Les Mœurs et la caricature en France  

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{{Template}} Les Mœurs et la caricature en France (1888) is a book by John Grand-Carteret.

The book features an often quoted text on Eugène Le Poitevin and the illustration "Récréations diabolico-fantasmagoriques" by Michel Delaporte.

Full text[1]

LES MŒURS

ET

CARICATURE

EN FRANCE


« Quand on entreprend un livre, on se propose « d'instruire le public de quelque chose qu'il ne « savait pas. »


J.-J. Rousseau.


I


LES MŒURS


ET


A CARICATURE


EN FRANCE


PAR


J. GRAND-CAR T ERE T


S PLANCHES EN COULEUR, 36 PLANCHES HORS TEXTE 500 ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE

(Reproduction d'oeuvres anciennes et œuvres originales des artistes.)



PARIS

A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

7, RUE DU CROISSANT, 7


Tous droits réservés.


A MON AMI

LE D" J. ROUSSEL

LE SAVANT PROPAGATEUR DE LA TRANSFUSION DU SANG


Je dédie cette histoire de la Caricature française, dam laquelle médecine et médecins tiennent leur place.


J. G.-G.



L ILLUSTRATION DE CE LIVRE A ÉTÉ EXÉCUTÉE

entièrement

SOUS LA DIRECTION

DE

M. J. GRAND-CARTERET.


LES DOCUMENTS

dont la source est toujours soigneusement indiquée

ONT ÉTÉ REPRODUITS DIRECTEMENT

ET

DANS LEUR ENTIER

avec leur légende avec leurs particularités

SI BIEN QUE

BURINS, LITHOGRAPHIES, BOIS

ONT CONSERVÉ

leur caractère et leur couleur spéciale.



LES LETTRES ORNEES DES CHAPITRES

ONT ÉTÉ EMPRUNTÉES A

L'ALPHABET DIABOLIQUE de

MICHEL DE LAPORTE Publié en 1835.


LA SEULE FANTAISIE qu'on se soit permise

CONSISTE DANS L'ARRANGEMENT PAR UN CARICATURISTE MODKRNE

DES DEUX COMPOSITIONS

D E

BOURDET servant de titres au texte lui-même et à ses appendices.


IL A ETE TIRE DE CE VOLUME 40 EXEMPLAIRES SUR CHINE

numérotés de 1 à 40

ET UN EXEMPLAIRE SUR JAPON

pour l'auteur.



encadrement de Gustave Doré pour une page d'annonces du Journal pour Rire (1849).



Fig. 1. — « Une ouverture, » croquis humoristique de Boutet de Monvel. {Les Petits Coloristes.)


PRÉFACE

m



e volume continue la série inaugurée en 1885 par l'étude de la caricature dans les pays germaniques : il est conçu dans le même esprit et sur un plan identique.

Il ne s'agit donc ici, ni de biographies ni de mo- nographies ; ce n'est pas plus la production des hommes au point de vue purement esthétique, que leur vie au point de vue de l'anecdote, du récit, de ces mille particularités dont certain public se montre friand. On trouvera, il est vrai, aux appendices, des notices quelquefois curieuses, des faits peu connus, des catalogues égayés par un véritable semis de portraits et de titres de journaux — photographie du papier — mais bien plus hautes, on le sait, sont les visées de l'œuvre.


V I


PRÉFACE


C'est vers 1883, à la suite de l'exhibition dans les galeries de Y Art d'originaux de la caricature anglaise, que je conçus l'idée de faire défiler sous les yeux du public, par le livre d'abord, par l'exposition ensuite, tout ce qui constitue l'humour, la vie intime, politique, sociale, des races humaines, soit, en un mot, la peinture de mœurs, d'étude et d'observa- tion comico-pittoresque. Mais, dans mon esprit, l'exposition, pour porter son enseignement, doit être le couronnement du livre ; il est nécessaire que tous les comiques puissent défiler à la fois l'un à côté de l'autre, de façon que la comparaison s'en détache, saisissante et concluante.

Car, à notre époque d'évolution, d'incubation scientifique, artistique, littéraire, livres et expositions ont un but à remplir. Il s'agit, non de donner au public des images choisies en vertu de certaines petites consi- dérations, mais bien de restituer, de reconstituer pour lui la vie passée, hommes et choses.

C'est ce que j'inaugurai avec l'iconographie de J.-J. Rousseau; c'est ce que je prépare pour l'iconographie de la Révolution, c'est ce à quoi je songe pour la caricature humaine, estimant qu'il faut, à la fois, faire l'éducation de l'œil et l'éducation de l'esprit.

L'histoire des mœurs, de la vie intime portée au premier plan, est chose nouvelle en ce pays de France encore tout imbu de classicisme, d'historiographie officielle et pompeuse qui, comme en plein xvn e siècle, consacre des volumes aux batailles, des chapitres aux hommes politiques, et ose à peine mentionner Daumier, Gavarni, Grandville, les senteurs, les penseurs, les analystes du crayon, parmi les hommes illustres de la génération.

Donc, c'est un côté inconnu ou du moins oublié qu'on va voir défiler; non des images placées à tort et à travers pour constituer un livre illustré; mais bien les vignettes-types qui ont eu une portée dans l'his- toire des manifestations graphiques, qui, au point de vue social ou poli- tique, incarnent une époque.

De cet amas de documents, se dégage un fait positif, indiscutable : la prépondérance, en France, de la femme et de la caricature légère; ou plutôt, pour mieux exprimer la chose, l'éternité despréoccu-


PREFACE


VII


pations féminines qui, dès que la politique cesse d'être au premier plan, reprennent le dessus. Quoique des maîtres nous aient fait pénétrer dans tous les ridicules humains, la vie intime semble être plus rebelle à l'image.

Au reste, traduisant la pensée dominante, la caricature, tantôt sati- rique, tantôt politique, tantôt purement pittoresque et fantaisiste, passe par bien des périodes Aujourd'hui, elle rit de tout bénévolement ; demain, elle s'acharnera contre certains personnages, allant ainsi d'une sorte d'im- personnalisme aux personnalités les plus violentes, les plus haineuses.

Arme de rire, elle soulignera d'une façon piquante le ridicule des modes et des gens ; étrangère à toute bégueulerie, elle soulèvera les voiles les plus secrets, de même qu'elle s'amusera des grandes décou- vertes modernes, ballons, électricité, vélocipèdes ou chemins de fer.

Arme de combat, elle dirigera ses traits les plus acérés contre toutes les réactions, contre tous les régimes qui créent une forte minorité de mécontents, contre tous les souverains déchus, contre tous ceux qui lui semblent prendre une trop grande place et qui veulent bien lui laisser la liberté du crayon; traînant dans la boue Louis XVI et Napoléon III, secouant vigoureusement Napoléon I er du jour où ce grand « pétrisseur de mondes » lui donna, par ses défaites, la possibilité de l'attaquer ; ridiculisant Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, comme les prési- dents de notre troisième République. Et si, souvent, dans cette œuvre de démolition, elle représente la conscience nationale, d'autres fois, elle se laisse aller à toutes les violences des partis, couvrant de boue ceux qui furent simplement malheureux.

Arme d'étude, d'observation, elle servira à nous donner sur les époques des notations exactes; arme de satire sociale, elle aura une plus haute portée et créera des types qui marqueront dans la grande comédie humaine.

Ce qui a préoccupé plus spécialement certaines périodes, le genre de luttes et d'attaques qu'ont dû subir les directeurs de la nation, les tendances différentes des moments, voilà donc ce qu'on trouvera en cette histoire des mœurs et de la caricature en France.



vin PRÉFACE


D'où l'esprit qui a présidé au groupement de l'illustration, chargée d'annoter le livre graphiquement.

D'où le choix dételles pièces de préférence à telles autres, vu la néces- sité de reproduire les choses typiques : clysoirs, ballons, montagnes russes, macadam, crinoline, ou les grandes incarnations de la satire poli- tique, écrevisses, éteignoirs, girouettes, poires, chapeaux bicornes; si bien que les Gharlet, les Dantan, les Bellangé, les Daumier, les Gavarni, les Grandville, les Léonce Petit, les Humbert, les Régamey, les Grévin, apparaissent, non point seulement comme artistes ayant produit des œuvres personnelles, mais encore comme indicateurs de mœurs et de tendances particulières.

Et c'est pourquoi, considérant avant tout la reconstitution graphique du passé, je ne me suis pas tant attaché à la recherche des pièces inédites souvent sans portée qu'à la reproduction des estampes ayant une réelle importance pour l'histoire. Toutefois, si le Liard deTraviès, si le Thomas Vireloque de Gavarni, si les Fleurs animées, si les Animaux travestis de Grandville, si les « Ombres portées » de Morin, ne figurent point ici, c'est que, véritablement ce sont choses trop connues, tant elles ont été popularisées, sans grande indication du reste pour la caractéristique des hommes ou des époques.

En ce livre, une partie devait être forcément sacrifiée, la partie ancienne. Les amateurs ne s'étonneront donc pas de ne trouver ni Debucourt, ni aucune des grandes planches gravées de Carie Vernet, ni aucun des piquants Horace Vernet de 1815. Condenser plus d'un siècle de vie sociale en un volume « fortement » illustré, sans négliger le côté de la curiosité, n'est pas chose facile, vu surtout l'impossibilité absolue de reproduire certaines grandes planches dans un format réduit. Enfin, d'autre part, je ne voulais pas publier à nouveau des estampes ayant déjà figuré dans le recueil de Jaime ou dans les volumes de Champfleury : il fallait, au moins, donner du neuf, ce qui n'empêche pas Yinédit d'avoir, lui aussi, trouvé sa place, avec maints croquis d'ar- tistes particulièrement amusants.

Je ne puis, un instant, songer à remercier tous ceux qui m'ont aidé de


PRÉFACE


IX


leurs conseils ou qui m'ont généreusement ouvert leurs collections. Tou- tefois je dois plus que de simples banalités à M. Jules Cousin, ce savant historien, ce délicat collectionneur, qui a fait de Carnavalet le Musée- type et qui, restera, lui, le modèle des conservateurs; à M. Ernest Main- dron, l'auteur des Affiches illustrées, dont l'affabilité est chose connue dans le monde des amateurs, qui a certainement les plus beaux Daumier et qui n'ignore rien en fait de bibliographie caricaturale; à M. Gaston Tissandier le ballon fait homme — qu'il me pardonne cette expression familière — dont le nom restera attaché à l'un des livres les plus par- faits, les plus artistiques de notre siècle; à Edouard Dantan, ce jeune maître de la peinture française dont les souvenirs artistiques sont si précieux; à M. Ph. Burty, dont nous avons tous admiré les belles litho- graphies; à M. Robaud, qui possède un œuvre incomparable de Delacroix, à MM. Lods et Paul Klenck, qui ont bien voulu me fournir de précieux renseignements pour l'iconographie de Gill et des estampes de 1870. Je ne puis oublier, non plus, les directeurs de nos journaux illustrés, qui, par leurs recueils, tiennent une grande place en ce livre, et les éditeurs comme Firmin-Didot, Hachette, Delagrave, Calmann- Lévy, Pion, Hetzel, Vanier, qui ont mis à ma disposition leurs inté- ressantes publications dans le domaine de l'humour.

Enfin ce serait de ma part ingratitude de ne pas mentionner tout au moins le nom de M. Vignerot qui, comme photograveur, a été pour moi un précieux collaborateur dans le travail si délicat d'interprétation et de réduction des pièces.


II


Mon volume sur la caricature en Allemagne, malgré ses nombreuses imperfections, a été partout si bien accueilli — les éloges des critiques d'outre-Rhin m'ont été particulièrement agréables, puisqu'il s'agissait en cette circonstance de leur pays — que je livre sans inquiétude aux


X


PRÉFACE


appréciations des savants et des gens de bonne foi cette enquête autre- ment complète, autrement fouillée, sur la caricature française. Un mot cependant.

C'est peut-être la première fois que, se plaçant sur le véritable terrain de « l'objectivité, » de l'impartialité la plus complète, on jugea un point de vue général les contemporains et, chose plus grave encore, les faits auxquels nombre d'entre nous ont assisté, ainsi que les terribles événe- ments par lesquels nous avons tous plus ou moins passé.

Eh bien ! qu'on veuille seulement regarder ces images sans passion, sans haine, en s'imprégnant de cette pensée que l'auteur, cherchant la philosophie de l'histoire graphique, n'a nullement eu en vue un esprit de parti, de dénigrement ou d'animosité personnelle — la preuve en est dans le fait que les légendes politiques trop violentes ont été enlevées — et Tonne s'étonnera plus de cette incursion dans le champ de l'actualité.

C'est également pour rester fidèle aux généreuses traditions de l'esprit français que l'auteur a systématiquement écarté toute caricature dirigée contre Marie-Antoinette ou l'impératrice Eugénie, estimant que de telles pièces, — indispensables s'il s'était agi d'une iconographie complète — n'avaient nulle raison pour figurer ici puisqu'elles ne caractérisaient pas les haines et les passions du moment, autrement que les estampes reproduites sur Louis XVI et Napoléon III.

Dernière observation qui vise plus spécialement la caricature et la nature même de mes œuvres.

Pour qui cherche à montrer le rôle considérable joué dans l'histoire par l'image, c'est un heureux symptôme que le développement, tout récent, donné au document et à l'élément caricatural, en particulier, dans les publications illustrées et dans les livres.

L'humour qui, dès l'origine, prenait une grande place au Magasin pittoresque, ce recueil toujours intéressant, qui a eu la plume et le crayon des Tœpffer et des Grandville, qui, il y a quelques années encore, en 1872, publiait une série d'articles : Sur la Caricature 1 , curieusement illustrés


1 Ces articles sont de M. Girardin, professeur au lycée de Versailles.


PRÉFACE


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par Gustave Doré ; l'humour qui donnait à L Illustration des premières années tant de pages pittoresques ; qui inspirait à Edmond Morin les merveilleuses compositions du Monde Illustré; l'humour à laquelle Gas- ton Tissandier a su également ouvrir les portes du journal La Nature est aujourd'hui un peu partout, et j'entrevois l'époque, pas éloignée, où plus aucun livre de valeur ne se fera sans la caricature, parce que tout le monde est maintenant d'accord pour voir en elle un précieux élément de renseignement.

Et si ce développement d'un genre inauguré avec les volumes du bibliophile Jacob, parlesDidot, ces maîtres éternels de la typographie française, m'intéresse tant, c'est que je puis bien me flatter d'y avoir quelque peu contribué. Depuis ma Caricature en Allemagne, c'est une succession de volumes conçus dans cet esprit : et les intéressantes pla- quettes de biographies artistiques publiées par la Librairie de l'Art, et le magnifique Wagner d'Adolphe Jullien, et les Affiches illustrées, aussi bien que L' Académie des Sciences de Maindron, et le si curieux ouvrage du D r Witkowski sur Y Histoire des Accouchements et le Napoléon 1 er de Roger Peyre. Partout, qu'il s'agisse de feuilles placardées sur les murs, de sociétés savantes, de science, de médecine, d'histoire, le document caricatural prend une importance qu'il n'avait pas encore eue.

Désormais, ce n'est plus seulement avec les actes officiels et les bio- graphies des personnages qu'on pourra écrire l'histoire : l'image, malgré les esprits solennels, infatués de ce qu'ils appellent pompeusement dans leur ignorance « le grand art », comme si l'art n'était pas partout où se manifeste une intention de dessin, de couleur, de modelage, l'image, dis-je, est entrée dans les annales de l'humanité, marchant à la conquête d'une place toujours plus grande.

Et maintenant, caricature française que ces idées nouvelles de la prééminence du dessin sur la légende sont en train de modifier, grande caricature qui a eu pour initiateur Daumier, le maître-peintre, le sacrifié du bon mot ; que la routine seule — éternelle empêcheuse de danser en rond — prive encore de ces Fliegende Blœtter que tous, artistes et penseurs, nous attendons, saluant les premiers essais, les premières


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manifestations, ouvre aux amis du rire et de la satire, c'est-à-dire à tous les esprits délicats, à toutes les âmes honnêtes, tes trésors si nombreux et si variés ; fais défiler créateurs et créations, mœurs, idées, passions, engouements; lapolitique, les femmes, l'art, tout ce qui, réalité ou fiction, nous empoigne à un titre quelconque; ici, ton gros et franc rire, l'observation fine .et malicieuse ; là, tes grondements sourds et terribles, qui changent en arme de passion et d'attaque ce qu'on vou- drait voir rester toujours un élément d'humour et de délicate moquerie.

Caricature française qui a eu tes grands jours et tes faiblesses, en ce livre tu règnes, souveraine, apprenant aux jeunes ce que fut le comique, d'autrefois, montrant à l'étranger l'arsenal du rire gaulois dans le passé, comme dans le présent : c'est pourquoi, sans vanité, sans orgueil, l'un de tes historiens se permet d'inscrire ici, à ton intention, cette dédicace :

Tibi exegi hoc monumentum.


JOHN GRAND-CARTERET.


Paris, en janvier 1888.



Fig. 2. — Vignette de Daumier. (Charivari, 1848.)


Fig. 3. — Types de caricatures des xvi" et xvii" siècles.


CHAPITRE PREMIER

LA CARICATURE AU XVI e ET AU XVII e SIÈCLE (1550 A 1715)

La caricature au xvie siècle : la satire par la monnaie. — L'estampe populaire sous la Ligue. — Naissance de la caricature patriotique : estampes contre les Espagnols et contre les favoris italiens. — La caricature sous la Fronde. — Les portraits, allégories et estampes populaires du xvn e siècle. — Callot : la note humaine et les types grotesques. — La caricature politique sous Louis XIV, émigrant à l'étranger. — De quelle façon le Grand Roi répond à cette guerre caricaturale. — Caricatures sur les avocats et les médecins. — Estampes satiriques sur les arts et les lettres. — Les ornemanistes et le grotesque.— Figures de fantaisie : les Métiers de Bonnard.


ne des premières gravures à laquelle on puisse don- ner le nom de caricature, dit Thomas Whrigt, l'ico- nographe anglais, est la planche connue sous le nom de : Revers du Jeu des Suisses, planche d'ori- gine française, appartenant à l'année 1499.

La caricature taillée en bois et imprimée se trouve ainsi avoir une date précise, mais sans qu'il faille conclure de là à toute une vie caricaturale, prenant naissance dès le xvi c siècle et arrivant jusqu'à nos jours, véritable imagerie comique, inter- prétatrice des hauts faits de l'histoire ou des mœurs locales.

Entre la caricature sculptée, comme partout, à l'origine sur la pierre des églises, — Musée universel du moyen âge, — et les manifestations graphiques, laissant entrevoir une pensée suivie, s'écoule, au contraire, tout un laps de temps. Les arts de la gravure, « trop parlants pour gens du commun, » sont tenus en suspicion ; ne pouvant recourir au dessin, la satire est obligée de se confiner dans les livres.



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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Pour mettre en jeu les passions, un grand mouvement social est toujours nécessaire ; or, la France d'alors ne fut pas remuée jusque dans ses entrailles par une de ces secousses qui font époque dans l'histoire. Elle subit des divisions, des luttes intestines, mais l'élan, la foi en un idéal inconnu lui firent défaut. Donnez à la Jacquerie le placard, la feuille volante, elle en fera certainement son profit, parce que toute révolte voit avec rai- son dans la satire sous forme d'image une puissance redoutable. Preuves : le xvi° siècle en Allemagne, 1648 en Angleterre, 1789 en France. Mais la réforme calviniste, purement dogmatique, ne pouvait pas mettre en branle le tocsin populaire. Avec son fond de tristesse, de rigidité outrée, elle n'avait rien de ce qu'il faut pour empoigner la fibre nationale. Bien plus, les Cévennes exceptées, elle laissa le peuple indifférent, parce que le peuple ne vit sous ses apparences de prêche, de controverses, de colloques, que des factions politiques se disputant le pouvoir. Durant toute cette période, pas une seule pièce qui se puisse comparer à cette naïve estampe d'outre- Rhin : Luther et le paysan.

Les huguenots toutefois n'en éprouvèrent pas moins ce besoin de satire, si profondément ancré dans la nature humaine ; véritable nécessité, du jour où l'on rompt avec certaines habitudes, où l'on entre en lutte avec certaines croyances. Seulement, ils avaient à compter avec un pouvoir qui ne pou- vait permettre qu'on vînt ridiculiser l'Église, dont il était, lui, « le fils aîné ; » avec un Parlement, instrument docile, qui enregistrait les volontés royales, qui allait même jusqu'à rendre des arrêts contre les caricatures.

Les arrêts étaient-ils toujours respectés? Les documents de l'époque nous apprennent que des pamphlets aux grossières images apparurent jusque dans la chambre du roi, et l'on ne peut s'en étonner, puisque des grands seigneurs, des princes du sang même, tenaient parti pour les réformés. D'autre part, fait caractéristique, ces placards aux vignettes taillées en bois restaient sans portée.

C'est alors que, cherchant une arme qui fût, à la fois, d'une circulation plus facile et d'un sens plus pratique, les protestants eurent recours à la médaille. Epoque étrange où l'on vit circuler d'homme à homme, de main à main, de poche à poche, toute une monnaie de contrebande, parodie des pièces officielles, têtes doubles à l'expression grimaçante, profils de papes accolés à Satan. Cette guerre par le bronze était la bonne ; la preuve, c'est qu'aux pièces contre Rome, portant cette exergue : Ecclesia perversa tenet faciem diaboli, les défenseurs de l'Eglise opposèrent des pièces identiques où Calvin était traité d' heresiarcus pessimus. Non seulement les protes-


LA CARICATURE AU XVI e ET AU XVII e SIÈCLE


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tants furent pris à leur propre piège, mais encore cette émission de mon- naies fantaisistes jeta le trouble dans les relations commerciales, prépa- rant ainsi la voie à ce qui sera de nos jours les billets de banque de la Sainte-Farce. Du reste, la médaille satirique, forme la plus populaire de la caricature d'alors, ne descendait-elle pas en droite ligne des médailles de fous dont le moyen âge avait largement usé ?

Signe non équivoque de la perpétuité de certains sentiments, cette façon âpre et comme enfiévrée de clouer les maîtres du monde au pilori de l'his- toire réapparaîtra après les désastres de 1870. Quel musée, celui où l'on ras- semblerait ces milliers de pièces, mitraille de vengeance et de passion, depuis les pistoles aux profils grotesques, sans intention autre qu'un pur besoin de caricature, jusqu'aux sous tronqués, défigurés, mutilés, sur les- quels apparaît, coiffé du casque prussien, le profil de Napoléon III !

Tandis que l'estampe de la Réforme partait de Genève, l'esprit français triomphant avec Rabelais, donnait également la note de sa conception gra- phique, par les curieuses figures « de l'invention du maître » qui ornent les Songes drolatiques de Pantagruel (1565). Comme dans le texte, la satire se présente ici sous une forme grotesque et scatologique. Ce ne sont que per- sonnages au nez bourgeonné et poilu, aux faces lippues, hébétées, aux énormes bedaines , tenant tantôt de l'oiseau , tantôt du poisson , souvent chaussés d'immenses souliers à la poulaine montés sur des roulettes ; fan- taisie abracadabrante, paraissant dégagée de toute prétention à la satire personnelle. Mais aussi, quelle verve, quelle individualité puissamment accusée dans les figures qui représentent l'Église ou l'Inquisition, dans les nombreuses caricatures dirigées contre le pape Jules II ! Certes, cela a été voulu et cherché.

Des avantages personnels généreusement octroyés à chacun, on ne sau- rait s'étonner : c'est l'enveloppe extérieure, aussi nécessaire aux images qu'au texte, sorte de passe-port sans lequel la pensée, écrite ou graphique, ne pouvait circuler. Dans les pamphlets du temps s'attaquant aux person- nages de la cour de Henri III ou de Henri IY la pornographie a été poussée bien plus loin.

Entre ce Pantagruel et les dessins d'Holbein pour l'Éloge de la Folie d'Érasme, il y a, — quoique ces derniers soient antérieurs, — comme un air de parenté. La Folie et Priape, ne sont-ce pas, du reste, les deux grands maîtres de l'époque, puisque la Sagesse et la Satire ont besoin d'eux pour communiquer avec les humains !

Impuissant, en tant que manifestation religieuse, à soulever un grand


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


courant d'opinion, le protestantisme par les guerres politiques auxquelles il donna naissance, fit cependant éclore la véritable caricature française. Avec ses pamphlets aux images brutales et grossières où la majesté de Henri III est souvent malmenée 1 , la Ligue sut trouver le chemin du fana- tisme, et durant plusieurs années la lutte à coup de crayons suivit ainsi de près la lutte à main armée.

Elle eut les rieurs pour elle, tant qu'elle combattait un souverain peu sympathique, mais du jour où elle se trouva en face de la figure si popu- laire de Henri IY, il lui fallut, à son tour, essuyer les conséquences du ridicule. La ménagerie des animaux fabuleux se tourna contre elle, — sans oublier les singes et les ânes, fidèles compagnons de toutes les satires crayonnées. Qu'on la représente à sa naissance, en ses effets, à son déclin , la Ligue est toujours personnifiée par l'hydre aux cent têtes de l'anarchie, animal apocalyptique vomi par l'enfer, ou par des Furies à têtes de serpent 2 .

En revanche, quelle bienveillance dans les feuilles consacrées à Henri IV imprégnées de ce côté bonhomme et finement railleur que les Allemands pousseront si loin, de nos jours, avec les portraits de Bismarck. Le burin, alors même qu'il voudrait être caricatural, est empoigné par ce je ne sais quoi qui attire, qui captive, qui désarme. La gaieté, il est vrai, prête bien moins à la charge que la grandeur solennelle.

D'autre part, le sentiment national qui commence à se développer allait donner à l'estampe un caractère patriotique qu'elle n'avait pas encore eu. Pour la première fois on vit la caricature ridiculiser l'étranger en s 'attaquant sans trêve ni merci aux Espagnols, aux Espagnols qui fomentent les troubles intérieurs, qui représentent, alors, l'ennemi, qui sont pour la France des xvi° et xvn° siècles ce que seront au xix e l'Anglais puis l'Alle- mand. Le burin des imagiers s'ingéniait sans cesse à rabaisser ces capitans vantards et rodomonts, au grand chapeau à plumes, à la longue rapière relevée ; il les transformait en grotesques de cape et d'épée, il les affublait même des masques de la comédie italienne. Gabriel Naudé, le savant biblio-

1 Une de ces feuilles volantes porte le titre de: Le faux mufle découvert du grand hypocrite de France et donne le portrait de Henri III en habit de pénitent, un chapelet à la main, avec des oreilles de porc et des cornes de bouc.

Voir, du reste, pour le catalogue des pièces de l'époque, le volume publié chez Paul Daffis : Les Belles figures et drolleries de la Ligue, suivant les collections de Pierre de l'Estoile (1589-1600).

Le cabinet des estampes de la bibliothèque de Dresde possède une très riche collection de caricatures contre Henri III et les rois de France, en général.

! Voir le Pourtrait de la Ligue Infernalle; une furie à deux têtes couronnées de serpents avec griffes aux pieds.


LA CARICATURE AU XVI e ET AU XVII e SIÈCLE


graphe, a noté le fait dans son Jugement de tout ce qui a esté imprimé contre le cardinal Mazarin, et cela d'une façon d'autant plus intéressante qu'il tient compte du pour et du contre, c'est-à-dire des charges que les Espagnols, de leur côté, ne craignaient point de lancer contre les Français.

« Sous les charniers de Saint-Innocent et au bout du Pont-Neuf, on voit » dit-il, pour ne parler que des caricatures françaises, « des Espagnols en taille douce qui ressemblent mieux à des diables ou à des monstres qu'à des hommes : et pour ne rien dire de leur nez à la judaïque, des mous- taches recroquillées en cerceau, des fraises à neuf ou dix étages, des cha- peaux en pot à beurre, des espées dont la garde est aux pieds et la pointe aux épaules, des démarches superbes et autres actions ridicules ou inso- lentes, il me semble que tout ce qu'il y a de gueux, d'infâme et d'extravagant pour nous est représenté sous le visage d'un Espagnol ; ce néanmoins aupa- ravant que nous fussions en guerre avec eux, on ne voyait point toutes ces grimaces 1 . »

Après les Espagnols vint le tour des Italiens : l'estampe avait compris son rôle. Et ici qu'on me permette un simple rapprochement. L'Allemagne, qui n'est pas encore une nation, qui est un assemblage de toutes les concep- tions politiques, - véritable manteau d'Arlequin jeté sur la carte d'Eu- rope, — s'était constituée socialement par la Réforme, défendant l'indépen- dance de l'homme et de la race contre une religion venue du dehors ; là France, qui ne s'est pas émancipée intellectuellement, qui commence à entrevoir cette patrie politique que ses rois sont en train de lui créer en constituant l'unité nationale, s'insurge surtout contre les influences étrangères qui voudraient s'implanter sur son sol. Cette différence, qui peint bien le caractère des deux peuples, explique en même temps les particularités du pamphlet illustré.

Donc, sous la régence de Marie de Médicis, les burins s'attaquent à Con- cini, - Maistre Coyon, comme on l'appelle, - le représentant tout-puissant de « cette race d'Italiens empoisonneurs et assassins qui pesaient sur la France, suscitaient des divisions, s'enrichissaient aux dépens de la nation. » Donc, plus tard, sous la régence d'Anne d'Autriche on s'attaquera au sei- gneur Giulio Mazarini : assurément on ne trouverait pas contre lui 4,000 es-

  • Les caricatures sur les Espagnols devaient se continuer pendant tout le xvii» siècle. On en

trouve même encore dans les premières années du xviii». . ,

Les quelques titres qui suivent donneront l'idée de ce qu'étaient ces ; pièce. La pr jseet delTaicte et la prise généralle des chats d'Espagne par les ratz ^^^^^^y d'Arras; Le duel à VEspagnolle; L'Espagnol sans Gand (sur la ^«^W;^^ L'Orgueil Espagnol surmonté par le Luxe François; L'Espagnol chastre de Graveline Dunkerque; Le Beck de l'Espagnol pris par le François, etc.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


tampes, comme il y a eu 4,000 pamphlets, mais la gravure ne l'épargna pas, mais les canards aux bois naïfs nous montrent qu'appeler un homme Mazarin était alors une injure aussi grave que la dénomination de Polignac lors de la Révolution de 1830.

Champfleury, ce premier historiographe de l'imagerie satirique, semble s'étonner que « cette série d'émeutes, de complots, de révoltes, n'aient ameuté aucun crayon. » Tout cela dépend du point de vue auquel on se place. La masse, il est très vrai, ne voyait pas bien ce qui s'agitait sous ces luttes où quatre partis politiques — Importants, Petits-Maîtres, Frondeurs, Mazarins — se disputaient le pouvoir; elle restait indifférente aux tentatives de la bourgeoisie parlementaire pour s'emparer de la prépondérance, comme aux menées ambitieuses de la noblesse pour la conserver. Une chose lui tenait au cœur, l'influence de Mazarin, de l'étranger ; elle n'épargna pas le tout-puissant cardinal.

Si aucun burin ne s'éleva pour la patrie contre les factieux, c'est que personne en dehors de la Royauté, — alors impuissante, — n'avait encore un sentiment bien net de cette patrie, mais il ne faudrait pas en conclure que les graveurs gardèrent le silence, car Mazarin fut le plus caricaturé de tous les personnages de l'ancienne France. Gomme dans les libelles, on nous le montre amateur passionné du trente-et-quarante , disposant à son gré

De la reine de cœur, pique, trèfle ou carreau,

vivant au milieu des singes, « ses favoris, » prenant soin de l'éducation du Dauphin, rendant Y arrêt d'oignon pour faire pleurer le peuple, faisant la paix avec Dieu et les Français.

Mazarin mis à part, l'estampe de la Fronde est plutôt anecdotique, je veux dire qu'elle représente, sous une forme satirique, les faits du jour, gais ou tristes. Quand, dans son intéressante Histoire de la Fronde, Augustin Challamel dit : « Faire l'amour, jouer et se battre, telle fut la devise des Français de l'époque, » il ne me paraît pas être plus sévère que certains contemporains qui appellent les événements auxquels ils furent mêlés « mas- carade, comédie, partie de chasse, partie de cartes. » De fait, jamais le grotesque n'eut au soleil place aussi grande ; l'esprit public durant la pre- mière moitié du xvn e siècle semble atteint de cette maladie pourtant toute moderne, Y incohérence .

Si l'on voulait se livrer à des rapprochements, on trouverait, certes, plus d'un point de contact entre le Paris de 1649 et le Paris des sièges de 1870- 1871. Alors, comme il y a dix-sept ans, on avait la plaisanterie facile, alors


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^ Le pourtraid de l Homme de bien.



mm


SONNET.

'Ay vn œil (ùrueillant,grande oreille & alerte A tous brui&s, te dis peu, te n'ayme le caufeur, Auant que de ma bouche il forte vn mot jazeur, Mon long col le confalte, ôcpuis elle eftouuerte.

En bouche j'ay le Lys, car ma langue efl: diferte Pour plaider pour les bons , mais pour l'homme abuzeur Qui eft des Loix du Ciel prophane mefprifèur, Comme vn glaiue elle atteint (à raulte defcouuerte.

l'ay vn cœur de Lion généreux & confiant, Libéral par raifbn je ne vay prefèntant Ma richeiïè à chacun : honneftement je pare

Mon corps de veftements , en tous lieux je ne cours, Auflî ay-je vn des pieds lourd & faict comme l'Ours, Tel efl l'homme de JBiEN.oueftil? il eft rare.

<^A Paru far Ieaa le Clerc, rue faùitl la» de Latran , à la Sakmandre Royale 160 s.


®


Fig. 4. — Type des estampes de la première moitié du xvn° siècle, d'après un original de 1605.

(Collection du Musée Carnavalet.)


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


on voyait en tout un sujet de caricature. Et déjà aussi Ton sent percer les violentes satires qui doivent faire éclosion en 1789.

Quelle portée n'a pas, pour l'historien faisant de l'image la base de ses recherches , l'estampe allégorique de Saint-Igny 1 : Cédant arma togae, estampe célébrant la nomination des gouverneurs civils, — conseillers du Par- lement, naturellement, — à la Bastille et à l'Arsenal. Et les caricatures contre l'armée bourgeoise de la Fronde ! On avait ri des bonnets carrés du Parle- ment, on avait ridiculisé Beaufort et ses sujettes; à l'égard des milices citoyennes on se montra encore plus acharné. De toutes parts pleuvaient les satires gravées sur les Pots-de-Chambre, sur les Quinze-Vingts, sur la cavalerie des Portes-Cochères 2 , armée grotesque dans laquelle on enrôlait à plaisir bancals, bossus, borgnes, malandrins. Toute une caricature qui me semble avoir été ignorée jusqu'à ce jour et qui mériterait cependant de ne point passer inaperçue, puisqu'elle fut l'origine des nombreuses charges lancées dès lors contre les gardes civiques.

Laissons pour un instant l'image, arme de combat au service des pas- sions politiques ou religieuses, et voyons de quelle façon les mœurs vont s'introduire dans les manifestations graphiques.

Au xvi e siècle et pendant les premières années duxvir 9 , c'est encore le côté emblématique et allégorique qui prédomine ; la note intime n'existe pas. L'es- tampe-type de l'époque contient presque autant de texte que de dessin; elle représente des généralités, hommes ou choses. Grandes pièces donnant toujours le pourtraict d'une classe quelconque d'individus : l'homme de bien, le meschant, le politique, l'avaricieux, le violent. Souvent l'on va de l'homme à l'animal; les bêtes sont plus parlantes pour ces naïfs imagiers.

Qu'on parcoure le Recueil des plus illustres proverbes moraux et joyeux constitué en 1657 par le marchand-graveur Lagniet om\q Livre de Bouffon-Time provenant de la célèbre collection Maroll es (1672); non seulement on verra défiler devant soi une importante période de l'histoire, prise dans des détails plus intimes que par les estampes toujours un peu pompeuses d'Abra- ham Bosse, mais encore on pourra suivre au moyen de ces drôleries et facéties le développement de l'étude de mœurs 3 .

1 Saint-Igny, amateur, artiste écrivain, s'est représenté lui-même soufflant le feu qui cuit son ragoût dans le frontispice de son volume : Éléments de portraiture.

- Autant de sobriquets donnés aux milices bourgeoises, soit à cause de leur coiffure, soit pour indiquer la façon dont on avait procédé aux levées. Beaucoup de caricatures, comme la célèbre pièce Le Capitaine Picart, s'évertuent à représenter l'armée de la Fronde avec plus d'officiers que de soldats.

3 Voir cette pièce dans mon volume: Les Mœurs et la Caricature en Allemagne.


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Populaire, avant tout, le burin des graveurs censure. Bientôt il s'élève à la hauteur de la protestation ; il prend, sous forme de placard, sous forme de complainte, la défense de l'humanité souffrante ; on le verra marcher de pair avec la plume de l'écrivain.

Le xvii e siècle, en sa première moitié surtout, présente dans tous les pays un caractère uniforme : ce ne sont que misères engendrées par ces trois fléaux, la peste, la guerre, la famine. L'estampe fit donc entendre, ici comme là-bas, les mômes plaintes sur les mômes objets, de la même façon; l'Épitaphe du bon argent des graveurs allemands n'est pas autre chose que le Tombeau des rogneurs ou la justice de Louis XIII au règlement général des monnayes (1634). Puis voici le diable d'argent, également commun à la plu- part des nations. Déjà le métal est rare, déjà l'humanité tire le diable par la queue; déjà tout le monde saute sur la monnaie, qu'on estime plus qu'un dieu.

Si l'on s'attaque aux vicissitudes humaines, voyez cependant avec quelle douce philosophie on supporte les misères. Ne lit-on pas sur une pièce gravée où des figures d'hommes et de femmes sont posées sur un globe terrestre : Tout va du Bien au Mal, du Mal au Bien. — Après la Guerre la Paix, après la Paix la Guerre !

Mendiants, paysans, artisans, marchands, bourgeois, nobles, tous se plai- gnent, tous gémissent sur leur sort, mais tous aussi se disent, comme dans la curieuse estampe dialoguée de 1645 : Mon frère, fot prendre patience, Monsieur, fault prendre patience. La caricature constatait, elle ne pouvait faire plus à une époque où le grand mot de Révolte n'avait pas encore été lancé dans les airs. Et le peuple s'amusait à ces généralités, pendant que sévissaient les divisions intestines ou qu'on portait la guerre à l'étranger. Mais peu à peu l'estampe devint plus précise, s'arrêtant à certains types, visant certains personnages , notant surtout d'une façon plus ou moins railleuse les petits côtés de la vie bourgeoise, de la vie de cette classe qui allait jouer, dès lors, un si grand rôle.

Cette période de 1580 à 1640 est, certainement, la plus curieuse pour l'histoire du développement des idées graphiques : avec elle on peut suivre le texte et l'image dans leur union primitive , dans leurs différentes façons de se compléter l'un l'autre, jusqu'au moment où ils se séparent, le texte allant prendre au-dessous de l'image la place qu'occupe actuellement encore la légende. Le xvn e siècle a eu, dans cet ordre d'idées, des choses typiques; ce n'est point de nos jours qu'on songerait à caricaturer la gram- maire, à incarner des locutions comme : On, Si, Mais, dans des person-


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nages venant tenir coram populo tout un dialogue approprié à leur caractère ! Ce n'est point de nos jours qu'on représenterait la vie de Paris dans des mé- daillons tenus par un personnage à double face, Janus d'un nouveau genre ! .



Fig. 5. — Estampe du xvif siècle sur l'argent.

En ces petits dessins l'on peut voir, en effet, d'un côté les plaisirs mul- tiples de la femme; de l'autre, les tribulations incessantes du mari. A droite, c'est la femme, passant, à peine éveillée, à sa toilette, s'étudiant à prendre de grands airs, se rendant à la messe dans tous ses atours, regardant du coin de l'œil les jeunes et beaux cavaliers ; puis viennent

1 Cette estampe allégorique, qui a été reproduile]par Jaime, est un véritable document humain.


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le dîner, le jeu, les visites, « les longues médisances assaisonnées d'un peu de calomnie, » le bal, le souper ; dernière et brillante étape dune journée si bien remplie. A gauche, côté de l'époux, le spectacle change : ce ne sont que soucis et misères. Couché dans le plus mauvais lit de la maison, Monsieur se lève avant le jour, sue sang et eau, endure toutes espèces de souffrances à seule fin de pouvoir nourrir sa famille. Les hommes ne doivent- ils pas se casser la tête, même pour trouver à ces dames de nouvelles modes ! Petites mi- sères humaines à une époque où Grandville et Old Nick n'existaient pas, mais où la vie était déjà la vie, avec ses désen- chantements et ses vanités !

Ces allégories, il est vrai, ne parlaient point aux masses. Les pièces réellement popu- laires de l'époque devaient être les types et surtout les gro- tesques. Tel fut, par exemple, le fagoteux Jean Robert, crieur de noir à noircir, qu'on voyait partout, tantôt occupé à pein- dre la porte d'un jeu de paume, tantôt amoureux d'une ser- vante de cabaret, tantôt enrôlé à la guerre de Paris, occa- sion nouvelle pour caricatu- rer l'armée bourgeoise de la Fronde.

Maistre Nicolas la



Ghic en pot la perruijiu*? Fig. 6. — Estampe populaire du xvn° siècle.


Tels furent Jehan le Fol, Chie en pot la perruque grosse fesse.

Avec ses heures dans la main Comme pour aller à la messe. Pour un double ou bien pour du pain Nicolas fait dancer sa fesse.

Toute une galerie de grotesques à la Callot suivie d'une série de types, des avares, des goinfres, véritables parasites comme Montmaur, professeur


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royal en langue grecque dans l'Université de Paris, qui disparaissait enfoui dans une marmite, comme Monsieur Goguelu, ce goinfre insatiable qui, fanal en main pour se guider à travers les rues boueuses et obscures de la capitale, se transportait chez des amis « sous ombre d'y porter son plat, » mais, en réalité, pour se faire nourrir lui, sa femme, ses enfants, son chien et son chat \ Personnage éternellement vivant de la comédie humaine qui vous apporte un œuf pour avoir un bœuf.

Je viens de citer Callot. Quoique cet artiste soit né à Nancy à une époque où la Lorraine avait encore ses souverains indépendants, son nom doit cependant figurer ici, parce qu'il appartient à ces provinces de l'Est qui donneront à la France plus d'un talent original, et qui contribueront à l'initier au mouvement d'outre-Rhin. Or, justement, Callot, qui procède des maîtres flamands et des petits-maîtres allemands, dont les personnages bossus, à grosse tête, à gros ventre pourraient bien avoir été puisés dans les Songes drolatiques de Pantagruel, devait populariser, sur terre française cette école des diableries dont Breughel-le- Vieux restera, toujours, le maître incontesté. Et puis Callot n'a pas été un grotesque seulement : la note humaine vibre en lui. Je dis note humaine, parce qu'en effet de la série : Les horreurs de la guerre, se dégage, voulue ou non, une profonde pensée philosophique ; parce que le tableau si coloré de telles calamités publiques ne pouvait pas laisser insensibles les gens sous les yeux desquels passaient ces cahiers puissamment gravés. Nos ancêtres, il est vrai, n'avaient pas notre sensibilité, leur barbarie était permanente alors que la nôtre est chro- nique. Mais pour être moins violente, l'impression d'horreur n'en existait pas moins, et certainement, les planches gravées de Callot ont dû être pour l'époque, ce que furent, de nos jours, les grandes peintures de Weres- chagin. En tout cas, on ne saurait refuser à l'œuvre du graveur lor- rain une haute portée sociale, car ce fut une énergique protestation contre la guerre dont on vivait à l'état quotidien, un cri de révolte de la cons- cience humaine contre cette horrible racoleuse d'hommes.

Nous voici parvenus à la seconde période du xvn e siècle, ce siècle mal- heureux entre tous qui, après avoir été mis à sac par les gens de guerre, devait être écorché de belle façon par les gens de gabelle et les gens de loi. La caricature politique, sous sa forme personnelle tout au moins, a dis- paru : on ne voit plus, comme aux temps de la Ligue ou de la Fronde, des attaques contre la Majesté Royale ou contre le Roi lui-même. Il est vrai que

1 Cette estampe, reproduite pour la première fois par le Magasin Pittoresque, figure égale- ment dans Champfleury et dans Le xvw Siècle, de Paul Lacroix.


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les conditions du pays se sont bien modifiées , qu'on ne se trouve plus en présence dune Régence, d'un souverain incapable ou mineur. Nous sommes sous Louis XIV, et s'attaquer au grand Roi, par le trait graphique paraît chose peu facile, non point tant à cause de la pompe dont il s'en- tourait, — j'ai déjà dit que la grandeur n'excluait point le comique, — que par le choix des moyens à employer, par les difficultés matérielles contre lesquelles tout burin indépendant devait forcément venir se heurter.

Oui, les moyens, telle fut la question.

En fait, Louis XIY, pas plus que ses ministres, ou ses courtisans, n'a été à l'abri de la satire crayonnée, surtout à partir du moment où il se jeta dans la dévotion ; seulement, pour trouver les monuments d'une telle cari- cature, c'est à l'étranger, en pays ennemi qu'il faut passer. Les traits partent de la Hollande ou de l'Angleterre ; les burins sont hollandais ou anglais. Lorsque vint la révocation de l'édit de Nantes, des protestants prê- tèrent à cette guerre par l'image l'appui de leurs idées et de leur haine légi- time, si bien qu'on peut rencontrer dans plusieurs pièces non pas une exé- cution, mais une inspiration française.

Les protestants se vengèrent ainsi des supplices qu'on leur avait fait endu- rer, — et il faut reconnaître que la vengeance fut bien anodine comparée aux dragonnades, — en publiant le recueil : Héros de la Ligue ou la pro- cession monacale conduite par Louis XIV pour la conversion des protestans du royaume de France, suite de portraits-charge sans grand accent, travestis d'une façon plus ou moins spirituelle, de tous les évêques, ministres et autres personnages politiques ayant pris part à la révocation 1 .

Notons, ici encore, la persistance de la raillerie, sous la forme de la médaille, moyen que rendait facile l'existence des belles suites métalliques alors à la mode. Dans le champ restreint d'un module de 5 à 6 centimètres, la caricature ne peut pas se donner libre cours comme sur la plaque de cuivre, mais aussi, elle revêt une apparence plus soignée, plus classique. Placez à côté de la suite sur les victoires et les conquêtes de Louis XIV, ces ronds de bronze qui sont la guerre par la monnaie, vous aurez, c'est le cas

1 II convient également de mentionner une autre série de pièces beaucoup plus rares, publiées sous le titre satirique de : « Recueil de pièces héroïques et historiques pour servir d'ornement à l'histoire de Louis XIV, dédiées à MM. Racine et Boileau, historiografes de France. Débitées en France par le baron de Puechemeck, avec notice satirique sur la fin de la vie de Louis XIV. Septembre 1702. »

Les Héros de la Ligue se composent, eux, de 25 portraits-caricatures, ont été publiés en 1691, et portent comme indication de vente : A Paris, chez Pere Peters, à l'enseigne de Louis- le-Grand.


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de le dire, le revers de la médaille du Roi-Soleil 1 . Et je ne puis voir ces charges, sans penser à l'œuvre de Ramberg, l'Iliade sérieuse et comique, où le dessinateur a fait lui-même la caricature des scènes grecques qu'il s'était d'abord évertué à représenter avec le plus grand sérieux 2 .

Dans toutes ces pièces — gravées ou métalliques, — le soleil joue un grand rôle, ce soleil qui avait pourtant jeté des rayons lumineux et qu'un aubergiste de je ne sais plus quel Louable canton suisse, accrochait à la porte de son cabaret, dédoré et couvert de sang.

Calendrier Royal indiquant le cours du Soleil, telle fut l'estampe la plus intéressante de cette série. Au milieu, Louis XIV assis sur un trône, et dans les 24 rayons de l'astre flamboyant autant de poignards sur lesquels se lisaient, ainsi qu'on peut en juger par ces quelques extraits, tous les crimes reprochés au grand Roi :

Hausser et baisser l'argent et faire semblant de le marquer pour ne point rendre. — Piller les vaisseaux des ennemis, quoy qu'ils ont des passe-ports français. — Porter de fausses armoiries, 3 fleurs de lis au lieu de 3 crapeaux. — Promettre au Roy de Portugal 40 navires et n'en donner que 4. — Etc., etc...

A cette guerre caricaturale conduite par les Hollandais, au moyen d'es- tampes où le texte tient quelquefois une place aussi grande que la partie graphique, que répondit Louis XIV ?

Les pièces satiriques lancées contre les diverses puissances en guerre avec la France, qui se peuvent voir au cabinet des Estampes, ne sont pas nom- breuses, et il fallait souvent peu de chose pour que les mieux intentionnées eussent le don de déplaire au tout-puissant monarque. Ce fut le cas de la gravure célèbre : Le jeu de VHombre des princes de l'Europe, saisie dès son apparition par un commissaire et détruite, planche et épreuves.

A quoi faut-il attribuer cette pauvreté relative : Louis XIV considérait-il la caricature comme une arme sans portée, indigne d'un puissant monarque, bonne seulement pour gens du commun, ou bien, — juste retour des choses d'ici-bas — ne se trouva-t-il personne pour le défendre sur le terrain même où il était attaqué ?

Je ne crois point, pour ma part, qu'il ait affiché un si profond mépris à l'égard du comique : la preuve en est dans les cahiers mensuels d'Eustache Le Noble, personnage évidemment à la solde de la cour 3 .

1 La suite des médailles satiriques contre Louis XIV se trouve dans l'Histoire métallique de Van Loon. La plupart sont dues au graveur Chevalier.

8 Voir, pour l'œuvre de Ramberg, mon volume : Les Mœurs et la Caricature en Allemagne. » Ledit Eustaehe Le Noble devait être, par la suite, procureur général au parlement de Metz.


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Ces cahiers sont ornés d'images plus ou moins spirituelles, par lesquelles on peut se rendre compte de la caricature comme la comprenait le grand Roi. Ce qu'il a cherché, surtout, du haut de sa grandeur, c'est à froisser l' amour-propre des Hollandais, c'est à les représenter comme des gens de rien, comme de vulgaires trafiquants. On met leur République dans un fromage ou on la figure sous les traits d'une banquière à son comptoir, n'ayant autour d'elle que des coffres vides. « Cela était de bonne guerre, » a-t-on dit. Assu- rément, on ne saurait en vouloir aux gens lorsque, violemment attaqués par un arme quelconque, ils se servent à leur tour de la même arme. Mais répondre à un peuple qui défend son sol et sa liberté avec l'énergie dont les Hollandais firent preuve au xvii e siècle : vous n'êtes que des marchands de fro- mages, n'est ni grand ni généreux. Examinant les choses sans passion, voyons plutôt dans les estampes satiriques dont il est ici question le premier germe de cet esprit de hauteur et de classicisme pompeux que la France montrera en tant de circonstances. C'est ainsi que, dans notre siècle, sous les minis- tères Guizot et Thiers, la Suisse sera caricaturée de la même façon que le fut la Hollande sous Louis XIV.

Et, en se plaçant à un autre point de vue, on peut dire que le burin des satiriques a besoin, pour produire des œuvres qui marquent, d'une liberté au moins relative. Voilà pourquoi, durant cette moitié de siècle, la carica- ture politique fut si pauvre en France.

Mais, en revanche, quels enseignements, quels documents précieux pour l'observateur ! Ce qu'il faut surtout noter, c'est la première application d'un fait qui se reproduira désormais régulièrement. Chaque fois que l'esprit d'in- dépendance sera étouffé, que la liberté se trouvera comprimée au profit d'une caste quelconque, l'opposition par le crayon se transportera à l 'étranger tout comme l'opposition par le livre ou le journal. Et la cause de l'indépen- dance française devient alors souvent la cause de l'indépendance européenne, à moins que, ce qui s'est vu aussi, les étrangers ne combattent pour les Français eux-mêmes, incapables de se débarrasser du joug qui les opprime momentanément.

Ainsi Louis XIV ouvre la voie à cette grande guerre caricaturale dirigée du dehors, contre le despotisme d'un Roi bien plus que contre l'esprit fran- çais, qui va se continuer en Hollande contre le Jésuitisme, contre les folies financières de la Régence qui, juste réaction des choses d'ici-bas, éclatera dans toute l'Europe contre les exagérations de la Révolution, se confinera en Angleterre, en Hollande, en Allemagne contre les prétentions de Napo- léon I or et, — point capital, — reprendra après 1852, lorsque Napoléon III

3


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aura institué pour l'image un crayon policier. Faut-il en conclure qu'une France libre et pacifique est indispensable à l'équilibre européen, puisque toutes les fois que sur le sol gaulois la liberté succombe, l'étranger prend la plume, saisit le crayon pour défendre les droits méconnus de l'humanité. Grave question que l'historien peut poser, mais qu'il ne lui appartient pas de résoudre î

J'ai dit que le xvn° siècle, dans sa seconde moitié, avait été saigné à blanc par les gens de loi ; aussi se vengea-t-il d'eux, tant qu'il put. C'est ainsi que sous le titre de : Les quatre véritez du siècle d' à-présent, parut pour la première fois, vers 1675, la caractéristique estampe dont il a été fait tant de réimpressions, tant d'adaptations et qu'on retrouvera encore dans les pièces populaires de 1830 : quatre personnages, un prêtre, un sol- dat, un paysan, un avocat, avec les légendes qui, malgré quelques variantes, conserveront toujours le même sens : « Je prie Dieu pour vous 3. — Je vous garde tous 3. — Je vous nourris tous 3. — Je vous mange tous 3 \ »

La caricature, marchant de pair avec la littérature, commençait à pour- suivre ceux que les écrivains, les grands moralistes de l'époque ridiculisaient, si bien dans leurs œuvres : médecins, apothicaires, traitants, fermiers géné- raux ne furent pas plus épargnés par la pointe du graveur, qu'ils ne l'avaient été par la plume du penseur.

Les médecins surtout. Sait-on bien qu'en une année, la Faculté n'avait pas ordonné à Louis XIV moins de 200 lavements, autant de médecines et 47 saignées. Pour supporter un tel régime, il fallait être solide. La caricature dût avoir les rieurs pour elle, quand, au-dessous de ces doctes personnages , elle inscrivait comme légendes : Prenez des pilules ! Pre- nez des pilules ! ou : Encore un ! Encore un ! et dans ce dernier cas , l'on voyait des apothicaires menaçant de leurs immenses seringues l'humanité déjà saignée par tous les procédés connus et inconnus.

La caricature, qui avait, avant Boileau, esquissé Les embarras de Paris, par des planches au trait où, comme dans les dessins de Schiller, on remarque une forte dose d'ingénuité 2 , devait aussi peu à peu aborder le domaine des lettres et des arts.

  • H existe, de la même époque, deux très curieuses pièces qui indiquent les moyens d'éviter

les procès, alors si fréquents, ou du moins, de les terminer promptement, « sans peine et sans frais. » (Sic !)

De ces pièces, l'une représente les avocats et les procureurs donnant audience aux pauvres l'autre, le Roi donnant lui-même audience à ses sujets.

1 Voir, pour ces dessins, mon volume : Les Mœurs et la Caricature en Allemagne.


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Le Virgile travesti, le Roman comique de Scarron eurent des frontispices ou des planches grotesques, tout comme les histoires comiques de Cyrano de Bergerac donnèrent lieu à plusieurs satires gravées qui représentaient notre auteur montant à la lune, faisant l'ascension du soleil à l'aide de machines compliquées, arrivant dans le monde étrange dont il avait décrit



Fig. 7. — Estampe de A. Watteau pour les « Figures françaises. » (D'après une reproduction à l'eau- forte.)


les habitants et les mœurs ; tout comme, plus tard, au commencement du xvin 0 siècle, on devait caricaturer personnellement Jean-Baptiste Rous- seau.

Les estampes sur les arts et les artistes ne sont pas d'un intérêt palpitant : il est de ces choses, les vignettes de Mariette contre les persécuteurs de J.-B. Keller, par exemple, qui n'ont trait que pour les contemporains; mais la caricature dirigée contre Mansart en 1651 — Mansart sur un àne, tan- dis que son cou est engagé dans une échelle posée sur ses épaules, — ou la caricature de Bon Boulogne attrapant le Mercure galant qui avait médit des peintres, méritent de ne point passer inaperçues, parce qu'elles montrent, l'une, qu'on ne craignait pas de viser des personnages alors tout-puissants,


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l'autre, que la rivalité entre artistes et gens de lettres existait déjà d'une façon assez générale \

L'on ne saurait clore ce premier chapitre sur les origines du comique en France, sans mentionner, au moins, le grotesque dans l'ornementation, qu'il s'agisse de pièces dessinées ou gravées. L'ornementation nous donne, en effet, un des côtés curieux de l'art satirique, aux époques où la caricature n'avait pas encore pris place dans la vie publique des peuples, comme aux

époques où elle momentanément réduite à l'impuissance. La boîte à

montre ne servit-elle pas aux huguenots pour assouvir leurs justes rancunes contre Louis XIV ! La montre, après la médaille, deux arts, dans lesquels les artisans de la Réforme devaient s'illustrer, et qui, singulier retour, partici- pèrent ainsi à leur vengeance !

Que de productions satiriques, si l'on parcourait seulement la liste des maîtres-ornemanistes, telle que l'a dressée Guilmard, dans son précieux ouvrage. Voici, pour citer quelques noms : au xvi° siècle, le Parisien Etienne de Lausse et le Lorrain Pierre Wœiriot; au xvn°, J. Toutin, Fémailleur graveur de Châteaudun, Alex. Vivot, Simon Vouët, Daniel Boutmie, Claude Gillot, l'auteur des Mezzetins et Coquettes, celui-là même qui aimait à représenter de jeunes abbés satisfaisant le plus naturel des besoins; Antoine Watteau, le célèbre peintre dont les Figures françaises et comiques ont été gravées à l'eau-forte. Les deux derniers, il est vrai, produisirent à cette époque qui, en réalité, n'était déjà plus le xvn e siècle, mais qui, par le fait du grand Roi « poussant sa pointe au delà, » lui appartient cependant encore.

Dans ces arabesques, les unes fines et délicates, les autres débordantes et tourmentées, il y a de tout. Tantôt ce sont de grands bouquets d'orfè- vrerie, des palmettes de joaillerie, genre cosses de pois, des entrelacs et des labyrinthes, où les feuilles forment des têtes grotesques; tantôt ce sont des faunes, des satyres, des diables, des singes, des animaux fantastiques avec des scènes grossières et triviales rappelant les maîtres flamands et lorrains.

Fantaisie dans le sujet, fantaisie dans la façon d'annoncer les pièces; fantaisie partout.

Sur une feuille d'Alexandre Vivot (1623) on lit : « Braues et vertueux

1 II existe encore d'autres pièces caricaturales dirigées contre Mansart : ces pièces sont fort rares. Celle que je cite ici est datée du 1 er mai 1651 et s'appelle La Mansarade ou portrait de l'architecte Partisan, fidel advertissement à ceux qui font bastir pour se garantir de ses gri- velles et de ses ruines.


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qui faites estât de la taille faite à F eau forte, prenez en bonne part ces nou- veaux fruicts et fleurs que vous présente Alexandre Vivot d'aussi bon cœur



Fig. 8. — Architecture vivante: La Cuisinière.

(D'après une pièce coloriée imitant Les Métiers, de Bonnavt.)


que si c'estoit choses plus excellentes en attendant quelque autre nouveauté. » Pour les dessins grotesques adressons-nous à Boutmie, Fauteur d'un


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gobelet d'orfèvrerie, lequel se peut mettre trois mois durant sur la table et y boire à chaque jour différemment. Boutmie avec Moncornet fit, en effet, une série de figures en V industrieuse découpure d'un chapeau. Chacune de ces pièces représente deux têtes dont les coiffures sont formées de découpures de chapeau et d'ornement. Sur la dernière on lit : « La rareté du chapeau est qu'après avoir représenté toutes ces figures et diversement découpé, il se ras- semble en sa première forme sans que Von puisse appercevoir aucune ouver- ture. » Transformations, casse-têtes, surprises dont on doit tant abuser plus tard.

Ces facéties, ces bizarreries, ne sont-elles pas la suite de la décoration des livres d'Heures; tradition du grotesque, — faculté éternelle, — léguée par les anciens, et se poursuivant à travers les âges?

Ce qui demain germera ailleurs est trouvé aujourd'hui ici. Les dessins de Lebrun, le célèbre peintre, sur les caractères des passions, n'ont-ils pas au siècle suivant puissamment servi au Suisse Lavater. Ainsi va le monde : toute chose a un précédent, un passé. Et c'est pourquoi les fantaisistes de l'ornementation reprenaient la tradition des enlumineurs du moyen âge.

Enfin c'est encore au xvn c siècle que prit naissance et se développa en France un genre de figuration, qui, au xvi c siècle, avait été fort populaire en Italie, en Allemagne, dans les Flandres. Je veux parler soit des figures, soit des corps entiers formés à l'aide d'instruments et d'emblèmes relatifs à une corporation. Tantôt purement décorative, tantôt ouvertement satirique, cette façon de représenter les individus se rencontrera désormais dans la cari- cature de tous les siècles. Sous Louis XIV ce furent les Bonnard, famille d'artistes parisiens, graveurs et marchands à la fois, qui vers 1680 popula- risèrent ces figures de fantaisie, costumes ou types de caractères dont la vogue fut grande.

Cela s'appelait Les Habits et l'on vit ainsi défiler: Y habit du vinaigrier, Y habit du savetier, Y habit du tonnelier, Y habit de F ouvrier imprimeur en lettres (sic), Y habit du marchand de lanternes, Y habit du cureur de puits, Yhabit du porteur d'eau, tous les types, tous les cris de Paris. Après les hommes vinrent les femmes.

Yoilà de quelle façon le grotesque et l'humour pénétraient dans les masses. Et si l'on veut, une fois encore, avant de quitter ce siècle, juger de l'omnipotence du grand Roi, il suffira de constater que ni les jésuites qu'il soutint toujours plus ou moins, ni la mode à laquelle il présidait avec la pompe officielle que l'on sait, ne furent, de son vivant, critiqués par l'estampe.


LA CARICATURE AU XVI e ET AU XVII e SIÈCLE*


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Qu'il ait été ou non joué par ordre, Tartufe avait passé en littérature, mais on ne permit pas à l'image de s'emparer d'une telle personnalité. Quant à la mode, y toucher, c'eût été attenter à la majesté royale.



Fig. 9. — Estampe des Bonnard vers 1680. (D'après une gravure du Musée Carnavalet )


Là surtout, apparaît toute la différence entre la situation faite à la pensée écrite et à la production graphique. Dans plusieurs pièces, les personnages de Molière s'élèvent contre les exagérations du costume. Le Pierrot, de Don Juan, c'est-à-dire à l'époque de splendeur du règne, plaisante les coiffures qui sont « comme un gros bonnet de filasse, » les grands entonnoirs de passement aux jambes et l'abondance des rubans, « que c'est une vraie pitié. »


24 LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Sganarelle, dans YEcole des Maris, s'était déjà moqué

De ces souliers mignons, de rubans revêtus, Qui vous font ressembler à des pigeons pattus? Et de ces grands canons où comme en des entraves, On met tous les matins ses deux jambes esclaves.

Enfin, Molière n'avait-il pas ridiculisé jusqu'à l'édit de 1660, défendant galons, guipures et fines dentelles.

Or, l'estampe ne fît pour ainsi dire qu'enregistrer les nombreuses ordon- nances somptuaires du xvn° siècle. Les « courtisans suivant l'édit, » les « dames suivant l'édit, » d'Abraham Bosse et autres graveurs, se contentent de nous montrer les beaux atours qu'on serre dans les coffres. La note la plus satirique est donnée par le personnage que les édits ont complète- ment dépouillé.

L'on peut sans exagérer, en conclure que pour Louis XIV, ce roi du pompeux et du solennel, l'habit contribuait bien quelque peu à faire le moine.



Fig. 10. — Grotesque à la CalloL.



CHAPITRE II

LA CARICATURE AU XVIII 0 SIÈCLE (1715- 1789)


Les caricatures politiques et religieuses : pièces sur les Jésuites, les Jansénistes et le Parlement. — Caricatures contre Law. — Estampes sur les médecins et les nouvellistes. — Influence de l'école anglaise sur le grotesque. — Le croquis artistique : Saint-Aubin, Cochin, le comte de Caylus. — Les ânes et les singes dans l'estampe. — L'ornementation : les personnages en architecture. — Caricatures sur Voltaire. — Pièces sur les jeux. — Caricatures sur les modes et sur les coiffures. — Caricatures sur les ballons. — Les estampes légères.



vant de donner la note exacte de ses tendances et de ses aspirations, avant de finir dans les légèretés galantes que l'on sait, le xvm e siècle, héritant de la lourde succession de Louis XIV, allait voir se poser à nouveau la question religieuse, cette question étouffée au xvi° siècle, endormie au xvn°, et qui se présente maintenant sous la forme beaucoup plus étroite d'une lutte dogmatique, lutte entre Jansénistes et Jésuites, entre casuistes et docteurs en Sorbonne.

A la guerre au moine de la Réformation, personnage gros, gras et bedon- nant, bon vivant s'engraissant un peu trop de la sueur du peuple, succéda la guerre au Jésuite, personnage osseux, maigre et pointu. Ce n'est pas le Tartufe de Molière : c'est le véritable ascète ; une carcasse efflanquée ballot- tant dans une longue robe noire. Les estampes regorgent de bonnets carrés ; on en voit des multitudes de petits, on en aperçoit un, immense, qui absorbe tous les autres : c'est la grande Jésuitière. Ici le rire n'a point place.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Il y a plus de gaieté dans les satires gravées contre les Jansénistes, ces frères-trembleurs, ces derviches-tourneurs d'une nouvelle espèce. Dans la lutte, l'Université elle-même ne fut pas épargnée.



LESJKAVX DE LA CONSTITUTION ILiNS LE PARLEMENT


FiJel poui'soii Dieu ,*roti Rjy et ses Siyets. Ilacmudce TZrtuS composer l assemèlaye. %

Tenèo-er Uj de/s fins JeJ plus inaltris projets , Moi-iter des mortels . et 'les Vœux-s^t Ihtnniruioe .

&ukitir ai tauJ tenu l Etat et ta. Couronne , Du fhu par/âit amour conserver le pouvoir t , ' :

Sçavoir conserver sa 1res Chaste Colonne , Sin^ntoter pour son IZoï aux rigueurs du deOtv

K fro i*rotsttsedLittrte'*..scs rneua-.ccson.Serm.eiU-. Lescil , et la. Trisori.se ■> -a sa. recommence ; '

Soiit tes marques d/ionncur ait'il reste auJartcmeni-r Jant sue Lm. vera i /esuùte reyner en fronce .


Fig. 12. — Fac-similé d'une des nombreuses estampes de l'époque sur le Parlement (1733).


Un graveur irrévérencieux nous montre la Carcasse de Sorbonne avec des docteurs à oreilles d'ânes. Il est vrai que, comme contre-partie, on peut voir les Jésuites cherchant vainement à renverser le solide tronc d'arbre orné


LA CARICATURE AU XVIIP SIÈCLE


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des médaillons des membres de Port-Royal, et, mieux encore, L'orgueil ecclé- siastique confondu par le Parlement. Les légendes sont à la hauteur de cette noire imagerie, quoique les pièces françaises se trouvent encore, à ce point de vue, bien au-dessous des estampes qui partent de la Hollande.

Là, dans ce pays de réfugiés politiques et religieux, qui a reçu les Calvi- nistes, qui est la forteresse du Jansénisme, le burin du graveur se double de la dogmatique du raisonneur : les légendes, placées en tous sens, constituent un véritable enchevêtrement de thèses et de discussions théologiques.

Du reste, c'est de la Hollande que continuent à partir les caricatures les plus vives et les plus acérées, c'est de la Hollande qu'arrive ce déluge de pièces gravées de tous formats, de tous aspects, dirigées contre les folies financières de la Régence, spécialement contre Law. Quelquefois, se lit au bas la signature de Bernard Picart, établi, on le sait, à Amsterdam, depuis 1710. Ce fut lui, notamment, qui grava la grande pièce à la légende si caractéristique : Monument consacré à la postérité en mémoire de la folie incroyable de la vingtième année du xvm° siècle. Si son burin est quelquefois ennuyeux, il faut reconnaître qu'il fait preuve d'une certaine allure par la façon dont il présente la pensée graphique.

Law disparut assez vite de l'estampe : son triomphe, son règne n'avaient- ils pas été de courte durée? Les Jésuites, au contraire, occupèrent longtemps l'attention, ameutant contre eux les crayons, jusqu'à leur expulsion défini- tive du royaume, donnant lieu à de grandes compositions dans lesquelles prenait place souvent la figure du Christ.

Passons brièvement sur l'actualité politique qui, depuis la mort de Louis XIV, a repris sa place, visant tantôt l'un, tantôt l'autre. Ici c'est la « descente aux enfers de M. d'Argenson, » là c'est « l'incomparable portrait de M. du Bois. » Plus tard ce seront les événements de la guerre de Sept Ans ou le partage de la Pologne : plusieurs pièces gravées viendront, alors, repré- senter le gâteau des Rois, comme la grande allégorie de Nicolas Le Mire.

Suivant la route qui lui avait été tracée, le xvin 0 siècle, au point de vue des mœurs, visa surtout les financiers, les enrichis par l'agio, les fermiers généraux, les médecins. Il existe sur ces derniers une pièce célèbre, gra- vée avec une grande habileté et qui représente le médecin à la mode, c'est- à-dire le genevois Tronchin, fixé à Paris depuis 1766, écrasant ses rivaux 1 .

Enfin, l'on devait également s'attaquer aux nouvellistes, auxgazetiers qui, produit de l'époque, jouaient alors à l'importance, personnages ennuyeux,


1 Cette caricature a été reproduite par Paul Lacroix, dans son xvin 6 Siècle,


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


babillards, importuns, et même quelque peu fabulistes, suivant une légende du moment.

Qui ne se souvient d'avoir vu au moins une caricature sur l'arbre de Cra- covie, cet arbre du Luxembourg à l'abri duquel, lors de la guerre de Sept Ans, les bourgeois venaient causer politique, apprendre ou débiter des nou- velles, si bien que ce vénérable ancêtre, planté, dit-on, par Marie de Médicis, ne tarda pas à devenir l'emblème vivant des fausses nouvelles, des bourdes, et autres cracs. La vérité déracinant, déboulonnant, si l'on préfère, cet arbre devenu l'arbre des Cracs, donna naissance à plusieurs estampes dont la plus curieuse nous montre une réunion d'humains de tous les états, de tous les rangs, avec légendes explicatives : Un cabaretier qui ne frelate point, Crac; — Un marchand qui vend en conscience , Crac; — Un astrologue qui voit clair, Crac; — Un petit-maître modeste, Crac*. — Crac ici, crac là-bas ; crac partout.

// faut prendre patience, avait dit le xvn° siècle dans sa résignation phi- losophique : le xviii 0 siècle, plus émancipé, plus sceptique, affichait haute- ment que tout était blague — beaux sentiments comme bruyantes protesta- tions d'amitié — et il popularisait ainsi le type de M. de Crac.

De caricatures visant la majesté royale, il en existe encore moins contre Louis XV que contre Louis XIV ; cela tient au fait que la politique du nou- veau monarque était plus pacifique, qu'il ne déchaîna pas contre lui les haines étrangères de son prédécesseur. Chansonnées, les reines du jour, la Pompadour, la Du Barry, furent plus à l'abri de la satire crayonnée, parce que cette dernière ne circule pas aussi facilement que le libelle ou l'épi- gramme. Cependant, grâce à la place que les animaux tenaient dans l'illus- tration, de petites feuilles gravées avec poissons et caniches attirèrent forcément l'attention.

Seul, un membre de la famille royale pouvait pousser plus loin la satire : c'est ce qui eut lieu au château des Condé, à Chantilly, où des arabesques vinrent représenter les amours de Louis XV et de M m0 Du Barry, le roi apparaissant sous la figure d'un caniche et sa favorite sous la peau d'une guenon.

Ceci m'amène à la véritable illustration comique de l'époque. Les estampes populaires, les estampes sur les événements du jour, ne rendent, en effet, qu'imparfaitement l'esprit de ce siècle qui allait voir la grande débâcle, dont les habitants, sceptiques et railleurs, se laissaient aller à la douceur du

1 Également reproduite dans Le xvui' Siècle, de Paul Lacroix.


LA CARICATURE AU XVIII e SIÈCLE


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vivre, recherchant par-dessus tout la femme, discutant art, modes, théâtre, littérature.

Les luttes entre la Cour et les Parlements inquiétaient peu ce monde de curieux, d'amateurs, de collectionneurs qui prit naissance sous la Régence : artistes, ils étudiaient, ils observaient, notant par le trâit graphique, avec une pointe d'humour, là où leurs prédécesseurs du xvii° siècle avaient fait appel à toutes les élégances de la langue.

Un peintre de mœurs et de physionomies, en même temps, comme Hogarth, en Angleterre, comme Chodowiecki, en Allemagne, à proprement parler, n'existe pas alors, en France, et surtout, l'on ne voit pas un artiste produire des successions de pièces gravées conçues dans un tel esprit d'étude, avec une telle recherche des côtés comiques. Si Jeaurat a quelquefois la note amusante, cela ne dépasse pas la douce malice du Déménagement du Peintre, et les intimités de Chardin prêtent plus à la rêverie qu'au rire. Quant aux types, ils tiennent de la comédie et surtout des tréteaux de la Foire : c'est l'amoureux, c'est le d'Esniaizé, c'est l'amoureuse, c'est la d'Esniaizée, à moins que l'on ne s'amuse à pourtraiturer sous toutes les formes Ramponneau, cabaretier de la basse courtille.

Toutefois, l'influence de Hogarth devait se faire sentir en France, comme partout ailleurs du reste. Les Anglais, véritables maîtres de la caricature, ne sont-ils pas les créateurs, à cette époque, du type gros, gras et ventru, impotent parfois, qui dominera longtemps l'estampe et qui prend nais- sance avec les nouvellistes et les habitués de café ? C'est la grande comédie humaine des gras et des maigres qui revient sur l'eau, personnifiée par des types éternels ; mais sans être populaire ici, comme elle le fut en Angleterre d'abord, puis en Allemagne et en Italie.

L'estampe caricaturale dont je veux parler pourrait presque s'appeler le croquis de petit-maître. Charge aristocratique et de bon ton, elle note, elle croque tout ce qui se rencontre sur son passage, elle cherche à ridiculi- ser le côté pompeux et monotone de l'ornement, elle se sert des animaux pour dépeindre les travers de l'humanité.

Les dessinateurs d'illustrations, les vignettistes sont au premier rang : c'est Gabriel de Saint-Aubin, parcourant Paris son cahier de croquis à la main; c'est Cochin cherchant à réagir, malgré son faire maniéré, contre le rococo; c'est Eisen exécutant pour la Pipe Cassée de Vadé des petits chefs- d'œuvre d'entrain et d'humour ; c'est Le Bas, donnant, le tout premier, à ses élèves, l'exemple de la charge crayonnée; c'est Coypel, c'est Charles Huet.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Tous exécutent des feuilles de croquis, des pochades, ce qu'on appelle alors des griffonnements, ce qu'on appellera, plus tard, des macédoines.

Gabriel de Saint-Aubin, nous dit M. Portalis dans Les dessinateurs d'illus- trations, « a illustré d'une foule de croquis amusants les catalogues des ventes de tableaux, d'objets d'art auxquelles il assistait, croquant au vol le tableau, le vase mis en vente, sans compter la charge de l'expert et du spectateur. » On peut juger de l'esprit que devaient présenter ces annota- tions graphiques par les pittoresques eaux-fortes qu'il gravait pour lui, se laissant aller à toutes les excentricités de la pointe ou de la pensée. Que d'entrain, que de verve, que de brio, dans toutes ses compositions, les nouvellistes au café, l'escalier du salon du Louvre, les petits polissons de Paris !

Et notez qu'il avait été porté à la charge, naturellement, par son talent pour le portrait. Il est à remarquer, en effet, que les dessinateurs de métier qui représentent la nature — hommes et choses, — sous ses rapports vrais et sincères, se trouvent logiquement amenés à la chercher, à l'interpréter sous ses rapports grotesques, suivant ce qu'on a appelé, non sans raison, les dégénérescences physiques, tandis que le caricaturiste de circonstance, à qui manquent les connaissances premières de l'anatomie esthétique, outre, sans se rendre un compte exact des conditions dans lesquelles ces grossis- sements auraient dû être opérés.

Après Saint-Aubin, c'est Gochin et le comte de Caylus qui tiennent, eux, la plume et la pointe. Dans des plaquettes humoristiques conçues à la façon du Bernois Dunker, Gochin s'attaque au style tourmenté des ornemanistes, orfèvres et ciseleurs, il critique le costume exagéré de ses contemporains, il s'élève contre les travers et les ridicules du jour, il fait le procès au rouge, aux perruques, à la poudre. Caylus, qui joint à sa passion pour la collection une tendance caractéristique à l'humour, grave en amateur, sou- vent avec plus de verve que de perfection, des petites pièces comme Y Assem- blée des Brocanteurs, — un jury d'ânes examinant des tableaux à la loupe, — satires sur les hommes et les faits artistiques.

L'âne et le singe tiennent ]une grande place dans les compositions où ces artistes, véritables prédécesseurs de Grandville, aiment à représenter les humains sous forme d'animaux. Ils continuent par le crayon la tradition inaugurée par la plume du bonhomme La Fontaine, ils ouvrent la voie à cette succession de singeries dans lesquelles doivent se complaire certains peintres de la première moitié de notre siècle. Voyez les Papillonneries Humaines de Saint-Aubin, charges sur les gens de théâtre; voyez la Tragé-


LA CARICATURE AU XVIII e SIÈCLE


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die par les chats de Goypel ; voyez les Singeries de Huet ; voyez les Singeries Humaines du château de Chantilly, scènes de la vie élégante. Pièces gravées ou peintures murales, ces compositions sont, avant tout, déco- ratives, par le fait des grands et beaux encadrements qui entourent chaque sujet, encadrements sérieux, ne laissant, eux, aucune place à la fantaisie.

Pour ces artistes, tout est sujet à décoration : ils donnent à l'éventail, à la boîte, à la ta- batière, leurs lettres de grande naturalisation. C'est la pochade faite pour un groupe d'ama- teurs, pour un cercle de petits- maîtres.

Dans l'ornementation, le côté des diables et des grotesques à la flamande a complètement disparu ; la fantaisie est rem- placée par l'architecture. On ne représente plus les personnages avec les armes ou les objets du métier ; on plie leur corps aux formes d'un vase ou d'un fût de colonne. Seules, les chinoi- series, alors fort à la mode, rompent un peu avec ce clas- sicisme , souvent bien terne d'allure.

Et la masse reste indifférente à tout cela.

Qui donc, parmi elle, s'in- téresserait à ces Habillements

à la Grecque, cherchant à ridiculiser l'envahissement toujours plus grand d'Athènes et de Rome, à ces Figures à la Grecque comme celles de l'archi- tecte Petitot, à ces façons de travestir noble, moine, berger ou paysan !

Ce comique ne l'empoigne pas plus que les pochades, sur Voltaire, portraits-charge de Vachez, découpages ou fantaisies de Hubert au profil grimaçant, aux attitudes caricaturales, qui passionnent les beaux esprits et qui circulent de main en main dans les salons. La personnalité du



Fig. 13.


le Paisan Figure à la Grecque, d'après Petitot.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


philosophe de Ferney donne, cependant, à ces charges une popularité que n'obtenaient pas habituellement les estampes relatives aux écrivains et aux querelles littéraires, comme leYadé allant prendre aux Halles des leçons de poissardisme, comme le Fréron sous les traits d'un âne entouré dune lyre.

Le peuple, lui, se complaît dans les pièces sur les jeux et les rébus qui avaient fait leur apparition vers la fin du siècle dernier, avec le Jeu des illustres capitaines, philosophes, orateurs et poètes (1672), et qui allaient désormais profiter de tous les événements nouveaux dans n'importe quel domaine. Ainsi parurent : Le Jeu des Français et des Espagnols pour la paix (1705), Le Jeu des nations principales de la terre (1705), Le Jeu de la guerre (1719), Le nouveau Jeu de la marine (1719), Le Divertissement Royal 1723), Le nouveau Jeu de l'hymen (1725), Le Jeu des bons enfants (1765) ! Il y eut jusqu'à une École de la Vérité pour les nouveaux convertis, et jusqu'à un Divertissement studieux des religieuses ursulines. La pièce à comparti- ments triomphait sur toute la ligne.

Modes, types, cris et boutiques de Paris occupaient également l'estampe 1 , alors que de nombreuses pièces sur les filles de joie venaient, en quelque sorte, plaider parla gravure la cause de Manon Lescaut.

Sous Louis XVI ce ne sont qu'allégories de toutes sortes sur le bonheur de la nation heureuse de voir la vertu couronnée, mais c'est aussi le moment où les exagérations de la mode, d'une part, et les recherches incessantes de l'esprit humain, d'autre part, allaient donner à la caricature un développe- ment qu'elle n'avait pas encore eu.

La mode, elle atteignait depuis longtemps au summum du burlesque ; il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir la Galerie des modes et costumes français , ces cahiers où, de 1776 à 1785, dessinèrent Leclerc, Desrais, Simonet, Watteau fils et Saint-Aubin. Les coëffures, surtout, prêtèrent à la charge. Et cela se conçoit, on y logeait tant de choses. Paysages, jardins, montagnes, forêts prenaient place avec l'actualité : le monde lui-même y fut entré. Quelle page vivante, quelle photographie de l'époque !

Dans ce kaléidoscope d'un nouveau genre on voit défiler La baronne du Bel- Air revenant du Palais-Royal, La duchesse des Plaisirs allant au Cotisée, L'incendie des coëffures, Le combat du duc Mont-Auciel et de milord Sans- Façon pour la coèffure de M lle Des Soupirs, Le cerf-volant, Les outrages mali- cieux et punissables faits aux coëffures élégantes du 3 e étage, La manière de se faire coëffer à l'anglaise , ridicules et sottises, le tout se terminant

1 Voir : Cris et costumes de Paris, par Watteau, de Lille, gravés en couleur par Guyot (1786).


LA CARICATURE AU XVIII 8 SIÈCLE


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par le Triomphe de la Coquetterie, suprême défi jeté aux extravagances de l'attifement.



Fig. 14. — D'après une estampe en couleur, appartenant à M. Maindron.

La coiffure passait à l'état de science et d'architecture, ainsi qu'on peut en juger par les planches de X Encyclopédie carcassière, elle touchait au ciel comme la tour de Babel, elle servait à frauder l'octroi, comme, plus tard,

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


la crinoline. En voyant toutes ces caricatures on pourrait croire la France transformée en une immense boutique de coëffures.

Et pourtant, il n'en était rien ; ce xvin 6 siècle, si étrange, si épris de futi- lités, savait aussi se passionner pour les grandes choses, pour les grandes conquêtes de l'intelligence. Que d'estampes dont l'électricité, le magnétisme, l'aérostation, vinrent ainsi faire les frais ! Mesmer, ce physicien charlatan, eut sa part avec les bacquets, avec les doigts magiques, mais rien ne piqua la curiosité, ne préoccupa le burin des graveurs, comme les premières ten- tatives de navigation aérienne.

Déjà, avant la découverte des ballons, Blanchard s'était appliqué à trouver un mécanisme. A peine son vaisseau volant avait-il paru, que caricatures et pamphlets vinrent pleuvoir sur lui. Une feuille coloriée montra d'après le Journal de Paris du 23 mai 1782 les diverses utilités et particularités de ce nouveau système de locomotion ; des petites vignettes représentèrent l'embarquement d'un débiteur oppressé (sic), l'embarquement d'un abbé, l'embarquement d'un astrologue, le débarquement des petits-maîtres, le débarquement d'un soupirant 1 . Au bas des légendes, on lisait :

Venez Pierre, venez Jean, Voir comme il vole.

Mais la nacelle à Blanchard prêtait surtout à des fantaisies sur les débi- teurs :

Contre un créancier peu traitable, Il n'est rien de plus secourable,

Que ce vaisseau, Un débiteur par la fenêtre, S'envole et fuit au loin le traître,

Comme un oiseau.

A partir de décembre 1783, date du premier voyage aérien de MM. Charles et Robert, jusqu'en 1787, l'aérostation ne cessa pas un instant de captiver l'attention publique. Jamais pareil mouvement ne s'était vu : non seulement le ballon fit concurrence à la coiffure, mais encore il pénétra si profondé- ment dans les mœurs que, bientôt, tout fut à l'aérostat 2 . Dans les jardins publics on vit s'enlever des figures aérostatiques représentant les person- nages du jour ; dans l'ameublement, dans le costume, dans la toilette, partout enfin, le globe vint prendre place. Il figura sur les éventails, sur les

4 Cette pièce très rare, qui n'existe pas au cabinet des Estampes, fait partie de la collection Tissandier.

Voir pour cette partie spéciale de la caricature l'intéressant volume de M. Gaston Tissandier : Histoire des Ballons et des Aéronautes célèbres, publié avec le plus grand luxe par l'éditeur Launette.


LA CARICATURE AU XVIII 8 SIÈCLE


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Fig. 15. — Caricature sur les ballons, 1784. (Collection de M. Gaston Tissandier.) Au-dessous de cette pièce coloriée, sortant de chez Basset, se lit la légende suivante :

Un jeune élégant ayant fait faire une lévite à la Malbrouk pour aller voir entre le pont Neuf et le pont Royal l'expé- rience des sabots élastiques, son tailleur qui, sans y penser, avait mis une culotte au globe qu'il avait faite la veille, la remplit de l'air enflammable et au moment qu'il va pour essayer la lévite, il s'envole et l'emporte dans ses bras, ce dont ce jeune homme se plaint en ces termes:

Voyez-vous ce coquin comme il emportent vite Je comptais m'habiller pour voir marcher sur l'eau.

Au beau milieu des airs ma chaînante lévite ; Mais par là mon tailleur met le projet à vau-l'eau.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


faïences, sur les étoffes, sur les papiers, sur les meubles, sur les tabatières, sur le pommeau des épées, sur la pomme des cannes, sur les pendules ; véritable engouement qui produisit souvent de véritables chefs-d'œuvre.

L'estampe ne resta pas en arrière : gravure et légende rivalisèrent d'à-pro- pos. Que de jeux de mots, que de traits sur l'art de voler, que de satires directes comme la fameuse pièce portant pour légende : Le physicien Charles attend (son aérostat planant dans les airs) ; que de fantaisies sur les modes ballonnées, que de comparaisons piquantes, que de créations populaires comme les séries sur mon oncle : — Départ de mon pauvre oncle, — Arrivée de mon pauvre oncle, — Adieu ! mon pauvre oncle. Cette dernière pièce, qui représente un personnage déculotté s'élevant dans les airs, donne sous le titre de : L'homme aérostatique, et sous la forme de légende, l'amusante histoire que voici :

Un physicien, ayant construit un ballon, se servit pour le remplir d'air inflam- mable de deux seringues ordinaires. Surpris d'une colique à la suite d'une dispute qu'il avoit eue avec un de ses amis aussi physicien, on lui fit prendre de l'eau de Cologne qui ne fit pas l'effet qu'on en attendoit. Son neveu et la gouvernante réso- lurent de lui donner des lavemens et prirent ces seringnes qui lui injectèrent l'air dont elles étoient remplies. Son ventre s'enfla aussitôt, il fit plusieurs sauts dans sa chambre, et finit par enfiler la fenêtre, la culotte sur les talons. On le perdit bien- tôt de vue : son bonnet a été trouvé à quelques lieues de Paris, et des chasses-marée ont rapporté que sa perruque étoit tombée à Rouen. On présume qu'il est à présent à caracoler vers le firmament sans qu'on puisse avoir nouvelle de lui. Cet accident a été annoncé dans le Journal de Paris du 3 octobre 1783, afin que si quelqu'un le rencontre à l'endroit de sa chute il le renvoyé parla première occasion à M. Borné, son neveu, rue Neuve-Saint-Marcel. Sa taille est petite, il est maigre, la tête et les épaules larges, les emboîtures fortes : son habillement est une robe de chambre d'ancien damas couleur de rose sèche, culotte de velours canelle. des bas gris; il n'a qu'un soulier attaché d'une petite boucle d'argent à jarretière.

Telles étaient les histoires, — véritables contes à dormir debout — dont on s'amusait alors ; le succès était surtout pour les estampes visant les débi- teurs ou présentant un côté polisson 1 . Et Dieu sait si l'enlèvement de tous ces globes acrostatiques devait prêter à des comparaisons légères ! Ce mé- lange de la caricature et de l'érotique est significatif : c'est pourquoi, sans s'arrêter aux compositions purement lascives, on ne saurait passer sous silence cette tendance si particulière à l'époque, qui allait former toute une école de graveurs-gouacheurs.

• Borel, Sergent, et Watteau de Lille ont exécuté plusieurs pièces caricaturales sur les expé- riences aérostatiques.


LA CARICATURE AU XVIII" SIÈCLE


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La couleur, elle est désormais partout, soit qu'elle vienne égayer les naïves imageries qui sortent de chez Basset, soit qu'elle enlumine d'une façon merveilleuse les grandes planches des maîtres, faisant briller la variété des costumes ou attirant le client par de piquantes nudités.

Plus on avance vers la fin du siècle, plus on se sent pris de passion pour cette production artistique à laquelle Debucourt doit donner une véritable impulsion. La Promenade de la Gallerie du Palais-Royal (1787) annoncée, lors de son apparition, comme « estampe du genre grotesque, plein de piquant et d'originalité, » marque, en effet, profondément dans l'histoire de l'art. Non seulement des procédés nouveaux d'impression dont on pourra profiter sont trouvés, mais la gravure en couleur atteint presque au tableau, en notant ainsi les côtés typiques d'une époque. Debucourt ne fait point de la charge, il ne recherche point le grotesque pour lui-même, il voit plus loin, et la note intime de l'humour lui suffit pour donner à ses pages un entrain, un brio qu'on chercherait vainement dans des compositions d'un aspect plus caricatural.

Cette fin de siècle, on pourrait dire cette fin de monde, — puisque les bases sur lesquelles reposait la société vont être bouleversées de fond en comble, — est, à la fois, érotique et philosophique.

Changez-moi cette tête ! dit le burin du graveur, et tous accourent, en effet, — les vieux et les difformes tout au moins, — dans ce magasin qui vous redonne une virginité par en haut. L'idée n'est pas seulement comique, elle est, en même temps, philosophique. Combien serait précieuse une hu- manité qui pourrait ainsi vous fournir, sur commande ou au choix, des têtes de rechange !

L'érotique, il est partout, dans ces planches où les branches d'arbre, tou- jours friponnes, servent de prétexte aux vues les plus risquées. Non pas que ce genre soit nouveau ; les Flamands y avaient eu souvent recours, mais le cuivre de ces anciens maîtres, aux tailles monochromes, n'avait pas le côté égrillard des planches hautes en couleur où, pour la première fois, le tire- l'œil était savamment pratiqué.

Sous le titre bien honnête de : Vue représentant les murs de la terrasse des Thuilleries, du côté de l"eau, le 1 er décembre 1783, les ballons devaient fournir la pièce la plus typique, copiée, imitée je ne sais combien de fois, ayant fait sous des légendes diverses : Aux amateurs de physique, Aux ama- teurs d'optique, Aux amis des Deux-Mondes, les délices de nombreuses géné- rations et venant, aujourd'hui encore, tirer l'œil du passant à la foire aux ferrailles, ce marché de toutes les antiquités frelatées.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Le sujet est connu. Pour mieux voir le globe aérostatique s'élevant len- tement du jardin, la foule monte à l'assaut du mur qui lui masque la ter- rasse. Hommes, femmes, enfants, se bousculent à qui arrivera le premier, mais lorsque les femmes sont parvenues en haut, un nouveau spectacle s'offre à ceux qui, patiemment, sont restés en bas, et ils n'ont point l'air de s'en plaindre. Au premier rang des appréciateurs, des fins gourmets de ces sortes d'exhibitions, est un galant abbé qui, trouvant qu'on ne peut pas poursuivre deux lièvres à la fois, égare sa lunette d'approche dans des parages ballonnesqucs absolument étrangers à la navigation aérienne.

Faut-il également attribuer à cette planche une intention philosophique, la chair plus captivante, malgré tout, que la science, ou bien faut-il ne voir en elle qu'une simple condescendance aux goûts égrillards, peu importe ! Le fait à constater, le voici : ainsi riait le xvni 0 siècle, en 1783 : dix ans plus tard, il versait des larmes de sang. Ah! c'est alors qu'on eût voulu, conformément à l'estampe, pouvoir changer sa tête, ou tout au moins en retrouver une qui tînt plus solidement sur les épaules.

Et, pour finir sur un mot de grand seigneur, disons :

Le coupable ne fut pas la physique, mais le physique aux rondeurs char- nues 1



Fig. 16. — Croquis d'après des « Singeries.


LE TEMPS PASSÉ

Fig. 17. — Marie-Antoinette et Louis XVI à la lanterne.


CHAPITRE III


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LA RÉVOLUTION (1789 A 1799)

Tendance générale de la caricature sous la Révolution. - Les pièces populaires, les pièces aristo- cratiques. - Estampes symboliques sur le Tiers et sur la réconciliation des trois ordres. - Les comparaisons entre le passé et le présent. - Les fessées aux aristocrates. - Pièces joyeuses sur les moines. — Les menaces par l'image contre les ecclésiastiques. — Caricatures relatives a Louis XVI et à Marie-Antoinette : Louis XVI capot, Louis XVI en porc, les urnes à silhouettes. - Caricatures contre les émigrés et caricature contre-révolutionnaire : lutte à coups de burin. — Les estampes contre les ennemis de la France : les Prussiens, les Anglais, le Pape. — Le cote de la propagande. — La satire gravée sous le Directoire : disparition de la caricature politique. -De quelques artistes. -Le côté des naturalia.- Estampes allégoriques.



est-ce pas Charles Nodier qui trouvait la caricature haïssable, « parce qu'elle est, presque toujours, âpre, poignante, effrénée, » comme si, aux époques de vio- lences, un art qui est, pour ainsi dire, le porte-crayon vivant des haines et des exagérations, grossissant ou rapetissant les personnages suivant les besoins de la cause, pouvait être correct et pondéré. Quelle singulière figure ferait une caricature en gants jaunes, alors qu'elle doit souffler les haines et entretenir les passions !

Quoi ! le passé et l'avenir sont aux prises, l'atmosphère est chargée de haines inassouvies, l'ennemi est aux portes, et vous voudriez, dans ce trem- blement de terre qui secoue les hommes avec une violence inouïe, que la caricature ne soit ni âpre, ni poignante, ni effrénée !

D'autre part, les de Goncourt dans leur Histoire de la société française


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pendant la Révolution ne reconnaissent aux estampes de l'époque « ni le jet puissant, ni le crayon étrange, ni la tournure magistrale, ni la hardiesse, ni la bizarrerie des inventions rieuses. » Ils n'y voyent que plats refrains de vaudeville, que pointes ramassées dans les rues, mises en scène par des des- sinateurs moutonniers, se calquant, se copiant, retournant de tous les côtés une ironie misérable.

Assurément, la caricature politique qui n'existait pas, qui n'avait pas joui de la liberté d'allure accordée en Angleterre, n'eut pas cette envergure, cette puissance sociale et humaine qu'acquiert le rire lorsqu'il devient une force, mais durant ce grand drame qui s'appelle la Révolution, elle fut ce qu'elle devait être avant tout : une arme de combat, annotant, illustrant, expliquant graphiquement les événements à l'usage d'un parti.

Plus on approche de la Terreur, plus elle devient pauvre et rabaissée, cela est vrai; une grande conscience, un grand dévouement manquèrent alors à la France pour protester à la fois contre l'orgie sanguinaire des exaltés et contre l'entêtement criminel des gens de l'émigration ; les dessinateurs sont moutonniers, cela est encore vrai; ils se copient, ils ne sortent pas d'un certain cercle d'idées, soit, mais aussi, les ouvriers qui burinaient cette imagerie n'étaient point des indifférents, des teneurs de crayon ou des pous- seurs de burin à la solde d'un marchand, fournissant le pour et le contre, tous furent des convaincus, des citoyens apportant à l'œuvre commune leur travail. Alors, on ne vit pas ce qui se présente si souvent de nos jours, des artistes sans conviction, chantant, le soir, les louanges du personnage qu'ils ont le matin même traîné dans la boue; alors, le métier n'avait pas tout gâté; alors, l'artiste n'était pas un isolé, mais bien un prenant part à la lutte.

C'est pourquoi, quand on parcourt, classées en ordre, ces estampes de la Révolution, on sent, quand même, passer au travers des papiers jaunis — papiers à gros grains ou au fil de Hollande — je ne sais quel souffle puissant et terrible : chacune de ces feuilles rappelle un événement, chacune porte en elle sa raison d'être et son enseignement. Quelle source d'études et de piquantes observations, le jour où l'on voudra comprendre que c'est là la véritable histoire, l'histoire vécue et toujours vivante, fût-elle enfouie sous la poussière des cartons.

A cela, les écrivains classiques objectent qu'on ne saurait, décem- ment, remuer ces souvenirs des plus mauvaises années ; que ces images, conçues par de piètres dessinateurs, sont d'une pauvreté inouïe, que tout leur esprit se trouve dans la légende. Certes le dessin, je l'ai reconnu


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d'emblée, est gauche, timide, incorrect, il est presque toujours subordonné à la pensée satirique, mais, à ce compte, que resterait-il de l'estampe popu- laire, aujourd'hui, comme autrefois, si elle devait passer par un jury de peinture !

Et puis, non seulement il y a un choix à faire, mais encore cette imagerie a eu des phases diverses. En 1789, héritant de la gravure en couleur, ayant conservé le souvenir des grandes allégories sur Louis XVI, elle n'est déplai- sante ni d'aspect, ni de sujet. Son pointillé est dur, cela se peut, mais sa forme n'est pas repoussante. A partir de 1791, le burin commence à graver gauchement d'un trait indécis et toujours heurté : de voyants coloris — il ne s'agit plus de gravure en couleur — rendent l'image grossière et gaeu- larde.

En fait, l'art de la gravure sous la forme que le xviii 0 siècle venait de lui donner est d'essence essentiellement aristocratique. Et la preuve, c'est que, lorsque les modérés, les constitutionnels ne seront plus, lorsque la Révolu- tion se sera accentuée d'une façon si terrible, il y aura scission complète entre les estampes des deux camps. Propre, soignée, la caricature de la contre-Révolution ne présentera jamais les bariolages de la feuille popu- laire; c'est un petit espace entièrement couvert par le dessin, aux fonds rouge, bleu, vert, violet, et toujours encadré de filets, qu'il s'agisse d'un rond, d'un ovale ou d'un carré. Format, genre, aspect, tout en elle rappelle la vignette.

M. Necker faisant passer les trois ordres sous un même niveau ou M. Necker faisant prendre par un homme du Tiers la mesure de nouveaux habits pour la France, voilà les débuts de l'es- tampe au service des idées nouvelles, et ces pièces, au coloris si harmonieux, à la forme si gracieuse, ne pouvaient nullement faire prévoir le Calculateur patriote et autres « compteurs de têtes coupées. » Un peu plus grandes que les anciens écus de six livres, qu'elles soient en bistre ou en couleur, elles sortent de chez Ser- gent qui aura, durant cette période, le mo-

Fig 18

nopole de l'estampe de bon goût, tandis que D'après une estampe en couleur. Basset, dans sa boutique de la rue Saint- Jacques,

continuant son commerce de gravures populaires, sera le grand déversoir des productions vulgaires, souvent naïves de dessin et de légendes.

Dans cette guerre par l'image, tous les personnages de la Révolution



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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


— partisans ou ennemis — devaient, cela va de soi, payer leur tribut à la satire ; mais vues à cent ans de distance, les charges personnelles amusent sans empoigner, on ne les considère plus que comme un accessoire, un entr'acte comique entre les pièces du drame qui se joue. On peut donc, sans inconvénient, les laisser de côté, pour ne s'occuper que des estampes d'une portée générale, je veux dire celles qui visent droit au cœur, qui tombent par le trait graphique la trinité dont on allait démolir les privilèges : la noblesse, le clergé, le roi.

Le premier germe de cet esprit de révolte se trouve dans une pièce publiée lors de l'Assemblée des Notables, en 1787; le cuisinier préposé au buffet de la Cour, ayant, devant lui, le peuple sous la forme d'animaux domestiques. Comme légende :

— Mes chers administrés, je vous ai rassemblés pour savoir à quelle sauce vous vouliez être mangés ?

— Mais nous ne voulons pas être mangés du tout !

— Vous sortez de la question.

Or ce peuple, qui ne voulait pas être mangé, quelle que fût la sauce, ce peuple qui formulait ses plaintes dans des séries d'images sur lesquelles on lisait : Des barrières, des capitaineries, de la milice, des suppôts de la chicane, des gardes de chasses, délivrez-nous, Seigneur! ne se connut plus de joie, à la reconnaissance solennelle des droits du Tiers, et, au bas des estampes triomphantes, cris de victoire de burins démocratiques, le graveur put inscrire ces solennelles déclarations : Je suis du Tiers État ; Je suis député du Tiers ; Quid sum ? Je suis citoyen.

Souvent même la légende apparaissait sciemment incorrecte, mais l'on était joyeux, et l'on trinquait ferme en l'honneur de cet heu- reux événement. Le nouvel état de choses n'allait-il pas faire disparaître toutes les inégalités sociales et, surtout, ramener l'abondance parmi le peuple !

N'indique-t-elle pas clairement les misères endurées, la feuille qui, sous le titre de : Espérance pour 1790, représente un savetier disant à sa femme : (( Patience, Margot, j'auront bientôt 3 fois 8. » Or ce S fois 8, savez-vous ce que c'est? une pancarte appendue au mur nous l'explique : « Pain 8 s., viande 8 s., vin 8 s. » Voilà les 24 sols de nourriture quotidienne, après lesquels aspirait le savetier, le savetier qui, appartenant de plus près à la rue par son échoppe, est un des personnages du jour.

C'est lui qui donne les conseils, qui arrête les impatients, qui émoustille


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les modérés. Au bas d'une pièce ronde, Les raisonneurs, publiée en couleur dans tous les formats, on lit :

« Et millions d'empeigne, un peu de patience, mes chers concitoyens, une Nation ne se r'tourne pas comme un Escarpin : laisser faire nos Députés, je jureroit moi sur mon Alaine et mon Tirepied, que nous avons une bonne remonture en attendant que je me pré'zoccupe de mon Art au lieur de courir- et d'jaser, s'qui n'avance pas d'une semelle 1 . »

Il avait raison le savetier : malheureusement, ce bon sens populaire ne devait pas être de longue durée.



Fig. 19.— Estampe relative à la reconnaissance des droits du Tiers, août 1789. (D'après l'original en couleur, au Musée Carnavalet.)


C'est par les estampes seules qu'on peut réellement juger de l'importance d'événements, comme la prise de la Bastille. Les burins célébrèrent à l'envi l'heureux jour. J.-B. Huetn'a-t-il pas profité de la circonstance pour dessiner quelques charmantes petites pièces en couleur dont les héros sont des enfants.

Tout était au ballon, il y a un an : tout est à la Bastille aujourd'hui.

1 Je fais remarquer, ici, une fois pour toutes, que je me suis toujours appliqué à conserver aux légendes leur orthographe originale.


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Yoici le titre des garnitures de boutons que publie l'imagier Guyot sur les incidents divers de cette journée. Et ça se vend, croyez-le bien : un journal

nous apprend que le 20 juillet, 3,000 feuilles ont été enlevées.

Maintenant que les Français sont libres, c'est au tour des Françaises. Ici, encore, l'estampe vient jouer son rôle, en représentant une jeune femme aux couleurs patriotiques, lisant non pas un roman, — on ne se nourrit plus de littérature frivole, — mais un récit de la prise de la Bastille. Du reste, Fig. 20. — Titre d'une suite ces républicaines à la mode du jour, toilette bleue

de petits sujets sur la Bas- .

tine. avec liserés rouges, ont de belliqueuses prétentions.

.... Et nous aussi nous savons combattre et vaincre. Nous savons manier d'autres armes que l'aiguille et le fuseau. O Bellone ! compagne de Mars, à ton exemple toutes les femmes ne devraient-elles pas marcher de front et d'un pas égal avec les hommes? Déesse de la force et du courage, du moins tu n'auras point à rougir des Françaises.

Premiers et curieux germes de cet esprit d'émancipation qu'on retrou- vera désormais à toutes les grandes époques de l'histoire et qui laissent entrevoir la possibilité d'une véritable révolution féminine.

Après la prise de la Bastille, l'abolition des privilèges.

Une grande planche, illustration de la nuit du 4 au 5 Août, montre, sous le titre caractéristique de Délire patriotique, le peuple foulant aux pieds les instruments du despotisme. Désormais, il ne portera plus seul le globe fleurdelysé ; il est de tiers dans les charges publiques.

Et de même il ne tient plus l'œuf à la coque que mangent le noble et le prêtre ; l'œuf est posé dans un coquetier et le Tiers Etat est aux côtés de ses aînés, trempant, lui aussi, force mouillettes dans cette coquille, symbole des affaires du pays auxquelles il va participer.

Ces sortes d'allégories comparatives entre le passé et le présent obtenaient, alors, grand suc- cès, et cela se conçoit parce que, aux époques profondément troublées, elles synthétisent pour le peuple ce qu'il ne peut aller chercher dans les livres, elles lui présentent, d'une façon précise,



Fig. 21. — Le Tiers portant le fardeau du pays.

{D'après une pièce en couleur.)


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ce qui doit, avant tout, fixer son attention. Les hommes du jour n'étaient-ils pas comparés aux grands citoyens d'autrefois ? Les trois libérateurs du pays, — c'est ainsi qu'on appelait les gardes civiques, l'armée et le Tiers, — ne prenaient-ils pas place à côté des trois libérateurs de la Suisse?

L'estampe devient un véritable cours d'histoire républicaine. Le temps passé, les plus utiles étaient foulés aux pieds, lit-on au bas d'une de ces pièces populaires, et tout aussitôt la contre-partie intervient : Le temps présent veut que chacun supporte le grand fardeau.

Il faut espérer que ce jeu-là finira bientôt, avait dit la gravure qui repré- sente une femme du peuple courbée, un bâton à la main, portant sur son dos femme noble et religieuse, et ce désir se trouva exaucé par l'image de la femme noble portant la femme du peuple. Puis vinrent : Le Français d'autrefois et le Français d'aujourd'hui, — L'ancienne taille et la nouvelle taille, — L'ancien pouvoir des deux ordres, — Le nouveau pouvoir des trois ordres, — curieux spécimens du genre qui prenait naissance.

Quelle éclosion d'estampes, — principalement symboliques, — produite par ce grand événement : la réconciliation des trois ordres, et comme à tra- vers toutes ces pièces, on sent passer l'âme de la nation! J' savais ben qu 'j 'aurions no t' tour, dit le paysan, et, tout à la joie, tout à la pacification, il fait des avances à cet autre peuple, également sorti des entrailles du pays, le bas clergé : Touchez là, M'sieu le curé, j'savais ben que vous sériais des nôtres. Il est heureux, il est satisfait; voyez parler le cuivre : Pour moi, vous êtes tous frères, dit-il, ou : Mieux vaut tard que jamais, ou encore : Bon, nous voilà d'accord, et il met les trois têtes sous le même bonnet. A la bonne heure ! chacun son écot, et l'on voit les trois ordres attablés côte à côte dans un café. Que d'or- chestres, que de danseurs, que de pas de deux transformés en pas de trois, la nouvelle danse nationale française !

Oui, mais toute médaille a ses revers, toute espérance a ses moments de doute. Beaucoup, moins illusionnés, se demandaient qui allait payer les violons et le graveur lui-même ne put s'empêcher de mettre au bas d'une estampe où les trois ordres dansaient avec un accord parfait : Ça durera-t-il, ça ne durera-t-il pas?

Ça ne dura pas ; la feuille populaire répondit, elle-même, à ce point



CA N IRA PAS CA IRA


Fig. 22. - La République prenant place à côté de Louis XVI.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


d'interrogation, en nous montrant Monsieur des Trqis-États, Madame des Trois-États, bouffis de leur importance, se pavanant dans un pimpant costume.

Il ne suffisait pas aux nouvelles couches d'avoir conquis la liberté et l'éga- lité; à leur tour, elles prétendaient s'imposer aux autres et façonner la France à leur guise.

On n'était déjà plus aux jours heureux où prêtre, noble, artisan, forgeaient ensemble sur la même enclume le livre des réformes législatives ; les légendes porteront désormais volontiers : Frappe fort, mon fils, c'est un aristocrate. L'estampe qui avait enterré les abus et les privilèges dans les grandes pièces allégoriques connues sous le nom de Convoi ou Pompe funèbre du Très-Haut, Très-Puissant et Très-Magnifique Seigneur, afficha de même les prétentions du Tiers.

Elle fit danser la noblesse et le clergé, en attendant qu'on les mît à la lanterne. Allez en paix et ne péchez plus ! portait un jour la légende, et comme l'avertissement n'avait pas été écouté, on put lire au-dessous d'une nouvelle gravure : Eh bien! J. F., diras-tu encore: Vive la Noblesse !

Plus les classes privilégiées résistaient, plus la lutte par le burin devenait acerbe. En juillet 1790, fête de la Fédération, la dévideuse patriotique s'in- digne de ces résistances. Ecoutez-la :

Hélas, plus je travaille et plus cela s'emmêle Ne pourrai-je en repos dévider tout ce fil Sans qu'un noble ignorant et un abbé subtil Seconde contre moi le diable qui s'en mêle.

Non seulement on voit, alors, apparaître dans l'estampe le Père Duchêne, mais encore on met à ses côtés le compère Mathieu, et, ce qui est plus sin- gulier, Jean-Bart. Tous trois s'unissent contre les aristocrates. « Nom d'un million de Bombes, qui l'aurait pu croire que ce maudit clergé nous ait causé tant de peine? » s'écrient nos compères dans une pièce populaire où Jean-Bart épuise le vocabulaire des jurons de terre et de mer.

Le Christ lui-même allait être mêlé à cette bataille. Une grande pièce représente le Sauveur sur la montagne, tenant au peuple un discours signi- ficatif : « Aimez le Roi comme vos entrailles, respectez les décrets des Sages qu'il a rassemblés pour votre bonheur. Il a éloigné de sa personne tous ces hommes pervers qui le déconseillaient, etc.. » Jésus-Christ partisan de la mo- narchie constitutionnelle : il n'y a que les époques de révolutions pour avoir pareilles idées !

En décembre 1790, l'estampe, que plus rien n'arrête, inaugure un genre


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qui sera, désormais, fort goûté, la fessée. Elle nous montre une femme de condition fouettée pour avoir craché sur le portrait de M. Necker, un abbé châtié pour son insolence, les religieuses recevant la discipline:

Fustigez fort et fustigez d'accord.

Les pièces les plus typiques sont relatives aux religieuses. En voici deux :

Discipline patriotique ou le Fanatisme corrigé. Époque arrivée dans la semaine de la Passion 1791, par les dames de la Halle. Au bas se lisent les détails suivants, tandis qu'on voit les commères user du martinet :

« D'après un relevée exacte il s'est trouvé 621 fesses de fouettées. Total 310 culs et demi, attendu que la Trésorière des Miramionnes n'avait qu'une seule fesse. »

L'autre représente un Fait miraculeux arrivé à Paris l'an du Salut 1791.

C'est également une religieuse que l'on fustige, seulement le derrière de cette martyre se trouve orné d'une magnifique auréole de sainteté.

Plus tard, la discipline patriotique sera remplacée par la correction répu- blicaine, et l'on verra les généraux de la Révolution fessant les derrières armoriés de Cobourg et du duc d'York.

Prêtres et moines ne devaient pas être épargnés.

A leur égard l'estampe fut, d'abord, joyeuse; pourchassant les défroqués avec une malice toute rabelaisienne, tordant, rasant, en un mot sécularisant proprement.

C'est pour entretenir vos ventres de balaine Et du jus de Bachus vous mieux enluminer Que prèchans à perte d'halaine Vous enjoignes aux autres de jeûner.

disait la Vie très croyable des moines, pièce de 1790, tandis que Y Excellent Pourvoyeur, — publié la même année, — montrait un frère quêteur rentrant au couvent avec une botte de paille dans laquelle s'aperçoit une femme. La légende en vers, est d'un français encore plus pittoresque que les précé- dentes :

Soyés mes Révérends bien sensibles aux soins Que ce Quêteur prend pour tous vos besoins Il apporte aux couvents de bonne marchandise

Et vous devez vouz y fier

Car quoiqu'il ait la barbe grise

Il si connois parfaitement bien.


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Les moines étaient trop bedonnants, il fallait les dégraisser; ce fut l'affaire des dégraisseurs patriotes, tant il est vrai que cette vieille querelle des gras et des maigres est de toute éternité. On ri engraisse pas les cochons avec de l'eau claire disait la gravure sur laquelle se voient des moines ayant dans la bouche des tuyaux pleins dune certaine marchandise.

Les estampes se suivent et la rondeur ecclésiastique va toujours diminuant. Tous ont passé au pressoir, « au pressoir où se fond la sainte graisse, » dit un écrivain du temps.

Jadis je fut un bon gros moine Plein d'alimens jusques au cou Comme le porc de saint Antoine, Mais je suis aujourd'hui maigre comme un coucou.

Et l'on ne se contentait pas de dégraisser le clergé, on cherchait en même temps à le ridiculiser, faisant appel au calembour pour amuser la galerie. Ainsi se virent quantité d'images représentant Y Abbé-Quille, Y Abbé-Casse, Y Abbé-Daine, des gras ceux-là; YAbbé-Tise, YAbbé-Trave, Y Abbé-Ration, des maigres.

Tout cela eût été fort bien, si le clergé n'avait pas protesté, s'il avait accepté sans mot dire le nouvel ordre de choses. Mais le refus de se prêter au serment civique, d'une part, et le Bref du Pape en 1791, d'autre part, donnèrent naissance à des caricatures moins bénévoles, empreintes, au contraire, de passion.

La nouvelle méthode pour faire prêter serment aux évêques et aux curés récal- citrants est de ces estampes, comme il en fourmille aux époques révolution- naires, estampes d'autant plus terribles que les menaces se transforment vite en réalités. C'est en amusant le peuple avec de semblables images qu'on le prépare aux violences de la rue.

A l'égard du Pape, la satire gravée fut toujours empreinte d'une douce ironie. Tantôt on donnait son arrivée aux enfers, tantôt on le montrait environné de sa garde faisant joujou avec des bulles de savon, tantôt encore, les Jacobins s'essuyaient le derrière avec son Bref. Lutte sans trêve et sans merci, dans laquelle la Révolution devait triompher.

Au milieu de tout cela, au milieu de ce déchaînement de passions contre la noblesse et le clergé, que faisait-on du Roi? Ce ne sont d'abord, à son sujet, qu'allégories bienveillantes. « Le corps politique de l'Etat allait se dissoudre, » dit une estampe de 1789, « Louis XVI, ne croyant plus qu'à ses vertus personnelles, s'est uniquement dirigé par des grandes vues de Jus-


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LA RÉVOLUTION


tice... et la France est sauvée. » Autre part, — et c'est un amateur de Lyon qui invente et dessine cette pièce, — Y Espoir du bonheur dédié à la nation, nous montre Louis XVI conduit par la Bonté, Necker par la Vérité,



ou. à, Uvzlù/ a/ auaà-e et lej /ïloà'o/u* Pej moxÂoù-c<> 3 cuiej.


Fig. 23. — Caricature contre les ecclésiastiques qui refusent le serment.

recherchant le tableau de l'avenir qui descend devant eux, tandis que l'ani- mal diabolique, personnification du passé, s'oppose à ce qu'il en soit ainsi.

Médailles et gravures, tout concourait à faire de Louis XVI le libérateur de la nation. Même dans cette fameuse affaire de la conspiration des poi- gnards autour de laquelle l'estampe devait mener grand bruit, reproduisant


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


de toutes les façons larme qu'on disait avoir été saisie sur les aristocrates, la personnalité du Roi fut mise hors de pair.

Mais, à partir de la fuite à Varennes, le charme est rompu. Trompé dans sa confiance, dans sa croyance au libéra- lisme du monarque, le peuple ne se con- tient plus.

Une pièce populaire grossièrement gra- vée et d'un « peinturlurage » encore plus naïf, rappelant par ses effets le décor des assiettes de paysans , — pièce qui parut au lendemain de l'affaire de Varenne, — est trop curieuse pour ne pas être men- tionnée ici 1 . Elle représente Louis XVI chez un magister de village, avec les lignes suivantes que je reproduis, en respectant fidèlement la coupure de la phrase :

— D'où tires-tu ton origine, gros garçon?



Forme **cu-.tè % Jnfàmes PoidnarJs ânttfoU,,/ armu coi*. y<" o,4e&, S ouffletlee* Arèfcs«« chasses^/- la. Garde Nationale le s 8 Février yyi.

Fig. 24. — Reproduction d'une des nom- breuses estampes en couleur sur les poi- gnards des aristocrates*.


— Nous sommes tous d'Adam.

— Aime tes concitoyens tu en

seras aimé, sinon, non.


C'est court, net, expressif, comme les affirmations des paysans durant les guerres sociales du moyen âge.

L'estampe, un garde national en faction devant une pièce d'or à l'effigie du Roi, n'est pas moins significative. « Que faites-vous là? » lui demande un passant. «Je garde une grosse pièce dont on ne veut plus. — Fondez-là, vous y gagnerez toujours. » Non seulement le peuple devait suivre le conseil du passant, mais encore il allait lui donner une interpré- tation plus étendue, en fondant pièce et souverain.

Partout l'on sent gronder la colère ou germer le mépris. Ici c'est Louis XVI dans une chaise d'enfant avec un jouet à la main : J'en ferai un meilleur usage et j'sçaurai le conserver, là on le montre coiffant Marie-Antoinette.


Troc pour troc Parc pour Montmédy


Coëffiire pour couronne Départ pour l'Autriche.


1 Cette pièce très rare se trouve dans les portefeuilles du Musée Carnavalet.

  • La figure reproduite par Aug. Challamel dans son Histoire-Musée de la République française

(Voir tome I, page 176 de la 3 e édition) ne donne que le poignard seul.


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LA RÉVOLUTION



Ici il fait son tour de France en compagnon serrurier ou en frater, là il a pour tête une cruche : le masque levé il reste le cruchon, nous apprend le graveur.

Une estampe qui revint souvent et qu'on aimait à contempler, au dire des contemporains, c'est Louis XVI jouant aux cartes ou aux dominos avec le peuple. Naturellement, le roi perdait chaque fois la partie : Gapet devenait Capot.

Cette gravure avait, du reste, sa rai- son d'être : sous cette forme la carica- ture répond à son rôle, sans outre- passer la mesure.

On s'en prit également .aux défauts de l'homme. Louis XYI était un gros mangeur : il fut donc représenté sous les traits du gourmand classique et du glouton, il devint le Gargantua mo- derne, avalant un royaume à son petit couvert, un empire à son grand couvert 1 .

Après la satire, les menaces. En juillet 1791 la curieuse planche : Essai de la guillotine, donne au roi un avant-goût du supplice qui allait être le sien. Et bientôt ce fut le tour de l'insulte ; les légendes déver- sèrent sur le dernier des Capet des charretées d'injures.

Lui et les siens ne furent plus représentés que sous les traits d'animaux: il y eut toute une ménagerie royale, digne précédent de la ménagerie ^impériale qui devait surgir après 1870, et dans laquelle Louis XVI figure sur- tout sous les traits de l'animal cher à saint Fig. 26. - Louis xvi en cochon.

(D'après une des nombreuses estampes en Antoine. couleur de l'époque.),


Fig. 25. — Spécimen d'une des nombreuses pièces représentant Louis XVI jouant aux cartes avec le peuple.

(Musée Carnavalet .)



1 II a paru à plusieurs reprises des pièces sur le petit et le grand couvert de Gargantua dont les premières épreuves datent d'avant 1789. Costumes à part, toutes ces pièces se ressemblent : les plus récentes ne sont même que des copies des plus anciennes. Dans les cartons du cabinet des Estampes et du Musée Carnavalet, elles figurent à des dates diverses et peuvent ainsi passer pour des satires ouvertement dirigées contre le Directoire et Napoléon I er , mais je crois qu'il s'agis- sait plutôt de canards en images, sans attributions fixes, que les marchands d'estampes lançaient lorsqu'ils jugaient le moment opportun.


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Ah! le maudit animal, c'est lui, l'ex-roi de France et de Navarre. Les deux font la paire, c'est le roi sur un cochon. Je me suis ruiné pour l'en- graisser, dit le peuple qui, maintenant, voudrait bien s'en défaire. La famille

des C ramenée dans l'étable, c'est le retour aux Tuileries. Et Louis XVI,

bafoué de son vivant, ne fut même pas épargné après sa mort, mort coura- geuse pourtant, qui aurait dû arrêter les invectives et les sarcasmes. Une gravure anonyme de mars 1793 nous montre un cochon assis sur un fauteuil fleurdelysé et occupé à dévorer un pâté. C'était lui faire payer cher son faible pour les bons morceaux ! L'insulte survivant à la décapitation, cela ne peut s'expliquer que par un restant de barbarie chez le peuple, ou plutôt par une accumulation de haines et de souffrances dont on se rendra compte facilement en lisant Y Histoire des Paysans d'Eugène Bonnemère, ces annales de l'humanité martyrisée.

Peut-être eût-on encore épargné Louis XVI si derrière ce souverain mal- heureux, l'on n'avait pas aperçu Marie-Antoinette l'étrangère, implorant le secours des baïonnettes impériales. Aussi le burin des graveurs fut-il impi- toyable envers celle qu'on appelait communément Y Autre... chienne. Elle aussi, apparut sous les traits de la femelle du porc, quoiqu'on se soit plu de préférence à la représenter en tigresse, en louve, en panthère, toujours altérée du sang des Français. Avec le Roi, on la mit à la lanterne, et comme si ce n'était pas assez, une estampe la montra de dos, complètement nue, n'ayant pour tout vêtement que des chaussures à hauts talons.

Nulle part le mépris et l'insulte n'ont été poussés aussi loin que dans la gravure intitulée L'égoût royal, la famille de France, — les hommes décu- lottés et les femmes troussées,— fuyant en rasant les murs, tandis que Bailly, le maire de Paris, met son derrière à la fenêtre et foire sur le Roi. Voilà de quelle façon l'on s'acharnait après les vaincus, voilà comment on traînait dans la boue les derniers représentants de l'ancienne France. En reconstituant toute cette imagerie l'on se reporte malgré soi à des événe- ments plus récents qui virent, eux aussi, crouler une dynastie, et ces rap- prochements sinistres nous apprennent à nouveau que les mêmes faits, les mêmes faiblesses, les mêmes accès de sauvagerie se reproduisent souvent dans l'histoire.

Bafoué de toutes les façons, lui et les siens, Louis XVI eut cependant la consolation de se voir personnellement défendu par des burins amis, qui n'hésitèrent pas de son vivant même à le transformer en martyr. Le Nouveau Calvaire alla jusqu'à le mettre en croix, Robespierre, à cheval sur la Cons- titution, lui présentant l'éponge imbibée du fiel -des nations régicides. Et


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S5



Fig. 27. — Urne funéraire avec les portraits de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de la famille royale.

[D'après un des nombreux originaux de l'époque.)


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tandis que les Jacobins montraient, suivant le goût du jour tout aux récep tions d'outre-monde, Louis Capet reçu aux enfers par grand nombre de bri- gands ci-devant couronnés, les burins à la solde des émigrés gravaient la grande planche : Louis XVI reçu aux Champs- Elysées par la Religion et la Charité. Mais c'est après l'exécution du Roi et de la Reine surtout, que les fidèles s'ingé- nièrent à trouver un moyen qui permît de transmettre à la postérité lës traits de la famille royale sans faire ouvertement le portrait du tyran, « détestable image dont la République ne pouvait permettre la vulgarisation. »

Ce moyen, ce fut l'urne funéraire abri- tée par des saules, donnant ainsi que les troncs d'arbres la silhouette de Louis XVI , de Marie-Antoinette et d'un nombre plus ou moins grand d'autres personnages. En vain ces estampes, publiées presque toujours sous forme de médaillon, en bistre, en rouge, à la gouache, au pointillé, furent-elles considérées comme séditieuses ; tous les jours il en parais- sait de nouvelles, et bientôt, quantité d'objets, tabatières, pommes de cannes, éventails, boutons même, furent revêtus de ces souvenirs monarchiques 1 .

Dans cette orgie caricaturale qui est le propre du moment, — il semble que le peuple ait éprouvé un besoin de satire crayonnée d'autant plus grand qu'il en avait été sevré pendant longtemps, — les émigrés devaient avoir une place assez



&rtau dttXeiioh/wni at Paris, >iu J(,u,t,r>,l'C/Vi)


Fig. 28. — La double physionomie aristocrates. {Collection du Musée Carnavalet.)


des


Les partisans désoles de Louis « le défunt, » dit Augustin Chzllamel (HisL-Musée de la Rép. franç., t. I, p 391) se créaient entre eux un signe de ralliement. C'était une pomme de canne en ivoire. Regardée au jour et même de près, elle ne présentait rien de remarquable; mais posée sur du papier blanc, devant une bougie, l'ombre otfrait la ressemblance parfaite du roi


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considérable. Tant qu'ils étaient restés en France, ce n étaient que des aris- tocrates, des gens tenant à des privilèges contre lesquels on luttait. Appelés aristocruches et représentés par des cruches à gros ventre chargées de cor- dons et de décorations, ils n'avaient point donné lieu à la création d'un de ces types comme l'estampe en forge quelquefois.

On pouvait les montrer à figure double, riant et pleurant, maudissant la Révolution ou espérant la contre-Révolution, mais il fallut l'émigration, leurs folles espérances et leur présomption, pour que la caricature populaire les empoignât et trouvât en eux la note du personnage grotesque.

« En voyant les nombreux dessins dont le peuple s'amusa à propos des émigrés, » dit Champfleury, « je songe aux galeries historiques consacrées dans les palais aux événements héroïques et aux glorieux citoyens qui y prirent part. L'émigration eut son Musée, mais ce fut un Musée pour rire que le peuple ouvrit aux hommes et aux choses de l'étranger. Il fallait bien que quelque gaieté fût mêlée aux événements graves de l'époque.



' Contre

Fig. 29. — Les émigrés avec le jeu de> Coblentz. » [D'après une pièce en noir, au Musée Carnavalet.)

« Vieux princes, vieux ducs, vieux marquis qui avaient mis leur épée au service des puissances étrangères furent traités par les révolutionnaires avec moins de respect que des soldats de plomb par les enfants. Chaque jour la caricature tirait de leur boîte de carton les armées royalistes, et, comme un enfant, s'amusait à colorier ces régiments de papier. » Et effectivement, La


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SIGNALEMENT DES CHOUANS ET AUTRES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES



Fig. 30. — D'après une pièce gravée à l'eau-forte, de 1795. (Collection du Musée Carnavalet '.)


grande Armée du ci-devant prince de Condé comme l'Envoi d'un supplément d'armée,— grandes pièces toutes empreintes dune joyeuse humeur, — mon- traient des soldats de bois qu'on sortait d'une caisse. La Révolution triom-

1 Deux pièces ont été publiées sous cette rubrique. On peut voir l'autre dans Champfleurv. [Histoire de la Caricature sous la République, p. 155.)

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phante ne ménageait pas la satire : on vit ainsi apparaître La foire de Coblentz; Revue du général Faïence (Condé); Le grand Conseil des émigrants ; Roïal Bonbon. Cette dernière feuille dut son succès au jeu de l'émigrette ou de l'émigrant— une roulette suspendue à un cordon au moyen duquel on la faisait sans cesse descendre et monter sur elle-même, — dont chacun des personnages était armé. Or, Paris s'amusait fort de ce petit jeu auquel on avait fini par donner le nom de Coblentz.

Mais parmi les émigrés et les contre-révolutionnaires, il y avait d'autres types : c'est ce que n'eut garde d'oublier l'estampe en donnant plus tard le signalement des chouans, personnages maigres et efflanqués. On les vit ainsi apparaître, toujours trois par trois, l'un ayant à ses côtés un sabre gigantesque.

L'image avait si bien saisi le grotesque de ces gens conservant après une révolution qui est un bouleversement, des idées de l'autre monde, qu'elle se demandait elle-même dans une grande pièce, véritable iliade co- mique, la Contre-Révolution ne serait-elle qu'une caricature ?

A côté des hommes du jour que fait et défait l'actualité, il y a les types qui présentent un caractère plus général, qui incarnent en eux un système, une époque, et ces types créés, observés à un certain moment de l'histoire, vivent plus ou moins longtemps, suivant que le sol sur lequel ils se meu- vent est plus ou moins réfractaire aux idées nouvelles. Or nous allons trou- ver ici, avec le modéré et avec le vieil émigré, le premier germe du porteur de cadenette, une des individualités les mieux réussies de l'ancienne carica- ture, qui est de la même famille que le Zopftrœger des Allemands, mais qui aura la vie moins dure que son congénère d'outre-Rhin 1 .

Les Feuillants inaugurèrent ce personnage grotesque qui doit traverser le premier Empire pour se retrouver à la Restauration ce qu'il était avant, et que Aug. Challamel, dans son Histoire-Musée de la République, a défini comme suit :

« Ils se seraient bien gardés de marcher sans l'uniforme, ou en bourgeois, de rompre avec les perruques longues, avec la poudre traditionnelle. On exagéra leurs habitudes, et bientôt l'idée qui se présenta à l'esprit au seul nom de Feuillants, fut celle-ci : — un vieillard, avec l'épée vierge au côté, la canne à la main, les boucles aux fins souliers. Ils allaient très pacifique- ment par les rues, psalmodiant çà et là quelques homélies sur les « avan- tages de la tranquillité, » sur les « mérites de la modération. »

« Voir les nombreuses caricatures sur les Zopflrœger dans mon livre : Les Mœurs et la Cari- cature en Allemagne.


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C'est ce bonhomme figé dans son costume et dans ses habitudes qui représentera donc, plus tard, l'ancien Régime. Disons à ce propos que l'estampe révolutionnaire, toute de lutte et de passion, eut rarement le temps de s'arrêter à des individualités et d'esquisser des types. Il faut men- tionner comme une exception ces quelques personnifications du républica- nisme farouche : Grognard dit le sanguinaire, major général des Jacobins, Brise-Moustache, colonel général des Grenadiers bénédictins, Brise-Fer, colo- nel des Cordeliers, et le Père... nicieux Jacobin.

Ces images étaient l'œuvre de burins contre-révolutionnaires lesquels ne chômèrent pas non plus. En 1792, alors que la Révolution, fière de sa puissance, publiait La chiquenaude du Peuple S — un homme taillé en Hercule envoyant promener d'une simple chiquenaude les monarques et les aristocrates qui lui grimpent après, atteignant jusqu'à ses bras, — en cette même année, dis-je, on vit apparaître deux grandes planches à effet, Le jeu de l'Émigré et Le dégel de la Nation. Le jeu de l'Émigré, c'étaient tous les souverains de l'Europe abattant les têtes des républicains et des précur- seurs de la Révolution; — Le dégel de la Nation, c'était la statue de la République élevée sur des immondices pétrifiées par l'air, se fondant au dégel sous les rayons du soleil fleurdelysé.

Et si les révolutionnaires enflammaient les masses avec leurs estampes suant le sang et les menaces, les mo- narchistes, eux, s'amusaient fort à ces satisfactions toutes platoniques de la gravure. Ils ne se contentaient pas de fabriquer de faux assignats, afin de discréditer complètement le papier-monnaie, ils les ridiculisaient par la caricature, par des rébus de toutes espèces. Un des plus répandus fut l'assignat sur Abbaye (cygne y A sur Abbé I). Ils aimaient surtout à se moquer du désintéressement des patriotes et représentèrent à plu- sieurs reprises l'adoration des républicains à l'aspect d'un gros sou. L'an I,



Fig. 31. — Rébus publiés sous le titre de : « Jolies pensées de l'abbé Maury, Cazalis et C'a pour l'instruction de ceux qui montrent la langue par le fondement 2 . »


1 Cette estampe a été publiée à plusieurs reprises avec certaines modifications. La plus inté- ressante est celle qui montre Bonaparte cherchant à atteindre à la hauteur d'Hercule.

» Des rébus avaient été déjà publiés sur Pétion, Bailly, La Fayette, et ont été reproduits dans Ihistoire-Musee delà République française d'Augustin Challamel.


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l'an II, l'an III de la Liberté étaient pour eux l'an I, Tan II, l'an III sans argent.

Mais malgré son esprit, malgré sa pointe fine et railleuse, la caricature monarchiste est moins intéressante, non seulement parce que, la plupart du temps, elle dut avoir recours aux burins étrangers, - ses graveurs sont anglais, allemands, suisses, hollandais, - mais parce qu il lui manque le souffle, l'inspiration, et que ses attaques visent principalement

les hommes ou le mauvais côté des choses existantes. A cela, il est vrai, on pourrait objecter que c'est le propre de toute carica- ture politique et que les partis violemment dépossédés se trouvent toujours dans cette impasse, ne voyant plus que leurs rancunes à assouvir en même temps qu'ils ont perdu l'âme de la nation.

L'estampe de la Révolution, au contraire, quelque repoussante qu'elle puisse souvent paraître, a pour elle de traduire exactement les passions et les erreurs de la masse. A tout ce sang, à toute cette boue, se mêle, quand même, une réelle grandeur. Au-des- sus des attaques contre certains person- nages, lorsque le terrain se trouve un peu déblayé, on aperçoit l'idée. Voyez les allé- gories comme le Nouvel astre français sui- vant le cours du Zodiaque, comme La Bombe nationale, jetant sur l'ennemi manifestes, cocardes et bonnets tricolores. Elle est bien de son époque cette bombe qui se sert de l'aérostation pour faire de la propagande. Propagande en l'air avaient dit les émigrés ; soit, mais l'idée n'en reste pas moins amusante.

L'année 1793 présente ceci de particulier qu'elle tue la caricature. Com- ment rire quand on s'égorge, quand on porte des bijoux à la Marat, à la guillotine, à la bonnet rouge ! Et d'autre part, les excès eurent pour consé- quence de redonner le beau rôle à l'estampe contre-révolutionnaire, tant les scènes de massacre avaient dégoûté les masses.

La fin tragique de la République française, les animaux réclamant à leur tour l'égalité, tandis qu'un individu dépose sur le drapeau français en disant : Je fais la 4 e couleur, — Le président d'un comité révolutionnaire avant la



Fig. 32. — Fragment de « la Bombe nationale. »

(Sur L'estampe originale, on voit des gens qui accourent de toutes parts pour recevoir ce qu'on leur jette.)


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levée d'un scellé (il ressemelle un soulier), — Le même après la levée (il em- porte l'argenterie et la vaisselle), — L'âne magistrat ou la fin du temps passé, — Un sans-culotte instrument des crimes dansant au milieu des horreurs accumulées par lui, — voilà les satires gravées qui circuleront à partir de la seconde moitié de 1794.

Notez ceci, l'estampe n'avait rien oublié : suivant de près les faits, prenant part à ce grand drame, donnant même sa note personnelle dans cet ensemble successif d'événements, elle reprit, à la fin, les inventions graphiques trouvées au commencement de la lutte. En 1789 on dégraisse le clergé et la noblesse : en 1796 les dégraissés donnent la pelle au cul au dégraisseur, c'est-à-dire au farouche patriote d'il y a sept ans, devenu l'engraissé du jour *.

Et ces deux curieuses compositions de 1797, si souvent reproduites : Le départ des remplacés, L'arrivée des remplaçants ! Quand elle produit de telles œuvres, la caricature s'élève à la hauteur de la pensée philosophique, car elle nous montre sous une forme amusante que tout prend fin en ce monde, que le Hodie mihi, cras tibi est éternellement vrai, en un mot, pour em- ployer une expression bien en place, que les gras d'aujourd'hui seront les maigres de demain.

Un dernier point reste à élucider, pour l'image, dans ce grand drame humain : comment se comporta-t-elle vis-à-vis de l'étranger, de l'étranger qui avait affiché, à l'égard de la République, les prétentions les plus inouïes, qui avait menacé de châtier Paris, qui s'était fait fort de balayer, en quelques semaines, tous ces soldats de carton? A solde de papier, soldat de papier! avaient écrit les coalisés au bas d'une gravure, mais si le mot était bon, leurs désirs ne se réalisèrent point.

Avant de vaincre, que dis-je, avant même d'avoir combattu la coalition, la Révolution commença par la ridiculiser, — voir Les pèlerins de Saint-Jacques, — et, à partir de Jemmapes, la guerre prit place d'une façon constante dans la caricature.

Les Allemands essuyèrent les premiers feux, Brunswick surtout, qui reçut, sous cette forme, les seules réponses que méritait son manifeste. Fig. 33. - Petite vignette au bas

  • „ du « Triumgueusat à la Lan-

Ce dernier était insolent : les estampes lurent terne. » gouailleuses et quelque peu rabelaisiennes. Lisez

plutôt : La grande foire remportée par Brunswick en France, — Déroute des

1 Tout le monde connaît la célèbre caricature représentant un jacobin et un muscadin qui se prennent aux cbeveux. « Tiens bien ton bonnet » dit l'un. «_Et toi défends ta queue » dit l'autre.



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Prussiens par les sans-culottes qui les renvoyent avec Brunswick, en leur faisant cadeau de la foire, — Le duc de Brunswick s' enfuyant avec son manifeste à Berlin, — Le Triumgueusat (le roi de Prusse, l'empereur d'Allemagne et le duc de Brunswick à la lanterne). Et au bas de ces gravures à la manière noire se trouvaient toujours quelques petites gaietés patriotiques, comme en col- portaient alors les chansons :

Nous allons à la guerre, Mironton, tontaine, tonton. Nous allons à la guerre, Ça ira, ça ira.

Nous venons de la guerre, Mironton, tontaine, tonton. Nous venons de la guerre, Ça a fort mal été.

Autre part on dit aux Prussiens : Que gagna Brunswick au lieu de gloire ?. . . Bien que la foire ; ou encore : N'allez plus mordre à la grappe, dans la vigne du voisin.

Après les Prussiens, ce furent les Anglais — etPitt, tout particulièrement, — qui essuyèrent le feu, Pitt qui n'avait point caché ses sentiments anti-fran- çais et que les graveurs n'appelaient déjà plus que le fabricant de nouvelles télégraphiques. On leur montre des lanternes magiques républicaines qui doivent peu les charmer, on leur fait la barbe de toutes les façons, avec des boulets comme dans La savonnette à vilain, on leur donne des correc- tions bien senties, on ridiculise leur instinct du négoce ; mais là, la carica- ture française avait à faire à forte partie, puisque c'est d'Angleterre que partaient les satires gravées les plus violentes contre les entreprises et contre les idées de la Révolution.

Enfin, lors des campagnes d'Italie, ce fut au tour du Pape : la caricature religieuse, ébauchée de 1789 à 1792, réapparut, et cette fois, non plus tant sous sa forme joyeuse que sous un aspect acerbe. Si l'on remarque encore, çà et là, une Vie très croyable des moines, si un burin satirique représente Pie VI effrayé à la vue de l'armée française faisant Pie VII, si l'on voit l' Avant- Garde et l' Arrière-Garde du pape, ce n'est point là ce qui caracté- rise réellement cette imagerie 1 . Sa particularité consiste à mettre le coq

1 Les guerres d'Italie amenèrent de nouvelles caricatures sur les émigrés. Les personnages reproduits par Champfleury à la page 160 de La Caricature sous la République font partie, juste- ment, d'une grande planche : Les Émigrés à Rome (1798).


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Et lu Jordanis quia con,versu? es retrorsutn ^


gaulois sans cesse en présence de chats- ou de renards, tous animaux rusés qui revêtent, pour la circonstance, les insignes sacerdotaux. Et la Répu- blique française dépiaute les chats et coupe la queue aux renards.

Les guerres de conquêtes entreprises par le Directoire donnèrent égale- ment à l'estampe de la fin du siècle un caractère particulier. Moyen de propagande pour développer en Europe les formes républicaines, on vit celle-ci abattre les quilles royales ou communiquer aux trônes des commo- tions électriques. Mais au moindre échec subi par les troupes françaises, les mécontents reprenaient le burin et plaisantaient, persiflaient les géné- raux qui avaient dû céder devant le nombre. Tel fut le cas, lors de la retraite de Jourdan en 1799, repré- senté à cheval sur une écrevisse, essayant en vain d'atteindre au Rhin.

Ces mécontents, c'étaient les par- tisans de l'ancien régime qui rele- vaient la tête d'autant plus facile- ment que le système gouvernemen- tal issu du mouvement de 1789 avait conservé peu de chose de l'esprit révolutionnaire. Tandis que les roya- listes sont en 1797 ce qu'ils étaient neuf ans auparavant, les républicains à l'état de pouvoir organisé se sont laissé aller peu à peu à l'oubli des mœurs primitives.

Ce qui caractérise donc la période connue dans l'histoire sous le nom de Directoire, c'est qu'elle voit recommencer à l'intérieur la lutte d'autrefois, avec cette différence que toutes les forces vives du pays se trouvent, à ce moment, occupées au dehors, et qu'à la foi, à l'enthousiasme des grands jours, a succédé une lassitude presque générale.

Et la lutte n'était pas seulement confinée entre royalistes et républicains, car jamais le pays n'avait vu autant de partis distincts. Une curieuse et rarissime plaquette : Caricatures Politiques, publiée en 1796, ne mentionne pas moins de cinq classes de républicains « toutes bien distinctes par leurs principes, leurs genres, leur costume le plus ordinaire et leur bannière à laquelle chacune a sa devise. »

L'indépendant (bannière aux trois couleurs parfaitement vives).

L'exclusif (bannière fond rouge liseré de bleu et de blanc) a six heures par jour un brûle-gueule à la bouche.


Fig. 34. — Caricature contre Jourdan.

N. B. — Le même sujet a donné lieu à plusieurs caricatures différentes. (Voir la pièce reproduite par Challamel, t. Il, p. 268.)


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L'acheté sans genre particulier, l'état d'acheté ne durant que quelques années (bannière aux trois couleurs pâles et un peu passées). L'enrichi (bannière à deux couleurs : pas de rouge).

Le systématique, homme à vieux préjugés ayant tous les quinze jours un costume différent (bannière blanche avec petites croix rouges, fleur de lys en or, et la devise : Ça ne durera pas toujours).

Cette division, encore bien anodine en présence de toutes les factions qui déchiraient le sol de la France, constituait, cependant, une des forces de la réaction. L'estampe populaire avait beau célébrer la fermeté qui « faisait fuir devant les chasseurs républicains corbeaux, moinillons, bêtes fauves, » représenter, en 1797, la royauté sous les traits d'un pourceau fleurdelysé portant la croix de saint Louis et foulant aux pieds la déclaration des Droits de l'homme, jamais le gouvernement républicain n'avait été encore aussi ouvertement caricaturé.

De petites pièces, dans le goût de Duplessis-Bertaux, montraient les plaies de la République, et l'instabilité des lois devait prêter à de nombreux jeux de mots graphiques sur les constitutions violées, mais c'est surtout contre le Directoire que l'on s'acharnait, contre le Directoire qui devenait, sur ces feuilles, le gouvernement de Saint-Cyr (cinq sires), le gouvernement des quatre livres seize sols (cinq fois cette somme faisant un louis), les Cinq... Singes, et même les Cinq... chiens. Le chiffre cinq n'avait pas encore joui, dans l'histoire, d'une telle popularité : ne trouve-t-on pas moyen de ridi- culiser jusqu'aux cinq sens manquant aux cinq... singes. Satires imprimées et satires gravées marchaient de pair : des deux côtés le peuple apparaissait succombant sous son fardeau.

Caricaturés en corps, les Directeurs ne furent pas épargnés individuelle- ment. Barras, surtout, le plus ambitieux, le plus dangereux, Barras « pre- mier du nom, roi de France et de Lombardie, comte de Nice, » qui reçut pour armoiries une guillotine et qu'on plaçait irrévérencieusement « entre deux chaises, le cul par terre, » dut essuyer les traits acérés de la satire gra- vée. La Réveillière-Lepeaux, lui, fut ridiculisé comme théophilanthrope, Mahomet, Christ, ou grand prêtre du nouveau culte. N'a-t-on pas attribué à Prud'hon la gravure de Copia dans laquelle il apparaît en pape de cette reli- gion qui devait exister jusqu'en 1804! Quant à Barthélémy, il fut traité ouvertement de monarchiste : on alla jusqu'à le mettre sous cloche, comme le melon royal, comme « les clichiens » qui, dans ces « faux cols de cuivre, » semblent donner un drôle de son.

« A force de tromper tout le monde, » a dit un écrivain contemporain, « le


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Directoire finit par se tromper lui-même, » mais la caricature, elle, ne s'est pas trompée en le représentant sous les traits d'un personnage à deux faces, flattant à la fois les muscadins et les jacobins. N'était-ce pas, également, une des bizarreries, une des tromperies de cette singulière époque que le fait d'inonder l'Europe de Républiques, alors que les importateurs d'un tel sys- tème s'éloignaient de plus en plus de cette forme. Là, encore, la caricature a dignement clos le siècle par la curieuse estampe : Les champignons répu- blicains, qui resta si longtemps à la devanture des brocanteurs et qui montre le roi de Prusse, l'empereur d'Allemagne, l'empereur de Russie contem- plant avec effroi cette poussée. « Ça serait bien agréable à manger, » dit l'un des aigles à deux têtes. « N'y touchez pas, compère, » reprend l'autre, « c'est vénéneux. »

Le Directoire a disparu, la caricature politique est morte, c'est à grand'- peine que l'on trouverait quelques satires relatives à Bonaparte, tant la police du Consulat fait bonne garde autour de l'image. Contre le général en chef de l'armée d'Italie on usa à nouveau du personnage à deux têtes, mais la plus curieuse des estampes, déjà souvent reproduite, est celle qui, publiée en 1802, prédit l'Empire et représente Bonaparte jetant de la poudre aux yeux du peuple assemblé 1 .

Et maintenant qu'on a vu se dérouler historiquement toute cette imagerie créée par le mouvement de 1789, il importe de s'arrêter à quelques points de détail.

De 1789 à 1794 la caricature avait été surtout anonyme. Villeneuve, J.-B. Louvion, Carafe, Naudet, Strack, Touzé, Perée 2 , Dessal, Roger, Porgez, dessinateurs ou graveurs, tous noms qui se voient au bas de feuilles d'un révolutionnarisme plus ou moins farouche, ne sont pas des artistes bien éminents. Si Villeneuve graveur au lavis et marchand d'estampes 3 s'est fait une réputation, c'est surtout grâce à l'acharnement avec lequel il poursui- vit la famille royale, grâce à ses pièces sanguinaires, « gravées, » dit Renouvier dans son Histoire de l 'Art pendant la Révolution, « quelquefois d'une façon fine et soignée, d'autres fois, d'une façon dure et négligée. » Cette animosité féroce, il est vrai, n'avait pas empêché Villeneuve de s'occu- per du côté commercial de la chose, en réunissant par la suite un certain

1 Cette estampe, intitulée Le Consulat, a été reproduite en fac-similé par Challamel, et en fragment par Champfleury.

2 C'est Pérée qui a gravé les caricatures des Mémoires du comte de Maurepas (1792), repro- duction des portraits satiriques faisant partie des héros de la Ligue, la série des caricatures protestantes contre Louis XIV (1691).

3 Les autres marchands d'estampes de l'époque étaient Basset, Chéreau, Guyot, Bergny.

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nombre des feuilles éditées par lui, au jour le jour, sous le titre de : Collection générale des Caricatures sur la Révolution française. Imprimées à la manière noire sur fond rouge, d'un rouge vif et brillant, ces caricatures sont, quelquefois, d'un grand effet, et, certainement, elles durent exercer une déplorable influence sur une population déjà surexcitée par tant d'événe- ments. Les contemporains, du reste, en avaient jugé ainsi, puisqu a plusieurs reprises on voit les écrivains, les journalistes, les législateurs eux-mêmes, flétrir cette sanguinaire imagerie.

La Révolution, dans ses heures d'enthousiasme, comme dans ses excès, devait cependant inspirer d'autres artistes. Augustin de Saint-Aubin, le mer- veilleux graveur, n'a-t-il pas essayé, dans des estampes aux titres pleins de tendresse, de rendre l'intimité révolutionnaire? Parlant des personnages et des angoisses qui animent ces scènes, Renouvier dit avec beaucoup de cou- leur : « Les yeux brillent, les seins font péter le corsage, les enfants grouillent, le fourneau s'embrase et la pique est prête au coin de la crédence. » Et le Café des Patriotes occupés à lire les décrets de la Convention (19 février 1793), cette belle page de Swebach Desfontaines gravée en couleur avec un art si parfait ! Et les grandes compositions de Sergent, toutes imbues de la foi révolutionnaire !

Voici, parmi les graveurs, Alix, dont Le triomphe de la République le 9 Thermidor est éblouissant de cinabre, voici Copia, avec ses allégories politi- ques, Queverdo, dont la pièce : Les porteurs de charbon et les chevaliers déposant à la Municipalité le signe distinctif qu'ils tiennent de l'ancien régime enthou- siasma les amis de la liberté, Desrais, qui paye aussi son tribut à l'allégorie.

Qui ne connaît la grande et belle planche de Fragonard fils : Dernière scène d'un comité révolutionnaire, avec ses Terroristes aux attitudes de croquemi- taines, portraits-charge ou photographies d'illuminés, comme on voudra ! Enfin, voilà des artistes qui font, franchement, , œuvre contre-révolution- naire, Lafitte, le peintre d'histoire, l'auteur des Formes acerbes dont le des- sin mordant, incisif, aux lignes crochues comme un bec de corbin, rend bien toute l'épouvantable horreur du moment (1795), Raltard, architecte-dessina- teur, qui représente un sans-culotte, instrument de tous les crimes, saisi à la gorge par l'ombre d'une des victimes de la Révolution (cette ombre est le profil de Louis XVI), Châtaignier, graveur à l'eau-forte, à qui l'on doit cet homme du peuple jetant à terre son fardeau, image de la Convention, et le marchand d'habits vendant la défroque du Directoire.

Que d'étrangetés, encore, à signaler ! Pendant qu'on s'égorge il est des artistes qui continuent à graver des pièces érotiques. N'avait-on pas essayé,


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sans doute pour donner une note moins sombre aux choses du moment, d'introduire la grivoiserie dans la politique ? Voici, pour le moins, deux pièces curieuses datant de 1789 : L'Abbé dérangé — un manant contant fleu- rette à une femme assise sur un canapé — avec la légende typique : Allez don, M. l'abbée, ri y a pu d'bénifice à espré — et deux maris cornards, gentilhomme et paysan, s'embrassant, avec une légende non moins caracté- ristique : Allons, plus de distinction, ce malheur commun nous rend égaux.

Cela ne prit pas, le côté léger ne fit pas école, non point que la Révolution ait craint les sujets grossiers, — loin de là, on l'a vu, — mais parce qu'il y a plusieurs façons de concevoir le décolleté et qu'il faut faire une profonde différence entre la polissonnerie, l'érotomanie galante des sociétés aristo- cratiques et la grossièreté spéciale aux époques de troubles, qu'on vit en Allemagne sous la Réforme, et qu'on retrouvera à tous les grands boulever- sements sociaux. La recherche des naturalia, loin d'avoir en vue les sens, a pour seul objectif de vilipender, de tramer dans la boue l'ennemi que l'on combat. La polissonnerie ne peut trouver son compte que lorsqu'on relève vigoureusement les cottes des religieuses, mais Louis XVI baisant le der- rière à la Liberté, mais les sans-culottes, au réel, bombardant les trônes d'Europe, mais le peintre amoureux de son modèle, Villette peignant l'évêque Fessier et l'abbé Anus, c'est le mépris, c'est la haine dans tout ce qu'ils ont de plus énergique et de plus infâme en même temps.

J'ai dit époque étrange ! L'appréciation est juste. N'est-ce pas en 1792 que Debucourt grave La promenade publique ; n'est-ce pas en 1793, sous la Terreur, que Michel Nitot s'amuse à publier la charge Le Père Lantimèche, Buvons toujours, ri achetons jamais de terre, car quand il pleut ça fait de la boue ; — n'est-ce pas au lendemain même de la Terreur que le graveur Mala- peau lance les 60 premières planches des Songes drolatiques de Pantagruel ?

Et maintenant, esquissons à grands traits un dernier côté de l'art révolu- tionnaire, le côté allégorique, la Nature, les vertus morales et civiques venant remplacer au figuré les personnalités et les idoles du passé.

Saluez les dieux et les déesses du jour, la Liberté, l'Egalité, la Fraternité, la Vérité, la Probité, la Raison, la Force, l'Innocence, la Loi, l'Héroïsme, dieux taillés en Hercules, déesses aux cheveux tombant en boucles sur le front, aux chemises boutonnées à la gorge, mais ouvertes pour laisser voir les seins sur lesquels viendra se poser le niveau égalitaire. Il y a les Patrie, il y a les Balances, il y a les Triomphes, il y a les Droits de l'homme.

Collection d'attributs, magasins d'accessoires! Le bonnet, le niveau, la pique, les faisceaux, le chêne, l'œil, cet œil qui vous poursuit partout, qui


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commence par être l'œil bienveillant de la Nature et qui finit par devenir le regard inquisiteur de la police politique.

La Liberté proclame l'égalité des couleurs. Voyez les médaillons de Des- rais : Nègre, moi libre! — Négresse, moi libre aussi!

Mais le comique n'abandonne jamais ses droits. Tandis que les premières Liberté étaient des figures empruntées aux vignettes galantes, destinées à devenir par la suite, grâce à certaines transformations, des Jeanne d'Arc, les graveurs révolutionnaires, empruntant l'Amour à leurs aînés, firent du Cupi- don des Fragonard et des Bouclier un personnage politique. On vit appa- raître : Cupidon tambour-major national, l'Amour Volontaire, V Amour Patriote, V Amour Révolutionnaire, l'Amour Sans-Culotte.

Et quelle recherche dans ces dessins au pointillé de crayon, dans ces camaïeux se détachant sur tons verts rehaussés de blanc, sur tons rouges, sur tons bleus, voire même sur tons tricolores; quelle abondance de cadres, avec les serpents, avec les vignettes de chêne, avec les légendes ! Ronds, ovales, carrés, triangulaires, ils affectent toutes les formes.

Quant aux déesses, qu'elles proviennent d'imagerie de pacotille ou qu'elles réalisent l'idéal de la femme dessinée par Prud'hon, elles sont toutes sœurs, parce que, toutes, y compris même « M Ue Nationale allant voir l'exercice aux Champs-Elysées, » elles représentent l'Amour et l'Humanité, deux choses impérissables.



Fig. 35. — Allégorie anonyme.


Fig. 36. — Les vélocipédistes, d'après une estampe jle 1815.


CHAPITRE IV


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET l'eMPIRE

(1795-1814)


Côté grotesque de la société du Directoire. — Caricatures sur les Incroyables. — Exagération des modes. — La femme d'après YAlmanac américain de 1803. — Les jeux : le jeu des costumes. — Les recueils d'estampes gravées. — Les actualités du Consulat. — M. et M™ Denis. — Les jeux : le Diable. — Caricatures sur les contemporains. — Les grandes découvertes devant l'estampe : la vaccine, le télégraphe. — La gourmandise et le besoin de jouir particulier aux époques grasses. — La folie du jour : les lavements. — La grivoiserie : les coups de vent. — Caricatures sur les Anglais. — Côté artistique de l'estampe : Carie Vernet, Debucourt.


I


outes les guerres civiles, toutes les révolutions présentent ceci de particulier que plus elles sont violentes, plus elles amènent une prompte et com- plète réaction. Vainqueurs et vaincus ressentent un égal besoin d'apaisement, les premiers parce qu'ils ont obtenu ce qu'ils désiraient, les seconds parce que leurs forces se sont épuisées dans la lutte. Le vis comica, cette « moelle reconstituante de l'humanité, » reprend alors ses droits et la caricature, arme de guerre, âpre et haineuse aux époques de trouble, devient un instru- ment de rire.

Si dans les dernières années du siècle, toutes pleines des guerres avec l'étranger, le calme n'était encore que relatif, l'on se savait, au moins,



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débarrassé des terribles inquiétudes de la Terreur, et cette sécurité du len- demain exerçait sur les esprits une heureuse diversion.

Avec le Directoire, la caricature va donc pouvoir, à la fois, quitter son caractère agressif et dépouiller son côté naïf d'instrument de propagande pour s'attaquer aux mœurs, pour ridiculiser les hommes et les choses.

Deux types, deux classes d'individus constituent la société nouvelle : les petits bourgeois ruinés par les mesures financières du gouvernement et les parvenus. Les premiers, ces inconcevables, ces impayables, ces insolvables rentiers de l'État qui vont prendre bientôt le chemin de Bicêtre *, tomberont sous le coup de ses railleries, alors qu'elle rira à gorge déployée, pour les nouveaux enrichis, pour tous ceux qui ont su trouver dans les misères publiques un prétexte à fortune, qui spéculent sur les vic- toires et sur les défaites, qui aventurent à la loterie ou au jeu un gain facilement acquis.

C'est aux époques de transition comme celles dont il s'agit ici, que le thème éternellement humain de la grandeur et de la décadence des indi- vidus, est surtout invoqué. C'est alors que, dans la littérature comme dans l'illustration, on voit apparaître les bonnes âmes compatissantes et charitables qui s'apitoyent sur le sort des vaincus, des dépossédés, et peu à peu cette tendance conduit à la sensiblerie, l'expression dominante de cer- taines périodes historiques.

Que de bourses vides, que de ventre creux ; Gastronomes sans argent, que Carie Vernet représente à la porte des rôtisseries, humant, hommes et chiens, le fumet des victuailles. La caricature, disent les frères de Goncourt dans leur Histoire de la Société française pendant le Directoire, « est une vérité qui montre une poissarde faisant l'aumône à un rentier. » L'éventail peint le peu qu'il est au présent, l'éventail des rentiers qui porte écrit sur tous les côtés ce triste prétérit : « Je fus, tu fus, il fut, nous fûmes. »

Dans ce monde ainsi composé, le véritable riche se trouve être le prêteur sur gages, et c'est pour lui que l'estampe réserve ses traits les plus acérés. Assurément la peinture, pour fixer les traits d'Harpagon, n'avait pas attendu la littérature, puisque les Flamands des xvi° et xvn° siècles nous ont laissé des têtes d'usuriers d'une merveilleuse puissance de rendu. Mais la période transitoire entre l'ancienne et la nouvelle société fut une de ces époques qui voient sortir de terre des couches sociales inconnues. La Révolution

'Voir la caricature reproduite par Paul Lacroix, dans son volume : Le Directoire (page 121) et représentant un rentier avec la légende suivante : « Les méchants me tourmentent, les bons me ruinent. »


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n'avait-elle pas émancipé les Juifs, ces Juifs si longtemps persécutés, que les caricatures d'outre-Rhin représentent avec des nez crochus, sentant encore à moitié le bouc? Or les Juifs prirent, vite, la place des financiers, des traitants de l'ancien Régime.

Donc, les dessinateurs s'attaquèrent aux prêteurs, aux accapareurs par fait de misère, à tous ceux, en un mot, qui spéculaient sur les difficultés du moment l . En 1804, Dubucourt fera son Usurier, comme, plus tard, Boilly, représentera l'Avarice.

Cette étude des types, des caractères, des vices, pour si parfaite qu'elle soit, ne vise pas à la satire sociale : plutôt que de fustiger, de railler, on aime mieux se laisser aller aux douceurs de l'existence. Plus le besoin de la jouissance se fait sentir, plus le flot caricatural monte : livres et gravures ne sont bientôt plus que des instruments de rire, pour un rire de gens fié- vreux, vivant dans un état continu d'anxiété, semblant toujours redouter l'arrivée de quelque nouvelle Terreur. S'il est vrai que la caricature, sui- vant l'expression d'un philosophe, est « le calembour du dessin, » il faut reconnaître que, jamais, calembours historiés ne furent aussi nombreux et aussi grotesques. Tout, costumes, idées, mœurs, prêtait à la charge, parce que tout sentait le travestissement et l'exagération dans la façon dont les choses nouvelles se greffaient sur les anciennes.

Qu'est le Longchamp de 1797, en présence du Longchamp de l'ancien Réff ime ? Demandez-le à l'estampe, qui ne peut s'empêcher de sourire lors- qu'elle voit les voitures, disparues sous la Terreur, réapparaître à l'horizon, à l'estampe qui, à côté de l'antique cabriolet, aligne phaëtons, soufflets, carricks, voitures légères, hautes sur roues, véritables araignées filant comme le vent, et précipitant les voyageurs à terre avec une facilité que rien n'égale !

Le carnaval a repris ses folies, la danse secoue convulsivement toutes les jambes, le jour de l'an est rentré en grâce ; en un mot, les mœurs d'autre- fois triomphent à nouveau. La Révolution, il est vrai, avait développé la rue, la rue dont, elle-même, était sortie, en sorte que l'on se mit à vivre de la vie extérieure, plus qu'autrefois ; l'été, en plein air, l'hiver, dans les salles de spectacle, de concert ou de danse. Mais là n'est point le côté pittoresque des choses nouvelles. Ce qui frappe, c'est qu'il y a entre la société de 1797

1 C'est à cette époque du Directoire que commencent à paraître les estampes alors dirigées contre les fournisseurs, qui se reproduiront, plus tard, contre d'autres couches sociales, estampes à la légende significative : Ce que fêtais (voleur), ce que je suis (fournisseur), ce que je devrais être (forçat).


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et la société d'avant 1789, la même différence qu'entre un vrai gendarme et le gendarme de l'OEil-Crevé. D'où le côté charge qui devait merveilleuse- ment se prêter à la caricature, surtout au point de vue du costume.

Comment garder son sérieux devant un type aussi grotesquement affublé que l'ennemi de la lettre R, ce muscadin qui, après la réaction du IX Ther- midor, se transforme en Incroyable. Je sais bien, comme le dit Beaudelaire, que, souvent, les caricatures, à l'exemple des gravures de modes, deviennent plus exagérées à mesure qu'elles sont plus démodées, c'est-à-dire qu'elles sont plus éloignées de notre conception esthétique, mais, même en tenant compte de cette vérité, l'Incroyable ne présenterait pas moins toutes les conditions requises pour amener le rire sur les lèvres les plus sérieuses.

Quelles caricatures ambulantes que ces élégants au bâton noueux et démocratique, — rapprochement pour le moins bizarre, — quelle mascarade que ces habits gris, ces cravates vertes, ces culottes aux jarretières flottantes, mélange de toutes les modes, anarchie du costume répondant à l'anarchie sociale. Le laid devient le beau ; plus la toilette est ridicule, plus elle doit être considérée comme élégante. La culotte gode, la jambe a je ne sais quoi de bancal, les bas tire-bouchonnent, ainsi le veut le goût du jour. Et il y a dans cet accoutrement une telle part d'extravagance que les estampes, cari- catures ou gravures de mode, se ressemblent étrangement ; que souvent on a peine à distinguer entre la reproduction fidèle du costume et la charge de ce costume.

Si l'on ne rit pas du personnage qui, son pouvoir exécutif h la main, promène à travers Paris ses saturnales de la toilette, l'on rit, soyez-en sûr, de l'estampe. Quelque étrange que soit un costume, non seulement on s'y fait, on s'y habitue, mais encore l'on ne peut voir en lui une galerie de grotesques. Du jour où la gravure s'en empare, elle fait d'autant plus faci- lement de la caricature qu'il suffit pour cela d'un rien, de la plus légère amplification de certains gestes, de certains accessoires. Montrez à vos mères une des modes les plus exagérées de la période de 1830 et toutes vous diront : « Non, nous n'étions point aussi ridicules que cela, » alors que, certainement, elles l'étaient. Toutefois comme ce ridicule était de mise, il ne faisait point tache sur l'ensemble. N'en est-il pas absolument de même, aujourd'hui, avec l'habit des gommeux dépassant le pardessus et for- mant derrière comme une sorte de queue de pie?

Du reste les contemporains jugeaient déjà les choses ainsi, puisqu'un journal de l'an Y, La Décade, annonce en ces termes la grande estampe de Carie Vernet, sur les Incroyables : « Yernet fils, peintre jeune et déjà


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célèbre... a fait paraître, dernièrement, une caricature ou plutôt un portrait exact de nos Incroyables du jour, qui jouit de beaucoup de vogue. » Si bien que, d'emblée, le côté double de ces pièces saute aux yeux des observateurs.

La rarissime plaquette dont je reproduis ici le frontispice a été, elle, plus explicite. Elle s'intitule hardiment : Quelle folie, ou galerie des caricatures depuis les Incroyables jusqu'au bœuf à la mode. Étrennes assez piquantes pour la présente année (1799). Ce bœuf, qui se verra accommodé à bien des sauces, avait été, pour l'instant, attifé au goût du jour, comme, plus tard, pour ridiculiser les cha- peaux de paille, on en coiffera les ânes.

Quoi qu'il en soit, que le côté de la cari- cature l'emporte ou non sur le côté de l'exac- titude, cette galerie est un document précieux pour les mœurs de la fin du siècle , parce qu'elle donne le catalogue descriptif des estampes qui se vendaient alors.

Dans l'histoire de la gravure populaire, les pièces sur les Incroyables constituent donc toute une série à part, notant un genre et une époque. Des procédés employés, rien à dire : c'est, comme précédemment, l'eau- forte, le lavis, la couleur, le pointillé, le marteau. Quant aux artistes qui les exécutent, Fig. 37 - —Frontispice de la plaquette

. , , • i j • x i • « Q uelle folie » im -

qui les gravent ou qui les dessinent, plusieurs

doivent occuper une certaine place dans l'histoire de l'art, tandis que d'autres survivront à peine à la période révolutionnaire.

Ici sont les peintres Vernet, Boilly, Bosio, Guerin, Leclerc; là sont les graveurs au pointillé Darcis, Tresca, J.-P. Levilly, Bonnefoy, Marchand, Petit, Auvray, Julien, Levachez, interprétateurs plus ou moins habiles.

Avant d'étudier la part prise par certains artistes àcette production, consi- dérons l'œuvre dans son ensemble. Tout naturellement, on devait mettre en présence l'ancien régime et le nouveau ; c'est ce que fit une planche de 4795 : M. le Baron et M mc la Baronne de Sotenville choqués de la mise ridi- cule des citoyens incroyables et des citoyennes pas possibles^ tandis qu'une autre planche, Les folies de nos grands pères et les nôtres, établira un parallèle entre la rue Quincampoix et le Perron, le fameux « Perron » de Tortoni, devenu, depuis que le boulevard des Italiens est à la mode, le lieu de

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réunion de toutes les élégances. Singulière époque que résume bien la Marche Incroyable de Boilly avec ses personnages groupés sur le même plan, — un prêteur, un marchand d'argent suivant l'expression du jour, des Merveilleuses, des Incroyables, des dupes, un suppôt des Comités révolu- tionnaires donnant le bras à une Tricoteuse, alors que, derrière, un élégant se pavane dans son cabriolet.

Grandes ou petites, les pièces sur les Incroyables n'ont jamais plus de trois ou quatre personnages ; ce sont donc essentiellement des types qu'elles mettent en scène éprouvant le besoin de travestir des individualités ridi- cules au moyen de dénominations plus ridicules encore : Croyables, Très- Croyables, Inconcevables, Payables, Impayables, Effroyables. Mœurs, usages, vie, toute l'histoire d'une partie de la société sous le Directoire est dans ces planches aux légendes significatives: Les Incroyables au Perron, et la contre- partie : Les Croyables au Tripot, — La Réponse Incroyable, Le Retour Incroyable , — Les Croyables actifs du Palais ci-devant Royal, — La Ren- contre des Incroyables, — Qu'oi à Paris! C'est incroyable ! Ze n'en suis zamais sorti, ma petite pao le suprêm.e, — C'est inconcevable , tu n'es pas raisonnable. — C'est Incroyable, ma petite paole d'honneur, on n'y tient pas, — La Faction Incroyable, — L'Anglomane, — Ah! qu'il est donc drôle! — Ma parole d'honneur, on me le paiera. — Et comme les exagérations de la mode ne devaient pas si tôt prendre fin, le burin des graveurs ira souvent chercher des comparaisons entre les grotesques passés et présents. C'est ainsi que dans l'estampe Quel est le plus ridicule? on a le choix entre le « discoureur» de 1789, le « sans-souci » du Directoire, « l'avantageux » du commencement de l'Empire; entre la redingote anglaise et lecarrick à douze élages, ce carrick conservé à la postérité par les cochers, et que nous verrons certainement apparaître quelque jour à nouveau, puisque nous voici déjà au premier échelon du collet.

Après les hommes, les femmes; après les Incroyables, les Merveilleuses! On n'eut garde de les oublier les femmes, dans cette galerie où elles avaient, du reste, leur place tout indiquée. Aux citoyens pas croyables la caricature octroya des citoyennes pas possibles.

Grâce à la mode Un' chemise suffit,

dit une chanson connue de l'époque. Il fut même un temps — quelque chose comme huit jours, — durant lequel la chemise fut supprimée. On avait eu les sans-culottes ; on pouvait bien avoir les sans-chemise.


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Ici encore, les exagérations de la mode se prêtèrent on ne peut mieux à la caricature. Que de rencontres de Merveilleuses aux chapeaux extrava- gants, aux jupes relevées jusqu'à la cuisse, à la gorge nue, aux bras sau- cissonnés dans de grands gants, véritables bas auxquels ne manque que la jarretière. Avec les panaches, les glands, les sacoches, les ridicules, les balantines, accessoires de toutes sortes se balançant facilement à tous vents, la charge était complète. Mais, malgré leur bizarrerie, les toilettes des femmes n'étaient pas, comme celles des hommes, difformes à plaisir : elles n'avaient pas uniquement en vue la recherche du laid, et si elles provo- quèrent le rire, ce fut bien plutôt parce que le costume préconisé jurait avec le climat et la civilisation du pays.

Les modes grecques et romaines propagées par l'école de David et qui prévalurent plus ou moins de 1795 à 1814, en dessinant les formes, en accusant les transparences, permettaient à l'estampe toutes les licences qu nous allons voir se produire. Vainement les modes anglaises, couvrant au lieu de découvrir, essayèrent de protester contre les nudités des bras et de la gorge : la caricature, pour se venger, engonça les femmes, les ren- dant laides à plaisir, ou les enfournant dans un sac.

Le chapeau devait rester toujours la partie la plus ridicule du costume féminin, fournissant matière à nombre de charges, se prêtant aux combi- naisons les plus comiques, arrivant à tenir une place démesurée, comme dans la fameuse et célèbre enseigne du restaurant de la rue de Valois, Le Bœuf à la mode.

Si l'on veut pénétrer plus avant dans les mœurs de cette époque durant laquelle la France semblait transformée en un vaste lieu de plaisir, là encore l'estampe pourra utilement nous guider. C'est un véritable flot de gravures où bastringues, jardins d'été, bals champêtres, Tivoli, Frascati, Ogny, défilent à tour de rôle, avec toutes les danses imaginables, avec des danseurs et des danseuses de toutes espèces.

Feuilletons. — Voici le départ pour Saint-Cloud, où l'on va voir les illumi- nations de 5,000 verres de couleur; voici les glaces et les glaciers, les appartements ornés de glaces, — on en compte les pieds, — et les cafés où l'on en consomme; voici les Thé 1 inaugurés en 1795 au moment de la plus grande faveur de l'agiotage, alors que la cuisine et la table prennent place

1 Voir la curieuse estampe de Harriet, le peintre classique : le Thé Parisien, suprême bon ton au commencement du xix" siècle, grande composition contenant plus de 20 figures sur lesquelles on aimait à mettre les noms, comme de nos jours, par exemple, sur le tableau de Dantan : La Comédie française.


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à nouveau parmi les conditions de l'existence, mais c'est l'ex-Palais-Royal surtout, qui fournit matière aux pièces les plus curieuses. S'il a changé de nom, il n'a pas changé de destination. N'est-il pas par excellence le para- dis des filles et des filous? Ici sont les fripons à la mode et leur digne com- pagne V adroite friponne, puis toute la série des Garde à vous, — le Sérail en Boutique, — le Sérail Parisien, — la Suite effroyable des fréquentations du Sérail, — le Jardin du Tribunat, commerce du soir, — pièces aussi précieuses pour les costumes que piquantes par la façon dont le vice s'y trouve présenté 1 .

Directoire, Consulat, Empire, Restauration, ce sera pendant vingt-cinq ans la même chanson, modes, femmes et grivoiserie ; trinité des époques grasses dont on ne peut sortir qu'en y rentrant aussitôt.

A peine a-t-on franchi quelques années, que, déjà, la mode vous attire à nouveau. Ouvrez les almanachs du Consulat et comme tout à l'heure vous vous demanderez : où sont les gravures exactes, où sont les caricatures? En effet, des deux côtés, les élégantes glissent, valsent, sautillent, font la chasse aux papillons, comme si elles allaient s'élever dans les airs. Lisez ces lignes empruntées h YAlmanac Américain pour 1803, vous verrez que, même dans le texte, la satire suit de près la description : « Elle glisse comme un zéphir plutôt qu'elle ne marche dans ses sandales rouges lacées à la grecque. L'étoffe qui enveloppe tout le contour de sa taille, belle ou non, est si mince, si légère, qu'elle a l'air de n'être vêtue que d'un tissu de nuage ou des vapeurs de l'aurore, et ne semble pas même connaître le besoin d'une chemise, à laquelle nos mères et nos grand'mères attachaient du moins encore quelque prix.

« Tout son ajustement, y compris la plume d'autruche et le bandeau sur la tête, ne pèse pas plus de dix-huit lots ; il y a même lieu de présumer que la chaîne d'or autour du cou, même avec son ancre, emblème de l'espé- rance, n'en augmente pas considérablement le poids. Elle est tellement détachée de tout rapport avec la terre, qu'elle n'a pas voulu que le beau contour de sa demi-nudité fût interrompu par la moindre attache de poche, qu'elle ne porte sur elle aucune des choses qu'on regardait jadis comme indispensables, et tient constamment son mouchoir dans une main, et dans l'autre un très élégant ridicule, où se trouve une demi-douzaine des alma- nachs les plus nouveaux. »

Chargée ou réelle, cette description n'en laisse pas moins dans l'esprit du

4 La série intitulée les Garde à vous vise tout spécialement les pièces légères sur les femmes et sur les mœurs.


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lecteur une idée grotesque, que la vue de l'estampe ne parviendrait pas à atténuer, au contraire. Et puisque nous tenons la mode, ne laissons pas passer les compositions fantaisistes dont elle constitue le principal, quand ce n'est pas l'unique sujet. Encadrements, couvertures d'almanachs, — ces couvertures aux papiers roses ou bleus si proprement glacés, — jeux de toutes sortes, elle est partout, avec ses femmes ailées dansant sur des œufs ou attrapant de la main des papillons. Voici les jeux d'oie, voici les éven- tails, grandes planches fort goûtées jusque vers 1830; compositions sati- riques, ou allégories sur les personnages en vue.

Nouveau jeu des costumes des dames françaises, par un adorateur du beau sexe. Ce titre, à lui seul, en dit plus que toutes les explications, précisant mieux que la date elle-même ne pourrait le faire. Si les Grecs ont trouvé le jeu d'oie, les Français n'ont-ils pas inventé la galanterie ! Et les éventails avec la série des ridicules, avec les coups de vent, avec les coiffures, avec les attributs de la toilette, glaces et tables pomponnées, autant de choses typiques, qui marquent dans l'histoire de nos mœurs intimes.


II

Lorsqu'on veut étudier une époque dans ses manifestations graphiques, il faut forcément établir une distinction entre les choses qui lui sont person- nelles et celles qui appartiennent au domaine éternellement identique de l'humanité. D'une part, sont les actualités, — théâtre, littérature, modes et plaisirs, — des riens, souvent, qui toujours occupent une si grande place dans l'esprit public parisien ; d'autre part, sont les sujets d'un esprit plus général, auxquels chaque siècle imprime la marque, la tournure de son esprit ; l'embarras des richesses, les effets du vin, les suites de la gourman- dise, les inconvénients de la chasse, les désagréments du mariage, les dou- ceurs de la vie de famille, et les chutes, les coups de vent, accidents naturels prêtant à la polissonnerie, à la grivoiserie, tout ce qui a été, est et sera; en un mot tout ce qui constitue l'humanité et la vie.

Trions donc dans la caricature qui pousse à hauteur d'étage, qui n'a pas encore le journal, mais qui possède déjà les estampes gravées de ces curieuses collections : Le Bon Genre', Le Suprême Bon Ton, Caricatures

1 Le Bon Genre se compose de 115 pièces numérotées. Il fut réuni plus tard en album (1817), avec un texte de La Mésangère, sous le titre de : Le Bon Genre ou Observations sur les usages de Paris, pour servir d'explication aux caricatures publiées depuis le commencement du siècle.


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Parisiennes, Musée Grotesque, en attendant toutes celles qui doivent suivre.

Les Musards de la rue du Coq, ces badauds rassemblés devant la boutique du marchand d'estampes, Les Insouciants du Jardin des Plantes, commen- çant une tradition qui se perpétuera durant longtemps, Le Désagrément des ruisseaux, Les Embarras de la rue Saint-Honoré, Les Bourgeois du Marais,



MONSIEUR ET MADAME DENIS -A LA PROMENADE

^VEC LEURS FILLES A MARIER..

A Paris dut Marlimt Libraue, fiuc du. G><j S' Honore.

Fig. 38. — D'après une ravissante caricature en couleur de 1808.


M. et M mc Denis, — voilà des pièces qui datent, qui notent une époque. M. et M mo Denis, incarnation vivante de cette paisible population du Marais dont les goûts semblent avoir été toujours idylliques, sont un souvenir du siècle passé. Ne les appelle-t-on pas en plus dune circonstance : Les Époux du xviii 0 siècle. Il est vrai qu'alors ils s'émancipaient plus facilement, — cela se conçoit, étant plus jeunes, — et dansaient le menuet ; il y a même sous roche certaine histoire d'Anguille de Melun, sur laquelle on ne saurait s'appuyer en honneste littérature. Populaire pendant longtemps fut l'es-


LA CARICATURE SOUS LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIKE 81


tampe : Le lendemain des Noces de M. et M me Denis, sur laquelle on pouvait lire cette pittoresque impression de Madame :

La nuit, pour ne pas rougir, Je fis semblant de dormir; Vous me pinciez doucement, Souvenez-vous en, souvenez-vous en ; Mais à présent, nuits et jours, C'est moi qui pince toujours.

Et voilà comme quoi, à son tour, l'on est pincé, pour avoir voulu trop pincer.

Modes et jeux, sujets qui reviennent sans cesse sous la pointe du graveur : Le Désagrément des capotes, ces immenses chapeaux de paille avançant en cornet qui perpétuent la plaisanterie des Merveilleuses ; — Les Invisibles en tête-à-tête, — Les Désagréments des redingotes nacarat, — c'est que les vaches vous courent après ; — Le Danger des Papillotes, — gare au feu ; — Les Grâces en pantalon, — Les Effets merveilleux des lacets, — et des bretelles, idem; — Les Suppléons, une magnifique poitrine sur commande, d'un rouge à faire rougir les plus timides, qu'apporte un marchand d'accessoires humains à une pauvre vieille décharnée, tout en lui glissant habilement sa facture :

Ils sont au juste de cent francs. A moins je ne puis vous les vendre, J'en fais tant que depuis longtemps, Je ne sais à laquelle entendre ; Fermeté, blancheur, rondeur, Ils ont ce qu'il manque à mille autres, Ils vous feront bien plus d'honneur Que ne vous en ont fait les vôtres !

Comment résister à de tels appas accompagnés d'un compliment aussi bien tourné.

Les jeux, jeux d'adresse, jeux sentimentaux, alors fort en vogue : on a le choix entre la balançoire, le volant, le Pont d'Amour (la femme à cheval sur un homme se faisant embrasser par un autre), la Statue (deux femmes s'appuyant sur un homme rehaussé par un léger piédestal), la Corde, le Voyage à Cythère, la Main-Chaude, les Aimes de rubans (petit jeu qui con- sistait à se donner la main en allongeant les bras, comme pour auner des rubans), le Baiser et la capucine, le Baiser à la religieuse (baiser se don-

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


nant à travers les barreaux dune chaise). Jeux plus ou moins impertinents, plus ou moins légers, auxquels les femmes prenaient part avec une véri- table passion et que la caricature devait travestir avec un malin plaisir. Que de plaisanteries ne vit-on pas apparaître sur les Diables, ce jeu bizarre dont personne ne pouvait plus se passer ?



Fig. 39. — Caricature en couleur sur le « Jeu du Diable. »


Où peut être l'intérêt, pour nous, des pièces visant certaines personna- lités ou certaines situations particulières à l'époque ? C'est du fait divers illustré, et rien de plus.

Que nous importent, aujourd'hui, les estampes sur M 110 Raucourt, que le curé de Saint-Roch refusait d'enterrer (1802), les caricatures contre l'abbé Geoffroy, rédacteur du feuilleton au Journal des Débats, ou contre l'abbé Delille (1803), les caricatures sur la lutte entre M ue Georges et M ue Duches- nois, lutte qui passionna tout Paris, et qui devait d'autant plus marquer dans les annales théâtrales que ces deux célèbres actrices représentaient à la scène deux manières bien différentes? Que nous importent et cette petite


LA CARICATURE SOUS LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE 83


scène de famille, Geoffroy fessant Talma, et Le Départ du musicien pour la Russie (1803), alors que Paul I er avait fait un appel aux artistes français pour venir à Saint-Pétersbourg? On s'était vivement élevé contre ceux qui avaient accepté l'offre du souverain moscovite, blâmant ainsi, alors, ce qu'on approuverait aujourd'hui. Toutes les caricatures contre Etienne, accusé d'a- voir, dans sa pièce Les Deux Gendres, copié un jésuite duxvn 0 siècle, le père Conaxa, ne sont guère plus palpitantes. En revanche, une scène de déluge,



Triomphe de la petite, vérole .

Fig. 40. — Caricature faisant partie d'une suite gravée sur la vaccine (1801). (Pièces en noir et en couleur.)

survenue dans le Nord, en 1806, présente déjà plus d'intérêt, parce que c'est une caricature du Déluge de Girodet qui avait été le grand succès du Salon.

Mais l'attrait grandit lorsque nous nous trouvons en présence de grandes découvertes, — quel que soit, du reste, le domaine. — Dans cet ordre d'idées, on aime toujours à connaître les impressions que produisirent sur les gens qui les virent apparaître les choses devenues pour nous d'un usage général. C'est ainsi que la vaccine, en 1800, la phrénologie le télégraphe, en 1814, donnèrent naissance à des séries de pièces amusantes.

La découverte de Jenner notamment eut une imagerie assez nombreuse. Tandis que I Inoculation ou le triomphe de la vaccine représentait un chirur- gien, bésicles sur le nez, lancette à la main, extrayant, des boutons d'un marmot qu'on amuse avec un polichinelle, le vaccin destiné à préserver une

1 Les pièces sur le système de Gall revêtirent presque partout la même forme. Les penchants irrésistibles (1808) représentent le voleur qui prend la montre, le mouchoir ou la femme de son voisin.


Ni-


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vieille à la laideur pittoresque, une suite de pièces : Gare la vaccine célé- brait par le burin le triomphe de la petite vérole. Et les médecins, un ins- tant abandonnés, un instant laissés dans l'oubli, revinrent à la mode, comme sous Louis XIV, avec leurs costumes et leurs attitudes de physiciens-char- latans. L'inoculation fut une des passions du moment et tout eût été pour le mieux dans ce monde de misères, si l'argent avait pu s'inoculer aussi facilement que les remèdes des guérisseurs.

A feuilleter les estampes, on ne se douterait certes pas que, de 1804 à 1815, l'Europe fut clans un état de guerre perpétuel. Sous le Directoire, on s'était dépêché de jouir, dans la crainte de voir la guillotine réappa- raître ; sous le Consulat, on avait joui paisiblement, avec la satisfaction de gens qui retrouvent ce qu'ils ont perdu, ce à quoi ils sont habitués; sous l'Empire, on continuait, sans plus s'occuper du reste, parce qu'il fait bon vivre. N'avait-on pas, pour tout oublier, les succès et la gloire ? Demander plus n'eût pas été sage.

Donc, boire, manger — manger surtout, — faire l'amour et dormir, ce sont là les uniques préoccupations de la société qui est en train de se constituer. La politique, il n'en faut plus, et la guerre gêne peu, puisque Napoléon a eu la sagesse, la profonde intuition de la porter sur territoire ennemi.

A tous les coins, à toutes les devantures, les images proclament la pro- fonde matérialité du siècle. Voyez L'Épicurien ou l'embarras des richesses, avec sa légende banale qui en dit gros lorsqu'on a vu l'image : Par où com- mencerai-je? La gourmandise et l'amour, nouveau supplice de Tantale. La femme est étendue sur un sofa, dans un abandon plein de promesses, et la table est là, affriolante et bien servie.

Les festins du jour, ce sont des chargements de victuailles. La cuisine est un temple, le ventre est un dieu et Grimod de la Reynière va être le prophète de ce culte. Les femmes ont des appas débordants et les hommes roulent comme des boules de graisse. L'humanité menacerait de sauter si le sauveur, le calmant, n'était là. Ce sauveur, c'est la seringue, « la bonne, douce et rafraîchissante canule de nos pères, » dit une chanson. On ne sort plus sans l'instrument de Molière, qui devient un joujou et qui passe dans la bijouterie. Les lavements se prennent comme les bains; l'engoue- ment est tel qu'on pousse la folie jusqu'à en donner aux animaux. Gavés, eux aussi, les chiens sont — par la caricature au moins — drogués, mé- dicamentés, lavementés. Ce ne sont plus que seringues et chaises percées ; on voit des amateurs exécutant une courante, des artilleurs envoyant des projectiles avec cet engin d'un nouveau genre : il y a une théorie sur la


LA CARICATURE SOUS LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE 80


seringue et sur la manière de s'en servir. A l'exemple du personnage qui se lave les pieds tous les dimanches, il est des gens pour qui le lavement est le déjeuner du jour dominical. Certaines gravures — ce ne sont pas les moins populaires — placent Yapothicairerie à côté du café ou du restaurant, et vont jusqu'à montrer des apothicaires attendant, seringue en main, les clients qui ne manqueront pas de venir.



Fig. 41. — Caricature de l'An X (1802).

Grepitus gouverne et les crepitanda triomphent : paysans, bourgeois, monarques, tous passent parle trône de la chaise percée.

Après, la gloutonnerie, la polissonnerie. Dans leur fourreau de gaz, les Parisiennes du Directoire, du Consulat, du premier Empire ne se laissent pas seulement deviner, elles sont pour ainsi dire visibles à l'œil nu. On put donc contenter les amateurs de spectacles de « haulte graisse » sans faire monter les femmes à l'escalade des murs, comme dans les images du siècle dernier; les légères étoffes collant à la peau permettaient facilement les ouvertures. Quelle ne fut pas, dans cet ordre d'idées, la popularité de l'estampe de Commarieux : Ah! s'il y voyait! un aveugle suivant deux


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


femmes sans voir naturellement les beautés que les déchirures de leurs robes de gaze offrent à la vue des passants.

Lï Inconvénient des voiles, le désagrément d'aller à cheval, la voiture renver- sée, la descente du cabriolet, le coup de vent, autant d'incidents, autant de prétextes à montrer ce bout de chair dont l'humanité fut toujours si friande. La mise en scène de ces pièces fort bien exécutées, coloriées avec le plus grand soin, était souvent habile. Qu'on en juge par l 'Inconvénient des voiles, procurant au public une double satisfaction. On cachait tout et l'on ne cachait rien : jamais encore éventails et chapeaux n'avaient rempli l'office de cache-pudeur. Quelquefois aussi, Crepitus et Priape s'unissaient pour donner plus de piment à la chose. Tel fut le cas avec le Coup de vent, un Anglais et une Anglaise qui se promènent, pendant que le vent relève les jupes de la femme et vient coller sur les joues de l'homme un papier dont un personnage caché dans un buisson s'est à l'instant même servi pour cer- tain usage. Soyez sûr que le papier porte sa marque de fabrique : le public n'eût pas été content sans cela.

III

L'estampe, durant cette période de vingt années, n'eut-elle pas des visées plus hautes? resta-t-elle indifférente aux événements dont l'Europe était le théâtre, et dans lesquels la France jouait le principal rôle? voilà ce qu'on peut se deman- der quand on assiste à ce débordement de sujets plus ou moins scatologiques.

La réponse va se faire d'elle-même, en feuilletant la série des caricatures publiées depuis 4800 sur les Anglais et le roi d'Angleterre. Voici comment s'exprime à ce sujet un témoin oculaire, l'Allemand Kotzebue qui était à Paris en 1804 1 :

« Ici, » dit-il, « vous apercevez le roi d'Angleterre entre son bon et son mauvais génie et se jetant entre les bras du dernier. Là-bas est un autre Anglais monté sur un coq d'Inde : au pommeau de la selle sont suspendus des paniers remplis de vin : au-dessous est écrit I Attaque, son pendant est la Retraite où le même Anglais, monté sur un cerf léger, s'enfuit en lais- sant tomber son chapeau et sa pipe. Ici le duc de C..., qui mène lui-même le chariot de poste d'Hanovre ; il est chargé d'un tonneau, avec cette ins- cription : Sang hanovrien. Ailleurs, une armée de grenouilles dont le géné-

1 Voir sur le Paris de 1804, décrit par Kotzebue, mon volume : L'Allemagne jugée par la France.


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ral, qui est aussi de la même race, monte sur une écrevisse en uniforme anglais, tandis qu'un Français prend des grenouilles et les coupe en deux avec son grand sabre. Tantôt le peintre (sic) met le Roi au milieu des flammes de l'enfer; les diables attisent le feu, et dessous est écrit : A la fin nous le tenons. Tantôt un éléphant saisit le Roi avec sa trompe et le jette dans un puits, auprès duquel on lit ces mots : Tu dois pourtant, à la fin, faire le saut. Une autre fois, Pitt, ayant le Roi pour monture, se promène sur le rivage de la mer et regarde les vaisseaux français qui arrivent. Ici le roi saute par-dessus le canal, et, dans cet élan, perd sa couronne. Là il empoigne une quantité de rouleaux de papiers, sur lesquels sont écrits les noms de ses possessions ; mais comme il ne peut pas les tenir tous dans sa main, il en perd quelques-uns. L'Hanovre est déjà tombée (sic); l'Irlande est près de sa chute et Malte n'est plus très ferme. D'un autre côté, les Anglais s'enfuient devant une nuée de poussière causée par un troupeau de brebis.

« Une autre fois, Pitt exerce ses soldats qui sont représentés avec des têtes de sangliers. L'une des caricatures les plus spirituelles pourrait bien être la suivante. Un bandagiste présente au Roi un bandage élastique d'un nouveau genre, sur lequel est écrit : Observation des traités. Aux pieds du Roi on voit deux bandages déchirés ou rompus ; sur l'un est l'inscription : Force navale, et, sur l'autre : Levée en masse.

a Quelques-unes de ces caricatures attaquent aussi les manières des Anglais, telle est celle d'une famille anglaise à Paris dont voici la descrip- tion : un Anglais énormément gros, bourré de roast-beef, donne le bras à deux Misses très roides qui font des révérences très gauches. » — Ainsi donc, continuant la tradition des imagiers des siècles passés, la caricature fran- çaise, sous le premier Empire, traduisit les préjugés et les antipathies du peuple à l'égard des Anglais. Comme la Révolution, elle ne ménagea point ses ennemis, mais avec cette différence qu'au lieu d'être menaçante et terrible à la façon de l'image de 1793, elle chercha plutôt le grotesque et le ridicule. Conséquence naturelle des sentiments du moment : les époques grasses aiment mieux rire que fulminer.

Cette lutte à coups de crayon contre l'Angleterre qui va durer jusque vers 1820 était de bonne guerre. Les Anglais, depuis près d'un demi- siècle, ne cessaient de représenter en tous lieux les Français sous les traits de perruquiers ou de danseurs, et, en ce moment même, ces merveil- leux artistes satiriques qui s'appellent Rowlandson et Gillray remuaient par leurs puissantes images, par leurs véritables comédies graphiques, jusqu'au fin fond des entrailles anglo-saxonnes.

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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Jamais le mot de Charles Nodier : « L'Angleterre est une monarchie com- posée, mitigée par des caricatures, » n'avait été aussi vrai. Et la caricature parvenue à ce degré, maniée par de tels maîtres, devient une puissance.

A ces attaques, la France répondit par ses deux armes de prédilec- tion, le rire et le ridicule. Les Anglais ne furent plus, pour elle, que de monstrueux insulaires dévorant des bœufs rôtis, des gloutons tournant la broche, arrosant de jus des pommes de terre bouillies. Certains artistes, il



Fig. 42. — Caricature d'après une pièce gravée de C. Vernet pour le « Suprême Bon Ton. »

(1815.)

est vrai, entrèrent plus profondément dans l'étude des types et des carac- tères ; c'est ainsi que Carie Yernet produisit ses amusantes planches : La famille anglaise à Paris, Le liant. La pruderie des insulaires fut, dès lors, saisie sur le vif, comme elle le sera, sous le second Empire, par le crayon de nos dessinateurs modernes.

En somme, depuis 1800, on a ri des Anglais comme on a ri de toutes choses, comme on s'est amusé des transformations, passées récemment


LA CARICATURE SOUS LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE 91


d'Allemagne en France, de la fameuse comète de 1811 restée célèbre grâce à ses vins.

Et cette époque n'est pas seulement curieuse par ses tendances, elle est aussi intéressante pour la réelle valeur artistique des œuvres qui s'en déga- gent. Dirait-on que quelques années à peine nous séparent des enluminures grossières et naïves de la Révolution, de ce cataclysme social qui a étouffé les manifestations esthétiques et duquel cependant l'art sort avec des aspira- tions nouvelles. N'est-il pas, en effet, bizarre de voir la caricature française se ressentir de l'influence de David et de son classicisme pompeux? mais aussi il y a du dessin, de la facture dans ces grandes et belles pièces sur les mœurs qui sont, quelquefois, de véritables tableaux, qui sont même les seuls tableaux du temps, puisque, non contents de régner en maîtres sur la sculpture, les Grecs et les Romains ont accaparé la peinture.

Trois artistes surtout, Carie Vernet, Debucourt, Duplessis-Berteaux, qui apportent au xix° siècle les traditions du xvm e , représentent alors l'esprit d'étude et d'observation. Le troisième, il est vrai, qui a cru devoir se décerner le titre de Callot du xix e siècle, est plutôt un vignettiste, un illus- trateur, gravant d'une pointe légère et souvent badine des sujets de petit format. C'est fin, piquant, gracieux même, mais sans souffle et sans allure.

Quoi qu'il en soit, à eux trois, ils constituent la véritable trinité artis- tique de l'époque, se tenant toujours à une honnête distance des entraîne- ments politiques. Précieux annotateurs de leur temps, ils nous en transmet- tent les types et l'esprit, souriant finement, sans charge, sans violence. Les Cris de Paris de Yernet évoquent en nous tous les souvenirs de la rue d'au- trefois; les grandes pièces en couleur gravées par Debucourt : Passez, payez, — Le jour de barbe du charbonnier, — Les Joueurs de boules, — Les Aveugles, — Le Coup de vent, — Les Routes, — avec leurs types de voitures, si particuliers, représentent, à proprement parler, le côté humoristique, vibrant en ces célèbres charges tant de fois reproduites, La Toilette d'un clerc de pro- cureur, Amateurs de plafonds au Salon, alors que Chacun son tour et Inutile précaution sont des concessions à l'esprit scatologique du moment.

Et chez Vernet, la préoccupation artistique a cela d'intéressant qu'elle ne l'empêche pas de suivre l'actualité. C'est bien réellement un peintre pre- nant des croquis, faisant des tableaux pour la rue, annotateur parle crayon comme d'autres le sont par la plume. La fantaisie est peut-être moins grande que dans ses croquis du siècle dernier, et sous la forme extérieure que Debucourt donne à ses compositions, le faire revêt un aspect quelque


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


peu différent. Mais il n'en reste pas moins un véritable peintre humoriste traitant ses sujets avec une ampleur peu commune, se mouvant en pleine réalité, et méprisant l'estampe galante à laquelle tant d'autres se sont voués.

Debucourt, lui, est souvent encore travaillé par ses souvenirs de l'ancien temps : ce qui lui manque le plus, on le voit par les gravures de 1800 à 1820 — je passe sous silence celles des dernières années de sa vie — c'est ridée. Habile et excellent interprète lorsqu'il s'est agi de traduire les Carie Yernet, il n'a jamais pu atteindre de nouveau à la perfection de La Prome- nade publique. Assurément certaines pièces : Les Courses du matin, — La Manie de la danse, — Les Galants surannés, — Le Cœffeur, — Le Tailleur, — Vent devant, Vent derrière, — Les Visites, — Le premier jour du xix° siècle — sont agréables à regarder, et intéressantes à consulter, pour l'étude du sens comique, mais l'on peut regretter qu'il ne nous ait pas laissé de la société nouvelle des pages aussi vivantes, aussi chaudes en ton que celles du xviii 9 siècle. Cependant il est plus caricatural, il vise plus au grotesque, soit que son esprit d'observation se soit de lui-même porté à la charge, soit qu'il y ait été porté par les extravagances du moment.

Dans l'épidémie caricaturale qui, suivant la juste expression des de Gon- court 1 , sévissait alors sur la France, on est heureux de rencontrer le fin humoriste d'autrefois, et si, souvent, — tel est le cas avec La Fin des Gastronomes, — on ne retrouve plus rien du graveur-peintre dont les couleurs étaient si éclatantes, il reste presque toujours la pointe d'observa- tion, la note railleuse que possèdent, seuls, les vrais artistes, quand il s'agit de caricatures.

Et maintenant, Debucourt doit-il être considéré comme une personnalité unique ou exerça-t-il une influence réelle sur les graveurs et caricaturistes, ses contemporains ? Quand on a parcouru l'ensemble des grandes planches de l'époque, on peut répondre affirmativement à la seconde question, tout en constatant qu'une autre influence devait se faire jour à travers l'école française, celle des caricaturistes anglais et spécialement de Rowlandson. J'ai eu, en effet, sous les yeux plusieurs compositions où tout, esprit, dessin, façon de graver et de gouacher, tournure des individus, rappelle le faire propre aux artistes londoniens, en étant cependant, plus lâché, plus lavé, moins soigné comme trait, comme couleur, et surtout plus gris, quant à la tonalité générale. Mais ce n'est pas une des choses les moins


1 Voir : Histoire de la Société française pendant la Révolution. Paris, 1865.


LA CARICATURE SOUS LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE 93


piquantes entre toutes les bizarreries du moment, que de voir l'influence anglaise prédominer chez certains dessinateurs, dans les estampes mêmes destinées à ridiculiser les Anglais. Du reste, avec la Restauration, la ten- dance à copier les personnages mis dans la circulation par Hogarth pré- vaudra encore plus.



rNCROYARLE À CHEVAL Fig. 43. — Réduction d'après Carie Vernet.


Fig. 44. — Sujet faisant partie de la série : « Les Grotesques. »


CHAPITRE V


LA RESTAURATION ET LES CENT-JOURS (1814-1815)

L'estampe politique en 1814.— Caricatures sur Cambacérès : les «Promenades du Palais-Royal. » — Caricatures sur Louis XVIII et sur les émigrés. — Les comparaisons entre l'ancien et le nouveau régime. — Caricatures sur Napoléon I er . — Les Girouettes. — L'Éteignoir. — Cari- catures du Nain Jaune. — Guerre à coups de caricatures entre les Impérialistes et les Roya- listes.— Caricatures sur les armées alliées à Paris.



es armées étrangères viennent d'entrer dans Paris, le Sénat réuni, après avoir décrété la déchéance de Napoléon, a appelé Louis XVIII sur le trône. Nous sommes au 1 er avril 1814, et c'est avec une certaine raison qu'un des partisans les plus fidèles de l'Em- pereur a pu s'écrier en apprenant la nouvelle : « Voilà un gouvernement de 1 er avril. » Ne croyez pas cependant que la caricature, en présence d'événements aussi graves, cesse d'agiter les grelots de la Folie. Elle va seulement élargir son cadre, et se mettre à nouveau au service des passions politiques. Pendant dix ans, il ne lui a pas été permis de toucher au « Corse à cheveux plats, » celui-là même qu'elle avait accusé de jeter de la poudre aux yeux au moment du Consulat, et qu'elle avait vainement essayé de caricaturer les premières années de l'Empire *.


4 Une intéressante caricature représente le Premier Consul avec une tache sur l'une des man- ches de son habit, tache sur laquelle se lit : Le 15 vendémiaire. Le Premier Consul offre un petit


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Donc, le colosse tombé, l'esprit de parti, la vengeance, la haine se don- nèrent la main contre celui qui, la veille encore, était tout-puissant, et cela se fit sous les yeux de l'ennemi, que dis-je, pendant que les troupes alliées occupaient Paris. Pamphlets et caricatures, ce fut un vrai déluge. On accueillait Louis XVIII à bras ouverts, non pas tant par sympathie person- nelle que parce qu'il représentait le parti de la paix, de cette paix que le peuple désirait à tout prix, las des saignées opérées sur le pays. A ce titre une caricature de 1814 qui parut au moment de l'abolition de la conscrip- tion est particulièrement significative. Elle nous montre, en effet, le déses- poir d'un tourneur en jambes de bois qui, au su d'une telle nouvelle, laisse échapper ce cri du cœur : Encore une campagne, et ma fortune était faite *.

Bref, Napoléon, qui avait défendu les caricatures n'en tomba pas moins sous le coup des projectiles que lui lançaient ces crayons passionnés. Et comme il avait porté la guerre dans toute l'Europe, la levée des boucliers fut générale : l'Allemagne, débarrassée de son protectorat, se vengeait, comme la France, de l'oppression qu'elle avait dû subir 2 .

Malheureusement, les attaques du côté français ne furent pas aussi désinté- ressées qu'on pourrait le croire : sous les protestations de paix et de liberté, se cachaient d'autres sentiments moins avouables. C'était, avant tout, ran- cune de noble, d'émigré, contre les régicides et les sans-culottes, contre ceux qui, en somme, n'étaient là que par la Révolution de 1789.

Donc la caricature de la Restauration s'attaqua plus spécialement à certains personnages, ménageant Talleyrand parce que ce diplomate était quand même un noble, un roué de l'ancien régime; poursuivant de sa haine Cam- bacérès, l'archi-chancelier de l'Empire, qui avait été une des lumières du régime disparu, qui n'avait jamais fait entendre que les conseils de la sagesse et de la justice. Dans Gambacérès, on alla surtout chercher la vie intime qui n'était pas irréprochable s'il faut s'en rapporter aux récits des contem- porains, et bientôt, à tous les étalages des marchands d'estampes apparut une trinité bizarre, amusante, comique au plus haut chef, représentant Camba- cérès et ses deux intimes, ses deux commensaux, MM. d'Aigrefeuille et de la Yillevieille. Ce trio d'épicuriens et de gourmets offrait ceci de particulièrement

écu à un dégraisseur pour qu'il lui enlève ladite tache, mais celui-ci répond qu'il ne peut pas le faire pour une demi-couronne, qu'il lui faut un louis.

La Fête de l'aigle (1806 ou 1807) représente les monarques en animaux se prosternant devant l'aigle debout sur les marches du trône impérial. Elle a été reproduite par Challamel dans son Histoire-Musée de la Révolution.

1 Cette estampe a été reproduite par Jaime dans le Musée de la Caricature.

  • Voir, pour cette partie, mon volume : Les Mœurs et la Caricature en Allemagne, au chapitre :

« La Révolution et le premier Empire. »


LA RESTAURATION ET LES GENT-JOURS


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typique que, autant les deux premiers étaient gros et ronds, autant le troi- sième était maigre et efflanqué. Un dessinateur ingénieux, de Cari, ou Gaudissart, comme on voudra l'appeler, eut donc l'idée de tracer une boule, de la surmonter d'une tête, de lui adjoindre des ronds de graisse en guise de jambes, de la flanquer d'une seconde boule et de faire rentrer dans



Fig. 45. — « Suite de la Promenade du Palais-Royal. » (1814.)

[Caricature sur Cambacérès d'après l'original gravé et en couleur.)


ce cadre le maigre de la Villevieille dont on ne percevait que le profil en lame de couteau. Ce cercle de boules de graisse prit le titre de : Prome- nade du Palais-Royal, parce que ce jardin, alors plus que jamais à la mode, était le lieu favori où nos trois personnages aimaient à se faire voir, cha- marrés d'ordres et de décorations. Dès lors ce ne furent plus que des Promenade et des Suite de la Prome-

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nade du Palais-Royal, dans lesquelles Cambacérès et ses amis apparaissaient sous toutes les formes et sous toutes les faces, incarnant pour ainsi dire en eux les vices et les passions de l'époque, comme si leurs contemporains, à commencer même par les partisans de l'ancien Régime, n'avaient pas été au môme degré des ventripotents et des gloutons.

Tantôt ces pièces étaient satiriques et haineuses, tantôt elles restaient purement comiques. Dans la Suite delà Promenade du Palais-Royal, où les



Fig. 46. — Caricature sur Cambacérès, d'après une pièce gravée et en couleur de 1815. (Parodie du Serment des Horaces.)

vices prêtés à Cambacérès sont suffisamment indiqués, Ma tante Urlurette, d'Aigrefeuille, avec son éternel poulet embroché et YAlmanach des Gour- mands sous le bras, porte la queue de la robe de l'archi- chance lier habillé en femme. — A la main ce dernier tient une aumônière sur laquelle on lit : Haine aux femmes, vaudeville. Les pièces comiques mettent trois têtes sur un ventre, et finissent même par transformer les têtes en ventres. On voit encore le Serment des Coriaces et le Serment des Voraces, deux planches pittoresques qui cadrent avec les mœurs libres de l'époque. Contre ces licences de l'estampe, on avait bien essayé de réagir,


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mais le flot caricatural montait toujours, et les événements se succédaient avec une telle rapidité que l'image, avec son gros sel, obtenait forcément gain de cause.

Nous voici en mars 1815, Napoléon a quitté File d'Elbe où on l'avait relégué, il est rentré en France, il esta Paris, et c'est maintenant, pendant les Cent-Jours, que la guerre à coups de crayon va devenir sans pitié. Si le ventre de Cambacérès continuait à s'étaler partout, le ventre de Louis XVIII, forcé de quitter précipitamment sa bonne ville, lui faisait dignement con- currence. « Changement de domicile. L. B., restaurateur. Très connu dans Paris où il a fait d'assez bonnes affaires pour le peu de tems qu'il y est resté, prévient le public que, forcé de quitter cette ville, il va reprendre son ancien établissement de Hartwel. » C'est de cette façon amusante, c'est par des légendes de cette espèce, que les graveurs au service de l'Empire annon- çaient le départ de Louis le Gros.

L'ancien Régime, dans sa première année de restauration, avait, du reste, amoncelé contre lui suffisamment de griefs pour que l'estampe populaire ait eu, en sentant le pays débarrassé des courtisans des Bourbons, — ce régiment de ventrus et de squelettes — comme un regain de démocratie, comme un souvenir de 1793. Et elle balaya par ses burins satiriques ces gens qui n'avaient rien appris et rien oublié, affichant aux carreaux de Martinet — le marchand déjà célèbre — les portraits ridicules des hauts personnages bourboniens sous lesquels on pouvait lire les noms de MM. de la Jobardière, de Fier-en- Ville, de Sot-en-Cour, de Triste-Orgueil, de Genie-Court. Jamais l'armoriai de France n'avait été ainsi écartelé.

On se plaisait également à établir des parallèles entre les gens de l'ancien Régime et les représentants de la société nouvelle. Lesquels sont les plus nobles? demandait la feuille qui nous montre un grand seigneur chamarré, suivi de son domestique, portant tous les droits de servage, ses titres pour loger dans le palais à l'enseigne significative : Hôtel de l'Orgueil, tandis qu'en face, deux grenadiers de la garde sont devant le quartier des braves. L'un d'eux découvre sa poitrine criblée de blessures, et s'écrie : Pour loger là, voilà mes titres. Assurément, il y avait du souffle, de la passion, du patriotisme dans ces grandes planches coloriées qui semblaient vouloir poser à nouveau la question des deux régimes. Mais la société était lasse de l'état de guerre que le retour de Napoléon paraissait vouloir perpétuer, et le système bâtard du nouvel Empire n'était pas fait pour donner à ces aspirations démocratiques l'élan qui leur manquait. La caricature vit juste quand, dans la bouche de Cambacérès à qui Napoléon demandait: Comment


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trouvez-vous mon état? elle mit cette réponse: Sire, il ne peut pas durer. Votre Majesté a une trop mauvaise constitution.

En attendant, les deux partis en présence ne semblaient pas disposés à abandonner sitôt la lutte. Tandis qu'un jacobin serrait à la gorge un émigré et lui disait :

Vive le père la Violette ! Ou je te coupe la musette.

Ney, Bertrand, Napoléon lui-même étaient caricaturés sans trêve ni merci. Le serrement de nez (Ney sentant le derrière de son Empereur et disant : Je jure que ça sent la violette) avait obtenu un succès de fou rire, au milieu de cet amas de pièces gravées.

Sujets, couleurs, tout dans l'estampe était, alors, à la violette. Depuis le retour de l'île d'Elbe s'étalait chez les marchands une petite gravure repré- sentant un joli bouquet de violettes dont les découpures retraçaient les traits de l'Empereur, premier germe des nombreuses images napoléoniennes — arbres, pommes de cannes, chapeaux, — que la Restauration triom- phante devait poursuivre comme séditieuses.

Au retour des Bourbons, on avait vu les fleurs de lys, les papillons et les voltigeurs ; on ne voyait plus, maintenant, — la politique influant toujours sur la mode — que des violettes. « Les femmes,» dit un journal de l'époque, « ne paraissaient plus à la promenade sans un gros bouquet de violettes au corsage. Les joailliers donnèrent également aux bijoux la forme de la fleur à la mode : ils imaginèrent même une décoration de fantaisie, composée d'un aigle d'argent surmonté d'une couronne de violettes rappelant l'ordre de la fleur de lis. »

Laissons cela et venons à la partie la plus caractéristique de la caricature des Gent-Jours, je veux dire la Girouette et VÉteignoir. Quantité de per- sonnages politiques avaient passé par ces successions de gouvernements qui s'appellent la Constituante, la Convention, le Directoire, le Consulat, l'Empire ; ils venaient d'assister à l'écroulement de l'épopée napoléo- nienne, et, brûlant ce qu'ils avaient adoré, ils venaient même de prêter à la Royauté restaurée, à la Royauté du droit divin, serment de fidélité. C'était vraiment montrer trop d'élasticité, trop de complaisance facile, aussi l'es- tampe et le journal eurent-ils l'idée amusante de créer pour ces grands cœurs un ordre spécial, l'ordre de la Girouette, décoration typographique qui vint se placer dans les livres et les journaux au-devant de certains noms. Suivant qu'on avait plus ou moins tourné à tous les vents, on se


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trouvait ainsi gratifié d'une, de deux, de trois ou de quatre girouettes. D'au- cuns même tenaient à la main des petites girouettes, — joujou d'actualité fabriqué par l'industrie parisienne — comme Talleyrand, l'homme aux six têtes du journal le Nain Jaune qui avait ainsi six bouches pour pouvoir crier : Vivent les Notables ! — Vive la Liberté! — Vive le Premier Consul ! — Vive l'Empereur ! — Vive le Roi!

Le Nain Jaune, ce livre-journal qui, depuis 1811, combattait avec esprit les idées rétrogrades par la plume des Cauchois-Lemaire, Etienne, De Jouy, Merle, publia dans son numéro du 30 mars 1815 le procès-verbal d'institu- tion de cet ordre célèbre. Voici la description amusante de la salle où les fondateurs étaient censés s'être, réunis : « Le plafond était décoré d'une immense rose des vents à aiguille mobile ; devant le fauteuil du président était placée une large boussole dont l'aiguille, aimantée par un procédé nouveau, avait son pôle au palais des Tuileries. De nombreux miroirs à facettes, artistement disposés, multipliaient l'assemblée et représentaient chacun de ses membres sous mille formes diverses. Des fauteuils à pivot étaient rangés autour d'une table tournante. .»

Dans le comité ayant un Grand-Maître, un Grand-Ghancelier, un Tré- sorier, un Garde du .Sceau, etc.. se lisaient les noms du Prince de Bienauvent (prince de Bénévent), de Rusticus Cepmanon (Gampenon), de Dandinus Reguise (chancelier Séguier), de Néogat Zarémut (Rémusat), de Naturalis Viécur (Cuvier), de Curvissimus Faciuntasinos (Fontanes), à'Ho- ratius Ruda (Daru), de Pater Conscriptus Septemsacchi (Gessac).

Enfin voici d'autre part les statuts de l'association, véritable chef-d'œuvre de satire :

Article premier. — La grande maîtrise de l'ordre ne pourra être conférée qu'à un homme qui, pendant une période de vingt-cinq ans, aura changé vingt-cinq fois de systèmes, d'opinions, d'amis, de dignités et de fonctions, aura été universellement reconnu pour avoir trahi tous les gouvernements, et vendu', le plus tôt et le plus cher possible, celui qui le dernier l'avait acheté.

Art. 2. — L'ordre de la Girouette sera composé de huit grandes Girouettes, de vingt-quatre doubles Girouettes, et d'un nombre de simples Girouettes qui sera illimité.

Art. 3. — Ceux qui composeront ledit ordre, porteront sur le sommet de leur chapeau une Girouette mobile, sur laquelle sera émaillée une figure de la Variété assise à côté du dieu Protée ; de l'autre côté, se trouvera un caméléon; on lira pour devise, d'un côté : Tout à tous; et sur le revers : Je vole au secours du vainqueur!

Art. 4. — Les grandes Girouettes porteront la décoration en or, les doubles Girouettes en argent, les simples Girouettes en acier. Outre la décoration du cha-



caricature des cent-jours, d'après l'original en couleur.


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peau, ils en porteront une plus petite suspendue à un ruban en nœud coulant gorge de pigeon. Les grandes Girouettes la porteront en écharpe, les doubles Girouettes en sautoir, et les simples Girouettes à la boutonnière.

Art. 5. — Entendons que la première promotion dudit ordre soit faite parmi les chambellans, les journalistes, les écrivains en prose et en vers, les faiseurs de pièces de circonstances, poésies et autres flagorneries semblables ; les sept huitièmes des anciens membres du Sénat conservateur font de droit partie des chevaliers de l'ordre de la Girouette.

Art. 6. — Déclarons l'ordre de YÉteignoir et celui de la Girouette compatibles dans une même personne, sans que l'un puisse servir d'exclusion à l'autre.

Art. 7. — Sont chevaliers de droit de l'ordre de la Girouette tous ceux qui pourront prouver avoir quitté les Tuileries le 30 mars 1814, et y avoir reparu le 12 avril 1814. Par la même raison, ceux qui en sont sortis le 20 mars 1815, et y ont reparu dans la même journée. Seront aussi chevaliers de droit tous les journalistes qui, aux mêmes époques, auront écrit des articles politiques contradictoires.

Art. 8. — Nul ne pourra faire partie de l'ordre de la Girouette, s'il ne prouve avoir changé trois fois de suite d'opinions, et avoir servi au moins trois gouver- nements.

Art. 9. — Le nombre des sermens prêtés pourra être compté comme autant d'opinions différentes.

Art. 10. — Les réceptions et promotions auront lieu dans les grands chapitres de l'ordre, qui se tiendront tous les ans le jour de la Toussaint.

Art. 11. — Sont à jamais exclus de l'ordre de la Girouette les généraux Bertrand, Drouot, Gambronne, le colonel Germanowski, et tous ceux qui ont accompagné l'empereur Napoléon à l'île d'Elbe.

Art. 12. — Chaque chevalier, pourvu par nous, se présentera devant le grand chapitre pour prêter serment ; il se mettra à genoux, et jurera sur la boussole : « Haine à toute espèce de fidélité, respect et soumission à toute puissance et à tout gouvernement, abnégation totale de principes et variation continuelle d'opinions et de sentimens, facilité à toute espèce de serment, et promesse de ne se croire lié par aucun, pas même par celui de l'ordre, qui ne peut être que de formule. »

Art. 13. — Après que le chevalier aura prêté serment, on le fera pirouetter trois fois de suite, et il recevra l'accolade du Grand-Maître.

Donné à Paris, le 1 er avril de l'an 1815, et le 1 er de l'institution de l'ordre de la Girouette.

En l'absence du Grand-Maître,

Le Grand-Chancelier :

Le baron DE GUERS.

Et plus bas :

Cepmanon.

Ainsi donc, en politique comme en toute chose, l'époque trouvait qu'il faisait bon rire, que c'était encore le seul moyen de ne pas prendre la vie


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au tragique et l'humanité en dégoût, quand on venait d'assister à tant de palinodies, d'éprouver tant d'écœurements. V Art de flatter tous les gouver- nements, ÏArt de fausser les serments, le Traité de la Routine, pouvaient bien marcher de pair avec le Dictionnaire des Girouettes, avec les estampes où tournaient quantité de petits moulins, avec la Rose des vents pour les hommes politiques, avec les personnages mettant leurs habits à l'envers et regardant, télescope en main, de quel côté vient le vent, ou bien encore avec les promeneurs quotidiens allant s'assurer de visu, avant d'accomplir aucun acte, si Napoléon règne toujours aux Tuileries.

Aux côtés de l'ordre de la Girouette doit prendre place maintenant, l'ordre de XÉteignoir dirigé spécialement contre le jésuitisme et contre l'obscurantisme des gens de l'ancien Régime. Journal général des Éteignons, réunion des Éteignons, bulletin de la Cour de l'Éteignoir, autant de termes pittoresques qu'on appliquait journellement aux organes, aux assemblées, à la cour des Bourbons : Empire des Lumineux, ordre de la Fidélité, chevalier du Tourniquet, autant d'épithètes décochées aux uns et aux autres par le Nain Jaune qui annonçait solennellement : Les Chevaliers de l'Étei- gnoir, nocturne pot-pourri, qui apprenait aux populations que les gens de cette illustre société ne se disaient plus bonjour mais bonsoir en plein midi, et qui publiait dans ses caricatures la grande et intéressante planche : Réception d'un chevalier de l'Éteignoir.

Poussant la plaisanterie encore plus loin, la vaillante feuille d'opposition publia des brevets de chevalier de l'Éteignoir et de chevalier de la Girouette, lesquels étaient envoyés au domicile des personnalités toutes marquées pour une telle distinction. Chauve-souris, écrevisse, tortue constituaient les ornements du premier de ces brevets.

De ces deux créations qui font honneur à l'esprit satirique de l'époque, l'une, celle de la Girouette, ne survécut pas aux Cent-Jours, l'autre devait se continuer pendant toute la durée de la Restauration.

Plus le grand drame qui va aboutir à Waterloo se déroule, plus les cari- catures se multiplient. «Les groupes de curieux grossissent à proportion, » disait un journal, « les quais et les boulevards sont obstrués. » — Centaines de planches devant lesquelles on se bousculait, qui donnaient lieu quelque- fois à de véritables batailles suivant l'opinion de ceux qui regardaient. Ici c'était Le Gobe-Mouche (un homme qui avale toutes les mouches bonapartistes) La Conduite Impériale (Napoléon chassé à coups de pelle), là c'étaient la célèbre planche Les descentes de croix, la comète du 1 er juillet en forme d'éteignoir ; M. de Gand sur un cheval de bois, la défroque du Corse, //


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revient plus puissant que jamais (Louis XVIII sur un fauteuil porté par les armées étrangères et tenant en main Féteignoir).

La jeunesse dorée réclamait son roi sur l'air de : Rendez-nous notre père de Gand, et bientôt après, en juillet 1815, une grande et magnifique planche



Fig. 48. — Vœu des Royalistes ou la seconde entrée triomphante (1815). {Caricature gravée et en couleur.)


en couleur : Nous avons notre père de Gand, représentait une joyeuse bande de partisans de l'ancien régime dansant sous les fenêtres des Tuileries en apprenant « la bonne nouvelle » (sic)*. Les impérialistes, il est vrai, répon-

1 Les royalistes étaient tellement heureux de posséder à nouveau leur roi qu'ils étaient abso- lument aveugles pour tout le reste. Une caricature de 1815, Le parfait royaliste fait allusion à cet


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dirent à cette bruyante manifestation par une image calembourdière sur la paire de gants.

Enfin le terrible drame est terminé : les deux partis politiques dont les haines vont ensanglanter la France, semblent vouloir se mesurer encore une fois et se décochent un dernier trait graphique. Celui des Impérialistes est sanglant pour le patriotisme des émigrés, car le Vœu des Royalistes ou la seconde entrée triomphante met Louis XYI1I en croupe de l'ennemi et le montre se cramponnant de tout son poids au cosaque qui marche sur Paris, foulant aux pieds les corps des Français tombés pro pafriâ.

Les restaurateurs, — c'est ainsi qu'on appelait alors messieurs de l'ancien Régime, — invoquant des actualités d'un autre ordre, font de Napoléon ùn Degen politique % un Empereur ailé emporté par le ballon Gloire, agissant par la terreur et l'intérêt et jetant aux foules des papiers sur lesquels on lit, d'un côté : Dotations, Décorations, Promesses, Pensions, Dignités, et de l'autre côté : Mandats d'arrêt, Prisons, Déportations, Exil, Commission militaire.

Et pamphlets, brochures, Anti-Napoléon, Anti-Bonapartiana, images de pleuvoir sur celui qu'on accusait d'être le suppôt de Satan 1 .

Yoici de quelle façon une vulgaire estampe peignait la générosité impé- riale :

Par une faveur sans égale L'empereur me serrant la main Me disait : Vous aurez quelque chose demain. Et le lendemain j'eus la gale.

Pendant ce temps, l'ennemi entrait dans Paris, l'ennemi, c'est-à-dire tous les représentants de l'Europe coalisée : Russes, Anglais, Autrichiens, Prus- siens. Devant cette cohorte d'envahisseurs, que va faire la caricature? Briser ses crayons et ses burins : non point. De même que la vie continue, avec tous ses plaisirs, avec toutes ses élégances, avec tous ses entraînements; de même la caricature continue son rôle d'amuseur. L'époque est à la folie, les types prêtent au grotesque ; pourquoi ne pas rire ! Du reste, on n'est pour rien dans les désastres que le Bonaparte vient de faire fondre sur la France : il a abusé du pays, il a été faire tuer au loin ses enfants, alors qu'on voulait simplement vivre et jouir. Donc vivent nos amis les ennemis;

état de choses en représentant un personnage qui s'époumonne à crier Vive le Roy! tandis qu'un galant cajole sa femme et qu'un escroc lui décroche sa montre. 1 Degen, célèbre aéronaute du commencement du siècle.



Etait -ce- ster l'ùiicrètr, était -ce- sur la tcrreio\ yp ïl deifait/ffnder sapuissa?ice.?rieut-rfpovttdwprcocnj* yue<les prestiges dç^sa yloirc militaire; un&f où dissipes, cfcsi/iélef ressorts n&pozwaicnt le sout&ur?

fïyex U fi/>ur et fa ce/tint rur fitmMpartr

Fig 49. — Pièce contre Napoléon (1816), d'après une estampe coloriée appartenant à M. Gaston Tisssandier.


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puisqu'ils nous apportent la paix! Et hommes, femmes, enfants, tous, par curiosité, par intérêt, vont au-devant de cette cohue militaire qui ne demande, elle aussi, qu'à avoir son tour à l'auberge du monde.

Ainsi, en 1814 comme en 1815, il ne faut aller chercher dans l'estampe aucun crayon satirique ou vengeur : de même que le public fête les armées alliées dans les Galeries de Bois, de même les dessinateurs, et l'on compte parmi eux Horace Yernet qui vient de faire paraître sa suite : Incroyables et Merveilleuses de 1814, Carie Yernet, Debucourt, de Cari, jugent toute cette foule bigarrée, essentiellement en artistes, en humoristes du crayon. De là cette série de planches gravées et coloriées, dans lesquelles on n'a cherché que les ridicules extérieurs, — ridicules du costume, du langage ou des mœurs; — autant de documents, autant de croquis pris sur le vif. A l'égard des Anglais, on suit la tradition des nombreuses estampes publiées depuis 1804 *; toutefois, l'on accorde aux Écossais une attention toute spé- ciale, visant en eux un ridicule d'une espèce particulière. Ceux qu'on pour- suit le plus de sarcasmes railleurs, ce sont les Cosaques, ces pandours à la longue crinière, à la moustache tombante, à la barbe que Léon Gozlan devait appeler plus tard, « espèce de garde-manger plein de suif, de tabac, d'oignons et d'insectes. » — Chacun son tour, Pont-Neuf (1815) montre une tondeuse brevetée, la mère Batiste, tondant un de ces féroces soldats, tandis que le chien, tranquille mais surpris d'une telle concurrence, attend son tour. Maigres, élancés, immenses, on les représente sur de petits coursiers qui souvent prennent l'aspect de chevaux de bois. Les officiers des troupes régulières avec leur bicorne surmonté de toute une végétation de plumes, apparaissent, il est vrai, plus gracieux et plus pimpants.

Mais ce que ces planches ont particulièrement en vue, c'est le militaire étranger aux prises avec la Parisienne, avec les amours faciles, coûteuses et souvent cuisantes — ainsi que l'estampe aime à le rappeler — des nymphes du Palais-Royal. Tous sont enflammés, tous sont sous le charme, si bien que, loin de nous avoir conquis, nos bons amis nos ennemis finissent à leur tour par se trouver conquis. Un fait certain, que la philosophie de l'histoire devra enregistrer, c'est que, venus avec des idées farouches et belliqueuses, la plupart des alliés furent immédiatement calmés par les plaisirs capiteux de la grande ville. Quant aux Parisiennes, il faut croire, — si les planches satiriques disent vrai, — qu'elles ne redoutaient nullement la société de ces brillants officiers chamarrés d'or. Le goût étant alors au


1 Voir la curieuse plaquette publiée en 1803 : Le peuple anglais bouffi d'orgueil, de bière et de thé.


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militaire, on ne doit pas s'en étonner : connaissant les leurs, elles vou- laient goûter aux autres.

Enfin cette estampe de 1815 n'eût plus été l'estampe du Directoire, du Consulat et de l'Empire, de l'époque sensuelle que l'on sait, si elle n'avait cherché à ce propos la note polissonne et grivoise. Elle la trouva dans les Ecossais, fort recherchés, fort admirés, et c'est ainsi qu'on vit apparaître Les sans-culottes anglais, — La revue des c... de Sa Majesté britannique, — Vues de dos, — Le prétexte.

Oh ! oui, c'était bien un prétexte, le plus puissant, le plus sérieux de tous ceux qui pouvaient alors exciter les sens ou piquer la curiosité. Et ce fut aussi la morale de l'invasion.



Fig. 50.


— Vignette royaliste gravée sous l'Empire.



Fig. 51. — Sujet faisant partie de la série : « Les Grotesques. »


CHAPITRE VI


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA RESTAURATION (1815-1830)


La lithographie importée en France. — La société de la Restauration : règne du calembour et du grotesque. — Les agences matrimoniales, les montagnes russes, les vélocipèdes, les calicots. — Grosses têtes, physionomies à double visage, animaux à tête d'hommes. — Estampes popu- laires de Naudet, Cœuré. — De Cari et le Musée grotesque. — Les lithographies grivoises et la censure. — Estampes sur les bossus : les Mayeux. — Deux dessinateurs du xvni 8 siècle : Carie Vernet et les « Singeries, » Boilly et « les Grimaces. » — Henry Monnier et son œuvre.— Pigal, Valmont, Gérard-Fontallard, Philipon.



l faudrait des volumes pour donner un aperçu, môme som- maire, des suites caricaturales publiées pendant la Restau- ration. Le règne de Louis XVIII s'ouvre, au point de vue des mœurs intimes, avec une telle exubérance de vie, avec tant de choses nouvelles, dans tous les domaines, que les dessinateurs sont véritablement pris d'assaut, que les ima- geries de France et de Navarre ne peuvent suffire aux demandes. Le mouvement de production exagérée que nous voyons, de nos jours, envahir la librairie se produisit, alors, dans l'es- tampe.

Un procédé nouveau contribua pour beaucoup, il faut bien le dire, à cet état : ce procédé, c\ st l'art de la lithographie inventé par Senefelder, à Munich, introduit en France vers 1805 ou 1807 par André Offenbach, défi-


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nitivement implanté par le comte de Lasteyrie qui, au retour de ses voyages d'étude en Allemagne, fonda en 1814 une société pour la lithographie, laquelle prend, dès maintenant, le titre de : Lithographie du Roi et de Son Altesse Royale.

Engelmann, Marcel de Serres, Vilain, Bergeret, élève de David, contri- buèrent pour beaucoup au développement de cet art charmant dont nous allons voir les commencements, alors qu'il marche encore de pair avec la



Fig. 52. — Reproduction d'une des premières lithographies populaires publiées en France (1820). L'original mesure 30 cent, sur 23. {Collection de V auteur.)

gravure sur cuivre, alors qu'il lui faut trouver, former des artistes pour- lutter avec les burinistes en pleine possession de leur talent. Les transfor- mations qui viennent ainsi modifier le sens et l'esprit de la production artis- tique demandent toujours un assez long temps, et celui qui voudra, comme nous l'avons fait, suivre pas à pas, feuille à feuille, le développement du travail lithographique, doit s'attendre à trouver plusieurs pièces naïves dans le genre des Embarras du jour de l'an, pièces intéressantes toutefois, parce que, à côté des gaucheries du dessin, à côté d'une ignorance presque complète des lois de la perspective, elles montrent une recherche déjà savante de la couleur.

La lutte entre la lithographie et la gravure dura près de dix ans et l'on


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peut dire qu'en 1828 celte dernière n'avait pas encore renoncé à la concur- rence. Les burinistes produisaient toujours des estampes caricaturales sans éprouver la nécessité d'apprendre la technique d'un métier nou- veau.

Lithographie au crayon gras, lithographie grenée, lithographie à la plume, nous allons voir se succéder tous les genres du travail sur pierre.

Pénétrons dans la société de la Restauration, cette curieuse période de transition que les Tableaux de Paris, de Marlet, nous montrent avec ses types, mœurs et usages 1 . Galerie de personnages pittoresques surtout, où viennent prendre place les joueurs de boules, les marchands de jouets, le marchand de mort-aux-rats, les sauteurs en face des Variétés, les danseurs d'échasses aux Champs-Elysées, le tondeur de chiens au Pont-Neuf, les musiciens italiens du boulevard, les marchands d'oiseaux du quai de Gèvres, la laitière du marché Saint-Martin, l'homme-affiche de la place des Victoires 2 , — particularités qui fourniront matière à des estampes amu- santes et souvent comiques.

Dans son ensemble, cette société est assoiffée de ridicule, de grotesque et surtout de rire, de ce rire gros et gras, légué par le régime défunt dont elle est loin de refuser la succession.

Le calembour et la charge triomphent sur toute la ligne. A quelle autre époque, sur des pièces gravées, verrait-on titres semblables : L'homme sans souci et l'homme sans six sous, — Pas mal grâce à l'art (grasse à lard), — L 'épouse veut, l'époux se tait, — une femme époussetant son mari.

Toujours des catastrophes, — Encore des accidents, — Gare la graisse, — autres légendes significatives qui permettent d'entrevoir platoniquement ce que la caricature étale sans plus s'effaroucher ; sujets encore bien plus drôles à côté de certaine sentimentalité qui commence à se développer, qui va nous montrer des femmes cherchant en vain le cœur de l'homme avec la flèche de l'amour, et des hommes s'escrimant à vouloir changer la tête de la femme.

En 1816, ce monde de la Restauration est tout aux choses du moment, aux agences matrimoniales, aux montagnes russes, aux vélocipèdes, aux parades des saltimbanques, aux exercices de patinage, et surtout à la levée de boucliers des calicots contre une pièce qui se jouait alors, aux Variétés,

1 Les -< Tableaux de Paris » qui existent en trois états, noir, teinté et colorié, paraissaient le 1 er de chaque mois par livraisons de six planches avec texte. Ils se composent en tout de 72 planches et ont été contrefaits en Angleterre.

2 On voit que notre époque n'a rien inventé.


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levée qui devait prendre les proportions dune véritable révolte. Et l'estampe suit avec intérêt ces faits du jour.

C'est vers la fin de l'Empire que M. de Foy avait organisé son institution modèle (sic) — prudence, célérité, discrétion, — pourla négociation de mariages entre jeunes mâles sans le sou et héritières contrefaites privées de beaucoup de choses, mais possédant au moins encore un capital sonnant. Ce cabinet de consultations, qui rapporta gros à son fondateur et qui devait donner nais- sance à bien des industries louches, ne tarda pas à être pris à partie par l'esprit français. Une caricature de 1816 : Agences matrimoniales; la cher- cheuse de mari de la rue Plumet recevant les hommages de M. P. L., est surtout significative. L'héritière se présente au chercheur de dot couverte d'un long voile et lorsque M. P. L. (respectons les initiales) veut soulever cette enveloppe discrète, mais mensongère, il ne voit plus devant lui qu'un horrible cadavre. La légende vaut la peine d'être reproduite:

LA FEMME : M - p - Ll

Voyez mais trente Ahi! ! !

Mille livres de rente. Deux fois cent mille écus avec vous obtenus

Vous rendent à mes yeux plus belle que Vénus.

M. de Foy qui, non content d'encaisser force primes, entendait égale- ment être pris au sérieux, voulut, paraît-il, protester contre ce qu'il appe- lait une interprétation calomnieuse de son utile institution, mais, soit que ses démarches aient été vaines, soit qu'il ait compris l'inanité d'une semblable protestation, la caricature continua à rire à ses dépens.

Sur les jeux, sur les plaisirs publics, ce fut une succession non inter- rompue de pièces gravées. Tout le monde ne joue-t-il pas au casse-tête? tout le monde ne court-il pas aux montagnes russes? La casse-têtomanie eut une fureur telle que Paris en 1815 montre toutes les classes de la société y passant leur temps, l'avocat oubliant l'heure de l'audience, le médecin ses clients, les écoliers leurs devoirs, la cuisinière son dîner. Semblable folie ne pouvait durer; le casse-tête fut remplacé en 1848 par le kaléidoscope ou « le bijou changeant, » un tube en carton devant lequel se plaçait une bougie et au travers duquel l'on formait des figures qui venaient se refléter dans une glace.

Pour les montagnes russes l'engouement n'était pas moins grand : de 1815 à 1823 la vogue de ce jeu fut telle que, malgré les accidents, il fallut l'intervention directe de l'autorité pour arriver à sa suppression. Montagnes russes de la barrière du Roule, montagnes françaises du jardin Beaujon,


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saut du Niagara au jardin Ruggieri, montagnes égijptiennes au faubour; Poissonnière, autant d'en- treprises du même jeu, au- tant d'endroits différents où la foule se portait *. La ca- ricature en fît son affaire, profitant de l'occasion soit pour mettre en scène des personnages connus comme Garât, qu'on voit souvent au premier plan, toujours irréprochable dans son habit bleu, soit pour donner libre champ à sa verve comique



Fig. 53. — Les dangers des montagnes russes.


et grivoise. La Course des montagnes russes, le Danger des montagnes russes, le Zéphir indiscret ou les charmes des montagnes russes, amusantes pièces gravées avec de jeunes élégants glissant dans les poses les plus grotesques, s'engouffrant sous les jupes des belles dames ou bien encore jouissant, grâce aux complicités friponnes du vent, d'un spectacle inattendu.

Même chose sur les vélocipèdes, soit les Draisiennes, ce nouveau système de locomotion, inventé aux derniers jours de l'Empire, et revenu depuis à la mode. De 1814 à 1820, on en vit apparaître de toutes espèces, jusqu'à des Véloci- pedraisiavaporianna , vélocipède à vapeur pouvant, disaient les affiches de l'expérience qui eut lieu le 5 avril 1818 au Luxem-

Fig. 54. — Le calicot de Pans, bourg, remplacer les diligences. (D - après une cstampe coloriéei de 1815-)



1 Voir l'intéressant article publié par M. Gaston Tissandier dans la Nature du 11 septembre 1886.

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La caricature, elle, se chargea de lui donner encore d'autres formes et d'autres noms : vélocipède sentimental, vélocipède à la papa, vélocipède amoureux, vélocipède accéléré.

Ce n'est pas souvent que messieurs les calicots prennent place dans l'histoire. Aussi, l'occasion étant rare, l'image s'en donne-t-elle à cœur joie. Elle les représente armés de pied en cape, partant pour le Combat des montagnes (la pièce des Variétés qui avait si fort excité leur colère), sous la conduite d'un officier armé d'un mètre en guise d'épée :

Ces fiers compagnons de Bellone Dont les moustaches vous font peur Ont un comptoir pour champ d'honneur Et pour arme une demi-aune.

On vit le Casimir français, le Calicot de Paris, le Vrai Pékin anglais, la Réception d'un chevalier de la demi-aune et son entrée au champ d'honneur,



Fig. 55. — D'après une planche coloriée sur les calicots (1816).

le Gladiateur moderne avec une balle d'étoffe pour bouclier, le Serment des Calicots accompagné de ces vers belliqueux :

Eh! s'il faut qu'aujourd'hui les calicots succombent, Comme vos éperons, que vos moustaches tombent. Sur l'aune ici, jurez qu'il ne restera plus Qu'un œil à vos vainqueurs, pour braver les vaincus. Nous le jurons !


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Comme suivant la mode du jour, ces messieurs portaient éperons, on ne manqua pas de faire ressortir tout le ridicule d'une semblable habitude pour des gens dont le métier consiste à auner des étoffes. D'où Ylnconvé- nient des éperons dans un magasin de nouveautés, un commis monté sur un comptoir, attrapant ainsi la robe d'une visiteuse et la soulevant à hauteur telle que la vue dont on jouit doit satisfaire les plus difficiles :

Contentez-vous, heureux vainqueurs, De déchirer leurs tendres cœurs, Et ne déchirez plus leur robe.

Cette levée de boucliers contre les calicots fut-elle purement accidentelle, purement locale, ou bien ne faut-il pas voir autre chose dans le ridicule qu'on essaya de jeter sur eux? Je crois volontiers que ce fut, pour certains caricaturistes, tout au moins, une occasion de protester contre les senti- ments pacifiques et calicotiers qui prévalaient, alors, un peu partout. En tout cas, telle est certainement l'idée qui se dégage de la planche suivante :

Autre tems, autre calicot.

1807 1817 Levée de 300,000 hommes Au Bonheur de la Paix

(Senatus-consulte.) (Magasin de Nouveautés)

Et c'est pourquoi messieurs les calicots avaient bien quelque droit à

figurer ici.

Voici, maintenant, un genre particulier à la Restauration, qui, grâce au succès obtenu par les premières feuilles, nous a valu un nombre incalculable de suites : je veux parler des grosses têtes placées sur de petits corps, des physionomies doubles et des animaux à tête d'hommes.

De 1818 à 1825, l'on vit ainsi apparaître des séries, lithographiées ou gravées, — en noir et coloriées — contenant généralement plusieurs petits sujets à la page. Tels furent le Magasin de visages, la Galerie des Gro- tesques , les Têtes d'étude d'après nature , — le triomphe du calembour — car c'est à que figuraient : la Mcre-Idienne, X ' Amie-Naudière , la Mère-Luche, la



Fig. 57.— Suite dite « Les oiseaux caractérisés. »


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LA RESTAURATION


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Fig. 58. — Suite dite : « Les oiseaux caractérisés. »


Mère-Ique, la Comtesse-Tation, Y Abbé-Chamelle, Y Abbé-Vue, Y Abbé-Daine, Y Abbé-Casse, le Père-Nicieux, le Père-Dreau, le Père-Clu, le Père-Manant, le Père-Sif fleur, le Père-Ou, tous les abbé, père, mère pouvant prêter à

cet affreux jeu de mots; — les Grimacières, conçues dans le même esprit ; les Oiseaux caractérisés — le conseiller Héron, le Ca- nard cuisinier, le Dindon à jabot, sir Péli- can, la sultane Aigrette, M. Gobe-mouche, M m0 la Marquise huppée, le Cygne glorieux ; — Volatile caractérisé ; Quadrupède carac- térisé; — puis des sujets plus grands, têtes grotesques ou individualités comiques de l'époque : la mariée de Poissy, l'accordée de village, Jocrisse, Poltronnet, Jean qui Pleure, Jean qui Rit.

Des têtes, des études de physionomie, des types à double visage — galerie dans laquelle prirent place jusqu'aux hommes illustres — on passa à des scènes, à des sujets, — larges bandes d'incidents comiques, — se présentant toujours trois par trois, tous conçus dans le même esprit, tous taillés sur le même patron. Ici, c'étaient les accidents, le cocher de fiacre, le charlatan, la consultation, l'entrée dans le monde, les plaisirs du ballon, l'avanie, l'arrestation difficile; là, les conscrits, la sauteuse, les joueurs de tonneau, la rosière, l'accusé, le boston, le baptême, les cochonnets.

Notons enfin, pour ne plus revenir à cette ima- gerie, composée avant tout de gros sel et de calem- bredaines, la série : Mes Aventures, publiée en 1827, suites d'incidents grotesques au-dessous desquels on pouvait lire : Contre-temps, Contre-danse, Con- trebande, Contre-ynarque , Contre-coup; Infection, Insurrection, Inondation, Indignation, Interruption.

Grâce à la lithographie, l'estampe, du reste, se popularisait de toutes les façons visant bien plus à l'exagération de la charge et du grotesque, qu'à la bonne exécution du dessin. Telle planche des Naudet, ces crayonneurs faciles — La Soirée amusante, La Soirée orageuse, Tapisserie de bal,



Fig. 59. — Suite dite « Les Grimacières. »


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L'Anomanie — obtint plus de succès que les productions des artistes dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure. Quel chemin parcouru dans le sens de la décadence, depuis Les Mœurs du XIX e siècle ces quatre grands sujets intéressants à tous les points de vue 1 , tant par eux-mêmes, par les personnages qu'ils mettent en scène, que par le procédé; lithographie coloriée, visant au lavis. Ces estampes, il est vrai, étaient éditées par Osterwald l'aîné, le marchand qui a publié les pièces les plus soignées de la Restauration.

Voici apparaître Cœuré, qui figure pour une planche dans la publication précédente, qui — est-ce par une certaine similitude de nom? — affectionne les pièces sur les curés, s'amusant à les représenter tombant dans les bas- fonds de leur chaire ou endormant leurs ouailles; voici G. de Cari, le prin- cipal dessinateur du Musée grotesque, qui n'abandonne pas les Anglais, con- tinuant ainsi la tradition du premier Empire, mettant Milord Plumpudding en société avec Lady Arrhée ou Ladij Senterie; voici Machereau, Barnicon, Coquantin, lithographes plus ou moins habiles, dont les œuvres avaient sans cesse maille à partir avec la censure. N'est-ce pas Machereau qui, sous le titre de : Distraction, représente un grand seigneur sortant des cabinets avec le couvercle sous le bras ? n'est-ce pas lui encore qui place cette légende dans la bouche d'un de ses personnages : « Un courtisan disait : Il faut tenir le pot de chambre aux ministres tant qu'ils sont en place et le leur verser quand ils n'y sont plus. » — Sujets scabreux et non apostillés par dame Anastasie.

Si les planches détachées abondent, les suites ne sont pas moins nom- breuses, je veux dire les estampes numérotées, publiées, comme le Bon Genre, sous un titre générique : Annales du ridicule, Musée grotesque (la plus curieuse, la mieux exécutée de ces suites), Goût du jour, Caricatures familières, V Elégance parisienne, Scènes parisiennes et universelles, Carica- ture des caricatures.

En outre, deux éléments nouveaux s'introduisent à ce moment qui vont populariser l'imagerie : d'une part, les feuilles que les journaux commencent à donner sous forme de supplément d'abord, puis dune façon régulière ensuite; d'autre part, les albums sur un même sujet composé d'un certain nombre de planches avec couverture.

1 Voici les légendes de ces 4 planches rarissimes : — 1. Les petits bourgeois parisiens en partie de campagne ou le dîner renversé; — 2. La pluye d'orage ouïes désagréments de dîner en plein air; — 3. Une heure avant le Concert ou les musiciens à table; — 4. Une heure de retard ou les musiciens en route par une averse.


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA RESTAURATIO.N


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Un des premiers dans cet ordre d'idées fut Y Album comique de pathologie pittoresque, caricatures médicales en couleur, dessinées par Aubry, Chazal, Colin, Bellangé etPigal (1823), puis vinrent les Contretems, sorte de petites


ALBUM COMIQUE.



Fig. 60. — Caricature faisant partie de la suite : Album Comique de pathologie pittoresque,

par Colin (1821).


misères de la vie humaine, pièces au trait avec un léger lavis annonçant déjà Henry Monnier (1824), Scènes et costumes d'après Carie Vernet, litho- graphiés par Victor Adam (1824), V Album parisien, croquis sur les mœurs, es coutumes, les ridicules des habitants de la grande ville (1827), les Bizar- reries diaboliques (1823) que va populariser Le Poitevin. Enfin les Albums lithographiques deEngelmann qui, publiés de 1823 à 1831, donnent sur les sujets d'actualité, modes, fantaisies comiques et autres, quantité de croquis ntéressants.

Avant de continuer, quelques mots sur les estampes grivoises, crayon- nages faciles qui tirent l'œil du public à toutes les devantures. Non seule- ment ce domaine fourmille de sujets nouveaux, ou du moins présentés sous

n


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une forme nouvelle, mais souvent aussi l'on voit revenir les sujets scato- logiques des anciennes pièces gravées, traités, cette fois, avec quelques modifications, par la lithographie. Les légendes surtout sont d'une crudité qui paraîtrait presque invraisemblable si l'on ne se souvenait que nous con- tinuons à être dans la période grasse du siècle. Voici une estampe de 1821 qui s'intitule Les trois remèdes à domicile, et ces trois remèdes, pour la gente personne qui apparaît à la fenêtre, ce sont Feau, le lavement, l'homme ; voici, non plus l'Épicurien, mais l'Épicurienne (1824), une femme assise à



Fig. 61. — Lithographie grivoise. D'après une épreuve appartenant à l'auteur et portant en marge : Non autorisé.


une table de café, tandis que, contre un mur, on peut lire : Boutique à louer, on entrera de suite en jouissance, et plus bas : En beaux louis se content les fleurettes. Ici, au contraire, si la légende est innocente, les sujets le sont moins : ce qui ne veut pas dire, pourtant, qu'ils soient plus risqués que ceux du xviii 0 siècle ou du Directoire, mais il semble que la pointe du graveur met- tait plus d'esprit, quelque chose de plus enveloppé là où le crayon litho- graphique apparaît brutal. Tous les graveurs d'estampes galantes sous Louis XVI ont représenté de différentes façons la femme qui obéit aux lois de la nature, l'amateur de polissonneries qui se réjouit à la vue de ce spectacle, et, quoiqu'ils n'aient jamais gazé ces sortes de choses, cependant leurs tableaux sont moins scatologiques que ceux des crayonneurs de la Restauration. Une seule idée m'a paru drôle et neuve en même temps dans cette série d'images; c'est celle qui représente une femme debout contre une cheminée, se chauffant la partie charnue de son individu en relevant ses


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jupes {Comfort 1817). Dans ce domaine Gaillot avait su se créer une spécia- lité. Son Avant-Pendant- Après fut imité ou reproduit bien des fois.



Fig. 62. — Lithographie de Barnicon (1824), d'après une épreuve appartenant à l'auteur.


N B Cette estampe est au nombre de celles dont la légende fut sans cesse refusée par la censure. Au Musée Car- navalet il en est trois épreuves différentes : août 1824, la première, portant comme texte : Monsieur, on vous demande — octobre 182i avec les mots : Dis que je travaille, dans la place laissée en blanc ici, — et juin 1825, l'état actuel — Autre version : / ai de l'ouvrage, à la place de : « Dis que je travaille. »

S'il faut en croire une version qui pourrait bien être la bonne, la légende de la planche, telle qu'elle figure ici, serait la reproduction exacte du dialogue échangé entre un chef de bureau du ministère (censure) et l'huissier lorsque l'éditeur vint pour la troisième fois reprendre l'estampe :

Demande de l'huissier : Que faut-il dire à présent? Réponse du chef de bureau : Dis que je n'y suis pas.


Quant au clystère,ne soyez pas inquiets sur son sort : il trône toujours et même il a été perfectionné, aristocratisé pour ainsi dire avec le clysoir, un


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instrument merveilleux qui a inspiré à de Cari une des pièces les plus comiques de la Restauration : La ribotte à nos santés. Dans les Étrennes conjugales de 1820 ne voit-on pas un mari, suivant le goût du jour, offrir à sa chaste épouse l'hommage de ses sentiments sous forme d'un cly stère.

Quoiqu'il ne faille jamais chercher à pénétrer le secret de la censure, on a lieu cependant d'être étonné de la facilité avec laquelle certaines pièces absolument innocentes d'allure et de légende étaient interdites. Qu'avait donc le censeur contre ce Dix heures du soir, qui ne pouvait même pas nuire à la bonne réputation de la rue Saint-Denis, puisque d'autres pièces sur les gri- settes imprimaient au long ce qui suit :

Chacun dit, ne gagnant guères Comment font-elles ? le voici : Chaque soir, à la lumière Elles font un quart, rue Saint-Denis.

Si, au milieu de l'amas des estampes grivoises, une chose doit sur- prendre, c'est de voir cette même Restauration montrer une grande pré- dilection pour le grand air, pour les plaisirs de la campagne, horizon assez borné, il est vrai, qui ne va guère au delà des guinguettes des environs, des promenades à Romainville et à Montmorency, mais qui permet au carica- turiste d'esquisser des types de bons bourgeois parisiens : M. Gras, M. Jobard, M. et M me Grassouillet, et de donner des tableaux pittoresques de la petite vie douce, tranquille, que menait alors dans la grande cité une bourgeoisie sans prétentions. Quelque chose comme du Paul de Kock graphique qui se continue avec les charges sur la garde nationale, avec cet excellent M. Pigeon, fier de son bonnet à poils, de sa buffleterie et surtout de la mission qui lui incombe 1 .

Voici encore un personnage qui tient une grande place dans la galerie des grotesques du jour : le bossu. Avec la bosse, les dessinateurs font rire le public comme Paillasse sur les tréteaux avec les soufflets se succédant sans interruption. Dès 1830 on voit apparaître des feuilles populaires don- nant la pourtraiture d'illustres bossus, — leur roi d'abord, Polichinel (sic), puis M. de Bossemaërt, le petit Bossu de Bagdad, Riquet-à-la-Houpe, M. de Bosscowitz, la fée Garabosse, Ésope. Ensuite viennent des estampes

4 On peut voir au Musée Carnavalet, dans les cartons de la collection Mœurs, une série de charmantes pièces coloriées sur les gardes nationales de la Restauration, l'Ètrenne du Bonnet, la Faction d'hiver, le Retour de la garde, etc..


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plus artistiques, Dessins, Etudes ou Croquis d'après la bosse — ce sont leurs titres — auxquels collaborent même des artistes en renom Eh bien, l'ami,



Fig. 63. — Lithographie de Coquantin, refusée par la censure (1824).


comment va la vente ? demande un bouquiniste à un confrère. — Ah ! mon cher, la Fortune m'a tourné le dos.

1 Les Études d'après la bosse sont de Boilly.


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De 1825 à 1830 ces caricatures, qui suscitaient toujours les joyeusetés de la foule, avaient pris un tel développement que, souvent, des rassem- blements plus ou moins sympathiques se formaient devant les étalages des marchands d'estampes. Les bossus qui ne possèdent pas «la bosse» du bon caractère avaient fini par s'irriter de cette persistance des dessinateurs à les ridiculiser. J'en ai acquis la conviction, du moins, en lisant une série de lettres de l'époque provenant du père d'un homme politique, lequel était affligé de cette gibbosité. Donc, l'artiste de 1830 qui représentait des bossus arrêtés devant les Mayeux disait juste avec sa légende ainsi rédigée : « Ah !

f , on nous dessine d'après la bosse ; c'est trop de vexation, nom de D...

Formons un rassemblement, enfonçons la boutique, les caricatures et

tout le passage Yérododat. » Quoique les bossus n'aient rien enfoncé, on voit éga- lement par les faits divers de plusieurs journaux que cette exposition publique « d'images blessantes pour d'honnêtes citoyens » amenait quelquefois des alga- rades et menaçait de finir en rixes.

Telles sont les origines de l'estampe qui produisit Mayeux. Et ici Champfleury pose les questions suivantes :

« Mayeux est-il une conception fan- tasque ou un personnage réel ?

« Qui, le premier, a tenu Mayeux sur les fonts baptismaux de la publicité ? « Que représente Mayeux ? » Personnellement Champfleury estime, et je suis d'accord avec lui, que Mayeux est de la génération difforme, facétieuse et cynique de Maccus et Priape. En fait, il existe dans les grotesques des xvi e et xvn e siècles, il se trouve dans toutes les anciennes imageries genre Épinal, dans les enseignes amusantes (voir, entre autres, Les Trois Bossus), et quand il apparaît à nouveau sous la Restauration, il est cynique et populacier, comme il l'était autrefois. Donc, Traviès n'est point l'inventeur de Mayeux, d'autant plus que les feuilles des imageries populaires consacrées à ce per- sonnage sont antérieures à la première apparition du bossu vert-galant dans les caricatures du dessinateur du Charivari.



U-D a/iCe capaâlrnaw cejt


Fig. 64. — Vignette d'une des feuilles populaires de la Restauration sur M. Mayeux.


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Traviès, qui débute comme peintre de genre en 1823, n'est assurément pas Fauteur des estampes grivoises de 1821 et 1822 représentant Mayeux interpellé dans les rues de Paris par le : joli garçon classique. Sur ce point, je ne suis plus d'accord avec Champfleury quand il dit : «Traviès donna un corps et un esprit à un personnage qu'il appela Mayeux. » Le nommé Mayeux, si tant est qu'il faille voir un nom de personne dans cette déno- mination, existe avant lui. Sur un des nombreux placards illustrés publiés après 1830, sous le titre de : His- toire de M. Mayeux, on peut lire : « M. Mayeux est Champenois d'ori- gine et est bien le plus franc original que l'on ait vu sous la calotte des cieux. » Mais une seconde feuille, déclare qu'il est enfant de Paris et une troisième cherche à prouver qu'il est un pur gosse de Lyon. Or ces deux dernières feuilles sont anté- rieures au Mayeux qui nous occupe.

J'en conclus que notre illustre bossu ne doit pas son nom àTraviès, qui, lui, a trouvé le masque simiesque, £Ut ^^«^^ vers , et qui, par son talent, par sa puis-

„„/• . ; , • r , n • , Fig. 65. — Vignette populaire sur M. Mayeux.

sance créatrice, est arrivé à faire de

Mayeux un personnage politique se tenant aux côtés de Robert Macaire.

Avec sa lubricité, avec ses jurons, avec ses crudités, le Mayeux que nous connaissons est le digne enfant de la Restauration, de cette période que l'historien Bazin appelait l'Époque sans nom, pendant laquelle on chantait publiquement les polissonneries intitulées : Les Couturières en goguette ou L'Art de poser les papillotes par tous les bouts.

Mayeux qui, « à l'aide de son esprit et de son argent surtout, fait tourner la tête aux grisettes et aux femmes entretenues, » Mayeux qui, s'admirant dans une glace, s'écrie : « Polissonne de boule, as-tu fait des conquêtes, » en a fait, il est vrai, danser et chanter bien d'autres. Terminons donc avec la chanson, sur l'air de Dumolet :

Roule ta bosse, petit luron, Et ris toujours, à pied comme en carrosse,

Roule ta bosse, petit luron, Sois toujours gai, toujours franc, toujours rond.



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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Reprenant le passé sans presque jamais rien affirmer qui puisse laisser entrevoir un avenir différent, la Restauration se complaît encore



Fig. 66.— Caricature sur les modes (1827). N. B. — La femme représentée ici porte la toque à carreaux dite : Dame Blanche.


dans toute la série des Contrastes, des Compensations, des Histoire d'une carrière, sortes de tryptiques, présentés sous une forme amusante, faisant


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voir en de ravissantes pièces gouachées — privilège de l'estampe de luxe — La vie dun joli garçon à Paris, La vie dune jolie fille à Paris, ou encore Le Fripon, L'Honnête Homme. Quand on lit ces titres, quand on voit ces divisions, ces subdivisions, méthodiquement pratiquées, L'Arri- vée, Les Fredaines, L 'Hôpital, on croit presque assister à quelque bon vieux mélodrame en cinq actes et quinze tableaux.

Bref, après les caricatures de modes, feuilles sans nombre et sans nom, décorées toujours, suivant la façon chère à l'époque, de ces titres ronflants: Encore des ridicules, Toujours des ridicules; discussions de couvre-chefs pour savoir qui l'emportera, de M. Cintré ou de M. Bolivar, pour ridiculiser les chapeaux de paille, pour démolir la culotte et la cadenette qui menacent de revenir ; après l'introduction des Chinois et des chinoiseries, vers 1820, qui amène jusqu'à des séries de grimaces chinoises; après les charges sur les moyens de locomotion, diligences et omnibus, voitures à dix sols, omnibus à quinze places, Dames blanches, Citadines, Anglomanes, Fran- çaises, Écossaises, Béarnaises, Tricycles 1 ; après les charges sur M Ue Du- chesnois (1820), sur Benjamin Constant, sur Chateaubriand, je ne crois pas qu'il reste quelque chose à signaler dans l'estampe populaire de 1813 à 1830.

Des crayonnages passons donc aux crayonneurs, dont les uns, comme Yernet et Boilly, sont à cheval sur les deux siècles, tandis que les autres, les jeunes, apparaissent de 1820 à 1830; caricaturistes de demain formés à l'école de la Restauration.

Les anciens sont surtout intéressants à suivre au point de vue du pro- cédé. Débutant avec la gravure ils se mettent à la lithographie, ils termi- nent par la pierre leur carrière de buriniste ou de dessinateur. Quelle différence entre les Carie Vernet de 1815 et les dessins actuels pour la lithographie, mais les premiers sont connus de tout le monde et les autres sont presque ignorés. D'où leur intérêt quand il s'agit, comme ici, de reconstituer l'histoire de la caricature.

Les Yernet seconde manière sont quelquefois des types, plus souvent des animaux parlants, car le xviii 0 siècle a transmis au xix e le genre que certains de ses artistes avaient particulièrement affectionné. Dans ce domaine, le peintre de la Danse des Chiens* a fait ses preuves, mais ce qu'il était sous le Directoire, il l'est encore aujourd'hui : tous ses person-

1 II existe des lithographies d'Adam sur les omnibus.

L'aquarelle de cette pièce célèbre appartenant à M^e de Pourtalès, a figuré en 1884 à 1' « Expo> sition du Sport dans l'Art » et a été reproduite dans l'Art et la Mode, janvier 1885.


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nages ont, entre eux, un certain air de parenté qui n'échappe pas à l'obser- vateur.

De 1818 à 1830, les animaux, comme on Fa vu, ne tiennent pas seule- ment une grande place dans l'estampe populaire, ils fournissent encore matière à de nombreuses suites, fantaisies d'artistes qui annoncent Grand- ville, qui charment les classes lettrées, de la même façon que les têtes humaines placées sur des corps d'animaux, excitent la verve des gens du peuple. Les singes et les chiens, en leur qualité de bêtes savantes, prêtent surtout aux transfigurations. Vers 1823, un artiste, D.-F. Boissy, se fait une spécialité des singes, et comme c'est le moment où Jocko arrive à la célé- brité, des successions de pièces paraissent, montrant la valse de Jocko, le concert des Jockos, l'éducation des Jockos, Jocko chez son dentiste, la partie de piquet des Jockos, l'estaminet des Jockos, tandis que les Singeries humaines, — souvenir des Saint-Aubin — mettent en action tout un petit muséum comique et grotesque. Decamps, dont les premiers croquis datent de 1822, doit prendre, lui aussi, en affection les représentants de la race simiesque.

L'estampe ne se contente pas de prêter aux animaux des actions humaines, elle nous fait assister, pour ainsi dire, à la revanche des bêtes. Dans les pièces intitulées : Chacun son tour, où des hommes muselés traînent des brouettes et remplissent mille offices, d'ordinaire réservés à certains ani- maux, il semble qu'il y ait comme un souffle de liberté et qu'il faille chercher autre chose que ce qui y figure réellement. Une curieuse suite est Le Monde renversé où, sous la signature « Raminagrobis » on voit des ours montrant et faisant danser un homme, la poule travestie en fermière, des chiens tondant les hommes sur le Pont-Neuf, un cheval à Longchamps conduisant une voiture à laquelle est attelé un homme, des coqs embro- chant une femme, un lièvre faisant sauter un enfant à la casserole et autres fantaisies du même genre.

Parmi les artistes dont la réputation date du siècle passé, le plus curieux à étudier est certainement Boilly qui incarne en lui deux genres et deux époques. Au xvin 0 siècle, il a gravé au pointillé des sujets légers qui char- ment les collectionneurs; au xix° siècle, sur ses vieux jours, — car, lors- qu'il se met à la lithographie il a plus de 50 ans — il produit cette immense série de pièces au crayon gras et coloriées, qui portent sur les mœurs, les types et les costumes de la Restauration.

La popularité dont il a joui, et dont il jouit encore auprès de certains, est due pour beaucoup à ses séries de grotesques et de grimaces, groupe-



les grimaces, croquis d'expression par Boilly (1824-1827).


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ments de têtes donnant les expressions multiples de la physionomie humaine. Ce genre, dont la vogue a bien diminué, non seulement n'est plus guère apprécié aujourd'hui, mais est même fortement discuté. Toutefois, ceux qui se sont élevés contre lui me semblent avoir dépassé le but, car ce n'est point l'étude de la physionomie humaine, même sous ses expres- sions grimaçantes qu'il faut critiquer, mais la façon ennuyeuse, monotone, forcée, toute de convention, en un mot, dont l'artiste a fait preuve, dans l'arrangement de ses personnages d'abord, puis de ses figures.

En somme, Boilly a exploité un genre, mais il ne l'a pas créé, parce que ce genre est d'importation étrangère. C'est dans les études physiognomo- niques de Lavater, popularisées en France sous le premier Empire, c'est dans les planches anglaises Les Misères personnifiées, qui se propagent après 181 S, qu'il a trouvé le premier germe de ses grimaces.

Mais là où les Allemands et les Anglais se sont livrés à une étude appro- fondie des caractères et des types humains, Boilly, la plupart du temps, est resté banal, ne cherchant pas autre chose que la surface, ne visant que l'effet. Cela devint pour lui une façon, un moule de convention, dans lequel il mettait fondre jeunes et vieux, gras et maigres, visages pimpants et coquets, figures renfrognées et rébarbatives ;— grimaces forcées, faites pour la galerie, sentant la glace, comme les jeux de physionomie de l'acteur qui n'a pas la puissance voulue pour créer ses rôles, en un mot, des mannequins voulant faire rire ou pleurer.

Les Antiquaires, les Amateurs de tableaux, les Mangeurs d'huîtres, les Fumeurs, la Lecture du testament font cependant exception, mais il est rare que les cinq ou six physionomies, ainsi groupées, soient toutes également bonnes : il en est toujours une, au moins, qui détonne sur l'ensemble.

En voulant forcer Je rire, Boilly dépasse la mesure; et quoique sa produc- tion lithographique commence après 1820, on peut dire qu'il représente essentiellement la première période de la Restauration, celle qui recherche le grotesque outré. C'est, si l'on veut, le maître de l'estampe populaire.

La seconde manière, le second genre vont nous être donnés par Henry Monnier, par Delarue, par tous ceux dont les lithographies, finement coloriées comme de vrais lavis, inaugurent un procédé nouveau; le travail au trait et à la plume dont ne se sont pas encore servis les artistes précédents. L'école des plumistes de la Restauration nous fait pénétrer dans l'intimité des mœurs et de la société, choses négligées jusqu'à ce jour; elle se plaît à représenter la femme, — les grisettes surtout, avec leur entourage de commis et d'étudiants, — les scènes bourgeoises,', les scènes du monde et


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de la rue, tout ce qui peut prêter à un coin d'étude ou d'observation pittoresque. Quand on veut voir de quelle façon vivaient et se mouvaient les gens d'alors, il suffit de parcourir les estampes d'Henry Monnier , autre- ment instructives que bien des volumes où le côté étude n'existe que sur le titre.

Véritables monographies par l'image, ses planches : Les Quartiers de Paris, Les Boutiques de Paris, Mœurs administratives, Mœurs parisiennes, notent l'état exact de la capitale, de ses choses les plus typiques, de ses classes sociales les plus en vue, à une époque déterminée, c'est-à-dire entre 1825 et 1830.

A la fois psychologue et physiologiste, Henry Monnier ne fît pas du dessin



Fig. 67. — Planche de la série « Le Temps. » Une des suites les plus rares de l'œuvre d'Henry Monnier. (Collection du Musée Carnavalet.)

banal comme tant de caricaturistes contemporains. Peintre de mœurs, dans toute l'acception du mot, il ne se contente pas de donner un titre quelconque à une image quelconque : chez lui chaque chose est à sa place. L'on peut s'en convaincre en étudiant ses six quartiers de Paris qui mettent en scène six mondes différents de la société parisienne.

Et cette macédoine, pour employer le mot alors à la mode, — qui cons- titue les Rencontres parisiennes ! — Croquis d' après nature , ou même Croquis, suffiraient de nos jours. Henry Monnier lui, observateur toujours conscien- cieux, a tenu à préciser ce dont il s'agissait, et il a ajouté : « Au sein des plaisirs, des modes, de l'activité, des occupations, du désœuvrement, des traversées vices, des misères, du luxe, des prodigalités des habitants de la


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Capitale dans tous les rangs et dans toutes les classes de la société. » Sans même en savoir plus sur l'homme, on sent qu'on n'a pas affaire au premier venu, que cet humoriste de la plume et du crayon est doublé d'un profond penseur.

Henry Monnier a également essayé de toucher à la peinture d'histoire par ses compositions Jadis, Aujourd'hui, dans lesquelles il établit des com- paraisons, des parallèles, entre le xviii 0 et le xix° siècles, du moins entre



certains types et certaines choses à ces deux époques différentes. Il est inté- ressant de le voir manier le Louis XV avec une réelle connaissance des gens et des détails, mais je ne sais pourquoi la lithographie, — qu'il s'agisse du trait ou du crayon gras, — ne cadre pas avec le xviii 0 siècle. Quelque exac- tement rendu qu'il soit, ce dernier, traité sous cette forme, paraît maigre, grêle : c'est à croire, véritablement, que certains procédés arrivent à leur temps, avec certaines époques.

On peut reprocher à Henry Monnier d'avoir eu recours trop souvent au même effet comique, pour amener le sourire sur les lèvres de ceux qui feuilletaient ses suites d'images : ainsi les femmes vues de dos avec la taille qui semble vouloir se casser tant elle est imperceptible, abondent chez lui, ce

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qui a fait dire à un homme d'esprit que ses concitoyens lui avaient tourné le dos pour se venger de la façon piquante dont il les avait crayonnés. Mais ce qu'il faut ajouter, c'est qu'aucun de ses personnages ne sent le manne- quin : tous sont individuels et se meuvent dans l'atmosphère qui leur est propre; ils vont, viennent, marchent, saluent, font des courbettes, se carrent


.à LytAùJ^ktéu.



Fig. 69. — Estampe coloriée faisant partie de la suite publiée chez Delpech (1829) et comprenant 6 feuilles.


dans leur importance, suivent les femmes, s'amusent et s'ennuyent, comme de véritables habitants de notre globe. Si ce sont des pantins, ils apparaissent conformes à ceux de la comédie humaine, à ceux qu'on a pu croiser tous les jours dans la rue.

Ses types isolés ne sont pas moins vrais : dans les croquis d'expression, dans les récréations, on rencontre maint personnage dont la physionomie


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générale est admirablement esquissée par la simple exagération d'une partie


RECREATIONS



Fig. 70. — Estampe d'Henry Monnier pour la suite coloriée : Récréations (1830). tirage (lith. de Villain). Un 2» tirage fut fait chez Bernard et Delarue.

quelconque de l'habillement. C'est ainsi qu'une mère d'actrice, une mar- chande à la toilette disparaît sous le châle clas- sique que l'on sait, qu'un professeur, un savant en us, ne laisse apercevoir qu'un bout de vi- sage émergeant d'une robe de chambre en pain de sucre.

J'ai dit, à plusieurs reprises, qu'Henry Mon- nier était, avant tout, un peintre de mœurs, un observateur. On s'en convaincra facilement en parcourant ses croquis du Voyage en Angleterre, dessiné en collaboration avec Eugène Lami. Il a pris la peine d'étudier de près le peuple an- glais ; en un mot il a essayé de voir juste, qua- lité que peu possèdent, parce qu'il est bien plus simple de regarder toujours les gens au travers de la même lorgnette et de les couler dans le même moule. — Donc, on peut dire n. b. - Le grisé a été mis ici pour obte-

nir la note exacte du croquis colorié.

avec Lhamptleury : « Henry Monnier était de ces

êtres infatigables qui prennent des croquis de côté et d'autre, scrutent la



Fig. 71. — Mère d'actrice, croquis d'Henry Monnier.


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physionomie humaine en tous sens, ne font pas de choix dans la nature, trouvent tout hien, le laid et le beau, entassent des notes excellentes et sont embarrassés un jour de les mettre en œuvre. »

J'ajouterai, pour ma part, qu'Henry Monnier fut un documentaire du crayon, un de ces artistes supérieurs qui, comme Carie Vernet ou Debu- court, notent une époque. J'ajouterai également qu'il a été le maître de

ces lithographes plumistes qui rompirent avec la tradition du gros rire et de la grosse gau- loiserie.

Pigal, lui, va au contraire nous ramener à l'époque du comique facile, dessinant ce que chantent les poètes du Caveau, le vin, l'amour, le jeu, se plaisant aux histoires de barrières et de guinguettes, faisant sous ces titres divers : Scènes de société, Scènes fami- lières, Scènes populaires, des images toujours à peu près identiques dont le seul but est de faire rire la galerie, ayant cependant quelquefois la note philosophique et goguenarde, bonhomme et joyeux dans ses dessins, parce qu'au fond, il est misanthrope, ce qui est le

Fig. 72. - Caricature de Pigal. P r0 P re de t0US leS ™ is C0 "

(D'après une estampe en couleur .) miqueS.

Le côté le plus personnel de Pigal fut qu'il se livra à lapeinture et qu'il a produit grand nombre de tableaux grotesques, — dans le vrai sens du mot, — chose rare en France où la caricature n'a presque jamais abordé le grand art. Et comme on était alors aux beaux jours de la gravure à la manière noire, Pigal devait voir par la suite ses tableaux orner les salons des appartements bourgeois, avec les Tassaërt et les Horace Vernet, première manière. C'est également comme peintre de genre que doit d'abord prendre place ici, Traviès, Traviès qu'on



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fait naître à Zurich 1 et dont les personnages des premières lithographies à la plume indiquent bien certaines accointances avec les dessinateurs de la Suisse allemande. Mais cet artiste, lui, n'a plus rien de la caractéristique de la Restauration : loin d'être bouffis de graisse, ses types sont maigres, éma- ciés, déjetés souvent; ils suent la misère et la souffrance. Trait, facture, physionomie, tout en eux rappelle l'école paysanne de Zurich ou de Baie. Traviès, il est vrai, quoique enregistrant toujours les plaintes et les révoltes, modifiera par la suite son genre et sa conception et nous le verrons tout à l'heure, caricaturiste de mœurs ou caricaturiste politique, faisant la trouée avec son Mayeux 2 .



Fig. 73. — Croquis d'Auguste de Valmont dans la Silhouette (1830).


Période unique^dans l'histoire du développement caricatural, la Restau- ration assiste à cette véritable bataille artistique de la lithographie des peintres, et voit poindre à son déclin, tous ceux qui, demain, seront les

1 Non seulement Traviès est bien né à Zurich, mais il aurait même publié dans cette ville des caricatures politiques. Plusieurs originaux de lui se trouvent dans les cartons de la « Société des artistes zuricois. »

  • Voir les petites vignettes de Traviès reproduites dans le chapitre : les maîtres de la Cari-

cature.


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dessinateurs à la mode. C'est encore, Carolus X régnante que, parurent Grand- ville, Gérard-Fontallard, Philipon, Menu, Forest, Auguste de Valmont, Levilly, l'auteur des Fables de La Fontaine mises en action : c'est encore avant la Révolution de 1830, que paraît le premier recueil qui puisse réelle- ment avoir droit au titre de « journal de caricatures, » la Silhouette. Ce fut un dessinateur au crayon pittoresque et souvent amusant, — quoique trop chargé de détails — que ce Gérard-Fontallard qui, des premiers, fit de la silhouette, et dont le nom devait prêter à nombre de calembours et charges d'atelier. Son Histoire d'une Épingle racontée par elle-même a été fort



Fig. 74. - Lithographie de Gérard-Fontallard publiée dans la Silhouette (1830).


goûtée de la génération d'alors ; elle le serait certainement moins par la nôtre, mais il n'en occupe pas moins une place intéressante dans l'es- tampe à une époque où l'on ne pouvait faire que de la fantaisie ou du costume.

N'est-ce pas aussi avec la charge des modes et des ridicules — parlons la langue du jour — que Philipon inaugura sa carrière de caricaturiste?

Sont-elles assez pimpantes, font-elles assez leur « sucrée, » toutes ces petites femmes qui figurent dans les Amourettes, et autres suites que


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publie celui qui va être le véritable créateur de la caricature politique en France !



Pig. 75. — Caricature coloriée de Philipon publiée dans la Silhouette (1830).

Et les légendes sont-elles assez significatives? « — Vous avez fumé, vilain. »

♦ *

« — Pour qui donc me prenez-vous ? — Eh ! parbleu pour moi. »


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« _ Ces gueux d'hommes c'est la mort aux femmes. « — C'est à Pauline tout ça.

Oui, mais justement, pendant qu'on faisait joujou avec tout ça, la Révo- lution éclatait, et la Restauration qui a eu, d'une part, Paul de Kock et les crayonneurs scatologiques depuis Naudet jusqu'à Pigal, d'autre part Balzac et Henry Monnier, ces deux observateurs, ces deux documentaires, la Restauration cédait la place au régime que les caricaturistes vont appeler la poire philipparde.



Fi g. 76. — Un savant. (Vignette d'Henry Monnier.)



Fig. 77. — « Vive le vin ! » Dessin de Maurisset, d'après Charlet (1836).


CHAPITRE VII

LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES! POLITIQUE ET FANTAISIE (1820-1840)

Les peintres de la légende napoléonienne. — Les lithographies de Charlet : politique, philo- sophie, études de mœurs. — Reproches adressés à Charlet. — Bellangé et l'humour dans la peinture. — Raffet et Horace Vernet. — Les lithographes fantaisistes. — Les albums litho- graphiques et leur caractère. — Victor Adam et les scènes comiques produites par accidents. — Le Poitevin et les «Diableries». — Les silhouettes : Delaporte, Maurisset. — Croquis de peintres : Eugène Giraud, Lami, Ch. Jacque, Célestin Nanteuil. — Classiques et romantiques.



endant plusieurs années, les gravures des Vernet sur les armées alliées, et sur les Russes principalement, étaient restées aux devantures des marchands d'estampes. Le peuple ne se lassait pas d'admirer les silhouettes gro- tesques du gras John Bull, bouffi de son importance, du Prussien sanglé dans son uniforme, s'exerçant au jeu des grâces, et du cosaque, à la lance effrayante, qui passait à l'état de croquemitaine pour la jeunesse française.

Le crayon des royalistes avait été également impitoyable pour ceux qui venaient de tomber. De 1815 à 1820, les vitres s'étaient couvertes de mil- liers de parodies blessantes à l'égard des sympathies impérialistes que conservait encore une fraction du pays et, presque toujours, ces feuilles de haine et de vengeance chantaient les louanges de la sainte alliance, au détriment de Napoléon.

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Faut-il donc s'étonner qu'en pleine Restauration des artistes se soient levés pour protester contre ces lâchetés inutiles, et même pour prendre la défense de « l'Ancien » ? Aujourd'hui, je le sais, il est de bon goût de tourner en ridicule ces naïfs d'un autre âge, ces passionnés, gens de lutte et de conviction. Gharlet, pour nommer le premier en rang du quatuor Charlet — Bellanger — Horace Yernet — Raffet, a été particulièrement visé. Beaudelaire, dans ses Curiosités esthétiques, voit en lui un petit esprit, qui a toujours fait sa cour au peuple, qui a tiré toute sa gloire de l'aristocratie du soldat. « Ce n'est pas un homme libre, » dit-il, « c'est un esclave ; ne cherchez pas en lui un artiste désintéressé. Un dessin de Charlet est rarement une vérité ; c'est presque toujours une câlinerie adressée à la caste préférée. Il n'y a de beau, de bon, de noble, d'aimable, de spirituel, que le soldat. Charlet affirme que le tourlourou et le grenadier sont la cause finale de la création. A coup sûr, ce ne sont pas là des caricatures, mais des dithyrambes et des panégyriques, tant cet homme prenait singulièrement son métier à rebours.

(( Relativement au calotin, c'est Je même sentiment qui dirige notre partial artiste. Il ne s'agit pas de peindre, de dessiner d'une manière originale les laideurs morales de la sacristie, il faut plaire au soldat-laboureur : le soldat- laboureur mangeait du jésuite. »

Bref, la conclusion de Beaudelaire est que Charlet fut un homme très arti- ficiel, qui a simplement imité les idées du temps, qui a décalqué l'opinion, qui a découpé son intelligence sur la mode.

Et, à son tour, Champfleury consacrant quelques lignes à cet artiste dont le rôle a été si grand sous la Restauration, le traite de « dessinateur besoi- gneux, d'esprit trivial qui abusait des facilités de la pierre lithographique pour y pondre soldats et enfants. »

Or, en s'exprimant ainsi, Beaudelaire et Champfleury n'ont rien inventé, car l'auteur du Rivarol de 1842, dont les opinions royalistes sont connues, avait, dans son Dictionnaire des célébrités, apprécié comme suit l'œuvre de Charlet :

« C'est au talent de cet artiste que les troupiers sans-culottes de la Répu- blique et les grognards à pompons de l'Empire doivent leur apothéose, moitié grotesque, moitié sublime. Son crayon mérite d'être enchâssé aux Invalides, dans un vieux bonnet à poil, et exposé à la vénération reconnais- sante de tous ces héroïques sacripans, qu'il a si bien défigurés d'après nature. »

Il faut s'entendre. S'il est très vrai, comme le dit Champfleury, « qu'une ligue se forma contre la Restauration qui mit les opposants en vue, les porta, les soutint et éleva quelques-uns bien au-dessus de leur valeur, » il


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est non moins vrai que Charlet a merveilleusement interprété par le crayon les tendances et les aspirations d'une partie de ses contemporains. Et c'est à ce titre qu'il est intéressant. Bien des hommes à notre époque ont été portés aux nues, dont le mérite consiste à avoir plus ou moins grossière- ment insulté Napoléon III.

Les Rowlandson, les Goya, les Daumier, les Busch ne se rencontrent pas à toutes les pages de la caricature ; sans compter que l'observation des types et des ridicules humains est une tout autre affaire que la charge d'actualité, que la lutte par les moyens graphiques mise au profit d'une idée ou d'un parti.

Si, être celui qui traduit les aspirations de la masse n'est pas, en se plaçant dans un domaine purement esthétique, être celui qui crée, qui fustige et qui marque d'une façon impérissable les grands vices de l'huma- nité, il ne faut point, pour cela, dénier toute valeur, tout talent, aux hommes qui sont peuple, aux intelligents, aux sentants qui se chargent d'exprimer publiquement ce que les autres ressentent intérieurement.

Non, certes, Charlet n'appartient pas à la classe des hommes éternels et des génies cosmopolites ; non, certes, Charlet, quoi qu'en ait dit Delacroix, n'est pas de la lignée des immortels railleurs, mais il restera parce qu'il nous donne la note d'un état social, d'une époque agitée, parce qu'il a su manœu- vrer l'estampe politique avec une réelle facilité. Que serait l'histoire de la caricature si l'on ne devait noter que les Daumier !

Donc, ceci dit, revenons à Charlet et aux artistes qui avec lui ont popu- larisé la lithographie des peintres, quoique l'un d'eux, Bellangé, ait presque entièrement abandonné le crayon et la pierre, du jour où il obtint la croix. Mais, entre tous les procédés que nous venons de voir et la lithographie maniée par des peintres, il y a une différence considérable. La liberté d'al- lure, la puissance d'exécution, la couleur, ont fait absolument défaut aux lithographes de métier — que leurs œuvres soient des originaux ou des reproductions — tandis qu'au moyen de trucs, d'essuyages, d'encrages habilement pratiqués, quantité de peintres appartenant aux écoles les plus différentes sont parvenus à produire de fort belles pièces.

Militaires, enfants, beau sexe, calotins, voilà les sujets préférés de Charlet, qui, dans ses planches de mœurs et de caricatures, m'apparaît comme une sorte de Cham — ceci sans vouloir établir aucune comparaison entre les deux artistes — parce que, la plupart du temps, ses planches ne sont pas autre chose que de piquantes légendes, rehaussées par le trait graphique. A l'encontre de certains artistes qui, après avoir exécuté un fort beau dessin, sont incapables de l'expliquer, d'en trouver la synthèse


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pour le public, Charlet fut un véritable écrivain, un polémiste populaire, pratiquant avec amour et componction — c'est le cas de le dire — le solé- cisme et le calembour.

Voici d'abord le Charlet bonapartiste, celui à qui l'on attribua pendant longtemps cette simple étude d'après nature, sorte d'histoire sans texte,



Fig. 78. — Lithographie du peintre Karl Steube '.

N. B. — Il existe de cette pièce très rare un second état sous forme d'une estampe gravée, exécutée quelques années plus tard et portant tantôt le titre de : La vie de Napoléon en huit chapeaux, tantôt : Les huit chapeaux de Napoléon par un peintre d'histoire. Les chapeaux se trouvent posés sur une bande de terrain. Dans le fond, on aperçoit des villes, des éclipses, des éclairs, des montagnes, des mers orageuses et au-dessous de chaque chapeau se lisent les légende* : Vendémiaire, — Consulat, — Empire, — Austerlitz, — Wagram, — Moscou, — Waterloo, — Sainte-Hélène.

dont on fit plus tard, lorsque la censure n'y mit plus d'obstacle, La vie de Napoléon en huit chapeaux.

Tout ce Charlet peut se résumer en une estampe, véritable profession

1 Voir sur ce peintre mon volume : Les Mœurs et la Caricature en Allemagne, page 104.


LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 159


de foi, représentant un père de famille qui amène ses enfants chez les frères et dit à l'ecclésiastique auquel il les confie :

« Faites-leur chanter la colonne, à mes enfants ! C'est le Cantique des

cantiques ma colonne ! mon grand Empereur 1 Chapeau bas,

frère !.... »

Sans cesse, en ces pièces prestement enlevées, apparaît l'Ancien, le grand Empereur, le Père ÏEnfonceur, celui qui fut l'idole de l'artiste , qu'il était arrivé à crayonner partout, d'un trait à peine indiqué, qui se profilait dans le fond de toutes ses compositions, et qu'on apercevait encore, alors même qu'on croyait ne plus le voir ; épopée graphique de la redingote grise et du petit chapeau, qui ne touche pas d'assez près à la caricature pour qu'on s'y arrête plus longuement.

Notons seulement que ce Charlet bonapartiste, et, par conséquent, ennemi des Bourbons, a souvent poursuivi de son crayon railleur les représentants de l'ancien Régime, les « retours de la mascarade, » comme il les appelait. Dans cet ordre d'idées, une estampe surtout est caractéris- tique. Des charbonniers, des déchargeurs du port contemplent un émigré qui passe, et l'un d'eux s'écrie : « C'est pas des jambes.... ça, c'est des fumerons. »

Esprit philosophique et voltairien, qui « se sent de la religion, » mais qui n'aime pas « les ceux qui fricotent dans la partie religieuse, » Charlet n'a pas manqué une occasion de viser les jésuites. « Yive le bon Dieu qui fait dorer les vignes, à bas les cafards, » telle est sa devise, telle est la thèse qu'il développe dans une série de lithographies.

Feuilletons les légendes :

— Un sergent de voltigeurs causant avec un Belge : Vous avez fait une révolution pour les frais du culte, alors... que le bon Dieu vous bénisse/

— Chez le perruquier qui est en train de barbifier un client : Dieu vivant! brûler Voltaire!//..., quand on a des bûches sous la main et de fameuses bûches!...

  • *

— Un hussard s' adressant à une femme en prière devant un Hercule quelconque : Dites donc l'ancienne ? Vous vous trompez ? C'est pas lui.

— Un sergent à la guinguette, attablé, bouteille en main, avec deux jeunes : Moi, f le respecte, mais f m'en sers pas, du culte.


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— Caporal! Hors la garde! Et l'on voit les gamins, sortir d'un poste, bâton en main, au moment où passe un frère. C'est un ennemi!... Cré nom d'un pHit bon- homme! fx> as faire feu!... fvas lâcher V chien!

— La Révolution fera le tour du monde. Gamins à l'école révoltés contre le frère qui porte dans le dos un grand écriteau : Ane, Oie.

Que tout cela pour nous soit du poncif, je le veux bien, mais à l'époque dont il s'agit il n'en était pas de même et « ces croquis pas méchants avec des légendes banales, » comme on n'a pas craint de les appeler, ont fait peut-être plus pour le progrès des idées que maints discours politiques.

Mélange singulier de bonapartiste et de libéraliste, démocrate césarien, en quelque sorte, Charlet a eu, souvent, la notion juste des choses, et sur- tout les a exprimées sous la forme populaire qui plaît aux masses. Aussi nombre de ses légendes ont-elles passé à la postérité. Tel est le cas de la suivante, deux soldats mangeant le rata réglementaire : C'est toujours les mêmes qui tient l'assiette au beurre, ça fait que la Révolution n'sa pas encore introduit dans les z' haricots. Éternelle question de concurrence vitale, deve- nue pour nous presque aussi importante que l'assiette du budget.

Dans ses croquis à la manière noire, qu'il intitule lui-même « Sujets phi- losophiques, populaires, moraux, politiques, critiques, civils, religieux, militaires, » et qui furent par lui dédiés à Béranger, Charlet touche, avec la verve du railleur et de l'observateur satiriste, à nombre de ridicules humains. Pour être poussée à l'extrême, sa pensée n'en est pas moins originale ; c'est là qu'on trouve le fameux : « Si les chevaux s'entendaient ! Quelle révolution ! » Or, dans la bouche du balayeur, qui montre du doigt le richard étendu sur un fauteuil, cet aphorisme doit certainement avoir un sens plus pratique.

Et, plus tard, que de vérités décochées à l'adresse de cette société de Louis-Philippe qui éleva à un si haut degré le culte de l'argent : « 1840. Chacun pour soi !.... Chacun chez soi!... On ne dit plus : Est-il honnête homme ? A-t-il du mérite ? On dit : Fait-il son affaire ? A-t-il de l'argent ? »

Dites, vîtes-vous jamais appréciation plus juste ? Du reste, Charlet sentait bien que ses idées détonnaient, ne cadraient pas avec celles du milieu dans lequel il vivait, car à son type de l'infâme, La honte passe, le profit reste, il donna pour légende : « Avec vos.... Patrie 1.... honneur !....

dignité nationale !.... connu vieux ! usé !.... Vaudeville !!.... nous faut

du positif î... on est utilitaire !... »



croquis de charlf.t, à la manière noire (1840).


LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 161


Enfin, celui qu'on cherche à rabaisser au rang de « crayonneur sans conviction » a eu également la note de l'humour et la note humaine.

L'humour, on la rencontre souvent en feuilletant ses pages crayonnées.



Fig. 79. — « Chut! » Planche de Charlet. {Croquis lithographiques, 1823.)Q


Je saisis un croquis au passage, et il est bon. Un Mécène en 1840; la scène se passe chez un peintre : «Je veux un petit tableau meublant !.... livré fin de mois avec garantie.... 1 mètre 22 cent, sur 95 cent....; un centimètre de plus, je ne le prends pas.... puis vous me rallongerez mon

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dernier.... Je paie comptant, déduction faite de l'escompte à 6.... Vous me traiterez bien !... n'est-ce pas?.... »

Le portrait est-il assez tlatté ! Henry Monnier ne l'eût certes pas refusé pour sa galerie des Prudhommes.

La note humaine, elle est rarement aussi vibrante que dans ce cri du cœur



Fig. 80. — Caricature de Charlet. (Album pour 1826.)


échappé à la rapacité d'héritiers pressés de jouir et demandant au médecin : Pensez-vous que notice respectable et vieil oncle aille encore jusqu'à demain ? Retenez toutes ces légendes, vous les trouverez au-dessous des Gavarni qui vous ont charmé parce que c'étaient des Gavarni, qu'il a toujours été de bon goût d'admirer ; tandis que des Charlet, on se ferait prendre pour un gobeur.

Charlet, il est vrai, a été chauvin — à une époque où beaucoup l'étaient — il a déifié, plus que de raison, le petit caporal, et il nous ennuie bien un peu avec la chanson du vin; mais, alors, on buvait ferme et sec l'ambroisie du pays et pas de bière, — les anciens étaient facilement pompettes,


LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 16$


même un peu asphyxiés. Du reste la note bachique ne se rencontre-t-elle pas également chez Pigal, chez Traviès et chez nombre d'autres !

La vérité, si on osait l'avouer, c'est qu'on poursuit en Charlet un de ceux qui ont le plus servi à perpétuer la légende napoléonienne. Or, croyez- moi, la politique, toujours mauvaise conseillère, n'a que faire ici, et l'on peut hien pardonner certaines choses à l'artiste qui a inscrit cette belle légende au-dessous de la gravure du vieux soldat mourant adressant à son fils ses dernières recommandations : La vie est une garde qu'il faut monter proprement et descendre sans taches.

Lieux communs et banalités, soit, mais qui, du moins, ne feront jamais de mal à personne.

De Charlet à Bellangé, a-t-on dit souvent, il n'y a qu'un pas, oui, mais à la condition que ce pas soit grand. Je m'explique. Tous deux, ainsi que Raffet et Grenier, sont de la même génération, tous deux ont été éblouis et fascinés par le prestige de Napoléon. N'est-ce pas Bellangé qui a mis dans la bouche du soldat s'adressant au curé : « Tenez, voyez-vous, pour moi, le v'ià, le Père Eternel ! » Tous deux semblent avoir eu la même antipathie pour les importuns, on dirait aujourd'hui les gêneurs, c'est-à-dire pour les bavards, les critiques et les hypocondres. Tous deux, en leur qualité d'admi- rateurs des vieux grognards, ont eu les mêmes sourires, les mêmes marques de mépris pour les milices bourgeoises. Les caricatures ici repro- duites montrent qu'ils savaient également bien, l'un et l'autre, faire res- sortir le côté comique, grotesque, de l'armée citoyenne.

Mais, — voici maintenant les deux différences capitales, — l'œuvre de Bellangé comme lithographe humoristique est moins considérable, et, d'autre part, cet artiste n'a pas la verve caustique, la légende mordante et philosophique de Charlet. Bellangé est plus bonhomme, plus intime, si l'on peut s'exprimer ainsi, il vise surtout au croquis, au vaudeville par le crayon. Son Père Copeau est une idylle qui marque une époque, c'est un document pour les mœurs ; comme le dit mon excellent ami Jules Adeline, c'est presque une scène de théâtre à la façon dont personnages et accessoires sont groupés. Enfin, si tous deux possèdent au même titre la couleur du crayon, s'ils ont le sens de la tache, s'ils savent merveilleusement faire valoir les noirs et les blancs, Bellangé cherche, bien plus que Charlet, le tableau lithographique. Les préoccupations d'art me semblent dominer chez l'un, alors que l'autre, avant tout, soldat d'une idée, fait souvent des illus- trations en vue des légendes. J'ajoute encore ceci : pour apprécier Bellangé dans son œuvre comique, il faut également l'étudier dans sa peinture, où


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règne quelquefois la note humoristique. La maîtresse femme — cette robuste paysanne qui veut réintégrer au domicile conjugal son mari titu-



Fig. 81. — Caricature de Bellangé sur la garde nationale. {Album pour 1827.)

bant à demi — n'est-il pas un morceau plein de verve, de couleur et d'en- train, intéressant à consulter, au moment surtout où l'ivrogne, qui occupe déjà la place que l'on sait dans l'estampe, va pénétrer dans la pein- ture. Et Bellangé humoriste a eu également d'autres notes, car sa pièce : Un Comptable, excellent type de bureaucrate, rappelle par la manière dont elle est traitée certains peintres allemands. Epoque singulière où les galeries s'ouvraient toutes grandes aux tableaux représentant des scènes intimes et familières et où, cependant, Romains et lansquenets de bric-à-brac s'éta- laient partout.


LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 167


Après Charlet, après Bellangé, Raffet, Horace Vernet, qui viennent com- pléter ce quatuor de peintres « n'ayant jamais compris l'homme que revêtu



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<f Paris, c&st GJwa '/HrtttàtàaiB . teultvarii /a TtaZicns. 9!-'S


Fig. 82. - Croquis de Bellangé. (Album pour 1829.)

de l'uniforme, » mais Raffet dans ses lithographies, dont les premières apparaissent vers 1827, a donné place à de nombreux croquis d'étude et d'observation, types populaires, personnages de la rue, ou bien encore scènes d'une réelle portée philosophique, tandis qu'Horace Vernet a eu deux


G 8


LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


notes typiques, le soldat et le cheval. Vernet est essentiellement le dessi- nateur du troubadour présenté sous un jour amusant, en campagne et dans la vie des camps, prenant le menton aux filles, chapardant les volatiles ou tirant les cochons par la queue. Ce n'est pas un lapin, non, c'est le chat ! Mon caporal, j'n ai pu avoir que cal (soldat apportant deux malheureux petits serins dans une cage) ont fait les délices des corps de garde et des logements d'invalides.

D'autre part, maintes feuilles contiennent sur les chevaux et les voilures

des croquis pittoresques, qui



permettent d'apprécier le grand peinlre sous un jour moins banal et donnent la note exacte de sa verve comique.

Si, après avoir analysé l'œuvre de ces quatre artistes, on exa- mine de plus près l'époque au


Fig. 83. - Croquis d'Horace Vernet. sein de M^Ue ils paient, On

serait assurément frappé de la profonde divergence existant entre l'esprit général de leurs productions et la tendance du moment.

Tous quatre ils perpétuent plus ou moins le souvenir d'une grande per- sonnalité disparue, d'un temps de luttes et de batailles épiques, sous les règnes les plus pacifiques qui se soient vus en France : or, ce côté de con- traste, d'opposition violente et directe, quoique étant dans la nature ordi- naire des choses, ne laisse pas que de surprendre. Après l'Empire en action, après le drame vécu, on vit pour ainsi dire l'Empire en images, chanté, déifié sous toutes les formes et dans des conditions telles que la moindre allusion devenait de la satire directe, que le meilleur moyen de ridiculiser, de caricaturer la royauté bourgeoise était, simplement, de faire appel aux souvenirs militaires du passé.

II

Toute question de satire politique abandonnée, considérons maintenant la lithographie des peintres sous un autre jour, c'est-à-dire sous son côté artistique. C'est le règne de Charles X qui vit se produire ce mouve- ment des artistes en faveur d'un procédé qui leur permettait de tra-



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Fig. 84. — Caricature de Raffet. (Album pour 1828.)


22


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


duire graphiquement, de croquer, en un mot, toutes les fantaisies de l'ima- gination, et ce mouvement dura, on le sait, la plus grande partie du règne de Louis-Philippe. Ce qui constitue au point de vue du procédé la particu- larité de cette estampe, c'est qu'au lieu d'être rehaussée par le coloriage, comme toutes les feuilles de la Restauration, elle n'attend ses effets de couleur que de l'interprétation elle-même, que du génie propre à l'artiste.

« Les albums lithographiques que les frères Gihaut éditaient chaque année, — mode disparue que nous avons remplacée par des albums d'eaux- fortes, — » dit Jules Adeline dans son intéressant volume sur Bellangé, « étaient



Fig. 85. — Croquis de Juhel, élève de Charlet.


considérés alors comme le feuilleton de la peinture, et réunissaient parfois des sujets sérieux et de véritables charges. » Expression aussi juste que pittoresque, définissant bien ces feuilles éclectiques, — croquis, croquades, croquis d'expression, variétés, macédoines, albums-chaos, foire aux idées, — qui, de 1830 à 1845, vont inonder les magasins de compositions plus ou moins artistiques.


LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 171


« L'artiste commençait vraisemblablement par traiter avec soin son sujet préféré, » ajoute le même écrivain, « tantôt au beau milieu de la feuille, tantôt, au contraire, clans un angle. Puis clans les vicies, il semait un cro- quis, un paysage, une tête, des figures lilliputiennes, des silhouettes d'encre, des fantaisies de plume et de grattoir, et le cadre était rempli. »

« Ces vignettes d'ailleurs, ces feuilles volantes, rapidement improvisées, passaient non moins rapidement de l'atelier de l'artiste à l'imprimerie, et de là à la vitrine du marchand d'estampes. »

« Non seulement en les crayonnant l'artiste pouvait dans ces litho- graphies réaliser son idée et se livrer soit au genre sérieux, soit au genre comique; mais, de plus, il complétait sa pensée par la légende, cette légende indispensable et qu'on lit presque aussi rapidement qu'on détaille le sujet. » — A cette description fort exacte, des albums alors dans tout leur succès, j'ajouterai que les couvertures et les frontispices se prêtaient plus particulièrement à la fantaisie échevelée, à la charge d'atelier. Voici, par exemple, ce qui se lisait sur le titre d'un des albums de Bellangé (1824) : «Entrez, messieurs et dames; c'est ici là-declans que ce fait voir la famille des fameux lithographantoccini, apportée du Sénégal par le célèbre capitaine Crayonizinskhvtzp ! Ces petits animaux sont parvenus, à force de privations de sommeil et surtout de nourriture, à former une très belle collection d'albums, recueils de croquis, paysages, sujets civils et militaires, caricatures, scènes populaires, idem de sociétés, principes de dessins, por- traits au grené doux, à l'hachure, au pointillé, etc.. Entrez, messieurs et dames, c'est l'instant de leurs exercices 1 . »

Pour la fécondité de la production, le roi fut certainement Victor Adam. Quand vous aurez mis à l'actif de ce lithographe bon enfant plus de 8,000 des- sins rangés dans vingt-cinq portefeuilles, et éparpillés sur un espace de trente années, peut-être aurez-vous encore laissé dans l'oubli bien des pièces, qui, il est vrai, n'ajouteraient rien à sa gloire. N'eût-il pas, du reste, plus que d'autres, succès de popularité et succès de vente !

Aussi bien, ce qui va nous intéresser clans cette production à jet continu ce n'est pas tant le dessin en lui-même, que son genre, son esprit. Victor Adam, en effet, a tout particulièrement affectionné les scènes comiques amenées par suite d'accidents ou d'incidents divers, ces scènes qui consti- tuent, je l'ai montré autre part % un des côtés les plus personnels de la

1 Voir les titres de Charlet et de Raffet reproduits, au nom de ces artistes, dans la partie bio- graphique de ce livre.

2 Voir mon volume : Les Mœurs et la Caricature en Allemagne.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


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caricature allemande. Ce que Victor Adam appelait les plaisirs de Paris, ce n'est pas autre chose que les histoires en images, toujours si amusantes, de l'Allemand Meggendorfer et des Fliegende Blatter. Il n'y a de différence

que dans le procédé, et dans le genre du dessin, ici lithographie au crayon gras, alors que Meggendorfer est tou- jours du trait. A part cela, c'est le côté éternellement vrai, éternellement hu- main de la caricature. Ajoutons encore que Victor Adam et ses contempo- rains se contentent de donner par le crayon le fait brutal, tandis que les Allemands aiment à nous faire passer par les péripéties diverses, par les suc- cessions d'événements qui doivent amener l'accident fatal.

Bref, toutes les misères auxquelles on est exposé dans les rues d'une grande ville, tous les tyrans de la voie publique, — tyrans sans malice et tyrans goguenards, — vous les trouverez dans ces feuilles de notre artiste, auquel il faut bien savoir rendre justice, quand il le mérite.

Le tombereau de la salu- brité qui barre complètement les rues étroites, et qui vous envoyé sur la tête des charges d'ordures, le garçon boucher qui vous cingle avec son clayon, le marchand de vins qui vous bouscule avec son panier et ses pyramides de bouteilles, les déménageurs à brancards « qui vous percent sans préparations un puits de Grenelle dans les reins, » les marchandes au panier qui vous frottent avec des queues de poisson, les concierges, vulgo portiers, qui font prendre des bains à vos chaussures, sous prétexte de nettoyer le trottoir, les boutiquiers dont la pompe vous admi-


Une pluie d'orlgs

Fig. 86. — Vignette de Victor Adam pour « Les plaisirs de Paris. »



les scieurs- if beia


Fig. 87. — Vignette de Victor Adam pour « Les plaisirs de Paris. »


LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 173


nistre des douches sur les reins, les commis de magasins qui vous frappent en pleine tête, avec les volets de leur établissement, le charbonnier qui noircit sans malice les robes blanches des promeneuses, le fort de la halle qui blanchit une des manches de votre pardessus, la blanchisseuse qui vous étreint entre deux carènes d'osier, le charpentier qui, une longue planche sur l'épaule, vous cogne en plein abdomen, les gens qui, les jours d'orage, manquent vous crever les yeux avec leur parapluie, le chien traîné à la



Fig. 88. — Feuille de Diables par Eugène Le Poitevin.


ficelle qui s'enroule dans vos jambes et vous fait culbuter, les déchargeurs de matériaux qui lancent leurs objets à tort et à travers; et les accrochages de voitures, et les chevaux qui montent sur le trottoir, et le monsieur peu ferré sur les lois de l'équilibre, qui prend un billet de parterre en descen- dant d'omnibus; toutes choses qui constituent les mille et un épisodes de la voie publique et dont Victor Adam s'est montré particulièrement épris.

Si l'on veut porter une appréciation impartiale sur son œuvre, souvent ennuyeuse de facture, il ne faut donc pas oublier ce point de vue, cet


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


esprit essentiellement comique qu'il fut un des premiers, un des seuls à posséder. A vrai dire, Victor Adam représente le côté de l'observation bourgeoise sous Louis-Philippe.

Tout autre est Eugène Le Poitevin, le peintre de marines, qui popularise un genre bien différent mais dont le retentissement ne fut pas moins grand. Procédant en droite ligne du Méphistophélès de Faust et des tendances au


Fig. 89. — Vignettes des « Récréations diabolico-fantasmagoriques, » de Delaporle.

bizarre de l'école romantique, les diableries de cet artiste vinrent jeter une note pittoresque et amusante au milieu des estampes sans couleur du cons- ciencieux lithographe. Pendant un temps ce ne furent plus que diables et diableries, diables souvent érotiques, diableries plus ou moins légères. Les Diables, Petits sujets de diables, Bizarreries diaboliques, Encore des Diableries ; c'est sous ces titres que se répandaient partout les albums à couverture brune de Le Poitevin qu'imitèrent bientôt de Bayalos avec ses Diablotins et Michel Dclaporte avec ses Récréations diabolico-fantasmagoriques i . Diables blancs et diables noirs suivis de diables rouges et de diables verts. Le diable se glissait partout, commettant mille incongruités, relevait les robes des femmes, les déshabillait comme par enchantement, les mettait en cage, les tirait par les cheveux, ayant toujours à son service un nombre incalculable de petits diablotins courant à tort et à travers les feuilles. Il y eut une telle invasion des sujets de messire Satan que ce ne fut plus, comme dans la chanson, « Vive la lithographie, » mais « au diable, les polissonnes

1 Gavarni a aussi exécuté quelques « Diableries » pour le journal : La Caricature.



LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 175


de lithographies. » En fait, quelque amusant qu'il soit, ce genre devient vite fatigant et sans la note érotique, bien excusable chez des suppôts de l'enfer, il est certain que les diableries n'eussent pas ainsi passionné le publié. Les diables, ceci doit être compté à leur avoir, contribuèrent à populariser la silhouette qui va avoir en Maurisset un interprète de talent, la sil- houette qui semble revenir à la mode aujourd'hui, et que Français et



Fig. 90. — Silhouette par Maurisset.


Allemands n'interprètent pas toujours de la même façon. La plupart du temps, les Allemands exécutent des silhouettes pleines, avec un talent, une perfection auxquels personne n'a encore atteint, tandis que souvent, les dessinateurs français cherchent à alléger, à dégager ces masses noires par quelques légers traits, donnant ainsi plus de vie, plus d'animation et empê- chant les empâtements. Plus amusante, plus pittoresque peut-être sous cette forme, la silhouette est aussi, il faut le dire, plus facile à traiter. Men- tionnons également à ce propos un autre genre que Saint-Evre et Delarue, deux artistes de l'époque, vont pratiquer avec un certain talent et qui fut découvert par Paul Huet, d'une façon tout à fait accidentelle, je veux par- ler de la lithographie en manière noire. « L'excellent paysagiste » dit M. Ernest


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Ghesneau 1 « qui fut aussi le restaurateur de l'eau-forte, s'essayait à la litho- graphie. Un jour, mécontent d'une pierre mal venue, d'un dessin lourd et baboché, ayant vainement tenté de reprendre son œuvre, il couvrit d'encre toute la pierre et la retravailla en enlevant au grattoir pour obtenir les clairs. L'essai achevé, sans grande confiance il en fait tirer une épreuve et il se trouve qu'elle est parfaitement réussie. » Motte, l'imprimeur lithographe,



Fig. 91. — Les Paysagistes, croquis de Giraud dans l'Artiste.

devait inventer, par la suite, pour ce procédé la brosse à fils métalliques, et nous verrons des planches amusantes populariser les silhouettages blancs sur fond noir.

Que de peintres en renom vont, encore, durant cette période, travaillera la lithographie, tous attirés par cet art charmant « qui permet de commu- niquer avec le public plus souvent et plus facilement que par le tableau. *


1 Voir Peintres et Statuaires romantiques.


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Voici Paul Delaroche à qui l'on attribue l'amusante caricature // signor Tambourossini, Eugène Delacroix, qui avec Grenier donne au Miroir des croquis et des caricatures politiques, J.-B. Isabey, Eugène Lami, Camille Roqueplan, Jean Gigoux 1 , Eugène Giraud, Decamps, Célestin Nanteuil, Ch. Jacque, Jeanron, Jazet le graveur, Dantan le célèbre sculpteur, Leprince, Jaime l'écrivain, Wattier, Duval-Lecamus, Legrand.

Nous reviendrons sur Delacroix et sur Decamps, qui, en somme, n'ont pas publié d'albums lithographiques, dans le chapitre de ce volume plus spécia- lement consacré aux fantaisies artistiques, mais Giraud, Lami, Ch. Jacque, Nanteuil, collaborateurs attitrés de deux journaux d'un ordre bien différent,



Fig. 92. — Croquis d'Eugène Lami dans V Artiste.


qui apparaissent après 1830, doivent encore figurer ici. Ces deux journaux, ce sont l'Artiste qui durant plusieurs années donna une large place à la fan- taisie, à la charge, au croquis, et le Charivari où peintres et caricaturistes de profession se trouvent côte à côte, luttant à coups de crayons humoris- tiques. Époque vraiment merveilleuse que celle où l'on voyait une union aussi complète dans les arts, où le plus grand peintre ne croyait pas déroger à sa dignité, parce qu'il maniait la pointe de la satire politique et se laissait aller de temps à autre à une note joyeuse. Un paysagiste faisait des diable- ries, un autre des charges militaires; Nanteuil, le maître romantique, créait un journal de caricatures 2 , et tout Paris s'arrêtait en riant devant les charges sculptées de Dantan. Lithographies au crayon gras et lithographies à la plume, les études de

1 L'éminent artiste me fait savoir qu'il n'a, à proprement parler, publié qu'une seule caricature.

2 Voir à la « Bibliographie des journaux » le journal: Dimanche.

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


mœurs de Nanteuil ne manquent pas de charme ; il y a, surtout, un certain piquant à voir le dessinateur attitré des frontispices romantiques s'atta- quer aux scènes de la vie, lui qui, suivant la juste appréciation de Ph. Burty, n'était nullement distingué par le côté type. « Quand il inven- tait, dit le maître critique, il imprimait aux figures, aux êtres, une laideur typique commune; les yeux s'écartent, le nez s'épate, les joues ont des pommettes saillantes 1 . » Tels sont, en effet, les traits caractéristiques des deux chasseurs de la lithographie à la plume, ici reproduite, lithographie



Fig. 93. — Est-il Dieu possible à un chrétien d'aligner trois individus comme ceux-là! (Caricature de Charles Jacquc faisant partie de la suite Militairiana.)

qui a bien, comme le fait observer Burty, au sujet de toutes les illus- trations de cette espèce, la légèreté d'une épreuve tirée à l'aide d'un cuivre.

Si Nanteuil est intéressant, que dire de Charles Jacque, ce maître peintre qui s'est également montré dans les quelques suites comiques dessinées par lui, maître-caricaturiste. Ses Militairiana sont amusantes par le piquant de la légende — c'est là où l'on voit un gendarme à pied pour- suivant un voleur à cheval ou encore des piou-piou, tenue d'hiver, tenue d'été, examinant les cygnes du bassin des Tuileries, plaisir de toutes les sai- sons^ — m ais dans ses revues caricaturales, dans ses Malades et médecins il

4 Voir la magnifique et curieuse publication : L'Age du Romantisme, que publie l'éditeur Mon- nier. — 2 e livraison, Gélestin Nanteuil.


LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 179


s'est élevé à la hauteur de Daumier par la puissance des individualités qu'il met en scène et par le gras de son crayon.

Il y aurait une étude curieuse à faire sur cette sorte d'entraînement qui poussait les artistes du siècle vers la caricature, — puisque beaucoup, après avoir produit de simples fantaisies, se mirent même à la charge politique. Les élèves de David avaient fait sous le Directoire delà caricature classique


k'tDOJWRTOriRE DDE ILA OffASSE



Fig. 94. — Caricature d'après une lithographie à la plume de Célestin Nanteuil.


les romantiques, eux, ne visèrent point à la caricature échevelée ; la simple pochade d'atelier resta toujours leur principal objectif.

En 1830, au moment où tombait, pour ne plus revenir, la royauté de droit divin et où commençait la royauté bourgeoise, la lutte entre les deux écoles avait atteint son maximum d'intensité; questions littéraires et ques- tions artistiques, les discussions intéressaient tout le monde. On ne se pas- sionnait pas seulement dans les cénacles lettrés ; on se passionnait encore dans les salons bourgeois les plus fermés d'ordinaire aux choses de cet ordre. Classicisme et romantisme, ces deux incarnations de l'art, qui avaient déjà fait noircir tant de papier, prirent place, à leur tour, dans l'estampe. Des


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


caricatures parurent sur cette grande bataille de la ligne et de la couleur, dans lesquelles Ingres et Delacroix furent quelquefois malmenés ; mais, en



Fig. 95. — Caricature de la Silhouette (1830).

N. B. Des deux figures ici reproduites, l'une, — la première. — est celle du peintre Duval, alors un des chefs de

l'école classique, l'autre ressemblerait assez à Eugène Devéria, mais ce dernier n'ayant jamais çu de tableau refusé, on a peine à s'expliquer sa piésence sur une pareille estampe. Ce personnage, quel qu'il soit, paraît être plutôt une incar- nation de Delacroix.

général, le premier apparaissait sous les traits d'un bon bourgeois, placide, alors que la figure du second revêtait le masque diabolique de Méphisto- phélès.

Popularisée par ceux qui faisaient de l'opposition à la réaction poli- tico-religieuse des Bourbons, la lithographie des peintres eut sa plus


LA LITHOGRAPHIE DES PEINTRES : POLITIQUE ET FANTAISIE 181


brillante période de 1830 à 1840. A partir de ce moment, l'humour alla diminuant chez les artistes, ou plutôt, ceux-ci se confinèrent dans les revues spéciales et laissèrent la place aux caricaturistes de profession. D'autre part, le procédé lithographique qui les avait, tout d'abord, charmés finit par les laisser indifférents, et l'eau-forte, revenue à la mode, ne put pas se prêter aussi facilement aux fantaisies du crayon.


Fig. 96. — Vignette des « Diableries » de Delaporte.


Fig. 97. — Le « Cahier des charges. » Suite de caricatures contre Louis-Philippe.


CHAPITRE VIII

LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X ET LOU I S - P HILI P PE

(1816-1848)

La caricature politique sous Louis XVIII : les écrevisses, les serpents à têtes de jésuites.

La caricature sous Charles X. — Les Parades. — La Girafe. — Estampes sur les jésuites. — La Révolution de 1830. — Les éteignoirs, M. Dumollet, Polignac. — Le pieu monarque. — Les pièces tricolores et la cocarde. — M. Mayeux.

La caricature sous Louis-Philippe. — Philipon et la création des journaux à caricatures. — « La Caricature » « le Charivari. » — Emblèmes de la charge crayonnée contre Louis-Philippe. — La poire. — Les poires du « Charivari. » — Louis-Philippe travesti de toutes les façons pos- sibles. — Les blasons satiriques. — Daumieret les portraits-charge. — Les caricatures de 1848 contre Louis-Philippe. — Polichinel, ex-roi des marionnettes, par Lorentz.


I

ivent les éteignoirs ! Ce refrain d'une chan- son libérale de la Restauration me revient à l'esprit en présence des nombreux usten- siles, jadis d'un usage assez commun, dont la caricature a si généreusement gratifié feu Charles X, roi de France et de Navarre. L'éteignoir qui avait accueilli les Bourbons à leur rentrée voulut, de même, assister à leur départ.

Durant le règne de Louis XVIII, la satire directe ne fut point chose facile ; un dessinateur essaya bien de lancer une série de planches sur les fourgons, mais ceux qui étaient rentrés « dans les fourgons de l'étranger » trouvèrent la plaisanterie mauvaise et la censure écrasa dans l'œuf cette « épidémie fourgonnière. »



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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


On revint donc aux bons vieux éteignoirs, au clysoir que doit illustrer le maréchal Lobau, aux girouettes; Ton créa les chevaliers de la Bombe, un ordre de la Lanterne, tandis que pains de sucre, écrevisses, ciseaux de la censure servaient d'armoiries ou d'accessoires à ces personnages qui n'avaient rien appris dans l'exil, et espéraient encore reconstituer la France d'avant 1789.

L'estampe visa surtout les Jésuites, tout-puissants par la du Cayla, cette courtisane qui avait su s'emparer des sens du goutteux Louis XVIII. Une curieuse pièce les appelle Frères éteigneurs, et sur quantité de caricatures de 1816 à 1824 ils apparaîtront, en effet, armés d'immenses éteignoirs, éteignant les intelligences, ces lumières de l'humanité. Ainsi qu'aux époques naïves des luttes religieuses, le texte sert d'appoint, d'explication au dessin, au drame figuré : de toutes les bouches s'échappent d'interminables légendes, véritables cris de haine et de vengeance 1 . L'estampe esquissait ce que Béran- ger chantait :

Vite soufflons, soufflons, morbleu, Eteignons les lumières Et rallumons le feu.

L'éteignoir que les gamins apprenaient à dessiner, par instinct, comme, plus tard, ils feront des poires, se prêta facilement à toutes les transforma- tions ; il servit môme, sans changement, dans sa pureté, à représenter des familles entières de Jésuites.

Les serpents eurent également leur place dans l'iconographie des « hommes noirs. » On les affublait de têtes de Jésuites et, souvent, l'on ne résistait pas au plaisir de leur mettre des sonnettes à la queue. On vit le serpent et les tables de la loi, le serpent et la colonne Vendôme, le serpent etlalime. La lime, ici, c'était Voltaire. Sur une pièce de cette espèce, illustration d'actua- lité pour les Fables de La Fontaine, se lisent les vers suivants, dont la rime est malheureusement assez pauvre :

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre.

Qui n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre :

Vous vous tourmentez vainement. Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages

Sur tant de beaux ouvrages ? Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.

1 Voir les deux estampes reproduites par Champfleury dans son volume La Caricature sous la République, l'Empire et la Restauration, pages 327 et 333.

Une autre estampe de 1819 intitulée : Fagots ! Fagots! représente Gaspard l'avisé débitant des fagots.


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC. 185


Après les éteignoirs, après les serpents, vint l'écrevisse, armoirie par- lante de toute réaction, avec la devise pittoresque : En arrière, marche ! et, en même temps, ordre dont les degrés étaient le cancre, le crabe, le homard, la crevette. Des pièces qui, à première vue, paraissaient absolu- ment innocentes, ne manquaient pas, cependant, de se loger en un coin quelque écrevisse lilliputienne. A la fin, cet animal devenait fastidieux. En 4822, Le Miroir, analysant la caricature de Delacroix, annonçait donc grave- ment ce qui suit : « Toutes les écrevisses ayant éprouvé des accidents,



Fig. 98. — Caricature de Delacroix dans le Miroir (4 avril 1822).

.„J*Ù \ ~ Le tiroir donnait les explications suivantes sur cette caricature: « le bonhomme Pain-de-Sucre, iuché sur la chaise est pare des insignes de la défunte Censure : il tourne le dos à l'arc de triomphe. in„r m,*»!? 00 "? 6 ecr . ey \ s , se vien <> d ° ute > de laybach. Sur elle est : La Quotidienne, qui redoute tant le grand jour qu elle est munie d'une ombrelle de fer-blanc pour se garantir des rayons du soleil. » ë

la société, convaincue désormais des inconvénients de la marche rétro- grade, a, dit-on, renoncé aux écrevisses, et arrêté que ses membres iraient aujourd'hui chercher les ténèbres montés sur des hiboux et des taupes.» Si bien qu'on vit ces animaux faire à nouveau leur apparition, en compagnie de vipères et de serpents.

Les perruques ne furent pas épargnées, on en reconstitua des musées, mais le terme de vieille perruque, adressé aux gens de l'ancien Régime,

2i


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paraît être resté dans le domaine des simples figures, car la cadenette n'eut pas la vie aussi dure qu'en Allemagne. En peu d'années, la révolution opérée dans le costume avait été, en France, acceptée par tout le monde. Toutefois, de 1820 à 1830 , on voit encore apparaître des types de bonshommes antédiluviens, gratifiés d'épithètes amusantes : marquis de Croche-patte, M. de Clopineau, frère La Crescelle, frère Torticolis, frère Grince-des-Dents.

Ajoutez à cela quelques pièces sur les hommes du jour : Decazes, Benjamin Constant, Lafayette, Royer-Collard, Casimir Périer, l'abbé Gré- goire ; des lithographies de Pigal aux légendes significatives : Tu raisonnes, je crois ! — Obéis et tais-toi! — Respect aux supérieurs i ! — et vous aurez l'arsenal complet de la caricature sous Louis XVIII, à cette bienheureuse époque où toute estampe sur les goutteux, genre des Misères personnifiées, était considérée comme séditieuse.

Nous voici en 1824 : Charles X est monté sur le trône de France. Sous son prédécesseur, un gras, un épicurien, on avait pu viser certaines per- sonnalités sans que le souverain s'y opposât — on dit même que les traits de la satire écrite et dessinée l'égayaient fort lorsqu'ils tombaient sur ceux qui lui étaient peu sympathiques. — Avec le nouveau monarque, un maigre, un atrabilaire, il n'en fut plus de même. C'est pourquoi, les per- sonnages mis en scène se trouvent déguisés sous des noms d'emprunt, visant des types comme M. Ragotin, M. de la Jobardière, ou plus spécia- lement une personnalité : M. Cizot (Guizot), M. des Bazes (Decazes). Une légende suffira à montrer l'innocence de ces pièces. Deux joueurs sont plongés dans une interminable partie d'échecs : Échec et mat, le Roi est perdu, dit l'un. — On peut le sauver en changeant de case, répond l'autre. Du calembour illustré, à proprement parler.

Toutefois, la recrudescence d'audace du parti jésuitique vint secouer l'es- tampe en sa torpeur, et des feuilles satiriques ne craignirent pas d'inscrire dans la bouche des personnages de la réaction ces légendes significatives : Vivent la calomnie, le parjure et les coups d'État! — Rendez-nous 1815 dans sa pureté, des proscriptions , des échafauds. — A bas les factieux qui veulent qu'on respecte les lois ! A ce moment les montagnes russes apparurent dans la caricature politique ; on y fit monter Charles X et ses ministres. Comme je suis élevé, comme je domine, disait l'un d'eux, tenant triomphalement la charte en main. — Continuez, lui répondait-on, et Votre Excellence sera bientôt en bas.


Publiées dans Le Miroir, en 1822.


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC. 187


D'autres fois, ce sont des réminiscences de la première Révolution : le paysan, appuyé sur sa charrue et revêtu de l'habit militaire disant aux ventripotents : Je vous nourris, je vous défends, ingrats ! Ici, mentionnons à titre de document une curieuse suite : Les Parades, qui parut en 1826 1 ; intéressante à feuilleter, parce qu'elle résume en tableaux, sous une forme philosophique et pittoresque, les diverses incarnations politiques du pays depuis 1789. Saltimbanques, à vos tréteaux! voici la grande parade des politiciens :


l re Parade.


1791.


Colombine délaissée.


2° —


1793.


L'orateur populaire ou : Vivre libre ou mourir !


3* —


1795.


Le Directoire ou : Veillons au salut de l'Empire.


4 e —


1799.


Le 18 Brumaire ou : La raison du plus fort est toujours la




meilleure.


5 e —


1800.


Le Grenadier des Consuls ou : Je suis Français, mon pays




avant tout.


6 e —


1808.


Le Chambellan ou : Adieu, Marton ! adieu, Rosette !


7 e —


1814.


Le marquis de Bergame ou : Vive le Roi ! quand même !


8 e -


1815.


Le Champ de Mai ou : L'on revient toujours à ses premiers




amours.


9 e —


1820.


Tartufe ou : L'habit ne fait pas le moine.


-10 e —


1823.


Le dîner ou : Du courage, les amis sont toujours là !


Et la morale de cette histoire en images, c'est qu'on était parti de Colom- bine pour revenir aux plaisirs de la table.

L'année 1827 ne fut pas seulement célèbre par les élections qui don- nèrent la majorité aux libéraux et assurèrent la chute du ministère de Villèle — événements propices à la charge crayonnée — ce fut, avant tout et surtout, « l'année de la girafe. » Je m'explique. Le 9 juillet arrivait à Paris une girafe envoyée au roi de France par le pacha d'Ëgypte. C'était le pre- mier animal à long col que le pays fut appelé à contempler, en sorte que les Parisiens, toujours badauds, ne parlaient plus d'autre chose. Une rarissime plaquette : Dame Girafe à Pains 2 , nous montre les animaux du Jardin des Plantes se rendant en un cortège solennel et grotesque au-devant de leur « très haute et très noble compagne. » Pour tous les

1 Métamorphoses oV Arlequin, parades jouées sur le Théâtre-Français. Album de 10 charges politiques.

î Dame Girafe à Paris. Aventures et voyage de cette illustre étrangère, racontés par elle-même, en réponse au discours de S. E. l'Ours Martin; avec le détail des fêtes que lui ont données les pensionnaires du Jardin du Roi. A-propos historique par Charles-François Bertu (1827).


188


LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Parisiens, la girafe fut ranimai du roi, si bien qu'en riant les mauvais plai- sants appelaient à son tour Charles X le roi à l'animal. Il n'en fallut pas plus pour que la caricature, mise ainsi sur la voie d'un rapprochement piquant, habillât la girafe en souverain et esquissât d'abord quelques timides ressemblances entre l'animal africain et le roi de France. Sur l'air de Cadet-Roussel, l'on chantait :

Dans nos rangs venez commander : A vos lois chacun doit céder. Nous n'oserons vous aborder Que si vous daignez l'accorder.

Et girafes articulées d'approuver *. Ne poussa-t-on pas la plaisanterie par l'image jusqu'à montrer Le grand cou des Jésuites.

Mais la chute du ministère Martignac et son remplacement par le ministère Polignac vinrent bientôt jeter la consternation dans toute la France; de nouveau, l'estampe fut appelée à servir d'arme de combat. L'auteur de l'Histoire du Royaume des Lanternes mise en lumière 'par un bec de gaz raconte que Naïf, arrivant à Paris en juin 1830, fut frappé « de la variété des conversations chez le peuple « lanternien. » « Au théâtre, dit-il, on parlait politique, à la promenade on parlait politique, au bal on parlait poli- tique, en soirée on parlait politique, au café on parlait politique, jusqu'au jour où vint un bruit assez fort, c'était simplement le pif-paf-pouf des balles. »

On sait les événements : dans les luttes acharnées qui eurent lieu pour les élections du 23 juin, la satire illustrée joua un grand

( D'après une caricature postérieure du Charivari.) rôle. Aux processions eSCOrtéeS de Soldats,

et promenant des reliques, aux mandements d'évêques, aux prières publiques ordonnées dans tout le royaume, la cari- cature opposa des pièces significatives et, souvent, sanglantes, dans les-

1 On fit à ce moment de nombreux cartonnages avec des girafes qui remuaient les jambes et le cou.



Fig. 99. — Charles X en girafe.


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC. 189


quelles on voyait les Jésuites fabriquer des munitions « pour S. M. très chrétienne et très bénigne Charles X contre sa bonne ville de Paris, » dis- tribuer des armes au clergé en lui faisant jurer de « massacrer le stupide Parisien » et se déguiser de toutes les façons pour donner le change à l'opi- nion publique. L'estampe, comme le pays, ne rêvait plus que poignards et conspiration religieuse. Monseigneur à son prie-Dieu — Monseigneur à l'office



Fig. 100. — Pièce populaire de 1829 sur les Jésuites.


— la chasse politique conduite par Nemrod X montraient partout, tonneaux de poudre, crucifix montés sur pistolets, Jésuites à têtes de soufflets soufflant sur la charte, ferme et sans relâche. Mais la création la plus comique fut certainement celle des ecclésiastiques figurés par un canon debout, orné d'un rabat, et surmonté du chapeau de rigueur.

Les ordonnances du 25 juillet vinrent hâter le dénouement ; le 28 le peuple descendait dans la rue. Alors, à partir de ce moment jusqu'au 16 août — date de l'embarquement de Charles X pour l'Angleterre, — l'es- tampe, se vengeant des tracasseries de la censure, tomba dru sur le


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


monarque et sur ses partisans; et ce ne furent pas seulement des planches populaires, dessinées à la hâte et coloriées de même, œuvre de dessinateurs plus ou moins habiles, tous ceux qui tenaient un crayon libéral, maîtres de la peinture, maîtres de la lithographie, les Gharlet, les Bellangé, les Raffet,

les Decamps, les Isabey,les Henry Monnier, vinrent à la rescousse et chargèrent de belle façon ceux que le peuple venait de balayer.

Eteignoirs, serpents, vi- pères, ailes de chauve-souris, tout l'attirail des précédentes estampes satiriques fut mis à réquisition; pour Sa Ma- jesté NemrodX, «le chasseur chassé » on ajouta le cor de chasse, et la carabine de la Saint-Barthélemy. Pauvre Charles Xllci on l'enfourne dans un éteignoir, « niche sainte, pour lui et les siens ; » là on lui met sur la tête du pain (Dupin) et une brioche, le tout étant surmonté de la croix, pour faire du pain bé- nit; autre part, ]on lui rend la marchandise que vous sa- vez. Si bien que lui, dans un accès de légitime orgueil , reprenait son bien, en s'é- criant : Peuple ingrat, va, je ne t'en laisserai pas un. Partout, on affichait la Grande guerre et la grande défaite des eteignoirs, l'estampe illustrait de toutes les façons la chanson du jour, ce : Bon voyage, Monsieur Dumollet! signe précurseur du Bon voyage, Monsieur Badinguet, qui viendra quarante ans après. L'autre, au moins, Simple-Finot XVIII, était mort de sa goutte; lui « Le Roi girafe » Y « homme à la tête de mouton, » F « homme à la mâchoire de mastodonte » était chassé honteuse-



Fig. 101. — Pièce populaire de 1830 sur Charles X.


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC. 191


ment. Au moment de son embarquement paraissait, il est vrai, la caricature suivante qui ne manque pas d'une certaine vérité :

Je me suis consolé de reprendre le coche,

En leur laissant du Pain qui vaut bien ma Brioche.

Sur ses ministres, sur Polignac surtout, la satire fut sanglante. Arresta- tion de Polignac; Arrestation du traître; Poli gna ca s' en aller; Ordonnances populaires ; Le criminel, autant de titres qui visent le malheu- reux et faible ministre. — Mes bons amis, quand je vous dis que je suis et que je n'ai jamais été qu'un valet. — Oui, de Wellington et C ie . Allons, marche ! tu as l'air si bête, si bien de famille que tu ne peux être que Polignac, — lit-on au bas d'une de ces feuilles vrai- ment sauvages. La haine contre l'homme était telle que, bien- tôt, le nom de Polignac fut considéré comme une injure. C'est un rien du tout, cest un Polignac, dit une mère en par- lant de son fils. — Appelle-moi encorde une fois Polignac, j'te fiche une calotte, crient des gamins qui se disputent au sortir de l'école.

M. Odilon-Barrot qui, dans ses Mémoires, a raconté le dé- part de Charles X, s'exprime ainsi à ce sujet :

<( Plus d'une fois notre voiture fut arrêtée par des groupes tumultueux qui prétendaient vérifier si elle ne renfermait pas Polignac.

— « Et que lui auriez-vous donc fait à ce malheureux si vous l'eussiez trouvé? » disais-je à une femme qui se montrait plus animée que les autres.



Fig. 102. — Le départ de Charles X.


192


LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


— « Ahl c'est que, voyez-vous, monsieur, je l'aurais étranglé, avec ces mains. »

En s'acharnant ainsi après le ministre, principal instigateur des ordon- nances, après le Polignac, l'estampe qui, comme toute manifestation des sentiments publics, manque souvent de pondération, ne faisait donc que suivre le mouvement.

Passons aux pièces signées de noms connus. Celles de Decamps ont été populaires entre toutes. On s'amusa fort de son Charles X, accroupi, culotte



Fig. 103. — Pièce populaire établissant un parallèle entre la Saint-Barthélemy et les ordonnances.


bas, tenant la charte entre ses mains, rendant les ordonnances et disant : « Ah! cette fois je sens bien que j'en rends des fameuses d'ordonnances, » mais le succès fut peut-être encore plus grand pour son « Pieu Monarque. »

Toute idée de calembour mise à part, ce sujet, vraiment drôle, prêtait au rire. Ce pieux monarque à l'état de pieu, c'était juste et bien trouvé. Aussi


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC.


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le pieu fît-il vite fortune et vint-il rejoindre girafe et éteignoirs, les armoiries représentatives du monarque.

En leur qualité de jeunes vieux grognards, Gharlet et Bellangé devaient forcément acclamer la révolution, cette révolution qui donna la pelle au c... du grand Jésuite : aussi leurs pièces ont- elles plus de souffle révolutionnaire, plus de portée générale. Le temps de manger la soupe, et l'on va vous resoi- gner le cuir; Caporal, mais montrez leur zy donc c'te Charte, dit le crayon de Charlet, — Adjudication définitive de l'entreprise générale du balayage de notre bonne ville de Paris; Eh bien! oui, charbonnier est maître chez lui! continue sur le même ton, le crayon de Bellangé. Et tandis que Philipon, comme Decamps, vise surtout Charles X, le représentant sous toutes espèces d'attitudes humiliantes, de génuflexions jésuitiques, Henry Monnier, plus observateur, plus humoriste, cherchant les typus et les incarnations, décoche ses traits mordants sur les courtisans, sur les flatteurs, cette graine servile qui acclame et renverse les gouvernements. Sans avoir la grande allure du caricaturiste politique, le créateur de M. Prudhomme a les qua- lités inhérentes au peintre de mœurs ; aussi, voyez les types qu'il cherche à personnifier; une victime de l'ancien régime, personnage gros et gras, bouffi de graisse et d'importance, Talleyrand, qu'il représente cirant les bottes du pouvoir — ce qui, entre parenthèses, est une trouvaille, — et un honorable membre de la corporation des avocats qui a sauté déjà pour plusieurs régimes et qui espère bien en voir d'autres, à seule fin de continuer son petit exercice :

Ne saut' point-z-à demi

Paillass' mon ami!

Saute pour tout le monde !

Le mouvement de 1830 avait eu un tel retentissement que l'estampe le concernant se prolongea bien au delà. Non seulement on verra des peintres, Decamps par exemple, s'attaquer encore à Charles X en 1840 l , non seulement on fera des recueils comme la Ménagerie royale publiée à Londres en 1831 (réduction gravée des caricatures les plus amusantes) 2 ; mais, en outre, un élément renouvelé de l'ancienne caricature, le tricolore sous la forme de

1 L'an de grâce 1840. — Charles X, en robe de chambre, assis dans un fauteuil, tire sur un lapin de carton que traîne un chambellan. La légende porte : « Aujourd'hui, après la messe, S. M. a tiré dans ses appartements. L'état moral de la famille royale est toujours le même. » Repro- duite ainsi que plusieurs autres dans le Decamps de M. Charles Clément (Librairie de l'Art).

- Sur la couverture une vignette représente un citoyen faisant la parade et montrant Charles X. On lit : « Il est vivant, il a des dents, il a la tête d'un mouton, et ce n'est point un mouton. »


196 LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


drapeaux, de cocardes, d'allégories va s'introduire dans lepamphlet graphique. Les dessinateurs populaires piquent la cocarde nationale, — cette carte des bons citoyens pendant les Trois Glorieuses, — au tricorne des Jésuites, au chapeau des partisans de l'ancienne monarchie. Plus ceux-ci se sont montrés ennemis du progrès et de la liberté, plus leur brevet de civisme revêt des proportions gigantesques. Charles X, lui-même, n'est-il pas, dans un cauche- mar, réveillé en sursaut par une immense cocarde qui vient lui tomber sur



ZB TRICOLORE.

Fig. 104. — Estampe populaire sur les trois couleurs

le corps comme un duvet. Sur ce point, il y a analogie complète entre la caricature française et la caricature allemande ; seulement, de l'autre côté du Rhin, c'est en 1848 surtout que la cocarde fut employée comme élément grotesque.

Il est à remarquer que 1830 produisit très peu de pièces contre les Jésuites, ce qui est assez singulier après la façon violente dont le libéralisme venait de les attaquer tout récemment. C'est à peine si, de temps à autre, apparaît un curé saisi à la gorge par un républicain prenant sa revanche de la loi du


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVILJ, CHARLES X, ETC.


197


sacrilège. Par contre, voici une ancienne connaissance qui revient sur l'eau, qui profite des « glorieuses » pour se présenter sous une incarnation nou- velle, Mayeux, qui s'écrie : « On est bossu, ça se peut, mais on n'est pas calo- tin, n... de D... »

« Dans nos glorieuses journées, » disent ses historiens, « M. Mayeux fut un des premiers au combat, il ne ménagea ni soin, ni peine, tout y passa ;



JJàplo/ii.è / et solide/ au j>oste tniutêtre dc/D •'


Figi 105. — Vignette de « l'Histoire de M. Mayeux, » feuille populaire de 1831.

d'abord son argent, ensuite il fit pleuvoir son ménage sur la tête des sbires du cagotisme et de la tyrannie. Oui, tout y sauta, jusqu'au bidet de cette bonne M me Mayeux, ce cher bidet qui lui servait depuis 92 ! Elle le pleura pendant six mois. La gloire qu'il s'acquit dans nos mémorables trois jours lui mérita le surnom de M. Mayeux le brave bossu. » Et maintenant, empoi- gné par Traviès, Mayeux va devenir grand homme.

Le dernier coup de patte au régime tombé fut donné par Decamps qui, dans la planche : Vue intérieure d'une baraque, représenta tous les accessoires antédiluviens laissés à leur place par les membres de l'ancienne assemblée. Sur la tribune delà présidence, l'éloquence des sacs d'écus, et partout, sur les banquettes, des mâchoires de mastodontes, des choux, des bûches, des perruques, des momies, des grelots, des cruches. Ce genre d'allégories, fort goûté, amena la publication de nombreuses planches populaires, intitulées : Cabinet de curiosités, cabinet d'antiquités, soldes d'objets


198


LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


défraîchis, etc. Tel était l'état de la caricature après 1830, au moment



VUE IJ\"tÉK1KT t HK D'UNI I1AKAO T* E .

Fig. 106. — Caricature de Decamps sur l'ancienne Chambre (1831).

où, rompant avec le passé, Louis-Philippe, proclamé roi de France, inaugu- rait la royauté bourgeoise.


I I


La caricature contre Louis-Philippe présente cette particularité, qu'au lieu de s'être déchaînée, alors que le souverain fut tombé, elle se manifesta d'emblée, arme de guerre entre les mains d'un parti mécontent du nouvel état de choses, du parti démocratique, en un mot, qui voulait la république, qui n'avait pas entendu renverser la monarchie de droit divin pour la remplacer par une monarchie constitutionnelle et bourgeoise. Cette fois on ne combattait plus pour les souvenirs du passé, pour faire la nique au pouvoir; on combattait pour le présent. Débarrassée de la censure et des entraves apportées à la presse par le précédent régime, l'estampe politique


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC.


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put donc faire le coup de feu avec le crayon de ses dessinateurs, aidant comme le livre aux mouvements, aux insurrections de la rue, et celui qui dirigea cette grande guerre restée célèbre dans l'histoire fut Philipon, recru- tant, armant, poussant tous les artistes qui voulaient bien se prêter à ses combinaisons.

Philipon, qui va être la personnalité du jour, qui sera, en quelque sorte, le créateur du journal à caricatures politiques, possédait, comme le dit Nadar dans un article nécrologique 1 , une mer- veilleuse faculté de vul- garisation. « H avait plus que personne au monde, la première des qualités du journaliste et du spé- culateur , cette faculté qui ne s'acquiert point et que peut seulement compléter la communion permanente entre le pu- bliciste et le public. Je veux dire le sentiment des probabilités vis-à-vis de la chose qui doit être dite et faite. »

C'est pourquoi, renon- çant à faire œuvre de ca- ricaturiste, ou du moins, abandonnant sa produc- tion d'estampes plus ou moins légères, il fonda, grâce aux nouvelles lois, la Caricature, ce journal qui, durant cinq ans (4 novembre 1830 au 27 août 1835), ne cessa d'attaquer Louis-Philippe, la monarchie et ses représentants, et qui, à tous les points

1 Publié dans le Journal Amusant du 1 er février 1862 et reproduit textuellement par Champ- fleury dans son Histoire de la Caricature moderne.



Fig.


107. — Type de Louis-Philippe, extrait d'une caricature de Traviès (journal la Caricature).


200


LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


de vue, par le texte et par les dessins, restera certainement la publication la plus intéressante, la mieux conçue du siècle 1 .

« Dans cette revue curieuse, » dit Champfleury 2 , « les premières années du règne de Louis-Philippe sont tracées minute par minute. Les crayons ne s'arrêtent plus, et quels crayons! C'est le roi, qu'on épie dans tous les actes de sa vie privée, de sa vie publique et, avec le roi, ses enfants, ses intimes, les dignitaires, les pairs de France, les députés, les ministres. On croit assister à un défilé de masques cruels qui récitent un catéchisme pois- sard politique. »

« Le roi supporta philosophiquement ces tempêtes, mais les hommes qui entouraient Louis-Philippe insistèrent sur le danger que courait avec le chef de l'État le gouvernement constitutionnel.



Fig. 108. — Les courtisans venant saluer la poire (Charivari).


« Défenseurs de la royauté, eux non plus, n'étaient point épargnés. Ils traînaient le boulet de leur position : titres, grades, conduite passée, actes antérieurs, étant sans cesse mis en lumière par des adversaires qui vengaient leurs amis enchaînés et montraient debout la révolution sans cesse armée. »

En somme, si l'on apprécie aujourd'hui cette lutte entre la royauté et la caricature devenue aux mains d'un parti une arme redoutable, on sera sur- pris, et de la magnanimité dont fit preuve Louis-Philippe, et de la violence des actes qu'il eut à essuyer. La planche de Daumier : Saint Philippe roi des Gaules et martyr, ne pensait pas avec son titre satirique dire aussi vrai, car en fait, à la guillotine près, le roi bourgeois eut à endurer les mêmes sarcasmes que ceux dont Louis XYI avait été précédemment abreuvé. Louis- Philippe était, avant tout, un bon bourgeois, un bon propriétaire, un bon

1 Voir sur ce journal la « Bibliographie des journaux » à la lettre C et le livre de Brisson et Ribeyre : Les grands journaux de France. ■ Voir : Histoire de la Caricature moderne.


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC. 201


rentier, un homme d'ordre. C'est donc aux ridicules, aux travers inhérents, à ces personnages que s'attaqua la charge crayonnée.

Parapluie, toupet, sac d'écus, chapeau encocardé, truelle de franc-maçon vinrent remplacer les signes extérieurs de l'ancienne caricature, et consti- tuèrent un blason de fantaisie auquel on adjoignit la poire. Le toupet étant du reste, considéré comme la personnification de la bourgeoisie, on créa un grand crachat de Y ordre si vil de la perruque, sous l'invocation de saint Ignace, avec un toupet pour armoirie.

En juin 1831 apparaît la poire trouvée par Philipon, un jour, pa- raît-il, qu'il s'amusait à taillader en tous sens un fruit de cette espèce, et, dès lors, ce fut une véritable pro- cession de poires. « Notre arbori- culture, écrivait un contemporain, s'est augmentée d'un fruit nouveau et fort goûté, dont le suc est mal- heureusement amer, la poire poli- tique, dite poire Philipon. »

Daumier , ïraviès , Bouquet , Grandville, Forest, tous, qu'ils fus- sent de la Caricature ou du Chari- vari, le nouvel organe que vient de Fig . 109. -Reproduction d'une poire en bronze, créer l'infatigable Philipon, goû- [Collection Daman.)

tèrent à la poire et contribuèrent à

populariser ce fruit. On vit des poires sur des tonneaux de mélasse, des poires surmontées du toupet classique, les favoris de la poire, la poire et les pépins (les pépins étaient les petits, la famille), des projets de monu- ment expiapoire , des poires en boules de neige, des tapisseries ornées de poires, jusqu'à des obélisques en poire découverts en Afrique par des archéologues en chambre.

Aux grenouilles qui demandent un roi on jette une poire ; de la Légion d'honneur on fait la légion aV horreur, avec une poire pour amoirie, et c'est encore ce malheureux fruit — pendu en effigie dans une grange — qui sera jeté en pâture au singe. Devenue ainsi populaire, la poire fut crayonnée, charbonnée sur tous les murs par le gamin de Paris, trop heu-

26



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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


reux de pouvoir, au sortir de l'école, fronder le gouvernement. La carica- ture ne pousse-t-elle pas la plaisanterie jusqu'à nous montrer Louis - Philippe pinçant son fils au moment où il se livre à cet amusant exercice sur les murs du château royal. Parlait-on du journal où triomphaient ces facéties, on ne disait plus : « Avez-vous vu la dernière livraison? »

mais bien : « Avez-vous vu la dernière poire ? » En certains restaurants, celui qui deman- dait une poire se faisait traiter de philippotard ; les garçons ne servaient plus ce fruit sans sourire et le livre alla jusqu'à traiter de la physiologie de la poire 1 .

Dans cet ordre d'idées, la Caricature eut deux planches curieuses , l'une : Voici, Mes- sieurs , ce que nous avons l'honneur d'exposer journelle- ment, est une exposition de peinture dans laquelle tous les tableaux sont des dérivés de la poire et tous les specta- teurs des variantes de Louis- Philippe; l'autre, Réception, élève le calembour de la lé- gende à la hauteur du calem- bour du dessin. La poire royale, la poire au toupet est sur son trône et reçoit ses féaux sujets : duchesse de Mouille-Bouche, marquis de Cuisse-Madame, comte de Saint-Germain, baron de Beurré, chevalier de Bergamotte, abbé de Bon-Chrétien.

Comme si ce n'était pas assez, Traviès mit la poire aux mains de Mayeux et avec notre facétieux personnage ce furent des allusions sans nombre, toujours succulentes et pleines de verve. Les scélérates de poires, —



ie^um d ' (TtAÊixr (Jousfvnxxiafïcn- dej'ipup)

df'ccr/»r & 3^efdxns. em/uxy7Tecnïf, a^fomûUfi/

Fig. 110. — Planche du journal la Caricature.


1 Voir le volume : Physiologie de la Poire, publié en 1832 par Louis Benoist, jardinier, nom sous lequel il faut aller chercher le notaire Peytel, personnage qui fit parler de lui d'une façon peu favorable. Accusé d'assassinat sur la personne de sa femme, Peytel fut condamné à mort.


Vendues pour payer les 6,000 fr. d'amende du journal le Charivari.

Sûr la demande <T un grand nombre d'abonnés des départe - mens, ooos donnons aujourd'hui dans le Charivari les paires qui serviront a notre' dé&-ûse , dans l'affaire où là Caricature fit condamnée à six mois de prison et i ,000. fr, d'ameude.

Si, pour reconnaître le monarque dans une carica'are,;i!Ous n'attendez pas qu'il 60it désigné aoti-ement que par la ressemblance, vous tomberez dans l'absurde. Voyez ces croquis informes, auxquels f aurais peut-êtredù borner ma défense :


LES POIRES,


Faites j la cour d'à


cle Pari» par le directeur do la Caricature.



Ce croquis ressemble à Louis-Philippe, vous condamnerez donc > ' AUirs il faudra condamner celui-ci, qui ressemble an premier.



Et éhfin, si vous êtes conséqnens, vous n^sa liriez absoudra celle Puis condamner cet autre, qni ressemble an second. poire, qui ressemble aux croquis précédera.

Ainsi, pour une poire, pour une brioche, et pour toute, tes têtes grotesqces «Uns lesquelles le hasard ou la malice aura placé cette,' triUe ressemblaocervous pourrez infliger à l'auteur cinq ans de prison et cinq jlulle francs d amende . . Avouez, Messieurs, que c'est là une singulière liberté de U presse. .


ig. 111. — Les poires de Philipon, d'après la page publiée par le Charivari (17 janvier 1834).


N. B. — Les Poires parurent d'abord en une feuille autographiée (texte et dessins) signée : Ch. Philipon, et sous le titre de : Croquades faites à L'audience du 14 novembre.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Les poires, toujours les poires, n.. de D..., s'écrie-t-il, et c'est encore lui

qui, dans toute cette lutte épique, aura le mot le plus drôle, la pensée la plus pro- fonde : « Le diable emporte les fruits ! Adam nous a per- dus par la pomme et Lafayette par la poire, » vérité qu'on ne saurait trop méditer.

Cette guerre, qu'on appelait déjà partout la guerre de Phi- lipon à Philippe, qui se tradui- sait, d'une part, tous les jours par quelque invention nou- velle du directeur de la Cari- cature, et, d'autre part, par des saisies, des amendes, des mois de prison, cette guerre alla si loin que le pouvoir dut enfin intervenir, bâillonner la presse par les lois de septembre 1835 et mettre une sourdine à la liberté dont le pays j ouissait 1 . Jamais, je crois, la plaisan- terie n'avait été conçue avec une fantaisie aussi pittoresque et conduite avec un tel ensemble. Condamné

  • R n'est pas sans intérêt de mentionner ici que la lutte menée en France par des répu-

blicains fut continuée en Angleterre par une intrigante à la solde des Bourbons. Un journal La Caricature Française parut en 1836 à Londres avec les planches de « la Caricature Philipon. » En tête on lisait :

« La Caricature française, bâillonnée et expirée enfin sous les sauvages lois d'intimidation de fabricants d'opprobres politiques. Maison Egalité fils, sous la rubrique Chambre et Luxembourg , la Caricature, nouveau Phénix, vient de res- susciter sur les libres rivages du fleuve majestueux, qui porte à la vieille Angleterre les richesses des deux mondes.

« Assassinée sur le sol natal, la Caricature française reprend un libre essor sur les bords de la Tamise, sous les lois protectrices d'une monarchie vraiment constitutionnelle.

« Sachant apprécier le bonheur inestimable d'un sûr asile la Caricature française se gardera de jamais franchir son domaine pour glaner même le moindrement dans le champ de la politique de la Grande-Bretagne, la Caricature fran- çaise n'attaquera que ses assassins, et la matière du radical ne manquera pas avec un gouvernement hétéroclite — mine froide, mine inépuisable de lâcheté, de forfanterie et de toutes les iniquités possibles.

« La Caricature française, s'engage à l'exploiter avec la nationalité la plus courageuse, l'activité la plus infatigable et la plus énergique persévérance, plus que qui que ce soit à même de le faire, la Caricature publiera un choix de biogra- phies véridiques des hauts faits et pasquinades des grands et petits soutiens du gouvernement du cher monarque à bon marché. La Caricature prend l'engagement de dévoiler, autant qu'il est en son pouvoir, et par tous les moyens de publi- cité, la bonté qu'il y a pour un grand peuple à ployer sous le joug avilissant de, la plus lâche des usurpations, celle d'un déserteur, d'un parent, perfide et ingrat, enfin, le trônement d'un Prince Émigré, avec le drapeau de la Répu- blique. »

(Voir pour les autres détails la « Bibliographie des journaux » au mot : Caricature.)



Animal booorb. oinirtfilK «1 rntît/.

Fig. 112. — Vignette du Charivari.

La Caricaticre publia à la même date une planche coloriée intitulée : As-tu déjeuné, Jacotl


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC.


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Aujour<Thui t I e * maifjotfr de ta Saint- Philippe , la aSçlifir* étant oiwetts plus que- jamwj t te CH AltIVARI, journal politique^ littéraire et poireiix, paraîtra de- main, encore ptti* qu'à f ordinaire


v "'\ ^


PAMPHLETS


pen.nw et tuilra mmomlicel ' XINSI QUE La CÉLEBSiTION O» U 1

SAINT -PHILIPPE.


Congratulation du Charivari à Quelqu'un de ses meilleurs amis ; ■ Vous avez des vernis très re- rjwquables, mais vous êtes un »jcu* blagueur. .


' Noos, Préfet de Police, Considérant, \ d'une part, que, s'il faut en croire le\ /rapport qui nous a été fait par tous les\ /gens de l'art, il ne seraitpas impossible que\ /le premier mai se trouvât, cette année, l f, u ""\ /demain du. 30 avril; - Considérant , d autrrt /part, que les distributions nocturnes à MmKW 'par-dessous les portes coclières, de pamphlets \ 'pensans paraissent avoirété fort abondantes pendant ^ /derniersjours.ainsique/lespluics.fcsi toutefois nov ^ /vons ajouter foi aux pro-/c ès- verbaux\de la police secret . s q ui a singulièrement sal /es ru fi s ; -Vu\V'ordonnance de^^^.X icernant lescérénv>nies#de la procession^de 1 àne, nou ale pre- \ 'té et arrêtons, comme c'est notre habitude:— Alt. 1. Le soleils eie^ con f 0 rme- 'uiier r



ment à /ce jour-là de 'laféte dumouarqu 'Préfet de police, soit ^ vint obscur, l'autorité n'i 'de nuages et brouillard 'uns du calmi- et de la sci 'parcourront la ville pour prévenirleVbàbilans qu'ils ne doivent plus jeter


ité n'en aurait les veux que plus ouvertssur les niaclunateur , o . scc , rds quelconques, ctferait poursuivre selon toute la rigueur ict dénué publique. —Art. 2. Dès le matin de ce même jour, V


temps de

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citoyens _ [sans et la bou

|triotiques tels que le Bon roi Daroiert. les Giaux , test gueux. fontXÀ „

orage, cherDun.otte,; la ParuieL! j'L ^ ( ^V^'j^^^P^'î^^ ' cou f" t P °'?*'< ctc - etc - »es salves d'artillerie auront lieu de distance en distance , i B^,K»lnte» ^auté q»> voir oublie depuis un an.que si la royauté oitoyeane n'a pas inversé la poudre, e le a au f fel» : ^ pac

V™ ^.rr, 56 ""' ,P es P"è.es ,«roV«u>n^ute*l.»^PQU« .^J^Îo.ier^Biq- ^


re chaque borne— Art,. S. Un or/cjiestre eApletn vent exécuter» ^ rfc

onl\de.< gns heureux; Je ^ écue llcde^' ■ * „ u ,peatl a - ^^neleraaP/lPr^uveUem-

pacinca- galoP



débitfrpubhquemcut le. uioin J»; pajjt vers, ^'^^'pfésente


s tapageurs,

et W. bauzet donnera le premier coùpde brosse à son habit. v » ( nci'ép 1 j >QUC ^prendre au public qu'il est temps de s'am


Signe


ordonnai"


Fig. 113. — Première page d'un numéro du Charivari (1 er mai 1835) entièrement composé en poires.

N. B. — A lasconde page sont des poires de plus petite dimension reproduisant des discours de fantaisie prononcés devant Louis-Philippe. A la quatrième, une poire composée de 0 donne la liste des actes de clémence commis [sic] par la royauté. — Le Charivari avait déjà précédemment publié un arrangement typographique du même genre pour la reproduction du jugement qui le condamnait à 6,000 francs d'amende.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


par le père La Poire — c'est ainsi que dans les quartiers ouvriers on dénom- mait Louis-Philippe, — Philipon publia, pour payer l'amende dont avait été frappé le Charivari, son quotidien illustré, le fameux dessin des poires, qui n'est pas autre chose que du darwinisme graphique, le germe de ces trans- formations comiques dont s'amuseront bientôt et la caricature allemande et la caricature française. Ne poussa-t-on pas l'impudence jusqu'à crier : Demandez le moyen de changer un souverain en poire et réciproquement ! Ne fit-on pas un jeu de la poire — renouvelé des Grecs — qui se peut voir dans les collections des canards populaires, provenance Epinal ou Nancy.

Enfin, toujours ingénieux, toujours inventif, Philipon trouva encore mieux : le jour de la publication du jugement, le Charivari imprime toute sa première page sous forme de poire, et comme cette idée neuve avait réussi, un second numéro — cette fois dans son entier — parut avec des arrangements typographiques de la même espèce. Suivant l'expression d'un maître imprimeur qui, alors, faisait ses premières armes, on eut la poire typographique. La poire, définitivement considérée comme subversive, comme hostile aux institutions existantes, Philipon ne se tint pas pour battu : il fit annoncer, dans la Caricature, une série de dessins par « M. Pépin de la Poire. »

En présence d'un tel acharnement, n'est-il pas permis de citer le refrain d'une chanson triviale aujourd'hui à la mode :

C'est ta poire, ta poire, C'est ta poire Qu'il nous faut.

Car, assurément, c'est la poire de Louis-Philippe qu'on voulait, avec ces railleuses satires qui de la lithographie passaient au plâtre, gagnaient le bronze et envahissaient le domaine industriel sous la forme de têtes de pipes, têtes de cannes, boutons de manchettes et bijoux populaires 1 . Débar- rassé de la poire, Louis-Philippe n'était pas à l'abri de la satire. Ce que les Allemands feront pendant vingt ans de Napoléon III, depuis longtemps les Français le faisaient de leur roi. Oui, cinq années durant, ce ne furent que travestissements et adaptations de toutes sortes. Il apparut ainsi en gâcheur de plâtre, en coiffeur tressant la queue à la Liberté, en danseur de corde, en grand saigneur de dindons, en rosier avec force épines — comme une jolie femme — en pâtissier chargé de châteaux et de dotations, en mitron faisant

4 II en fut alors de la poire comme de la lanterne sous le second Empire.



CARICATURE DE C.-J. TRAVIÈS. D'après une planche double du journal la Caricature (1834).


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC.


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une fournée de pairs, en apothicaire avec le clysoir Lobeau, en geôlier vu de dos et assis sur la cage de la duchesse de Berry, en camisole de nuit, en épicier du faubourg Saint-Denis avec casque à mèche, en garde national ventripotent 1 , en bourreau de « Françoise Liberté, » en mendiant tenant en laisse le coq gaulois, en saltimbanque jonglant avec le coq à ses côtés, en perroquet avec tous les insignes du garde na- tional, en statue montée sur une colonne à poires (pour faire pendant à la colonne Vendôme et à Napoléon), et même en Hercule vainqueur, suivant la belle planche de Traviès dans la Caricature.

On le dessinait partout, doté de l'immense bedaine des gens gavés, ventrigoulu, ventrouil- lard, personnifiant son époque, ayant toujours à ses côtés ses éternels accessoires: parapluie, sacs d'écus, toupet, chapeau encocardé. Bientôt on estompa sa silhouette au travers des arbres, concurrence, du reste, à Napoléon et à Louis XVIII.

Dans ce mouvement caricatural qui secoua si profondément la France, Philipon allait créer ou développcL' bien d'autres genres, les blasons sati- riques d'abord, puis les portraits-charge. Les blasons étaient un legs du passé, mais les planches de cette espèce, toujours soigneusement coloriées, que publia la Caricature, furent, comme conception, comme dessin, comme esprit charivarique, bien au-dessus de tout ce qu'on avait vu paraître jusqu'à ce jour. Grands et petits « poulots, » à commencer par Poulaupair, gargotier- restaurateur , successeur de Chariot, eurent leurs armes, ainsi que M m0 Monar- chie. Empoignée par cette manie héraldique, par ce besoin de clouer en quelque sorte au pilori du blason cette aristocratie de doctrine et d'argent, la caricature s'attaqua successivement à tous les souteneurs, à tous les pros-



Fig. 11 i. — Cherche/ le roi. Vignette du Charivari \WA).


1 Les gardes nationaux traités de Tamerlans et tels qu'ils avaient été organisés par Louis- Philippe, furent particulièrement caricaturés.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


titués de la monarchie, suivant les aimables épithètes qu'elle décernait aux partisans du gouvernement constitutionnel.

Quant au portrait-charge, on peut dire qu'il fut réellement trouvé, inventé par Daumier, le jeune artiste qui, le 30 août 1832, était condamné à six mois de prison pour une assez pauvre satire : Gargantua. Ces origines d'un



Fig. 115.— Réduction d'un des nombreux blasons coloriés publiés dans la Caricature

(livr. 63, pl. 127), 1832.

genre qui, par la suite, va jouer un grand rôle dans l'histoire de la cari- ture française, méritent d'être étudiées. Jusqu'à ce jour, lorsque l'estampe avait empoigné et vigoureusement secoué quelque personnage, on avait plutôt cherché le ridicule dans l'ensemble, dans une série de difformités ou d'exa- gérations. Les gros ventres, les grosses jambes, ou, à l'opposé, les mai- greurs corporelles, s'étaient admirablement prêtés à ces représentations


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC.


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grotesques : la physionomie était plus ou moins indiquée, souvent même, laissée de côté. On avait des goulus, des goinfres, des épileptiques, des affamés, personnifications intéressantes d'un système ou d'une époque, on n'avait pas, à proprement dire, la charge de M.X... ou de M. Z... Je parle de la caricature politique, de celle qui, sous la forme des estampes, est appelée à se populariser et non des croquis d'artistes destinés à un petit cénacle.

Eh bien! Daumier, — et c'est ce qu'il faut noter ici, — par ses portraits- buste du Charivari, par ses personnages en pied de la Caricature, inaugura réellement la charge individuelle tout en conservant à ses figures le masque de l'emploi, ce qu'on a appelé « l'air ambiant de la profession » si bien que, à ce point de vue, son œuvre de caricaturiste est à la fois personnelle et typique. Alors même que nous ne saurions pas comment il travaillait, alors même que nous n'aurions pas Ghampfleury pour nous apprendre qu'il assis- tait aux séances de la Chambre des pairs, un morceau de terre glaise en main, modelant sur nature de petits bustes d'après lesquels il lithographiait ensuite, il n'en serait pas moins évident pour quiconque a l'œil et connaît la psychologie du dessin, que les bustes, les têtes de titres du Charivari sont faits en manière de charge sculptée *.

« Daumier », dit ici l'auteur des intéressantes monographies que l'on sait, — « craignait sans doute que son crayon ne fût impuissant à suivre les ravins creusés sur ces figures par les passions politiques; mais le modelé du crayon, plus étrange, s'il est possible, que le modelé de la terre glaise, montre la haine profonde que les jeunes républicains portaient aux défen- seurs de la royauté. »

De 1832 à 1835, on peut dire que Daumier, et les dessinateurs du Charivari et de la Caricature jouèrent à la balle avec tous les pairs, avec tous les défenseurs de la royauté constitutionnelle, les collant en vedette sur des titres de journal, ou donnant à leurs figures un développement inaccoutumé. Ainsi défilèrent sous les yeux de la galerie à la fois étonnée et empoignée, bustes, portraits en pied ou groupes, Ch. de Lameth, Yiennet, Prunelle, Harlé père, Dupin, Vatout, Barthe, Benjamin Delessert, Percil, d'Argout, Pataille, Sébastiani, Royer-Collard, d'Harcourt, Soult, Etienne, Podenas, Cunin-Gridaine et autres, défigurés, non pas seulement au physique, mais encore au moral, car, pour donner plus de force à la charge, pour empoigner le spectateur par tous les comiques, on avait eu soin de martyriser leur nom au moyen de calembours et de jeux de mots, — immense travestis-

1 Voir les bustes reproduits parmi les titres du Charivari à la « Bibliographie des Journaux. » Philipon avait conservé ces bustes qui sont, aujourd'hui, la propriété de M me HofTman.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


sèment des gens et des choses, au milieu duquel brillaient MM. Arlépaire, Benjamin Dudessert, Cul-nain-gris-d'aise, Pot de Naz, Vieux Niais, Œil (M. Prunelle), Choix-Œil (Choiseul), Père-Scie qui s'accommodait quel- quefois au persil. D'aucuns, même, se déclinaient. C'est ainsi que Monta- livet, quand on n'en faisait pas Montaugibet, donnait Son Talivet, Ton Talivet.

Dans ces hommes, allant et venant sans façon, rien ne sera oublié, « rien ne sera omis, » dit Champfleury, « des allures des familiers de la cour citoyenne, ni les lunettes, ni les perruques, ni le coton dans les oreilles, ni les traces d'élégance de l'Empire, ni les cheveux ébouriffés, ni les grands faux-cols...

« Ici s'avance chantonnant, la bouche en cœur, M. Etienne, le Joconde bourgeois, avec un reste de sourire pour les belles, et M. Benjamin Deles- sert portant des titres de rente sous le bras, et M. Sébastiani irréprochable dans sa toilette, et M. Viennet rageant dans sa cravate. Puis se présentent les marchands de drap et les marchands de suifs appelés aux affaires, les Cunin-Gridaine, les Ganneron. »

Et tous ces personnages nous intéressent, non pas à cause de l'acharne- ment politique avec lequel on les a poursuivis, — c'est ici l'affaire de Phili- pon et non de Daumier se révélant déjà ce qu'il sera toujours, artiste, rien qu'artiste, — mais parce qu'ils sont réellement vivants, parce qu'ils font croire à des types de comédie qui vont parler, aller, circuler; en somme jouer, devant nous, une pièce quelconque du répertoire bourgeois de 1830. Ils ont beau ne plus être d'actualité, ils n'ont rien perdu de leur vis comica: regardez donc, sans rire, le nez de M. d'Argout, ce nez qui fut accommodé à toutes sauces, qui abrita la monarchie par les temps d'orage et des familles entières pendant la pluie, ce nez sur le compte duquel on avait pu écrire : Un père est un riflard donné par la nature !

Puissance du comique, de pouvoir ainsi se perpétuer à travers les âges et d'arriver à constituer des tableaux de grotesques, aussi intéressants à revoir que les tableaux officiels d'un musée de Versailles.

Mais, durant cette période politique, Daumier ne fît pas que ces portraits- charge, au travers desquels on sent passer comme un souffle de romantisme échevelé, comme un besoin de pétrir la nature humaine et de percer son ossature, il exécuta une série de grandes compositions d'autant plus inté- ressantes qu'elles n'enregistrent point froidement l'actualité et qu'elles cons- tituent de vrais morceaux de peinture. C'est là qu'il se montra artiste, sachant distribuer la lumière avec un art parfait, ayant une profonde


M. KÉRATRY


portrait - charge de daumier dans La Cariçature (1832). Ce portrait fait partie de la suite célèbre sur les Membres de la Chambre des Pairs.


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC. 213


connaissance du corps humain et du geste, rendant merveilleusement le côté pittoresque et l'expression dramatique des choses. En feuilletant ses grandes pièces lithographiées de la Caricature ou de V Association men- suelle 1 , tableaux des tragiques événements de 1832 à 1835, plus colorés, plus vivants que nombre de peintures, cette phrase d'un sculpteur célèbre



Fig. 116. — Caricature politique de Daumier dans la Caricature (1834).

me revient à la mémoire : « Pour celui qui voudra se monter une galerie d'art à bon marché, rien ne surpassera quelques belles épreuves des Daumier de 1830. »

Et effectivement, c'est œuvre merveilleuse que cette succession de plan- ches qui ne sont plus, à vrai dire, des charges, mais bien des satires d'un grand style, saisissantes par la puissance de la tache et par le tragique du


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


rendu : Un rentier des bons royaux, Un rentier des Cortès, si l'on préfère un maigre et un gras, — Celui-là, on peut le mettre en liberté, il n'est plus dangereux (Louis-Philippe tâtant le pouls à un insurgé mort), — Le Fan- tôme, c'est-à-dire l'ombre de Ney écrivant sur la porte du Luxembourg :

Palais des Ass — Et pourtant elle marche ! cri du cœur d'un condamné

que le juge vient visiter dans son cachot. — Accusé, parlez, la défense est libre (un président de cour s'adressant avec un sourire de hyène à un accusé bâillonné), — Le ventre législatif, — Aspect des bancs ministériels de la Chambre improstituée de 1834, — Enfoncé La Fayette (Louis-Philippe en croque-mort au premier plan, essuyant une larme de crocodile), — La rue Transnonain, pièce jouissant d'une célébrité égale à celle du Ventre légis- latif, bien qu'il n'y ait aucun rapport entre elles, — morceaux de maître qui seraient, aujourd'hui, catalogués et rangés dans les musées si le classi- cisme effrayé ne reculait devant la hardiesse de certains sujets.

Les estampes sur la liberté de la presse — liberté tantôt défendue, tantôt incriminée, et qui va disparaître avec les lois de Septembre — sont intéres- santes, si l'on se reporte au mouvement que produisit dans les esprits l'application du régime libéral. Sur ce sujet, 1830 avait surtout fait des jeux de mots illustrés. Vive la liberté de la presse ! Grandes libertés de la presse! c'étaient des gens volant, embrassant ou serrant de près les femmes, mais lorsqu'il fut question de toucher aux libertés accordées la note changea. Ne vous y frottez pas! s'écrie par le crayon de Daumier un typo- graphe, fièrement campé, les bras nus, dans une attitude de lutteur, prêt à faire le coup de poing avec qui voudrait toucher à sa presse. Ah ! tu veux te frotter à la presse ! et un imprimeur du National met sous presse Louis-Philippe, dont la figure écrasée s'élargit en sens horizontal.

Aux côtés de Daumier, peintre faisant de la caricature, vient se placer le Lorrain Grandville, idéaliste, philosophe, exprimant ses pensées au moyen du dessin, là où d'autres se servent de la plume. C'est parce qu'on a tou- jours méconnu ce point de vue qu'on Fa accusé de sécheresse et de froi- deur. Et puis Grandville appartient à cette race complexe qui, par cela même qu'elle sert de transition entre l'esprit germanique et l'esprit gaulois, possède des qualités ou des aptitudes multiples, ne pouvant jamais, en matière d'art, se décider à sacrifier ce qu'elle sait, craignant toujours de n'en pas dire assez et préférant, par suite, se perdre dans mille détails inutiles plutôt que de donner une seule impression, puissamment ressentie. Froide, correcte, une telle caricature n'a certainement pas dû émotionner et, encore moins, soulever les masses. Gomme on l'a dit, dans cette façon


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC. 215


de faire passer à la queue-leu-leu sur une feuille de papier, ainsi qu'en une lanterne magique, des centaines de personnages aux légendes compliquées, il y a quelque chose des Processions de la Ligue, avec cette différence, toute- fois, que les pièces françaises du xvi° siècle ont le trait net, précis, et non point haché, pénible, coupaché, comme il apparaît ici, sentant la silhouette corrigée, modifiée et maintes fois reprise.

Mais, quand j'examine la caricature d'outre-Rhin, je suis frappé de la ressemblance existant entre certaines estampes allemandes et ces planches au trait. Bien mieux, dans cette série de cortèges du gouvernement consti- tutionnel, dans la marche de Gros, Gras et Bête, surtout, les femmes sont absolument Allemandes et plusieurs hommes ont des types d'Alsaciens. Or, le fait est à noter, car si Grandville perdra peu à peu cette influence étran- gère au point de vue du trait, il la conservera toujours quant à la pensée. Je me contenterai de citer, dans l'ordre politique, le seul dont il doive être question ici, son eau-forte de Y Association mensuelle : « Le peuple livré aux impôts suceurs de la grande fosse du Budget 1 , spectacle gratis donné par le pouvoir aux salariés de toute espèce. » Ah ! je le sais bien, cela ne vibre pas, n'empoigne pas, n'émeut pas, mais c'est de la philosophie, de la science sociale, développées par l'image, faite par un penseur pour des penseurs.

La promulgation des lois de Septembre eut pour effet immédiat de faire disparaître la Caricature et de modifier le Charivari. Dès lors, ce joyeux journal dut renoncer aux facéties de son carillonneur en chef, devenir grave, prendre une étiquette sérieuse en adoptant le titre de Grandville (titre actuel employé depuis 1837) et donner à l'humour, à l'observation, aux études de mœurs, la place que la politique y occupait jusqu'alors sans conteste.

Il se produisit même ce fait assez curieux, la caricature politique tomba à plat, et ne chercha aucune de ces allusions avec lesquelles on peut tou- jours tromper la surveillance des censeurs ; elle fut au-dessous de la carica- ture de la Restauration. Quelques pièces sur les Saint-Simon iens, sur Enfan- tin, sur les élections, sur les changements ministériels, sur les Jésuites, contre l'influence desquels on s'élevait de nouveau en 1843, sur les bonnets à poil de la garde nationale, sur les questions étrangères, sur l'Algérie, et c'est tout, dans ce domaine où elle venait de jeter un si brillant éclat.

Le Charivari garda toutefois la tradition de son bonhomme gros, gras, et... constitutionnel, coiffé d'un bonnet de coton, la vue protégée par l'abat-


1 L'original porte : Budjet.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


jour vert des horlogers, qui représente plus particulièrement le journal Le Constitutionnel et en qui s'incarna le type de la France bourgeoise, admi- nistrative et paperassière. De temps à autre, on le voyait revenir, personni- fication amusante et assez vraie de l'ancien Régime.

En général, la plupart des satires politiques, publiées de 1840 à 1848, durent se passer du concours de l'illustration. Cependant, les dernières années, les derniers mois surtout du gouvernement constitutionnel, la surveillance s'étant relâchée, quelques volumes illustrés virent le jour. Le plus intéressant fut le Polichinel, ex-roi des marionnettes, devenu philosophe, de Lorentz ; malheu- reusement pour son auteur, cette satire amusante contre Louis-Philippe qui visait à l'originalité et qui l'atteignit quelquefois, grâce à ses nombreuses vignettes sur bois, parut peu de jours avant la révolution de Février. L'in- térêt, dès lors, ne pouvait plus être le môme pour un livre dans lequel Polichinel se promenant incognito enten- dait ses féaux sujets tenir des propos incendiaires : « Le gouvernement est sur un volcan ; la République peut, seule, le sauver ! — Le gouvernement n'ira pas s'il ne se fait pas phalanstérien. — Moi, si j'étais le gouvernement, je prendrais la caisse de l'Etat, j'irais la manger dans un réduit fort tranquille. » Or cette république que prônait Polichinel, on la possédait; il avait beau traiter les rois de « marionnettes dont la majorité serait bien embarrassée d'être autre chose; » cela ne portait plus. On essaya, il est vrai, de changer le titre, on fit imprimer de nouvelles cou- vertures avec Louis-Philippe, ex-roi des marionnettes, mais rien n'y fit : le volume n'obtint pas le succès qu'il eût mérité.

Voici les journées de Février, l'émeute est déjà maîtresse de la rue, Louis- Philippe a abdiqué. La caricature ne cherche môme pas des armes nouvelles; elle va puiser dans l'arsenal des anciennes estampes. Sur les feuilles popu- laires, sur les placards, Mayeux montre à nouveau sa bosse et la poire réapparaît : les Diableries politiques nous font assister à sa pendaison, nous représentent les diables jouant à la paume, puis l'enterrant, tandis que Louis-Philippe, conduisant une Orléanaise, va mettre ses écus en sûreté.

La création la plus drôle fut celle de Y adjudication pour 1848, du cahier des charges. Mais, au milieu de cette révolution, l'attitude du Charivari est



Fig. 117.— Vignette du Polichinel, de Lorentz.


LES CARICATURES CONTRE LOUIS XVIII, CHARLES X, ETC. 217



Fig. 118. — Le départ de Louis-Philippe. Vignette des Diableries politiques.


tout particulièrement curieuse à observer. Pendant quatre jours, soit du 25 au 29 février 1848, il ne parut qu'avec de vieux bois auxquels on s'était efforcé de donner parla légende un certain air d'actualité. Assurément cela ne fit pas l'affaire de ses lecteurs qui, en ouvrant leur journal, pensaient y trouver autre chose; aussi, dès le 27 publiait-il cet avis : « Le crayon ne va pas aussi vite que la plume, surtout lorsque la main est alourdie par les fusils du garde national. Mais que le public se rassure , nos collaborateurs an- ciens et nouveaux sont à l'œuvre ; la troisième page du Charivari re- trouvera bientôt ses beaux jours. Notre vieille amie la caricature reprend possession de son fouet. A bientôt le dessin d'inaugura- tion. » Le dessin d'inauguration fut une assez mauvaise planche de Vernier, un nouveau venu dont il sera question plus loin. Daumier se refusa-t-il, comme l'a écrit Champfleury, à reprendre la lutte contre le monarque, qu'il avait jadis poursuivi de son crayon impitoyable? On peut le croire, car il n'y a de lui, sur ce sujet palpitant, que deux planches, Louis-Philippe débarquant en Angleterre : Tout est perdu ! fors la caisse, et Projet d'une

médaille à frapper à l'hôtel national des Mon- naies, le buste du roi avec la légende « Louis- Philippe, dernier roi des Français. »

Les vainqueurs, pris d'un accès de généro- sité assez rare dans l'histoire des révolutions pour qu'il soit signalé, ne voulurent pas insulter le souverain qui s'était librement retiré. C'est ce qui ressort tout au moins d'une annonce du Journal pour Rire, alors à son quatrième numéro, dans laquelle on pouvait lire ceci : « Ririons-nous des vaincus? Nous l'avons fait, quand il y avait quelque danger à le faire, témoin nos treize mois de prison, nos vingt-six procès dans un an, et notre renvoi devant un conseil de guerre pour une pauvre petite caricature ; aujourd'hui nous n'aurions pas la force de frapper un ennemi par terre. »

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Fig. 119.


— La pendaison de la poire. (Diableries politiques.)


LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Ainsi donc, tandis que la première Révolution avait, quatre ans durant, appelé la caricature à son aide, tandis que Napoléon vaincu avait été insulté par cette même imagerie qui l'encensait quelques jours auparavant, tandis que peintres et lithographes se mirent de la partie contre Charles X, en 1848 le roi put quitter le pays après une révolution de quelques heures, sans avoir eu ce spectacle écœurant des chacals de l'insulte par le trait gra- phique se levant contre lui.



Fig. 120. — Les armoiries de la monarchie constitutionnelle


1 La poignée de main qui se voit souvent dans les pièces caricaturales de 1830 et de 1848 est une allusion à la facilité avec laquelle les gens du pouvoir, lors des deux révolutions, donnèrent « des poignées de main » au peuple vainqueur.


AI.CIDE T0USE7. GIUSSOT


Fig. 12t. — Portraits-charge publiés par la Silhouette (1846).


CHAPITRE IX

LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LOUIS-PHILIPPE (1830-1 848)


Le romantisme et la société boutiquière. — Les caricatures sur le costume et la littérature romantiques. — L'amour et la génération de 1830. — Les déclarations de Bouchot. ■— Les « grisettiana » de Scheffer. — Suites diverses de Bourdet, Philipon et autres. — Les estampes légères : Traviès et Mayeux. — Les caricatures à trucs : les portes et fenêtres ; le panorama dramatique, etc. — Dantan et la charge sculptée. — La caricature et les inventions nouvelles : les chemins de fer; le daguerréotype. — La gravure sur bois, le livre à caricatures et la littérature satirique.



uelque brillante qu'ait été pour la caricature française, la période de la Restauration, le W V| règne de Louis-Philippe est, quand mémo,

» ' plus intéressant pour nous, parce qu'il crée

véritablement le dessin comique, la charge, l'étude de mœurs, comme ils doivent être con- çus par les modernes, ou du moins comme ils ont été conçus jusqu'à ce jour.

1830, qu'il a été de mode, pendant long- temps, de critiquer, que dis-je? dont il est encore bien porté, aujourd'hui, de se moquer, comme d'une époque naïve, crédule, rococo, s'étant passion- née pour des mots, pour des choses sans portée à ce point de vue utilitaire et pratique qui envahit de plus en plus notre société; 1830 est le point cul- minant du mouvement libéral qui a pris naissance sous le précédent régime


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et qui marque si profondément dans les arts et dans les lettres. On a vu comment, grâce à des circonstances particulières, le règne de Louis-Philippe vit éclore la caricature politique ; on va voir, maintenant, et les côtés spé- ciaux de sa conception graphique et les hommes qui affluèrent de toutes parts, dans le domaine de l'étude de mœurs devenu pour ainsi dire le domaine de la caricature elle-même, depuis que l'esprit des satiristes ne peut plus toucher à d'autres questions.

Considéré au point de vue des mœurs, ce règne peut se diviser en deux grandes périodes : la première, pittoresque, assoiffée d'idéals, visant, avant tout, la société houtiquière et maltôtière, l'autocratie des écus et des chiffres, rêvant d'immensités inconnues, cherchant à être « plus artiste que Dieu, » ayant pour dogme fondamental ces mots du catéchisme Bou- singot : « Amour, enthousiasme, étude, poésie ; » — la seconde, après l'affaissement du romantisme, bourgeoise et pacifique dans tous les domaines, ayant horreur des nouveautés, ayant cristallisé l'intelligence, peuplé la France de petits rentiers retirés de l'épicerie, proclamant la supériorité de l'éloquence argentière, et, de fait, ne voyant rien au-dessus du crustacé.

En un mot, la France était sortie de l'époque belliqueuse pour entrer clans cette période industrielle qui vous glace par son égoïsme. « Si nous eussions vu la France sous Napoléon, » dit Gaétan Niepovié dans ses intéressantes études sur Paris, « nous y aurions pris pour type un bivouac. — Aujour- d'hui, nous avons pris pour type la boutique, — la vie étant là. »

« Cette vaste corporation d'égoïstes, » continue le même auteur, — il s'agit des boutiquiers, — « envoie des députés à la Chambre; cette engeance s'y assied elle-même. Dites-moi s'il y a là une âme, une foi, une croyance? Comme individu, rarement; comme corps, jamais. Cela écorche et cela digère, cela lève de pitié les épaules au nom d'un Chateaubriand, au nom d'un Lamartine ; cela évite avec soin d'être obligé pour ne pas obliger ; cela vit, s'enrichit et jouit lorsque la besogne marche ; combien cela dépérit, cela meurt lorsque la besogne va mal. »

C'est cette société dans laquelle tout a été compté et rangé symétrique- ment, depuis les morceaux de sucre perdus dans le sucrier jusqu'aux tableaux accrochés au mur, que les observateurs , les humoristes, les sati- ristes, les Henry Monnier, les Daumier, les Gavarni, les Grandville vont noter avec malice ou flageller comme elle le mérite.

Mais, avant d'aborder ou de reprendre l'œuvre des grands maîtres de la caricature, piquons, pour ainsi dire au passage, quelques pièces bien parti- culières, quelques-uns de ces documents graphiques qui servent à esquisser,


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à peindre une époque mieux que tous les in-folio, à tel point que, de prime-vue, on peut dire : Ça, c'est du premier Empire; ça, c'est du Louis- Philippe.



Fig. 122. — Croquis de Delarue, d'après une lithographie en manière noire.


Cette génération, qui vit les grandes luttes romantiques et qui semble prendre fin vers 1840, noyée alors dans l'élément boutiquier, avait rêvé toutes espèces de transformations. Dans le costume, elle se fit remarquer par ses recherches et ses excentricités. On connaît le portrait-charge de Gautier, goguenard, cambré, à l'immense chapeau, à la crinière tombante, que publiait Benjamin dans le Panthéon charivarique :

Terreur du bourgeois glabre et chauve, Une chevelure à tous crins De roi franc ou de lion fauve Roule en torrent jusqu'à ses reins 1 .

On connaît moins les exagérations moyenâgeuses et sentimentalesques du costume ordinaire, ce costume dans lequel on cherchait à la fois la tache, les angles, les effets sculpturaux; ce costume qui dénotait les besoins de


1 Émaux et Camées : château du Souvenir.


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rondeur et d'empanachage des gens du moment. Il avait de l'allure, de la couleur et eût très avantageusement remplacé notre uniforme. Mais, comme toute chose romantique, il avait aussi de l'emphase, et c'est ce qui le perdit.

Je crèverai dans l'œuf ta panse impériale,

porte une caricature « au sublimé d'Hernani, plat romantique 1 . » Je te tailla- derai la fourrure, dit l'estampe, lorsqu'elle touche aux modes de 1830, aux innovations du jour, qu'elle ridiculise sous ces légendes : Une perfection, — Encore un degré de perfection, — La perfection même (avant Bouguereau). On se battait, du reste, à coups de crayon, car, tandis que l'un publiait la Galerie des fous romantiques 2 , ou montrait Y Éclipse totale des classiques en 1830 ; l'autre, visant le romantisme dans ses ridicules, représentait le Pégase romantique à cheval sur une écrevisse et lui donnait comme devise : Rien n'est beau que le laid, le laid seul est aimable.

Ils n'en sont pas moins charmants, tout imprégnés de pensées profondes et de douce langueur, les deux romantiques, mâle et femelle, que met sur pied le crayon de Camille Roqueplan, mais, comme chez M. de Voltaire, le devant vaut mieux que le derrière et jamais exagérations du costume n'ont été rendues d'une façon aussi amusante.

Qui donc a dit que l'amour était toujours la même histoire? Assurément pas un psychologue, car si la chose est vraie de fait, elle ne l'est point dans les formes, dans la façon de manifester ce sentiment. C'est là encore que 1830 — j'entends par cette date le mouvement romantique — est bien personnel, avec ses volumes sur l'Art de réussir en amour, avec ses études sur le sentiment, avec sa phrase que tant d'estampes ont popularisée : Cédez, ou je meurs. Aujourd'hui les femmes cèdent sans qu'on ait besoin d'avoir recours à cette phraséologie sentimentale, préférant le tintement des écus au doux susurrement des amoureuses déclarations.

4 Quantité de charges furent publiées sur Victor Hugo, de 1833 à 1848, par Benjamin, Dantan, Daumier, Charles Jacque, Moynet, Grandville. Une des plus célèbres, parmi les nombreuses dues au crayon de Daumier, représente Hugo tournant le dos à l'affiche des Burgraves, et regar- dant au ciel une longue comète. Au bas, on lit :

Hugo, lorgnant les vofltcs bleues, Au Seigneur demande tout bas Pourquoi les astres ont des queues, Quand les Burgraves n'en ont pas.

Voir, du reste, sur ce point spécial : Victor Hugo, ses portraits et ses charges, par Aglaiis Bouvenne.

  • Suite signée M. D. parue dans la Charge de 1833.


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Donc 1830 avait une manière à lui d'entendre l'amour, et surtout de l'exprimer : « Alfred, je vais t'apprendre à vaincre, mais c'est à l'ombre du



Fig. 123. — D'après une estampe coloriée de Camille Roqueplan.

mystère, — Loin de moi, toi qui n'es orgueilleux du sacrifice que pour montrer ta victime, — Ta couronne ne sera pas exposée en public, — Si vous avez vaincu jadis, jouissez du souvenir, il n'est plus pour vous, d'es-


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pérance 1 ; » — phrases charmantes, phrases typiques qui sentent le bai- ser, le délire, l'ivresse des sens , qui suivent de près Fart de pleurer, l'art de trembler, l'art de pâlir et de rougir. N'a-t-on pas inventé, pour vaincre plus sûrement — et ce du côté mâle — l'évanouissement, les attaques de nerfs et même le suicide. L'a b c de l'amoureux, alors, n'est-il pas d'avoir toujours, dans ses poches, un poignard, un pistolet, une arme quelconque pour les désespérances, qu'on laisse tomber au moment pro- pice.

C'est pourquoi la suite publiée par Bouchot, — un dessinateur qui va donner nombre d'estampes au Charivari, — est une des plus curieuses pour



Fig. 124. — Caricature de mode, par Philipon. (Réduction de l'époque.)

celui qui voudra pénétrer dans les mœurs intimes. Ces déclarations, dans lesquelles le calembour joue un si grand rôle, qui font défiler devant nous tous les métiers, toutes les professions avec le langage amoureux qui leur sied, sont bien imbues de cet esprit, de cette recherche du pittoresque et du local qui caractérise l'amour sous cette génération. Com- mis marchand, tailleur, maître de chant, pâtissier, pharmacien, artilleur de la garde, grenadier, libraire, épicier, oculiste, tous les métiers y passent.

« Vainement vous cherchez à me dorer la pilule, j'entrevois vos dédains, mais, hélas ! il n'est point d'antidotes contre le poison qui circule dans mes veines, versez donc un baume consolateur sur la plaie de mon cœur et apportez remède à un mal que tous mes loks, tous mes caïmans ne sau-


1 L'Art de réussir en amour, 1824.


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raient adoucir. » — Je la reproduis ici, cette déclaration du pharmacien, parce que, même sous sa forme calembourdière, elle donne le sens, la car- casse de celles qui, journellement alors, se pouvaient faire.



\ .


Fig. 125. — Les « Déclarations, » suite publiée par Bouchot.

De l'amour aux grisettes, il n'y a qu'un pas, à une époque où tout l'escadron des coquettes mercières, des accortes bimbelotières, des élégantes modistes, des jolies marchandes de savons parfumés, des couturières fri- ponnes, croyait encore à cette chose si rare.

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Pour l'dimanche être en toilette On blanchit le samedi ; Et l'on fait une conquête Tout en mangeant du pain bis.

nous dit le dessinateur qui dépeint l'intérieur d'un sixième étage (ouf !) de grisette.

Voulez-vous savoir ce qu'il fallait faire pour subjuguer ces gentils tendrons à bonnets tuyautés ou à chapeaux empanachés. Écoutez l'auteur de L'Art de réussir en amour : « Se livrer aux fastidieuses dissipations du dimanche, faire une partie de bagues sur les chevaux de bois, folâtrer dans la plaine de Gre-



Fig. 126. — Grisettiana. Croquis de J. G. Scheffer.


nelle ou dans les bois de Belleville, cueillir des lilas aux prés Saint-Gervais, livrer son appétit aux cuisiniers de l'Ile-d'Amour ou de tout autre restaura- teur chez lequel le bruit des baisers fait chorus avec le choc des verres. » Et l'auteur appelle tout cela : absence totale de sentiment romanesque.

Néanmoins, quand on assiste à ce défilé de charmantes « ïherpsicores de boutiques » sous le crayon de Bouchot, de Rass, de Grenier, de Blanchet, de Dubois, de Levasseur, de Pruche, de Philipon — on a vu que le féroce cari- caturiste avait commencé par là — et de J.-G. Scheffer, on se met presque à regretter cette époque de grisetterie encore naïve, qui continue la Restaura- tion sous le plus argentier des règnes. Les légendes sont toujours adorables :


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Tu rougis; — Ah! comme elle est fraîche aujourd'hui; — Taisez-vous, ou j'appelle; — Elle est charmante, cette déclaration; — Vite, vite, avant qu'il entre. — Et toujours aussi ce sont ou piquantes bouderies ou méchantes migraines, ou baisers qui résonnent sur l'estampe tant ils furent sonores.

Les joues sont fraîches : c'est de la peau qu'on embrasse et pas des peinturlurages au blanc d'Espagne.

Des grisettes passons aux mœurs bourgeoises. Là, soins maternels , soins paternels jouent un grand rôle : ce sont des : Coucou ! Ah ! le voilà, des : Bébé, fais dodo, à n'en plus finir. Là, domine la note humoristique, en ces suites encore amusantes à parcourir ; Tableau de Paris, Ce quon dit et ce qu'on pense, de Scheffer, Béotisme Parisien, les Bigar- rures de r Esprit humain, Bêtises, de Bourdet, et autres pièces dues au crayon de Pruche et de Bouchot.

Parle-t-on français à Bor- deaux? — Monsieur et Ma- „ .. , „ , „ , . ., dame votre mère se portent

Fig. 128. — Suite de Scheffer sur les grisettes. r

bien ? Mais, comme vous voyez bien. — Ma fortune est faite, j'ai trouvé une poudre à canon imperméable et incombustible. — Monsieur, je voudrais avoir de la bière? Alors, mademoi- selle, je vais vous embrasser — bêtisiana, coq-à-l'âne, calembours, qui appartiennent bien à l'époque sentimentale et de bourgeoisisme terre à terre en même temps, dont il est ici question.

Et, avant de passer à un autre 1830, plus corsé et surtout moins plato- nique, piquons ces deux légendes qui se peuvent passer de tout développe- ment graphique :

— Un poète chevelu lisant, les yeux au ciel, dans un salonbourgeois : « OHaïdée ! fît le vieillard, en pressant convulsivement la jeune fille sur sa poitrine osseuse et



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velue. 0 ma fille !» et le vieillard se tut.., Et il n'en fallut pas plus pour que le salon se transformât en un bruyant dortoir.

+

  • *

— Deux amoureux : « 0 Claire, tu rafraîchis mon âme volcanise'e. »



Ckx, Grûuuajï'êrcs, èà/àurs, foulevard des/ùiiu/ts, ^S.


Fig. 129. — Reproduction d'une estampe de J. SchefTer (suite de 25 feuilles), 1829-1830.

Il n'est pas de sérieux qui puisse tenir devant pareilles fadaises débitées avec pareille conviction. — Voilà donc amoureusement cueillie par l'estampe qui en a fait le sujet de grasses lithographies — véritable chef- d'œuvre de coloris — la note romanesque et la note béatement bourgeoise. Philipon, dont la fantaisie fut grande dans tous les domaines et dont les


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compositions féminines, quoi qu'on en ait dit, sont autre chose que de vulgaires gravures de mode, Philipon, Fauteur des Agents provocateurs — un trio du beau sexe, — des Variations d'une femme (avant la toilette, pen- dant, après), — des Occupations d'une femme (elle s'habille, babille, se déshabille) avait trouvé dans cet ordre d'idées une série amusante, les Annonces, Petites Affiches Parisiennes. En ces feuilles hautes et étroites se lisaient toutes sortes de petites annonces illustrées, comme il s'en ren- contre chaque jour en maint journal.



Fig. 130. — Caricature de Bourdet, d'après un original en noir.


On y trouvait la demoiselle à marier, et souvent mieux, dans une rédac- tion pittoresque et pleine de saveur, qui nous prépare aux épices de la caricature à secrets et à doubles portes.

Du reste voici Mayeux, et là où le petit bossu apparaît l'on peut être certain que la lithographie sera doublement grasse, et par le procédé et par les sujets représentés *.

1 S'il faut en croire Baudelaire, toutes les femmes de la série des Mayeux seraient de I'hilipon.


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Qui se souvient du choléra de 1833, et surtout de l'impression qu'il pro- duisit sur la population ? Peu de gens. Eh bien ! grâce aux caricatures anticholériques, — alors fort recherchées, fort goûtées pour leur piment, — il est permis de constater que le règne de Louis-Philippe continuait à appar- tenir aux époques grasses. C'est ce maudit choléra qui est cause de tout mal en ce monde; c'est lui qui engrosse les filles, c'est lui qui rend les maris... ce que vous savez. Et Mayeux triomphe, Mayeux exulte, car il a



Fig. 131. — Caricature de Bourdet d'après un original en noir.


un remède tout trouvé, lui, il traite le mal par le Champagne et les femmes, guérison radicale N... de D...

La caricature à trucs est une piquante invention que je m'étonne de ne pas voir reprendre. Cela réussirait certainement, aujourd'hui comme autre- fois, parce que le comique n'a pas d'époque.

Mais de 1830 à 1835, ce fut une véritable maladie, production insensée qui amena les Portes et fenêtres, le Panorama dramatique, les Caricatures orthopédiques, la Mascarade improvisée, pièces lithographiques gentiment


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coloriées, dues, pour la plupart à Menut (Alophe), Bouchot, Forest, Bour- det, Henry Monnier, Wattier et qui permirent à Devéria de donner libre cours à sa verve érotique. Derrière les portes que de choses se peuvent faire ! Le Panorama dramatique a un cadre formant théâtre. Chaque feuille se



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Fig. 132. — Caricature de Philipon, d'après l'original en couleur {Les Annonces, Petites Affiches parisiennes.)


compose de deux scènes différentes sur le même sujet, que Ton fait passer comme de véritables décors.

Les Caricatures orthopédiques sont une combinaison plus ingénieuse. Deux feuilles de papier, emmanchées, glissent lune sur l'autre et allongent


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ou raccourcissent la taille, le nez, la figure, les jambes d'un personnage quelconque que ce changement rend ainsi extrêmement plaisant.

La Mascarade improvisée alla encore plus loin. Au moyen d'un petit miroir réduisant le visage dans les proportions voulues, le spectateur pouvait se voir déguisé subitement en poissarde, en marquise, en bossu.


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Mais le grand succès fut pour les Portes et fenêtres à la fois destinées aux enfants et aux amateurs de spectacles grivois; simples portes, du reste, comme leur titre l'indique, qui venaient se placer au milieu de l'estampe, si bien qu'en soulevant ce morceau rapporté, on était censé voir à l'inté- rieur.

Donc, aux côtés du garde national accroupi dans sa guérite et y faisant

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bombance, aux côtés de la baraque de saltimbanque, dont la porte ouverte laissait voir le sauvage du Canada, venaient, pour ceux qui aiment à regarder par le trou de la serrure, le mari, rentrant à l'improviste et surprenant sa femme, la mère dansant au bal, et la fille se faisant conter fleurette à la maison, tandis que les pièces : On n'entre pas, Madame s'habille, Madame n'est pas visible, montraient toujours une femme à sa toilette, une femme au bain ou dans un négligé quelconque du même genre. Tout cela, quoique léger, n'avait cependant rien qui pût blesser la pudeur. Pour rendre cette



Fig. 134. — Lepeintre jeune et Musard en 1832, charges de Dantan.


sorte d'estampes plus animée il fallut Devéria et, alors, derrière les portes, derrière les serrures, derrière les stores des fiacres, ce ne furent que gaies chansons d'amour, quelque chose comme du Béranger en action.

Et cette époque, si brillante pour l'histoire de la caricature, vit encore apparaître un genre nouveau qui doit profondément marquer dans les annales du comique; je veux parler de la charge sculptée dont le statuaire Dantan doit se faire l'initiateur et qu'il portera à un si haut degré de perfec- tion. Avec ses grandes allures, avec ses tendances toujours quelque peu classiques, la sculpture ne semblait pas devoir jamais se prêter à semblables interprétations et cependant du portrait sculpté à la charge sculptée, c'est-à- dire à l'exagération par le relief, par la puissance du rendu, des traits de la physionomie et des mouvements du corps, il n'y a qu'un pas. On peut même affirmer, en considérant les choses sous ce jour, qu'il est plus facile


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de caricaturer les personnages au moyen des arts de haute plastique que par la peinture, laquelle manque toujours de relief.

Lorsque vinrent les premières charges, les premiers bustes de Dantan, ce fut donc comme une révélation, quoique à vrai dire, les anciens, les Grecs surtout, eussent déjà donné une large part au comique dans leurs statuettes. Mais ce n'en était pas moins chose nouvelle pour la génération de 1830, peu habituée à voir la sculpture se prêter à pareilles fantaisies. D'abord simples pochades artistiques destinées à un public restreint, ces



Fig. 135. — Charge de Liszt, sculptée et lithographiée par Dantan jeune (1836).

bustes devinrent bientôt une galerie des célébrités et se prêtèrent, grâce au concours de l'industrie, à une foule de combinaisons. On en vit sur les cannes, sur les boîtes d'allumettes ; il y eut même des « essuie-plumes et poussas du célèbre Dantan » — c'est ainsi qu'ils étaient annoncés par les papetiers. D'autre part dès 1836, Dantan dessinait lui-même et popularisait ainsi par la lithographie ces merveilleuses charges qui avaient commencé par Liszt au piano et qui se continuèrent avec Alexandre Dumas, Victor Hugo, Grassot, Balzac, etc. Enfin, en 4839 paraissait le Musée Dantan, Galerie des charges et croquis des célébrités de l'époque, que devait compléter par la suite le volume : Les Dominotiers de Dantan jeune. Désormais, la charge sculptée allait entrer dans nos mœurs.


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Pendant les dix-huit années du règne de Louis-Philippe, peu de questions préoccupèrent l'estampe : cependant elle ne resta pas indifférente à deux grandes inventions qui vont avoir une réelle influence sur notre état social, les chemins de fer et la photographie, soit la daguerréotypie. Les chemins de fer, on le sait, avaient rencontré peu d'enthousiasme, peu de sympathie, tant auprès des particuliers qu'auprès du pouvoir législatif. Le gouvernement qui, en 1838, avait déposé une loi tendant à l'exécution de neuf grandes lignes par l'État vit son projet repoussé et les lignes ferrées tombèrent ainsi dans le domaine de la libre concurrence. Daumier ne devait que plus tard empoigner cette question des moyens de locomotion : toutefois, dans ses Croqaades diverses, il a dessiné quelques pittoresques vignettes, comme les conducteurs de coucous fumant à l'unisson des locomotives. Pour l'ins- tant, il nous faut recourir à Pruche, un dessinateur-lithographe, plus fécond qu'original, qui dès 1837, publiait des suites à la plume intitulées : Les Chemins de fer. Ce sont en général des dialogues entre actionnaires, paysans, braves femmes et bons bourgeois. Éternelle rubrique : « Dans le siècle où nous sommes, on ne marche pas, on fend l'air. Tout le monde a un chemin de fer, tout le monde a des milliards. Qu'est-ce qui n'a pas de chemins de fer? Qu'est-ce qui n'a pas de milliards? » — Comme toute nouveauté, ça fait jacasser les commères. « Tenez, mamezèle Philomèle, ne me parlez pas de vos chemins de fer, car, entre nous soit dit, vous verrez que tous ces chemins-là n'aboutiront pas à grand'chose, qu'ils vous flanqueront les quatre fers en l'air, et voilà tout; puisqu'on dit qu'ils vont en faire un qui passera par-dessus la colonne et l'obélisque, et qui, pour un sou, vous con- duira en Chine; je crois que cela ne sera pas le Pérou, ça sera tout bonne- ment un remorqueur comme ils appellent ça, avec une veilleuse dedans, car lorsqu'on donne si peu pour aller en voiture, on ne vous donnera de la marchandise que pour votre argent. » — Telle est la note générale de cette suite d'estampes, dialogues illustrés qui remettent sous nos yeux les anti- pathies et les craintes que suscitaient les voies ferrées,


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Peu de caricaturistes enregistrèrent cette lutte épique du Coucou et du Chemin de fer, mais tous ceux qui s'en occupèrent ne manquèrent pas de ressortir pour l'occasion l'ancien cabriolet popularisé par les estampes de Carie Vernet.

Le daguerréotype et les dioramas passionnèrent plus le public, si bien que la caricature leur accorda, à son tour, plus d'attention. Le fait d'avoir son portrait, — tout comme un homme illustre, — et avec de la couleur, flattait à un haut degré le bourgeois. Maurisset, dans une de ces grandes



FUIS DE CQUCOUg 1 Fig. 136. — Vignette de Maurisset.

planches dont il avait le secret, célébra le triomphe du daguerréotype comme il avait célébré le triomphe de la lithographie. Enfoncée l'aqua- teinte, à la potence MM. les graveurs, telle était la conclusion de la planche qui nous montrait Daguerréotypolâtres et Daguerréotypomanes au comble de la joie.

Le diorama de Daguerre faisait fortune. La foule y accourait et Vitet, le critique écouté, lui consacrait des articles. « Les inventeurs du diorama, » écrivait-il, « ne se contentent plus, comme dans leurs premiers essais, d'ani- mer leurs paysages par les accidents changeants de la lumière ; ils imitent aujourd'hui jusqu'au mouvement. Sous leur pinceau, le vent souffle, les feuilles s'agitent, les eaux coulent, les nuages se promènent dans le ciel. » Empoignant l'actualité, les dessinateurs qui s'étaient déjà amusés à publier


1 Voir l'article sur le daguerréotype publié dans Paris la grande Ville (tome I").


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des charges de portraits « daguerréotypéens » 1 tournèrent en ridicule et la chambre noire dans laquelle on vous plaçait et la fenêtre qu'on ouvrait devant vous.

Et maintenant, il convient de signaler ici trois faits importants dans le domaine de l'illustration : la réapparition de la gravure sur bois, depuis si longtemps délaissée, l'introduction de la caricature dans le livre, le dévelop- pement de la littérature satirique, qui doivent contribuer à populariser le sens du comique et qui sont dues pour une bonne part au journal.

Complètement abandonnée durant les premières années du siècle, la gra- vure sur bois s'était réfugiée dans les départements de l'Ouest, et c'est de là qu'elle expédiait dans le reste de la France ses grossières images. Toutes les plaquettes populaires publiées jusqu'en 1830 contenaient des bois à la taille naïve qui ne donnent pas une haute opinion du sens esthétique des graveurs. Mais régénéré par Brevière *, popularisé par le Magasin pittoresque et par le Charivari, cet art, si intéressant quand il ne se contente pas de l'effet d'ensemble, quand il cherche à rendre le coup de crayon du dessina- teur, allait entrer, de nouveau, dans une brillante période de production. La librairie du colportage elle-même, avec ses « goguenardes et burlesques illustrations, » avec ses « titres rigolards, » ses « catastrophes grotesques, » ses « caractères à mourir de rire, » ses « mystifications à s'en tenir les côtes, » ses « caricatures en action, » donnait des bois plus soignés qu'exécutait Porret.

J'ai dit que la littérature satirique sous la forme du journal, puis du livre, avait été pour beaucoup dans ce renouveau du bois. Dès l'instant qu'on entendait faire marcher de pair, dans un même esprit comique, le texte et l'image, forcément il fallait avoir recours à un procédé autre que la litho- graphie, qui, bonne pour l'estampe, ne convient pas au livre et ne peut, en aucune façon, se prêter à la vignette habillée. La littérature, l'illustration, la gravure sur bois contribuèrent ainsi, toutes trois, à la publication d'une série de volumes qui ont fait époque. Et, à ce sujet, ce serait ingratitude de méconnaître l'influence exercée sur le crayon des artistes par Philipon et nombre d'écrivains au premier rang desquels figurent Louis Desnoyers, Altaroche, Albert Cler, les trois hommes d'Etat du Charivari, suivant l'épi- thète dont ils se décorèrent si plaisamment 2 , Eugène Briffaut, Léon Gozlan,

1 Voir sur Brevière, régénérateur de la gravure sur bois, l'intéressante monographie de Jules Adeline.

5 On a vu dans mon livre Les Mœurs et la Caricature en Allemagne que les rédacteurs du Kladderadalsch devaient, en 1848, imiter cette fantaisie des premiers fondateurs du Charivari.


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Louis Huart, Maurice Alhoy, Albéric Second, Alphonse Esquiros, E. de la Bédollière. Il est bien rare qu'un mouvement littéraire humoristique ne produise pas un mouvement graphique dans le même esprit; si notre cari- cature de mœurs est souvent si pauvre, n'est-ce pas, justement, parce que nous manquons d'humoristes de la plume, c'est-à-dire de ceux-là même qui doivent faire naître l'image. Le littérateur qui sait manier le crayon ou le caricaturiste qui sait aussi exprimer sa pensée par la plume sont certaine- ment à même de faire œuvre mieux coordonnée. A ce point de vue Gavarni, Cham, Bertall sont des individualités plus complètes que Daumier, inca- pable de mettre des légendes à ses dessins. Et, d'autre part, l'artiste qui interprète un texte, qui peut s'inspirer de la pensée écrite, trouve dans la prose de l'humoriste un précieux concours. Le livre inaugura donc la seconde période de la caricature, celle de l'union intime du texte avec le dessin, alors qu'auparavant l'estampe et la littérature avaient, chacune de leur côté, suivi une voie différente.

Le milieu du règne de Louis-Philippe vit ainsi, en même temps, se créer la librairie caricaturale par les productions d'Aubert, le célèbre magasin d'images, et se développer les ouvrages illustrés. De ce véritable flot d'al- bums, paraissant en livraisons, sous les titres les plus divers : Folies Cari- caturales, Album Chaos, Petits Miroirs, Macédoines, il a été déjà question à propos des lithographies de Victor Adam. Quant au livre, on peut dire que la période de 1838 à 1848 a donné le jour à la plus grande partie des publications qui constituent le fond de l'esprit comique français.

Gavarni, Grandville, Daumier, Henry Monnier, Traviès, Janet-Lange, Alophe, Maurisset, Trimolet, Lorentz, Cham, Henry Emy, Vernier, Forest, Victor Adam, Bertall, c'est-à-dire tous les artistes que nous avons vus et tous ceux que nous allons voir, ont consacré souvent le meilleur de leur talent à ces études de mœurs, à ces encyclopédies morales dont le texte était signé des plus grands noms de la littérature contemporaine, depuis Balzac, Jules Janin, Ch. Nodier, de Musset, George Sand et Frédéric Soulié jusqu'à Couailhac et Marco Saint-Hilaire l .

Voici Les Français peints par eux-mêmes , pittoresque réunion des types, voici Le Muséum Parisien, histoire physiologique, philosophique et grotesque de toutes les bêtes curieuses de Paris, La grande Ville, ce tableau

1 L'auteur de YHistoire de Napoléon, mort pendant que s'achevait l'impression du présent volume, avait publié plusieurs petites plaquettes amusantes comme L'Art de faire des dettes et de promener ses créanciers ou L'Art de mettre sa cravate, ayant invariablement pour frontispice une vignette coloriée d'Henry Monnier (1824-1830).


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comique, critique et philosophique de Paris dont tout un volume fut écrit par Paul de Kock, Paris dans l'eau, Paris au bal, Paris à table, Paris marié, Pa?'is chantant, ces curieuses plaquettes illustrées par Bertall et parCham; voici les Scènes de la vie privée et publique des animaux, suite des Méta- morphoses du jour, également intéressantes par le texte et par les gravures, peinture moqueuse mais fidèle de nos habitudes, de nos ridicules et de nos caractères modernes ; voici les Petites misères de la vie humaine, ces misères qui sont de toutes les époques et de tous les pays ; voici Le Diable à Paris, Les industriels, métiers et professions de France; voici enfin la si précieuse collection des Petites Physiologies, cette centaine de plaquettes dues aux plumes les plus diverses et aux crayons les plus connus qui, de 1841 à 1844, vont faire défiler sous nos yeux l'histoire des gens et des choses. Autant de volumes destinés à fixer les mœurs, coutumes, caractères et portraits des Parisiens dans cette première moitié du siècle, à nous donner un tableau complet de la vie privée, publique, politique, littéraire, industrielle, au moment où se forme le système social sous lequel nous vivons encore. Autant de volumes, aussi, qui sous le couvert des animaux s'identifiant à l'homme, vont tourner en ridicule d'une façon philosophique notre organisation sociale et politique, choses auxquelles on ne peut plus toucher ouvertement depuis la légistation de Septembre.

Si Paris est, alors, la principale .préoccupation des humoristes de la plume et du crayon, cela n'empêche pas les artistes d'illustrer les grands écrivains, de se complaire en de pures fantaisies et d'inaugurer par ces vo- lumes : Aventures de Jean-Paul Choppart, La Bouillie de la comtesse Berthe, Histoire d'un casse-noisette, Le Prince Coqueluche, Histoire de la mère Michel, Aventures de Tom Pouce, la littérature enfantine parvenue actuel- lement après avoir subi des hauts et des bas, au plus haut degré de son épanouissement.

Dans la fantaisie, ce sont les nouveaux venus qui tiennent la première place : Bertall, avec son Cahier des charges des chemins de fer, avec ses Omnibus, pérégrinations à travers tous chemins, où se trouve la charge des Buses Graves 1 ; Cham, avec sa Parodie du Juif-Errant, que doivent suivre de nombreuses séries du même genre.

Souvent ces publications ont des titres amusants, témoin le singulier livre-album iconographique : Fiasque, mêlé d'allégories, illustre illustration d'illustres illustralisés, illustrée par un illustrissime illustrateur illustrement

1 Le texte des Buses Graves, l'amusante parodie des « Burgraves, » est, on le sait, de M. Camille Rousset, alors précepteur de M. Guillaume Guizot.


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inillustre. Mais, dans cet ordre d'idées, la première place est aux plaquettes populaires et aux almanachs, qui viennent de revenir sur Feau ; on voit des promenades du bœuf gras, des marches burlesques, des Carnavalia avec des textes par « un professeur de philosophie de l'Académie d'Yvetot, » par « le Père Latrogne, » par « S. M. Pépin II, » arsenal du rire et du comique propre à certaines époques.

Notons enfin que la caricature, comme la plupart des manifestations humaines, fut appelée à subir, en tous pays, des courants identiques, car, partout, de 1835 à 1830, en France, en Allemagne, en Angleterre, on constate l'apparition du livre humoristique illustré, suivi du retour à la gravure sur bois, et le développement de l'esprit comique dans le sens de l'étude locale.



Fig. 137. — Vignette romantique.


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Fig. 138. — Croquis inédits de Grandville, sur un album au peintre Dantan.


CHAPITRE X

LES MAITRES DE LA CARICATURE MODERNE (1829-1848)

Daumier, peintre-caricaturiste. — De la légende dans l'œuvre de Daumier. — Les Robert-Macaire ; véritable portée de ce personnage. — L'œuvre personnel à Daumier : la physionomie, la pensée. — Différentes suites. — Caricatures sur les juges et les avocats. — Charges sur l'histoire ancienne; le respect du classicisme sous le premier Empire et la Restauration.— L'humanité vue par Daumier.

Gavarni faiseur d'épigrammes illustrées. — De la légende et du mouvement chez Gavarni. — De l'esprit de philosophie et de scepticisme. — Gavarni illustrateur de livres. — Gavarni caricaturiste politique.

Grandville, caricaturiste-rêveur. — Le voyage de l'éternité, danse des Morts moderne. — « Les métamorphoses du jour» et « Les scènes de la vie des animaux.» — Sa collaboration au Magasin pittoresque : figures géométriques, études de perspective et de raccourcis. — Fantaisies de toutes sortes : la musique animée.

Cham, ses premiers albums. — L'influence de Tôpffer. — Sa collaboration au Musée Philipon, puis au Charivari. — Les revues comiques et l'actualité illustrée. — E. de Beaumont et ses études de lorettes. — Traviès. — Trimolet et l'influence anglaise.


I



n pourrait croire que tout a été dit sur Dau- mier, Gavarni, Grandville, tant abondent sur ces brillants représentants de la caricature fran- çaise, livres, plaquettes, articles de revues Et, de fait, Champfleury, les de Goncourt, Charles Blanc, sont trois historiographes après lesquels


on éprouve certaine crainte à aborder semblable sujet et semblables per- sonnalités.

4 Ce chapitre contient plusieurs caricatures entièrement inédites de Grandville. Pour Daumier il ne fallait pas songer à pareille bonne fortune, et quant aux Gavarni inédits qui ont passé en 1884 à l'hôtel des Ventes (aquarelles de la collection Hetzel), ils ne peuvent être reproduits.


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Néanmoins, je vais essayer de donner de l'inédit et, surtout, de préciser, dans le domaine qui nous occupe, la part de chacun. Que d'appréciations diverses , bizarres et pittoresques sur Daumier ! Béraldi, un collecteur en cu- riosités de toutes espèces, s'est amusé, dans ses Graveurs du xix° siècle, à noter les noms des artistes auxquels on l'a quelquefois comparé, liste immense, véritable macédoine de peintres et d'écoles, où sont mélangés Flamands, Hol- landais, Vénitiens, Florentins, Anglais, liste qui va de Holbein à Charlet, de David à Corot, de de La Tour à Tassaërt, de Jordaens à Millet, sans oublier le Tintoret et Rembrandt. Vouloir élever quelqu'un sur un pareil piédestal, n'est-ce pas lui lancer le pavé de l'ours du bon La Fontaine? Je passe, du reste, les épithètes aussi échevelées que savoureuses, accordées au crayon lithographique du Michel-Ange de la caricature.

Les seules comparaisons qui se devaient faire furent laissées dans l'oubli, parce qu'elles demandaient une étude spéciale des différents tempéraments humains ; parce que, pour les amener à leurs conclusions logiques, il fallait autre chose que des accouplements de mots et des kyrielles de noms propres. Je veux dire qu'il eût fallu établir un parallèle entre notre artiste et les grands caricaturistes étrangers. Or, prendre Rowlandson, Hogarth, Goya et placer à leur côté Daumier, c'est examiner de quelle façon les maîtres de la satire humaine ont compris le rire; c'est apprécier la valeur des éléments comiques mis en action et, par suite, rechercher les différences obtenues ; c'est pénétrer dans le génie particulier à chaque race, c'est en définir les points caractéristiques essentiels , toutes choses qui ne se peuvent faire si l'on ne possède d'une façon complète tous les cléments, si l'on ne connaît le secret de toutes les civilisations.

Conclusion logique qui s'imposera à nous lorsque nous aurons mis au jour, successivement, les manifestations caricaturales des principaux peu- ples ; lorsque tout, mœurs, vie intime, vie sociale, vie politique, aura passé devant nos yeux, expliqué et plaisamment annoté par le trait graphique.

J'ai dit, précédemment, que Daumier était un peintre. J'ajoute, ici : et, qui plus est, un classique faisant de la caricature; merveilleux interpréta- teur, merveilleux metteur en scène. J'ai dit qu'à ce faiseur de caricatures artistiques, il manquait, pour être complet, suivant nos idées modernes, la légende, ce sel du dessin 1 ; il importe, maintenant, de s'expliquer sur ce point, d'autant plus que notre sens a été perverti par un trop grand abus du fait divers illustré. Eh bien ! je le déclare, c'est, pour moi, presque un

' Les légendes des caricatures de Daumier sont de Philipon, Louis Huart, Albéric Second, Maurice Alhoy. Plus tard 5j Albert VVolff et Rochefort eurent également la mission d'en composer.


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crime esthétique d'avoir fait placer des légendes et surtout des dialogues au- dessous des compositions de l'artiste. Daumier ne fait pas des personnages qui se meuvent, qui vont et viennent, qui causent de choses et d'autres; il représente des types, il exécute des tableaux. Les seules légendes qui aient un sens, qui soient réellement appliquées à son genre, sont la constatation du fait physiologique ou l'énoncé du titre pur et simple. Et cela, pour l'ex- cellente raison que voici : Daumier fait penser là où Gavarni fait parler. Ce point, devenu très particulier, Beaudelaire l'avait bien compris quand il écri- vait : « Comme Molière, Daumier va droit au but. L'idée se dégage d'emblée, On regarde, on a compris. Les légendes qu'on écrit au bas de ses dessins ne servent pas à grand'chose, car ils pourraient généralement s'en passer. »

Mettre au-dessous de deux époux qui bâillent à se rompre la mâchoire : Six mois de mariage; au-dessous de l'époux qui tient l'enfant pendant que madame s'habille : Cré nom !... si on réfléchissait, c'est bien 1 ; faire dire au misérable qui contemple les heureux mortels attablés dans un restaurant : J'ai trois sous! 2 c'est encore bièn; mais lorsque, à ce merveilleux tableau des trois dormeurs — le père, la mère et l'enfant (dans son berceau), l'on ajoute des réflexions qui n'ont que faire : « Voilà le moment (passé minuit) où le calme et la paix régnent véritablement dans les heureux ménages... Vaut mieux tard que jamais 3 , » je dis que c'est rabaisser la caricature au niveau d'un vieux cliché de magazine ayant servi à toutes les sauces, je dis que c'est méconnaître le génie de l'artiste. Un pareil sujet demande autre chose que des lieux communs. Les Daumier de cette envergure sont des œuvres maîtresses, des tableaux en noir et blanc destinés à prendre place dans le grand musée comique de l'humanité, et l'on [n'a pas pour habitude d'annoter la peinture. Voyez la sobriété des Anglais devant les grandes pages de Rowlandson ou de Cruickshank.

Au surplus, Daumier est double; tantôt personnel, faisant défiler devant nous les types qu'il a vus, les impressions qu'il a ressenties, tantôt interpré- tateur, parle crayon, des idées qui lui ont été données, subissant l'influence d'un milieu et d'une personnalité. Pour la première manière, il fallait éviter toute légende annotative et réserver ce concours du texte aux seules pages d'actualités politiques ou autres.

Lorsque la pensée créatrice et le crayon traducteur s'unissent dans un même but, il est nécessaire de rechercher l'œuvre personnelle à chacun. Tel


1 Série des Mœurs conjugales. - Série des Emotions parisiennes. 3 Série des Mœurs conjugales.


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est le cas, par exemple, pour les Robert-Macaire, une des séries les plus connues, les plus citées, composée « sur les idées et sur les légendes de Charles Philipon » qui, en plaçant cet avis en tête de la publication, a tenu assurément que sa part de conception, de gestation, lui fût conservée. Donc, au point de vue de la portée sociale, immense, il faut le reconnaître, c'est Philipon qu'on doit considérer, Daumier restant essentiellement le maître dessinateur qui a su traduire, par le trait graphique, l'idée du met- teur en scène, qui a donné aux personnages cette intensité de vie et de vérité, sans laquelle il n'y a pas de vraie caricature.

C'est ainsi que la pensée de l'écrivain et le crayon de l'artiste ont mis en mouvement une des créations les plus puissantes de la satire française, dont on essaierait vainement de contester le caractère. Si Robert-Macaire, financier floueur, n'incarne pas en lui toute la bourgeoisie, il représente bien le monde des brasseurs d'affaires, alors tout-puissant : grandiose critique du siècle de l'argent , qui vise la classe dominante non dans ses mœurs intimes, mais dans sa conception sociale, dans ce puffisme et ce charlata- nisme dont font preuve députés, médecins, journalistes, entrepreneurs de spectacles publics, avocats, avoués, banquiers, coureurs de dot. Sous ce règne de Louis-Philippe, qui inaugure la grande trilogie bourgeoise, succes- sivement royaliste, impérialiste et républicaine, n'a-t-on pas mis tout en actions « depuis la production des chats angoras jusqu'à la pommade de chameau pour donner du toupet; depuis le bitume qui monte et descend à la Bourse comme le lait sur le feu, jusqu'aux savons de Marseille faits avec des marrons d'Inde et du beurre de cacao. » N'est-ce pas de cette époque bienheureuse que datent les mines de fromage de Gruyère, les mines de rasoirs d'Angleterre, les truffes minérales et autres affaires, aussi pittoresques qu'incohérentes? Le fumisme, qui n'avait pas encore envahi les lettres et les arts, trônait alors en maître dans la finance.

Les personnages créés par Philipon et Daumier disent déjà, sous une forme comique, ce que Proud'hon, avec son bon sens, avec sa rectitude de jugement, dira, plus tard, sans périphrases : le commerce, c'est le vol.

Et l'image dévoile les flibusteries de cette féodalité financière que Toussenel exécutera d'une façon magistrale dans son livre : Les Juifs, rois de l'époque.

Robert-Macaire, épicier, donnant des instructions à son premier commis, n'est-il pas le digne prédécesseur de nos marchands de denrées coloniales?

Robert-Macaire, médecin des pauvres, n'est-il pas le digne ancêtre des docteurs à consultation gratuite et à remèdes spéciaux dont la moindre pom- made au suif coûte 20 francs?


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Le boniment à Bertrand, garçon épicier, est tout un poème :



Fig. 139. — Planche des « Cent et un Robert-Macaire » de Daumier, publiés avec encadrements lithographiques et avec texte de Alhoy et Huart (1839).

N. B. — Les « Robert-Macaire » parurent d'abord dans le Charivari sous le titre de Caricaturiana et simplement avec les légendes de Philipon (1836-1838).


Fais bien attention! ! Si l'on te demande du Racahout des Arabes, pour l'en-


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graissement de toute espèce de sultanes, du Nafé d'Arabie pour l'allaitement des enfants de tout âge, du Kaïffa d'Orient pour les gastrites et les cors aux pieds, du Théobrome pour les vomissements, de YAmandine, de Ylndostani, de YOsma- niglou, du Paraguay -Roux, de la Créosote, du Chocolat au Salep, de YHypocras, de la Moutarde blanche pour les humeurs noires, les maux de dents et les déviations de la taille, tu prendras dans ce sac, toujours dans le même, ne va pas te tromper! et tu serviras cela en poudre, en pâte, en liqueur ou en grains, suivant ton idée.

Et comme Bertrand s'étonne qu'une graine puisse avoir à la fois autant de qualités, Robert-Macaire ajoute : « C'est de la graine de niais, première qualité, » graine connue de toute antiquité et dont les gogos ne se comptent plus.

Robert-Macaire, banquier et juré ; Robert-Macaire, agent de change, seront des vérités éternelles tant que durera l'ère de la féodalité financière, et pour qu'on ne puisse pas, un instant, mettre en doute la portée d'une telle œuvre, dans laquelle défilent toutes les fraudes, toutes les falsifications, toutes les flibusteries humaines, Philipon et Daumier planteront, plus tard, nos deux illustres personnages sur le péristyle de la Bourse, en lieu et place des sta- tues du Commerce et de la Navigation.

Mais Robert-Macaire, ainsi nettement défini, ne reviendra pas seulement sous le crayon de Daumier, remplaçant les statuettes de Mercure ou servant de frontispice à des plaquettes, il entrera dans le livre, et la littérature du col- portage cherchera à populariser sa figure comme celle de Mayeux. Robert- Macaire et son ami Bertrand, publié l'année même où les célèbres estampes paraissaient avec un texte, confirme ce que j'ai pu dire sur le véritable caractère du personnage. « Comment, il est mort, ce cher M. Robert-Macaire ? » lit-on dans un chapitre pompeusement intitulé : Mémoires d'outre-tombe, « mais la Bourse va prendre le deuil ; mais la Banque va se couvrir de noir ; mais tous nos docteurs qui s'affichent vont mettre un crêpe à leur chapeau ; mais tous nos agents d'affaires vont donner une larme à leur confrère ; mais deux journaux au moins vont s'entourer de bandes lugubres, quelle tristesse pour la bonne presse ! » Et le tout se termine par un projet d'épitaphe ainsi conçu :

Ici repose le plus infatigable artisan du progrès. Il fut dans les bitumes et dans la garde nationale ; dans la chambre des députés et dans les chemins de fer; dans les houilles et la moutarde blanche ; dans le journalisme et dans les vespasiennes ; dans les remèdes secrets et dans les cercueils à bon marché ; dans le billon Monaco et dans les locomotives ; dans le caoutchouc et dans le racaou ; dans les boudjoux et dans la graine de choux à cent sous.


ÉMOTIONS PARISIENNES



— C'est unique ! j'ai pris quatre tailles, juste comme celles-là. clans ma vie: Fifine. ma première: Cocotte, celte gueuse de Cocotte: la grande Mimi et mon épouse là-haut dans le coin.


LES GENS DE JUSTICE



— Comme je vous ai bien dit vertement votre fait !

— Mais aussi que je vous ai crûment riposté les choses les plus désagréables J

— Nous avons été beaux 1

— Nous avons été magnifiques !... Ce n'est réellement qu'au Palais qu'on connaît la manière de se disputer et de s'en dire de toutes les couleurs sans se fâcher !



LES MAITRES DE LA CARICATURE MODERNE


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Qui, après cela, pourrait encore se refuser à voir dans Robert-Macaire la personnification de la bourgeoisie durant l'âge des chemins de fer et du coton.

Au point de vue graphique, on ne saurait regarder le personnage sans être frappé de son emphase, de son aspect dramatique, en un mot sans penser à Frédérick Lemaître, le puissant acteur. Et, effectivement, c'est bien lui que Daumier a visé dans les gestes, c'est bien de sa physionomie qu'il s'inspire en plusieurs croquis; chose naturelle, puisque c'est au théâtre, dans /' Au- berge des Adrets, que cette curieuse figure a pris naissance.

Bertrand, on le sait, ne joue qu'un rôle secondaire; mais en lui donnant une allure dépenaillée , vêtements en loques, cravate en ficelle, chapeau effondré, bottes éculées, l'artiste est parvenu à constituer un type amusant, qui contribue à augmenter le côté comique.



Fig. 140. — Dans les bouges. Fig. 141. — Types de bourgeois.

(D'après des \ignettes sur bois de Daumier '.)


Pénétrons maintenant dans la partie plus personnelle à Daumier, dont l'œuvre considérable, inauguré avec des alphabets pour le jeune âge, se terminera par les croquis émouvants, grandioses, de l'année terrible. Poli- ticiens, magistrats, artistes, comédiens, bourgeois, gens du peuple, bohèmes aux métiers inconnus, qui rappellent Privât d'Anglemont, femmes, enfants, toutes les classes, tous les sexes doivent venir poser devant son crayon ; et ridicules, travers, hypocrisies, tout sera noté par lui en des pages qui res- teront éternellement, parce qu'elles sont aussi vraies que les comédies de Molière ; — privilège inhérent aux productions de longue haleine et de vaste

1 Les petites gravures sur bois qui figurent ici sont empruntées h Paris la grande Ville et ont toutes été réduites de moitié,


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE



Fig. 142. Un malheureux.

(Vignette de Daumier. )


envergure, ayant eu en vue non le moment, mais le côté humain des gens et des choses, de pouvoir ainsi se perpétuer à travers les âges.

Observateur, Daumier est un méditatif qui a, avant tout, étudié l'homme, qui a cherché à le saisir dans son allure générale, comme dans certaines situations particulières, et qui, pour ce faire, a pris un type amusant, quel- que peu bonhomme, sans façon, nez au vent, ayant plus d'un rapport avec sa propre personne. Si, sans cesse, l'on voit apparaître en son œuvre les titres : Croquis parisiens, Types parisiens, Les Parisiens, Émotions parisiennes, il ne faut pas en tirer des conclusions qui viendraient à ren- contre de la réalité. En effet, le décor et certains acces- soires indiquent, seuls, qu'on est à Paris ; ce ne sera jamais du document pour reconstituer les mœurs et les personnages de la capitale à une époque donnée. Daumier n'a pas plus fait des Parisiens qu'il n'a fait des provinciaux ou des étrangers : il est vrai que, lorsqu'il a voulu toucher à ces derniers, il a été particulièrement mauvais. Rien de plus triste que certaine suite pompeusement intitulée : Voyage en Chine.

De même qu'il n'a pas cherché à reproduire le type parisien, de même il s'est peu inquiété de la mode, de tout ce qui tenait particulièrement à son temps : il laisse aux miniaturistes de l'estampe, aux insistatifs, ces détails précis qui cadrent mal avec les grandes allures de son talent. Sous le second Empire, il sacrifiera plus au côté actualité; mais durant sa belle période, celle qui va de 4838 à 1830, on ne trouverait guère, pour mettre une date sur ses croquis, que l'uniforme des collégiens et des gardes nationaux.

L'expression humaine dans son ensemble, la physionomie, la démarche, les signes exté- rieurs du contentement ou de l'ennui, de la béatitude ou de la souffrance, voilà ce qu'il vise, ne voyant, en somme, dans le vête- ment, qu'une enveloppe pour traduire les mouvements et les plis du corps.

Physionomiste dans toute la force du terme , comme l'était au siècle dernier Chodowiecki, mais faisant aussi large que ce dernier avec sa pointe faisait fin et serré, Daumier est, à coup sûr, le premier des peintres humo-



Fig. 143. — Joueurs de boules.

(Vignette de Daumier.)


LES MAITRES DE LA CARICATURE MODERNE


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Fig. 144. — Vignette de Dau mier, d'après une gra vure sur bois.


ristes ; car son noir et blanc atteint à l'intensité du coloris le plus puissant ; car ses scènes, suivant la façon dont elles se présentent, pour peu qu'il y ait un paysage ou un bout de vue dans le lointain, sont admirables d'air et de perspective.

Ses personnages ne vivent pas seulement, ils pensent, et leur visage reflète toutes les sensations intérieures par lesquelles ils passent.

Voyez ses buveurs avalant quelque affreux piccolo, ses lecteurs de journaux plongés dans un récit pal- pitant — sujet qu'il a particulièrement affectionné; — voyez ses joueurs de dominos, ses baigneurs, ses amateurs de peinture, ses dormeurs qui rappellent quelquefois Gruickshank, ses papas jouant avec leurs moutards, ses spectateurs de l'orchestre, ses politiques de café, ses promeneurs, autant de chefs-d'œuvre , pages uniques que la caricature ne retrouvera peut- être jamais, parce que, rarement, l'étude physiogno- monique a été poussée aussi loin. Et l'impression qu'il donne n'est pas l'impression fugitive d'un instant; tel personnage cloué à la porte par un : Monsieur regrette beaucoup, mais il lui est impossible de recevoir en ce moment, montre par son attitude qu'il lui faudra d'autres explications, pour qu'il consente à se retirer. C'est ainsi qu'en un seul croquis, l'artiste parvient à animer certaines scènes, à leur communiquer la notion du temps écoulé.

Voici les Émotions parisiennes traduisant la misère noire, la faim, mettant les bonnes gens de la capitale aux prises avec les inconvénients de la rue, de la température, des mauvaises odeurs; voici les Mœurs conjugales que doivent suivre les Scènes conjugales, épisodes de la vie intime dans ses incidents comiques et même dramatiques ; voici les Beaux jours de la vie, auxquels on donnera plus tard comme pendant les Moments difficiles, séries rappelant par plus d'un côté le sabre cher à M. Prudhomme ; voici les Pas- torales, véritables scènes idylliques ; voici les Infirmités humaines visant principalement certains petits désagréments ; voici les Monomanes avec leurs types amusants dont quelques-uns, comme le monsieur qui brode, ont dis-



Fig.145. — Vignette de Dau- mier, d'après une gra- vure sur bois.


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Fig. 146. — Les bohémiens de Paris. (Vignette de Daumier.)


paru de la surface du monde habité ; voici Locataires et Propriétaires, c'est-à-dire toutes les péripéties de la vie locative au milieu desquelles apparaît souvent le portier; voici les Bohémiens de Paris, cette série mer- veilleuse qu'on imitera quelquefois, mais qu'on ne surpassera jamais, dans

laquelle faméliques, loqueteux, humbles, ayant l'insolence du vice ou l'effroi de la misère, prennent place les habitants du pavé, depuis le marchand d'habits ou de chaînes de sûreté, depuis le rava- geur, le dégraisseur ou le romain, jusqu'à M m0 de Saint-Léon, jusqu'au rapinde lettres, jusqu'à l'ancien premier grand prix de Rome, ou au neveu d'un pair de France.

Quelquefois Daumier s'est contenté de person- nages à mi-corps comme clans les Croquis d'expres- sion, si remarquables par les allures du geste et de la physionomie; d'autres fois, il a eu recours aux grosses têtes, mais, sans abuser de ce genre comme les crayonneurs de la Restauration.

Dans les Amis où se lit la légende féroce : Un ami est un crocodile donné par la civilisation, commence à apparaître la note satirique, mais, nulle part, l'artiste ne doit sé montrer cruel comme à l'égard des gens de robe, juges et avocats, qu'il cloue au pilori de la caricature en ces suites : Les Gens de justice, les Avocats et les Plaideurs, qu'il ne lâche du reste jamais complètement, et qu'on re- trouvera à plusieurs reprises sous son crayon.

Sans doute il leur en voulait à ces magistrats qu'il représente l'œil enfoncé derrière de profondes lunettes, le nez remarquablement long, la chevelure curieusement ébouriffée sous la toque; sans doute, il ne leur avait pas pardonné sa condamnation au sujet du Gargantua. Juges galants, avocats sans cause, avocats affairés, avocats ayant la spécialité des alibi, avocats plaidant pour la galerie, avocats convaincus... que leur client les paiera bien, défen- dant l'orphelin et la veuve, à moins cependant qu'ils ne l'attaquent, ou se postant au coin des couloirs pour tomber sur la pratique, tous défilent dans cette galerie comique dont certains tableaux resteront impérissables. Chefs-d'œuvre de composition et de légende au nombre des-



Fig. 147. — Les bohémiens de Paris. (Vignette de Daumier.)


LES MAITRES DE LA CARICATURE MODERNE


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quels figure le juge mollement étendu dans son fauteuil à qui l'on amène un affreux bandit : « Vous aviez faim... vous aviez faim... ça n'est pas une


HISTOIRE ANCIENNE .



«Ht RmtWRt SI JOYfcUX AUCURIS.

les Autres, 'dit-on, ne pouvaient s 'aborder

Sans rire de leur fourberie :

Mais nos chevaliers d'industrie Se traitent gravement et sans se déride;

Fig. 148. — Planche faisant partie de la suite « Histoire ancienne. »

raison..., mais moi aussi, presque tous les jours j'ai faim et je ne vole pas pour cela ! »

Roueries, effets de geste, trucs oratoires de la gent avocassière, rien n'a

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE



été omis en ces pages cruelles où l'on voit des squelettes de juges danser dans la draperie qui les habille, tandis que les puissants, les majestueux, se

gonflent superbement sous la robe.

Voici maintenant une suite bien différente que Daumier n'a point ca- ressée avec le même amour, qu'il regrettait même, s'il faut en croire certains auteurs, et qui cependant, avec raison, figure au premier plan de celles que l'on cite habituellement, je veux parler des 51 planches c onstituant F Histoire ancienne l . Or, cette suite est doublement intéressante , d'abord parce qu'elle nous per- met de voir un cari- caturiste français aux prises avec l'antiquité, chose assez rare, à cette époque où prédomi- nent encore les tendances classiques ; ensuite parce qu'elle nous montre une autre face du talent de Daumier. Eh bien ! quoique les personnages soient toujours admirablement campés, il faut reconnaître que cette série est quelquefois monotone : le crayon de l'artiste n'a pas sa verve habituelle ; eu égard au sujet, il paraît solennel et pompeux. On dirait qu'en touchant au classique, même pour le railler, il a voulu rester quelque peu classique. Mais cette production qui tranche si ouvertement avec l'œuvre du maître mérite de ne pas passer inaperçue, parce qu'elle doit marquer dans les annales du comique.

Si Daumier n'a pas, en effet, attaché le grelot à la protestation contre


enJU


Fig. 149. — Reproduction au trait du tableau de David.


4 Les légendes en vers de cette suite passent pour être d'Albéric Second.


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Rome et Athènes, il est le premier qui, dans le journal, sous la forme de l'estampe populaire, ait osé attaquer ces classiques de carton.

Avant lui, l'antiquité se vit rarement ridiculi- sée. Sous l'Empire, esthé- tique, costume, littéra- ture, tout avait été telle- ment imprégné de clas- sicisme , que toucher à cette arche sainte eût été considéré comme un crime de lèse-majesté. Sous la Restauration, le respect n'avait pas dimi- nué ; cependant , c'est alors qu'on vit apparaître les premières tentatives de caricature contre l'in- fluence du style pom- pier. Le « Mars désar- mé par F Amour et les Grâces , » de David , donna lieu à des charges amusantes et d'autant

plus curieuses pour nous, Fig. 150. — Parodie du tableau de David.

qu'elles constituent une

sorte de paraphrase, de « parodie, » suivant l'expression employée ici, du tableau lui-même. La statuaire fut également l'objet de quelques satires, mais personne n'avait encore eu l'idée d'entreprendre sur la société antique ce qu'on exécutait journellement à l'égard des mœurs contemporaines.

Cette interprétation, trait pour trait, souvent fade et toujours monotone, sentant le tableau vivant, la transformation obtenue par trucs comme au théâtre, était du reste fort à la mode entre 1820 et 1840. N'est-ce pas ce procédé déjà que nous avons signalé pour l'Iliade sérieuse et comique de l'Allemand Ramberg 1 ?

Donc l'idée de Daumier — non point de parodier, de torturer du dessin

1 Voir mon volume: Les Mœurs et la Caricature en Allemagne.



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classique, en faisant prendre aux modernes des poses académiques, mais bien de se servir des modernes pour ridiculiser les anciens — rompait avec toutes les traditions du passé, et c'est pourquoi sa suite qui devait faire pousser les hauts cris à Charles Blanc est du plus haut attrait pour l'his- toire des influences et des manifestations caricaturales.

C'est ainsi que la parodie de l'antiquité qui, par la suite, sera conduite sur le théâtre où elle trouvera un champ plus vaste, faisait son apparition dans le domaine de l'estampe. A vrai dire, le succès ne fut pas grand : l'époque n'était pas à ces sortes de conceptions et il faudra à l'esprit français une éducation artistique plus raffinée pour qu'il puisse savourer les charges du classicisme.

N'est-ce pas le cas de rappeler la pittoresque légende placée au bas de deux personnages de notre artiste, deux vieux contemplant une statue antique du jardin des Tuileries :

— On a beau dire, l'antique est toujours beau.

— Oui, en marbre, ma femme.

Du reste, Daumier devait revenir sur le classicisme avec ses Physionomies tragico-classiques qui visent d'une façon si magistrale les ridicules du geste et de la pose chez les acteurs du drame à l'antique. Autant les Grimaces de Boilly sont forcées, autant ici les jeux d'expression sont naturels; si bien qu'on ne s'explique pas comment certains iconographes n'ont vu qu'une plaisanterie en ces belles pages de l'art physiognomonique.

Mais ce sont là simples appréciations personnelles. On a reproché à Dau- mier bien autre chose. N'a-t-on pas dit qu'il manquait à son œuvre deux productions capitales : la jeunesse et la femme; n'a-t-on pas répété sou- vent qu'il avait toujours montré la même humanité souffreteuse et ridicule, comme si un artiste pouvait tout englober en ses études ; comme s'il pou- vait à la fois faire profond, comique, gracieux, joli; comme si tous — je parle de ceux qui ont une valeur — ne s'étaient pas créé un genre dont ils ne sortent plus et un type qu'ils reproduisent sous toutes les formes, dès qu'ils sont arrivés à l'idéal esthétique rêvé par eux.

Assurément, l'humanité telle que la voyait le grand peintre ne pouvait pas être belle; l'on se demande même ce qu'aurait fait un jeune tendron, un joli minois, au milieu de ces bons bourgeois rabougris, vieillots, à la figure de pomme ridée. Simple accessoire la plupart du temps, la femme n'est pour lui qu'une mégère ou un bas-bleu sur le retour. Quant au petit,


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Béraldi le traite « d'affreux moutard qui n'a rien du bébé ou de l'enfant et qui est aussi vieux, aussi ridé, pour tout dire aussi bourgeois que son père. » Gela est très juste, mais il faut ajouter que c'est bien un peu la tournure générale de l'enfant à ce moment; que les modes et la vie terre à terre n'ont point développé parmi la jeunesse du jour l'élégance et l'attitude dégourdie qu'on lui verra prendre par la suite, et la preuve c'est que les moutards mis en scène par Gavarni ont eux aussi, malgré les charmes du dessin, un air de petits hommes, de petits vieux, qui surprend quelquefois.

Et maintenant que nous avons ainsi esquissé dans son ensemble l'œuvre du grand satiriste, œuvre colossale, près de quatre mille lithographies et un millier de bois — toujours amusants à parcourir, ne serait-ce que pour voir l'aspect différent que revêtent, sous cette forme de la gravure, les sujets traités par la lithographie avec ses gras et ses puissants effets de lumière, — laissons à l'actualité le soin de faire défiler devant nos yeux quelques pages intéressantes de ce maître dessinateur qui a touché à la fois au drame, à l'étude de mœurs et au fait divers, interprétant même par son crayon les poètes et les prosateurs *.


II

Après Daumier, Gavarni, deux individualités qui se suivent de près, qui, pendant vingt ans, ont produit côte à côte au Charivari et qui, assuré- ment, ne se ressemblent guère. Après le peintre de Robert-Macaire, le peintre de la Lorette.

« Gavarni est un des premiers dessinateurs de France. Il n'a pas seule- ment un goût exquis quand il dessine des figures isolées, il n'est pas seule- ment un maître pour le nu, pour les tailles élancées, pour les pieds élégants, il ne traite pas seulement les draperies modernes toujours si ingrates, avec un génie qui leur donne des beautés inattendues, il ne place pas seulement ses figures avec un art parfait; il possède encore quelque chose d'autre, un quelque chose par lequel il s'élève bien au-dessus de la ligne droite d'un pauvre dessinateur; ce par quoi un Léopold Robert se trouve dans son élément. »

1 Voir aux chapitres la Caricature sous la seconde République, la Caricature sous le second Empire, la Caricature pendant la guerre, les autres reproductions d'œuvres de Daumier.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Qui s'exprime ainsi? Un Français, à coup sûr. Non point; l'Allemand Friedrich-Théodor Vischer, le célèbre esthéticien comme on l'appelle, qui va jusqu'à regretter que si belles figures, si beaux dessins n'aient pas servi à des femmes et à des sujets d'un ordre plus élevé. Le seul reproche qu'il fasse à l'artiste, et qui me semble de tous points juste, quoiqu'il surprenne assurément chez un dessinateur de sa valeur, c'est la trop grande longueur des jambes, ce qui donne, dit-il, à tous ses hommes, caricatures ou non, un aspect de grue ou de cigogne. Cette réserve faite, Yischer ne cesse d'admirer l'élégance, la grâce de Gavarni, étranger à la fantaisie et au grotesque, chargeant à peine ses personnages, peintre ou plutôt dessinateur de mœurs, sachant distribuer la lumière et les ombres comme pas un, ayant des clairs obscurs qui ne seraient pas indignes d'un Rem- brandt (sic).

De fait, qu'est-ce que Gavarni? Un peintre qui a fait vivre sous son crayon, le beau monde et la jeu- nesse, les étudiants et les femmes, mêlant à ces bandes élégantes et joyeuses le type du protecteur, de l'homme à argent, et cherchant à ridiculiser, autant que possible, ce personnage « généralement bête et laid ; » — un au- teur d'épigrammes illustrées qui met en scène des types de la comédie humaine et qui sait admirablement faire parler ses figures.

Gomme créateur, dans cette œuvre qui comprend à la fois une partie dessinée et une partie écrite, Gavarni se met très rarement en scène lui- même. Le fait-il, ce ne sera guère que pour poser un point d'interrogation au bas de l'estampe sur laquelle se meuvent ses jolis pantins : Souperont- ils? — Seront-ils heureux? — ou bien pour expliquer, pour étiqueter, en quelque sorte, un dessin qui ne prêtait pas à conversation : Deux soup- çons, — Rentrée de Bal.

Ce qui est absolument remarquable, c'est de voir avec quelle facilité vont et viennent les personnages de Gavarni : ici ce n'est plus la recherche du comique ou du grotesque, comme chez Daumier, c'est la vie elle-même; vie de noceurs et de noceuses, de gens qui se laissent aller à tous les abandons, qui se jettent sur un sopha, qui s'appuient à la muraille, qui s'accoudent à la cheminée. Ils ne personnifient pas seulement une classe ; ils notent une époque, et répondent bien à la célèbre phrase de Gavarni lui-même : « Mauvais genre tant qu'on voudra; canaille, jamais. » Mais



Fig. 151. — Le Mon- sieur qui va chez les femmes.

(Vignette de Gavarni.)


Fourberies de Femmes.



Voyez vous M* Analole ce cpe nous vous disons là c'esl pour vous qu est ce que cela nous fait 1 mais si vous conlinuez âvui»a déranger ainsi.vous perdrez certainement mon es Lime el celle de mon mari

UU. J.CubooK. 4 Cpltl Snulnur 18

Croquis de Gavabni. (Charivari, 1837.)


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des personnages aussi actifs, aussi vivants, ne sauraient rester sans rien se dire, ils parlent donc, et la légende nous donne par le menu leur conversa- tion, celle qu'ils ont dû certainement tenir.

« Les mots que je mets au bas de ma pierre, » disait Gavarni à Jean Gigoux qui rapporte la chose dans ses Causeries sur les artistes de mon temps, « me coûtent autant de travail que le dessin même. »

« Il employait, » ajoute le peintre romantique, « toute sorte de moyens et de malices pour les trouver. Aussi c'est lui-même qui me disait encore ceci, de même qu'Alexandre Dumas, du reste :

« Je pars souvent à l'aventure, courant çà et là par les rues, regardant les enseignes, toujours à la poursuite d'un nom piquant dont je puisse me servir, et que je note immédiatement. »

Quelle finesse d'observation dans ces dix mille dessins et légendes; tout un coin de vie moderne qui commence avec les Roueries de femmes et se termine avec Thomas Vireloque en passant par les Étudiants, les Actrices les Enfants terribles, les Maris vengés, les Fourberies, les Gens de Paris, les Partageuses, les Lorettes vieillies; — autant de séries, autant de chefs- d'œuvre — tout un peuple de débardeurs, de balochards et de titis, toute une mascarade agitant plus ou moins gaiement les grelots de la Folie comme des gens qui s'ennuient, qui cherchent à tuer le temps.

Quelle connaissance du visage de la femme et du cœur humain ! Il sait, comme pas un, donner les ligures de circonstance, assouplir les corps, faire mouvoir les mains et les yeux, caresser les cheveux. Et à côté de cela le peintre des élégants, des roués et des lorettes, est un phi- losophe qui devine tous les mystères ; un mélancolique qui fouaille la société, connaissant assez les hommes pour Les^é'bardêurs les aimer fort peu. « Il y a telle ou telle légende de lui » (vignette de Gavarnii) dit M. Charles Yriarte dans sa préface à Manières devoir, « qui fait penser comme un chapitre de Pascal et on recule effrayé en enten- dant parler les vieilles qui passent dans son œuvre en disant au public : « Mon bon monsieur, Dieu garde vos fils de mes filles 1 » — Et j'ajouterai : Trouvez-moi beaucoup de pensées profondes comme celle qui figure sur une des planches de la Vie déjeune homme — un homme et une femme en train de regarder un squelette : Quand on pense que voilà ce que c'est qu'un homme...* et que les femmes aiment ça !

Ecrivain, penseur, artiste, Gavarni recueillait, préparait les légendes qui

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devaient, au jour donné, venir prendre place sous son dessin. Avec lui, on peut faire ample moisson, son texte, même privé de l'illustration, est une vérité éternelle qui se lira toujours. L'argent, l'homme, la femme, ces trois puissances humaines il les a jugées avec la causticité qui constitue le fond de son caractère. Qui ne se souvient de ces réflexions mises dans la bouche de ses acteurs :

— Faut bien montrer des images à l'homme, la réalité l'embête.

— J'te chippe, un supposé, ta toupie : bon ! Qu'est-ce que tu dis ? Tu dis : Zidor est un' canaille. Pourquoi ? Pa'ce que nous aurions la même opinion. Mais si nous aurions pas la même opinion, tu peux pas, pa'ce que c'est politique !

— Si l'on avait assez de fonds pour acheter toutes les consciences qui sont à vendre... les acheter ce qu'elles valent et les revendre ce qu'elles s'estiment, ça serait ça, une belle affaire!...

— Je l'ai dit au feu roi, j'ai dit : « Sire, une cause qui méconnaît les hommes comme nous, est une cause perdue. 1 »

— Mon neveu, un médecin vous guérira peut-être de vos coliques ; mais deux médecins vous guériraient, pour sûr, de la médecine.

— Oui, mais si vous vous querellez avec tous les amants de votre femme, vous n'aurez jamais d'amis.

Voilà du Gavarni et du bon, sceptique et railleur, exposé sous une forme littéraire, nette, concise, élégante ; du Gavarni plus intéressant que les débardeurs dont on a quelque peu abusé 2 , et que les types anglais qui, sont, véritablement, sa plus triste création 3 , n'ayant de la Grande-Bretagne que l'étiquette dont on a cru devoir les affubler.

1 Charles Blanc dit que les amis de l'artiste figurent quelquefois dans ces scènes de mœurs, mais à l'état de pures réminiscences. Il cite notamment le poète Lassailly et Nadar dans cette dernière scène des Baliverneries parisiennes.

1 Chicard, loin d'être un mythe, fut, on le sait, un vrai directeur qui tenait dans sa main toutes les ficelles des pantins que faisait danser Gavarni. Jean Gigoux dit à ce sujet dans ses Causeries : « C'était simplement un bon bourgeois de Paris, négociant en cuirs; il travaillait sérieusement pendant dix mois de l'année; mais dès les premiers tintements des grelots du carnaval il changeait de peau pour devenir le danseur échevelé que vous savez. De là les mots : chic, chicard, chicardant. »

3 Je veux parler, ici, des planches pour les Anglais peints par eux-mêmes, d'Émile de la Bédollière (1840) et non des belles compositions sur la misère à Londres.


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Mais, à côté de ce Gavarni philosophe, connaissant toutes les ressources de la pierre lithographique, avec son faire personnel, gras d'une certaine



BOURSE'®! S. Fig. 153. — Croquis de Gavarni (1839).

façon qui souvent sent l'esquisse et la retouche, il est un Gavarni, réelle- ment illustrateur alors, — puisqu'il, s'agissait de travailler pour les œuvres des autres, — qui a illustré de bois les plus belles publications de l'époque, mettant dans ces livres : le Diable à Paris, les Français peints par eux-


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mêmes, les Physiologies, tout ce que son esprit d'observation lui a permis de récolter sur la vie et les mœurs de la capitale, tout ce que sa verve drola- tique a pu noter et saisir.

Le caractère pittoresque de cette œuvre se trouve fort bien apprécié dans une étude de M. Eugène Forgues sur les Illustrateurs de livres auXIX* siècle*.

« Il y a dans ces volumes tout un poème immense et grandiose, un kaléi- doscope animé, une lanterne vraiment magique, devant la lentille de laquelle vient défiler la foule des contemporains de l'artiste. Tous sont là, depuis le ramoneur et le mendiant jusqu'au fashionnable, au sportman, élégamment campé sur le trottoir de son boulevard favori, depuis le médecin aux manières insinuantes et polies jusqu'à l'avocat greffant en cour d'assises un mélodrame sur une tragédie ; depuis le sal- timbanque, recouvrant son maillot collant d'un par- dessus déformé, avec ses côtelettes broussailleuses, sa gueule en avant, son chapeau sordide écrasé sur l'oreille, jusqu'au paisible et inoffensif habitant de Versailles, cultivateur d'œillets en pots, qui vient à Paris une fois en dix ans et retourne bien vite s'enterrer dans le satel- lite de la grand'ville. Rien ne manque à cette revue intime, qui dévoile nettement toutes nos attitudes, toutes nos grimaces, les plus familières; nous sommes tous là, comme à la parade, chacun avec son trait caractéristique, sa « cassure, » ses tares, ses facettes brillantes ou ternies. » Concluons : tandis que Daumier savait l'homme, l'homme d'une certaine classe sociale, d'un certain milieu bourgeois, Gavarni savait la femme, dans son type universel, comme dans ses milliers de caractères particuliers, passant par toutes les gammes de l'âge ou des positions, de la jeunesse à la décrépitude, de la richesse honorée à la misère sordide. Pittoresque et curieuse chanson de la Lorette allant de l'actrice, du Rat, de la Panthère, de la Calège jusqu'à la Pierreuse, pour finir à la Revendeuse, cette dernière incarnation que Victor Hugo appelait le châtiment.

La femme de Gavarni est toujours amusante : gracieuse, coquette, elle n'a pas le côté grotesque de la plupart de ses pareilles sous le crayon des



Fig. 154. — Le type du lovelace créé par Ga- varni pour les œuvres de Balzac.

(D'après une gravure sur bois.)


1 Étude publiée dans le Livre, la belle revue de mon savant confrère Octave Uzanne, numéro du 10 avril 1882. Eugène Forgues est le fils d'Emile Forgues, autrement dit Old Nick, de son vrai nom Paul Daurand, mort en 1883, qui fut, on le sait, un ami particulier de Gavarni. Le même Forgues a publié un intéressant « Gavarni » pour la collection de l'Art : « Les Artistes célèbres. »


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dessinateurs de 1830. Toutefois en sa première forme, elle rappelle vague- ment les gentilles poupées de Devéria.



Fig. 155. — Un débiteur consciencieux, scène du tribunal de police.

— On a trouvé sur vous une somme de 70 louis d'or; comment expliquez-vous la possession d'une pareille somme?

— J'allais régler mon compte chez le tailleur.

Caricature publiée dans le journal anglais Puppet Show (1848).

Que de points sur lesquels il faudrait s'arrêter, si l'on voulait établir des comparaisons entre les deux maîtres de l'estampe. Si Gavarni ne possède


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pas comme Daumier Fanatomie du nu, si, de son premier métier de géomètre et de sa première incarnation de dessinateur, il lui est resté quelque chose de froid, de méthodique, un je ne sais quoi de gravure de mode; en revanche, ainsi que le dit Charles Blanc, il a au plus haut degré « le sentiment des tournures, l'intelligence de l'habit, la connaissance pro- fonde du masque, et, par-dessus tout le génie du geste, » sans compter qu'il est également supérieur dans la posture, la pantomime, l'attitude. Et, d'autre part, tandis que Daumier méprise les accessoires destinés à terminer ou à expliquer la composition, tandis qu'il se contente de les estomper vague- ment, Gavarni est d'une précision sans égale, d'une justesse incomparable. « Il excellait à mettre en perspective d'un seul trait et à main levée, » observe encore Charles Blanc, « les divans sur lesquels la femme médite ses four- beries en matière de sentiment, l'armoire à glace qui sert de public aux répétitions de l'actrice, le château de cartes construit par l'enfant terrible, le canapé qui porte M. Coquardeau et son infortune. » En un mot, notre artiste possède la science de l'accessoire.

Enfin, Gavarni, qui doit emprunter à Traviès son chiffonnier philosophe, qui, de Liard, fera Thomas Yireloque, promenant partout son scepticisme et sa verve railleuse, est resté insensible à la caricature politique, malgré les invi- tations de Philipon.Une seule pièce, le Ballon perdu, suffit à calmer sa fougue.

Cependant à Londres, en 1848, à cette époque où il composa ses beaux tableaux de la misère anglaise, il se laissa quelque peu influencer par les événements du jour, et publia, dans un journal devenu presque introuvable le Puppet Show, quelques lithographies d'une magnifique coloration, d'au- tant plus curieuses qu'elles sont uniques en son œuvre.

Mais, même ici, rien n'émeut, rien n'empoigne. Gavarni est toujours l'impassible que l'on sait, ne voyant dans le monde que des masques, des mensonges, des ironies.

Philosophie de désabusé ! a-t-on dit. Soit. Mais philosophie malheureu- sement trop vraie.

III

Cerveau plein de pensées, imagination pleine de rêves, esprit méditatif porté naturellement à la songerie, aux choses vagues et nuageuses, qui, à cette définition, ne reconnaîtrait Grandville, « esprit maladivement littéraire,»


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suivant l'expression de Beaudelaire, « toujours en quête de moyens bâtards pour faire entrer sa pensée dans le domaine des arts plastiques. »

« Un philosophe ou un médecin, » continue le poète des Fleurs du mal, « aurait à faire une bien belle étude psychologique et physiologique sur Grandville. Il a passé sa vie à chercher des idées, les trouvant quelquefois. Mais comme il était artiste par métier et homme de lettres par la tête, il n'a jamais pu les bien exprimer. »

Sans prendre à la lettre une pareille affirmation, car ce serait, du même coup, porter atteinte à l'œuvre de tous ceux qui, comme Gavarni, ont usé à la fois de la plume et du crayon, il faut reconnaître un certain fond de vérité à cette façon d'apprécier l'ar- tiste lorrain. Grandville, comme tous ceux qui, par le fait de leur origine, se trouvent en communica- tion plus directe avec l'art allemand, et, en même temps, comme tous les pro- ducteurs de la Restauration — on ne doit pas oublier qu'il est antérieur à Dau- mier et à Gavarni — a été poursuivi par cette idée de l'analogie, des rappro- chements entre hommes et animaux. On n'a pas vu, dès son enfance, toutes les planches de la ménagerie humaine popularisée alors partout sans qu'il vous en reste quelque chose. Le

grand coq huppé, le grand aigle, les paons, les cygnes, les faisans, les cor- beaux fourrés, les pies, les gobe-mouches, les tyrans forcément devaient faire impression sur de jeunes imaginations. Voyez Lehnert, un Alsacien qui a collaboré, par la suite, au Charivari : lui aussi est travaillé de cette maladie, singulier mélange de métamorphoses et de métempsycose.

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Fig. 156. — Têtes d'hommes d'après les animaux Caricature de F. Lehnert, dans le Charivari.


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Grandville, dont j'ai déjà apprécié l'œuvre politique, Grandville, qui doit railler les petites misères de la vie humaine, non pas en sceptique, en blasé, comme Gavarni, mais plutôt en fataliste, se révèle encore Allemand dans une autre création, Le Voyage de l'éternité. Cette danse des morts, — car c'en est une dans toute la force du terme, — est d'autant plus curieuse à consulter que c'est bien, je crois, depuis des siècles, l'unique exemple d'une publication semblable qui se puisse rencontrer dans l'imagerie fran- çaise. Elle s'annonçait crânement avec son frontispice où la Mort, costumée en conducteur d'omnibus, invite passants, magistrats, prêtres et financiers à monter dans sa voiture, en partance pour le Père-Lachaise ; mais les scènes manquaient d'ampleur. Si l'idée est toujours bonne, la composition reste froide. La Mort ne fait danser personne, elle n'empoigne pas les vi- vants; elle se contente d'apparaître d'une façon plus ou moins dramatique, conduisant les conscrits à la bataille, servant à table les gourmands, rem- plissant l'office de garçon pharmacien, venant chercher à domicile les grands personnages ou happant les petits jeunes gens au coin des rues sous la forme d'une ignoble raccrocheuse.

Dans cette restitution moderne d'un sujet cher au moyen âge, dans ces pages intéressantes d'une pensée toujours profonde, il n'y a ni le souffle, ni l'allure que présentent les productions de la même espèce, dues au crayon des Richter, Kaulbach ou des Rethel. Et, chose bizarre, Grand- ville reprenant un sujet essentiellement allemand, se rapproche plutôt ici, par son dessin, par son faire, de certains artistes anglais .

Bref, cette danse des morts, qui eût intéressé en Allemagne, passa ina- perçue en France, alors que notre dessinateur allait se faire une réputation avec les Métamorphoses du jour, idée, je ne dirai pas neuve — puisqu'on a vu à quelle époque elle prit naissance — mais complétée et présentée sous une forme piquante. Par la puissance de son esprit fantaisiste Grandville, suivant l'expression de Charles Blanc, « a rendu l'homme inséparable de l'animal ; il les a soudés l'un à l'autre comme la fable avait fait les deux êtres qui composaient Chiron. » Ce par quoi, du reste, ses animaux se dis- tinguent des nombreuses suites publiées avant lui, et dont il a été déjà question ici, c'est le côté moral et satirique. Ceux de Carie Yernet et ceux des estampes populaires étaient ou simplement comiques ou purement politiques, incarnations de tels ou tels personnages, — ceux de Grandville vont servir de tête de Turc pour fustiger les ridicules humains. Chaque animal répondra

1 Voir la planche reproduite par Champfleury dans son Histoire de la Caricature moderne.


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à un vice ou à un tempérament différent, personnifiera un sentiment quel- conque; véritable allégorie en action, féconde en allusions de toutes sortes, et en même temps Bufïbn d'un nouveau genre. Les animaux devinrent autant d'emblèmes vivants : le loup fut la gloutonnerie, l'écrevisse la poltronnerie, le bouc la luxure, le crocodile la gourmandise effrénée, le paon la vanité, Tours la misanthropie bourrue et renfrognée, le hérisson l'esprit querelleur et rageur.

Gravure sur bois, lithographie, illustration pour le livre, les compositions de Grandville revêtirent toutes les formes, préparant ainsi la voie aux mer- veilleuses vignettes qui doivent venir orner, plus tard, les Scènes de la vie privée et publique des ani- maux, publiées sous la direction de Hetzel, éditeur aussi intelligent qu'écrivain fantaisiste et délicat. De tous les livres de l'époque entrepris parles Fournier, les Hetzel, les Paulin, celui-ci est, à coup sûr, le plus artistique, le mieux conçu, et il restera cer- tainement le chef-d'œuvre de celui qu'on n'appelait plus que le La Bruyère des animaux ou le La Fontaine des dessinateurs. Voici de quelle façon, dans un prospectus célèbre, Hetzel appréciait lui- même l'œuvre qu'il venait de mener à bien: « Jus- qu'ici, le génie de Grandville n'avait pas été complè- tement libre, puisqu'il avait dû traduire, avant tout, ses auteurs, vivre avec eux, à leur guise et dans leur temps. Dans notre livre, au contraire, chacun de ses dessins est une création qui, tout en se liant au texte, ne laisse pas d'en être indépendante. Aussi pouvons- nous dire qu'il s'est surpassé dès qu'il a pu prendre notre époque corps à corps et faire, de chacun des sujets qu'il traite, une peinture moqueuse, il est vrai, mais fidèle, de nos habitudes, de nos ridi- cules et de nos caractères modernes. »

Il y a, effectivement, une grande différence entre les planches des Méta- morphoses du jour imprégnées encore du faire, du genre de la Restau- ration, et ces ravissantes compositions, également intéressantes pour le naturaliste et le philosophe, tant le corps de l'animal se trouve savamment construit sous les vêtements dont il est revêtu, tant la physionomie de la bête traduit le caractère et les passions de l'homme. Toutefois, l'œuvre de Grandville n'a pas partout la même valeur. Certains animaux, les crapauds,


mm

Fig. 157. — Coup de vent. Croquis inédit de Grandville.



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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


les escargots, les lézards, les écrevisses sont excellemment rendus; parmi ceux qui peuplent les airs, demoiselles, rossignols, il est des pages dignes des Papillomieries de Saint- Aubin, mais le gros gibier, — est-ce parce qu'il est, naturellement, moins léger ? — paraît souvent lourd, maladroit, et, chose bizarre, l'artiste, cet animalier, n'a pas vécu le chat, n'a pas


COSTUMES

Du peuple le plui spirituel , te plat élisant, , le plus éelairi, h plus poli et te plus hrave de la terre'. ! ! '



Costumés d hommis Cliapsaji à la Lacunaire, canne Méphisiophélès ; habit à la fashio- nabti des ateliers de M^f. Haberniclils Dumrnkopf el C * ; redingotlc au jirogrtt et pantalon à Vtiepham , des aiclier9 de M. Windbeittel

Costumes de dames. Chapeau ilafollt ; ma nt ciel a l'imbiatte; capotlc de pou dr soieornAé de fleurs, des magasins de M* 1 ' Eloa , brevetée de la cour de Pek.in;'robc à manche» longue» diles à la frmmi libre, des ateliers delladame de Sardine, couturière brevetée de l'impératrice du Monomotapa

Fig. 158. — Caricature de Grandville dans le Musée Parisien.

saisi ses souplesses et ses finesses. Le matou qui figure dans les Peines de cœur d'une chatte anglaise et dans les Peines de cœur d'une chatte fran- çaise a toutes les rondeurs bêtes du félin conçu par l'école romantique.

Texte et images étaient également imprégnés de vérités morales, philoso- phiques, politiques ; c'était bien le livre qu'il fallait à une génération privée de ]a caricature d'actualité, n'ayant pas d'autre moyen à sa disposition pour rire des choses humaines. Qui ne se souvient, dans Les Souffrances d'un



CARICATURE INÉDITE DE GRANDVILLE SUR LES ACADÉMICIENS. D'après l'original appartenant au peintre E. Dantan.


LES MAITRES DE LA CARICATURE MODERNE


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scarabée, de ces lignes de Musset et de la vignette qui les accompagne : « Je me déguisai en Bête guerrière, moi qui suis pacifique- par état, pour me joindre à d'autres Bêtes aussi paisibles que moi, mais qui singeaient les Frelons guerroyeurs, sous prétexte de sauver la patrie, les jours où la patrie ne courait aucun risque. Des calandres, à collet rouge, insectes peu guerrier, qui vivent, les uns dans des tonnes de pruneaux, les autres dans


OSCAR-ANNONCE-PROSPECTUS DE BLAGUA WILLE

Homme de lettres et d'affaires, faisant l'article d un bailleur de fonds récalcitrant.



— Allons, mon lrè6-bon, décidu vous! l'renez moi la dernière action disponible, au capilal de 1000 fr., dans noire société d'issu m NCE9 cénébales cohtbe la cbotte sous la raison : Horace d'tacENTCODBt et C'".... C'est une affaire d'or... 5o;ooo au moins de dividendes par a n En- treprise d'ailleurs essentiellement philanthropique ei des plus honorables pour les comman dilaircs; car un article spécial de nos statuts sociaux assure à tout individu qui aura signé une de nos polices d'assurances et qui aura le malheur d'êlre éclaboussé dans les rues de Paris, une indemnité qui no peut être moindie de 5o fr ei qui, dans cerlams cas, peut s élever jns- QTJ à 5oo fr... Il y a toute une révolution sociale dans nue allaire comme celle-là . el il est impossible qu'un gouvernement é.clair* n accable pas d éloges el de laveurs tous ceux qui auront contribué à la créer.


Fig. 159. — Caricature de Grand ville dans le Musée Parisien.

les meubles ou les chantiers de bois, avaient quitté leur retraite pour s'as- sembler dans un trou malsain. Leur innocent délassement consistait à se croire des héros pendant vingt-quatre heures. »

Souvent, dans l'œuvre de Grandville, on verra apparaître ce côté de satire politique. Républicain convaincu, il n'était pas de ceux qui mettent leur crayon au service de tous les partis, et, ne pouvant plus faire, ouver-


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tement, les caricatures d'autrefois, il savait habilement profiter des occa- sions pour flageller les institutions, comme la garde nationale, dans les- quelles s'incarnait la royauté bourgeoise.

Une des constantes préoccupations de l'artiste avait été de donner la vie à tous les inondes, à toutes les familles qui peuplent la terre ; il s'en- suivit dans son esprit un mélange singulier de poétiques chimères et de fantastiques visions qui amenèrent les Fleurs animées, ce royaume parfumé peuplé de filles gracieuses invitant le lecteur à la valse des fleurs et les Étoiles animées, toutes pleines des visions et des divagations des derniers moments. Peu de jours avant sa mort, envoyant au directeur du Magasin pitto- resque de curieuses planches destinées à noter les sensations des rires, ne parlait-il pas des métamorphoses dans le sommeil des transformations, dé- formations, réformations des rêves, de la chaîne des idées dans les songes, des cauchemars et extases, des transfigurations harmoniques dans le som- meil, etc. \

Ces recherches d'expressions physiques, de comparaisons, de déforma- tions, de déviations procèdent, il faut le dire, de Lavater; Grandville n'avait-il pas renouvelé, dans le Magasin pittoresque également 2 , le jeu de figure bien connu qui consiste à transformer le profil d'une belle tête en poisson, au moyen d'une inclinaison toujours plus sensible de la ligne qui doit toucher les points saillants de la charpente du visage ? Gomme le savant Zuricois, il ramenait toutes les têtes à des figures géométriques; les visages affectaient ainsi, pour lui, des formes carrées, pointues, ovales, triangu- laires ; autant d'expressions morales, autant de caractères différents.

L'on sait quels merveilleux dessins il produisit avec ses études de pers- pective et de raccourcis; il faut, pour s'en rendre compte, parcourir le prologue de la réimpression du Diable à Paris s , contenant une série de piquants tableaux qu'on pourrait intituler : Paris et les Parisiens vus du haut en bas. Rien de curieux comme ces vues de la grande fourmilière pari- sienne, prises du haut de la colonne Vendôme ou d'un point quelconque, inconnu et non moins élevé, dans lesquelles les personnages s'allongent et s'aplatissent comme des poussas en gomme élastique. Badauds amassés autour d'un paillasse, personnages à la fenêtre jetant des sous à un mon- treur de chiens savants, amoureux s'embrassant sur la terrasse d'un jardin, tambour-major dominant son régiment « comme un peuplier qui

4 Voir Magasin pittoresque de 1847.

  • Année 1844.
Très intéressante réimpression entreprise par Hetzel en 1868.


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aurait poussé au milieu d'un champ de blé, » tout cela est à la fois du bon comique et une savante étude dont bien des crayonneurs actuels pour- raient tirer profit.

Dans sa soif des fantaisies parlantes et vibrantes, Grandville ne s'arrêtait pas. C'étaient, tantôt des découpures, des ombres éclai- rées, destinées à projeter des têtes sur un mur ou sur une feuille de papier blanc, tantôt des figures vues dans des glaces ou dans des boules de verre produisant les allongements ou les rétrécissements les plus grotesques, tantôt des inventions bizarres comme celle de la machine destinée à faire six barbes en trois secondes 1 ; tantôt, idée vraiment ingénieuse, des pages de musique animées. Ici je ne saurais mieux faire que de laisser la parole à son principal biographe 2 : « Il s'agis- sait de marier le dessin avec l'écriture musicale, c'est- à-dire de prêter à telle mélodie un sens intelligible, même pour celui qui ne saurait pas lire la musique. Telle valse, telle barcarolle, que le musicien lit à livre ouvert, devait présenter une signification pour les yeux, se tra- duire en figures humaines dont l'action répondît à l'idée du compositeur. Les notes de musique, ces signes inertes, abstraits, conventionnels, Grandville voulut leur donner la vie. Il imagina des personnages inter- calant leur tête dans les lignes de la portée, se cour- bant en ré, se levant en si, jouant par leurs gestes une sorte de mélodie en action. Dans ces bluettes se



Fig. 160. — Effet de glace. Caricature inédite de Granville


Fig. 161. — Mouches traînant une plume.


Croquis inédit de Graiidville.

révélait le prodigieux talent de Grandville pour faire parler chaque détail. »


1 Cette idée avait été déjà interprétée par les caricaturistes du xvm e siècle. Voir l'amusante estampe reproduite par Gaston Tissandier dans La Nature (juillet 1883). s Charles Blanc.


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Chaque fois les signes de musique étaient empruntés au même ordre d'idées, ce qui produisait, on peut le voir ici, les effets les plus pittoresques.

Quelle prodigieuse facilité, quel singulier esprit de création, ne fallut-il pas à Grandville pour pouvoir ainsi, sans cesse, inventer, déformer, animer les


ftONDC. TARCHTCLLC.



Fig. 162. — Musique animée par Grandville.


choses; et quelle singulière nature que celle de ce convaincu, travaillant avec la ténacité et le fini des artistes allemands, ce qui ne l'empêchait pas de couvrir les albums de ses amis d'amusantes pochades et de croquis nullement léchés, qui nous le font voir sous un jour tout nouveau ; —


LES MAITRES DE LA CARICATURE MODERNE


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crayon souvent inégal, lourd et pénible clans ses estampes politiques, peu intéressant, peu empoignant, lui le peintre des animaux, dans La Fontaine et.Florian, ces écrivains attitrés des bêtes; — nature lasse de toute entrave, qui eût voulu crayonner l'univers, et qui rêvait je ne sais quels accouple- ments de la pensée écrite et de la pensée graphique !

Et Ton peut dire que le triomphe de cet artiste, qui produisit et qui dis- parut avec le règne de Louis-Philippe, fut justement, — dans cette union des deux éléments constituant le livre illustré, — d'être parvenu une fois en sa vie à dominer le texte, à le tenir sous tutelle, si bien que, lorsqu'on par- court les amusantes vignettes des Petites misères de la vie humaine, il ne vous reste ni le temps, ni l'envie de lire les études de l'écrivain, quelque intéressantes qu'elles puissent être.


IV


N'est-il pas singulier de devoir constater que le type de M. Prudhomme créé par Henry Monnier, esquissé dès 1830, sans cesse retouché et remis sur le métier jusqu'en 1852, — date de la célèbre comédie représentée à TOdéon, — n'est resté sous la plume du caricaturiste qu'à l'état de portrait, — amusant il est vrai, — mais n'a pris avec lui la forme ni d'un Robert- Macaire, ni d'un Mayeux. Cette lacune dans l'œuvre graphique du peintre des grisettes doit être attribuée au fait qu'esprit multiple, cherchant à se produire dans tous les domaines, il s'était laissé absorber par la comédie, à la fois interprétateur et producteur.

Toutefois le type ne fut pas perdu ; il se trouva un dessinateur pour le rendre célèbre, et ce dessinateur, à qui l'on doit les charges les plus éche- velées de l'atelier Paul Delaroche, qui a rempli la maison paternelle d'es- quisses, de pochades, d ébauches de toutes sortes, n'est autre que Cham, dont le premier album parut chez Aubert en 1839, sous le titre de M. La Jaunisse 1 . -

1 La Jaunisse était un sobriquet donné à Cham. Voici ce que M. Ribeyre nous dit à ce sujet dans sa biographie du caricaturiste : .< Cham était d'une pâleur si prononcée que ses frères, qu'il agaçait parfois par ses plaisanteries, l'appelaient- en riant : M. La Jaunisse. » On sait que pour donner plus d'originalité à cette fantaisie, l'auteur avait passé une légère couche de couleur jaune sur la figure, les mains elles jambes de son héros, dans toutes les planches où il appa- raît en déshabillé. ^


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Popularisée avec rapidité sous la forme qu'elle prit à partir de 1848, l'œuvre du fécond caricaturiste durant les dernières années du règne de Louis-Philippe est inconnue de la génération actuelle.

Ce Cham, première manière, avec ses albums oblongs, M. La Jaunisse, M. Lamélasse, Histoire de M. Jobard, avec son dessin au trait, sec et sans couleur, apparaît presque antédiluvien.

Comme exécution, il procède en droite ligne de Tœpffer, et ceci est d'au- tant plus curieux à noter qu'il ne devait pas garder grand'chose de l'humo- riste génevois. Quoi qu'il en soit, les albums publiés à ce moment par Aubert décidèrent de sa carrière de dessinateur. Ces albums, M. Jabot, M. Crépin, M. Vieux-Bois, avaient obtenu auprès du public parisien un succès tel que l'éditeur en fit la base, sous le titre : Les Jabots, d'une série de publications dans lesquelles vinrent prendre place les compositions de Cham 1 .

Ici, il importe de préciser l'importance du rôle joué par Tœpffer. Depuis le commencement du siècle, deux influences se sont exercées sur la carica- ture française : l'influence anglaise que l'on retrouve à plusieurs reprises, et l'influence allemande, dont Tœpffer procède plus ou moins, inaugurant, comme je l'ai dit ailleurs, une des formes de l'esprit germanique qui, grâce aux légendes françaises, pourra se populariser facilement. Il n'y a pas à proprement parler, — est-il nécessaire de le dire, — une école carica- turale génevoise, il n'y a que des types, créés ou mis en lumière par Tœpffer dont le procédé autographique et le trait paraissent quelque peu maigres et secs, à côté des belles pages colorées de la lithographie des peintres. Le caractère local, n'est-ce pas, du reste, le principal attrait de ces estampes dans lesquelles la pensée écrite et la pensée graphique se suivent, se côtoyent, sans que, jamais, l'une empiète sur l'autre? Mais l'histoire en images, telle qu'elle va apparaître, désormais, sous sa forme première, — le récit des hauts faits d'un personnage quelconque — était trouvée, et nombre de caricaturistes français s'adonneront à ce genre qui

Les Tœpiïer d'Aubert sont, on le sait, des contrefaçons. Suivant l'expression d'un critique de l'époque, les dessins y sont tristement fidèles et scrupuleusement alourdis. Plus le salarie a été scrupuleux dans sa copie, plus le trait est raide. L'histoire de M. Jabot se trouve même tronquée, et, en quelques endroits, les dessins ont été transposés de place, ce qui rend le récit inintelligible. (Voir, sur ce point, l'intéressant volume de MM. Aug. Blondel et Mirabaud : Rodolphe Tœpffer, l'écrivain, l'artiste et l'homme, Paris, 1886.)

On a pu voir tout récemment cà la vente de Jacques Adert (mai 1887) l'intérêt que présentent pour les amateurs ces albums de Tœpiïer dans leurs éditions originales (1831-33). Voici, en ellet, quelques-uns des prix qu'ils ont atteints (le prix de publication était de 5 fr.) : Histoire de M. Jabot, 155 fr.; Les amours de M. Vieux-Bois, 135 fr.; Le docteur Festus, 190 fr.; M. 1 encil, 185 fr.


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n'est plus seulement une succession d'épisodes, de tableaux, comme les Robert-Macaire, mais qui, à proprement parler, constitue du roman en action, rehaussé par le crayon du narrateur.

Malgré les gras de la lithographie, M. Coquelet, l'amusant type de céli- bataire créé par Daumier, n'en est pas moins du récit en images tout comme les aventures de M. Réac dans la Revue Comique; et, plus tard, des



Fig. 163. — Titre de l'album de Caricatures d'Adam TœpfTer dessiné par son fîlsR. TœpfTer (1817) ( .

artistes, au premier rang desquels figurent Stop et Léonce Petit, reprendront absolument le trait et les personnages de l'auteur de M. Jabot. Donc, il serait injuste de ne pas reconnaître la très réelle influence exercée par TœpfTer sur la caricature française, ou, du moins, sur l'esprit de certains caricaturistes.

Entre Gham et lui ce fut échange de bons procédés. Il avait félicité le jeune de Noë sur son début; à son tour ce dernier interpréta ses dessins pour M. Cryptogame qui parurent, gravés sur bois, dans r Illustration de 1845, et firent ainsi connaître son œuvre sous un jour nouveau. Reconnais-

1 C'est une des premières œuvres caricaturales de l'auteur de M. Jabot, inconnu assurément du public français et qui peut être considérée comme inédite, vu le très faible tirage de cet album.


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sons toutefois, que si l'interprétateur s'était admirablement identifié avec le genre de l'interprété, la gravure sur bois ne convient pas aussi bien aux personnages de Tœpffer qui ont besoin de son trait coupé, de son imprévu, et, dispns-le, de cette espèce de naïveté graphique particulière à son œuvre.

Influencé par Tœpffer, ayant, sans cesse, sous les yeux les caricatures de Daumier et de Gavarni, Cham n'en cherche pas moins sa voie. Déjà son activité est considérable : il publie de nouveaux albums, donne quelques planches à la Mode, lance la série des petites plaquettes connues sous le nom de : Les Miroirs 1 et entre au Musée Philipon.

Dans cette belle et intéressante publication consacrée à l'humour, à l'ac- tualité littéraire, son crayon satirique allait s'attaquer à un genre encore

peu connu en France, la parodie des contes de fées, et ce fut Barbe-Bleu qui eut les hon- neurs du premier coup de feu. Dès lors, il commentera et les pièces de théâtre, — Murât, Mathilde ou les désagréments de la vertu 2 , — et les romans parmi lesquels ceux d'Eugène Sue mènent grand bruit, parodies des Mystères de Paris et du Juif-Errant* .

C'est ainsi qu'aux côtés des maîtres formés par 1830, dont nous venons de parcourir et de préciser l'œuvre, se développait un nouvel artiste apportant également à la caricature des éléments nouveaux. Tandis que les autres créaient des personnages, développaient l'étude de mœurs, ou exécutaient des vignettes pour le livre, lui entreprenait la parodie graphique des productions littéraires, de la même façon que, plus tard, elles seront parodiées à la scène; — et ses compositions, presque toujours dessinées en noir, se faisaient remarquer par leur fantaisie, leur entrain, leur brio.

En décembre 1843, Cham était entré au Charivari où il restera, on le sait, jusqu'à sa mort. Sa première suite : Les mœurs algériennes indiquait bien qu'il entendait, dès lors, se vouer entièrement à l'actualité, montrant déjà



Fig. 164. — Vignette de Stop pour Le chevalier. {Journal Amusant, 1862).


1 Voir pour le titre et les détails de ces plaquettes la biographie de Cham.

2 Voir à la bibliographie des journaux la reproduction d'une première page du Musée Phi- lipon avec caricatures de Cham sur Malhilde.

3 La parodie du Juif-Erranl, texte de Philippon et Huart, parut d'abord dans le Charivar de 1845, dont elle occupe dix numéros.


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cependant pour les types militaires et le troupier français une sympathie qui ne doit point surprendre chez un ancien élève de Charlet 1 .

Mais ces grandes planches lithographiées n'étaient pas encore ce qu'avait rêvé le fécond illustrateur. Ce qu'il voulait, Philipon le comprit et, du reste, le journal, avec son besoin d'actualité incessante, le réclamait. Les mœurs et les idées se modifiant peu à peu par la force des choses, il ne fallait plus penser entretenir une feuille quotidienne uniquement avec des études et des croquis; donc vinrent les revues de fin d'année, ces revues qui devien- dront par la suite mensuelles puis hebdomadaires et qui permettent de reconstituer l'histoire au jour le jour, sous sa forme comique.

Dans ces revues de 1844 à 1848 « on voit défiler sous le crayon de Gham, » dit Ludovic Halévy 2 , « la poudre-coton Leverrier, les châles Biétry. Alexandre Dumas, propriétaire de Monte-Cristo, Alexandre Dumas, chef de la garde nationale de Saint- Germain, les steeple-chases de la Croix-de-Berny, les coffres-forts Fichet et Huret, les dentistes Rogers et Fattet 3 , l'abat-jour vert du Constitutionnel, le journal l'Époque et ses porteurs, la Damnation de Faust de Berlioz, Musard au bal de l'Opéra, la descente de la Courtille, la reine Pomaré et la reine Mogador, la polka, la mazurka, les débardeurs, l'indemnité Pritchard, les patrouilles de la garde nationale se faisant escorter la nuit par la garde municipale, Clichy, les recors, Grisi, Mario, Ronconi, les premiers chemins de fer, les coucous de la porte Saint-Denis, les bals des Tuileries, la Smalah d'Horace Yernet, la foule déjà entassée devant les merveilles microscopiques de Meissonier, les amazones d'Alfred de Dreux, l'éther, le chloroforme, Y Orgie Romaine de Couture, le Chant des Girondins, Bou-Maza à Paris, les parades militaires dans la cour des Tuileries, les lorettes et les princes russes, l'orfèvre Ruolz, les poètes romantiques, les rapins barbus et chevelus, le serpent de mer, et surtout et partout Abd-el- Kader, s'échappant toujours au moment où l'on croit le tenir. »

Et Cham ne se contente pas de présenter ainsi toute cette actualité au cou- rant de son crayon, déjà leste, déjà agile; il invente, il trouve certaines plai- santeries qui, pendant près de quarante ans, « vont se reproduire incessam- ment, toujours les mêmes, et jamais les mêmes, » suivant la spirituelle expression de Ludovic Halévy. Ces plaisanteries ce seront, invariablement,

1 Voir la série : Souvenirs de garnison, commencée en mai 1845.

s Introduction au recueil : Douze années comiques, par Cham, publié par Calmann-Lévy (1884).

3 Ces dentistes furent une des célébrités de l'époque. Non seulement il y a dans le Charivari des planches de Vernier et de Cham dans lesquelles on voit Fattet hissé au haut de la colonne Vendôme qui a des mâchoires pour bas-reliefs, mais cr.core on publia, en 1851, un très curieux Almanach des mâchoires, lequel donnait le portrait de Rogers et se vendait chez l'auteur.


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la chasse avec le célèbre et unique lièvre de la plaine Saint-Denis « attaqué, traqué, braqué et manqué par six mille boutiquiers de Paris qui ont juré sa mort, » les distributions de prix, le bœuf gras, les bains de mer, les collé- giens et les professeurs, les salons, les courses de chevaux, les voyages d'agrément, etc.

J'ai dit que les revues de fin d'année ne devaient pas tarder à prendre une publicité plus étendue : effectivement, aux derniers jours du règne de Louis-Philippe, soit le 9 janvier 1848, Gham inaugure dans le Charivari sa première semaine comique ; date qui ne saurait passer inaperçue puisqu'à partir de ce moment cette nouvelle forme de la caricature, cette sorte de reportage graphique, prend une place définitive et régulière dans l'histoire de l'illustration.

Depuis 1839, depuis les albums à la Tœpffer, Cham a fait du chemin. Déjà ses lithographies sont plus grasses; bientôt elles vont prendre de l'allure et se rapprocheront ainsi peu à peu du crayon de Daumier.

Dans les derniers mois de 1847, il est à Londres ; sa collaboration au Cha- rivari est moins assidue, mais c'est à ce moment, d'autre part, qu'il com- mence dans ce journal les séries de petites vignettes sur bois consacrées à un genre qu'il affectionnera tout particulièrement : la Grammaire illustrée, r Arithmétique illustrée .

Parmi les nouveaux venus, parmi ceux qui, comme Cham, seront les maîtres de demain, se dessinent les figures de Bertall et de de Beaumont; toutefois si Bertall collabore à l'Illustration, son nom ne figure pas dans le Charivari. Il est tout à cette illustration du livre dont j'ai parlé précédem- ment.

Avec son réel tempérament d'artiste, avec ses ravissantes petites femmes au visage si finement modelé, aux formes arrondies et bien pleines, de Beaumont procède en droite ligne de Gavarni. On s'étonnera peut-être que le peintre de la Lorette ait créé des élèves, alors que Daumier, malgré son faire si puissant, en est encore à attendre son second, mais la chose ne doit point surprendre. Outre que le côté féminin, le côté de la grâce et de l'élégance est plus facile à copier; il est aussi plus français et répond mieux aux natures artistiques. Pendant quinze années, de Beaumont sera essentiel- lement le peintre de cette classe qu'il a lui-même appelée : Quartier de la Boule-Rouge i , présentant toujours les mêmes figures, mais avec un tel

1 En 1847, époque de la publication de cette suite, toutes les rues situées entre le boulevard et la rue Bleue, le faubourg Montmartre et la rue Trévise étaient peuplées de femmes entre- tenues.


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charme, que toujours aussi, on éprouve un nouveau plaisir à les voir. Par son crayon très artistique, par son moelleux, par le talent avec lequel il ménage la lumière, par le brillant de ses noirs, par son faire, en un mot, il s'élève au-dessus de Gavarni, tandis que ce dernier reste incontestable- ment son maître, pour le piquant de la légende et la profondeur de la pen- sée. Étude intéressante, au point de vue du métier, que la comparaison entre ces deux représentants d'un genre essentiellement français qui bientôt occupera la place capitale dans l'illustration.

J'ai déjà parlé à plusieurs reprises de Traviès, cet artiste d'abord remar- qué pour son trait grêle, singulièrement contourné, et qui, peu à peu, aban- donne la plume pour les gras du crayon. Vainement, il cherche à se faire place, à se créer un genre entre Gavarni et Daumier; malgré une dose in- contestable de talent il n'y parvient pas. Obligé de subir le maître, il essaie alors de s'en rapprocher, collaborant avec lui à la série des Types français*, tentant une sorte d'alliance entre Mayeux et Robert -Macaire.

Car le joyeux bossu dont on sait les prouesses pendant le choléra de 1832 2 , dont on connaît les diverses incarnations, qui, tour à tour, cordonnier, con- fiseur, pharmacien, charcutier, marchand de nouveautés, débite sa mar- chandise aux jolies femmes, en l'accompagnant de propos plus que galants, cultivant le gros sel et la grosse polissonnerie, comme un véritable enfant de la Restauration, ce bossu qui a son éminence, se sent quand même quelque peu isolé en présence du nouveau personnage auquel Daumier a donné une si fîère allure.

C'est pourquoi Traviès eut l'idée d'exécuter la série Mayeux et Robert- Macaire, série qui met aux prises les deux grands hommes ayant l'un la bosse de la malice, l'autre la bosse du vol. « C'est vrai, mon vieux, » dit Macaire, « je vous ai dégommé, pourtant il y avait du bon dans votre sys- tème, vous vous adressiez au beau sexe... polisson ! moi je me suis voué à l'industrie, mais la société n'est pas raisonnable. »

Mais Mayeux a beau faire, l'amitié d'un homme illustre ne parvient pas à lui rendre la confiance de ses concitoyens et, vers 1840, il est tout à fait oublié. Réduit à la portion congrue, Traviès se confine dans les scènes bachiques, dans les scènes de barrières dont il a, du reste, la spécialité, et qui, sans offrir un intérêt palpitant, sont, cependant, toujours goûtées du public, parce qu'il a su rendre avec son crayon les joies et les douleurs du peuple.

1 Série publiée dans le Charivari de 1837.

2 Voir l'estampe de la page 233.


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Faut-il voir en lui « un artiste éminent qui ne fut pas dans son temps délicatement apprécié », suivant l'expression de Baudelaire, ou bien, sans viser aussi haut, faut-il simplement reconnaître en lui de très grandes qua- lités d'observation et de dessin qui, par suite de circonstances imprévues, n'ont pas pu parvenir à leur entier développement.

Ce qui est certain, c'est qu'il a manqué de souffle et d'allure, c'est qu'il n'a pas eu le génie suffisant pour faire de Liard, le Chiffonnier philosophe, autre chose qu'un type, qu'un excentrique en guenilles, passant dans le kaléidos- cope de la caricature, et qu'il a fallu Gavarni pour créer Thomas Vireloque.

Quelques mots sur une dernière figure qui a eu son originalité, et qui, peut-être, eût marqué plus profondément, si elle n'avait été enlevée sitôt à l'art. De même que Cham appelle forcément Tœpfter, de même Trimolet, — car c'est de lui qu'il s'agit ici, — fait penser à Cruikshank et aux humoristes anglais. Avec leur puissance de rire et de grotesque, ceux-ci ont souvent influé sur la caricature, et à l'époque où nous sommes parvenus, c'est-à-dire vers 1840, ils pénètrent encore plus profondé- ment dans l'esprit français, popularisés qu'ils sont par l'estampe, par la reproduc- tion des originaux et même par des adaptations. Le très grand succès obtenu en Angleterre par les almanachs comiques de Cruikshank donna à l'éditeur Aubert l'idée d'entreprendre une pareille publication, et c'est à Trimolet qu'il s'adressa pour les planches gravées, série de petits sujets prestement enlevés et traités d'une pointe légère, avec beaucoup de verve et de fantaisie 1 .

Bien qu'il ne se soit pas en tout et partout inspiré de Cruikshank, Trimolet a eu, même dans ses œuvres entièrement originales, cette sorte d'humour spéciale au tempérament britannique. Maître en son genre, il a doté la caricature française d'intéressantes pièces à l'eau-forte, que rappelleront quelque peu les grandes compositions de Bertall sur l'eau, le vin, les éléments, les gourmets.

Aux côtés de ces noms connus 2 viendront se grouper bientôt les illustra-

1 Voir la page du Comic Almanach avec vignettes de Vernier reproduite à la « Bibliographie des Almanachs ». ° .

2 "i'cQ<> rieri dU de Be "j amin ' q ui a publié quelques violentes lithographies dans la Carica- ture de 1830 et qui est resté célèbre par son Panthéon Charivarique, parce que ce dessinateur, maigre son talent, n'a pas marqué dans l'histoire des manifestations caricaturales. Du reste, on trouvera de lui aux « Biographies d'artistes » les deux beaux portraits-charge de Gavarni et de 1 ravies.



Fig. 166. — Vignettes de Traviès {Charivari, 1838).


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


teurs que l'Empire doit faire naître, mais Cham, Bertall, de Beaumont, mais Janet-Lange, Vernier, Randon, Eustache Lorsay, H. Émy ont pris nais- sance sous la monarchie bourgeoise, comme les caricaturistes de 1830 se sont formés à l'école de la Restauration.

L'étude de mœurs va être reléguée au second plan par la révolution de 1848 jusqu'à ce qu'elle reprenne à nouveau le haut du pavé : toutefois, fati- guée, blasée, à force de devoir répéter les mêmes choses et représenter les mêmes personnages, elle n'aura plus l'éclat qu'elle vient de jeter.



Fig. 167. — Croquis inédit de Grandville.


Fig. 168. — L'humanité perfectionnée suivant le système de feu Fourier. Caricature de Henry Émy, Journal pour Rire (novembre 1843).


CHAPITRE XI

LA CARICATURE SOUS LA SECONDÉ RÉPUBLIQUE (1848-1852)

La caricature politique dans le Charivari : Daumier et Cham. — Charges sur les questions so- ciales et sur les femmes socialistes. — « Les Vésuviennes » de de Beaumont. — Le Journal pour Rire et Bertall. — Charges sur Proudhon, la Californie et les loteries. — Les caricatures sur Louis-Napoléon : Bertall, Cham, Vernier et la Revue Comique. — Caricatures sur ïhiers, Du- pin et autres personnages. — Les œuvres de Daumier : Physionomie de l'Assemblée législa- tive, Idylles parlementaires, Les représentants représentés. — Ratapoil et la société du Dix- Décembre.

Caricatures sur les actualités du moment : les ballons, le macadam, les voyages.— Le feuilleton- charge et Eugène Sue. — Les nouveaux dessinateurs : Morin, Marcelin, Randon, Nadar, H. Émy. — Gustave Doré : ses premières charges et son esprit comique. — Développement de l'image caricaturale.

I

8i la République de 1848 ne donne pas un grand essor à la presse illustrée, — le Journal pou?* Rire et la Bévue Comique sont les deux seuls organes importants qu'elle voit se créer, — elle n'en développe pas moins la caricature qui, débar- rassée de ses entraves, va pouvoir empoigner à nouveau les questions politiques et sociales. L'image satirique ne suit- elle pas, du reste, les impulsions du moment : libre, aujourd'hui, elle s'épand partout; demain, bâillonnée, elle se confine dans le domaine de l'étude et de l'observation. 1789, 1880 et la troisième République exceptés, elle n'a pour ainsi dire jamais pu attaquer un gouvernement en fonction, et la plupart du temps, comme la presse, elle n'a fait tomber que ceux qui devaient tomber par la force des choses.


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Donc, le Charivari et le nouveau journal que l'infatigable Philipon vient de lancer se jettent dès le premier jour dans la mêlée, où la Revue Comique, à son tour, ne tardera pas à les rejoindre, sans plus s'occuper du passé. On fait bien un peu danser les rois, on leur fait bien avaler quelques pilules républicaines, mais tout cela est anodin. La garde nationale, cette institution philipparde qui charma les bons bourgeois, est plus malmenée : de son bonnet à poil, cet immense bonnet sous lequel disparaissait Mayeux, on fait des manchons pour ces dames, du coq de la plaque on fait la poule au pot de la monarchie, et comme, malgré les coupures, malgré les suppressions d'épaulettes et de cors de chasse, il reste encore quelque chose pour gêner, pour « embêter les citoyens », Daumier saisit son crayon vengeur et, re- présentant un garde national exaspéré par toutes les buffleteries qu'on ne veut pas lui enlever, s'écrie : « Dire que nous avons pu nous débarrasser de Louis-Philippe, et qu'il n'y a pas moyen de se délivrer de ces bricoles-là ! » A son tour, Mayeux, qui revient sur l'eau, déclare qu'il en a assez de ces ma- chines, n... de D...

Quand on parcourt avec soin la collection du Charivari sous la seconde République, on est pour le moins surpris de cette espèce de dualité politique que donnent au journal anti-monarchique le crayon nettement républicain de Daumier, et le crayon toujours modéré, quand il ne lance pas déjà des attaques aussi justes que violentes, de celui que certains appelleront bientôt le « réactionnaire » Charn.

D'emblée la satire illustrée s'y montre sous ces deux faces.

D'un côté Daumier qui colle un affreux gamin sur le trône avec la légende : Cristil... comme on s'enfonce là-dedans; qui publie la série Les alarmistes et les alarmés où se lisent, par le crayon et par la plume, toutes les frayeurs ridicules des vieux bourgeois tremblant devant les lampions qui doivent mettre le feu à la capitale, devant les moutards qui jouent au soldat, devant un rassemblement de... deux hommes; prédisant la famine parce que le maquereau est augmenté d'un sou, et pariant qu'avant huit jours les pièces de cinq francs vaudront trente sous.

D'un autre côté, Gham qui houspille les solliciteurs, les quémandeurs de places, qui se montre d'abord sceptique, peu enthousiaste, et ne tarde pas à décocher ses traits aux uns et aux autres, transformant les sergents de ville en chanteurs tyroliens, empoignant les communistes et M. Gabet en atten- dant qu'il publie contre Proudhon et les fouriéristes les caricatures qui doivent amuser la galerie encore plus que les charges sur Raspail Qu'en ferez-


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vous, mes frères (camphrez-vous), sur Marie marri d'être le mari de la répu- blique, sur Garnier joas de caisse,

Ainsi nommé quoiqu'il ait une caisse, Mais parce qu'elle n'a pas de fond.


Et cela pendant qu'apparaissent les derniers Gavarni noyés en un pareil



— Tiens , Virginie, c'est la première fois qu'on peut se flatter de m 1 avoir mise au pas!... Fig. 169. — Les « Vésuviennes », par E. de Beaumont.


ensemble 1 , pendant que Charles Yernier, dans ses compositions d'un faire souvent pénible, intitulées le Peuple de Paris, prêche toutes les fraternités

1 Gavarni, qui avait peu de sympathie pour les révolutions et les républiques, était parti vers la fin de 1847 pour l'Angleterre. Il ne devait rentrer en France qu'à la fin de 1851.


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sociales, ou attaque, comme Bertall dans le Journal pour Rire, les monarques étrangers représentant la réaction. Ce sera, en effet, une des particularités de l'époque, de donner à la caricature française un caractère international qu'elle n'avait pas encore revêtu.

Mais la République de 1848 a soulevé tant de questions, mis tant de choses, tant d'idées en mouvement, qu'il est nécessaire d'établir un peu d'ordre dans cet amoncellement de matériaux.

Voyons d'abord le côté social, celui qui se manifeste bruyamment, dès la proclamation du nouveau gouvernement, par des demandes en faveur du divorce, et par la publication de programmes de réformes, tous plus écheve-



— Caporal, faites donc taire -votre moutard ou donnez-lui — J'ai bien envie d'insulter ce factionnaire pour à téter. Il va faire fuir les voleurs. coucher au violon de ce poste-là !...

Fig. 170. — Caricatures sur les « Vésuviennes », par Cham {Charivari, 1848).


lés, plus féroces les uns que les autres, — résultat inévitable de la compres- sion exercée sur les idées pendant les dernières années du règne de Louis- Philippe.

Ce qui caractérise, avant tout, cette période de l'histoire, c'est la place importante qu'y prirent les femmes, au nom des doctrines émancipatrices. Trois crayons, comme Cham, Daumier, de Beaumont, ne devaient pas man- quer une pareille occasion, pour saisir suivant leur tempérament, suivant le résultat de leurs études réciproques, les types les plus intéressants. Cham chercha le comique, Daumier, le cruel et l'horrible; quant à de Beaumont, il publia cette précieuse suite, Les Vésuviennes, petits minois fripons qui, sui- vant le mot d'un homme d'esprit, ont quitté les chemises pour se mettre dans les culottes. D'autres encore, comme Janet-Lange, devaient dire leur


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mot sur cette amusante question qui a jeté un peu de variété clans la poli- ticaillerie de l'époque. N'est-elle pas de lui l'estampe : Un club de femmes aux Tuileries, au bas de laquelle se lit :

Citoyennes, qu'est-ce que la liberté? Une femme ! — Qu'est-ce que la République? Une femme ! — Pourquoi laisserions-nous le pouvoir aux hommes ? Avec ça qu'ils gouvernent si bien ! Marchons sur le Provisoire, enlevons-le et qu'il tombe! !... à nos genoux.

Oui, mais toutes les femmes n'étaient pas imbues d'idées aussi galantes, de désirs aussi pacifiques. « Yoilà une femme, » s'écrie une des affreuses Divorceuses de Daumier, « qui, à l'heure solennelle où nous sommes, s'oc- cupe bêtement de ses enfans... qu'il y a encore en France des êtres abrutis et arriérés ! » Il est vrai que les horribles bas-bleus des femmes socialistes ont, eux aussi, des prétentions à l'amour, à la beauté, aux charmes de la toilette, — toutes ces vétilles qu'on voudrait prescrire. Voici, sur ce sujet, un dialogue assurément significatif :

— Comme vous vous faites belle, ma chère ?

— Ah! c'est que je vais à un banquet présidé par Pierre Leroux... Et si vous saviez comme il est vétilleux pour la toilette.

Tandis que Proudhon se faisait honnir pour ne pas vouloir des femmes aux fameux banquets socialistes, Pierre Leroux se créait une petite cour d'admiratrices enthousiastes, et la caricature le représentait employant ses vacances parlementaires à tomber amoureux de Bastringuette.

De juillet 1848 à décembre 1850 ce fut un feu non interrompu de vi- gnettes et de grandes planches; quand les uns avaient fini, les autres repre- naient. Quelle joyeuse page, la Constitution de Pierre Leroux illustrée par Cham, avec sa carte de France plantée de peupliers, et sans oublier la fameuse triade :

Toujours trois, trois partout ! comme aux dominos ! ainsi veut Mossieu Pierre Leroux. Troi, tri-trois, tri-tri, tri, tri, trinité, trinar, triade, tripoli, tripier, tricorne, toujours trois, tri... Cadet Roussel, combien a-t-il de cheveux? Trois! 0 triade, tu tripleras tout, et si l'on s'embrouille trois fois plus, il y aura trois fois plus d'hon- neur à s'en tirer.

Qui comptera jamais les caricatures sur Proudhon ? C'est une iconogra- phie complète que ces Proudhoniana. Proudhon ayant recours à tous les moyens de propagande, se déguisant en gendarme pour convaincre les pay- sans, en bonne d'enfant pour endoctriner les soldats, en citoyen romain


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pour passer à la postérité. Et il parcourt le monde, se faisant son propre commis-voyageur; aujourd'hui en Suisse, demain en Russie, après-demain en Chine, où il se loue comme enseigne à un marchand de thé ; malheu- reusement, partout il rencontre le symbole de la propriété qui s'offre à lui sous la figure de Thiers. Ne va-t-il pas jusque dans la Lune, où, accaparé par des femmes « lunatiques », il se met en lieu et place de la Lune elle- même, ce qui n'est pas sans surprendre le pauvre M. Leverrier, alors dans le feu de ses expériences astronomiques.

Qui recherchera jamais tout l'esprit semé à foison dans ces Études sociales, où l'on voit l'étonnement de Proudhon trouvant, à son retour de l'Assemblée, un voleur en train de vider ses tiroirs :

— Grand Dieu !... pendant que j'expliquais mes théories.

— Eh ! ben de quoi... moi j'm'occupe de la pratique.

où l'on voit le môme prêchant contre la famille à ces maudits enfants qui s'obstinent à kx&Pa-pa, Ma-man, où on le voit encore procédant à la juste répartition du bien-être social :

Monsieur est riche et va en équipage... Monsieur est pauvre et va à pied. Je prends une moyenne... désormais vous irez tous les deux en brouette.

Système de compensation, aussi pittoresque que pratique, qui ne pouvait germer que dans le cerveau de Cham.

Proudhon et les propriétaires, la suite a marqué, et restera dans les annales comiques ; quelles amusantes attitudes chez Messieurs les proprio, lorsque le fougueux théoricien vient déclarer que les colimaçons ne sont pas légitimes possesseurs de leurs coquilles. Et après cette série, dont le grotesque ne sera certainement jamais dépassé, Cham représente le citoyen réformateur ayant terminé sa besogne, c'est-à-dire ayant renversé Louis Blanc, Pierre Leroux, Fourrier, tous les socialistes, de leur socle. Alors s'é- change entre lui et un bon bourgeois le dialogue suivant :

— Eh bien! mon bourgeois, j'espère que vous êtes content !... Les voilà tous démolis!...

— Est-ce que vous ne pourriez pas me rendre un dernier petit service... ce serait de vous démolir vous-même... après cela, je serai bien tranquille !

Et désormais, voilà Proudhon enterré,... pour le caricaturiste s'entend. Mais on se perd dans ces saucialistes de la cuisine, ainsi qu'on les a appelés; donc il faut savoir gré à Bertall de nous les avoir tous représentés à la pa-


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rade, dans son amusante planche du Journal pour Rire « la Foire aux idées. » Trop d'idées, trop de systèmes, que l'œil de Considérant, au bout de la queue du même 1 , ne pourra pas nous aider à définir, pas plus que les pérégri- nations de Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques, avec le crayon de Tony Johannot.



Fig. 171.— Caricature de Bertall dans le Journal pour Rire (1838).


Ces utopies de toutes couleurs et ces utopistes de toutes sectes devaient également donner une certaine place dans l'estampe à la Californie et par suite aux loteries, autre particularité de l'époque. C'est pour faciliter le trans- port et l'établissement en Californie de 5,000 travailleurs libres que fut créée, en 1849, la Loterie des lingots d'or, dont le premier billet sortant devait gagner un lingot du poids de 116 kilogrammes 2 .

1 Bertall profita de la réapparition de la queue pour faire une fort amusante caricature sur les partisans de l'ancien Régime. Sous le titre de Vieille école sociale, il a représenté un person- nage à cadenette et écrit comme légende : Ciel! une queue! avec un œil... de poudre! Ça doit être un socialiste!

i La Loterie des lingots d'or avait été autorisée par le gouvernement comme une œuvre émi- nemment nationale et philanthropique conçue dans l'intérêt des travailleurs inoccupés.

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Donc caricatures et chansons abondèrent, d'autant plus que cette loterie restée célèbre avait eu de nombreux imitateurs : Lac d'or, Gerbe d'or, Toi- son d'or, Moisson d'or, Ruche d'or, Mine d'or et tout ce qui d'or., dinaire sert à engluer les gogos. Ecoutez la chanson :

Au Lac d'or je suis allé. Je lui dis : M'as-tu volé ?

Le Lac d'or me dit : D'abord, Voyez chez la Gerbe dor.

— Par exemple, c'est trop fort ! Me répond la Gerbe dor, Voyez chez la Toison dor.

La Toison dor me répond :

— Vous m'accusez sans raison. Allez chez la Moisson dor

Si le gérant n'est pas mort.

— Moisson dor, parle sans fard, M'as-tu volé par hasard?

— Moi, vous m'accusez à tort, Voyez chez la Ruche dor.

Et cela se continuait ainsi dans tous les ors, partout où l'on moissonne les gerbes de cette couleur. Pour le coup, Robert-Macaire empoigné parCham, ainsi que son fidèle Bertrand, revint sur l'eau. On vit l'apothéose de Robert- Macaire II nommé prince de la Californie, comte du Sacramento, duc de la Pépite, prince de la Loterie des Gogos d'or.

Gogos d'or, le mot était trouvé, fit fortune et eut également des succes- seurs non moins méritants : le Pigeon d'or, le Canard d'or, la Glu d'or, la Carotte d'or, la Blague d'or, la Souricière d'or.

Pour clore la série, n'avait-on pas proposé la loterie de l'Elysée. Le gros lot devait gagner la colonne Vendôme avec la statue de l'Empereur, le fau- bourg du Roule et la présidence, avec M. de Persigny comme maître des cérémonies.

Jusqu'en décembre 1850, tout fut à la Californie. Les flâneurs parisiens, — flâneurs de la Bourse, des lettres, de l'industrie, des théâtres — ne s'abordaient plus que par le dialogue suivant :

— Que faites-vous dans ce moment?

— Je pars pour la Californie.


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Gela répondait à tout, expliquait tout, justifiait tout. On vous empruntait cinq cents francs et même cent sous, pour aller en Californie... en chercher d'autres.

Or, subitement, la Californie qui avait inspiré tant de couplets de vaude- ville, tant de mélodrames, tant de caricatures, tant d'articles d journaux disparut de l'horizon et n'offrit plus de débouché facile et prompt aux demoi- selles à marier. Les utopies avaient vécu, Cham triomphait.


Il


Après les réformes et les rêveries sociales, la caricature des hommes et des choses politiques. De même qu'en 1830 on s'était attaqué à Louis-Phi- lippe et à ses partisans, de même, cette fois, on allait charger vigoureuse-



PROFESSION DE FOI NAPOLÉONIENNE. RÉSUMÉ D'UNE PROFESSION DE FOI.


Fig. 172. — Caricatures de Cham dans le Charivari (1848).

ment les principaux personnages de la comédie du jour. Dans cette guerre à tous crins de l'estampe satirique contre ceux qui détenaient le pouvoir et semblaient ne pas s'en servir au gré du peuple, le Charivari ne montra pas contre le prince Napoléon l'acharnement du Journal pour Rire et de la Revue Comique *. En 1848, Daumier publia bien sur lui quelques grandes

1 Ce dernier journal avait été créé spécialement pour combattre le prince Napoléon. Le Jour- nal pour Rire avait soutenu, lui, la candidature Cavaignac.


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compositions 1 et Cham d'amusantes et pittoresques vignettes dans ses revues comiques, qui avaient l'avantage d'exposer les choses d'une façon nette et précise, mais c'est à Vernier, surtout, que revient cette délicate mission, et, quoi qu'on en ait dit 2 , les lithographies de cet artiste ne sont pas d'un intérêt palpitant.

Donc pour avoir, avant Touchatout, l'histoire tintamarresque du second Empire, à ses débuts, dans sa période d'incubation, c'est à ces deux der- niers journaux qu'il faut recourir.



Fig. 173. — Les fastes d'un chapeau, par Cham (Journal pour Rire, 1848).


En parcourant cette véritable galerie comique antinapoléonienne, on est surpris de la violence des attaques et du peu de succès qu'elles obtinrent. Le fameux mot : « Le ridicule tue en France, » n'avait, il faut le croire,

  • On est tout surpris en parcourant nos journaux à caricatures de 1849 à 1852 d'une part, et

les journaux allemands du second Empire d'autre part, de retrouver dans ces derniers nombre d'anciennes caricatures françaises à peine modifiées. Tel est le cas de la vignette du Dorfbar- bier de 1858 (voir mon volume : la Caricature en Allemagne, page 146), qui n'est autre chose que le « Paquebot napoléonien » de Daumier (Charivari, 2 décembre 1848).

1 M. J. Deschamps, dans une courte notice bibliographique sur la caricature en 1848 (Rouen, 1886) trouve que certaines caricatures de Vernier auraient pu porter la signature de Daumier.


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déjà plus grande signification, car jamais personnage ne fut caricaturé, vili- pendé, comme Louis-Napoléon. A coup sûr, on n'avait pas ménagé Louis- Philippe, mais les charges dirigées contre lui n'étaient point empreintes de la même animosité contre sa personne ; elles visaient surtout le roi.

Ici il faut s'attendre à voir les expressions argousin, saltimbanque et autres qualificatifs aussi corsés que pittoresques, revenir sans cesse dans les



LE CANDIDAT POUR RIRE. Allons, mon ami Paillasse ! Un petit empire, s'il vous plait ' !

Fig. 174. — Caricatures de Ch. Vernier et de Bertall dans le Journal pour Rire (novembre 1848).


légendes; ici, ce n'est plus la poire, ce seront l'aigle, le chapeau, la redin- gote, les bottes, souvenirs et armes parlantes de l'Empire, passant à l'état de défroques — réaction aussi subite que violente contre les tendances bona- partistes de 1822 à 1840.

Et cependant, il ne fallut pas longtemps à ce candidat pour rire, à ce Napo- léon Scapin, à cet entrepreneur de sauvetage s. g. d. g., h ce moutard de Dijon 2

1 Cette caricature sera reproduite, presque trait pour trait, dans les estampes de la Commune.

  • Nom qui lui fut donné après le discours de Dijon, en 1851.


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pour parvenir à ses fins. En juillet 1848, deux marchands de statuettes, causant entre eux, tenaient le dialogue suivant :

— Hé ben, vieux, le Napoléon donne-t-il toujours ?

— Non, ça ne va plus, c'est décidément une fichue marchandise.



Prince, abritez-vous, si vous pouvez, sous l'ombre de votre oncle; moi, je me relire sous ma tente.

Fig. 175. — Les adieux d'Achille Thiers. Caricature de Bertall. {Journal pour rire, 1849.) Le 14 mars 1851, L. Bergeron écrivait :

« La ruche élyséenne est en travail ; des essaims d'abeilles politiques butinent sans cesse les fleurs de rhétorique et distillent le miel napoléonien


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GRANDE COMPLAINTE


SUR LOUIS BONAPARTE.


,al de Soi», ou de Ftaliii


I.'histuirn que je raconte, Me remplit d'émolions, Et ça prouve aux nations yue ceci n'est pas un conte; Or, si l'on -n'en croyait riuu, Cela ne serait pas tien.



C'estlde Jèr6me In brioche Oui donna lo jouvenceau; On le mil dan» un horcfctu Om n'était pas i a 1 1 de planches.

M, us pour ÔUf) Meil Orddllb

Il lit bieuiôi trop de dents.

Etant eneorc en lisières Sur lui souille un veut d'exil ; Il part soudain pour lu vît— l r .1' \m-sIj..iiiv', dans la Bavière, Monsieur Lebus le suivit" Pour lui donner de l'esprit.

On voit, souvent le dimanche, M.ilt-n- mut 1res ei leçons. Bleu di s jeunet polweou * Se moucher- dessus leur manche l.ebas coinça pourtant. Ce défaut si d<*guirtant.



Du côté île Thurgovio,


Dont il rranchit le rempart

Vers une heure, uneJieure un quart.



Pendant drs années entières, Ou dit qu'il manqua de -tout, Et que du trognons de choux Il faisait ses ordinaires. N'ayant pour tous revenus Que deux luis ÇQul mille. êCUS.

Plus ennuyé qu'une bûle Ou'on jeterait dans le lac, Tout en fuinuol son tabac, Il jouait de l'arbaleiè; Ah ! depuis Guillaume Tell, On n'avait rien vu do tel.

Cependant en Italie,

Ou se haltaii corps ;i corps;

Louis se dirige- alors

Vers celleierrè jolie ;

Aussitôt qu'il arriva.

On lui dit : « Comment ru va? »

A ces mots «xempls dé brigue, Il craint d'être allé trop loin, Et comme il avait besoin De reposer ses langues, En Suisse le lier guerrier Revïut couvert do lauriers

En ce mortient laPolocne L'implpre contre le czap; Il pouvait de part en part L'écraser dessous sa pogQe , Mais il refusa-son bras, Sauvant ainsi Nicolas.

Admirant oe grand courage, l.a Suisse, d'uh air Halte, Ouïe le droil de cité AJ'augnsAe personnage, « Ghi affre ri« pieh gantant, *

Hépoud-il en VacceptanL



A chacun il plut salis peine ; -Les beaux hommes tels que noua Ne se trouvent poiiil partout, On le nomma capitaine; Il était superbe à vôir. Mais saus lumière, le soir.

Quand il vit sur son épaule Flotter les grains d'épiuards. Il pensa comme César; Qu'il pouvait prendre la Gaule, Et, sans fifre ni tambour. Il navigua vers Strasbourg-.



Avec la capote grise. Avec le petit chapeau, U se croyait assez beau Pour conspirer à sa gmse, El qu'il suif irait, oui dà. De s'ëcricr: a Me voilât »

Cinq ou six vieux de la vieille Formaient son état - major ; Ils avaient tics liabiis'd'or Ou d'une chose pareille; Ou y voyait Montholon Couvert de son manteau long.


Louis s'adresse à' la troupe,. Et lui du ; « Mes chers enfants, « Vous mangez depuis longtemps- « De ta irés-màuvuise squ^c;


— « Sire, dit un chef habite, « Nous allons vous escorter, . i Mais daignez vous Iransportor i A* la prison de la -ville.. < i.iiTinus LerminerousTliien i Noire cha/j»arrt entretien. »



— ■ Saint- Denis! à la rescousse 1 « Je crois que je suis trahi, » Dil l'empereur ébahi, -Tandis que chacun le pousse Avec son agencement. Vers leur nouveau logement.


Fig. 176. — Fac-similé (recto) d'un des pamphlets illustrés publiés en 1849 et 1850

contre Louis-Napoléon.

N. B. Ces pamphlets, édités par la Librairie des Communes, se vendaient séparément cinq centimes et sont au nombre de trente.


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au profit du principal locataire de l'endroit. Chaque jour voit éclore une nou- velle brochure impérialiste. La tragédie nous domine, la mythologie nous envahit, la loterie nous déborde.

« Le bœuf gras lui-même, cette tradition vivante d'une époque qu'on croyait effacée, a recouvré son cortège et ses oripeaux princiers; le règne des bêtes est revenu. On voit que le terrain est préparé et qu'on peut hardiment y semer de la graine d'empereur. »

Et pourtant, pour s'opposer à un tel retour, on n'avait négligé ni les pamphlets, ni les caricatures, ni les complaintes illustrées ; c'était à croire que plus on traînait l'homme dans la boue, plus on le popularisait. La vérité, c'est que, de leur côté, les bonapartistes avaient, eux aussi, recours aux chansons populaires, aux images sentimentales et emphatiques. Or, ces dernières allaient dans les campagnes, là où pénétraient à peine les jour- naux illustrés. « Le ridicule, » dit Henri Martin dans son Histoire de France, « d'un effet assuré sur les classes cultivées, avait peu de prise sur les masses rurales, et les ouvriers des villes étaient agités par trop de passions pour que les traits légers de la raillerie produisissent sur eux leur effet accoutumé. Ils ne riaient plus. »

Une caricature de Bertall définit assez bien l'esprit, la portée d'une telle propagande, en faisant tenir à un paysan le dialogue suivant :

Pisqu'il n'y aura pus ni conscription, ni impositions, ni rien du tout à payer quand la République aura Napoléon pour roi, je votons pour Napoléon. Vive Napoléion 1

Lorsque le député de Metz devint président de la République, la presse satirique, loin de désarmer, redoubla d'ardeur. Bertall, qui effectue à ce moment son entrée dans la caricature militante; Marcelin, Ed. Morin, Nadar, ces nouveaux venus qui seront les artistes marquants de demain, Lorentz, Quillenbois, Randon, qui arrive de Lyon, Cham, tous les crayons se mirent de la partie.

Cham trouva dans Soulouque le Noir, qui venait de se faire proclamer empereur de Haïti et qui jouait au Napoléon de carton, toute une série d'amusants rapprochements. Il représenta cet ambitieux de couleur arrivant incognito à Paris pendant les vacances du président de l'Assemblée natio- nale, et donnant un grand banquet aux sergents de ville avec prière de le proclamer empereur des Français. Dès ce moment, Soulouque devint pour tout le monde la personnification du président. En 1850, lors du voyage entrepris par ce dernier à Cherbourg, on publia le « Voyage de Soulouque-le-


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Désiré à Cocobourg,» avec une amusante proclamation aux soldats de l'armée de mer :

Equipages !

Soulouque-le-Désiré va venir vous passer en revue. Vous crierez tous: «Vive l'empereur ! » Vous ajouterez : « Ça ira ! » ou bien : a Ça va tout seul ! » en clignant un œil d'une façon significative.

Pour flatter la manie de Soulouque, vous exprimerez par vos gestes qu'il res- semble prodigieusement à Fernand Gortez, etc.



Fig. — Fête pour rire (4 mai 1850), dessinée sur les notes et croquis de M. Carlier.

Des statues allégoriques représentent les hauts faits, gestes et conquêtes du gouvernement des burgraves et margraves dans l'année qui vient de s'écouler. Au pied de l'obélisque revu, corrigé, augmenté et mis à neuf, des sphinx, ani- maux mystérieux, soumettent aux passants étonnés la légende R. F. — Quelques-uns assurent que cela signifie Rachel Félix, et que c'est une galanterie due à l'esprit inventif de M. Véron. Mais cette solution n'est pas plus satisfaisante que celle de Y Inconstitutionnel : République Flouée, République Fantastique, République Falsifiée , telles sont les inter- prétations qui courent. ... ■

Une population nombreuse et choisie par M. Carlier se presse aux abords des monuments; cette foule choisie, pour donner un noble exemple, s'arrache les numéros des journaux honnêtes et modérés. Des hommes d'élite sont chargés de montrer un grand enthousiasme à la lecture de la Patrie.

Caricature de Bertall. (Journal pour Rire.)

Et l'on paraphrasait ainsi les célèbres discours qui contribuaient déjà dans une notable mesure à populariser la légende napoléonienne.

Dès lors, Revue comique et Journal pour Rire ne furent plus qu'une sorte de compte rendu illustré des hauts faits du président Louis Restaurateur 1 .

1 Louis XVIII et Louis-Philippe, on le sait, avaient déjà été traités de « restaurateurs. »


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directeur de la maison de Y Appel au peuple, fondateur de la nouvelle ère des hannetons. La Revue comique ouvrit un concours pour le portrait du grand mamelouck et publia un salon composé en entier de reproductions de son auguste personne. Voyages dans les départements, discours, revues et banquets militaires, tous les côtés de cette politique machiavélique qui



Un projet de monument que l'on propose d'élever en l'honneur de Jacquesson, dans une place construite à Satory

sur le modèle de la place Vendôme.

Fig. 178. — Caricature de Bertall. {Journal pour Rire, octobre 1850.)

consistait à s'appuyer sur le peuple contre l'Assemblée et sur l'armée contre le peuple, défilèrent par l'image dans ces deux amusants recueils. Bertall a su annoter d'une façon pittoresque les distributions de vin de Champagne et de cigares qui, aux camps de Saint-Maur et de Satory, avaient été faites


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avec une générosité d'autant plus grande que les frais de ces agapes prépa- ratoires du coup d'Etat devaient être soldées en fin de compte par cette Répu- blique contre laquelle on conspirait ouvertement. Un projet de statue à élever dans la plaine de Satory représente Napoléon sautant par-dessus des tonneaux de vin, à cheval sur un animal dont le ventre est formé par un fût de cognac, le derrière par des jambons, les jambes de devant et le cou par des bouteilles de Champagne, la tête par un paquet de cigares. Ces pro- digalités, il est vrai, ne l'enrichissaient pas, et, malgré les augmentations qui lui avaient été accordées par l'Assemblée, le président était souvent dans la gêne la plus extrême. Un tableau de détresse à l'Elysée ne dit-il pas :

— Prince, je crois que nous pourrons encore, aujourd'hui, ne pas manger M. Fialin; voici une vieille paire de bottes de M. votre oncle que j'ai retrouvée là-haut.

— Une paire de bottes de mon oncle; c'est bien, qu'on la porte chez ma tante !

Ces attaques personnelles contre le président n'empêchaient pas la carica- ture de prêter l'oreille à tous les faits du jour et de charger les autres per- sonnages qui jouaient alors un rôle.

La rage des pétitions et des banquets avant les journées de Juin, qui valurent à Ledru-Rollin le surnom de Le dru banqueteur , le Constitutionnel, personnifié dans le D r Véron, avec son abat-jour vert, son bonnet de coton et sa pâte Regnault, les écus de cinq francs, les difficultés ministérielles, l'impôt des quarante-cinq centimes, les vingt-cinq francs des députés, la loi sur les cafés ne permettant plus que les cabaretiers privilégiés, faisant dé- guster aux consommateurs les vrais principes, la loi Montalembert pour le repos du dimanche, „■ ,„„ r . .

r r ' Fig. 179. — Caricature sur les

le congrès de la paix, qui mit en lumière Victor écus de 5 fr. {Journal pour Hugo et Coquerel, mais surtout la loi sur la

, , f . îi. i i' i» i i Uu mot : concorde on ne voit que la

presse et le rétablissement du timbre; tout cela dernière syiiabe : corde. Sur la tête

4 , tombent toutes les herbes de la Saint-

donne matière à d amusantes satires. Jean y compris des feuilles de chêne et

des légumes. Accroche-cœur et collier

La situation faite à la presse n'était alors de guette complètent cet étrange accou-

A trenient.

guère enviable; pour un rien, les journalistes

hostiles à la Présidence se voyaient traités de misérables folliculaires 1 .



Une des trois planches doubles publiées alors par Daumier dans le Charivari représente la Grande et terrible croisade entreprise par les burgraves contre les journalistes.


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Le rétablissement du timbre provoqua donc un tollé général parmi tous les organes indépendants et naturellement le Charivari et le Journal pour Rire ne manquèrent pas une aussi belle occasion pour caricaturer avec M. Baroche les promoteurs du projet de loi. Le 1 er août 1850, jour du rétablissement de cette institution monarchique supprimée en 1848, le Cha-



Fig. 180. — Restauration du timbre (juillet 1850). Au-dessous de cette amusante vignette, on lisait :

11 sera désormais acquis à l'histoire que, jaloux de donner des gages au grand parti de l'ordre, le Journal pour Rire s'est volontairement timbré le premier parmi les journaux, de même que M. Baroche s'est montré le plus timbré parmi les représentants. Aussi, pour constater ce dernier fait, nous n'avons pas craint de remplacer par celle de M. Baroche la figure de la justice, que ce grand citoyen a su devancer si à propos, et dont il occupe maintenant la place aux applaudissements de la multitude vile, civile et militaire.

Caricature de Bcrtall. (Journal pour Rire).

rivari parut avec une seule manchette, laissant ainsi la place libre au timbre. « Plus de manchettes, plus de linge blanc, » écrivait-il, « plus de jabot, les maculatures du fisc lui interdisent désormais ce luxe.

« La peine de la marque est rétablie pour les journaux deux ans à peine après une révolution qui a aboli la peine de mort en matière politique. »


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Une caricature de Vernier se remarque entre toutes par sa légende particulièrement caustique. Les portraits des personnages du jour sont piqués à la devanture d'Aubert, et au-dessous on lit :

Voyez, Messieurs, vous y êtes tous, et le public vous reconnaît encore bien mieux, maintenant... vous voilà tous au naturel, et bien et dûment timbre's.

On ne pouvait se venger avec plus d'esprit des timbreurs. C'était, du reste, il faut l'avouer, une galerie de grotesques des mieux réussie.

Au premier rang de cette collection unique, digne soutien du gouverne- ment des burgraves et des mar- graves, — ainsi qu'on appelait alors les partis réactionnaires coalisés , — brillait Thiers (Adolphus), chef de la rat Thiers , Thiergackookle , petit serpent, Thiers que Daumier travestira en général révolu- tionnaire, en garde national, en gendarme, en paillasse, que Bertall appellera Robert-Ma- caire politique; que Cham ai- mera à représenter tout petit, sous la casquette du commis voyageur, à qui il donnera déjà le masque de M. Prud'- homme, comme en cette belle et grasse estampe : La Visite à la nourrice, avec son amusante légende : « Eh ! bien , mon p'tit, te v'ià donc en vacances. . . on dit que t'as été gentil, mais t'as pas grandi!... »

Puis voici Dupin, le plus caricaturé de tous les présidents d'assemblées, Dupin l'homme nature, l'ennemi des femmes et du luxe, ce type du paysan rusé et réactionnaire; Dupin que Cham, en ses petites revues, représente sans cesse, poursuivi par ses ennemis acharnés, les épiciers; Dupin qu'on assaisonne à toutes les sauces, qu'on reconnaît partout, qui ne peut même pas se déguiser à cause de ses formidables souliers ; Dupin,



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— notre pain quotidien, — qui, suivant qu'il penche vers la droite ou vers la gauche, devient Dupin tendre, Dupin mollet, Dupin blanc, Dupin bénit, Dupin de brioche, Dupin frais, Dupin pensum, Dupin rassis, Dupin sec, Dupin bis, Dupin de munition; — Dupin qu'on met en scène avec Véron

en des dessins calembour - joyeux au dialogue imagé :

— Docteur, une solution, s'il vous plaît. Savez-vous pourquoi ils donnent tant de cigares aux soldats ?

— Je vous vois venir avec vos petits souliers ; ils voudraient que la République fût à bas !

— Fut tabac ! très joli ! doc- teur, mais ils sont fumés, le tabac est du caporal, seulement il faudrait ajouter du petit capo- ral aux cigares.

— Aussi gare !

— Ces calembours sont-ils bons ?

— Ils sont tous comme Dupin, mais sont-ils vrais ?

— Nous Véron, docteur.

De nombreux satellites sui- vaient ces étoiles : Léon Fau- cher, appelé Caton le Faucheux; Caton, parce qu'il est du tic de Grassot et sur lequel Bertall devait publier les vers suivants :

Il ne faut pas, Léon Faucher, A trop faucher être échauffé ; Quand on s'échauffe à trop faucher, On est bientôt, Léon, fauché.

Berryer et Odilon-Nemrod, que Daumier coiffe si pittoresquement du tri- corne bonapartiste; de Lasteyrie, dit Lasteyrie-Li-Thë de la montagne blanche ; Râteau l'homme à la tête de l'instrument avec lequel si facilement on ratisse ; Yéron-Nostradamus, l'homme au clisoscope; Changarnier, l'homme au culte de la trie, à la démarche toute militaire, à la voix toute militaire, à la taille toute militaire, à la perruque toute militaire, Ghangar-



Fig. 182. — Les œufs de Pâques, œufs à surprises. Caricature de Bertall dans le Journal pour Rire (a\ril, 1850).


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nier l'ogre, Changarnier-Lucullus ; Persigny qui fera dire : faut du Persigny, pas trop n'en faut; Baroche, l'homme-timbre dont la figure apparaît le plus souvent sous la forme d'un ballon ou d'un melon, Chasse-loup-Garou avec la tête en violon de Crémone ; Emile de Girardin que Cham loge dans tous les coins avec son éternelle mèche, avec son monocle, Girardin l'homme fait vir- gule, l'homme fait alinéa, qui expose en ces termes aux bons bourgeois son sys- tème politique :

Emile. Je suppose que le gouvernement soit cette lampe.

Le Bourgeois. Très bien... Je vois où vous voulez en venir : pour faire marcher le gou- vernement, il faut une mèche... farceur !



Fig. 183. — M. Dupin clôturant l'Assem- blée. Vignette de Cham. {Charivari, 1849.)


Et enfin Montalembert, surnommé Montre-à-ï Envers par Lorentz, qui pré- sente d'une façon pittoresque ses capacités pour siéger en Cacadémie; Montalembert dont on ridiculisera ainsi la loi pour le repos du dimanche par

une vignette dans laquelle les voleurs viennent faire la montre et le mouchoir du révérend au nez des sergents de ville.

— Mais, sacristie ! regardez donc et empoignez- moi ces gens-là qui travaillent le dimanche ?

— Impossible, monsieur Montalembert, le di- manche, les sergents de ville ne travaillent pas.

Ainsi défilaient nombre de personnages plus ou moins illustres, plus ou moins marquants, qui vont jouer le principal rôle dans les publi- cations de Cham et de Daumier consacrées aux différentes assemblées delà République. Ce fut, effet, une des particularités de l'époque, le développement donné par l'estampe aux questions parlementaires. Le Parlement avait bien réelle- ment remplacé le roi. Dans l'Assemblée nationale comique », Cham a fait preuve de très grandes qualités de dessin et d'une verve étourdissante comme



Abus do la virgule.

Fig. 184. — La grammaire illustrée par Cham. {Charivari.)


en


1 Publié en volume par Michel Lévy avec texte d'Auguste Lireux.


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La grande manoeuvre des couteaux de bois commandée par le général Baraguay d'Hilliers.


caricaturiste : les croquis sont drôlement présentés, les physionomies fort caractéristiques. Cependant, malgré le grand succès qu'il obtint, ce livre n'est pas encore à la hauteur des séries de Daumier : Physionomie de l'As- semblée législative, Idylles parlementaires, les Représentants représentés, chefs- d'œuvre d'étude et d'observation.

Jamais assemblée n'avait été ainsi prise sur le vif dans ses petits côtés intimes où le sérieux se trouve agréa- blement mélangé au bouffon; tableau exact de la vie parlementaire dont les acteurs ont pu changer, mais dont le fond reste toujours identique.

L'orateur ennuyeux aux discours interminables , les suspensions de séance, l'assaut de la tribune, la céré- monie du scrutin, le petit jeu des couteaux de bois, la séance de nuit, les conversations dans les couloirs, la séance à la buvette, souvent plus goû- tée que l'autre, la queue pour la tri- bune publique, ces sujets si pittores- quement interprétés par l'artiste ne sont-ils pas d'actualité à toutes les époques et dans toutes les assem- blées ?

Voici, parmi les personnages en vue, Dupin, dont le nez et les souliers ne diminuent pas, se rendant à l'Assem- blée, réunissant les députés en soirée chez lui, essayant en vain de rétablir l'ordre, agitant perpétuellement sa sonnette; voici Thiers se hissant sur la pointe de ses souliers pour arriver à parler, — mais cela sans y parvenir, — au général Lebreton dont le corps immense se plie en deux comme un roseau; voici encore le grand homme que Dupin porte dans ses bras, pour l'aider à traverser les ruisseaux un jour de pluie; voici Jules Favre, transformé d'une façon piquante en roue



Cérémonie imposante du scrutin.



Séance ordinaire.

Fig. 185. — Physionomie de l'Assemblée par Daumier (octobre à décembre 1849).

N. B. Les caricatures originales ont 12 centim. sur 20. Malgré cette énorme réduction aux trois quarts, les phy- sionomies n'ont rien perdu de leur ressemblance et de leur intérêt.


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de cabriolet; voici « le jeune Estancelin, » le plus jeune en effet des députés de l'Assemblée, également maigre et efflanqué comme un garçon dont la crois- sance a été trop rapide, faisant son entrée en classe et opérant de même sa sortie; véritable phénomène « qui prononce de si beaux discours et ne pleure pas, » que toutes les mères donnent en exemple à leurs enfants.

On a souvent dit que les représentants représentés n'étaient qu'une pâle copie des portraits des pairs de France en 1834. Assurément, quoique les traits satiriques ne manquent pas en cette nouvelle série, le côté grimaçant de la charge outrée n'y a pas été développé au même degré; la différence me paraît surtout considérable dans le procédé lithographique. Autant les pre- miers portraits-charge ont été finis, poussés jusque _dans les moindres détails , produisant l'effet de véritables tableaux, autant les portraits de cette Fig. 186. — Phy sionomie de l'Assemblée

seconde suite paraissent gri- par Daumier (1850).

sâtres : malgré les gras du crayon, l'ensemble en est sombre et souvent monotone.

En revanche, les Idylles parlementaires sont pleines de verve, de couleur, d'imprévu. L'idée elle-même de grouper ainsi les graves représentants de la nation, de les faire paraître en costume d'amour, avec leurs difformités d'hommes modernes, de leur donner comme fond un paysage et de présenter le tout sous la forme d'un tableau avec son cadre, est, à coup sûr, une idée aussi neuve qu'originale. Choses inoubliables pour qui les a vues une fois !

Jamais, dans chacun de ces sujets, plus de trois ou quatre personnages, au nombre desquels figure presque toujours Thiers, ici planté en amour sur une table autour de laquelle rient et boivent les compères, jouant du cha- lumeau, là, montrant son torse « entre deux flambeaux, » lançant à Molé des pommes de discorde pour en faire provision, « avant que, de nouveau, ne s'ouvre la session, » ou encore confiant ses secrets à Molé figuré sous les traits du dieu Faune.

J'ai dit précédemment que Daumier avait fait peu de caricatures du prince Louis-Napoléon, mais s'il a laissé de côté la personnalité du prési- dent, — tant l'attaque individuelle commençait à lui peser, — quelle série



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intéressante sur les principaux personnages de la réaction, sur les ultramon- tains, sur les légitimistes, sur les bonapartistes !

Il a flétri avec toutes les énergies de son crayon les menées des partis associés pour le renversement de la République et surtout les actes de cette société du « Dix-Décembre, » dont plus tard M. de Lasteyrie devait dénoncer les excès à la tribune de l'Assemblée.



Fig. 187. — Idylles parlementaires, par Daumier. (Charivari, 1850.)


Pour tout dire, il a inventé Ratapoil, ce type inouï, au chapeau bosselé, à la grande redingote houppelande, à l'immense gourdin, à la moustache hérissée, à l'œil louche, matadore en guenilles, qui tient à la fois et du brigand de grand chemin et du grognard retraité, vieux Polonais de table d'hôte qui découpe les victuailles et assomme les gens entre chien et loup. C'est de ce type que Gil] s'inspirera plus tard, pour son bonapartiste au gros bouquet de violettes.

Au point de vue politique, Ratapoil a la même portée, la même puissance


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satirique que Robert-Macaire au point de vue social. S'il n'eut pas l'influence de ce dernier, c'est qu'entre 1833 et 1848 les conditions du pays s'étaient bien modifiées; c'est que la caricature ne jouissait plus de l'importance qu'elle avait su prendre sous la monarchie bourgeoise. Et puis, beaucoup qui riaient de l'allure matamoresque de cet assommeur juré n'en acceptaient pas moins le bonapartisme dans lequel ils voyaient le sauveur.



Les Principaux Personnages ie la. Comédie qui se joue en ce moment aux Champs-Elysées


Fig. 188. — Caricature politique de Daumier. {Charivari, 1850.)

Quoi qu'il en soit, Daumier a admirablement personnifié les principaux partis du jour, avec le gourdin, la fleur de lis et l'éteignoir, Ratapoil, Ber- ryer, Veuillot, trio qui figure sous toutes les formes et qui s'épanouit sur le projet d'une nouvelle pièce de cinq francs, véritable trouvaille de l'artiste. « Ratapoil surveillant la commission de surveillance » et « Ratapoil entouré de son état-major, criant : Vive l'Empereur, un jour de revue, » sont des pages qui annoncent déjà le « bohème qui est de la police » et les « blouses blanches » du second Empire. En cette circonstance , comme en bien d'autres du reste, Daumier devait voir juste.


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A Ratapoil se trouve quelquefois adjoint Casmaj ou, personnage de même allure, moins sec, moins osseux, moins individuel, mais membre également actif de la société philanthropique du Dix-Décembre; portraits dessinés d'après nature et réellement frappans, suivant la légende d'une de ces cari- catures 1 .

Car l'on assommait à coups de gourdin et Dieu sait si l'on frappait fort. Ce n'est pas pour rien que le terme : dix-décembriser les gens et décem- briser, par abréviation, s'introduisit alors dans le dictionnaire des mots du jour.

<( Tiens ! il paraît que le voisin se sera trouvé aussi quelque part sur le passage du président de la République ! » disent deux personnages qui apparaissent à leur fenêtre avec la tête emmaillotée.

Du reste, le coup d'Etat si souvent annoncé allait définitivement éclater, l'Empire était proche et bientôt la caricature politique devait à nouveau rentrer dans l'ombre.

— Sarpejeu, comme ça pousse ! s'écrie un paysan en contemplant avec effroi un champ de champignons à têtes de lanciers, de voltigeurs, de gre- nadiers de la vieille garde.

Celui qu'on avait appelé Y empereur des pipelets 2 parce qu'il aimait les bêtes, et l'empereur des mannezingues parce qu'il versait force Champagne aux troupes, avant peu sera l'empereur des Français 3 .


III

On pourrait croire que les discussions des systèmes socialistes et les ques- tions politiques absorbèrent entièrement la caricature sous la seconde Répu-

1 Cham doit également se servir du type de Ratapoil : dans plusieurs de ses caricatures, on voit ce dernier distribuant des cotrets à l'entrée de l'hiver ou assommant les gens à coups de gourdin.

2 Une caricature de Vernier représente un portier et une portière qui regardent le prince avec un petit chien sous le bras, et un vieil aigle auquel il donne un morceau de viande. Légende : Oh! comme y tient à rendre les bêtes heureuses... Pipelet, faut voter pour lui .. . Y fera no t' bonheur .

3 Les changements de gouvernements que la France continuait à subir firent le sujet d'un album : Histoire de M. Prudent-Janus Tournesol (1775-1850), qui rappelle un peu, par son esprit, les Parades. Tournesol, page de S. M. Louis XVI, ne prête pas serment à moins de onze gouvernements différents et après avoir crié Vive le président, Vive la République, Vive Napo- léon, il se demande Vive qui? Vive quoi? tout en constatant que ces constitutions successives ont complètement détérioré la sienne... de constitution.


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blique : or, il n'en fut rien. L'étude de mœurs avait pris, dès lors, un trop grand développement, pour qu'elle pût ainsi disparaître. Du reste, les actua- lités intéressantes abondaient de toutes parts, actualités d'un ordre plus ou moins élevé, mais qui n'en constituent pas moins ce domaine spécial, auquel tant de Parisiens s'intéressent. Les ballons, le macadam, le télégraphe sous- marin, les escargots sympathiques, les tableaux de Courbet, l'exposition de Londres, le palais de Cristal, les démolitions de la grande ville, les Bloo- méristes, Jenny Lind,Lola Montés" la censure dramatique, la vigne, les modes, tout cela — petites vignettes ou grandes compositions — venait, pêle-mêle, prendre place sous le crayon des dessinateurs.

J'ai placé les ballons en tête de cette énumération. En 1850, on ne pou- vait, en effet, entrer dans un salon, dans un restaurant, dans un foyer de théâtre, dans un bureau de jour- nal, dans un cercle, sans entendre aussitôt parler ballon, sans rencon- trer un personnage à la cervelle

plus OU moins détraquée, dévelOD- M - Poitevin profitant de sa situation pour boucheries trous

  • * faits à la lune par messieurs les caissiers.

pant un nouveau système pour diri- PifT , 8Q Aa r , . . , ot!1 ,

A J f tig. 189. — Vignette de Cham. (Charivari, 1851.)

ger les aérostats. Il y avait le ballon- navire, le ballon-cabriolet, le ballon-patache, le ballon-coucou, le ballon- omnibus, le ballon-charrette pour le roulage. Une vraie ballomanie, sur laquelle Cham a publié d'amusants croquis, relatant, sous sa forme comique habituelle, toutes les tentatives faites par Poitevin, Godard, Flambard, Pétin et M Ue Garnerin.

Les plus célèbres et les plus caricaturées, en même temps, furent les ascensions de MM. Poitevin et Pétin. Cham, dans ses études aériennes, nous a représenté les vicissitudes et les voyages incroyables de M. Pétin depuis le jour où il cherche des actionnaires,

— Achetez-moi un ballon, et vous verrez mon système.

— Combien faut-il?

— Deux cent mille francs.

— Diable ! votre ballon monte trop haut... pour ma bourse.



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jusqu'au moment où, — service aérien de paquets, — il s'entend avec pacha d'Egypte pour transformer la grande pyramide en bureau de corn pondance.



Cantonniers échelonnés sur la route de M. Pétin. M. Poitevin exécutant le grand écart de la poste royale.

Fig. 190. — Vignettes de Cham sur « la Ballomanie. » {Charivari, 1850.)


Poitevin, lui, finit par convertir la lune en écurie pour y loger son âne. Un autre visite les étoiles, tandis qu'un troisième conçoit une vaste huma- nité ballonnière. Et pour que le fisc ne perde pas ses droits, on invente une douane aérienne.

Cham établit le dialogue suivant entre voyageurs de l'espace et douanier perché sur un immense ressort se haussant ou se baissant à volonté :

— Ces messieurs n'ont rien à déclarer?

— Si fait... nous déclarons que nous sommes à quinze degrés au-dessous de glace!

— Messieurs, vous êtes sujets au droit, la glace paye !...

Ne trouve-t-on pas des aérostats jusque dans les charmants croquis de de Beaumont? Deux femmes, dont une ailée, interrogées par Pandore :

Le Brigadier. — Votre profession?

La Déesse aérienne. — Nous nous fesons, deux fois par semaine, enlever en ballon.

Le Brigadier. — Enlevées deux fois par semaine ! Diable, vous êtes donc des femmes bien légères.


LA CARICATURE SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE


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Après les ballons, le macadam. Il eut des ennemis le macadam, non pas seulement les révolutionnaires, qui voyaient avec effroi disparaître les pavés — arme classique des barricades — non pas seulement les chevaux qui allaient glisser dessus comme sur une glace, mais encore les caricaturistes. Pous- sière en été, boue en hiver, pour eux, c'était intenable. Ne lui reprochait-on pas d'empêcher le commerce de la galette et déporter préjudice aux proprié- taires? Daumier flanqua tous les Parisiens sur des échasses, seul moyen pra- tique, désormais, pour sortir en hiver, tandis que Mac-Adam et Bineau aux enfers étaient condamnés à réparer les Champs-Elysées. Et Cham proposa



Le Temps '. — Allez, jeune homme, votre rôle est flni. Inconvénient du macadam quand les cailloux ne sont

pas suffisamment broyés.

Fig. 191.— Les agréments et les désagréments du macadan par Cham {Charivari, 1851).

d'élever à ce malencontreux Américain (sic) une statue sur le boulevard des Italiens, avec l'inscription :

A MACADAM

Les oculistes et les marchands de lunettes reconnaissants.

En attendanl, on n'en chantait pas moins :

Quand tout Paris sera macadamisé, Il n'y aura plus personne sur le pavé.

4 C'est vers 1850 que commença à apparaître cette figure symbolique du Temps, — le vieillard ailé à grande barbe blanche qui se retrouve dès lors si souvent dans l'œuvre de Cham, — sans parler de sa présence forcée à toutes les petites revues de fin d'année.


41


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Le goût des voyages qui, grâce aux chemins de fer et peut-être aussi grâce

développées par les ballons, commençait à se répandre un peu partout, devait multiplier les études des caricaturistes sur l'étranger.

Plus cela devenait un des besoins de notre société moderne, plus les journaux allaient s'en occuper. Aussi que de trucs pour amorcer le public !

Le Journal pour Rire n'annonçait-il pas : « Voyage à Londres pour rien à tous ceux qui feront paraître 100 francs d'annonces dans un certain nombre de journaux. » Bref, Bertall et Morin publièrent, sur nos voisins insulaires, des séries de caricatures dans lesquelles Waterloo et Wellington étaient traités assez irrévérencieu- sement. D'autres, comme Benoît, ne se conten- taient pas de Londres, ils donnaient des croquis du Rhin où va également aller Gustave Doré. Le daguerréotype, une ancienne connaissance, n'avait point perdu de son attrait. Ninet était alors aussi célèbre que Fattet le dentiste.

Ninet, Ninet M'a fait mon portrait. J'en suis satisfait,

Vive Ninet!

Et la réclame ajoutait :

« Ninet, dont le nom sera européen dans huit jours, n'est pas un peintre ordinaire, c'est un peintre avancé, un peintre du siècle, une des individua- lités les plus curieuses de la capitale. Ninet a inventé le train de plaisir au daguerréotype. »

Pour 4 fr. 50, on avait droit au voyage, à un portrait et à une broche d'or. Le puffisme, on le voit, ne date pas de nos jours

1 Jamais la manie des primes ne fut aussi générale qu'au moment même où elle venait, du reste, de prendre naissance. Si l'on ne donnait pas des montres de 50 fr. pour 8 fr. et des bagues de 20 fr. pour 2 fr., l'on allait jusqu'à vous promettre des terrains en Icarie et à vous faire l'avance du voyage en Californie. De nos jours, un journal reprendra ce moyen d'allumage en offrant des concessions en Algérie.


aux idées de locomotion



Projet de monument destiné à embellir Londres.

Fig. 192. — Vignette du « Voyage en Angleterre de Bertall et Morin. »


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De 1830 à 1848, les modes s'étaient suffisamment modifiées pour que l image ait trouvé, à plusieurs reprises, une occasion d'intervenir dans le domaine spécial et toujours intéressant du costume.

1848, avec ses souvenirs de la première Révolution, avec ses systèmes d organisation sociale, qui visaient tout, qui prétendaient réformer l'habille- ment comme les mœurs, devait prêter naturellement à ce côté des ridicules humains. Mais, tandis que Cham ne manquait pas une occasion d'exagérer le



Mort aux parapluies.


Mort aux balais.


(Modes d'hiver, 1849.)

Fig. 193. — Caricatures de Bertall dans le Journal pour Rire.

chapeau et la redingote des socialistes, d'autres, Bertall et Nadar, se con- tentaient des modes du « gros monceau, » déjà bien assez ridicules, il faut l'avouer. On était à l'allumette, au pieu ; platitude absolue avant les gon- flements, les ampleurs de l'Empire, ce qui permettra à un écrivain hostile au régime de dire que, sous la République, tout fut maigre, tout fut grêle. Il ne faut donc pas être surpris si l'estampe fit ample consommation de balais et de parapluies.

La caricature littéraire et illustrée continuait, pendant ce temps, à char- ger les romanciers, Eugène Sue surtout, après lequel on s'acharnait comme sur Zola actuellement. Les feuilletons du Journal pour Rire, rédigés dans cet esprit et signés Eugène Sue Sang-et-Eau, inauguraient, sous cette forme, les histoires illustrées qui paraîtront, par la suite, dans l'Éclipsé et autres journaux du second Empire.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


De tous côtés , la nouvelle école des caricaturistes commence à donner. Dans le Journal pour Rire, qui est leur feuille, comme la Caricature fut l'œuvre de leurs prédécesseurs de 1830, des anciens il ne reste plus que Forest et Bouchot


Feuilleton da Journal poob. ains.


LE VOYOU TÉNÉBREUX

roman ns jatEvns élégantes

«d pliuleuis pwties. — Chaque pertle se composo de 45 volumes.

t.

LA FAMILLE.

C'était une de ces natures gé- néreuses qui ne mettent pas de c'iaUB&etteé dans leurs bottes. Il était maigre , mais ses cheveux étaient gras Dédaigneux de3 inventions de notre société molle et corrompue , il se plaisait i cou- cher à l'abri des ponts sous l'œil de Dieu, loin de. celui des ser- gent* de ville. — Son nom était Polyte , mais on le connaissait mieux sous le nom à'arracke- nez , — car de ses dents, qu'il avait jaunes et longues, il excellait è couper le nez de son ennemi , fût- il un



mouchard priseur ou bien un gendarme enrhumé du cerveau.

La jeune et séduisante Clarisse de Crakenberg le vit un jour qu il démo- lissait un sergent de ville, et se prit à l'aimer d'une de ces passions hydro- phobes qui vous suivent jusqu'au Pere-



éiioites, nu ventre arrondi; — rnsôucknx des desti- nées de noire ordre Meial , ils exploitaient l'homme par l'homme, et s'appliquaient stupidement à grossir la dot, que de nos jours on demande à toute Clarisse dont on désire faire le bonheur devant M. >e maire.

Un jeune homme s'était pré- senté — qui, recouvert d'une cravate blanche et abrité d'une pelure noire , leur allait comme un gant; — il réunissait toutes les vertus , et les breloques qui- pendeloquaicnt à sa montre étaient le chef-d'œuvre de Fro- ment Meurice , le premier orfè- vre, joaillier et prometteur de la t ville de Paris. Mais il déplaisait ' cordialement à la jeune fille, car il avait cent mille livres de rente et son pore était banquier , l'in-


terne du capital gratuit, lui faire toucher du doigt les plaies de la société , lui montrer lea vices île la famille telle qu'elle existe de nns.jours, et lui ensei- gner toutes les fiue6&es sublimes du cancan.



G (Il Co roman étant la propriété du Journal pour rire , toute r roi!uco>in on eu formellement interdite, tuer, pourvoie «un râjuetirueatoU.



Bientôt elle connut les joies pures de la Courtill» et les suaves consolations du Paul Niquet.


finie ! — car aussi la jeune fille avait vu Polyte ros- sant un commissionnaire approuvé par M Carlier.

"C'est rrloT5"qu'obéissant à l'adorable instinct, elle se rafraîchissait l'âme au spectacle des joies domes- tiques.

UnbeausoirClarisse ne peut plus résister à son amour et court sous le pont. Polyte la re- çoit avec des transports de bonheur, il est ravi, une ivresse délicieuse jette le trouble dans ses 6Cns, il s'abandonne à sa joi danse une polka fantastique qu'il interrompt de temps en temps pour expliquer à son amante le sys-


■4a —^^^& m U



Cependant M. de Crakenberg ignorait tous les progrès que faisait sa fille danB la philosophie, et pressait son mariage avec le jeune Arthur.

Lejourvenu, le fiancé vient aussi, comme aussi un notaire. — Durant i la cérémonie, Cla- risse est distraite J et s'amuse à jouer J avec le perroquet. I auquel ellti fe.it eon- I oommer du persil. — Tout à coup la , porie s'ouvre avec et Polyte appariât



Fig. 194. — Charge sur les romans d'Eugène Suë, publiée dans le Journal pour Rire

(5 janvier 1850).


En revanche, on voit apparaître Ed. Morin , publiant — quelquefois en collaboration — des histoires en images : Chapelou ou l'art de parvenir au bonheur, ou des sujets comme la série des Bains de Mer; Janet-Lange, qui est aux croquis populaires; Marcelin, avec ses types de revues, avec ses études grammaticales, avec ses fantaisies sur les bals d'artistes; Marcelin qui invente les fameuses charges, dans lesquelles le parler piou doit jouer un grand rôle, comme en cette pittoresque déposition de gendarme, témoin d un complot :

1 II y a toute une suite de Forest sous le titre : Paris musical, croquis avec la notation des airs.


LA CARICATURE SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE


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— Dame ! mon président, je ne l'ai pas vu positivement, mais c'est chose qui m'a dit qu'il avait entendu dire à son beau-frère que l'oncle de machin connaissait quelqu'un qui lui avait dit qu'on croyait qu'on l'avait vu, ou un autre, le tout sui- vant vos instructions relatives et supérieures;



II s'élance, — il est armé , et d'un seul coup il abo- lit la famille de sa chère Clarisse.

Le fiancé veut interve- nir , imprudent ! ilj>erd le nez Bans la bagarre. —

— Peut-être Pôlyte-a-t-

il été un peu vif, mais Clarisse l'excuse en faveur de l'intention, et lui té- moigne sa reconnaissance avec une touchante ardeur. Cependant le fiancé, qui avait retrouvé'son nez, le porte en diligence comme pièce de conviction chez M. le commissaire, et de plus il a la petitesse de requérir la force armée.

La force armée se précipite sur Polyte et l'entraîne pour le flanquer à pourrir sur la paille humide des cachots, mais la candide jeune fille laissant de côté les vaines convenances qu'une société abâtardie et



corrompue impose à la jeunesse et à l'amour, ne veut pas consentir à abandonner l'objet de son culte, elle



s'attacheà lui.— Onnepeutl'arracher de ses bras ;— enfermée dans la prison avec Polyte, elle adoucit par ses prévenances les ennuis de «a captivité


s'étaient déjà passés de notre infâme état social. — La nuit allait venir, et Po- lyte dormait d'un paisible sommeil émaillé de ronfle- ments égaux et so- nores. — * Il rêvait, le ïïobTejeune hom- me , — quel beau rêve 1 il était



tombe évanouie.


il terrassait les Mingos, dont il scalpait les chevelures avec amour. — Tout à coup une main s'avance à travers les barreaux de la prison , cette main tient une lettre , Cla- risse la saisit et l'ouvre à la clarté vacillante — d'une al- lumette chimique; — maïs aussitôt elle pousse un cri et



Voici ce que contenait cette lettre *• La suite au- numèrà jirochain. »

Eugène Sve-Sang-zt-EaU


VISITE DE M BIÉTRY a M DUMAS.

- Moû cher Du- puisque s faites dans notre partie, il faut vous con- former au rè-



Vue prise sur le vaudeville qu'on joue avec SUCC'S à la Montansier depuis le l" janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.



Variété de vaudeville dansant pour le citoyen Lefassor.

Trjgcdk- — M. Vcron, ayant été mordu parun


canard enragé échappé des colonnes da Contf 'v- lionnel , bc. livre à une chasse furibonde des peins journaux, * , ^


Fig. 195. — Charge sur les romans d'Eugène Sue (suite), pupliée dans le Journal pour Rire

(5 janvier 1850).


Randon, qui inaugure en 1851 son « imagerie à soldats » par les Évo- lutions, tribulations et transformations militaires et par la Journée d'un dragon, gravures encore un peu sèches, un peu maigres, mais amusantes, parce qu'elles donnent la première pensée, là première jetée de l'artiste, Ranclon, qui a également la note champêtre et qui doit populariser Jean Raisin; Nadar, qui cultive à la fois la fantaisie et l'étude, dont les petites revues comiques auront la célébrité de celles de Cham, qui illustre les péri- péties d'un billet de complaisance, qui, dans les petits personnages comiques de la suite : Le Mal de dents, a des réminiscences de Cruikshank, qui met au jour, par le crayon, les métiers inconnus, comme Privât d'Anglemont le


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


fera avec la plume, restituant toute une série de types antédiluviens, le

plongeur du canal, l'allumeuse de table d'hôte, le marchand de feu, le chasseur de rats, l'envo- leur d'hirondelles, l'ange gar- dien, le culotteur de pipes au foin, le crieur de dindons, le loueur de places , le pêcheur d'épaves 1 ; Henry Émy, dont le Contrebandier grotesque est une des plus amusantes histoires de l'époque; de Montaut, qui, pour débuter, supprime les deux der- nières lettres de son nom; enfin, Gustave Doré, qui, encore au collège, sans maître, sans guide, dans sa petite ville de Bourg, montrait des dispositions pré- coces, et, à peine âgé de seize ans, passait, avec Philipon, un traité qui le liait pour trois ans au Journal pour Rire.

Tous les biographes de Doré, et M. Georges Duplessis spécia- lement se sont étendus sur les premiers rapports du jeune des- sinateur avec le célèbre éditeur. C'est donc au savant iconographe que nous allons emprunter les renseignements suivants :

« En feuilletant ces compositions de Doré, datées de 1844, de 4845 et 1846, dans lesquelles apparaît en germe cette étonnante aptitude de l'ar- tiste à s'assimiler la pensée d'autrui, nous nous sommes expliqué l'accueil favorable fait à Gustave Doré par Philipon, car, avec son flair et son œil exercés, il put se rendre facilement compte que le jeune homme avait en lui l'étoffe d'un artiste de race et ne ressemblait en aucune façon au grand



CE PACVRI


lade?


JEAN RAISIN.

Eh bien! mon pauvre Jean Raisin, toi aussi, te -voilà ma-


— Ne m'en parle pas, ma chère Pomme de terre, ces maudits parasites m'envahissent de plus en plus. Ils me rongent, ils me dé- vorent jusqu'aux pépins... Et dire qu'il n'y a pas moyen de s'en débarrasser.


Fig. 196. — Caricature de Randon dans le Journal pour Rire (septembre 1851).


On peut être étonné que le libraire Rouquette, dans son édition illustrée des « Paris » de Privât d'Anglemont, n'ait pas eu l'idée de reproduire certains des petits métiers inconnus de JNadar, ce qui eût ainsi donné plus de piquant à sa réimpression, du reste fort luxueuse.


LA CARICATURE SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


nombre déjeunes prodiges en herbe qui venaient chaque jour lui offrir leurs services.

« Quelque faciles à constater que soient les défauts de ces compositions, quelque inexpérimentée qu'ait été la main de celui qui les signait tout au long en y mettant souvent la date et le jour où ils avaient été faits, on trouve à l'état embryonnaire, dans ces compositions d'un gamin de quinze ans, le



Fig. 198. - Croquis inédit de G. Doré pour : « Trois artistes incompris » (1847).

germe d'une intelligence ouverte, laquelle n'avait qu'à s'exercer, qu'à vou- loir pour se développer.

« Lorsque le traité expira, au bout de trois années, le nom de Doré n'était pas encore célèbre, mais il était connu ; on appréciait ses spirituelles boutades, ses croquis pleins d'entrain et de verve. »

Doré, qui illustrait secrètement les livres dans son pupitre d'écolier, qui


LA CARICATURE SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE


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a montré son profond dédain pour Télémaque, en chargeant d une façon pittoresque au point de vue de l'expression, malgré les inexpériences du dessin, cet insipide et monotone quatuor, devait subir différentes influences. C'est ainsi que Grandville, Tœpffer, Gham eurent une certaine portée sur ses débuts. Des colloques d'animaux du premier, il a fait de véritables contre- façons 1 . Tœpffer, il l'a imité, non seulement par ses séries de sujets relatifs à une même catégorie de gens ou à un seul et unique couple, mais encore par ses dessins au trait, silhouette simple et sommaire, quoique le trait, chez lui, soit bien plus net que chez l'artiste génevois. Il ne l'a copié réellement que dans son tout jeune âge , ce qui prouve surabondamment l'existence, chez cet habile humoriste, d'un côté enfantin, facile à lire et à inter- préter. Quant à Gham, il s'est rapproché de lui dans plusieurs albums et, notamment, dans les Désagréments d'un voyage d'a- grément, épisodes du voyage en Suisse de M. et M me Plumet , honnêtes quincailliers retirés des affaires.

a Paris s'amusa longtemps des malheurs des Plumet, » dit Blanche Roose- velt 2. « Aucun Français ne visita jamais la Suisse sans y penser : les scènes étaient si grotesques et, en même temps , si réalistes que le souvenir en restait ineffaçable. »

Mais peu à peu, l'esprit personnel à Doré se dégageait, le côté fantastique de sa nature se développait, la recherche de la couleur et du mouvement s'accusait plus nettement. Trois artistes incompris, méconnus et mécontents ; leur voyage en province et ailleurs, leur faim dévorante et leur fin déplorable contient des croquis d'une ampleur que ne désavoueraient pas des maîtres dans la plénitude de leur talent.

Sa collaboration au Journal pour Rire, moins artistique peut-être, n'en est pas moins intéressante. Comme sujets, il a touché à tout : aux salons, à



Fig. 199.


Voyage de Mistanflûte et Mirliflor.

(Croquis de Gustave Doré.)


4 C'est, certainement, cette influence qui se retrouve dans Les Animaux socialistes, apologue en pas mal de tableaux qu'il a publié dans le Journal pour Rire avec Ed. Morin.

•ii ' \ V ° ir A? 0 n Vie 6t les œuvres de Gustave Dore, traduction française de du Seigneux. Librairie îiiiisircc, loo7.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


la vie de collège, aux Vésuviennes, aux orateurs de clubs, au communisme, à la vie en province et à la campagne. Il a illustré V Homme aux cent mille écus, conte un peu long, il a fait des études physionomiques et des gro- tesques, groupes de personnages à grosse tête, qui obtenaient, alors, un réel succès ; il a dessiné de grands tableaux au trait, — Fête de village; Exerci- ces, accidents, plaisirs et amusements des bains de mer; Bal champêtre dans la banlieue de Paris; Aspect des Champs-Elysées le dimanche; Cérémonie,

joie, douleurs du tirage à la conscription, — il a exécuté pour les pages d'annonces de ravissants encadrements ; enfin , il a accompli , en Allemagne, plusieurs excur- sions, prétexte à autant d'in- téressants croquis.

D'emblée, lorsqu'il touche à l'Allemagne, Doré se sent dans son élément. Non seu- lement, comme Alsacien, il a de ce pays une connaissance qui manque aux autres , mais, en outre, il trouve, dans tout ce qu'il voit, étu- diants, militaires, vieux burgs du Rhin, matière à dessins, où sa fantaisie



Fig. 200. — Un plaisir innocent, par Gustave Doré. Série des « Grotesques », (Journal pour Rire, 1849.)



Étudiants s'embarquant à Bonn, et chantant un hymne à l'ancienne et fplendide féodalité rhénane. Fig. 201. — Vignettes de Doré extraites du «- Voyage sur le Rhin » (1850).


s'épand librement. En ces amusantes vignettes, l'on sent déjà percer l'illus- trateur de la Sainte Russie, des Contes drolatiques et de Rabelais. Au faire


LA CARICATURE SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE


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indécis de ses premières lithographies du Journal pour Rire a succédé la recherche de la couleur et de l'étrange : tels croquis de vieux châteaux ou des maisons de Bacharach font penser aux pittoresques compositions de Victor Hugo, de même qu'on ne saurait regarder ces dernières sans avoir comme un ressouvenir de Gustave Doré.

Ces commencements de l'œuvre du maître sont d'autant plus intéressants à étudier qu'ils restèrent presque ignorés de la génération actuelle. On ne s'en souvint que lorsqu'il voulut faire de la peinture, et ses ennemis le trai- tèrent alors de mauvais vigne ttis te.



Fig. 202. — Habitants de Breda-street. Vignette de Gustave Doré. (Journal pour Rire, 1850.)

Ce qui est certain, c'est que nul n'a eu, comme lui, le sens caricatural; c'est qu'il a été, avant tout, — chose si rare en France, — anticlassique et profondément physionomiste. Qu'on examine ses premières études, datées de 1839, ses types strasbourgeois de 1846 ou ses types de Londres, pris en 1871, on sera également frappé de cette aptitude.

Commencé avec la lithographie à la plume, le Journal pour Rire n'a pas tardé à adopter la gravure sur bois. Dès lors, cette dernière prédominera, maniée par d'habiles artistes, alors que la belle et grasse lithographie des peintres de 1830, abandonnée peu à peu, va être remplacée, sous le second Empire, par je ne sais quelle misérable manière d'interprétation.

Cette période de 1848 à 1852, intéressante par la charge des faits politiques du jour, devait contribuer, dans une large mesure, au dévelop- pement de l'esprit caricatural. Jamais, en effet, la publication satirique illustrée n'avait pris un tel essor, pénétrant partout, prenant place sur toutes les tables, non seulement par le journal, mais encore sous la forme d'albums et de séries de sujets. Les Gavarni, les Daumier, les Cham, les de Beaumont, les Yernier, les Bouchot, toutes les planches du Charivari, en un mot, depuis quelques années déjà, paraissaient tirées à part, en noir


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


ou coloriées l , quand elles ne formaient pas des volumes indépendants. En outre, la maison Aubert, qui avait eu tant de publications dans la main, constituait, avec les défaits, les bouillons de la Caricature, du Charivari, du Musée Phihpon, des albums-livres, réunion d'images de toute espèce, aux-



Fig. 203. — Type de Londres. Dessin inédit de Gustave Doré (1871).

quelles on ajoutait un texte et qui se publiaient sous les titres : Le Roi des albums, la Lanterne magique, les Comicalités, les Folies caricaturales, Album saugrenu, Paris-Comique, Album-Chaos, les Rébus illustrés \

1 Ces albums variaient de prix suivant le nombre de feuilles dont ils se composaient. La feuille de couleur se vendait 75 cent, et la feuille noire 50 cent. ' _

Il est assez curieux de noter ici que nombre de numéros des premières années du Charivari paraissaient avec des illustrations différentes. Je m'explique : vu la lenteur, à cette époque, du tirage lithographique, on ne pouvait satisfaire les abonnés avec une seule planche, si bien que l'on marchait, à la fois, sur deux ou trois planches, et c'est pourquoi l'on rencontre souvent deux Charivari du même jour ayant deux compositions différentes.

2 Philipon et Aubert ont eu recours à tous les moyens pour répandre leurs caricatures, pour


LA CARICATURE SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE


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Même chose eut lieu pour le Journal pour Rire, dont le grand format, peu commode, ne se prêtait pas facilement à la lecture ; on en fit des albums.

Mais la caricature va subir un nouvel arrêt. Instruit par l'exemple, l'Em- pire ne laissa pas se développer entre les mains de ses ennemis cette puis- sance de l'image comique, à laquelle Louis-Philippe avait dû mettre un frein et dont Louis-Napoléon venait de ressentir personnellement les effets.

développer l'esprit comique du pays. Tout le monde connaît certainement les rouleaux de pa- piers peints « pour tapisser les cabinets, anti-chambres, salles à manger de campagne, pour les paravents, etc.. » qu'ils ont mis dans le commerce dès 1845, et qui se publiaient sur fonds de différentes couleurs, jaune, rose, vert, bleu.



Fig. 204. — Vignette de Nadar.


Fig. 205. — « Silhouettes parisiennes » par Maurisset. Le Marché aux fleurs. (Charivari.)


CHAPITRE XII


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LE SECOND EMPIRE (1852-1870)

La femme et l'actualité parisienne. — Les mœurs et les modes. — La crinoline, crinoliniana ; caricatures de Daumier, de Cham, de Vernier, de Marcelin, de Riou, de Bertall, de Dantan.

— L'estampe légère.

Cham et l'actualité au jour le jour par les semaines comiques. — Les personnages de Cham.

— Caricatures sur les chasseurs, les collégiens, Jean Hiroux. — Mossieu Prudhomme.

La photographie et l'aérostation. — Les portraits-charge : Nadar et Carjat. — L'œuvre de Mar- celin. — L'œuvre de Randon. — Draner, Darjou et les autres caricaturistes du Journal Amusant.

Les dessinateurs de la cocotte : Grévin.

La presse illustrée en 1867 et les portraits-charge en couleur. — Quelques autorisations de l'époque. — Gill, Iladol. — Crafty, Alfred Le Petit, Coinchon. — Humbert, Léonce Petit ; le grotesque et la paysannerie. — Régamey et la femme.



aris, sans vouloir le flatter, » écrivait Eugène Pelletan, dans ' La Nouvelle Bahjlone, « avait un avantage sur les autres capitales de l'Europe : c'était son pavé. La Providence, partiale à son égard, avait déposé tout exprès pour lui une mine de grès à fleur de terre, dans la forêt de Fontaine- bleau. Il pouvait y puiser à discrétion. Aussi, depuis Col- bert, le pavé faisait partie intégrante de notre civilisation. <« Mais le pavé passait pour professer des opinions révolutionnaires. Il avait jeté à bas deux dynasties en moins de dix-huit ans. Comme on l'accuse encore de conspirer sous terre, on l'a remplacé par le gâchis dans l'intérêt de l'ordre public. Quand je dis le gâchis, je veux dire le macadam. »


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


C'est ainsi que l'écrivain libéral, le penseur éminent, confirmait en 1865 ce que les caricaturistes avaient noté par le crayon dès 1851, c'est-à-dire au moment même où le macadam faisait son apparition.

De fait, toute cette première période de l'Empire, qui va de 1852 à 1865, fut occupée en entier par deux choses futiles en apparence, qui devaient, cependant, exercer une réelle influence sur les mœurs et sur l'organisme social : le macadam, la crinoline.

L'un, surtout si l'on tient compte des grands travaux d'assainissement et de percements qui allaient être opérés, rendit, en effet, les révolutions de la rue plus difficiles; l'autre, en modifiant de fond en comble le costume féminin, en le ramenant aux cages de l'époque austro-espagnole, fixa l'attention générale sur ce point. C'est ainsi que, dès son origine, l'Empire qui avait tué sans rémission la caricature politique tournait l'estampe vers la femme et vers l'actualité parisienne.

Les faits les plus insignifiants qui, d'ordinaire, constituent la petite chro- nique de la plume ou du crayon, furent élevés à la hauteur d'événements et obtinrent les honneurs de la grande page. Daumier dont on trouve encore, après le coup d'Etat, plusieurs belles suites, Les Parisiens en 4852, Croquis musicaux, Physionomie des chemins de fer, Le Public au Salon, Daumier qui avait encore une façon à lui de traiter les actualités, réduit à la portion con- grue, se verra souvent forcé de transformer ses sujets d'étude en simples faits divers illustrés. Et, pour comble, Philipon, qui rêve de plus en plus je ne sais quelle lithographie sans couleur, lui enlèvera les beaux gras de son crayon.

La femme n'a pas seulement augmenté de volume ; elle va absorber toutes les forces vives du pays ; elle va développer, dans des proportions inconnues jusqu'ici, le luxe et les plaisirs. « Certes à l'époque où Louis-Philippe régnait sans façon, un parapluie sous le bras, » dit Eugène Pelletan, dont le livre restera le document le plus précieux sur les mœurs du second Empire, « on pouvait voir, comme à présent, de beaux hôtels, de beaux équipages, de belles livrées et de belles femmes, à l'étalage, au balcon de l'Opéra.

« Mais si, à cette époque, le luxe tenait sa place en France, il n'y tenait que sa place, tandis qu'à cette heure-ci on ne voit que lui, on ne rencontre que lui; il règne, il trône partout, comme le premier personnage de l'Etat et comme le héros de la conversation. Quelque part qu'on aille, on n'entend parler que de millions et de police correctionnelle. »

A la génération bourgeoise de 1830, dont l'unique idéal était l'argent, a


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LE SECOND EMPIRE 337


succédé une génération, non moins positive, qui a élevé à la hauteur d'une institution la science de la jouissance. Les fils vont manger avec les filles, en excentricités de toutes sortes, les écus amassés par les pères.

Car l'amoureuse grisette que nous avons vu s'ébattre joyeusement au bois de Romainville, « courageuse au travail, indulgente au plaisir, » qui donnait son amour à qui avait su lui plaire, que les estampes de Scheffer et


LES TRAINS DE PLAISIR



- Jl faut }ue vous fassiez encore pface à sept voyageurs . . vous penez trop vos aises dans votre compartiment!


Fig. 206. — Caricature de Daumier sur les chemins de fer. (Charivari, 1852.)

de Philipon nous ont montrée si piquante, en sa gentille frimousse, a fait place à la lorette, à cette femme plâtrée qui exerce une véritable profes- sion en trafiquant de ses charmes.

« Depuis que la maladie du temps a gagné le cœur de Lisette, » écrivait Eugène Pelletan, « depuis qu'elle sait que sa jambe bien faite peut avoir sa valeur cotée sur la place, elle a voulu marcher, elle aussi, au pas de l'indus- trie; elle a changé la robe d'indienne contre la robe de moire; elle a troqué

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


la mansarde fleurie pour un entresol doré; elle a vendu son nom du passé pour le titre de lorette. »

Plus de pensée libre, plus de presse indépendante, le pays muet; indif- férence profonde pour les choses de l'esprit; mais, en revanche, les visites, les soirées, les bals, les concerts, les Bouffes; public de viveurs et de viveuses qui, aux premières chaleurs, s'abattra sur la campagne, sur les stations thermales, sur les bains de mer, à Plombières, à Cauterets, à Biarritz, à Royan, à Dieppe, véritable carnaval d'été dans lequel on pro- mène toutes les excentricités du costume.



Fig. 207. — Souvenir des bains de Trouville, cavalcade de baigneuses. Croquis de Riou dans le Journal Amusant (1855). La légende du J. A. porte : Briou ^pseudonyme de l'artiste).


La Parisienne émancipée ne doit-elle pas, à Trouville, arborer le chapeau empanaché à la Robespierre, la canne à pomme d'or de la Régence, la robe relevée jusque-là pour montrer un bas de soie diabolique, folies de la mode qui indiquent l'état maladif du cerveau, qui reflètent bien la viduité de la pensée.

« La mode, » pour emprunter une dernière citation à Eugène Pelletan, « n'est pas, autant qu'on paraît le croire, affaire de hasard. Il y a une mys- térieuse correspondance entre l'opinion d'un peuple et son costume. La pensée régnante d'une génération influe toujours plus ou moins sur la marche de l'aiguille; pour connaître l'esprit d'une nation, il suffit de jeter un coup d'œil sur sa garde-robe. »

Donc, dans cette société de 1852 qui a perdu tout idéal artistique et


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LE SECOND EMPIRE


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littéraire, dont le faiseur et la lorette sont les deux types marquants, inau- gurant ce monde entretenu, crayonné par Gavarni et de Beaumont, l'exten- sion de la jupe va être le signe le plus caractéristique.



tout Simplement unesouptî au lail '


Fig. 208. — « Hais masqués. » Croquis de de Beaumont. (Charivari, 1859.)

Suivant l'expression du célèbre philosophe allemand Théodore Mundt 1 , la crinoline est une boutique pour la vente — déshabillement masqué qui

1 Voir pour les pittoresques appréciations de Mundt sur la société française sous le second Empire mon volume : La France jugée par l'Allemagne.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


sert de réclame au corps, — à moins qu'elle n'abrite dans sa rotondité des formes absentes.

Quoi qu'il en soit, perdus au milieu du grand silence des premières années de l'Empire, les caricaturistes vont se tourner vers la femme, vers le monde interlope, — demi, tiers ou quart de monde, — vers les titis et les balochards, vers les modes toujours plus excentriques.

Sa Majesté la crinoline règne et gouverne, accaparant toutes les forces vives du crayon. Le Charivari et le Journal pour Rire qui devient le



De l'utilité de la crinoline pour frauder l'octroi Fig. 209. — Caricature de Daumier. (Charivari, 1856.)


Journal Amusant, se remplissent de ses hauts faits. Ce ne sont que Cri- noliniana graphiques : en 1856, Charles Vernier dont le dessin ne s'est pas amélioré, mais dont les compositions ne manquent pas d'un certain esprit d'à-propos, publie toute une suite sous ce titre bien en place : la Crinolino- manie. Cham, Marcelin, Bertall, Nadar, Daumier recherchent les côtés comiques et pittoresques de cette armature de fer que des poulets finiront par prendre pour la cage dans laquelle ils ont passé leur prime jeunesse. Daumier, qui n'a pas perdu sa façon particulière de voir les choses, Daumier, que ces élégances déroutent quelque peu, en fait un cache-victuailles pour


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LE SECOND EMPIRE 341


frauder l'octroi, un garde-manger pour la cuisine ou encore une cloche à melons.

A quoi ne sert-elle pas, du reste, cette carcasse qui donne à Vernier l'idée de ferrer les femmes comme un simple cheval. N'est-elle pas utile, en voiture, pour cacher les gens qui ne tiennent pas à se trop montrer ; dans la rue, pour exhiber les étoffes nouvelles! Il est vrai qu'elle va peut-être nécessiter l'élar- gissement des portes, des appartements et des rues, qu'elle éloigne les enfants



ftamère duliliseT les jupons nouvellement mis à la mode.


Fig .210. — Caricature de Daumier. (Charivari, 1856.)

du giron maternel, qu elle tient le mari à distance, mais aussi, n'oppose- t-elle pas une barrière aux manifestations téméraires? Et elle peut être uti- lisée comme parachute ou comme moyen de navigation, et elle peut servir à porter les paquets, et les chiens, les petits chiens de ces dames.

Durant ces douze ans de règne « crinolinesque » (1855 à 1866), Cham eut des vignettes charmantes et des mots non moins spirituels.

Un monsieur abordant une dame :

— Madame, j'ai bien L'honneur...

— Monsieur, veuillez faire le tour et me venir parler en face.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


— Madame, je n'aurais pas le temps, il faut que je vous quitte dans cinq minutes.

Conversation entre deux dames, du rez-de-chaussée au trottoir :

— Tu ne montes pas me voir ?

— Tu sais bien qu'il n'y a pas moyen de tourner dans ta cour.

Et cette observation de portier à une dame qui vient pour louer :

— Madame ne désire louer qu'une chambre ? Je crois que ce ne sera pas assez pour madame.

Porte -toilette ambulant, la crinoline devait développer un véritable attirail de jupes et de sous-jupes. Voici les grands jupons à volants, jupons malakoff, qui se tiennent tout seuls, en attendant qu'ils marchent de même, qui, par ce temps de ballomanie persistante, vont placer l'humanité suivant le mot de Cham, « entre deux ballons. » Eux aussi, ils furent célèbres ces jupons à multiples volants, incarnant en quelque sorte, avec la crinoline,



Avant le dépouillement. Après. Cette année. L'année dernière.

Fig. 211. — Revue de Longchamps, par Riou. (Journal Amusant, 1860.)


une pensée, un règne. L'extravagance, au reste, existait des pieds à la tête : si, au théâtre, en voiture, partout où il se faut asseoir, on ne voit plus les hommes sous les crinolines de leurs voisines, les dames, avec les immenses chapeaux de paille qu'on arbore en 1857, ne se peuvent pas tou- jours facilement percevoir.

N'est-ce pas Marcelin qui place le dialogue suivant au-dessous d'une cari- cature :

— Baptiste, où est donc Madame ?

— Là-bas ! Monsieur, sous son chapeau.


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LE SECOND EMPIRE


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Les exagérations du Directoire et du Consulat allaient recommencer, avec cette différence qu'au lieu d'être un tuyau avançant comme une capote de cabriolet, le chapeau actuel couvre toute la personne. Et jamais époque ne vit pareils contrastes. Des chapeaux destinés à abriter toute une famille



III. Passionnément IV. Plus du tout

En 1855. La cage. En 1863. Platitudes.


Fig. 212. — « Les quatre âges de la crinoline », par Marcelin. {Journal Amusant, 1861.)

ne passera-t-on pas aux chapeaux liliputiens à grandes plumes, aux petites toques boléro, pour arriver aux chapeaux coupés bien élevés, bien étroits, bien pointus, chargés de fleurs, dessus et dessous.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


La mode ne suit pas, alors, un cours régulier, se développant suivant certaines idées générales ; elle obéit aux caprices et aux fantaisies de cou- turiers, qui, n'ayant en vue que leur bourse, cherchent à opérer le plus de changements possibles.

Voyez les toilettes honnêtes de 1862, et dites si jamais lorettes s'habillè- rent de façon plus extravagante, si jamais dessins furent plus bizarres, couleurs plus voyantes, coiffures plus risquées. Du reste, manches à la spahis, caraco zouave, bottines à la hussarde, c'est tout dire : le costume féminin ne cherche pas seulement à se masculiniser, mais encore à se mili- tariser; gravure vivante des mœurs du jour. Et subitement, comme par enchantement, la crinoline a disparu : ce sont les platitudes traînantes des longues jupes qu'on relève avec un « page » ; qui plaquent sur le devant du



Idéal de la crinoline. Gracieux balancement de la crinolii

Fig. 213. — « La crinoline persiste ». Caricatures de Bertall.


corps, formant dans le dos des arcs, des inclinaisons bizarres, ou bien qui, ramassées en paquet sur le bras, viennent, au contraire, accentuer les ron- deurs dorsales de la personne.

Mais elle ne s'est effacée un instant que pour mieux revenir, cette cloche à fleurs féminines, commençant, après les platitudes du premier Empire, par les timides accentuations du « polisson » et prenant peu à peu tournure jusqu'à ce qu'elle arrive à son apogée en 1862, — époque des cuirassés et du célèbre « Merrimac, » — qui voit apparaître les femmes blindées et les hommes éperonnés, qui, chose encore plus importante pour l'estampe, con- tribuera à développer, à propager la caricature légère particulière au second Empire.

Prise en elle-même, au repos, suivant la pittoresque expression d'unvau-


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devilliste, la crinoline, loin d'accentuer les formes, enfermait le corps dans une sorte de cage de sûreté ; malheureusement, elle ballonnait, et ses balan- cements, plus ou moins gracieux à la marche, devenaient inquiétants, lors- qu'il s'agissait de franchir un pas- sage étroit. N'est-ce pas elle qui compléta la toilette intime, en ren- dant les inexpressibles d'un usage général ?

Malgré tout, la femme qui mon- tait un escalier n'aimait pas à se sentir quelqu'un derrière les talons, parce que, en ce mouvement ascen- dant, comme quand elle se penchait du reste, on voyait toujours de son individu plus qu'il n'est pour habi- tude d'en montrer.

De ce moyen de piquer la curiosité publique, de ce tire-l'œil, l'estampe ne manqua pas de profiter. La jambe, le mollet, n'étaient-ils pas les vrais rois du jour, occupant, à partir de 1865, la première place dans la Vie Parisienne et dans les journaux mondains qui se créent alors, trônant a^ec



Entrée en omnibus. Effet de porte.

Fig. 214. — Croquis de Bertall.



Un tableau de vendangeuses qui enfoncera tous les Léopold Robert. Fig. 215. — Croquis de Marcelin. {Vie Parisienne, 1867.)

la fille pour laquelle ils sont un suivez-moi jeune homme, un pincez-moi ça autrement sérieux que les bouts de ruban qui lui pendent dans le dos 1 .

1 On appelait suivez-moi jeune homme, les deux grands rubans flottants au-dessous des cols de manteaux des dames, et pincez-moi ça, énorme nœud qui se portait au bas de la taille dans le dos, et qui se complétait par deux rubans très larges, très longs et retombants (1866-1


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Le bas blanc bien tiré, le mollet bien arrondi vont être, dès lors, la prin- cipale attraction des recueils illustrés. Il est à remarquer que, pour la société du second Empire, la jambe constitue la partie la plus piquante du corps féminin, à la condition, toutefois, qu'elle soit chaussée de la haute bottine qui donne à la démarche quelque chose de crâne et de décidé. Plus rien des retroussés piquants et naturels, en même temps, du Directoire et de la Restauration, ni des déshabillés polissons de Devéria ; en un mot, ce

ne sont plus les gauloiseries graphiques d'un peuple rabelaisien aimant à dé- couvrir certaines rotondités charnues, mais l'exposition publique des charmes que la femme, devenue matière à exploitation, cherche à mettre en com- mandite.

Dans la caricature comme sur les boulevards, c'est un étalage perpétuel ; c'est à qui affichera les plus beaux morceaux, c'est à qui sera monté sur les plus hauts talons, car la grue est un oiseau qui demande à être perché. Autrefois, la fille était un simple sujet d'étude auquel on venait de temps à autre ; maintenant elle a pris posses- sion de l'image comme elle est déjà entrée dans le livre, c'est-à-dire en souveraine.

Les nouveaux caricaturistes suivent tous l'impulsion. Ces petites dames ont leurs dessinateurs attitrés comme elles ont leurs amants, leur pédicure ou leurs journalistes ; il faut que tout concoure au lancement de la pieuvre, cette pieuvre dont on fera, un jour, la trichine de l'homme.

Certes quand d'Hervilly écrivait ce petit chef-d'œuvre en prose : La dame qui traverse, il ne pensait pas fixer un point de l'étude des mœurs au xix e siècle. Et cependant, avec la crinoline, avec le macadam, l'art de navi- guer à travers les rues devient une science ; la traversée des boulevards est un problème que nombre de curieux s'amusent à voir résoudre ; spectacle attrayant, du reste, que le passage de ces élégantes au jupon coquet, avan- çant légèrement le bout de la bottine comme pour tâter le terrain, puis, bra-



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vement, pas à pas, sur la pointe extrême du pied, arrivant à l'autre rive, vierges de taches, malgré les flots de bouillie que lancent les roues des voi- tures et les balais des boueurs. Peu de femmes savent marcher; la Pari- sienne, seule, sait traverser.

Aussi, voyez la ligne des boulevards parcourue par une armée de dessina- teurs qui, le crayon à la main, saisissent types et spectacles ! Ici les tableaux, sortes de vues à l'eau-forte ; là les successions de personnages que noteront tant d'artistes différents.



La femme crinolinée. La femme au naturel.

V'.g, 217. — Reproduction des célèbres maquettes du statuaire Dantan.


Le boulevard n'est-il pas le temple, le salon — cela dépend du point de vue auquel on se place — de ce monde qui semble, désormais, incarner en lui toutes les forces vives de la capitale. « Le Boulevard, » écrivait d'Hervilly dans la Parodie, « fleuve de macadam, qui roule, mêlé à sa fange de bourgeois obscènes, les artistes et les poètes, ces pépites à longs che- veux, prend sa source aux environs de Bignon. Son embouchure a lieu chez Vachette. Parfois ses vases s'étendent jusqu'au Gymnase. Le reste est vain ! »

Et c'est ce boulevard, en effet, que les caricaturistes étudient, photogra- phient — on peut le dire maintenant — se souciant peu, du reste, de ses monuments.

Plus on avance, plus l'Empire se débarrasse de ses attaches avec le passé, plus [il abandonne les hommes et les choses qui représentaient encore le


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


régime auquel il a succédé; et plus la note mondaine, élégante, décolletée, tend à prédominer.

En somme, deux périodes sont à signaler dans cette histoire graphique.

La première prend avec Dau- mier, Gavarni, Cham, de Beau- mont, Marcelin, Nadar, Ch. Yer- nier, Randon, Bertall, tous ceux qui ont brillé sous Louis-Philippe ou que le mouvement de 1848 fait éclore ; — les uns au Charivari, les autres au Journal Amusant. La seconde commence avec la Vie Parisienne et se développe surtout en 1867, lorsque la nouvelle légis- lation facilite l'éclosion des feuilles satiriques et accorde au crayon un peu plus de libertés. Les des- sinateurs qui apparaissent à ce moment doivent pousser leur pointe fort avant dans le régime actuel.

Ceci bien établi, laissons un ins- - vous avez bien fait de ne pas mettre ™s moiiets, tant la femme et reprenons l'œuvre

vous les auriez crottés. ^ ^ caricatur i ste s EU point OÙ

Fig. 218. - «Les gamins de Paris », par Damourette. , .

(Journal Amusant, 1861.) nOUS 1 avons laissée.



II

Le maître de l'actualité en images, c'est incontestablement Cham, qui, du reste, monopolise ce genre, qui l'introduit dans les grands périodiques, et dont les vignettes du Charivari gravées par Gilbert sont de véritables petits chefs-d'œuvre 1 .

Si Daumier et Vernier font, comme je l'ai dit plus haut, de nombreuses

1 II faut faire une grande différence entre les bois gravés par Gilbert et les bois qui portent la signature de Clément.


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LE SECOND EMPIRE


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incursions dans le domaine du fait divers, nulle part les événements au jour le jour ne se suivent mieux que dans les revues comiques de Cham. Le premier a pour lui la puissance du rire; mais, en voulant donnera de simples incidents de la rue l'importance d'une grande composition satirique, il les alourdit. Certes, son bonhomme qui monte sur l'impériale d'un omni- bus au moment où une dame en descend, et qui prend la tête de cette der- nière pour le marchepied classique — erreur qu'on pouvait pardonner en 1856, époque où les voitures à deux étages faisaient leur première appari- tion — est une caricature fort drôle, mais combien les vignettes de Cham rendent mieux ce côté piquant, rapide, amusant, de l'actualité.

En ces croquis, en ces revues comiques, défile comme précédemment — la politique exceptée ou plutôt seulement tolérée à certains moments — tout ce qui a pu intéresser la population parisienne dans les inventions, dans les modes, dans les lettres, dans les arts, au théâtre, sans oublier l'esprit chau- vin particulier à l'époque. Certains sujets, l'ouverture de la chasse, Long- champs, les écoles de natation, les chiens enragés, la rosière de Nanterre, la fête de Saint-Cloud, la foire aux pains d'épice, le bœuf gras réapparaî- tront souvent, mais d'autres indiquent une date précise. Ouvrez, et tout un monde va passer devant vous, gens et choses : les insectes nuisibles, les ours et l'hippopotame du Jardin des Plantes, la maladie des pommes de terre, les omnibus à impériale, les tables tournantes, les esprits frappeurs, l'ouverture des grands magasins du Louvre, M me Ristori aux Italiens, les tourniquets de la Bourse, l'ouverture du Pré Catelan, le percement de l'isthme de Suez, la cascade du bois de Boulogne, M. Cobden et la ligue de la paix, la maladie de la vigne, la renaissance du mollet avec les culottes de cour, les fiacres et leurs affreux collignons vexés d'avancer pour un car- deur (ô puissance du calembour !), les comètes et les éclipses, l'invention des petits ballons rouges, la photographie et les photographes, l'ouverture du Jardin d'Acclimatation, les hippophages, le punch Grassot, les kiosques du boulevard pour la vente des journaux, les boutiques du jour de l'an, l'ou- verture de l'atelier de Courbet et le réalisme concentré, les navires cuirassés, le percement du mont Cenis, le Faust de Gounod, les agran- dissements de Paris, la démolition des anciennes barrières, la liberté des théâtres, le règne des cafés-concerts, les robes à queue, les traînes venant détrôner la crinoline, Alexandre Dumas, Ponson du Terrail, le Tannhauser et Wagner, Molière revenu à la mode, Jud et la question des assassinats en chemin de fer, la trichine et les trichinés, Blondin et son omelette, les débuts de Léotard au Cirque, l'opérette et les petits


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théâtres, la Patti et la Nilsson, Thérésa et ses chansons, la liberté des fiacres et de la boulangerie, les victoires de Gladiateur, les jockeys et les chevaux de course, les grèves des tailleurs et des chapeliers, qui ramènent la caricature de modes au costume des primitifs; la grève des ébénistes, qui fait le désespoir des demoiselles aimant à être mises dans le palissandre, la teinture des cheveux et des chiens, les romans de Victor Hugo depuis Les Misérables jusqu'aux Travailleurs de la mer, dont la pieuvre doit déteindre



Fig. 219. — Les Misérables de Victor Hugo, lus, médités, commentés et illustrés par Cham.

{Journal Amusant, 1862.)


sur tout; Renan et la Vie de Jésus-Christ, le célèbre Sothern dont les affi- ches intriguèrent tant Paris, le patinage avec ses brillantes fêtes de nuit sur les lacs du bois de Boulogne, le jeu du crikett, les imprévus de la Salle des Ventes, la Contagion qu'Emile Augier répand partout, les canotiers, les tor- pilles, la guerre d'Amérique et la crise du coton, cette crise qui donne à Madame des attaques de nerfs, le quadrille des lanciers et toutes les danses alors à la mode, polkomanie et rigolbochomanie, sans parler des nom- breuses autres manies dont cette pauvre humanité se trouve atteinte — photographomanie, potichomanie, décalcomanie, albumomanie, timbropos- tomanie, — la joie des dames, la tranquillité des époux. Cham ne proposera- t-il pas la conversion des titres de rentes en timbres-poste ? Amoncellement de documents graphiques, comme on n'en avait pas encore vu, plus pré- cieux pour reconstituer les mœurs que les tartines sans couleur des jour- naux quotidiens.

Mais voici venir les signes précurseurs de l'année terrible : mauvaises récoltes, inondations, choléra, ce qui n'empêchera pas Paris d'être en 4867


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LE SECOND EMPIRE


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le cabaret de l'Europe, selon M me de Metternich, la formidable guinguette, selon Veuillot.

L'histoire de cette grande cité livrée aux bêtes exotiques, pendant que le père Hyacinthe occupe avec éclat la chaire de Notre-Dame ou que Havin ouvre dans le Siècle une souscription à cinquante centimes pour élever un monument à Voltaire, vous la trouverez également dans les vignettes de notre dessinateur. Cet immense capharnaiïm, assemblage inouï de coupoles, de phares, de bars, de buffets, qu'on a appelé l'Exposition de 1867, peuplé de gens venus avec l'intention de « s'en fourrer, fourrer jusque-là, » fournit matière à quantité de revues comiques : défilé des empereurs et des rois, passage des princes aux Variétés, Strauss et les Tziganes, exhibition des produits multiples de l'industrie moderne. Que de choses, encore amusantes, aujourd'hui en son Exposition charivarisée : le monsieur qui se couche dans l'arithmomètre pour soumettre le calcul qu'il a dans la vessie, le mon- sieur qui saute sur la machine à brosser le drap pour se faire donner un bon coup, Wagner se roulant de désespoir en trouvant les trompettes-phare aussi discordantes que sa musique, les distributeurs de Bibles recourant à tous les moyens pour faire passer leur marchandise, l'effroi de M mo Jean Farina à la vue de Hyacinthe dont le nez, en respirant, vient de vider tout son jet d'eau de Cologne, le restaurateur japonais demandant à son client s'il veut qu'on lui ouvre une douzaine d'huîtres ou le ventre ; tout cela, véritablement comique, d'une bonne facture et plein d'à-propos. Mais ce furent les cochers, surtout, qui firent les frais de cette satire crayonnée, les cochers dont on n'a pas oublié les exigences relatées ici d'une façon cruelle :

— Tiens, un bourgeois qui monte dans un fiacre sans être battu ; faut qu'son cocher n'soit que surnuméraire.

s'écrie une « pipelette » sur le pas de sa porte.

Et mieux encore, dans ce dialogue entre « collignons » :

— J'ai pas voulu le conduire, j'me suis douté qu'il allait à l'Exposition.

— A quoi que t'as vu ça ?

— Il avait déjà reçu un coup de fouet sur la figure.

L'Exposition fermée, le fusil à aiguille reprit le dessus dans l'estampe, où il était apparu dès 1866, c'est-à-dire l'année même de ses éclatants et rapides succès. M m0 Benoîton, les arènes romaines, le vaccin, Proudhon invoqué à nouveau à propos des mouvements socialistes, modes, théâtre, femmes et plaisirs, rien, désormais, ne devait plus empêcher la politique


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


de prédominer. Et c'est là, dans l'œuvre de Cham, un côté particulier que nous examinerons tout à l'heure.

En attendant, définissons les principaux personnages qui, depuis 1850, défilaient dans ces pages vraiment merveilleuses par leur fécondité, avec leurs douze croquis souvent amusants, et leurs douze légendes quelquefois irrésistibles. Ces personnages créés par l'artiste ne varieront pas : tels ils étaient au premier jour, tels on les retrouvera en 1878, véritables pupazzi


bébé des bals masqués de 1860; Polyte et Gugusse, pâles voyous; un chiffon- nier hirsute, depuis colonel de la Commune et légèrement pétroleur. Men- tion spéciale est due au fiacre, cet étonnant « sapin » traîné par une rosse famélique et conduit par un « collignon » hérissé à carrick (Cham tenait absolument à ce carrick) campé sur son fouet et réclamant insolemment son pourboire. Il y a encore la bonne locomotive de Cham, ingénieusement réduite à sa plus simple expression et qu'il ne faut pas oublier. »

Ajoutons à cette rapide esquisse le chasseur, toujours infatigable, et la revue des personnages civils mis en mouvement par Cham sera complète. Si le spirituel dessinateur a poursuivi plus particulièrement certaines classes d'individus, il a, en même temps, esquissé des types qui resteront, types conformes à ceux de la comédie humaine, et qui viennent prendre place dans son œuvre, au fur et à mesure que s'estompait dans la vie réelle quelque curieuse figure. Ainsi, le gandin n'apparaît réellement sous son crayon qu'en 1867, avec le petit crevé, avec l'homme au petit chapeau plat


— Pardon, monsieur le président, nous sommes au mois de janvier, j'ai pas envie de perdre mes relations : voulez- ■vous me permettre d'aller laisser mes cartes?


Fig. 220. — Caricature de Cham. {Charivari.)



chargés d'illustrer ce dialogue ani- mé. « Chacun de nous , » dit Béraldi dans tes Graveurs du XIX e siècle, « a présents à l'esprit les bonshom- mes de Cham : un monsieur (député les jours de politique), une dame, leur fils, jeune cancre mal élevé, plus pressé de s'exercer à fumer que de rentrer au collège ; une cui- sinière, une portière, un poupon et sa nourrice ; monsieur Prudhomme ; une lorette (Cham en est toujours resté à la lorette, avec le chapeau à bavolet, le châle et la crinoline) ; un sergent de ville personnifiant l'auto- rité ; un rapin personnifiant l'art ; un


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et au veston court, et tel il est alors, tel il restera, de même que la lorette ne s'écartera presque jamais du mannequin primitif inventé par lui.

On a fait un volume avec l'esprit de Gavarni, c'est dix volumes qu'il faudrait faire avec l'esprit de Cham, esprit éparpillé de tous côtés, moins profond, moins observateur, d'une réalité moins poignante, mais toujours comique, toujours étincelant. Quelle verve intarissable, par exemple, à



Mais, qu'est-ce qu'il a donc à me regarder comme ça, - Décidément, je me suis levé trop tard ! Je n'ai plus

cet imbécile de chien ? le premier cnoi £ v

Fig. 221. — Caricatures de Cham sur les chasseurs. (Charivari.)

l'égard des chasseurs, raillés au nez et à la barbe des animaux, sanglier, bécassine ou lapin, le lapin légendaire de la plaine Saint-Denis, que les chiens, bien trop occupés par leurs bêtes à eux, ne veulent même plus chasser. Cueillons, au hasard, parmi les fusées de ce feu d'artifice inces- sant :

— Madame, il y a un petit garçon qui pleure dans la cuisine, il réclame son lapin que monsieur nous a rapporté de sa chasse.


— Tenez, voilà un cerf que j'ai tué, vous me le dépècerez et vous me couperez les cornes.

— Je le dépècerai, mais quant à couper rien à monsieur, j'oserai pas.


— Que pensez-vous de mon mari qui passe toute sa journée à la chasse aux bécasses ?

— Faut-il qu'il soit bête ! Quand on ne manque de rien chez soi.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Et les chasseurs de Daumier, — car c'est à qui ne ménagera pas les pauvres Nemrod — peuvent avoir plus grande allure, surtout plus fantas- tique aspect, ils ne seront pas plus comiques.

Que la légende soit un dialogue, un in-aparté, ou même une simple réflexion du caricaturiste destinée à expliquer la vignette, c'est par milliers que se rencontrent les bons mots, pointes d'esprit essentiellement pari- siennes, que Cham affectionnait.

Un bourgeois a un bohème. - Ça ne vous fait rien la démonétisation des anciennes pièces ?

— Ma foi non ! Je n'ai de pièces qu'aux coudes.

— Un gavroche a un patineur. — On paye d'avance aujourd'hui ; la glace n'est

pas solide.

— Ah ! diable 1

— Un monsieur a un domino. — Madame, je vous aimerai toute ma vie î

— Nous verrons ça! Je me déciderai... après, répond la dame.

— Cher monsieur, prêtez-moi dix sous pour mon châle qui est au vestiaire ?

— Je n'ai qu'un billet de cent francs.

— Ça ne fait rien, je vous rendrai les dix sous et je garderai le reste.

» *

Un voyou apostrophant un confrère étendu sur un banc. — Polyte, t'es donc député, que tu restes à ne rien faire ?

Propos d'un gavroche. — Tiens ! les femmes qui portent des tricornes ! Paraît que deux ça ne suffit plus dans le ménage.

Autre gavroche se présentant au contrôle d'un théâtre. — M'sieu, donnez-moi un billet de faveur pour voir Mandrin.

— A quel titre ?

— Papa était voleur!

Entre deux lorettes. — J'ai envoyé un tableau à l'Exposition.

— Toi ? mais tu ne sais pas peindre ?

— Que t'es bête ! je l'ai fait faire par un autre. C'est afin que mon nom et mon adresse soient dans le livret.


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LE SECOND EMPIRE


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Au restaurant. — Quatre francs la douzaine, vos huîtres !

— Je crois bien ! Des huîtres malades que voila quatre nuits que je passe auprès d'elles.

¥ *

Chez le marchand de toiles : une dame a un commis. — Je veux ce qu'il y a de plus beau en toile.

— Toile de Hollande ?

— Non, de ces nouvelles toiles qui se vendent si cher: des toiles de Rembrandt.

— Entre deux bourgeois.— Tiens, ta femme qui va encore se promener avec son cousin, et tu ne dis rien ?

— Non, j'ai entendu dire qu'en temps de choléra on ne doit rien changer aux habitudes.


Et chacun des personnages inventés par notre dessinateur fournit ainsi sa série de bons mots et de piquantes légendes.



EN VACANCES

— Vilain polisson, veux-tu finir? _ Tiens. Lolotte, voici une belle pipe que j'ai culottée

— Grand'mère, c'est à ton tour maintenant, si tu veux! pour toi à la pension; la fais pas voir, ta maman te la

prendrait. — Elle n'en a donc pas, maman ?

Fig. 222. — Caricatures de Cham sur les collégiens. (Charivari.)

Voici Jean Hiroux, l'affreux type de gredin hirsute, qui se plaint d'être suffoqué par le voisinage des bottes de Pandore, qui est au mieux avec le président des assises, « une vieille connaissance, » qui, avant de passer en jugement le 31 décembre, demande l'autorisation d'aller déposer ses cartes de nouvel an, qui, questionné sur ce qu'il pouvait bien faire à deux heures du matin, place de la Concorde, répond qu'il attendait l'omnibus.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Yoici les collégiens, et leurs vieilles farces légendaires pour lesquelles Cham paraît avoir eu une prédilection particulière, se rappelant sans doute, avec un malin plaisir, ses fumisteries d'ancien rapin ; jeunesse à la fois bruyante, irrespectueuse et blasée, qui fait de la gymnastique sur le dos des grands-parents, qui met des queues de papier aux mouches, et qui, plus tard, culottera des pipes, lorgnera les femmes et pariera aux courses.

A partir de 1867, notre caricaturiste s'amusera à habiller les musiciens ambulants de la défroque des lycéens. D'où confusions amusantes. « Charles, qu 1 as-tu donc à pleurer? » dit une mère à son fils. — « EU hiî c'est humiliant; un passant, me voyant habillé en collégien comme le petit mendiant, vient de me glisser un sou dans la main. »

Et ici le type n'est pas un grotesque inventé à plaisir. Tous ceux qui ont vécu sous le second Empire, se souviennent certainement du petit joueur de violon ou de harpe coiffé du képi et revêtu de la tunique universitaire. Les marchands de soupe, du reste, ne sont pas plus épargnés que leurs élèves, car, sans cesse, en ces dialogues, on voit apparaître des allusions de ce goût : « Comment ! menteur ! on ne donne pas de prix dans ta pen- sion?» dit une mère à son fils. — « Non m'man ! ils ne savent vous y donner que des haricots. »

Mais le triomphe de Cham , ce fut M. Prudhomme, transporté par lui de la scène dans l'image. Non pas que notre artiste ait seul touché à ce personnage que Daumier, Vernier, Randon, sans en nommer d'autres, devaient également empoigner, mais parce que nul ne sut, comme lui, s'en servir. Dans ses revues comiques on peut suivre les évolutions progressives du bonhomme, d'abord légè- rement esquissé sous l'apparence d'un épicier retiré des affaires, puis arrivant à son complet épanouissement vers 1858, conforme alors, avec son nez de Polichinelle, au Prudhomme rêvé par Henry Monnier.

Sous le crayon de Cham, Prudhomme, premier bourgeois de France et de Navarre, vint prendre clans la caricature française, la place que Schultze et Millier du Kladdcradatsch, Eisele et Beisele des Fliegende Blsetter occu-



— Toujours des chenilles ! Les journaux s'en occupent trop ; ça les encourage, ces bêtes !

Fig. 223. — Vignette de Cham sur M. Prudhomme. (Charivari, 1885.)


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paient en Allemagne. Mais au lieu des deux compères, nous n'eûmes qu'une incarnation unique et ceci a son importance, car l'unité dans les person- nages que fait mouvoir la satire, dessinée ou crayonnée, veut dire que la liberté de discussion n'existe pas. Donc si, à l'exemple de ses col- lègues des pays germaniques, Prudhomme fourre son nez partout, et donne sur toutes choses son opinion, il n'est pas homme d'opposition. Personnifi- cation amusante du bourgeois timoré, il finira par ne même plus oser penser sans l'approbation des autorités, s'inclinant devant le succès, devant le rang, toujours grave et sentencieux, correct en sa tenue comme dans sa bêtise. Garde national aux beaux jours de son existence, en 1867, il se coiffera du casque prussien comme, en 1870, il s'habillera en jockey pour soutenir l'honneur du drapeau et lutter avec les Anglais.

Débiteur de lieux communs, le Prudhomme de Cham apprendra à son fils à vénérer le pain d epice « celui à qui nous devons une de nos premières libertés, la liberté du ventre, » ou à l'exposition hippique, lui dira : « Mon fils, ceci doit vous encourager au travail ! On encourage les chevaux, jamais les ânes » ; piquant assemblage de béotismes parisiens, de calinotades et de calembredaines.

Un autre côté du caractère de notre personnage est le chauvinisme : par cette dangereuse manie, il contribue même puissamment à endormir l'esprit public français. En vain dira-t-il à Mars qui vient lui présenter ses civilités : « Puissé-je ne pas vous voir revenir, même en carême, » cela ne l'empê- chera pas d'applaudir à toutes les expéditions aventureuses, et son véritable esprit se révèle en cette légende d'une estampe publiée après la guerre d'Italie, estampe qui le représente assis à la porte d'un café :

— Garçon!... un pain viennois... Si mon patriotisme m'a commandé d'y renoncer naguère... il m'est permis, aujourd'hui, de le réintégrer sans scrupule dans mon café au lait !.,.

De nos jours, Prudhomme eût assurément ouvert le feu contre les bières et les jambons de Westphalie, comme il a entamé, en 1867, une campagne antiwagnérienne. Mais les terribles événements de 1870 ont rendu tout retour de sa part impossible : il s'est tué lui-même par ses bravades et sa gloriole.


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III

Si Cham est le maître du Charivari durant cette période, tant pour ses grasses lithographies que pour ses ravissantes vignettes sur hois, si de 1848 à 1878, il est le véritable annotateur, au jour le jour, par la plume et par le crayon, de l'actualité sous toutes ses formes, nombreux sont les dessinateurs qui se pressent à ses côtés, cultivant surtout la mode et la fantaisie. Cer- tains, comme Randon, comme Nadar, vont toucher à tout, d'autres, comme Marcelin, comme Grévin, comme Gill, comme Hadol, se spécialiseront de préférence dans quelques catégories exclusives ; les petites femmes, le théâtre, le high-life, le portrait-charge.

Après le macadam et la crinoline, l'estampe devait avoir deux grands sujets d'étude, la photographie et les aérostats. Comme le daguerréotype, la photographie passionna d'autant plus vivement les masses, qu'elle donnait au public la possibilité non seulement d'obtenir un portrait à bon marché, mais encore de pouvoir le répandre sous la forme d'une image de petit format, offrant ainsi au plus simple épicier ce côté de publicité et de vulga- risation que la lithographie et la gravure sur bois n'accordaient qu'aux hommes marquants. Préault, le sculpteur, avait pu dire avec raison : « La photographie est à l'art ce que la suie est à la flamme, » la photographie n'en triompha pas moins, habilement exploitée par des hommes qui surent faire appel à la fois, au saltimbanquisme de la publicité, et aux côtés esthé- tiques du procédé.

En 1861, elle organisait une exposition spéciale, et bientôt, à force d'in- trigue, elle arrivait à se faire admettre au Salon, branche, ou tout au moins, annexe du grand art. Marcelin, quand il l'appelait « une belle fille qui a fait son chemin, qui a voiture et exposition à elle, » était donc dans le vrai. Il avait prévu l'âge du collodion et de l'acide pyrogallique, ces quinze ans de règne sans conteste durant lesquels, s'inquiétant peu des services qu'elle pouvait rendre par la reproduction des documents, elle s'employa uniquement à flatter les amours-propres, travaillant pour les classes élevées, avant de descendre jusqu'à la baraque de foire.

Le photographe qui, plus tard, cherchera à s'appeler le photographiste, devint vite, dans ces conditions, un personnage important, à l'allure fan-


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taisiste, au costume non moins excentrique, coiffé de la casquette écossaise que le valet d'écurie faisait pénétrer dans le monde, vêtu du pantalon à grands carreaux, — les damiers comme on appelait cela alors — du veston à brandebourgs et à galons. La caricature s'empara de lui facilement : du reste, il touchait de près à l'art graphique, et plusieurs des opéra- teurs du jour, tenaient en même temps le crayon du dessinateur. Le pho- tographe de ces premières années ne passait-il pas pour un joyeux viveur, bien en cour, fréquentant à la fois les salons et les coulisses, un personnage à la mode, dans toute la force du terme. Pour lui, la grosse caisse de la réclame battait toujours son boniment. « Approchez, approchez! C'est le moment 1 Ne bougeons plus ! » Et l'on pouvait lire dans le Journal Amusant : « Disdéri, qui reçoit en ce moment dans ses splendides salons du boulevard Ita- lien tout Paris, toute la province, tout l'étranger, tout l'univers, est un person- nage que nous ne pouvions nous dis- penser de po?'traicture?\ le voici avec toute sa barbe, dans le coup de feu, dans le branlebas de sa photographie. Ne bougeons plus 1... Feu !... Vous êtes fait. Demain vous aurez vos épreuves. »

Le fauteuil mécanique et les appuie- tête devinrent de nouveaux et modernes instruments de torture, tandis que le cliché de la ressemblance garantie, les classiques et sempiternels décors de fond, les bizarres effets de certaines poses, prêtaient à des charges que Marcelin, surtout, excelle à dessiner. Ses cartes de visite montrèrent un jeune homme se promenant sa balustrade à la main, un monsieur grave avec un rideau qui lui tombe du ciel, une dame voilée, voulant bien donner son portrait mais ne voulant pas se compromettre : et dans les comparai- sons dont il avait le secret, il développait ainsi les deux âges du portrait de famille : « Autrefois. Peints par Holbein, Van Dyck, Rigault ou Lawrence : ils coûtaient quelques centaines de mille francs, mais quelle collection de chefs-d'œuvre! — Aujourd'hui. Cinquante francs le cent, chez le photographe du coin, mais quelle collection de chenilles 1 ! » — Façon piquante et bien

4 Marcelin a publié plusieurs suites dans le Journal Amusant contre la photographie. (Voir années 1858 à 1861.)



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vraie de montrer la différence entre le grand art des sociétés aristocratiques et Fart de pacotille des sociétés mercantiles.

La photographie eut ceci de bon qu'elle fit revivre le portrait-charge quelque peu abandonné depuis Benjamin, depuis la dernière série de Daumier, et qu'elle créa une école de portraitistes comiques, moins artistes peut-être que les précédents, mais qui eurent, eux, l'avantage de voir une partie de leur travail exécuté par l'objectif.

Nadarfut un des premiers dans cette voie, et, d'emblée, ses Contemporains présentèrent le défaut qu'auront, souvent, les suites du même genre : un certain manque de cohésion, grâce auquel les têtes ont l'air d'être collées, rapportées sur un corps quelconque. Ils n'ont pas cet aspect profondément individuel des personnages que l'artiste a pris soin de saisir sur le vif, dans une des poses ou des situations qui leur sont habituelles. Mais Nadar qui a touché à tout, qui restera, du reste, une des figures originales de notre temps, voulut faire mieux : Benjamin avait inventé Le grand chemin de la postérité, ce long cortège oblong des hommes du jour, il trouva, lui, le Panthéon-Nadar, dont une seule feuille parut, macédoine amusante de célé- brités incontestées et de renommées passagères.

Bref, comme photographe et comme caricaturiste, faisant au Journal Amu- sant des trimestres comiques, qui malgré tout leur attrait, tout leur piquant, ne présentent pas à l'œil ce côté clair et précis des revues de Cham 1 , Nadar, à son tour, va faire travailler les dessinateurs satiriques, en se vouant au grand problème de la navigation aérienne, toujours plus ou moins d'actualité depuis 1848.

Après la photographie, l'aérostation tient, en tout cas, une grande place dans les journaux de l'époque ; inspirant des suites amusantes comme « les Nadaréostats, ou la société changée par Nadar et dessinée par Bertall. » De nos jours, au contraire, si l'on excepte le fantaisiste Robida, l'estampe paraît s'être désintéressée de cette conquête de l'air et des moyens de locomotion aérienne, que, depuis la fin du xvm° siècle, tant de crayons ont interprétés à leur façon.

J'ai dit que le second Empire fut le règne du photographe-dessinateur ; voici un autre artiste dont les portraits-charge constitueront, certainement, les plus belles pièces lithographiées du moment, Carjat, qui, en créant le Boulevard, essaie de rendre à la caricature de mœurs, un peu de la grande allure qu'elle a perdue, Carjat, lui aussi esprit multiple, qui eut bien tort

1 Les petites revues de Nadar ne sont intéressantes que gravées sur bois : avec la lithogra- phie elles deviennent vides et sèches.


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CIIAMPFLEURY.


Fig.225. — « Les Contemporains de Nadar » par Nadar et Riou 1 . (Journal Amusant, 1859.) N. B. — Ces portraits-charge portent tantôt Nadar et Riou, tantôt Nadar et Bavard.

1 Nous avons pensé qu'il y avait un intérêt particulier à reproduire ici ce portrait-charge de I auteur des intéressantes notes historiques sur la caricature, que tous les amateurs connaissent.

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d'abandonner le crayon pour ne plus voir que l'objectif de l'opérateur. Car il avait le sens du portrait-charge, car il possédait le secret des grasses lithographies d'autrefois.

Parcourez cette rarissime collection du Boulevard, de nos jours presque introuvable, ou la série Le théâtre à la ville, et vous serez frappé de la grande



Fig. 226. — Les « nadaréostats, •> caricature de Bertall (Journal Amusant, 1863)


allure que présentent ses personnages, dessinés d'un trait net et d'un crayon vigoureux, avec une ampleur que n'ont pas ceux de Nadar. Ce dernier, il est vrai, a plutôt les qualités du caricaturiste-vignettiste, si l'on peut s'expri- mer ainsi, et la taille du bois traduit mieux que la lithographie l'esprit de son crayon. Les portraits des Binettes contemporaines ont, dans leur petit format, plus de mordant que les grandes pages du Journal pour Rire'.

Tandis que le Boulevard faisait connaître Durandeau et Bénassit, deux artistes intéressants mais bien différents, l'un qui maniera la lithographie avec une grande connaissance des lumières et des couleurs, l'autre qui, en sa qualité de graveur doit, par la suite, se complaire surtout dans la petite vignette, le Journal Amusant offrait au public une grande variété de dessins et de dessinateurs.

1 Voir aux « Biographies d'artistes » les remarquables portraits-charge de Carjat. (Daumier à l'état d'esquisse, et Henry Monnier, d'après la belle composition du Boulevard.)


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Fantaisie, modes, costumes, théâtre, c'est Marcelin qui introduit dans la caricature le côté du chic et de l'élégance, qui nous initie au grand monde comme d'autres se voueront au demi ou au quart de monde, qui étudie le public des bals et des soirées, qui nous présente par le menu l'Opéra et les Italiens, qui nous promène aux Champs-Elysées, qui, quittant Paris aussitôt que le bon ton l'exige, inspecte châteaux et villas, va aux bains de mer, aux eaux, aux eaux d'Allemagne principalement, où l'on se



Fig. 227. — Entrée de Charles VII dans sa bonne ville de Paris. Croquis de Marcelin dans le Journal Amusant (1855).


rend, non point pour prendre ce qui n'existe pas, mais pour se livrer, corps et âme, au jeu, — sans oublier, dans tout cela, les courses et la chasse.

Baden-Baden était alors une succursale du boulevard ; l'Empire l'avait mis à la mode ainsi que d'autres stations thermales d'outre-Rhin et, dès le mois de juillet, le Paris élégant, littéraire, artistique, quittait les bords de la Seine pour la jolie petite ville de la Forêt-Noire. Ces contrées avaient exercé une singulière attirance sur l'Empereur qui y trouvait comme des ressouvenirs de sa jeunesse, de cette jeunesse partagée entre les villas des bord du lac de Constance et l'antique et patricienne cité d'Augs- bourg. Quant aux caricaturistes, ils affectionnaient ce coin de terre parce qu'ils y rencontraient les personnages politiques ou mondains, dont ils aimaient à crayonner les types. C'est là que Carjat exécuta nombre de portraits-charge, c'est là que Dan tan modela plus d'une statuette comique et


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fit la célèbre caricature de Cham porté dans les bras de Bijou 1 , c'est là que Gham lui-même venait passer ses étés, que Darjou, Marcelin, Gill, Le Petit, Hadol, tous ceux qui tenaient un crayon, prirent l'habitude de se rendre.

Marcelin fut de ceux qui virent d'une façon assez juste l'Allemagne sous son jour comique, avec ses poêles en catelles aux tuyaux qui ont l'aspect de trombones, avec tous ses boutiquiers, invariablement fournisseurs de la



Fig.228.— « La fille du Diable. »

Caricature do Marcelin. {Journal Amusant, 1 800 . )

N.-B. — A rapprocher de la vignette du Punch de Munich Napoléon dansant le cancan avec la Hongrie, reproduite dans mon volume ; « La Caricature en Allemagne, » page 150.

Cour, avec ses ramoneurs au chapeau à haute forme, avec ses bougies longues comme des cierges, et ses draps trop courts, avec ses filles aux longues tresses, avec ses types d'officiers si nombreux et si variés.

Gustave Doré, on s'en souvient, avait ouvert la voie dans laquelle mar- chaient actuellement ces caricaturistes.

1 Cette caricature détachée, qui obtint un grand succès, a été reproduite dans le volume de Félix Ribeyre sur Cham.


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Aimant le panache et les brillants costumes, Marcelin devait également se complaire dans les grandes compositions allégoriques, dans les restitu- tions et les comparaisons. Elles sont de lui ces suites pleines de fantaisie et de pittoresque : Histoire des variations de la mode depuis le xvi e siècle jusqu'à nos jours; Histoire des variations de V infanterie française depuis Louis XIV ; Histoire de Paris d'après les meilleurs auteurs de la porte Saint- Martin. Arts industriels, chefs-d'œuvre de la peinture ou de l'architecture, il sut tout caricaturer, inaugurant les charges historiques avant les illus- trations de r Histoire de France tintamarresque , ayant du reste, deux qualités essentielles pour ce genre de dessin, le sens du décor et de la mise en scène. C'est ainsi que défilèrent sous son crayon des époques curieusement empanachées.

A un moment où tous les mondes étaient mélangés, où les gens de la meilleure société se rencontraient journellement avec un certain élément féminin, un dessinateur comme Marcelin ne pouvait pas passer sous silence le demi-monde, ses habitudes et ses gens; toutefois, même dans cet ordre d'idées, il resta distingué, correct, crayonnant les types de Mabille et les prêtresses du vice élégant, mais ne descendant jamais aux derniers degrés de l'échelle sociale.

A tous les points de vue, dans tous les domaines, Marcelin fut le dessi- nateur attitré de la société mondaine du second Empire, de cette société brillante et corrompue à la fois, qui devait faire du Paris officiel un vaste lieu de plaisir, quelque chose comme un second Vienne.

Ainsi, pour le militaire, son type est très personnel. Le vulgaire pioupiou n'est point son fait; ce qu'il nous donne c'est le soldat brillamment astiqué de l'armée d'Afrique ou des armes spéciales, c'est l'officier d'état-major, à la fois crâne et noceur, sorte de bourreau des cœurs qui connaît à fond les couloirs des Tuileries et qui promène de salon en salon ses grands airs de matamore. On ne peut revoir ces pages aujourd'hui sans songer au terrible effondrement de 1870, comme si ceci devait fatalement amener cela.

Pour connaître le véritable type du « tourlourou » sous le second Empire, c'est Randon qu'il faut chercher, Randon qui touchera aux choses les plus diverses, dont le dessin, dont les sujets, dont les idées sont peuple autant que le crayon de Marcelin est aristocratique. Esprit multiple, possédant de réelles qualités d'étude et d'observation, Randon, malgré son faire souvent pénible, s'est montré toujours très personnel. Avec lui on pénètre dans les détails de la vie militaire, on suit toutes les péripéties de l'école du cava- lier ou de l'école du fantassin, on prend le soldat au berceau sous la forme


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de l'enfant de troupe et on le retrouve sous la tunique du vieil invalide, engageant son nez d'argent pour solder la folle dépense de cinquante-huit



— Est-ce que nous ne trouverons pas quelque vierge — Caporal, s'il vous plaît, quelle différence fait-on maronite à rassurer ? entre la pomme de terre française et la pomme de terre

— Quand ça ne serait qu'une veuve à consoler. de Syrie ? •

— La pomme de terre de Syrie est une légume espé- ciale du pays; elle possède un goût particulier dont il n'y a que ceux qui en mangent, qui peuvent le connaître.

Fig. 229. — Croquis militaires de Randon. {Journal Amusant, 1860.)


sous qu'il vient de faire au caboulot. Personne n'a présenté comme lui le type du soldat « chapardeur » et les « grattes du fourbi, » personne n'a esquissé



— Je ne comprends pas que des crapauds comme ça, — D'abord, garçon, fume-t-on ici/?

qui n'ont jamais seulement su ce que c'est qu'un à gauche par quatre, osent se permettre de porter un uniforme!... et que le gouvernement souffre ça !!!

Fig. 230. — « Il n'y a plus d'enfants, » par Randon. (Journal Amusant, 1861.)


comme lui la physionomie de la rouleuse de barrière, de cet être sans nom qui fera les délices desinvalos et qu'on a si bien dénommé paillasse à soldats.


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Mais le même artiste, qui n'avait pas oublié ses sept ans de service, qui s'est plu tant de fois et sous tant de formes à retracer les joies et les tribu- lations de la vie militaire, n'a pas montré moins d'intérêt pour les choses ou les gens de la vie populaire. Sous son crayon défilent types de pipelets, de cochers, de savetiers, de tailleurs, de clients de chez Ma Tante, quoique, cependant, dans cet ordre d'idées, il ait été avant tout dessinateur de vignettes pour calembredaines illustrées, bons mots et lieux communs. Que ce soit : II riy a plus d'enfants, V Esprit des Bêtes, Grands mots et petites choses, Le Code expliqué et annoté, les Recettes pour rire, les Définitions



— On dit que quand il y a pour deux, il y a pour trois ; — Je ne suis pas plus délicat qu'un autre; mais

je ne suis pas de cet avis : je trouve qu'il n'y en a pour quand je vois de pareils spectacles, ça me fait mal au deux que quand j'en aide reste, et encore... " cœur.

Fig. 231. — «L'Esprit des bêtes, » par Randon. {Journal Amusant, 1859.)


grammaticales piquées au hasard de la fourchette, Les Pourquoi et les Parce que, La Sagesse des nations, c'est toujours le même esprit, la même recher- che du calembour qui prédomine : Pépin le Bref sera un parapluie sur le trône, la Liberté de la mère noire représentera l'émancipation des nègres, Voué au bleu ornera le portrait d'un ivrogne. Grosse farce, gros sel, qui sont comme un ressouvenir de la Restauration et qui indiquent bien le côté populaire de l'œuvre de Randon, dont les admirateurs se trouvaient surtout parmi les habitués de cafés, ce qui ne veut pas dire que notre dessinateur n'ait eu, souvent, la légende comique et la pensée profonde. C'est ainsi que dans ses vignettes, pleines de fantaisie, sur le Jardin d'Acclimatation,


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un affreux voyou, la pipe à la bouche, fait la réflexion suivante : « Si je me proposais pour remplir une place d'homme... une fîère lacune à rem- plir 1... comme ça m'irait. »

Du reste, Randon aimait les bêtes, comme les « pioupious » qu'il promène devant les boules panoramiques de certains jardins publics. N'est-ce pas à


LES BIBELOTS D'UN SOU, — par G. Randon.



Fig. 232. — Croquis faisant partie d'une suite sur les jouets. (Journal Amusant, 1862.)

lui qu'on doit la Physiologie de la muselière et quantité d'études sur les ani- maux ! N'est-ce pas lui qu'on a appelé quelquefois le Grandville du second Empire ! Certes ses bêtes n'ont point la philosophie profonde de celles du maître lorrain, mais elles sont présentées sous un jour comique sans être,


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pour cela, travesties, Randon s'étant essayé à pénétrer leurs mœurs, à saisir le côté pittoresque de leurs habitudes.

J'ai dit que cet artiste était peuple et que rien de ce qui de près ou de loin touche au peuple ne lui fut indifférent. Lorsqu'on voudra, quelque jour, reconstituer l'histoire des jouets à un sou, c'est à lui qu'il faudra recourir, à ses planches amusantes dans lesquelles vinrent prendre place le petit cheval de bois, le chien de faïence, la poupée en carton, la gre- nouille, le petit bateau, le petit ménage, — vignettes spirituelles et vivantes qui rappellent tout un passé de simplicité durant lequel les enfants ne s'amusaient pas moins que de nos jours.

Produisant avec une grande fécondité, Randon, qui s'intéresse encore aux



-La pierre ponce et l'éponge manœuvrent avec ardeur sur toute la ligne, le seuil de chaque demeure brille aune blancheur immaculée... Voilà pour le dehors.

Fig. 233. - Aspect général des rues de Londres, par G, Randon. (Journal Amusant, 1863.)

cris et aux agrandissements de Paris, a abandonné quelquefois son faire toujours uniforme pour les grandes compositions au trait, genre que d'au- tres artistes vont populariser 1 .

Enfin, comme la plupart des caricaturistes de l'époque, — car c'est une des caractéristiques du jour que le besoin de locomotion, — Randon voulut voyager. Mais ce n'est pas à Baden-Baden ni dans les endroits élégants, dans les plages à la mode qu'il se rendra, lui. Ses croquis du dehors sont datés de la Savoie, de Cherbourg, de Toulon : ramoneurs, grande marée, arsenal, bagne, voilà ce qui l'attire. Toujours les côtés sombres ou populaires ; tout comme il ira à Londres pour l'Exposition de 1855, en Suisse et en Belgique pour les fêtes de la rue, observant et notant, intéressant à consulter pour les

«JSf SOrteS / e Randon j on * tou jours consacrés à de grandes scènes populaires : Le marché aux chevaux, Le concours de Poissy, Le concours agricole, etc.

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mœurs, alors môme que ses types n'ont rien de local. Au reste, transpor- tant ses personnages, son espèce de Prudhomme et ses modestes petits bourgeois retirés des affaires, plutôt qu'il ne cherchera à esquisser les phy- sionomies de l'endroit.

Et puis, quoi qu'il en soit, Randon restera essentiellement le caricaturiste du troubadour, de ce troubadour galant et encombrant auquel il fera dire avec autant de naïveté que de vérité : « Laissez venir à moi les petits enfants... avec leurs bonnes. » — Amour et panache... de tambour-major, ce fameux panache si haut, si pimpant, qui se perd dans les nuages ou qu'on est obligé de couper en deux, le journal n'ayant pas la surface voulue pour le publier dans son intégralité.

C'est par bataillons serrés que vont s'avancer maintenant les caricaturistes. Voici venir — sans parler des anciens comme de Beaumont, de Montaut, ou



Fig. 234. — « Une noce, » par Michel Noël {Journal Amusant).


Gustave Doré, qui publie ses albums : La Ménagerie Parisienne, Les diffé- rents publics de Paris, qui donne avec La Sainte Russie, avec les Contes drolatiques de Balzac, avec le Rabelais les livres d'images les plus crous- tillants, les plus typiques, les plus chargés qui se soient encore vus; — voici venir Ed. Riou et Emile Bayard, deux peintres qui commencent égale- ment par le journal illustré leur carrière d'artiste, Martial qui cherche déjà les effets de l'eau-forte à travers ses compositions au trait coupé, Ouleway, Régamey, qui doivent, eux aussi, faire mordre le cuivre et qui, dans leurs croquis formant tableau, arrivent aux mêmes effets, Gill dont le nom, suivant l'expression d'un brillant fantaisiste, ne bat encore que d'une aile 1


4 Les premiers croquis de Gill sont signés Gil.


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et dont les premières histoires : A propos de bottes, Le Dimanche d'un collégien, n'annonçaient pas le brillant caricaturiste que l'on sait, Hadol,



Fig. 235. — Angleterre 1862. Ilighlander. Caricature de Drancr pour la série : « Types Militaires. »

qui apparaît en 1855 avec des gravures de modes, Stop, qui, tout en ne négligeant pas l'actualité parisienne, étudie surtout la province et l'Italie ou publie des histoires à la Tœpffer 1 , Mick Noël, un Alsacien, je


1 Voir la vignette reproduite page 282.


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crois, qui ne fit que passer et dont la présence au Journal Amusant doit être signalée parce qu'il donna les seules silhouettes qui parurent alors — genre peu en honneur dans la caricature française, — Comba, qui tient à la fois à l'Italie et à la France ; Girin, un grand seigneur du crayon qui étudie, en même temps, Paris et Moscou, ïronsens devenu Carlo Gripp, pour lequel le demi-monde n'a plus de secrets ; Jules Pelcoq, qui va des femmes aux modes et des modes aux femmes sans que ses dessins, du reste, soient plus intéressants, Draner, militaire enragé dont les charges spiri- tuelles conserveront pour la postérité la physionomie de toutes les armées



Fig. 236. — « Silhouettes faciles, » par Darjou (1860) «.


européennes sous le second Empire, Draner qui, suivant l'expression de Béraldi, sera le Meilhac et l'Hervé du costume théâtral, dessinant pour les joyeuses opérettes du temps des uniformes d'une drôlerie, d'une cocasserie dont rien n'approche, inaugurant ainsi réellement la caricature du costume, de la même façon que s'il s'agissait de quelque charge graphique, Jules Baric qui commence par Nos Domestiques, cherchant, tout d'abord, un peu sa voie, avant d'entreprendre sur les paysans cette série inépuisable, conti- nuée, depuis l'origine, sans interruption, série dans laquelle les légendes sont quelquefois d'une réalité effrayante :

' Album de vingt grandes lithographies. — Jundt et d'autres artistes ont également sacrifié à ce genre dit des ombres portées.


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— Les filles sont pourtant de belles marchandises, eh ben, faut bâiller de l'ar- gent pour s'en défaire !

— Gagne de l'argent, mon fi, gagne-le honnêtement si tu peux, mais gagnes-en.

Baric qui, de 1857 à 1869, publiera des séries d'albums et qui donne dans le Journal Amusant des grandes pages au trait pleines de détails : Les Ven- danges ou bien encore Études microscopiques, études d'une goutte d'eau, d'une goutte de vin, d'une goutte d'encre vues au travers d'un microscope, Darjou, au faire plus lâché, plus artistique, comme Stop, procédant quelque peu de Cham, Darjou qui se fera surtout connaître avec ses amusantes silhouettes se projetant sur la muraille par l'arrangement des mains et des doigts, Andrieux, V. Morland, qui appartiennent encore à ce groupe d'illus- trateurs de la fille, de la lorette dont Damourette est, depuis 1848, un des représentants les plus en vue et dont Gré vin va être le chef de file; Léonce Petit qui, avec Baric, se partagera les paysanneries, — assemblage de noms, de genres et de talents divers, au milieu desquels il est facile de percevoir deux grandes influences, celle de Paris et celle de la campagne, la province ou l'étranger n'intervenant que lorsqu'un dessinateur s'aventure vers ces contrées inconnues.


IV

Un jour, je me réserve de rechercher les évolutions successives par les- quelles a passé la fille, depuis la disparition de la grisette jusqu'à son rem- placement par la femme entretenue. Ce qui est certain, c'est que, lorsque Grévin apparaît, le demi-monde, arrivé au pinacle, a, comme je le disais précédemment, ses littérateurs et ses illustrateurs. En 1857, Philipon, annonçant les débuts littéraires de Meilhac, s'exprimait ainsi :

« Encore un phénomène mis en évidence par le Journal pour Rire... Ce rayon, d'or, cette perle précieuse, cette montagne de lumière est un enfant : blond, blanc, rose et ingénu. Il répond au doux nom de Talin, et sa précocité est telle que, à l'âge heureux de l'innocence, il connaît déjà Mabille, le Prado, la Closerie des Lilas et tous les autres temples de la Sagesse. Il a déjà parcouru, exploré, étudié toute l'île de Gythère, il a même passé la Ligne ! — toutes les lignes possibles : il a poussé jusqu'aux régions extra-tropicales de Breda, la Madeleine, la Boule-Rouge, et il parle toutes les langues, connaît les mœurs, les habitudes de toutes les peuplades peu sauvages, mais très curieuses, de ces dangereuses latitudes. »


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Durant plusieurs années, en effet, Meilhac fit pour les dessins de Damou- rette, sous ce pseudonyme de Talin, d'étourdissantes légendes sur les actrices, les mères de cabotines et les lorettes. Ce qui s'écrivait, alors, fut dune hardiesse qui, certainement, ne sera jamais dépassée. Qu'on en juge par ces piquantes annotations accompagnant les grasses lithographies du dessinateur :

— C'est amusant de donner à manger aux pigeons. — Et de les plumer donc !

— Comment ! toujours la position horizontale ? — A qui la faute ! Faites m'en une autre dans le monde.

— Tu te sauves? — Oui, et vite ; j'ai une raison. — Majeure?... — Mineure... dix-sept ans à peine.

— Le pauvre garçon avait fini par trouver une jolie dot et une vilaine femme, il a mangé sa dot... — Et maintenant ?. . . — 11 regrette de ne pouvoir manger sa femme.

— Madame et mademoiselle de Chabannes. Madame est veuve... — Et made- moiselle? — Mademoiselle aussi.

Légendes qui rappellent encore Gavarni et de Beaumont pour la profon- deur de la pensée, mais qui, par une certaine tournure pornographique, annoncent déjà Grévin et l'époque moderne, Grévin que d'aucuns ont appelé « le successeur direct de Gavarni, » ce qui n'est vrai qu'à certains points de vue.

Des premiers dessins du maître actuel — La journée d'un employé, par exemple, — je ne parlerai pas, ils valent à peu près ceux de Gill et sont surtout incolores, mais il est intéressant de voir son faire vers 1860, alors qu'il publia les vignettes de la Cartomancie amusante, ou le Monorgano- rama, personnages dont la tête est formée par un œil, par une bouche, par une oreille. Quoi! Grévin fit des compositions semblables 1 Oui certes, de même qu'il a publié des dessins en blanc sur fond noir, — ressouvenir de 1830, — et collaboré avec Maurisset aux fameuses cartes de visite qui, dans les dîners, servaient à indiquer le nom des convives, cartes dont le succès fut grand à une époque.

Mais bientôt apparaît le vrai Grévin, celui qui, par une suite de modifi- cations successives, arrivera au dessinateur actuel. Ouvrez le Journal Amu- sant, de 1861 à 1865, vous verrez défiler le Voyage d'exploration dans les bals publics, les Bals de l'Opéra, le Casino Cadet, Mabille, les Courses, les


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promenades au bois de Vincennes, les bains de mer, le tour de Marne, tous les lieux habités ou fréquentés par la cocotte rie, avec effets de jupes et effets de jambes, avec les hauts chapeaux coupés, avec les grandes brides, avec les châles, avec les bottines à glands. Comme on aime à Paris, L'hiver à Paris voilà des titres qui sentent bien leur Grévin.

Dans cette première partie de son œuvre, il est réellement le peintre de la lorette et de la femme entretenue ; il retrace l'existence et les mœurs de son personnel. C'est un véritable : « Entrez dans la danse, voyez comme on danse ! » Hommes et femmes, tous les personnages qui s'agitent et se trémoussent dans ce cadre, sont du docu- ment humain ; la frimousse de sa biche est encore amoureuse et langoureuse. Bientôt , les yeux se cernent, des trous, des points noirs, viennent indiquer la bouche et le nez ; à la litho- graphie à la plume, succède le crayongras..., très gras même. Fig> 237> _ La cartomancie amusante . Le cœur.

Ce n'est plus : « Vie, mœurs Croquis de Grévin {Jûurnal Amusanit im )

et usages des habitantes de

Bréda-Street, » mais bien « Types d'habitantes de Bréda-Street. » Du Journal Amusant nous avons passé au Charivari; nous sommes en 1867. Inoubliables, les grandes planches publiées à cette époque, avec leur enluminure pimpante, avec leur gouachage soigné ; les bottines sur le palier de la chambre d'hôtel, la petite blanchisseuse à l'immense panier carré, à l'ample crinoline ballon- nante, l'Anglais, l'éternel Anglais au parapluie dans un fourreau qui souvent, malgré lui, se trouve obligé de faire le panier à deux anses *, le retour du Bois, avec les jupons couvrant toute la Victoria et ne laissant que juste place pour que, des deux côtés, puissent émerger deux têtes de petits crevés ; il

1 Les Grévin, les Morland, les Hadol, les Darjou obtenaient grand succès à Londres. Un journal anglais de 1869, le Period, contient nombre de dessins de ces derniers, empruntés aux publica- tions parisiennes.



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me semble les voir encore, ces grandes compositions, avec leurs singulières attirances de couleur, dans les vitrines de Martinet et autres papetiers mar- chands d'estampes.

Étapes de la lorette, chanson de la grande vie joyeuse qui, loin de cher- cher à railler le vice ou à le fustiger, le montrent dans tout son éclat, pro-



Surtout à la décence Jeunesse, attachez-vous. Car on s'fait un époux Par la façon qu'on danse.

Fig. 238. — « Au Casino Cadet, » par Grévin. (Journal Amusant, 1863.)


menant ses provocations à travers Paris et enlaçant l'étranger. L'étranger, unique préoccupation du jour ; il s'était rué à l'assaut de la capitale et celle-ci se vengeait de ces souillures cosmopolites, en lançant à sa conquête, les bataillons de Bréda-Street. Voilà ce que disent par le menu les dessins de Grévin, de Carlo Gripp, de Morland, d'Andrieux, de tous ceux qui sont les peintres du demi-monde, de cette société nouvelle qui désormais aura sa place au soleil.


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La lorette, une légende de Grévin, ne démontre-t-elle pas par a plus b la raison d'être de son existence : « Je suis jeune, vous êtes vieux, » dit une prêtresse de Vénus à son protecteur, « je suis jolie, vous êtes laid, on me



Exhibition permanente des produits de la race canine (boulevart des Italiens). Fig. 239. — « Croquis Parisiens, >» par Grévin. (Charivari, 1867.)


trouve quelquefois spirituelle, vous êtes ordinairement peu drôle ; de plus, vous m'aimez et je ne vous aime pas... Voyons, mon bon, osez donc dire encore que je vous coûte cher ! » Et n'est-ce pas une véritable profession de foi, ce Damourette de 1870, représentant une femme en chemise : « La seule mode qui ne change pas, ma chère ! »

Si l'esprit d'une époque ne se manifeste pas en tout et partout, il est certaines choses qui viennent donner aux objets une date fixe, et qui, sui- vant le sujet, constituent une véritable curiosité. Tel est le cas de cette


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Danse des Morts du xvm e siècle dont les personnages sont en costume Louis XV et tel est le cas, ici, de l'Adam et Eve que Grévin représente chassés du Paradis terrestre par un Amour habillé en grenadier de la garde, allusion délicate au jeune prince dont tout Paris s'entretient. Un amour en



— Pourquoi dites-vous toujours : A ho ■No! A ho Yes! — Aho Yes! Aho No! ça ne coûte pourtant pas beaucoup de dire : Oh Non! Oh Oui!

— Disez combien ça coûte. . .

Fig. 240. - « Ces petites Dames, » par Grévin. {Charivari, 1867.)

soldat, aujourd'hui cela ne signifierait plus rien ; sous le second Empire, c'était Marcelin faisant souche, c'étaient les mantelets militaires s'introdui- sant dans la toilette féminine, comme en cette caricature du Charivari où un grenadier court après une dame qui lui a enlevé sa pelisse ; c'était l'in- fluence directe de la cour des Tuileries et de son entourage s'exerçant tout naturellement sur un dessinateur. On pourrait presque renvoyer à cette


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estampe celui qui demanderait à quoi se peuvent reconnaître les pièces typiques de l 'Empire.



Fig. 241. — Adam et Ève chassés du Paradis terrestre. Croquis de Grévin.


Nous venons de voir le Grevin de 1867, avec son crayon gras : subitement, vers 1869, commence à apparaître le Grévin seconde manière, en pleine possession de son talent, parvenu au succès, faisant loi dans le monde de la caricature, ainsi que le prouve le titre d'une de ses séries : Petites grévineries


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parisiennes. Il est revenu à la plume et au trait, les ombres sont encore bien indiquées, mais les masses noires ont disparu et certaines demi-teintes sont obtenues par un grisé de hachures.

Débarrassée du nez juif des cocottes première manière, la petite frimousse de femme est charmante : c'est le procédé et le type qui prévaudront jusque vers 1876, c'est-à-dire jusqu'au moment où, simplifiant complètement son langage graphique, l'artiste ne dessinera plus que les contours. Contrairement à ce qui se produit habituellement, il est en effet assez curieux d'observer que Grévin a procédé du compliqué au simple, partant de la couleur pour aboutir à la ligne. Enfin, la note de l'observation commence à prendre place dans les légendes du peintre de la vie joyeuse, — observation encore bien timide, bien à la surface, mais de laquelle va cependant sortir un jour celui qui mettra dans la bouche de deux cocottes cette vérité incontestable et d'une logique écrasante : « On épouse bien les veuves. Pourquoi ne nous épouserait-on pas? »


V


Jusqu'en 1867, la presse caricaturale française est assez peu développée- Quelques journaux littéraires ornent leur texte de petites vignettes signées Darjou ou Bénassit, mais c'est là pure fantaisie sans importance. La seule tentative intéressante fut celle du Boulevard déjà mentionné, et des autres feuilles plus ou moins éphémères dans lesquelles Carjat publia ses beaux portraits-charge ; la seule création notant l'éclosion d'un genre nouveau fut celle de la Vie Parisienne, par Marcelin qui mit ainsi dans ses meubles la plume et le crayon qui avaient contribué pour une bonne part au succès du Journal Amusant durant les premières années de l'Empire.

De 1866 date le mouvement important qui, non seulement, va faire éclore tant d'organes illustrés, mais qui, encore, va inaugurer le journal avec portrait-charge colorié. Dès lors, la couleur, mise au patron, composée de trois ou quatre teintes bien criardes, sera un élément de plus pour le succès 1 ; dès lors s'étaleront à tous les kiosques attirant le chaland ces feuilles, — quelques-unes d'un format plus grand, non encore employé dans la presse

1 Le Petit Journal pour Rire fut jusqu'à ce moment le seul journal de caricatures ayant une première page coloriée. Voir, à ce sujet, la « Bibliographie des journaux. »


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illustrée 1 , et d'un prix plus minime, — qui s'appellent le Hanneton, la Lune, le Bouffon' 1 , la Parodie, l'Éclipsé, le Philosophe, le Monde pou?" Rire, l'Image, le Diogène, l'Indépendance parisienne, le Masque, le Géant, le Drolatique , le Bonnet de coton, la Charge, — dans lesquelles on retrouvera Garjat et Carlo Gripp, et qui contribueront à populariser les noms de Gill,




Fig. 242. — Portrait-charge de Littré, par Iladol. (Pièce inédite. Collection de M. Georges Decaux.)

de Montbard, de Durandeau, de Bénassit, de Gédéon, de Mailly, de Bernays, de Cattelain, de Léonce Petit, de Humbert, deRégamey, d'Ancourt, deBeyle, de Gilbert Martin, d'Alfred Le Petit, de Crafty, de Coinchon, de Ouleway, de Pépin, de Hadol, d'Alphonse Lévy, de Demare, dessinateurs de valeur différente, dont la plupart, cependant, surent se faire une place honorable, tandis que quelques-uns allaient devenir les maîtres de la caricature française. Quoi qu'il en soit, journaux nouveaux, noms nouveaux, auquels vien-


  • Il faut faire exception, bien entendu, pour l'ancien Journal pour Rire, grand format.

5 Le Bouffon avait été fondé en 1862.


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dront s'adjoindre les recueils et dessinateurs genre Vie Parisienne, ayant au premier rang Paris- Caprice et le High- Life, Ed. Morin qui n'en est plus aux caricatures de 1848, Sahib et Robida.

Ce que furent les journaux genre Lune et Éclipse, on ne l'a pas oublié. Tandis que le première page était invariablement occupée par la charge de

l'homme du jour, politicien, artiste ou littérateur , la quatrième donnait des croquis d'actualité ou des histoires en images. N'est-ce pas dans le Hanneton que fut ainsi publié l'amusante histoire de Léonce Petit, à la façon de Tôpffer, M. Béton.

Au point de vue de la physionomie générale, les premières pages étaient doublement piquantes, non seulement par la ressemblance, par l'esprit, par le comique de bon aloi que les dessinateurs savaient alors, donner à leurs portraits- charge , mais encore par les quelques lignes qui, presque toujours, accompa- gnaient cette publication, — l'autorisa- tion du caricaturé étant nécessaire, — ce qui, à côté de certains inconvé- nients, présentait cependant le grand avantage de maintenir la charge dans les limites du convenable.

Que d'esprit dans ces autorisations, — Veuillot fut, je crois, le seul qui protesta contre la tournure donnée à son noble profil, — accordées la plu- part du temps avec empressement, rarement à contre-cœur 1 1 Que d'annota- tions amusantes dans ces quinze ou vingt journaux différents, qui consti- tuent le bilan de la presse à portraits-charge! Puisons ou plutôt déterrons, parmi ces documents historiques :

Sardou. — J'autorise la Lune à publier ma charge, une charge étant, par com- paraison, le meilleur moyen de faire passer l'original pour très beau.



Fig. 243. — Garnier-Pagès, par Gilbert- Martin. {La Lanterne électorale, 1869.)


4 II convient de mentionner le refus adressé par Lamartine au caricaturiste qui lui avait demandé l'autorisation de « faire sa charge. » Le chantre du Lac n'admettait pas qu'on se permît de ridiculiser les traits d'une « créature faite à l'image de Dieu. » C'est ce qu'on peut appeler le ridicule dans le solennel.


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Strauss. — Ainsi que vous le désirez, monsieur, je vous autorise à faire ma charge... en trois temps.

Frederick Lemaitre. — Lune, fais la caricature des Jeunes ! le temps se charge de celle des Vieux !

Paul de Kock. — On a calomnié les chats: ce sont les meilleurs amis de l'homme : ils sont toujours gracieux, et trouvez donc des amis qui le soient toujours.

Ferdinand de Lesseps. — Habitué aux voyages, j'accepte celui que vous me proposez de faire dans « la Lune. »

Gustave Aimard. — Tu veux ma tête, Hanneton? Prends-là; ne la scalpe pas!

  • *

Pierre Dupont. — J'ai vu de mes portraits au daguerréotype, choisissez celui qui vous plaira. Ce doit être une charge.

Raspail. — Permis à votre gai crayon de me pourtraire sous toutes les formes ; mais, je vous en prie, pas sous toutes les couleurs : il est des caricatures devant lesquelles il est bien permis de reculer.

Albert Glatigny.

Pour les princes et ducs qui s'abonnent au Masque, Immortalise ma figure, ô Durandeau ! Mon temps m'ayant doué de cette maigreur flasque, Aux siècles à venir, mon vieux, fais-en cadeau.

Henri Rochefort. — Le journal Le Masque peut faire de moi tout ce qu'il voudra, mais je le défie d'en faire un bel homme.

Ces quatre dernières années de l'Empire furent réellement la période brillante du portrait-charge sous sa forme nouvelle, je veux dire depuis que la photographie est venue prêter au dessinateur un précieux concours.

Le Charivari, lui-même, publiait en noir des séries de « Panthéons charivariques », auxquels collaboraient Hadol, Gill, Grévin ; jamais l'huma- nité intellectuelle, ce qu'on est convenu d'appeler les hommes du jour, n'avaient été ainsi portraiturés 1 . — Gill, quel que soit le talent des autres, voilà le vrai maître en la matière.

4 Les grandes planches contenant des séries de personnages que publiait alors le Charivari sont surtout intéressantes. C'est ainsi que parurent : Les journaux photographiés, Messieurs du Roman, Le bataillon de la Chronique, La leçon d'anatomie dramatique, etc.


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Plusieurs écrivains, ces derniers temps, consacrant des études au carica- turiste, me semblent avoir méconnu complètement le caractère de sa pro- duction. Que Gill soit l'incarnation de la dernière bohème de l'Empire, qu'il soit un contemplatif ayant, à la fois, le mépris affecté de l'ordre social établi et un désir immodéré de gagner de l'argent, qu'il ait été d'une indifférence absolue en matière politique et sociale, cela importe peu 1 , parce que cela n'empêche pas son œuvre d'avoir eu une portée artistique et politique. Oui certes, il aimait les vanteries, les rodomontades, les théories paradoxales, les mots à effet, mais n'est-ce pas un mal très particulier à notre époque, que beaucoup d'autres posséderont après lui, ce qui ne les empêchera pas d'avoir un très réel talent.

D'autre part, les admirateurs de notre artiste, et il en est de très sincères, veulent que Gill ait créé « un genre personnel et nouveau de caricature. » Cette exagération dans la louange, surtout après les galeries de Carjat et de Nadar, me semble aussi excessive que l'exagération dans la critique. La vérité est que Gill a su admirablement comprendre, saisir, exprimer la physionomie de ses modèles. Suivant la juste observation de son biographe, Armand Lods, « il ne se contente pas de déformer ou d'exagérer un ou deux traits, il voit le côté comique de l'ensemble ; ses bonnes charges sont des portraits fort spirituels et fort ressemblants. » J'ajouterai qu'il ne s'est pas borné à nous représenter l'extérieur de l'homme, à nous donner son enve- loppe plus ou moins grotesque, mais qu'il a toujours essayé de rendre le for intérieur, lame de l'individu, se rapprochant en cela de Daumier, ce grand pétrisseur de carcasses humaines.

« D'Artagnan du crayon, » le mot a été prononcé, et il est juste*. Il y a, en effet, en ces charges, une ampleur, une crânerie, une puissance d'impro- visation, une franchise d'allure, qui se trouveront rarement chez les cari- caturistes de cette espèce. C'est en comparant la production ordinaire du portrait-charge avec les belles œuvres de Gill que l'on peut voir pourquoi et comment ces dernières s'élèvent bien au-dessus de la moyenne. Exagé- ration des traits, modification fantaisiste des bras, des jambes, du torse, des yeux ; ainsi comprise, la charge n'a qu'un domaine restreint et se pré- sente de façon uniforme, un nez, aquilin ou camus, étant toujours un nez, une jambe, droite ou tortue, ne pouvant pas être autre chose qu'une jambe. Mais Gill a su pénétrer dans l'intimité de l'individu, il est arrivé à se

1 Lire entre autres la courte étude d'Adolphe Racot dans Les portraits d'hier (Librairie illustrée).

  • C'est là l'expression dont s'est servi Carjat à l'inauguration du buste de Gill au cimetière

Montparnasse (octobre 1887).


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familiariser avec son modus vivendi, à s'imprégner de sa pensée, de son atmosphère. Voyez son Courbet, son Paul de Kock, ses Alexandre Dumas, et surtout ses Victor Hugo, ses Thiers !



Fig. 244. — « Résurrection de Thérésa, » portrait-charge de Gill. (La Lune, 15 décembre 1867.)

Il ne nous donne pas des têtes posées sur un corps — mannequin humain servant à l'exposition des figures les plus différentes — il nous donne bien

• 49


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réellement des personnages connus, pris sur le vif, dans leurs côtés comi- ques, et, qui plus est, pouvant se déshabiller, tant ils sont parfaitement académiques.

Toutefois, le succès de Gill fit quon abusa du portrait-charge. Tous les petits journaux voulurent avoir leur portrait de première page, si bien que,



Fi g. 245. — •< Un drame sous un parapluie. » Dessins sans légendes par Crafty. {La Lune, 1867.)


exploité par des crayons rivaux et inhabiles, le procédé finit par lasser le public. Pour changer, un dessinateur du Hanneton, Mailly, essaya de revenir aux métamorphoses, prenant, pour cela, au lieu de types fantaisistes, un homme existant, une célébrité de la littérature ou des arts, cherchant et trou- vant, suivant la conformation de la tête, un quadrupède, un oiseau, un pois- son, mais l'idée de Mailly, que reprendra, de nos jours, Alfred Le Petit, ne fit


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pas fortune, et le portrait-charge continua à inonder les périodiques illustrés.

Parmi les dessinateurs fantaisistes, un genre commençait à prévaloir, l'histoire en images, sans légendes, que pratiquaient depuis longtemps Alle- mands et Anglais et dont Tœpffer, on l'a vu, avait été, en France, le pre- mier importateur. Ce fut des Anglais que s'inspirèrent surtout nos artistes : dans Crafty, ce fils d'universitaire à l'esprit observateur et humoristique, qui a le plus usé de ce genre, se retrouvent et le faire et l'esprit des amu- santes pages du Punch ou du Fun : trait fin, détails précis, manière parti- culière de dessiner les arbres, les coins de terre ou de nature. Peu à peu Crafty se consacrera entièrement à l'étude des chevaux et des voitures, pré- parant ainsi des matériaux pour ses futurs volumes.



Fig. 246. — « Une nuit que j'étais de garde, » par Alfred Le Petit. {Éclipse, 1869.)


Aux côtés de Crafty se remarquent les histoires d'Alfred Le Petit, fantaisiste d'un tout autre esprit. Après avoir publié dans des petits journaux devenus célèbres, le Tam-Tam, le Tambour, paraissant à Rouen, sa ville natale, des charges très remarquables, Le Petit signait pour l'Éclipsé une interminable pochade de garde nationale pleine d'un comique de bon aloi. Bientôt, du reste, avec son journal La Charge, fondé en 4870, il allait se révéler caricaturiste de premier ordre.

Dans cette jeune école, éprise de fantaisie, deux choses sont à noter : le côté de l'observation et l'émancipation de la tutelle classique, influence jadis si considérable. Comme la littérature, elle étudie la rue, les types, les cafés et les maisons , exécutant des monographies au crayon pour faire pendant aux monographies par la plume, donnant ainsi au dessin la valeur du docu- ment. Comme le théâtre, elle s'amusera à charger l'histoire et l'antiquité, ne craignant pas de faire monter Geneviève de Brabant en chemin de fer ou de poster la Belle Hélène au coin d'une rue. C'est Coinchon qui blague


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les anciens, apportant dans l'Iliade d'Homère ou dans l'Antiquité drolatique une science, une connaissance des Grecs, de leurs mœurs et de leur style qui sent Flaxmann et qui rappelle Ramberg, mais qui, malheureusement,

L'ANTIQVITÉ DI^ÔLATIQVE


fi


QU IL TROUVA EN TRAIN D ARROSE F\ SES LAURIERS AVEC LE CONTENU D'UNE A GIGANTESQUE AMPHORE DE VIN DE CHYPRE k


m


A Coii/CNOtf DEL IM f FRAIUEH1U <• M S |M,L E W ■** iEVEWET

Fig. 247. — Page de l'album de Coinchon l'Antiquité drolatique.

conserve à la caricature trop de ce sérieux, de ce « classique » contre lequel on cherche à s'élever. Le crayon de cet artiste n'est pas encore assez émancipé pour faire danser aux personnages de l'antiquité la joyeuse sara- bande des musiciens et des auteurs dramatiques.


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Voici, du reste, le véritable crayon des libres et franches allures, Humbert dont on a ri, dont on a parlé souvent à la légère, et qui, avec sa puissance satirique, n'est rien moins qu'un maître. Humbert, je le sais, introduit en France un comique auquel nous sommes peu habitués ; toute- fois, pour qui juge de la caricature, non point suivant certaines traditions, suivant certaines idées reçues, mais par les effets qu'elle suscite en nous, il est sans égal. Je mets Humbert sur le même pied que Busch, l'ébouriffant dessinateur d'outre-Rhin, surpris qu'un artiste de sa taille soit aussi peu



Fig. 248. — Croquis de Humbert pour : « Une légende moyen âge. » (Monde Comique, 1869.)


connu, aussi peu apprécié. Et cela parce qu'il est de règle chez certaines gens de juger des caricaturistes moins suivant leur sens comique que d'après les sujets qu'ils affectionnent, d'après la façon plus ou moins mondaine, plus ou moins bourgeoise dont ils présentent les choses. Certes, avec sa Lanterne de Boqiiillon, Humbert obtiendra un succès sans précédents dans les annales de la publication illustrée, mais l'on peut se demander auquel des deux, à Humbert caricaturiste ou à Humbert écrivain fantaisiste, doit être attribuée la plus grande part de ce succès. Or, autant la lettre de Boquillon à Simone, la réponse de Simone à Boquillon, la lettre du cuiras- sier Poulinot, les lettres du concierge Binouillet, la lettre de Fanfan Dupoi- sot à son curé, etc., sont amusantes à lire comme spécimens d'un genre qui tend alors à se populariser, introduisant ou plutôt développant parmi les masses le langage champêtre et pittoresque du pioupiou, autant la continua- tion d'un pareil exercice, pendant des semaines et des années, devient fasti- dieuse. Et j'ai bien peur que le public qui constitue les lecteurs habituels de


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


cette petite plaquette ait montré plus d'intérêt pour le style boquillonneur que pour les images.


Vï MONDÉ COMIQUE

OiOQUIS AGRICOLE, par A. gpwœirç- ' —% —



Le dimanche "au village, a l'heure de la messe.


Le PmprHtairt-Gérant,\k. H un ses 3 Paris. - Typ. jAKmn, 13, quai VolutVe.


Fig. 249. — Caricature villageoise de Humbert. (Monde Comique, 1869.)


Du reste Humbert, il faut le reconnaître, a eu quelquefois des idées drôles. Témoin son fameux Plébiscite de Boquilion, posé comme l'autre, en mai 1870, qui se terminait par cet article unique :


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Article tou seul. — Moi Onésime Boquillon simple solda au 18 e batalion de ehaceur vaqueciné et pa de punicion, je demande ô peuple de Purgerot et pis de nainporte ou aussi, si ça lui fai rien que je faise toujours ma Lanterne.

Seurmen je vou prévien que vous direz comme vou voudrez, mais que ça sangera pa mon idé, et que je ferai tout de même ma Lanterne, passque j'aime bien faire des Lanterne. Et pis ma foi, voilà 1 .


Humbert n'a pas eu seulement un faire personnel, une certaine façon de représenter les gens et les choses, il a encore introduit dans la caricature française des grotesques qui n'existaient pas avant lui. Comme Busch, il a usé et peut-être abusé de la grosse farce, exagé- rant les rotondités du postérieur, aimant à faire res- sortir, ainsi que deux oreillettes, les pattes de la boucle du pantalon, recourant sans cesse au bonnet de coton et à la grande casquette à visière, donnant à l'appen- dice nasal des proportions incommensurables ou res- suscitant la seringue, — la bonne vieille seringue de Molière, — mais ce qu'il dessine se lit nette- ment, ses types sautent aux yeux et ont pour eux la puissance du rire.



Fig. 250. — Encadrement de A. Humbert pour une des lettres de l'Éclipsé. (23 août 1868.)

1 La Vie Parisienne, dans son numéro du 7 mai 1870, avait, elle aussi, posé son plébiscite en l'illustrant d'amusants croquis : « La Femme est-elle supérieure à l'Homme ? Oui ou Non '? » Naturellement la réponse se trouva être également affirmative.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Gomme Randon, avec un sens esthétique autrement développé, il est peuple , revenant sans cesse au portier et au « collignon » ; comme

Léonce Petit, il aimera à s'occuper des gens de la campagne, donnant surtout à ses tableaux un grotesque que ne possèdent point les œuvres du précé- dent.

Ne lui demandez pas, par exemple, les



— Et on ose dire que les courses améliorent les chevaux !


élégances de la femme et de la mode.


Fig. 251. — Croquis de Humbert. {Éclipse, 1860.)


Ce côté lui manque ou, plutôt, n'aurait que faire chez lui. Mais s'il touche, par hasard, à ces choses, ce sera pour publier de véritables caricatures sur ce sujet où les autres se sont laissé empor- ter par des considérations toutes différentes. La femme d'Humbert, qui re-


lève sa crinoline avec la grâce d'un sapajou, tient toujours quelque peu de la «pipelette.»

Personnalité réelle- ment intéressante, il est le seul qui ait ap- porté dans l'image ce sens de la charge ou- trée qui triomphait alors si bruyamment sur la scène.

Combien il est dommage qu'il n'ait pas entrepris une il- lustration caricaturale pour l'histoire des siècles passés, car les quelques vignettes pu- bliées par lui dans ce domaine ont une



Fig. 252. — Parisienne de 1869. Croquis de Humbert dans l'Éclipsé.


bien il est regrettable qu'il ne se soit pas mis à l'illustration des volumes d'enfants, pour lesquels travail- lent Doré, Cham, Ber- tall , et que Hetzel , assisté de Frœlich et de Fath , maintient dans un genre un peu vieillot. Avec sa pas- sion du bizarre et sa recherche incessante du comique, il possé- dait, en effet, mieux que personne, le né- cessaire pour faire rire l'enfance. Et si j'insiste sur le côté grotesque de son des- sin , c'est parce que c'est une des qualités


joyeuse allure ; com- primordiales de la caricature qu'il serait désirable de voir se développer en France. Bref, Humbert qui a assigné au petit village de Purgerot une



LES BUVEU RS DE BIÈRE

Composition de Léonce Petit. (Éclipse, 3 mai 1868.)


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place éternelle dans les annales du comique, qui a semé de milliers de croquis cette Lanterne de Boquillon, issue de la Lanterne de Rochefort, devant à son tour donner naissance à nombre de publications identiques également illustrées, Humbert, dis-je, apparaît en quelque sorte comme le Rabelais du crayon.

Entre lui et les Léonce Petit première manière on est tout étonné de trouver certains points de contact. Les joyeux drilles qui exécutent la faran- dole du petit bleu sont en effet, par leurs gestes, peu soucieux de la tenue. Mais Léonce Petit ne gardera pas longtemps ce côté bouffon. Il abandonne vite la charge pour venir à l'étude avec les Bonnes gens de province, ces



Fig. 253. — Toilettes par Hadol. (Vie Parisienne, 1867.)


pages si finement observées qui resteront pour la vie campagnarde ce que sont les planches du Nouveau tableau de Paris, de Régamey, pour la vie et les mœurs de la grande cité en 1868.

Léonce Petit, ce maître de la paysannerie, excellera en effet surtout dans le tableau, non pas qu'il n'ait aussi bien et mieux que Baric ou Humbert, peut-être, la connaissance des types, mais parce qu'il sait grouper les sujets avec un art parfait, et que, chez lui, la partie décor est toujours merveil- leusement exécutée. Paysage, détails d'architecture ou simples fermes sont autant de pages, de peintures au trait qui viennent encadrer les person- nages d'une façon fort pittoresque. En fait Léonce Petit est un humoriste ayant le sens de la nature, présentant ses sujets dans le milieu, soit dans l'élément qui leur convient, et c'est pourquoi, toute question de talent mise à part, on ne saurait le comparer aux caricaturistes qui se contentent de dessiner deux types de paysans et de placer au-dessous une légende quel- conque. Véritable épopée graphique de la vie rustique au travers de laquelle


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


on voit successivement défiler mœurs, types et usages des bonnes gens de province ; campagne peut-être un peu triste, un peu monotone, disons le mot, un peu froide, un peu grise, qui demanderait à être relevée par



« la Muse » frontispice humblement offert à M. J. Lemer pour la prochaine édition du « Parnasse. » Fig. 254. — Composition de F x Régamey. (Parodie, août 1869.)

quelque bonne scène de gais lurons. En somme, une véritable berquinade, une page d'un passé simple et sans prétentions au milieu des agitations du jour.

L'Empire, qui a commencé avec la crinoline, se termine avec les jupes



LES BUVEURS DE

Composition de Léoncb Petit.


PETIT BLEU

{Éclipse, août 1868.)


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LE SECOND EMPIRE


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collantes, ces jupes qui donnent à la femme l'air gauche et guindé dune personne qui a perdu une chose à laquelle elle tenait. En un mot, inauguré avec la cloche, il se termine avec le fourreau; à part cela mêmes préoccu- pations, les appétences sexuelles ont même augmenté. Daumier publiant ses chasseurs ou ses visiteurs au Salon paraît quelque revenant d'un autre âge, les regards ne sont que pour les artistes et les journaux qui repré- sentent la grande levée des cocottes ; pour la Vie Parisienne, la Parodie,



Fig. 255. — Caricatures de modes, par Iladol et Morland. {Charivari, 1868.)


la Lune et V Éclipse, pour Hadol, Pépin, Morland et Régamey. C'est tout un poème du désir que la femme esquissée par ce dernier, la femme « désencagée », à laquelle la brise jouera mille mauvais tours. Nous ^reve- nons aux coups de vent du premier Empire qui ne pouvaient rien contre la puissante armature de fer de la crinoline.

Le type, à la figure savamment arrangée, a quelque chose de la courtisane antique, de la femme passive et soumise qui sait ce qu'on vient lui deman-


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


der et qui s'y prêtera sans passion comme sans répugnance. Cette femme est plus qu'un type vu, c'est une incarnation ; vision d'artiste rêvant de je ne sais quelles rondeurs, de je ne sais quels désirs. Ce n'est pas un man- nequin de modes, cocassement présenté, ce n'est pas l'enseigne vivante de la cocotterie, ou plutôt c'est tout cela avec autre chose encore, avec la recherche de la révélation, de ses rites et de ses mystères, avec cette atti- rance vers les sources de la volupté humaine qui va caractériser notre caricature moderne.

Et c'est pourquoi on ne saurait mieux fermer l'ère impériale qu'avec la femme de Régamey, résultante peut-être de ces tendances au japonisme qui s'affirment déjà en nombre de croquis.



Fig. 256. — Vignette de Hadol. {Vie Parisienne, 1867.)



CHAPITRE XIII

LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LE SECOND EMPIRE (1852-1870)


Prudhomme chauvin et politicien. — Caricatures de Cham et de Daumier sur la guerre de Cri- mée, sur la guerre d'Italie, sur la Chine. — Le « pioupiou » français du Charivari. — Carica- tures de Cham contre la Prusse (1864-1870). — Caricatures contre la «perfide Albion. »

>e la caricature politique française à partir de 1868.


1


orsque la caricature française, par le crayon de Cham, de Randon, de Vernier, de Darjou, de Draner, — mais de Cham, surtout — dessinait le gentil petit soldat que l'on sait, alerte et dispos, à l'allure martiale, tout en ayant cet aspect « tour- lourou, » particulier au militaire de nos pays, elle ne se doutait guère que tant de chauvinisme abou- tirait aux désastres de 1870.

Ce chauvinisme dont l'image retrace, dès le premier jour, la cruelle épopée, fut la conséquence inévitable des conditions dans lesquelles se trouvait la nation sous le second Empire. Ne pouvant s'oc- cuper des questions politiques intérieures, l'estampe mit à profit chaque occasion qui s'offrait à elle; à peine un pays lui était-il livré, qu'aussitôt elle se jetait à corps perdu sur lui, le caricaturant sous toutes les formes. Véritables étapes qui permettaient aux directeurs de journaux illustrés et à



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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


leurs dessinateurs d'abandonner l'actualité parisienne et, en même temps, de pousser à ce chauvinisme particulier qu'il ne faudrait point confondre avec le patriotisme.

Prudhomme qui doit prendre dans la vie militaire la situation qu'il occupe déjà dans la vie civile, n'admet rien au-dessus du tourlourou et des vique- toires, mais combien l'on se tromperait si l'on voyait en lui l'héritier de la grande légende napoléonienne encore pleine des idées d'égalité et de liberté promenées à travers le monde par la Révolution. Ce n'est plus le vieux gro- gnard de Charlet ayant assisté à des luttes héroïques, en ayant gardé un souvenir ineffaçable, maudissant la paix, non pas tant par amour de la guerre, que parce qu'il voudrait effacer jusqu'au souvenir de Waterloo, mais bien un épicier retiré des affaires, ne sachant de quoi parler, depuis qu'il ne peut plus « politiquailler » et trouvant que la gloire par approxima- tion, la gloire sur le dos du prochain, de « celui dont auquel c'est le métier, » ça fait bien dans le paysage. Dès qu'il voit le drapeau français se promener dans le monde, à tort et à travers, Prudhomme est content. Peu lui importe pour qui et pour quoi l'on se bat, dès l'instant qu'on est victo- rieux.

Or le troupier, petit chasseur d'Afrique, ou grenadier de la garde à l'im- posant bonnet à poils, se couvre de lauriers. Il n'en faut pas plus pour Joseph et sa chaste épouse.

Guerre de Crimée, guerre d'Italie, expéditions de Chine, voilà le bilan,— le Mexique fait moins de bruit dans l'image. Si bien que Prudhomme, Mos- covite en 1856, ira camper sous la tente du turco en 1859, et fera irruption chez la mère Moreau après la prise de Pékin, costumé en Chinois.

Les premières allusions à la politique étrangère apparaissent brusquement vers la fin de 1853. Le ministère a permis d'ouvrir la porte de ce domaine sur lequel on avait écrit : défense d'entrer, les dessinateurs vont travailler sur ses données et la parole est au Charivari. Cham, Daumier, Vernier mangent du cosaque sous toutes les formes et de toutes les façons, le repré- sentant hérissé, barbu, farouche.

Vous pouvez ouvrir le Charivari : chaque jour, jusqu'à la prise de Sébas- topol, vous trouverez des cosaques à casquette plate ou coiffés du casque rêvé par Daumier en quelque étrange vision. Mais la prise de Sébastopol elle-même ne met pas fin à cette campagne : tant que la paix de Pans ne sera pas signée, le petit lignard et le grand cosaque, dans son immense houppelande de garde-malade, se livreront un perpétuel combat, dirigé par Cham comme crayonneur en chef. Que voulez-vous ? Cham s'est laissé


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LE SECOND EMPIRE 401


empoigner par la bravoure du soldat français ; ce côté guerroyeur, militant, chevaleresque, si l'on veut, du caractère national l'a électrisé. Il est de ceux qui ne peuvent voir passer sans frissonner un régiment, musique et tambours en



Les deux Grands-Ducs racontant à leur papa la bataille d'inkermann.


Fig. 258. — Type des caricatures de Daumier sur les Russes. {Charivari, 1854.)

tête. Il y a l'odeur de la femme : pourquoi n'y aurait-il pas l'odeur de la poudre ?

Cham pincé par ce sentiment bien naturel, l'Empire eut en lui l'homme qu'il lui fallait pour populariser, au moyen de l'image amusante, le tourlou- rou, instrument de victoire, chair à canon destinée aux batailles lointaines qui doivent asseoir la dynastie napoléonienne.

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Dès lors, nous sommes livrés pieds et poings liés au chauvinisme, dont la note exacte est donnée, dès 1855, à l'Exposition universelle. Cham, voyant l'énorme canon envoyé par la Prusse s'écrie : « Bien gros pour un peuple qui n'a pas tiré un coup de fusil depuis 4815. » Et Prudhomme d'ap- plaudir.

La paix signée, les turlupinades de Dumanet amusent la galerie jusqu'au moment où commence le deuxième acte. 1859 : guerre d'Italie. Ouvrez le robinet et allez-y gaiement contre l'Autriche, contre son armée, contre ses vieux généraux, contre le cacochyme Giulay et le jeune Schlick, l'un aveugle, l'autre... borgne. Le quadrilatère est transformé en charriot à traîner les moutards et les fusils de l'ennemi ne sont que des schlagues. Au lieu du Russe c'est l'Autrichien avec sa petite tunique et son petit shako bas. La baïonnette fait des prodiges.

— Tenez général!... voilà ce que les zouaves appellent leur fourchette!!...

— Eh bien, alors... comment est donc leur couteau?...


Et cela est signé Daumier.

Cham est en plein dans la vantardise du « troubade. » « Sapristi ! je suis volé ! » dit un lignard en voyant un porte-drapeau les mains vides, et cela

sans songer à se défendre contre les ennemis qui lui tirent à bout portant. « Dites donc, Autrichiens, quand pen- sez-vous qu'on vous en donne un autre, que je vienne le chercher? »

« — C'est z'ennuyeux d'être dans les sapeurs ! Yoilà la quatrième fois z'au- jourd'hui qu'ils fichent le feu dans ma barbe ! »

La paix est faite. Français et Autri- chiens pèchent à la ligne fraternelle- ment. Mais cela ne fait pas l'affaire de Dumanet qui se console en voyant — on ne veut donc plus faire joujou avec son petit un Arabe : « Heureusement qu'il me

Fig. 258.— Vignette de Cham. (Charivari, 1859.) reste encore Monsieur ! »

Il faut rendre justice à Cham, ses grandes lithographies sont merveilleuses : zouaves, sapeurs, grenadiers sont campés avec une crânerie qui n'a jamais été égalée, et les légendes de ses



LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LE SECOND EMPIRE


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petites revues ont de l'esprit à en revendre. Aucun récit, aucun volume n'aura l'éloquence de ces documents graphiques.

Tout d'abord deux planches dans lesquelles Dumanet se livre à des com- paraisons pittoresques entre son costume et celui des montagnards italiens :

— Z'à la bonne heure... j'ai cru qu'il se permettait de faire de la musique avec mon bonnet à poils î...

  •  »

— Italien!... il s'agit de s'expliquer ici... c'est'il vos jambes qui s'habillent comme ma canne ou ma canne qui s'habille comme vos jambes ?...

Puis une succession de jeux de mots et de vantardises qui vont jusqu'à nous montrer Dumanet jetant un seau d'eau au soleil, « histoire de le rafraîchir. »



— Abbrend -moi l'exercice à la payonnette. _ Puisque madame cultive le tambour, je lui ferai

— Impossible, cher ami, c'est z'un secret d'Etat. remarquer que j'en suis le major.

— De quel etate ? m h j j

— Parbleur! de l'état de zouave!


Fig. 260. — Les Français en Italie. Vignettes de Cham. {Charivari, 1859.)

Tambour-major avec une italienne qui a la grande coiffure plate. — C'est z'ennuyeux cette coiffure-là.., j'ai l'air de causer avec une table parlante!...

Un dragon causant avec une dite table parlante. — L'Italie z'est un jardin ! me sera-t-il permis d'y cueillir z'une fleur?...


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Devant la tour de pise. — Cré nom! voyez donc, caporal ! les maisons prennent des petits verres dans ce pays-ci.

Rentrée de l'armée d'Italie. — Cham n'y tient plus : il se fait du reste l'écho public de cette promenade victorieuse à travers les boulevards.

Le tambour-major couvert de bouquets. — Assez! assez! braves Parisiens! Vous z'allez m'attirer du désagrément z'avec les soixante mille hommes qui marchent par derrière.

— Comme elles nous regardent ! Je crois que les maris ne dormiront pas bien ce soir.

Tout cela passe encore. Ce qui est attristant, c'est Prudhomme épinglant ses cartes à chaque guerre nouvelle et marchant avec les troupes:

— Mais, monsieur Prudhomme, c'est ridicule ce que vous faites-là, vous n'avez pas le droit de défiler sur les boulevards. — Mais si fait, puisque j'ai fait la guerre d'Italie. — Avec une carte et des épingles. — Qu'importe, du moment où j'ai fait la campagne.

Et comme tout le monde se porte au camp de Sainl-Maur, de même Prudhomme se passe la fantaisie, non moins guerrière, de camper sous la tente d'un turco, de ces affreux turcos qui « battent les femmes et leur font des noirs. »

Pendant deux mois, Paris et la caricature sont livrés au noir. Pas une cuisinière qui n'ait son militaire pour prendre une leçon de macaroni ; pas un bourgeois qui n'ait dû entendre pour la vingtième fois le récit de la campagne. Cham-Dumanet donne même des consultations sur les tableaux de Raphaël : « Les maîtres, en Italie, c'est pas des bourgeois comme ici! c'est des tableaux. » Et la payse s'en ressent : on la néglige pour les œuvres d'art.

Quand on a goûté à la gloire, on en veut encore et toujours. Un zouave, voyant un chasseur tirer sur des alouettes, s'écrie mélancoliquement : « Hélas ! elle est fermée, ma chasse à moi ! !... »

Ne vous le disais-je pas, l'odeur de la poudre 1

Ludovic Halévy, dans sa préface pour Cham, a raison : « Elles sont cruelles et douloureuses toutes ces caricatures de Daumier et de Cham ; les stériles victoires de la France préparaient les victoires de la Prusse, et ces victoires-là ne devaient pas être stériles. »


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Mais la chasse du zouave à peine fermée se rouvre. Yoici la Chine, la Syrie, le Mexique ; le troupier français, ce troupier à l'impériale, à la bar- biche dontCham a fait un type inimitable, ne quitte plus les troisièmes pages du Charivari où il a pris droit de cité. C'est la période guerrière. Quoi d'étonnant, alors, que tous les petits Prudhomme soient habillés en mili-



_ Dire que c'esllà ce que' les français appellent des chinois !

Fig. 261. — Caricature de Daumier. (Charivari, décembre 1859.)

taires, si bien que la bonne de Cham ayant un petit zouave à conduire finit par se tromper et par donner la main à un grand zouave,... à un zouave pour de vrai.

Chine, Syrie, Dumanet est aux anges.

«Excusez-moi, cher empereur de la Chine!... » et, ce disant, il met le pied sur l'impériale queue, «j'ai deux mots à dire à son excellence l'empe- reur du Maroc... et je suis à vous tout de suite. »

Contre les Chinois, c'est Daumier qui tient la principale campagne, et sa série est assez drôle. Ici, en effet, ce n'est plus cette vantardise qui doit nous coûter si cher, mais bien des caricatures typiques sur les milices du Céleste-Empire.

« Ils vont être bien attrapés, ces Européens !... Ils ont des canons qui


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


sont terribles parce qu'ils sont rayés, moi j'ai eu l'excellente idée de faire rayer tous mes soldats!... » nous apprend le noble empereur, et toute la suite est dans ce même goût. Quant à Gham, il ne peut naturellement pas résister au plaisir de faire des bons mots sur les képis musiciens qui deviennent des chapeaux chinois et sur les « grands soulierces » qu'on met aux « tourlourous » « exprès pour vexer les Chinois. »

A partir de 1864, c'est-à-dire depuis le moment où la France va travailler d'une manière efficace pour la Prusse, Cham empoigne la question alle- . ^ mande, suivi par Stop, Darjou, Pelcoq, Draner,

Hadol même, tous les nouveaux dessinateurs du Charivari qui s'intéressent à Tac-



Fig. 262. — Caricature de Stop sur la guerre de Chine. (Charivari.)

Ici, deux parts sont à faire dans l'œuvre de nos caricaturistes. D'un côté domine la note chauvine, le zouave disant au Prussien : « Moi, vois-tu, avec une épingle comme cela 1 , je me fiche des aiguilles, » et Prudhornme tou- jours avec ses épingles et sa carte, plus insupportable que jamais, rougis- sant pour sa cheminée prussienne, refusant en 1867, d'entendre la musique du Prussien « tant qu'il ne changera pas de politique, » s'étonnant que les Allemands aient pensé aux fusils à aiguille, eux qui « ne rêvent que ballade» ou allant monter la garde sans fusil pour protester contre les armements européens. De l'autre côté, triomphe le bon sens, et ce que j'appellerai, par opposition, le vrai patriotisme.

A partir des affaires du Schleswig-Holstein, pas une semaine qui n'ait au moins sa page sur l'Allemagne, pas une revue comique qui ne consacre


La baïonnette.


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LE SECOND EMPIRE 407


plusieurs petits croquis aux choses d'outre Rhin, soit que la question se vide entre Prussien, Autrichien et Allemand, soit que Dumanet vienne dire son



— Allons! une extraction aussi à celui-ci! en avant la musique! chaud; chaud la musique! il n'aurait qu'à crier Fig. 263. — Caricature de Gham. (Charivari, 1864.)

mot, protestant, avec mille précautions oratoires, contre la singulière poli- tique qu'on lui fait jouer :

— Vous ne voulez pas d'une galette pour tirer la fève ?

— Merci, je la tire encore mieux avec mon fusil à aiguille.


Et comme il trouve, ce brave Dumanet, que la Prusse va trop loin, qu'elle commence à l'ennuyer en se mêlant d'une foule de choses — « en


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


quoi que ça pourrait la regarder, la question romaine ? » pense-t-il à part lui — il finit par réclamer sa part :

Dites-donc — ceci s'adresse à un Prussien qui tient en main la carte d'Europe - si vous vous mettez en tête de grandir, ce n'est pas une raison pour vous tailler des habits là-dedans ! Ma tunique et mon pantalon sont encore plus courts que les vôtres. Je vais prendre mes ciseaux aussi.



— Épatement delà statue du grand Frédéric, en voyant le pendant qu'on vient de lui donner! Fig. 264. — Caricature de Darjou. (Charivari, 1866.)


Cham fut de ceux qui virent juste. De même qu'il avait montré toute la comédie du vote dans le Schleswig-Holstein, de même, en 1866, il comprit que ce qui allait se passer ne profiterait ni à la France, ni à l'Allemagne


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pacifique et intellectuelle. C'est ce qu'il explique dans ces amusantes vignettes où le type du paysan souabe est croqué avec fantaisie et vérité tout à la fois. La politique machiavélique de la Prusse fut, dès l'origine, mise à nu par son crayon et, assurément, nombre de croquis n'eussent point passé si le cabinet des Tuileries avait su plus fermement ce qu'il voulait.



— Touche pas!. . . Fig. 265. — Caricature de Cham. [Charivari, 1867.)


Quand on revoit les vignettes du Punsch de Munich, ces vignettes si anti- prussiennes, on est étonné des rapprochements existants entre le dessinateur allemand et le dessinateur français cependant resté bien lui-même, ne s'ins- pirant que de sa propre pensée, de ses idées personnelles. Lorsque les


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Allemands voudront reconstituer intégralement l'histoire de leur caricature durant cette période, ils devront avoir recours au Charivari, comme il nous faut aller chercher le Kladderadatsch ou le Punsch, pour avoir la notion de l'esprit puhlic européen pendant le second Empire. Ceci prouve à nou- veau la parfaite exactitude de ce que j'ai avancé précédemment, qu'il existe



— Voyons, petite Bavière, lisez.

- S... 0... Q... P...

— ^Hesse occupée. . . très bien ! Passons à un autre. Fig. 266. - Caricature de Stop. (Charivari, 1868.)


toujours quelque part, des plumes et des crayons pour prendre la défense du bon droit méconnu, pour protester contre les injustices et les iniquités. Feuilletez toutes les caricatures politiques de Cham, vous trouverez en


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LE SECOND EMPIRE 411


1864, c'est-à-dire dès le commencement du grand drame qui va aboutir à 1870, l'intuition parfaite des événements. Une planche caractéristique : L'Allemagne mise sous le boisseau, montre le Prussien étouffant le Holstein sous son immense casque à pointe. La conclusion fut donnée en 1867 •'



— C'est t'y joli Berlin ?

— Et Paris?

— Què qu'ça peut te faire, t'y vas pas !

Fig. 267. — Caricature de Cham. (Charivari, 27 juillet 1870.)


L'unité germanique de Stop, conduite par la Prusse s'avance sous la forme d'un gros n° 1, alors que tous les autres États sont représentés par des zéros. Mais hélas ! le chauvin réapparaissait vite.

«Il y a des arêtes, » c'est le zouave planté, avec son fusil, dans l'assiette du Prussien. — « Des fusils à aiguilles? je n'ai pas besoin de ça, moi! je ne


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


couds pas, je découds. » — « En voilà assez ! Faut plus que tu grandisses 1 c'est dans l'intérêt de ta santé, ce que je t'en dis là; » et Dumanet fait passer le Prussien sous la toise. — « Ce pauvre garçon, il n'a pas la tête forte ! il faut peu de chose pour le griser ! »

En présence de ces deux Cham si différents, l'un mettant le doigt sur la plaie, l'autre se payant en fanfaronnades — ou essayant tout au moins d'amuser la galerie, — on peut se demander si la division qui existait aux Tuileries, ne se présentait pas également dans les bureaux du Charivari.

Il en fut ainsi jusqu'en 1870. A ce moment, Cham a perdu complètement son bon sens des premières années. La guerre déclarée (19 juillet 1870), il ne voit plus qu'une seule chose : la certitude de battre le Prussien.

Le 22 juillet 1870, un zouave bien campé, la pipe à la bouche, frappe à une porte sur laquelle se trouve écrit : Prusse, et la légende dit : Un nouvel ambassadeur à qui il n'y aura pas moyen de refuser sa porte.

Le 24, on lit dans les petits croquis : « Mon pauvre Bismarck, dans quel guêpier tu t'es fourré là » et : « Ton paratonnerre ne te préservera pas de l'orage qui va te tomber sur le casaquin; » le 26, Dumanet fait jouer la mitrailleuse : « Pas cinq minutes que j'ai commencé et la guerre est déjà finie. Faut croire que j'aurai tourné la manivelle trop vite. » Enfin le 27, le dessin et la légende qui se trouvent ici reproduits.

Et tous les journaux charivariques sont dans cette note ; et tous ceux qui ont alors la mission délicate de tenir un crayon se laissent ainsi griser. Cham, toutefois, qui connaît trop son petit troupier, pour douter, un seul instant, de la victoire, a le courage d'aller jusqu'au bout.

Son fantassin équipé s'écrie : « Assez de cible, allons maintenant travailler d'après nature. »

Et son zouave : « Mettons notre fourchette... et à table ! » C'est effrayant! L'historien, malgré son impartialité, ne saurait aller plus loin.

Ici, qu'il me soit permis de dire quelques mots de la grande ennemie de Cham, j'ai nommé l'Angleterre, pour laquelle il eut une antipathie vraiment singulière, vraiment « comique » quand on connaît ses rapports de famille et d'affaires avec la société londonienne, et ses nombreux voyages à la cité «de la Tamise. Lié avec toutes les illustrations de la plume et du crayon, de l'autre côté de la Manche, ayant collaboré au Punch, au Puppet Show, à Y Illustrated London News, il était souvent considéré comme à moitié anglais. Mais Cham, c'est une des conséquences de son esprit particulier et de son chauvinisme, avait horreur du mercantilisme, de cette politique de


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neutralité marchande et cotonnière dont l'Angleterre fit sans cesse preuve à l'égard de la France, de la France guerroyante, qui avait été en Grimée, beaucoup à son instigation.

Donc, à partir de 1856, il ne perdit pas une occasion de crayonner « la perfide Albion, » la représentant sous les traits d'une grande femme maigre, casque en tête, avec des lu- nettes, et toujours pourvue de dents monstrueuses. Elle tient un bouclier et porte le trident de Mercure; quelquefois aussi, on voit apparaître à ses côtés une rosse non moins étique.

A chaque nouvel incident de la poli- tique européenne, surgit dame Albion ridiculisée, bafouée. Oncques ne vis pays pareillement maltraité. Ici, elle engage le Petit- Poucet danois à se laisser manger par l'ogre allemand, « ce été le mollien de calmer l'appétit à lui, » là le Prussien prend son trident « pour bourrer les canons à lui ; » autre part, elle s'étale à terre et Dumanet lui dit faire la fière avec moi ! vous ne pourrez jamais vous relever toute seule, vous avez été trop roulée pour ça ! »

Qu'il pleuve, ou qu'il vente, qu'on écrase les faibles ou qu'on viole les traités, l'Angleterre dort ; c'est sa réponse à tout.

En se rappelant les caricatures publiées contre les Insulaires sous la Révo- lution, le Directoire et le premier Empire, on peut conclure que l'antipathie pour Albion est décidément dans le sang français.


II

Ce que fut la caricature politique intérieure sous le second Empire, bien peu de chose. Quelques charges sans couleur sur les députés, sur les séna- teurs, sur les travaux des commissions, sur les nouvelles libertés accordées et tout aussitôt reprises, sur les constitutions subies par la France. Ici, c'est



— Pauvre Danois ! je plaignais -vô !

— Ce n'est pas la peine, vous êtes bien plus à plaindre que moi !

Fig. 268. - Cham. (Charivari, 1865).


« Croyez-moi, vous avez tort de


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la liberté qu'on cherche à caser dans l'urne électorale pour les élections de 1869, là c'est Jean Hiroux qui arrête Joseph Prudhomme et lui dit: «Mon- sieur, chacun sa spécialité ! Les uns dépouillent les votes ! Moi, je dépouille les électeurs. »

Mais la plupart du temps, dans le Charivari tout au moins, où le sceptre pour l'intérieur est tenu par Stop, ce sont les allusions qui dominent, allu- sions inoffensives qui rappellent les premières estampes de 1830 sur les libertés nouvelles alors si généreusement accordées.

« Opposé au droit de réunion, » c'est un paysan qui vient corriger d'im- portance un jeune gars en train d'embrasser sa fille ; « Politique d'absten- tion » c'est un Anglais plongé dans la lecture du Times sans prendre garde au bataillon de jolies femmes qui l'entoure. Tous les auteurs classiques sont mis à réquisition. On voit au bas d'estampes politiques, du Beaumarchais, du La Fontaine, du Molière.

Et ce sont surtout les allusions sur la presse, sur les journalistes, qui abondent.

Entre deux élégantes a l'église. — Ma chère, le mariage serait une chose char- mante, si seulement on pouvait être veuve de temps en temps... Pendant quelques mois.

— Pourquoi n'as-tu pas épousé un journaliste?

Deux voyous dont l'un est emmené par un garde municipal. — J'ai volé. — T'as pas écrit dans les journaux? Ça sera rien.

♦ *

Demande de renseignements chez le concierge. — Qu'est-ce qu'il fait le monsieur que vous demandez? — Il est journaliste. — C'est pas ici une prison!

Le tout se terminant par cette caricature de Stop : Politique à l'usage des femmes. « — Qu'est-ce que c'est donc que l'opposition ? — L'opposition ? c'est une jeune personne qui n'a pas la majorité et qui voudrait bien être émancipée. »

Les petits journaux, il est vrai, prirent un peu plus de liberté. On n'a pas oublié le fameux melon de Gill, dans lequel tout le monde voulut voir un personnage quelconque de l'Empire et qui, selon Rochefort, devait être M. Delesvaux, président de la 6° chambre. La Lune n'avait-elle pas, précé- demment déjà, représenté Napoléon III en Rocambole, sans parler des carica- tures qui ne reçurent pas l'autorisation de paraître, à cause de leurs allusions


SOUVENIR DE JUIN 1869, ^ MOLOGH.



Fig. 269. — Caricature en quatrième page de l'Éclipsé. N. B. — Moloch avait publié une amusante planche de la même espèce pour les journées de Fév


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politiques. En 1870, au moment du plébiscite, la lutte était encore plus acharnée. On n'a pas oublié, non plus, le fameux dessin: Une charge, publié

par Alfred Le Petit, le 7 mai, et représentant, accoudé au balcon des Tuileries, un homme sous les traits d'un porc.

Si l'on ajoute à cela les amusantes planches de Moloch dans r Éclipse, à propos des émeutes du boulevard dites : Journées des blouses blanches, on aura le bilan complet de la caricature politique française sous le second Empire. C'était à la fois peu et beaucoup. Aussi ne faut-il point s'étonner si, en un mois, la haine popu- laire se chargea de publier contre Napoléon un monceau

Fig.270.-«MonsieurX... ? » par GUI {Éclipse,* août 1868). ^ caricaturales? imageg

de vengeances et de ressentiments longuement accumulés.

Nous avons vu, de 1848 à 1852, se dérouler le premier acte. La parole est, maintenant, au deuxième ; l'après-lettre de la médaille dont on a eu précédemment l'avant-lettre.



Fig. 271. — Médaille de la campagne du Schleswig-Holstein. (Cham, Charivari, 1865.)



Fig. 272. — Musée des Souverains, d'après Gill.


CHAPITRE XIV

LA CARICATURE PENDANT LA GUERRE ET LA COMMUNE (1870-1872)

Le chauvinisme dans l'estampe de la guerre : Cham. — Les caricatures de Humbert. — Les images populaires contre Napoléon III. — Le Charivari et les caricatures deDaumier. - Ca- ricatures sur les particularités du siège et contre les Prussiens. — Adrien Marie et Régamey.

La caricature sous la Commune. — Caricatures sur Thiers. — Cham, Daumier, Grévin. — Caractère pornographique et anti-religieux des pièces de l'époque. — Les estampes de Saïd. — Les suites publiées après la Commune. — La Vie Parisienne et les dernières pièces sur les Prussiens.


I

uerre et Commune, triste époque, tristes souvenirs ! Durant tout le mois d'août 1870, le beau zouave et le petit fantassin de Cham ne quittent plus les planches du Charivari faisant chorus par leurs légendes avec les échos qui se peuvent lire en ce journal. Même vantardise dans les croquis dont l'aspect a bien changé depuis qu'ils ne sont plus gravés sur bois, depuis que, sur les conseils de Bertall, notre dessinateur s'est mis au procédé. Le zouave homme-projectile et les mitrailleuses balayent tout. On fait sauter le Prussien à la couverte, on lui poche les deux yeux, l'un pour Leipzig, l'autre pour Waterloo.

« Tout ça pour moi seuil Flatteurs ! » Cette exclamation du zouave ayant devant lui vingt ennemis représente bien le chauvinisme dans sa dangereuse et criminelle infatuation.

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Malheureusement, en présence des défaites qui se succèdent et que plus rien ne peut cacher, il faut en rabattre. Le 24 août, Cham publie une planche merveilleuse au point de vue de la couleur et du mouvement, véritable épopée sanglante au milieu de laquelle semble apparaître Famé de la patrie déchirée. Un zouave, le poing- fermé, tombe sur un monceau de casques à pointe et la légende porte : « Couché !... Mais j'ai fait mon lit 1 »

Il faut également lui savoir gré de sa patriotique indignation contre Tin- différence, contre l'hébétement des petits crevés, cherchant à se faire rem- placer, alors que tant d'hommes d'âge, Duruy, Yacherot, Charles Besley,

s'engageaient comme volontaires. Il essaye de les prendre par l'amour-propre, montrant les femmes qui s'insurgent contre eux, et si sa tentative ne fut certainement pas couronnée de succès, elle n'en doit pas moins être signalée.

— Vous avez vingt-deux ans et vous êtes en bour- geois? Yous n'êtes qu'un lâche.


— Arthur ! Ça va bien, ma chère ?

— Gomment, ma chère? Je suis un homme!

— Pas vrai, tu serais à la frontière.


Légendes qui se lisent couramment au bas de maintes vignettes, et qui se reproduiront souvent jusqu'au retour des francs-fileurs en 1872. Quoi qu'il en soit, à cette caricature qui ne vit, qui ne repose que sur le chauvinisme, — cause de tous je préfère les pages étudiées et finement observées des feuilles mondaines, comme la Vie Parisienne, ou populaires comme l'Eclipsé et la Charge.

Le chauvinisme dans l'image, se contente de ressasser les vieux clichés, il est à la portée de tous. Au contraire, il faut des idées personnelles, de réelles tendances à l'improvisation humoristique pour chercher le côté comique et pittoresque des choses.

La Vie Parisienne, qui inaugure alors d'intéressantes caricatures poli- tiques de Bertall, me paraît avoir mieux compris la note patriotique. Une page de Marcelin, Nos soldats, campagne de France avec la légende .: Tuez- nous donc... bouchers, a les grandes allures d'un tableau d'histoire. Ces



Wagner, généralissime des forces allemandes. — On compte sur sa mu- sique pour mettre les Français en fuite.

Fig. 213. — Caricature de Dra- ner. (Éclipse, 7 août 1870.)


les maux de la nation,




soldats fièrement cam- pés, débris des armées d'Italie, ont ce qui fait le

  • os tombant pour la patrie ; ce ne

ît point des vantards apostrophant le fleuve Rhin et lui disant : « Baisse la tête, vieux, » différence sensible dans la façon de concevoir les choses et d'exprimer les sentiments. D'autres caricaturistes, dans d'autres journaux, doivent égale- ment, chacun suivant la note qui lui est personnelle, publier de grandes compositions empreintes d'un certain souffle, ou des croquis amusants. Tandis que les Prussiens de Gill ont de l'allure, les Prussiens que Humbert dessine dans la Lan- terne de Boquillon ou dans l'Éclipsé pour les lettres qui sont venues remplacer celles de Simone, ont réellement une posture comique. Simplifiant son dessin, Humbert était parvenu à faire un Prussien en figurant un casque et une grosse pipe de por- celaine. Le casque n'est-il pas le vrai maître du jour, n'est-ce pas lui qui couvre toute l'Allemagne comme un vaste étei- gnoir et qui s'avance en pointes serrées à la conquête du pays de France ! Et, d'autre part, le rire de la satire n'est-il pas le véritable réconfortant, le véritable baume de l'humanité dans les grands malheurs publics ! J'ai la conviction que les boquil- lonnades sur la guerre, facilement compréhensibles, exercèrent une plus heureuse influence que les « chauvineries » de certains dessinateurs; les unes amusent alors que les autres écœurent. Au 4 Septembre, un souffle passe sur l'image, on cherche à faire revivre les mâles vertus et les grandes figures de la première Révolution, — élan de courte durée. Cette République, qui vient avec les mau- vais jours, apparaît à beaucoup comme un pis-aller dont on se débarrassera, le pays une fois tiré de cette impasse.

Du reste, les préoccupations des ima- giers sont autres. L'Empire est tombé et,



Fig. 274. — Encadrement d'Humbert pour la lettre « Correspondance Prussienne. (Eclipse du 1" août 1870.)


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Fig. 275. — Famille prus- sienne, par Humbert.

la dynastie déchue.


avec lui, disparaissent l'Empereur et l'Impératrice, les deux souverains qui, vainqueurs, eussent été acclamés, qui vain- cus et rendus responsables de tous les malheurs pu- blics, vont être, pour ce fait, traînés dans la boue. Vieille chanson qui a été de toute éternité, et qui se reproduira toujours tant que l'humanité aura pour seule religion le culte du succès.

Donc ce qui, pendant un certain temps, va occuper la caricature, plus encore que les Prussiens, c'est Crayonneurs et lanceurs de canards sont là, attendant le moment psychologique pour, sui- vant l'expression, jeter du papier sur la voie publique ; car, signe caracté- ristique de toutes les périodes trou- blées, c'est le placard, la feuille volante qui obtiennent le plus facile- ment les suffrages populaires. Le jour- nal voit baisser son influence alors que les vitrines des papetiers se cou- vrent de ces planches grossièrement coloriées, demandant une fabrication moins compliquée, moins coûteuse.

C'est par milliers qu'il faut compter les placards à images qui vont ainsi se répandre pendant la guerre et la Commune, encouragés par un premier et gros succès de vente. Nulle compa- raison, du reste, entre les vignettes des journaux de 4848 et les images actuelles. Les unes sont, avant tout, dirigées contre un homme politique, contre un candidat à la présidence de la République considéré comme dangereux; les autres, — celles de l'heure présente — attaquent l'homme

Ce casqu' pointu qui s'avance . , , •(.'•+'

Tu qui s'avance (bis) dans sa vie privée, dans ses intimités,

C'est l'AUen.agn' du Sud. . ^ ^ ^ ^ même

Fig. 276. - Caricature^^Draner. (Eclipse, ^ ^ Qn yerra la fami U e



LA CARICATURE PENDANT LA GUERRE ET LA COMMUNE


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à Riquiqui, les Saltimbanques aux Tuileries, Monsieur et Madame Pipelet,


VINGT ANS APRÈS



Fig. 277. — Caricature de Pépin sur Napoléon III, publiée le lendemain deja proclamation

de la République.

Monsieur et Madame de Framboisie, Leurs Majestés Dégommées, titres bra- vant souvent l'honnêteté et estampes sans nom.

« Lui » sera accommodé à toutes les sauces et « Elle » ne sera pas épargnée.

1 Une lettre de Faustin, le plus fécond des caricaturistes du jour, me donne ces précieux ren- seignements sur les premières estampes publiées contre l'Empereur :

« Au 6 septembre 1870, j'eus l'idée de représenter Napoléon III sous le costume de Napoléon I" avec un boulet au pied. Un éditeur me refusa 5 francs du dessin; de guerre lasse je m'adressai à un imprimeur du passage du Caire, qui sur ma bonne mine, voulut bien m'en tirer un mille. Avec ce mille sous le bras, je courus distribuer mes exemplaires aux kiosques des boulevards : en vingt minutes tout était vendu. Je revins chez l'imprimeur et lui donnai l'ordre pour un nouveau tirage de 10,000, qui fut également enlevé avant la fin de la soirée. 50,000 feuilles im-


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Particularité, je l'ai dit, commune aux époques révolutionnaires, aux périodes de profondes commotions et de bouleversements imprévus.

Les cochons qui ont servi pour Louis XVI et Marie-Antoinette, qui vont servir aujourd'hui pour la famille impériale, en attendant quelque autre


LE CHÀTI MENT !..



La seula. Colonne à laquelk il puisse prétendre Fig. 278. — Caricature de Faustin (septembre 1870).

figure historique, sont toujours prêts dans l'arsenal de la caricature popu- laire. N'est-ce pas bien peu de chose encore, en présence des ordures éro- tiques qui, la Commune venue, s'étaleront à tous les coins de rue?

primées pendant la nuit étaient épuisées dès le lendemain. De province arrivaient par dépêche des commandes auxquelles je ne pus satisfaire. »

Et c'est ainsi qu'en trois jours Faustin se trouva avoir récolté près de 10,000 francs d'une caricature dont « le flair » des éditeurs lui avait refusé 5 francs.


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Assurément l'on ne peut discuter avec la haine et la passion, mais, autant les attaques dirigées contre un homme, la veille encore tout-puissant, se peuvent admettre, autant l'injure et l'insulte déversées contre une femme


FI G-U RE D E SIR E.

3



Ut Bwww.Cin.


MONSIEUR !....

Fig. 279. — Caricature de Faustin (1870). N. B. — Un pendant à cette pièce représentant l'Impératrice porte pour légende : Figure de cire, Madame.

et contre un enfant semblent odieuses et mesquines. Un peuple s'honore en laissant partir dans le silence ceux qui l'ont trompé ou conduit à la ruine, il s'abaisse en jetant des ordures au visage de ceux qui furent ses chefs.


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Louis XVI, Napoléon I er , Louis XVIII, Charles X, Napoléon III, liste déjà longue de souverains poursuivis par l'estampe, que les burins et les crayons n'épargnèrent pas !

Mais Louis XYI et Napoléon III présentent entre eux ceci de commun, qu'ils ont été surtout attaqués dans leur existence et dans leur dignité d'homme. Ici, la seringue envisagée comme châtiment et le vase de nuit, « récipient de la cuisine impériale, » jouèrent le principal rôle 1 .

Une seule tentative d'une tendance plus générale : L'Ère impériale, par Paul Klenck (truie habillée en femme), mais à part cela, rien, pas même un ressou- venir de la grande incarnation de Robert-Macaire. Je me trompe : une estampe a été publiée sous ce titre parFaustin, un caricaturiste d'apparition récente, qui durant cette période, sera le grand producteur de pièces populaires.

A Ratapoil, le fameux Ratapoil de 1850, personne ne pense. Ce sont là des types, des incarnations, des personnages historiques, en un mot, et ce qu'il faut pour la vente du jour, c'est de la boue, les feuilles de vigne qu'on soulève et qui laissent voir les détritus de l'Empire, ou le Badinguet sur son impérial siège, avec des légendes de ce goût : « Mon frère Guillaume croyait me détrôner, vous voyez bien que je suis toujours sur le trône. » Il y a encore les têtes de pipe et les personnages dans lesquels se trouvent nombre de figures à chercher, forme populaire de l'image qui amènera le Pilori- Phrénologie de Belloguet et qui suscite en tout temps la curiosité publique.

Le souverain ne fut pas mieux arrangé dans les suites. C'est ainsi que le Musée-Homme l'appelle l'animal des cloaques. Du reste, un caricaturiste dont on a déjà pu apprécier les qualités dans le portrait-charge, Hadol, devait consacrer aux gens de la dynastie déchue une série complète : La Ménagerie impériale, intéressante surtout par la parfaite ressemblance des personnages portraiturés.

Quant à la colonne Vendôme, maltraitée de toutes les façons, l'on peut dire que, lorsqu'elle fut déboulonnée de fait, l'image s'était chargée, depuis longtemps déjà, d'opérer ce déboulonnement ; jamais, en effet, monument public ne fut travesti de la sorte. Et pourtant la colonne n'avait rien de commun avec le monarque qui venait de tomber. Mais l'estampe préparait ainsi cette guerre contre la pierre qui sera une des particularités du mou- vement communaliste de 1871.

Ce serait à désespérer de l'idée si Daumier, malade et presque aveugle, n'était encore là pour saisir le crayon de la satire vengeresse. Dans les com-

4 Nombre de journaux s'étaient, dès le mois d'octobre, élevés contre « les exhibitions nau- séabondes de caricatures indécentes » étalées en plein vent.


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positions du Charivari petit format, malgré une exécution imparfaite, on retrouve l'ancien lutteur de 1830 et de 1848. Tristes et puissantes, à la fois, les allégories publiées par lui ont une grandeur qui contraste heureusement avec les gamineries d'une caricature sans envergure et sans idéal.



- PAGE D'HISTOXRE.

Fig. 280. — Croquis dejDaumier. {Charivari, 16 novembre 1870.)


Page d'histoire, c'est l'aigle terrassé par les Châtiments, et tous les autres sujets : l'Empire c'est la paix, Square Napoléon, Ceci a tué cela, Epouvantée de l'héritage, montrent invariablement des monceaux de ruine, des champs dévastés, des amoncellements de cadavres, conclusion terrible de l'Empire exposée en des pages d'une sublime envolée et d'une tournure


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remarquable. En voyant tant de couleur, tant d'impression vivement res- sentie, on serait presque tenté de donner à leur auteur la qualification de Victor Hugo de la peinture.

Cette estampe de la guerre et du siège de Paris à laquelle il faut bien for- cément revenir n'a pas cherché seulement à traîner les personnages dans la boue, elle a eu, en même temps, comme l'imagerie de la Révolution, la note sanglante, tenant à la main, au cri de : Quun champ impur abreuve nos sillons, les têtes des monarques dégouttantes de sang, ou les plaçant, à tour de rôle, sous la guillotine, — digne suite des Villeneuve.

Ce qui est à remarquer, c'est qu'elle a été surtout aux mains des extrêmes, des partis violents, ne ménageant pas plus les membres du gouvernement, les républicains éprouvés, que les représentants des monarchies déchues, continuant par le trait graphique, la campagne des clubs, ne se gênant pas pour donner aux personnages représentés les épithètes les plus sanglantes : assassins, traîtres, voleurs et autres aménités.

Jules Favre, transformé souvent en fontaine, n'aura pas de baquet assez grand pour y verser ses larmes, bien heureux quand on ne le traitera pas de « faussaire » ou de « fille prostituée » (sic) ; Trochu, armé de scapulaires, ne se mettra pas en campagne sans son plan « déposé chez notaire. »

Il a son plan Sous trois cachets chez un notaire

Il a son plan Précis, infaillible, excellent. Est-ce un chef-d'œuvre militaire? N'en sachant rien l'on doit se taire.

Il a son plan l .

Ici, en polichinelle, là en lièvre, on le fourre dans un bocal avec la légende : « Comment en sortira-t-il ? » Tous les hommes du jour seront cloués au pilori de l'histoire, tous seront transformés successivement en animaux ou en fleurs. Voici le Musée-Homme de Faustin ; voici Fleurs, fruits et légumes du jour, par Alfred Le Petit.

Thiers verra son iconographie, déjà si volumineuse, s'enrichir d'un grand nombre de pièces nouvelles. Après Napoléon III il fut certainement le per- sonnage le plus caricaturé, et c'est peut-être sur lui que parurent les charges les plus comiques et les moins grossières. On s'amuse à rappeler toutes ses variations politiques, l'affublant du manteau impérial, du man-

1 Vers qui se lisent au bas de son portrait-charge dans Fleurs, Fruits et Légumes du jour.


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teau royal, du bonnet phrygien, du chapeau à la cocarde patriotique, le plaçant sans cesse devant la poire, faisant même de lui « la reine des poires cuites. » Un nommé Rosambeau, auteur d'une série Profils et Binettes, le coiffe du bonnet phrygien et le met ainsi, en cet accoutrement, devant une glace dans laquelle se reflète Louis-Philippe en poire :

Quand on le vit ivre de gloire Essayant si mal ce bonnet, On s'écria : Dieu! quel toupet! 0 Clarisse, tu fais ta poire.

Souvent aussi, le père Thiers devint « la mère Thiers », vieille intrigante, habituée des couloirspolitiques,

ayant à ses trousses les repré- LA MERE THIERS par Fauslm

sentants des différents partis.

Plus on avancera, plus ces caricatures étalées à toutes les boutiques, deviendront vio- lentes. L'affolement des pre- miers jours, bien naturel après des événements aussi terribles, aussi imprévus que la capitu- lation de Sedan, ne tarde pas à se traduire en une incohérence générale des esprits et en une disparition complète du senti- ment de l'autorité; choses qui, dans le domaine de l'estampe, conduisent vite à la licence. « Les grotesques enfantés pen- dant le siège » dit Francis Wey en son intéressant volume : Chronique du siège de Paris 1 « témoignent d'une passion acharnée; les figures, surtout celles de M. de Bismarck, du roi Guillaume, de M. Thiers, de l'empereur Napoléon et de sa famille, y sont grimées, diabolisées, tarabiscotées avec une rage qui va jusqu'à l'ara-



Knfin ça y est, c'te pauvre fille de République j'y aitrouvè un bien brave homme! le comte de Paris.

Fig. 281. — Caricature sur Thiers en marchande à la toilette.


Un volume in-18. Chez Hachette et C'e, Paris, 1871.


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besque informe, à la monstruosité zoologique des léviathans, à l'extrava- gance des chimères de l'Inde et du Japon *. »

Mais, avant d'en venir à ces derniers jours du blocus où le crayon litho- graphique était manié dune main aussi fiévreuse que le fusil, voyons ce que faisaient les dessinateurs à la mode. En septembre, nombre de journaux cessent leur publication, se contentant de publier de temps à autre quelque supplément.

Le Charivari est le seul qui continue à paraître quotidiennement, avec Daumier, Cham, Gill (série de portraits-charge des hommes du jour), Draner,

Hadol, Stop et Grévin. Oui, Grévin qui, sans abandonner la fantaisie, a eu alors, quel- ques compositions d'actualité. Quoi de plus gentil, de plus mignon, que sa petite Pari- sienne pansant les blessés, ou tendant le fusil à son mari qui va aller aux remparts monter sa garde. Cette transformation subite de sa femme émancipée en bonne et douce ménagère est un véritable tour de force qui serait moins facile à ac- complir aujourd'hui avec son type de fille sous la troisième République. Sans être une forme nouvelle au point de vue du faire et du procédé, cette sou- mission aux tristes nécessités du moment restera une parti- cularité curieuse dans son œuvre, en môme temps qu'elle démontre à nouveau l'ingéniosité et la souplesse de son crayon.

Du reste, dans les mœurs comme dans la caricature, ce qui domine, et il ne saurait en être autrement, c'est la note de la simplicité, je dirai presque du repentir. Il semble qu'on éprouve le besoin de faire amende honorable. « C'est une observation à noter, » dit encore ici Francis Wey « que, SUr-



Malheur ! On appelle ça des bouches inutiles. Fig. 282. — « Parisiana » par A. Grévin. (Charivari, 16 septembre 1870.)


Exagération à part, il y a beaucoup de vrai dans ces appréciations de Francis Wey,


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tout aux premiers temps du siège, les gens dans l'aisance affectèrent de se mal vêtir, et que les femmes, intimidées, retrouvèrent des robes de laine qu'elles ne se connaissaient plus. Des vieillards même se coiffaient d'un képi



"Paris avant la Guerre Paris pendant le Siège

Fig. 283. — Estampe coloriée de Ch. Vernier (collection dite des Mordret, 1871).

ou de la casquette des ambulances ; ils cousaient des bandes rouges à leur pantalon ; et si quelque coupé de maître étonnait encore le pavé, la croix de Genève brillait au front du cocher, voire au frontal des chevaux. » Abus du côté ambulancier que Gill a spirituellemeut ridiculisé dans une carica- ture : Charité de siège, un vieux, sa femme et leur moutard ayant une croix dans le dos, suivis de leur chien qui, lui, en porte une à la queue.

Dispositions anxieuses de la population et particularités spéciales au siège, tout cela se trouve décrit graphiquement dans ce curieux volume du


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Charivari, qui va du 25 septembre 1870 au 6 mars 1871, sans oublier la partie caricaturale relative aux Prussiens. L'amuseur par excellence est toujours Cham qui, cependant, blessé profondément dans son chau- vinisme d'abord, puis dans son patriotisme, naturellement, aura, de temps à autre, quelques accès d'indignation, quelques cris de protestation.

'« Pas de mal que tu sois en cage, » dit un homme du peuple à l'aigle enfermé, « regarde ton œuvre. » — Les obus pleuvent sur Paris. Un petit gamin demande à son père, — ce n'est plus Prudhomme — « Qu'est-ce que cela, papa ? » et le père répond : « Ça, mon enfant, ce sont les dernières fusées du feu d'artifice du 15 août. » Et une philosophie profonde se dégage d'autre part, de cette planche à la légende d'une réalité saisissante : « Aveugle ! c'est triste, mais c'est encore de la chance dans ce moment-ci!»

Malgré tout, à part ces quelques sorties, Cham reste toujours Cham, le Cham des jours heureux, « cherchant à amuser ces pauvres chers Parisiens qui meurent de tristesse. » C'est la confirmation de ce que je disais tout à l'heure sur la nécessité du rire. Donc, prenez et lisez :

— Tu as promis la main de notre fille au boucher! — Dame, pour avoir un gigot !

— Monsieur le baron, à quoi faut-il mettre les chevaux, au coupé ou à la calèche ? — A la maître d'hôtel.


— François, je vous avais dit de dégraisser ma redingote ! — Monsieur, je m'en garderai bien. Allez voir au marché ce qu'elle vaut la graisse aujourd'hui.


Entre deux affreux voyous. — T'allais jamais à l'église autrefois ? — Pour le pain bénit on ne fait pas la queue.


Un valet de chambre venant annoncer a sa maîtresse que le dîner est servi.

Les chevaux de madame la marquise sont sur la table.

Ici, ce sont les femmes tenant leur lampe à la main pour se faire voir le soir, sur les boulevards, le gaz ayant disparu ; là, c'est un bourgeois qui, vu la nourriture absorbée par lui depuis plusieurs semaines, s'écrit sur le ventre : Cabinet d'histoire naturelle; plus loin, ce sont les animaux du

4 Prudhomme n'ose plus guère se montrer durant toute la période du siège. On ne le voit apparaître qu'une ou deux fois dans les petits croquis de Cham.


LA CARICATURE PENDANT LA GUERRE ET LA COMMUNE 433


Jardin des Plantes faisant queue pour avoir leur viande ; Henri IV voyant emmener son cheval chez le houcher ; la fermeture des établissements de bains, tout le monde prenant des bains de siège à domicile, quand ce ne sont pas des charges pleines d'humour sur les modes nouvelles que va susciter le bombardement... femmes matelassées, tandis que Hadol pro-



MODB8 PAEISIENNES. En prévision du bombardement.

Fig. 28i. — Caricature de Cham. (Charivari, 14 novembre 1870.)


posera d'enfermer les gardes nationaux dans un poêle ou dans une couver- ture de grand-livre. Ainsi donc, malgré tout, l'on savait encore rire, l'es- prit parisien n'avait pas perdu ses droits.

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Il ne faudrait pas croire, non plus, que Cham ait fait entièrement aban- don de son chauvinisme. En relatant les actions d'éclat des défenseurs de Paris, des mobiles bretons et des marins surtout, il ne manque pas d'ins- crire au bas de ses vignettes : On se reverra, cest partie remise. « Puis- qu'ils veulent rester l'hiver ici, c'est moi qui me charge de leur faire du feu, » dit un marin qui bourre son canon ; — « Lève donc la tête, nous ne sommes pas à Sedan, ici, » dialogue entre deux mobiles auxquels il cherche quand même à donner l'air de son petit troupier d'autrefois. Mais avec le marin il a pincé un bon type, un de ces types militaires dont il a seul le secret;

aussi est-ce à lui qu'il revien- dra de préférence, le char- geant des commissions délicates auprès du Prussien. Le Prus- sien, inutile de dire que, pen- dant ces cinq mois, il apparaît presque à chaque page. Dessin et légende sont toujours en situation.

Au-dessous de Prussiens déménageant des pendules, ne lit-on pas : « Ils auront beau emporter les pendules, ils n'empêcheront pas l'heure de la vengeance de sonner. » Au- dessous d'un Prussien contem- plant le cadavre d'un enfant qui vient d'être tué par un obus, cette légende terrible, mais bien réelle : « Tant bis ! il aurait brobablement ennuyé

Fig. 285.- «Pendant le siège.» Caricature de F x Régamey. blus tard les enfants de Fritz ! »

Et il met dans la bouche d'un gamin apostrophant un casque, cette piquante réflexion, réponse du berger à la bergère : « Elle est bien bonne ! ce sont eux, maintenant, qui crient : A Berlin 1 »

Du reste, dans ce domaine, il reprend souvent en sous-œuvre certaines de ses anciennes vignettes. Et dans le grand silence gardé alors par l'Europe à l'égard de la France écrasée, il n'oublie pas sa vieille amie l'Angleterre,



Sa femme à Monaco

Sa maîtresse à Versailles

Seul avec son flingot

Lui couche sur la paille ! . . .


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transformant, à plusieurs reprises, son lion en un malheureux chien de faïence.

Revenons à l'estampe populaire. Sur les Prussiens elle apporte un nom- breux contingent de pièces au jour le jour, sans cependant produire rien de saillant. Adolf Strodtmann, juge rapporteur au quartier général de la 3 e armée allemande, qui a pénétré dans Paris pendant l'armistice et qui a longuement décrit ces caricatures, reconnaît que beaucoup ne manquaient pas d'esprit 1 . Celles de Saïd (le peintre A. Lévy) ont une certaine allure et Faustin a fait preuve également d'une conception plus élevée en représentant Sa Royauté Guil- laume de Prusse en chevalier de la mort. Mais il faut s'éton- ner qu'aucun artiste n'ait eu l'idée d'une grande Danse des morts ou de quelques hardis tableaux à la Callot. Pourtant la matière ne manquait pas. Et quelle danse, avec ces hommes cuirassés et casqués, tout im- prégnés encore de souvenirs moyennageux, avec ces uhlans, dernière incarnation des vieilles hordes teutoniques. Deux ar- tistes seuls ne jugèrent pas la chose indigne de leur crayon, Adrien Marie et F*. Régamey. On n'a pas oublié les deux puissantes créations du pre- mier, devenu depuis, le peintre attitré des scènes enfantines et des plages à la mode. Son Guillaume et Bismarck et Les Maudits, ont été à toutes les vitrines des marchands d'es- tampes, popularisés par la photographie à des milliers d'exemplaires. Dans ces personnages au rictus démoniaque qui firent, je le sais, l'admiration de plusieurs Allemands, il y a quelque chose de dantesque. Voilà la grande caricature de la guerre comme elle doit être menée et interprétée.

1 Alldeutschland in Frankreich hinein! (Toute l'Allemagne en France, Berlin, 1871.)



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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Pour être moins connues, les compositions de Régamey n'en ont pas moins grande allure. Son Entrée solennelle de l'Empereur d' Allemagne à Paris est certainement la meilleure des nombreuses pièces qui furent alors publiées. L'idée, très grande, très puissante, est en même temps autrement digne que les « Entrées » dans lesquelles on voyait Guillaume monté sur un cochon.

Du reste, à cet instant, le délire caricatural, — traduction graphique du délire moral, — était à son comble. Dans cette imagerie dont la vue seule est effrayante, tous les défenseurs de Paris sont accusés de connivence avec les Prussiens ; une planche montre le gouvernement sur les remparts descendant à l'ennemi les clefs des portes de la cité. Après cela, il faut tirer l'échelle. Ici encore, j'invoque le témoignage de Francis Wey. « Tandis que, » dit-il, « toute affaire cessant, le monde parisien attendait désœuvré dans les rues attiédies par la saison nouvelle, l'occupation annoncée pour le l or mars, les passants regardaient aux vitrines des maga- sins de librairie, et contre le fût des kiosques, certaines caricatures où M. Trochu donnait le bras au roi Guillaume pour l'introduire dans Paris, où les Prussiens et notre gouvernement, également livrés à la dégradation de laideur bestiale, étaient calomnieusement offerts comme unis dans une com- plicité honteuse. »

C'est ainsi que s'affermissaient à nouveau, — document précieux pour l'histoire, — cette violence, ce manque de mesure propres aux époques révolutionnaires.

Du reste, les estampes abondent, toujours plus atroces, toujours plus nulles comme idée et comme dessin; 500 insultes graphiques en quinze ours, et nous voici au 18 Mars.

II

Ce qui distingue l'estampe de la Commune, je viens de le dire : la cari- cature ordurière l'emporte sur toutes les autres, et dans cette fange l'on traîne également gens de l'Empire et gens de la Défense nationale.

Quelquefois, l'idée est drôle : l'on voit Thiers et Jules Favre essayant de violer la République ; Thiers, Jules Favre et Ernest Picard, « les trois Grâces, » présentant leurs charmes au public, devant les bustes du duc d'Aumale et du comte de Paris, mais, sans cesse, la recherche de l'ordure prédomine.

N'insistons pas : l'érotique s'attaquant aux personnages connus est le plus vil moyen auquel les haines de partis puissent avoir recours.


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Dans cette imagerie qui a quand même sa valeur documentaire, la seule chose réellement typique est la femme, en laquelle s'incarne l'idée de la Commune, grande femme, aux proportions quelquefois colossales, inva- riablement coiffée du bonnet rouge, tantôt nue, tantôt couverte d'un vête- ment également rouge, au type plus ou moins commun suivant le dessina- teur, présentant même les duretés physionomiques du mâle. C'est elle qui, glaive en main, doit être la grande justicière et dont on fait, pour l'instant, la Grande Crucifiée.

A ses côtés, apparaît le petit Thiers, rapetissé encore par ce voisinage, prenant, avec les yeux de chouette que lui donnent les crayonneurs du jour, un aspect nouveau et, dans tous les cas, très particulier. Le prési- dent de la République française que les gens de la Commune persistent à appeler « chef du gouvernement des ruraux » sera le plus caricaturé de tous les personnages du moment. « Thiers I, roi des capitulants, » « Thiers le dompteur, » « Thiers l'escamoteur, » « Thiers directeur de la Rat Thiers, » autant d'épithètes qui se peuvent lire au bas d'estampes populaires et qui avaient pour don d'égayer la galerie. Dans cette collection, il est une pièce fort drôle : Sainte Famille (d'après Murilto), représentant la « Fuite cà Ver- sailles, » — Thiers sur un âne traîné par Jules Favre, et qui, jouissant ici des avantages du sexe féminin, tient le comte de Paris sur ses genoux et a, à ses côtés, un panier plein de poires.

Maîtresse de Paris, la Commune eut ses dessinateurs comme elle avait ses écrivains, je veux dire que toute une imagerie soutint sa politique, alors que la moindre attaque écrite ou dessinée contre elle, était rigoureusement poursuivie. Il arriva même ceci, que certains journaux illustrés qui avaient reparu après la capitulation, durent de nouveau disparaître dans le courant du mois d'avril, suspendus par l'autorité révolutionnaire ou estimant, comme le Charivari, que le rire devenait impossible, au milieu des sinistres déchaînements de la guerre civile. En parcourant les numéros de mars, on est véritablement étonné de la façon dégagée dont Cham avait pu reprendre le cours de ses bons mots et de ses plaisanteries graphiques. Ses deux cocottes lisant un journal ont une réflexion charmante : « On voudrait réformer les mœurs ! Quelle horreur! bouleverser la société! » Et ses che- vaux de fiacre achetés à l'armée prussienne s'arrêtant devant toutes les boutiques d'horlogers. Et le communard de demain, coiffé de la casquette de garde national, à qui l'on dit : « Faudrait vous remettre au travail, » répondant: « Toujours le même système, fatiguer le peuple !...» Mais quand Cham voit la Commune, il préfère abandonner son crayon et son « cher


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AU iC'JR LE JOUR («'1/


journal. » Que dirait Prudhomme, s'il ne quittait pas ce Charenton politique.

Daumier lui, au contraire, restera et ses compositions, sans être pour la Commune, seront contre la réaction; campagne des dernières années de sa vie. C'est lui qui dessinera la mère Thiers posant des traverses sur la voie

ferrée pour arrêter la poste de Paris, avec une légende ainsi con- çue : « Versailles !... Versailles!... trois semaines d'arrêt ! »

Quant à Grévin, qu'on a mis à l'actualité, sans doute pour éviter le plus possible les questions brû- lantes, il est tout à fait piquant à parcourir. Il prend la situation par son côté pratique. « Tu sais bien que si j'mai légitimée avec toi, c'n'est que pour les quinze sous de la garde nationale, » dit une cocotte cantinière à un per- sonnage dont le pantalon a la bande du garde civique.

Ceci dit, revenons aux estampes de la Commune que signent Mo- loch , Paul Klenck , Pilotell , de Frondas, et dont les allures, nette- ment révolutionnaires, quand elles ne sont pas purement pornogra- phiques, ne peuvent tromper per- sonne. Au reste, les titres ont leur éloquence significative ; voici les Prêtres, la Calotte, les Amours des Prêtres, les Mouchards de l'Em- pire, satires violentes bien plus que caricatures, conformément à ce qui se produit sous toutes les révolutions. Attaques et comparaisons. — Paris et Versailles se regardant en chiens de faïence, — le passé et le présent, — mort aux propriétaires, — tels sont les sujets développés, mais d'appel à la conciliation, à la pacification, pas la plus petite trace.

Au milieu de cette imagerie, on est heureux de rencontrer les composi-



c'est MOI QVt, jé suis ROΠ!.'....

Fig. 287. — Caricature d'Alphonse Lévy. (Avril 1871.)


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tions de Saïd, aliàs Alphonse Lévy, peut-être les seules pièces qui resteront, et, en tout cas, sûrement les seules qui aient cherché à dégager l'idée et les types du mouvement communaliste. Son personnage campé de face : Un communeux, et celui qu'on peut voir ici, personnifient admirablement, avec leur tête de bouledogue, l'homme du peuple, prêt à aboyer, prêt à se jeter sur les réactionnaires, comme il s'est jeté sur les canons de Montmartre. Après le : « C'est moi que je suis roi, » on pour- rait ajouter : Et gare aux jambes! — du reste, personnage vu par l'artiste, qui lui a donné cette tête pour mieux traduire l'impression qu'il avait gardée de sa physionomie.

Après le type, le document sur les mœurs, sur l'état psychologique de cette population de gardes nationaux, ayant subi toutes sortes de marches et de contre-marches, voyant des es- pions partout, ne sachant même plus discerner le vrai du faux.

Ce document, il est bien simple et bien élo- quent à la fois, car c'est l'histoire du siège prise sur le vif. Des milices communalistes rentrent l'air piteux, la crosse en l'air et au bas on lit : Trahis, toujours trahis!...

Le reste ne vaut pas une mention ; plus on approche de l'issue fatale de ce mouvement qui doit amener une réaction sanglante, plus les planches sont informes, mais aussi plus la haine contre Versailles s'accentue. Un tel délire graphique ne se détaille pas, il suffit de le mentionner.

Après les journées de Mai, — répression terrible, là où l'on eût voulu voir un peu plus de grandeur dame, — les journaux à caricature réappa- raissent en même temps que de nombreuses suites, les unes essayant de relater d'une façon plus calme, plus impartiale, les événements par lesquels le pays vient de passer, les autres flétrissant ouvertement la Commune comme ayant fait le jeu des Prussiens. Cham et Bertall étaient franchement dans le camp des réactionnaires, publiant les albums que l'on sait : Les Folies de la Commune, les Types de communards. En parcourant les Folies de la Commune, on peut se rendre compte de la persistance de Cham à se servir toujours des mêmes personnages; feuilletez ces estampes, vous verrez



Fig. 288. — A Saint-Jacques-du- Ilaut-Pas, sermon par madame la mairesse.

Caricature de Robida. ( Vie Parisienne, 20 septembre 1 S 7 1 .)


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passer Jean Hiroux, M. Prudhomme, la concierge habituelle des petites revues comiques, le sergent de ville et Dumanet, ces deux derniers avec l'impériale et la moustache, comme si l'ordre social et politique ne s'était pas modifié. Cham n'est-il pas l'enfant terrible qui ne veut rien savoir des changements qui se sont produits autour de lui !

Les Silhouettes de 1871 de Moloch sont plus intéressantes parce qu'elles nous font pénétrer dans les mœurs du jour sans pousser à la répression.



— La Via -vot'iïiaison à c't'heure, fallait pas nous faire voter oui ! Fig. 289 — Caricature de Félix Régamey.


Bien au contraire ; la première feuille nous montre les côtés grotesques de cette répression terrible, peuplant souvent les prisons de gens innocents. Un communard se présente chez le commissaire de police et le petit dia- logue suivant s'échange entre les deux personnages :

— Monsieur le commissaire, je suis un communard repentant et je viens me faire incarcérer. — Mon cher monsieur, vous me voyez désolé : nous n'avons plus de place. Si cela ne vous dérangeait pas de repasser dans une huitaine, je pourrais faire droit à votre juste demande.


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1


L'effroi, la crainte, l'accu- mulation des haines et des vengeances personnelles sont, alors, les sentiments prédo- minants que note, en fidèle observateur, le crayon des caricaturistes. Une certaine pointe de comique se dégage quand même de ces horreurs, en présence de l'attitude hé- bétée que prennent les bons bourgeois lorsque , rentrant chez eux, ils ne trouvent plus que ruines, boutiques fer- mées, — un véritable silence de nécropole. Tel qui avait encore vu un étage à son immeuble après le départ des Prussiens , maintenant ne trouve plus trace d'aucune construction ; un autre, en- chanté du bon ordre qui règne partout, ne tarde pas à s'aper- cevoir qu'il a été victime d'un chapardage complet effectué dans toutes les règles de l'art. Et la conclusion de ces dévas- tations, de ces ruines lamen- tables, les dessinateurs sont unanimes à la formuler : Fallait pas voter oui, ou : C'est pas pour cela que fai voté oui.

Commune, Prussiens, im- pôts nouveaux établis à la suite de la guerre, — impôt sur le café, impôt sur le pétrole, impôt sur le sel, impôt sur


290.


Encadrement de Robida dans la Vie Parisienne. (23 septembre .1871.)


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les allumettes, — sans compter tous les impôts fictifs que le dessinateur s'amuse à créer, les journaux devaient vivre longtemps sur ces éléments



Fig. 291. — Caricature de Gill. {Éclipse, 19 octobre 1873.)


de caricatures. La Commune et les Prussiens ne disparurent de l'estampe, la première que lorsque les procès furent terminés, les seconds que lorsque le territoire fut évacué.


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Dans cette histoire au jour le jour, des terribles événements politiques de 1870-71, aucun journal ne montra la verve comique de la Vie Parisienne, qui a repris le 8 juillet sa publication interrompue. Au lieu des aiïreuses caricatures de Demare et de Duclaux ayant la prétention de représenter des Prussiens et ne donnant que des types informes, — imagerie sans talent et sans esprit, — elle continua ses intéressantes études sur le militaire allemand, tandis que le crayon original et pittoresque de Robida, qui a déjà parcouru du chemin depuis ses premiers dessins hésitants du Journal pour Rire, inau- gurait une nouvelle forme de l'actualité en une série de ravissantes bordures de pages où la fantaisie se marie habilement aux faits historiques. Caricature piquante, finement observée, autrement exacte que les images de certains volumes publiés en ces derniers temps, ayant la prétention de nous faire connaître graphiquement le militaire d'outre-Rhin.

Le dernier Prussien a quitté le territoire français : l'iconographie de la guerre prend fin. Toutefois, la France va s'occuper de l'Allemagne politique et militaire plus qu'elle ne l'a fait jusqu'à ce jour, plus qu'elle ne l'eût jamais fait sans les événements de 1870. Les Alsaciens, eux, n'oublieront pas, et Gustave Jundt se fera un malin plaisir de clouer les vainqueurs au pilori de l'histoire, par ses grandes compositions allégoriques, de même qu'il s'amusera à leurs dépens, en illustrant Les Cigognes, cette légende rhénane que conte si pittoresquement Alphonse Daudet.



Fig. 292. — Badinguet en guerre. (Vignette de Humbert.)


Fig. 293. — Vignette de Robida. (Vie Parisienne, 1874.)


CHAPITRE XV


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

(1871 A 1878)


Continuation de l'œuvre de Cham. — La lutte par l'estampe contre la réaction. — Puissance de l'œuvre de Daumier. — Les caricatures sur Thiers, humoristiques sans être blessantes. — Les Thiers de Gill. — Autres créations de Gill : la Lune Rousse et ses différents journaux. — Gilbert-Martin et le Don Quichotte. — La caricature d'opposition à la République : le Triboulet et le Pilori. — Appréciations sur la caricature politique, son état actuel et son avenir.



ersailles devenue la capitale provisoire de la France, pendant les trois années que l'Assemblée nationale y séjournera, va être également, durant cette période, le princi- pal sujet des caricatures politiques. Sans cesse, en ses revues comiques ou en ses grandes planches, Cham, qui a repris son labeur quotidien, mettra en parallèle la grande cité, momentanément détrônée, et l'ancienne ville de Louis XIY, — amusant son public avec les trains parlementaires, avec la commission de re vision des grades qui coupe en deux les cannes de tambour-major, avec la réorganisation de l'armée, question de couleur qui consiste à savoir si le collet de la tunique sera rouge ou jaune, si la tunique sera longue ou courte, si les passepoils ou les revers seront de telle ou telle façon, avec le


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chauffage de la salle des séances jouant aux rois de France des tours de fumiste. Jusqu'à sa mort, Cham continuera à semer cette menue monnaie de l'histoire; l'exercice militaire dans les lycées lui permeltra d'habiller les maîtres en Prussiens pour que les élèves aient toujours la revanche sous les yeux , les livres et les écrits des officiers supérieurs lui donneront l'occa- sion de constituer un « corps de généraux à plumes » : ici viendront les cartes postales ad usum conciergorum ; là le timbre sur les reçus que les belles- petites trouvent par trop indiscret. Et cela pendant que Joseph Prudhomme, dont nous ne pourrons décidément pas nous défaire, continue à étonner le monde par la profondeur de ses pensées : « La Bastille, mon enfant, » dira-t-il à son fils, « on y allait pour des crimes d'Etat ; aujourd'hui on y va pour six sous. »

Ainsi donc, comme sous le second Empire, l'histoire des premières années de la République pourra être reconstituée avec ces séries de petites vignettes dans lesquelles se retrouvent, éternelles marionnettes de la comédie humaine, tous nos personnages d'autrefois, le collégien toujours farceur, le chasseur toujours bredouille, le « collignon, » toujours horrible, qui répond, maintenant, au « Mais marchez donc, » du bourgeois, par ce prétexte ayant plus que jamais cours : « Pavage en bois, monsieur, défense de brûler le pavé. »

On ne saurait à nouveau entrer dans ces détails qui avaient leur intérêt, précédemment, alors qu'il s'agissait de caractériser un genre particulier à notre époque, ou de montrer de quelle façon l'image au jour le jour avait interprété certaines grandes questions européennes.

Actuellement, il suffira d'esquisser les principaux points, les différentes formes de la caricature politique et les personnages qui ont été le plus vigoureusement empoignés par l'estampe.

C'est de 1871 à 1879, surtout, que cette caricature a eu sa plus brillante période. Après les terribles événements de la guerre et de la Commune, la France devait se trouver dans des conditions à peu près identiques à celles de 1848: la République était bien proclamée, mais il fallait l'organiser et, au milieu de toutes les attaques des partis monarchiques, au milieu de leurs tentatives de fusion, ce n'était point chose facile. Gomment s'entendre parmi cette véritable cacophonie de concertants ? Comment tomber d'accord sur la forme du gouvernement quand on discutait jusqu'à son principe? — Cette division, cette incertitude qui dura pendant trois ans pour aboutir à une nouvelle tentative de résistance de la part des opposants, amena dans l'es- tampe des modèles sans nombre de têtes et de coiffures, la reproduction


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incessante des emblèmes des gouvernements passés, poire, fleur de lis, étei- gnoir, tricorne, coq gaulois, et raccrochage de toutes les défroques possibles.

Trois artistes devaient être les représentants de cette caricature, les tra- ducteurs graphiques de ces divisions et de ces discussions : Daumier, Cham, Gill. Trois personnages doivent être surtout caricaturés : Thiers, Gambetta, Jules Ferry.

Dans le Daumier de 1870, à part une certaine différence quant à la façon de faire le trait, — il est à ce moment gros, coupaché, incohérent, for- mant de noires cerclures en une masse blanche ou grisée, comme les plombs d'un vitrail, — on retrouve beaucoup des sujets de 1850. Il est, on le voit, tourmenté par la recherche de l'idée, par le désir d'exprimer plus nettement ce qu'il a peine à formuler. Le vieux lutteur dont l'œuvre encore grandiose, malgré les faiblesses de l'âge, ne cadre plus avec cette sorte de vaudeville en images qui s'étale journellement dans les colonnes du Chari- vari, est nettement républicain, démocrate, progressiste, qu'on appelle cela comme on voudra. Lui, ne cherche pas à atténuer la forme de sa pensée : guerre à la réaction, guerre au cléricalisme, voilà ce que disent ses compo- sitions. « Et ceci s'imagine faire reculer cela! » pense-t-il avec ironie en attelant le cheval de la légitimité à la locomotive de la République, traînant en sens inverse le char de l'État. La peur du progrès, cette peur commune à tous les partis rétrogrades, elle se lit clairement sur nombre de ses estampes : on rit de bon cœur avec lui, en voyant la frayeur d'un membre de l'Assemblée nationale au moment où, en chemin de fer, il aperçoit le drapeau rouge d'un cantonnier. Mais c'est toujours dans les compositions symboliques et allégoriques qu'il excelle, clouant de nouveau au pilori de l'histoire Ratapoil et Loyola ou donnant des pages comme la Monarchie dans sa bière : tableaux aussi simples que saisissants. On ne saurait être surpris, toutefois, du succès assez mince qu'obtinrent alors les planches de notre grand artiste ; elles ne répondent plus au goût du jour qui, gâté par le portrait-charge, et par la passion des luttes personnelles, préfère quand même les compositions qui visent des personnages connus. Peu lui importe la Monarchie dans sa bière, chose essentiellement impersonnelle ; parlez-lui de M. de Lorgeril grotesquement attifé, ou du comte de Chambord avec une fleur de lis au derrière.

Ne sommes-nous pas à l'époque des individualités bruyantes, du charla- tanisme politique, de la juiverie cosmopolite ! Or, que venait faire dans ce monde d'habiles et de brasseurs d'affaires, Daumier, l'honnête, le con- vaincu, ayant une langue graphique qu'on ne comprend plus ?


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Que dire encore de Cham? Toujours habile, toujours amusant, il s'éver- tuera à nous donner un petit Thiers bien bourgeois, revêtant peu à peu entièrement le masque de M. Prudhomme, image à l'usage du grand public, légendes à portée du même. Telles légendes et telles planches auront des succès de chambre, de salon, de boulevard. Lors de l'emprunt pour la libération du territoire, c'est un rien, mais comme c'est touché pour le public auquel on s'adresse :

— Trouver quarante et un milliards ! Faut-il être fort ! Moi qui ne peux pas trouver seulement dix francs.

Et Thiers, de retour à Versailles, après Trouville, allant saluer Louis XIV, à son arrivée :

— Vous vous êtes bien porté ? demande-t-il au souverain, qui lui répond : » — Madame de Maintenon un peu enrhumée. Et chez vous ?

Stop, je crois, dans une de ses charges, dit : Un petit homme peut quel- quefois projeter une grande ombre. Eh bien ! la caricature française pensa de même à l'égard de Thiers. Elle fut, comme la caricature allemande à l'égard de Bismarck, humoristique, finement railleuse, mais sans violence et sans fiel, sans jamais outrepasser les limites du bon goût et du respect dû à l'homme qu'on admire. Thiers, si malmené par les crayonneurs de la guerre et de la Commune, se trouvait ainsi vengé des injures graphiques dont on l'avait alors abreuvé.

L'existence d'une semblable caricature en France est bien plus caracté- ristique qu'en Allemagne, où les personnalités ne jouent pas le rôle qu'elles occupent ici. Depuis 1830, en effet, je ne crois pas qu'on puisse trouver l'exemple d'un fait semblable : chaque fois que l'image a empoigné un per- sonnage quelconque, souverain ou simple mortel, ça été pour le secouer vigoureusement, et non pour lui donner un relief drôle ou amusant. Pour ceux qui aiment à établir des comparaisons, il est tout au moins piquant de voir le même fait se produire à la même époque dans les deux grands pays. Faut-il en conclure que Thiers et Bismarck furent, chacun dans leur genre, l'expression publique la plus parfaite, la plus complète, du génie des deux races ?

Personne, parmi les nombreux dessinateurs qui ont portraituré Thiers, ne l'a étudié, observé, comme Gill. Le caricaturiste de l'Éclipsé fut maître de sa personnalité, comme Philipon s'était rendu maître de Louis-Philippe avec la poire. Pas une pose de notre homme d'État qui lui soit étrangère,


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il le connaît dans tous les coins, il le sait par cœur, il le manie dans tous les sens, à tel point qu'un simple trait, une simple mèche vue de dos, finit par le caractériser d'une façon magistrale. Qui a vu, une fois, ce toupet si personnel, si particulier, ne saurait l'oublier sa vie durant ; qui a regardé cette grande page de la Lune Rousse, « Lui », possède l'iconographie com- plète du premier président de la troisième République.

Parcourez les journaux dans lesquels Gill élève la charge politique à une hauteur, à une allure inconnues jusqu'à ce jour; vous allez voir successive- ment apparaître devant vous, Thiers en amoureux de la ville de Paris, en médecin-accoucheur présidant à la délivrance de maman France et montrant au peuple le poupon dans le sac des 4 milliards, Thiers en artilleur sur les canons de Cherbourg, en conscrit, — premier soldat de France, — Thiers mélangeant le vin de 1872, de façon à n'être ni trop blanc, ni trop rouge, Thiers en ramoneur, en conducteur de charrette, en Madame Angot, en roi d'Yvetot.

Le supplice de Tantale, c'est Thiers montant à la tribune pour attraper le verre d'eau ; la retraite d'Achille, c'est Thiers en guerrier romain sous sa tente ; Guillaume Tell, c'est Thiers contemplant, arquebuse en main, la pomme de Gessler ; Petit bonhomme vit encore, c'est Thiers, centre gauche, sur son fauteuil ; la reprise des affaires, c'est Thiers en marchand de coco ; V affranchissement, c'est encore lui posé en timbre-poste sur la carte de France mutilée, — idée à la fois fort juste et fort comique. Lui, toujours lui, dont on peut voir le portrait exact sous les traits d'un bon père, sa petite fille sur les bras avec un ballon rouge à la main, portant, en guise du classique : Magasins du Louvre, « République conservatrice. » — « C'est elle, c'est ma fille, » lui fait dire la légende.' « Oh ! oui, Adolphe, » répon- drait certainement Gugusse, avec la distinction et le respect des conve- nances qui le caractérisent.

Dans l'histoire de la caricature politique, cette série des Thiers occupera une place aussi grande que la série des Louis-Philippe, de Daumier et Traviès, après 1830. Au reste, Gill, qui est alors en pleine possession de son talent, qui ne rêve pas encore à son fameux panorama des célébrités con- temporaines doit tracer profondément son sillon, en créant d'autres types, parmi lesquels un surtout sera célèbre, Ratapoil, plus ou moins inspiré de Daumier assurément, mais un Ratapoil nouvelle manière, fruit de dix-huit

• Voir à ce sujet la Vie Moderne de janvier 1881 qui a reproduit trois croquis de cette hardie conception de Gill. Le « Panorama parisien » devait grouper humoristiquement sur la place de la Concorde toutes les personnalités saillantes de la génération actuelle.


LA FILLE DE MADAME ANGOT (1873), par A. GILL



Caricature interdite par la censure, et coloriée spécialement pour ce volume.


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Fig. 295. — Thiers d'après la grande page de Gill « Lui. » (Lune Rousse du 5 juillet 1877.)


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années de couvage, un Ratapoil qui s'est arrondi, qui se carre dans son importance, qui sera, suivant une expression de concierge, le monsieur très bien qui est de la police. Ratapoil, en sucre d'orge et en pain d'épice, jouera du mirliton et ira à la foire de Saint-Cloud.

Mais le bonapartiste à la violette, au gros gourdin, au chapeau bosselé, au large pantalon qui fait vis, quelle création, quelle merveilleuse incarnation d'une époque et d'un système 1 ! Eh bien, Gill, sur ce point et sur d'autres, a continué Daumier ; c'est ainsi qu'il se rapproche du grand maître par ses profils d'ecclésiastiques.

Quoi qu'en aient dit certaines gens qui se font de la caricature une sin- gulière conception, les grandes pages de Gill dans la Lune Rousse sont tou- jours intéressantes : plusieurs portraits sont de véritables chefs-d'œuvre au point de vue de la ressemblance, de l'expression, du mouvement. Qui n'a admiré, en ce « Panthéon » moderne, Daubray, Judic et Dupuis dans les Charbonniers, Dufaure, Paulin Ménier, Coquelin, ce Gambetta venant de peindre sa République, et cette tête de Ratapoil perdue, pour ainsi dire, au milieu des drapeaux tricolores qui semblent tapisser Paris (mai 1878).

Que de formes diverses, que de variété, dans ce talent de Gill parvenu sous la troisième République à un développement tout autre que sous le second Empire, qui donnera à la fois au portrait-charge une ampleur qu'il n'avait pas connue et une réduction de format à laquelle on n'eût sans doute pas songé; questions de détail peut-être, mais dont l'importance n'est pas moins grande pour cela. C'est encore Gill qui cherchera à encadrer le portrait-charge, à lui donner des ornements architectoniques comme en ces fameuses neuf muses de la Lune Rousse incarnant, au nombre de huit, le ministère d'alors (1877). Gill mit les contemporains dans leur assiette, les dessina en médaillons, chercha enfin toutes les façons possibles de présenter les têtes célèbres.

Intéressante série pour la caricature politique, que cette collection, allant de l'Éclipsé dans ses deux formats,, à la Lune Rousse, à la Petite Lune, au Bulletin de Vote, aux Hommes d'Aujourd'hui, procédant du grand au petit, et partout, ici comme là, montrant un dessin net, une réelle allure, un sens parfait des individualités.

Gill a amoureusement caressé certains types : sans revenir à son Rata- poil ou à son Bazile, l'homme du peuple, l'ouvrier à la blouse bleue flot- tante, constamment se rencontre en son œuvre, préparant ainsi Coupeau et

  • Voir la reproduction sur la couverture de l'Éclipsé (petit format) à la « Bibliographie des

Journaux. »


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les figures si vivantes, si personnelles de l'Assommoir. Enfin, le pauvre malheureux artiste qui a possédé plus que personne le sens du mouvement et de la couleur, a eu également une manière à lui de représenter les gens vus de dos, je dirai plus les jambes. Le mollet masculin, il l'a étudié comme d'autres connaissent par cœur leur mollet féminin, indiquant d'une façon précise le vieux gentilhomme, l'homme de finance, le bourgeois, le popu- laire. Bon voyage , messieurs Dumollet et : Route de Rome sont deux pein- tures caricaturales que je place au-dessus de bien des poncifs.

Une chose évidente, c'est que Gill est venu à son heure, se formant sous le second Empire, continuant Nadar et Carjat, précisant la caricature poli- tique sous la troisième République, si l'on veut même, la créant dans son dernier développement. L'exposition posthume de ses œuvres, organisée il y a quelques années 1 , eut l'immense avantage de remettre sous les yeux du public cette production considérable. Beaucoup, il est vrai, profi- tèrent de l'occasion pour critiquer à nouveau l'homme et les œuvres, l'homme surtout, comme si les qualités ou les défauts de l'individu avaient quelque chose à faire avec le talent de l'artiste, — et on se basa là-dessus pour recommencer toute une campagne de dénigrement.

L'exposition de Daumier n'avait-elle pas, précédemment, rencontré la même indifférence auprès du public ?

Or, qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est que ce dernier, toujours imbu de vieux préjugés classiques, quand il n'est pas, — ce qui arrive encore plus souvent, — dénué de tout sens esthétique, ne saisit pas l'immense portée et la très réelle valeur de l'œuvre caricaturale, qu'il ne comprend pas, ne voit pas la somme de talent qu'elle comporte chez son producteur. Evidemment, les dessinateurs doués de cette faculté du grotesque seront longtemps encore les sacrifiés de l'art.

Gill, — maigre satisfaction pour lui, — a eu des élèves et des continua- teurs. Ils sont, du moins, plusieurs qui aiment à s'intituler ainsi, garçons d'un talent restreint, sachant plus ou moins dessiner, mais possédant l'idée comique et ayant, inconsciemment, l'intuition du grotesque.

Je fais exception pour Gilbert-Martin, un dessinateur de talent qui avec son journal le Don Quichotte a, — fait assez bizarre dans les annales de la publication artistique ou littéraire en France, — transporté en province, à Bordeaux, le siège de la caricature politique 2 . Toutefois, un reproche doit

1 Organisée en 1883-1884 par Emile Cohl, un de ses élèves.

2 Pendant que s'imprimait ce volume, le Don Quichotte a quitté Bordeaux et est venu s'éta- blir à Paris.

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être adressé à cet artiste : il s'enferme trop strictement dans le portrait- charge, dans la simple caricature de l'individu. Cette façon uniforme de présenter les figures qui viennent successivement prendre place sous le crayon de l'artiste, suivant les besoins de l'actualité, a, non seulement l'ennui de trop se rapprocher de la photographie, mais encore, elle enlève beaucoup à l'intérêt général et finit par donner une galerie de types maussades, n'ayant plus aucune des particularités qui devraient les distinguer.

Gambetta, Jules Ferry, Jules Simon, Jules Grévy, en un mot tous les personnages qui depuis plusieurs années jouèrent un rôle dans l'histoire du pays, ont eu les honneurs de la première page du Don Quichotte. A ce point de vue, le journal de Gilbert-Martin sera précieux pour l'iconographie des célébrités de la troisième République. Un peu plus d'allure, un peu plus de mouvement, surtout plus d'ampleur, plus d'enveloppé dans le geste, et les personnages de Gilbert-Martin se rapprocheront alors complètement des bons Gill.

Comme l'Empire, la République a déjà eu une longue succession de jour- naux à caricatures coloriées et à portraits-charge en première page. Toute- fois, peu marquèrent : le Sifflet auquel collabora Humbert, le Grelot que dirigea Bertall, la Fronde où Hadol publia avec ses hannetons d'amusantes compositions, le Polichinelle avec Lafosse sont peut-être les seuls qui reste- ront. Dans la plupart des feuilles de cette espèce, le genre portrait-charge absolument dégénéré, est devenu grossier de forme et de fait, caricature populacière, si l'on peut s'exprimer ainsi, visant la grosse saleté, mais sans sel et sans allure.

Notre époque, qui a donné à la publicité de l'image un immense dévelop- pement, aura comme la première période du règne de Louis-Philippe pré- senté l'exemple d'un gouvernement se laissant caricaturer par l'opposition, et surtout par une opposition, non pas seulement de nuance, mais hostile à la forme même de ce gouvernement. Tel fut le cas avec plusieurs jour- naux dont deux doivent être signalés, le Triboulet et le Pilori, l'un en ce format du Punch déjà plusieurs fois essayé en France sans grand succès, et que Bertall avait tenté de faire revivre en 1871 avec sa Revue Comique; l'autre, presque du format de l'ancien grand Journal pour Rire, dont les dessins en couleur de première page auront, si je ne me trompe, inau- guré le procédé chromotypographique dans la presse caricaturale illustrée 1 .

Chose bizarre, les monarchistes, qui ont aujourd'hui recours à l'image,

4 D'autres journaux avaient précédemment employé la chromolithographie. (Voir à la «Biblio- graphie.»)


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 459


ne fondèrent aucun journal de cette espèce, lorsqu'ils détenaient encore entre leurs mains une portion d'autorité.



Fig. 296. Caricature de Ch. Gilbert-Martin. (Don Quichotte.)


e principal dessinateur de ces deux publications est J. Blass, dont la ure semble personnifier un genre et une école de caricature, tant il est


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


vrai qu'à des idées différentes, qu'à des publics différents, doivent corres- pondre des conceptions graphiques et littéraires également différentes. Nous avons constaté le fait sous la première République : on peut l'obser- ver à nouveau aujourd'hui.

Donc, tandis que le Pilori, de récente création, a surtout pour but de frapper, de captiver les masses, le Triboulet restera, en quelque sorte, comme une piquante*histoire illustrée de la République écrite par les parti- sans de la Monarchie. Là, sous le regard de Triboulet toujours présent, à la façon des petits personnages des journaux allemands, on verra défiler Marianne, la Goule, et tout le personnel officiel, avec un immense choix de casquettes à trois ponts, de cochons habillés mieux qu'en soie, et d'autres personnages non moins distingués. Gambetta, Jules Ferry, le général Bou- langer 1 , Grévy ont eu ou ont encore les honneurs de ces pochades. Du président de la République, Triboulet est arrivé à faire, par suite d'une simple dépression ou plutôt de l'exagération de certains traits, un type de visage fort comique, qui prête quand même au rire, au bon vieux rire, par le fait de sa ressemblance avec notre ascendant.

Dans sa passion politique, Triboulet a inventé les petites vignettes, quelquefois énigmatiques, se plaçant en plusieurs endroits et visant invariablement hommes et choses de Marianne. Ici ce sera, avec cer- taines modifications, un âne, là un cochon, autre part une vache qui repré- senteront l'opportunisme, le peuple, les maigres et les gras. Eux-mêmes, les moyens d'éclairage, deviendront séditieux : le lampion, le lumignon, la lanterne, le ballon, auront des attributions politiques. Lisez plutôt :

Ce lampion puant, ce lumignon é tique Deux cylindres puis un ballon Peut personnifier l'instruction laïque. Sur un bout de ficelle usée,

C'est encore cent fois trop bon Pour les fêtes de l'Élysée.

Ainsi donc Don Quichotte d'un côté, Triboulet de l'autre, tels sont les deux chefs de file de la caricature politique contemporaine, qui a vu apparaître également la silhouette avec le journal du même nom et le crayon de Moloch ; la silhouette politique, conséquence du développement subit de la silhouette pittoresque dans l'étude de mœurs.

Comme créations amusantes, comme particularités spéciales à certains personnages, il restera l'œil et le ventre de Gambetta, le nez de Ferry qui


1 Voir l'intéressant volume Le Dossier du Général Boulanger publié à la Librairie Illustrée.


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 461


pourra lutter avec le « pif impérial », jadis inventé par Alfred Le Petit, nez aux proportions incommensurables, quelquefois comme un tuyau ou comme une trompe d'éléphant, et le faciès de M. Grévy.

Jamais, à aucune époque, le placard sous tous ses aspects et dans sa conception politique, par conséquent, ne fut aussi développé. On a vu des manifestes napoléoniens avec des aigles de Gill, on a vu le Mariage de Gam-



lH. B.


Fig. 297. — L'assassinat de Gambetta par Lduise Mbhel. (Vignette d'un placard publié du vivant de Gambetta.)

Comparer cette pièce populaire avec la fameuse estampe en couleur de Quwcrdo au siècle dernier • Assassinat de Marat par Charlotte Corday. »


betta et de Louise Michel, la Vierge aux communards, on a vu des placaH s paraissant à des époques plus ou moins fixes, comme le Blagorama, ou le Diorama; choses sans nom, quelquefois drôles, souvent informes, qui notent bien l'esprit du moment, qui sont un des signes de la canardene au milieu de laquelle nous vivons.

La caricature politique sous les deux formes qui viennent cl jtre précisées va-t-elle durer longtemps, ou n'est-elle pas appelée à se modifier prochai- nement sous l'influence d'une conception nouvelle ? Telle est la question qu'on peut se poser après avoir vu tant de changements.

Depuis son origine, elle a été ce qu'elle est, aujourd'hui encore, une arme d'attaque et de passion entre les mains des partis, mais ce qui est vrai, en principe, n'est pas, dans la pratique, d'une uniformité absolue, c'est-à-dire que suivant les moments, suivant les influences exercées par



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tels ou tels artistes, elle a eu plus ou moins en vue les personnes ou les principes.

Quelle grandeur de pensée, quelle hardiesse de conception, dans mainte caricature de Daumier !

Quelle petitesse, quelle absence totale d'idées parmi les crayonnages de ceux qui ne cherchent qu'à vilipender, qua traîner dans la boue les politi- ciens qu'ils combattent, ckefs de dynasties ou simples ministres ! Dans tous les cas, ma conviction est que la charge proprement dite qui lassait déjà le public du second Empire sous sa forme artistique en quelque sorte, commence sous sa forme politique actuelle, à ne plus intéresser personne. Devant les kiosques, l'on regarde à peine et l'on passe encore plus vite. Cette indif- férence tient-elle aux personnages représentés, au fait que les luttes sont moins violentes, que l'existence du gouvernement n'est plus mise en dis- cussion? Autres questions que je pose en estimant que l'abus de la politique a désintéressé la masse ces sujets à pareilles tendances. Si les journaux d'opposition obtiennent )lus de succès, c'est parce que ce genre d'image appelle forcément la lutte et la contradiction, et que le peuple, pris dans son ensemble, aime toujours à voir bafouer, ridiculiser, ceux qui le gou- vernent, quels qu'fls soient du reste. Je ne parle ici que de la France, les Allemands et les Suisses ayant en la matière une tout autre manière de voir, comme les Anglais qui prétendent vénérer leur souveraine et, cepen- dant, ne s'interdisent nullement de la tourner en charge.

De tout cela /'on peut conclure que, par son essence même, cette caricature a besoin, pour réussir, d'être une arme d'opposition. Qu'on se souvienne du sucés obtenu, sous le second Empire ou sous le Septennat, par certains numéros de la Lune, de l'Éclipsé, de la Lune Rousse, du Sifflet, du Carillon, alors que la censure épluchait avec un soin méticuleux des- sins et textes 1 ; çu'on constate, également, le très grand succès du Triboulet en 1880 et 1881!

Les jeunes vont-ils avoir une influence sur la caricature politique, c'est la dernière chese qu'on doive se demander. Jusqu'à présent je ne vois guère que Willette et de Sta, deux artistes bien différents, dont il sera question tout à l'heure, qui aient fait des incursions dans ce domaine. De Sta me

1 On trouvera dans l'intéressant volume de Ch. Virmaitre que j'ai déjà cité : Paris-Canard, d amusants détails sur la censure du Septennat. « Impossible de dessiner un animal quelconque» cm cet écrivain « sans qu'elle y vit la figure du maréchal de Mac-Mahon. Quand c'était une ménagerie complète, toujours clairvoyaute, elle déclarait finement reconnaître le ministère entier. » Et Virmaitre cite à l'appui plusieurs incidents comiques qui arrivèrent aux charges du Sifflet et du Carillon.


LA CARICATURE POLITIQUE SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 463


semble avoir plus particulièrement en vue le grotesque. Quant à Willette, il a apporté dans les sujets de cet ordre son faire très personnel, recherchant toujours le côté de l'effet pictural 1 .

Traiter la politique comme n'importe quel autre sujet, viser à faire tableau, voilà quel paraît être l'objectif de cette école qui avant peu, sans doute, nous dotera de la caricature politique pittoresque. Par



Mad'moisclle, voulez-vous danser, Le bastringue va commencer.

Fig. 298. — Composition politique de Willette (Courrier Français, 1886).


exemple, ce qui lui manque totalement, c'est la conviction, dans le sens qu'on accorde aujourd'hui à ce mot : ne voyant dans les choses politiques qu'un sujet d'étude, à la fois sceptique et philosophique, elle blaguera, elle


1 Le Chat Noir contient dans ses premiers numéros quelques caricatures de Willette; les autres se trouvent dans le Courrier Français.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


chargera sans jamais vouloir s'élever à la hauteur dune conscience ou même d'un principe.

Elle aura le grand avantage de nous débarrasser des nullités actuelles, mais ne fera pas naître un puissant satiriste à la Daumier.

Les politiciens ont tué, par leurs excès, la caricature politique qui ne peut jeter un certain éclat qu'à la condition de poursuivre un idéal social.

Or à notre époque où tous les gouvernements ont tour à tour montré leur impuissance et leurs faiblesses, l'idéal est mort, il ne saurait plus y avoir que des essais de revenez-y.

Et voilà pourquoi la caricature politique est appelée sous peu à revêtir la forme nouvelle que doit lui donner 1ère à la fois scientifique et esthé- tique dans laquelle nous entrerons par la force même des choses.



Fig, 299. — Vignette du Triboulet.


Imprésario. Gommeuse. La jolie parfumeuse. Le tonneau des Danaïdes. Gommcux. L'homme à la fourchette. Fig. 300. — « La semaine en pain d'épice, » par Hadol. {Éclipse, 1875.)

CHAPITRE XVI

LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

(1872-1887)

Les illustrations de la fin de l'Empire : la littérature anti-classique. — Hadol, Stop, Léonce Petit et l'école de la paysannerie. — L'humour et l'histoire en images : Pépin. — L'illustration maritime : Sahib et Léonnec. — Encore les troupiers de Randon. — La blague et la charge militaires : Ramollot, Ronchonnot. — Les militaires de Caran d'Ache et de de Sta. — La sil- houette. — Robida et la fantaisie. — Alfred Le Petit et les « transformations. »

La caricature féminine; le relevé et le retroussé sous le second Empire et à l'époque contempo- raine. — Les « épinglées » de Robida. — Les cocottes de Grévin. - Les mondaines de Mars.

La caricature du jour. — La fantaisie, l'histoire en images, la femme. — Willette et Pierrot. — Steinlen, Rivière, Somm. — Caran d'Ache : études de la vie militaire et de la vie civile. — Pille et les restitutions historiques. — Fau, Lunel et la recherche des nus. — Les tendances de la nouvelle école : le dessin et la légende. — Livres illustrés à l'usage des enfants : Tinant, Boutet de Monvel, GeolTroy. — La caricature dans le livre. — L'incohérence.— Développe- ment de l'esprit caricatural et son introduction dans tous les domaines.

I

n entrant dans une nouvelle période de l'histoire, il importe de se demander si les modifications apportées, par suite de certaines circonstances, à l'organisme politique du pays ont répondu d'emblée à des changements identiques dans l'ordre intel- lectuel ; c'est-à-dire si la façon de penser et de concevoir a pris une autre direction. La seconde République, succédant à la monarchie de Juillet, essaya la mise en pratique des idées pour lesquelles avaient combattu les révolution- naires des premières années du règne de Louis-Philippe : la troisième

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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


République, succédant à l'Empire par la force même des choses et sous la forme quelque peu détournée de « Gouvernement de la défense nationale, » ne chercha nullement à innover. Tout d'abord, ce furent de grandes phrases, de grandes affirmations de principes, faites avec la plus entière bonne foi, mais sans aboutir à aucune conclusion pratique, parce que le personnel humain ne se renouvelle pas aussi facilement qu'on pourrait le croire, ensuite parce qu'il faut une foi générale, un élan unanime pour accomplir dans les mœurs les réformes les plus élémentaires.

Donc comme au point de vue politique la première caricature qui va se présenter à nous est la caricature de l'Empire avec ses dessinateurs habi- tuels, caricature toute d'actualité, dont l'une suit son chemin sans s'inquiéter des changements qui ont pu survenir, tandis que l'autre, faisant œuvre de réaction, va agréablement ridiculiser au nom du bon genre, au nom d'habi- tudes et de privilèges menacés, les hommes et les choses de la République, ces soi-disant « nouvelles couches » en lesquelles il faut simplement voir de «nouvelles fournées de jouisseurs» venant, à l'assaut du pouvoir, rem- placer les jouisseurs de la veille.

La Vie Parisienne, ce recueil toujours piquant, des mœurs et des modes, cherchera à maintenir les élégances du régime défunt, les autres journaux continueront la presse illustrée éclose en 1867. Ouvrez les feuilles du jour : voici Cham, voici Darjou, voici Hadol, voici Léonce Petit, Pépin, Bernay, Draner, Morland, Baric, Randon, Stop produisant en 1871, au lendemain même des terribles secousses que l'on sait, les mêmes caricatures que précédemment.



Fig. 301. — Têtes de page de Hadol pour VAlmanach de l'Éclipsé (1873).


Les modifications sont bien plutôt dans la forme, dans l'arrangement intérieur des journaux, et dans le jeu des personnalités qui s'accentuent ou qui s'effacent. Tandis que certains dessinateurs de la fin de l'Empire, comme Ladreyt ou Faustin, vont disparaître peu à peu, soit qu'ils suivent une voie nouvelle, soit qu'ils changent de résidence, d'autres se trouvent plus que jamais à la première place. Tel est le cas de Hadol qui inaugure à l'Éclipsé


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 467


de petites semaines comiques, étroites bandes de personnages, occupant le haut de la quatrième page du journal, plus vivantes que les croquis tou- jours identiques de Cham au Charivari, au Monde Illustré, à l'Univers Illus- tré. En ces poupées friponnes de figure et de langage, véritables marion-

MON MUSÉE DES SOUVERAINS



Louis XI

Un Joseph Prudhomme chef de brigands, épicier et prêteur à la petite semaine. Fig. 302. — Caricature de Hadol. (Charivari, 12 septembre 1872.)

nettes de la vie parisienne, souvent en bois ou en pain d'épice, qui n'at- tendent que la ficelle du metteur en scène pour se désarticuler, défilant sous nos yeux avec un sérieux que rien n'ébranlera, voyez une sorte de lanterne magique et une forme plus neuve d'interprétation de l'actualité par le dessin. Ici la légende est presque purement explicative, le trait graphique


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


occupe la plus grande place. Ici, il ne faut plus chercher l'esprit d'un Cham ou d'un Gavarni ; c'est déjà l'avènement de ce qu'on pourrait intituler le « document illustré, » tant il est vrai que les arts et les lettres se touchent et que tous deux subissent les mêmes influences.

Un autre trait caractérisque des manifestations caricaturales, c'est la ten- dance toujours plus grande à ridiculiser les choses et les gens du bon vieux temps, ce qu'on a pour habitude d'appeler « le glorieux héritage du passé. » Cela avait commencé avec cette Histoire de France Tintamarresque dont le succès fut si réel en 1868 ; cela ne fit que croître lorsque la disparition du pouvoir personnel vint donner au crayon et à la plume une liberté forcé- ment plus étendue ; conséquence logique des idées que l'Empire avait con- tribué à généraliser en permettant à l'opérette de blaguer sur la scène les personnages historiques. Des dieux de l'antiquité on passa à l'histoire de France, puis à l'histoire même du souverain renversé.

Une bande de joyeux dessinateurs, dès 1871, prête son concours aux écrivains satiristes. Les charges de Hadol, de Lafosse, de Le Petit, de Robida, de Gill, de Draner pour Y Histoire de France Tintamarresque, pour Y Histoire Tintamarreques de Napoléon III, pour La dégringolade Impériale, pour La grande Mythologie Tintamarresque, continuent dignement les bouf- fonneries de la musique ou de la poésie dramatique, et ces pochades crayon- nées amenèrent le même rire argentin que les cascades débitées d'Offenbach. Hadol avait été mis en goût par ce côté rabelaisien qui convenait à son talent : il commença dans le Charivari une série : Mon Musée des souverains, dont on recherchera certainement quelque jour les rares épreuves.

La blague, la charge reprirent comme aux beaux jours de l'Empire avec Cham. Seulement, au lieu de s'attaquer aux œuvres littéraires on visa plu- tôt l'actualité sous ses formes diverses.

Ce sont là, du reste, dans ce cercle restreint, les seules particularités inté- ressantes à noter. Autrement, durant ces premières années de gouvernement parlementaire, mêmes tendances, mêmes manifestations. Le second Empire a eu les Binettes Contemporaines de Nadar, les Binettes Bimées de Léoncs Petit 1 et Régamey, la République aura Le Trombinoscope illustré par Hadol, Lafosse, Moloch.

Les dessinateurs ne vont plus à Baden-Baden cela est vrai, mais à ceux qui ont l'humeur voyageuse le champ ne manque point.

1 On sera peut-être surpris de voir Léonce Petit exécuter des portraits-charge. Cependant, pour peu qu'on parcoure les journaux illustrés de la fin de l'Empire, on trouverait dans ce domaine plusieurs œuvres, dont quelques-unes ne manquent pas de valeur.


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 469


C'est ainsi que Lafosse, un jeune qui malgré les imperfections de son dessin a eu de l'entrain et certaines qualités d'observation, ira en Autriche et poussera jusqu'en Moravie. L'Exposition de Vienne, en 1875, se prête tout particulièrement à ces expéditions lointaines. N'est-ce pas à ce moment que Gill, Robida, Demare, tous trois dans la cité Impériale, collaborent à La Puce (Der Floh), un de ces journaux viennois à la première page en cou- leur, dont j'ai fait autre part l'historique.

Stop, après 1870 comme avant, parcourt la France, dès qu'il n'est pas au bal de l'Opéra ou au Salon. Le voici en Normandie, en Bretagne, aux bains de mer, en un coin quelconque de cette province dont il excelle à repré- senter les anciens types, se créant, comme artiste, deux genres, deux pro- cédés différents, un « Stop politique » pour le Charivari, un « Stop pitto- resque » pour le Journal Amusant, l'un affectionnant le crayon gras, l'autre voué au trait ou, du moins, à des successions de traits maigres.

Bref, la caricature continue à vivre des mêmes éléments.



Tout le monde le connaît, ce café tenu par la mère Nanon. Une porte basse sur la rue, un petit escalier à descendre' un corridor à suivre et l'on se trouve dans la salle avec son plafond à solives, ses tables en bois et la Bataille d'Isly accrochée au mur. 11 faut voir le billard ! Long comme un vaisseau de guerre, ce billard, contemporain de Louis XIV, est décoré de grosses tètes de lion à ses quatre coins, qui ouvrent avec bruit leur gueule de cuivre chaque fois qu'une bille tombe dedans.

Fig. 303. — Croquis de Léonce Petit. (Journal Amusant, 1873.)

Ici c'est la grande ville, curiosités, plaisirs, foire aux jambons, foire aux pains d'épice, loges et coulisses, champs de course, — encore une impor- tation de la France impériale que le régime actuel ne fait que populariser un peu plus — toutes les sauteries et toutes les Parisiana du bal de l'Opéra


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Là c'est l'influence des champs, l'école de la paysannerie qui tend à se répandre, comme si l'estampe semblait vouloir prêter son concours à l'œuvre de décentralisation alors timidement tentée. En ce milieu triomphe Léonce Petit, du reste dans sa période brillante, collaborant à différents journaux, donnant à la Chronique illustrée des pages en couleur, mais assidu surtout au Journal Amusant, qui lui accorde quelquefois les honneurs de la pre- mière page. Mœurs, types, coutumes, paysages, toute la province — une campagne vécue et finement observée — défile, comme par le passé, sous son crayon toujours plus net et plus précis.

Quelquefois, il reprend ses grandes compositions de l'Éclipsé — un sujet central encadré de personnages — mais, en ces années, il donne plutôt de



Fig. 304. — Les archéologues, histoire en images de Pépin. (Éclipse, 1874.)


véritables scènes de mœurs, exécutées au trait avec une sobriété qui n'en- lève cependant rien à l'effet pictural. A ses côtés Baric, dont les gras et les contours cernés rappellent Daumier, apparaît comme une sorte de chroni- queur graphique traitant isolément les scènes de cette vaste paysannerie que Léonce Petit présente, lui, dans son ensemble.

Nous avons vu le dessin sans légende prendre naissance avec Crafty. Dès lors, il va occuper une certaine place aux côtés des croquis parisiens et des croquis de province. Plusieurs journaux, en tête l'Éclipsé, devenue de feuille à charges politiques un recueil d'observation graphique, contribuent à populariser l'humour et les histoires comiques se développant en une suite de croquis, ces deux genres auxquels l'esprit français fut si longtemps rebelle, pour lesquels il lui faudra subir l'influence du comique d'outre- Manche et d'outre-Rhin. La vulgarisation du Fun, du Punch, des plaquettes


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caricaturales londoniennes et des historiettes de Busch, le roi de l'image, fut pour beaucoup dans cette initiation.

La période de 4870 à 1878 subit plutôt les effets du grotesque anglais : seules les histoires de Pépin, qui avait déjà trouvé les grands tableaux au trait intitulés : Le monde à vol d'oiseau, peuvent être mentionnées comme essentiellement françaises d'esprit et de forme. Ses personnages, il est vrai, manquent de distinction, mais par leur attitude bien province ils évoquent toute cette littérature humoristico- satirique de Champfïeury, qui a eu sa plus haute expression avec les bour- geois de Molinchart.

Le bonhomme grotesque que Pépin promènera à travers ses diverses com- positions est à la fois personnel et local.

A cette même époque se développe le genre de fantaisie exotique qu'on a vu apparaître à la fin de l'Empire avec le japonisme : Robida, F x Régamey, Sahib, Léonnec, Somm sont les prin- cipaux représentants de cette école du « décadentisme, » ainsi que d'aucuns l'appelleront, qui introduit dans l'illus- tration française un certain côté tour- menté de la décoration orientale, ou qui se contente de plaquer les noirs d'une façon bizarrement pittoresque, tout en s'amusant à faire passer les Japonais sous les traits de notre cari- cature.

Mais voici un type social qui va apporter des éléments nouveaux de gro- tesque pour l'arsenal du rire ; je veux parler du marin, du Mathurin avec son éternelle chique dans la bouche donnant à la joue des aspects de fluxion invétérée. Le marin est un produit direct de la guerre;

Il s'était conduit avec une telle intrépidité pendant le siège que, forcé- ment, il devait venir sous le crayon des dessinateurs, et Cham fut un des premiers à en esquisser le profil.



— C'est pas ça, du tout du tout : on dit qu'il a le mort aux dents, ou qu'il a la mort aux dents, selon le sexe duquel le cheval il dépend!!

Fig. 305. — « Nos marins, » par Paul Léonnec. (Journal Amusant, 1876.)


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Léonnec, dans le Journal Amusant, dans des histoires maritimes, aux titres excentriques : Le Chat du bord, Patara et Bredindin S Sahib dans les Cro- quis Maritimes, dans La Frégate l'Incomprise*, voyage humoristique autour du monde, nous ont initié aux mœurs intimes et joyeuses des loups de mer, depuis le simple gabier jusqu'à l'imposant amiral.



Fig. 306. — Croquis humoristiques de Sahib. {La Frégate l'Incomprise.)

Ici ce sont des physiologies amusantes, sorte d'encyclopédie comique fai- sant connaître types et particularités de la vie maritime, notant les attitudes



Fig. 307. — Croquis humoristiques de Sahib. {Croquis Maritimes.)

diverses du « loup de mer, » qui marche les jambes écartées comme un cavalier démonté, avec un déhanchement, un balancement tout à fait per- sonnels ; là ce sont les plaisirs bruyants, les farces un peu grasses, des gabiers à trois poils cultivant, suivant leurs mœurs antiques et solennelles,

1 Deux amusantes plaquettes publiées par Vanier. Patara et Bredindin sont des termes maritimes qui servent à désigner les gros cordages qui s'ajoutent aux haubans des bas mâts et le palan moyen destiné à hisser de la cale ou à y amener divers objets.

  • Également édités par Vanier, l'éditeur auquel la caricature contemporaine devra savoir gré

de toutes ses intéressantes publications dans le domaine de l'humour.


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA^TROISIÈME RÉPUBLIQUE 473


dive bouteille et beau sexe, — beau, d'après la donnée du matelot, identique à celle du « tourlourou » — bordées de la vie terrestre qui durent tant qu'il reste quelque chose du « décompte. »

Le crayon de Paul Léonnec a surtout excellé à peindre ce côté bambo- cheur du « mathurin, » dès qu'il a quitté son bord pour le plancher des



Fig. 308. — Le marin, croquis de Léonnec. -- Malhurins et gendarmes, croquis de Sahib.


vaches, en illustrant de croquis endiablés Patara et Bredindin; véritable odyssée maritime sur terre qui se termine par les démêlés obligés avec la gendarmerie, « famille de bipèdes particulièrement antipathique au matelot. »

Tous ces gens de mer, grands et petits, qui considèrent la terre comme un lieu de plaisir à leur usage, ont une particularité; ils aiment à conter des récits aux « terriens » ; récits exotiques et toujours ampli- fiés, qui semblent avoir passé par Tarascon. N'est-ce pas un commandant, également crayonné par Léonnec, qui apprécie ainsi le voyage autour du monde : « Le temps de prendre l'absinthe à Sainte-Catherine, de dîner à la Nouvelle-Calédonie, de boire son café à Sainte-Hélène, et la farce est jouée. »

Un dernier élément de comique consiste dans la mise en présence du « loup de mer » et du « pioupiou » deux camarades qui ne s'aiment guère et dont l'animadversion se fait sentir à bord, pendant le mauvais temps surtout, le « troubade » étant de sa nature un être encombrant qui empêche de manœuvrer avec la rapidité nécessaire. « Du- pjg, 309. _ commis- manet calomnié, » ce serait là une suite fort piquante. s £ ire » p ? r Léonnec

Le bon et inoffensif « pioupiou » d'autrefois, terreur des mères de famille et consolation des bonnes d'enfants, il ne faudrait cepen- dant point croire que les « mathurins » de Léonnec et de Sahib le font oublier à nos dessinateurs. Au contraire, les deux « frères ennemis, » de

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


métier, mais pas de goût, vont se trouver sans cesse côte à côte. D'abord Randon n'est-il pas là, encore -et toujours 1 ?

Oui, encore. Randon, en effet, après 1870 comme avant, continue à publier dans le Journal Amusant des « histoires d'invalos » de jeunes recrues et de jardins zoologiques... du reste intéressant à parcourir, malgré son dessin vieillot, parce qu'il donne des choses absolument typiques, absolument spé- ciales à la vie militaire.

Telle femme croquée en ses Volontaires d'un an et le pouce nous en dit long sur la beauté esthétique conçue par Dumanet, beauté qui ne va pas

sans certains parfums particuliers et espéciaux. Cette « superbe créature à la chevelure luxu- riante dont le regard ferait baisser les yeux les plus hardis, » a certainement été vue par notre dessinateur, tout comme le brigadier de cham- brée bipède hargneux et puant, véritable requin de caserne qui ne fait que jurer du matin au soir.

Ce serait une intéressante étude, que de rechercher les phases diverses par lesquelles ont passé en France la blague et la charge mili- taires. Comme le dit Carjat en sa préface du Colonel Ramolloi, le théâtre s'en empara bien avant le livre et c'est de la scène que le goût des charges épicées se répandit peu à peu dans les ateliers d'artistes. L'image connut déjà le troupier comique avec Charlet, avec Ch. Jacque; mais, sans parler des fantaisistes à la Durandeau, ce furent Cham et Randon qui introduisirent, popularisèrent cette spécialité dont tout journal qui se respecte ne saura, dès lors, se passer : la piouterie.

Eh bien ! de môme que M. Pigeon fut l'incarnation du garde national sous la Restauration, de même le colonel Ramollot, type créé par Ch. Leroy, a la prétention d'incarner en lui le militaire contemporain, de résumer les qua- lités, les défauts, les ridicules de tous ses subordonnés. Personnages aujour- d'hui célèbres, Ramollot, Lorgnegrut, Pinteau ont eu les honneurs du livre, du journal, de la lanterne. Après les Histoires du colonel Ramollot, illus- trées par Draner, sont venues les Aventures du colonel Ronchonot, illustrées par Gustave Frison, un dessinateur populaire qui avait déjà implanté le



Fig. 310. — Type de cantinière par G. Randon. {Journal Amu- sant.)


1 Randon a collaboré au Journal Amusant jusqu'en 1881.


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA TROISIÈME RÉPURLIQUE 475


genre et les légendes pioupiou dans le Monde Plaisant, ce journal à images coloriées dont le succès fut grand, il y a quelques années. Et depuis nombre d'autres publications similaires ont fait leur apparition.

Quoique, au fond, l'amusante histoire de Pinteau ne soit qu'une simple « charge d'atelier », une de ces fumisteries comme on aime à en faire dans les sociétés de rapins, — et c'est ce qu'elle fut, à l'origine, avec les croquis de Durandeau — il est certain que ceux qui se sont emparés de ces types, dans la presse et dans le livre, ont vu plus loin, et qu'ils ont surtout dirigé leurs traits contre le militarisme du second Empire, contre les « traîneurs de sabre, » disons le mot, contre les « capitulards. » Comparer les Scrognieugnieu du colonel Ramollot, les vous f. — d'dans, les m? prenez vous pour une tourte, aux profondes satires de Swift ou de Rabelais, ainsi que cela a été essayé, c'est, assurément, pousser la plai- santerie un peu loin, mais il ne faudrait pas, non plus, accuser le livre et l'estampe d'insulte préméditée envers l'armée, mal- gré la profonde différence existant entre la nouvelle conception caricaturale française et la donnée allemande l . Ce que l'on peut dire, c'est que Ramollot, incarnation gro- tesque de l'officier de garnison, tel qu'il a existé, bien modifié, du reste, par le régime actuel, est un type parfaitement ennuyeux, lorsque ses histoires se succèdent à jet continu, sans interruption.

Au point de vue graphique, la distance est grande entre les soldats de Gham, de Randon, de Marcelin, de Draner, d'Uzôs et les soldats que vont dessiner Caran d'Ache, Gourboin, de Sta ou Josias, les principaux teneurs de crayons militaires à notre époque. Le fantassin fanfaron qui devait « tout avaler » a disparu, Dumanet ne résoud plus les questions européennes avec la naïveté de celui qui ne doute de rien, et, cependant, jamais les « militairiana » n'ont été aussi en faveur.

Gourboin et Caran d'Ache, deux maîtres, font à proprement parler du

'Voir dans mon volume: Les Mœurs et la Caricature en Allemagne, de quelle façon les dessi- nateurs d'outre-llhin entendent la caricature militaire.



Fig. 311.— Type de Ramollot, par Uzès.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


croquis militaire et le traitent avec une ampleur sans égale. Caran d'Ache, considéré ici dans ce domaine spécial, a mis au jour des ramollotades qui se distinguent facilement des autres, en ce qu'elles ont un esprit du diable. Avec ses militaires, merveilleux d'allure, de geste, de tenue, pris dans les particularités de leur vie intime ou dans l'exercice de leurs fonctions, défile toute une histoire humoristique de l'armée française. C'est lui qui a trouvé le récit des quatre hommes envoyés près d'un petit arbre, avec l'ordre d'y rester jusqu'à nouvel avis, et qui, l'arbre voyageant, — c'était un arbuste



qu'on transportait sur un charriot — le suivirent ainsi, plusieurs jours durant. C'est lui qui a esquissé le type du vieux commandant à cheval sur la disci- pline, défendant à ses soldats de fumer, et qui, aper- cevant l'un d'eux, bouffarde entre les dents, s'écrie : « Eh, l'homme, vous fumez ? — Oui, mon comman- dant. — Eh bien ! donnez-moi un peu de feu 1 »

Caricature, toujours amusante, se contentant de viser les types, sans attaquer l'armée en corps, allant de Pinteau qui porte son pain de sucre à travers les gouttes de pluie, à Pichot qui fume béatement des « grosses cigares, » au nez des camarades qui lui demandent s'il « n'aurait pas son frère. »


Fig. 312. — Type de « tour- Tandis que les petits croquis du Journal Amusant, lourou, » par de sta. s ig n és Josias, ne quittent pas la vie de caserne, de Sta, en une série de plaquettes humoristiques, a fait ressortir tous les côtés comiques du militaire, depuis le simple « tourlourou » qui, en mettant ses gants, ne trouve plus le compte de ses doigts, jusqu'aux « grosses graines, » officier d'état-major, Ramollot inévitable, qui s'appelle ici « Général Fricas- sier. »

Et le soldat de de Sta a un aspect fort réjouissant, traité en manière de silhouette, ce genre que pratiquent surtout Moloch et Paul Bernay. Croquis d'artiste, pochade, calembredaine illustrée, c'est ainsi que le militaire, loin de voir diminuer son influence, prend place, sous toutes les formes, dans l'imagerie actuelle.

La silhouette est certainement un des procédés qui se sont le plus répan- dus depuis 1870. J'ai déjà indiqué les différences existant entre Allemands et Français dans la façon de concevoir ces sortes d'ombres chinoises, ainsi que bien des gens les appellent encore. Pas besoin, donc, de s'y arrêter à nouveau. Ce qu'il faut constater, c'est que, sans occuper dans la presse illus-



EN BORDÉE

Dessin de Caban d'Ache. {Vie Militaire, 1884.)


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 479


trée une place déterminée, les « silhouettes » ont pu, de temps à autre, faire passer sous les yeux du public des scènes de mœurs et des suites de person- nages. Ainsi le Journal Amusant a eu de Paul Bernay toute une succession de tableaux en noirs découpages, d'un grotesque réussi.



Fig. 313. — Silhouettes fantaisistes : « Le nouvel élu, » par Paul Bernay. {Journal Amusant, 1873.

Voici enfin deux caricaturistes qui doivent marquer dans notre produc- tion moderne, Robida et Alfred Le Petit, tous deux ayant fait leurs premières armes aux derniers jours de l'Empire ; tous deux imaginations fécondes, tous deux talents personnels et multiples, également épris de couleur et de fantaisie, le premier ayant cette ténacité, cette persévérance qui man- queront quelque peu au second et l'empêcheront de donner tout ce qu'il promettait.

Inventeur, découvreur, romancier graphique, Robida est double. Et cepen- dant celui qui fera sortir Le vingtième siècle tout armé de son cerveau, est le même qui a mis sur jambes miss Tulipia et les charmantes « épinglées » de La grande mascarade parisienne ; en un mot, l'homme des imaginations extraordinaires dont la fécondité ne se dément jamais, qui, chaque jour, nous arrive en ce journal La Caricature, jadis si imprégné de son souffle, avec quelque nouvelle histoire pleine de secrètes attirances, comme cet Éternel féminin, à la fois si invraisemblable et si vrai.

Ayant un bout de plume à son bout de crayon, Robida fut voyageur, par-


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


courant l'Autriche, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, publiant sur ces trois der- niers pays des récits plus fantaisistes que réellement pittoresques, voyant, avant tout, le cocasse, l'incohérent, et restant toujours au fond, devant les imposantes grandeurs de la nature ou de l'art, le Parisien à qui « il ne faut pas la faire. »

Juger d'un dessinateur aussi multiple n'est point chose facile. Pour le bien apprécier, ouvrons La Caricature, et aussitôt une succession de grandes images va se présenter à nous. Touchant à tout, à l'actualité, au théâtre, aux lettres, aux découvertes, Robida affectionne, suivant le genre jadis créé par Marcelin, et en y apportant une richesse de documents que ce dernier ne possédait point, ce qu'on appelle les monographies illustrées : descriptions, comparaisons entre les choses d'autrefois et celles d'aujour- d'hui, qui constituent un des côtés les plus piquants de la caricature, qui donnent la synthèse des connaissances, des idées de l'artiste.

Voyages, modes, mœurs, usages, choses vues ou choses imaginées, défilent en de grandes planches aux titres caractéristiques. Il met à nu le cœur des hommes ou le cœur des femmes, avec la même facilité qu'il restitue l'histoire d'une ville à travers les âges, qu'il suit les « magasineuses » dévalisant par leurs achats les grands bazars, qu'il présente le panorama de Paris, qu'il fait l'historique de l'opérette ou des bals masqués. Ici ce sera une nouvelle carte d'Europe faite, assurément, sous l'influence du Papa- gallo et autres journaux italiens ; là il représentera la conquête de l'Amé- rique par Sarah Bernhardt ou décrira de comiques histoires d'adultère, venant se dérouler devant ce qu'il a pittoresquement appelé : La Chambre Rose. Voici : La Saint-Cheval, Le Retour au Moyen Age, La Guerre aux Célibataires, Le Musée Grévin, Le Bagne Matrimonial, La Grande Épidémie de Pornographie ; titres suffisamment explicites.

Est-ce tout? Non certes. Pas un sujet d'actualité ne lui échappe. S'occupe-t-on du Métropolitain, aussitôt il nous montre l'embellissement de Paris par les chemins de fer aériens ; les philosophes allemands sont-ils à la mode, il nous donne un Schopenhauer illustré, par ma foi fort amusant et non sans un certain côté de vérité ; bataille-t-on dans la presse au sujet de quelque idée baroque comme le conservatoire de littérature, il dessine avec sa verve habituelle l'existence des jeunes écrivains à Trianon; mélange d'actualité et de fantaisie, qui n'est pas un des côtés les moins curieux de son œuvre, toujours si pleine de brio et d'entrain.

Mais nulle part cette fantaisie ne s'est donné libre cours comme dans Les Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul dans les 5 ou 6 parties


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA TROISIÈME RÉPURLIQUE 481


du monde. Là, déchaînée à tort et à travers, ne rencontrant plus de bornes, elle constitue un véritable mouvement perpétuel, un véritable feu d'artifice dont les fusées se succèdent sans arrêt ; vagabondage de la pensée et du crayon qui produit les farces les plus grotesques, les aventures les plus stupéfiantes, les luttes les plus homériques. Ce Farandoul qui a été roi des



Fig. 314. — Caricature de Robida. {Le XX e Siècle.)


singes, évêque mormon, peintre sur sauvages, dieu chez les nègres, qui a rempli ainsi les fonctions les plus élevées et les plus diverses, est un joyeux compagnon qu'on aime à suivre.

Le même esprit fantaisiste qui porte Robida vers les aventures extraordi- naires, le fera revenir sans cesse au passé, et le conduira à la recherche de l'avenir.

Vers le passé, il s'y est arrêté maintes fois dans ses grandes compositions de La Caricature, entreprenant des excursions au mont Saint-Michel ou au

Gl


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE



I château de Pierrefonds, mon- trant le retour de la chevalerie par le duel ; vers l'avenir, sa description de « l'âge d'or en 4945 » et « la guerre aux siècles futurs » nous ont fait entrevoir ce qu'il pour- suivait par l'image.

Restituteur habile, certes, il l'est au plus haut degré, donnant comme pas un l'illusion de la réalité. Voyez son Voyage de M. Dumollet, cette ravissante fan- taisie de la Restauration, avec ses amusantes pers- pectives de rues, avec ses modes, avec ses types. Il ne faut donc pas s'étonner si le moyen âge, cette époque des grosses farces et du gros rire, Fa tout particulièrement tenté ; s'il a voulu interpréter à sa façon les anciens conteurs, s'il a voulu irendre l'illustration d'un livre « de haulte raisse » comme Rabelais, chose difficile, hardie, téméraire même, après Gustave Doré.

Entre son Rabelais et le Rabe- lais mis au jour par le grand maître, il y a cette différence que l'auteur de la Sainte Russie a surtout cherché à faire œuvre p. o,v ti , £J „ , , . , documentaire, à donner une in-

  • ig. 315. — Encadrement du « Rabelais » de llobida.

terprétation graphique du texte, tandis que lui s'est abandonné à tous les écarts, à toutes les fantaisies de son imagination. C'est du Robida semé aux quatre coins d'un joyeux conteur. D'où



LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA TROISIÈME RÉPURLIQUE 483


un Rabelais, riche en cascades, un moyen âge véritablement plaisant, très vivant, ayant quelquefois de l'allure, vous faisant rire de bon cœur; quelque chose comme de l'opérette par l'image 1 .

Après le passé, l'avenir. Le Vingtième Siècle, le titre est piquant, l'idée drôle et l'interprétation pleine d'imprévu. C'est en présence de telles images que les braves gens se demandent : « Mais où donc est-il allé chercher tout cela? » Où, c'est bien simple. Dans une cervelle pleine d'inventions bizarres, dans l'idée fort juste que tout est possible avec les grandes découvertes actuelles, que les progrès de la science doivent amener des bouleversements. Et il nous montre, imbu de cette thèse, la dernière locomotive au musée de Cluny, les « aéronefs » ou « aéroflèches » remplaçant les omnibus, la nour- riture assurée par un abonnement aux Compagnies d'alimentation, le journal téléphonographique et même téléphonoscopique faisant voiries événements,



Fig. 316. — Transformations (Bartholdi et son lion), par Alfred Le Petit. (Croquis inédit.)


la femme électrice, éligible, la guerre transformée avec des locomotives- forteresses, des propulseurs électriques, des boîtes à gaz foudroyants concen- trés, des fusées à brouillards asphyxiants, des obus à miasmes, etc., etc.

On le voit, Robida fait preuve d'un sens très complet, très ingénieux de l'invention, des forces attractives de la matière, et des puissances futures. Et voilà pourquoi ce livre, sorte de jetée hardie sur un avenir que nous ne pouvons pas prévoir et que nous ne verrons pas, est appelé quand même à rester, au point de vue de la curiosité et de l'ingéniosité des fic- tions suscitées. Mais pour Dieu, que nos descendants, lorsqu'ils le rencon- treront sur les quais d'alors, éclairés sans doute à l'électricité, n'aillent point le prendre pour un livre de sciences exactes !

Toute cette machinerie scientifique, mise en mouvement par un dessinateur

  • Le succès du Rabelais a engagé Robida à continuer l'illustration des vieux conteurs français.

En décembre 1887 a paru à la Librairie Illustrée une nouvelle édition des Cent Nouvelles nouvelles ornée de têtes de chapitres, de culs-de-lampe, de lettrines, vignettes nombreuses et très vivantes, qui émaillent agréablement le texte, mais sont encore moins savantes, moins pittoresques que les précédentes,


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


ingénieux, défile devant nous comme un décor de théâtre; féerie graphique au lieu d'être exécutée, mais qui n'en est pas moins scénique.

Je cherche à Robida des ascendants dans ce domaine et je ne vois guère que Grandville qui puisse lui être, non pas comparé, mais bien opposé. Grandville, en effet, a les visions d'une cervelle détraquée : Robida a la maladie de l'invention et du mouvement perpétuel, et c'est peut-être ce dernier point qui finira par énerver le public, par l'éloigner d'une œuvre qui, en somme, marque profondément au milieu des éternels clichés d'une vieille caricature sans science et sans esprit.



ALFHONSK KAIIR. LOUIS BLANC.

Ici vous voyez la figure II est petit cet homme politique,

De cet esprit fin et profond, Mais il est grand parmi les orateurs!

Mais ce n'est que par la lecture Avec ses fleurs derhétorique

Qu'on peut connaître Karr à fond. H enchaîne ses auditeurs.

Fig. 317.— Portraits-charge d'Alfred Le Petit, destinés à orner des assiettes.

Chercheur, fouilleur, pas dans le même ordre d'idées, pas dans la même conception, par exemple, mais avec une grande étude des choses et des gens ; tel apparaît Alfred Le Petit, atteint de ce mal très moderne qui con- sisterait presque à vouloir démonter les marionnettes humaines pour savoir ce qu'il y a dedans. Comparaisons, rapprochements, dérivations, expressions physiognomoniques, toutes choses qui sentent l'influence exercée sur lui, sciemment ou à son insu, par Lavater. Le Petit est, à la fois, un chercheur et un incohérent ; il exécutera des caricatures à la course sur une voiture- réclame 1 , il fera du journal ambulant, du feuilleton parlé 2 , — idées certes

1 Caricatures pour les voitures du journal La Revanche promenées dans Paris en 1886. 1 Tentative assez curieuse de journal débité et illustré qui eut lieu dans l'ancienne salle du théâtre de l'Athénée dit « La bonbonnière à musique. »



LES CRAPAUDS ANIMÉS Croquis original d'Alfred Le Petit.


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE


pas plus mauvaises que d'autres - il figurera des portraits-charge à laide de <c solides, » représentant, par exemple, Sarah Bernhardt avec un balai, et, à côté de cela, véritable chercheur, il se mettra à étudier les crapauds à analyser leurs sensations, essayant de les saisir sur le vif, faisant en sorte que rien ne lui échappe de leur vie interne.

Le Petit voit les crapauds dans des attitudes humaines, leur communi- quant de notre grotesque, de nos gestes, de nos sensations. Quant à ses transformations, il a repris

l'idée de Mailly. Mais la grosse difficulté

consiste dans le fait de vouloir proclamer

un principe général et de chercher ensuite

à l'appliquer. S'il est très vrai que l'homme

finit par s'identifier plus ou moins avec son

œuvre, avec les choses et les gens qui l'en- tourent, il est non moins vrai que, souvent

aussi, l'on aurait grand'peine à établir une

pareille comparaison, fort ingénieuse, mais

ne reposant sur aucune base sérieuse. Et

c'est pourquoi les Allemands, nos maîtres

en cette branche, ont toujours préféré pour

ces déformations, prendre des têtes quel- conques.

Alfred Le Petit, qui a publié de nom- breux journaux, qui a illustré de vignettes parpaillotes et quelque peu croustillantes, des livres comme La vie des Saints ou Les sermons de mon curé, a touché à toutes espèces de choses.

Une série d'assiettes portraits-charge qui, à l'heure actuelle, s'étalent encore à la vitrine de certains magasins et qui, vers 1878 surtout, jouirent d'une grande popularité, ont été exécutées d'après ses compositions 1 .

Humoristes et observateurs, Robida et Le Petit rompent ainsi complète- ment avec la caricature au jour le jour, avec le bon mot dessiné, expliqué par l'image. Leur fantaisie, leur incohérence doivent influer sur l'époque



Fig. 318. — Le maître du monde. Vignette de Sapeck. (V Anti-Concierge, 1881.)


tion de î , ZoJ T P1 !° eS Cngagea P lusieurs industriels à reprendre la grande tradi- des non. , 3 tl! dec ? re A? 6 ,P° rtra,ts ou de ^jets comiques. C'est ainsi qu'on vit reproduire des portraits-charge de GUI, de Grévin, des caricatures de Draner, Gostiaux, Maës, etc.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


moderne comme le grotesque de Humbert et de Moloch, ce grotesque qui amènera forcément le fumisme avec son grand chef Sapeck , dit « la terreur des concierges, » Sapeck qui s'est fait une spécialité des fonds noirs, et dont on peut apprécier les qualités, l'entrain, la verve endiablée dans nombre de monologues et dans maint journal ayant vécu ce que vivent les feuilles en nos jours tourmentés, l'espace d'un matin.


II


De 1870 à 1880 l'ancienne caricature, incarnée en ces trois grands organes : Charivari, Journal Amusant, Vie Parisienne, garde, sans conteste, la pre- mière place, ouvrant, cependant, la porte à la fantaisie qui se presse de toutes parts et qui in- fluera, avan t tout, sur la manière d'interpréter la femme. A ce point de vue, la différence est considérable entre Draner, Mor- land, Hadol, Lafosse et Robida, dont les dix années de campagne artistique à la Vie Parisienne do- teront l'illustration légère d'une quantité de petits chefs-d'œuvre de polissonnerie piquante.

Hadol, lui, est déjà quelque peu, comme Régamey, un tour- menté, mais le relevé, le re- troussé à la Draner ; je l'appel- lerais presque du retroussé à la papa, tant il est mièvre et peu accentué à côté de l'épicé actuel.

Durant l'épidémie du véloci- pède qui sévit de 1867 à 1875, Ton peut juger tout à l'aise de la façon dont l'illustration courante, bonne fille, entend la monstrance des parties cachées.



A cheval sur le double zéro où une mise légère rapporte de gros bénéfices.

Fig. 319. — Croquis de Draner. {Charivari, 1872.)


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J'ai souvenance d'un Voyage autour du monde en vélocipède, dans lequel Régamey et Pépin cherchèrent à élever un piédestal au rond de jambe, alors que les vélocipédeuses de Draner sont d'honnêtes personnes, montrant sans malice un bas blanc bien tiré. Il est vrai que le Charivari n'est point l'organe attitré de ce genre de dessins.

Au reste voici Bertall, qui va nous permettre de définir nettement le retroussé tel que nous l'ont légué vingt ans d'Empire, ou plutôt tel que le comprenaient les journaux alors à la mode ; Bertall, dont les volumes La Comédie de notre temps et La Vie hors de chez soi 1 resteront le document le



Pas de fantaisie dit : Pas du pied de biche. La petite Nana : Le pas du chassepot.

Fig. 320. — Vignettes de Bertall. (La Comédie de noire temps, 1875.)


plus précieux, le plus amusant sur les mœurs de cette période, comme Le Diable à Pains est le compendium de la vie publique et privée sous Louis-Philippe. Chaque époque a ainsi ses livres-types qui seront pour l'avenir les véritables bibles de l'humanité à certains moments déterminés. N'est-ce pas en ces volumes que défilent mœurs, usages, manières, manies, coutumes, cérémonies, types et caractères ; n'est-ce pas en ces pages, sous le crayon de Bertall, que l'on a tout loisir pour étudier et la toilette et les dessous du costume, depuis les bas et le pantalon jusqu'au chapeau, sans oublier même ce chapitre spécial et toujours d'actualité en matière de toi- lette, la pudeur et les embûches de la mode. Les embûches de la mode,

1 Paris, Pion, éditeur, 3 volumes.

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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


voilà le vrai mot pour cette illustration comique dont pas à pas on a pu suivre les effets, depuis la fin du xviii 0 siècle.

Eh bien ! Bertall, comme Marcelin, comme tous les dessinateurs élégants du second Empire, continue à pratiquer le mot de Gavarni : « Canaille tant qu'on voudra, mauvais genre, jamais. » Il déshabille la femme, il nous livre les secrets de ses enveloppements intimes, mais il ne va pas plus loin; dessin pour un monde léger, sans grands principes, qu'il ne faut pas avoir l'air de blesser, de heurter trop ouvertement.

Bertall et Marcelin sont, à proprement parler, les interprétateurs de la cocodette du grand monde, ce type spécial à l'époque, tandis que Grévin, prenant plus bas dans l'échelle sociale, fait vivre et défiler devant nous la cocotte. Or, le monde marche et, de même que la cocotte a succédé à la lorette, de même la cocotte est en train d'être supplantée par « l'épinglée, » qui à son tour s'efface devant « l'horizontale » de toutes marques (sic). Qu'est-ce que « l'épinglée ? » M. Félicien Champsaur va nous l'apprendre en un article où il me semble avoir admirablement saisi ces différentes nuances de la femme à vendre 1 :

« Une épinglée croit un peu à l'argent, beaucoup aux louis, passionné- ment aux billets de banque. C'est la femme créée par Robida. Elle est géné- ralement grasse et boulotte avec des bras opulents, des seins qui avancent en emplissant le corset de leurs globes fermes, la taille mince, des hanches superbes, qui, pour les amoureux de matière chez la femme, évoquent en leurs courbes exagérées le rêve des chairs et le poème des contours ; mais elle grise les sens avec des jambes plantureuses, aux mollets riches de galbe et des pieds de rien du tout. L'âme de ce corps existe à peine. La lorette de Gavarni aime le chicard, la cocotte de Grévin a des tendresses soudaines et des béguins impromptus, tandis que l'épinglée de Robida est une femme menant bien son affaire sans se laisser distraire, malgré des sentimentalités niaises, car elle s'écrie, en lisant allongée sur son lit un roman où le héros exprime sa passion en termes amphigouriques : « Oh!... celui qui me parle- rait comme ça, je sens que je ne le tromperais jamais... Mais voilà, y en a pas. »

« Ayant beaucoup de très belle chair à vendre, elle la vend au plus haut cours. C'est l'important. Avec l'insolence de sa triomphante beauté elle a le dédain des chatteries, de la causerie, et, rejetant le souci de la pensée, elle énamoure, comme Nana, par la vue de sa poitrine et de son giron aux

  • Biographie de Robida publiée dans Les Contemporains.


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lignes onduleuses. Souvent elle ajoute à ses moyens de conquête les indis- crétions pleines d'attraits, surprises ravissantes, des robes courtes ou, par un hasard fréquent, levées jusqu'aux jarretières. On ne les voit pas, mais



Fig. 321. — Sujet de « La grande épidémie pornographique ou la Trichinose de l'homme, » par Robida. {La Caricature, 1882.)

il ne s'en faut guère. Le talent de Robida est composé d'imagination et de modernité, et les femmes ainsi enfantées, dans son rêve d'art, ont, jusqu'à l'inouïsme, des ondulations, des souplesses, des serpentements, des zigzags, des allongements, des abondances, des adossements, formes et poses qui toutes sont empreintes de vivacités, de langueurs, de coquetteries, de ner- vosités, d'abandons, de câlineries, de lascivités et d'insenséismes. Ce type


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est la caricature de la réalité. Les femmes galantes du xix 8 siècle sont des femmes sérieuses. Elles veulent le chic et le chèque, et le reste peu leur chault. »

Que dire, après une citation définissant si bien le genre féminin créé



Fig. 322. — Têtes de page de Grévin, pour V Almanach des Parisiennes (1875).


par notre artiste, mélange, en effet, d'imagination et de modernité, ce qui fait justement de lui le dessinateur de transition entre les anciens carica- turistes et les caricaturistes de la nouvelle école ? Avec ses femmes saucis- sonnées, au cou-de-pied si invraisemblablement cambré, au chapeau dont la pointe a des avancées formidables, à la taille serrée en cette robe prin- cesse qui moule les formes, fait ressortir le ventre et accentue les hanches, aux longs gants, aux bas rayés, à l'éventail traînant et ballottant contre les cuisses, Robida commence la grande chanson de la chair moderne, des


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déshabillés savants et capiteux ; bientôt unique préoccupation de l'image.

A ses côtés, Grévin est un pur, un chaste. Tout d'abord cet artiste qui tient une si grande place dans l'estampe actuelle n'a pas ces attirances : malgré son faire nouveau, malgré sa façon piquante de dessiner la femme, il est toujours l'homme du second Empire 1 , celui qui cherche à donner des illustrations amusantes sur un public léger dont on aime à parler, prétexte, la plupart du temps, à quelque comique légende, d'une vérité saisissante.

S'il fait défiler devant nous un monde vicieux, la faute n'en est point à lui, mais bien à notre société actuelle, qui permet à ce monde de tenir, d'occuper la première place. Allez donc voiler nos infamies, quand la plume et le crayon sont là ; quand chaque jour les comptes rendus judi- ciaires les étalent sous nos yeux d'une façon autrement dangereuse, apprenant aux innocents des choses sans nom que l'image, elle au moins, si légère soit-elle, ne contribuera jamais à propager.

« Grévin, c'est la légende, » dit-on souvent. Cela n'est qu'à moitié juste. Assurément, ses légendes sont pétillantes, inimitables, tellement prestes et enlevées que quelquefois la censure a cru devoir leur couper les ailes, — du reste, laissant passer, suivant sa louable habitude, maintes pointes d'esprit pour le moins aussi légères — mais enfin, chez lui, la légende n'est pas tout.

Comment méconnaître la portée graphique de ces minois féminins, de ces silhouettes malsaines, mais toujours gentilles et provocantes, parve- nues, à force d'expression vicieuse, au dernier degré de l'échelle sociale, à la fille dans toute sa hideur; véritable incarnation pornographique du siècle dont la machine et le mercantilisme se trouvent être les deux principaux agents de civilisation?

Toutes les fois qu'un dessinateur met en scène des personnages de la comédie humaine, l'adjonction du dialogue, de la scène parlée devient nécessaire, et c'est pourquoi il me faut revenir à ces légendes soigneusement collectionnées par le maître, qui, depuis plus de quinze ans, s'étalent en première page du Journal Amusant; documents d'histoire contemporaine, ayant le piquant et quelquefois la profondeur des Gavarni.

De ces légendes dont on parle tant, qu'a-t-on retenu ? Rien que les polis- sonneries, les lieux communs à l'usage de certain public pour qui les autres choses n'existent pas. Or, ce sont ces « autres choses » à peine entre- vues, pour ne pas dire méconnues, qui donnent au dessin de Grévin un côté profondément philosophique.

1 Pour la première partie de l'œuvre de Grévin, voir les chapitres Les Mœurs sous le second Empire, pages 373 à 380, et La Caricature pendant la guerre, page 430.


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En ces scènes de mœurs écrites et dessinées on retrouvera, quelque jour, tous les abaissements, toutes les infamies de notre seconde moitié de siècle. Autant de légendes, autant de tableaux :

« Te vl'a encore partie à ton satané bastringue ! » dit une mère d'actrice à sa fille, et celle-ci répond, posant ainsi brutalement la question sociale féminine : « Veux-tu y aller à ma place? »

Petite causerie entre monsieur et madame, l'un à son bureau, l'autre appuyée contre la cheminée : « Oui madame ! oui ! je suis de l'avis de mos- sieu Dumas fils : Pas de pitié pour la femme légitime qui trompe son mari ! — Eh ! mon Dieu ! mon ami, qui veux-tu donc qu'elle trompe ? » Pensée simple et profonde tout à la fois qui vaut bien dans sa logique, le fameux : qu'il mourût!

Personne ne l'a oublié assurément, le monsieur qui rentre chez lui énervé, agacé, et qui, d'un geste brusque, bien vivant, bien vrai, s'apprête à poser son chapeau sur un meuble. Madame est derrière, se limant les ongles :

— Eh ben ! non ! tu sais, pas encore de gratification ?

— Dame ! mon chéri, tu ne veux pas que j'aille parler à ton chef de bureau !

Trois femmes en chignon, trois minois éveillés de la rue parisienne, arrêtées devant une vitrine où se lit le mot Éventails :

— J'connaisune amie... oui, mad'moiselle, j'connais une amie qui travaille dans ces machins-là, et ça lui rapporte beaucoup. — Eh bien, moi, j'en connais une qui n'travaille dans rien du tout, et ça lui rapporte encore davantage.

Deux femmes s'adressant à un gommeux à tête simiesque, devant une table de café :

— Nous arrivons du Jardin des bêtes; charmante promenade... C'est extraor- dinaire ce que l'on y trouve de ressemblances avec les gens... — Y avez-vous trouvé la mienne ? — Très cher, les singes étaient rentre's.

Voilà, je pense, mieux que de la grivoiserie ordinaire.

Et, d'autres fois, cette pointe d'esprit philosophique s'élève à la hauteur de la satire. Tel Paris en 1900, représentant, après le crevé, le putréfié; tel ce gommeux, type accompli d'idiot qui se brûle la cervelle devant un man- nequin de femme : « Une fois, deux fois ! veux-tu m'aimer? » image dont la moralité est tout indiquée : « A l'impossible nul n'est tenu. »

Partout, en ces vignettes, se trouve notée l'étemelle influence de la femme, influence, vieille comme le monde, que tous les dessinateurs ont


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— Pardon, madame, vous avez des appartements à louer?

— Dix-huit cents !

— Les moindres ?

— Les moindres.

— C'est un peu cher... pour moi.

— Ohl je l'pense bien.

(Journal Amusant, H octobre 1873 .


Fig. 323. — « Fantaisies Parisiennes, » par A. Grévin.


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enregistrée, que tous ne sont pas arrivés à saisir sur le vif, à exposer à la fois d'une façon aussi nette et aussi amusante. Je ne sais plus qui a dit : « L'homme est un affreux pantin dont la femme tire la ficelle, » mais, à coup sûr, celui qui écrivait semblable chose ne se figurait pas rencontrer un jour un illustrateur qui traduirait sa pensée aussi exactement que Grévin, avec « les quatre saisons du pantin, » grande danse moderne des vivants.

Ainsi donc, si bizarre que cela puisse paraître aux esprits préconçus, Gré- vin, le dessinateur attitré des jolis costumes que chacun admire en maintes

féeries ou revues, Grévin, dont les statuettes aux formes amoureuses 1 semblent faites tout exprès pour atti- rer la clientèle en certains magasins où la marchandise n'est pas à la vitrine, est un philosophe épicurien déshabillant les vices avec la même facilité, avec le même entrain que les femmes.

Et maintenant, parlons à nouveau de son dessin, de cette ligne large, de cette sûreté étonnante qui consti- tuent la caractéristique de sa der- nière manière 2 , inaugurée il y a une quinzaine d'années par des succes- sions de traits, de hachures, donnant une suite de contours vagues et confus. Ce qu'il cherchait, on le voyait déjà au travers de ses person- nages, c'était à faire en blanc du dessin parlant. Aujourd'hui, il y est parvenu : quelques traits, et il obtient l'expression du visage, ovale toujours identique; deux points noirs et voilà les yeux, sans oublier deux petits traits d'union au-dessus, pour

1 Les statuettes fantaisistes de Grévin, parmi lesquelles on peut citer : Une fille d'Eve, — Ohé, — Un ange déchu, — La Jeanne, — et qui existent en plâtre, en terre cuite, en bronze, ont été exécutées en collaboration avec un jeune sculpteur, M. Beer. Du reste, l'industrie s'est à plusieurs reprises emparée des œuvres de l'artiste. C'est ainsi qu'on a pu voir des lanternes et des porte- allumettes reproduisant sur verre ou sur émail certains de ses dessins.

  • Je parle ici du faire de ces dernières années et non de la nouvelle et toute récente incarna-

tion avec le pointillé, qui ne sied guère à son genre.



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les sourcils ; un court trait vertical et le nez prend forme, un 0 allongé horizontalement, et la bouche s'affirme prête à parler. Du visage, passons au corps, à ce corps qu'Adolphe Racot appelait l'idéalisation du vu. « Les formes s'accentuent provocantes, » écrit-il quelque part, « la ligne de la jambe, la cambrure du cou-de-pied posé presque à pic, l'attache du poignet sont jetées avec la netteté diabolique d'une tentation de saint Antoine. » Et le plus merveilleux, pour qui sait combien il est difficile de manier le trait, de lui donner toutes les flexibilités des contours, sans parler de la cou- leur, c'est que ce corps, à peine estompé, est vivant ; c'est qu'il existe, en chair et en os, sous la jupe de zinc qui le couvre de sa forme triangulaire.

Quant aux hommes qui se meuvent autour des créatures de Grëvin, leur type s'est, à plusieurs reprises, modifié; du reste, ils sont légion, donnant en raccourci une humanité particulière : vieux beaux, vieux gâteux, types de propriétaires ou de notaires de province, artistes et gouapeurs, souteneurs et soutenus, tout un monde qui défile comme chez Nana, esquissé de même, aussi sommairement et aussi exactement, avec « deux trous de vrille, un nez camard, une bouche béante pour tout avaler, surtout les contes à dormir debout, et les notes des marchands de meubles, des bijoutiers et des coutu- rières. » Parmi ces types, ayant entre eux un lien commun, le désir, la recherche de la femme, le plus réussi fut certainement le gommeux d'après 1870, « la raie au milieu de la tête, un col cassé, un veston court, des man- chettes de 0 m ,25 de long sur 0 m ,40 de large et un pantalon tombant en pied d'éléphant sur le soulier à rosette. »

Feuilletez les croquis féminins, autant de portraits destinés à la postérité vont passer devant vous ; la mère d'actrice au profil de vautour, à la bouche aux lèvres tombantes, plaçant sur la beauté de sa fille toutes ses « espé- rances d'avenir, » la bobonne, au petit bonnet tuyauté, aux frisons coquets, au tablier blanc, — tout l'indique au moins — bonne effrontée et sans ver- gogne, ayant, comme madame, la main toujours ouverte pour recevoir ce qu'on veut bien y déposer, et l'enfant — oui l'enfant, — gentil petit bébé à la frimousse émoustillée, à l'œil déjà savant, rêvant maquillage, huit res- sorts, homard à l'américaine, sans avoir même l'intuition des choses, mais par instinct, et vous aurez, en ce qui concerne le sexe faible, l'œuvre com- plète de Grévin, trinité féminine bien intéressante à étudier, qui se pourrait résumer ainsi : la cocotte de l'avenir, la cocotte du présent, la cocotte du passé, celle qui le sera, celle qui l'est, celle qui l'a été, image vivante de cette cocotterie qui nous enlace, nous étouffe, nous énerve, nous épuise, et tend de plus en plus à faire de la société française une immense cocottière.


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Et ce n'est pas tout, le même artiste qui esquisse ainsi de main de maître les Parisiens des deux sexes nous donnera encore, — tant est multiple son talent d'observation, — des profils de paysans de la banlieue, types au nez crochu, sentant l'usure et l'avarice, ayant sur eux comme un reflet des vices de la grande capitale. Campagnards d'aspect à la fois pittoresque et féroce, dont le bec rappelle les animaux de Grandville et qui feraient merveille pour une illustration de La Terre.

En somme, œuvre immense, tantôt purement documentaire, tantôt profon- dément vécue, qui paraît au- jourd'hui pénible et qu'il serait temps de terminer par quelque grande composition symboli- sant quarante années de vie et de corruption sociale.

Après Grévin Mars, Mars, l'illustrateur des élégances mondaines, qui s'occupe, à la fois, du corps et de la toilette, qui, lui, ne cherche pas à des- siner avec de simples traits, — loin de là, — mais qui, chose assez singulière, a commencé, comme Grévin, par une suc- cession de traits compliqués et enchevêtrés, par des dessins qui paraissent bien faibles, bien hésitants, en comparaison des gravures actuelles à l'aspect si soigné, si fini. Autant la fri- mousse de Grévin, malgré son caractère de convention, est d'essence parisienne, autant la figure de Mars a un aspect cos- mopolite. Sa femme représente un grand monde de tous les pays ; il y a à la fois, en elle, de la Française, de l'Anglaise, de la Viennoise, et, quelle que soit la classe sociale, c'est tou- jours le type de l'élégante qui apparaît.

Dessinateur d'une très réelle valeur et d'une grande habileté, Mars est, à



— Madame, ah! laissez-moi vous manquer de respect, les amis ont parié que j'oserais pas !

— Pauv'chéri, va, si l'pion te pigeait !

Fig. 326. — « Nuits de bal, » par Mars. (Journal Amusant, 1887.)


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la fois, artiste et quelque peu couturier. Il ne donne pas à la façon de Grévin l'indication d'une tournure vous soulevant un pouf par un coup de reins impossible à décrire : il présente des femmes habillées, avec les moindres détails des costumes, quand elles ne sont pas entièrement décolletées, ayant recours du reste, à tous les tire-l'œil de la tache et de la couleur. Grévin ne montre rien ; sa femme se meut dessous les étoffes qu'il indique ; Mars, au contraire, montre tout ce qui se peut montrer d'abord, ensuite tout ce qu'on aime à voir du fruit défendu, il a la spécialité des bas de couleur, des grands

gants noirs, des costumes de bain qui plaquent les formes, des poitrines aux avant-scènes sail- lantes, des rubans et des étoffes jetés sur les nus de façon à accentuer les crudités de la peau. Et ces femmes ont des chairs rendes, dodues qui indiquent à la fois la santé et l'absence de toute fraude : on peut les tenir entre les bras.

Son dessin n'est indécis ni dans la forme, ni dans le contour. Séries de petits sujets, ses croquis sont presque toujours encadrés, ici dans un carré, là dans un rond; ici large bande jetée en travers , là cadre haut et étroit.

Seul, je crois, dans la caricature parisienne, il aime à dessiner les titres de ses pages, en une écriture et une rédaction pittoresques où se lisent des : Histoire de causer, Flirtagcs, Papillonnages, de Bric et de Broc, Pages d'Album, Choses contées, la signature apparaissanl immanquablement sous forme de carte de visite, souvent épinglée, avec des : Mars pinxit; Mars ce été Fauteur ; Veni, vidi, voici. En un mot, esprit particulier, épris de chic et de bizarrerie, aimant tout ce qui revêt une forme originale, very select dans le choix de ses personnages comme clans la façon de présenter ses croquis.

Aux côtés de sa femme correcte, pomponnée, bichonnée, petite figurine de Saxe à la moderne, dont les robes sortent de chez le couturier à la mode, dont on peut compter les dentelles et les rubans, bien serrée en sa jaquette, les mains dans les poches, les bras en arrière, pour laisser la place au parapluie, Mars fait papillonner des gommeux d'une scrupuleuse exacti- tude et d'un aspect réjouissant : Gom-Gom de Bois-Craqué, de Saint-Pois-



— Dis-moi, Georgina, me trouves-tu vrai- ment bord-plat?

— Oui et non, mon cher : tu as bien l'air d'avoir avalé ta canne, mais à te voir, on jurerait que tu l'as rendue.

Fig. 327.— Caricature de Mars. {Jour- nal Amusant, 1886.)


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seux, Anatole de Ylanski; Guy, Gontran, Gaston, trinité pschulteuse, ayant les mêmes tics, les mêmes goûts, marchant à la façon des oies, tous suçant avec conviction la pomme de leur canne ou s'enfonçant dans l'œil le fameux carreau réglementaire; et, ce qui est le comble, poussant le chic jusqu'à aller se faire habiller à Londres afin d'avoir la coupe du prince de Galles.

Mars a l'esprit voyageur : pour un rien il entreprend oun'petite voyage dans le Hangleterre, va à Ostende croquer les types de baigneurs et de bai- gneuses, à Bruxelles pour les grandes fêtes officielles, à Berlin pour les pikante Damen, les Herren Major et tout le clan des politiciens 1 . Mais le triomphe



Les trois impeccables : leur nouvelle manière intense de saluer la maîtresse de la maison. Fig. 328. — Caricature de Mars. {Journal Amusant, 1886. j

de ce dessinateur cosmopolite, continuant à notre époque les traditions du grand genre, c'est l'Anglaise et son digne compagnon, l'Anglais. Les miss et misses, ses gentlemen, sa british army enrôlant des volontaires féminins à tous les coins de rues; ses Mauld aux robes à carreaux et ses John au chapeau haute forme, à la petite veste bien courte que surmonte un grand col droit, sont absolument inimitables. Le premier, peut-être, il a su nous donner une Angleterre amusante et humoristique, sans hostilité préconçue 2 .

1 Voir les piquantes illustrations de Mars pour mon volume : La Femme en Allemagne et les intéressants croquis du Berlin politique publiés dans l'Illustration (1887).

  • Parmi les publications illustrées antérieures sur l'Angleterre conçues dans un esprit d'humo-

ristique observation, il faut signaler le Guide comique de l'étranger à Londres, dessins de M. Cric, texte de M. Crac (Paris, 1862), dont le véritable auteur me paraît être le dessinateur Montbard.


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Caricaturiste élégant, Mars a la passion du bébé, qu'il a étudié en deux albums d'un esprit très fin, d'un coloris délicat, Nos Chéris, Compagnons et Compagnonnes ; petit monde pris surtout dans la haute vie, au milieu des nounous aux belles brides rouges et des mamans correctes, véritables fleurs de distinction. Assurément ce n'est ni du Geoffroy, ni du Renouard, ni du Desboutin, le puissant maître moderne aux croquis si intenses.



Sergent de l'armée régulière anglaise recrutant des volontaires. Fig. 329. — Croquis de Mars. {Journal Amusant.)

Bref, tandis que d'autres se croiraient perdus s'ils ne reproduisaient sans cesse les « Grille-d'Egout » du trottoir, Mars, lui, croirait manquer à tous ses devoirs d'artiste et d'homme du monde, s'il sortait de son grand genre fémi- nin, et je n'oublierai jamais le mot d'un de ces gentils bébés roses qu'il aime tant, à la vue d'une de ses petites femmes : « Oh ! maman, les jolies dames : elles sont en sucre, dis ? »


III


Après les dessinateurs de transition nous voici parvenus, cette fois, à la caricature des jeunes, à cette école moderne qui commence plus ou moins avec le « fumisme, » qui ne tarde pas à se confiner dans l'étude, dans l'ob-


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servation, qui a déjà groupé autour d'elle un public plus délicat, plus sus- ceptible de saisir les recherches, les nuances artistiques. Écoles, clans, indi- vidualités différentes, devant aboutir à ces quatre organes : La Caricature, qui a tenté un peu de tout en s'ouvrant à des genres différents, La Vie Moderne, qui a subi bien des modifications, Le Chat Noir, qui a su mettre au jour des talents fins et délicats, Le Courrier Français, de date récente, ce qui ne l'empêche pas d'avoir déjà produit les œuvres les plus remarquables que verra peut-être notre illustration contemporaine.

La Caricature et la Vie Moderne ont, suivant les moments, fait preuve de plus ou moins d'éclectisme, les anciens, les caricaturistes « vieux jeu » — qu'on me permette l'expression — y tenant leur place à côté des jeunes.

Ils essaieront, il est vrai, de se trans- former. Ainsi Draner aura eu dans la Caricature des pages amusantes, des idées pittoresques ; témoin ces figures de la Géométrie drolatique dont certaines appellent déjà le « fu- misme 1 . »

Nos deux anciens journaux, le quo- tidien Charivari et l'hebdomadaire Journal Amusant sont les seuls à se maintenir dans le passé, et encore Stop cherche-t-il des effets qu'il ignorait autrefois, preuve évidente de la trans- formation qui s'accomplit et dont le but est de changer l'ancienne caricature plutôt littéraire, à la légende souvent piquante, en une caricature, faisant passer le dessin, les qualités de composition, d'exposition graphique avant le sel du texte.

Peintres, aqua-fortistes, graveurs ou dessinateurs, tous n'entendent plus se plier aux exigences de la légende et de l'actualité «journalistique » ; dans le journal comme dans le livre ils font prévaloir leur conception, leurs idées, élevant la caricature à une hauteur où, depuis longtemps, l'on n'était plus habitué à la voir planer.

Bientôt le genre Semaine comique à la Cham n'aura plus de repré-

tanH U J a da . n ^ ces fl ^ ures de Dran er un personnage planté sur un bâton, comme le sera, plus tard, le « grelotteux » de Gray.



L'ovale.


Le prisme.


Fig. 330. — « Géométrie drolatique, par Draner. (La Caricature, 1884.)


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sentants, malgré les efforts très réels d'Henriot, un jeune qui manie le crayon et la plume non sans valeur, et qui, au Journal Amusant, a cherché à présenter les événements du jour sous une forme plus attrayante. Bientôt Grévin, qui, à un moment donné, semblait devoir faire école, n'aura plus d'élèves ; Gray, qui grayonne de grandes petites femmes, sera peut-être le seul, le maître disparu, pour continuer le genre grévinades, et encore, est-ce dans un grévinisme fortement mélangé de ce procédé nouveau que nous allons voir apparaître, 1 incohérence.

Ce qui domine, c'est la fantaisie, l'observation : les dessinateurs font du roman graphique et, comme les écrivains, ne s'occupent des contemporains qu'au point de vue documentaire. L'abandon, plus ou moins complet, des actualités du théâtre et des lettres, des incidents, des potins de la vie quo- tidienne — on a vu plus haut de quelle façon la caricature politique allait se transformer — est un des faits les plus caractéristiques et les plus heu- reux, en même temps, de l'illustration moderne, parce qu'il permet d'es- pérer que la France va, enfin, entrer dans la voie de cette grande étude humaine dont on ne semblait même pas se douter. Pour la première fois, ont ainsi apparu en nos journaux des croquis sur le théâtre donnant des types de genre, et non ces éternelles figures de cabotins, qui ne sont arrivés à leur situation ridiculement prépondérante, substituant l'œuvre à l'homme, que parce que nous sommes nous-mêmes la proie du cabotinage le plus effréné.

Pour esquisser l'ensemble d'un trait rapide, trois influences prévalent : la fantaisie, une fantaisie particulière allant des piquants récits de Robida jus- qu'au summum du fantastique et de l'insenséisme, jusqu'aux « Incohérents; » l'histoire en images qui, sous sa forme actuelle, a pris naissance dans l'école graphique munichoise, et qui nous a été révélée par le canal des plaquettes deBusch, le «maître ès bouffonneries »; enfin la femme; — celle-là influence bien française, pure de toute importation pour laquelle, au contraire, l'étran- ger a été et sera toujours notre tributaire 1 , la femme avec une recherche plus grande, cela va de soi, des accidents pittoresques et des « retrous- sages » savamment pimentés.

De l'œuvre ainsi caractérisée, passons aux principales individualités de cette évolution graphique.

1 Cette influence de la femme française est tellement remarquable que presque tous les ar- tistes allemands qui viennent à Paris la subissent et, malgré eux, une fois de retour dans leur pays, ne peuvent plus trouver la donnée exacte de la Gretchen. Le fait s'est produit tout ré- cemment encore pour Schlittgen, le si merveilleux dessinateur des Fliegende Blœtler. Voir a ce sujet mon livre : Les Mœurs et la Caricature en Allemagne.


LA CARICATURE DE MOEURS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 505


Fantaisie, histoire en images, femme, il y a de tout dans Willette, pré- cieux restituteur du Pierrot français, travaillant à la Busch en certaines his- toriettes, entrevoyant je ne sais quelles danses macabres, imprégnant quel- ques-unes de ses productions d'un rictus caractéristique — maladie de cette fin de siècle — et osant, ce dont je le félicite, introduire dans notre cari- cature, qui lavait sans cesse repoussée jusqu'à ce jour, la Mort, cette grande niveleuse.

Pierrot, une jeune femme, la rose, le cochon, Willette a su faire avec


Les Pêcheurs fantaisistes.



Fig. 331. — Histoire comique par Willette. (Courrier Français, 1886.)


cela de ravissantes et pimpantes idylles : c'est frais, c'est coquet, on dirait quelque page oubliée du xviii 0 siècle restituée dans son originalité. Le gom- meux ne se trouve là que comme repoussoir, comme élément de grotesque, alors que l'Amour au minois fripon vient partout faire entendre sa vieille chanson. L'Amour, Willette a su le placer d'une façon charmante et déli- cate au milieu des plus honteuses promiscuités : en son œuvre règne un très poétique sentiment, mélange de douceurs et de sentimentalités bizarres, quand on songe au flot des filles, des damnées, qui peuple ses compositions. Telles planches comme le : Si j'aurais su ! une fille révolutionnée à la vue

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de la communiante qui vient s'asseoir à ses côtés sur un banc du boulevard extérieur, ou comme le : Ave Alphonse, Imperator, moriturœ te salutant, les filles dans l'arène du cirque, saluant... ces maîtres aux hautes casquettes pour lesquels elles vont... travailler, sont des pages empreintes d'une grande philosophie et d'une merveilleuse qualité d'exposition graphique.



30 ans de la \ie de Pierrot.


Fig. 332. — Composition de Willette sur Pierrot 1 , {Chai Noir, 1882 et 1883.)

Mais ce n'est pas d'emblée que Willette arrive à cette conception, tandis que Pierrot est la première note fraîche d'un talent qui se cherche encore, jetée sur le papier avec une certaine gaminerie crâne.

Pierrot, sous son crayon, n'a rien perdu de la gaieté qu'on lui connaît : c'est toujours le grand insouciant, tout à l'amour, qui ne veut rien savoir des tracas d'une existence mercantile; il vit pour se laisser vivre, parce qu'il fait bon vivre, — sa joie n'est pas ironique à la façon des personnages de Zola — et non pour s'éreinter à collectionner des effigies aux profils plus ou moins grecs.

Ce sentiment du « bon vivre, » d'une certaine idéalité de Fart, se dégage très nettement de l'œuvre de Willette et des jeunes. Leurs personnages

1 Comparer le Pierrot de Willette avec les Pierrots de Jules Chéret pour Pierrot sseplique de Ifennique et Huysmans (E. Rouveyre).


LA CARICATURE DE MŒURS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 507


paraissent aller philosophes et railleurs ; leurs animaux même ont une pointe de douce moquerie. Et cependant ces humains, qui ne sont pas des bêtes fauves courant à la « grande curée des écus, » ne parlent aux Pierre ttes folichonnes qu'en roulant devant elles des pièces de 20 francs. Et, cependant, la note dominante est, souvent, triste, amère ; sorte de gaieté macabre à laquelle ont peine à s'habi- tuer ceux dont l'intellect, peu ouvert aux grandes conceptions, ne voit que

les calembredaines ilhis- wï/Zem^ poème iïnement esquisse.



Fig. 333. — (Caricatures de Willette pour un conte de Mélandri.

{Chronique Parisienne, 1885.)


Il excelle dans l'historiette, ayant, comme Grévin, cette qualité qui consiste à animer figures et personnages avec un trait concis, net, coloré ; il excelle dans le dessin enfantin si difficile à pratiquer.

Sa petite femme est comique au possible : haute sur jambes, d'une hau- teur certainement voulue, mais vraiment personnelle, le corps penché en avant, portant sur les talons, souvent en pantalon et en corset, avec un ruban au cou, — un de ces jolies petits colliers de satin qui servent à dis- tinguer la femme du chien — d'autres fois, retroussant gentiment sa robe, une robe toujours courte, de petite pensionnaire ou d'émancipée de la veille, n'ayant rien en dessous, corps maigriot et comme gauche dans sa nudité, grands bras étirés, effilés, grandes mains, grands pieds, ainsi elle apparaît.



trées, car il faudra des an- nées d'efforts pour faire pé- nétrer parmi notre public la vraie donnée de l'hu- mour. Or, cette qualité, qui est la vie elle-même saisie sur le vif, Willette la possède au plus haut degré. Telle de ses suites en images est tout un petit


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Fig. 334.


populaire de type et d'attaches ; plante maladive de la cité parisienne, vicieuse à coup sûr, mais naïve jamais. Fillette souvent ; presque toujours femmelette, plutôt que femme.

Et c'est un plaisir de la voir, ainsi charpentée, ainsi attifée, aller et venir à travers ce Paris où elle navigue, fière, heureuse, descendant de Montmartre à la con- quête de la vie et du rêve, avec son ombrelle, avec son petit sac, petite madame enjuponnée, empantalonnée, aux frisons coquets, aux enserrements fripons, comme elle se peut voir en la mirifique plaquette Giboulées d'Avril.

De Willette à Caran d'Ache la distance est grande, non point comme talent, mais comme genre. Certes, il sait, lui aussi, cet observa- teur, ce restituteur, mettre les petites femmes sur pied, — il l'a prouvé par mainte grande page de la Caricature, par les illustrations des Petites physiologies parisiennes, ou en- core de la Comédie du Jour, d'Albert Millaud, mais la pschutteuse qu'il habille d'une façon à la fois si pittoresque et si vraie n'est pas un type de fantaisie ; c'est la poupée que nous croisons dans la rue. Et puis, pour l'œuvre de ce dessinateur dont la place est déjà grande, l'élément féminin n'est point la partie capitale ; je ne crois pas qu'on puisse y rencontrer S .', nulle part une recherche quel- f z conque des accidents pittores- ques ou des effets égrillards 2 .

Caran d'Ache, qui débute en 1883 avec la Vie Militaire,

Vignette de Willette pour « Giboulées — un i 0 urnal qui malgré sa d'Avril >• de Mélandri *. J i ■ P


1 Fantaisie en vers éditée ainsi que Les Pierrots, du même auteur, avec un goût exquis et la recherche du neuf, par Vanier.

2 C'est surtout dans le journal Tout-Paris qu'il a dessiné des femmes. Voir également une « Grille d'Egout », bien comique, dans les contes illustrés du Figaro.


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Fig. 335. — Croquis de Caran d'Ache pour les « Physiologies Parisiennes » d'Albert Millaud 1 .

1 La Librairie illustrée a entrepris une nouvelle édition de cet amusant volume du célèbre humoriste, en ajoutant aux dessins de Caran d'Ache des illustrations de Job et Trick.


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Fig. 336. — Cro- quis de Caran d'Ache . ( Vie Militaire.)


courte existence a marqué profondément dans l'histoire de la publication illustrée — est, à la fois, un peintre militaire et un peintre de mœurs ayant vulgarisé l'histoire en images, sous sa forme moderne. C'est lui qui a inauguré au Figaro ces amusantes vignettes, ces comiques petits récits, dessinés d'un trait net, avec leurs successions d'incidents 1 ; c'est lui qui, le premier, a présenté au public parisien l'imagerie sans texte donnant le drame, l'épisode comique, le fait divers, en tableaux parlants, cherchant à dégager de ce genre popula- risé par les maîtres des Fliegende Blastter une conception plus française 2 .

Quand on parcourt les titres de page, culs-de-lampe et hautes vignettes décoratives de la Vie Militaire, quand on voit ses grandes compositions de la Caricature, on est véri- tablement émerveillé. Il est un des premiers qui nous aient enfin donné du militaire allemand, non pas des caricatures sans nom et sans esprit, mais de vrais Prussiens, à lunettes, à grosse tête, au corps efflanqué, des Bavarois au ventre- tonneau, fantassins ou cavaliers, — on sait de quelle façon admirable Caran d'Ache dessine le cheval — pris sur le vif et ridiculisés dans leurs côtés réellement grotesques. C'est avec une douce malice qu'il s'amusera à transformer la haute casquette du juncker prussien en casquette de gentilhomme sous-marin. Mais à cela près, tout, en ces cro- quis, est exact, précis : un caricaturiste germanique n'eût pas mieux fait.

Si Caran d'Ache n'est pas un fantaisiste, un créateur de poèmes graphiques à la Willette, il n'en occupe pas

1 Les Caran d'Ache publiés dans Le Figaro resteront certainement parmi les plus comiques quoique plus imprégnés encore de l'influence allemande. Malgré la réimpression qui doit en être faite, il sera toujours amusant de conserver l'œuvre sous sa première forme, c'est-à-dire tirée sur les machines habituelles du Figaro, presque sans mise en train possible, et avec l'énorme tirage qu'on sait. C'est là réellement « l'histoire en images » que les Français pourront opposer aux Allemands. Les procédés employés étant les mêmes, il sera curieux quelque jour de comparer les différences existant entre l'esprit des deux pays.

Ces Caran d'Arche Figaro qui furent une des grandes attractions du moment se composent, on le sait, de vignettes au trait pour des contes de Millaud, Adrien Marx et Ariel, et de simples histoires en images, sans texte aucun, publiées au bas du numéro (supplément du samedi) sous forme de feuilleton.

1 Voir l'histoire militaire comique : En Bordée, publiée à la page 476.


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moins une place à part dans l'illustration contemporaine, se détachant vigoureusement de ceux qui l'entourent. Vie militaire, vie civile, mœurs intimes, il étudie, il observe, il traduit avec esprit tous les mondes qui passent devant son crayon, sachant également res- tituer d'une façon piquante les hommes et les choses de l'anti- quité 1 .

Esquissés au trait, ses types ont l'importance et l'allure d'un portrait de mœurs. On peut les voir défiler d'une main preste en ces plaquettes humoristiques Les gaietés de l'Année, para- phrasant le texte et contribuant, dans une large mesure, à aug- menter le comique du récit.

Je parlais tout à l'heure des volumes de Bertall, La Comédie de notre temps; à peine vivons- nous en République, à peine avons-nous pu voir se former une génération nouvelle, que, déjà, La Comédie du Jour appa- raît , photographiant , par le crayon de notre artiste, la vie

et les personnages dans leurs incarnations les plus modernes. Avec sa facture originale, il fait passer devant nous — docu- ment précieux pour l'avenir — hommes politiques, ministres, professeurs et écoliers, académiciens, littérateurs et poètes, musiciens et artistes , critiques et acteurs, célibataires et maris, étrangers, provinciaux et Pari- siens, tout un monde de marionnettes vivantes.

De la femme esquissée par lui, rien à dire, si ce n'est qu'elle constitue la reproduction la plus exacte, et la plus comique en même temps, de la pschutteuse contemporaine : vous pourrez la voir, avec son visage correct, avec son haut col droit de cocher anglais, avec sa jaquette étroitement ajustée, ayant en la masse blanche des croquis au trait, ce qui manque sou- vent aux femmes si dessinées de Mars, l'esprit, la vie. Celle-là n'est pas

1 Voir les amusantes planches publiées dans Le Figaro illustré et dans la Revue illustrée.

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Fig. 337. — Soldats prussiens. Croquis de Caran d'Achc. {Chat Noir, 1883.


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posée pour faire tableau ou pour servir à un dialogue, elle est dans le livre comme nous la voyons chaque jour, à nos côtés.

Pille nous fait entrer, lui, dans le pur domaine historique, ce qui ne l'empêche pas de dessiner pour le Courrier Français de ravissantes têtes de page, de pittoresques croquis. Gothique, Renaissance, Rococo, il connaît à fond tous les styles et s'en sert à tour de rôle. Vieilles enseignes, vieilles auberges, vieilles boutiques à auvent, vieux fers forgés, rien de ce qui cons- titue l'antiquaille, à une époque quelconque, ou dans un genre spécial, ne lui est étranger : décors et mœurs, il restitue tout, possédant comme pas un le sens de l'ornement, mettant à ses dessins, cartouches xviii 6 , ou encadre- ments xv e siècle, savamment fouillés. Mais le moyen âge est son préféré; sans cesse, il revient à ses joyeux compères dansant de grotesques sarabandes, chope en main et maritorne au bras. Souvent, il aime à présenter d'une façon nouvelle des sujets connus : c'est ainsi que Suzanne entre les deux vieillards apparaîtra, entourée de gros tabellions Louis XY, à la mine émerillonnée, au ventre rebondissant, à la tabatière cossue et pleine de malice. Tournez la page de l'amusant journal : Pille, l'homme aux écussons, aux vieux costumes, va mettre d'une main ferme sa signature tremblotée sous un « tourlourou, » assis aux côtés d'une plantureuse nourrice aux longues brides traînantes. Ouvrez une autre plaquette, cet artistique almanach de l'éditeur Baschet, le même Pille va vous tracer, d'un crayon qu'on prendrait pour un burin, des encadrements de mois qui ont l'ampleur, la vigueur d'un Josse Amman. Les artistes ont de ces contrastes.

Encore un tempérament, Steinlen qui, après avoir cultivé le récit comique, s'est voué à l'étude, à l'observation des animaux, dessinant les chats avec une très réelle connaissance de la race féline, ayant accumulé sur eux une succession de documents graphiques. Collection intéressante qui servira quelque jour à venir grossir le portefeuille des amateurs de chats — ils sont nombreux — et à continuer le si curieux, le si pittoresque volume de Champfleury 2 .

Steinlen ne se contente pas des grandes pages du Chat Noir dans les- quelles passent quelquefois comme des ressouvenirs de Hans Huckebein, le corbeau en goguette de Busch, il se met à étudier l'enfant, — l'enfant seul,


« Pour Steinlen, comme pour Willette, voir mon volume : Raphaël et Gambrinus.

s La Librairie de l'Art a annoncé la publication d'un luxueux volume sur les chats avec illus- trations de Lambert. Moi-même je travaille à un nouveau livre sur nos amis les félins, dans lequel abonderont dessins et caricatures de tous les pays. Titre : « Les Chats vus par l'homme. »


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jouant à la poupée, l'enfant dans ses rapports avec ses semblables et avec les animaux — il apporte à l'illustration du livre une note également per- sonnelle.

Avec Fernand Fau il ne s'agit plus ni d'animaux, ni d'enfants, mais les histoires en images, publiées dans le Chat Noir par ce jeune peintre dessi- nateur, sont de purs petits chefs-d'œuvre de mouvement, d'entrain, de polis- sonnerie, à la fois très parisiens et très observés ; mélange piquant de xvin 6 siècle avec les derrières à la Boucher ou les poses légères à la Frago- nard, et de fin xix e siècle avec ses femmes pieuvres.

Fau s'est plu, souvent, à donner tout un décor à ses histoires, et à les répé- ter absolument à la façon de Meggendorfer, en hautes et grises bandes qui contribuent beaucoup à augmenter l'effet pittoresque. Encore une fois procédé allemand, mais, plus que chez aucun autre artiste, sujets et dessin essentielle- ment français. Ce sera même un de ses titres, d'avoir in- troduit l'histoire en images galante, qui devait forcément figurer dans une manifesta- tion graphique française. Il a été le premier à le comprendre, puisse-t-il ne pas rester le seul !

Ouvrons toutes grandes les portes du rire et de l'observation modernes. Voici — bien différents de sujets et de talent — Grasset, un restituteur des époques anciennes, qui fera Y Histoire des Quatre Fils Aymon, — une mer- veille — qui dessinera ce titre de l'Époque Romantique, véritable trompe-l'œil, si achevé, si complet qu'on le prendrait pour un Nanteuil ou pour un Rogier ; qui composera des encadrements de style avec une légère pointe d'humour ; — voici Somm, le délicat aqua-fortiste qui adonné à l'illustration parisienne un certain tour de japonisme, exécutant à la fois compositions grivoises pour des poésies également piquantes, comme les « Histoires conjugales » du regretté Saulière, et croquis humoristiques souvent à peine indiqués d'une pointe ou d'une plume légère, petites eaux-fortes, petits croquis dont les détails vont se perdant à l'infini ; de fait, artiste très tin, très délicat, dont la Rapinéide et les vignettes, qu'il s'agisse de recueils mondains ou du



Fig. 338. — Vignette de H. Somm. (Chat Noir, 1886.)


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Paris à l'Eau-Forte l , seront toujours recherchées ; — voici Henri Rivière, un fantaisiste ayant, sans doute, des visions à la Hofmann, dont les compo- sitions ont contribué à faire les livres les plus étranges, les plus curieux de notre époque, comme Les Farfadets, cette légende bretonne de Mélandri, aux dessins exécutant à tort et à travers une vraie danse macabre, ce qui ne l'empêchera pas, cependant, de donner aux « Contes » du Chat Noir une série de croquis dans lesquelles le nu féminin se cambre avec un modelé délicieux; — voici Louis Legrand, élève de Rops, qui apporte dans la presse illustrée un faire très personnel, du style et de la satire, avec des effets de


cherchant à rendre, dans toute leur impression et d'une façon nouvelle, ces scènes des petites villes bretonnes déjà souvent observées, ou bien se rapprochant dans des compositions pour l'enfance du genre mis à la mode par Boutet de Monvel; — voici Loys, également Breton bretonnant, plus campagnard encore, qui donne des tableaux humoristiques de la vie cham- pêtre, qui a payé sa contribution au goût du jour par des histoires en images, à tendances historiques, restituant, d'une façon plaisante, des scènes du premier Empire ou de la Restauration, s'étant, du reste, révélé par de piquants volumes ; — voici Eugène Gourboin, peintre-dessinateur, repré- sentant, degré plus élevé de l'art caricatural, le côté artiste; Courboin, dont les croquis militaires, les scènes de mœurs, les fantaisies enfantines sont savamment étudiées au point de vue de la physionomie et des gestes ; Courboin, qui est plus spécialement le représentant de l'humour; — voici Luque, notre seul portraitiste-charge digne de ce nom, dont les personnages

1 Intéressant recueil qui dura plusieurs années.



Fig. 339. — Vignette de Tinant. (Drôles de Gens.)


pointe, avec une certaine mai- greur voulue chez les person- nages, avec un côté de tristesse morale, de douleur physique sur les physionomies; — voici Le Mouël, un réfléchi, un médita- tif, qui se complaît dans l'étude et l'observation, déroulant en longues suites des historiettes ou des incidents de la vie, épris des habitudes locales, des vieilles coutumes, après tant d'autres s'attachant encore à la province,



Fig. 340. — « D'après nature, » histoire en images par Fernand Fau. {Chat Noir, 1886.)


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ont de l'allure, malgré leur aspect quelquefois trop grimaçant; mais artiste, ayant compris qu'il était temps de donner autre chose que les éternels mêmes bonshommes en des poses toujours identiques, montrant dans son faire une ampleur et un gras qui dénotent bien la coloration espagnole ; — voici G. Faverot, un ex-clown dont j'avais déjà signalé, autre part 1 , les réelles dispositions caricaturales, qui, dans le Courrier Français, étudie les



Fig. 341. — Croquis inédit d'Eugène Courboin.


gens de cirque avec autant de précision que de malicieuse satire ; — voici Job, qui s'est essayé un peu en tous les genres, tantôt continuant Crafty, comme idées, pas comme trait, tantôt dans ses grandes compositions de la Caricature, dans ses croquis militaires, cherchant à se rapprocher de Caran d'Ache; — voici, artistes aux talents plus mûris, Rochegrosse, Glairin, qui se lancent dans l'histoire en images ; Renouard, dont les choses vues ont une merveilleuse puissance d'impression; Ed. Zier, l'illustrateur sans égal

1 Voir mon volume Raphaël et Gambrinus, dans lequel se trouvent reproduits plusieurs pan- neaux-caricatures de Faverot à la Brasserie du Plus Grand Bock.


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de Tragaldabas 1 ; Gœneutte, qui sait planter les femmes comme pas un; Poirson, aux aquarelles si chaudement colorées; L. Montégut et Geoffroy qui, dans un esprit différent, auront contribué à faire revivre la peinture humoristique; Forain, dont les scènes de théâtre, à force de lâché, finissent par être écrites en une langue graphique incompréhensible pour le commun des mortels; Adrien Marie, qui dans l'humour comme dans le tableau de genre, donne tou- jours la première place à l'enfant; Raffaëlli, trop observateur pour ne pas saisir sur le vif le côté comique, pittoresque, des personnages ; Jean van Beers, dont les géniales créations le Copurchic , le Jockey, Y Incohérent, le Chic Parisien, plaquées sur la couverture de la Revue Illustrée et reproduites par tous les procédés, seront plus tard les Carie Vernet de notre fin de siècle ; — voici Luigi Loir, Georges Lorin, illustrateurs-écrivains qui se plaisent dans les fantaisies lunesques (a-t-on remarqué la place considérable occupée par la lune dans l'illustration des jeunes?) et qui, en même temps, excellent à donner des croquis, des tableaux, des impressions de Paris, — un Paris au gaz et au brouillard — qui ont noté toutes les particularités de la voie publique, des maisons, des passants, des habitants ; — voici un délicat, Henri Boutet, qui gentiment grave les petites frimousses parisiennes, confiant leur minois fripon à tous les coins de papier, cartes, menus, invita- tions; — voici Bac, qui, des études delà rue, a passé au langage graphique des nus sensuels amoureusement caressés, tels qu'ils s'étalent, triomphalement, en les colonnes de la Vie Parisienne ; voici, un peu mêlés, tant est grand le nombre des jeunes, H. Dillon, Beauduin, Gil Baër, Firmin Bouisset, Tiret-Bognet, Ferdinandus, Le Natur, Pierre Morel, Choubrac, qui, après Chéret, ce précieux innovateur d'une des formes les plus amusantes,



Fig. 342. Coin de page, par Job. {Vie Militaire.)


1 Un chef-d'œuvre d'entrain, de mouvement, de vie, qui sera, pour nous autres modernes, comme les incomparables illustrations du Gil Blas, de Jean Gigoux.

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les plus populaires de la couleur, est l'un des maîtres de l'affiche artistique ; — voici enfin Lunel et Galice, deux décorateurs qui sont en train de révolution- ner toute notre illustration : Galice, l'auteur des encadrements pour Fleurs du Persil, chef-d'œuvre d'esprit, de couleur, de style et de galanterie légère, Lunel, le peintre par excellence de la femme, qu'il nous montre, habillée ou

nue, en d'étroits panneaux allongés, encadrant le tout d'une flore savante aux branches hardiment projetées, ou de coins pittoresquement obser- vés; et cela, pendant que Boutet de Monvel, Robert Tinant, Geoffroy viennent de révolutionner le livre à enfants, de créer toute une image- Fig. 343.— Vignette pour « Histoire d'une cam- rie, à la fois naïve et savante; pen-

pagne » par Loys. {La Caricature, 1884.) ^ ^ ^ ^ ^

noises renaît de ses cendres, tiré de sa médiocrité bourgeoise pour devenir une des grandes manifestations du mouvement et de la vie modernes; pendant que l'incohérence frappe à toutes nos portes, appliquant son pro- cédé à la politique comme à l'art.

Telle est la grande armée du crayon moderne qui, bientôt, va détrôner l'ancienne caricature des Cham, des Gavarni, des Daumier, des Randon.

École artistique autant que celle de 1830 fut politique et celle de 1850 mondaine; qui ne veut pas seulement réagir contre un genre usé, qui cherche encore des formes nouvelles, des moyens nouveaux pour s'épandre joyeusement dans le livre et dans le journal : ici sur les marges, dans un coin quelconque, bout de feuille replié; là, jetée hardiment comme un pont de peinture, comme un phare lumineux au milieu d'une mer littéraire ; ici formant cadre, là s'élevant en hauts panneaux, entourant, suivant, coupant le texte, toujours neuve et pittoresque, ingénieuse de genre et de concep- tion !

Mais, dira-t-on, avec ce côté décoratif, que devient la légende?

Ce qu'elle devient, peu de chose, cela est très vrai. Actuellement même, cette vieille légende française, courte et bonne, ayant en quatre lignes plus d'esprit que des in-quarto, est déjà supplantée par la légende explicative qu'on peut voir au-dessous des grandes planches doubles de la Vie Parisienne et de la Caricature.

De l'estampe où les personnages ne pouvaient pas se mouvoir sans avoir un kilomètre de dialogues dans la bouche, nous passons à l'estampe pictu-



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raie, l'artiste, arrivé à son plein développement, n'en- tendant plus fabriquer des bonshommes ou des scènes sur commande. Si bien que, désormais, il va y avoir en France deux sortes de caricatures :

Une caricature bourgeoise, si l'on peut s'exprimer ainsi, avec légendes, pour ceux qui aiment qu'on leur fasse parler les sujets, qui ne peuvent pas conce- voir le dessin sans un dialogue au-dessous, et une caricature artistique pour ceux dont l'instruction gra- phique est plus développée, qui comprennent et savent traduire la langue du dessin. Car ce n'est qu'une ques- tion de connaissances esthétiques, et Daumier était dans le vrai lorsqu'il disait : « Pourquoi des légendes : c'est bon pour ceux qui ne savent pas lire *. »

Le développement de l'humour, la grande place accordée à la silhouette, la part considérable faite à l'imagerie enfantine, les manifestations de l'incohé- rence, telles sont donc les directions nouvelles don- nées à la caricature française, en même temps que le sens comique pénètre partout, puissamment aidé par l'industrie moderne laquelle a très intelligemment compris le bénéfice qu'elle pouvait en tirer.

Jamais l'humour n'avait été en tel honneur. D'excel- lents écrivains, comme Quatrelles, comme Eugène Mouton (Mérinos), comme d'Hervilly, ont donné dans cet esprit moderne , que paraissent suivre quelquefois Alexandre Dumas et Hector Malot, des contes qui sont de purs chefs-d'œuvre. N'avons-


1 J'ai eu entre les mains parmi mes collections du Charivari un bien cu- rieux volume de l'année 1844 sur lequel on s'était amusé à écrire quantité de lé- gendes différentes sous les Daumier. Or beaucoup étaient meilleures que celles du journal, ce qui arrive fatalement quand on veut absolument donner un texte à image conçue en dehors de toute annotation littéraire. Je signale ce fait auxdéfenseurs quand même du dialogue.

Fig. 344. —Encadrement de F. Lunel. [Vie Militaire.) — Type d'illustration marginale moderne.



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nous pas vu jusqu'à des tentatives de restitution de la poésie comique par le récit historique 1 ? Ouvrez La diligence de Ploërmel, La dame de Gay- Fredon, Colin-Tampon J , ces piquantes histoires illustrées par Gourboin d'aquarelles au coloris joyeux et de vignettes à l'allure fantaisiste, ouvrez Y Histoire de l'Invalide à la tête de Bois 3 , avec les merveilleuses compositions de Clairin, au lavis si brillant, et alors, vous pourrez juger de l'illustration pittoresque dans tout son brio, dans toute sa fantaisie,

dans tout son éclat. Là aussi, ce ne sont plus les froides et dures compositions d'au- trefois. Si l'artiste, trop sou- vent encore, travaille d'après les données étroites qui lui sont fournies, il met quand même en ses croquis autre chose que la traduction gra- phique d'un passage écrit 4 : ce n'est plus un dessin des- ~~ tiné à illustrer telle ligne ,

Fig. 345. — Dessin de Clairin pour « l'Invalide à la tête telle phrase précise du texte, de Bois> " au-dessous duquel on avait

bien soin de placer une de ces légendes typiques empruntées au récit.

Après les livres, les grands recueils illustrés, tous ces numéros spéciaux, ces suppléments, ces fascicules de nouvel an qui ont pris naissance avec Le Figaro et le Paris-Noël, qui, chaque jour, voient éclore quelque produc- tion nouvelle; — et qui le croirait? — les journaux quotidiens eux-mêmes qui, comprenant le rôle considérable que va prendre l'image, ont ouvert leur première page au crayon comique. A côté des Caran d'Ache et des Willette du Figaro, voici les Gilbert-Martin de La Nation*.

Il semble qu'on veuille s'insurger, souvent avec raison, contre tout ce qui était admis ; il semble que la fantaisie veuille s'épandre en tous lieux.

4 Voir le volume : Histoire versifiée et humoristique de la France avant la République, par V. Thiéry, avec illustrations de KaufTmann. (Quantin.j

  • Hachette, éditeur.

3 Baschet, éditeur.

  • Comme exemple de l'union de la partie graphique et de la partie écrite dans les mêmes

mains, on peut citer une humoristique nouvelle de Pille, publiée par la Revue illustrée.

8 Le Gil Blas a eu, lui aussi, en 1886, trois intéressants suppléments illustrés, dans lesquels se trouvent des caricatures de fiusch.



L

Fig. 346. — « Deux contre un ou les suites d'une consultation, divertissement moliéresque. » Illustrations d'après les dessins noir et rouge de Robert Tinant.



Fig. 347. — « La succession du Roi Guilleri. » Reproduction d'après une eau-forte de Boutet de Monvel '.


1 Ces deux planches sont des réductions des grands albums publiés par la maison Delagrave.


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Nos couvertures de livres à l'aspect froid et parfaitement ennuyeux à force de classicisme et de correction, ne sont-elles pas, elles-mêmes, menacées d'une transformation par la couverture-affiche Chéret, enveloppant le volume d'un dessin humoristique qui se continue au verso, à travers le dos *? On avait commencé par la décoration, par l'ornementation ; on en est, maintenant, à la caricature. Les enfants, eux aussi, ont eu leur part. Quel chemin parcouru depuis 1850,

depuisles volumes qu'é- ditaient les Hachette et les Hetzel, — pour ne parler que des œuvres présentant un intérêt réel — avec les vi- gnettes de Doré, Ber- tall, Bayard, Fath, Frœ- lich, Lambert! En ces pages illustrées, cepen- dant parfaites comme exécution, rien ne vibre, rien ne tire l'œil, soit que les bois de l'époque soient péniblement gravés, soit que le talent des artistes se trouve gêné quand il n'a plus ses franches allures.

Aujourd'hui, dès qu'il s'agit de livres à l'usage du petit monde, de quelque côté, à quelque éditeur qu'on s'adresse, à quelque prix qu'on s'arrête, ce ne sont que chefs-d'œuvre d'entrain, de composition, de mouvement.

Voici Robert Tinant, silhouetteur ou dessinateur au trait à la Léonce Petit, enlevé si jeune, alors qu'il promettait une merveilleuse carrière, exécutant à la fois des grandes compositions en couleur pour des récits enfantins, d'amusantes enluminures pour des contes moyen âge, facéties ou farces de fous, et de pittoresques scènes de mœurs se détachant curieuse- ment en noir sur un fond rouge, ramenant dans l'image les médecins de Molière et cet Arlequin qui reprend aux côtés de Pierrot son ancienne place; voici Boutet de Monvel, un maître dessinateur, représentant, lui, non plus la note du grotesque, de la cascade, mais bien l'humour, l'esprit d'étude et d'observation, maniant à la fois le crayon et la pointe du gra- veur, donnant souvent à son dessin l'aspect de l'eau-forte. Et cet artiste

  • Ces couvertures, dont quelques-unes sont fort réussies, ont été exécutées pour une série de

volumes illustrés de l'éditeur Jules Lévy.



Fig. 348. — Croquis de Boutet de Monvel pour le journal

Saint- Nicolas.


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qui marquera d'un faire très personnel l'illustration de notre époque, tout en laissant percer en plus d'un point l'influence anglaise, ne se contente pas, comme Tinant, de composer des histoires graphiques pour les enfants, il les fait pénétrer eux-mêmes dans l'image, il les fait vivre de leur propre vie; gentils bébés à IaKate Greenaway, qui eux, au moins, malgré leur appa- rence de pantins, ne craignent point de se mouvoir. Peut-être abuse-t-il quelque peu des mêmes effets comiques, lunes enfromagées et immenses chapeaux de paille desquels émergent de malicieuses têtes blondes, mais il y a en ces croquis, une telle fraîcheur, un tel mélange de bergerie xviii 0 siècle et de naïveté saxonne, qu'on est facilement sous le charme.



Fig. 349. — Croquis humoristique de Geoffroy tirés de : Le Nid de Pinson 1 .


Ces modernes ont encore une façon à eux d'interpréter le moyen âge : plus rien des récits fantastiques et légendaires d'autrefois, dans lesquels fées et vaillants chevaliers occupaient le principal rôle, mais un moyen âge in- time, où les gros compères et les gais escholiers tiennent la première place. La note humoristique, après la note épisodique.

Livres, journal, feuilles détachées, c'est, pour les enfants, un véritable

1 Volume de Raoul de Najac, illustré par Geoffroy, Kauffmann et Gaillard. (Ch. Delagrave, éditeur.)


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


libraire devient ténor, le peintre écrit des vers, l'architecte discute sur le libre-échange, le tout avec exubérance. » A cette appréciation fort juste j'ajouterai ceci : l'incohérent est la résultante d'un état social comme le nôtre, où les gens qui savent ne font qu'affirmer leur impuissance. Si bien que, bon garçon, fumiste, il a cru fort drôle d'ériger en principe cette absur- dité : le meilleur moyen de parler d'une question, c'est de ne pas la con- naître ; d'où la fameuse exposition de peinture organisée par des gens ne sachant pas dessiner.

Fig. 352. — Silhouettes de Sorel. (La Caricature, 1884.)

Bref, l'incohérence artistique est la suite de l'incohérence littéraire dont Simon et les gens du Tintamarre ont été les créateurs. On s'est dit que, puis- qu'on avait fait des charges à la plume on pouvait bien faire des charges au crayon, et, puisant ici, puisant là, allant jusqu'à copier les fameux costumes

de Bechstein dans les Fliegende Blœtter, on a appelé tout cela pompeusement l'incohérence, sans même se douter qu'au xvii 0 siècle des suites entières avaient paru avec les attributs des métiers et qu'on ressuscitait une des formes les plus vieilles de la caricature.

En vérité, l'incohérence, ondoyante et diverse, compte parmi les siens et de profonds carica- turistes et de parfaits fumistes. Elle est tantôt dans le dessin, tantôt dans la légende. Les morts vont vite représentera des personnages accompagnant au pas de course le cercueil d'un ami ; le Portrait de M mo X. aura bien soin de lais- ser en blanc la partie principale, soit le visage; le Vieux neuf sera ce que l'on peut voir à cette place. Ici, visant à la philo- sophie, on nous donnera la représentation graphique des cocottes que l'on aime suivant l'âge ; là ce seront des portraits d'enfants auxquels on



Fig. 353. — Le « grelotteux par Gray. (Courrier Français, 1885.)


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trouvera très piquant de plaquer une chevelure sortant de la boutique du coiffeur.

En somme, peu de chose pour un bien grand mot. Simples farces de rapins , lanvpisterie de 'photographe suivant l'expression du maître ès fumisme, Simon.

Mais ce qu'il faut voir dans ce tapage organisé autour de rien du tout, c'est la constatation, plus évidente que jamais, du besoin de bruit et de ré- clame, dont j'ai déjà fourni les preuves en un autre de mes volumes, de cette maladie de fin de siècle qui pousserait les gens aux excentricités les plus stupides s'ils avaient seulement la certitude que cela pût les faire re- marquer.

Oui, certes, la caricature peut revêtir, à l'occasion, un côté grotesque et « calembourdier, » qu'elle a du reste toujours possédé et qu'elle possédera toujours, avant, pendant et après les Incohé- rents, sans pontife, sans expositions, sans tapage.

Oui, certes, un classicisme pompeux a, longtemps durant, influé sur nos mœurs, maintenu les arts dans une sorte de demi- f servitude à l'égard des lettres, et empêché, N par suite, cette liberté nécessaire au comique, pour qu'il puisse librement s'épandre.

Oui, certes, de mauvaises vignettes sans allure, nulles de dessin, ternes de légende, ne peuvent pas prétendre à représenter l'esprit caricatural d'un pavs comme la France, qui

. " - 1 (Croquis incohérent de P. Baron.)

a eu le rire de Rabelais et de Molière, le rire

de Daumier et de Gavarni, mais j'ai déjà montré ce que nous préparait l'avenir par le développement si considérable, en nos jours tourmentés, de l'humour, de l'esprit d'étude et d'observation, si bien que l'incohérence ne sera pas de sitôt encore appelée à régénérer la caricature française.

La révolution esthétique qui s'accomplit en ce moment dans nos mœurs est, du reste, plus haut : c'est le renversement de la suprématie clas- sique et littéraire, son remplacement par l'ère picturale et pittoresque. Tout vous l'indique, depuis la décoration de nos intérieurs, depuis les expositions qui s'organisent de toutes parts, jusqu'à l'affiche qui plaque sur le mur ses riantes et éclatantes couleurs, jusqu'au plus vulgaire prospectus illustré qu'on vous distribue dans la rue.



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Ceci tuera cela : la langue imagée remplacera de plus en plus la langue littéraire et c'est l'humour qui accomplira cette évolution. Si bien que les signes graphiques, première manifestation des sociétés encore barbares, se trouveront être la plus haute expression des sociétés parvenues au summum de la civilisation.



Fig. 355. — Vignette de Chéret. (Couverture do livre pour Jules Lévy.)



Fig. 356. — Une soirée chez le comte de Niewerkerque, surintendant des Beaux-Arts.

(D'après une maquette en plâtre de Dantan aîné'.)


CHAPITRE XVII


PARTICULARITÉS INTIMES DE l'aRT CARICATURAL


Tendance générale à l'humour et à la caricature. — Prud'hon, Ingres, Cabanel. — Pochade de Puvis de Chavannes : ombres chinoises deSignol. — Conséquences du discrédit jeté sur la cari- cature. — Les caricatures de Delacroix ; les croquis humoristiques de J.-P. Laurens. — L'œuvre humoristique de Decamps. — Une pochade de jeunes : « logistes » de 1875, par Chartran.

La caricature d'amateurs et de littérateurs : H. de Viel-Castel.

La pochade sculptée: les Dantan et « le nez de Bouginier. »

L'humour dans la caricature intime : les menus et invitations : croquis de Joseph Blanc, Luc- Olivier Merson, Pille, Chéret. La peinture et la sculpture devant la caricature : charges sur les jurys, sur Courbet et Meissonier.

e n'ai nullement la prétention en ce chapitre — sorte d'addenda à l'histoire de la caricature — d'étudier la fantaisie artistique dans tous ses domaines et chez tous les représentants de l'art qui ont pu s'y livrer, à une époque quelconque de leur existence. Ce que je veux, c'est noter une des formes caractéristiques de la charge sous son aspect plus intime, et rechercher quelle part d'in- fluence, la caricature a de tout temps exercé sur les esprits, sur ceux-là

1 Dans cette amusante maquette de Dantan qui se pourrait intituler : « Laissez venir à moi petits et grands artistes, » il faut renoncer à signaler toutes les personnalités connues. Consta- tons seulement la parfaite ressemblance des types et des physionomies, qui, d'emblée, permet de citer certains noms au passage.



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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


même qui se sont le plus écarté, par la suite, de ce genre particulier, de cette prédisposition naturelle à la moquerie, à la satire par le trait gra- phique.

Ce n'est donc point une restitution de l'œuvre caricatural presque toujours ignoré de nos grands maîtres, — il y aurait sur ce sujet un nouveau et piquant volume à faire — mais quand des célébrités de l'art français comme Delacroix commencent par le tableau de mœurs et par la caricature poli- tique \ on peut bien consacrer quelques pages à ce côté particulier des ma- nifestations esthétiques.

Tout d'abord, on l'a vu, certaines époques ont été douées d'une tendance plus ou moins grande à l'humour : ici elle a été générale, là elle est restée purement locale ; ici elle a été imprégnée de classicisme, là elle a ri d'un rire bon enfant, cherchant les accidents et les incidents comiques.

Quand Prud'hon, ce grand maître méconnu de son vivant, dessinait en tête d'une pétition au ministre de l'intérieur — pétition relative à une demande de secours — la piquante figure habillée en aveugle du Pont-Neuf: Date obolum picturœ 2 ; quand il s'amusait à donner à de merveilleuses aca- démies une tournure grotesque, il se laissait aller tout naturellement à cette tendance plus ou moins innée en nous qui nous met le crayon à la main, un jour d'espérances déçues.

Les gens qui s'étonnent quand on leur parle des caricatures de Delacroix, les gens qui vous disent : « il faudrait avoir des charges crayonnées par Ingres ou par Cabanel » ne possèdent pas l'intuition exacte du comique, et ne se figurent pas qu'il existe parfaitement des caricatures de MM. Ingres et Cabanel tout comme il en est d'Abel de Pujol, de Jeanron de Poterlet ! 3

Je pose en fait cette vérité, certain de ne pas être contredit : quiconque a tenu un crayon, ou une plume, a eu en sa vie, un moment où il a sacrifié à l'humour, heure d'ennui, de désœuvrement, durant laquelle, assistant à une réunion de comité, ou s'impatientant à attendre quelqu'un, il a esquissé sur quelque mauvais bout de papier une charge homérique, la caricature de ses voisins ou de la personne attendue.

Plus d'une pittoresque pochade, signée ou non, oubliée par un maître de l'art sur le classique tapis vert d'une table de commission, est venue ainsi

1 Voir la caricature politique de Delacroix : les Écrevisses à Longchamps, page 185.

s Cette ravissante composition se trouve reproduite en tête du catalogue de l'Exposition des œuvres de Prud'hon, organisée en mai 1874 au profit de sa fille. Une des premières œuvres de cet artiste avait été, du reste, une enseigne comique pour un chapelier.

3 Des caricatures pleines de brio de Cabanel se peuvent voir à l'Académie de France, à Rome.


PARTICULARITÉS INTIMES DE L'ART CARICATURAL


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échouer, dans le réceptacle commun à tous les papiers de l'humanité, ou bien, soigneusement recueillie par un délicat, a pris place parmi d'autres



Fig. 357. — Caricature d'Eugène Delacroix sur Vestris (1821).


charge « calembourdesque » annonce déjà pour ainsi dire l'incohérence. Le maître du ballet sur des vieux balais usés prouve que rien n'est neuf dans cet ordre d'idées.


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


productions graphiques du même genre. Le Puvis de Chavannes qui figure ici en est un vivant exemple, tout comme les charges de Signol, peintre d'un classicisme aussi accentué que MM. Ingres et Cabanel, et doit prouver

à ceux qui en douteraient encore que Ton peut exécuter des grandes ma- chines historiques et mythologiques plus ou moins froides, plus ou moins ennuyeuses, et exceller dans le co- mique.

Car la conclusion qui doit se déga- ger de ces brèves observations, c'est que les maîtres de l'humour sont les vrais artistes, ceux qui se complaisent habituellement dans les sphères idéales du grand art.

Voilà, qu'il soit signé Signol ou Puvis de Chavannes, du portrait-charge comme il ferait bon à en voir dans nos journaux, point banal et surtout observé, donnant des types pris sur le vif, qu'on peut deviner obstinés, sombres, mélancoliques ou joyeux; voilà de la silhouette merveilleusement découpée, bien vivante en ses pleins noirs ; du trait qui dessine et habille toute une carcasse humaine. En notre pays où l'on a si peu étudié les carac- tères, où l'on se contente des banalités de convention, le vieux fonction- naire de Puvis de Chavannes, d'une individualité si étonnante, des pieds à la tête, dans ses gestes, dans ses mains, dans son dos, dans sa bouche, dans ses cheveux qui ont tendance à former la queue, dans son œil lui-même — cet œil qu'on pourrait croire fendu à la chinoise — restera le type d'une école disparue et de toute une caste sociale.

Il n'y a pas un silhouetteur de profession, pas un portraitiste-charge à la semaine qui se soient approchés de ces deux œuvres dont l'une n'est, en somme, qu'une de ces pochades dont j'indiquais à l'instant le caractère particulier.

Ce qui est regrettable, lorsqu'on se trouve en présence de pareilles dispo- sitions au comique et à l'étude, c'est de penser au discrédit qui s'est trop



Fig. 358. — Type de vieux fonctionnaire, par Puvis de Chavannes. (Appartient à M. Félix Régamey.)


PARTICULARITÉS INTIMES DE L'ART CARICATURAL


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souvent manifesté ici pour les œuvres caricaturales. De là proviennent, en effet, les faiblesses de ces dernières années.

Certes, je le répète, les époques sont plus ou moins imbues de sel

OMBRES" CHINOISES PAR SIC NO L - ACADEMIE" DE FRANCE A ROME ^ 4330

Fig. 359. — Caricatures, d'après une épreuve photographique appartenant à Ed. Dantan. N - B. — Voici les noms des personnages ici représentés : G T P scul7teur ^ ChiCn) 5 ~ Fér ° n ' peintre ; ~ Jean de Ba ^' scu, P teur 5 — Aimé Lanno, graveur ; — Jaley fils, Groupe — Vaudoyer, l'architecte ; Victor-Joseph Vibert, peintre ; - Alph. Montfort, musicien ; — Berlioz • —

Ant. fflelannoy, architecte; — P. Morez, architecte; — Dantan aîné, sculpteur, broupe — Achille-Louis Martinet, graveur; — Constant Dufeux. architecte; — Gleyre ; — Oudiné, graveur en médailles ; — Aristide Husson, sculpteur ; — Ambroise Thomas *.

humoristique et la peinture n'est pas toujours disposée à cette certaine bonhomie qu'on remarque dans les œuvres de Tassaërt, de Biart ou de Decamps. Mais si, sans tomber dans la banalité des éternels accidents, con- séquences des maladresses humaines, l'on encourageait la tendance à l'étude

1 Pour plus amples détails sur ces artistes, parmi lesquels figurent, on le voit, trois musiciens, consulter le précieux Dictionnaire des artistes de l'École française, par E. Bellier de La Chavi- gnene, continué par Louis Auvray (Paris, 1868-85, Renouard).

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


psychologique, à l'exposition des ridicules, à la notation de tous les faits pittoresques, si l'on donnait un débouché à la caricature des artistes, l'on verrait subitement surgir une école de profonds humoristes confiant avec joie au papier ce qu'ils n'osent peindre sur la toile.

N'est-ce pas également ce discrédit jeté sur les caricatures qui fait que tant d'artistes rougissent quand on leur parle de leurs productions comiques

d'autrefois, à leurs yeux véritables péchés de jeunesse. Et cependant, beaucoup se sont d'emblée mani- festés en ces compositions gro- tesques, tels qu'ils doivent appa- raître plus tard.

Ainsi les caricatures de Dela- croix, encore imbues du gro- tesque anglais, peuvent, si on le veut, ne pas passer pour des chefs-d'œuvre, mais certaines lais- sent percevoir les futures qua- lités dominantes du maître : l'émotion, le besoin de pousser à

Fig. 360. - Croquis caricatural de Bracquemond. l'expression de toutes choses, des

(Sur un cahier de pochades appartenant à l'artiste et datant de grandes ïoieS et des grandes SOUt- sa première jeunesse.) .

frances, des côtés tristes et som- bres de la vie. Le dessin est faible, hésitant, l'idée est déjà empoignante.

Même observation au sujet de Jean-Paul Laurens, qui n'a jamais fait à proprement parler de la caricature, dans le sens strict de ce mot, trop sou- vent employé à tort, mais qui, en 1867, donnait au journal le Philosophe, des études de mœurs, scènes de la vie joyeuse où l'on est étonné de ren- contrer, au milieu d'hommes et de femmes à la Grévin, des croquis comme Les visites à V atelier, véritable révélation du Jean-Paul Laurens actuel, — curiosité graphique en même temps que document pour servir à l'histoire d'un peintre.

On a vu plus haut la part considérable prise par Decamps au mouvement politique caricatural de son temps *, et, certes, M. Charles Clément a eu grandement raison quand, en son intéressante étude biographique 2 , il a

1 Voir chapitre VIII, page 192 à 198.

8 Decamps, par Charles Clément. Librairie de l'Art ; collection des artistes célèbres.



PARTICULARITÉS INTIMES DE L'ART CARICATURAL


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reproduit quelques-unes des pages magistrales de l'artiste dans ce do- maine. L'humour, c'est toute une partie de la vie de Decamps, pas la plus célèbre assurément; et à vrai dire, malgré l'Orient, malgré ses architectures et ses ciels, c'est peut-être toute sa vie, puisque l'élargissement donné à son style ne l'a pas empêché de peindre des singes jusqu'à la fin de son exis-



« LES VISITES A h' ATELIER. »

— Alors, monsieur le curé, c'est une Immaculée Conception que vous désirez ?

— Oui, — de l'inspiration surtout. — Regardez-moi bien.

Fig. 361. — Caricature de Jean-Paul Laurens dans le Philosophe (octobre 1867).


tence, donnant ainsi naissance à une école des singeries qui se retrouvera, plus tard, en Philippe Rousseau.

Lithographies amusantes, caricatures, travestissements, àl'origine ce sera Le thermomètre, et, plus tard, Le cocher. Ces scènes, si popularisées par la lithographie, je ne saurais mieux faire qu'en les laissant apprécier par M. Charles Clément, dont on connaît les préférences classiques :

« Personnes, » dit l'érudit critique, « n'a oublié ses chiens savants, ses singes de toutes espèce, satires vives, spirituelles, mordantes, des ridicules et des travers humains. Le grotesque, la laideur, la grimace ne sont pas, sans doute, les sujets naturels de l'art : ils lui appartiennent cependant, lorsqu'ils sont revêtus des qualités de composition et de dessin qu'on est bien forcé


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


de reconnaître dans tout ce qu'a fait Decamps. Les Singes experts, exposés au Salon de 1884, sont peut-être le chef-d'œuvre du genre. La couleur en est fine et légère comme la pensée. On assure que Decamps fit ce tableau par rancune, et sous l'impression de quelque sévérité du jury. La vengeance dépasse l'offense assurément . Le Singe peintre , le Singe se regardant dans un miroir , Singes musiciens sont également de spirituelles boutades

de cet esprit mordant. Lorsque


son talent se fut agrandi et complété, Decamps abandonna presque complètement ce genre de sujets. Il y revint pourtant encore quelquefois. On trouve dans ses deux grands pastels les Singes boulangers, et les Singes charcutiers, qui datent de ses dernières années, des qualités de premier ordre. Dans les Singes boulangers surtout, le comique, résultant de l'ex- pression de la fatigue et de l'ennui qu'éprouvent ces fan- tasques animaux condamnés au plus fastidieux des labeurs , est indiqué avec beaucoup de verve et de bonheur. »

Ces manifestations intéres- santes de l'esprit humoristique uni aux qualités d'étude et d'observation se trouvent inscrites à toutes les époques, à toutes les pages de l'histoire de la peinture. Les Ingres, les Paul Delaroche, les Gabanel s'amusant à des pochades, à des farces d'atelier, n'ont pas cessé d'exister , la seule différence est qu'ils s'appelleront des Bastien Lepage , des Frappa, des Dantan, des Lenoir, des Ghartran. Que sais-je? Tous y ont passé, tous y passeront.

Les fresques caricaturales que les « logistes » de 1875 plaquaient dans leur couloir ne sont pas une exception. Les murs de l'Ecole des Beaux-Arts en ont vu d'autres, si bien que, souvent, la Pudeur, personnifiée par de vénérables professeurs, a dû intervenir et exiger que certains attributs, trop pornogra-



<g>flT]I]L EST AMABILIE l Fig. 362. — Caricature d'Horace de Viel-Castel.


LE COCHER

Peinture humoristique de Decamps.


Debat-Ponsan.


Ed. Dantan.


Théobald Chartran.



Bastien Lepage. Moreau de Tours. Camille Bellanger.



F. Schommer. Oscar Mathieu. Comerre.


Fig. 363. — Fresque caricaturale représentant des « Logistes » du concours de Rome (1875), exécutée à « l'École des Beaux-Arts » sur les murs du couloir des Loges, par Chartran. (Obligeamment communiquée par M, Edouard Dantan.)


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


phiques, fussent remplacés par des anges aux conceptions ailées. Si la liberté de l'art est une belle chose, pas trop n'en faut pour les jeunes élèves.

Sous la forme de ces fresques, voyez une manifestation plus intime, une caricature destinée au petit nombre, de même que cet amusant et philoso- phique tableau de mœurs signé Horace de Viel-Castel — document qui porte

sa date — peut passer pour un spé- cimen de l'art d'amateur, de cette classe de privilégiés qui touche à la fois aux lettres et à l'atelier, qui nous donnera de fines natures comme les de Goncourt, tenant la pointe de l'aqua-fortiste et la plume du des- cripteur. Dans ce domaine les écri- vains occupent une place à part qu'il suffit, du reste, de signaler. De tout temps Tœpffer a fait école, et personne n'ignore, aujourd'hui, que les Théophile Gautier, les George Sand, les Balzac, les Alfred de Mus- set, les Viollet-le-Duc , les Prévost- Paradol, les Taine 1 , nombre d'autres encore, se sont laissé aller au doux Fig. 364. — Le nez de Bouginier. charge sculptée plaisir de signer des fantaisies plus

ou moins abracadabrantes, et d'or- ner leurs lettres de bonshommes à la Humbert ou à la Gham, suivant la tournure de leur esprit. Productions recherchées parce qu'elles appartiennent, avant tout, au domaine de la curiosité, qui prouvent à nouveau l'universalité du sens comique, mais qui n'apporteraient aucune note précieuse, aucun document probant pour l'his- toire même de la caricature.

Je préfère revenir à cette amusante manifestation du grotesque sous la forme de la charge sculptée et à cette pittoresque figure de Dantan dont l'oeuvre considérable contient grand nombre de pièces absolument inconnues 2 .

  • Voir dans Le Bibliophile, l'intéressante gazette illustrée, des lettres d'écrivains avec carica-

tures. Sans cesse des missives de cette espèce passent dans les ventes d'autographes qu'Etienne Charavey effectue à la salle des Ventes.

  • Il existe un musée Dantan jeune recueilli par sa veuve, qui se fait un plaisir de le montrer,

mais dont toutes les pièces erotiques ont été soigneusement écartées. Toutefois la mort récente



de Dantan aîné (1879). (Premier essai de grotesques moulés.)


PARTICULARITÉS INTIMES DE L'ART CARICATURAL


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Les Dantan appartenaient à une joyeuse école qui sut élever la scie d'ate- lier à la hauteur d'une institution. Dantan père — c'est-à-dire le grand-père du peintre Edouard Dantan — fut de ceux qui exécutèrent les hiéroglyphes de la fameuse maison égyptienne de la place du Caire, mais il ne devait pas se contenter des « Pschatt » et des ibis de la frise; et c'est là, justement, que se révèle le côté incohérent, fumiste si l'on veut, de ce sculpteur. En effet, en 1829, alors que Dantan aîné — le fils du précédent et, par conséquent, le père du Dantan actuel — était en loge, se trouvaient avec lui deux types de gro- tesques absolument différents, prêtant on ne peut mieux à la caricature : Bou- ginier, un peintre, élève du baron Gros 1 , et Jean de Bay , sculpteur, l'un au nez énorme, masquant tous les traits du visage, l'autre, pour ainsi dire, sans nez, ayant, en outre, la bouche et les yeux de travers.

Deux grotesques indiqués, prêts pour le crayon ou pour la glaise. Dantan n'eût garde de les manquer. Moulés par le gardien des loges, prirent ainsi naissance deux petits bustes, vendus pour la mo- dique somme de 25 centimes pièce, à un chiffre tel, que le nez de Bouginier devint l'origine de la fortune de Dantan jeune le frère de Dantan aîné, qui se fit, avec les charges dont il a été parlé, une répu- tation européenne. Fig. 365.

Or voici où le comique devient abso- lument inénarrable. Dantan aîné, qui ve- nait d'avoir le prix de Rome (1829), étant allé annoncer ce succès à son père, occupé alors à la maison de la place du Caire, le père et le fils ne trouvèrent



Le peintre E. Dantan, enfant, statue en plâtre.

D'après l'original de Dantan aîné.)


de M rao Dantan jeune va, sans doute, faire revenir cette intéressante collection à la Ville de Paris, d'autant plus que le désir du dernier possesseur et de ses héritiers était de la voir placée dans une salle spéciale, au Musée Carnavalet.

1 Bouginier, né à Valenciennes en 1799, est mort à Paris en 1866. Attristé par la persécution peu généreuse dont il fut la victime, il s'était laissé oublier comme peintre et était devenu photographe.


LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


rien de plus amusant, pour manifester d'une façon naïve et piquante leur contentement, que de sculpter dans la frise le profil du malheureux Bou- ginier.

Et la farce n'en resta pas là. Dès lors ce ne furent plus, partout, que des nez Bouginier : tous les murs de Paris virent le pif de ce malheureux qui ne devait rencontrer, sa vie durant, qu'une seule concurrence sérieuse, point n'est besoin de dire laquelle. Les murs de Paris, que dis-je ! Cette scie graphique, que les rapins colportèrent par monts et par vaux, se per- pétua à Rome, en Grèce, alla jusqu'aux Pyramides, donnant ainsi à ce simple nez la pierre impérissable de l'histoire. Dantan jeune faisant, en joyeuse compagnie, un voyage en Egypte et jouant aux dominos sur le som- met d'une des pyramides, poussa la fumisterie jusqu'à y graver avec un couteau le profil très en nez, mais fort ipeunez... ronien, du malheureux Bouginier.

Telles sont, en allant de l'humour jusqu'aux derniers degrés de l'incohé- rence, les particularités de la caricature d'artistes, les premières productions publiques de leur sens caricatural ou les manifestations plus intimes, plus personnelles, de leur prédisposition à la satire des choses et des gens.


Il


Entre ces deux extrêmes vient se placer l'humour destinée à un peti nombre, à un cercle plus ou moins restreint de gens vivant dans un milieu identique, disposés par conséquent à s'amuser des mêmes éléments. Je veux parler des dîners, réunions, fêtes, soirées qui ont pris dans Paris un déve- loppement considérable, qui s'étendent, aujourd'hui, à toutes les classes de la société, qui ont permis à des peintres en renom de quitter pour un ins- tant le rivage où les attachait leur grandeur et d'exécuter, à la pointe ou au crayon, des petits chefs-d'œuvre de bonne humeur et d'entrain 1 , lesquels, heu-

1 Citons tout particulièrement les lettres d'invitation des dîners du Bon Bock, de L'Hippo- potame, de La Vrille, des Prix de Rhum, de La Tintamarmite, des Rigobert, des Parisiens de Paris, de la Soupe aux Choux, des Pot-de-Feu, etc... On trouvera quelques renseignements sommaires sur ces groupes, sur ces réunions périodiques dans un volume de M. Auguste Lepage : Les Dîners artistiques et littéraires de Paris.


PARTICULARITÉS INTIMES DE L'ART CARICATURAL


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reusement, grâce aux collectionneurs, — et ils sont nombreux dans cet ordre d'idées — n'auront pas seulement contribué à amuser quelques instants un petit groupe d'amis, mais serviront encore à perpétuer ce côté du grotesque déjà si développé au siècle dernier 1 .



Fig. 366. — Menu gravé par Joseph Blanc 2 .

L'hercule qui figure ici est un sculpteur trop connu dans le monde artistique pour être autrement désigné. Quantité de pièces sur le même personnage se trouvent du reste parmi les menus dus à J. Blatic.

on se souvienne seulement du ravissant en-tête dessiné par Détaille pour une fête des Tuileries, que Le Figaro distribua en supplément. Ce petit dessin, cette petite procession de personnages se tenant à la queue leu-leu, n'est rien moins qu'un bijou par l'esprit et le charme de la composition.

1 MM. Béraldi et Maindron, collectionneurs de toutes les pièces de cette espèce, préparent un intéressant volume sur ce côté de l'art intime.

2 Le peintre Joseph Blanc, dont l'œuvre gravé, assez considérable, existe au grand complet dans quelques collections, Grand Prix de Rome Vn 1867, a été médaillé en 1870, 1872 et 1874.

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Dans ce domaine, quelle succession de noms connus depuis les Flameng, les Ch. Jacque, les Henri Regnault 1 , les Henri Guérard, les Luc-Olivier

Merson, les Bouguereau, les Clai- rin, jusqu'aux humoristes de na- ture comme les Pille, les Frappa, les Yibert, les Geoffroy, les Eugène Dufaux, les Jeanniot, les Jean van Beers, les Eugène Leroux, les Poirson, les Jean Béraud, les Le- loir, les Zier, les Aimé Perret, les Adrien Marie, jusqu'aux simples lithographes, jusqu'à ces pitto- resques dessinateurs d'affiches qui s'appellent Chéret et Choubrac. Et que de genres, que de procédés ; que de sociétés, que de buts distincts !

Ici, tirés sur soie ou sur satin, sont les programmes des grandes fêtes artistiques affectant des formes d'éventails et de tambourins, fan- taisies qui vont des mondanités élégantes de Gif et autres distrac- tions champêtres organisées par des femmes à la mode, aux joyeuses agapes des « Rieuses » et du « Bal des Artistes. » Là, sur bristol ou sur Japon, avec des rouges, des violets, des ors grassement plaqués sur ces impériales pâtes, des invitations pour l'ouverture de quelque brasserie décorée ou pour une pendaison de cré- maillère. D'autres fois, sur une feuille plus grande de papier moins luxueux, un simple encadrement, un sujet quelconque permettant aux convives de déchiffrer un menu ou délire les noms des assistants au précédent banquet 2 .

1 Henri Regnault ne se contentait pas de faire des croquis humoristiques au crayon; comme beaucoup d'artistes, il aimait à se livrer aux charges vivantes. Voir du même artiste le curieux croquis publié dans le magnifique volume : Lettres autographes de la collection Bovet. (Charavay, éditeur.)

'- Un bon côté de ces pochades intimes aura été encore de donner à l'eau-forte une place qu'on lui accorde rarement, de nos jours, dans la publication illustrée.



Fig. 367. — Reproduction d'une eau-forte de Luc-Olivier Merson.

(Invitation pour une soirée de l'atelier Bonnat. )


PARTICULARITÉS INTTMES DE L'ART CARICATURAL


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De toute façon, manifestation très générale des besoins esthétiques qui sont une des caractéristiques de notre époque, vulgarisation graphique qui



Fig. 368. — Invitation de Henri Pille, pour un bal masqué de l'atelier Bonnat.


donne à la caricature un nouvel élément, aux artistes un nouveau moyen de joyeuse expansion. Ainsi comprise, la charge intime, la pochade prend une très grande


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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE



Fig. 369. — Encadrement de Cheret pour un menu de la Chambre des imprimeurs-lithographes (1885).


place ; du menu de dîner, de la carte d'entrée pour une exhibi- tion quelconque, elle arrive jus- qu'au journal à spécimen unique, % comme ce fameux « canard » dis- tribué un soir dans une réunion du grand monde, jusqu'au livre, jus- qu'à la plaquette, comme les volumes des Têtes de Bois, Y Album de la Mar- mite, Y Album du Bon Bock ou YAn- nuaire des Guays-Loisirs. Il semble même qu'au milieu des profondes divi- sions actuelles, cette manière de ré- pandre en petit comité son sel humo- ristique soit appelée à se populariser encore. Plus le journal tombe aux mains des gens de métier et voit son influence baisser, devenant, en quel- que sorte, un simple passe-temps pour les malheureux qui vont s'ennuyer au café ; plus la caricature, dans ses ma- nifestations réellement esthétiques, se porte sur ces feuilles qu'on pourrait appeler des « journaux à circulation limitée. » Pas besoin d'épandre au grand jour sa gaieté, puisque le public reste fermé à ces délicates ma- nifestations d'esprits raffinés !

Du reste, carica- ture très personnelle qui est pour les mœurs intimes ce que les vulgaires images de certaines feuilles sont pour les mœurs populaires.


PARTICULARITÉS INTIMES DE L'ART CARICATURAL


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III


Nous avions quitté le journal, il nous faut y revenir pour constater la place considérable que la peinture tient dans la caricature au jour le jour.


FAMEUX JURY DE PEINTURE. OE \&llO .



Celte phrase 1UR1 01 PUtnuRt forme une charade dans laquelle on trouve Perruque, Mâchoire. Concombre, Cruche, Ganache, Croûton, Pot, Melon, et dont le mot est toujours remis à l'année suivante,!


Fig. 370. — Lithographie caricaturale sur les jurys.

La signature « Vertblcu » pourrait faire croire qu'on se trouve en présence d'une œuvre d'Horace Vcrnet, dont le nom était sans cesse martyrisé par de malicieux caricaturistes. C'est ainsi que sur des charges d'atelier de l'époque on a pu lire : Vert-vert, Vert net, Vert bleu, ainsi nommé parce qu'il n'est pas Vert net, calembours qui devaient fort amuser notre peintre, grand ami des jeux de mots. Mais Vcrnet a toujours signé de son nom jusqu'aux plus petites pochades exécutées par lui : gravures, lithographies, tout porte un H et un V.

Toutes les sections de l'Institut, musique, architecture, sculpture et autres, faisaient autrefois partie du jury simul- tanément avec les membres de l'administration. Celui de l'Exposition de 1840 est resté particulièrement célèbre dans les annales artistiques. C'est pourquoi on y trouve d'après les emblèmes de cette caricature, jusqu'à un astronome et à un paléontologiste. Le laquais de la liste civile en nègre laisserait peut-être supposer qu'il s'en est rencontré un de la race noire, à moins qu'il ne faille en conclure que le président du jury, un musicien, ne voyait que des « noires » par- tout. Quoi qu'il en soit, curieuse et piquante pièce caricaturale qui, les savants à part, n'a rien perdu de son actualité.


Alors même que le Salon n'avait pas l'influence prise par lui en ces der- nières années, les feuilles humoristiques lui faisaient déjà la part belle. Qui voudra suivre graphiquement les particularités du domaine des arts, n'aura qu'à feuilleter les nombreux albums comiques de chez Aubert, les collée-


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


tions du Journal Amusant et du Charivari. Là, sous les formes les plus diverses, quelquefois en de grandes planches, le plus souvent en d'amu- santes petites vignettes, défilent, par le crayon de Gham, de Bertall, de Nadar, de Randon, de Marcelin, de Stop, — les maîtres du genre — la charge des principales œuvres annuelles, toutes les manifestations picturales, toutes les révolutions esthétiques. Il faut même remarquer ceci : tandis que, dans



« lb rktour du marché, par Courbet, maître peintre. »

Voilà de la vérité vraie, sans chic, ni ficelles. On ne sent point là le poncif de l'école, et les absurdes traditions de l'antique. Tout y est naïf, heureux et gai. Courbet aTait dix-huit mois quand il a peint ce tableau.

Fig. 371. — Caricature de Bertall. {Journal pour Rire, 1850.)

l'art dramatique, le sujet s'efface devant l'homme, en peinture, pour le caricaturiste, l'œuvre est tout, l'homme n'existe pas *,

C'est le tableau lui-même, le tableau dans tous ses accessoires, avec ses qualités ou ses faiblesses de dessin, de couleur, qui apparaît travesti, outré à plaisir.

Le procédé est à la fois simple et connu : il n'a pas varié jusqu'à ce jour, par l'excellente raison qu'il ne saurait y avoir d'autre moyen de caricaturer une œuvre graphique. La charge du Salon ne peut être qu'une paraphrase du sujet, des poses, des situations, quelque chose comme le calembour du dessin, de même que, pour charger une comédie ou un roman, il faut en faire ce qu'on appelle la parodie.

4 La seule exception qui se puisse faire est pour les charges du Salon de 1886, tableaux par Caran d'Ache, portraits des peintres par Luque, publiées en mai 1886 dans Le Figaro sous le titre de : Salon- Fantaisie.


PARTICULARITÉS INTIMES DE L'ART CARICATURAL


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C'est donc, si l'on veut,, une « parodie par le crayon » qui a commencé, nous l'avons vu, en suivant d'abord strictement, trait pour trait, le sujet



« l'bntehiremknt d'oiinans, par Courbet, maître peintre. » Un enterrement est généralement clhose assez triste. M. Courbet, qui n'accepte point les traditions vermoulues, et ne marche pas dans les sentiers battus, a combiné son enterrement de telle sorte qu'on est pris d'une gaieté folle en le regardant. C'est là un trait de génie.

Fig. 372. — C;aricature de Bertall. {Journal pour Rire, 1850.)

dont on entreprend la clharge et qui, peu à peu, a pris plus d'allure, plus de liberté, tout en se guidant sur l'original pour arriver aux effets comiques,



Fig. 373. — Caricature de Marcelin sur les tableaux de Meissonier. (Journal Amusant, 1860.)

à cette sorte de dépression entrevue par Lavater, qui fait que les choses les plus belles, les plus iidéales se peuvent transformer en autant de repro- ductions absolument grotesques.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Certaines œuvres, certaines écoles ont tenu naturellement plus grande place en cette histoire des côtés comiques de Fart 1 ; Biart, Courbet, Meis- sonier suscitèrent pendant de longues années la verve des caricaturistes. Courbet, avec le réalisme, a donné lieu à d'assez piquantes histoires en images, de même que G. Moynet, l'impressionniste, a vu publier sur sa personne des caricatures échevelées dans lesquelles il apparaît en bourreau des cœurs ; alors qu'autre part des foules se précipitaient sur un impercep- tible point noir figurant le tableau à la mode de Meissonier.

Ce comique, au champ restreint, devient vite monotone, et cependant, il est tellement entré dans nos mœurs, qu'on ne saurait s'en passer. Chercher le moyen de ridiculiser, de caricaturer les œuvres exposées est même un petit exercice auquel les profanes se livrent avec passion, si bien que ce travestissement est pour maints visiteurs du Salon une amusette bourgeoise qui remplace avantageusement l'ancien casse-tête chinois. Tout en parcou- rant les Stop du Journal Amusant, l'on fait ses réflexions mentales : « C'est bien ça, » disent les uns, « Ce n'est pas cela, » pensent les autres, et l'on voit ainsi défiler sous ses yeux un Salon caricaturé, contre-partie du Salon officiel précédemment visité. Comme les choses du théâtre, la peinture a l'avantage d'attirer sur elle les regards de tous : l'on n'admettrait pas plus une exposition non charivarisée qu'une pièce non parodiée par la plume ou par le crayon.



L'Art devant


Fig. 374. — La sculpture. Bas de page du « Salon » de Hadol. (Vie Parisienne, 1867.)


PARTICULARITÉS INTIMES DE L'ART CARICATURAL


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saïques statues avec lesquelles on monterait tout un musée de la sculpture grimaçante. Les classiques Vénus bâillent, sautent à la corde, jouent à la boule, font danser les chiens, se couvrent avec des feuilles ce qui ne demanderait pas à l'être et, partout, montrent des cambrures dorsales dont on ne saurait trop admirer les rondeurs. Souvent, en peinture, l'effet gro- tesque est difficile à obtenir : en sculpture, au contraire, un rien suffit à le déterminer.

Sous cette forme, le portrait-charge me paraît appelé à un réel succès. Qu'on examine les terres cuites et les plâtres qui se profilent à la devanture de certains magasins; ces groupes pleins de vie, de gaieté, de verve, que modèle Eugène Ladreyt, popularisant chez nous, la statuette polychrome, si chère aux Italiens, ou ces caricatures d'acteurs que signe M. Bourbier' et l'on verra que l'effet comique, très réel, est, aussi, très simplement obtenu! Dans les œuvres du premier, profondément fouillées, on a voulu voir des Gavarni sculptés, des Kœmmerer en terre cuite, et même des Callot. Sans aller aussi loin, ces hilarants bonshommes, ces scènes d'humour et de plaisante philosophie rappellent absolument Boilly, un Boilly réapparais- sant à notre époque avec un procédé nouveau. Quant aux personnages du second, ils présentent les gestes, les mouvements, les contorsions des Goquelin, des Dailly, des Daubray, des Hyacinthe, avec le rire de par- faits comiques.

Ainsi donc si la caricature n'est certes pas le but su- prême auquel doit tendre l'art, l'on peut dire que la note humoristique n'a jamais nui à une œuvre réellement char- pentée. Et la conclusion, c'est que le grand art ne saurait pas plus se désintéresser du comique que le comique, de son côté, ne pourrait rester étranger aux règles, aux for- mules esthétiques. Si trop d'artistes classiques, à certaines époques de l'histoire, ont méconnu cette grande force, cette


Fig. 375. - La sculpture. Bas de page du ■< Salon » de Hadol. (Vie Parisienne, 1867.)

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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


grande puissance humaine : le rire, trop de metteurs en scène de mauvais bonshommes ont oublié que la caricature graphique a, quand même, autre chose à faire qu'aligner des vignettes au-dessus de légendes plus ou moins banales. Un dessin humoristique de Daumier ou de Decamps, une charge de Luc-Olivier Merson ou de Puvis de Ghavannes auront toujours, au point de vue artistique, une importance à laquelle les semaines comiques des dessinateurs à la mode ne sauraient jamais atteindre.



Fig. 376. — Croquis de Bracquemond.


Fig. 377. — Projets de timbre pour les journaux. Caricature de Cham. (Charivari, 1850.)


APPENDICE I


BIBLIOGRAPHIE

ET

HISTOIRE DES JOURNAUX A CARICATURES



es volumes entiers ne suffiraient pas à mentionner tous les journaux contenant « des images caricaturales ou humoristiques » publiés à Paris et dans les départements depuis 1830. Non seulement beaucoup ont vécu ce que vivent les roses, mais certains encore n'ont pas pu franchir ce cap des tempêtes qui, en matière de presse, s'appelle le numéro spécimen. Donc inutile d'en parler, de les faire


figurer sur cette [longue liste du rire périodique, à moins qu'ils ne se recommandent à l'attention publique par quelque particularité : tel est le cas, par exemple, pour les feuilles qui furent baptisées des titres pittoresques de : L'Autre Monde, Gazette de Java, Vase étrusque, Gulliver et autres.

Ce que l'on trouvera donc surtout ici, c'est, d'une part, l'histoire des grands journaux, leurs changements, leurs variations, et, d'autre part, les qualifications les plus typiques de ces annales du rire et du comique, sous toutes les formes, dans tous les formats.

Le journal de caricatures n'apparaît réellement qu'en 1830, mais certaines feuilles, comme on l'a vu, avaient pris, bien avant, l'habitude de publier, sous forme de suppléments, des charges politiques ou pittoresques. Voici donc, tout d'abord, la liste de ces journaux ;


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


1815. Le Nain Jaune. 15 décembre 1814 à 15 juillet 1815. 43 numéros in-8. avec

grandes caricatures coloriées se repliant.

1816. Le Nain Jaune réfugié. Mars à novembre 1816. Même format, avec 9 carica-

tures coloriées.

— Le Nain couleur de rose (soit Le Nain rose) in-8. 15 septembre 1815 à 6 mai 1816.

Avec figures, dont plusieurs humoristiques.

— Panorama d'Angleterre. Journal politique, littéraire et critique, 1816-1818,

3 vol. in-8, avec figures en couleur.

1817. L'Homme Gris ou Petite Chronique. 1817-1818. 15 numéros in-8 en 2 vol., avec

caricatures.

1821. L'Album, Journal des arts, de la littérature, des mœurs et des théâtres. In-8.

De juillet 1821 au 25 mars 1823, puis de novembre 1828 au 5 mars 1829 (sous le titre de l'Ancien Album). Son fondateur était François Grilles, l'ancien directeur des Beaux-Arts, destitué par la Restauration. Nombreux suppléments avec lithographies, dont plusieurs politiques.

— La Foudre, Journal des nouvelles historiques, de la littérature, des spec-

tacles et des arts. 10 mai 1821 à 30 novembre 1823. 10 vol. in-8. avec carica- tures en noir.

— Le Miroir des spectacles, des lettres, des mœurs et des arts, par MM. Jouy,

Arnault, Emmanuel Dupaty, Gauchois-Lemaire. 15 février 1821 à 24 juin 1823. Quotidien. En tout 880 numéros in-4. Le Miroir contenait une planche environ toutes les semaines (à partir du n° du 27 juin) ; on a vu que Delacroix y avait collaboré, ainsi que Pigal.

1822. Lunes Parisiennes, paraissant à chaque phase de la lune. Octobre 1822 à

18 avril 1823. 2 vol. in-8. Quelques caricatures parmi les gravures.

— Le Réveil, Journal des sciences, de la littérature, des mœurs, théâtres et

beaux-arts. 1 er août 1822 à 30 mars 1823. 242 numéros petit in-folio.

1823. La Pandore, Journal des spectacles (faisant suite au Miroir), 16 juillet 1823 à

14 août 1828. Quotidien. 910 numéros. Publiait des caricatures, comme le Miroir.

1824. Panorama des Nouveautés parisiennes, tableau périodique, historique,

critique et moral de Paris. 3 juillet 1824 à 1 er février 1826. 7 vol. in-8. Quelques planches humoristiques parmi les figures.

1825. Le Petit Mercure, revue des spectacles, de la littérature et des modes 1825-

1826. 3 vol. in-8. Également quelques caricatures parmi les figures. 1829. Le Peuple, recueil des mœurs, des lettres et des beaux-arts, avec litho- graphies (quelques caricatures). 16 numéros in-folio.

D'autres journaux ou recueils périodiques ont encore, depuis cette époque, accordé une certaine place dans leurs colonnes à l'illustration caricaturale suivant les tendances du moment. En première ligne figure La Mode, fondée en 1829, mélange bizarre de gravures élégantes et de charges politiques ; puis vinrent Le


LISTE DES JOURNAUX ET ALMANACHS A CARICATURES


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Mercure des Salons (1830), Le Cabinet de Lecture (1832), Le Mercure de France (1835), La Corbeille (1837), Le Passe-Temps des Salons et tous les Passe-Temps plus ou moins ennuyeux, de la même famille ; les revues plus spécialement artis- tiques : La Revue des Peintres (1834), L 'Artiste (1831), Le Musée des Familles (1833), Le Dimanche (1840), L'Illustration (1843), L'Omnibus (1845), qui avait à sa 3 e page des Daumier, des Gavarni, des Traviès et qui, pendant un certain temps, dis- tribua des cachets d'omnibus à ses lecteurs; La Semaine (1845 à 1852), Le Mercure de 1848, La Semaine des Familles (1858 à 1866), Le Monde illustré (1857), La Famille (1849), L'Univers illustré (1858), Le Sxjlphe (1844), Le Magasin pittoresque qui a eu à plusieurs reprises des originaux de Grandville et de Tœpffer, Le Nouvel Illustré (1867), Le Journal illustré (1863); — et quantité de journaux d'enfants, depuis Le Bon Génie de la Restauration, Le Journal des Enfants de 1855, jusqu'au Saint- Nicolas actuel, enfin les publications plus récentes comme le Paris Illustré ou la Revue Illustrée.

Ceci, à simple titre de renseignement pour ceux qui voudraient faire des recherches dans ces recueils, et embrasser d'un seul coup le champ si vaste de la caricature en France.


LISTE DES JOURNAUX ET ALMANACHS A CARICATURES

PUBLIÉS A PARIS (1830-1 887) N. B. — Cette liste comprend 265 journaux et 43 almanachs.


Actualité (L'). Mars-avril 1871. 3 numéros grand in-folio. Journal placard : illustrations de Gaillard fils.

Amusant (L'j. Octobre 1880. In-4, 4 pages. 10 numéros. Caricature coloriée et tirée à part, de G. Darré.

Ane (L'). Journal des Ébats artistiques et lit- téraires, illustré. 19 juillet au 27 décembre 1863. 24 numéros in-folio. 4 pages, puis 8. Titre avec vignette de Darjou, modifié à partir du n° 4. Ce journal s'était donné pour tâche de tracer la physiologie de l'époque. Petites vignettes de Darjou, Lemercier de Neuville, Gédéon.

Une seule grande planche-charge sur Saint- Hubert , martyr de l'Exposition de 1863 (Courbet), par Darjou.


Annonce drolatique (L'). Mai 1884. In-4. Bi-mensuel.

Anti-Concierge (L'). Organe officiel de la défense des locataires. Texte de Jules Jouy, dessins de Sapeck. Décembre 1861. 7 numéros in-4. Sur les manchettes on lisait : « L' Anti- Concierge paraît le 1 er et le 16 de chaque mois. Il désigne à la vindicte publique les pi- pelets par trop hargneux et plaide les circons- tances atténuantes pour les portiers conve- nables, nobles, mais rares exceptions dans l'odieuse confrérie du cordon. » Un autre avis portait : « Les concierges non muselés ne sont pas reçus dans nos bureaux. »

A la 4 e page s'étalaient des annonces fan- taisistes du genre des suivantes : Le concier- gicide Cabrion, — les calorifères Pipeleto- phobes, — les pièces fausses pour étrennes et autres plaisanteries du même calibre.


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


Assommoir (L'). 28 novembre 1880 à mai 1881. In-4, 8 pages. Titre sur toute la page et caricatures par Pasquin.

Le 9 janvier 1881, le journal devenait in- folio avec 4 pages et complétait son titre par l'adjonction du mot : Républicain.

Attaque (L'). 10 décembre 1885. In-4, 8 pages. 4 numéros dont un saisi.

Auberge des Adrets (L'). 21 novembre 1885 à février 1886. 11 numéros in-4, 8 pages. Sur gros papier à chandelle de teinte jaunâtre. Caricatures de D. Cavé et Emile Cohl.

Aujourd'hui. Journal des Ridicules. 1883- In-4, bi-mensuel.


Les manchettes portent : « 24 dessins coloriés par an, avec texte orné de vignettes. » La vi- gnette du titre était, elle aussi, coloriée. Illus- trations de Gérard-Fontallard.

Autre Monde (L'). Journal des Trépassés. 1 er avril au 3 juin 1879. In-folio, 5 numéros.

Sur les manchettes on lisait : « 3,753 e an- née. Administration, quai du Styx, 13. On s'a- bonne à Paris dans les Catacombes. »


L'AUTRE MONDE §

Joura.»! dcj Trépassés Sâg 3


Très curieux journal, orné de petites vi- gnettes, et imprimé sur papier noir, chaque fois en une couleur différente, blanc, rouge, vert, jaune, violet.

Auvergnat (L'). Journal de la rue de Lappe, des Charbonniers, des Porteurs d'eau, des Mar- chands de ferraille, des Marchands de para- pluies, de Peaux de lapin, et même des gens les plus haut placés.


7 novembre 1867 au 7 février 1868. In-folio. 14 numéros. Journal pittoresque avec beau- coup d'articles en auverpin, rédigé par Ba-



thol et Le Guillois, illustré par Gédéon, Fu- sino, Montbard.


Avant-Scène (L'). 1869. Portraits-charge d'acteurs.

Avant-Scène (L'). Novembre 1876. 10 numé- ros. Portraits-charge par Gill, et autres des- sins de Forain.

Bacchanal (Le). 20 avril 1876. In-4. Dessins de Lafosse. (N'a eu que quelques numéros.)

Bataille (La). Journal satirique illustré. In-4. Rédacteur en chef : Victor Dictys. Des- sinateur : H. Demare. Feuille créée à l'occasion de la guerre de 1870. (4 pages dont 2 de texte, le verso de la caricature est en blanc.)

Dans les mêmes conditions parurent alors plusieurs feuilles d'une existence éphémère : L'Alarme, Le Chassepot,Le Coup de Feu, L'Obs- tacle, La Mitrailleuse, La Sentinelle, La Vic- toire, La Lutte.

Biographies contemporaines. 1880-1881. 14 numéros. Texte par Carel, portraits-charge coloriés par Hope.

Blagorama (Le). Janvier 1881. Une feuille in-4, avec caricature coloriée sur papier teinté, sans texte.

Bombe (La). Éclatant tous les samedis. Jour- nal humoristique. In-4. Février 1882.

Bon Bock (Le). Écho des brasseries fran- çaises. 1885. Petit in-folio. 21 numéros. Di- recteur : E. Bellot, président du Ron Rock. Caricatures en noir à la 3 e page, d'Eug. Cot- tin, mises sur bois par Bellot.

Bonnet de Coton (Le). 1865. In-folio. Dessi- nateur : A. Humbert.



LISTE DES JOURNAUX ET ALMANACHS A CARICATURES 561


Charges en couleur à la l re page.

Au bas de la 4° page, au-dessous d'annonces drolatiques, on lisait :

« L'administration du Bonnet de Coton a l'honneur d'informer le public que toute per- sonne achetant un numéro du journal a droit à faire blanchir un bonnet de nuit chez n'im- porte quelle blanchisseuse de la capitale, pourvu que ce ne soit pas celle de l'adminis- tration. »


Bossus (Le). Journal satirique français. (Sep- tembre 1848). Dessins par Gavarni et autres artistes éminents. Londres, 15 numéros in-4. Faisait d'Angleterre la guerre au gouverne- ment républicain.


Bossu (Le). Décembre 1880. 64 numéros. In-4. Dessinateur et rédacteur en chef : G. Frison.


Bounom (Le). Gazette galante. 30 mai au 19 décembre 1880. In-4. Page de titre avec en- cadrement rouge et comme épigraphe le mot de Gavarni : Canaille, tant qu'on vaudra; mau- vais genre, jamais! 30 numéros.

Scènes de mœurs, croquis féminins du demi et du quart de monde, par L. Bachis, Cabriol, E. Marsac, G.-T. -Robert, Leys, Grivois, Meu- nier, H. Demare (une seule planche, l'album de Nana). Quantité de dessins ont été tirés en rouge et plusieurs parurent sans légendes, celles-ci ayant été refusées par la censure.

Vint se fondre dans Le Boulevard.

Buffon (Le). 1867. Fondé par Lucien d'Hura (de son vrai nom Huard). Parut d'abord quo- tidiennement en petit format. In-4. Du 20 janvier au 12 mars 1867.


LE BOUFFON



Au bout de 52 numéros il s'agrandit et de- vint bi-hebdomadaire, puis hebdomadaire à partir de juillet 1867.


Cette 2 e série, in-folio, va du 17 mars au 29 décembre 1867 (n os 53 à 100).

Une 3° série grand in-4 s'étend du 5 jan- vier au 27 décembre 1868 (n os 101 à 155). Le journal compte alors 8 pages.

En janvier 1868, il complète son titre, de- vient Le Bouffon politique, modifie sa physio- nomie graphique, et contient sur toute sa page un titre de G. Lafosse. 11 numéros furent publiés ainsi.

Apres quoi, le journal cesse sa publication, pour ne réapparaître qu'en 1872, in-folio, avec la mention, au haut de la page, 5" série. Beaucoup d'anciens dessins servirent alors à nouveau. Le genre et le format des illustra- tions ont varié suivant les transformations subies par le journal lui-même. Tantôt en noir, tantôt en couleur, elles ont cependant presque toujours occupé la première page (portraits- charge) et la dernière (croquisi.

Voici, d'autre part, les noms des dessina- teurs qui ont collaboré à ces diverses séries : Edw. Ancourt, P. Bernay, P. Beyle, Demare, Elias, Carlo Gripp, H. Mailly, Montbard, G. Numa, E. Pescheux. G. Pilotell, B. Taupin, Léonce Petit, Alph. Lévy, Humbert, Faustin, Desmares, Just.

Bouillabaisse (La). Journal satirique comique et illustré. Mai 1883. In-4.

Boulangiste (Le). 19 août à 4 septembre 1886. In-folio. Directeur : Paul Impressario, rédacteur en chef : T'Zim Balaboum.

Curieux canard, entièrement consacré, texte et croquis-charge, au général Boulanger.


Boulevard (Le). 1 er janvier 1862 au 14 juin 1863. In-folio, 12 pages. Rédacteur en chef : Etienne Carjat.


Dessinateurs : Emile Bénassit, Emile Bou- quet, Et. Carjat, Cuisinier, A. Darjou, Dau- mier, Durandeau, Pastelot, S. Le Pippre, F* Régamey, Voillemot.

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LE BOULEVARD


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LES MOEURS ET LA CARICATURE EN FRANCE


C'est, certainement, le plus littéraire de tous les journaux du second Empire.


Boulevard (Le). Décembre 1880. N'a pas vécu.


Bo uleva rdi er (Le). Journal illustré, sati- rique et financier, 1879. In-4.

A subi pendant les quatre années de son existence différentes transformations.

Dans son format primitif, il avait en pre- mière page une caricature coloriée de Nell, puis, en 1881, augmenté de 4 pages, il eut en outre à la 5 e des croquis en noir; enfin en ■1882 petit in-folio, encadré d'un filet, il ne publiait plus que des dessins en noir signés de Kob, Gil Baër, Gray. D'autre part, il don- nait en supplément des portraits de femmes, Les Étoiles demi-mondaines.


Bulletin de Yote (Le). 1877. In-18. 72 numé- ros avec portrait-charge colorié, en première page, du député à élire, par Gill. Tètes dans un cadre rond uniforme.

Bulletin de Vote (Le). 1885. In-16. Avec la mention : Ancien journal de GUI. 54 numéros, portraits-charge de Bridet, Cohl, Demare.


Calino (Le). In-folio. Parut en 1868, mais ne fut illustré qu'à partir de novembre 1869, jusqu'à lin août 1870.

Canard (Le). 1867. Illustrations de Géd