u as m al réfléchi à cet égard. M ademoiselle Diot et la n o u rrice seraient to u t ce q u ’il te fau d rait p o u r ce petit voyage, lequel se ferait en deux jo u rs p ar le coche d’e a u ; m ais, encore u n e fois, je ne m ’en flatte pas. Il fau t finir, m a ten d re am ie ; il fa u t fin ir, car je tu e le b o n ange, et je m e tu e. Or, tu n e laisses q u ’à toi le dro it de m e tu er. Ah ! m auvaise ! cela t ’est fort aisé, et to u t aussi aisé de m e ren d re la vie. Je ne connais p oint de T hessalienne plus h a b ile d a n s cette so rte de m éta m o rp h o se. A dieu, ch ère fa n fa n ; ad ie u , la b ien -a im é e de G abriel. C haque jo u r tu m ’en ch a în e s p a r de n o u v eau x lie n s de reco n n aissan ce et d 'a m o u r. A h! il y a lo n g tem p s q u e j ’en su is telle m e n t ch arg é, q u e je n e p u is p lu s t ’éch ap p er. M ais a u g m e n te ce doux fa rd e a u ; a u g m e n te cette in ac q u itta b le d ette, et crois q u ’il m ’est doux d ’av o u er que je su is d an s l’im p u issan c e de la p a y er. A dieu, m on épouse et m on a m a n te T u m e fais u n e m a u v a ise q u erelle, et tu le sa is b ien . — Ja m ais tu ne reçu s u n se u l b a is e r de l’av id e, de l’in sa tia b le G a b riel; e t tu n e crois pas q u e deux an s de v eu v ag e, d ’u n cru el veuvage, l’aie n t re n d u m o in s te n d re et m oins a rd e n t. D is-m oi si ta fille a d é jà b ien de l ’esp rit. XXXV1U 23 août 1779. Je la reçus h ier au soir ta lettre que j ’ai m angée de caresses, ju s q u ’à t ’en ren d re jalouse. Ce n ’est pas que je n ’y trouve beaucoup à red ire à cette lettre, chère am an te! car, pourquoi en consacrer u n e g rande p artie à m ’y copier des lettres q u i, tu le sens bien , on t nécessairem ent passé dans les m ain s du bon ange et dans les m iennes ? Le bel-esprit D upont, et m êm e le b el-esp rit to i, q u an d tu n ’écris p oint à m oi, ne m ’in téressent d u to u t p oint assez, p o u r que j ’aim e m ieux lire le u r rh éto riq u e q u e ta sim ple et naïve tendresse, d ont la certitude fait m on b o n h e u r, m ais d ont l’im pression réitérée m ’est plus précieuse que to u t le reste, ta présence exceptée. Q uand je t’envoie des copies de lettres et de réponses, c’est que tu ne peux les avoir q u e par m oi, et que je te veux en to u t, et dans tous les tem ps, p o u r m on guide, m on tém oin et m on ju g e ; m ais ce q u i de toi m e revient ou m e reviendra to u jo u rs, po u rv u que tu l’enjoignes u n e fois p o u r toutes à D. P ., ne peu t pas m e rem placer les assurances de ton a m o u r... Voilà sans doute u n sin g u lier d é b u t p o u r u n e lettre qu i d evrait être to u te consacrée aux plus tendres rem ercîm en ts; m ais je te les ai déjà faits. E n re c e la n t la réponse de D. P. à tes éloquen tes et généreuses lettres, tu as reçu aussi q u atre m arges de m oi, griffonnées bien m enues, où je m e liv rai, dans le p rem ier m o m en t de m on ém otion et de m on am o u r, à tous les sentim ents que tu m ’inspires sans cesse, m ais que l’adm iratio n de m es am is exaltait en ce m o m en t. Le bon ange au ra ri de m a niche ; tu m ’en vengeras en lui en faisant u n e n o u ­ velle, c’est-à-d ire en rép o n d an t à ce frag m en t de lettre : ain si, tu vois q u ’en toute conscience, je p u is b ien te g ro n d e r; car je t’ai rem erciée et caressée au p arav an t, et tu n ’es pas em barrassée de l’être après, n i m êm e p en d an t m on serm on; car, com m e tu m e le disais fort b ien u n jo u r , tu en es q u itte p o u r m e ferm er la bouche par u n baiser, que tu prolonges ju s q u ’à ce que l’envie et la force de p arler m e p assen t Et voilà com m e les vengeances de Sophie sont im placables et re d o u tab les! Mais tu sais bien que j ’ai l’h u m e u r au m oins aussi vindicative que toi. T u n ’en seras donc pas si légèrem ent absoute de ton crim e, et voici u n e pénitence que je t’im pose. Il y a longtem ps, m a coupable am ie, que je vois avec fray eu r et regrets que tu vises à l’im pénitence finale. Mauvaise petite m o n d ain e! le dém on de l’am o u r t’obsède, et tu sem blés avoir fait u n pacte avec lu i. Résolu de faire ton salu t à to u t prix, et de te faire re n tre r dans les voies du salut p o u r re n tre r m oi-m êm e en grâce auprès de ta très-ch ère, ettrèshonorée, et très-pieuse m ère, j ’ai consulté divers casuistes; j ’ai feuilleté les Conciles et les P è re s; j ’ai recherché quels étaien t les plus puissants exorcism es; et j ’en ai fait u n recueil religieux, sain t, salu taire, dont j ’espère ta conversion. Le bon ange, ém u des m êm es sen tim en ts que m oi, touché de m on zèle, désireux lu i-m êm e de co n trib u er à la conquête d’un e si belle âm e à D ieu, s’est chargé de te faire passer cette espèce de ritu e l; et, com m e il se trouve épais et vo lu m ineux, je crois que tu peux l’atten d re incessam m ent par le carrosse ou la m essagerie; car le paq u et est b ien gros p o u r la poste. Lis, chaque m atin , et m êm e chaque soir, u n e de ces a n tien n es; m éd ite-la, p é n ètre-t’e n , et je ne désespère pas de Arr toi. T u verras que son titre est : H eures de Sophie. Ce t’est u n tém oignage bien évident, u n m o n u m en t d u rab le de la sainteté de mes in ten tio n s, de la p u reté de m es vœ ux q u i ten d en t tous à ton b o n h e u r éternel que je te souhaite a u nom de l’a m o u r Yoilà, m a bonne am ie, la pénitence et la capucinade que je te préparais. J’avais b ien pensé à y jo in d re u n e petite d iscip lin e; m ais le re lieu r a oublié de l’attach er, et je te l’envoie à p art, p o u r rép arer sa négligence, et seconder avec ferveur m es pieux projets. — Je n ’ai plus rien à te dire su r le beau projet que tu avais conçu : il est v raim en t noble et digne de ton â m e ; m ais c’est loin de jo u er je u sû r. Je t’ai d it au long toutes m es raisons, et je n ’ai point balancé à être de l’avis de D. P ., d’a u ta n t que c’était celui d u bon ange (iadresser à une fe m m e vulgaire une p a re ille lettre), qui n ’en a pas m oins senti toute la d ignité et la délicatesse de ta d ém arche. O m a Sophie ! tu étonnes les au tres, m ais tu n ’éto n n eras plus ton Gabriel, ton époux Il te connaît trop b ien ! É cris seu lem en t à D. P ., p o u r le presser d ’attaq u er directem ent m adam e de M ir... Ses délais à cet égard m e sont nuisib les, et ne peuvent jam ais m ’être bons à rien . Si on la laisse se ren g o u rd ir dans l’égoïsm e qu i lui est n a tu re l, on la re m u e ra difficilem ent p ar u n e seconde secousse. Je sais bien q u ’au b o u t de to u t je puis so rtir sans elle ; m ais, o utre ces lo n g u eu rs, ce p arti a aussi ses dangers. Je ne reverrai plus D. P. q u ’à la fin de septem bre. Harcèle-le ju sq u e -là ; les im p o rtu n ités des fem m es sont aim ables ; celles de notre sexe donnent de l’aig reu r, et s’en ressentent quelquefois. D’ailleu rs, c ’est du m oins le faire souvenir de pousser m on p è re; et il est à m êm e. J’insiste p o u r que l’on sache dans le public que tu es m ère; ton silence p eu t faire u n très-fâcheux incid en t dans le procès de ta fille. Ne cabre pas cependant m adam e de R. que tu ne saches si tu l’au ras. Ce serait cependant u n e bizarre raison p o u r te la refuser, que d’alléguer que tu es notoirem ent sa m ère. — Il m e sem ble que m adem oiselle de la R. se connaît peu en am o u r. C om m ent dem ande-t-on à deux gens, q u i préten d en t avoir u n e passion l’u n p o u r l’au tre , ce que l’u n des deux ferait si l’au tre se noyait devant lu i? Le doute, en pareil cas, est plus outrag ean t pour celle qu i l’a conçu, que pour celle à qu i on l’adresse. — T u m e parles si souvent de dévotion depuis q uelque tem ps, que je crois que tu as réellem ent conjuré avec le bon ange p o u r m e ren d re u n s a in t. T u vas en ju g e r par m a profession de foi, que tu m ’as déjà dem andée deux fois, et que ie n ’ai jam ais eu le tem ps de te faire, parce q ue toutes ces discussions, im m enses à faire, difficiles à résu m er, n ’ap p ren n en t, après to u t, q u ’u n gros rien , si l’on veut être de bonne foi. Un ancien philosophe, in terro g é par un roi su r l’essence de la d iv in ité, dem anda d u tem ps p o u r y répondre. Le délai expiré, il en dem anda u n au tre . Enfin pressé de s’expliquer, Sim onide d it à H iéron : P lu s j ’exam ine cette m a tière et p lu s j e la trouve au-dessus de mon in te lligence Je crois que Sim onide a b ien dit. — Veux-tu de grands et de beaux m ots? R acine te d ira en p arlan t de Dieu : L ’éternel e st son nom , le m onde est son ouvrage. — Et voilà u n ad m irab le vers, m ais u n e m auvaise définition. V eux-tu quelque chose de plus gran d et de m oins vague? lis cette inscription que P lu tarq u e d it avoir été gravée su r le tem ple de Saïs : Je su is to u t ce qui a été, q u i est, et ce qui sera ; et m il d 'e n tre les m o rtels n ’a encore levé m on vo ile ... E n effet, on ne peut faire u n aveu p lu s sublim e d ’u n e invincible ignorance. Je t’entends bien ,d’ici, toi qui m arches pas à pas, et ne crois p oint su r parole. Il fau d rait, dis-tu , sans doute, p ro u ­ ver q u ’il y a u n D ieu, avant d ’expliquer ce que c’est que Dieu. P eut-être l’u n n ’est-il guère plus facile que l’a u tre ; car te dém ontrer l’existence de D ieu, en faisant attention à la n ature de l’être in finim ent parfait et à ses attrib u ts, c’est-à-dire par une dém onstration directe, par des raisonnem ents tirés de la n atu re m êm e du sujet, c’est supposer l’idée de l’infini qu i est inconcevable ; c’est m ettre en fait ce qu i est en question, et ces sortes de preuves sont to u t au m oins insuffisantes. — Dém o n trer l’existence de Dieu par celle du m onde et de l’u n ivers, c’est-à-d ire in d irectem ent, c’est u n e tâche bien difficile; car les lois sim ples qui dérivent de la form e im prim ée à la m atière nécessitent bien u n p rem ier m ouvem ent : m ais ce p rem ier m ouvem ent sera-t-il D ieu? Il fau t convenir que cette prem ière cause est très-in co n n u e, très-obscure, et par conséqu en t de n u lle application, de n u lle u tilité dans les choses h u m aines. Nous ne connaissons point de cause générale, si l’on entend ce que l’on doit rig o ureusem ent entendre par ces m ots, à savoir, une loi qui s'observe dans tous les phénom ènes. La cosmologie, ou la science d u m onde ou de l’univers, en tan t q u ’u n être composé, est ju sq u ’ici u n e science trop bornée, trop dépourvue de faits et de principes, pour em ­ brasser la n a tu re sous u n seul point de vue. (Ce m ot de natu re d em an d erait u n e d issertatio n .) E h ! que v alent les dém onstrations tirées des lois générales de l’univers, aussi longtem ps q u ’elles seront si incom plètem ent co n n u es? Cependant les preuves sensibles v alent cent fois m ieux en ce genre que les discussions m étaphysiques, où to u t est sujet à dispute, où Ton s’abîm e sans s’e n te n d re; et si, ce que je ne crois pas, l’existence de Dieu est u n jo u r irrécusablem ent prouvée, ce sera sans doute par les phénom ènes généraux. Les expliquerons-nous jam a is? J’ose dire que non. Nous ne connaissons, nous ne connaîtrons que des phénom ènes p articuliers. — Si l’on ne sait pas évidem m ent q u ’il y a u n Dieu, ju g e des efforts de ceux qu i prétendent connaître sa n atu re. Les anciens supposaient la m atière éternelle, parce q u ’il est évident que, puisque quelque chose existe, quelque chose a toujours existé. La m atière et la form e, principes sim ples et généraux de toutes les choses, com posaient, selon eux, certaines n atu res sim ples q u ’ils n o m m aient élém ents, des différentes com binaisons desquelles toutes les choses naturelles étaien t form ées. De là à faire de la n a tu re , du gran d T out, D ieu , il n ’y a pas loin assurém ent ; et c’est, à m on avis, ce q u i est au m oins aussi raisonnable que le reste. L’a rg u m en t du consentem ent u n an im e des nations, en fav eu r de l’existence d’u n Dieu, d ont on parle ta n t, ne prouve rien , m ais rien du to u t; car 1° ce consentem ent u n an im e n ’est pas prouvé, et c’est u n e question de fait parfaitem ent in so lu b le; 2° il fau t peser et non pas com pter les suffrages dans u n e m atière qui exige tous les efforts de l’esprit h u m ain . Eh ! qui le p o u rra jam ais ? 3° on sait com m ent la superstition s’est in tro d u ite chez la p lu p art des hom m es ; et il est plus q u ’évident et u n an im em en t convenu que tous les cultes sont de fabrication h u m ain e, car toutes les nations n ’exceptent que leu r croyance particulière. Mais enfin que penses-tu, m e d ira p eu t-être Sophie ? Y at-il u n Dieu ? n ’y en a -t-il pas? Se m êle-t-il des affaires de ce m o n d e? ne s’en m êle-t-il pas? Ici, je te répondrai naïvem en t ce que je t ’ai répondu et ce que je te répondrai bien souvent : Je n'en sais rie n : ce sont q u atre grands m ots ; crois-m oi. Je n ’en sais rien , et peu m ’im porte, parce que je suis assuré q u ’il m ’est im possible d’en savoir plus que j ’en sais, et que m a bonne foi, m es sentim ents, m es intentions, ne sau raien t déplaire à l’être in finim ent ju ste, s’il en est u n . Je ne sais ni s’il existe, ni com m ent il existe ; m ais je sais que le bien m oral, u tile, et m êm e nécessaire à l’hom m e, in d ispensable à l’organisation et au m ain tien de la société, est obligatoire pour to u t être raiso n n ab le, et m êm e assez fréquem m ent inspiré à to u t être sensible p ar son in stitu tio n , dont il fau t bien se garder de négliger les inspirations. Je sa:s que, s’il est u n Dieu, l’hom m e ju ste et bon lu i sera agréable. Je sais que, s’il n ’en est pas, l’hom m e ju ste et bon sera souvent le plus heu reu x et le m oins agité, et q u ’alors m êm e q u ’il sera persécuté et m a lh e u re u x , le tém oignage de sa conscience adoucira ses m aux que des rem ords envenim eraien t, com m e ils em poisonnent sans doute la prétendue félicité des m échants. Je sais que j ’en serai m ieux avec m oim êm e , et plus aim é de m on a m a n te , q u an d j ’a u rai été vertueux : cela m e suffît p o u r id o lâtrer la v ertu ; et ces sentim ents droits et sim ples, ces opinions estim ables et salutaires ne peuvent jam ais faire de m al, ni à m oi, n i aux a u tre s....... Ne va pas croire que cette longue m orale soit u n e antienne de ton gros ritu el. Non, il est plus g a i; m ais je te la devais u n e lois, et sû rem en t je n ’y reviendrai de m a vie, que je ne rad o te; car j ’ai to u t dit. Souviens-toi que je n ’entends à aucune com position pour ton som m eil. Je ne veux pas, sous quelque prétexte que ce soit, que tu travailles la n u it. E n to u t repose-toi, je t’en supplie, et songe que tu n ’au ras pas tou jo u rs v in g t ans. S û rem ent le silence de M. B ouch... calom nie ta fille. Elle a de l’esprit plus que les q u aran te académ iciens de Paris, qu i, disait P iro n , en o n t comme q u a tre ; elle sait déjà toutes les langues, et a beaucoup de talents, m ais elle a la m alice ou la m odestie de les cacher. Patience : tu ju g es b ien que F ... va me dire très-exactem ent si elle m e ressem ble. Je ne sais pas ce que diable tu m e rabâches avec tes b andes; quelquelois le bon ange m e les envoie, et je les garde sans scrupule pour les baiser ; d’au tres fois, com m e ces deux der­ nières, il ne m e les envoie pas, et je m ’en console. En général je sais com bien les bandes et toutes leurs propriétés intéressent le beau sexe; pour m oi, je n ’en suis guère to u rm e n té... A dieu, belle a m ie ; il fallait bien que je finisse par des polissonneries cette lettre où je t ’ai fait deux serm ons : m a g ravité m ’e û t étouffé. Je finis plus tôt que je ne com ptais, parce que D. P. et m on estom ac m ’ont, a rriéré, celui-ci en m e pren a n t u n e h e u re, celui-là, qu i n ’est pas en très-bon ordre, grâces aux pêches et aux m elo n s, en m e re n d an t im possible, p ar les chaleurs q u ’il lait, d ’écrire la prem ière h eu re après m on d în er. Il fau t d’ailleu rs que j ’écrive encore u n m ot au bon ange, quoique je lu i aie écrit u n e longue lettre ce m atin , et je veux que ceci parte dem ain bon m atin , afin que notre bon am i ait le tem ps de le lire et de l’expédier m ard i, le to u t p o u r t’annoncer m on ritu e l, que tu baiseras com m e u n e reliq u e ; en ten d s-tu ? Une diable de b ru n e , q u i n ’est ni ne sera m a m aîtresse, m e l’a fait em p ru n ter, et je n'ai pu refuser. Le bon ange prétend q u 'il reco n n a ît là m a ga la n terie p o u r le beau sexe; ainsi, p o u r m a consolation, je suis persiflé. A dieu, m on cher et tendre am o u r. Ne m e copie plus des lettres dans les tiennes ; envoie-m oi celles de D. P. seulem ent, et ordonne-lui de m o n trer to u t au bon ange et à Gabriel, et ne vole plus ton époux, ton tendre époux, qu i t’adore de toutes les forces de son â m e , et ne connaît de b o n h eu r que dans l’am o u r, ses projets, ses espérances, ses dons, ses faveurs, sa fidélité, sa constance. XXXIX 9 septembre '>779. Oui, en vérité, tu l’entends b ien, et voilà u n e belle complaisance qui m e v au t u n su pplém ent de deux pages et dem ie bien petites, bien courtes, écrites bien larg e ... Et à quoi un supplém ent, je te p rie? Il y a dix-neuf jo u rs que je n ’ai eu de lettres de toi ; c’est donc u n e lettre q u ’il m e fallait, et non u n supplém ent. E t ce M. l’ange que tu prétends que nous occupons, nous la donne belle, de su b stitu er des billets à des lettres ; en vérité il n ’y a dans to u t ceci que nous d ’attrapés, et tu comptes fort m al. Ce n ’était pas la peine de m e faire atten d re quatorze jo u rs, du 25 août au 7 septem bre, u n petit billet assez doux, m ais qu i ne v a u t rien du to u t pour un am an t affamé. Je le crois bien, que tu es contente, toi qui venais de recevoir une longue lettre de G abriel; c’est alors que les cadres étaient u n su p p lém en t; m ais m oi, je prends ta lettre pour rien du to u t; elle m e donne la soif de T antale, et voilà to u t ce que j ’y gagne. Si ce m o n sieu r avait ta n t de plaisir à relire nos lettres, il nous en ferait écrire davantage ; m ais c’est de l’eau b énite de cour dont il t’asperge; et tu deviens, ce m e sem ble, facile à endorm ir. J’ai m ain ten an t assez envie de laisser sans réponse ton billet, car sa brièveté m e choque la vue. C ependant il faut que je te parle de ta fille. L’idée de la faire inoculer par F. . m ’est venue avant toi. Le bon ange l’a adoptée, et a autorisé sa visite à la Barre ; car il fau t bien exam iner u n sujet avant que de le soum ettre à cette opération. La petite est très-b ien portan te, d ’u n e constitution très-saine, de la plus belle carnation possible, et assez vigoureuse ; m ais sans cet excès qui est plus dangereux que désirable. Elle sortait d’u n dévoiem ent venu à la suite de ce que la nourrice appelle petite vérole volante, et qu i n ’est q u ’u n e éb u llition, germ e, ou sym ptôm e de germ e de dents. Elle n ’en a que seize : les alvéoles sont gonflées, et elle va en faire; c’était u n e raison sans réplique pour suspendre l’inoculation. C’en est u n e aussi pour n e pas penser cà la tire r de chez sa nourrice q u ’elle tète encore, ce qu i m e fait et m e fera gran d plaisir ju sq u ’à l’inoculation inclusivem ent. F la reverra en octobre; m ais nous voulons que la d en tition soit, sinon p arfaitem ent finie, d u m oins absolum ent suspendue, avant que d’aller en avant. Je te dirai m ain ten an t ce que tu cherches des y e u x ; dem eure longtem ps; ta fille est très-jolie, donc elle ne m e ressem ble pas ; aussi ne m e ressem ble-t-elle pas plus q u ’au grand m am am ouchi. Mais en revanche, connais-tu ce m auvais petit m orceau d’ivoire que j ’ai ta n t baisé, et que je baise encore? eh b ien ! ce petit m o rceau d’ivoire est en très-laid le p o rtrait de ta fille; ce qu i ne m ’étonne point, parce que cette im age frisée ne te ressem ble aussi q u ’en laid. Bref, la ressem blance est frappante, d it F ...; et si frappante, q u ’entre m ille enfants il l’eû t reconnue. Mais comm e je suis à peu près son père, elle a d’au tres rapports avec m oi, et les voici : elle est tu rb u len te, m échante et b ru y an te com m e dix légions de diables, tape des pieds, crie, tem pête, je crois m êm e q u ’elle ju r e ..., boit du vin , et en oit si bien que F a été obligé de lui ôter son gobelet, q u ’elle avait à m oitié vidé; dit sans c e s s je v e u x , je v e u x , je v e u x ... p a n p a n , p a n ... Ne v o ilà-t-il pas u n e riche la n g u e ? Elle y ajoute p a p a , m a m a n ; em brasse fort fam ilièrem ent les hom ­ m es; appelait F son papa de p a y s; le b attait lu i et la pe17. tite Thérèse, s’il caressait la petite Thérèse, etc., etc., etc. Ne voilà-t-il pas u n ch arm an t su je t? Som m e to u te, elle est espiègle, m aligne, vive commp u n e salam andre, m ais bonne enfant, don n an t to u t d ’elle-m êm e, m ais aussi p ren an t ce qui lu i convient, m êm e des brioches grosses com m e elle ; c’est la loi de la n a tu re . Elle s’est laissé très-p aisib lem en t exam iner sa petite m âchoire, et son joli petit corps, q u i est blanc comm e la neige, et où il n ’y a pas u n bouton. Sa taille est très-droite et b ien prise; ses sourcils et ses cils noirs, ceux-ci fort longs; u n e forêt de cheveux châtain foncé q u i seront bientôt noirs; de fort jolis traits, puisque ce sont les tiens, et plus réguliers; m ais des yeux qu i ne sont n i les tiens ni les m ien s; car s’ils ne sont pas petits, ils sont encore m oins grands. C’est assez bête à elle. F ... trouve que c’est u n e charm an te enfant, et je le crois bien , p u isque c’est ta fille ; m ais ju sq u ’ici, ne t’en déplaise, m a p aternité est assez m al prouvée... Ah ! Sophie, pard o nne-lui de te ressem bler : m es vœux sont com blés, et elle m e sera b ien chère. E h ! com m ent le plus ten d re a m an t eût-il été u n m auvais peintre ? Je crois to u t com m e toi que ce serait fort bien fait de nous m ettre en m êm e cachot, et p eu t-être quelque jo u r le proposera s-tu à m adam e de R ... P enses-y; crois-tu q u ’elle y tope? elle ferait fort bien, car nous lu i laisserions après trip o ter to u t ce q u ’elle v o u d ra it... Mais les péchés...? les péchés! nous ne ferions guère q u e réaliser ceux de notre im agination ; ainsi il n ’y a u ra it pas grande différence ; s’il y en a, elle serait à l’a ­ vantage de n otre sa lu t; car m ain ten an t nous désirons de toutes nos forces d ’en com m ettre, et si nous étions ensem ble, nous aviserions aux m oyens d ’éteindre u n peu ces désirs crim inels. P o u r m oi, si l’on veut m e donner cette com pagne de captivité, je consens à ne d em ander de m a vie m a liberté. Te sens-tu le m êm e courage? Je désire plus que je ne l’espère, que tu tires quelque p a rti du voyage de M. le conseiller d ’E tat. T u es aisém ent la dupe de son jarg o n ; m ais tu ne le seras plus, d u m oins su r les choses essentielles, et le reste s’arran g era. Mais je serais fâché que tu oubliasses l’explication que tu te proposais? d’avoir su r ses perfides instructions, et aussi su r la rid icu litéj avec laquelle on t’accorde, com m e u n e grâce, ton dro it in ­ discutable d ’écrire aux gens en place. Je te prie aussi de tire r au clair l’histoire d e l à D o... C ertainem ent il y a du dessein à ce silence, e t il serait dangereux de ne pas éventer ce dessein. Le départ de m adam e de S ainte-S... n ’est rien m oins que s û r; m ais m a fille nous donne du tem ps. Je doute fort que Ton nous fasse à tous deux ta n t de p laisir q u e de la m ettre en tre nos m ain s. Madame de R ... h u rle ra , et l’em portera. Il fau t m êm e éviter à M. L enoir des im p o rtu n ités à cet égard, p o u r peu que le bon ange te dise que cela n ’est pas faisable. Nous la placerons, d’ailleu rs, le m ieux que nous pourrons. L’inoculation se fera in co g n ito ; m ais on la sa u ra assez tôt p o u r la payer. A dieu, ten d re am ante. In d é p en d a m m en t du certifica t de sa n té que m e dont. e D . P ., to u t chez m oi se porte à m erveille, excepté m es yeux, q u i périssent et si bien et si vite, que je ne prends plus la peine de les m énager ; car à quoi bon ? Q uoique je m e trouve a u jo u rd ’h u i déjà beaucoup trop généreux envers to i, c’est d ’avance que je te pro d ig u e tous les tendres baisers que tu com ptes b ien p ren d re q u elque jo u r, et m oi d o nner q u elque jo u r ailleurs que dans m es lettres» Celle-ci serait plus longue, si je n ’avais pas vo u lu t’envoyer le très-b eau dith y ram b e aux m ânes de V oltaire, qu i vient de rem porter le prix de l’A cadém ie française. Il m ’a tu é m on tem ps et m es yeux, et m a lettre... Mais en m érites-tu davantage? Non, et ce n ’est que pour faire pénitence que je t’em brasse. Dis donc au bon ange q u ’il est u n fripon. X L 11 septcn.bre 1779. Je te prie très-fo rt et très-d istin ctem en t de laisser bouder ton m oine, et de n ’en souffrir aucune visite p articulière, pas plus q u ’au cu n d în er com m un. Mais que tu es bonne de souffrir les caresses que je fais à tes lettres! J’espérais recevoir des stances bien attendrissantes su r m on infidélité... Ah! Sophie! tu sais bien que je n ’aim e que to i; que je ne caresse que ce q u i en vient, ou que tu m ’ordonnes de caresser. T on a m an t n ’est q u ’u n outil dans tes m ain s. T u as son âm e ; elle est to u t u n e avec la tienne. T u diriges sa volonté seulem ent en lu i m o n tran t ton opinion; et il ne p eut pas plus se séparer de tous ces sentim ents, que s’isoler de lu i-m êm e. T u com m andes à ses sens ; tu régis son âm e; tu anim es son cœ ur. C’est en toi q u ’est son être, comm e c’est à toi q u ’il est consacré. Le bon ange ne m ’a point fait passer le dessin de M. Lenoir, et c’est sû rem en t oubli de sa p a rt; car il ne sau rait y avoir d’inconvénient que j ’aie dans m a cham bre l’im age de celui que je porte dans m on cœ ur. Ne puis-je pas acheter son estam pe comm e to u t au tre, et faire u n dessin d ’après cette estam p e? D’ailleurs ce n ’est point u n don de M. L en o ir; ce n ’est q u ’u n désir de m a reconnaissance, satisfait par ta tendresse. Je crois que M. B ou... a u ra encore plus ri d u to u r q u ’il nous a fait, que de celui que nous lu i préparions. C’est un ju if qu i a bu toute honte. Im agine-toi, chère Sophie, q u ’il v eut m e faire passer ton billet pour u n e lettre. Il n ’ose pas le dire ; m ais il agit to u t com m e. O m ie ! m ie b o n n e! serais-je assez heu reu x pour que tu eusses enfin h érité de m on h u m e u r vindicative? Hélas! je t’ai trop longtem ps trouvée douce com m e u n m outon, et douce ju sq u ’à la tiéd eu r. T u te dis fem m e de fe u ... T oi... Je n ’ai jam ais vu que ton cœ ur b rû ler. Cet ange de ténèbres a u ra -t-il encore été perdre m on sin et, com m e ces deux ou trois livres de cheveux, que je laisse su r sa conscience, et qu i sû rem en t ne co n trib u ero n t pas peu à le faire d am n er? C’est cependant lu i qui a choisi la relique qui est au bas du sinet ; ainsi il doit le protéger. T u sens bien , m a généreuse et ten d re am ie, que quoique je m e réserve en effet toutes les cordes qu i peuvent m ’aider à m e sauver d u n au frage, j'a u ra is été aussi fou que dénaturé, de m e refuser à m ’a tte n d rir aux signes d u reto u r de m on père, je ne crains plus d’être désapprouvé de toi. Il est certain q u ’il fau t avoir l’âm e très-élevée pour aim er sincèrem ent à en tendre dire ses vérités. L’am ou r-p ro p re se roidit contre to u t ce qu i le choque ; il séduit d’abord le cœ ur, et q u an d celui-ci est affecté, gare la raison. J’ai eu toute m a vie, avec m es am is, l’innocente ruse de m e taire su r les points trop délicats q u i ne leu r im p o rtaien t pas in finim ent. Mais je n ’ai jam ais pu dire à q u i que ce soit ce que je ne pensais pas, et j ’ose dire u ’on m e doit quelque indulgence pour m a ru stiq u e véracité ; car j ’ai tou jo u rs courageusem ent accueilli la vérité. Eh 1 quel m érite ai-je donc aux procédés dont tu te loues p endant les n eu f m ois de m on b o n h eu r? A -t-on b ien de la peine à jo u ir paisiblem ent de la félicité ? Quelle société plus douce que la tien n e ! Que d ’âm e et d’esprit tu as m ontré pour em bellir m on sort, et m e payer d’avoir b ien voulu être heu reu x ! Crois-tu que j ’ignore que tu aies apporté dans notre un io n infin im en t plus de douceur, d’égalité, d’am énité que m oi ? Tu es aussi sensible que ton époux, et, par u n assem ­ blage u n iq u e, jam ais h u m e u r et caractère ne fu ren t si in altérab lem en t doux que les tie n s... Je faisais donc u n furieux effort de bien vivre avec to i? Non, Sophie, non : ce n ’est pas là ce dont tu dois m e savoir gré, m ais de t ’avoir assez bien appréciée, assez tôt connue p o u r ne pas trem b ler de m ettre m a destinée à ta m erci. Si tu n ’eusses été q u ’u n e fem m e o rdinaire, j ’au rais été le plus m alh eu reu x des hom m es. Mais m on cœ u r devina le tien , et voilà m on m érite, m on b o n h eu r et m a gloire. Expression délicieuse! N o u s ne som mes pa s q u ittes envers la fo r tu n e ... Oh ! n on, m a Sophie ! nous ne le som m es pas ; je ne le serai jam ais. Quoi donc p o u rrait valoir le b o n h eu r de t ’aim er et d’être aim é de toi ! Je t ’ai d it très-précisém ent que m a fille ne m e ressem blait pas, m ais q u ’elle ressem ble com m e deux gouttes d ’eau à u n m auvais petit nez retroussé que j ’ai quelquefois trouvé et baisé su r m on chem in, et q u i, je ne sais com m ent, a attenté à m on h o n n e u r, au point de m e faire u n enfant. Sais-tu qui c’est? En vain la ren ie rais-tu , m a chère Sophie; c’est ton im age trait pour tra it; c’est ton tein t, ta physionom ie, et, en u n m ot, toi jusque dans les plus petits détails. F .... Ta tro u ­ vée fort ressem blante à ton. p o rtrait, et à u n p oint frappant, m ais beaucoup m ieux, parce q u ’en effet le p o rtrait ne te ressem ble q u ’en laid. Mais m oi, dont l’am o u r gu id ait le p in ceau; m oi, qui travaillais su r u n ta n t joli canevas, j ’ai bien m ieux pein t q u ’A uvert. Je t ’ai déjà d it que si tu ne voulais pas t’a ttriste r de m on b o n h eu r, il fallait m e féliciter de ce q u ’elle te ressem blait et t ’en réjo u ir. Oh! pourquoi veux-tu m ’envier d ’avoir deux Sophies? Mon estom ac est trop b o n ; to u t m oi trop b o n ; ah! beaucoup trop bon, et assez p o u r m ’a ttirer de fâcheuses et insipides histoires. Excepte de ce qu i est bon en m oi, m es yeux, qui sont très-m auvais. Je n ’ai point vu le bon ange à la fête de V incennes; il est invisible. Il m e sem ble que tu au rais pu te dire la m ère de ta fille, sans en prévenir ta m ère, qu i va te faire des scènes. Si tu parles du couvent, p arle-lui de Saint-M ..., où il y a, lu i d ira s-tu , et cela est, beaucoup d’autres enfants, et où tu connais u n e religieuse. Enfin q u ’elle consente à u n couvent ; car, très-d écid ém en t, je ne veux point que m a fille soit une paysanne, et c’est pour cette fois que nous aurions querelle. A dieu, m a tendre a m ie ; je suis pressé de t’envoyer ceci, parce que le R ... te l’a déjà trop retardé, parce que je dois chan ter la palinodie de m on supplém ent, où je t’ai grondée b ien m algré m oi et contre m on opinion; parce que je veux te faire passer la lettre de D. P ., parce q u ’enfin, et su rto u t, je veux te d o n n er d u plaisir, et que tu daignes toujours en pren d re à m e lire. Ah ! que ne puis-je t ’en donner u n plus doux, celui de m ’entendre t’appeler m a bien-aim ée, m on épouse, m on am ante, m on bien suprêm e et l’u n iq u e fin de m on être ! Ga b r i e l . Serait-il donc im possible que ton E m ilie nous p eignît en pastel ton enfant, m ain ten an t q u ’elle a u n visage. Je ne t’envoie point de pièces fugitives, parce que je n ’en ai point de jolies, pas plus que de tem p s; ce sera pour la prem ière fois. XLI 2h septembre 1779. Gronde, gronde, ch arm ante am ie; c’est à ton to u r; et tu devrais plutôt encore nous persifler que nous gronder : car le conte borgne dont tu te défends n ’a pas l’om bre d u sens com ­ m u n ; m ais si je ne te trouvais pas plus jolie q u an d tu grondes que q uand tu es douce, je ne voudrais pas être q u erellé; car, au fond, je n ’ai jam ais cru cette h isto ire ; et, quoique je ne puisse rien répondre à la relation form elle de D. P ., m on cœ ur disait non ; m ais com m ent oser accuser ou m êm e soupçonner u n frère de la plus vile des bassesses, sans en avoir la preuve la plus constante? E n vérité, j ’en suis encore à concevoir comm en t l’idée d’u n e telle fable entre dans l’esprit sans in d ig n er le cœ u r, et com m ent u n hom m e est assez pervers pour oser s’avouer à lu i-m êm e le projet de n u ire à u n in fo rtu n é dont il n ’a reçu que des services, et à qui il est u n i par les liens les plus étroits du san g ; et tu voulais que j’eusse l’idée de le lu i im puter ? Je m e perdais m oi-m êm e dans la foule de pen­ sées contradictoires qu i m ’ag ita ie n t; m ais le bon ange peut m e rendre tém oignage que le prem ier m ot de m a lettre, en recevant celle de D. P ., a été : N e ju g e z p o in t S ophie sans l'en ten d re, m on cher a m i. J’ajoutais dans cette m êm e lettre : Je p a rie ra is m a tête que ce n 'e st p o in t elle que le chevalier a vue; j e p a rie ra is a u ss i, m a is m oins cher, qu'elle ne lu i a p o in t é c r it; m ais, m on am ie, to u t le m onde ne te connaît pas com m e m o i; et, en t’écrivant ainsi, je pouvais te faire croire que je te suggérais u n m ensonge; il valait m ieux laisser ven ir l’éclaircissem ent et t ’écrire dans le sens de to u t le m onde. Moque-toi donc de D. P .; m ais ne te m oque pas de m oi, pas m êm e du bon ange, q u o iq u ’il a it cru bien sérieusem ent cette fadaise. Mais veu x -tu savoir com m e il répare son e rre u r? en m ’envoyant en q u atre jo u rs deux de tes lettres. En vérité, à ce prix, je voudrais q u ’il eû t à rép arer tous les jo u rs. Cela me rappelle la m anière dont les sénateurs de Venise p u n iren t une fois le célèbre et im m ortel Galilée. Dans le cours d’une visite de l’université de Padoue, par les trois p ro curateurs de SaintMarc, qui form ent u n trib u n a l spécialem ent établi p e r la info r m a dello stu d io d i P adoa, u n des collègues de Galilée qui était jésu ite et jaloux, l’accusa en pleine assem blée, lui présent, d’en treten ir u n e fille à Padoue, u n e a u tre à G am barata, où il allait passer les jo u rs de congé, et u n e troisièm e à Venise, où il faisait de fréquents voyages. Interpellé par le m a ­ gistrat de répondre à cette accusation, il dit sim plem ent q u ’il avait des besoins, que ces besoins lu i étaient com m uns avec son accusateur, et q u ’il ne s’était jam ais em barrassé de la m anière dont son accusateur les satisfaisait. Sur cet aveu, les rifo rm a to ri en ayant conféré, le président prononça que, vu l’insuffisance des appointem ents de l’accusé p o u r fo u rn ir à ses besoins, la république les doublait, en l’exhortant à en faire bon usage. Qu’est-ce donc que cette b rû lu re , chère fanfan ? Pourquoi brû les-tu tes beaux bras ? Pourquoi g âtes-tu la plus belle peau que l’am o u r ait form ée ? Ne néglige pas cela, je t’en prie. Ces bobos on t quelquefois des suites longues, douloureuses, et que trop d ’insoin peut ren d re dangereuses. Le bon ange a raison. Il m ’écrivait h ier que les querelles de m ots étaien t très-b ien en tre les m ains des fem m es ; q u ’il fallait te laisser t’escrim er avec D. P ., et que tu avais si beau je u que c'était u n m eu rtre de te p river d’u n e victoire sû re et facile. En conséquence, je suis n e u tre ; tu ju g es bien quelle n eu tra lité sera la m ienne. Sois honnête, parce q u ’il fau t to u ­ jo u rs l’ê tre ; ne lu i fais p oint de plaisanteries à deux sens, pu isq u ’il les prend m al, et va to n tra in ; car j ’aim e m ieux que ce soit toi qu i le harcèles que m oi, et il a besoin de l’être. J’espère q u ’il n ’insistera pas su r la dem ande d ’u n e parole que je lu i ai donnée cent et cent fois, et à laquelle je n ’ai m is de restriction que celle que le bon sens to u t seul et la ju stice dictaient évidem m ent ; m ais com m e il est paresseux, et s’ap erçoit u n peu tard de ses len teu rs, et que je pense a u com m entaire que tu en feras, il cherche des prétextes pour les m otiver. Q uand je lis ses lettres divisées com m e u n serm on, je m e rappelle u n e au tre anecdote ancienne, dont j ’ai presque été tém oin. Des écoliers padouans, après avoir passé u n e partie de la n u it au qui va là? d ont ils to u rm e n ten t to u te la ville, fondirent, vers les deux heu res du m atin , chez u n vieux professeur d’hu m anités, se firent o uvrir la porte, et envoyèrent à son lit deux députés, p o u r lu i représenter to u te l’université prête à se couper 1a, gorge, s’il n ’avait la bonté d’en tendre les deux p artis, et de donner sa décision su r u n e question im portan te qu i les avait divisés. Le professeur se lève, endosse la robe doctorale, et vient siéger su r u n banc de pierre, qui était à côté de sa porte. L à, l’o rateu r de l’u n et de l’au tre parti prononça une longue harangue toute en lieux com m uns, sur le bien de la paix, de l ’union, de l’harm onie dans les compagnies savantes, et su r les m aux que portent, dans toute société, la dissension et la discorde. Il fut amplement péroré sur la confiance de l’université dans les lum ières et le zèle d ’un professeur qui lui sacrifiait les jours et les n u its; on l’accabla d éloges et on vint enfin à la question, qui était de savoir si l’un des mots les moins honnêtes de la langue italienne (cazzo) devait s’écrire avec un z seulem ent, ou avec deux É crivez-le avec tro is m ille, répondit le professeur furieux,’ et que le diable vous berce, canaille m audite, Strivetelo con trem ila e p iit, che il cancaro v i p ig li, canaglia m atesetta. Tu ne ressem bles pas précisém ent à un vieux professeur d hum anités, m ais tu analyserais à peu près ainsi les lettres de ton am i D. P. En vérité, j ’ai to rt: oui, j ’ai to rt de tro u v er m auvais que 1 on m envoie deux pages et dem ie, tandis que j ’envoie des volum es. E t p o u r se ju stifie r du fait, on m e m et en parallèle d exigence, etc., avec M. D. P. T u fais bien de ne m ’en p araître pas a u tre m e n t am oureuse, car ce p arallèle-là m ’au rait assez com plètem ent déplu. Hélas oui ! m on am ie, il se passe bien des h o rreu rs sous l’égide d u secret ; m oins sous cette ad m in istratio n que sous l’au tre, je veux le croire, m ais toujours infin im en t tro p ; ce q u i est nécessité par la n a tu re m êm e du ressort q u ’em ploie le gouvernem ent. T’ai-je conté que j ’avais v u , au château d ’If, u n ancien a rm a te u r de nos colonies am éricaines, âgé de soixante-douze ans, criblé de v ingt coups de fusil, aim é, estim é et employé par m on oncle? Ce vieillard, p o u r prix de ses travaux et de son sang, était détenu à la réquisition de sa fille, qu i avait représenté que son père scandalisait le public par ses fréquentes ivresses ; que d’ailleu rs il pouvait se tu e r en to m b an t, et q u ’il fallait l’enferm er pour q u ’il ne tom bât pas ; en effet, ce pauvre hom m e, à qu i j ’ai connu encore un esprit très-sain, des vues, de l’audace et des connaissances étonnantes, accum ulées p ar l’expérience, et enfouies dans u n peu d’ab ru tissem ent, aim ait le vin et l’eau-de-vie en déterm iné m arin . Il n ’aim ait pas a u ta n t les prostituées, et sa fille en était u ne. Un subdélégué la protégeait. Le père avait eu l’im ­ prudence de m enacer, et on l’avait prévenu. Je t’ai d it l’histoire de m adam e de L aunay. T u as pu entendre p arler de celle d’u n nom m é R ivière. En 1766, il avait été soupçonné plutôt q u ’accusé, lu i et son père, d’u n assassinat. L’u n et l’au tre, arrêtés en vertu d ’u n ordre du roi, fu ren t conduits à Bicêtre, où l’in fo rtu n é vieillard est m o rt de chagrin et de m isère, et où le fils a lan g u i n eu f ans. Ses parents, qui s’étaient approprié son bien , affectaient, com m e cela se p ratiq u e, des alarm es très-vives su r son sort, et le u r h o n n eu r, si on le laissait ju g er. Des Essarts le co n n u t, et p u b lia u n m ém oire à consulter en sa faveur. R ivière a obtenu, en 1775, la perm ission d’être transféré dans lés prisons de Bayeux, où son procès lu i ayant été fait, sa liberté lu i a été ren d u e. Il v aut m ieux tard que jam a is; m ais to u t le m onde n ’a pas la force ou la faiblesse d’être esclave dix ans. Je recueillerais facilem ent u n volum e de telles anecdotes. Pense que la seule affaire du jansénism e a fait décerner 80 m ille lettres de cachet. Mais ce à quoi on ne songe point assez, c’est que dans les prisons de cette te rrible in q u isitio n civile, exercée par les ordres arb itraires, il se fait sans cesse u n odieux alliage d’innocents et de coupables, de corruption et de sim plicité. Une seule haleine em pestée infecte toutes les au tres, si les prisonniers se co m m u n iq u en t ; s’ils sont enferm és à part, ils deviennent som bres, atroces, insensés. Le bon ange et m oi, nous avons été u n peu enfants pour te plaire. Je ne pouvais te laisser T ibulle écrit de m ain ; j ’y avais consacré p lusieurs dessins, plusieurs estam p es; il fallait donc les faire copier n ettem ent. Cette copie est deven ue plus chère que nous ne pensions ; m ais enfin je suis au co u ran t ; du m oins si j ’en crois le bon ange, qui p o u rrait fort bien m en tir pour m e faire plaisir, et m ’in q u iéter m oins. Je suis bien aise que tu sois contente de l’habillem ent de tes h eu res; tu lésera s encore plus des oraisons, du m oins je l’espère; et ce petit am o u r q u i form e le nez, q u ’en d is -tu ? ... Mais que je suis donc bon de t’envoyer ainsi u n consolateur, qui partage ta solitude ! m a foi, m a foi, n ’en attends de moi q u ’en pein tu re. Je suis fâché que le fo rm at soit si gran d ; p eu t-être t ’en serviras-tu difficilem ent p o u r p rier Dieu à l’église. C ependant je sais que c’est là le th éâtre o rd in aire de tes pieuses lectures. J’ai connu u n e très-grande dam e qu i lisait Y A lo isia , dans les travées à Versailles, avec u n a ir de com ponction fort to u ch an t. Tu ne sais p eut-être pas ce que c’est que ce liv re -là ; c’est celui à propos d u q u el J. J. R ousseau disait si plaisam m ent à l’archevêque de Paris : Monseig n eu r, ne craignez pas p o u r vos prêtres m on Iléloïse; ils ont, pour contre-poison, Y A lo isia . XLII Je veux te conter au jo u rd ’h u i, m a bonne am ie, quelques anecdotes que j ’ai trouvées dans u n assez m auvais recueil où il y a cependant des choses curieuses. L’u n e m ’a fait u n g ran d p la isir, parce que c’est u n e h a u te p reu v e d ’am o u r q u ’a donnée u n de m es très-p ro c h e s p a re n ts, e t que j e su is b ien aise de t ’a p p ren d re co m m ent on sa it a im e r d an s m a fam ille q u a n d on s’en m êle. Le m a rq u is de G rille é ta it trè s-a m o u ­ re u x d ’une belle d em o iselle, qu i m o u ru t de la p e tite v érole. M. de G rille, a u d ésespoir, fu t se cac h er dans l’église des J a ­ cobins de T oulouse, où elle fu t e n te rrée . Le so ir un frère qui av ait soin de m ettre de l ’h u ile dans les lam p es, fu t e x trê m e ­ m en t su rp ris de v o ir ce p a u v re am an t, q u i lu i p ré sen ta une bo u rse avec 400 lo u is, à condition q u ’il lu i o u v rira it le to m ­ b eau de m ad em o iselle D au m elat, et de l’a u tre u n p o ig n ard d ont il m en aça de le tu e r, s’il re fu sa it d ’o u v rir le tom beau. Le m o in e é ta it seu l ; les p o rtes de l’ég lise é ta ien t ferm ées : q uel p a rti p re n d re ? Il s’av isa de te n d re à m on p au v re cousin u n piège d an s leq u e l il d o n n a, so it q u ’il fû t fo rt bête, soit q u ’il e û t p e rd u l’e sp rit. Le frère lu i d it que la p ierre q u i couv ra it le to m b eau é ta it trop p esan te p o u r q u ’il la p û t lev er to u t se u l, et l’a ssu ra q u ’il a lla it c h erch er q u elq u es relig ieu x de ses a m is. T oute la co m m u n a u té su rv in t, sa isit l ’a m an t désespéré, et le ra m e n a de force chez lu i. M ais q u o iq u ’on le g a rd â t à v u e, il tro u v a le m oyen de se je te r du h a u t de sa m aison d an s la ru e , et se b risa s u r le pavé. T u con v ien d ras, ch ère Sophie, que c elu i-là sav ait aim e r. E h! que fa ire au m onde q u a n d on n ’y voit p lu s son a m a n te ? N’est-ce pas un crim e de lu i su rv iv re ? Une a u tre an ecdote, que je v ais te ra ­ conter, e st celle des m o y en s q u ’em ploya une relig ieu se p o u r se sa u v e r de son couvent avec qon am a n t. 11 m e sem ble que to u tes ces in v en tio n s-là, q u elles q u ’elles p u isse n t être, ont d ro it de nous in té resse r. N o n -seu lem en t cette re lig ieu se voula it fu ir avec son a m an t, m ais elle v o u lait le m ettre à l ’ab ri des rech erch es. V oici ce q u ’elle lu i in sp ira . E lle d it à son am a n t de se p ro cu rer de bons chevaux à u n e c ertain e distance du couvent, et se chargea du reste, sans vouloir lu i ap prendre les m oyens q u ’elle avait trouvés p o u r dérober à to u t le m onde la connaissance de son évasion. On avait enterré ce jo u r-là u n e de ses com pagnes, et com m e la tom be n ’était pas encore referm ée, elle e n tra dedans pen d an t la n u it, p orta la m orte dans sa cellule, la coucha su r son lit, et y m it le feu ; en suite, à la faveur d’une échelle dont elle connaissait la retraite, elle fran ch it les m u rs d u ja rd in , et jo ig n it son am ant. L’incendie ayant m is l’alarm e au couvent, on co u ru t à sa cellu le ; et com m e la religieuse m orte était dans ses h ab its et à d e m i'b rû lée , on ne d o u ta point que la fugitive n ’eû t été victim e des flam m es. On pria beaucoup p o u r elle, qui sû rem en t se portait fort bien , et em ployait son tem ps à au tre chose q u ’à prier. L a su b stitu tio n du cadavre m e p a raît fort difficile; m ais l’invention du feu est très-bonne. L’histoire est vraie, et, ce q u i t’éto n n era bien , c’est la conduite de cette bégueule après u n coup si h eu reu x et si h ard i. Les deux am ants fu ren t en pays é tra n g er; ils se m a riè re n t; l’hom m e s’appliqua au com m erce et y gagna beaucoup de bien. Ils e u ren t plusieurs enfants ; m ais la fem m e, ayant perd u son m ari, se retira dans u n couvent, où elle fit u n e confession qui ru in a ses en ­ fants. Elle déclara q u ’elle avait été religieuse, ce qu i ren d ait bâtards les pauvres m alh eu reu x ; et la fam ille du m ari s’em ­ p ara d u b ien . Cette b arb are folie te gâtera bien la prem ière partie de son histoire. Je ne puis lire de ces histoires-là sans penser q u ’il n ’y a que nous d’assez infortunés pour être repris après la plus heu reu se fuite. Mais je rem arq u e su rto u t quelle différence il y a de m a Sophie à to u t le reste de son sexe, et com bien elle est supérieure à toutes les légèretés m éprisables ou aux faiblesses des au tres fem m es ! Et puis quels au tres sacrifices n ’as-tu pas faits à ton a m an t? On voit tous les jo u rs des religieuses b riser les odieux liens des cloîtres, et, plus enflam m ées de l’am o u r de la liberté que de la tendresse que leu r inspire u n am an t, fu ir dans des lieux où elles ne tro u v en t plus ni grilles ni ennuyeuses pratiques. Mais q u ’ont-elles à perdre? rie n ; elles ne peuvent que gagner. Au contraire, m a Sophie a to u t qu itté p o u r voler dans les bras de son am an t, pour p artager son sort, pour em bellir sa v ie... 0 m on am ie ! quel salaire tu as reçu pour ta n t de dévouem en t et d’am o u r ! Hélas ! je m eu rs de d o u leu r en y p en san t... P ardonne, ah ! pardonne, chère am ante! Devais-je refuser m a félicité, que tu m ’assurais devoir être la tien n e? Pouvais-je prévoir toutes les h o rreu rs du sort q u ’on nous d estinait? Qui m ’eû t dit que ces frénétiques se déshonoreraient pour nous perdre, et que le droit des gens serait violé dans u n pays qu i passe pour l’asile de la lib e rté ? ... A h! de telles raisons ne peuvent m e justifier p e u t-ê tre ... Mais que m es larm es t’attesten t du m oins m a d o u leu r et m on am o u r, et m ériten t ta p itié! XLIIÏ 9 octobre 1779. Puisque tu as u n bon grav eu r et les arm es de m on père, n e pourrais-tu pas m e faire graver u n cachet de cuivre ou d ’acier? car il est assez ridicule que je n ’aie pas m on blason. Observe q u ’il ne fau t point y m ettre le cordon et la plaque de V a sa , m ais pour support deux anges couverts d ’u n e robe d’azur, parsem ée de fleurs de lis d’arg en t. Je t ’enverrai ce que cela te coûtera; et, à ce propos, com m e ta m aladie peut et doit t’avoir arriérée, ne dem anderas-tu donc pas quelque chose au bon ange? Tu as bien m auvaise m ém oire, et tu oublies bien vite nos conventions. Ma bonne Sophie, ne t’étonne point de ce que j ’écris inégalem ent et si m al au jo u rd ’h u i. Je suis à la belle étoile, et il fait u n e bise que le diable souffle, je crois. Je m e suis obstiné à dire que le tem ps se réchaufferait, et à ne pas vouloir m e retirer dans les galeries où le bon ange m ’a m énagé u n asile, et où je puis faire faire du feu. Le dessein de M. de R o u g ... était de m e forcer, par ses refus de toute retraite, à m e renferm er dans m a cham bre, où je m e serais rem is à m on train o rd in aire de lire et d ’écrire sans cesse, et où, par conséquent, je serais devenu bientôt aveugle. 11 a m anœ uvré en conséquence de toutes ses forces; m ais il n ’a ni n ’a u ra le crédit nécessaire pour m e priver des bontés de M. Lenoir, tan t que j ’au rai auprès de celui-ci u n am i q u i, à beaucoup de sagesse et une h u m e u r très-conciliante, jo in t toute la sagacité nécessaire pour apercevoir les cornes de la bête, lors m êm e q u ’elle les cache. Les raisonnem ents de ta m ère au sujet de ta fille ne sont pas très-d éraiso n n ab les; m ais c’est q u ’elle la croit m ieux q u ’elle n ’est. F ... a enfin été la voir. Il l’a trouvée à peu près rem ise d ’u n e fièvre rouge dont elle a été fort m al. Elle n ’avait plus de fièvre, m ais était triste et rem plie d’h u m eu r ; ce qui est toujours, su rto u t dans u n enfant aussi vif, u n sym ptôm e de m auvaise santé. Il a fait de vifs reproches à la n o u rrice de ce que son m ari n ’allait pas tous les quinze jo u rs, selon l’ordre de M. B ..., lu i rendre com pte de l’état de cet enfant, et de ce que dans cette occasion, en tre autres, on n ’avait pas été le m oins du m onde averti. Elle a donné d’assez m auvaises raisons, m ais a ju ré sa v a rt du P a ra d is que 18 personne ne lu i avait donné d ’ordres contraires. Elle a reçu de F ... u n petit écu que le bon ange voudra bien lu i rendre. Il a exam iné la b rû lu re de l’en fan t; c’est le plus grand bonh e u r que sa m ain gauche n ’a it pas été estropiée; car c’est précisém ent su r le n erf extenseur q u ’a été la plaie, dont elle portera toute la vie la m arq u e. T u vois ce que c’est que de m ettre des enfants en nourrice. Insiste donc avec douceur, m ais instances fondées su r des raisons, p o u r que cet enfant ne reste pas plus longtem ps qu ’il ne sera absolum ent nécessaire dans ce chenil. A propos de F ..., il m e d it q u ’il est très-probable que tes grandes sueurs vien n en t d’u n m ouvem en t de fièvre q u i se dérobe à ton ch iru rg ien , parce q u ’il te prend la n u it; que si tu es sû re d u co ntraire, ce q u ’il fau t absolum ent vérifier, ce n ’est q u ’u n e extrêm e faiblesse; q u ’il fau t m an g er peu à la fois et souvent, prendre p o u r alim ent des viandes légères et bien cuites; m ieux que cela, d u beau et bon poisson bien c u it, que la Loire doit aisém ent te procu rer, et su rto u t boire ju s q u ’à parfaite santé de l’excellent et très-vieux vin. Soigne ces su eu rs q u i ne lu i plaisent point, chère am ie ; ne te crois point g uérie avant de l’être ; songe q u ’il y va d u to u t p o u r ton a m an t, et que ces restes de levain négligés produisent souvent des rechutes plus sérieuses que la m aladie. O m a bonne Sophie ! si tu pouvais concevoir et nom brer la m oité des m auvais m om ents que m ’a fait passer le dérangem ent de ta santé, tu y veillerais com m e su r la p ru ­ nelle de ton œ il. Je ne connais que cette sorte d ’in q u iétu d e et de do u leu r qu i m ’a b atte, m e consterne, et m e rende u n e vraie fem m elette insupportable à m oi-m êm e. Il m ’est in fin im ent, in finim ent m oins d u r de souffrir en m oi. Je ne crois pas, m on cher am our, que ta m ère s’attende beaucoup à ce que tu changes tes opinions relatives à P o n t..., parce qu ’elles tien n en t à ta tendresse p o u r m o i; et q u ’elle a enfin appris par u n e triste expérience que, q uand l’am our est passion, rien n ’est si constant q u ’une fem m e. Je crois bien que son cœ ur to u t seul ne lu i a u rait pas fait deviner cela, car elle n ’a jam ais eu de passion que pour sa chère rép u tation ; l’am o u r n ’a été pour elle q u ’u n goût, et il est certain q u ’avec cette m anière d’être, u n e fem m e est le plus léger de tous les êtres : car alors elle n ’a plus ce tro u b le, et ces com ­ bats, et cette douce honte, et ces délicieux souvenirs qu i gravent si bien le sen tim en t dans l’âm e ; il ne lu i reste que des sens et de l’im ag ination, des sens gouvernés par des caprices ; u n e im agination qu i s’use par son a rd eu r m êm e, et qui en u n in stan t s’enflam m e et s’éteint, de sorte q u ’il est assez facile, avec u n peu de m anège, d’arran g er to u t cela avec les convenances. Ah ! m on am ie, le désir général de réussir et de plaire est u n sentim ent très-frivole, très-vain, et n u llem en t ten d re et profond; il dessèche l’âm e; il étouffe la sensibilité. L’am o u r-p ro p re, to u jo u rs calculant, to u jo u rs m esu ran t, vit de to u t, d it M. Thom as, s’irrite de to u t, et se n o u rrit m êm e de ce qu i l’irrite. Voilà pourquoi, m a chère Sophie, il absorbe to u t et d é tru it tout. Il est absolum ent incom patible, quoi q u ’en ait d it ce la R ochefoucault qu i ne croit à aucune v e rtu , avec ce sen tim en t q u i dem ande ta n t d’énergie dans l’â m e , de profondeur et de ténacité dans le caractère; avec cette u n io n sainte q u i , par une espèce de c u lte , consacre to u t entière u n e am ante à son am ant, qu i tran sform e deux volontés en u n e , et fait vivre deux êtres de la m êm e vie. O am ie ! ô épouse ! ô cher to u t ! telle est notre passion, née to u t à co u p , nou rrie dans le silen ce, irritée par le c o m b at, devenue plus ardente par la persécution. Sûrs de notre conquête, nous avons eu plus de tendresse que d’orgueil ; m ais, attachés l’u n à l’au tre par nos sacrifices m u tuels, cet orgueil n aît au souffle infect de la ca­ lom nie. Nous savons ce que nous som m es, ce que nous nous som m es, ce que nous nous devons... Va, crois-m oi.... ils ne nous vaincront p as... O am ie ! que je m eu re le jo u r où je te donnerai u n conseil que je croirai m auvais ! Notre situation est bien délicate ; elle est com pliquée p ar m ille et m ille circonstances. J’adm ire ton courage : ah ! le courage est la base de to u te v ertu , et c’est des vertus que naissent tous les plaisirs; elles lu i sont m êm e supérieures pour le bo n h eu r. Mais ce courage, je ne le guiderai plu s; on m e soupçonne, on m ’accuse presque de m êler des vues d’in térêt personnel aux inspirations de m on a m o u r; m oi, qu i n ’eus jam ais q u ’u n in térêt et q u ’u n désir, celui de ce que j ’ai a im é .... L’on veut que toi, qui ne sens rien q u ’avec excès, toi, m a Sophie, tu eusses été la proie et le jo u et d’u n vil égoïste ; ou plutôt on veu t, à to u t prix, rom pre les nœ uds sacrés qu i nous lie n t; on t’isole de to u t ce qu i est m oi. A h! c’est auprès du berceau de ton en fant, c’est dans les souris et les baisers de ta fille, que tu lisais ton d ev o ir.... Tu n ’as pas, tu n ’au ras pas sous tes yeux ce doux spectacle... Eh bien, cherche dans ton âm e b rû lan te et passionnée le vrai guide de ta co n duite; p o u r m oi, je ne te d irai plus rien , je t’ai to u t d it, et le jo u r qu i changera chacune de m es actions, chacun de m es sentim ents en actions de grâce, en actes de reconnaissance et d’am o u r, p o u r l’am ante à qu i je reconnais devoir to u t... ce jo u r n ’est pas encore venu. A dieu, m on am ie; adieu, m on to u t. Adopte le régim e que te prescrit F o n t..., recouvre ta santé, ta beau té; conserve ton am o u r, et trouve toujours quelque prix à celui de ton Gabriel. Tous tes cheveux vont to m b er; m a chère Sophie, gardeles-m oi. Pourquoi m ’oublies-tu toujours q u an d tu fais ta toilette? Je te dirais volontiers com m e R enaud disait à Arm ide : « T ourne, ah ! tou rn e su r m oi tes regards qui p ortent dans m on âm e l’ivresse du b o n h eu r ! c’est dans m on cœ ur que tu verras ton im ag e; l’am o u r d’u n tra it de flam m e l’y grava bien m ieux que ne la rend cet infidèle m iro ir... C ruelle, tu me dédaignes; u n vil m ortel est ind ig n e de fixer tes yeux et ta pensée : ne contem ple que le ciel qu i s’em bellit de tes c h arm es, et ces astres jaloux q u ’efface ta beauté. » ..................................Volgi. . . deh volgi, A m e quegli o cch i, onde beato sei : Che son, se tu nol sai, ritra lto vero Delle Bellezze tue gl’ incendj m iei. La form a lor, le m eraviglie appieno, Più che’l cristallo tu o , m ostra il m io seno. Deli; poiché sdegni m e, com ’ egli è vago Mirar tu alm en potessi’l proprio volto : Che’l guardo tuo, ch’altrove non è p a g o , Gioirebbe felice in se rivolto. Non puo specchio ritrar si dolce im m ago; Nè in picciol vetro è un paradiso avvolto. Specchio t ’è degno il cielo , e nelle stelle Puoi riguardar le tu e sem bianze belle. XLIV 24 octobre 1779. Non, m a ten d re am ie, n o n , m adam e de V .... n ’a point to rt; c’est toi, qu i, dans ceci, l’as to u t entier, et qu i es contrevenue iorm ellem ent à ton engagem ent. Ce n ’est que par h asard , et parce que j ’ai l’oreille fine su r to u t ce qu i te regarde, que F ... 18 m ’app rit, sans le vouloir, que tu étais m alade. Je lu i lisais quelque chose de ta lettre du 31 qu i était relatif à ta fille; il m e croyait in stru it de ta m aladie, et m e d it: M adam e la m arquise est donc m ie u x ? Je ne lâchai pas prise, com m e tu crois, et je découvris la vérité. Ce n ’est pas seulem ent de l’avoir tu e que tu dois te reprocher, c’est d’être assez folle p o u r écrire ju sq u 'à deux heures du m atin avec la fièvre. Cette m adam e de V .... dont tu te plains a beaucoup adouci m on in q u iétu d e, en m e faisant donner de tes nouvelles plus souvent que je n ’au rais pu en dem ander au bon ange, ou que tu ne lui en au rais adressé. P u isque tu es m ieux, je puis te gronder, et te prier très-sérieusem ent d ’être scrupuleusem ent fidèle à tes engagem ents, et de ne pas te dire bien portante q u an d tu souffres. Ménage beaucoup ta convalescence, chère am ie ; elle ne tom be pas dans u n e bonne saison; en général, prends u n genre de vie plus sage et m oins renferm é. Ma bonne Sophie ! tu es d’un e constitution vigoureuse et sanguine q u i, dans u n état de contradiction m orale et physique, ne peut q u ’être sujette à de dangereuses explosions. La théorie des tem péram ents est fondée su r la diverse texture des solides, et les différents degrés de consistance des h u m eu rs, ou, pour m ieux m e faire e n te n d re, la santé dépend d ’une certaine proportion en tre les fluides, et le calibre des vaisseaux dans lesquels ils doivent circuler. Le tem péram ent sanguin, q u i se fait reconnaître p ar u n e figure pleine, des m em bres ch arn u s et ferm es et u n tein t fleuri, exige des solides d ’une texture spongieuse, et u n sang riche et délié qui puisse y couler lib rem en t. Si tu le forces à la stagnation par u n e vie studieuse e t sédentaire, tu contraries les vues de la n a tu re , et tu te m ines à p laisir. Cela m êm e p eut p o rter su r le m o ral; car enfin il est u n caractère affecté à chaque tem péram ent. Aussi voit-on que ceux qui possèdent le tem p éram en t sanguin. qui est celui où les fonctions s’exécutent avec le plus de facilité, sont o rd inairem ent fort gais, décidés et francs, tandis que l’exercice pénible et difficile de ces fonctions, comm e dans le tem péram ent flegm atique, réd u it à u n état d’indolence et de tim id ité, q u ’on porte dans la conduite ordinaire de la vie. Un hom m e flegm atique est presque indifférent, parce q u ’il sent q u ’avec des organes sans consistance il ne p eu t presque rien : car les parties aqueuses qu i les h u m ecten t continuellem ent, le u r ôtent le ressort et la force nécessaires aux grands m ouvem ents. Il ne m e serait pas difficile d ’étendre cette hypothèse très-ingénieuse, q u i est de Stahl, à tous les tem péram ents et à tous les caractères; quoique je ne donne pas, com m e Montesquieu, to u t à l’influence des clim ats (opinion féconde et spécieuse qu i n ’est pas de lu i, m ais d ’Ilippocrate) : m ais je suis convaincu, par m on expérience propre et m es études, que nos goûts et nos h u m eu rs sont, ju sq u ’à u n certain point, subordonnés à la disposition physique de nos organes. Vois, m a Sophie, com bien il est im p o rtan t de ne pas les altérer. Ah ! que sais-tu si Sophie cacochyme et m aladive aim erait avec au ta n t d’énergie ce Gabriel que Sophie bien portante adorait? En général, les h u m eu rs des fem m es ont u n plus g ran d degré de fluidité que celles des hom m es. Un sang bien constitué tel que le tien , m is en je u p ar les forces m ultipliées de cette in n o m brable qu an tité de petits vaisseaux qui form ent la substance solide des tem péram ents sanguins, doit n a tu ­ rellem ent avoir u n cours facile et uniform e, et form er ces teintes adm irables d’albâtre et de rose, qu i te ren d en t si belle, et auxquelles on tente vainem ent de suppléer par le plus grossier de tous les artifices. Ton tem péram ent est le plus favorable à la beauté, et le plus approprié à ta sensibilité, à ton im ag ination b rillan te, à ton aim able gaîté. Vois si tu veux m e voler tous m es tréso rs?... Mon am ie, tu m e fais u n e sortie très-vive su r la supposition g ratu ite que je t'ai priée de reto u rn er à P o n t....; g ra tu ite , dis-je, car je ne t ’en ai point p arlé; et tu d o iscroireque je ne te le proposerai jam ais que je ne voie des avantages incom parables aux inconvénients ; et, aussi, que je ne sois convaincu que ceux-ci n ’attaq u ero n t ni ta santé, ni ta vie, ni ton am o u r. Tous nos am is ne pensent pas su r ce sujet com m e nous deux, parce q u ’ils ne connaissent ni le local, ni le personnel de nos ennem is. D’ailleurs personne n ’a encore répondu à cette question sim ple, laquelle coupe toute discussion : M . d e M ... t'a - t- il redem andée? T ant q u ’il ne le fera pas, il y a u rait de la dém ence à aller se présenter chez lu i ; q uand il le fera, nous en raisonnerons. Q uant à la procéd u re, je suis, par m a probité et m on am our, si au-dessus de to u t soupçon d’intérêt personnel, que je vais t ’en p arler n e ttem ent. Un détachem ent d’Anglais, débarqué su r les côtes du continent de l’A m érique, ayant été m assacré par les Caraïbes, u n jeu n e hom m e, longtem ps poursuivi, se jeta dans u n bois, où u n e Indienne sauva ses jo u rs, le n o u rrit, et le conduisit secrètem ent su r les bords de la m er. La chaloupe l’attendait ; sa libératrice v o u lu t le suivre. Dès q u ’ils fu ren t arrivés à la Barbade le m onstre v endit celle qui lu i avait sauvé la vie, qu i lu i avait donné son cœ ur, avec tous les sentim ents et tous les trésors de l’am our. Yariko qui aim ait l’abom inable Ynkel, s’é c ria : M o i, q u i su is enceinte !... m oi /... A h! ce cri sublim e est celui de la n atu re. Ce m oi renferm e to u t à la fois et les reproches les plus am ers, et les représentations les plus pathétiques qu ’elle eû t pu faire à son am an t. J’ai lu u n e im itatio n en vers du conte où Gellert a tracé cette histoire, où, pour l’em porter su r l’original, on ajoute à ces paroles u n long discours su r la v e rtu ; ils te conseillent en longues et grandes phrases académ iques u n crim e, tandis que ton cœ ur te crie... M oi, la m ère de sa fille , j e le sa c rifie ra is 1... Eh bien , que ta bouche n ’en dise pas davantage, et m alh eu r à qu i ne t’en ten d ra point ! XLV 19 novembre 1779. Rien n ’est si tendre que ta lettre, et tes espérances, et tes illusions m êm e. Chère am ante, to u t sen tim en t que p ro d u it ton âm e respire la v ertu , la tendresse et la d o u c eu r; et je suis encore à concevoir com m ent, avec cette souplesse d ’im agination et de sensibilité, si je puis p arler ainsi, tu peux avoir a u ta n t de force, d’énergie, de ténacité. Ah ! je l’ai écrit il y a longtem ps, ton âm e est sortie des m ains de la n atu re dans u n m om ent de m agnificence. Je m e garderai de détru ire tes espérances, que je p artag e; m ais je voudrais voir plus clair que je ne vois à la conduite de D. P ... que je crois beaucoup plus concertée avec le Bignon q u ’il n ’est convenable, dès q u ’il ne m e le d it pas. Tu as très-bien fait de so u ten ir ton am ie. Voilà de ces occasions où le respect h u m ain n ’est le frein que des m a u ­ vais cœ urs. N’est-ce pas u n e grande h o rreu r q u ’on ait choisi les prem iers jo u rs d’une attaq u e d ’apoplexie pour rechercher les preuves de l’im bécillité d’une fem m e de soixante-seize ans, q u i, quinze jo u rs après, est com m e devant? Voilà bien l’âm e infernale des dévots. Le cham p de m es arm es est d ’azur, la barre est d’or ; la d e m i-fleu r de Us (et non fleur de lis) est d’argent, aussi bien que les vases. La devise est ju v a tp ie ta s ; les supports comm e je te l’ai d it. Tâche q u ’ils soient pittoresquem ent arrangés et vêtus. Je n ’ai plus d ’yeux, sans quoi je t’enverrais un croquis. Les gens de q u alité p ren n en t tous une couronne de duc, parce q u ’il n ’est point de pro cu reu r qu i ne porte celle de comte ou de m arq u is. Cette croix de chevalier que tu vois au cachet de m on père, est la plaque de gran d com m andeur de Vasa. Je t’ai trop alarm ée su r ta fille. J’ai vu depuis que le m au ­ vais bon ange avait su sa m aladie aussitôt, y avait envoyé Charles, et y a u ra it envoyé son m édecin, p o u r peu que cela fû t devenu sérieux. Il n ’en est pas m oins vrai q u ’il fau d ra la sevrer après son inoculation; m ais es m ois courent, et nous apporteront quelque chose de nouveau. Ne doute point, m a tendre am ie, que dans toutes les occasions où mes conseils te seront nécessaires, je ne te les donne avec to u t le zèle d ’u n am an t, et la naïveté d ’u n bon frère ; m ais il est in u tile que je m ’appesantisse à te répéter des choses que tu sais aussi bien que m oi, et su r lesquelles nous ne pouvons pas avoir deux sentim ents et deux principes. La tolérance du bon ange est très-g ran d e, parce q u ’il est notre am i ; m ais je ne veux n i ne dois o ublier q u ’il a u n e place qui ne p eu t pas être à l’unisson de son cœ ur. Voilà pourquoi je néglige quelquefois d’appuyer su r des faits ou des personnes, dont assurém ent je ne puis que penser et dire la m êm e chose. Toi, m a douce Sophie, toi qui daignes m ’appeler ton guide, et que je regarde com m e m on tém oin et m on ju g e, ne doute jam ais de la franchise de mes m oindres actions, de m es m oindres discours, su rto u t q u an d ils ont trait à toi. Tu sais q u ’en général je puis m e taire, m ais non pas m e déguiser. J’ai de plus fait serm ent de penser toujours to u t h a u t avec toi. Ah! ce com m erce est si d o u x ; nous n ’avons q u ’une âm e ! Nous sentons, nous sentirons toujours de m êm e, et c’est m on b o n h eu r, et c’est m a gloire. A dieu, m a to u t a im ante Sophie, q u i te vantes de ne pas savoir plaire, et qu i, par u n charm e irrésistible, subjugues m êm e sans y penser, et m algré toi-m êm e, to u t ce qui te connaît. A dieu, chère am ante. Je t’ai déjà vue donner des sens à la vieillesse, de la sensibilité à l’indifférence, et de l’activité à la paresse: m ais ce que je ne verrai jam ais, c’est q u elq u ’u n q u i t’aim e com m e ton époux. Ga b r i e l . Je t’envoie quelques pièces fugitives ; je t’envoie de plus u n conte que j ’ai im ité de F erran te Pallavicino, qui a noyé quelques jolies idées dans u n prodigieux am as de concetti, de platitudes et de grossièretés. D is-m oi com m ent tu trouves le m ien ? Au nom de l’am o u r, soigne ta santé et ce m au d it rhum e. C’est ta poitrine su rto u t que je te recom m ande et tes nerfs. Use beaucoup des gouttes d’Hoffmann et du lait. Renvoie-m oi m on conte q uand tu l’au ras copié. X IV I 1er décembre 1779. Je ne sais quelles galanteries tu as ta n t dites à D. P ., q u ’il te croit si contente de lu i. De ton n atu rel cependant, tu n ’es pas plus adulatrice que m oi, et nous pensons tous deux que flatter, c’est faire u n outrage à la vérité, et se rendre coupable d’u n e lâche et basse trahison. Mais D. P. est si content de lu im èm e, q u ’il im agine aisém ent que l’on en est satisfait. Sans doute il faut ten ir u n m ilieu en tre le flatteur et le m isanthrope, com m e entre la trop grande confiance et la trop grande m éfiance en soi; m ais trop de com plaisance, su rto u t quand elle p eut p araître intéressée, est plus lâche que trop d ’am o u rpropre n ’est rid ic u le; et si D. P. im agine que parce que j ’ai ou sem ble avoir besoin de lu i, je lu i passerai to u t, il a tort. Je serais plus in d u lg en t, et su rto u t m oins susceptible, si m on indépendance était bien évidente. Mais je n ’aspirerai jam ais plus que toi à ce caractère qu i n ’en est point u n , avec lequel, dit-o n , on p laît à to u t le m onde. E h com m ent ose-t-on se v an ter de savoir se m étam orphoser ainsi selon que l’intérêt personnel le dem ande, et de changer d ’esprit et de principes dans chaque m aison où l’on en tre ? Sérieux avec ceux qu i le sont, gais avec les personnes enjouées, m ais jam ais m alh e u ­ reux avec ceux qui le deviennent, ces prétendus hom m es aim ables ne sont très-précisém ent bons que p o u r eu x ; et La Fontaine n ’a point fait de vers plus frappant que celui-ci : T o u t [/lu tteu r v it a u x dépens de celui qui Vécoute. Cependant le m onde n'est rem pli que de gens que ce caractère séd u it, parce q u ’il n ’y a p oint de m aladie de l’esprit plus agréable et plus étendue que l’am o u r de la flatterie; et dans ces É tats esclaves et despotiques où u n e longue dom ination a en traîn é l’esprit de servitude, les hom m es en v iennent p rom ptem ent vis-à-vis les u n s des autres à cette bassesse qu i nous fait m ettre, m êm e dans les choses les plus sim ples, le laux à la place du vrai. La société civile n ’offre plus q u ’u n com m erce de trom peries, où l’on se prodigue m u tu ellem en t des louanges sans sen tim en t, et m êm e contre sa propre conscience. Savoir vivre dans de tels pays, c’est savoir flatter, c’est savoir feindre, déguiser, contrefaire ses affections ; et les pères et les m ères, et les éducateurs, et les am is conseillent ce trafic indigne, com m e la base de to u t succès ! O m on am ie! q u an d seronsnous à tous deux notre univers ! Ce serait u n bel ouvrage à faire que le recueil des m aux que la flatterie a faits aux n ations, et aussi des services que les favoris on t ren d u s à leurs m aîtres ! Et les im béciles en sont tou jo u rs la dupe. Un des plus m agnifiques m orceaux, et peu t-être le plus beau q u ’ait écrit Thom as, c’est celui q u i term in e son adm irable éloge de M arc-A urèle. « Mais toi qu i vas succéder à ce gran d hom m e, « û fils de M arc-A urèle !.... songe au fardeau que t’ont imposé « les d ieu x ; songe aux devoirs de celui qui com m ande, aux « droits de ceux qu i obéissent. Destiné à régner, il fau t que « tu sois ou le plus ju ste ou le plus coupable des h o m m es... « On te dira bientôt que tu es to u t-p u issan t : on te trom p era; « les bornes de ton au torité sont dans la loi. On te d ira en ­ te core que tu es gran d , que tu es adoré de tes peuples. Écoute : « Q uand Néron eu t em poisonné son frère, on lu i dit q u ’il « avait sauvé R om e; q uand il eu t fait égorger sa fem m e on a loua devant lui sa justice ; q uand il eu t assassiné sa m ère, u on baisa sa m ain parricide, et l’on co u ru t aux tem ples re- ■10 « m ercier les dieux. Ne te laisse pas non plus éb lo u ir par les « respects. Si tu n ’as des v ertus, on te re n d ra des hom m ages, « et l’on te h a ïra . C rois-m oi, on n ’abuse p oint les peuples ; « la ju stice outragée veille dans tous les cœ urs. M aître d u « m onde, tu peux m ’ordonner de m o u rir, m ais non de t ’es- « tim e r... » D ieu! que ce m ouvem ent est b e a u ! E co u te; q u a n d N éron e u t em poisonné son frère, etc. Mais où sont les rois qu i lisent? Je te rem ercie ten d rem en t de la peine que tu t ’es donnée d’expliquer m on affaire à ton graveur. Presse-le u n peu. O ui, chère am ie, la confiance m u tu elle est le seul garan t de ta constance; car on change volontiers de situation quand on y est m al, et je ne connais rien de si pénible que la m éfiance de ce q u ’on aim e. Chère Sophie ! c’est en cela, com m e dans to u t le reste, que tu n ’as rien laissé à désirer à ton am an t ; aussi sa vie ne lu i est-elle pas plus indissolublem ent u n ie que son am our. Mais conserve-toi pour cet a m o u r; ta n t que ta poitrine ne sera pas tran q u ille, je ne le serai point. Ne va pas, p o u r m ’en im poser, te tu e r à m ’écrire de longues lettres; M. B ..., qu i est to u te atten tio n et to u te bonté, a celle de nous faire passer plus souvent des lettres depuis q u ’elles sont plus co u rtes; cela m e dédom m age u n p e u ; ainsi, ne consulte, pour finir ou co n tin u er u n e lettre, que ta situation dans le m om en t où tu écris. Ne te tu e pas non plus à renvoyer to u t de su ite les m iennes, q u an d elles sont u n peu longues ; copier fatigue plus que com poser, et il ne fau t s’adonner à cette occupation pénible q u ’à fu r et à m esure. J ’ai reçu tes deux charm antes gances que je m ’attendais à trouver toutes grises, ta n t tu les dis vieilles. Ah ! m a Sophie! l’am o u r et le b o n h eu r nous rajeu n iro n t. Je te supplie, m a bonne et ch arm ante am ie, de bien calm er ton im ag in atio n sulfureuse su r toutes les rêveries M arv... et R uff... to u t cela ne v au t pas la peine de s’en lâch er, et les personnes aussi sensibles que toi ne se fâchent pas sans se faire d u m al. Rends à ta m ère u n com pte p u r et sim ple de ce qu i s’est passé, et vois-la venir. Ménage tes expressions ; couvre de fleurs la rigidité de tes résolutions. Peu im porte la form e douce et docile que l’on donne à ses volontés, pourvu q u ’on ne se relâche en rien . J ’ai vu des têtes légères com m e des girouettes, em ployer des paroles de fer. C’est u n e d u p erie; on perd le m érite de sa facilité, et l’on n ’en fait pas m oins ce que les au tres veulent. T u es l’antipode de ces g ens-là, ô m a Sophie ! car rien de si doux et de si ferm e que toi. Je sais bien que l’on s'im p atien te à la fin; m ais il ne fau t pas prendre la plum e dans ces m om ents-là. 11 fau t faire com m e le cardinal de Retz. Il était ici : l’exem pt q u i le g ardait voyait-il q u ’il voulait travailler ? il le forçait à se prom ener. Mon D ieu I que vous m e f a it e s p la is ir ! répondait l’ém inence ru sé e ; l'étude m e brille le sang. Oui ! disait l’a u tre : eh bien, il fait trop de serein. A h i vous avez ra iso n , rep ren ait le c ard in al; le tem ps est a ffreu x. Ainsi il se m o q u ait de ceux qu i voulaien t le faire m o u rir de chagrin, et l’on ne gagnait pas u n iota avec lu i, m algré toute cette u rb an ité. A ce propos, je te dirai q u ’u n e des grosses in ju re s que m on père m e disait dans m a jeunesse, c'est que j'é ta is ou se ra is u n ca rdinal de R etz, j Certes il m e faisait trop d ’h o n n e u r; car c’était u n g ran d et a u fond u n honnête hom m e. XLVJI 24 février 1T80. Je reçois ta lettre du 31, m on aim able am ie, dans u n insta n t où je croyais que le donjon de V incennes su rvivait au reste du m onde, et que toute la terre et ses h ab itan ts étaient engloutis. Depuis ta dernière lettre, je n ’ai reçu de nouvelles d ’âm e qu i vive, et ce n ’est q u ’a u jo u rd ’h u i que le bon ange, avec son am itié ordinaire et ses douces expressions, m ’envoie ton paquet, et y jo in t u n e lettre de D. P. et une de m on oncle. D upont, qu i depuis le 11 de jan v ier ne m ’avait pas donné signe de vie, m ’écrit en date du 7, que, depuis q u ’il m ’a écrit, il a été très-m a lh e u re u x ; q u ’il a passé trois sem aines au chevet du lit de son principal am i (M. Turgot) ; q u ’il l’a ten u à trois reprises, deux de trois heures chaque, et u n e de sept heu res, dans ses bras en tre la vie et la m o rt; q u ’ab attu de ch ag rin , exténué de fatigue, et néanm oins su rchargé de tra ­ vail, il a m is le peu de tem ps q u ’il a eu à faire face au plus pressé. C om m ent ne connais-tu pas la T agnerette, qui a été souvent à D ijo n ; et sa m ère, m adam e D ubut, qu i y va souvent? Cette m ère est u n e étrange fem m e, et de plus u n e dévote. Je ne serais point étonné q u ’elle fû t in tim e am ie de ta m ère; elle l’est d'H ocquart, beau-père de son irère. Le jeu n e hom m e qu i, par des circonstances particulières, a été dans u n e haute faveur sous Louis XV, est plein d’esprit, et m ’a p aru avoir de l’âm e et de l’h o n n eu r. Il a des talents, et, de m on tem ps, toute la légèreté de son âge qui était excessive, n ’em pêchait pas de voir q u ’il p o u rrait devenir u n hom m e de m érite, il était sin g u lièrem en t esclave chez ses p arents. Q uand j ’allais le chercher pour aller à l’Opéra : O ui m e disait-il, m a is me rép o n d s-tu que m adam e m a do u ce, m a chère m ère ne m e b a ttra p a s? Je crois, m on am ie, que l ’on p o u rrait engager les V ald.... à accepter et faire accepter à leu r père u n arb itrag e, auquel tu trouverais de grands avantages, parce que des arb itres j u ­ gent les procédés, au lieu que les juges ne ju g e n t que les faits et en vertu de la loi. J ’ai un projet su r cela que je veux laisser m û rir, et discuter avec le bon ange avant que de te le proposer, m ais qu i p o u rrait changer la face de tes affaires, p eu t-être m êm e celle des m iennes. Il ôterait u n état à ta fille, m ais u n état odieux; car dans la ju stice il ne lu i appartient pas, et nous n ’y tenons que pour t’assu rer u n e ressource; m ais il assu rerait irrévocablem ent ta tran q u illité et ton indépendance. Je te p arlerai de cela avec détails la prochaine fois. T u as to rt de croire que Ton te refuse le conseil de Chab an s; cela n ’est ni n a tu re l, ni ju ste, et il est bien plus sim ple de penser que ce retard vient de lu i et de ses affaires ; au reste, je ne le crois pas u n excellent conseil, et il m e p araît plus p ro cu reu r q u ’a u tre chose. Ce que je voudrais, m a chère en fan t, c’est que le tu te u r de ta fille tirâ t seulem ent en lo n ­ g u e u r. P eu t-être le tem ps nous am èn era-t-il des ressources. T oujours est-il que je veux changer ton plan de g uerre. Je ne sais pas si je ne serai point accusé de luxe, m ais je sais que je m e coûte 137 livres 10 sous, et que je ne m e le pardonne pas. C ependant que fallait-il faire? J’étais to u t n u , et j ’ai très-exactem ent porté to u t l’hiver, com m e le bon ange l’a vu de ses propres yeux, des culottes de basin déchirées. Au reste, il va nous ven ir peu t-être quelques ressources pécuniaires. Le bon ange a, à peu près, v endu m es contes, et si bien que j ’ai ra b attu de son prix. Les B a isers de Jean Second vont s’im p rim er aussi. Mon bon et actif am i m e procure à faire u n e trad u ctio n de Boccace, qu i m e v au d ra passablem ent d ’a rg e n t; et com m e je fais quelque cas de m on T ibulle, je le vendrai assez cher. A propos de ceci, je t ’envoie, m a tendre e n ian t, les sujets d ’estam pes que je compose p o u r m ettre à la tête de chaque livre de cet ouvrage. J ’espère que tu en seras contente. Je t’envoie aussi les trois prem ières élégies, telles q ue je les ai corrigées ; et je te les enverrai successivem ent ainsi toutes. Le papier de ton m an u scrit est assez fort pour su p porter le g ratto ir ; et la san d araque, en l’en frottan t, y donnera assez de consistance pour perm ettre les corrections; au reste, si tu aim ais m ieux m e renvoyer ton livre, je le ferais corriger par m on copiste, et alors je tâcherais d’y faire in sérer aussi les additions et corrections des notes : décide. XLVIII 27 mars 1780. Je fais très-ag réab lem en t m es pâques, m a belle et tendre Sophie, car le bon ange m ’envoie ta lettre pour pénitence de tous m es péchés. A ce com pte je p ourrai pécher beaucoup encore, car cette pénitence m e convient infinim ent. Ce que tu m e dis du m ariage de la veuve de Rousseau m ’indigne to u t com m e to i, et je ne puis pas concevoir q u ’une créature si vile ait inspiré à ce g ran d hom m e l’envie de l’associer à son sort. Hélas! ton com patriote Crébillon n ’avait pas to rt de répondre à ceux qui lu i dem an d aien t pourquoi il était tou jo u rs en to u ré de chiens : c'est depuis que j e connais les hommes. Je t ’assure, m on am ie, q u ’on a u ra it to rt d ’avoir plus m auvaise opinion de ton sexe que du nôtre. C’est u n e m anie de tous les tem ps que je n ’ai jam ais approuvée. Poètes, o rateurs, historiens anciens ou m od ern es, tous sem blent conspirer à en faire la satire. Homère fait dire à A gam em non que rien n ’est plus m échant ni plus im p u d en t q u ’u n e fem m e. Il est vrai q u ’A gam em non avait de ju stes raisons de se p lain ­ dre de la sienne. N on-seulem ent elle lu i avait été infidèle, tandis q u ’il taisait la g u erre aux Troyens, elle l’avait encore fait assassiner à son reto u r, et ceci est trop fort. Mais ce n ’est pas H om ère to u t seul qu i se répand en invectives am ères contre les fem m es; on les a traitées avec u n e im politesse v raim en t cynique. Un fo ndateur de secte, nom m é Sévère, a poussé l’ab su rd ité et la grossièreté ju s q u ’à dire que la fem m e était l’ouvrage d ’u n m auvais génie. Eh! m on am ie, c’est nous qui faisons les fem m es ce q u ’elles sont; et voilà p o u rquoi elles ne valent rien . Ce sexe aim able est d’ailleurs encore notre b ien faiteu r, en adoucissant et p én étran t u n peu nos cœ urs arides. Il est certain que, toutes légères q u ’elles sont, elles on t plus de sensibilité que nous ; et, sans so rtir de l’exem ple scandaleux que tu m e cites, si les concitoyens de R ousseau n ’avaient pas été assez d u rs pour le laisser m o u rir de faim , sa veuve au rait-elle com m is u n e telle bassesse? J ’ai appris deux anecdotes de R ousseau, qui au g m en ten t m on respect pour lu i. Il conservait soigneusem ent ce que lu i rapportaient ses copies de m u siq u e, et s’en servait p o u r soulager d’honnêtes gens dont il connaissait les besoins. C’est u n secret qui n ’a transpiré que depuis sa m ort. Dans sa d ernière retraite, il pren ait soin d’une bonne fem m e de village, e t l’on a trouvé cette pauvre paysanne, accablée de la m ort de J. J. R ousseau, à g ém ir devant le tom beau de son b ien ­ faiteur. On lui a dem andé ce q u ’elle faisait là. Hélas ! a -telle d it, je pleure et je prie. — Mais M. R ousseau n ’était point catholique. — Il m ’a fait d u b ien : je p leure et je prie. — On a eu beaucoup de peine à re tire r cette bonne fem m e de son occupation. A h ! cette àm e sim ple et sensible connaît la vraie religion. Mais le voilà donc ce p réten d u égoïste, cet hom m e d u r, cet im pitoyable m isanthrope, que ses lâches ennem is déch iren t plus que jam ais après sa m o rt! Trop bornés, trop faibles, ou trop corrom pus p o u r s’élever par la p ratiq u e, par la spéculation m êm e à la h a u te u r de sa v e rtu , ils tâch en t de la flétrir de leu rs m ains im p u res ! Non, m a belle dam e, non, je ne m onte point à cheval par ce beau tem ps, parce que m a cheval, qu i est u n ju m e n t, est to u te prête d ’accoucher, et j ’ai trop de respect p o u r son état et son innocent p o u lain , p o u r les to u rm en ter. Mais, oui, je crois assez q u ’il m e serait très-possible de te rendre dévote, et que tu em brasserais sans répugnance m on ordre, q u i au reste serait trè s-m itig é ... O m on am ie! il y a longtem ps que tu as prononcé tes vœ ux su r m on cœ ur : il les a payés de tous les siens. Nous som m es l’u n à l’au tre , à tous les titres, u n is par tous les n œ u d s; et ceux de la religion ne servent o rd in airem en t q u ’à relâcher les autres. Ne soyons donc pas saints, m ais soyons toujours am oureux. Ah ! c’est de grand cœ ur que je renouvelle chaque jo u r le serm ent de l’ètre to u jo u rs de toi. Ga b r i e l . J’ai prié le bon ange, s’il avait touché quelque arg en t, do t'envoyer trois louis. M ande-m oi si tu as les deux prem ières élégies du second livre. XL1X $ mai 1780. Mon am ie, le to rt que tu reproches à notre n ation, et qui en est u n bien réel, dont elle s’est ren d u e coupable envers presque tous ses gran d s hom m es, tie n t à n otre défaut absolu de caractère et d ’énergie. Il fau t tra ite r les légers Français, com m e l’on traite ces estom acs faibles et délicats, auxquels on ne p erm et q u ’u n e petite q u an tité d ’alim ents à la fois, et ne pas nous offrir ni trop de rapides succès, ni trop de titres à notre ad m iratio n , parce que nous savons nous engouer, m ais non pas ad m irer. Nous ne voyons point par nos yeux, nous ne pensons point d ’après n o u s; nous n ’avons ni caractère, ni originalité, ni génie p ar conséq u en t; car l’em p rein te et le sceau du génie est l’o rig in alité, lo rsq u ’elle est accom pagnée de raison et de goût. Je ne parle pas des in d iv id u s; certes nous avons eu de g ran d s, de très-g ran d s hom m es, et nous en avons encore; m ais c'est le siècle et non le terro ir qu i a fait ces lrom m es-là : le terro ir, dis-je, et je com pte dans cette expression, p o u r la plus g rande p artie, le gouvernem ent. Nous n ’offrons aux artistes, et le plus souvent aux gens de lettres, pour 19. prix de leurs veilles, que des applaudissem ents de m ode ou d’h ab itu d e, fru its passagers d ’u n v ain caprice. Ceux que le plus gran d talen t ne to u rm en te pas resteront toujours m édiocres; les au tres seront to u jo u rs m alh eu reu x . C ertainem ent la beau té en to u t genre tie n t beaucoup aux m œ u rs et aux circonstances. La beau té physique elle-m êm e n ’est-elle pas soum ise aux caprices des se n s, du clim at et de l’o p in io n ? Mais, en poussant ce raiso n n em en t, on an éa n tira it le beau dans tous les genres possibles. Un a rt tait des progrès lorsque ses m oyens s’au g m en ten t, que sa carrière s’étend, que ses objets s’ag ran d issen t; et nous nous rappetissons sans cesse. Les p roductions d ’u n a rt sont d’a u ta n t plus belles, q u ’elles atteig n en t à u n b u t plus reculé, plus im p o rtan t, plus difficile, et q u ’elles d o n n en t le sen tim en t d u beau à des hom m es plus exercés et plus délicats, p o u r qu i l’énergie, la variété, la chaleu r n ’a u ­ ro n t jam ais rien de capricieux ni d’a rb itraire. Chez nous, tout est m ode et caprice. C om m ent v eu x -tu que les arts et les sciences n ’y dépérissent pas? P o u r les fem m es, peu d ’hom m es les connaissent m ieux que m oi, et je sais com bien de m al il y a à en d ire; m ais ce m al, nous en som m es les prom oteurs ; et, après y avoir bien pensé, je dis, à très-p eu près, com m e le cardinal de B ernis : D’un sexe digne qu’on l’adore, N ’exagérons pas les trav ers; Sans lui, l’hom m e serait encore F arouche au m ilieu des déserts : Oui, les fem m es qu’on déshonore, Même en voulant p o rter leurs fers, Sont les fleurs qu’am our fit éclore Dans le jardin de l ’univers. Au reste, ne t’en prends q u ’à toi si je ne puis pas ju g er sévèrem ent le sexe q u i t’a produite. P o u r m oi, chère Sophie, tu as ré d u it m a philosophie et m a profession de foi à ceci : T o u t n 'e st qu'erreur, hors les sentim e n ts que tu m 'in sp ires ; voilà ce q u i m e console dans les fers, voilà ce q u i fera m on b o n h e u r au sein de la liberté, voilà ce que j ’ai ju ré p o u r jam ais su r un a u te l, où, com m e tu dis si bien, on ne f a i t p o in t de f a u x serm ents. A d ieu; je t’ad o re, ô m a bien-aim ée! D o n n e-m o i bientôt de tes n o u ­ velles, je veux d ire de celles de ta sa n té, très-détaillées. L 28 mai 1780. Mon am ie, le m om ent est venu de m e prouver la force et l’étendue de ton am our. Certes j ’en ai déjà reçu des preuves sans nom bre et bien chères; et cependant tu n ’as point e n ­ core été soum ise à u n e épreuve si délicate. T u le sais, ô m on am an te! la tendresse de G abriel est sans b o rn es, m ais elle a tous les caractères d’ard eu r et de fidélité qu i com posent son être. R assuré p ar la ferm e conviction que m on cœ ur n ’exige que ce trib u t q u ’elle p aie, je m e croirais peu a im é , si je ne l’étais pas u n iq u em en t, si quelque objet dans la n a tu re p o u ­ vait te distraire de ta passion, ou te rendre difficiles les plus grands sacrifices... Mais, m on Gabriel, doutes-tu donc q u ’u n sacrifice, quel q u ’il soit, q u an d il t ’est ofTert, m e soit u n e jouissance?... Voilà ce que m e répond to u t bas m a tendre Sophie, en lisan t ceci... N on, m on épouse, n on, b o n h eu r de m a vie! idole de m on cœ ur, je ne doute pas de ton courage, je sais q u ’il ne coûte rien à ton am o u r ; et cette idée a souten u le m ien dans ce m o m en t où il m e la u t te dem ander ce dont j ’ai à peine la force de te donner l’exem ple. Chère am ie! loin de nous les m énagem ents des âm es p u ­ sillan im es... Notre en fan t n ’est p lu s! eh bien , je te reste : tu m ’aim ais en elle; rends-m oi to u t l’am o u r que tu lu i portais, et que ton affection ju sq u ’ici divisée se concentre en u n seul o b jet... O m on to u t! ô m on b ien ! je vois tes d o u leu rs, et tu sais si je les p artag e... Hélas! je ne puis de m êm e m êler m es pleurs aux tie n s!... L’am o u r ne p eut im poser silence à la n a ­ tu re, m ais il p eu t et doit la consoler; il p eut et doit obtenir q u ’u n découragem ent funeste ne nuise pas à ses plus chers intérêts, à ta santé, à ta vie. Fais-m oi donc le sacrifice, non pas de ta d o u leu r, m ais de ses égarem ents. Verse des larm es; répands-les dans m on cœ u r; épanche tes reg rets; m ais n ’en aiguise pas la pointe, déjà trop acérée, par u n e opiniâtreté qu i t’a rrach erait à tes devoirs, désespérerait ton am i, et lui ferait prendre en h o rreu r la vie avec laquelle tu dois le réconcilier. Tu le peux seule, ô m on ange! Un crêpe affreux voile à m es regards le b o n h e u r; toi seule, qu i le soulèves to u jo u rs, peux le soulever to u t à fait. Tu vois quel est m on sort! tu vois à quelles épreuves j ’étais destiné! V eux-tu que m a seule consolation, la conviction d’être in finim ent aim é m ’échappe encore? Oui, je croirais être aim é faiblem ent, si la m ort d’u n en fan t, au q u el, hélas! nous ne com ptions pas survivre, m ais que nous savions cependant né de la condition des m ortels, te ren d ait sourde à m a voix, à m es consolations, à m es caresses... Je sais quel b o n h eu r tu te prom ettais de cet enfant, et quel p laisir c’était pour toi que de projeter le sien ... Mais oserais-tu dire ou croire q u ’il n ’est plus de b o n h eu r pour dans le m onde, q u an d tu peux to u t pour le m ie n ; quand j ’existe, q uand je vis pour toi, q u an d je touche p eu t-être au m om ent de t'être re n d u ? ... O m on am ie! nous som m es déjà trop payés p o u r regarder la m ort com m e la plus belle invention de la n a tu re . A com bien de m aux p eu t-être elle a d érobé ta fille! C’est donc su r nous q u ’il fau t p leu re r; et les pleurs que com m ande l’am o u r de soi ne doivent pas longtem ps prolonger la douleur, q u an d u n sentim ent plus ten d re et plus noble lui ordonne de se calm er. Hélas! m a Sophie, je te disais il y a quelques m ois ces paroles touchantes d’u n ancien : Les funérailles des enfants sont toujours prém aturées, lorsque les m ères y assistent. Cette idée est vraie et to u chante. Mais com bien de m ères se désolent su r leurs enfants viv an ts! et dis-m oi si tu p o u vais, loin de l’être, t’arrêter su r la lim ite de l’existence et d u n éant, et lire au livre des destinées? R éponds-tu q u ’en voyant la longue liste des m aux qui t’atten d aien t, tu voudrais exister? Non, si l’on te l’offrait sans le dédom m agem ent de notre am o u r. E h bien , cet am o u r te reste; cet am o u r m e console d’u n e vie tissue d’alarm es, de périls et de d o u leurs. Que dis-je? il m e les fait o ublier en m e ra m e n an t à toi, à toi dont je n ’étais pas digne, et que je n ’au rai jam ais trop chèrem ent payée... Sophie, m a chère Sophie ! je te conjure, et j ’espère que tu ne refuseras pas au plus ten d re des am ants, à qu i tu n ’as jam ais rien refu sé, de m ettre u n term e à tes reg rets, et m êm e d ’apporter dans ceux q u ’il faut bien t’accorder, u n e m odération qu i calm e m es inqu iétu d es su r les suites q u ’u n siia ta l événem ent p o u rra it avoir pour ta santé. Tu m e plaindras sans doute d ’être obligé de te d o nner cette cruelle nouvelle. Hélas! si j ’eusse pu te le dire en te serran t dans m es bras, nos cœ urs, en s’u n issan t, se seraient m u tu e llem ent fortifiés; m ais l’absence aig rit to u t. J’ai balancé si je te dirais sitôt q u ’eile perte nous avons faite ; m ais la crainte que tu ne reçusses ce coup d ’u n e au tre m ain qui ne sau rait pas te l’adoucir, m a confiance en ton courage, la h au te opinion que j ’ai de ta tendresse, et qu i ne m e laisse pas douter que la m ienne ne supplée suffisam m ent à cette privation terrible, m ’ont engagé à te p arler sans d étour. Ah ! Sophie ! ton am i n ’est pas m oins m alh eu reu x que toi lorsqu’il s’occupe de tes chagrins. Je serais inconsolable si tu n ’étais q u ’u n e am an te vulgaire. Hélas ! m e d irais-je, voilà u n de m es liens, et le plus sacré de tous, rom pu. Mais je te ferais in ju re de penser ainsi. L’a ­ m o u r et l’h o n n e u r nous u n issen t in d ép en d am m en t de tous a u tres m otifs, de tous au tres devoirs, de tous au tres objets ; et il n ’est au pouvoir ni des h u m ain s, n i de la n a tu re , de relâcher nos nœ uds, aussi longtem ps q u ’elle nous laissera la vie. Si nous som m es destinés à presser dans nos b ras de n o u ­ veaux gages de n otre am o u r, nous pourrons porter su r eux u n regard plus serein. Un certain nom bre d ’enfants doit payer trib u t à la m o rt : elle a frappé le p rem ier fru it de notre ten ­ dresse; nous pouvons espérer q u ’elle épargnera les a u tre s.... O m on am ie ! nous avons éprouvé de plus grands m alh eu rs ! C’est su r nous-m êm es, et u n e partie détachée de nous, que l’in fo rtu n e s’est exercée q u a n d elle nous a arrachés l’u n à l’au tre. L’am o u r, l’espoir et nos b ien faiteu rs on t cicatrisé cette plaie profonde; ta nouvelle blessure doit être encore plus facile à g u érir. Ah ! m a généreuse Sophie, ne m ’accable pas d u n o u v eau to u rm e n t de tes souffrances ou de tes dangers ; ne nous p u ­ nis pas tous deux de notre in fo rtu n e ; n ’aug m en te pas tes propres m au x . P leu re, m on en fan t, p leure ; m ais non pas sans m odération et sans m e s u re ; q u ê ta d o u leu r soit douce e t tendre com m e toi. T u n ’as pas jo u i de la do u ceu r de voir longtem ps ta fille, de la tendresse de ses em brassem ents, des caresses de son en fance... Hélas ! que reg rettes-tu là ? tu n ’en serais que plus m alh eu reu se ; et si je t ’envie le plaisir de l’avoir em brassée, c’est que je voudrais avoir a u ta n t de m otifs de regrets que m on am ie. ! Si les pleurs fléchissaient le destin, je te dirais : Chère am ie, pleurons ensem ble, pleurons des larm es de sang ; que tous nos jo u rs se passent dans le deuil, toutes nos n u its dans la tristesse et l’insom nie ; n otre d o u leu r est u tile à ce que nous aim ons. Mais les gém issem ents ne ra n im en t pas les m orts ; il ne fau t donc pas se laisser em porter p o u r eux à u n e violence nuisible à ceux qu i le u r survivent. Ne n o u rris pas ton ch ag rin trop am er, trop n a tu re l, m ais qui ne d u re ra q u ’en proportion de ce que tu sentiras le plus vivem en t ; or j ’espère, et je crois, et je dem ande, en te couvrant de m es baisers et de m es larm es, que ce soit ton am o u r pour m oi que tu sentes et que tu veuilles sen tir le plus vivem e n t... Oh q u ’ils sont d u rs et insensés ces p arents, q u i, au lieu de se h â te r de jo u ir de leu rs en tan ts, de se liv rer à eux sans délai, d ’épuiser réciproquem ent to u te le u r tendresse m u tu e lle , au lieu de profiter d u m o m en t présent qui leu r ap p artien t à peine, les v o uent, les opprim ent, et se réservent, p o u r u n avenir q u ’ils ne verro n t pas, des réparations dont la fortune ne le u r laisse que le projet vain et d éch iran t !.., E h bien ! les enfants de ces êtres-lâ vivent pour souffrir, et ceux des m ères tendres sont m oissonnés au berceau !... Ce n ’est pas le m om ent de te p arler affaires, ô m on to u t ! Ces intérêts si m édiocres, si tièdes auprès des grandes affections de l’âm e, ne m e to uchent pas plus que toi. Je dois cependant t’ôter u n de tes ch ag rin s, q u i p a raît t’avoir vivem en t ém ue au m o m en t où tu écrivais ta dernière lettre. Mon am i, M. B ..., qu i partage vivem ent notre perte, m ’avait écrit avant que de la savoir : « Ne prenez point à la lettre « les précautions que je vous ai dem andées su r notre corres- « pondance. L a issez-vo u s confier to u t, ne répondez que ce « que la prudence pou rra vous d ic te r; longez su r les points « im portants et délicats qu i font connaître votre touche. Je ne « vous dis là que ce que vous savez aussi b ien que m oi ; et ce « que v o u s-m ê m e avez p ra tiq u é . » — Ces m o ts p lein s de dou ceu r, de sagesse et d ’a m itié , d o iv en t t ’ô ter to u t soupçon que l’on v e u ille te p riv e r du seco u rs de m es av is. Au re ste, tu n ’en as que tro p p erd u le besoin, p u isq u e la seule prop rié té q u i le re stâ t, et q u ’encore, au m ép ris d e là ju stic e et de la n a tu re , on te d isp u ta it, t ’est enlevée p a r le so rt... Je te su p p lie de n e p o in t écrire dans ces p re m iers m o m en ts à ta m ère. Elle ne p eu t pas p artag er ta d o u leu r ; et toi, tu ne peux pas sen tir assez cela : m ais, m on adorable am ie, la doule u r m êm e doit être décente, et il ne fau t pas a ig rir des m aux déjà tro p dévorants. 0 m on am ie ! ce n ’est pas toi que le reg ret de ce que tu n ’as plus p eut ren d re in ju ste p o u r ce qu i te reste. Envisage ton am a n t, et songe com bien la fortu n e t’a épargnée m êm e en te m altraita n t, et tu avoueras q u ’il te reste plus que des consolations. Voilà, ô m on to u t ! ce q u i m ’a fait supporter m a d o u leu r, et ce qu i m e donne la force de t’écrire peu d’heu res après avoir reçu u n e nouvelle q u i a serré m on cœ ur au point de m ’in q u ié ter ; car tu m e lais aim er la vie. J’ai beaucoup nleuré depuis, et voilà m a poitrine soulagée ; m ais m on âm e ne le sera que q u an d j’a u rai ta prom esse de to u t sacrifier à l’am o u r, et de chercher dans son sein le rem ède à tes m aux, sans m ’en cacher la profondeur ou l’activité. E cris-m oi bien tô t, m a Sophie-G abriel ; je te répondrai à l’in stan t, et M. B ... voudra bien te faire passer m a lettre. Hélas ! tu recevras to u jo u rs trop tôt celle-ci ; m ais je n ’a u rai jam ais la tienne assez vite. A dieu, m a b ien-aim ée : m ontre-m oi ce courage que j ’attends de ta g rande âm e. Elève-la au-dessus du deuil où elle est plongée, et ne pense q u ’à l’am o u r éternel et inviolable que m on cœ ur t’a ju ré , que m es tendres caresses te répètent, et su r lequel n u l bras ne p eut atten ter. Ga b r i e l . Ta fille n ’a pu résister aux convulsions de dents. Ta n o u rrice est, d it-o n , inconsolable. Je prie M. B ... de lu i d o nner le peu que je puis en cette triste occasion. Ceux qu i ont aim é notre enfant on t tous des droits su r n o u s... H élas! tu ne verras que trop que c’est la m ain appuyée su r m a plaie que je cherche à g u é rir la tien n e. LI 7 juin 17^0. Je reçois, m on tendre enfant, ta lettre du 2 ju in , qu i calm e u n peu m on extrêm e in q u iétu d e, et m et du b au m e dans m on sang. Je connais ton noble courage, et j ’espérais bien q u ’il ne se d ém en tirait pas dans u n in stan t où l’a m o u r le soutenait, non sans avoir lu i-m êm e u n g ran d besoin d ’app u i. Je ne t’ai jam ais d û u n e plus tendre reconnaissance, que dans cette funeste occasion où tu prends assez su r toi-m êm e, pour m ’ép argner des douleurs plus longues et plus aiguës. Hélas ! l’am o u r paternel est u n in stin ct bien réellem ent fondé su r la n a tu re , p u isq u ’il nous est com m un avec les b ru tes, avec cette différence que dans elles il tien t u n iq u em e n t au physique, et que dans nous il p eut être fortifié to u t com m e affaibli p ar la réflexion. Mais s’il n ’est pas u n devoir plus n atu rel que celui de ch érir ses enfants, il en est de plus sacrés ; et tels sont ceux que nous avons l’u n envers l’au tre. La réflexion doit donc ici com battre notre d o u leu r, a u lieu de l’a g g rav er; car il certain que nos p leu rs, in u tiles à celle qu i n ’est plus, n u ira ie n t à nous qui restons... A h ! du m oins, la n a tu re n ’a n u l reproche à nous faire. Ce n ’est pas n o u s, ce sont nos tyrans qu i ont rejeté et m éprisé ses dons, q u i ont tari p o u r notre enfant la source de vie q u ’elle lu i avait ou ­ verte, qui l’ont livré à u n e m ère em p ru n tée et m ercenaire. Hélas! elle fu t plus tendre q u ’eux, et l’on dit q u ’elle pleure am èrem ent notre fille... Elle devait p é rir, et l’on n ’échappe p oint à sa destinée. Ah ! j ’en conviens avec toi, ce sont les fruits d ’u n am o u r si ten d re qu i devraient croître et m û rir. Que l’on regrette des enfants qu i, nés d’u n com m erce indifférent, n ’ont peutêtre jam ais excité dans le u r père au cu n e ém otion de te n ­ dresse ; j ’avoue que je ne plains guère que la vanité d’u n tel hom m e. Je suis très-p o rté à croire que ses enfants ne flattaien t que son despotism e, q u ’il ne voyait en eux que des sujets q u ’il pouvait dom iner en m aître, et que sa fam ille n ’était p o u r lu i q u ’u n royaum e où il voulait rég n er en m o ­ n arq u e ab so lu ; m ais nous qu i ne voulions que le b o n h eu r de notre fille, qu i le voulions pour elle, et qui en faisions une des plus précieuses parties du n ô tre... a h ! nous avons dro it de la p leurer. L U 40 juin 1780. Je vais te faire u n cadeau, à toi qu i n ’as pas les goûts frivoles, c’est de te d onner une notice d’un plan m an u scrit de législation p o u r la Pologne, par J. J., que m ’a donné D. P. Ce grand hom m e, retiré dans sa vieillesse du com m erce de tous les hom m es, et m êm e du com m erce de son génie, des Polonais sont venus lu i d em ander u n plan de législation dans sa solitude. T oute son âm e et to u t son génie se sont ranim és p o u r répondre d ig n em en t à cette dem ande. Cet ouvrage m ’a p a ru aussi beau que les plus belles productions du m êm e a u te u r. Mais quel caractère étran g er à nos m œ urs et à nos idées! On cro irait que le philosophe sort d ’u n entretien avec N um a dans les forêts des Sabins, ou avec L ycurgue su r le m ont Taigète. Le p rem ier conseil q u ’il donne aux Polonais, c’est de rom pre presque toute com m unication avec le reste de l’E urope. Il ne v eut p oint pour cela de rem parts sem ­ blables à celui qui a été si in u tile pour séparer le Chinois d u T artare ; il v eut que ce soit le caractère national qu i élève cette barrière. Mais com m ent le form er, ce caractère nation a l? P a r des je u x d 'e n fa n ts, répond le gran d h o m m e ; par des cérém onies p u b liques, m ajestueuses et to uchantes, par des fêtes. Deux législateurs de l’a n tiq u ité ont im p rim é ainsi l’im age de leu rs âm es et de le u r caractère dans les hom m es qu i ont reçu leurs lois, L ycurgue et N u m a: et il est encore a u jo u rd ’h u i des hom m es qu i porten t ces im ages sacrées dans leurs caractères et dans leu rs âm es. Des Spartiates de­ venus sauvages vivent encore libres a u jo u rd ’h u i su r les m ontagnes de la Laconie, d’où ils in su lte n t au despotism e du G ran d -T u rc; et sous la dom ination du Pape, les T ransteverins m o n tren t souvent le caractère de ce peuple rom ain q u i rég n ait dans les com ices. Im itez ces législateurs et leurs in stitu tio n s, d it R ousseau à la Pologne. Faites-vous des spectacles nationaux et des fêtes qu i vous dégoûtent à jam ais du b o n h eu r des au tres peuples; faites en sorte q u ’il vous soit im possible d ’ètre a u tre chose que des Polonais, et vous le serez pour l’éternité. Des voisins plus puissants p o u rro n t vous vaincre, ils ne p o u rro n t vous c o n q u érir; les R usses po u rro n t vous en g lo u tir, ils ne p o u rro n t vous digérer. En les séparant ainsi de to u te la terre , ce nouveau L ycurgue sem ble en effet p rép arer aux Polonais u n b o n h eu r qu i ne s’est jam ais trouvé p arm i les hom m es : des m œ u rs et presque point de lois. La raison p o u r le p rem ier code des m ag istrats; des citoyens qu i soient tous législateurs, pour q u ’il n ’y en ait au cu n d ’esclave; des lab o u reu rs se re n d an t dignes d ’être, au besoin, les défenseurs de la patrie, par des exercices et des fêtes m ilitaires, q u i seront le délassem ent de leu rs trav au x ru stiq u es; les récompenses toutes en h o n n e u r, au cu n e en a rg e n t; l’arg en t presque p ro sc rit, com m e faisan t circu ler les vices et les crim es avec plus de rap idité encore que les richesses; tous les rangs égalem ent accessibles à tous les citoyens, qu i les rem p liro n t successivem ent, en croissant par degrés en vertus et en talents com m e en g ra n d e u r, le trô n e m êm e rem pli par des citoyens q u i a u ra ie n t appris, dans tous les É tats q u ’ils a u ra ie n t parco u ru s, les besoins et les devoirs de tous les É tats ; le b o n h eu r enfin tou jo u rs m odéré, parce q u ’il s’use lo rsq u ’il est trop vif, et que l’hom m e trouve b ientôt l’e n n u i et les dégoûts dans les voluptés im m odérées... tel est le tableau du gouvernem ent que le citoyen de Genève voulait d o n n er à la Pologne. II a bien prévu q u ’on lu i dirait q u ’il n ’y a pas un très-g ran d m érite à renouveler les rom ans politiques de P laton ; q u ’on essaierait de le com battre par le. rid icu le, parce que le ridicule est l’u n iq u e ressource des esprits faibles, contre to u t ce q u i porte le caractère de la g ra n d eu r et de la force ; q u ’on lu i opposerait le goût de tous les peuples m odernes pour les jouissances du luxe, et la co rruption de leurs m œ u rs, p o u r lu i prouver q u ’il fau t leu r laisser leu r luxe et leu rs m œ urs corrom pues : c’est en co m battant ces objections q u ’il déploie cette éloquence invincible qu i trio m p h e souvent de nos dégoûts ou de notre effroi p o u r les m œ urs an tiq u es; ou q u ’il fait voir cette souplesse d ’esprit qu i aperçoit les m oyens de se servir de nos vices m êm es, p o u r nous conduire, p ar degrés, aux vertus que nous n ’osons plus envisager. Les changem ents, il ne v eu t pas les faire com m e Dieu par sa paro le; il prend les in stru m en ts de l’hom m e, le tem ps et les sages précautions. Il présente à la fois u n dessin p u r et gén é ral; m ais il voit b ien q u ’on ne peut l’exécuter que par parties. Il ne d it p oint : donnez-m oi des anges, et je les ferai vivre en sages : donnez-m oi u n pays où il n ’y a it au cu n e in stitu tio n , et j ’y étab lirai des in stitu tio n s parfaites; il d it : donnez-m oi la Pologne et les Polonais, tels q u ’ils sont a u ­ jo u rd ’h u i, et je ne crois pas im possible de leu r d onner la législation et le b o n h eu r dont je le u r offre l’im age. On oppose to u jo u rs les passions des hom m es com m e u n obstacle in v in ­ cible à toutes les réform es, et l’on ne voit pas q ue, p o u r celui q u i sait les m an ier, elles sont aussi les m oyens les plus sûrs et les plus p u issan ts; on p eut s’en servir m êm e p o u r les d étru ire to u tes; et, s’il y e u t jam ais u n véritable stoïcien, son stoïcism e a été l’ouvrage de ses passions. J’ai cru te faire quelque plaisir, m on aim able am ie, en te d on n an t cette faible idée de ce bel ouvrage. Mon cher am o u r, je prie M. B. de t’envoyer dans ce m om en t l’arg en t q u ’il p eut avoir à m oi, in d épendam m ent de ce q u ’il m e faut payer en fait d ’avances à m on porte-clefs. Je sens com bien tu dois être gênée; m ais j ’espère que la m ort de ta fille te v a u d ra du m oins u n peu plus d’aisance. Hélas ! c’est l’acheter bien cru ellem en t; m ais ainsi va le m o n d e; on y paie les m oindres biens et les plus gran d s au-dessus de le u r v aleur. On m e p arlait l’a u tre jo u r d’u n exem ple to u ch an t de la force de l’affection. La comtesse d’H arcourt a perd u son m ari en 1769. Cette tendre épouse, en tièrem en t livrée à sa douleu r, s’est appliquée à im ag in er tous les m oyens de l’e n tre ­ ten ir. Elle a lait élever à N otre-D am e, à la m ém oire de son époux, u n riche m ausolée de la com position de Lem oine, et s’y est fait représenter elle-m êm e dans l’attitu d e la plus douloureuse. Non contente de ce lu g u b re trib u t, elle a fait jete r en cire la figure en gran d d u com te; elle l’a fait revêtir de la robe de cham bre dont il se servait, et l’a fait placer dans u n fau teu il à coté du lit où elle a coutum e de coucher. P lu ­ sieurs fois chaque jo u r, elle va s’enferm er dans ce triste lieu , p o u r s’e n treten ir avec cette im age m u ette, et de la constance de son am o u r, et de la vivacité de ses regrets. 0 m on am ie ! il en est que nous n ’éprouverons jam ais, longtem ps d u m oins !... Mais c’est vivre q u ’il nous fau t pour nous aim er, et nous payer m u tu ellem en t le prix délicieux de ta n t d’am our. Ga b r i e l . Yoici l’épitaphe de ton am oureux Dorât. De nos papillons enchanteurs É m ule trop fidelle, Il caresse toutes les fleu rs, E xcepté l’im m ortelle. LU I 12 juillet (780. Il y a u n e histoire récente plus trag iq u e que celle de la comtesse d’H arcourt. Je n ’en sais pas encore tous les détails. C’est u n e fille de condition devenue enceinte, et qu i avait concerté sa fu ite avec son a m an t. Le jo u r m êm e où elle était résolue, l’oncle de la dem oiselle appelle en duel le jeu n e fou. qu i n ’a pas la force de refuser, du m oins pour cette journ ée; il jo in t à la faiblesse d’accepter le rendez-vous, celle de l’a ­ vouer à sa m aîtresse. L eurs projets n ’en subsistent pas m oins les m êm es, et l’heu re est prise à onze heures et dem ie du soir, su r le Pont-R oyal, où la dem oiselle devait se rendre en paysanne, et le jeu n e hom m e en carrosse. Il a la dém ence de dire à cette info rtu n ée : Si, à onze heures sonnantes, je ne suis point arriv é, c’est que je serai m o rt; elle perd assez la tête pour le croire, arriv e à onze h eu res, attend la dem ie dans les plus affreuses angoisses, et se précipite par-dessus le parap et, lorsqu’elle sonne; le je u n e insensé arriv e u n in stan t a p rè s..., et il ne l’a pas suivie ! Mon am ie, c’est m oi qu i t’ai donné ton enthousiasm e pour R ousseau, et je ne m ’en repens pas. Ce ne sont p oint ses grands talents que j ’envierais à cet hom m e extraordinaire, m ais sa v e rtu , qu i fu t la source de son éloquence et l’âm e de ses ouvrages. Je l’ai co nnu, et je connais p lusieurs personnes qui l’ont p ratiqué. Il fu t to u jo u rs le m êm e, plein de d ro itu re, de franchise et de sim plicité, sans au cu n e espèce de faste, ni de double in ten tio n , ni d ’a rt p o u r cacher ses défauts, ou m o n trer des v e rtu s ; on doit p ard o n n er, p e u t-être, à ceux qui l’ont décrié, de l’avoir m al connu. T out le m onde n ’était pas fait p o u r concevoir la su b lim ité de cette âm e, et l’on n ’est b ien ju g é que par ses pairs. Quoi q u ’on pense ou q u ’on dise de lu i p endant u n siècle encore (c’est l’espace et le term e que l’envie laisse à ses détracteurs), il ne fu t jam ais p eut-être u n hom m e aussi vertueux, p u isq u ’il le fu t avec la persuasion qu 'o n ne croyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses actions. Il le fu t m algré la n a tu re , la fo rtu n e et les hom m es, qu i l’ont accablé de souffrances, de revers, de calom nies, de chagrins et de persécutions ; il le fu t avec la plus vive sensib ilité, pour l’injustice et les p ein es; il le fu t enfin m algré des faiblesses que j ’ignore, m ais q u ’il a, d it-o n , révélées dans les m ém oires de sa vie. Il a rrach a m ille fois plus à ses passions q u ’elles n ’ont pu lu i dérober. Doué p eu t-être de l’âm e inco rru p tib le et vertueuse d ’u n ép icu rien , il conserva, dans ses m œ u rs, la rigidité du stoïcism e. Q uelque abus q u ’on puisse faire de ses propres confessions, elles prouveront to u ­ jo u rs la bonne loi d’u n hom m e qui parla com m e il pensait» écriv it com m e il p arlait, vécut com m e il écrivait, et m o u ru t tel q u ’il avait vécu. A dieu, m a chère et u n iq u e am an te! ad ieu , le b o n h eu r et la vie de m on âm e ; je ne te ferai pas attendre des nouvelles bonnes ou décisives, q u an d j ’en a u ra i; tu peux m ’en croire. Je t’adore, et je crois que cette passion si éprouvée, si ju s tifiée, si légitim e, p eu t défier le sort. G a b r i e l . Réponds h o n nêtem ent à D upont ce que tu voudras. Je t’adresse m on p rem ier volum e de Boccace, et les sujets d ’estam pes : tu m e renverras le to u t ; je n ’ai que cette copie, et m on inform e brouillon ; m on hom m e est trop occupé pour t ’en taire u n e , et celle-là ne te reviendra-t-elle pas avec to u t m oi ! LV août 1780. E t toi aussi, m a douce Sophie, tu au rais, ce m e sem ble, quelque envie de gronder le bon ange : m ais ne t ’en avise pas, q u o iq u ’il le m érite bien : car je l’ai déjà to u t a u ta n t criaillé, p o u r m a p art, que si j ’en avais tous les droits du m onde. Voici p o u rtan t ta lettre jo in te à u n e de m adam e du S ..., presque plus ten d re que la tien n e. R aillerie à p art, sa lettre est très-bien, très-douce, très-affectueuse, très-em p ressée m êm e, et cela m e fait d ’a u ta n t plus de plaisir, q u ’assurém en t elle a été vue de m on père. Elle se h âte, dit-elle, de m e se rv ira i! m om ent où je lu i en donne le d ro it; en conséquence elle écrit à m on oncle, à sa b elle-sœ ur, etc. Enfin il n ’y a pas ju sq u ’à M. du S... qu i fait les plus belles protestations du m onde, offre sa m aison p o u r lieu épreuve et sa présence p o u r ca u tio n ; ceci m ’a p aru u n peu sot et u n peu m alad ro it. Je com m ence à être vieux p o u r avoir des m en ­ tors et de tels m entors. Mais enfin tu vois que tu as to rt et g ran d to rt de prendre ce m om ent-ci pour voir en noir. Tout va bien pour m oi : pour toi, tire en lo n g u eu r, consulte, lo u ­ voyé, et to u t ira bien aussi. D. P. s’est chargé de faire finir sa tes affaires p ar m on p è re; et, si celui-ci s’en m êle, je te réponds que les R ... ne m ettro n t pas u n m ot en tre deux. Ce sera notre ouvrage de sep tem b re; m ais je crois, et ce ne sera pas l’avis de m adam e de R ..., que le p rem ier pas est que je sorte d’ici, parce q u ’il est évident que les V ald h ... co m prend ro n t à m a p rem ière apparition que la lav eu r n ’est plus de le u r côté; et tu sais s’ils sont trem b leu rs et ram p an ts. D upont v eut q u ’ils te donnent 4,000 livres de ren te. B a sta cosi, si Ton p eut y ré u ssir; m ais j ’en doute. T oujours tien d rai-je la m ain à ce que tu sois dans l’indépendance pécuniaire la plus com plète, m êm e de m oi ; de cela, et de ta liberté du veuvage, tu peux com pter que je ne m ’en d ép artirai pas. T u vois que j ’espère que tu n ’im iteras pas les veuves du M alabar, et que l’envie ne te p ren d ra point de m o u rir le m êm e jo u r que M. de M on... R m e p araît, au succès de la veuve du M alabar (très-m auvaise tragédie n o u v elle), que ce fanatism e ne sera jam ais contagieux dans notre France : je serais piqué, je l’avoue, que tu en donnasses l’exem ple : et je t'avertis* pour t’en dégoûter, q u ’il ne p ren d ra point p arm i les E uropéens. Quelle bêtise que de vouloir que le m ariage, in stitu é pour la population, serve à dépeupler le m onde ! et puis, vois-tu, il m e sem ble que j ’aim erais m ieux m o u rir que d'y être condam né ; car c’est en avoir la peine sans en avoir le m érite. Où est d ’ailleurs la ju stice de faire répondre à une fem m e de la santé q u ’on va perdre p eu t-être hors du m énage? Q uand le m ari m eu rt d ’inconstance, il fau d rait que la fem m e m o u rû t de fidélité ; assu rém en t cela n ’est pas ju ste. Pour m oi, qu i trouve le m ariage toujours u n peu triste, je t’avoue que la perspective du b û ch er ne m e p araît pas d u to u t propre à l’égayer. Va, m on am ie, nous au tres hom m es, nous tenons trop à la politesse, et vous au tres fem m es, trop à l’h u m an ité, p o u r que cette loi passe jam ais p arm i nous. Ainsi sois tra n ­ quille ; après to u t il fau t avoir pitié des m o ribonds; et en vérité les m aris sont quelquefois si las de leu r m énage, q uand ils p a rte n t p o u r l’au tre m onde, que le u r proposer de faire route avec leu r fem m e, ce n ’est pas, à beaucoup près, là de quoi adoucir l’en n u i du voyage. Au reste, si tu m e dem andes com m ent u n e tragédie que j ’appelle très-m auvaise a pu tan t réu ssir, je te répondrai que la m eilleure raison que D upont a it pu tire r des fem m es de P aris, est celle-ci : A h ! s i vous vo yiez comme L a riv e enlève la S a in v a l ! Il fau t te dire q u ’il y a u n e scène où l’on arrach e la veuve du b û ch er. L’acteur est vigoureux, l’actrice légère; cela se fait en u n to u r de m ain , et les dam es, qu i concluent très-vite du connu à l’in ­ connu, et qu i aim en t beaucoup to u t ce qu i ressem ble à de la v ig u e u r, tro u v en t ce coup de th éâtre l’u n des plus intéressants qu i existent... Mais voilà assez de folies. Tu m ’ennuies avec tes rabâchages éternels, que j e m e r e ­ fu s e , que j e m e re fu se ; je m ’accorde le plus gran d de tous les plaisirs en to n absence, celui de te d o nner to u t ce que je puis, c’est-à-dire presque rie n ; m ais enfin ce presque rien est la borne de m on pouvoir. Mes abonnem ents vont leu r tra in , et je reçois de tem ps en tem ps quelques au tres volum es; de quoi te p lain s-tu d o n c? Je ne puis pas tire r de som m es u n peu fortes, ta n t que les ouvrages ne sont pas en train d’im p rim er, et, sitôt que j ’au rai quelques louis d’avance, j ’achèterai quelques livres d ont j ’ai besoin. Ju sq u e-là tu to u ­ cheras to u jo u rs u n e partie de m on q u a rtie r prochain qu i, j ’espère, sera le d ernier. Je t’envoie au jo u rd ’h u i m on troisièm e et q u atrièm e volum e de Boccace, d ont je suis plus que payé, p uisque tu en es contente, les estam pes du troisièm e (celles d u q u atrièm e ne sont pas encore faites) et u n petit m an u scrit de D upont : c’est un com pte-rendu du d ern ier sallon à m adam e la m argrave ré­ gnante de Baden. T u m e le ren v erras; je lu i ai dem andé les deux prem iers m orceaux q u ’il a faits en ce g en re, afin que tu en eusses la collection. LV PAQUET CACHETÉ (sans date). P a p ie rs déposés en tre les m a in s de M . B o u c h e r , q u i en co n n a ît la d e stin a tio n , e t qu i est p r ié de ne les o u v rir qu'après m a m o rt. H o n o r é - Ga b r ie l - R iq u e t y , com te de MIRABEAU, fils. A MA SOPHIE. Il est arriv é le m om ent d’un e séparation éternelle, ô m a ten d re Sophie ! Les illusions de l’am o u r nous ont longtem ps abusés ; m ais la n a tu re ne perd pas ses droits. Le poison lent de la d o u leu r a consum é ton am i : il va m o u rir... O trop in ­ fortunée m oitié de m oi-m êm e! qu i t ’adoucira ce coup te rrible, plus cruel cent fois que celui qu i m ’a ttein d ra dans peu d’heures p e u t-ê tre ? car enfin, je te q u ilte, et c’est u n e d o u ­ le u r bien am ère; m ais elle fin ira avec m a vie. Ce cœ ur où tu règnes encore, ne p alpitera plus ni p o u r le chag rin , ni pour l’a m o u r; et toi, tu resteras pour p leurer longtem ps ton Gab rie l... A h ! Sophie, que je te p lain s! je suis bien m oins m alh eu reu x que toi, puisque je n ’étais pas destiné à te s u rvivre. Mais cro is-tu être q u itte envers m oi ? non, Sophie, non : elle existe cette chère e n tan t que m e d onna ton am o u r. Elle vit p o u r t’adoucir m a perte, p o u r t’en dédom m ager a u ta n t que tu peux l’être. Elle n ’a plus que toi ; toi seule es sa m ère, toi seule es son père : tu lu i dois l’am o u r de nos deux cœ urs. Ah ! m a Sophie, que de devoirs te resten t à rem p lir ! et que de consolations tu recueilleras en t ’en a cq u ittan t ! Chère Sophie ! ô m a bien-aim ée ! l’élue de m on cœ ur ! garde-toi bien d ’o u trag er l’am o u r et la n a tu re par le crim e du désespoir. Souvent, dans les délires passionnés de ta ten ­ dresse, tu as ju ré de ne pas m e su rv iv re... E tais-tu m ère alors, o m on am ante ? Non, tu ne l’étais pas ; et si tu te croyais obligée au jo u rd ’h u i par ce tém éraire et coupable serm ent, tu serais aussi pu sillan im e am an te que m ère d én aturée. Oui, m a Sophie adorée, je lègue à m a fille tous ceux de m es droits dont elle peut h é riter : je lu i laisse tous tes soins, toute ta tendresse ; et si je m e m éfiais du courage de m on am ante, et de sa condescendance p o u r m es ardentes et dernières prières, je m o u rrais désespéré d'avoir donné le jo u r à u n en fan t pour qu i je ne puis rien , et d'avoir ainsi, par u n e seule faute, im m olé la m ère et la fille à m on funeste am o u r. O Sophie ! Sophie ! voudrais-tu q u ’u n e passion et si ten d re, et si p u re, et si fidèle, fû t, à m on d ern ier so upir, u n e source de rep en tir cruel et de rem ords dévorants ? Vis, ô m on am an te! donne-m oi cette preuve de ten d resse: vis pour serrer dans tes bras m a fille, pour lu i p arler de son père, pour lu i dire com bien il t’a aim ée, com bien il l’aim ait, com ­ bien il l’a u ra it a im ée... Ah ! si dans le sein de la terre où je vais re n tre r je pouvais conserver celte étincelle céleste, cette âm e sensible et to u t aim an te dont tu concentras les forces et l’énergie, j ’espérerais u n jo u r ré u n ir dans m on sein m on am an te et m on en fan t... Je ne sais, ô m a Sophie ! je ne sais: j ’ai peine à croire q u ’aussi longtem ps q u ’il existera quelque parcelle de m on être, m on am o u r ne vive pas. Soit illusion, soit réalité, l’âm e de Gabriel et celle de Sophie, le u r incom ­ parable tendresse, m e sem blent indestructibles. Cette idée est consolante ; elle nous prom et u n tém oin qu i ju g e nos cœ urs, q u i sait si nous m éritâm es des traitem en ts si barbares ; qu i, plus in d u lg en t que les hom m es, pard o n n era à nos faiblesses, et purifiera des sentim ents qu i ne blessent pas la v e rtu ... O si, dans u n séjour d’éternelle félicité, à l’ab ri des fanatiques, des calom niateurs et des ty rans, nous devions à jam ais nous ré u n ir p o u r nous aim er encore et t’ado rer! D ieu! Dieu p u issant ! rends-m oi m on am an te : pardonne-m oi, p o u r prix de sas vertus. Ah ! si j ’ai nié la providence, c’était pour n ’être pas ten té de te croire com plice des m échants ! tu sais si j ’étais de bonne foi : ta faible créatu re n ’a pu t'offenser. P o u rrais-tu t ’irrite r contre elle, et la p u n ir de la faiblesse de son entendem ent? Jette, jette d u m oins u n regard de clém ence su r celle q ue m on e rre u r a séduite : éclaire-la, protége-la ; donne-lui la force de résister au sen tim en t de m a perte, de découvrir la vérité, de la m o n trer à m a fille, et de m ériter d’être un objet de ta m iséricorde... H élas! m a Sophie, cette lettre est bien longue p o u r le m om en t où il te fau d ra la lire. Qu’ajouterais-je de p lu s? irais-ie énerver ton âm e, q u an d je te conjure de te ra id ir contre l’in ­ fo rtu n e ? ... Je m e méfie de m on propre attendrissem ent, et je finis... p o u r jam ais je finis. A h! pense sans cesse que celui qui m o u rra en prononçant ton nom , qu i te chérit du plus tendre et d u plus fidèle am o u r, qui ne m an q u a, dans au cu n m om ent de sa vie, pas m êm e en idée, aux sentim ents q u ’il t’avait ju ré s, exige de ta tendresse, et, s’il ose le dire, de ta reconnaissance, que tu vives pour ta fille, qui est la m ienne. Ga b r ie l .' J’ai conjuré M. Boucher d’obtenir de M. L enoir la perm ission de te rem ettre tous ceux de m es papiers que j ’ai ju g é à propos de conserver, et ceux de m es livres que lu i, M. Boucher, ne v oudra pas. T u donneras ton p o rtrait, ce p o rtrait jonché de m es baisers et couvert de m es larm es, et mes bagues, à ta fille. Tu porteras le cœ ur que j ’avais reçu de toi, et qui n ’a plus q u itté m on cœ ur. Tu leras m ettre su r m a boîte u n m édaillon qui contienne ton p o rtrait et le m ien : tu obtiendras de M. B oucher de l’accepter. N’oublie jam ais ce que nous devons à notre b ien faiteu r et à l’organe de ses b ien ­ faits. C’est encore u n e dette q u i nous est com m une, et que toi seule pourras t ’ellorcer d ’acquitter. Tâche de te ré u n ir à m a m ère, à m a ten d re m ère, et de lu i rendre les soins que j ’au rais voulu lu i donner. Je lui ai rappelé ce q u ’elle avait daigné m e prom ettre pour m a fille, et j ’ai tenté tous les m oyens de lu i assurer les secours q u ’elle ne peut plus espére r de m oi. Tu ne publieras jam ais l’ouvrage su r les lettre s ’ de cachet et les p riso n s d 'É t a t , sans la perm ission de M. Lenoir. Je le lu i ai prom is, en le su p p lian t de te faire rem ettre ce m an u scrit recopié de m a m ain . L’u n iq u e m otif de cette dem ande a été de te procurer cette consolation, d ’avoir to u t ce q u i reste de m oi. Il y est entré si peu d 'am our-propre, que j’ai b rû lé mes m ém oires, qui contenaient u n e apologie trop forte de m a conduite, et to u t ce qu i n ’était q u ’ouvrage p u rem en t littéraire, si ce n ’est T i M l e , que tu aim es trop p our t’en priver, tra d u it et écrit de m a m ain . J’ai conservé u n e partie de l’histoire de nos am ours, parce que tu l’as dé­ sirée; l’ouvrage s u r les lettres de cachet, etc., parce que je le crois u tile ; quelques m orceaux et pensées détachées, où tu glaneras quelques idées p o u r m a fille; enfin tous les frag ­ m ents ou ébauches que je t ’ai successivem ent envoyés, parce que tu aim eras m ieux les conserver de m on écritu re que de la tienne. T out le reste a été livré aux flam m es. Tu m e p a rd onneras ce sacrifice, que plus d ’u n e raison exigeait de m oi. UNH W*1L CRACÔVtENSB

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