Les Mémoires du Diable (full text)  

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LES

MÉMOIRES DU DIABLE


LE CHATEAU DE UONQUEKOLLES.

Le i'^ janvier 182., le baron François-Armand de Luizzi élait assis an coin du feu, dans son château de Ronquerolles.

Quoique je n'aie pas vu ce château depuis vingt ans, je me le rappelle parfaitement. Contre l'ordinaire des châteaux féodaux, il était situé au fond d'une vallée; il consistait alors en quatre tours liées ensemble par quatre corps de bâtiments; les tours et les bâtiments étaient surmontés de toits aigus en ardoises, chose rare dans les Pyrénées. Ainsi le château vu du haut des collines qui l'entouraient paraissait plutôt une habitation du seizième ou du dix-septième siècle qu'une for- teresse do l'an 13'27, époque à laquelle il avait été bâti.

Dans mon enfance, j'ai souvent visité l'intérieur de ce châ- teau, et je me souviens que j'admirais surtout les larges dalles dont étaient pavés les greniers où nous jouions. Ces dalles, qui faisaient honte aux misérables carreaux do ma maison, avaient défendu les plates-formes de Ronquerolles quand c'était un château fort; plus tard on les avait recou- veries de toits pointus comme ceux qu'on voit sur la porte de Vincennes, mais sans toucher à la construction primitive.

On sait aujourd'hui (jue de tous les matériaux durables le fer est celui qui dure le moins. Je me garderai donc bien de

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dire que Ronquerolles semblait être bâti de fer, tant raction des siècles l'avait respecté; mais ce que je puis affirmer, c'est que l'état de conservation de ce vaste bâtiment était très- i-emarquable. On eût dit que c'était quelque caprice d'un riche amateur du gothique qui avait élevé la veille ces murs dont pas une pierre n'était dégradée, qui avait dessiné ces arabesques fleuries dont pas une ligne n'était rompue, dont aucun détail n'était mutilé. Cependant, de mémoire d'homme, on n'avait vu personne travailler à l'entretien ou â la répara- tion de ce château.

11 avait pourtant subi plusieurs changements depuis le jour de sa construction, et le plus singulier était celui qu'on re- marquait lorsqu'on s'approchait de Ronquerolles du côté du midi. Des six fenêtres qui occupaient la façade de ce côté, aucune ne ressemblait aux autres. La première à gauche, lorsqu'on regardait le château , était une fenêtre en ogive, portant une croix de pierre à arêtes tranchées, qui la parta- geait en quatre compartiments garnis de vitraux à demeure. Celle qui suivait était pareille à la première , à l'exception des vitraux qu'on avait remplacés par un vitrage blanc à lo- sanges de plomb, porté dans des cadres de fer naobiles. La troisième avait perdu son ogive et sa croix de pierre ; l'ogive semblait avoir été fermée par des briques, et une épaisse menuiserie, où se mouvaient ce que nous avons appelé de- puis des croisées à guillotine, tenait la place du vitrage à cadr^ de fer. La quatrième, ornée de deux croisées, l'une in- térieure, l'autre extérieure, toutes deux à espagnolette et à petites vitres, était en outre défendue par un contrevent peint en rouge. La cinquième n'avait qu'une croisée à grands car- reaux et une persienne peinte en vert. Enfin la sixième était ornée d'une vaste glace sans tain , derrière laquelle on voyait un store peint des plus vives couleurs; celte dernière fenêtre était en outre fermée par des contrevents rembour- rés. Le mur uni continuait après ces six fenêtres, dont la der- nière avait frappé le regard des habitants de Ronquerolles le lendemain de la mort du baron Hugues-François de Luizzi, père du baron Armand-François de Luizzi , et le matin du l^"^ janvier 182., sans qu'on pîit dire qui lavait percée et dis- posée comme elle l'était.

Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la tradition rappor- tait que toutes les autres croisées s'étaient ouvertes de la même façon et dans une circonstance pareille, c'est-à-dire


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sans qu'on eût vu exécuter les moindres travaux, et toujours le lendemain de la mort de chaque propriétaire successif du château. Un fait certain, c'est que chTcunc de ces croisées était celle d'une chambre à coucher qui avait été fermée pour ne plus se rouvrir du moment que celui qui eût dû l'occuper toute sa vie avait cessé d'exister.

Probablement, si RonqueroUes avait été constamment ha- bité par ses propriétaires , cet étrange mystère eût grande- ment agité la population ; mais, depuis plus de deux siècles, chaque nouvel héritier des Luizzi n'avait para que durant vingt-quatre heures dans ce château et l'avait quitté pour n'y plus revenir. Il en avait été ainsi pour le bai'on Hugues- François de Luizzi, et son fils François-Armand de Luizzi, arrivé le 1" janvier 182., avait annoncé son départ pour le lendemain.

Le concierge n'avait appris l'arrivée de son maître qu'en le voyant entrer dans le château; et rétonnement de ce brave homme s'était changé en terreur lorsque , voulant faire pré- parer un appartement au nouveau venu, il vit celui-ci se diriger vers le corridor où étaient situées les chambres mys- térieuses dont nous avons parlé, puis ouvrir avec une clef qu'il tira de sa poche une porte que le concierge ne connais- sait pas encore et qui s'était ouverte sur le corridor intérieur comme la croisée s'était ouverte sur la façade. On remar- quait pour les portes la même variété que pour les croisées. Chacune était d'un style différent, et la dernière était en bois de palissandre incrusté de cuivre. Le mur continuait après les portes dans le corridor, comme il continuait à l'exté- rieur après les croisées sur la façade. Entre ces deux murs nus et impénétrables , il se trouvait probablement d'autres chambres ; mais, destinées sans doute aux héritiers futurs des Luizzi , elles demeuraient , comme l'avenir auquel elles ap- partenaient, inaccessibles et fermées. Celles que nous pour- rions appeler les chambres du passé étaient closes aussi et inconnues, mais elles avaient gardé les ouvertures par les- quelles on y pouvait pénétrer. La nouvelle chambre, la chambre du présent, si l'on veut, était seule "ouverte; et, durant la journée du i^ janvier, tous ceux qui le voulurent y péné- trèrent librement.

  • Ce corridor, qui nous parait un peu fantastique , ne parut

qu'humide et froid à Armand de Luizzi , et il ordonna qu'on allumât un grand feu dans la cheminée en marbre blanc de


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sa nouvelle chambre. 11 y resla toute la journée pour régler les comptes de la propriété de Rouquerolles. En ce qui con- cernait le château, ils ne furent pas longs : Konquerolles ne rapportait rien et ne coûtait rien. Mais Armand de Luizzi pos- sédait aux environs quelques fermes dont les baux étaient expirés et qu'il voulait renouveler.

J3es gens, autres que les fermiers, qui fussent introduits dans la chambre d'Armand, auraient été fort surpris de sa mo- derne élégance. Celte chambre était complètement Louis quinze, c'est-à-dire que l'ameublement était à la fois grotesque et incommode. Quelques vieilles maisons des environs ayant gardé des souvenirs originaux de cette époque , il arriva que la nouveauté de l'élégant Luizzi passa pour une vieillerie chez nos bonnes gens de la campagne, et qu'ils mirent toute la rocaille et tout le rococo de la chambre neuve bien au- dessous de la commode et du secrétaire d'acajou de la femme du notaire.

Du reste, la journée entière se passa à discuter et à arrê- ter les bases des nouveaux contrats, et ce ne fut que le soir venu qu'Armand de Luizzi se trouva seul.

Comme nous l'avons dit, il était assis au coin de son feu; une table sur laquelle brûlait une bougie était près de lui. Pendant qu'il restait plongé dans ses réflexions , la pendule sonna successivement hiinuit , minuit et demi , une heure, une heure et demie. Au coup qui annonça cette dernière heure, il se leva et se promena avec agitation. Armand était un homme d'une taille élevée ; l'allure naturelle de son corps dénotait la force , et l'expression habituelle de ses traits an- nonçait la résolution. Cependant il tremblait , et son agita- tion augmentait à mesure que l'aiguille approchait de deux heures. Quelquefois il s'arrêtait comme pour surprendre un bruit extérieur , mais rien ne troublait le silence solennel dont il était entouré. Eulin il entendit ce petit choc produit par l'échappement de la pendule au moment ou l'heure va sonner. Une pâleur subite et profonde se répandit sur le vi- sage de Luizzi; il demeura inunobile, et feiraa les yeux comme un homme qui va se trouver mai. Le premier coup de deux heures résonna alors dans le silence. Ce bruit sem- bla tirer Armand de son abaissement; et, avant que le secoinj couii fût sonné, il avait saisi une petite clochette d'argent posée sur sa table et l'avait violemment agitée en prononçant ce seul mol : ViiiNS !


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Tout le monde peut avoir une clochette d'argent, tout le monde peut l'agiter à deux heures précises du matin en prononçant ce mot : Viens ! mais vraisemblablement il n'ar- rivera à personne ce qui arriva à Armand de Luizzi. La clochette qu'il avait secouée vivement ne rendit qu'un son faible et ne frappa qu'un coup unique qui vibra tristement et sans éclat.

Lorsqu'il prononça le mot : 'Viens! Armand y mit tout l'effort d'un homme qui crie pour être entendu de loin, et cependant sa voix, chassée avec vigueur de sa poitrine, ne put arriver à ce ton résolu et impératif qu'il avait voulu lui donner; il semblait que ce fût une timide suppli- cation qui s'échappât de sa bouche, et lui-même s'étonnait de cet étrange résultat, lorsqu'il aperçut, à la place qu'il ve- nait de quitter, un être qui pouvait être un homme, car il en avait l'air assuré; qui pouvait être une femme, car il en avait le visage et les membres délicats ; et qui assurément était le Diable, car il n'était pas entré, il avait simplement paru. Son costume consistait en une robe de chambre à manches plates, qui ne disait rien du sexe de l'individu qui le portait.

Armand de Luizzi observa en silence ce singulier person- nage, tandis que celui-ci se casait commodément dans le fauteuil à la Voltaire qui était près du feu. Le nouveau venu se pencha négligemment en arrière et dirigea vers le foyer l'index et le pouce de sa main blanche et effilée; ces deux doigts s'allongèrent indéfiniment comme une paire de pin- cettes et prirent un charbon. Le Diable, car c'était le Diable en personne, y alluma un cigare qu'il trouva sur la table. A peine en eut-il aspiré une boulfée, qu'il le rejeta avec dégoût et dit à Armand de Luizzi :

— Est-ce que vous n'avez pas de tabac de contrebande?.. Armand ne répondit pas.

— En ce cas, acceptez le mien.

Et il tira de la poche de sa robe de chambre un petit porte- cigares d'un goût exquis. 11 prit deux cigarettes, en alluma une au charbon qu'il tenait toujours, et le présenta à Luizzi. Celui-ci le repoussa du geste, et le Diable lui dit d'un ton fort naturel :

— Ah ! vous êtes bégueule, mon cher ; tant pis !

Puis il se mit à fumer, sans cracher, le corps penché en arrière et en sifflotant de temps en temps un air de contre-


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danse, qu'il accompagnait d'un petit mouvement de tête tout à fait impertinent.

Luizzi demeurait toujours immobile devant ce Diable étrange. Enfin il rompit le silence, et, s'armant de celte voix vibrante et saccadée qui constitue la mélopée du drame mo- derne, il dit :

— Fils de l'enfer, je t'ai appelé...

— D'abord, mon cher, dit le Diable en Tinterrompant, je ne sais pas pourquoi vous me tutoyez : c'est de fort mauvais goût. C'est une habitude qu'ont prise entre eux ce que vous appelez les artistes : faux semblant d'amitié qui ne les em- pêche pas de s'envier, de se haïr, de se mépriser! c'est une forme de langage que vos romanciers et vos dramaturges ont affectée à l'expression des passions poussées à leur plus haut degré, et dont les gens bien nés ne se servent jamais. Vous qui n'êtes ni homme de lettres ni artiste, je vous serai fort obligé de me parler comme au premier venu, ce qui sera beaucoup plus convenable. Je vous ferai observer aussi qu'en m'appelant fils de l'enfer, vous dites une de ces bêtises qui ont cours dans toutes les langues connues. Je ne suis pas plus le fils de l'enfer que vous n'êtes le fils de votre chambre parce que vous l'habite^.

— Tu es pourtant celui que j'ai appelé, répondit Armand en affectant une grande puissance dramatique.

Le Diable regarda Armand de travers et répliqua avec une supériorité marquée :

— Vous êtes un faquin. Est-ce que vous croyez parler à votre groom?

— Je parle à celui qui est mon esclave , s'écria Luizzi en posant la main sur la clochette qui était devant lui.

— Comme il vous plaira, monsieur le baron, reprit le Diable. Mais, par ma foi! vous êtes bien un véritable jeune homme de notre époque, ridicule et butor. Puisque vous êtes si sur de vous faire obéir, vous pourriez bien me parler avec politesse, cela vous cotiterait peu. D'ailleurs, ces manières-là sont bonnes pour les manants parvenus, qui, parce qu'ils se vautient dans le fond de leur calèche, s'imaginent qu'ils ont l'air d'y être habitués. Vous êtes de vieille famille, vous por- tez un assez beau nom, vous avez très-bon air, et vous pour- riez vous passer de ridicules pour vous faire remarquer.

— Le Diable fait de la morale ! c'est étrange, et...

— Ne faites pas, vous, de la discussion comme un mi-


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nistre; ne me prêtez pas des mots stupides pour vous don- ner le mérite de les réfuter victorieusement. Je ne fais pas de morale en paroles, c'est un délassement que j'abandonne aux fripons et aux femmes entretenues; je hais les ridicules. Si le ciel nravail fait la grâce de m'accorder des enfants, je leur aurais donné deux vices plulôt qu'un ridicule.

— Tu dois être en fonds poui- cela?

— Beaucoup moins que le plus vertueux bourgeois de Paris. Profiter des vices, ce n'est pas les avoir. Prétendre que le Diable a des vices, ce serait avancer que le médecin qui vit de vos infirmités est malade, que l'avoué qui s'en- graisse de vos procès est un plaideur, et que le juge qu'on appointe pour punir les crimes est un assassin.

Ce dialogue avait eu lieu entre ce personnage surnaturel et Armand de Luizzi sans que l'un ou l'autre eîit changé de place. Jusqu'à ce moment Luizzi avait parlé plutôt pour ne point paraître interdit que pour dire ce qu'il voulait. Il s'était remis peu cà peu de son trouble et de l'étonnement que lui avaient causé la figure et les manières de son interlocuteur, et il résolut d'aborder un autre sujet de conversation, sans doute plus important pour lui. Il prit donc un second fau- teuil , s'assit de l'autre côté de la cheminée et examina le Diable de plus près. Il vit mieux alors et put admirer l'élé- gante ténuité des traits et des formes de son hôte. Cepen- dant, si ce n'eût été le Diable , on n'aurait pu décider aisé- ment si ce visage pâle et beau, si ce corps frêle et nerveux appartenaient à un jeune homme de dix-huit ans que dévo- rent des désirs inconnus, ou à une femme de trente ans que les plaisirs ont épuisée. Quant à la voix, elle eût paru trop grave pour une femme, si nous n'avions pas inventé le con- tralto, cette basse-taille féminine qui promet plus qu'elle ne donne. Le regard, ce don de l'organe qui trahit notre pensée toutes les fois qu'il ne nous sert pas a plonger dans celle des autres, le regard ne disait rien. L'œil du Diable ne parlait pas, il voyait. Armand acheva son inspection en silence, et, persuadé qu'une lutte d'esprit ne lui réussirait pas avec cet être inexplicable, il prit sa clochette d'argent et la fit sonner encore une fois.

A ce commandement, car c'en était un, le Diable se leva et se tint debout devant Armand de Luizzi dans l'attitude d'un domestique qui attend les ordres de son maître. Ce mouve- ment, qui n'avait duré qu'un dixième de seconde, avait ap-


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porté un chanoement complet dans la physionomie et le cos- tume du Dialile. L'iHre fantastique do tout à l'heure avait disparu, et Armand vit à sa place un rustre en livrée avec des mains de bœuf dans des liants de colon blanc, une trogne avinée sur un gilet rouge, des pieds plats dans de gros sou- liei's, et point de mollets dans les guêti'es.

— Voilà, M'sieur, dit le nouveau paru.

— Qui es-tu? s'écria Armand blessé de cet air de bassesse insolente et brute, caractère universel du domestique français.

— Je ne suis pas le valet du Diable, je n'en fais pas plus qu'on ne m'en dit, mais je fais ce qu'on me dit.

— Et que viens-tu faire ici?

— J'attends les ordres de M'sieur.

— Ne sais-tu pas pourquoi je t'ai appelé?

— Non, M'sieur.

— Tu mens !

— Oui, M'sieur.

— Comment te nommes-tu?

— Comme voudra M'sieur.

— N'as-tu pas un nom de l)aplème?

Le Diable ne bougea pas, mais tout le château se mit à rire depuis la girouette jusqu'à la cave. Armand eut peur, et, pour ne pas le laisser voir, il 'Se mit en colère : c'est un moyen aussi connu que celui de chanter.

— Enfui, réponds, n'as-lu pas un nom ?

— J'en ai tant qu'il vous plaira. J'ai servi sous toute espèce de noms. Un gentilhomme émigré, m'ayant pris à son ser- vice en 1814, m'appela Brutus pour humilier la république en ma personne. De là j'entrai chez un académicien qui changea le nom de Pierre que j'avais en celui de La Pmrt\ comme étant plus littéraire. Je fus chassé pour m'être en- dormi dans l'antichambre, tandis que monsieur faisait une lecture dans son salon. L'agent de change qui me prit voulut me donner à toute force le nom de Jules, parce que l'amant de sa femme se nommait Jules et que le mari trouvait un plaisir infini à dire devant sa femme : Cet animal de Jules! ce butor de Jules! ce drôle de Jules, etc. Je m'en allai de moi-même, fatigué que j'étais de recevoir des injures en fidéicommis. J'entrai chez une danseuse qui entretenait un pair de France...

— ïu veux dire chez un pair de France qui entretenait une danseuse?


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— Je venx dire ce que j'ai dit. C'est une histoire assez peu connue, mais que je vous raconterai un jour, s'il vous plaît jamais de publier un traité de morale humaine.

— Te voilà encore revenu à faire de la morale?

— En ma qualité de domestique, je fais le moins de choses que je peux.

— Tu es donc mon domestique?

— Il l'a bien fallu. J'ai essayé de venir vers vous à un autre litre, vous m'avez parlé comme à un laquais. Ne pouvant vous forcer à être poli, je me suis soumis à être insolente, et me voilà comme sans doute vous me désirez. M'sieur n'a-t-il rien àm'ordcnner?

— Oui , vraiment. Mais j'ai aussi un conseil à te de- mander.

— M'sieur permettra que je lui dise que consulter son do- mestique, c'est faire de la comédie du dix-septième sii'cle.

— Où as-tu appris cela?

— Dans les feuilletons des grands journaux.

— Tu les as donc lus ? Eh bien ! qu'en penses-tu?

— Pourquoi voulez-vous que je pense quelque chose de gens qui ne pensent pas ?

Luizzi s'arrêta encore, s'apercevant qu'il n'arrivait pas plus à son but avec ce nouveau personnage qu'avec le précédent. Il saisit sa sonnette ; mais avant de l'agiter, il dit au Diable :

— Quoique tu sois le même esprit sous une forme diffé- rente, il me déplaît de traiter avec toi du sujet dont nous devons parler tant que tu garderas cet aspect. En peux-lu changer ?

— Je suis aux ordres de M'sieur.

— Peux-tu reprendre la forme que tu avais tout à l'heure?

— A une condition : c'est que vous me donnerez une des pièces de monnaie qui sont dans cette bourse.

Armand regarda sur la table et vit une bourse qu'il n'avait pas encore aperçue. 11 l'ouvrit, et en tira une pièce. Elle était d'un métal inestimable, et portait pour toute inscription : UN MOIS DE LA vui; DU UAROx FP.AiN"(;ois-AnMAND DE LUIZZI. Ar- mand comprit sur-le-champ le mystère de celte espèce de payement, et remit la pièce dans la bourse, qui lui parut très-lourde, ce qui le fit sourire.

— Je ne paye pas un caprice si cher.

— Vous êtes devenu avare ?

— Comment cela ?


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— C'est que vous avez jeté beaucoup de cette monnaie pour obtenir moins que vous ne demandez.

— Je ne me le rappelle pas.

^- S'il m'était permis de vous faire votre compte, vous verriez qu'il n'y a pas un mois de votre vie que vous ayez donné pour quelque chose de raisonnable.

— Cela se peut, mais du moins j'ai vécu.

— C'est selon le sens que vous attachez au mot vivre.

— Il y en a donc plusieurs ?

— Deux très-différents. Vivre, pour beaucoup de gens, c'est donner sa vie à toutes les exigences qui les entourent. Celui qui vit ainsi se nomme, tant qu'il est jeune, un bon en- fant ; quand il devient mûr, on l'appelle un brave homme, et on le qualifie de bonhomme quand il est vieux. Ces trois noms ont un synonyme commun : c'est le mot dupe.

— Et tu penses que c'est en dupe que j'ai vécu?

— Je crois que M'sieur pense comme moi, car il n'est venu dans ce château que pour changer de façon de vivre et prendre l'autre.

— Et celle-là, peux-tu me la définir ?

— Comme c'est le sujet du marché que nous allons faire ensemble...

— Ensemble?... Noil, reprit Luizzi eu interrompant le Diable ; je ne veux pas traiter avec toi, cela me répugnerait trop. Ton aspect me déplaît souverainement.

— C'est pourtant une chance en votre faveur : on accorde peu à ceux qui déplaisent beaucoup. Un roi qui traite avec un ambassadeur qui lui plaîL, lui fait toujours quelque con- cession dangereuse ; une femme qui traite de sa chute avec un homme qui lui plait, perd toujours cinquante pour cent de ses conditions accoutumées ; un beau-père qui traite du contrat de sa fille avec un gendre qui lui plaît, laisse le plus souvent à celui-ci le droit de ruiner sa femme. Pour ne pas être trompé, il ne faut faire d'affaires qu'avec les gens dé- plaisants. En ce cas le dégoût sert de raison.

— Et il m'en servira pour te chasser, dit Armand en fai- sant sonner la clochette magique qui lui soumettait le Diable.

Comme avait disparu l'être audrogyne qui s'était montré d'abord, de même disparut, non pas le Diable, mais cette se- conde apparence du Diable en livrée, et Armand vit à sa place un assez beau jeune hommç. Celui-ci était de cette espèce d'hommes qui changent de nom à tous les quarts de


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siècle, et que, dans le nôtre, on appelle fasliionables. Tendu comme un arc entre ses bretelles el les sous-pieds de son pantalon blanc, il avait posé ses pieds en bottes vernies et éperonnées sur le chambranle de la cheminée, et se tenait assis sur le dos dans le fauteuil d'Armand. Du reste, ganté avec exactitude, la manchette retroussée sur le revers de son frac à boutons brillants, le lorgnon dans l'œil et la canne à pomme d'or à la main, il avait tout à fait l'air d'un camarade de visite chez le baron Armand de Luizzi.

Cette illusion alla si loin, qu'Armand le regarda comme une personne de connaissance.

— Il me semble vous avoir rencontré quelque part ?

— Jamais ! je n'y vais pas.

• — Je vous ai vu au bois à cheval?

— Jamais ! je fais courir.

— Alors c'était en calèche ?

— Jamais! je conduis.

— Ah ! pardieu! j'en suis sûr, j'ai joué avec vous chez madame...

— Jamais ! je parie.

— Vous valsiez toujours avec elle.

— Jamais ! je galope.

— Vous ne lui faisiez pas la cour ?

— Jamais ! j'y vais, je ne la fais pas,

Luizzi se sentit pris de l'envie de donner à ce monsieur des coups de cravache pour lui ôter de sa sottise. Cependant, la réflexion venant à son aide, il commença à comprendre que s'il se laissait aller à discuter avec le Diable, en vertu de toutes les formes qu'il plairait à celui-ci de se donner, il n'arriverait jamais au but de cet entretien. Il p'rit donc la ré- solution d'en finir avec celui-ci aussi bien qu'avec un autre, et il s'écria en faisant encore tinter sa clochette :

— Satan, écoute-moi et obéis.

Ce mot était à peine prononcé, que l'être surnaturel qu'Ar- mand avait appelé se montra dans sa sinistre splendeur.

C'était bien l'ange déchu que la poésie a rêvé : type de beauté flétri par la douleur, altéré par la haine, dégradé par la débauche, il gardait encore, tant que son visage restait immobile, une trace endormie de son origine céleste ; mais, dès qu'il parlait, l'action de ses traits dénotait une existence où avaient passé toutes les mauvaises passions. Cependant, de toutes les expressions repoussantes qui se montraient sur


12 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

son visage, celle d'un dégoût profond dominait les autres. Au lieu d'attendre qu'Armand l'interrogeât, il lui adressa la parole le premier.

— Me voici pour accomplir le marché que j'ai fait avec ta famille et par lequel je dois donner à chacun des barons de Luizzi deRonqueroUes ce qu'il me demandera ; tu connais les conditions de ce marché, je suppose?

— Oui, répondit Armand ; en échange de ce don, chacun de nous t'appartient , à moins qu'il ne puisse prouver qu'il a été heureux durant dix années de sa vie.

— Et chacun de tes ancêtres, reprit Satan, m'a demandé ce qu'il croyait être le bonheur, afin de m'échapper à l'heure de sa mort.

— Et tous se sont trompés, n'est-ce pas ?

— Tous. Ils m'ont demandé de l'argent, de la gloire, de la science, du pouvoir, et le pouvoir, la science, la gloire, l'ar- gent, les ont tous rendus malheureux.

— C'est donc un marché tout à ton avantage et que je de- vrais refuser de conclure ?

— Tu le peux.

— N'y a-t-il donc aucune chose à demander qui puisse rendre heureux ?

— Il y en a une.

— Ce n'est pas à toi de me la révéler, je le sais ; mais ne peux-tu me dire si je la connais ?

— Tu la connais ; elle s'est mêlée à toutes les actions de ta vie, quelquefois en toi, le plus souvent chez les autres, et je puis t'afQrmer qu'il n'est pas besoin de mon aide pour que la plupart des hommes la possèdent.

— Est-ce une qualité morale ? Est-ce une chose maté- rielle ?

— Tu m'en demandes trop. As-tu fait ton choix ? Parle vite, j'ai hâte d'en finir.

— Tu n'étais pas si pressé tout à l'heure.

— C'est que tout à l'heure j'étais sous une de ces mille lornies qui me déguisent à moi-même et me rendent le pré- sent supportable. Quand j'emprisonne mon être sous les traits d'une créature humaine, vicieuse ou méprisable, je me trouve à la hauteur du siècle que je mène, et je ne soulfre pas du misérable rôle auquel je suis réduit. Il n'y a qu'un être de ton espèce qui, devenu souverain du petit royaume de Sardaigne, ait l'imbécile vanité de signer encore roi de


LES MÉMOIRES DU DIABLE. iô

Chypre et de Jérusalem. La vanité se satisfait de grands mots, mais l'orgueil veut de grandes choses, et tu sais qu'il fut la cause de ma chute ; or, jamais il ne fut soumis à une si rude épreuve. Après avoir lutté avec Dieu, après avoir mené tant de vastes esprits, suscité de si fortes passions, fait éclater de si grandes catastrophes, je suis honteux d'en être réduit aux basses intrigues et aux sottes prétentions de l'époque actuelle, et je me cache à moi-même ce que j'ai été pour oublier, autant que je le puis, ce que je suis de- venu. Cette forme que tu m'as forcé de prendre m'est donc odieuse et insupportable. Ainsi hâte-toi, et dis-moi ce que tu veux.

— Je ne le sais pas encore, et j'ai compté sur loi pour m'aider dans mon choix.

— Je l'ai dit que c'était impossible.

— Tu peux cependant faire pour moi ce que tu as fait pour mes ancêtres ; tu peux me montrer à nu les passions des autres hommes, leurs espérances, leurs joies, leurs dou- leurs, le secret de leur existence, afin que je puisse tirer de cet enseignement une lumière qui me guide.

— Je puis faire tout cela, mais tu dois savoir que tes an- cêtres se sont engagés à m'appartenir avant que j'aie com- mencé mon récit. Vois cet acte : j'ai laissé en blanc le nom de la chose que tu me demanderas, signe-le ; puis, après m'avoir entendu, tu écriras toi-même ce que tu désires être ou ce que lu désires avoir.

Armand signa.

— Et maintenant, di!-il, je t'écoute. Parle.

— Pas ainsi. La solennité que m'imposerait à moi-même cette forme primitive fatiguerait ta frivole attention. Écoute : mêlé à la vie humaine, j'y prends plus de part que les hommes ne pensent. Je te conterai la leur.

— Je serais curieux de la connaître.

— Garde ce sentiment; car, du moment que tu m'auras demandé une confidence, il faudra l'entendre jusqu'au bout. Cependant tu pourras refuser de m'écouter en me donnant une des pièces de monnaie de celle bourse.

— J'accepte, si toutefois ce n'est pas une condition pour moi de demeurer dans une résidence fixe.

— Va où tu voudras, je serai toujours au rendez-vous parleur oii lu m'appelleras. Mais songe que c'est ici seule- ment que tu peux me revoir sous ma véritable forme.


■14 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Je te demande le droit d'écrire tout ce (jue tu me diras ?

— Tu pourras le faire.

— Le droit de révéler tes confidences sur le présent?

— Tu les révéleras.

— De les imprimer?

— Tu les imprimeras.

— De les signer de ton nom?

— Tu les signeras de mon nom.

— Et quand commencerons-nous ?

— Quand tu m'appelleras avec cette sonnette , à toute heure , en tout lieu , pour quelque cause que ce soit. Sou- viens-toi seulement qu'à partir de ce jour, tu n'as que dix ans pour faire ton choix.

Trois heures sonnèrent, et le Diable disparut. Armand de Luizzi se retrouva seul. La bourse qui contenait ses jours était sur la table. 11 eut envie de l'ouvrir pour les compter, mais il ne put y parvenir, et il se coucha après l'avoir soi- gneusement placée sous son chevet.


Il


LES TROIS VISITES.

Le lendemain de ce jour, Luizzi quitta Ronquerolles. Quoi- qu'il eût demandé au Diable un assez long délai pour trou- ver le bonheur, il agit comme un homme qui a des idées ar- rêtées d'avance, car il s'empressa de retourner à Toulouse pour en repartir immédiatement pour Paris. Paris est la grande illusion de tout ce qui pense que vivre c'est user la vie. Paris est le tonneau des Danaïdes : on y jette les illu- sions de sa jeunesse, les projets de son âge mûr, les regrets de ses cheveux blancs; il enfouit tout et ne lend rien. jeunes gens que le hasard n'a pas encore amenés dans sa dévorante atmosphère, s'il faut à vos belles imaginations des jours de foi et de calme, des rêveries d'amour perdues dans le ciel ; s'il vous semble que c'est une douce chose que d'attacher votre âme à une vie aimée pour la suivre et l'adorer, ah 1 ne venez pas â Paris ! car la femme que vous suivrez ainsi mènera votre âme dans l'enfer du muiide, parmi les hom-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. ir,

mages insuUants de rivaux qui parleront debout à celle que vous regardez à genoux, qui lui tiendront de joyeux propos, légers, insouciants et qui la feront sourire, quand vous trem- blerez en lui parlant, si vous osez lui parler. Non, non, ne venez pas à Paris, si uil son harmonique du cantique éternel des anges a vibré dans votre cœur; ne jelez pas à la foule le secret de ces délires poignants où l'ànie pleure toutes les joies qu'elle rêve et qu'elle sait n'être qu'au ciel : vous au- rez pour confidents des critiques qui mordront vos mains tendues en haut, et des lecteurs qui ricaneront de vos croyances qu'ils ne comprendront pas. Non, mille fois non, ne venez pas à Paris, si l'ambition d'une sainte gloire vous dévore ! Si puissant que vous soyez, ne venez pas à Paris : vous y perdrez plus que vos espérances, vous y perdrez la chasteté de voire intelligence.

Votre intelligence ne rêvait en effet que les belles préoc- cupations du génie, le chant pur et sacré des bonnes choses, la sincère et grave exaltation de la vérité : erreur, jeunes gens, erreur 1 Quand vous aurez tenté tout cela, quand vous aurez demandé au peuple une oreille attentive pour celui qui parle bien et honnêtement, vous le verrez suspendu aux ré- cits grossiers d'un trivial écrivain, aux folies hystériques d'un barbouilleur de papier, aux récits effrayants d'une ga- zette criminelle ; vous verrez le public, ce vieux débauché, sourire à la virginité de votre muse, la flétrir d'un baiser impudique pour lui crier ensuite : Allons, courtisane, va-t'en ou amuse-moi; il me faut des astringents et des moxas pour ranimer mes sensations éteintes; as-tu des incestes furi- bonds ou des adultères monstrueux, d'effrayantes baccha- nales de crimes ou des passions impossibles à me raconter? alors parle, je t'écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume acre et envenimée courir sur ma sensi- bilité calleuse ou gangrenée ; sinon, tais-toi, va mourir dans la misère et Tobscurité. La misère et l'obscurité, entendez- vous, jeunes gens ? la misère, ce vice puni par le mépris ! l'obscurité, ce supplice si bien nommé ! l'obscurité, c'est-à- dire l'exil loin du soleil , quand on est de ceux qui ont be- soin de ses rayons pour que le cœur ne meure pas de froid ! la misère et l'obscurité ! vous n'en voudrez pas, et alors que ferez-vous, jeunes -gens? vous prendrez une plume, une feuille de papier, vous écrirez en tête : Mémoires du Diable, et vous direz au siècle : Ah! vous voulez de cruelles choses


10 LES MEMOIRES DU DIABLE.

pour vous en réjouir; soit, monseigneur, voici un coin de ton histoire.

Que Dieu nous garde toutefois de deux choses que le monde pourrait nous pardonner, mais que nous ne nous pardonnerions pas : qu'il nous garde de mensonge et d'immoralité ! Le mensonge, à quoi bon? La vie réelle n'est- elle pas plus insolemment ridicule et vicieuse que nous ne saurions l'inventer? L'immoralité, les petits et les grands s'en repaissent à l'ombre de leur solitude ; les femmes du monde et les'griseites se pâment au livre immoral que l'une cache dans son boudoir, l'autre dans son galetas; et , lorsque leur conscience est à l'abri avec le volume sous un coussin de soie ou dans une paillasse de toile, elles jettent l'insulte et le mépris à qui a causé un moment avec elles de leurs plus douces infamies. Toutes les femmes agissent vis-à-vis d'un livre immoral comme la comtesse des Liaisons dangereuses vis-à-vis de Fréval : elles s'abandonnent à lui tout entières... puis sonnent leur laquais pour le mettre à la porte comme un insolent qui a voulu les violer. Que Dieu nous garde donc, non pas d'être coupables, mais d'être dupes ! Être dupes, c'est la dernière des sottises à une époque où le succès est la première des recommandations. Ce que nous vous dirons sera donc vrai et moral ; ce ne sera pas notre faute si cela n'est pas toujours flatteur et' honnête.

Cependant, malgré les desseins de Luizzi, les récits de son esclave commencèrent plus tôt qu'il ne pensait. Malheur à qui l'enfer accorde le pouvoir d'arracher aux choses humaines le voile des apparences! il n'a pas de repos qu'il n'ait tenté cette dangereuse épreuve. Deux fois malheur à celui qui a succombé une fois à cette tentation ! Il trouve la soif dans la coupe où il croyait se désaltérer. Du reste, le besoin qui naît de l'aliment même qu'on lui donne m'a été admirablement exprimé par un ivroge à qui j'offrais, en croyant le railler, d'essayer encore de quelques bouteilles de bordeaux, et qui me répondit candidement :

— Je le veux bien; car je ne connais rien qui altère comme de boire.

Toutefois ce ne fut pas un désir bien ardent qui poussa Luizzi à demander cette première gorgée du poison dévorant que le Diable lui versa ensuite avec tant d'abondance. Une aventure qu'il était bien loin de prévoir détermina cette cu- riosité qu'il croyait sans danger et qui le mena si loin.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 17

Luizzi avait un grand nom et une grande fortune. Les con- séquences de cette position furent pour lui d'être reclierclié par les premières familles de Toulouse, ville féconde en liante noblesse, et d'avoir affaire à plusieurs commerçants de bonne souche. Des liens de parenté éloignée unissaient Ar- mand à .M. le marquis du Val. Ce nom, si bourgeois quand il est écrit sans particule , était celui d'une branche cadette d'une ancienne famille princière du pays. L'usage du nom primitif s"était peu à peu perdu, et chacune des branches de celte famille avait gardé, comme nom patronymique, la dési- gnation qui d'abord l'avait fait seulement distinguer des autres. Mais le jour où il fallait faire preuve de bonne ascen- dance, on produisait dans les contrats ce nom presque ou- blié, et les H... du Val, les H... du Mont, les H... du Bois se trouvaient de meilleure race, avec leurs noms de marchands, que les marquis et les comtes à qui des surnoms de terres ou de châteaux donnaient un air de grande qualité. D'un autre côté, Luizzi était lié d'intérêt avec le négociant Di- lois, marchand de laines : c'était ce Dilois qui achetait d'or- dinaire les tontes des magnifiques troupeaux de mérinos qu'on élevait sur les domaines de Luizzi. Avant de livrer la gérance de ses affaires à un intendant, Luizzi voulut con- naître par lui-même l'homme qui devenait tous les ans son débiteur pour des sommes considérables, et le jour même de son arrivée à Toulouse, il alla le voir.

11 était trois heures lorsque Armand se dirigea vers la rue de la Pomme, où demeurait Dilois ; il se fit indiquer la mai- son de ce négociant, et entra, par une porte cochère, dans une cour carrée et entourée de corps de logis assez élevés. Le rez-de-chaussée du fond de la cour et ses deux côtés étaient occupés par des magasins; celui du corps de bâtiment qui donnait sur la rue renfermait les bureaux; on voyait, en effet, à travers les barres de fer et les carreaux étroits de ses hautes fenêtres, reluire les angles de cuivre des registres et leurs étiquettes rouges. Au-dessus de ce rez-de-chaussée régnait une galerie saillante avec un balustre de bois à fu- seaux tournés ; des portes s'ouvraient sur cette galerie, qui était le chemin forcé de toutes les chambres du premier étage de la maison. Le toit descendait jusqu'au bord de ce corridor intérieur et l'enfermait sous son abri.

Quand Luizzi entra, il aperçut sur cette galerie une jeune femme. Malgré l'intensité du froid, elle était simplement


18 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

vêtue d'une robe de soie ; ses cheveux noirs descendaient en boucles le long de son visage, et elle tenait à la main un petit livre qu'elle lisait, tandis que cinq ou six garçons de magasin remuaient des ballots en s'excitant avec cette pro- fusion de cris qui est la moitié de l'activité méridionale. C'était un tapage à ne pas s'entendre. Personne n'aperçut Armand : les garçons étaient tout entiers à leur ouvrage ; madame Dilois, car c'était elle, avait les yeux fixés sur son livre, et un jeune homme aux beaux cheveux blonds, qui était dans la cour, avait, de son côté, les yeux fixés sur elle. Luizzi demeura à l'entrée de la cour et se mit à observer cette scène. Madame Dilois releva la tète, et le jeune homme qui la considérait si attentivement poussa un cri singulier.

— Hééahouh !

Tous les ouvriers s'arrêtèrent; il se fit un silence profond, et la voix douce et pure de la jeune femme se fit entendre.

— Les ballots en suin 107 et 108.

— Dans le magasin nuaiéro I, répondit la voix forte du jeune homme.

— Ce soir, au lavoir de l'Ile, dit doucement madame Dilois.

— Les soies 107 et 108 au lavoir de llle! cria le jeune homme d'un ton impérieux.

La jeune femme reprit la lecture de son livret; le commis demeura les yeux fixés sur son beau visage, et les ouvriers se mirent à exécuter les ordres reçus en s'excitant encore par de nouveaux cris. Un moment après , madame Dilois releva les yeux.

— Hééahouh! s'écria le commis.

Le silence se rétablit comme par enchantement. La voix pure de la gracieuse femme dit paisiblement :

— Cent cinquante kilos, laines courtes, à prendre dans le magasin 7 et à envoyer à la filature de la Roque.

Le commis répéta l'ordre avec sa voix vibrante et impéra- tive. Puis, s'approchant de l'une des fenêtres grillées, il frappa du doigt à un carreau. Un petit vasistas s'ouvrit, Luizzi vit une jeune tête blonde et blanche; ie commis ré- péta d'une voix qu'il modéra timidement :

— Facture pour la Roque, de cent cinquante kilos.

— .Tai entendu; vous criez assez fort, répondit une voix d'enfant.

Le vasistas se referma, et Luizzi, en relevant les yeux sur madame Dilois, vit qu'elle regardait atlentivemeni à cette


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 19

fenêtre, et qu'un faible et triste sourire, adressé sans doute au doux visage qui avait paru au carreau, était demeuré sur ses lèvres qu'il avait émues.

A ce moment madame Dilois aperçut Luizzi , le commis de même. Il fil un pas pour s'approcher de l'étranger; mais il jeta en même temps un coup d'œil sur la maîtresse de la maison, et un signe le rappela à son poste sous la ga- lerie.

Madame Dilois consultait encore son livret; elle le ferma, le mit dans la poche de son tablier, puis s'accouda sur la galerie en faisant un signe de tête imperceptible. Le jeune homme grimpa rapidement sur quelques ballots de marchandises, de manière à arriver assez près de madame Dilois pour qu'il pût l'entendre malgré le bruit des ouvriers. Elle lui parla bas. Le commis fit un signe d'assentiment, et il se retournait pour obéir, lorsque madame Dilois l'arrêta et ajouta quelques mots en indiquant Luizzi du coin de l'œil. Le commis fit une nouvelle et muette réponse, et, du haut de sa pile de ballots, il cria :

— Trois cents kilos, laines mérinos, Luizzi, au roulage de Castres.

Tous les ouvriers s'arrêtèrent, et l'un d'eux, au visage dur, répondit brusquement :

— Vous ferez la pesée vous-même, monsieur Charles, je ne m'en charge pas; jamais le compte n'est juste avec ces laines du Diable ; on en expédie cent kilos, et il en arrive quatre-vingt-dix.

— Le Diable a bon dos, répliqua le commis; tu pèseras les marchandises et le compte y sera, entends-tu ?

— Vous les pèserez, Charles, dit madame Dilois, qui avait vu l'ouvrier se redresser d'un air insolent et le commis le regarder avec menace.

Celui-ci ne répondit que par ce signe d'obéissance qui sem- blait être son premier langage vis-à-vis de cette femme ; et madame Dilois lui ayant montré Luizzi du regard, il sauta d'un bond jusqu'à terre, puis, s'étant approché du baron, il lui demanda avec politesse ce qu'il désirait.

— Je voudrais parler à monsieur Dilois, répondit Luizzi.

— 11 est absent pour toute la semaine, Monsieur. Mais s'il s'agit d'affaires, veuillez entrer dans les bureaux, monsieur le caissier vous répondra.

— 11 s'agit d'affaires, en effet ; mais, comme celle que je


•20 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

viens lui proposer est très-considérable, j'aurais voulu en traiter directement avec lui.

— En ce cas, répliqua le commis, voici madame Dilois, avec qui vous pourrez vous entendre.

Le commis montra à Luizzi madame Dilois, qui, voyant qu'il s'agissait d'elle, s'empressa de descendre et s'avança gracieusement à la rencontre du baron.

— Que désirez-vous. Monsieur? lui dit-elle.

— J'ai à vous offrir. Madame, de continuer un marché que je considère déjà comme fort avantageux, puisque je puis le faire avec vous.

Madame Dilois prit un air gracieux, et le commis, qui avait entendu cette phrase, fronça le sourcil. Madame Dilois lui fit signe de s'éloigner, et répondit d'un ton plein de bonne humeur :

— A qui ai-je l'honneur de parler ?

— Je suis le baron de Luizzi, Madame.

A ce nom, elle recula d'un pas, et Charles, le beau jeune homme, examina Luizzi avec une curiosité craintive et mécontente. Cela ne dura qu'un moment, et madame Dilois indiqua à Luizzi la porte des bureaux en lui disant :

— Veuillez vous donner la peine d'entrer. Monsieur ; je suis à vos ordres.

Luizzi entra. Charles, qui le suivit, approcha une chaise du poêle énorme qui chauffait tout le rez-de-chaussée, et alla prendre une place à un bureau où l'attendait la corres- pondance du jour. Luizzi examina alors l'intérieur de cette maison, et aperçut, assise devant une table, la jolie enfant qui avait ouvert le carreau : elle écrivait avec attention. Elle pouvait avoir de neuf à dix ans, et ressemblait à madame J)ilois de manière à ne pas permettre de douter qu'elle ne fût sa fdle. Malgré sa beauté, quelque chose de triste et de résigné vieillissait cette jeune tète. Madame Dilois serait-elle sévère? se demanda Luizzi. Il y avait cependant bien de l'a- mour, pensa-t-il, dans le regard qu'elle lui a jeté. Cette en- fant ne leva les yeux de dessus son papier que pour dire à un vieux commis qui écrivait dans un autre coin :

— A quel prix les laines envoyées à la Roque?

— Toujours à deux francs.

— C'est bien, dit Charles en intervenant ; donne-moi la facture, je mettrai le prix moi-même.

Si le Diable eût été là, il aurait expliqué à Luizzi le sens


LES MÉMOIRES DU DIABLE. n

intime de cette interruption. Luizzi y supposa de l'humeur. Ce beau Charles, si complètement obéissant aux moindres signes de madame Dilois, était, selon la pensée d'Armand, un amant, ou pour le moins un amoureux; l'apparition d'un élégant baron avait dû l'alarmer, et Luizzi attribuait à la crainte que pouvait inspirer sa personne la colère qu'il avait cru voir dans les paroles du conmiis. Luizzi se trompait : c'était l'àme du marchand qui avait parlé dans cette inter- ruption. Devant un homme qui venait pour faire un marché de ses laines, il était inutile de dire combien on pouvait les revendre. Voilà ce que voulait dire Charles.

Bientôt madame Dilois arriva. Luizzi put la regarder do plus près : c'était une charmante créature, et le cadre où elle était placée faisait encore mieux ressortir les rares perfec- tions de sa personne. Grande, svelte, fragile, ayant des yeux languissants recouverts de longues paupières brunes, voile voluptueux qu'il semble que la forte main de la colère peut seule relever entièrement; laissant voir à plaisir des pieds effilés, des mains blanches aux ongles roses, elle avait l'air si étrangère parmi les rudes figures de ses ouvriers et les physionomies registrales de ses commis, que Luizzi eut le droit de penser que madame Dilois était une charmante fille descendue d'une noblesse indigente à une opulente mésal- liance. Il prit donc avec elle un ton d'égalité qui parut, aux yeux du vaniteux baron, la plus adroite des llaUeries.

Sans répondre autrement que par un sourire gracieux aux lieux communs de sa politesse, madame Dilois pria le baron de vouloir bien la suivre, et, ouvrant une porte dont elle tira la clef de la poche de son tablier, elle l'introduisit dans une pièce séparée. L'aspect , les mouvemeius , la langueur de cette femme étaient tellement amoureux, que le baron s'attendait à un boudoir bleu et parfumé, enfermé dans la poudreuse en- ceinte des bureaux comme une pensée d'amour au milieu des préoccupations arides des affaires. Le boudoir était encore un bureau. Le demi-jour qui y régnait venait de la mousseline de poussière entassée sur les carreaux à travers lesquels ou voyait encore les épaisses barres de fer qui protégeaient la croisée. Un bureau noir, une caisse de fer à triple serrure, un fauteuil de bureau en maroquin, un cartonnier, quelques chaises de paille, tel était l'ameublement de cet asile (]ue Luizzi s'était figuré si suavement mystérieux. Sans doute cet aspect aurait dû détruire la belle illusion de Luizzi ; mais , à


n LES MÉMOIRES DU DIABLE.

défaut du temple, la divinité demeura pour continuer la foi du baron, et madame Dilois, doucement affaissée dans son fauteuil de bureau, sa belle main blanche posée sur les pa- ges griffonnées d'un livre courant, les pieds timidement po- sés sur la brique humide et froide, parut à Luizzi un ange exilé, une belle fleur perdue parmi des ronces. Il éprouva pour elle un sentiment pareil à celui qu'il ressentit un jour pour une rose blanche mousseuse qu'un savetier avait posée sur sa fenêtre entre un pot de basilic et un pot de chiendent. Luizzi acheta la rose et la fit mettre dans un vase de porce- laine sur la console de sou salon. La rose mourut, mais elle mourut dignement. Luizzi conquit la réputation d'être quel- que peu chevaleresque.

Le baron ne pouvait guère acheter la fleur penchée quil avait devant lui ; mais peut-être pouvait-il la cueillir (je vous demande pardon de la pensée et de l'expression, Luizzi était né sous l'empire). Il lui prit donc la fantaisie ou plutôt le dé- sir d'être comme une étoile dans le ciel voilé de cette femme, de jeter un souvenir rayonnant dans l'ombre froide de sa vie. Luizzi était beau, jeune, parlait avec un accent d'amour dans la voix ; il n'avait ni assez d'esprit pour manquer de cœur, ni assez de cœur pour manquer d'esprit. C'était un de ces hommes qui réussissent beaucoup auprès des femmes : ils ont de la passion et de la prudence, ils sont à la fois de l'in- timité et du monde, ils aiment et ne compromettent pas. Luizzi avait vu tant de fois cette médiocrité préférée aux amours les plus flatteurs ou les plus dévoués, qu'il avait le droit de se croire un habile séducteur, La fatuité des hommes n'est en général qu'un vice de réflexion, c'est la sottise des femmes qui la leur donne. Or, Luizzi se laissa aller à regar- der si attentivement cette femme posée devant lui, qu'elle baissa les yeux avec embarras, et lui dit doucement:

— Monsieur le baron, vous êtes venu, je crois, pour me proposer un marché de laines ?

— Avons? non. Madame, répondit Luizzi. J'étais venu pour voir M. Dilois. Avec lui j'aurais essayé de parler chif- fres et calculs, quoique je m'y entende fort peu; mais je crains qu'avec vous un pareil marché....

— J'ai la procuration de mon mari, répartit madame Dilois avec un sourire qui achevait la phrase de Luizzi, le marché sera bon.

— Pour qui, Madame?


LES MÉMOIRES DU DIABLE. ->5

— Mais pour tous deux, je l'espère.

Elle s'arrêta un moment, et reprit avec un regard sou- riant :

— Si vous vous entendez peu aux aH'aires, Monsieur, je suis... honnête homme, j'y mettrai de la probité.

— Cela vous sera difficile. Madame, et assurément je per- drai quelque chose au marché.

— Et quoi donc ?

— Je n'ose vous le dire, si vous ne le devinez pas.

— Oh! Monsieur, vous pouvez parler : dans le commerce on est habitué à de bien singulières conditions.

— Celle dont je veux parler, Madame, c'est vous qui l'im- posez.

— Je ne vous en ai fait aucune encore.

— Et cependant, moi je l'ai acceptée, et cette condition est celle de se souvenir peut-être trop longtemps de vous comme de la femme la plus charmante qu'on ait rencontrée , d'une femme à laquelle on voudrait laisser de soi la pensée qu'elle vous a donnée d'elle.

Madame Dilois rougit avec une pudeur coquette, et répliqua d'un ton de gaieté émue :

— Je n'ai pas procuration de mon mari pour cela, Mon- sieur, et je ne fais point d'affaires pour mon compte.

— Vous y mettez de l'abnégation ou de la générosité, re- partit Luizzi.

— Je ne suis pas seulement honnête homme, répliqua madame Dilois d'un ton assez sérieux pour couper court à cette conversation.

En même temps elle ouvrit un carton, y chercha une liasse, la défit, en tira un papier et le présenta à Luizzi avec un air qui semblait lui demander pardon du mouvement de sévérité auquel elle s'était laissée aller,

— Voici, lui dit-elle, le marché passé il y a six ans avec monsieur votre père; à moins que vous n'ayez le projet d'a- méliorer la race de vos troupeaux ou bieu d'en réduire la qualité, je crois que le chiffre de ce marché peut et doit être maintenu. Vous voyez bien qu'il est signé par monsieur votre père.

— Est-ce avec vous qu'il a traité? répondit Luizzi, tou- jours galant; c'est que, s'il en était ainsi, je ne m'y fierais pas.

— Rassurez-vous, Monsieur! repartit madame Dilois en se


24 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

mordant douceineat la lèvre inférieure et en montrant a Luizzi réraail humide de ses dents éblouissantes ; rassurez- vous, il y a six ans je n'étais pas mariée, je n'étais pas ma- dame Dilois.

Elle n'avait pas achevé sa phrase, (que la porte s'ouvrit et qu'une voix d'enfant dit timidement :

— Maman, monsieur Lucas veut absolument vous parler. C'était la jeune tille de dix ans que Luizzi avait remarquée

dans le bureau.

Cette apparition, au moment où madame Dilois venait de dire qu'il n'y avait pas encore six ans qu'elle était mariée, fut comme une révélation pour Luizzi. A ce nom de maman adressé à madame Dilois, et qui cependant pouvait s'expli- quer naturellement si cette enfant était la fille de monsieur Dilois, Luizzi regarda vivement la charmante marchande. Elle était toute rouge et tenait les yeux baissés.

— C'est votre fille, Madame? dit Luizzi.

— Je l'appelle ma fille , Monsieur, répondit d'un air simple madame Dilois.

Puis elle reprit :

— Caroline, je vais aller parler à monsieur Lucas ; laissez- nous.

Madame Dilois se remit tout à fait, et dit à Luizzi :

— Voici le marché, M'onsieur, veuillez l'examiner à loisir. Mon mari revient dans huit jours, i-\ aura l'honneur de vous voir.

— Je pars plus tôt : mais j'ai tout le temps d'examiner ce marché. Je le signerais sur-le-champ si le délai que vous m'imposez ne me donnait le droit de revenir.

]\ladame Dilois avait repris toute sa coquette assurance.

— Je suis toujours chez moi, répondit-elle.

— Quelle heure vous semble la plus convenable?

— Ce sera celle que vous choisirez.

Après ces mots, elle lit au baron une de ces révérences avec lesquelles les femmes vous disent si précisément : « Faites-moi le plaisir de vous en aller. » Luizzi se retira. Tout le monde était à son poste dans le premier bureau. Eu reconduisant Luizzi, madame Dilois tendit la main à un gros rustre qui était près du poêle, et qui lui dit jovialement :

— Bonjour, madame Dilois.

— Bonjour Lucas, répondit-elle avec le même sourire ave- nant qui avait tant charmé Luizzi.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 2S

Le baron trouva ce sourire sur les lèvres de la marchaude au moment où il se retournait pour lui présenter sou salut ; il en fut sensiblement humilié.

En sortant de chez le marchand Dilois, Luizzi se rendit chez le marquis du Val. M. du Val n'était pas à Toulouse. Luizzi demanda madame la marquise. Le domestique répon- dit qu'il ne savait pas si Madame était visib le.

— Eh bien! tâchez de vous en informer, répliqua Luizzi avec ce ton qui fait comprendre à un valet que celui qui parle a l'habitude d'être obéi. Dites, ajouta Armand, que M. de Luizzi désu'e la voir.

Le valet resta un moment immobile sans sortir de l'anti- chambre ; il semblait chercher un moyen d'arriver jusqu'à sa maîtresse. Une fenuue vint à passer; le domestique courut à elle et lui parla vite et bas comme enchanté de rejeter sur un autre la commission dont il était chargé. La chambrière lança de côté un coup d'œil parfaitement insolent sur Luizzi; elle le considéra avec une espèce de ressentiment qui semblait annoncer que le nom qu'on venait de prononcer lui était connu et lui rappelait de cruels souvenirs, puis elle reprit d'une voix aigre :

— Tu dis que Monsieur s'appelle?...

— Mon nom ne fait rien à TatTaire, Mademoiselle... .l'ai à parler à madame du Val et je veux savoir si elle est visible.

— Eh bien ! monsieur de Luizzi, elle ne l'est pas. C'était trop dire au baron que sa visite dépendait de la

bonne volonté d'un domestique pour qu'il se retirât. 11 répli- qua donc :

— C'est ce dont je vais m'informer moi-même.

11 marcha droit vers le salon, dont la porte était ouverte. Le valet s'écarta, mais la chambrière se plaça hcrement de- vant la porte.

— Monsieur, quand je vous dis que vous ne pouvez voir Madame ! Il est bien étonnant que quand je vous dis...

— Mademoiselle, reprit poliment Luizzi, je vous supplie d'être moins impertinente et daller prévenir votre niai- tresse.

— Qu'est-ce donc? dit une voix de l'autre côté du salon.

— Lucy, dit le baron à haute voix, à quelle heure vous trouve-t-on?

— Ah! c'est vous, Armand, repartit madame du Val avec un cri d'étounement ; et elle s'avança vers lui , après avoir

TOME I. 2


26 LES MEMOIRES DU DIABLE.

fermé derrière elle la porte de la chambre quelle avait eii- tr'ouverte.

Armand courut vers la marquise, lui baisa tendrement les mains, et tous deux s'assirent au coin du feu. Lucy regarda le baron d'un air de surprise charmée et protectrice. Madame du Val était une femme de trente ans, Luizzi en avait vingt- cinq, et cette manière de l'examiner était permise à une femme qui avait vu jadis jouer près d'elle un enfant de qua- torze ans, devenu un beau jeune homme. Cet examen fut silencieux, et, par une transition rapide, latîgure de madame du Val prit un air de tristesse profonde ; une larme furtive lui vint aux yeux. Luizzi se trompa sur la cause de cette tristesse.

— Vous regrettez sans doute comme moi, lui dit-il, que le bonheur de nous revoir vienne d'une cause si triste, et que la mort de mon père...

— Ce n'est pas cela, Armand, repartit la marquise ; je connaissais à peine voire père, et vous-même, éloigné de lui depuis dix ans, vous n'avez pas dû éprouver, à la nouvelle de sa mort, ce chagrin profond qu'occasionne la perte d'une affection à laquelle on s'est longuement habitué.

Luizzi ne répondit pas, et la marquise reprit après un mo- ment de silence :

— Non, ce n'est pas cela ; mais votre arrivée est venue dans un moment... un moment bien singulier en effet.

Un rire triste erra sur les lèvres du Lucy, puis elle conti- nua, comme s'excitant à ce rire :

— En vérité, Armand, la vie est un singulier roman. Ètes- vous pour longtemps à Toulouse?

— Pour huit jours.

— Vous retournerez à Paris ?

— Oui.

— Vous y trouverez mon mari.

— Comment! député depuis huit jours, il est déjà en route? la session ne commence que dans un mois. Je pen- sais que vous partiriez ensemble.

— Oh! moi, je reste : j'aime Toulouse.

— Vous ne connaissez point Pans ?

— Je le connais assez pour ne pas vouloir y aller.

— Pourquoi cette antipathie ?

— Oh ! elle ne tient qu'à moi. Je ne suis plus assez jeune pour briller dans les salons, je ne suis pas encore assez vieille pour faire de l'intrigue politique.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 27

— Vous êtes plus belle et plus spirituelle qu'il ne faut pour réussir partout.

La marquise secoua lentement la tête.

— Vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites. Je suis bien vieille, mon pauvre Armand, vieille de cœur sur- tout.

Armand s'approcha doucement de sa cousine et lui dit en baissant la voix :

— Vous n'êtes pas heureuse, Lucy?

Elle jeta un regard furtif sur sa chambre , et répondit ra- pidement et très-bas :

— Revenez à huit heures souper avec moi, nous cause- rons. Et, d'un signe de tète, elle le pria de s'éloigner; il lui prit la main, Lucy serra la sienne avec une étreinte convul- sive.

— A ce soir, à ce soir, reprit-elle tout bas. Et elle rentra rapidement chez elle.

La porte ne s'ouvrit pas tout de suite. Il y avait derrière assurément quelqu'un qui écoutait et qui ne s'était pas retiré assez vite. Luizzi, demeuré seul, fut tellement frappé de cette idée qu'il ne s'éloigna pas sur-le-champ, et il entendit aussitôt le bruit d'une voix d'homme qui paraissait parler avec colère. Cette découverte le déconcerta ; il sortit tout préoccupé. Un homme enfermé dans la chambre d'une femme , et qui parle avec le ton que Luizzi avait entendu ; cet homme, quand ce n'est ni un mari, ni un frère, ni un père, cet homme est un amant. Un amant ! la marquise du Val! Luizzi n'osait le croire. Ces deux idées ne pouvaient s'associer dans sa tête. Il avait tant de souvenirs qui proté- geaient la jeune femme contre une pareille supposition, qu'il songeait à découvrir quels chagrins nouveaux avaient pu atteindre la malheureuse Lucy. Car il avait connu Lucy mal- heureuse, Lucy, jeune tille de dix-neuf ans , en proie à un amour profond , auquel elle avait su résister de toutes les forces d'une vertu chrétienne. Luizzi se remettait tous ces souvenirs en mémoire, en se dirigeant vers la demeure de M. Barnet, son notaire, avec lequel aussi il désirait faire connaissance. Il arriva bientôt chez lui. C'était le jour des maris absents. Il fut reçu par madame Barnet, petite femme maigre, sèche, les cheveux châtains, rœil bleu terne, les lèvres minces.

Quand la servante ouvrit la porte de la chambre à coucher


28 LES MEMOIRES DU DIABLE.

et annonça un monsieur, la voix criarde de madame Barnet répondit :

— Quel est ce monsieur ?

— Je ne sais pas son nom.

— Faites entrer.

Luizzi se présenta, et madame Rarnet alla vers lui , le bras pauche enfilé dans le bas de coton blanc qu'elle reprisait.

— Qu'est-ce que vous voulez? dit-elle en clignant des yeux: car madame Barnet avait la vue très-basse, et il est probable que , sans cela, la tournure distinguée de Luizzi aurait adouci le ton grossier dont ces paroles lui furent adressées.

— Madame, répondit Armand, je suis le baron de Luizzi, un des clients de M. Barnet, et j'aurais été charmé de le ren- contrer.

— Monsieur le baron de Luizzi ! s'écria madame Barnet en déchaussant son bras gauche de son bas troué, et en plan- tant sou aiguille sur sa poitrine avec une intrépidité qui eût fait deviner à Luizzi que le bouclier qui la protégeait devait avoir plus d'ime triple mousseline et d'une triple ouate; pre- nez donc un siège. Pas cette chaise , je vous prie, un fau- teuil. Comment! il n'y a pas un fauteuil dans ma chambre? Pas de fauteuil dans la chambre d'une femme, c'est bien pro- vincial, n'est-ce pas, monsieur le baron? mais nous avons des fauteuils, je vous prie de le croire. Marianne, Marianne ! apportez un fauteuil du salon; ôtez la housse.

Luizzi essayait d'interrompre tout ce remue-ménage en di- sant à madame Barnet qu'une chaise était plus qu'il ne fal- lait, car il allait se retirer. Mais la notairesse n'écoutait point les excuses de Luizzi ; elle se démenait, tout en jetant der- rière les rideaux des croisées de vieilles culottes, des fichus crasseux épars à travers la chambre. Bientôt Marianne parut avec un fauteuil en bois peint et recouvert d'un vénérable velours d'Utrecht chauve de toute laine; elle l'établit au coin d'une cheminée où il ne manquait que du feu, et madame Barnet s'écria de nouveau :

— Marianne, une bûche !

— Mon Dieu, Madame, vous prenez un soin inutile, je me relire ; j'avais fort peu de chose à dire à M. Barnet, et...

— M. Barnet ne me pardonnerait jamais de vous avoir laissé partir, car j'espère (lue monsieur le baron voudra bien accepter la soupe.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 29

— J'ai accepté une autre invitation, Madame, je vous suis fort obligé ; je reviendrai demander à M. Barnet les rensei- gnements que j'attends de lui.

— Des renseignements, monsieur le baron ! Ce n'est pas la peine d'attendre mon mari : ah! je connais la ville de Tou- louse de la cave au grenier. Ma famille a toujours été dans les charges (le père de madame Barnet était huissier) ; j'en sais plus qu'on ne croit et plus qu'on ne voudrait assuré- ment. Asseyez-vous, monsieur le baron. Quelques rensei- gnements dont vous ayez besoin , je suis toute prête à vous les donner.

Luizzi ne pensa pas d'abord à profiter des offres empres- sées de madame Barnet ; mais il s'assit, espérant pouvoir se lever après quelques phrases insignifiantes. Il était cepen- dant assez embarrassé des renseignements qu'il voulait de- mander, mais son hôtesse ne lui donna pas le temps de faire une maladresse.

— Peut-être monsieur le baron veut-il acheter une pro- priété? S'il désire placer ses fonds dans une usine, mon mari pourra lui guetter la fonderie de MM. Jasques : les proprié- taires ont eu trente et un mille francs de remboursement fin novembre, et trente-trois mille sept cent vingt-deux tin dé- cembre ; trois maisons, dont deux de Bayonne, avec les- quelles MM. Jasques font d'immenses affaires, ont manqué simultanément; ils ne peuvent pas aller au delà de février, et, comme ce sont des gens d'honneur, je suis sûre que, s'ils trouvaient de l'argent comptant, ils céderaient leur usine à bon marché, à moins que la femme de M. Jasques le jeune ne veuille s'engager pour son mari : elle a cinq belles mé- tairies au soîeil, qui lui viennent de sa mère, vous savez? la femme Manette, pour qui le comté de Fère s'était ruiné ; c'est du bien qui ne lui a pas coûté cher, ni à sa fille non plus, mais enfin elle l'a. Mais madame Jasques a le caractère de sa mère, elle économiserait une omelette sur un œuf, et certes elle ne laissera pas prendre pour un sou d'hypothèques sur son bien.

Quand madame Barnet commença à parler, Luizzi ne l'é- couta point pour l'entendre ; mais tout à coup le désir de l'in- terroger véritablement lui vint à l'esprit. Ce fut quand elle passa de M. Jasques à sa femme; il supposa alors qu'elle pourrait lui dire des choses qu'il n'eût osé demander directe- ment à personne, et sur la trace desquelles il n'avait qu'à


50 LÉS MÉMOIRES DU DIABLE.

lancer madame Barnet pour qu'elle racontât tout ce «fu'il voulait savoir. 11 reprit donc, lorsque madame Barnet eut fini:

— Je ne désire point faire d'acquisition, en ce moment du moins ; mais je suis en relations d'affaires avec plusieurs per- sonnes de Toulouse, avec M. Dilois entre autres.

Madame Barnet lit la grimace.

— M. Dilois aurait-il fait de mauvaises affaires ? reprit Ar- mand.

— Ma foi, monsieur le baron, il en a fait une mauvaise, qui dure encore.

— Laquelle ?

— Il a épousé sa femme.

— Est-ce qu'elle le ruine ?

— Je ne suis pas dans le comptoir de M. Dilois; je ne veux pas dire de mal de sa maison; le pauvre homme n'en sait pas plus que moi là-dessus ; sa femme et sou premier com- mis, M. Charles, lui font son compte, et pourvu que le bon- homme ait de quoi aller prendre sa demi-tasse et faire sa par- tie de dominos chez Herbola, il n'en demande pas davantage.

— Mais madame Dilois doit s'entendre au commerce?

— Elle s'entend à tout ce qu'elle veut, la fine mouche; une grisette qui avait fait de^ enfants avec tout le monde, et qui s'est fait épouser par le premier marchand de laines de Tou- louse; ah ! elle en mènerait trente comme son mari par le nez.

— Y compris M. Charles ?

— M. Charles est un autre fmot; je le connais aussi celui- là; il a été clerc chez nous; il nous a quittés pour se faire commis chez M. Dilois. C'était dans le temps que nous voyions ces gens-là; mais j'ai déclaré à mon mari que, s'il recevait encore cette pécore, je lui fermerais la porte au nez. Ahl Monsieur, avant ce temps, Charles était un jeune homme charmant, attentif, dévoué, prévenant.

— Mais il est peut-être tout cela pour madame Dilois ?

— Mon Dieu ! monsieur le baron, qu'il soit ce qu'il voudra pour elle ; ce n'est pas mon affaire.

— Je l'ai entrevu, ce me semble: c'est un fort beau gar- çon.

— C'est-à-dire qu'il a été bien; mais pas d'âme, monsieur le baron, pas d'âme ! après toutes les bontés que nous avons eues pour lui

— M. Barnet l'aimait sans doute beaucoup ? reprit Luizzi d'un air candide.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 31

Madame Bnrnets'y laissa prendre et répondit étourdiment :

— Mon mari ! il ne pouvait pas le sentir.

Le baron ne crut pas devoir faire remarquer à madame Barnet la confidence qu'elle venait de laisser échapper, at- tendu qu'ayant encore à l'interroger, il ne voulait point la mettre sur ses gardes. Il reprit donc d'un air assez indiffé- rent.

— Je profiterai de vos bons avis sur la maison de M. Dilois, avec lequel je n'ai d'autre affaire que quelques ventes de laine ; mais j'ai des capitaux à placer sur hypothèques, et je voudrais savoir l'état des biens d'un homme fort considérable.

— Pour cela, monsieur le baron, il n'y a rien de mieux que le bureau de l'enregistrement.

— Sans doute, Madame ; mais je ne puis y aller moi-même, tout se sait à Toulouse, et peut-être M. le marquis du Val m'en voudrait.

— Al. le marquis du Val désire emprunter sur hypothèques? s'écria madame Barnet d'un air de stupéfaction ; ce n'est pas possible; M. le marquis du Val est notre client, et jamais 11 ne nous a parlé de cela.

— Ah ! dit Luizzi, M. du Val est votre client ?

— Lui et bien d'autres des meilleures maisons de Tou- louse , sans faire tort cà la vôtre, monsieur le baron, et ce n'est pas d'hier. Les affaires de la famille du Val sont dans l'étude depuis plus de cinquante ans, et M. Barnet a rédigé le contrat du marquis actuel; c'est un événement qui m'a tellement frappée, que je m'en souviens comme de ce matin; il me semble toujours voir la figure de M. Barnet quand il rentra de la signature. Il avait l'air d'un imbécile.

— Qu'était-il donc arrivé ?

— Ah! monsieur le barpn, je ne puis vous le dire, c'est le secret du notaire, c'est sacré. Si je le connais, c'est que M. Barnet était si troublé dans le premier moment, qu'il a parlé sans savoir ce qu'il disait.

— Je suis discret. Madame.

— Il n'y a si bon moyen de se taire que de ne rien savoir.

— Vous avez raison, répondit Luizzi; je ne vous demande rien, mais je suppose qu'à présent madame du Val est heu- reuse?

— Dieu le sait, monsieur le baron, et Dieu doit le savoir, car maintenant elle est toute en lui.

— Elle est dévote?


32 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Fanatique, vivant de jeûnes et de pénitences. Ça Ini va ; il n'y a donc rien à dire, chacun est le maître de s'arranger comme il veut; mais je crains bien qu'elle ne périsse à la peine.

Liiizzi leva les yeux sur la montre enfermée dans le ventre d'un magot en buis qui figurait une pendule sur la chemi- née, et vit qu'il était près de huit heures. Il se leva : le peu qu'il avait entendu sur madame du Val avait excité sa curio- sité, et cependant il ne tenta point d'en savoir davantage. L'aspect de Lucy avait réveillé dans le cœur de Luizzi de tendres souvenirs d'enfance, et, sans prévoir ce que pourrait lui en dire madame Barnet, il ne voulut pas en entendre par- ler par elle. Ce n'est pas toujours ce qu'on dit de certaines personnes qui nous blesse, c'est qu'elles soient un sujet de conversation pour certaines gens. 11 est des noms harmo- nieux au cœur que personne ne prononce à notre guise, et que les voix qui nous déplaisent déchirent rien qu'en les pro- nonçant. Luizzi n'en était pas là pour Lucy; mais n'eùt-elle pas été sa parente, son amie d'enfance, son rêve de jeune homme, sa fierté de gentilhomme aurait été offensée d'un jugement quelconque porté par madame Barnet sur la mar- quise du Val. Il salua profondément la notairesse, et, tout préoccupé de la dévotion' de la marquise et de ce qu'il avait cru remarquer chez elle, il se dirigea vers son hôtel.


LES TROIS NUITS. III

PREMIÈRE NUIT : lA NUIT DANS LE BOUDOIR.

Armand était encore assez éloigné de la porte cochère, lorsqu'il fut abordé par une femme qui l'appela par son nom. A la clarté des magasins environnants, Luizzi reconnut la servante qui l'avait reçu d'une manière si impertinente chez la marquise. Cette fille lui dit rapidement :


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 3.^

— Passez tout droit devant l'hôtel, vous me retrouverez à l'autre bout de la. rue.

Elle continua son chemin, et Luizzi, qui s'arrêta un mo- ment, la vit prendre une rue détournée. 11 ne savait trop que penser de cette injonction; mais, comme il y pouvait obéir sans renoncer à entrer plus tard dans Thôtel, il se décida à la suivre. Seulement, en passant devant la porte cochère, il jeta à droite et à gauche un regard investigateur, et vit à quelques pas un homme enveloppé d'un manteau, qui sem- blait surveiller l'hôtel. Luizzi fut tenté d'aller droit à lui et de savoir quel était cet homme. Mais c'eût été un scandale, qu'il n'avait ni le droit légal ni le droit intime de faire ; d'ail- leurs, il savait que dans toute querelle d'hommes où le nom d'une femme peut être prononcé, c'est elle qui est toujours la victime, l'un des deux adversaires y dtit-il périr. Il pour- suivit sa marche, et, à une assez grande distance de l'hôtel, à l'angle d'une petite rue, la servante parut, et dit à Armand :

— Vite, suivez-moi.

Elle marcha si rapidement que Luizzi eut peine à la suivre. Ils firent plusieurs détours el arrivèrent dans une ruelle dé- serte, bordée de murs de jardin. Tout en marchant, la cham- brière ajouta :

— Entrez sans vous arrêter.

Et presque aussitôt elle s'élança dans une porte entr'ou- verte, qu'elle referma avec une grande précaution dès que Luizzi se fut introduit.

A peine étaient-ils dans le jardin, qu'ils entendirent des pas rapides venir de l'autre extrémité de la ruelle; la ser- vante fit signe à Luizzi de garder le silence, et tous deux demeurèrent immobiles. On s'arrêta devant la petite porte, on écouta un moment, puis on s'éloigna; mais à peine,celui qui faisait tout ce manège avail-il fait quelques pas, qu'il revint. La servante, troublée, dit avec un geste d'impatience :

— Folle ! j'ai oublié le verrou !

Elle s'élança vers la porte et s'y appuya de toute sa force ; elle fit signe à Luizzi de l'aider, et celui-ci obéit machinale- ment. Il entendit bientôt une clef tourner dans la serrure, et sentit l'effort de quelqu'un qui poussait la porte. Elle avait légèrement cédé, et celui qui voulait entrer avait dû com- prendre que ce n'était pas un inflexible verrou qui la rete- nait; il la poussa donc encore plus vivement en appelant:

— Mariette! Mariette '


34 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Mais Mariette, puisque nous savons le nom de la servante, avait profité du moment pour réparer sa négligence, et le verrou était poussé. Sans attendre davantage, elle prit Luizzi par la main et l'emmena, tandis qu'on tournait et retournait la clef dans la serrure. Le jardin était vaste, et la nuit pro- fonde. Luizzi suivait sou guide sans se rendre compte de ce qui venait de lui arriver; il n'avait pas même eu le temps d'être étonné, car l'étonnement demande une certaine ré- flexion ; il ne savait plus même où il allait, ni chez qui il allait, lorsqu'il arriva à l'angle d'un pavillon réuni à l'hôtel par une longue galerie. Une petite porte s'ouvrit. Luizzi monta un escalier tournant garai de tapis, et,, au bout d'une douzaine de marches, il eutra dans un petit salon faiblement éclairé, puis dans une autre pièce où était suspendue une lampe d'albâtre. Un grand feu brûlait dans la cheminée, une table à deux couverts était servie, et des parfums pénétrants remplissaient ce réduit étroit.

— Restez là, dit Mariette; et elle laissa Luizzi seul.

Par un mouvement machinal , il regarda autour de lui avant de songer à réfléchir sur ce qui lui arrivait. L'endroit où il se trouvait avait de quoi le surprendre. C'était une étrange alliance des objets du luxe le plus voluptueux et des signes de la religion la plus minutieuse : sur des tentures de soie, des images de saints et des calvaires; dans une bi- bliothèque de quelques rayons, les volumes brochés d'un roman nouveau et des livres de dévotion avec leur magni- fique reliure; sur une console, des vases remplis de fleurs merveilleuses; au-dessus, un tableau de sainte Cùilc dans un cadre surmonté d'un bouquet de buis bénit; enfin, dans une demi-alcôve, un divan chargé de coussins ; au fond, une large* glace encadrée de plis de mou'e bleue ; à la tête de ce divan, une Vierge des Sept-Duuleurs, et au pied un christ d'ivoire sur un velours noir. Luizzi regarda ce boudoir ou cet oratoire avec un trouble étrange ; puis vinrent les ré- flexions sur la manière dont il avait été introduit. Cet homme qui surveillait l'hôtel, qui s'était présenté à la petite porte du jardin, qui en possédait une clef, c'était un amant assuré- ment. Mais lui-même, Luizzi, n'avait-il pas l'air plutôt d'en être un? et si quelqu'un l'avait vu entrer chez la marquise du Val comme il y était entré, n'aurait-il pas eu le droit de penser que Luizzi allait en bonne lorlune? Cependant ce quelqu'un se fût trompé aux apparences. Armand ne pouvait-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 35

il pas faire de même? Il ne savait donc qu'imaginer en atten- dant que Lucy lui donucàt l'explication de tout ce mystère, lorsque la marquise entra vivement dans le salon. Son air, son aspect surprirent Luizzi : ce n'était pas la femme triste- ment avenante qu'il avait vue le matin. 11 y avait dans son visage une expression hardie et exallée dont il ne l'eût pas crue susceptible. Ses yeux brillaient d'un éclat extraordi- naire, et ses lèvres légèrement agitées avaient un sourire amer plutôt qu'heureux.

— C'est bien, très-bien, dit-elle à Mariette, qui l'avait ac- compagnée et qui sortit en jetant un regard scrutateur sur la marquise.

Lucy prit place dans un fauteuil au coin de la cheminée, et, sans adresser la parole à Luizzi, elle regarda fixement le feu. Armand était fort embarrassé et fort ému. 11 voyait qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans la physionomie et dans la tenue de Lucy; mais ii ne savait s'il était conve- nable qu'il s'en aperçût. Cependant, la préoccupation de la marquise se prolongeant, Luizzi l'appela plusieurs fois par son nom.

— Bien, très-bien, répondit-elle sans déranger son regard immobile; oui, oui, très-bien.

— Lucy, qu'avez-vous? dit Armand, vous souffrez, vous êtes malheureuse...

— J\Ioi, répondit-elle en relevant la tête et en essayant de prendre un air plus calme, moi, malheureuse? et de quoi! mon Dieu? Je suis riche, je suis jeune, je suis belle; n'est-ce pas que je suis belle? vous me l'avez dit, Armand. Qu'est-ce donc qu'une femme peut envier avec de tels avantages?

— Rien, assurément. Cependant...

— Cependant ! reprit la marquise avec une impatience ner- veuse. Elle serra les poings avec vivacité, se mordit les lè- vres, et, se contraignant à grand'peiue, elle continua : Voyons, Luizzi, ne soyez pas comme les autres, ne me poursuivez pas de questions, d'observations, de doléances parce que j'ai quelque pensée qui m'occupe; vous savez qu'il faut bien peu de chose pour contrarier une femme... Mais je vous ai invité à souper, soupons.

Ils se mirent ù table, et la marquise servit Luizzi; elle était manifestement troublée, elle était gauche.

— Vous avez du Champagne près de vous, lui dit-ellBi

— M'en laisserez-vous boire seul?


56 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Elle hésita, puis tendit sou verre et le vida d"uu trait. Elle laissa échapper une expression de dégoût. Luizzi crut deviner qu'elle venait de faire un ellort pour chasser la pensée im- portune qui l'obsédait ; mais, après quelques mots de conver- sation plus suivie sur les projets de départ de Luizzi, elle retomba dans sa pesante tristesse. L'intérêt et la curiosité de Luizzi étaient vivement piqués. 11 essaya du moyen qu'elle- même semblait avoir tenté pour chasser ses idées importunes.

— .Me ferez-vous encore raison"? lui dit-il.

Des larmes vinrent aux yeux de la marquise; elle lui dit :

— Non, Armand, non; cela me fait mal, cela me briile, cela me tue, et pourtant Dieu m'est témoin que je voudrais mourir.

Elle se leva et s"écria :

— Oh ! mourir, mon Dieu ! mourir vite !

Elle tomba sur le divan qui était dans la demi-alcôve en se cachant la tète dans les mains. Luizzi se plaça près d'elle et essaya de l'uiterroger, mais elle ne répondait que par des larmes et des sanglots. Luizzi avait été lami d'enfance de madame du Val; il se mit doucement a genoux devant elle, et lui dit ;

— Allons, Lucy , pailez-moi. Si vous avez des chagrins, confiez-les-moi. Lucy, vous savez tout ce qu'il y a pour vous dans mon cœur; celui qui a osé vous aimer peut-il vous oublier, et ne doit-il pas être resté votre meilleur ami?

Les larmes de madame du Val s'arrêtèrent convulsivement dans ses yeux, et, regardant Luizzi qui était resté à genoux, elle répondit comme si elle eût essayé d'être coquette :

— En vous voyant dans cette posture, ce n'est point là le titre qu'on vous donnerait.

— Oui oserait en espérer un autre? dit Luizzi en souriant.

— Celui qui aime bien espère tout, répliqua la marquise d'une voix exaltée.

— Eu ce cas j'aurais trop de droits à espérer, dit Luizzi jouant avec ces banalités de galanterie auxquelles il n'atta- chait pas grand sens.

Quelle fut donc sa surprise lorsque la marquise lui répon- poudit en levant les yeux au ciel :

— Oh ! si vous disiez vrai !

Tout le monde sait ce qu'il y a de danger à se trouver en- gagé malgré soi dans une voie où on ne peut reculer sans blesser quelqu'un pour qui on a de l'intérêt et surtout saus


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 37

s'exposer à paraître ridicule. On persiste, en comptant que le hasard, qui vous y a jeté à votre insu, vous en retirera de même : ainsi fit Luizzi.

— Si c'était vrai, dites-vous, Lucy? Oh ! vous aimer est une vérité que tous ceux qui vous connaissent portent dans leur cœur.

La marquise se leva, tourna vivement la tête et reprit avec cette agitation fébrile qui ne la quittait pas :

— Tout cela est fohe ! Voyons, remettons-nous à table.

Elle reprit sa place et se mit à souper comme une per- sonne qui a pris le parti de faire quelque chose qui lui dé- plaît, mais qui l'occupe. Malheureusement pour Lucy, ce qui venait de se passer avait jeté dans lesprit de Luizzi un désir immodéré de savoir le secret de cette âme en peine, et il ré- solut de satisfaire ce désir ou d'employer du moins tous les moyens pour y parvenir.

— Vous partez bientôt, n'est-ce pas? lui dit Lucy.

— Dans huit jours au plus tard.

— Vous avez bien soif de votre Paris?

— Ah! Lucy, c'est que la vie est là.

— La vie des gens heureux!

— Non, Lucy ; c'est à Paris qu'il faut aller quand on souf- fre. Qaand on a dans le cœur une flamme à éteindre, un désir de feu à contenir, il faut aller à Paris. Là sont toutes les oc- cupations de l'esprit, toutes les fêles où l'oreille et les yeux sont enchantés; là on effeuille son âme à mille plaisirs in- connus ici, quand on ne peut pas la donner tout entière au bonheur.

— Vous avez raison ; ce doit être un grand soulagement que de ne rien garder en soi de soi-même. Avez-vous été amoureux à Paris, Luizzi?

— Pas comme à Toulouse.

Lucy sourit tristement et lui fit signe de continuer.

— Des liaisons dont l'inquiétude fait l'éternel tourment et le seul bonheur, reprit le baron.

— Des maris redoutables, n'est-ce pas?

— Pas du tout, mais des rivaux de tous côtés. Il y a tou- jours dix hommes que toute femme un peu élégante est obli- gée de recevoir du même ton et du même visage ; parmi ces dix hommes elle cache un amant, quelquefois deux... trois.., quatre...

— Oh! vous calomniez les femmes.

TOME I. 3


38 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Non, Lucy ; et en vérité, quand cela s'est trouvé, je n'ai pas osé leur en vouloir : il y en a de si malheureuses !

— Vous avez raison. H y a des femmes qui portent dans le secret de leur vie des tortures qu'aucun tiomme ne peut imaginer, mais ce ne sont pas celles-là qui se consolent avec des amants.

— Oh ! vous le savez sans doute mieux que moi, dit Luizzi en souriant.

Cette parole bouleversa la marquise; toute sa préoccupa- tion, toute sa tristesse lui revinrent. Luizzi fut interdit, et, ne sachant comment reprendre la conversation, il se raccro- cha à ia première chose qui se présenta à lui.

— Vous êtes malade? vous ne mangez ni ne buvez.

— Au contraire, reprit Lucy en se remettant à sourire. Et, comme pour ne pas donner un démenti à ses paroles,

ellei)ut le verre de vin de Champagne que Luizzi lui avait versé. Les yeux de la marquise devinrent plus brillants, et sa voix trembla.

— Oui, reprit-elle avec un accent amer, un amant, cela occupe, cela agite la vie ; mais il faut l'aimer, cet amant.

— Quand on ne l'aime plus, on le congédie.

— Un jaloux! un tyran qui vous menace du déshonneur à toute heure, atout propos; à qui la mouidre visite est sus- pecte, et qui s'irrite même de la familiarité de nos paroles avec un ami ou un parent ! un lâche hypocrite, qui arme contre nous toute une famille pour faire excluie celui qui lui porte ombrage... oh! c'est un supplice horrible... MonDieu! il faut pourtant qu'une femme en finisse!...

Pendant qu'elle parlait ainsi, la marquise s'était exaltée. Luizzi, demeuré froid, remarqua que ses dents claquaient sous ses paroles; il vit qu'elle se laissait gagner à une sorte . de lièvre. L'homme est implacable ; Luizzi remplit négli- gemment son verre et celui de la marquise; elle prit le sien, le porta à ses lèvres, puis le posa sur la table avec une espèce d'effroi.

— Vous êtes une enfant, Lucy! reprit Armand en s'appuyaut sur la table et en la regardant amoureusement. Un pareil homme, s'il se rencontre, est un misérable qu'une femme doit pouvoir faire taire en un instant.

— Et comment?

— Si c'est un lâche, il n'y a pas grand mérite à celui qui prend la défense de celte femme ; si c'est un homme brave,


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 39

tant mieux! il y a quelque dévouement à risquer sa vie contre lui. Lucy sourit amèrement, et, comme emportée, elle s'écria:

— Mais si c'est...

Elle s'arrêta en serrant les dents, comme pour briser au passage les paroles qui lui montaient à la bouche; elle de- vint rouge conmie si elle allait suffoquer; elle but un peu pour se remettre, et Luizzi lui dit, en surveillant le trouble croissant qui se montrait en elle :

— Mais, quel qu'il soit, on peut le réduire au silence ! Lucy sourit encore avec la même expression de doute et

de désespoir, et Luizzi continua :

— Oui, Lucy, un homme dont on s'assure la tendresse et le dévouement par une longue épreuve, un homme dont on ne peut plus douter, est un confident à qui l'on peut tout dire et qui oserait tout pour celle qui le chargerait de son bonheur.

La marquise fit entendre un rire amer.

— Une longue épreuve, dites-vous? mais je vous ai dit qu'à la première vue cet homme deviendrait suspect.

Elle hésita un moment; puis, attachant sur Luizzi un re- gard qui semblait vouloir lire au fond de son âme, elle reprit :

— Pour qu'une femme jetée dans une pareille position pût s'en arracher, il faudrait qu'elle trouvât un cœur qui la com- prît tout de suite, une générosité qui ne se fit pas attendre.

— Du moment que vous sembleriez le désirer, ou se met- trait à vos genoux.

— Folie ! les hommes ne font rien que pour obtenir, comme prix de leur dévouement, un amour...

— Qui réponde à celui qu'ils éprouvent, dit Luizzi en s'ap- prochant de la marquise.

— Et quand le dévouement doit être demandé sur fheure, ftiut-il que le prix en soit accordé de même?

— Pourquoi ne le serait-il pas? dit Luizzi, entraîné par l'étrangeté de cette conversation, par l'expression presque égarée de madame du Val. Croyez-vous, Lucy, qu'il n'y ait pas un homme capable de comprendre une femme qui se donnerait à lui en lui disant : Je le confie mon bonheur, ma vie, ma réputation, et, pour que lu ne doutes pas que lu es ma seule espérance, prends mon bonheur, ma vie, ma répu- tation, je les mets à ta merci, tu en seras le maître?

— Oh ! si c'était possible ! s'écria la marquise.


40 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Lucy, ce serait impossible peut-être à mille femmes, mais s'il s'en trouvait une belle, noble, comme vous...

La voix de Luizzi était pleine de passion, il s'était encore rapproché de la marquise. Lucy cacha sa tète dans ses mains; ce ne fut qu'un moment , pendant lequel elle froissa avec violence les belles nattes de ses noirs cheveux ; elle se leva soudainement, et Luizzi avec elle.

— Mon Dieu! s'écria-t-elle, je deviens folle.

— Lucy ! dit Armand.

— Folle 1 folle ! répéta-t-elle ; eh bien, soit! je le serai tout à fait.

Et, avec un mouvement qui tenait du délire, elle s'empara des verres pleins restés sur la table et les but avec rage ; puis elle se retourna vers Luizzi, l'œil troublé , le regard perdu, et elle s'écria avec une folle ivresse des sens et de, l'esprit :

— Eh bien! oses-tu m'aimer?

Pendant toute cette scène, la tète de Luizzi s'était aussi laissé frapper par la singularité de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait. Les circonstances, l'occasion, l'imprévu ont une ivresse qui étourdit, entraine, égare, et Luizzi répondit à la marquise comme un homme qui croit en ce qu'il dit :

— T'aimer ! t'aimer ! c'est la joie des anges, c'est le bon- heur, c'est la vie !

— Oui! n'est-ce pas, que tu m'aimes?

Luizzi ne répondit celte fois qu'en attirant la marquise dans ses bras ; elle ne résista pas, elle répéta en balbutiant :

— Tu m'aimes, n'est-ce pas? tu maimes, n'est-ce pas? Tu m'aimes? tu m'aimes? disait-elle sans cesse et pour ainsi dire sans raison.

Et ce mot était si obstinément répété, qu'il semblait ne plus avoir de sens pour la marquise; elle le murmura jusqu'à ce que Luizzi eût triomphé de cette résistance instinctive que toute femme oppose aux désirs d'un homme.

Le délire d'esprit qui avait emporté Lucy , l'ivresse qui avait égaré sa raison, la folie qui semblait lavoir poussée à commettre une faute que l'amour même n'excuse pas, tout cela, délire, ivresse, folie, sembla alors s'éteindre en elle; la fièvre de l'âme ne gagna point le corps ; sa bouche, qui criait et riait amèrement sous l'inspiration de la colère, resta froide et silencieuse pour répondre à des mots d'amour. La femme qui setait offerte à Luizzi semblait devoir être une folle ou


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 41

une débauchée, celle qui se donna était une statue ou une victime. Il y avait là un terrible secret. Déjà Luizzi avait re- mords et honte de son bonheur. Le boudoir était silencieux; la marquise, assise sur le divan, avait repris ce regard im- mobile et vibrant qu'elle avait en entrant. Luizzi, cependant, suivait d'un œil inquiet les mouvements convulsifs de sa physionomie ; il voulut lui parler, elle parut ne pas Tenteii- dre; il voulut se rapprocher d'elle, elle le repoussa avec une force qui l'étonna ; il voulut s'emparer de ses mains, elle se leva et se dégagea avec violence en s'écriant :

— Oh ! c'est infâme !

Et tout aussitôt cet orage du cœur et du corps, qui gron- dait depuis si longtemps, fit explosion ; la marquise eut une crise nerveuse effrayante. Elle poussait des cris aigus, elle parlait de malédiction , d'enfer , de damnation éternelle. Toutes les fois que Luizzi voulait la toucher, elle se contrac- tait sur elle-même comme si elle eût senti l'horrible attou- chement d'un serpent. Armand ne savait que faire, lorsque la porte du boudoir s'ouvrit. Mariette entra , elle haussa les épaules avec impatience en disant :

— J'en étais sûre !

Elle s'approcha de sa maîtresse, la délaça en lui parlant avec tin ton d'autorité auquel il semblait que la marquise était accoutumée d'obéir. La crise fut longue et se termina par un affaissement que Luizzi n'osa pas troubler.

— Il est temps de vous retirer, lui dit Mariette ; venez, je vais profiter de ce moment de calme pour vous reconduire.

Luizzi suivit Mariette, qui marcha rapidement, pressée qu'elle était de revenir auprès de sa maîtresse. Luizzi ne voulut pas faire de question.à cette servante , il se retira 'après avoir passé cinq heures dans une suite d'élounements qui l'avaient entraîné à son insu et hors de tout ce qui lui eiit semblé possible. Il traversa ainsi le jardin, sortit, et ren- tra chez lui tellement plongé dans ses réflexions qu'il ne s'a- perçut pas que, depuis la porte du jardin de la marquise jusqu'à son hôtel, il avait été suivi par un homme enveloppé d'un long manteau.

Le lendemain de ce jour, Armand se présenta chez la mar- quise. Il lui fut répondu qu'elle n'était pas visible. Il y re- tourna jusqu'à quatre fois dans la même journée et ne put pénétrer jusqu'à elle. Le surlendemain il lui écrivit, sa lettre demeura sans réponse ; il lui écrivit le troisième jour, sa


4-2 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

lettre lui fut renvoyée sans avoir été ouverte. Il savait ce- pendant que la marquise n'était point malade. Elle avait été vue à l'église de Saint-Sernin entendant la messe tous les matins, comme c'était son habitude. Chaque soir elle était allée chez une vieille tante fort dévote, qui devait lui laisser toute sa fortune. Luizzi ne pouvait s'étonner assez; il y avait en lui un respect de bonne compagnie qui l'empêchait de s'informer de ce:ie femme et surtout de raconter ce qui lui était arrivé. Cependant il ne voulut pas être pris pour dupe, et il se résolut à revoir madame du Val , quelque moyen qu'il dût employer pour arriver à son but. Le hasard lui épargna la peine d'en chercher un : il apprit qu'une réunion très -nombreuse devait avoir lieu dans une maison dont son nom lui ouvrirait facilement l'accès, il sut que la marquise y était invitée et qu'elle avait promis d'y aller. Toutefois, au risque dune inconvenance, Luizzi ne fit point demander une invitation, il se réserva de se faire présenter le soir même de la réunion, dans la crainte où il était que madame du Val ne tint pas sa parole si elle était informée qu'elle l'y ren- contrerait.

Une fois assuré d'avoir une explication avec elle, il pensa à ses affaires, et par conséquent à madame Dilois. Il examina le marché qu'elle lui avait remis, et ce marché lui parut convenable. Mais Luizzi avait des préventions contre cette femme, dont le ton de coquetterie lui avait inspiré d'abord la belle illusion qu'avaient détruite les demi-confidences de madame Bainet sur son origine et sa vie. Ces préventions donnaient au baron un médiocre désir de conclure avec ma- dame Dilois ; il se présenta donc chez plusieurs autres négo- ciants. Le prix qu'on lui offrit de ses laines était moindre que celui proposé par la maison Dilois. L'intérêt l'emporta sur les préventions, et il retourna chez la belle marchande.


IV

DEUXIÈME NUIT : LA MIT DANS LA CHAMBRE A COUCHERi

H y alla le soir, à l'heure où les magasins et les bureaux sont fermés, afin de pénétrer dans la vie de madame Dilois


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 43

quand elle cesserait d'être marchande. 11 fut introduit par une servante fort polie, qui, sans l'annoncer, le conduisit jusqu'au premier étage , traversa une petite pièce, et, sans avertir, ouvrit une porte et introduisit le baron dans la chambre en disant :

— Voilà un monsieur qui veut vous parler.

Madame Dilois parut suprise et embarrassée de cette vi- site inattendue. Klie était assise d'un côté de la cheminée, le beau commis en face d'elle. La modeste, mais élégante pa- rure du matin était remplacée par un déshabillé où la pro- preté seule brillait d'un pur éclat, mais qui attestait qu'on se montrait volontiers à M. Charles dans toutes les toilettes. La chambre était dans ce désordre qui annonce l'heure du re- pos ; la couverture élail faite, deux oreillei's dormaient sur le traversin.

Dans les habitudes luxueuses d'un monde élevé, on ignore ce qu'il peut y avoir d'attrayant à l'œil dans le lustre d'une blancheur éblouissante de linge. C'est à peine si l'on voit la finesse et la neige de la toile parmi les plis de soie d'un lit à la duchesse et les dorures d'une chambre élégante ; mais dans l'habiiation modeste d'une petite bourgeoise de pro- vince, à côté de ces meubles en noyer noircis par le temps, sous les rideaux de couleur sombre qui l'enveloppent, un lit blanc d'albâtre ressort comme une figure virginale. Tout ce qui est là devant vous, tout cet aspect inattendu ou qui a sa ^^râce particulière, peut donner au plus froid et au plus ti- mide des désirs soudains et hardis : et si, comme Luizzi, ou sort d'une aventure où l'on a vu se jeter dans ses bias une femme d'un rang élevé et pour laquelle on avait encore plus de respect que d'affection, il est permis de penser qu'il peut nous en arriver autant avec la petite bourgeoise qu'on es- time coquette et facile, et qu'on se dise :

— Pardieu ! voilà une place qui me convient et qu'il faut que j'occupe ce soir.

Ce soir, ce soir même, entendez bien ! Il y a de ces con- quêtes qui ne flattent que par leur rapidité. Entre un homnïe comme le baron de Luizzi et une femme comme la mar- chande de laine, une victoire après un mois ou denx de cour assidue et de soins amoureux ne pouvait avoir rien de très- flatieur et de bien piquant ; mais triompher en quelques heures d'une femme qui, selon la pensée de Luizzi, devait avoir assez l'habitude de la défaite pour avoir toutes les res-


44 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

sources de la défense, cela lui parut original, amusant, dési- rable. D'ailleurs il y avait là un rival à supplanter, un amant, beaucoup mieux qu'un mari : c'était une vraie bonne for- tune. Car persuader à une femme de tromper son mari, c'est la conduire ou la maintenir dans la voie du mariage -, mais la pousser à tromper un amant, la faire faillir à une faute, la rendre infidèle à une infidélité, c'est beaucoup plus difficile, beaucoup plus immoral en amour : cela vaut la peine de réussir.

Toutes ces idées, que nous venons d'énumérer longue- ment, expliquent la résolution de Luizzi plutôt qu'elles ne la dictèrent. Armand, en voyant le beau Charles aupris de ma- dame Dilois, en apercevant ce lit entr'ouvert, se sentit pris de l'irrésistible envie d'y tenir la place qu'il supposait que le beau Charles devait y occuper. Il commença par s'excuser- sur l'inconvenance de l'heure.

— Pardon, Madame ! dit-il après s'être assis entre Charles et madame Dilois; pardon de me présenter si tard! nous autres gens qui ne faisons rien, parce que je crois qu'en vé- rité nous ne sommes bons à rien, nous commençons la jour- née si tard, que nous sommes arrivés à la fin sans avoir eu le temps de nous occuper de nos affaires; excusez-moi donc. Madame, de venir vous importuner des miennes, lorsque les vôtres sont finies depuis longtemps.

— Hélas! Monsieur, reprit madame Dilois avec un petit sourire ennuyé, les affaires ne finissent jamais pour nous, et, lorsque vous êtes entré, je recommençais déjà celles de demain; nous cherchions à nous rappeler une erreur de compte qui nous échappe depuis huit jours.

Luizzi jeta un demi-regard sur le beau Charles, dont il trouva les yeux fixés sur lui. Cet homme est un amant, pensa-t-il ; Tinstinct de la jalousie lui a déjà donné de la haine contre moi. Et cette idée servant d'éperon à celle que le baron avait déjà enfourchée, il alla si vite dans ses désirs qu'il se jura d'en arriver à ses fins et qu'il y engagea son honneur. Cependant cela paraissait difficile; car le commis ne semblait point disposé à se retirer, et quelque bonne opinion qu'on ait de soi ou quelque mauvaise opinion qu'on ait d'une femme, il est difficile de la séduire ou difficile qu'elle se laisse séduire en présence de son amant. Toutefois les femmes ont tant de raisons pour céder à un homme, que l'amour n'entre certainement pas pour un quart dans le nombre


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 45

de leurs défaites, et Lnizzi n'étcait pas assez novice pour l'i- gnorer. Aussi chercha-t-il un endroit par où il put avertir madame Dilois qu'il avait besoin d'une conversation parti- culière.

Il répondit donc à ce qu'elle lui avait dit sur la continuelle obsession des affaires :

— Et moi, qui n'ai aucun droit d'être ennuyeux, je viens ajouter encore à la persécution commerciale qui pénètre jusque dans votre retraite. Je ne puis me le pardonner, et je vais me retirer, si vous voulez bien m'indiquer une heure où vous serez plus libre de m'entendre.

— Je ne veux pas vous donner la peine de repasser en- core une fois; je sais, car vous me l'avez dit, que votre sé- jour à Toulouse est de peu de durée, et, puisque vous ne pouvez attendre le retour de mon mari...

— Oh! Madame, dit Luizzi en l'interrompant et en repre- nant son tour de phrase avec la même inflexion, je savais, car on me l'a dit, qu'en traitant avec vous j'avais affaire au véritable chef de la maison...

— Monsieur, je ne comprends pas ce que...

— Au véritable chef, en ce sens que c'est en vous que se trouve la volonté, la supériorité, l'intelligence qui ont fait la fortune de votre commerce.

— Oui, certes, vous avez raison, reprit Charles; madame Dilois s'entend mieux aux affaires que le premier négociant de Toulouse, et sans elle la maison Dilois ne serait pas ce qu'elle est.

— C'est absolument ce que me disait il y a deux jours madame Barnet.

— Madame Barnet! s'écrièrent ensemble Charles et ma-

  • dame Dilois; vous la connaissez? ajouta celle-ci.

— M. Barnet est mon notaire, et, m'étant rendu chez lui sans avoir l'adresse de le rencontrer, j'ai eu occasion de voir madame Barnet.

— Ah ! quelle chipie ! dit le commis d'un air de mépris.

— Vous n'êtes pas reconnaissant. Monsieur, reprit le ba- ron; elle m'a parlé de vous dans les meilleurs termes, elle m'en a fait un éloge...

— Que Monsieur mérite toujours, dit madame Dilois d'un ton piqué.

— Peut-être pas de sa part, reprit Luizzi en commentant ces mots d'un sourire et d'un regard très-significatifs.


46 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Madame Dilois répondit par un regard et un sourire très- railleurs, puis elle ajouta :

— Vous avez beaucoup causé, à ce que je vois, avec ma- dame Barnet?

Quant à Charles, il ne comprit rien: le jeu des physiono- mies lui fit voir seulement qu'il y avait une finesse dans ce qui venait d'être dit; mais celte finesse lui échappa, et il en devint plus morose. Madame Dilois le regarda en clignant des yeux avec un air de pitié protectrice, et lui dit :

— Je crois, Charles, que vous avez plus envie de dormir que de parler alTaires ; retirez-vous, demain nous reparle- rons du compte en question.

— Oui, Madame, répondit Charles en se levant avec sou- mission; et, prenant assez gauchement son chapeau, il salua avec tristesse : Bonsoir, dit-il, madame Dilois 1 Bonsoir, bonsoir. Monsieur, je vous salue.

Madame Dilois se leva pour éclairer Charles et le recon- duire. Cela ne fut pas bien long, mais Luizzi entendit quel- ques mots échangés à voix basse. Madame Dilois rentra, et Luizzi écouta encore ; il n'entendit pas se fermer la porte de la rue. Charles logeait-il dans la maison, ou bien s'y était-il caché ? Ce n'était pas un obstacle dont le baron eîit à s'occu- per; il croyait avoir assez'bien jugé madame Dilois pour être sûr que c'était une de ces femmes -qui se chargent des soins matériels de leurs aventures, qui savent écarter un impor- tun, ouvrir une porte, faire faire des doubles clefs ; une de ces femmes enfin qui portent dans l'amour l'activité pré- voyante et adroite de leur esprit. Toutefois, quand madame Dilois eut repris sa place, Luizzi se hâta de lui dire du ton le plus pénétré qu'il put prendre :

— Je vous remeicie d'avoir éloigné ce jeune homme.

— Et vous avez raison, car je crois qu'il eût été moins facile que moi dans la discussion du marché qui nous reste i!i faire.

Ces paroles de madame Dilois furent prononcées d'un ton si doucement railleur, avec des regards si doucement voilés, que Luizzi en fut presque troublé. 11 avait une théorie sur les femmes qui les lui représentait comme toujours prêtes à céder quand on savait les attaquer ; il avait d'elles la plus mauvaise opinion possible quand il en parlait ; mais il rede- venait facilement timide et presque toujours gauche quand il leur parlait. Son esprit avait soufflé sur ses belles illusions


LES MÉMOIRES DU DTABLE. 47

de jeune homme, mais son cœur avait gardé toute son émo- tion en présence d'une femme. Tl sentit donc que !a coquet- terie de madame Dilois prenait empire sur lui, il voulut le cacher pour eu profiter, et il répondit :

— C'est peut-être moi, Madame , que la présence de ce jeune homme eût rendu plus sévère sur les conditions de notre marché.

— Et pourquoi cela, Monsieur?

— Oh! Madame, reprit Luizzi d'assez bonne grâce, j'eusse été sévère pour bien des raisons. La première, c'est que peut- être devant lui je n'aurais pas osé vous dire : Faites comme il vous plaira , je ne veux ( jue Aotre volonté ; c'est qu'il m'aurait fallu rester marchand devant lui... et puis...

— Et puis? dit madame Dilois.

— Et puis, quand la présence d'un homme est irritante» quand sa vue peut vous donner des idées qui vous blessent, sans qu'on ait le droit d'être l)lessé ; quand on lui envie ce qu'on payerait de tous les sacrifices, on n'est pas très-porté à être généreux, et il faut oublier cet homme pour être à l'aise avec ses propres sentiments.

Madame Dilois avait écouté avec une extrême attention : sans doute elle avait compris cette phrase entortillée, car elle fit semblant de ne pas la comprendre. Ceci est d'une tactique très-vulgaire, mais très-immanquable, tactique bonne pour les hommes et pour les femmes, et qui arrive toujours à faire dire beaucoup plus qu'on ne l'oserait. En conséquence, ma- dame Dilois répondit :

— Vous avez raison, Monsieur. Charles a un accueil peu aimable; c'est pour cela que nous ne l'avons pas employé (^ans nos relations avec nos clients. C'est cependant un gar- çon fort honnête et fort entendu.

— Ce n'est pas à titre de client. Madame, que M. Charles m'eût déplu.

Madame Dilois ne put s'empêcher de rire assez doucement, et, se tournant tout à fait vers Luizzi, elle lui dit comme si elle le défiait de lui répondre franchement :

— Et à quel titre vous déplait-il?

— Vous ne le devinez pas ?

— Vous voyez bien, monsieur le baron, que je ne veux rien devmer, repartit madame Dilois avec un rire si franc de coquetterie, qu'il devait être ou bien hardi ou bien inno- cent.


48 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— C'est me forcer à tout vous dire.

— C'est donc bien désobligeant à entendre?

— C'est difficile à faire comprendre.

— En ce cas, revenons au marché des laines, car j'ai l'in- telligence très-rebelle.

— Si votre cœur n'a pas le même défaut, c'est tout ce que je demande.

— Mon cœur, monsieur le baron! le cœur n'a rien à faire dans ce qui nous occupe.

— Le vôtre, peut-être, mais le mien!

— Le vôtre! est-ce que vous le donnez par-dessus le mar- ché dans la vente de vos laines ? repartit la marchande avec cette expression amoureuse des yeux et de la voix qui dans le Midi est une nature qui s'applique à tout.

L'air dont madame Dilois dit cela était en même temps si naïvement railleur, que Luizzi en fut vivement troublé et pi- qué ; mais il eut l'esprit de le cacher et répondit du même ton :

— Non, Madame, quand je le livre, je veux qu'on me paye.

— Et de quel prix ?

— Du prix ordinaire. Et il osa prendre tendrement les mains de madame Dilois, et il jeta un regard insolent sur le lit entr'ouvert.

— Et combien donnez-vous de terme? reprit-elle en se défendant mal.

— J'exige que ce soit au comptant. *

— Je ne suis pas en fonds, et je raye cet article du marché.

— Mais moi je l'y maintiens : tout ou rien.

— Vous voulez que la bonne marchandise fasse passer la mauvaise? dit-elle d'un ton plein de malicieuse gaieté.

— Je ne suis pas si négociant, je donne la bonne pour rien, pourvu...

— Pourvu qu'on paye la mauvaise, reprit-elle, et d'un prix...

— Bien au-dessus de sa valeur, sans doute? repartit Luizzi d'un air galant.

— Ce n'est pas cela que je voulais dire ; mais, en vérité, je ne puis accepter. Assez de folies, monsieur le baron. J'ai voulu faire de l'esprit avec vous, j'ai été prise au piège...

— Le piège le plus dangereux, c'est votre beauté.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 49

— Taisez-vous, on peut nous entendre. Si quelqu'un en- irait, de quoi aurions-nous l'air, si près l'un de l'autre?

— Nous causons de notre marché.

— En effet, il est si avancé !

— Signez-le !

— Est-ce à une femme à commencer ?

Le baron prit une plume , signa, et, se retournant vers madame Dilois qui était toute triomphante, et dont les yeux baissés semblaient dire qu'elle n'osait voir ce qu'elle allait permettre, il prit ses mains et lui dit :

— Et maintenant, je compte sur votre probité. Madame Dilois devint toute rouge, et d'une voix pleine de

coquetterie elle répondit :

— Prenez, monsieur le baron.

Elle lui tendit sa joue brune et cerise.

Luizzi resta assez stupéfait ; mais il prit le baiser offert.

— Ce n'est guère, dit-il doucement.

— Vrai? reprit madame Dilois d'un ton dégagé, comme quelqu'un qui vient de payer une grosse dette, il vous fau- drait?...

— Un peu de bonheur.

— Comment l'entendez-vous ?

— Quand un mari est absent... dit-il en regardant la chambre comme pour s'y installer de l'œil.

— Et quand une servante veille ?

— On l'envoie dormir.

— Sans qu'elle ait vu sortir personne ?

— Vous avez raison, mais il est possible de rentrer dans la maison d'où l'on est sorti.

— Vous êtes fertile en expédients.

— Sont-ils impossibles !

— Comment donc ! mais il y a une petite porte près de la grande.

— Et elle peut s'ouvrir pour laisser entrer ?

— Sans doute ; mais pour entrer il faut être dehors. Com- mençons par là.

— Nous finirons...

— Ah ! monsieur le baron, dit madame Dilois en jouant un sérieux embarras.

— Oui, oui, dit-il d'un air triomphant, chassez-moi bien vite.

Madame Dilois sourit en se mordant les lèvres. Elle ouvrit


50 LES MEMOIRES DU DIABLE.

la porte et appela. La servante parut et éclaira Luizzi, qui échangea avec la belle marchande des signes d'intelligence. Toute cette fin de conversation avait eu lieu sur les limites de plaisanterie et de coquiiiisme impossibles à poser pour un Parisien. Il faut être du Midi, il faut avoir Thabitude de ce langage et de cet air empreints d'amour qu'ont nos femmes, pour savoir que ce qui partout ailleurs est un aveu, n'est souvent parmi nous qu'un badinage. Luizzi, ou tout autre, devait croire que madame Dilois était une de ces femmes à la fois intéressées et amoureuses, qui se distraient des af- faires par le plaisir, mais qui, ne lui donnant que le temps perdu sont obligées de le prendre vite. Elle lui plut ainsi ; il lui sut gré de n'avoir mis dans sa chute que le voile de la gaieté et non celui de l'hypocrisie, et il sortit en regardant combien madame Dilois était jolie et agaçante, combien celte chambre était coquette et blanche. C'était un sanctuaire de plaisir, sinon d'amour, et Luizzi était tout joyeux d'idées jeunes, sinon d'émotions amoureuses. Quand il fut dans la rue, il entendit cadenasser et verrouiller la grosse porte; alors son imagination, peu satisfaite de sa facile victoire, se prit à désirer que c'eût été le mari qui eût rempli cet oflQce. De cette façon, se dit-il, c'eût été vraiment plaisant! Eh! ma foi, si c'est l'amant qui est chargé de ce soin, ce n'est pas moins original. Et, sur cette idée, le baron, traversant et re- traversant la rue déserte avec ces larges enjambées de l'homme satisfait de lui-même, se laissa aller à rire tout haut. Un petit rire moqueur, un rire frêle et ténu répondit au sien comme s'il avait été jeté dans son oreille. Le baron se re- tourna, regarda autour de lui, regarda en l'air : tout était si- lencieux. Cependant ce rire le troubla; il semblait avoir trop directement répondu au sien pour qu'il n'eût pas une signi- fication, mais d'oii venait-il? Luizzi ne put le découvrir. Il se rappiocha vivement da la petite porte, comme pour dire à ce rire impertinent : Voilà qui va me venger de cette raillerie. Mais la porte n'était point ouverte : ce n'était pas étonnant, il était sorti depuis si peu de temps ! mais la porte ne s'ou- vrit point, et il y avait déjà une demi-heure qu'il était dans la rue, où le froid le gagnait ! L'impatience et la colère le ré- chauffèrent bientôt : était-il dupe, ou bien un obstacle im- prévu retenait-il madame Dilois ? Cette supposition fut long- temps à se présenter à lui. Armand avait pour la repousser sa vanité naturelle d'homme, ses succès passés, son aventure


LES MÉMOIRES DU DIABLE. r.I

avec la marquise, et surtout le Ion de madame Dilois, ce que lui en avait dit madame Barnet et ce qu'il avait supposé de' Charles. Il lui fallut encore assez longtemps pour croire que l'on s'était moqué de lui. Mais enfin roni;lée le rendit moins vaniteux. On le laissait à la porte, et peut-être M. Charles le guettait en riant derrière un rideau. Cette odieuse pensée torturait Armand; car la question n'était déjà plus de possé- der ou de ne pas posséder cette femme, mais d'avoir été ou de ne pas avoir été bafoué ; la question était d'être ou de ne pas être ridicule. Hamlet n'était point si agité. Cependant Luizzi n'osait pas encore se persuader qu'on se fût joué de lui à ce point. Une heure entière se passa dans ce combat de l'orgueil contre révidence. L'amour-propre est un animal f|ui a bien plus de tètes que l'hydre de Leine, et auquel elles repoussent bien plus vite. Luizzi épuisa toutes les supposi- tions avant d'arriver à la conviction que madame Dilois s'é- tait moquée de lui. Cependant une bonne demi-heure se passa encore, et alors commença une f onviction qu'un accident inattendu vint compléter. La porte s'ouvrit; le baron y cou- rut et se trouva face à face avec le beau Charles, qui sortait. Tous deux, après avoir reculé d'un pas, se regardèrent dans la nuit d'un regard si courroucé, qu'ils s'éclairèrent mutuel- lement.

— Vous voulez entrer bien tard, dit Charles.

— Pas plus tard que vous ne sortez.

— On vous attend ?

— Après vous, à ce qu'il parait; mais je vous jure, mon cher monsieur, que vous n'avez rien à craindre.

. — Que voulez-vous dire?

— Que pour une fois par hasard on pouvait bien me lais- ser la première place.

— Oseriez-vous penser?

— Ce que j'ose vous dire, que la maîtresse du logis est la maîtresse du...

— Vous ne le ferez pas, je vous le jure! s'écria Charles en saisissant Luizzi au bras.

Le baron se dégagea avec un mouvement de colère indi- gnée :

— Allons donc. Monsieur, vous êtes fou ou enragé !

Le mépris avec lequel le baron prononça ces dernières pa- roles exaspéra Charles ; il s'avança sur Luizzi.

— Savez-vous qui je suis ?


32 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Un manant qui défend une...

— Monsieur! cria Charles, taisez-vous! savez-vous ce que valent les paroles que vous venez de prononcer?

— Aussi bien que vous ce que vaut une balle de laine.

— Mais je sais aussi ce que vaut une balle de plomb, et je vous l'apprendrai.

— Un duel î oh non ! non, Monsieur; c'est assez d'avoir été dupe une fois.

— Prenez-y garde, je saurai bien vous y forcer.

— Vous essayerez.

— Plus tôt que vous ne pensez... Demain au matin je se- rai chez vous.

— Comme il vous plaira.

Charles s'éloigna rapidement, A peine avait-il disparu, que la porte s'entr'ouvrit et que la voix tremblante de madame Dilois se fit entendre :

— Entrez, entrez, dit-elle tout bas au baron. Luizzi eut bonne envie de refuser.

— De grâce, entrez, dit madame Dilois.

Charles était déjà loin. Le baron entra. Madame Dilois le saisit par la main : la pauvre femme' tremblait. Elle condui- sit Luizzi par un escalier dérobé jusque chez elle. Le calme presque virginal de celle chambre avait disparu, le lit était foulé, une lampe de nuit veillait seule. A sa clarté trem- blante, Luizzi vit que le déshabillé de madame Dilois était plus complet encore que lorsqu'il l'avait quittée; elle avait seulement un peignoir de nuit, et elle était descendue les pieds nus.

— Ah ! Monsieur, s'écria-t-elle, que vous ai-je fait pour vouloir me perdre !

— Vous perdre! dit Luizzi en ricanant, je n'y vois pas de danger, et en tout cas il n'y a pas de ma faute.

Liuzzi était exaspéré; il avait tellement compté sur un triomphe complet qu'il était humilié vis-à-vis de lui-même au plus haut degré. En outre, il était gelé, il se sentait ridi- cule, il fut sans pitié.

— Quoi! toute cette plaisanterie, tout ce que nous avons dit, vous l'avez pris au sérieux !

— Comment, au sérieux! mais il me semble que tout autre à ma place en eût fait autant?

— Tout autre ! mais pour qui me prenez-vous donc?

— Pour une fort jolie femme (jui aime à se laisser aimer.


LliS MKMOIUKS DU UlAULli. Tm

— Vous croyez réelleinent que je vous attendais ?

— (lui, vrainicnl, j«' croyais i\\U' vous nratlendiez.

— (Juelle 0|)iiii()n avez-vnus doue des fetiiiiies?

— Ma foi, Madaïue, une uieilieure (|ut'lles ne lut'rilenl, rar je croyais que vous m'attendiez seule.

— Quoi! \ous supposez que Charles...

— .Allons, allons, Sladaïue : c'est assez d'une plaisanterie, comme vous dites ; être dupe deux fois dans une nuit, c'est trop.

— Oh ! ne parlez pas ainsi. Monsieur, et pardonnez-moi. J'ai été trop loin dans une folie de paroles à la(|iielle je croyais que Vous n'attachiez pas la moindre nnportance.

Mlle s'arrêta, et, haussant les épaules avec une tristesse impatiente, elle ajouta :

— Quoi ! .Monsieur, un homme que je ne connaissais pas, que je rencontrais pour la prenuére fois ! et vous avez pu penser... Non, non, c'est impossihle...

— C'est tellement pos^ihle (|ue je le pense encore.

— Kt que vous le direz peut-être, n'est-ce pas? comme Vous en avez menacé Charles?

— Kmpt'chez ce monsieur de m'y forcer, car assurément je ne me battrai pas avec lui sans en dire la raison aciui vou- dra l'entendre.

— Kt si j'ai assez de pouvoir sur lui pour l'arrêter, que fe- rez-vous ?

— Oh! Madame, ceci est une autre affaire; je ne com- prends la discrétion que pour les secrets, et je ne sache pas t\u'[\ \ en ait encore entre nous.

— Kt il n'y en aura pas, je vous le jure.

— Comme il vous plaira, .Madame; gardons chacun notre liberté.

— Mais je suis mariée. Monsieur ! KuizziéUit furieux, il répondit brutalement :

— Kt vous avez des enfants, une Irês-joIie fille, entre autres.

— Ah ! je vous comprends, maintenant. Oui. vous me mé- prisiez assez , quand vous êtes venu ici , pour oser tout espérer.

— Il me semble que je n avais pas besoin de cette pré- somption et que vous avez fait tout ce qu'il fallait pour me l'inspirer.

— Kl voilà ce que je ne comprends plus. Vous êtes d'un


î4 les mémoires du diable.

monde, Monsieur, où les paroles ont, à ce que je vois, un sens plus réel que dans le nôtre.

— Je suis d'un monde, Madame, où l'on ne fait pas de la coquetterie un moyen de connnerce.

— Oh ! Monsieur', s'il en est ainsi, voilà votre marché ; vous pouvez le déchirer.

Madame Dilois tendit le papier à Luizzi en se détournant pour cacher ses larmes. Le baron était implacable, il répliqua :

— En vérité. Madame, j'aimerais mieux l'achever, et alors je vous jure que le silence le plus profond...

Madame Dilois fit un geste d'horreur.

— Alors, reprit Luizzi, permettez-moi de me retirer.

Elle prit une bougie, elle l'alluma: le baron vit combien la pauvre femme était pâle et défaiie; elle lui fit signe de la suivre après s'être silencieusement enveloppée d'un châle. Luizzi fut cruellement piqué d'être si froidement et si nette- ment éconduit.

— Réfléchissez-y bien.

— Mon parti est pris.

— Je suis vaindicatif.

— Et moi, je serai innocente, monsieur le baron.

— Adieu donc. Madame.

— Adieu, Monsieur. .

Et, sans autres paroles, elle le reconduisit hors de chez elle, et il regagna son hôtel. 11 se coucha fort agité, surtout fort inquiet de ce qu'il ferait. Enfin il s'endormit pour ne s'é- veiller que fort tard. Dès qu'il eut appelé quelqu'un, il de- manda si personne n'était venu le demander.

— Personne.

— Ah! pensa-t-il, le monsieur Charles se sera ravisé, ou bien sa belle maîtresse l'aura ravisé.

Luizzi se leva, déjeuna, en cherchant un moyen de racon- ter ce qui lui était arrivé. 11 n'eut pas un moment le remords de ce qu'il allait faire. Lorsque l'indiscrétion des hommes ne pardonne pas aux femmes le bonheur qu'elles leur donnent, jugez si elle pardonnera le bonheur qu'ils supposent qu'on a donné à un autre.

Mais une confidence à faire n'est pas une choses! aisée qu'on le pense. Il faut y être provoqué , sous peine de res- sembler à un parleur manant et grossier. Luizzi ne sa- vait trop à qui s'adresser, lorsque le domestique annonça M. Barnet.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 58

— C'est le ciel qui me l'envoie, dit Luizzi en pensant que M. Barnet devait è-tre le dij^ne pendant de sa femme.

Celait un gros iiomme réjoui, à l'air fin et spirituel, aux manières avenantes.

— Vous m'avez fait l'honneur de passer chez moi, mon- sieur le baron, et ma femme m'a dit que vous aviez désiré avoir des renseignements sur la fortune du marquis du Val.

— C'est vrai... c'est vrai... dit Luizzi. Mais ceux (jue ma- dame Barnet m'a donnés me suffisent ; d'ailleurs je n'ai plus les mêmes projets, et je voudrais savoir maintenant...

— Où en est la fortune des Dilois? Ma femme ma tout dit- Bonne et excellente maison, monsieur le baron, dirigée par une honnête et bonne femme !

— Diable! vous en répondez bien vite !

— C'est la probité en personne.

— Je ne dis pas non, mais est-ce la sagesse en personne?

— J'en jurerais sur ma tète.

— Tant mieux pour votre femme, dit Luizzi en riant. Puis il se reprit et ajouta : Pardonnez-moi, j'ai moins que vous confiance en la vertu des femmes, vous ne les voyez guère que le jour de la signature du contrat, et ce jour-là tout est amour, adoration et serments de lidélité; mais plus tard...

— Auriez-vous quelque raison de croire que madame Di- lois?...

— Je vous le donne à juger.

Et là-dessus il raconta tout à Barnet, en riant et en se fai- sant assez ridicule pour avoir l'air de se sacrifier : infâme adresse qui met le sang de la victime sur les mains du bour- reau, comme si c'était celui-ci qui fût blessé ! Luizzi raconta, disons-nous, son aventure de lu nuit.

— Je ne l'aurais jamais cru, s'écriait Barnet, jamais, ja- mais. Quoi! Charles?

— Oui, Charles, pendant que je montais la garde...

— Et vous êtes rentré?...

— Oh! pour rien, je vous jure; c'est déjà assez désobli- geant de succéder à un mari, pour être peu tenté par la place qu'a occupée d'abord un amant.

— Un amant! madame Dilois, un amant ! répétait le notaire avec stupéfaction.

Luizzi était enchanté de ce qu'il venait de faire, et il ajouta en se dandinant dans son fauteuil :

— Ah ! mon Dieu ! mon cher, depuis trois jours que je suis


56 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

à Toulouse, j'en ai appris plus que vous ne pensez sur les femmes irréprochables.

— Qui l'aurait dit? s'écriait Karnet; ce petit Charles! Ah! mon Dieu! mou Dieu ! les femmes !

— Il me semble que celle-là avait commencé de manière à faire deviner ce qu'elle serait.

— Vous avez raison : bon chien chasse de race, et elle est née, dit-on, d'une mère... Mais cela est un secret de notaire, c'est sacré.

— Ah ! oui, vous avez des secrets de notaire assez cu- rieux, et particulièrement un sur madame du Val ?

— Oui, oui ; mais personne au monde ne le saura. Pauvre femme! En voici une, par exemple, qui a supporté sa vie avec une vertu et un courage'...

Luizzi ricana, mais il se tut. Il avait trop de gentilhomme- rie dans le cœur pour jeter la réputation de la marquise du Val à un bourgeois comme Barnet; si celui-ci eût été seule- ment un petit vicomte, Armand l'eût bien vite désabusé de sa bonne opinion. D'ailleurs, il se souvint qu'il devait, le soir, rencontrer la marquise, et, satisfait de sa première confi- dence, il se borna à prier M. Barnet de vendre ses laines à une autre maison de Toulouse. Le notaire, de son côté . était venu pour parler de 'la vente d'une coupe de bois et propo- ser au baron de conclure l'affaire avec un certain M. Buré.

— Est-il marié? dit Luizzi avec cette fatuité qui fait une insulte de la plus légère question.

— Oui, et a une femme dont je répondrais... Mais, ma foi, monsieur le baron, je ne sais plus que penser et dire des femmes... Celle-ci passe pour la vertu la plus pure.

— Nous verrons, reprit Luizzi, et il renvoya M. Barnet.

Le soir venu, Armand alla dans la soirée où il savait trou- ver la marquise. Elle devint si pâle en l'apercevant, qu'elle lui fit piiié. Il s'approcha d'elle; ils se retirèrent dans un coin du salon, et c'est à peme si elle put lui répondre. Luizzi crut remarquer qu'on les observait.

— Refuserez-vous de m'entendre? lui dit-il.

— Non, car j'ai une i^ràce à vous demander.

— Je ne serai pas cruel.

— Je sais l'aventure qui vous est arrivée avec Sophie.

— Qui, Sophie?

— Madame Dilois.

— Madame Dilois!


LES MEMOIRES DU DIABLE. 57

— Oh! je vous en supplie, au nom du ciel, n'en parlez à personne !

— En vérité, ce n'est pas de madame Dilois que j'ai à m'occuper à vos côtés, et n'ai-je pas quelques droits de m'é- tonner de vos refus à me recevoir après ?

JUne rougeur pourpre remplaça la pâleur de madame du Val.

— Armand, lui dit-elle, je mourrai bientôt... je l'espère... oh! oui, je l'espère... .\lors, vous saurez tout.

Lucy avait un air si pénétré de cette affreuse espérance, qu'elle toucha Luizzi. Elle continua :

— Ne me revoyez jamais!

— Cependant...

— A genoux, c'est à genoux que je vous le demande.

Et cet égarement que Luizzi avait déjà vu dans le regard de la marquise semblait prêt à éclater encore. Il répondit:

— Eh bien ! je vous le promets.

— Promettez-moi aussi, reprit-elle avec plus de calme, de ne parler jamais de madame Dilois.

Luizzi se crut assez fort pour arrêter la confidence faite à Barnet, et il le promit de même. Un moment après, Lucy se retira au milieu des saluts profonds de tous les hommes. A la porte du salon oii il se pressaient, il lui ouvrirent un pas- sage comme à une noble et sainte personne à qui Ton ne pouvait trop montrer combien on avait de respect pour elle. Lyizzi demeura tout pensif. Quelques jeunes gens causaient à côté de lui, tout bas et riant beaucoup de ce qu'ils disaient. En ce moment la maîtresse de la maison s'approcha du baron et l'appela par son nom.

— Eh pardieux! dit l'un de ses voisins, voici le héros de l'aventure Dilois.

Luizzi ne douta plus que ce qu'il avait dit à Barnet ne fût déjà le sujet de toutes les conversations, et, par un senti- ment tout nouveau, il éprouva un vif remords de ce qu'il avait fait ; puis il se mit à écouter ce qui se disait près de lui, en feignant d'être très-attentif à toute autre chose.

— Ma foi ! il a été bien niais, disait l'un, et, à sa place, je n'en serais pas sorti sans avoir prouvé à la petite femme qu'on ne se moque pas ainsi d'un honnête homme.

— Ce Charles me parait le plus heureux de tous, car la petite marchande est ravissante.

Et la conversation demeura sur ce ton assez longtemps


38 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

pour que Luizzi se persuadât qu'il avait était un maladroit et

que le remords qu'il avait eu était ridicule. Par un enchaîne- ment assez naturel de pensées, il arriva de son aventure de madame Dilois à celle de Lucy, et se dit encore qu'il avait été joué cette fois par une hypocrisie impudente, con^nie il l'avait été par une agacerie éhontée. Il en était là de ses l'é- flexions, lorsque l'on se mit à parler de la marquise, et le concert d'éloges qui lui fut prodigué, changeant encore le Cours des idées de Luizzi, le plongea dans une anxiété insup- portable. Il résolut de la faire cesser, et se relira avec la pen- sée d'éclaircir ce premier mystère, gràee à son infernal con- fident.

Luizzi comptait être seul, mais un homme l'attendait chez lui. Cet homme était M. Buré, un très-riche maître de forges des environs de Toulouse, celui dont Barnel avait parlé au baron. M. Buré était un homme âgé ; mais il portait en lui les signes d'une santé ferme et calme, maintenue par une vie sobre et occupée. L'affaire dont il entretint Luizzi, la manière dont il la présenta, donnèrent au baron une haute idée de la capacité de cet homme. Il écouta avec faveur la proposition que M. Buré lui lit de s'associer à une grande entreprise, et consentit de l'accompager à sa forge pour la visiter. Luizzi n'était pas fâché d'ailleurs de ces quelques jours dabsence, afin de prendre parti avec lui-même et de sorlir un moment de ce tourbillon de mystères qui l'enveloppait. Il commençait à comprendre, malgré lui, qu'il devait y avoir des causes très-extraordinaires â ce qui s'était passé. Il n'avait encore rencontré ni de tels caractères ni de telles aventures, et il voulut se donner le loisir d'y réfléchir.

Lorsque M. Buré et Luizzi se séparèrent, il était déjà assez tard pour que Luizzi n'eût plus le temps d'avoir l'explication qu'il voulait demander à son diabolique ami; d'ailleurs il lui fallait partir presque sur-le-champ. Deux heures après, il roulait en chaise de poste, et, vers le milieu du jour, il en- trait dans la forge de M. Buré. Sans lui laisser un moment de repos, et après un déjeuner pris à la hâte, M. Buré con- duisit le baron dans son établissement et ne le ramena à sa maison d'habitation qu'à trois heures, au moment du dîner.

Toute la famille était assemblée. Luizzi regarda madame Buré : c'était une femme charmante, gracieuse, avenante et pleine d'une douce sérénité. Son père et sa mère, le père et la mère de M. Buré étaient là, et deux jeunes filles de quinze


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 59

et de seize ans se tenaient près de leur mère, douces fleurs qui s'ouvraient timidement à une vie pure et sainte, n'ayant aucune idée du mal ; car, dans celte famille, personne ne pouvait la leur donner.

On attendait quelqu'un, c'était le frère de madame Buré : il avait élé capitaine sous l'empire et gardait une haine pro- fonde à tout ce qui se rattachait au retour des Bourbons. A ce titre, le baron de Luizzi devait lui déplaire. Cependant, le capitaine l'accueillit avec une franchise pleine de bonhomie. Le dhier se passa à deviser simplement d'alîaires. Après le dîner, M. Duré et son beau-frère retournèrent à leurs occupa- tions, et Armand resta seul avec madame Buré, les vieux parents et les jeunes filles. Chacun se livrait, de son côté, à de petits travaux ou à de graves lectures, et Armand, qui s'était emparé d'un journal, put voir avec quel soin de fille et de mère madame Buré s'occupait de tous ceux qui l'entou- raient. C'était une prévenance et une protection si empres- sées, que Luizzi en fut ravi, et que, facile à se laisser aller à toutes ses impressions, il pensa qu'il avait devant lui le mo- dèle d'une vie parfaitement heureuse. Madame Buré surtout lui semblait une douce et ravissante réalisation de la femme à qui toutes les affections abondent au cœur pour le remplir d'amour et le répandre ensuite autour d'elle, comme la large coupe de nos fontaines où l'eau monte sans cesse par des conduits cachés pour en redescendre en nappes fraîches et pures. Luizzi se sentit heureux de ce spectacle, et, quand le soir fut venu, il se retira le cœur content. Cette journée avait si bien contrasté pour lui avec celles qui venaient de s'écou- ler, qu'il se plaisait à en rechercher les moindres circon- stances. Quelle femme que cette madame Buré ! se disait-il ; quelle exquise beauté! quelle gracieuse simplicité! Certes, jamais personne ne pensera à troubler une àme si calme, une vie si sereine; tandis que la marquise et madame Dilois... Comme il achevait mentalement ces noms, il se souvint de sa résolution d'apprendre le secret de leur conduite. 11 ba- lança longtemps ; car, par un secret avertissement, il lui sem- blait qu'il allait gâter la bonne émotion qu'il avait éprouvée. Mais ce qui eût dû retenir sa curiosité fut ce qui le détermina à la satisfaire. Aurais-je l'air, se dit-il, de trembler devant le Diable? et, lorsque je suis résolu à connaître la vie humaine dans ses secrets les plus ténébreux, reculerais-je quand il s'agit d'apprendre sans doute l'histoire très-vulgaire de deux


60 LES MEMOIRES DU DIABLE.

femmes perdues? Sur cette raison, il se leva fièrement, et, s'étant enfermé, il fit retentir la magique sonnette. Le Diable parut devant lui. Il avait le costume d'un élégant en visite, de ceux qui sentent bon, qui ne voient qu'à travers un lor- gnon, qui parlent avec une parole baillée, comme des carpes qui happent un moucheron à la surface de leau. Il parais- sait, ennuyé, et il lorgna Luizzi avec un petit ricanement que celui-ci reconnut aussitôt.

— Eh bien ! lui dit-il, que veux-tu de moi ?

— Je veux savoir l'histoire de madame du Val et celle de madame Dilois.

— C'est bien long !

— Nous avons le temps.

— Et à quoi cela te mènera-t-il?

— A connaître les femmes !

— A savoir le secret de deux femmes, voilà tout. Vous êtes fous, vous autres hommes. Vous vous figurez que toute une vie est dans une aventure. La vertu des femmes, mon- sieur le baron, est une chose de circonstance. Un hasard peut la faire chanceler et la laisser choir, sans qu'il y ait de leur faute.

— Il me semble que la conduite de madame du Val peut me donner lieu de penser...

— Que c'est une impudente débauchée, n'est-ce pas?

— Eh bien! oui. Se donner en une heure à un homme...

— Qu'elle connaissait depuis longtemps et qui l'avait ai- mée. Et si elle s'était donnée au premier venu ?

— C'est le fait d'une fille publique !

— Pas tout à fait.

— D'une folle !

— Point du tout. Écoute-moi bien : je l'ai trouvé dans l'ébahissement sur l'air de vertu qu'on respire ici; eh bien! je veux te raconter une petite anecdote qui te prouvera que votre manière déjuger les femmes est stupide, môme dans les idées de votre morale humaine.

— Il s'agit de madame Buré ?

— Oui.

— Ce doit être une honnête femme !

— Tu en jugeras.

— Aurait-elle commis quelque faute ?

— Je ne sais pas, moi ; mais je crois que madame Dilois en a fait une en ne te cédant pas.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 61

— Pour toi, démon?

— Point du tout : pour elle.

— Je voudrais bien savoir comment.

— Je vais te dire l'histoire de madame Buré.

— A propos de madame Dilois ?

— C'est ma manière. Le bon moyen de juger les gens, c'est de les regarder dans les autres. Si tu te fais homme politique, regarde comment lu as jugé le souverain que tu as aimé, et tu seras juste pour celui que tu hais, et vice versa. Si tu prends femme , rappelle-toi ce que tu as supposé sur le compte des femmes de tes amis, et tu ne t'étonneras pas si la tienne te trompe; si tu t'achètes une maîtresse, sou- viens-toi comnien en ont payé pour toi, et persuade-toi que tu entretiens la tienne pour les autres ; n'aie pas surtout la sotte manie de te croire une exception : tout homme est né pour mentir à son père, être cocu, et se voir trompé par ses enfants. Ceux qui échappent à la destinée commune sont assez rares pour que tu n'en connaisses pas un.

— Madame Buré a donc trompé son mari ?

— Qu'appelles-tu tromper? elle lui a rendu un service immense.

— En le faisant cocu ?

— Je parie que tout à l'heure ce sera ton avis.

— J'en doute.

— ]\ est vrai que nul être vivant ne pourrait te le persua- der. L'aventure qui est arrivée à madame Buré est un secret entre elle et le tombeau, et personne au monde ne pourrait te le raconter, si ce n'est elle ou moi. C'est un petit drame à deux acteurs; car, humainement parlant, je ne compte pas dans la liste des personnages, quoique, à vrai dire, je me mêle toujours un peu au dénoùmeut de ces sortes de pièces.

— Parle, je l'écoute, répondit Luizzi.


TROISIÈME MIT : LA NLIT EN DILIGENCE.

Et le Diable commença ainsi :

C'était en 1819, dans la cour des messageries de Toulouse, le to février, à six heures du soir; la nuit était close, une


62 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

foule de voyageurs attendaient Theure de partir. Le conduc- teur arrive armé de sa liste et d'une lanterne, et appelle ma- dame Buré. A ce nom, une femme s'avance et monte leste- ment dans le coupé d'une diligence qui partait pour Castres. Voilà qui est bien. Toutefois, en montant, elle laissa voir à un grand beau jeune homme qui la suivait une jambe d'une élégance parfaite; puis elle se retourna pour recevoir un pe- tit paquet que lui tendait le conducteur, et montra ainsi au jeune homme son visage potelé et rose, son sourire agaçant et ses dents d'une pureté admirable. C'est là que commença le malheur. Dun même geste le jeune homme ôta sa cas- quette de sa tête, son cigare de sa bouche, et le jeta par terre. Il demanda avec une politesse exquise à madame Buré si on lui avait remis tout ce qui lui appartenait, et, sur sa réponse affirmative , il prit place à côté d'elle et l'examina à la lueur des lanternes, comme pour s'assurer qu'on pouvait tenter en toute sécurité une pareille conquête. En etîel, la nuit était paifaitemenl noire, et une fois en route, il eût été impossible au beau jeune homme de juger de sa compagne de voyage. Comme c'était un otTicier d'artillerie très-fort sur les principes de la tactique, probablement il n'eût pas fait un pas en avant s'il n'eût reconnu d'avance le terrain où il de- vait diriger ses battej'ies, et nul doute que la crainte de tom- ber dans une vieille femme ne l'eût sans cela rendu très- circonspect. Mais il avait vu de madame Buré qu'elle était jeune, qu'elle était jolie et qu'elle n'avait point l'air farouche. Aussi, dès que la voiture eut dépassé le faubourg et quelle roula sur la route isolée de Puylaurens, il ■commença à se rapprocher de sa voisine. D'abord elle n'était pas assez cou- verte, et il jeta par terre son beau manteau neuf pour lui en- velopper les pieds; puis il 1 interrogea, et ne s'aperçut point que c'était lui qui répondait aux questions de madame Buré. En effet, ils n'avaient pas fait une lieue, qu'il avait dit qu'il s'appelait Ernest de Labitte, qu'il était en garnison à Tou- louse, et qu'il comptait quitter bientôt cette ville pour aller dans le Nord. L'aliaire qui l'appelait à Castres pouvait tout au plus le retenir une heure, et il devait revenir à Toulouse par la voiture de retour.

Toutes ces circonstances bien constatées, madame Buré, qui s'était d'abord montrée assez réservée, reçut les soins de l'ofiQcier avec un peu plus de négligence qu'elle n'en avait eu jusqu'alors , c'est-à-dire qu'elle les surveilla un peu


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 63

moins. Le froid est un merveilleux auxiliaire en ces sortes (l'iifTaires : Ernest de Labilte en prolila assez simplement.

— -Mon Dieu ! Madame, vous ne devez pas être habituée à voyaper seule; il est impossible de se mettre en route avec plus d'imprudence. Vous n'avez rien pour vous envelopper le cou. J'ai là quelques mouchoirs de soie que mon domes- tique a dû meltre dans les poches de la voiture, permettez que je vous en offre un.

— En vérité, Monsieur, on n'est pas plus galant.

— Vous vous trompez. Madame. Je fais peu de cas de cette galanterie qui met un honnête homme aux ordres de la pre- mière femme qu'il rencontre.

— Vos manières envers moi prouvent le contraire.

— Elles vous prouvent tout au plus que, lorsque je trouve une femme aussi parfaitement gracieuse et charmante quô vous l'êtes, je tâche de lui montrer que je comprends tout ce qu'elle mérite d'hommages.

— Oh! dit madame Buré en riant, si vous n'êtes pas ga- lant, du moins ètes-vous Irès-tlatteur.

— Flatteur ! moi ? Vous savez bien le contraire. Madame. D'autres vous ont dit sans doute combien vous êtes jolie; ils vous l'ont dit assez souvent pour que vous n'en puissiez douter. Je ne suis donc pas plus flatteur que galant.

Madame Buré fut assez embarrassée de l'aisance avec la- quelle cet inconnu lui faisait en face de si grossiers compli- ments, et elle ne répondit pas, Ernest attendit un moment, puis reprit :

— Mes paroles vous auraient-elles blessée. Madame, et ma rude franchise serait-elle sortie des bornes du respect?

— Je ne puis le dire, et cependant je vous serai obligée de changer de langage.

— Madame, l'admiration pour la beauté est aussi involon- taire que la beauté elle-même, et lorsquelle nous emporte...

— On ne sait plus ce qu'on dit, n'est-ce pas, Monsietir?

— Je vous demande pardon : on sait parfaitement ce qu'on dit, et, pour vous le prouver, j'ajouterai que je commence à soupçonner que vous n'êtes pas moins spirituelle que jolie.

— Ah ! répliqua madame Buré d'un ton sec. Monsieur me fait l'honneur de soupçonner cela?

— Prenez garde de vous fâcher, ou j'en douterai.

— Vous conviendrez tout au moins que je suis bien bonne de vous écouter.


64 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Je vous prierai de remarquer que vous ne pouvez pas faire autrement.

— De façon que vous ne m'en savez aucun gré?

— Je vous sais gré d'être là.

11 s'arrêta un moment, puis reprit d'un ton exalté :

— Je vous sais gré d'être là, comme je sais gré à un beau jour de luire sur ma tête, à un air parfumé de courir autour de moi, à une nuit pure de m'enivrer de son silence; comme je sais gré à tout ce qui m'est étranger de me paraître sous un aspect heureux et céleste.

Tout le commencement de cette conversation avait été jeté d'un coin à l'autre du coupé avec l'intonation railleuse de gens qui font ou veulent faire de l'esprit; mais Ernest prononça cette dernière phrase avec un si singulier enthou- siasme, qu'il déplut à madame Buré. Un mouvement invo- lontaire rapprocha Ernest de sa voisine; mais elle ne jugea pas à propos de laisser l'entretien s'engager sur ce terrain, et, voulant le ramener à la familiarité ironique par laquelle il avait commencé, elle répliqua sans bouger de son coin et avec un accent de trivialité qu'elle crut nécessaire pour ar- rêter la poésie de M. Ernest :

— Je suis en vérité trop heureuse de partager votre re- connaissance avec le soleil et la lune.

La phrase ne manqua pas son effet. Ernest se rejeta dans son coin, et, après un moment de silence pendant lequel il se mordit les lèvres, il dit d'un ton assez peu gracieux à ma- dame Buré :

— Madame, la fumée de tabac vous déplaît-elle?

La question était si saugrenue que madame Buré se re- tourna pour regarder Ernest, quoiqu'elle ne pîit pas le voir.

— Je ne crois pas, reprit-elle froidement, qu'il soit d'usage de fumer dans une voiture publique.

Ernest en fut pour sa sotte demande, et le silence recom- mença. L'action avait si vivement débuté, qu'Ernest était très-contrarié de la voir cesser si soudainement; il cherchait tous les moyens possibles de renouer la conversation et n'en trouvait aucun. J'ai été un niais, se disait-il : je me suis laissé aller à parler à cette femme avec le sentiment de bonheur que sa rencontre m'avait inspiré, car on n'est pas plus jolie; elle m'a répondu par une plate plaisanterie, et maintenant elle joue la dignité. C'est ma faute à moi, qui fais de la poésie à propos de tout; si j'avais continué à la traiter cavalière-


LES MÉMOIRES DU IMABLE. 6S

mont , non? serions les meilleurs amis du monde. C'est quelque poliie marchande de Castres, qui n'est si soignée de sa per- sonne que parce qu'elle en profite. Il faut lui montrer que je ne suis pas un nigaud.

Dès qu'Ernest eut pris celte résolution, il jugea à propos de l'exécuter, et, se laissant glisser doucement sur le cous- sin, il s'approcha de madame Buré jusqu'à ce qu'il rencontrât ses genoux. Elle se retira vivement :

— Oh ! Monsieur ! dit-elle.

Qu'il y avait de choses dans ces deux mots ! que l'intona- tion triste et digne dont ils furent prononcés renfermait de reproches pour Ernest et de chagrin pour cette femme d'être ainsi traitée! Cependant cette simple défense montrait aussi que madame Buré ne croyait pas en avoir besoin d'autre vis- à-vis d'un homme qui paraissait distingué. Ernest, honteux et désolé, reprit sa place eji silence : il eiît voulu parler, et, malgré l'obscurité, il regardait madame Buré d'un air de re- pentir, comme si elle eût pu le voir. En ce moment, il s'a- perçut qu'elle faisait quelques légers mouvements ; mais il n'osa lui faire de questions, et se trouva trop de torts pour oser.s'excuser.

Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent au premier relais. Tous les voyageurs des autres compartiments de la voiture descendi- dirent. Madame Buré resta seule immobile; elle paraissait dormir. Ernest n'osa pas remuer. Tout à coup le conducteur de la voiture introduisit sa lanterne par la portière pour prendre quelque chose dans une des poches, et Ernest put voir ce qui avait occasionné les mouvements de sa voisine : elle avait doucement dégagé ses pieds du manteau qui les enveloppait et l'avait repoussé jusqu'auprès d'Ernest. Le mouchoir de soie qu'il lui avait offert et dont elle avait en- touré son cou était déposé à côté d'elle. Ernest en fut cruel- lement surpris. Dans cette liaison d'une heure, c'était comme une rupture, c'était comme des gages de confiance rendus. Ernest fut sur le point de s'écrier ; mais madame Buré dor- mait, et il n'avait pas le droit de s'excuser au prix de son sommeil. Il demeura immobile à la regarder jusqu'à ce que la voiture partit. Dès qu'elle fut en marche, Ernest ramassa doucement son manteau, ei, pli à pli, il le posa si légèrement sur les pieds de madame Buré qu'elle avait bien le droit de ne pas paraître s'en apercevoir. La lune se levait à ce mo- ment et jetait un peu de clarté dans la voiture. Ernest se re-


66 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

plaça aussi loin qu'il le put de madame Buré ; puis, voyant le mouchoir de soie resté sur le conssin, il essaya aussi de de le remettre autour du con de la dormeuse; il n'y put par- venir, et, craignant de l'éveiller, il reprit sa place. Comme il se désespérait dans son coin d'avoir forcé cette charmante femme à souffrir du froid, il vit la main de madame Ruré qui cheichait sur le coussin. Il y posa doucement le mouchoir; elle le rencontra, le prit et s'en enveloppa sans rien dire.

— Ah ! Madame, s'écria Ernest avec une véritable émotion, vous êtes un ange!

Madame Buré montra qu'elle n'avait point dormi, et ache- vant d'arranger tout à fait le manteau sur ses pieds, elle ré- pondit avec un ton de reproche charmant :

— Mais pourquoi donc traiter comme une aventurière une femme que vous ne connaissez pas ?

Ernest ne répondit pas. Trop de sentiments étranges s'agi- taient en lui. Il n'osait exprimer ce qu'il éprouvait, tant cela pouvait paraître extravagant et par conséquent injurieux pour madame Buré! Il faut remarquer que, comme ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, l'expression des traits ne pouvait rien dire de ce qu'ils sentaient, et qu'il fallait, pour ainsi dire, tout parler. Enfin, Ernest reprit avec une sorte de gaieté en colère :

— Tenez, Madame, je me disais tout à l'heure, à part moi, que l'étais un maladroit, et je vois que je n'ai été qu'un bru- tal ; et maintenant, si je n'ose vous dire tout ce qui me passe par la tète, c'est de peur de vous fâcher encore.

— C'est donc bien étrange?

— Oui, vraiment.

Il s'arrêta ^t reprit tout à coup :

— En vérité, je crois que je suis amoureux de vous. Madame Buré se mit à rire aux éclats. Ernest lui répondit

avec une bonhomie pleine de tendresse :

— Eh bien! j'aime mieux cela. Moquez-vous de moi, per- suadez-moi que je suis ridicule, ce sera plus raisonnable. Mais tenez, là, tout à l'iieure, quand j'ai \u mon pauvre manteau et mon pauvre mouclioirque vous aviez repoussés!... c'est bienuiais de l'avoir senti et bien niais de vous le dire, mais cela m'a fait de la peine, une peine sincère, je vous le jure. J'étais humilié, mais j'étais encore plus malheureux.

Il y avait dans la voix d'Ernest une émotion qui voulait rire el qui n'allestait que le trouble sincère du cœur. Quant


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 67

à madame Buré, elle ne riait plus, elle répliqua doucement:

— Vous avez le cœur bien jeune.

— Et je vous remercie de me l'avoir fait sentir. Voulez- vous que je vous raconte mes pensées d'il y a une heure et mes pensées d'à présent ?

— Mais je ne sais pas...

— Oh ! vous avez trop de supériorité dans l'esprit et dans le cœur pour vous oÇfenser de ce que je puis vous dire. D'ail- leurs, je n'accuserai que moi.

— Eh bien ! donc, que pensiez-vous il y a une heure ?

— Je pensais... Vous comprenez bien que je ne le pense plus... Je pensais que vous étiez une femme qui n'aviez de compte à rendre de votre conduite qu'à vous-même; une de ces femmes qui donnent un peu au hasard... au caprice... à l'occasion... à un moment d'imagination... qui donnent...

— En voilà assez, dit madame Buré d'un ton où il y avait autant de tristesse que de mécontentement, et c'est dans la catégorie de ces femmes que votre bonne opinion de moi m'avait placée ?

— Oh! ne le croyez pas, Madame. Du momentque je vous ai vue,, vous m'avez séduit. A quelque titre que ce soit, j'ai désiré sur-le-champ vous laisser un bon souvenir de l'homme que vous avez rencontré par hasard sur la route de Castres. Je dirai même que ce premier sentiment était presque indé- pendant de votre beauté et de votre jeunesse. Vous auriez eu soixante ans que je vous aurais entourée de soins comme ma mère; mais il s'est trouvé que vous étiez si jolie que j'ai combattu cette première impression; je vous ai descendue de cet autel improvisé, et j'ai espéré, pour oser tenter de vous plaire, que vous étiez moins parfaite que vous ne le paraissiez. .!e l'ai essayé, mais voire cliarme m'a de nouveau dominé malgré moi, et, si vous étiez juste, vous vous rap- pelleriez qu'au moment où vous avez prétendu que je vous comparais au soleil et à la lune, je vous disais du fond du cœur que votre présence m'avait souri comme un beau jour, comme une belle nuit. Que sais-je? Je parlais avec mon cœur, vous m'avez lépondu avec voire esprit, j'ai été blessé; je me suis senti furieux contre moi de m'èlre laissé prendre à votre grâce, et je viens de vous punir par une grossièreté de la folie de mou cœur. Voyez comme je suis franc! je vous fais un aveu bien sincère, il l'est assez pour vous montrer que j'ai besoin de votre pardon. ,-;


68 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Ernest se tut, et madame Buré ne répondit pas. Elle crai- gnait sa propre voix. 11 lui eût fallu plus d'art qu'elle n'en avait pour répondre naturellement. Cependant elle ne pou- vait garder le silence, et, pour se donner le temps de se re- mettre, elle offrit encore à Ernest l'occasion de parler lon- guement.

— Vous m'avez dit vos pensées de tout à l'heure, mais vous ne m'avez pas dit vos pensées d'à présent.

— Oh! celles-ci sont encore plus folles et plus coupables peut-être, mais tout ce que je vous dirai ne peut vous offen- ser, je le répète : c'est la confidence d'un de ces rêves d'un moment qu'on bâtit dans sa tête et qui ne s'excusent que parce qu'ils s'évanouissent au jour. Dans quelques heures le mien sera fini.

— Voyons ce rêve ?

— Imaginez-vous donc que, lorsque j'ai découvert que j'a- vais été si peu convenable envers vous, je n'ai pas perdu tout espoir, ou plutôt tout désir.

— Comment, vous croyez encore ?...

— Laissez-moi vous expliquer ce que c'est que ma tête et mon cœur. Dire que j'ai espéré, ce n'est point vrai ; mais dire que je n'ai pas désiré une chose impossible, ce n'est pas vrai non plus. Et cette chose impossible, c'est que j'ai souhaité en vous quelque folle idée ou quelque enthousiasme plus fort que vous-même et qui vous donnât à moi. Peut-être ne me comprenez-vous pas? et tout ce que j'ai senti a été si fou, que je ne sais vraiment si c'est intelligible. Cette femme qui est près de moi, me disais-je , elle doit aimer quelque chose, elle a une passion nu un goût exclusif. Si elle aimait la poésie, si elle était de ces femmes qui jettent leur cœur à un art de peur de le perdre dans l'amour, si ce ma- gnifique et saint langage de la poésie avait quelquefois en- dormi ses douleurs ou relevé ses espérances, qu'il serait doux de pouvoir lui dire tout d'un coup : Je m'appelle Byron ou Lamartine; de me trouver en intimité depuis longtemps avec sa pensée ; de lui inspirer, dans une heure d'oubli, l'i- dée d'être un moment à celui qu'elle a rêvé ! Si elle était mu- sicienne, me disais-je, je voudrais êtreRossini ou'Weber. Si elle était peintre, quel bonheur de m'appeler Vernet ou Giro- det! Enfin, que vous dirai-je? j'ai bâti entre vous et moi les contes les plus extravagants pour penser que, si j'avais été un homme supérieur, je ne vous aurais pas rencontrée pour


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LES MEMOIRES DU DIABLE. 69

vous quitter et vous dire adieu comme à tout le monde. Tenez , Madame, je crois que je deviens fou ; mais j'ai pensé que si vous étiez dévote, j'aurais voulu être un ange.

— Oui, véritablement, vous êtes bien fou, et tous vos rêves auraient été bien inutiles; car eussiez-vous été Weber, ou Byron, ou tout autre , vous n'eussiez pas trouvé en moi de passion ou de goût exclusif pour vous comprendre. Je ne suis qu'une pauvre femme bien simple et qui ai pris de bonne heure mon parti d'être heureuse de ma médiocrité. Vous le voyez, tous vos beaux rêves sont comme toutes vos mauvaises suppositions, ils s'adressent mal.

— Vous avez raison, Madame , et pourtant vous n'êtes pas une femme ordinaire. Je ne sais, mais il y a autour de vous une atmosphère de charme trop fine, trop subtile peut-être pour les gens qui vous entourent, mais qui m'a saisi au cœur. On vous ignore, et peut-être vous ignorez-vous vous- même... Avez-vous jamais aimé?

— Oh! non.

Cette réponse s'échappa du cœur de madame Buré , sou- dainement, sans réflexion, et avec un tel accent d'effroi, qu'on voyait que cette femrne avait toujours eu peur de son cœur et l'avait gardé tout entier, ne pouvant pas le donner à un amour avoué et craignant de le donner à un amour coupa- ble. Ce mot voulait dire : Je n'ai pas aimé, je m'en suis bien gardée, j'aurais trop aimé. Ernest le comprit ainsi.

— Ah! vous n'avez jamais aimé? s'écria-t-il. Ah! tant mieux! Vous m'aimerez, moi.

— Ceci est plus que de la folie.

— Oh ! vous m'aimerez, vous dis-je. Je suis jeune, je suis riche, je suis libre : ma carrière n'est pour moi qu'une occu- pation sans avenir, je puis la quitter comme je l'ai prise. Tout ce que j'ai donné d'activité à des études fastidieuses, à des plaisirs plus fastidieux que ces études ; tout ce que j'ai d'avidité dans le cœur pour la vie aventureuse, je le mettrai à vous chercher, à vous poursuivre, à vous adorer. Ne voyez- vous donc pas. Madame, que je vais changer ma vie insi pide d'exercices, de mathématiques, de revues et de café, contre un beau roman chevaleresque , le seul roman cheva- leresque de notre siècle? Dans ce coupé de diligence, vous êtes la dame châtelaine inconnue qu'un pauvre chevalier er- rant rencontre par hasard dans une forêt, et à laquelle il se voue corps et âme. Dans quelques heures vous allez m'é-


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chapper, et je ne saurai où vous trouver. Je vous laisserai fuir, soyez-en sûre; puis je m'orienterai et j'irai devant moi quêtant vos traces, non plus sur les pas de votre haquenée imprimés sur la roule, mais au parfum de distinction et de bonheur que vous aurez laissé sur votre passage. Je ne son- nerai pas du cor à la herse de tous les castels , mais je frap- perai à la porte de tous les salons ; je ne vous chercherai pas dans quelque beau tournoi, mais je vous attendrai dans toutes les élégantes réunions; je ne demanderai pas votre belle pré- sence à la fenêtre en ogive de quelque haute tourelle , mais il y aura un balcon chargé de fleurs, une fenêtre doublée de mousseline, derrière laquelle je vous verrai un jour après avoir longtemps cherché ; et alors il faudra arriver à vous. Vous avez un père, un mari, un frère, qui vous défendront, qu'il faudra tourner, miner, emporter. Herses , tourelles et mâchicoulis qui me séparez de mon héroïne, vous tomberez devant moi, et j'arriverai alors à ses pieds pour lui dire : C'est moi, je vous aime, je vous aime comme un fou, prenez ma vie et donnez-moi votre main à baiser.

— Que de folies ! que de belles imaginations !

— Oh! ces folies , je les ferai ; ces imaginations, je les mettrai à exécution.

— Laissons cela. Ne pouvez -vous parler raisonnable- ment?

— Peut-être n'est-ce pas raisonnablement que je parle ; mais, à coup sîir, je parle sérieusement.

— Vous ne prétendez pas me le persuader?

— Aujourd'hui? non. Mais bientôt, mais quand je vous aurai retrouvée, quand vous me reverrez à voire horizon aller sans cosse autour de vous comme le satellite esclave d'un si bel astre, alors vous reconnaîtrez que j'ai dit vrai.

— Mais, Monsieur, si j'étais assez folle pour vous croire, savez-vous que je pourrais trouver vos projets plus qu'extra- vagants ?

— Encore aujourd'hui vous avez raison. Mais alors, en voyant que je le fais, vous vous diriez que je ne pouvais faire autrement et que la passion m'a emporté.

— En vérité. Monsieur, nous voilà dans un monde qui m'est tout à fait inconnu. Il faudrait donc que, parce que j'ai eu le malheur de vous rencontrer, je fusse condamnée à voir ma vie persécutée par vous ? Et pour parler sérieusement, et à votre exemple , de quel droit, pour donner à votre vie un


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 71

intérêt chevaleresque, pour procurer à l'oisiveté de votre opu- lence l'intérêt d'un roman , de quel droit serais-je troublée, moi, dans ma vie, dans mes habitudes, dans mes devoirs? de quel droit serais-je insultée dans ma réputation? car on ne supposerait pas qu'un homme à qui l'on n'a rien fait es- pérer fit tant d'efforts pour la seule nécessité de se créer un passe-temps qui lui manque. Vous comprenez donc bien que, si je vous écoute, c'est parce qu'il me semble que vous me lisez tout haut un roman que j'entends les yeux fermés.

— Pensez-vous que je le laisserai sans dénoûment?

— J'y compte bien.

— Sur mon. honneur, Madame, vous avez tort : il en aura un tôt ou tard.

— Arrêtez ! arrêtez ! s'écria madame Buré en ouvrant une glace et en appelant le postillon.

— Que faiies-vous, Madame ?

— Je veux quitter ce coupé. Monsieur. 11 y a, je crois, dans Tinlérieur de cette voiture une place vide entre un portefaix et une poissarde ; j'y serai plus convenablement qu'ici.

— Vous pouvez descendre, si vous le voulez ; mais mon parti est pris, et, je vous le jure encore sur Thonneur, je vous retrouverai tôt ou tard.

Madame Buré referma la glace, et, affectant un air d'ai- sance que le son de sa voix démentait, elle reprit :

— En vérité, je deviens aussi folle que vous. Je vous crois... Je m'alarme... Vous me faites peur... J'oublie que nous plaisantons... Allons, Monsieur, achevez votre conte de fée; il est fort amusant.

— Ohl ne raillez pas. Madame, je vous aime déjà assez pour supporter vos injures et vos moqueries. Ne voyez-vous pas que vous n'avez que cette nuit pour douter de moi, et que j'ai tout l'avenir pour vous forcer à reconnaître cet amour ?

— Encore, Monsieur?

— Toujours , Madame, toujours, et partout où vous me rencontrerez, ce seront les mêmes sentiments et le même langage.

— Eh bien ! Monsieur, ajouta madame Buréd'un ton grave, je veux vous parler sérieusement aussi... quoique j'en aie honte. A supposer que vous disiez vrai, à supposer que vous m'aimiez, ou plutôt que vous soyez assez désœuvré pour


faire tout ce dont vous parlez, pensez-vous que je ne saurais me défendre? J'ai un mari. Monsieur, qui est un homme d'iionneur; j'ai un frère qui est un ancien soldat de l'empire : il y aurait peut-être imprudence à les forcer à se placer entre vous et moi.

— Oh ! Madame , demandez appui à vous-même , et ne m'opposez pas un obstacle qui, à mon âge, avec l'état dont je suis, ne pourrait être qu'une raison pour moi de persévé- rer. Menacer un amant d'un mari , un officier de la restau- ration d'un officier de l'empire, c'est appeler la lutte et le duel, ce serait me forcer à faire ce que j'ai avancé,

Ernest prononça cette parole d'un ton de vérité si modeste, que madame Bnré comprit qu'il n'y avait point chez lui de fanfaronnade et qu'elle répondit :

— Ce n'est pas une menace. Monsieur, je n'en ai pas voulu faire. Vous me réduisez à me défendre, je le fais comme je peux; je ne doute pas que vous ne soyez plein de courage et d'honneur et que vous ne sachiez exposer votre vie pour un mot, mais un si frivole amour que le vôtre n'en vaut pas la peine.

— 11 en vaut plus la peine qu'un mot, assurément.

— Vous êtes habile et répondez à tout. Eh bien ! Monsieur, j'ai une question à vous faire. Me jurez-vous d'y répondre sincèrement ?

— Sur l'honneur, je vous le jure,

— Si je vous disais qui je suis, si je vous montrais qu'une folie de jeune homme peut compromettre à tout jamais une femme honorée, que votre apparition dans notre solitude se- rait un événement, que vos poursuites seraient un scandale cil je succomberais assurément sous la calomnie et le ridi- cule, ne renonceriez- vous pas à vos projets?

Ernest réfléchit longtemps et répondit :

— Non.

— Non?

— Non, Madame ; en sortant de cette voiture, vous em- porterez ma vie. J'ai droit à la vôtre, c'est la loi fatale de iaraour; je soutlrirai par vous, vous souffrirez par moi. Nous .serons unis dans la douleur. La douleur est un lien aussi saint que le bonheur : je vous imposerai celui-là.

Madame Huré tressaillit, tant la voix d'Ernest avait de ré- solution inébranlable ; elle se sentit comme prise d'un vertige en pensant à ce qu'elle entendait; elle mesura d'un coup


LKS MEMOllUiS DU DlAHLli. 75

i\'œ\[ loin l'avenir d'inquiétudes, de douleurs, que la folie de cet homme allait lui créer, et, arrivée ainsi à un désespoir réel, elle s'écria :

— Mais conunent puis-je me sauver de vous, Monsieur? L'accent qu'elle mit dans cette question était si vrai et si

profond qu'Ernest en fut ému; mais ce ne fut que le trouble d'un instant.

— En vérité, lui dit-il, je ne puis vous expliquer le désir insensé qui m'a pris nu cœur (juand je vous ai vue ; mais ce désir est si implacalde, qu'il est impossible qu'entre nous il n'y ait pas une prédestination. Vous devez être à moi...

— Monsieur !...

— A moi, parce que je vouerai ma vie à vous obtenir, ou parce qu"ici vous vous affranchirez à tout jamais de mes éter- nelles poursuites.

— Je n'ose vous comprendre.

— Écoutez, Madame, écoutez. De tous les souvenirs de la jeunesse qui, lorsque nous devenons solitaires et froids dans notre existence , nous jettent de si doux sourires et de si brûlantes chaleurs du passé ; de tous ces heureux enfants de notre Bel âge qui dressent leurs tètes blondes près de nos cheveux blancs et qui appuient leurs mains tièdes sur les glaces de notre cœur, de tous ces souvenirs, les souvenirs les plus vivants et les plus enivrants ne sont pas ceux qui, mêlés de joie et de peine , nous ont demandé des années entières pour ne laisser qu'un mot après eux. Les plus puis- sants sont ces moments de bonheur inouï, qui éclatent dans la vie comme un incendie, qui l'éclairent et la brûlent du- rant quelques heures, et qui, lorsqu'ils sont éteints, se re- présentent à nous affranchis de tous les soins endurés pour les obtenir, libres du désespoir de les avoir perdus. Or, ne vous est-il pas arrivé, durant une chaude journée ou du- rant un(î nuit silencieuse, seule ù l'abri d'une forêt ou assise sur le bord d'un lac , d'entendre passer au loin la mysté- rieus(; harmonie du cor dans les bois ? Ce sauvage concert dont les iicteurs vous sont restés inconnus, ces voix qui n'ont duré qu'un moment, ne vous ont-ils point plongée dans une extase plus profonde que toutes celles que vous ont données les musiques les plus parfaites dans des salons illuminés de bougies ou dans une salle comblée de spectateurs? ne vous en ètes-vous jamais souvenue comme d'un bonheur complet demeure entre le mystère et vous? Eh bien! si cela vous est

lUME I. B


74 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

arrivé, coinpienez-moi maintenant. Je tous aime ; je vous aime assez pour vous poursuivre implacablement de mon amour ; je vous aime assez pour échanger la passion longue et obstinée que mon cœur vous a vouée contre une heure, un moment, unéclair de bonheur. Ou vous serez pour moi la fortune qu'on poursuit sans relâche jusqu a ce qu'on l'ail atleinte,ou vous serez le trésor oublié que j aurai rencontré par hasard sur une route où je ne repasserai plus. Ernest s'arrêta, madame Buré ne répondit point.

— Vous vous taisez, vous vous taisez !...

— Eh! que voulez-vous que je vous réponde, .Monsieur? Je vous laisse parler, je n"ai pas autre chose à faire; vos dis- cours, que j'ai traités de folie, sont devenus une insulte di- recte et une menace odieuse.

— Oh! ne croyez pas...

— Que voulez-vous donc que je ne croie pas? Vous trou- vez une femme, et il vous prend fantaisie de désirer cette femme ; et parce qu'elle n'est pas ce que vous vous êtes imaginé, parce que vous croyez deviner qu'elle a quelque considération à ménager, vous la menacez dans cette consi- dération et vous lui dites : Parce que vous êtes une femme qu'on peut perdre, donnez-vous à moi comme une femme perdue. Oh ! c'est odieux et méprisaljle!

Ernest se tut à son tour, et reprit un moment après :

— Vous avez raison. Madame, vous devez me trouver bien coupable, et il me faudra de longs jours d'épreuves, de longues années de persévérance, pour obtenir de vous cette estime qu'on donne malgré soi à tonte passion sincère. Eii bien ! soit, Aladame : le temps, le temps est moi; il me justi- fiera, il faut qu'il me justifie.

Il se fit un nouveau silence, et ce fut madame Buré qui le rompit.

— Vous n'avez pas besoin de justilication, dit-elle assez froidement; promettez-moi de renoncer à vos projets, et je vous pardonnerai. Je ne peux vous en vouloir, vous ne me connaissez pas.

— Mais vous me connaissez, Madame, et je vous ai assez otîensée pour que ce pardon que vous m'offrez ne soit qu'un moyen de vous défaire d'un misérable...

— Oii! quel mol !...

— Pourrez-vous me juger autrement après ce que je vous ai dit? et puis-je vous laisser celte opinion de moi ?


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 75

— Mais mon opinion n'a pas la gravité que vous lui sup- posez. Voyons, Monsieur, vous m'avez dit que j'étais belle, spirituelle; eh bien! j'accepte vos élon^es, je vous ai assez plu un moment pour vous faire perdre la raison, et je ne vous en veux pas. Redevenez ce que vous étiez d'abord, un homme poli et indifférent, et nous nous quitterons bons amis, je vous le jure.

— Je vous crois, mais je n'accepte pas le marché.

— Pourquoi?

— Ne me faites pas vous le dire. Je recommencerais à vous insulter peut-être. Mais si demain, dans quelques jours, plus tard, vous me trouvez sur vos pas, partout où vous se- rez, ne vous en étonnez pas.

— Quoi! Monsieur, vous ne renoncez pas...

— Non, Madame, non. Mais où vivez-vous donc, je vous prie ? Quels hommes vous entourent, qu'il n'y en ait pas un qui vous ait fait comprendre tout ce que vous pouvez jeter de folie dans la tète et dans le cœur d'un honune? Vous croyez peut-être que je joue uue comédie? Tenez, mettez votre main sur ma*tête et sur mon cœur : ma tète brûle et mon cœur bat avec violence.

Il avait saisi la main de madame Buré, et elle sentait le tiem- blement convulsif qui agitait Ernest. Elle lui arracha sa main et se prit à trembler aussi, mais d'un effroi insurmontable.

— Vous avez peur? lui dit-il; oh! calmez-vous. Je puis contenir ma tète sans qu'elle éclate, mon cœur sans qu'il se brise, car j'ai une espérance. Je vous reverrai.

— Mais, Monsieur, s'écria madame Duré d'une voix si sup- pliante qu'on sentait qu'elle croyait à la sincérité des paroles de cet homme ; mais si je vous priais, moi, de ne pas le ten- ter, si je vous le demandais au nom même de cette folie que je vous ai inspirée?

— C'est de l'amour. Madame !

— Eh bien! soit, si je vous le demandais au nom de cet amour, ne me l'accorderiez- vous pas ?

— Non, Madame, non.

— Mais ce serait me perdre, je vous l'ai dit, Monsieur. Elle s'arrêta, et reprit dune voix tremblante et entrecoupée :

— Voyons, soyez généreux... Je vous crois, vous m'ai- mez; une fatalité inexplicable vous a inspiré celte folle pas- sion; mais faut-il que moi je la subisse, ou que je devienne aussi insensée que vous pour m'y soustraire ?


m LES MEMOIRES DU DIABLE.

— Ali ! Madame! s'ôcria Ernesl en se rapprochant de ma- dame Bure.

— Allons, calmez-vous, réfléchissez. Que penseriez-vous demain de la femme qui s'oublierait à ce point?

— Demain, Madame, ce sera un rêve Uni, sinon oublié; demain il y aura entre vous et moi un abîme infranchis- sable.

— Folie ! Et qui me Tiissurera?

— Ma parole que je vous engage, et ma vie dont vous pouvez disposer si je manque à ma parole.

— Écoulez, Ernest ! Tout ce que je viens d'entendre est si nouveau et si étrange, que ma tète se perd et que je ne sais plus ni ce que je dis ni ce que je fais. Ah! jurez-le-moi, n'est-ce pas que jamais vous ne tenterez de me revoir? il y va de mon repos, de ma vie, de mon bonheur. Ernest, jurez- le-moi.

— Oui, je vous le jure : jamais, jamais...

Ernest se lapprocha de madame Buré, qui murmura dou- cement :

— Jamais, n'est-ce pas, jamais ?

— Jamais! dit Ernest.

— mon Dieu ! mon Dieu! prenez pitié de moi. Mallieureusement, reprit le Diable, ce n'est pas Dieu qui

était en tiers dans le coupé do la diligence, et je n'eus pas pitié de cette pauvre fenune.

— Et que lit Ernest quand la diligence fut arrivée à Cas- tres? dit le baron de Luizzi.

— Il tint i)arole une heure, il laissa partir madame 'Buré sans la suivre, sans s'informer d'elle.

— Et plus tard?...

— Plus tard, il savait que madame Buré était la femme d'un maître de forges des environs de Ouilian; il apprit que le gouvernement avait conmiandé une fourniture assez consi- dérable dans cette forge, et il se lit uonnner par le ministre pour eu surveiller la confection. Chemin faisant, il apprit encore que la famille dans laciuelle il allait s'introduire était noiiijtreuse, (]u'on la citait connue un modèle de ces mœurs palriarcales qui se rencontrent encore loin du monde, dans (pielques demeures inconnues; il sut que le frère et le mari (le madame IJuré étaient (leii\ de ces sévères protestants du -Midi qui ont gardé leur foi austère dans l'honneur de la fa- mille. On lui parla môme de malheurs étranges arrivés dans


LES MEMOIRES DU DIABLE. 77

cette maison, et de la disparition d'une sœnrde M. Bnré, Jeune fille trompée qu'on n'avait ose blâmer, tant on l'avait vue malheureuse, jusqu'au jour où on ne l'avait plus vue.

Si Ernest eût appris que la femme qu'il avait épouvantée de folles menaces n'était qu'une aventurière qui ne s'était pas plus compromise avec lui qu'avec un aulre, certes il n'eût point sollicité du gouvernement d'aller à la forge dont elle était la maîtresse. Mais c'était une femme à perdre com- plètement, à qui il n'avait pas sufTisammentà son gré appris l'oubli constant de ses devoirs, et il ne voulut pas laisser sa victoire inachevée. Cet orgueil de séducteur se trouva se- couru encore par sa vanité de jeune officier. Un frère et un mari terribles ! mais c'eût été lâcheté que de renoncer à poursuivre la sœnret la femme de ces deuxhéros; il y allait de l'honneur d'Ernest, il y allait de son bonheur. Je puis t'assurer qu'il se le persuada. Il se crut assez amoureux pour se pardonner à lui-même son manque de foi, et il compta que madame Buré accueillerait avec la même indul- gence* un amour assez vrai pour être devenu infidèle à l'amour.

Heureusement pour madame Buré, la nouvelle de la nomi- nation de M. de Labitte arriva avant lui à la forge, de manière que, lorsqu'il se présenta, elle put le recevoir avec une tran- quillité si bien jouée, avec une aisance si polie, qu'Ernest eut le droit de penser qu'il aurait eu grand tort de ne pas manquer à sa parole. Ernest logeait à Quillan, mais madame Buré l'invita à dîner. Le jeune officier se trouva tout de suite en présence de cette sainte et nombreuse famille que tu as vue, et où il venait porter le désordre. De vieux parents à cheveux blancs, bons et sereins, ayant derrière eux tout un passé d'honneur, des hommes faits, sérieux et confiants, de jeunes filles candides et discrètes, enfants timides et respec- tueux, et au milieu d'eux tous, comme le centre par où se touchaient toutes ces affections , madame Buré , bonne et noble, belle et calme. Quoiqu'elle n'eût pas l'air de vouloir faire de ce tableau respectable une leçon pour Ernest, celui-ci n'en fut pas moins touché, et la pensée de repartir immé- diatement lui vint au cœur. Mais l'esprit discuta celte pensée et l'eut bientôt convaincue de niaiserie. Ernest fit même tourner toute cette sainteté de famille au profit d'un amour coupable et bien caché à l'ombre de cette pureté générale. L'intrigue en devenait plus piquante.


78 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Le soir vinu, les occupations des hommes et les habitudes de retraite des jeunes filles laissèrent Ernest seul avec ma- dame Buré.

— Hortense, lui dit-il, ai-je obtenu ma grâce ?

— Kn doutez-vous ? répondit-elle. Cependant il est des précautions à prendre pour mon repos. Cette nuit, trouvez- vous à l'extrémité d'un petit chemin qui aboutit à un pavil- lon situé dans un angle de notre parc ; j'y serai, et je vous ouvrirai la porte. Maintenant retirez-vous; et, sous prétexte de vous épargner une partie de la route, je vais vous mon- trer le pavillon et le chemin qui y conduit.

Son bonheur parut si facile à Ernest, qu'il se repentit presque d'avoir tant fait pour y trouver si peu d'obstacles. Cependant il promit d'être au rendez-vous. A minuit, il frap- pait doucement à la petite porte du pavillon. Une femme ouvrit une fenêtre et demanda :

— Est-ce vous, Ernest?

— C'est moi !

— 11 faudrait escalader cette fenêtre, car je n'ai pu retrou- ver la clef de la porte.

La fenêtre n'était qu'à cinq ou six pieds du sol, et Ernest en saisit le bord avec facilité. Mais au moment où il s'enle- vait à la force des poignets pour achever de la gravir, il sen- tit comme un anneau de fer glacé s'appuyer sur son front, et il entendit ces seules paroles :

— Vous êtes un infâme, vous avez manqué à votre pa- role !

Le coup de pistolet partit, et Ernest tomba mort au pied du pavillon.

Dans ce pays de forêts, tout habité par des braconniers, un coup de feu dans la nuit n'étonnait personne. Les ou- vriers qui surveillaient les fourneaux écoutèrent, et l'un d'eux s'écria :

— Nous pourrons peut-être bien en manger demain.

— De quoi? dit M. Buré, qui faisait sa dernière tournée.

— Ma foi! du lièvre ou du sanglier que sans doute un de nos camarades vient d'abattre dans la forêt.

— Prenez garde! on finira par vous y prendre, et cette fois je ne payerai pas l'amende.

M. Buré acheva l'inspection do ses ateliers et retourna dans sa maison, où il retrouva sa femme couchée et dormant ou feignant de dormir d'un profond sommeil. On ne décou-


LES MEMUIKKS DU DIABLE. 71»

vrit point les assassins, el la famille de madame Buré a grandi sous ses yeux sans que rien ail jamais troublé les saintes alîeitions (jui unissaient la sunu- au Ir.'n', la reinino au mari, la mt're à ses enl'anls. Le Diable s'arrùla et dit au baron de Luizzi :

— Et maintenant, qu'en pensez-vous?

Luizzi se tut, et, après avoir longtemps réfléchi, il ré- pondit :

— Celte femme a sauvé le repos et l'honneur de sa fa- nulle.

— Au prix d'un adultère et d'un meurtre! Est-ce une honnête femme?

— C'est une fenune malheureuse.

— Tu trouves'^ elle est pourtant bien calme et bien belle !

— La marquise et madame Dilois auraient-elles de plus terribles secrets dans leur existence?

— Je te le dirai dans huit jours.

Le Diable disparut, et laissa Luizzi confondu d'étonnement et perdu dans ses doutes.


VI


VISION.

Luizzi, en quittant Toulouse, avait donné l'ordre qu'on lui envoyât à la faiiipa;,me les lettres qui arriveraient en son absence : il supposait que parce moyen il serait exactement inf(Mmé de ce qui adviendrait de son indiscrétion, et il se tint prêt à repartir à tout événement, s(jit pour démentir, soit pour soutenir ce <iuil avait avancé. Car l'Iujmme est ainsi l'ait... l'homme, du moins, a (■•t(; lait ainsi par la société. Si madame Dilois était venue demander grâce à Armand, Armand se serait battu pour prouver que madame Dilois était une honnête lenuue ; si M. Charles avait exigé que

VL le baron de Luizzi rétractât une parole calomnieuse

M. de Luizzi se serait battu pour prouver (jue madame Dilois avait un amant ; et si vous demandez aux hommes de cœur ce (pi'ils disent de celle conduite, ils ré|)ondent (|u'ils en feraient auUiut, ils appellent cela du courage el de la dignité.


SO LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Si vous y repardioz. do près, vous verriez que re n'est qu'un petit oonrago et une épaisse sottise. Du reste, après y avoir iûugtomps lèflèchi, Luizzi avait peusci que ce qu'il avait dit de madame Dilois serait un de ces propos sans conséquence qui murmurent un moment et se perdent bientôt dans les mille bruits d'une ville aussi médisante et aussi tracassière que Toulouse. D'un autre côté, Luizzi s'était laissé dominer par le récil que lui avait fait le Diable. Possesseur pour la première fois d'un secret à travers lequel il pouvait, pour ainsi dire, regarder une femme et la voir sous son véritable jour, il se décida à étudier madame Buré. Il essaya de re- trouver sur sa physionomie une ombre de rêverie ou de remords, un de ces retours soudains vers le passé où, l'œil et l'âme attachés à un fantôme invisible, on demeure immo- bile et tremblant jusqu'à ce qu'une voix qui vous appelle, une main qui vous touche, vous avertisse qu'on observe votre préoccupation et vous fasse jeter sur ce remords, dressé devant vous comme un spectre, un sourire qui le voile, une parole joyeuse qui le cache, linceuls roses et gra- cieux sous lesquels dorment un cadavre et un crime.

Mais Luizzi ne vit rien de pareil dans madame Buré. La sérénité inaltérable de son visage ne se troubla pas un mo- ment durant les jours' pendant lesquels il l'observa. Cette femme était si également calme, bonne, avenante, que Luizzi se prit à douter quelquefois de la véracité de Satan. D'autres fois, cette assurance l'indignait, et au point qu'il fut tenté de jeter à madame Buré le nom de M. de Labilte. Il [louvait en parler conmie d'un bonune qu'il avait connu, témoigner des regrets sur sa mort malheureuse, et dater ses relations d'une époque qui pouvait faire trembler la coupable. Luizzi résista à cette tentation : le motif qui lui donna cette force, s'il l'avait expliqué comme il croyait le sentir, eût été fort hono- rable ; mais le Diable n'était pas disposé à lui laisser d'illu- sions sur son propre compte, pas plus que sur le compte d' autrui, et cela valut au baron une rude leçon sur ce qu'il appelait sa noble discrétion. Voici à quelle occasion il la reçut :

Trois ou quatre jours après son arrivée, il trouva la famille Buré assemblée à l'heure ordinaire , mais un air de mécon- tentement régnait sur tous les visages. Luizzi craignit d'en être la cause ; la prétention d'être une intluence possède tel- lement certains bonunes, qu'ils s'emparent de tout, même


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 81

des incidents désobligeants, pour se les attribuer. Luizzi supposa qu'une famille où se trouvaient une femme et deux jeunes lllles charmantes pouvait s'alarmer de la présence d'un beau jeune homme comme lui. Les premières paroles qu'il entendit lui ôtèrent celte tlatteuse opinion.

— Je suis forcé de vous quitter, lui dit M. Baré. Je pars dans une heure; je reçois à l'instant la nouvelle d'une fail- lite qui peut me faire perdre cinquante mille francs; ma pré- sence à Rayonne peut sauver une bonne partie de cette somme, je n'ai pas un instant à perdre.

11 laissa Luizzi dans un coin du salon et reprit sa conver- sation avec sa femme et son père. Tout à coup le frère de madame Bure, le capitaine Félix, entra, le visage pâle et l'air hagard.

— Est-il vrai , s'écria-t-il , que ce misérable Lannois ait suspendu ses payements?

— Pui vraiment, dit madame Buré.

— Enfin! reprit le capitaine avec une joie cruelle. Je pars pour Rayonne, entendez-vous; c'est moi que cette affaire regarde.

— C'est moi avant tout le monde, dit M. Ruré.

— Toi ! reprit le capitaine.

M. Ruré lui fit signe qu'un étranger les écoutait, et tous deux sortirent. Madame Ruré était tremblante, les grands pa- rents troublés ; les jeunes filles semblaient seules étonnées. A peine les deux hommes étaient-ils sortis que l'on entendit l'éclat de leur voix. .Madame Ruré quitta le salon, les grands parents la suivirent. Luizzi resta seul avec mesdemoiselles Ruré.

— C'est un grand malheur, dit-il, et je conçois la colère de monsieur voire oncle : il est si cruel, quand on est hon- nête homme, de se voir trompé, que je partage son indignation.

— Pour une si faible sonune ! dit l'un des enfants.

— Que dites-V(jus, Mademoiselle? cinquaiUe mille francs !

— Oh ! .Monsieur, notre maison a subi de hien plus grandes pertes sans que j'aie jamais vu mon père et mon oncle dans cet état.

— D'ailleurs mon oncle devait s'y attendre, dit l'autre jeune tille ; je l'ai eiUendu dire souvent que .M. Lannois fini- rait par faire de mauvaises alTaires, et c'était lui pourtant qui poussait toujours mon père à en entreprendre de nouvelles avec lui.


82 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Oui, c'est élonnant! reprit sa sœur.

Et Luizzi se répéta à lui-mftme ce mot : C'est étonnant!

La conversation en demeura Ità , et , le diner ayant été servi, tout le monde y prit place. La sérénité commune était revenue. Le diner fut courl, parce que M. Buré partait immé- diatement. Au moment de s'éloigner, il prit Luizzi et Félix dans une embrasure de fenêtre, et il dit au baron :

— Puisque je pars pour terminer une alïaire à laquelle mon frèie se croyait bien plus intéressé que moi, il finira pour moi l'affaire que j'avais entamée avec vous, monsieur le baron.

Les deux hommes s'inclinèrent, mais tous deux semblaient répugner à avoir à traiter ensemble.

Quoiqu'on fût en plein hiver, Luizzi sortit après le dîner pour se promener dans le parc. 11 vit bientôt passer un domes- tique avec un cheval qu'il conduisait par la bride. Cet homme dit à Luizzi qu'il allait attendre son mailre à la porte d'un petit pavillon ouvrant sur un chemin de traverse qui abré- geait la distance de la forge à Quillan. Cette indication rap- pela à Luizzi le souvenir du récit du Diable, il pensa que c'é- tait le pavillon au pied duquel avait dû être assassiné M. de Labilte. Quoique nulle trace de ce crime ne dût exister, Luizzi fui pris de l'envfe de voir le lieu où il avait été com- mis. C'est une curiosité si commune qu'il est inutile de la justifier. Tous les ans les châteaux royaux sont encombrés de bourgeois qui se l'ont montrer les endroits où se sont passés les taits mémorables de notre histcrire. 11 y en a qui disent sentir rinuiiensilé de l'abdication de iNapoléon en voyant la miséi'abie table sur laquelle elle a été signée; il se plaisent à observer ce cadre où fut posé un tableau qui n'existe plus; ils le reconstruisent dans cette bordure vermoulue, s'ima- ginant qu'ils le comprennenl mieux ainsi. Luizzi était de cette nature, et, lorsqu'il arriva au pavillon, il sortit, traversa la route, puis, se plaçant en face, il se mit à examiner la fe- nêtre où l'aventure de madame Buré s'était dénouée par un meurtre.

Luizzi s'était enfoncé de quelques pas dans le bois qui était de l'autre côté du chemin; il s'était appuyé à un arbre, et, de cet endroit, il philosophait en grandes phrases mentales sur celle lamentable histoire. C'est donc là, se disait-il, qu'une femme a osé coiiuneUre Iroidemenl un crime que le plus ré- solu des lioiiimes n'aborde qu'avec terreur! Le sentiment de


LES MEMOIRES DU DIABLE. sn

son honneur, l'orgueil de sa considération, sont donc bien puissants ciiez elle ! Ces sentiments réfléchis, ot qui semblent ne devoir agiter l'âme d'aucun mouvement violent, peuvent donc arriver aux mêmes résultats que la haine, la vengeance et la jalousie!

Luizzi eut sans doute bâti une théorie complète sur ces données, s'il avait eu le temps de continuer son monologue; mais il entendit s'approcher le capitaine et M.Buré. A peine furent-ils arrivés à la porte qu'ils renvoyèrent le domestique. M. Buré passa la bride de son cheval dans son bras, et lui et son frère s'éloignèrent lentement.

— Ainsi, disait le capitaine, tu me le jures ! point de grâce ! point de pitié!

— Fie-toi à ma haine.

— 11 faut qu'il meure aux galères !

— J'ai. de quoi l'y envoyer.

— Quand Henriette verra sa condamnation dans les jour- naux, peut-être linira-l-elle par nous croire.

— Je l'espère, dit M. Buré ; car son supplice est bien af- freux, et si jamais on découvrait...

Un geste du capitaine arrêta sans doute M. Buré; car il se tut tout à coup, et bientôt Luizzi les perdit de vue et n'en- tendit même plus résonner les pieds du cheval sur le che- min. 11 prolita de cet instant pour rentrer dans le parc.

Évidemment il y avait sous cet événement, sous ces pro- jets, une histoire cachée et terrible. Ces gens de mœurs si patriarcales, et qui méditaient le déshonneur d'un homme qui n'avait peut-être que le tort d'être malheureux; cette femme d'une si vertueuse apparence, et qui avait deux crimes si abominables à se reprocher; ce nom d'Henriette mêlé à la conversation, tout cela inspira à Luizzi un vif désir de con- naître les secrets les plus intimes de cette famille. Ainsi, au lieu de rentrer dans le salon commun, il prit un long détour pour arriver à la maison par une porte qui lui permit de monter chez lui sans être aperçu. L'allée qu'il suivait le con- duisit à l'autre extrémité du parc et près d'un pavillon sem- blable à celui qu'il venait de quitter : c'était le logement du capitaine, do M.FclixKidaire. Ce pavillon fut un nouveau sujet de médilatiuus poiu- Luizzi; en elïei, il avait remarqué que ja- mais personne n'allait y visiter le capitaine : celui-ci s'y relirai! toujours d'assez bonne heure et s'y faisait apporter son souper. Une idée assez bizarre lit présumer à Luizzi que


84 LES MEMOIRES DU DIABLE.

ce pavillon, qui dans le parc faisait pendant au premier qu'il avait vu, devait avoir un secret qui, dans Thistoire de la fa- mille, fît pendant à celui de M. de Labitte. Cette idée s'em- para tellement de Luizzi, qu'il s'approcha du bâtiment et en fit le tour, écoutant comme si quelque voix accusatrice et l)laintive allait s'en échapper. 11 n'entendit rien et il se reli- rait assez désappointé, lorsqu'il se trouva en face du capi- taine Félix.

— Vous ici ! monsieur le baron, dit le capitaine assez brus- quement, et après avoir laissé échapper une sourde excla- mation de surprise.

— Oui, répondit celui-ci très-troublé, je souffre un peu, et j'ai espéré que le grand air me ferait du bien.

— Le grand air est un pauvre remède, répliqua le capi- taine, qui s'efforça de sourire et de parler avec volubilité pour cacher sa décontenance.

— Pour vous peut-être, dit Luizzi : pour les hommes habi- tués à vivre sans cesse au milieu des bois et des campagnes, ce remède n'en est plus un, c'est votre état normal, c'est comme la bonne chère pour l'homme riche; mais pour nous autres citadins, qui passons notre vie dans des appartements soigneusement clos dont nous absorbons l'air en quelques minutes, un grand esp'ace libre, où le corps se baigne dans une atmosphère toujours pure, est comme une nourriture salubre pour le misérable. L'air, c'est, après la liberté, la première espérance du prisonnier haletant parmi les miasmes délétères d'un cachot ; et l'habitant des maisons basses et des rues étroites de nos grandes villes se promenant à la campa- gne, c'est le pauvre admis par hasard à la table du riche.

Le capitaine avait écouté Luizzi avec un regard plein d'une sombre défiance; puis, à mesure qu'il parlait, Armand crut remarquer qu'il se troublait. Enfin, à cet éloge outré de la promenade et du grand air, l'expression soupçonneuse des traits du capitaine s'était encore assombrie, et il avait ré- pondu d'un ton amer :

— Sans doute, mais le pauvre admis par hasard à la table du riche se défend rarement d'un excès. Prenez donc garde, monsieur le baron! l'indigestion s'assied à côté du pauvre, et le rhumatisme flotte dans l'air; il est temps, je crois, de quitter le banquet : il fait froid.

— Vous avez raison, reprit Luizzi; je sens que l'humidité me gagne.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 8B

Et, sans attendre davantage, Luizzi s'éloigna et rentra dans son appartement. Une fois seul, il réfléchit longtemps sur ce qu'il avait à faire. La première fois qu'il avait consulté le Diable, le récit de celui-ci Tavait passablement amusé, mais il avait dérangé sa vie. Le calme charmant qu'il avait trouvé au sein de cette famille avait réjoui le cœur de Luizzi; puis celte douce sensation d'un moment avait disparu, et, malgré lui, son séjour à la forge était devenu une espèce d'inquisi- tion tacite qui l'avait obsédé.

Cependant l'affaire qu'on lui proposait était assez avanta- geuse pour qu'il ne la refusât point, et, tout considéré, il pensa qu'il traiterait avec d'autant plus de certitude qu'il sau- rait mieux avec qui il allait s'associer. Après de mûres ré- flexions, Luizzi, ayant donné cette raison plausible à la curio- sité dont il était dévoré, fit retentir l'infernale sonnette; mais le Diable ne vint pas. Luizzi attendit quelques minutes et recommença. Aussitôt la fenêtre s'ouvrit avec fracas, et un homme d'un aspect hideux se présenta. Il était couvert de haillons, non point de ces haillons du peuple qui dénotent la misère, mais de ces haillons de l'élégance qui sont toujours la livrée du vice. De longs cheveux gras encadraient un visage livide, où l'inflammation d'un sang vineux perçait sur les pommettes rougies ; cette chevelure huileuse avait dé- posé sur le collet d'un frac bleu à boutons de métal une couche de crasse luisante et solide. Cet homme portait un cha- peau lustré par une brosse mouillée, qui était parvenue à dissimuler passablement l'absence des poils du feutre, mais qui n'en déguisait point les nombreuses cassures. Un col de velours noir râpé s'unissait à l'habit boutonné de manière à faire douter de l'absence de la chemise; un pantalon, noir aussi, prodigieusement tiré sur une hanche et descendant sur l'autre, laissait voir qu'il n'était soutenu que par une seule bretelle, et les sous-pieds qu'il avait conservés servaient bien plus à maintenir dans ses pieds les souliers éculés du misé - rable qu'à tendre les plis du pantalon ; ce vêtement était tigré de taches profondes ; l'encre avait tenté vainement d'en noir- cir les coutures blanches, et l'aiguUle n'avait pas fait rentrer ses bords défaufilés. Cet homme était armé d'un bâton , por- tant à son extrémité un nœud énorme, rendu encore plus lourd par la multitude de petits clous dont il était orné.

Luizzi recula à son aspect, et un sourire féroce et bas pa- rut sur les traits de l'être qui était devant lui.


^(, LES MÈMOIRl'S DU DIABLE.

— Tu abuses, Luizzi, lui dit-il; je t'avais dit dans liuit jours,

et voilà que tu me rappelles déjà. Tu ne sauras cependant rien de la marquise ni de la marchande avant cette époque.

— Ce n'est point d'elles que j'ai à te parler.

— De qui donc?

— 11 faut que je sache l'histoire du capitaine Félix, celle de ce Lannois qu'il veut poursuivre avec tant d'acharnement.

— Eh bien, demain.

— Non ! sur l'heure.

— Luizzi, accepte mes confidences comme je te les fais, et ne m'oblige pas à te raconter ce que plus tard tu ne voudrais pas savoir. Tous les secrets ne sont pas si faciles à porter que celui de madame Buré. Tu as encore une conscience, prends garde à ce qu'elle te fera faire.

— La conscience se tait quand on veut, et madame Buré m'en donne un exemple puissant.

— A propos, que penses-tu de cette femme?

— Que c'est un fanatisme de considération qui l'a poussée au crime.

— Non, c'est un sentiment bas et méprisable.

— Lequel?

— La peur.

— La peur! la peuV! Après m'avoir détrompé sur la vertu de cette femme, tu me désillusionnes jusque sur son crime. Ne me feras-tu voir toujours que les côtés hideux de la vie?

^ Je le montrerai la vérité comme elle sera.

— Ainsi, c'est véritablement la peur qui l'a rendue Trimi- nelle?

— Oui, la même peur qui a fait que tu n'as pas osé laisser échapper un mot devant cette femme, qui s'assure si bien de la discrétion de ceux qui peuvent la compromettre; la môme peur qui l'a fait te retirer si vite devant le capitaine, lorsqu'il t'a rencontré auprès du pavillon qu'il habite.

— Maître Satan, répondit Luizzi avec mépris , je ne suis point un lâche, je l'ai prouvé !

— Tu es un brave Français, voilà tout ; une opée ou un pistolet dans un duel, un canon dans une bataille, ne loferont pas reculer, je le sais. Mais hors de là, toi comme tant d'au- tres, vous tremblciiez devant mille autres dangers. Vous avez le courage de la mort prompte et en plein soleil ; mais le cou- rage contre uni' mort lente et ignorc'o, mais le courage contre la soulTrauce de tous les jours, le courage qui fait dormir dans


LES MÉMOIRES DU DIABLE., 87

uno tombe ouverte qui peut se fermer sur votre sommeil, ce courage tu ne l'as pas.

— Et qui donc peut se flatter de l'avoir?

— Ceux qui n'auraient peut-èlre pas le tien.

— Un pi'êtie lanalique?

— Ou un enfant qui aime : la religion et l'amour, les deux grandes passions innées de rimmanitô!

— Ce n'est pas de la nictaphysique que je te demande, mais une histoire.

— Je te la dirai demain.

— Tout de suite ; je veux la savoir.

— Je n'ai pas le temps.

— Je veux la savoir, repartit Luizzi en saisissant lasonnette.

— Eh bien ! dit le Diable, ose donc la regarder.

A ce moment, la fenêtre, qui était restée ouverte , sembla devenir la porte d'une autre chambre donnant de plain-pied dans la sienne. Luizzi ne vit rien au premier abord, car la chambre était faiblement éclairée par une lampe; mais ])eu à peu il distingua les objets, et bientôt il aperçut dans cette enceinte une fennue assise dans un large fauteuil et un en- fant endormi sur ses genoux. Luizzi avait vu souvent de ces êtres pâles et maladifs dont l'aspect atlrisie et lait pitié, il en avait vu qui portaient en eux le principe d'une mort i)ro- ciiaine et qui irainaient ui: corps en dissolution; mais jamais spectacle pareil à celui qui était sous ses yeux ne l'avait frappé. Cette femme posée devant lui était blanche comme ces statues de cire qu'on n'a pas encore coloriées des teintes roses qui doivent imiter la vie ; sur son visage aux contours jeunes et purs une teinte bleuâtre interrompait seulement autour des yeux cette pâleui- mate et immobile ; l'enfant qu'elle tenait, pâle comme elle, chétif, maigre, affaissé, eût semblé mort (si la mort elle-même peut paraître si inanimée), sans le mouvement lent et doux de sa respiration. La jeune femme ne bougeait point, l'enfant dormait ; de façon que Luizzi les contempla à loisir. Ses yeux s'habituèi'ent bientôt à la clarté sombre de cette chambre, et il vit qu'elle était tendue d'épais tapis sur le sol, aux nmrs et jusqu'au pla- fond; du reste, il n'y avait trace ni de fenêtres, ni de chemi- nées, ni de portes, et cepend?nt il voyait vaciller la lumière de la lampe, cumme si un courant d'air assez vif l'avait ren- contrée ; il reconnut que ce souffle provenait d'une ouvertui'e pratiquée à ras du sol, et qui jetait dans la chambre un air qui


S8 .LES MÉMOIRES DU DIABLE.

s'échappait par une autre ouverture pratiquée dans le plafond. Un lit et un berceau existaient dans un coin de cette cham- bre ; elle était garnie de meubles en bon état, et toutes les précautions semblaient prises pour que le séjour en fût le moins cruel possible.

Luizzi regardait attentivement, et, malgré le peu de clarté répandue dans cette sombre retraite, il en voyait les détails les plus imperceptibles, comme s'ils eussent été illuminés d'une façon particulière; il lui semblait que son œil, en se dirigeant vers un objet donné, y portait une lumière péné- trante et qui le dessinait nettement à ses yeux. C'était une vision surhumaine, car il voyait même à travers les objets qui auraient pu lui faire obstacle.

Étonné de ce qui lui arrivait, il voulut se retourner pour demander à Satan l'explication de ce douloureux tableau ; mais Satan avait disparu, et Luizzi , irrité de voir lui échap- per celui qui s'était fait son esclave, allait ressaisir son talis- man souverain, lorsqu'un long soupir, poussé par la jeune femme, ramena son attention dans l'intérieur de cette cham- bre. Elle s'était levée, avait déposé son enfant dans le ber- ceau, et, après avoir longuement écouté l'horrible silence qui semblait comme un rempart impénétrable entre elle et le monde vivant, elle Jeva un pan de la tapisserie et en tira un livre; elle vint ensuite s'asseoir auprès d'une table sur la- quelle elle posa sa lampe, et ouvrit le volume; elle appuya douloureusement son front sur sa main , se pencha vers le livre ouvert et sembla le lire avec attention.

Luizzi, grâce à cette puissance de vision surnaturelle qui lu i montrait les moindres objets, put lire le titre de l'ouvrage ; mais il fut plus étonné de celilrequ'il ne l'avait encore été jusque-là . Ce titre était /««;/«<', l'ouvrage immonde du marquis de Sade, ce frénétiiiue et abominable assemblage de tous les crimes elt de toutes les saletés. Une pensée douloureuse vint à l'espri de Luizzi. Cette jeune lillo serait-elle un de ces êtres fata- lement marqués pour l'infamie et le désordre? N'était-elle ensevelie dans ce cachot que pour y enfermer avec elle les féroces lubricités d'une nature etfiénée? Avait-elle soustrai ce livre aux regards de ses gardiens pour s'en repaître en secret dans les délires de son imagination, après avoir fait craindre à sa famille de la voir réaliser les épouvantables fureurs versées dans cet ouvrage par une âme où le sang et la boue bouillonnaient comme la lave d'un volcan? Tant de


LKS MKMt)llM:s Dl DI.MtLK. S'.i

l'orruplion pouvail-elle s'allior à tant de jeunesse? Sonsl'im- prt'ssidii (le cette pensée, l.nizzi re<;nrtl;i ct'itc jeune femme, •'l, ilan> ses tnils purs el di-eon-s ihi calme dinie secn-te diiuleiir. il ne vil rien (jui put jiislilier sa supixisiiion. Kilo continuait de lire avec attention r('<> pa;,'es oitsccnes , et ce- pendant il y avait tant de soulTrance dans tout son cire, (pie Luizzi n'osait l'accuser sans la plaindre. Malheureuse! pensa- l-il. si elle est née avec ce frénétique délire que la science médicale expliipie, mais que notre lauj^ue ne peut décrire, elle est la victime de ce besoin d'honneur el de considéra- lion (|ui possède cette famille; si, entraînée par cette fureur amoureuse....

Luizzi pouvait penser à son aistî; mais nous qui écrivons, nous n'avons pas la m»me liberté ou nous n'avons pas la puissance nécessaire. C'est une si i)auvre interprète de nos j)ensées que notre lanj;iie ! elle manque tellement de mots lionntMes pour les choses les plus vul^'aires, qu'il faut pros- crire du récit bien des passions (|ui nous touchent, bien des événements qui nousatleiiinenl (le toutes parts. Si la femme qui elail là, sous les yeux de Luizzi, eilt été une lille de la (irece, un poète aurait tradiiil en vers faciles et harmonieux la pensée ib? notre baron. •« C'est la Vémis de l'asiphaé, de •Myrrha et de l'hèdre, eùt-il dit ; c'est la Vénus ardente et courtisane, pour laquelle se célébraient les aphiodisées fu- rieuses de Corinlhe et de Paphos; c'est Vénus Aphacite (|ui a souflb' son haleine entlanunéc dans la poitrine haletante de lajeune lille; c'est V(mius qui lui a jeté au liane ce trait (mii- poisonné et brûlant ipii l'irrite, la harcelle, l'éi^'are et la pré- cipite dans les amours insensées, comme lelaoïi attaché aux naseaux du noble coursier le rend bienlot indocile, emporté, furieux, et le lance, avec des heiinis>emt!nls sauvages et douloureux, à travers les bois, les ravms cl les torrents, jusqu'à ce qu'il tombe déchiré , meurtri , souillé de sauf,' el (le boue , .^e débattant encore en expirant sous l'insecte qui le mord, le brûle et le tue. •• .Mais nous qui n'avons point de mots fran(,'ais pour ve> pensées, nous traduisons mal celles de Luizzi en em()runtant ceux d'une nation quj avait une imape poétique pour les plus misérables choses de la vie. Tout ce(juenous pouvons dire, c'est qu'il considé- rait celle jeune femme avec une pitié mêlée d'elTroi, lorsqu'il s'aperi^ut que de ses yeux épuisés tombaient encore quelques larmes chétives qui vacillaient au bord de sa paupière.


90 LES ^lÉMOIRES DU DIABLE.

Certes, la lecture qu'elle faisait n'avait rien de bien atten- drissant, et, si Luizzi avait été surpris dn livre que r-ette malheureuse tenait dans les mains, il le fui encore bien plus de l'effet qu'il produisait sur elle. Cet incident l'amena Luizzi sur les pages de cet odieux ouvrage, et à ses premiers éton- nements vint se joindre un étonnement plus grand. 11 dé- couvrit, après chaque ligne imprimée, une ligne manuscrite; l'écriture étiiit d'autant plus distincte de l'impression qu'elle était de couleur rouge. Luizzi, tout plein de la supposition qu'il avait d'abord adoptée, voulut savoir quel commentaire une femme jeune et belle avait pu ajouter à cette production monstrueuse. Grâce à la puissance de vision que le Diable lui avait donnée, il put lire aisément ces caractères mal formés et imperceptibles, et voici la première phrase qu'il déchiffra :

« Ceci est mon histoire : je l'écris sur ce livre et avec mon sang, parce que je n'ai ni papier ni encre. Si je n'ai pas effacé ligne à ligne le livre abominable sur lequel j'écris et qu'un infâme a mis dans mes mains pour tuer mon âme après avoir tué mon corps, si je ne l'ai pas etïacé, c'est que mon sang est devenu rare et qu'à peine il m'en reste assez pour raconter mes malheurs et demander vengeance... « 

A cette phrase, toute l'âme de Luizzi tressaillit; une pitié profonde et un remords désolé le remuèrent jusque dans ses entrailles. Sa pensée lui parut une torture ajoutée à l'inces- sante torture de cette malheureuse. Oh ! quel effroyable sup- plice infligé à cette âme obligée de verser de chastes pleurs entre ces lignes de boue, et de faire monter sa prière à Dieu entre les blasphèmes débauchés de ces pages dégoûtantes ! La voyez-vous forcée de tenir son œil tendu sur le mot, sur la lettre qui traduit sou désespoir, sous peine de rencontrer à côté un mol hideux, infâme, lurpide? Oh! comment cette blanche heniiine a-t-elle traversé, dans son long et étroit dé- dale, ce bourbier fangeux ? Comment ce papier si sale de ce que la main dun misérable y a imprimé est-il coupé de lignes pures et douces où s'est posée timidement l'âme d'une infortunée? Et, poiu- qu'elle n'ait pas effacé celte vie souillée dont le récit marche à côté de sa vie malheureuse, elle n'a eu ([u'une raison : son sang est devenu trop rare. malheu- reuse ! malheureuse!

Ainsi pensa Luizzi, ainsi cria-t-il, emporté par la violente émotion qu'il avait éprouvée. Mais sa voix ne retentit qu'au-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. Ui

lourde lui ; la prisounière resta immobile, et Luizzi se souvin que ce qu'il voyait était bien loin de lui et qu'une puissance surnaturelle seule l'en avait rendu témoin. Mais une puissance humaine pouvait sauver cette infortunée de cette horrible prison, et, pour y parvenir, Luizzi voulut connaître les causes de ce malheur. Pour les connaître, il fallait lire le manuscrit qu'il avait sous les yeux; il s'y décida, et voici ce qu'il lut :


MANUSCRIT.

YTl

AMOUR VIERGE.


« Jai déjà fait ce récit deux fois, mon bourreau me l'a enlevé ; je le recommence encore, et puisse Dieu me donner la force de l'achever ! car la vie de mon âme et de mon esprit s'en va comme celle de mon corps. Depuis longtemps je le relisais tous les jours, pour que le souvenir du monde vivant que jai connu ne s'effacàt pas entièrement en moi; et cepen- dant, malgré cet entretien constant avec mes souvenirs, je sens qu'ils se perdent et se confondent. Je me hâte donc , pour qu'il reste quelque chose de mon âme en ce monde, pour qu'on sache combien j'ai aimé, combien j'ai souffert. Ah ! oui, j'ai aimé et j'ai soufîert! Dans le passé perdu de ma vie et dans le présent, voilà les deux seules j)ensées qui bril- lent toujours pures au milieu de ce chaos de douleurs où ma tète s'égare : c'est que j'ai tant aimé et tant souffert! Mon Dieu, mon Dieu! si le long supplice auquel on m'a condam- née n'a pas tout à fait égaré ma raison et éteint ma mémoire, s'il est vrai que vos saintes paroles ont dit qu'il serait beau- coup pardonné à celle qui avait beaucoup souffert et à celle qui avait beaucoup aimé, prenez-moi en pitié, mon Dieu, et faites-moi mourir, moui'ir vite! et que mon enfant...

« Taerait-il mon enfant si je mourais?... Oli! oui, il le tueiait. Je vivrai. Faites-moi vivre, mon Dieu, quoi qu'il arrive ; car je sens que, dussé-je devenir folle, il y aurait


)2 LES MÉMOIRES DU DIAHLE.

toujours une pensée qui me dominerait : c'est qu'une mrre doit mourir pour sauver son enfant. Voilà une ehose que ']>■ vais écrire en gros caractères au haut de chaque page de cr livre, pour que mon œil le voie sans cesse et ne puisse l'ou- blier jamais : Une mkp.e doit mourir pour sauver sf>.\ enfant. »

Va cela était écrit véritablement ainsi, et la malheureuse tourna un regard douloureux vers la chétive créature qui dormait dans son berceau, puis elle posa la tête dans ses mains pendant que Luizzi continuait à lire ce manuscrit qui s'éclairait pour lui à travers les pages déjà lues, comme s'il l'eîit tenu dans ses mains et en élit tourné les feuillets à sa volonté.

« J'ai vécu jusqu'à l'âge de dix ans sous la tutelle de mon père et de ma mère. A cette époque mon frère se maria avec Hortense, qui avait à peine quinze ans. Hortense, devenue ma sœur, a toajouis été bonne et douce pour moi ; je ne crois pas qu'elle m'ait trahie, je n'ose penser qu'elle soit du nombre de mes bourreaux. Elle tremble cependant devant son frère Félix, et elle n'aura pas osé me défendre; elle doit bien souf- frir! Elle m'aimait pouitant mieux qu'une sœur, elle m'appe- lait sa fille. En etïet, mon père et ma mère se départirent de leur autorité pour la. confier à Hortense, quoique nous fussions tous dans Ifi même maison. Durant six ans, je ne me rappelle rien qui marque dans notre vie. Nous étions heureux. Le bonheur ne laisse pas de traces. Le bonheur est comme le printemps ; quand il est passé, rien ne montre plus comment il a été. L'arbre se dépouille de ses feuilles et reste nu; mais quand l'orage et la foudre l'ont fracassé, la cicatrice reste toujours, même lorsque le printemps revient.

« .T'étais heureuse en ce temps-là, oui, heureuse; et main- tenant je me rappelle comment je l'étais. Je priais Dieu avec foi; je jouais entre ma sœur, si jeune femme, et mes deux nièces, si beaux enfants ; je voyais le passé et l'avenir de ma vie rire et chanter devant et derrière moi: enfants heureux et aimés comme je l'avais été, femme heureuse et aimée comme jele serais un jour! Oh! quel beau rêve adoré ilsme faisaient de ma vie! comme je l'accueillais avec un doux sourire! comme je lui tendais mon cœur quand il venait me parler le soir tout bas, sous la longue allée de sycomores où je me promenais seule à la nuit tombante ! J'avais seize ans, tout mon être aspirait la vie. Oh! que c'est beau et doux de se promener le soir, seule dans l'air, avec un rayon de soleil


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 93

au bord de rhorizon, avec des oiseaux qui murmurent des chants qui fuient à l'unisson du jourqui s'éteint, et de sentir un être invisible et bon qui maiche à côté de vous et qui vous dit : Tu es belle, tu seras heureuse, et ta aimeras, lu aimeras !

« Aimer! aimer! quelle joie de la vie, se donner tout âme à un noble cœur, le vénérer pour ce qu'il a de généreux, le chérir pour ce qu'il a de bon, l'adorer pour ce qu'il a de saint ! car celui-là qui vous aime est saint, il est le prêtre de notre cœur; celui qui en a ouvert le tabernacle est un homme à part entre les hommes, et Dieu l'a touché de son doigt et couronné de sa gloire. Je le rêvais ainsi et je l'avais trouvé ainsi... Léon, Léon, m'aimes-lu encore ?... Mon Dieu ! m'aiine-t-il?lls ont voulu m'en faire douter : c'est un grand crime, c'est leur plus grand crime !

« J'avais donc seize ans, et je m'enivrais de vivre. Oui, j'étais belle, oui, ma jeunesse était forte et grande. A présent que je suis morte, que mes membres flétris s'affaissent sous leur propre poids, je me rappelle comme un bonheur indi- cible ce bonheur inaperçu de sentir la vie dans tout son être. Que d'air j'aspirais ! A chaque soupir de la brise du soir, il me semblait que cet air m'enivrait comme le vin d'un festin qui s'a- chève, il me semblait que cet air m'apportait des espérances et des désirs et m'en inondait la poitrine. Et puis, lorsque j'étais restée inunobile et penchée durant de longues heures sur une pensée languissante et secrète, je me mettais à courir, je courais vite, et mes cheveux volaient sous le vent; mes pieds étaient fermes, je battais des mains, je poussais au ciel des chants joyeux comme ceux de l'alouette, j'écoutais mon cœur murmurer et bondir, je me regardais devenir belle, je me jurais d"êlre si bonne! j'espérais, j'espérais. J'étais trop heureuse : cela devait finir.

« Un soir, tout changea. Ce soir-là se dresse devant moi comme si c'était le soir d'hier. Il n'y eut aucun malheur ce- pendant; mais il y eut une crainte dans mon cœur, une crainte que je n'ai pas assez comprise et que l'on a cruelle- ment étoutfce en moi. Oh! la vanité de la raison égare les hommes ; car Dieu ne les a pas plus laissés sans défense contre leurs ennemis que les plus faibles et les plus grossiers ani- maux. Ceux-là ont un instinct qui leur dit qu'une plante est vénéneuse, ceux-ci qu'ils sont près d'un ennemi qui les menace : l'agneau se détourne de la fleur qui glace le sang; le chien frémit à l'approche de la bête fauve qui flaire sa


94 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

proie; l'homme a aussi le pressentiment de l'infortune qui tourne autour de lui. Ce pressentiment, je l'éprouvai ; car moi, innocente et bonne, je détournai ma tête de cet homme quand il entra, je me sentis tiembler quand il dit : Je suis le capitaine Félix, et j'arrive de larmée. Oh ! que n'ai-je suivi cet instinct de mon àmel pourquoi n'ai-je pas nourri et fait grandir en moi cette aversion quil m'mspira? pourquoi, lorsqu'il nous parlait des grandes batailles de l'empire, des malheurs de sa chute, de toutes ces choses qui me le faisaient écouter, pourquoi ai-je raisonné mon cœur pour lui dire : Mais celui-là est brave; il est lidèle à ce qu'il a aimé ; c'est l'honneur, la probitéjet la vertu ! Pourquoi, quand son regard sévère lue pesait sur le front comme un rayon glacé, quand son visage dur et froid me rendait dare et froide pour lui, pourquoi me suis-je dit que c'était un enfantillage de croire à ces vaines apparences? J'étais pourtant bien avertie, car, dés ce momeut, l'espérance, cette vie de l'âme, ne vint plus à moi que voilée. Le bonheur ne me sembla plus un asile prochain et ouvert : c'était déjà un lointain pays vers lequel il me faudrait marcher à travers des précipices et de rudes sentiers; et, lorsqu'en souriant, mon frère dit un jour qu'il fallait resserrer les liens de notre famille par mon mariage avec le frère d'Hortense , n'ai-je pas senti un frisson de mort me saisir des pieds à la tête? Alors, Dieu me disait pourtant : Voilà le malheur! Mais je ne l'ai pas cru.

« J'ai écouté toutes ces vaines raisons du monde qui me montraient cet homme comme vertueux, bon, honorable, qui me faisaient honte de mon etfroi, qui semblaient m'accuser de méconnaître la vertu, l'honneur, la probité. J'étais folk'. On uie le disait, je me le répétais sans cesse, et je n'avais rien à répondre ni à moi-même ni aux autres, si ce n'est que cet homme avait fermé mon cœur, coupé les ailes de mes rêves, étouffé les profondes aspirations de ma vie. Pouvais- je dire ce que moi-même je ne comprenais pas? et ne me pardonnerez-vous pas, mon Dieu ! .d'avoir permis, dans le doute où j'étais de nioi, sous l'obsession qui m'entourait, d'avoir permis à cet homme de me dire qu'il m'aimait, de lui avoir répondu que je l'aimerais et d'avoir accepté pour un temps éloigné le lien qui devait faire la joie de ma fa- mille ? Oh ! tout cela a été fatal. Car je sentais en moi que je ne l'aimerais jamais. Et lui, comment m'aimait-il? je ne me l'expliquais pas, et voilà ce qui m'a perdue. Oui, me disais-


LES MEMOIRES DU DIABLE. î»o

e. si celte aversion que je sens pour lui venait de ce que

DUS nos sentiments sont ennemis, il ne m'aimerait pas, lui : 'antipatliie, qui sans raison sépare deux âmes, le dominerait oujuie elle me domine. C'est que je ne savais pas alors [u'un lionmie peut aimer une femme comme le ti^'re aime a judie, pour dévorer sa vie, boire ses pleurs, la tenir pal- »it;inte sous son ongle sanglant. H l'aime, disent-ils, parce [uil va jusqu'au crime pour l'obtenir. Ah 1 mon Dieu, cet iniour sauvage et altéré est-il de l'amour? Aimer, est-ce lonc autre chose que donner le bonheur ?

« J'avais donc promis d'épouser Félix, et notre mariage ivait été lixé au jour où s'accomplirait ma dix-huitième an- tée. Grâce à cette promesse, j'avais acheté deux ans de li- )erté; je repris ma sérénité, mais non mes espérances. Oh! [ue n'ai-je alors accompli le sacrifice tout entier, que n'ai-je

pousé Félix à celte époque! Je n'aurais pas aimé Léon, ou,
ije lavais aimé, j'aurais reculé devant la pensée de trahir

non mari. .Mais on a fait de la promesse d'une enfant un lien lussi sacré que le serment fait devant un prêtre. Et pourtant, >i j'ai aimé Léon, je n'en suis pas coupable, je ne l'ai pas /oulu, j'en suis innocente. Il faut que je dise comment cela n'est arrivé.

« C'était durant un des jours pluvieux du triste été de 181., un diuianche. 11 était midi. Seule j'avais osé braver la

iède humidité de la journée. J'avais pris la cape de laine et

le chapeau de paille de l'une de nos servantes, et, malgré la pluie qui tombait incessamment, j'avais été voir la femme ie l'un de nos ouvriers qui était malade. Je venais de quitter la ïrando route pour gagner leur maison, située à quelque dis- iance dans les terres, lorsque je m'entendis appeler par un

avalier qui, en m'apercevant de loin, avait vivement pressé

le pas de son cheval. La manière dont il me parla me fil voir ç[ue mon costume l'avait trompé sur ce que j'étais, car il se tnit à crier du bout du sentier :

.< — Hé! la fille, la fille!

<< Je me retournai, il s'approcha.

« — Qu'y a-t-il pour voire service ?

« 11 me regarda en souriant doucement, et me dit d'un air de gaieté suppliante :

« — D'abord , la belle fille, ne me répondez pas : Tout droit, toujours tout droit.

« — Que voulez-vous dire ?


U(j LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — C'est que, depuis quatre heures du matin que je suis en route, j'ai demandé trente fois mon ciiemin, et que Ion n'a pas manqué une seule fois de me répondre : Tout droit, tou- jours tout droit; et je vous avoue que j'aimerais autant prendre une autre direction.

" — En vérité. Monsieur, cela dépend de l'endroit où vous allez.

« — Je vais à la forge de M. Buré.

« Je ne pus m'em pêcher de i ire, et je lui répondis :

« — Eh bien, Monsieur, j'en suis fâchée pour vous, mais c'est toujours tout droit.

« Je ne sais pourquoi l'idée de me trouver ainsi amenée à indiquer à ce jeune homme le chemin de notre maison, pour- quoi la nécessité de lui répéter ce mot qui semblait si fort lui déplaire, m'inspira de lui parler d'un air de gaieté rail- leuse; mais il me répondit en prenant à son tour un air de gaieté triomphante :

<c — Tu en es fâchée, la belle fille? et moi j'en suis ravi,

« 11 sauta à bas de son cheval et se prépara à venir de mon côté. Je compris tout de suite que c'était un compliment qu'il me voulait faire en disant qu'il était ravi de marcher près de moi, mais je l'arrêtai en riant de même.

« — C'est que ce nestpas toujours tout droit par ici, c'est toujours tout droit'par là-bas, lui dis-je en lui montrant du doigt le chemin qu'il venait de quitter.

« A peine lui avais-je répondu ainsi, qu'il devint tout rouge, il ôta son chapeau et me dit d'une voix émue :

>< — Mademoiselle, je vous remercie.

« A cette parole, je demeurai aussi interdite que lui : je baissai les yeux devant le legard craintif et doux qu'il leva sur moi, je lui lis machinalement une révérence cérémo- nieuse, el je continuai ma route. Pourquoi avais-je frémi à la première vue du capitaine Félix, dont j'avais entendu vanter les qualités? pourquoi avais-je souri à la première rencontre de ce jeune homme que je ne connaissais pas? pourquoi, en m'éloignant, étais-je si attentive à écouter si j'entendrais le pas de son cheval reprendre le chemin que je lui avais indiqué; et lorsque j'arrivai à l'angle d'un sentier qu'il me fallait prendre, comment se lit-il que je me retour- nai pour voir s'il était parti, et d'où vient (}ue je fus heu- reuse de le trouver à la même place, son chapeau à la main? 11 ne lit pas un mouvement, mais je sentis qu'il me regar-


LlîS MÉMOIRES DU DIABLE. 1)7

(lait, el que ses yeux ne m'avaient pas quittée. Il demeura en- core longtemps ainsi ; je le voyais à travers les buissons qui bordaient le cliemin où je marchais; eniiu, après avoir re- gardé autour de lui, il fit des gestes que je ne pouvais bien apercevoir, remonta à cheval et s'éloigna lenieraent.

« J'avais commencé cette promenade le cœur léger et sans pensera autre chose qu'au but de ma visite; j'arrivai pen- sive à la cliaumière de notre ouvrier, et ce ne fut qu'en voyant la douleur de sa feimne Marianne que je me rappelai que j'étais venue voir un malade.

« — J'étais bien sûre que vous viendriez, me dit-elle, je vous guettais de la chambre d'en haut, et je vous ai reconnue quand vous avez quitté la grande rout!- et que vous vous êtes arrêtée à causer avec un monsieur qui était à cheval.

« Je me sentis rougir à cette parole, et je m'empressai de répondre :

« — C'est un étranger qui me demandait le chemin de la forge.

« — Alors il n'était guère pressé d'arriver, car il est resté un bon quart d'heure planté là comme un terme.

« Cette nouvelle observation de Marianne me gêna. La bonne femme continua :

« — Du reste, il s'était liien adressé, et il a dû être bien étonné quand vous lui avez dit qui vous étiez ?

« — Oh! mon Dieu, je ne lui en ai juis parlé, et il m'a prise pour une paysanne.

<> — Ah bien ! il sera fièrement embarrassé s'il est encore à la foige quand vous y arriverez.

« Cela me lit penser que j'allais le revoir, et je me sentis embarrassée aussi, conmie s'il avait été devant moi. J'étais si troublée que Marianne s'en apei-çut et qu'elle dit :

« — Est-ce que ce Monsieur vous a dit quelque chose de déplaisant ?

« — Rien du tout.

" — C'est pourtant bien drôle! vous êtes tout émue, et lui

iui est resté là, comme cloué à sa place !

« Marianne m'observait en me parlant ainsi ; je crus lire dans son regard qu'elle ne croyait pas à la vérité de ce que l'avais dit, cela me blessa, et je lui dis avec humeur :

« — Tenez, voilà ce que je vous apportais pour votre mari.

« — Merci, meici, ma bonne demoiselle, me dit-elle avec

TO.ML 1. a


1>8 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

une reconnaissance si sincère qu'elle effaça tout mon ressen- timent ; puis elle ajouta :

« — J'ai surtout une grâce à vous demander. Obtenez do M. Félix qu'il ne donne pas à un autre la place de chef d'a- telier; il en a menacé mon mar:, si d'ici à hait jours il n'a pas repris son ouvrage. m

« — Mon frère ne le permettra pas, lui répondis-je. *

« — Oh! Mademoiselle, depuis que M. 13uré a laissé la direction des ateliers à M. Félix , il ne veut plus s'en mêler.

« — Eh bien! j'en parlerai au capitaine.

« — Oh! oui, parlez-lui, me répondit-elle avec tristesse et en se laissant aller à causer plus qu'elle ne voulait sans doute, poussée qu'elle était par de cruels souvenirs; parlez- lui pour mon pauvre homme. L'ouvrier n'est déjà pas si heureux avec lui, pour qu'on veuille lui faire perdre son pain parce qu'il a le maiheur d'être malade. 11 n'est pas bon, M. Félix... La maison est bien changée depuis qu'il est ar- rivé... Si vous saviez comme il m'a reçue quand j'ai été lui demander une avance !

« Elle parlait en pleurant, et moi je l'écoutais la terreur dans 1 "âme.

« — Femme ! femme ! murmura l'ouvrier étendu dans son lit.

« Marianne comprit mieux que moi cette interruption.

« — Oh! pardon, pardon! me dit-elle... j'oubliais que M. Félix... C'est certainement un brave homme... un homme qui vous rendra heureuse.

" Ce dernier mot me fit tressaillir. J'avais deux ans devant moi, j'avais oublié que je devais épouser Félix. Ce souvenir me fut rendu si soudainement après une si naïve révélation sur la dureté de son cœur, qu'il me glaça. Je devins pâle. Je me sentis si troublée, que je me levai pour sortir. Marianne courut après moi.

« — Je vous ai fâchée , me dit-elle ; ah ! excusez-moi. Voyez-vous, nous sommes si pauvres ! et j'ai en peur.

« La pauvre femme pleurait, je pleurais aussi. Aujourd'hui que je puis étudier dans mon horrible loisir tout ce qui s'est passé en moi, je ne saurais comment expliquer le désespoir qui me saisit tout à coup ; je me mis à éclater en sanglots, je venais de voir clairement dans mon cœur que jamais je n'aimerais Félix. Était-ce un avertissement que j'allais en aimer un autre ? je ne sais, mais ce moment me révéla tout


I


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 99

le malhonr de ma vie. Marianne me regardait, elle ne com- prenait rien à ma douleur. Que de fois, quand j'étais enfant, j'ni vu de jeunes filles prises de ces soudains désespoirs, ol que de fois j'ai entendu dire d'un air capable à des vieil- lards qui avaient ouLlié leur àme : Ce sont des vapeurs, c'est la jeunesse qui la tourmente, cela se passera avec quelques soins! Et l'on appelait un médecin. .Moi-même, à ce moment où le ciel semblait dévoiler mon avenir à mes yeux, devant cette épouvante qui me tenait, je lis comme ces vieillards, je combattis mon désespoir, je rentrai mes larmes, je ne voulus pas croire à mon àme qui se soulevait tout entière, et Je répondis :

« — Je suis malade, j'éprouve un malaise horrible ! Comme s'il était plus naturel et plus raisonnable de souffrir de son corps que de son cœur !

« — Voulez-vous que je vous reconduise ? me dit Ma- rianne.

« — Non, non! m'écriai-je soudainement, je m'en irai seule.

« Seule! j'avais besoin d'être seule. Avant ce temps, c'é- tait pour marcher plus libre et plus gaie dans mes heureux rêves; en ce moment, c'était pour pleurer.

« Je repris tristement le chemin de la maison. Arrivée à l'endroit où l'inconnu m'avait parlé, je m'arrêtai involontai- rement. Cependant je ne pensais pas à lui. Sort-il donc de l'âme des émanations sympathiques qui flottent dans l'air? Oh ! pauvre enfant que j'étais ! je m'arrêtai et je regardai tristement autour de moi. Cet endroit du chemin avait déjà pour moi un souvenir que je cherchais. Tout cela fut ra- pide et insaisissable, il n'y avait ni désir ni regret; mais, quand je rentrai à la maison j'avais le cœur ému et serré, mon désespoir s'était enfui, je n'avais plus envie de pleurer, mais j'aurais voulu encore être seule. Hortense me trouva dans le salon, et me dit :

« — Henriette , il faut penser à t'habiller ; nous avons quelqu'un à diner,

« — Qui donc? lui dis-je aussitôt, comme si elle m'annon- çait une nouvelle bien extraordinaire.

« — Un jeune homme, M. Lannois, que son père a envoyé passer quelques mois ici pour y apprendre la conduite d'une fonderie.

« — Ah ! il va demeurer plusieurs mois ici ? lui dis-je.


100 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — Sans doute... Mais qu'as-lii donc avec ton air surpris? est-ce la première fois que cela arrive ? Va l habiller.

« J'avais seize ans ; tontes mes pensées tristes s'envolè- rent, et je me fis une fête de la surprise de M. Lannois. Pour la rendre pins complète, je vonlus qu'il vit dans toute son éléoance la demoiselle qu'il avait traitée en paysanne: je préparai ma robe la plus fraîche avec les plus belles brode- ries, je m'apprêtai à lui paraître bien richement vêtue pour que le contraste fût prand : c'étaient mes bonheurs d'enfant qui me ressaisissaient. Mes sensations déjeune tille reprirent bienti*)!. Pardonnez-moi, vous qui me lisez ; mais seule peut- être et du fond de ma tombe vivante, j'ai le droit de dire les secrets d'un cœur de femme. Ma pensée changea tout à coup. Je reculai devant l'idée de plaisanter même en pensée avec cet inconnu, et je serrai ma belle robe brillante ; je m'ha- billai modestement, et je trouvai que je lui paraîtrais ainsi plus belle que parée, belle comme doit l'être une jeune iille sérieuse, car j'étais devenue sériense. Quand je descendis, on se promenait dans le jardin. Je le reconnus causant avec mon frère. Lorsqu'il me vit, sa surprise fut extrême; il était si troublé que mon frère s'en aperçut et que j'en fus charmée.

« — Qu'avez- vous? lui dit-il.

« Je m'étais approchée avec une assurance triomphante. Je ne puis dire quel naïf mouvement de bonheur j'éprouvai à le trouver si tremblant devant moi.

« — Mon Dieu! Monsieur, répondit Léon en balbutiant, j'ai eu déjà le malheur de rencontrer Mademoiselle.

« — Comment, le malheur! dit mon frère en riant, et je ne pus m'empêcher de rire aussi.

« Léon fut tout à fait décontenancé. A mesure qu'il perdait sa présence d'esprit, je retrouvais la mienne : enfant, joueuse, après avoir senti des émotions inconnues, je riais de bon cœur, sans comprendre qu'il y avait déjà de l'orgueil dans cette gaieté. Le trouble de Léon alla jusqu'à la tristesse; il, était si jeune aussi ! il avait alors dix-huit ans; il fut blessé] de la raillerie qui l'accueillait et ne sut que répondre,

« — "Voyons, lui dit mon frère, qu'est-il donc arrivé ?

« Il me plaisait si bien, timide ainsi et embarrassé, que je ne voulus pas l'aider. Enfin il murmura d'une voix douce et suppliante :

« — J'ai rencontré Mademoiselle enveloppée d'une cape, je l'ai prise pour nne paysanne, je lui ai demandé nionchemin.


LES MEMOIRES DU DIABLE. lOl

« — D'un ton peu respectueux, sans doute? dit mon frère.

« — Te ne crois pas avoir été grossier... mais vous sa- vez... on dit...

« — Oui, reprit mon frère en riant, dans notre pays on a une façon de parler assez leste, et Ton crie volontiers : Hé, la fille !

« — Oui, Monsieur.

« — Eh bien ! faites vos excuses à la Demoiselle, qui vous pardonne, j'en suis sur.

« Mon frère s'éloigna d'un air indifférent , et nous res- tâmes, M. Lannois et moi, en face l'un de l'autre. Léon n'o- sait lever les yeux sur moi ; son embarras me paraissait aller trop loin et commençait à me gagner; je le vis relever en rougissant la manchette de son habit et détacher un petit cordon de cheveux qu'il me présenta.

« — A la place où vous vous êtes arrêtée, me dit-il, vous avez laissé tomber ce bracelet, et il faut bien que je vous le rende.

« Sans attacher d'importance à celte restitution , elle me parut si tardivement faite que je ne pus m'empêcher de dire à Léon :

« — Quand l'ai-je perdu?

« — Quand vous avez tendu la main hors de votre cape, je l'ai vu tomber.

« — Et vous ne m'en avez pas avertie ?

« — J'étais si troublé ! A votre main, une main blanche et fine, j'ai vu que je m'étais trompé... C'est alors que je vous ai appelée mademoiselle... Puis, après ma grossièreté, je n'aurais plus osé vous parler; d'ailleurs, quand j'ai ramassé ce cordon, vous étiez si loin !

« — De façon que si vous ne m'aviez pas retrouvée, vous l'auriez gardé ?

« Léon rougit comme un coupable, et répondit en se fai- sant une excuse d'une chose à laquelle ni lui ni moi ne pen- sions pas assurément :

« — Ce bracelet n'a pas une valeur telle...

« — Pour vous, peut-être; mais pour moi!... Je l'ai fait avec mes cheveux pour me parer le jour où ma sœur s'est mariée, et depuis il ne m'a pas quittée.

« Léon regardait ce bracelet d'un regard plein d'une tris- tesse charmante, et il reprit assez vivement :


102 LFS MÉMOIRES DU DIABLE.

« — J'avais bien vu tout de suite qu'il éiait fait de vos ctieveux, et c'est pour cela...

« — Eh bien ! dit mon frère en se rapprochant, la paix est- elle faite?

« — Tout à fait, lui répondis-je avec assurance.

« El je m'apprêtai à passer mon cordon de clieveux à mon bras. Par un de ces avertissemenls du cœur que, même en ce moment, je ne pourrais expliquer, je levai les yeux sur Léon. Ses regards étaient attachés sur mes mains cl suivaient attentivement le bracelet; ses regards m'arrêtèrent, et, au lieu de rattacher à mon bras, je le mis dans ma poche. Un triste sourire efïleura les lèvres de Léon. J'avais donc com- pris qu'il mettait du prix à ce que ce cordon, qui avait en- touré son bras, vhit entourer le mien, et il devina de même que je ne voulais pas lui accorder cette faveur.

« frôles et doux souvenirs de ce saint amour que je lui ai voué, descendez dans ma tombe, jeunes et tendres comme vous avez été ! Revenez tous pour que mon œil, arrêté sur votre ombre légère, s'y repose de ses larmes et de l'aspect glacé de cette prison muette ! Faites-moi regarder doucement en arrière, moi devant qui l'espérance ne marche plus! Sçuve- nirs heureux ! oh ! f\\ie vous m'avez doucement bercé le cœur, lorsque je vous ai compris plus tard, lorsque, arrivée à l'aimer de toute la puissance de mon âme, j'ai senti que toutes ces fugitives inspirations avaient été les premiers tres- saillements de la passion qui devait s'emparer de moi ! Oui, , cet amour qui m'a pénétrée et briîlée dans toute la profon- deur de mon âme, cet amour qui m'a égarée, c'est lui qui déjà me troublait du vent tiède de son aile. Depuis l'arrivée de Félix j'avais froid hors de moi et en moi, et j'ai fait comme l'enfant qui a froid, j'ai ouvert les plis de ma robe pour me réchauffer le sein à cette chaude haleine, et je lai respirée pour m'y baigner le cœur. Oui, c'était l'amour qui déjà, sans me parler, me montrait du doigt un chemin inconnu et qui m'a menée à la mortl Hélas! j'ai suivi ce sentier sans savoir ce que je faisais. Plus tard cependant j'ai compris que, si je l'avais bien voulu, j'aurais su ce que j'éprouvais ; car on ne change pas ainsi pour rien en un moment sans qu'il y ait autre chose dans la vie qu'une rencontre indifférente et un nouveau venu qui s'en ira.

« Tout l'enVoi profond que m'avait causé Félix no m'avait puigné le i(iMu- que dans des heures de solitude et de jour;


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 103

le loger tressaillement qui m'agita à la vue de Léon m'em- pôcha de dormir paisiblement toute la nuit. El pourtant ce n'est pas à lui, à lui Léon, que je pensai, ce n'est pas son image qui passa devant mes yeux fermés, ce n'est pas sa voix qui murmura à mon oreille, c'était un être inconnu, sans forme, qui m'obsédait et me parlait ainsi. Une seule fois en ma vie j'avais senti un trouble pareil : c'était un jour où nous devions aller revoir dans la montagne la grotte des Fées, si merveilleuse et si splendide. Il fallait s'éveiller de bonne heure; je ne dormis pas, et toute le nuit je vis des montagnes et des grottes imaginaires, jamais celle où je de- vais aller. Ainsi Léon ne m'apparut pas, ce fut quelque chose qui me venait de lui, comme les grands rochers de mon ima- gination me venaient des rochers de nos enchanteresses. Ce pressentiment d'amour m'atteignait comme un génie ami-, comme un sorcier divin qui frappe notre âme de sa baguette magique, qui ouvre toutes les sources de notre amour, les fait couler hors de nous. Puis se présente le voyageur altéré qui tend sa coupe, la remplit des larmes heureuses de notre âme et s'en abreuve.

« Et cela fut ainsi pour moi le matin de cette nuit si dou- cement agitée. Je me levai avant tous, j'ouvris ma fenêtre, et la première personne que je vis, ce fut Léon arrêté et les yeux levés sur ma chambre. Si alors il ne sentit pas que je de^ais l'aimer un jour, si alors, comme le voyayeur altéré, il ne tendit pas sou ânie pour recueillir en lui ce flot d'émo- tions qui s'échappait de moi, c'est qu'il était timide et bon; car il y eut un moment, le moment d'un éclair, où toute ma joie dut éclater et sourire sur mon visage. Puis, avec la même rapidité, il me sembla que tous ces traits épars de mes rêves, que toutes ces formes indécises do fantômes légers qui m'a- vaient poursuivie, s'éclairaient, s'assemblaient soudainement, se dessinaient avec netteté, et je reconnus que c'était Léon qui avait erré dans la nuit que je venais de passer. Alors j'eus peur, alors je me retirai de ma fenêtre, je reculai vi- vement, et je tombai assise sur le bord de mon lit, la main sur mon cœur qui battait comme si j'avais longtemps couru. Avais-je donc fait bien vite un bien long chemin dans l'a- mour ? ,

« Cependant, les occupations de la journée, les occupations des jours suivants, apaisèrent bientôt tous ces mouvements tunmltueux, et je ne sentis plus d'agitation. Mais déjà ma


104 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

vie était comme l'eau de la fontaine où a passé l'orage : Tonde redevient calme, mais elle n'est plus limpide; mon âme n'était plus agitée, mais elle était troublée. 11 faut, pour que l'eau de la fontaine laisse dormir au fond de son lit le limon du torrent, que de longs jours paisibles et sereins lui rendent son cristal. Quant à moi, à travers mes pensées trou- blées, je ne voyais plus le fond de mon cœur, et je n'eus pas le repos qui devait leur rendre leur innocente transpa- rence. Depuis quinze jours je ne voyais plus Léon qu'aux heures des repas, et quelquefois le soir dans les réunions de la famille. Il était respectueux et attentif pour mes vieux parents, gai et empressé avec Hortense , si taquin et si complaisant pour mes petites nièces que les deux enfants l'adoraient. Pour moi seule il était réservé et triste; quand je lui parlais, il rougissait ; quand je lui demandais un ser- vice, lui si leste, si empressé, si adroit, il se faisait toujours répéter ma demande et faisait toujours quelque maladresse. J'avais entendu parler confusément de l'amour qui avait adouci les caractères les plus farouches ou donné de la grâce aux plus gauches, et je comprenais que c'était le même pou- voir qui enlevait la grâce et donnait de la sauvagerie à Léon. .Te sentais que, pour lui, je n'étais pas ce qu'étaient les autres. Que j'aie appelé ce sentiment de son vrai nom, que je me sois dit que c'était de l'amour, non; car il me rendait heu- reuse, et l'on m'avait fait peur de l'amour, on me l'avait montré comme un ennemi. En aimant Léon, en m'en sentant aimée , je me défendais de regarder ce que j'éprouvais, et lorsque, dans cette solitude où j'ai appris tant de choses, j'ai pu lire dans d'autres livres que mon cœur, je me suis tou- jours étonnée que .lulietie, la lllle de Capulet, n'ait pas dit au beau jeune honuue qui la charme, connue Léon me char- mait : Roméo, ne me dis pas que tu es ^lontaigu, car il fau- drait te haïr.

« Cependant un jour vint où je ne doutai plus de l'amour de Léon, où ce sentiment s'éclaira complètement pour moi: ce fut le jour où je compris qu'il détestait le capitaine Félix. Ce fut à l'occasion de l'ouvrier maladeque j'allais voir quand je rencontrai Léon pour la première fois. J'avais obtenu de mon frère qu'on ne le rayerait pas du nombre des ouvriers, mais le capitaine s'était refusé â ce qu'on lui payât le prix des journées manquées. C'eût été, disait-il, d'un fatal exemple pour beaucoup de paresseux qui eussent trouvé commode


LES MEMOIRES DU DIABLE. lOr,

de s'ap.'ne 'g'^'" 'ii'gent dans leur lit. Depuis ce temps, je ne pensais plus à Marianne ni à Jean-Pierre, son mari ; déjà je n'avais plus le temps de m'occuper des auU'es. Voici ce qui arriva :

« C'était à l'heure du dîner : le capitaine et Léon ne se rencontraient guère qu'à cette heure, car celui-ci se retirait presque toujours de nos soirées pour travailler. Le capitaine, s'adressantà Léon, lui dit d'une voix dure :

« — Jean-Pierre est venu à la forge aujourd'hui ?

« — Oui, Monsieur.

« — Tl est allé dans les bureaux ?

« — Oui, Monsieur.

« — Il a reçu de l'argent ?

« — Oui, Monsieur.

« — De qui ?

« — De moi.

« — Sur quelle caisse l'avez-vous pris, monsieur Lannois?

« Léon, en qui je voyais bouillonner la colère, devina sans doute que le capitaine voulait contester le misérable paye- ment qui avait été fait, il répondit avec dédain et en tournant le dos à Félix :

« — Sur la mienne. Monsieur.

« Le capitaine qui avait, à ce que je crois, un parti pris de faire une mercuriale à Léon sur ce qu'il avait osé se per- mettre, fut si déconcerté de cette réponse qu'il en devint tout pâle. Mais il ne savait comment se fâcher, et, dans son impuissance, il ajouta :

« — 11 paraît que Jean-Pierre vous a rendu d'importants services ?

« Le ton dont ces paroles furent prononcées irrita Léon et le fit sortir de sa timidité. Il répliqua avec une exaltation triomphante :

« — Oh! oui. Monsieur, oui; il m'a rendu un grand ser- vice.

« — Durant sa maladie ?

« — Durant sa maladie.

« — Et lequel?

« Léon sourit ; tout son visage changea d'expression ; de la colère qui l'agitait, il passa à une douce et triste soumission ; il posa la main sur son cœur, et, levant sur moi un regard où, pour la première fois, il osa me. parler, il répondit :

'< — Oh ! ceci est mon secret. Monsieur.


f06 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — C'est sans doute a.issi celui de Jeau-Pierre, dit le ca- pitaine, et je serais bien aise de le savoir.

« — Vous pouvez le lui demander.

« — Je me serais fort bien passé de votre permission.

« — Je n'en doute pas, Monsieur.

« Pendant les derniers mots de celte conversation , Félix n'avait cessé de m'examiner, car il avait surpris le regard de Léon, et ce regard m'avait troublée. Je l'avais compris, moi. 11 voulait me dire : C'est pendant que vous alliez chez Jean- Pierre que je vous ai vue pour la première fois, et voilà ce service que j'ai récompensé... Le diner fut silencieux, car cette ex plication avait eu lieu devant tout le monde , et chacun était gêné. Moi seule, jaffectai une grande aisance. Comme j'avais compris l'aveu de Léon, j'avais compris le soupçon de Félix, et, pour la première fois, j'éprouvai une sorte de joie à le tromper. Léon se retira. Nous restâmes seuls avec mon frère et sa femme. Hortense se plaignit dou- cement à son mari de la dureté de Félix.

« — Moi, je n'ose lui parler, lui dit-elle ; mais toi, tâche de lui faiie entendre raison. Ce jeune homme est bon, labo- rieux, et Félix le traite mal.

« Je fus si reconnaissante envers Horteuse, que ma pensée parut sans doute dans mes yeux, et que mon frère, qui me regardait, secoua doucement la tête.

« — Oui, dit-il, Félix le traite mal, il ne l'aime pas; et, comme je ne veux pas que ce jeune homme ait à se plain- dre de nous, je trouverai un prétexte pour le renvoyer à son père.

« — Oh ! m'écriai-je avec une colère douloureuse, ce se- rait trop injuste !

« — Ce serait plus raisonnable, répondit sévèrement mon frère en me regardant d'un air scrutateur,

« Je baissai les yeux , et il s'éloigna après avoir fait un signe à Hortense, qui m'examinait aussi. En devinant mon secret, on m'avertit que j'en avais un. Ce fut la première fois que le nom d'amour me vint expliquer la préférence que j'a- vais pour Léon. Cependant, si Hortense, si ma sœur m'avait tendu la main dans ce moment et m'eût dit : Henriette, l'aimes lu? je lui aurais répondu en me jetant dans ses bras, en fondant en larmes, en lui jurant de ne plus l'aimer ; car c'était, selon les idées de notre famille, un crime que l'a- mour. Mais Hortense, d'ordinaire si bonne et si douce pour


LES MEMOIRES DU DiABLE.

moi, se montra gauchement sévère; elle crut devoir se ran- ger du parti de Félix, qu'elle veiiail de blànier, parce qu'elle supposa qu'il avait besoin d'être détendu dans uioucœur, et me dit avec autorité :

"■ — Henriette, je viens d'avoir un tort en blâmant la con- duite de mon fn-re. N'en aie pas un plus grand en le condam- nant légèrement.

« Celte admonestation me blessa; et, profitant de ce que je n'avais rien dit qui put la motiver, quoique assurément je sentisse que je la méritais au fond du cœur, je répliquai avec aigreur :

« — Moi , condamner le capitaine Félix! je n'ai pas parlé de lui, je n'ai pas même prononcé son nom.

«« Ma façon de répondre blessa Ilorteuse , et elle me dit sèchement :

« — Vous savez bien cequejeveuxvousdire, Mademoiselle.

« — Ce que vous voulez me dire ? répétai-je avec humeur, tant il me semblait injuste de s'en prendre à moi d'une chose où je n'étais pour rien , en vérité, je l'ignore. Qu"ai-je à faire dans l'opinion que vous venez d'exprimer sur votre frère, et vous conviendrait-il de faire croire que c'est moi qui l'ai accusé de dureté ?

« — Vous ne l'avez pas dit , mais vous le pensiez, lorsque vous vous êtes écriée que ce serait une injustice de ren- voyer M. Lannois à sa famille.

" — Je ne faisais que répéter ce que vous aviez dit.

« — Vous êtes bien raisonneuse, Henriette, me dit Hor- tense; c'est le fait des gens qui (jnt tort.

n — Tort ! quel tort? tort en quoi ? lui dis-je en sentant les larmes me gagner.

« Ma sœur, qui jusque-là ne m'avait regardée que d'un air sévère, s'approcha de moi, et, me prenant la main, elle me dit, après un silence assez long, durant lequel elle chercha à pénétrer jusque dans mon âme :

« — Henriette, ma sœur, prends garde d'être imprudente, et souviens-toi de ce que tu as promis. Félix l'aime.

" .l'aurais voulu douter de mon cœur, qu'on m'aurait forcée d'y voir clair. Oui, je le pense encore, oui, peut-être sans cet avertissement aurais-je laissé se calmer, dans l'ignorance de ce qu'il était, ce trouble inconnu dans ma vie. Mais quand on lui eut donné un nom, quand on l'eut appelé amour, quand on lui eut mis sur le front sa couronne de feu, quand je sus qui


108 LKS MÉMOIKI'S DU DIABLE.

il était, je fus curieuse de le voir, de le regarder, de le mesu- rer, ne l'ùt-ce que pour le combattre. Avant ce jour, Léon habitait mou âme sans l'occuper ; a partir de ces paroles, il en devint toute la pensée. .]'aimais Léon, on me l'avait dit, était-ce donc vrai? Je me consultai, et alors je fis en moi d'é- tranges découvertes. Le visage de Léon, ses >eux doux et purs, ses beaux et longs cheveux blonds, sa noble tournure, sa voix suave et chantante, ses gracieux hochements de tête quand il jouait des colères d'enfant contre mes petites nièces, tout cela s'était gravé en moi sans que j'eusse pensé à l'ob- server. Je le connaissais mieux que je ne connaissais mon père, mon frère ; je le connaissais mieux que tous ceux avec qui je vivais depuis de longues années. 11 me semble que j'aurais parlé pour lui, trouvé ses réflexions, fait ses gestes, tant j'étais pénétrée et pour ainsi dire vivante de cette exis- tence qui n'était pas la mienne. Je fus épouvantée d'être ainsi en moi-mèrne au pouvoir d'un autre ; ma lierté s'indigna d'être à la merci d'une vie en qui la mienne n'apportait peut- être aucun trouble, et la peur de n être pas aimée me prit soudainement.

« L'amour! Oh! l'amour est connue toutes les puissances supérieures : tout lui sert, l'abandon et la résistance. J'aurais aimé Léon si je ne l'avais pas redouté, je l'aimai parce que je le craignis. Eh, mon Dieu! pouvais-je ne pas l'aimer? n'est-il pas des pentes si rapides qu'on y tombe parce qu'on s'agite pour les renwnter, et qu'on y tombe aussi parce qu'on ne résiste pas à leur rapidité? Je lai éprouvé, moi, car cette image de Léon m'épouvantait ; elle s'asseyait si près de moi dans mes nuits, elle me quittait si peu durant mes jours, que jela trouvais importune, presque audacieuse ; elle s'emparait (le moi et me parlait eu maîtresse. Je voulus m'arracher à cet entramement; mais tout ce qui mavait soutenujusque-là, occupations, prières, travail, tout cela senUjiail me manquer, tout cela fuyait quand je voulais m'y appuyer : c'était comme le sable des bords du précipice, qui cède des qu'on y cher- che un soutien. 11 me semblait qu'iui soleil de feu eût plané sur ma vie, et réduit tout en poussière en n'y fécondant que l'amour. Hélas ! hélas ! je m'explique mal. Je ne me rendis Jj pas alors uji pareil compte de mon âme. Toutefois je pris une * lésolulion solennelle, jenevoulus pas que Léon mesoupçou- nât obsédée de sa pensée, et pendant un mois entier je m'ap- pliquai à lui être désobligeante, il fallait que l'ellroi que


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 109

j'avais de moi-même fût bien grand pour que je n'eusse pas pilié de sa tristesse. 11 était si malheureux! Ali! ce malheur me disait si bien à quel point il m'aimait, que ce malheur me plaisait, et je l'aimais en secret de souffrir ainsi. La seule épreuve qui me fut dure à supporter, et que Dieu me par- donne cette lutte, puisque j'en sortis victorieuse ! la seule épreuve où je sentis fléchir mon courage, fut la joie du capi- taine. Que Félix fût malheureux de ma froideur, c'était mon droit. Je le sentais, car je souffrais aussi. Je ne le lui disais pas; mais, par un accord tacite avec moi-même, je comprenais que j'avais le droit de blesser celui pour qui j'avais tant de consolations cachées en moi. Mais que Léon eût à subir les regards triomphants et les raillei-ies froides du capitaine, c'est ce qui m'irritait, c'est ce qui m'eût cent fois pousséeà dire à Léon : Je mens quand je détourne mes yeux de toi, je mens quand j'évite ta rencontre, je mens quand je te parle sans bonheur et l'écoute sans paraître t'entendre! Oui, je l'eusse averti, si je ne l'avais aimé à ce point que j'éprouvais qu'une fois mon cœur ouvert, toute ma vie s'en serait échap- pée pour aller à lui. Il m'aimait aussi, lui, et je le savais, moi. Cette aventure de Jean-Pierre m'avait été expliquée par cela seul que personne n'avait pu la comprendre.

'( Félix avait interrogé ce pauvre homme, et ce pauvre homme lui avait dit qu'il n'avait rien à répondre à ses ques- tions : non-seulement il n'avait rendu aucun service à Léon, mais lorsque celui-ci lui avait donné de l'argent, il l'avait vu pour la première fois. On attribua la réponse de Léon à une mutinerie d'enfant. Moi seule je savais le service que lui avait rendu Jean-Pierre : n allais-je pas chez ce pauvre ma- lade lorsque Léon me rencontra?

« Cependant un jour devait venir qui m'arracherait à cette rude tâche de froideur que je m'étais imposée. On ne parlait plus de renvoyer Léon; il était si laborieux, si doux, si sou- mis ! Ce nuage de soupçon qui avait existé sur lui et sur moi s'était dissipé ; moi-même je reprenais quelque sécurité, lors- qu'un événement imprévu me montra que je n'avais gagné de repos que hors de moi.

« Parmi les plaisirs de mon enfance, j'avais gardé celui de cultiver de mes mains un coin écarté et bien étroit de notre jardin. Il arriva que, des magasins ayant été construits tout auprès, on voulut faire un chemin pour y conduire nos mar- chandises à travers le parc. Ce chemin m'enlevait mon petit

TOME I. 7


110 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

parterre, riche de rosiers que j'avais élevés et que j'aimais. Si mon frère iireùt dit simplement ce qui allait arriver, peut- être n'eussc-je pas pensé à me plaindre de ce hasard ; mais il advint que j'entendis Félix donner Tordre au jardinier d'en- lever toutes mes fleurs pour que les terrassiers pussent tra- vailler le lendemain. Je voulus résister; il essaya d'abord de plaisanter, je ne répondis que par des reproches sur sa mala- dresse à faire tout ce qui pouvait me jjlesser; sou naturel l'emporta, il me répliqua durement, et je courus cacher mes larmes dans ma chambre. Un m'y laissa; j'entendis murmurer sous mes fenêtres des mots qui me firent pitié poqr celui qui les prononçait.

« — C'est un caprice de petite fille, disait le capitaine, j'aime mieux celui-là qu'un autre : qu'elle pleure ses roses, cela n'est pas dangereux.

« Hortense cherchait à lui persuader de monter pour me calmer.

« — Elle tient à ces misérables fleurs, lui disait-elle.

« — Eh bien I répondit Félix, demain ou après-demain je les ferai enlever avec soin et on les plantera où elle vou- dras ; mais que j'aille lui demander pardon de ce que je fais les affaires de la forgpl je ne veux pas la mettre sur ce pied.

« Ce ton, ces paroles de Félix ne m'irritèrent pas d'abord : oui, j'eus pitié de cet homme qui se tuait si gauchement dans un cœur où il avait placé une espérance. Puis mon frère étant survenu, il eut le malheur de dire que je serais touchée de de la galanterie du capitaine s'il daignait prendre le soin de conserver mes pauvres rosiers. Avoir une reconnaissance pour Félix, avouer qu'il pourrait faire quelque chose d'obli- geant à mon intention, cela me sembla un malheur plus grand que tous les autres. Je ne puis' dire pourquoi, mais cela m'irrita, et je n'eus plus qu'une pensée, ce fut, quand la nuit serait venue, d'aller à mon jardin, de le détruire, de le ravager, pour que Félix ne me le sauvât pas; j'aurais haï mes roses s'il les eût conservées. J'étais si exaspérée que je com- pris qu'on peut tuer son bonheur en des moments pareils, pour ne pas le devoir à des soins qui vous pèsent. J'attendis donc, et, quand l'heure du sommeil eut sonné pour tout le monde, je sortis doucement de la maison, je me glissai comme une lille coupable le long des allées et des jnassifs, et, pleine d'une émotion colère et triste, j'approchai de l'en- droit où j'allais briser ces frêles arbrisseaux, mes compa-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. IH

gnons d'enfance. Cette idée m'avait surtout déterminée : Félix était devenu pour moi l'image vivante de mon malheur, et, comme il avait éteint mes i)eaux rêves, j'aimais à me dire que c'était lui qui dévastait aussi mes belles fleurs, et, par un besoiu de souffrir de sa main, je m'écriais en moi-même : Ail ! cet liomme est le mauvais génie de tout ce que j'ai aimé !

« J'étais à quelques pas du petit carré vers lequel je me dirigeais, quand j'entendis un léger bruit. La peur d'être sur- prise dans ce qui m'avait semblé d'abord une vengeance lé- gitime et dans ce qui m'apparut tout à coup comme une colère ridicule, cette peur fit que je me cachai ; mais, le bruit continuant à se faire entendre, j'en voulus savoir la cause. Je parvins à petits pas jusqu'auprès de mon jardin de roses. C'était là qu'on travaillait : un homme était penché vers la terre, il enlevait les fleurs avec soin, les déposait avec une tendre attention sur une brouette qu'il poussa bientôt vers une autre partie du paie. Je le reconnus : celait Léon. Oh! com- ment pourrais-je dire ce qui se passa en moi ? Une joie cé- leste tomba dans mon cœur, elle le remplit tellement, qu'elle m'enivra et déborda; je fus forcée de m'appuyer contre un arbre, et je sentis des lariues couler sur mes joues. Et mes fleurs, mes belles fleurs, que je les aimai ! qu'elles me devin- rent chères et précieuses! Dès que Léon fut éloigné, je cou- rus vers celles qui restaient encore, je les regardai l'une après l'autre ; mais l'idée de les briser m'eût révoltée, efle m'aurait semblé une odieuse ingratitude. J'étais seule, la nuit m'enveloppait d'ombre; je pris une rose, la plus belle; je la coupai, et là, dans une folle extase d'amour, ouvrant un passage à cette passion que je refermais depuis si longtemps, je pressai de mes baisers cette rose ainsi sauvée. Puis, en- tendant revenir Léon, je la jetai à terre pour lui, comme s'il devait la reconnaître; j'en pris une autre pour moi, comme s'il me l'avait donnée, et je m'enfuis, la tête et le cœur per- dus, comme si cet échange de fleurs, que j'avais fait à moi seule, avait été l'aveu de son amour et du mien.

« Le lendemain, j'étais heureuse et rayonnante. Léon m'ai- mait, Léon m'avait sauvée du nesoin de remercier Félix. Je l'aimais de son amour et démon aversion pour un autre. Pourtant je n'étais pas méchante. Si Félix eût voulu rester un ami pour moi, je l'aurais apprécié ce qu'il valait; mais une fatalité cruelle lui inspirait toujours des choses qui de-


H2 LES MÉMOIRES DU DlAliLE.

valent le perdre dans mon cœur et me pousser dans une voie où j'aurais voulu ne pas avancer.

« Chacun s'aperçut le lendemain de ce qui était arrivé, et des le matin on en causait avant que je fusse descendue. Cela se trouvait être un dimanche, de façon que tout le monde était réuni pour le déjeuner. Félix entrait au moment où, après avoir embrassé ma famille, je répondais au salut de Léon. Félix s'arrêta à la porte, me confondit avec Léon dans un même regard ; puis, voulant dissimuler sa colère sous un air de gaieté railleuse, il dit :

« — J'ai du malheur, Henriette! J'avais fait préparer un endroit charmant du parc pour y transplanter vos rosiers, mais une main plus habile et plus prompte m'a prévenu.

" Ce regard de Félix, en nous rassemblant sous une même accusation, m'inspira l'idée soudaine de me faire la complice de ce crime qui le blessait tant.

« — Vraiment! lui dis-je en faisant l'étonnée, qui donc a pu commettre cette galanterie malavisée?

« — Je ne le connais pas encore, répondit Félix d'un Ion tout à fait irrité, sans cela je l'aurais déjà remercié, moi, de son attention pour vous.

« Félix avait adressé du regard cette espèce de menace à Léon. Celui-ci semblait prêt à éclater : j'intervins.

« — Vous lui en voulez donc beaucoup ? dis-je en riant.

« — Assez, reprit Félix, pour lui donner une leçon.

« — Comme les donnent les capitaines"? repris-je en voyant la colère s'allumer sur le front de Léon ; les armes à la main, sans doute?

« — Pourquoi pas? dit Félix en regardant toujours Léon.

« — Eh bien ! répliquai-je après avoir pris un paire d'é- pées suspendues dans la salle à manger, me voici prête à la recevoir.

« Je tendis une épée au capitaine, et je tirai l'autre de son fourreau, eu me metlant en garde.

« — Quoi ! s'écria Félix, c'est vous?

« — C'est moi, lui dis-je, qui suis la coupable; allons, capitaine, en garde !

« .le m'avançai sur lui l'épéc haute; il recula en rougissant de colère. iMa famille , qui n'avait vu dans tout cela qu'un enfantillage, se prit à rire. Mon père etllortensc dirent gaie- ment :

« — Allons, Félix, défends-toi ; elle le fait peur ?


LES MÉMOIRES DU DIABLE. Hr,

«< Seule jo devinai la rolOre de Félix, car seule je compris que je venais de le rendre ridicule devant celui qu'il efil voulu anéaniir; cependant il se remit, et re|)rit avec assez de présence d'esprit, car il ne soupçonna pas un moment que je pusse mentir :

« — Vous ctes plus adroite à manier l'épée que la bêche, ma chère Henriette, car vous avez bien étrangement replanté tous ces beaux rosiers que vous aimiez tant.

« Léon fut tout interdit, et moi, qui voulais qu'il fût heu- reux comme je l'étais, je répondis :

« — Il me plaisent comme il sont.

« — Eh bien ! dit mon père, Henriette nous montrera cela après le déjeuner.

« Ce fut mon tour dêlre embarrassée; car j'avais bien vu Léon emporter mes rosiers, mais je ne savais où il les avait mis.

« — Volontiers, répondis -je h tout hasard, et comptant m'é- chapper avant tout le monde pour découvrir cet endroit.

« Pendant le déjeuner j'examinai le visage de Léon. 11 n'osait croire sans doute à ce que ma conduite devait lui faire supposer. Peut-être, si je l'avais vu radieux, me serais- je repentie de m'èlre aussi imprudenwnent mise dans sa con- fidence, d'avoir accepté si complètement ce dévouement de bons soins ; mais il passait si rapidement d'une joie douce à une incertitude tremblante, que je lui pardonnai mon impru- dence. La timidité de son espérance me charma. Moins il osait envers moi, plus je me sentais hardie envers lui.

« Cependant on continuait à me parler de mon jardin, et l'on me demanda quel endroit j'avais choisi pour l'y trans- porter.

« — Un endroit charmant, vous verrez.

« — Pour m'a part, dit Félix, il m'a fallu suivre la trace de la roue do la brouette pour le découvrir.

« Je pensai que cet indice pourrait me guider, mais Félix ajouta :

« — Et si le jardinier eût eu fini de ratisser les allées comme à présent, je déclare que jamais je n'aurais été cher- cher un parterre de roses où vous lavez caché.

« Le parc est assez grand pour ([ue je fusse moi-même embarrassée de découvrir mon nouveau parterre. Je com- mençai à trembler de mon mensonge.

« — Mais où diable l'as-tu donc caché? me dit mon père.


114 Liis Mtinuiniis uu uiACLii.

« — Je vous y mènerai.

« — Félix, dites-moi cela, ajouta mon père.

« — Je ne ferai pas une maladresse de plus, en enlevant à Henriette la surprise qu'elle vous ménage.

« Félix avait du malheur, il lepoussait pour m'obliger le seul service qu'il put me rejidre. Quant à Léon, il ne pou- vait comprendre mon embarras, puisqu'il ignorait comment je savais que mes rosiers avaient été déplantés. Bientôt on se leva de table, et Léon disparut; j'étais fort en peine de ce que j'allais faire. On me pressait ; je pris un parti, et je priai qu'on me suivit. A tout hasard, je comptais faire errer ma famille dans le parc et profiter de l'instant où je trouverais mon parterre comme si j'avais choisi le chemin le plus long. Mais mon père était fatigué, il me prit le bras.

« — Allons, me dit-il, et ne nous fais pas courir, j'ai de vieilles jambes qui ne plaisantent plus.

« Ce fut alors que mon embarras fut à son comble, alors aussi que cette sainte divination qui éclaire les cœurs vint me tirer de cet embarras. A défaut d'un mot du coupable, à dé" faut d'une trace sur la terre, je cherchai le fil invisible et léger qui avait dû conduire Léon. Léon avait dû choisir l'endroit du parc où je me plaisais le mieux, un lieu solitaire et cou- vert où j'aimais à m'asseoir seule sur un banc de bois. J'y marchai avec la certitude de ne pas me tromper. On me suit, j'arrive et je découvre mes rosiers disposés autour de ce l3anc où j'avais tant de fois pensé au bonheur avant de con- naître Félix et Léon. Ce fut encore pour moi une nouvelle joie, non parce que Léon avait choisi cet endroit, dans ma pensée il ne pouvait y en avoir d'autre, mais parce que je l'avais si bien deviné.

« Hélas ! toutes ces choses qui paraîtront peut-être puériles à ceux qui me liront, ont été les plus grands événements de ma vie. Ce fut ainsi que je marchai seule dans ma passion. Puis vint le jour où nous marchâmes à deux. Car jusque-là j'avais aimé Léon, Léon m'avait aimée; mais il me semble que je n'aurais pas osé dire que nous nous aimions. Ce fut encore à l'occasion de ce jardin que commença notre intelli- gence, ce fut à cause de ce jardin que notre amour se con- fondit en une pensée unique. Depuis le jour dont j'ai parlé» mon parterre était devenu le but de notre promenade du di- manche après le déjeuner. Les tleurs en étaient devenues une propriété si exclusive que, par un accord tacite, personne


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 115

n'eût osé en cueillir une sans ma permission. Par cela même elles étaient devenues précieuses, c'était une faveur que de les obtenir. Mon père ne manquait jamais de me dire :

« — Allons, Henriette, fais-nous les honneurs de ton par- terre.

« Et je donnais une rose à tontes les personnes présentes. Léon était venu plusieurs fois, et comme aux autres je lui donnais une fleur ; mais je la lui donnais devant tout le monde, et je comprenais qu'ainsi je ne lui donnais rien. Un jour il arriva que j'avais fait ma distribution quand il nous rejoignit. Nous quUtions le parterre. Je n'aurais osé retourner cueillir une fleur pour Léon. Il s'approcha de moi, qui marchais la dernière avec mon père.

« — Vous êtes venu trop tard, lui dit celui-ci.

« — Je n'aurai donc rien ? dit Léon.

« Je ne répondis pas, mais je laissai tomber la rose que je tenais à la main. Il la ramassa et la serra sur son cœur. J'at- tendais depuis longtemps ce moment de le payer de ses soins, car je ne puis dire par quel charme inouï il devinait mes pensées et semblait les accomplir avant que je lei^ eusse exprimées. Je vis du bonheur dans ses yeux et je fus heu- reuse. Depuis ce temps je ne lui donnai plus mes roses, je les laissai tomber; puis il avait son rosier, un rosier où je ne cueillais de fleurs que pour lui. Dire comment sans nous parler nous nous comprenions, expliquer par quelle intelli- gence commune nous causions avec la parole des autres, comment un regard furtif donnait à un mot indifférent, pro ■ nonce par un indifférent, un sens qui n'était qu'à nous deux, ce serait vouloir écrire l'histoire de notre vie, heure à heure, minute à minute. Cependant tout cela était innocent; ces gages si éphémères qu'il conservait avec tant de soin, je les eusse donnés à un ami, et aucune parole n'avait dit encore à Léon que je les lui donnais à un autre titre. Un jour vint ce- pendant où je reçus et rendis un gage qui délia, pour ainsi dire, le silence de nos cœurs. Qu'on me pardonne ces détails des seuls jours où j'ai senti la vie daus toute sa puissance, qu'on ne rie pas de ces frêles bonheurs qui seuls encore m'aident à supporter le lourd malheur qui m'a frappée : ce sont les seuls mom.ents du passé où je puisse endormir ma peine par le souvenir, et celui-ci me fut bien doux, non pas pour le bonheur qu'il m'apporta, mais pour le bonheur que je pus rendre. Car, j'avais raison de le penser, aimer c'est


M6 LES MEMOIRES DU DIABLE.

rendre heureux. C'était la veille du jour de ma naissance. Mon père, ma mère, mes frères, jusqu'à mes nièces me lutinaient eu me menaçant de leurs cadeaux pour le lende- main.

« — Tu ne l'attends pas à ce que je te donnerai, disait l'un.

« — Tu verras si je connais ton goût, disait l'autre.

« Chacun se promettait de me faire un grand plaisir, Léon seul n'osait rien me dire. 1! ne se vantait pas, il me regar- dait. Oh ! que c'est atïreux de ne plus voir, de ne plus aimer! mon Dieu ! quand ouvrirez-vous ou fermerez-vous tout à fait ma tombe?

« Léon me regardait. Mon Dieu, quel charme avez-vous donc mis dans les yeux de celui qu'on aime? quelle lumière si céleste, quel rayon si éthéré en jaillit donc, qu'il pénètre dans l'àme comme un air qui fait vivre et qui parfume la vie? Léon me regardait, et je sentais mon cœur se fondre en joie sous son regard. Pétais sûre qu'il avait pensé à moi. Le lendemain venu, après que tout le monde fut levé et fut venu mapporter, ceux-ci des fleurs, ceux-là des bijoux, je descendis dans le jardin. Léon s'y trouvait. J'étais résolue à recevoir ce que son regard m'avait promis. Je m'approchai de lui : il était tremblant, il allait parler, lorsque Félix s'ap- procha et m'offrit une charmante parure. Léon se relira, mon legard le rappela. Je vis qu'il prenait une résolution, j'attendis.

« — Pardon, me dit-il, j'avais oublié,. , Ce malin, en cou- rant dans le parc, j'ai trouvé ce mouchoir; il est marqué à votre lettre, je crois qu'il vous appartient, je viens vous le rendre.

« Je fus blessée d'abord : il avait trouvé un de mes mou- choirs et il ne le gardait pas ! Je le pris sans le regarder et le remerciai sèchement; il s'éloigna tout confus. En ce moment Hortense vint près de nous, et, m'arrachant vivement ce mouchoir, elle me dit :

« — Voyez la petite sournoise ! elle a fait son beau mou- choir avant moi, elle y a travaillé la nuit afin de l'avoir pour sa fête : ce n'est pas loyal. Mais comme il est joli ! je n'au- rais pas cru qu'il vint si bien, car tu étais bien distraite en y travaillant.

« Je n'avais pas compris d'abord; mais, en regardant ce mouchoir, je vis qu'il était absolument pareil à celui que je


LES MÉMOIRES DU DIABLE. H7

brodais et qui n'était pas fini. C'iUait donc le présent de Léon, un présent que je pouvais garder sans le cacher, un mou- choir qui m'appartiendrait mieux que le mien; car seule je saurais d'oîi il me venait. J'acceptai l'explicalion donnée par Hortense, et aussitôt je remontai chez moi ; je chercliai celui qui n'était pas achevé, je pris une bougie, je le brûlai. Pou- vais-je désirer avoir de moi rien qui pût rivaliser avec ce que m'avait donné Léon? Quand je descendis pour déjeuner, il était rêveur, il était triste, il me regarda. Je tenais son mouchoir, je le passai sur mon front; tout son visage s'illumina de joie. J'avais souvent entendu dire qu'il faut redouter les pa- roles de l'amour. Ce sont ses regards et ses douces extases qu'il faut craindre. Que m'eût dit Léon qui valût ce bonheur que je venais de lui donner? Il me revint au cœur, et; je ne parlai pas pour qu'il ne m'en échappât rien. Puis nous allâmes faire notre promenade. Pour la première fois, Félix nous ac- compagnait. Je fis ma distribution de roses, et Léon eut une des dernières qui restassent sur son rosier. Ce jour-là je la lui donnai en lui disant : Merci. 11 la reçut avec transport. A ce moment Félix s'approcha.

« — Et moi, me dit-il, n'aurai-je rien?

« — Si fait, lui répondis-je, et j'allai cueillir une autre fleur.

« — Serai-je moins bien partagé que Léon, et n'aurai-je pas comme lui une de ces belles roses mousseuses qui sont la?

« — Il en reste si peu !

« — C'est pour moi que vous vous en apercevez ?

« J'avais trop de bonheur dans l'âme pour vouloir le com- promettre. Je pris la plus belle rose et la donnai â Félix, qui me remercia. .le voulus regarder Léon pour me faire pardon- ner ; mais il jeta loin de lui la rose que je lui avais oITerle, et demeura à sa place immobile et désespéré. Je compris sa co- lère, car je venais de flétrir notre secret. Félix causait avec moi, je lui répondais à peine. On l'appela et il s'éloigna de quelques pas. J'oubliai toute prudence, je m'approchai de Léon.

« — Vous avez jeté votre rose ?

« — Ce n'est plus la mienne, c'est celle de tout le monde.

« — C'est mal ce que vous dites là?

« — C'est mal ce que vous avez fait !

« — Vous qui rendez si bien ce que vous ne trouvez pas, que diriez-vous si j'avais refusé ce qui n'éiait pas à moi/


118 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

" — Oh ! ne me le rendez pas, reprit-il avec effroi. 11 se tut, puis il ajouta tout bas en me rejzardant : Mais laissez-moi regretter de n'avoir pas gardé ce que j'avais véritablement trouvé.

« Je suivis ses yeux; ils s'arrêtèrent sur ce. bracelet de cheveux qu'il m'avait si timidement rendu. Par un mouve- ment plus rapide que ma pense'e, je le détachai de mon bras, et lui dis :

« — Tenez.

« Il jeta un cri. Je m'enfuis aussitôt. Je craignis de voir son bonheur. Hélas ! on prétend que c'est la douleur de ceux qu'elles aiment qui égi're les femmes ; ce ne fut pas ainsi pour moi. Toutes les fois que je souriais à Léon, que je le regardais, que je lui parlais, il y avait en lui tant d'ivresse, tant de bonheur, que je ne puis dire quel attrait je trouvais à semer une si puissante félicité près de moi. Oh! je l'aimais bien, je l'aimais pour qu'il fût heureux. C'est pour qu'il filt heureux que j'ai été coupable; c'est parce que je crois en son bonheur s'il me revoyait que je souffre, et c'est pour cela aussi que je souffre avec courage.

« Les jours qui suivirent celui-là furent les jours vraiment heureux de ma vie. Je sentis, dans toute sa plénitude eni- vrante, le bonheur d'aimer et d'être aimée. Pourtant je ne me dissimulais point qu'il y avait entre Léon et moi un obstacle qui serait invincible. Je le voyais, je le regardais en face; mais il no m'inspirait pas de terreur. Je n'av is aucun moyen de changer le sort qui m'atlendait, mais je n'en cherchais pas ; j'aimais, j'étais aimée ! ce sentiment tenait tout mon cœur. Cette ivresse était si complète que je n'avais plus be- soin de souvenirs ni d'espérances. Le présent était toute ma vie. Ce que j'avais été, ce que je deviendrais ne pouvait parvenir à m'occuper : j'aimais, j'aimais.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! maintenant que la réflexion, la solitude, le désespoir m'ont éclairée sur tant de choses qui se disaient autour de moi, il me semble que ceux qui par- laient d'amour n'avaient jamais aimé , ou bien j'aimais comme les autres n'avaient aimé jamais. Mon Léon était mon âme, ma pensée , ma vie. Je n'étais pas comme ceux qui font des projets d'avenir pour être heureux ensemble ! c'eût été penser hors de ce (lue j'éprouvais , et je ne le pouvais faire. Je me sentais le cœur suspendu dans un bien-être au- dessus de tous les calculs et de toutes les prévoyances ; les


LES MÉMOIRES DU DIABLE. H9

forces de ma vie et de ma pensée suffisaient à peine à cet enivrr^ment. mon Léon ! je l'ai aimé, aimé comme tu ne poux le croire, car, maintenant en le donnant ma vie, maintenant en acceptant la torture de mort où je vis pour ne pas renier ton amour, je ne t'aime plus comme alors ; je pense à ma vie perdue, à mon honneur flétri; je sais ce que je fais, j'ai une volonté. Alors je n'en avais pas ; j'aimais, c'était tout : devoir, honneur, vertu, c'était aimer. Pauvre Léon, que je t'aimais !

« Ce qui se passa entre moi et Léon durant un mois que je fus ainsi, je ne le pourrais dire. Tout me plaisait et m'e- nivrait. S'il était près de moi, j'étais heureuse ; s'il était loin de moi, j'étais heureuse ; je ne redoutais ni son absence ni sa présence. Quand il me parlait, sa voix vibrait en moi et y éveillait un écho si puissant qu'il murmurait sans cesse, et que je l'écoutais encore quand il ne me parlait plus. Ai-je vécu de la vie des autres durant ce temps? étais-je de ce monde? n'ai-je pas été ravie au ciel, dans une atmosphère inconnue ? n'est-ce pas un rêve où veillait l'amour seul, tandis que la prudence et le devoir dormaient dans mon cœur? Oui, ce fut un rêve, un délire, une ivresse sans nom ; car, lorsque le malheur vint n)'ea arracher, je n'aurais pu dire ce qui s'était passé , je n'aurais pu préciser une seule circonstance de ces jours si pleins, j'en éprouvais seulement un ressentiment qui avait sa joie douloureuse. Mou cœur était rompu de la céleste étreinte qui l'avait tenu si long- temps. Il me semblait, lorsque je revins à la vie ordinaire, que, si cet état eût duré longtemps, ma force s'y serait dou- cement fondue comme une cire blanche dans un doux foyer, et que mon âme s'y serait évaporée comme un éther subtil au soleil. C'était ainsi qu'il fallait me faire mourir, mon Dieu ! et non comme je meurs à présent. Je serais retournée à vous sans avoir péché, et vous m'eussiez accueillie, car vous êtes le Dieu de l'innocence. Et pourtant j'espère fer- mement que vous ne me repousserez pas. Seigneur! Sei- gneur ! car vous êtes aussi le Dieu de la douleur.

« J'hésite, j'hésite à commencer le récit de ce qui va suivre; car maintenant tout y est terreur, désespoir et crime. Oh! Félix était bien ce que j'ai dit : le tigre qui aime sa proie pour la dévorer, le tigre qui s'accroupit sous les fleurs étin- celantes du cactus, où sa robe rayée se mêle et se perd dans les bosquets de ses épais buissons; c'était bien le tigre qu


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veille longtemps et silencieux, pour bondir soudainement sur sa proie et ne lui apparaître qu'avec la mort.

« Un matin, l'hiver était venu, je descendis dans le parc, j'allai me promener dans une allée qu'on découvrait delà fe- nêtre près de laquelle travaillait Léon. Je ne pouvais guère le voir, mais je savais qu'il me voyait, et je lui apportais ma présence. Le soir, à la veillée, il trouvait mille moyens de me dire entre nous tout ce que j'avais fait, mes moindres gestes, combien de fois j'étais passée: nous avions des signes convenus pour tout cela; nous étions heureux de ces entre- tiens. Le matin dont je parle, Léon m'arrêta au détour d'un massif.

« — N'allez pas plus loin, me dit -il, le capitaine a fait en- lever mon bureau de la fenêtre où il était, il se doute de notre amour. Je l'ai vu se diriger vers notre allée. Il va sans doute vous y espionner. Je me suis échappé pour vous pré- venir.

« A ces mots j'aperçus Félix qui venait vers nous.

« — Fuyez? dis-je à Léon.

« — Non, me dit-il, ce serait lui montrer que nous avons quelque chose à cacher. Calmez -vous, et répondez-moi comme je vous parleraj.

« Le capitaine nous avait vus. Cependant il ne hâta pas sa marche. Cette lenteur m'épouvanta : elle m'apprit qu'il était sur de ce qu'il soupçonnait et de ce qu il voulait faire. Du bout de la longue allée où il venait d'entrer jusqu'à nous, je crus sentir ses regards durs et glacés sur mon cœur. Lors- qu'il fut à quelques pas de Léon, celui-ci me dit avec calme :

« — Je m'occuperai, Mademoiselle , de copier cette mu- sique nouvelle.

« — Je vous serai obligée, lui dis-je.

« Félix s'arrêta, et nous jeta un sourire de pitié et de mépris.

« — Monsieur Léon, dit-il, voulez-vous me suivre? j'ai quelques ordres à vous donner.

« L'idée soudaine me prit de savoir ce qui allait se dire, et je répondis aussitôt :

« — Je vous laisse ensemble.

« Je feignis de me retirer rapidement, comme si je fuyais; mais, grâce à l'épaisseur de nos charmilles d'if, je pus me rapprocher de l'endroit où Léon et Félix étaient restés. Le


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 121

capitaine ne prit pas la parole sur-le-ehamp ; il voulait sans doute nie laisser le temps de ni'éloigner. Ce fut Léon qui parla le premier; sa voix me fit un effet étrange, ce n'était pas la voix dont il me parlait. Autant celle que j'aimais avait de douceur et de soumission, autant celle que j'entendais en ce moment avait de lierlé et d'assurance.

« — Qi^iels ordres le capitaine Félix a-t-il a me donner?

« — Un seul. Monsieur, répondit celui-ci avec un calme qui m'élonna, c'est celui de vous tenir prêt à partir de- main.

" — Je ne suis pas entré dans la fonderie de M. Buré pour faire les affaires extérieures.

« — Aussi n'est-ce pas pour ses affaires que vous parti- rez, ce sera pour les vôtres. Vous êtes assez instruit, mon- sieur Lannois, et je pense qu'il est temps de vous renvoyer à monsieur votre père.

« Cette nouvelle me foudroya. Je fus obligée de m'appuyer à la charmille; j'étais près de m'évanouir, quand la voix de Léon me rassura en m'épouvantant.

« — C'est-à-dire que vous me chassez. Monsieur?

« — Je ne me suis pas servi de cette expression, reprit le capitaine d'un ton parfaitement calme.

« — Soit, Monsieur, répondit Léon d'un ton légèrement railleur; je n'ai pas le droit de vous faire plus grossier que vous ne l'êtes.

« — Vos injures sont inutiles, mon petit Monsieur, re- partit Félix d'un ton méprisant.

« — Et vos ordres sont également inutiles, mon terrible capitaine, répéta Léon en ricanant.

« — Il faudra pourtant obéir.

« — Quand celui qui est le maitre ici me les aura si- gnifiés.

« — Le maître ici, c'est moi !

« — Pas encore , pas encore ! s'il vous plaît ! le maitre, c'est M. Buré. Je sais bien que vous avez la promesse d'être associé à la maison quand vous aurez touché la dot d'Hen- riette. C'est si commode de faire sa fortune en épousant une jeune fdle riche ! Mais le mariage n'est pas encore fait. Jus- que-là vous êtes commis, commis comme moi, monsieur le capitaine, et, s'il vous plaît de donner des ordres, il ne me plaît pas à moi de les recevoir.

" Je m'allcndais à une explosion de colère de la part de


1-22 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Félix. Je reconnus, au son de sa voix, qu'il y avait chez lui un parti pris de se modérer.

« — Tous vos vœux seront satisfaits. Monsieur, et je vais prier M. Buré de vous répéter ce que je viens de vous dire.

« — C'est-à-dire, s'écria Léon hors de lui, que vous allez me dénoncer !

« — Vous dénoncer ! monsieur Léon, et pourquoi? Je vous crois un fort honnête homme, vous ne manquez ni d'assi- duité ni d'intelligence ; mais, que voulez-vous , c'est peut- être un caprice, mais votre figure ne me revient pas, elle m'agace les nerfs.

« — Savez-vous, capitaine, que je peux prendre ceci pour une insolence ?

« — Et à quoi cela vous mènera-t-il ?

« — A vous en demander raison.

« — Je ne pourrai vous la rendre, mon bon ami. Quand votre père vous a envoyé chez d'honnêtes négociants, nous vous avons reçu en bon état de sauté ; nous vous retourne- rons de même , comme d'honnêtes négociants que nous sommes. Puis, quand monsieur votre père nous aura avisés que vous êtes arrivé sans avaries, s'il vous convient de venir vous promener par ici, alors je vous rendrai toutes les raisons qu'il vous plau'a de me demander.

« — J'y compte, répondit Léon avec un dédain qui, au rai- lieu de mon désespoir, me fit plaisir, car il devait humilier Félix ; j'y compte, mon bon ami, comme vous dites; mais en attendant, je vous avise, mon très-bon ami, que vous êtes uu sot.

« Toute la résolution du capitaine céda à cette injure.

« — Misérable ! s'écria-t-il.

« — Eh! venez donc, capitaine, venez donc! il y a des épées chez moi.

« — Non, reprit Félix, qui se remit aussitôt, non, il faut d'abord vous chasser.

« Et craignant sans doute de céder à sa colère, il s'éloigna rapidement. Je voulus faire quelques pas pour aller vers Léon ; la force qui m'avait soutenue me manqua tout a coup, et je tombai évanouie. Quand je revins à moi, j'étais dans le salon de notre maison, entourée de toute ma famille. Les regards qu'on jetait sur moi étaient tous empreints d'une farouclie sévérité. Mon frère seul me regardait avec quelque


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 123

honte. Je n'étais pas remise encore dans ma raison, que mon frère me dit presque avec douceur :

« — Henriette, es-lu coupable ?

« Ah! malheur, malheur et malédiction sur ceux qui par- lent aux cœurs innocents un langage qui suppose le crime ou le vice ! Ces mots : Es-tu coupable? avaient sans doute pour ma famille un autre sens que pour moi, car la réponse que je leur fis eut aussi une signification que je n'ai com- prise que plus tard. Pauvre enfant qui aimais, mais qui ai- mais encore comme un enfant ! je ne pensais qu'à celui qu'on allait chasser, et je répondis a cette terrible question : Es-tu coupable? par ces mots :

« — Grâce, grâce pour Léon !

« — Malheureuse ! s'écria mon père en se levant.

« — Oh! Henriette! me dit Hortense tout bas.

« Mon père, que ma mère avait peine à contenir, poussait de sourdes malédictions. Je restai stupéfaite. J'avais la con- science de ma faute, car j'avais désobéi au vœu de ma fa- mille ; mais j'avais aussi celle de mon innocence. Sans sa- voir ce qu'étaient les crimes de l'amour, je comprenais bien que je n'avais pas oublié tous mes devoirs. Je me levai donc aussi à mon tour, et, m'adressant avec force à mon père, je répondis :

« — '\^ous m'avez demandé si j'étais coupable ; coupable de quel crime? coupable d'aimer M. Lannois, c'est vrai; cou- pable de le lui avoir dit, c'est vrai ; coupable d'avouer qu'il m'aime, c'est vrai. S'il y a des crimes au delà de ceux-ci, je les ignore.

« Aussitôt je sortis du salon, mécontente envers tous de ce que je n'avais trouvé que des visages sévères et accusateurs lorsque le bonheur de ma vie venait d'être brisé, désespérée en moi seule de la profondeur de peine où je me sentais tomber, comprenant par la douleur cet amour que j'avais compris par la joie : amour immense, amour qui était le centre de ma vie, ou qui la tuera ou me rendra folle si on l'en arrache ! Cependant la colère se mêlait à mon désespoir. N'avoir pas trouvé un mot de pillé dans tout ce monde qui m'entourait et qui était heureux, cela m'irritait. J'accusais autant que j'étais accusée, lorsqu'un incident inouï vint pousser ce sentiment au dernier degré de violence. J'ouvre la porte de ma chambre, et je vois Félix devant mon secré- taire ouvert, Félix fouillant les tiroirs, examinant mes papiers.


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Il Je poussai un cri d'horreur et de mépris.

« — Qu'y a-t-il? s'écria mon frère, qui m'avait suivie avec sa femme.

« — Un laquais qui force les meubles, m'écriai-je dans la fureur de mon indignation.

« — Henriette ! s'écria Félix, à qui la violence de mon in- jure ne laissa pas le temps de rougir de son infâme action.

« — Sortez, lui dis-je, sortez de chez moi ; je vous chasse de cette chambre.

« A ma voix, à mon aspect, mon frère et sa femme restè- rent immobiles sur le seuil de ma porte. Leur rougeur attesta à Félix qu'ils étaient honteux pour lui de ce qu'il venait de faire. Et puis la colère avait dû me prêter un accent bien sou- verain, car le capitaine sortit sans prononcer une parole, la pâleur sur le front, la rage dans les yeux. Le regard que nous échangeâmes alors portait notre destinée à tous deux: ma haine et mon mépris éternels pour lui ; sa vengeance et sa haine éternelles pour Léon et pour moi. A peine Félix fut-il sorti, que je fermai ma porte, et que je pus l'entendre dire à mon frère :

« — Je n'ai pas trouvé une preuve.

« Une preuve ! Une preuve de quoi ? de mon amour? il n'en était pas besoin'! je l'avouais, je le proclamais. C'étaitj donc des preuves de mon déshonneur? De mon déshonneuri Oh ! vous qui lisez ce misérable récit, n'oubliez pas sur quelj livre il est écrit; comprenez par quel elTroyable calcul il été laissé, après beaucoup d'autres, à côté de ma solitude.| D'abord c'a été des pages moins horribles, d'abord un livre qui s'appelait Faublus, puis d'autres, beaucoup d'autres, cor- rupteurs assis au chevet de mon cercueil pour y inl'ectet mon âme, et dont quelques pages ont sali mes regards jus- qu'au moment où j'ai entrevu ce qu'ils voulaient dire. Au- jourd'hui, je sais quelles preuves Félix cherchait, je sais et que voulait dire ce mot déshonneur ! Mais alors, Dieu le sait,| la virginité de ma pensée était aussi pure que celle de moi corps, et cet amour, dont ils me faisaient une honte, était ui ange du ciel aux ailes blanches, qui n'avait pas encore tou-j ché la terre.

« Cependant, tout me disait que l'accusation de ma famille| ne s'arrêterait pas où s'était arrêtée ma faute, et dans l'irri- tation où la sévérité des uns et l'audace insultante de l'autn luavaient plongée, je cherchais celle faute ; je regrellais dôj


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 125

ne pas l'avoir commise; j'enviais aux miens, et à Félix sur- tout, la consolation qu'ils éprouveraient à me savoir inno- cente ; je leur donnerais donc une joie pour une pudeur qu'ils ne m'avaient pas même supposée ! Cet état de colère et de ilèvre était trop violent, il se calma bientôt, et la dou- leur vint me soulager. Je perdais Léon ; je le perdais sou- dainement, sans lui dire adieu, sans lui rien jurer, sans que nous nous fussions dit : Soulîrons et espérons. C'était af- freux ! Plusieurs fois je voulus descendre pour voir mon père, mon frère, Hortense, pour leur dire que j'étais inno- cente, pour leur demander de ne pas laisser partir Léon ou de me permettre de le voir : j'étais folle de douleur comme je l'avais été de colère. D'autres fois aussi je voulais sortir et aller au hasard dans la maison, dans le parc, pour le ren- contrer, pour le voir de loin. Je ne l'eusse pas fait assuré- ment : arrêtée à la première marche de l'escalier qu'il me fallait descendre, j'aurais reculé, je le sens, je le jure. Mais dans un moment où cette idée s'était tout à fait emparée de moi, je voulus sortir, ma porte était fermée ! fermée en dehors pai" eux !

« Oh! que Dieu leur pardonne mon crime! mais ils m'y ont poussée de tout leur pouvoir. Quoi ! pour une douleur innocente, je n'avais pas trouvé une consolation ; pour une douleur qui pouvait devenir coupable, pas un conseil, pas un appel à ma tendresse pour eux, pas une prière de ne pas les aiiliger, pas même un ordre de respecter leur nom! Un verrou ! un verrou! comme surun coupable endurci ! une prison comme sur une fille condamnée! Oh! oai, mon Dieu, ils méritaient mon crime, et, du fond de mon châtiment, je ne puis encore en avoir le repentir; ils me perdirent ! Prisonnière du côté de ma porte, j'ouvris ma fenêtre. Ils n'avaient pas encore em- prisonné mes regards, et, malgré eux, je vis Léon, mais Léon qui parlait, Léon à cheval qui passait au bout du che- min qui s'étendait devant moi. Ainsi, l'exil pour lui, la pri- son pour moi : tout cela en une heure ! Les bourreaux vont moins vite.

« Je ne sais ce qui l'eût emporté alors, de mon désespoir ou de mon indignation, mais tous deux auraient eu le même résultat ; je me serais jetée par cette fenêtre, si un signe de Léon ne m'eût dit : Espère! J'espérai, et je le regardai réso- lument s'éloigner, bien décidée à lutter contre tous et à dé- fendre mon bonheur par tous les moyens. A peine avais-je


126 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

perdu (le vue celui qui s'éloignait ainsi, que j'entendis ouvrir les verrous qui me tenaient enfermée ; on me rendait la li- berté parce qu'on avait cru qu'elle était protégée maintenant par l'absence de celui que j'aimais. Je refusai leur liberté. Oh ! la mienne ne m'eût conduite qu'à de vaines espérances ; je n'eusse pas revu Léon si on eût laissé mes pas libres d'aller le trouver. Ils n'avaient pas compris cela, ils ne com- prirent pas non plus pourquoi je m'obstinai à ne pas des- cendre ; et sûrs qu'ils étaient de mon innocence, car j'ai su depuis que les nobles protestations de Léon les avaient éclai- rés, sûrs de mon innocence, ils ne revinrent pas à moi raï consoler de leurs soupçons ; ils me laissèrent sous la flétris-" sure d'une accusation d'infamie, parce que Félix leur disait qu'il ne fallait pas céder à une passion de jeune fille, à une colère d'enfant. Je restai donc avec cette pensée qu'ils me croyaient coupable ; rassurés sur mon honneur, ils dédai- gnèrent de me rassurer sur leur pardon. Peut-être j'aurais dû aller l'implorer; mais demander pardon, c'était une justice pour Félix, et je ne le pouvais pas. Oh! j'ai bien accompli dans toute leur force les deux grandes passions du cœur des femmes, l'amour et l'aversion. Jaimais Léon jusqu'à mourir pour lui, et je serais morte pour ne pas donner une joie à mon bourreau.

« Bientôt cependant vint l'heure des repas. On pouvait me faire appeler, ou me tint en pénitence. J'étais si jeune! Ils oubliaient que j'aimais et que l'amour est la suprême crois- sance du cœur. Je ris de leur châtiment. Personne ne veut donc se souvenir? et Hortense, qui à seize ans avait épousé mon frère, ne voulait donc pas se rappeler qu'elle était femme et mère à un âge où elle me laissait traiter comme un en- fant capricieux? On vint cependant chez moi, une servante se présenta pour me servir; j'allais la renvoyer, lorsqu'elle me glissa furtivement un papier dans la main. Quelques mots étaient tracés au crayon : « Je pars, mais je reviendrai ce soir, 11 faut que je vous parle, il faut que nous soyons sauvés. A dix heures, je serai à la petite porte du parc; y serez-vous? j'attends.» Par un hasard étrange, jamais je n'avais vu l'écriture de Léon. Cette lettre n'était pas signée; cependant je ne doutai pas un moment qu'elle ne fût de lui, et je répondis au bas de ce billet : « Oui; » et je le remis a la servante.

« Je dois l'avouer : cette action qui a décidé de ma vie, je


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 127

la fis sans réflexion. Celte servante était devant moi ; Léon attendait; et j'avais besoin de voir Léon, non pas pour son amour dans ce moment, non, je le jure, mais pour lui dire ce que je deviendrais, pour lui demander ce qu'il comptait faire. C'était comme un conseil à tenir pour notre avenir, au moment d'une catastrophe. Mou billet parti, je compris que c'était un rendez-vous que je venais de donner; et pourtant ce n'était pas ce qu'on appelle un rendez-vous d'amour. La veille de ce jour Léon me l'eût demandé à genoux, je l'aurais refusé. Ce jour-là, je lui eusse fait dire de venir s'il ne m'a- vait devancée. Nous avions déjà le malheur comme sauve- garde. Une autre crainte vint m'agiter : c'était peut-être un piège que Félix m'avait tendu! Mais à quoi bon? à me faire commettre une faute? eh bien! j'y étais décidée, et, sur le salut de mon àme, qui est ma seule espérance dans mon dé- sespoir, cette faute que je commettais n'était qu'une déso- béissance de plus, une révolte contre Félix, un moyen de tenter de lui échapper ; l'amour y était oublié, et s'il m'avait fallu écrire d'avance tout ce qui eût dû se dire dans cet entre- tien, le mot « Je t'aime » y eût été à peine prononcé, et on n'y eût trouvé que des résolutions de faire intervenir la fa- mille de Léon et de fléchir la mienne. Oui, je le jure encore, je n'avais aucune idée d'un amour coupable, je calculais ce qui me restait de chance de ne pas mourir, je ne savais pas que l'allais hasarder d'autres dangers.

« Le temps se passa ainsi, et, la nuit venue, j'attendis sans terreur le moment où j'allais m'échapper de ma chambre. Seulement alors un frisson me prit; de vagues images d'une fille séduite, qui fuit la maison paternelle, me passèrent de- vant les yeux comme des fantômes, pendant que je descen- dais l'escalier qui criait sous mes pas. J'avais entrevu des tableaux où cela était représenté, et ils se dessinaient dans l'ombre en prenant ma figure. Plus instruite que je ne l'étais, j'aurais peut-être reculé devant ces sombres avertissements ; mais j'avais contre moi la pureté de mon àme et l'ignorance de mes sens. Pauvre enfant que j'étais! toute ma vie s'était portée au cœur, et je ne comprenais pas que le cœur pût être déshonoré. Je traversai le jardin, j'arrivai à la porte du parc, je l'ouvris : Léon était là. Il entra, il me prit la main; c'était la première fois qu'il me touchait. Je n'éprouvai aucune émo- tion, tant j'étais troublée !

« — Viens, me dit-il, viens dans ce pavillon; là nous se-


us LES MÉMOIRES DU DIABLE.

rons à l'abri de toute rencontre ; le capitaine peut errer dans le parc, viens.

« Je suivis Léon, car j'avais peur de Félix. Nous entrâmes dans le pavillon, au milieu d'une obscurité complète. Léon me fit asseoir sur un canapé, et se plaça près de moi. Si j'avais parlé la première, le mot que j'eusse prononcé eût été celui-ci : « El maintenant, qu'allons-nous devenir? »

« Ce fat Léon qui me parla. Il semblait avoir oublié notre malheur, lui, car il me dit :

« — Oh ! que voilà longtemps, Henriette, que je mourais du besoin di' te parler ! Depuis six mois que je t'aime, depuis six mois que ton regard me brûle et me ravit, ne pas t'avoir rencontrée une fois, ne pas l'avoir dit mes tortures, c'était un bien horrible malheur !

« Ces paroles, l'accent dont elles furent prononcées, me troublèrent et me firent peur. Je n'étais pas venue pour qu'il me dit qu'il m'aimait : je le savais si bien ! je l'aimais tant ! Pour la première fois qu'il me dit librement ses pensées, nos cœurs ne se trouvèrent point d'accord. M'aimait-il donc moins que je ne l'aimais, puisqu'il avait besoin de me le due? Je ne fis point ces réflexions.

« — Léon, c'est ce qui nous arrive qui est un malheur.

« — Non, me dit-il en baissant la voix ; non, si tu m'aimes comme je l'aime. Je pars, car il le faut; mais je reviendrai l)ientôt. La fortune de mon père est immense ; sa tendresse pour moi n'a pas de bornes ; je lui dirai tout, et il reviendra avec moi demander ta main; ils n'oseront me la refuser.

« — En ètes-vous sûr?

« — Oui, je suis sur de l'obtenir, si je puis être sûr que tu le conserves à moi.

« — Léon, lui dis-je en lui prenant la main, je vous jure' que, dussé-je mourir, nul autre que vous ne sera mon mari.

« — Il serra mes mains, et, m'attirant vers lui, il me dit :

« — Oh! tu m'aimes donc, Henriette!... tu m'aimes... tu seras à moi, tu me le jures?

« Je venais de le lui dire de moi-même. Il me sembla qu'après, la manière dont il venait de me le demander, je ne devais plus lui répondre. Puis il sélevait en moi un trouble étrange. Mon cœur se serrait à me faire mal ou se dilatait à m'étouffer; je sentais mes mains trembler dans celles de Léon, mon corps frisonner, ma respiralion haleter; et lui, il me disait en m'attirant toujours près de lui :


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 129

« — Tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes?

« Un trouble inouï me monta du cœur à la tête; il me sembla que ma pensée s'en allait, qu'un vertige me prenait et allait me faire tomber. Je répondis d'une voix que j'arra- chai avec effort de ma poitrine.

« — Laissez-moi... laissez-moi.

« Il ne tint compte de ma terreur, et me prit dans ses bras. Je le repoussai sans le comprendre.

« — Non, lui dis-je, non !

« — Tu m'aimes, et tu seras à moi, reprit-il, à moi, mon Henriette bien-aimée , à moi alors, à moi maintenant, et je croirai à ton amour, et je croirai que tu m'aimes comme je t'aime, que ta vie m'appartient comme la mienne est à toi?

« — Oui, lui dis-je, je vous l'ai juré ; je serai à vous, Léon, Léon, n'est-ce pas assez?

« — Pourquoi me repousser ainsi? reprit-il en se servant de sa force pour tenir mes mains captives, et je sentis ses lèvres sur les miennes.

« Je me levai tremblante, éperdue.

« — Non, non, non! lui dis-je, refusant à mon trouble plutôt qu'à ses désirs ; car, j'en jure Dieu, j'ignorais ce qu'il me demandait.

« — Henriette! Henriette ! reprit-il.

« — Ah ! m'écriai-je en exprimant un sentiment inouï d'é- pouvante, Léon, Léon, vous ne m'aimez pas.

« Et je me pris à pleurer.

« — Oh! qu'as-tu dit, Henriette? s'écria-t-il tristement en me ramenant près de lui. Je ne l'aimes pas! et pour cet amour cependant j'ai suporté six mois l'insolence de cet homme à qui tu dois appartenir! pour ne pas élever un obs- tacle de sang entre nous, je ne l'ai pas tué, cet homme, qui a osé me dire que tu serais à lui !

« — Jamais !

« — Jamais, dis-tu? mais il reste, et moi je pars, et toute ta famille sera autour de toi, qui te suppliera, qui te mena- cera, qui te dira que je ne t'aimais pas, qui le parlera contre moi. Et qui sait, peut-être, si, dans un jour de doute, de ter- reur et de faiblesse, tu ne succomberas pas, tu ne me tra- hiras pas?

« — Léon, jamais !

« — Oh ! tu es trop forte contre mon amour pour ne pas être faible contre leur haine.


m LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — Léon, grâce et pitié, je faime. « — Henriette, mais tu ne sens donc pas ton cœur qui bout, ta tête qui s'égare? Oh ! tu ne ui'aiuies donc pas comme je t'aime ?

« Et je sentais ce qu'il me disait : mon cœur bouillonnait, je frissonnais de tout mou être ; ma pensée, ma raison s'éga- raient. J'étais dans ses bras; son haleine brûlait mon visage, ses lèvres retrouvèrent les miennes, et, quoique la nuit fut profonde, je fermais les yeux. Je me laissais entraîner vers un crime que j'ignorais, mais qu'il me semblait que je ne devais pas voir; je n'étais pas évanouie, mais j'étais dans les mains de Léon comme un corps inerte. Un anéantissement douloureux du corps et de l'esprit me livrait à lui sans dé- fense, il eût pu me tuer sans que j'en éprouvasse de douleur. Je ne sentais plus rien; il étreignit vainement ce corps sans âme, il chercha vainement un battement de mon cœur, il ap- pela vainement un mot de ma bouche : je me sentais mou- rir, voilà tout. Et j'étais coupable, déshonorée et flétrie que je ne savais pourquoi j'étais coupable, déshonorée et flétrie !

« Ce fut le cri de son bonheur qui m'éveilla de cet engour- dissement; je voulus le repousser et le maudire, mais ma parole demeura étoufl'ée sous ses lèvres, et mes larmes se perdirent dans ses baisers. J'étais à lui! je pleurai : je venais de perdre une illusion, je venais d'apprendre ce que les hommes appellent le bonheur. Le bonheur! est-ce donc la profanation de l'amour? Pauvre ange déchu, je venais de tomber du ciel. Car j'étais un ange, moi; car si j'eusse été une femme seulement, une femme comme tant d'autres, ou j'aurais résisté, ou j'aurais été heureuse aussi; mais j'igno- rais l'amour des hommes, et j'y succombai.

« Cependant le délire de la joie de Léon me calma, et je laissai mon âme redescendre jusqu'à lui, lorsqu'à genoux devant moi il me dit :

« — Ah! merci, âme de ma vie! Tu m'appartiens mainte- nant comme l'enfant à la mère. Maintenant ils me donneront ta main, ou nous mourrons ensemble. Henriette, Henriette, dis-moi que tu me parduunes.

" Je crus comprendre son ivresse ; il venait d'être sûr que je l'aimais. Uh! misérable gage d'amour que l'honneur d'une femme ! Je renfermai mon remords, je ne voulus rien retenir de la félicité que je venais de lui donner.

« Ce fut alors, alors seulement, ({u'il me parla d'avenir et


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 131

de projets; je le laissai dire. Je n'avais plus qu'à me confier à lui, j'avais perdu le droit de lui donner un conseil, de lui demander une espérance; je n'avais plus de souci à prendre de moi ; il avait voulu ma vie, je la lui avais donnée, je sen- tais qu'il en était seul responsable. Nous nous quittâmes alors : il partit, je rentrai chez moi. Ce fut une nuit de larmes suivie d'un jour d'affreuses tortures.

" Oh! peut-00 s'imaginer une plus horrible peine? Le se- cours qui eût pu me sauver me vient quand j'étais perdue. Hortense, mon père, ma mère, alarmés de mon obstination à rester chez moi, vinrent le matin dans ma chambre, et là ils me dirent que la jalousie de Félix les avait égarés, qu'ils sa- vaient que je n'étais coupable que d'amour, qu'on me par- donnait, qu'on me laissait la liberté de pleurer, de soulîrir, et qu'on espérait que le besoin de rendre la paix et le bon- heur à ma famille m'aiderait à combattre celte passion plus imprudente que coupable. Le lendemain, mon Dieu! le len- demain, mon père, un vieillard, ma mère si vertueuse, ma sœur si bonne, mon frère si juste, assemblés autour de mon lit, me disaient cela avec des larmes dans les yeux et de l'indulgence dans la voix, et je ne leur ai pas crié : Insensés et bourreaux, il est trop tard, vous avez laissé tomber votre enfant dans la fange, et vous venez lui tendre la main; je n'en ai plus besoin ! Je ne leur ai pas dit cela. Je ne fis que pleurer et me tordre sous leurs consolations; ils crurent que j'allais mourir, et me laissèrent seule. Oh ! dans ce moment, oui, si j'avais su où retrouver Léon, je me serais échappée de notre maison, je serais allée à lui, et je lui aurais dit : Tu m'as voulue , prends-moi donc tout entière , donne-moi un toit, une famille, du pain, un nom, car j'ai honte du nom de ma famille, du toit, du pain que j'ai : tout cela, je le vole im- pudemment, tout cela n'est plus à moi, je l'ai renié.

« La maladie me sauva du désespoir, la fièvre me prit et me tint vingt jours durant. Quand elle me quitta, je n'avais plus de force que pour être lâche, je n'avais plus de courage que pour mentir et trembler. Je ne redevins digne de vivre que lorsqu'un sentiment inouï, un sentiment plus foi't, plus saint, plus ineffable que l'amour, vint me retremper le cœur : j'étais mère, je le devinai avant de le sentir. Avant que les signes accoutumés de la grossesse fussent venus m'avertir de mon état, je ne sais quelle intuition de mes entrailles me cria que je n'avais plus le droit de mourir. Ce n'était cepen-


13-2 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

daut qu'un vague sentiment d'espérance qui me prenait ainsi dans mes heures de soliLiide. Je ne sais pourquoi je regar- dais avec une curiosité nouvelle les enfanls de ma sœur. Je me remettais en mémoire leur visage et leurs cris aux pre- miers jours de leur naissance. Je les prenais avec amour sur mes genoux, je les y berçais en cherchant à me rappeler les chansons de leurs nourrices. Puis, un soir, comme j'étais à genoux dans ma chambre, priant Dieu dans toute la ferveur du désespoir, lui demandant de détourner de moi le malheur que je pressentais, lui promettant en mon àme de racheter ma faute par une vie de pénitence et de vertu, je sentis une autre vie s'agiter dans la mienne.

« grâce du Seigneur, qui avez mis tant d'amour dans le cœur des femmes, vous en avez mis encore plus dans leurs entrailles! Misérable fille perdue que j'étais, je ne puis dire de quel cri d'amour je saluai cet être vivant en moi pour de- venir le témoin irrécusable de mon crime ; je ne puis dire ce que je me sentis de saints devoirs à remplir envers cette créature qui ne pouvait naître que pour me déshonorer ou me tuer. Ce furent ces devoirs qui me rappelèrent à la vie en m'arrachant à l'horrible abattement auquel je me laissai aller. Depuis deux mois que Léon était parti, je n'avais point de ses nouvelles et l'on évitait de me parler de lui, quoique je devinasse à certains chuchotements que mon sort était sans cesse en discussion parmi ceux de ma famille. Je m'é- tais préparée à ce qui m'arrivait, je savais qu'on me cache- rait toutes les démarches de Léon jusqu'à ce qu'il eût triom- phé des obstacles qui nous séparaient; j'étais patiente parce que j'avais foi en lui. Mais quand je ne fus plus seule, quand je dus craindre pour deux existences frappées du même malheur, mes angoisses devinrent affreuses, mes inquiétudes dévorèrent mon sommeil, et je cherchai à percer le mystère qui m'entourait. Un mois entier se passa ainsi, un mois sans que rien m'avertît que les intentions de ma famille fussent changées à mon égard. J'étais au milieu d'elle comme une jeune fille triste d'un loi amour, et à qui on laisse par pitié la liberté de sa tristesse. Ou était affectueux avec moi, on allait au-devant de mes désirs quand le hasard me faisait pronon- cer un mot qui avait l'air d'un désir ; mais on ne venait pas à mou cœur.

« Ni ma mère, ni mon père, ni Hortense ne s'approchaient jamais de moi pour me tendre la main, eu me disant que


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 133

je (levais avoir autre chose dans le cœur qu'une passion doulanl, pour soutTrir ce que je soulTrais.

« Cette position, à laquelle je m'éiais soumise parce que je ne men étais pas aper(;ue, me devint alors insupportable. Hue faisait Léon? Connnenl n'avait-ii pas trouvé un moyen de m'avertir de ses déiuarclies? Comment moi-même ne î'a- vais-je pas prévenu de ma position? Tout cela me donna l'agitation du malheur, après que j'en avais subi l'accable- ment. La servante qui m'avait remis la lettre de Léon m'évi- tait et semblait craindre la responsabilité d'une intelligence avec moi. J'appris un jour qu'un mot de pitié qui lui était échappé lui avait valu la menace de la chasser. « Fauvre demoiselle! avait-elle dit, elle leur mourra dans les mains sans qu'ils s'en aperçoivent. » Quand cette femme disait cela, elle avait raison : oui, je serais morie si l'on m'avait laissée mourir; mais on a voulu me tuer, et je me suis dé- fendue; j'ai résisté, je résiste encore. Combien cela du- rera-t-il ?

« Cependant le temps se passait, et rien ne venait m'aver- tir que je n'étais pas abandonnée. Oh! quels jours et quels nuits de tortures, quels elVrois soudains, et quelles lentes et profondes terreurs! Si un mot sans intention venait heurter par hasard a ma position, je me sentais défaillir; puis, dans ma solitude, je me ligurais le moment où il faudrait dire la vérité, ou bien celui où la vérité serait découverte, et alors c'étaient, dans mes insomnies, d'elTroyables tableaux, où j'étais à genoux, ciiant et pleurant au milieu des malédic- tions de ma famille. .Mais, par une étrange circonstance qui se retrouvait également dans les rêves de mes insomnies et dans les rêves de mou sommeil, jamais Félix ne m'apparais- sait dans ces épouvantables délires : seulement il me sem- blait qu'un fantôme inconnu planait sur ma tète avec un rire hideux. Était-ce donc que mon âme comprenait que menacer et maudire n'était pas assez pour lui, et que mon imagination était en même temps incapable de se représenter un supplice qui fût digne de la cruauté de cet homme? Je soulTrais tant alors que je croyais être arrivée au dernier terme de mon courage. Je ne connaissais pas cette misérable faculté de l'âme qui lui fait trouver des forces pour toutes les dou- leurs, de manière à ce qu'elle sente toutes les atteintes avant de mourir ou de devenir insensible. Bientôt je com- mençai ce fatal enseignement. Il m'arriva par de brûlantes

TOME I. 8


154 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

blessures qui ine dévorèrent le cœur, et par des étreiules glacées qui le senèienl an point de l'arrêter dans ma poi- trine. Aujourd'hui je ne sais pas si je voudrais sortir de ma tombe pour passer par de telles épreuves. La première, el la seule où se trouvât une espérance , me vint à une de ces heures où l'âme est tellement basse, que lui donner même un bonheur, c'est la torturer. C'est comme ces heures où le sommeil pèse sur nos yeux d'un poids si invincible qu'on refuserait de les ouvrir, fût-ce pour voir son enfant.

« Nous étions tous dans le salon, triste réunion où la joie des enfants était devenue importune, tant mon aspect y jetait de morne désespoir ! Un domestique en ouvre la porte avec crainte, et dit assez timidement :

« — La voiture d'un monsieur vient de s'arrêter à la grille, et ce monsieur vient par ici.

« — A-t-il dit son nom? demanda mou frère.

« — Oui, Monsieur.

« — Eh bien ! comment se nomme-t-il ?

« Le domestique hésita , puis il répondit lentement el eu me regardant :

« — Il se nomme M. Lannois.

« — Léon! m'écriai-je eu bondissant.

« — C'est monsieur son père, dit le domestique en se reti- _ rant.

« Tous les regards s'étaient tournés vers moi au cri que j'avais poussé.

« — Mais vous ne faites pas attention que vous devenez folle? Jiie dit mon père d'un air de mépris courroucé. On annonce M. Lannois, et vous, devant un domestique, vous criez Léon! Retirez-vous dans votre chambre... retirez- vous... il est temps de mettre ordre à tout ceci.

« Je vis, à l'expression de mon père, qu'il contenait sa colère à grand'peine. Je sortis en baissant la tôle et eu mur- murant :

« — Ah ! c'est vous, c'est vous qui ne faites pas attention que je deviens folle.

« Puis, â peine étais-je hors de leur présence, que je vou- lus voir Al. Lannois; M. Lannois, le père de Léon, envoyé par Léo'i, mon second père, ma dernière espérance ; je voulus voir cet honuue, que je me ligurais un vieillard vénérable et bon, un vieillard portant l'indulgence el la protection avec lui.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 135

« Je me glissai dans un caiiinet, et là, à travers un rideau, je vis M. Lannois, j'entendis snn entrelien.

" M. Lannois était un homme très-jeune encore ; son visage était joyeux et rouge, sa taille petite et épaisse, sa tournure grotesque et prétentieuse, sa voix aigre et commune. Qu'on ne s'étonne pas si de ce premier moment je le remarquai si bien : c'est que chacun de ses traits dont je viens de le peindre ne m'apparatque pour me glacer le cœur. Oh ! si c'eût été un homme au visage austère et implacable, j'aurais trem- blé, j'aurais désespéré aussi, mais pas de ce désespoir hon- teux qui comprend d'avance que sa prière sera plutôt mé- connue que repoussée. On peut s'agenouiller devant la mort, mais il faut se taire devant la face enluminée de la sottise heureuse. Dût la dureté de ces paroles retomber sur moi, je les maintiens; car, il faut le dire, cet homme me donna le plus extrême de mes malheurs, il ôta sa dignité à ma souffrance, il me fit rougir, non de honte, mais de dégoût. Oui, lorsque j'ai entrepris ce récit, jai cru que le tableau des tortures que je souffre serait le plus cruel à tracer, et maintenant je vois qu'il en est qu'il m'est, pour ainsi dire, impossible défaire comprendre. Oui, quand je dirai qu'on m'a enfermée dans une tombe, loin de l'air et du sommeil, quand je donnerai les hor- ribles détails de cette captivité où je meurs, on me plaindra, on me devinera ; mais pourrais-je faire sentir à d'autres les horreurs d'une brutalité qui écrase et pétrit le cœur et la vie d'une malheureuse sous ses doigts insensibles? N'importe ! j'essayerai de le dire, car il faut que toutes mes douleurs soient connues, et peut-être, lorsqu'elles le seront, y aura- t-il un cœur de femme qui me comprendra, me pleurera, et priera le ciel pour que les douleurs de ce monde me soient comptées dans un autre.

« D'abord, ce fut entre M. Lannois et ma famille un échange de politesses, puis une conversation d'affaires; et enfin il s'é- cria en s'étendant sur sou fauteuil :

« — Ah çà ! voyons, il me semble qu'il manque quelqu'un ici?

« — Qui donc?

« — Eh ! eh ! pardieu, l'adorée Henriette.

« — Monsieur... dit mon père.

« — Allons, gros papa, ne faites pas l'enflé de dignité. Le gars Léon m'a dit l'allaire : il aime la petite drôlesse et elle l'aime en retour, ce qui est assez probable, vu qu'il est de


136 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

ma fabrique et qu'on n'en fait pas tous les jours comme ça. Aussi, je vous conseille de le prendre : le moule est perdu, ma femme est morte.

« — Monsieur, reprit mon père choqué de ce ton, une pa- reille proposition dans des termes...

" — Eh non ! pas de termes, répondit M. Launois d'un air triomphant, comptant, toujours comptant; cinquante mille écus au gars Léon.

« — Nous avons d'autres projets pour Henriette, répondit mon père.

« — C'est possihle ; mes les deux jeunes gens s'aiment, entendez-vous bien? et, pour parler par calembour, ceux qui s'aiment (sèment) finissent par récolter.

« Certes, de tous ceux qui écoutaient les étranges paroles de cet homme, j'étais l'esprit le plus innocent et le plus inac- coutumé à la grossièreté de pareilles équivoques, et cepen- dant je compris cette grossièreté. \e pouvant en entendre davantage, je m'enfuis dans le parc. J'allais comme une folle ; ma dernière chance de salut venait de m'ètre ravie. En ce moment, je voyais que ma famille devait refuser des propo- sitions faites ainsi ; et telle était la dignité des manières aux- quelles j'étais accoutumée, que je ne pouvais en vouloir à personne de ce refus. Que dirai-je?mon Dieu! Oui, si moi je n'eusse pas été coupable, je ne sais si cet homme ne m'eût pas fait détourner la tête d'un bonheur auquel il aurait donné la main. En ce moment où j'écris les mots grossiers qui étaient le langage du père de Léon, je me sens rouge et hon- teuse.

« Mais il faut que je dise ce qui amena mon malheur, et comment j'ai pu être effacée de ce monde, sans que personne s'en soit informé.

« J'étais dans le parc, pleurant, et prise de ce vertige qui mène au suicide. Hélas! si dans ce moment un gouffre, une mer s'étaient offerts à mes pas, je m'y serais précipitée. Mais j'errais parmi des fleurs et sur des gazons, meurtrissant mon sein et pressant ma tète qui éclatait en larmes, lorsque tout à coup j'aperçus M. Lannois qui sortait de la maison et qui, d'un air agité et colère, se dirigeait vers la grille où était restée sa voiture. Quelque cruelle et brutale que fût son as- sistance, c'était la dernière qui me pût \ enir en aide. Je m'é- lançai vers lui, et. emportée par ma douleur, je lui criai ;

<- — Quoi! vous parlez. Monsieur?


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 137

'< .Vi'lais si dôsespi-rée, mon acconl avait quoique chose de si dccliirant, que M. Lannois recula et nie consichh-a un mo- ment avec étonnement; puis il reprit de ce ton mortel qui brisait toute espérance, comme la roue d'une niacliine qui broie indilTérennuenl le fer qu'on lui jette ou le malheureux qui est pris dans sou implacable mouvement :

« — Pardieu, si je m'en vais ! que voulez-vous que je fasse d'un tas de pécores qui font les sucrées? des protestants et des bonapartistes, c'est tout dire.

«— Monsieur, Monsieur! m'écriai-je, oubliez-vous qu'il faut que je meure, si vous partez?

« — Vous? qui êtes-vous donc, vous?

« — Je suis Henriette, Monsieur.

« — Ah! oui, l'Henriette, la chérie, la bonne amie, la prin- cesse à Léon! Merci, mon cœur! allez demander un mari à vos sros bouffis de parents.

« Et me rejioussant de la main, il s'éloio;na. Je l'arrêtai.

« — Monsieur, Monsieur ! lui dis-je en joignant mes mains, mais Léon m'aime, et j'aime Léon !

« — Eh bien, mettez ça en réserve pour vous établir cha- cun à part, ça vous fera une belle avance.

« Toutes ces paroles tombaient sur mon cœur, et, comme le coup de poing implacable d'un portefaix qui frappe une femme, elles me renversaient à chaque coup ; à chaque coup je me relevais sous cette meurtrissure, et je criais encore. Enfin, une dernière fois je regardai cet homme, cet homme qui suait la vie, la santé, la joie; et moi, pauvre fille mou- rante et éperdue, je le saisis par ses vêtements, et, m'atlachant à lui de toute ma force, je lui dis d'une voix basse et déses- pérée :

« — Mais je suis coupable, Monsieur, mais je suis mère, mais...

« El je tombai à ses pieds. Cet homme me regarda pendant que j'étais haletante, et, se détournant de moi, il se mil à siffler en chantonnant :

Je ne savais pas ça, dérira. Je ne savais pas ça.

« Je tombai la face contre terre, et j'espérai mourir tant je me sentais suffoquée d'affreux sanglots. « Cependant on m'avait vue de la maison. Mon frère, mon


1Ô8 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

père, Félix accouraient pour metlre un terme à cette scène qu'ils devinaient dégradante pour eux et pour moi; ils arri- vèrent jusqu'à nous, tandis que M. Lannois continuait à chan- tonner.

« Lorsque Félix me releva, M. Lannois s'écria avec un rica- nement triomphant :

« — Doucement, doucement ! prenez garde à l'enfant !

« — Qu'est-ce à dire, Monsieur ? reprit mon frère.

« — Ça veut dire, repartit M. Lannois répétant son hideux jeu de mots, qu'entre jeunes gens, lorsqu'on s'aime on ré- colte.

« Je retombai à terre, et je vis alors penché sur moi le visage effayant de ce fantôme inconnu qui avait traversé mes rêves. C'était Félix qui me regardait ainsi. Il y eut sur son visage une contraction effrayante, puis il se releva, et, regar- dant M. Lannois en face, il lui dit :

« — Vous êtes un infâme et un calomniateur ! et vous venez de mentir impudemment !

« M. Lannois pâlit et trembla. Cet homme si brutal était lâche.

« — Ma foi, c'est elle qui me l'a dit.

« — Ne voyez-vous pas, repartit Félix, que cette malheu- reuse est folle?

« — Je ne le savais pas, dit M. Lannois ; je le dirai à mon fils, ça le guérira de sa sotte passion. Une femme folle, bon ! bon ! ça le rendra plus raisonnable.

« Je tentai un effort pour me relever et crier, car M. Lan- nois avait l'air convaincu de la vérité des paroles de Félix, et eans doute ma conduite ne pouvait qu'aider à cette opinion... Je me traînai sur les genoux, et j'allais parler lorsque la force me manqua, et »


VIII

DEMI-CONCLUSIQ«,

Luizzi lisait ce récit avec une attention extrême ; rien jus- que-là. ne l'en avait disirait, ni les mouvements d'IIenrielte, ni les plaintes de son enfant, pauvre et cliétive créature, née


. LES MEMOIRES DU DIABLE. ir.;>

sans doute dans cette eiïroyable prison. L'œil fixé sur le ma- nuscrit, il le suivait avec l'àpreté d'une cuisinière ou d'une holle dame attablée à un roman do Paul de Kock qu'elle dé- vore, lorsque tout à coup la malheureuse prisonnière saisit son manuscrit et le cacha rapidement dans l'endroit d'où elle l'avait tiré. Un moment après, Luizzi vit se mouvoir un des pans de la tapisserie qui recouvrait le mur en face de lui, et aussitôt entra Félix portant un panier. Un mouvement de colère s'empara du cœur de Luizzi en apercevant le capi- taine. 11 fut prêt à s'écrier, mais il se souvint par quel pro- dige surhumain il assistait à une scène qui se passait loin de lui, et il s'appicta à la regarder avec l'attention d'un homme qui ne veut pas perdre un seul détail.

Le capitaine tira du panier des mets qu'il disposa sur la table, et Luizzi comprit alors pourquoi Félix ne soupait ja- mais avec sa famille et pourquoi on le servait tous les soirs dans le pavillon. Les premiers moments qui suivirent ren- trée de Félix furent silencieux; cependant il avait en lui un air de triomphe qui ne semblait attendre qu'une occasion d'éclater.

— Eh bien! Henriette, dit enfin le capitaine, chaque jour aura-t-il donc le même résultat?

— Chaque jour, dites-vous? Y a-t-il donc encore des jours et des nuits , Monsieur? Il y a iiour moi une lueur et une ombre éternelles, un malheur qui ne connaît ni veille ni len- demain. Je souflre comme je souffrais, comme je souffrirai; je pense commeje pensais, commeje penserai toujours. Dans la vie vivante, la nuit qui passe et le jour qui vient peuvent être un motif de changer de résolution; mais moi, je n'ai ni jour ni nuit, ni matin ni soir; ma vie, c'est toujours la même heure, toujours la même douleur , toujours la môme pensée.

— Henriette, reprit Félix en se posant devant elle comme pour saisir une émotion sur ce visage pâle où la douleur sem- blait être pour ainsi dire immobilisée, Henriette, ce n'est pas le jour ou la nuit qui peut apporter un changement dans une résolution aussi inébranlable que la vôtre. Voilà six ans pas- sés depuis le jour où, profitant de votre évanouissement, notre famille a caché la honte de votre faiblesse à tous les yeux dans cette prison, dont un mol peut vous faire sortir, et ce mot, vous ne l'avez pas encore prononcé.

— Et ce mot, je ne le prononcerai jamais, répondit Hen-


Ï4H LES MÉMOIRES DU DIABLE.

rielte. La seule espérance de ma vie a élé l'amour de Léon, la seule espérance de ma tombe est encore son amour.

— Et cependant, il l'a trahi, lui, repartit Félix, une autre est devenue sa femme.

— Non, Félix, vous mentez. Léon n'a pas donné son cœur à une autre tant que je vis.

— Oubliez-vous que vous êtes morte pour lui et pour l'u- nivers?

— Alors Léon ne m'a pas trahie, et vous seul êtes coupa- ble envers nous deux.

— Soit, j'accepte ce crime, puisqu'il rend votre espérance impossible.

— D'ailleurs, je l'ai dit. Monsieur, je ne vous crois pas; non, Léon n'est point marié. Celui qui a pu me plonger vi- vante dans ce tombeau, celui qui s'est rendu plus coupable que les assassins et les empoisonneurs, celui que la loi réserve àl'échafaud, celui-là n'aura pas reculé devant des mensonges écrits, des lettres supposées, pour m'apporter une douleur de plus.

— Il y a des choses, Henriette, qu'il est impossible de fal- sifier, ce sont les jugements des tribunaux. Bientôt je vous apporterai celui qui'Condamne Léon Lannois aux travaux forcés, et alors nous verrons si vous garderez cet amour dont vous faites une vertu.

— Ce que vous me dites fùl-il vrai , s'écria Henriette, je mourrais dans cette tombe et avec cet amour ; et si quelque hasard devait m'arracher d'ici, dussé-je trouver Léon intidôle et déshonoré , je l'aimerais à coté de sa nouvelle épouse, je l'aimerais dans les fers honteux dont il serait chargé.

— Henriette, reprit Félix d'un air sombre et en promenant autour de lui un regard farouche, ne comprenez-vous pas que l'heure de la patience est près de finir, et qu'il faut que votre destinée s'accomplisse?

— L'heure de la patience n'a pas été plus longue que celle de la douleur, et si ma destinée est de mourir sans revoir le jour, faites qu'elle s'accomplisse à l'instant môme; car si vous êtes las ne me torturer, je suis lasse de souffrir, et la mort sera sans doute le seul terme où s'arrêtera cette souf- france.

— Henriette, reprit Félix, écoutez-moi bien! Une dernière fois je vous offre la vie; je vous ai trompée quand je vous ai dit que vous passiez pour morte ; le mot que j'ai dit de-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. Ul

vant M. Lannois fut recueilli et répété par lui ; on vous crut folle, et nous profitâmes de cette opinion pour répandre le bruit (]ue nous vous avions fait quitter la France. On vous croit enfermée dans une maison de fous d'Amérique ou d'An- gleterre, et, de même que vous pouvez n'en revenir jamais, vous pouvez en arriver demain. Mais vous devez compren- dre, Henriette, qu'il va entre vous et moi un trop grand crime pour que je n'enchaine pas votre silence par des liens que vous n'oseriez briser. Vous reparaîtrez dans le monde, mais pour être ma femme, mais en me laissant cet enfant comme otage contre votre vengeance.

— Vous avez raison, Félix, répondit Henriette, il y a un grand crime entre nous ; mais ce crime sera plus grand que vous ne le pensez; ce crime, je veux que vous le commettiez tout entier. Le supplice que je souffre est le plus horrible qu'on puisse imaginer, mais moi, je vous le jure, je ne l'a- brégerai pas d'un jour, pas d'une heure ; il faudra me tuer , Félix, il faudra paraître devant les hommes et devant Dieu avec mon sang sur vos mains ; car moi aussi je vous ai trompé, je ne crois plus à l'amour de Léon, et ce n'est plus pour lui que j'ai le courage de mon désespoir. Ce courage, je ne l'ai que pour ma vengeance. Ne vous fiez pas à un mo- ment de faiblesse. Oui , j'ai souvent rêvé de me donner à vous, de vous égarer jusqu'à vous faire croire à mon amour, et d'acheter ainsi une heure de liberté, une heure durant la- quelle j'aurais été vous dénoncer à la justice humaine ; j'ai reculé, non devant le crime, mais devant la crainte de ne pas vous tromper assez bien. J'aime mieux m'en rapporter à la justice du ciel, j'aime mieux vous rendre assassin.

Félix avait écouté Henriette avec un de ces regards impla- cables qui s emblent mesurer l'endroit où ils pourront frapper assez sûrement la victime pour s'épargner la lutte et les cris. Alors il détourna les yeux et s'approcha de la porte par laquelle il était entré ; puis la fermant comme pour ensevelir plus profondément encore dans le silence le secret de cette tombe, il revint vers Henriette, et lui dit d'une voix sourde :

— Henriette, le crime ne sera pas plus grand, le remords ne sera pas plus affreux, mais la terreur sera moins inces- sante. Un homme est ici, un homme que j'ai surpris errant autour de ce pavillon et s'étonnant sans doute en lui-même de ce que personne n'en put franchir le seuil. Il faut que cet homme y puisse entrer demain, pour que le soupçon ne


142 LES MJÉMOIRES DU DIABLE.

serme pas dans son esprit; il fant qu'il puisse y entrer sans qu'aucun cri l'avertisse, sans qu'aucune plainte lui révèle que ces murs renferment un être vivant. Henriette, pour cela il faut être à moi ou il faut mourir.

— Mourir! mourir! s'écria llenrielte.

— N'oublie pas, malheureuse, que mon crime est celui de ta famille, qu'après en avoir été les complices involontaires, ils en ont été les complices forcés ; qu'après avoir permis quon te cachât ici durant quelques jours, ils ont laissé sé- couler des semaines, puis des mois, puis des années. Mon crime p;issé est donc devenu le leur ; le crime que je pourrais commettre, ils le partageront de même. N'oublie pas que ce n'est pas moi seulement que tu jenverrais à Técliafaud, mais ton père, ta mère, ton frère!

— Eh bien, soit! s'écria Henriette. Que ceux qui ont com- mencé ma mort par tes mains , achèvent ma mort par tes mains ! Sans pitié pour eux comme sans pitié pour toi , je traînerai père, mère,- frère sur l'échafaud, si je le puis. Ne comprends-tu pas que tu viens de reiever mon espérance abattue? un homme est ici, un homme que tu soupçonnes, un homme qui erre peut-être autour de ce pavillon, un homme qui peut m'entendre. Oh! si Dieu veut qu'il en soit ainsi, qu'il vienne, et puissent mes cris percer les murs de celte prison... A moi! à moi !

Henriette se mit à pousser des cris si aigus, que Luizzi, emporté par cet horrible spectacle, lit un pas en avant comme pour répondre à ce douloureux appel. Félix, épouvanté, pour- suivait Henriette en lui criant :

— Silence! malheureuse, silence!

A ce moment, Henriette se trouva devant la porte qui con- duisait hors de cette alTreuse prison; elle l'ouvrit par un mou- vement rapide et désespéré^ puis s'élança en redoublant ses cris. Dans un moment indicible de colère et de terreur, Félix prit sur la table un couteau qu'il y avait placé, et déjà il était près d'atteindre Henriette sur les premiers degrés d'un escalier étroit et tortueux, quand Luizzi, oubliant par quelle illusion surnaturelle il assistait à celle terrible scène, se pré- cipita sur Félix :

— Arrête, misérable! lui cria-t-il, arrête!

Au moment où il lui semblait qu'il allait saisir le capitaine, Luizzi trébucha et tomba en éprouvant une commotion vio- lente. Des douleurs ai-^uès se mêlaient au lourd élourdissi'-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. li-

ment qui avait suivi cette ciiule. Peu à peu , Armand revint à lui et rouvrit les yeux. Tuut avait disparu. Il était au pied de la fenêtre de sa chambre, par laquelle il s'était précipité, en se laissant emporter par une éuiotion dont il n'avait pas été le maitre. 11 voulut faire un effort pour se relever et cou- rir vers le pavillon où se passait cette sauglanle tragédie, mais la force lui manqua, et il retomba évanoui sur la terre.


IX


NOUVEAU MARCHÉ.

Quand Luizzi revint de son évanouissement , il se trouva couché dans la chambre qu'il occupait chez M. Buré; une lampe veillait près de lui, un domestique était assis au che- vet de son lit. Le malade fut longtemps avant de rassem.bler assez précisément ses souvenirs pour s'expliquer la position où il se trouvait. Peu à peu son accident et les causes de cet accident lui revinrent en mémoire, ou plutôt se présentèrent àlui comme un rêve affreux qu'il avait subi et dont la réalité ne ressortait pas encore bien nettement dans son esprit. Il se leva sur son séant pour regarder autour de lui, il S'émit que la force lui manquait. Peu à peu il découvrir, aux bandages qui entouraient ses bras, qu'il avait été saigné, et, se rappelant confusément la hauteur de la fenêtre par laquelle il s'é- tait précipité, il s'étonna de ne pas s'être tué, et craignit de s'être brisé quelque membre. 11 se tàta, se remua, fit jouer les articulations, et vit avec une certaine joie qu'il n'avait souffert aucune fracture. Après ce soin donné à lui-même, Luizzi revint à penser à l'horrible scène dont il avait été té- moin et dont il avait voulu prévenir l'épouvantable dénoû- ment. Cloué dans son lit par la douleur et la faiblesse, il chercha à voir quelque chose dont il put s'aider, ou quelqu'un à qui il pùl s'informer et donner au besoin des ordres. Ce fut alors qu'il aperçut le domestique assis au chevet du lit. Le drôle s'occupait très à son aise du soin qu'on lui avait sans doute confié de veiller sur les moindres mouvements du ma- lade, car il lisait fort attentivement un journal, tout en se gri- gnotant les ongles qu'il avait d'une beauté remarquable.


144 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Luizzi eût tout le temps de l'examiner, et ne le reconnut pour aucun des domestiques de la maison de .M. IJuré. L'air imper- tinent et insoucieux du faquin lui déplut souverainement. D'ailleurs, les malades sont comme les femmes, ils détestent qu'on s'occupe d'autre cliose que d'eux. L'humeur de Luizzi monta au plus haut degré, quand ledit valet, qui lisait son journal avec un petit sourire blaijueur sur le bout des lèvres, à travers lequel il faisait glisser un petit silïlolemeut, se mit à murmurer ce mot : Très-drôle, ircs-drôle ! — Il parait que ce que vous lisez là est fort amusant"? dit Luizzi avec colère.

Le valet regar/da Luizzi de côté en clignant les yeux, et répondit :

— Jugez-en vous-même, monsieur le baron.

« Hier un duel a eu lieu, un duel entre M. Dilois, marchand de laines, et le jeune Charles, son conmiis. Celui-ci, atteint d'une balle dans la poitrine, a succombé ce matin. On se de- mandait quelles pouvaient être les causes de ce duel, lors- que le départ subit de madame Dilois est venu les expliquer à tout le monde. »

— Grand Dieu! s'écria Luizzi en se levant sur son séant, Charles tué ?

Le domestique coi;linua sa lecture.

« On prétend que les propos de la femme d'un de nos plus riches notaires ne sont pas étrangers à la découverte que M. Dilois a faite des rapports intimes que sa femme entre- tenait avec le jeune Charles, »

— Quoi! c'est écrit dans ce journal ? s'écria Luizzi stupé- fait. — Oh ! ce n'est pas tout, répondit le domestique, écoutez :

« Dix heures du soir. INous apprenons un accident peut- être encore plus allVeux. Madame la marquise du Val \ient de mettre lin à ses jours en se précipitant de l'étage le plus élevé de son hôlel. Une circonstance extraordinaire de ce sui- cide, et qui semble se rattacher par des liens inexplicables à l'allaire de M. Dilois, résulte d'un billet trouvé dans la main de la marquise. Voici les quelques lignes de ce billet : « Cet « A.... est un infâme, il n'a pas tenu la promesse qu'il l'avait '< faite, il a parlé. 11 m'a perdue, moi.... Lt loi, loi!... Pauvre << Lucy, que je le plains ! Signé: Soj-iiiii Dilois.» Chacun se

demande quel est l'infâme désigné par l'initiale A Est-ce

celle d'un nom de baptême ou d'un nom de famille? D'un autre côté, on s'étonne de ce lutuiemeut entre deux femmes


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 145

qui n'étaient pas du même monde et qui n'avaient pu même se connaître dans leur enfance comme camarades de pension, puisque la marquise n'avait jamais quilté sa mère (l'ancienne comtesse de Crancé) jusqu'au jour de son mariage, et que d'un autre côté madame Dilois a été élevée par la charité d'une vieille femme qui l'avait recueillie dès son plus bas âge. »

La stupéfaction de Luizzi, son désespoir le rendirent immo- bille et muet durant quelques minutes. Madame Dilois, Lucy, Henriette, madame Buré, toutes ces femmes, pareilles à des fantômes blancs , semblaient voler [et tourner autour de son lit.

— J'ai tué celle-ci et j'ai laissé assassiner celle-là, se disait- il, comme si une voix surliuraaine lui eût soufflé cette phrase qu'il se répétait sans cesse.

Il portait des regards épouvantés autour de lui, sans force pour agir, n'ayant personne au monde à qui confier ce qu'il avait appris; il se sentit désespéré, et tournant vers le ciel ses mains jointes, il s'écria :

— Oh ! mon Dieu! mon Dieu! que faire?

A peine avait-il prononcé ce peu de mots, qu'il reçut sur les doigts une chiquenaude vigoureuse de la main du valet qui veillait près de lui.

— Qu'est-ce que c'est que cela? lui dit-il, vous passez à l'ennemi au jour du danger, mon seigneur? ce n'est ni d'un gentilhomme ni d'un Français. — Ah! c'est toi, Satan. — C'est moi. — Qui t'a appelé, esclave? — Toi, qui m'as de- mandé l'histoire de madame Dilois et celle de la marquise.

— Tu as refusé de me la raconter. — Non, mais je t'ai remis à huit jours. Les huit jours sont passés. — Ainsi, je suis dans ce lit?... — Depuis quarante-huit heures. — Et Henriette?

— Plus tard, mon maître, tu sauras le dénoùment de cette histoire. —Félix a tué la malheureuse? — S'il l'a fait, il a eu raison pour elle et pour lui ; tous deux sont délivrés d'un supplice, elle surtout, qui commençait à se la>ser dans le cœur du rôle qu'elle jouait encore par orgueil. — Peux-tu dire cela? elle aimait ce Léon d'un amour que le monde ignorera tou- jours. — Eh non! mon maître. Elle n'aimait plus Léon, et, à vrai dire, ce n'est pas précisément ce Léon qu'elle avait aimé.

— Satan, Satan, tu flétris tout ! — Non, j'explique tout. Hen- riette n'aimait pas Léon; elle a aimé l'amour qu'elle éprouvait Ce jeune homme qu'elle a rencontré est venu à point pou^

TOME I. 9


146 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

ouvrir son cœur et donner un but à ses rêves ; il s'est trouvé là, devant elle, au moment où son âme demandait à s'élancer à quelque ciiose qui la soutint. Mais Léon était bien au-des- sous de la passion qu'il a fait naître; s"il l'eût connue, il ne l'eût pas comprise. Léon a oublié Henriette qu'il croit morte. Léon est marié, Léon a des enfants qu'il appelle Nini et Lulo, Léon CDgraisse, Léon a du ventre, Léon boit deux petits verres d'eau-de-vie après son dîner, Léon vient d'assurer sa fortune en faisant faillite; si Henriette avait été libre de don- ner sa vie à Léon, elle eût été plus malheureuse que dans la tombe, car dans la tombe elle n'a vu mourir que les espé- rances d'un bonheur qu'elle croyait au ciel, et dans la vie elle eût vu s'éteindre la religion de son cœur et sa foi dans l'amour.

Satan prononça ces paroles avec une sorte d'amertume, et Luizzi, le contemplant avec attention comme si son regard eût pu pénétrer dans l'infernale pensée du démon, lui dit :

— Tu considères comme un malheur de perdre sa foi et sa religion? — C'eût été un malheur pour Henriette, voilà tout ce que j'ai voulu dire; car je méprise fort les théories générales avec lesquelles on pose des principes absolus qui ne vont pas plus à tout le monde que le môme habit à toute une population. C'est comme si tu voulais juger de madame du Val par madame Buré, parce que toutes deux se sont données à un homme en quelques heures. — Oh ! reprit Luizzi, est-il vrai que Lucy soit morte, et cet article de jour- nal...? — Tout cela est vrai. — Et je lai assassinée! — L'arme était chargée, tu as tiré la délente. — Elle était donc bien à plaindre? — Oh ! oui, celle-là a été bien à plaindre ! s'écria Satan, et tu vas en juger. — Pas ce soir, reprit Luizzi, plus tard. — Non, baron, tu m'entendras, je t'ai prévenu. Une fois que tu auras demandé une confidence, t'ai-je dit, il faudra la subir jusqu'au bout. — Je le sais, mais je puis m'exempter de cette obligation. — En me donnant quelques- unes de ces pièces renfermées dans cette bourse. — Un mois de ma vie? — Non, non, oh! ce n'est pas pour si peu de chose que je l'épargnerai le récit du mal que tu as fait. — Tu vois bien que je n'ai pas la force de fentendre. — Je te la donnerai. — Je cacherai ma tête dans mes mains et je boucherai mes oreilles. — Ma voix percera tes mains. — Sa- tan, tais-toi, je t'en supplie; je ne refuse pas d'écouter ces lamentables histoires, mais plus tard. — Et que m'importe


LES MÉMOIRES DU DIABLE. \A7

de te les apprendre quand le temps aura durci ton cœur et cicatrisé ton remords? c'est pendant que l'un souiïre et que l'autre saigne qu'il faut que tu les apprennes. Sais-je donc ton esclave pour l'obéir? Ne sais-tu pas, nialheureux, que celui qui achète un assassin lui est vendu? Toi qui as acheté le Diable, tu m'appartiens.

En disant cela, Satan, dont la forme perdue dans l'ombre de la chambre avait repris quelque chose de son infernale majesté, Satan souriait de ce bel et effrayant sourire qui fait pitié à Dieu, tant il lui rappelle la grandeur de son bel ange chéri qu'il a été obligé de punir, et qui a laissé en son cœur divin une blessure éternelle, l'impossibilité de lui pardonner jamais. La pauvre et misérable nature de Luizzi n'était pas capable de soutenir ce sourire ; il lui entrait dans le cœur Comme ferait une vis dentelée qui tourne et déchire.

— Grâce ! dit-il, grâce ! Je t'entendrai quand tu voudras. — Soit, je choisirai linstant. Et que me donneras-tu? — Un mois de ma vie.

Le Diable se prit à rire, et répliqua :

— Es-tu sur d'avoir un mois de reste dans ta bourse, pour l'offrir si fièrement? — Dieu, mon Dieu! s'écria Luizzi en cherchant le coffre-fort de sa vie sous son oreiller.

Il le trouva, et il lui parut presque vide.

— Suis-je donc si près de mourir? — L'avenir n'est pas compris dans notre marché, et je n'ai rien à te répondre ; il n'y a que le passé, et le passé je vais te le dire.

11 commença alors d'un ton dégagé :

— Cette madame du Val que tuas assassinée... — Assez, assez ! dit Luizzi d'une voix mourante.

Un horrible vertige tournoyait dans la tète d'Armand, la fiè- vre battait dans son cerveau, des fantômes pâles et décharnés se pressaient autour de lui, sa raison s'en allait. Il eut en- core plus peur de la folie que de la murt, et il dit au Diable :

— Tiens, prends, et laisse-moi.

Le Diable s'empara de la bourse et l'ouvrit. Armand, à cet aspect, s'élança pour la ressaisir ; mais il resta cloué à sa place, il vit les doigts du Diable se glisser dans la bourse et prendre une des pièces. A ce moment un froid de glace saisit Luizzi au cœur, toute vie s'arrêta en lui, il ne sentit plus rien.

Trois heuies sonnaient.


148 LES MEMOIRES DU DIABLE.

LA VOITURE PUBLIQUE.

X

RETOUR A LA VIE.

Trois heures sonnaient. Luizzi se sentit tirer par les jam- bes, et une rude voix d'homme lui cria :

— Allons, houp, en voiture!

Luizzi s'éveilla et se vit dans une chambre inconue, une chambre mésirable; il sauta à bas de son lit, et se trouva plein de vigueur et de santé. 11 regarda et vit sa bourse et sa sonnette sur une table ; mais où était-il? pourquoi l'éveillait- on? Il ouvrit la croisée. Dans une immense cour on attelait les chevaux d'une diligence. La nuit était froide. Le souvenir du passé lui revenait, et le souvenir de son marché avant tout. Armand reconnut qu'il n'était plus chez M. Buré, qu'il n'était plus à Toulouse. L'hiver durait encore, mais était- ce le même hiver et n'y en avait-il pas déjà beaucoup de passés? Luizzi prit la misérable chandelle qu'on venait de lui apporter, et son premier soin fut de se regarder dans le petit miroir suspendu par un clou au-dessus de la petite commode en noyer de la chambre où il se trouvait. Il n'était pas trop changé, si ce n'est qu'il portait des favoris. Com- bien de temps le Diable m'a-t-il pris? se dit Luizzi.

— Allons ! en voiture, en voiture ! cria la voix qui avait éveillé Armand.

Puis un homme entra.

— Comment! pas encore habillé, vous qui étiez si pressé de partir! Vous n'avez plus que cinq minutes. Tant pis pour vous si vous n'êtes pas prêt !

Luizzi s'habilla machinalement, avec l'instinct qu'il y avait dans sa vie une lacune dont il ne pouvait se rendre compte, mais dont il ne devait pas paraître étonné. Un domestique vint prendre son sac de nuit, et Armand le suivit en se pro- mettant d'observer et d'agir en raison des circonstances. La nuit était parfaitement noire, et Luizzi, en montant dans la


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 149

diligence, vit seulement qu'elle était occupée par trois per- sonnes, deux hommes et une femme enveloppée de châles, bonnets et voiles de manière à étouffer.

A l'époque dont nous parlons, on avait encore la fatale habitude de coucher en route, et il en était alors du sommeil comme aujourd'hui des repas. On était à peine au lit qu'il fallait repartir. Aujourd'hui l'habitué de la diligence se trouble peu des interruptions destinées à supprimer le d'iner, il mange vite et met le dessert dans ses poches; alors l'habitué de la diligence savait se lever sans s'éveiller, et il emportait, pour l'achever dans la berline, le sommeil commencé dans l'auberge. Cela fut heureux pour Luizzi, car il se trouva libre de réfléchir sur sa position. Combien de temps avait-il vécu? comment se faisait-il que lui, riche et accoutumé aux choses confortables de la vie, se trouvât voyager en dili- gence? d'où venait-il ? où allait-il? Toutes ces questions se pressaient si vite dans sa pensée, qu'il se décida à les faire résoudre par celui qui avait seul ce pouvoir. 11 tira donc sa sonnette, la fit retentir, et tout aussitôt le Diable se trouva assis à côté de lui sous la forme d'un commis voyageur qu'il lui semblait avoir vu monter sur l'impériale. Luizzi le recon- nut à l'éclat particulier de ses yeux, qui brillaient dans les ténèbres.

— C'est toi? lui dit-il; combien de temps ai-je vécu? — Tu as vécu six semaines. Tu vois que je ne t'ai pas volé. J'ai fait comme un habile homme d'affaires. A la première j'ai été loyal, pour pouvoir te voler impudemment à la se- conde. Je t'en préviens ; ainsi tiens-toi sur tes gardes. — Et de quelle vie ai-je vécu durant ces six semaines ? — De ta vie ordinaire. — Qu'ai-je fait ? — Je n'ai pas à te raconter ta propre histoire. — Quoi! il ne me restera nul souvenir de ce temps ? — Tu peux l'apprendre par d'autres que par moi. — A qui veux-tu donc que je le demande? — Ce n'est pas mon affaire. — Dis-moi du moins où je suis. — Dans une voiture des messageries royales. — Où vais-je? — A Paris. — Où suis-je? — A une lieue de Cahors. — Poiu-quoi suis-je parti en diligence? — Ceci est ton histoire, je n'ai rien à t'en dire. — Mais enfin, je ne puis vivre avec cette ignorance de mon passé? — Tu peux t'en faire un. — Un passé? — Rien n'est plus aisé. La plupart des hommes s'en arrangent un, tu sais cela mieux que personne. Te souviens-tu de cette petite actrice grivoise et fringante, dont tu eus la niaiserie


150 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

de devenir sentimentalement amoureux? Tu as eu cent oc- casions d'être un de ses mille amants, tu les as toutes lais- sées passer parce que tu l'aimais de cœur. Une fois dégrisé de ce mauvais amour, tu as vu que l'opinion de tes amis t'avait donné cette femme, ils n'imaginaient pas que ta niai- serie eût été si loin que de ne pas avoir été jusque-là. Tu t'es regardé, tu t'es trouvé ridicule : tu as vu que celle femme t'avait donné trois rendez-vous, et qu'elle t'avait appartenu de droit sinon de fait ; et tu as laissé croire, puis tu as dit, et aujourd'hui tu es persuadé que tu as eu cette femme. Elle compte dans le nombre de celles dont tu te pares, n'est-ce pas vrai ?

Luizzi fut assez piqué de cette petite leçon du Diable, d'autant plus qu'il n'y avait pas à discuter avec lui sur des sentiments où son œil infernal pénétrait si bien. Il se con- tenta de répondre :

— Est-ce que je ne l'aurais pas eue si je l'avais voulu ? — Est-ce qu'on a la femme que l'on aime ? repartit le Diable ; sur dix liaisons cela n'arrive pas une fois. Les femmes se laissent toujours prendre par les hommes qui les aiment assez peu pour ne pas trembler devant elles. Je ne connais pas deux femmes qui aient pris pour amant celui qui les aimait; puis elles se plaignent qu'on les trompe! C'est tou- jours leur faute. Les femmes ont une tactique de défense criarde ou majestueuse qui n'impose qu'à ceux qui croient en elles. Une femme qui, au lieu de se laisser prendre, ose- rait se donner, serait la femme la plus distinguée de la créa- tion, et la plus aimée aussi : ce qui ne laisse pas d'être une assez belle distinction.— Messire Diable, dit Luizzi, qui sen- tait en lui une assurance toute nouvelle, est-ce que parmi les raisons qui ont forcé le Tout-Puissant à vous précipiter dans l'enfer, votre manie de faire des théories n'a pas été une des premières? — Entre nous soit dit, repartit le Diable d'un ton assez bonhomme, il n'en a pas eu d'autres. — Alors, j'ai bien envie de faire comme lui. — Et pour la même raison sans doute ? — Oui, pour ton bavardage éternel. — Hé non ! parce que je ne dis pas ce qui te convient. Si je te racontais les six semaines de vie que lu viens d'accomplir, tu m'écoute- rais de les deux oreilles. — A ce propos je ne saurai donc rien? — As-tu donc si peu d'imagination que tu ne puisses t'inventer une vie passée? Mais le dernier manant est plus habile que toi. Dans le cabriolet de celle diligence, il y a un


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 151

cerlain M. de Mérin : c'est un homme de bonne maison qui a été surpris à Berlin volant au jeu de la cour, et qui, pour ce fait, a élé enfermé pendant trois ans dans une prison de l'Klat; il s'y trouvait avec un ancien espion français, qui avait été dans l'Inde pour le compte de Napoléon; il a appris toutes les histoires de son camarade ; il connaît, dans leurs moindres détails, l'aller, le séjour et le retour de son voyage dans rinde, et maintenant il va reparaître dans le monde pa- risien comme arrivant de Calcutta. En ce moment, il rumine un petit ouvrage en deux volumes in-8° qui aura pour titre : Suiiuenirs de rinch. J'offre de te parier ce que tu voudras que, de ce moment à quinze ans, cet homme deviendra membre de l'Académie des sciences (section de géographie) et qu'il sera décoré pour ses voyages. — Je comprends très- bien, dit Luizi ; mais cet homme ne trouvera pas à tout mo- ment un voyageur revenant de Calcutta pour lui dire qu'il en a menti, tandis que moi, je puis être mis à chaque instant en présence d'une personne qui me connaît. — C'est ce qui t'arrive en ce moment. — Comment cela ? — Ces gens avec qui tu voyages savent ton nom, et ce gros homme, prés de toi, est même de tes amis. — Et sans doute ils vont me parler de ce que nous avons fait hier? — C'est assez l'histoire de votre vie humaine : parler beaucoup du passé pour en peu- pler le vide et en relever la nullité; parler beaucoup de l'a- venir pour le supposer merveilleux, et ne s'occuper guère du présent. C'est ce que vous faites tous, c'est ce que vous appelez vivre; et la meilleure preuve que je t'en puisse don- ner, c'est que tu as vécu six semaines de la vie ordinaire et qu'il te semble que tu as été mort tout ce temps, parce que tu n'as pas souvenir de ce que tu as fait. — Mais que veux-tu que je réponde à ceux qui m'en parleront? dit Luizzi sérieu- sement alarmé. — En vérité, tu me fais pitié ! reprit le Diable. — Voyons, sois généreux, et, s'il le faut, je te don- nerai encore quelques jours de ma vie future pour connaître l'histoire de ma vie passée. — Pauvre sot ! dit Satan. — De qui parles-lu ? — De moi, qui n'ai pas calculé juste la portée de la sottise humaine, et qui m'aperçois, mon pauvre gar- çon, que, si je l'avais bien voulu, j'aurais eu la vie pouj- rien.

Luizzi commençait à se dépiler. 11 garda un moment le silence : le silence est un bon conseiller.

— Pardieu, se dit-il, si ces gens m'embarrassent avec ma


152 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

vie que je ne connais pas , ne puis-je pas les embarrasser avec la leur qu'ils croient bien cachée? Faisons vis-à-vis d'eux comme un homme intrépide vis-cà-vis d'un spadassin : au lieu de parer les coups, montrons-leur toujours le bout de l'épée prêt à les percer s'ils avancent. J'en sais assez déjà sur le monsieur de INlérin pour qu'il ait besoin de ma discré- tion : informons-nous des autres, et nous verrons.

Luizzi n'avait pas dit cela tout haut; cependant le Diable lui répondit :

— Assez bien raisonné pour un homme et pour un baron ! Par qui veux-tu que je commence? — Par ce gros homme qui ronfle à côté de moi et que tu dis être de mes amis.


PORTRAITS.

XI

LE PARCELR. — L'eX-NOTAIRE.


Et le Diable, ayant posé ses jambes sur la banquette de de- vant, répondit :

— Celui-ci s'appelle Ganguernet. C'est un de ces hommes comme chacun en a rencontré une fois dans sa vie, un de ces hommes petits, gros, rebondis, les cheveux portés droits et courts, le front bas, les yeux gris, le nez épanoui, les joues ventrues, le cou dans les épaules, les épaules dans l'estomac, l'estomac dans le ventre, le ventre sur les jambes, roulant, boulant, riant, criant; un de ces hommes qui vous prennent la tête par derrière en vous disant : Qui çà? qui vous ôlent votre chaise au moment où vous allez vous asseoir, qui vous tirent votre mouchoir quand vous allez vous moucher; un de ces hommes, enfin, qui, si vous les regardez d'un air cour- roucé, vous répondent avec un merveilleux aplomb : Histoire de rire !

Ce monsieur Ganguernet est de Pamiers, où, jusqu'à pré- sent, il a toujours vécu. Il sait tous les tours de son métier


LES MEMOIRES DU DIABLE. ir.3

de farceur. Il est fort habile à attacher un morceau de viande à la chaîne des sonnettes de porte cochère, afin que tous les chiens errants de la ville viennent sauter après ce morceau de viande et éveillent les domestiques dix fois dans la nuit. Il est très-expert dans l'art de décrocher les enseignes et de les substituer les unes aux autres. Une fois, il enleva l'en- seigne d'un coiffeur, la scia, et en ajouta la dernière partie à celle d'un voisin; il en résulta ceci : M. Rohlot loue des voitures et. des faux toupets à l'instar de Paris. Un autre jour, ou plutôt une autre nuit, il arracha l'affiche peinte sur bois d'un entre- preneur de marionnettes, la suspendit au-dessus d'une phar- macie, et tout Pamiers put lire le lendemain : M. F..., apo- thicaire , théâtre de la Foire. M. Ganguernet n'est pas moins aimable à la campagne qu'à la ville. 11 sait comment on coupe adroitement les crins d'une brosse dans les draps d'un ami, de manière à ce qu'il devienne furieux de picotements, pour peu qu'il reste un quart d'heure dans son ht. Il perce à mer- veille une cloison pour y faire passer une ficelle qu'il a fort adroitement accrochée à votre couverture, puis, quand il vous sent dormir, il tire gentiment jusqu'à ce que la couverture soit toute ramassée au pied. On s'éveille transi, car Ganguer- net choisit pour ce tour les nuits froides et humides ; on re- monte sa couverture, on s'enveloppe soigneusement, on se rendort innocemment, puis Ganguernet relire sa ficelle, vous remet à nu, vous regèle, et, quand on se laisse aller à jurer tout seul, il vous crie par un trou : Histoire de rire! Si Gan- guernet rencontre un niais, une de ces figures qui appellent la mystification, il lui enlève, pendant son sommeil, son pan- talon et son habit, rétrécit le tout en le cousant lui-même , puis il vient éveiller la victime, en l'invitant à s'habiller pour aller à la chasse. Le malheureux veut mettre son pantalon et n'y peut plus entrer.

— Bon Dieu! s'écrie Ganguernet, qu'avez-vous donc, mon cher? vous êtes tout enflé ? — Moi? — C'est prodigieux I — Vous croyez? — Je ne sais si je me trompe; mais habillez- vous, nous allons descendre, et chacun vous le dira comme moi. Eh! sans doute, vous êtes enflé!... C'est une attaque d'hydropisie foudroyante.

Et cela dure tant que Ganguernet n'a pas dit son fameux mot : histoire de rire !

Au nombre de ses tours, il en est un qui me paraît abo- minable; il le fit à un homme qui passait pour brave et qui


154 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

éprouva une peur horrible. Après s'être couché, ce monsieur sent au bout de son lit quelque chose de froid et de gluant; il tâte avec son pied, c'est un corps rond allongé ; il y porte la main, c'est un serpent roulé sur lui-même; il saute à terre en poussant un cri d'effroi et de dégoût, et Ganguernet parait en s'écriant : « Histoire de rire! » 11 a eu peur d'une peau d'anguille pleine de son mouillé. Ce monsieur, furieux, vou- lait rompre les os à Gan.;uernet. Ganguernet lui jeta un im- mense pot d'eau sur la tête , et s'échappa en criant : « His- toire de rire ! » Les maîtres de la maison, accourus au bruit qui se faisait, calmèrent le mystifié en lui expliquant comment Ganguernet était un charmant garçon, un vaillant boute-en- train dont on ne pouvait se passer sous peine de périr d'en- nui, surtout à la campagne.

Prends garde à lui, baron, c'est un de ces êtres insuppor- tables qui passent dans l'exisiencedes autres comme un chien dans un jeu de quilles, en dérangeant de leur patte tous les arrangements de voire joie ou de votre tristesse. Plus insup- portables que le chien et plus difficiles à chasser, ils sont aux aguets de tous les sentiments que vous pouvez avoir, de tous les projets que vous pouvez faire, pour les déconcerter par un mot ou une plaisanterie. Ces êtres sont d'autant plus re- doutables qu'ils vous exposent à rire de vos plus cruels en- nemis et de vos meilleurs amis, ce qui est également déli- cieux, et que presque toujours ils vous rendent complices, par le plaisir que vous y prenez, des mystifications faites aux autres.

Il en résulte que , lorsqu'ils s'adressent à vous , vous ne trouvez nulle part la pitié que vous n'avez eue pour per- sonne, et qu'on vous laisse seul avec le ridicule de vous en fâcher, s'il est toutefois possible de se fâcher. Parmi les hom- mes de ce caractère, il y en a quelques-uns que leur vulga- rité linit par déconsidérer : ceux-là s'en tiennent au réper- toire des farces connues. Passer la tète par le carreau de papier d'un savetier, pour lui demander l'adresse du ministre des finances ou de larchevèque; tendre une corde dans un escalier, de façon à faire faire à ceux qui descendent un voyaiji' sur le rein (c'est le mot propre); aller éveiller au mi- lieu de la nuit un notaire pour l'envoyer faire un testament très-pressé chez un client qui se porte à merveille, et mille autres farces de celte espèce : c'est le fond du métier, et Gangueinct le sait mieux que personne. Mais il en a inventé


LES MÉMOIRES DU DIABLE. lîîB

quelques-unes pour son compte, et celles-là lui ont fait une réputation colossale,

La seule véritablement spirituelle qu'il ait faite eut lieu dans une maison de campagne où l'on était en assez grand nombre. Parmi les femmes qui s'y trouvaient, Ganguernet avait remarqué une femme de trente ans, fort passionnée pour les élégances parisiennes, et qui préférait à la face em- pourprée de Ganguernet le pâle visage d'un beau jeune homme passablement niais. Ganguernet avait beau le mys- tifier aux yeux de la dame ; celle-ci traduisait sa gaucherie en préoccupation poétique, sa crédulité en bonne foi respecta- ble. Un certain soir, tout le monde se relire après une vive apologie du pâle jeune homme, toléré par Ganguernet avec une patience de mauvais augure. Au bout d'une demi-heure, la maison retentit des cris aigus : Au feu! au feu! partis du salon du rez-de-chaussée. Chacun s'y précipite, hommes et femmes, à moitié déshabillés ou à moitié rhabillés, comme tu voudras. On entre pêle-mêle, le bougeoir à la main, et l'on trouve Ganguernet étendu sur un fauteuil. Aux questions réitérées qu'on lui fait, il ne répond rien, mais il va prendre solennellement le pâle jeune homme par la main, et, le me- nant vers la belle dame, il lui dit gravement :

— Je vous présente le cœur le plus poétique de la société en bonnet de coton.

Tous éclatèrent de rire, et la dame ne Ta jamais pardonné à Ganguernet ni au bonnet de coton.

Cependant toutes les farces de cet homme n'ont pas eu pour but une vengeance. L'histoire de rire est le grand prin- cipe de ses tours. Avant d'arriver à l'anedotequi te montrera cet homme sous son véritable aspect, je vais encore te ra- conter quelques-uns des traits dont il s'enorgueillit le plus. Il demeurait â Pamiers, en face de deux vénérables bour- geois qui occupent seuls une petite maison, leur propriété. Ces graves personnages avaient l'habitude d'aller tous les dimanches dîner et faire une partie de piquet chez un de leurs parents, qui logeait à une assez grande distance; on y prenait quelque peu de punch, ou bien on y mangeait du millas frit, saupoudré de cassonade ; on arrosait le tout de blanquette deLimoux, de façon que les deux époux rentraient vers onze heures en chantonnant et en trébuchant. Un cer- tain fatal dimanche, ils revenaient cahin-caha chez eux. Jls arrivent devant la porte du voisin et continuent encore l'es-


ir>6 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

pace de dix pas, juste la distance qui sépare leur porte de la porte qu'ils viennent de passer. Le mari cherche le passe- partout dans sa poche et le trouve ; il cherche la serrure, plus de serrure.

— Où est la serrure ! s'écria-t-il. — Tu as trop bu de blan- quette, monsieur Larquet, lui dit sa femme (il s'appelait Lar- quet) ; tu cherches la serrure, et nous sommes encore devant le mur du voisin. — C'est vrai, répondit M. Larquet, avan- çons encore quelques pas.

Us continuent, mais cette fois ils ont été trop loin ; car, après avoir reconnu la porte du voisin de droite, ils recon- naissent la porte du voisin de gauche. Leur porte est entre ces deux portes. Us retournent en tâtant le mur, ils arrivent à une autre porte : c'est la porte du voisin de droite. Les deux bonnes gens s'alarment sur l'état de leur raison, ils se croient tout à fait ivres ; ils recommencent leur inspection, et de la porte du voisin de droite ils retombent sur celle du voisin de gauche ; ils trouvent toujours ces deux portes, excepté la leur : leur porte a disparu, qui a pu enlever leur porte? L'effroi les gagne : ils se demandent s'ils deviennent fous, et craignant le ridicule jeté sur d'honnêtes bourgeois qui ne peuvent retrouver leur porte, ils vont durant une heure, tâ- tant, inspectant, mesurant; mais il n'y a pas de porte, il n'y a qu'un mur inconnu, un mur implacable, un mur désespé- rant. Alors la peur les prend tout à fait ; ils poussent des cris, ils appellent au secours, l'on finit par reconnaître que la porte a été exactement murée et recrépie ; et quand chacun s'in- forme qui a pu jouer ce tour à d'honnêtes bourgeois, Gan- guernet, du haut de sa fenêtre de laquelle il assistait avec quelques fous au spectacle de la désolation de monsieur et de madame Larquet, Ganguernet jeta à la foule son infatiga- ble refrain :

— Histoire de rire! — Mais ils en feront une maladie? — Bah! répète-t-il, histoire de rire !

On pria M. le procureur du roi de modérer l'envie de rire de Ganguernet; il en eut pour quelques jours de prison, malgré son habile défense, qui consistait à répéter sans cesse : « Histoire de rire ! monsieur le président. »

Malgré sa vanité, Ganguernet ne se fait pas gloire de tous ses tours, et il en est un qu'il a toujours nié, attendu qu'il y a menace de couper les oreilles à son auteur si on parvient à le découvrir. Celui-ci lui avait été inspiré par le mépris qu'on


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 157

avait fait de sa personne, dans certain salon aristocratique. 11 ne s'agissait pas moins que d'une antique dame fort noble qui recevait le plus beau monde de la ville. Entre autres ha- bitudes de vieille race, elle avait conservé : 1° celle de ne point mélanger sa société d'hommes mal nés comme Gan- guernet ; 2" d'aller en chaise à porteurs. Elle était venue à un bal, chez le sous-préfet : Ganguernet y avait assisté. Elle en sort vers minuit, portée dans sa chaise et pendant une pluie battante. Au moment où elle arrivait sous une de ces gueules de loup qui versent les eaux du ciel dans la rue en longues cascades bruyantes, deux ou trois coups de sifflet partent à droite et à gauche, et quatre hommes se présentent. Les porteurs se sauvent et abandonnent la chaise; mais, au moment où la noble dame se croit sur le point d'être assas- sinée, elle sent une horrible fraîcheur sur sa tète. Le dessus de la chaise avait disparu comme par enchantement, et la gueule de loup versait des torrents de pluie dans l'intérieur de la chaise, dont la propriétaire essayait vainement d'ou- vrir la portière. Elle se débat, monte sur le siège, et là, comme le Diable encagé dans une chaire, elle se met à ap- peler la colère divine sur les assassins qui lui faisaient prendre une douche si cruelle et qui ne répondaient à ses malédictions que par les salutations les plus humbles. Ce qui fut trouvé le plus infâme, c'est que la dame portait de la poudre et que les mystificateurs avaient des parapluies.

A Pamiers, au milieu de toutes les existences mortes ou brutes parmi lesquelles il vit, Ganguernet passe depuis dix ans pour le plus jovial, le plus aimable, le plus amusant de son monde; à peine en est-il quelques-uns à qui il inspire une sorte de mépris, il en est même qui ont peur de cet homme. Ce rire inamoviblement fixé sur ces lèvres rouges vous fait mal à voir; cette gaieté implacable mêlée à toutes les choses de la vie doit troubler, autant que peut le faire l'aspect incessant d'un hideux fantôme; ce mot rebutant qu'il jette comme moralité au bout de toutes ses actions : Histoire de rire ! est souvent aussi sombre que le mot du trappiste : Frère, il faut mourir! Aussi il devait se trouver un malheur dans l'existence de cet homme; il s'est nécessairement ren- contré une vie qui a péri, parce qu'il a voulu la faire passer sous le fatal niveau de son amusement. Il a fallu qu'il ar- rivât un jour où ce serait sur une tombe qu'il prononcerait son fameux mot : Histoire de rire!


1R8 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Il y a trois semaines, M. Ernest de B... invita plusieurs amis à une grande partie de chasse. Ganguernet était du nombre. Au moment où les invités arrivèrent, Ernest ache- vait une lettre; il la cacheta et la posa sur la cheminée. Gan- guernet, curieux, la prit et lut la suscripiion :

— Tiens, tu écris à ta belle-sœur? — Oui, répondit Ernest indifféremment; je la préviens que nous irons ce soir, vers sept heures, à son château, lui demander à diner. Nous sommes quinze, je crois; et ce serait courir le risque d'un mauvais dîner, si elle n'était pas avertie de bonne heure.

Ernest sonna un domestique, lui remit la lettre, et per- sonne ne s'aperçut que Ganguernet disparut avec le valet. L'on partit. Une fois en chasse, Ganguernet et l'un des chas- seurs gagnèrent un côté de la plaine, tandis que les amis battaient l'autre :

— Il y aura de quoi rire ce soir, dit Ganguernet à son com- pagnon. — Et pourquoi? — Imaginez-vous que j'ai donné un | louis au domestique pour qu'il ne portât pas la lettre à son «  adresse. — Est-ce que vous l'avez prise? — Non, pardieul j'ai dit au messager qu'il s'agissait d'une bonne farce et qu'il - fallait porter la lettre au mari. Il siège en ce moment comme ■ juge au tribunal. Quand il va voir qu'il y aura ce soir quinze * gaillards de bon appétit chez lui, il va se ronger la rate de colère. Il est avare comme Harpagon, et l'idée que nous allons mettre sa cave et sa basse-cour à feu et à sang va lui donner une telle humeur, qu'il est capable de faire con- J damner dix innocents pour ariiver à temps à la campagne 9 et prévenir le pillage. — Cela me semble un assez méchant I tour. — Bah! histoire de rire! D'ailleurs, le plus drôle, ce * sera quand nous arriverons. Les autres crèveront de faim et de soif, ils se rendront au château bien persuadés qu'ils vont trouver un excellent souper; mais rien, absolument rien! — Et vous croyez que cela me convient plus qu'à un' autre? re- partit le jeune homme que Ganguernet avait choisi pour con- lident. Vous-même, ne serez-vous pas la première dupe de votre plaisanterie? — Que non, que non! j'ai là un poulet froid et une bouteille de bordeaux, je vous en olîre la moitié. — Merci! j'aime mieux retrouver Ernest et le prévenir. — Ah ! mon Dieu ! mon cher, s'écria Ganguernet, il n'y a pas moyen de rire avec vous.

Le jeune liomiue s'éloigna et chercha ses amis, pour leur demander où il pourrait trouver Ernest. Ils lui dirent qu'il


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 1!19

s'était dirigé du côté du château de sa belle-sœur. Il marcha vers cet endroit, décidé à oller prévenir madame de B... du tour de Ganguernet. Au détour d'un chemin, il aperçut Er- nest qui allait vers le château; il doubla le pas pour l'at- teindre, et gagna assez de vitesse pour arriver presque au même instant que lui. Seulement Ernest avait déjà franchi la porte quand le jeune chasseur s'y présenta. Comme celui-ci allait entrer, elle se ferma violemment, et il entendit presque aussitôt l'explosion d'une arme à feu. Pais une voix s'é- cria :

— Eh bien ! puisque je t'ai manqué, défens-toi...

Le jeune homme se précipita vers une grille à hauteur d'appui qui ouvrait dans la cour, et là il vit le spectacle le plus affreux. Le mari, l'épée à la main, attaquait Ernest avec une rage désespérée.

— Ah ! tu l'aimes et elle t'aime ! s'écria-t-il d'une voix rauque et furieuse. Ah! tu l'aimes et elle l'aime ! A toi d'a- bord, puis à elle !

La lettre remise au président lui avait appris un secret qui était resté caché depuis plus'^de quatre ans, et, avant de ven- ger les injures de la société, le juge était accouru pour ven- ger la sienne. Vainement l'ami d'Ernest, monté après la grille, criait et en appelait à leur nom de frères; M. de B... poussait Ernest d'un coin de la cour à l'autre avec une fu- reur aveugle. Tout à coup une fenêtre s'ouvrit, et madame de B..., pâle, échevelée, parut à leurs yeux.

— Léonie ! s'écria Ernest, va-t'en ! — Non, qu'elle reste, dit le mari. I'>lle est enfermée : n'aie pas peur qu'elle vienne nous séparer.

Et il se précipita de nouveau sur son frère avec une si violente exaspération que le feu jaillit des épées.

— C'est moi qui dois mourir I criait madame de B..,; c'est moi, tuez-moi, tuez-moi !

Le jeune homme, malheureux spectateur de cette horrible scène, mêle ses cris à ceux de madame de B... ; il appelle, il ébranle la grille ; il va escalader le mur, lorsque, poussée par son désespoir, égarée, folle, éperdue, Léonie se préci- pite par la fenêtre et tombe entre son amant et son mari. Celui-ci, à qui la rage a ôté toute raison, dirige son épée contre elle ; mais Ernest la détourne, et perdant à son tour toute crainte, il s'écrie :

— Ah ! tu veux la tuer? Eh bien, défends-toi donc]


ICO LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Et à son tour il attaque son frère avec une rage inouïe.

A ce moment, personne ne pouvait rien pour les séparer : ils étaient enfermés dans la cour, et la malheureuse Léonie s'était cassé la jambe en tombant. C'était un épouvantable combat. Déjà le sang des deux frères coulait; il semblait que ce ne fût que pour accroître leur fureur. Cependant le jeune chasseur était arrivé au sommet du mur, et il allait sauter dans la cour, quand il vit quelques-uns de ses amis accou- rir. Ganguernet était à leur tête ; il s'approche en lui di- sant :

— Vous criez comme un homme qu'on écorche, nous vous avons entendu d'un quart de lieue. Qu'est-ce qu'il y a donc?

A la vue de cet homme, le chasseur s'élança vers lui, le saisit à la gorge, et, le poussant avec fureur contre la grille, il lui cria à son tour :

— Regardez : histoire de rire, Monsieur, histoire de rire! M. de B..., percé d'un coup d'épée, gisait à côté de sa

femme.

— Et qu'est-il arrivé de cette fatale rencontre ? dit Luizzi. — M. de B... est mort, Ernest a disparu, et madame de B... s'est empoisonnée le, lendemain de cet horrible duel.

Comme le Diable finissait, , Ganguernet seretourna en mur- murant : Histoire de rire !

— Mais c'est un infâme misérable que cet homme! com- ment quelqu'un lui parle-t-il encore ? — Bah ! mon cher, qui sait cela? — Tout au moins ce jeune chasseur à qui Ganguer- net a fait sa confidence. — Mais, repartit sèchement le Diable, si ce jeune chasseur a fait une action non moins abominable que celle de Ganguernet ; s'il a perdu une femme et en a tué une autre par un lâche mensonge, et si ce Ganguernet se trouve par hasard pouvoir ajouter à l'initiale d'un nom, cité dans un billet d'une certaine dame Dilois , les lettres qui diront quel est le gai calomniateur qui a commis ces crimes, le jeune chasseur se taira et tendra la main au misérable in- fâme. — Quoi ! dit Luizzi, ce spectateur?.. . — C'était loi, nions baron, toi qui n'as lien dit.

Armand oublia tout ce qu'il venait d'entendre ; une seule chose le frappa, et il s'écria tout joyeux :

— Tu vois bien que tu me racontes ma vie passée. — En tant qu'elle se mêle à celle des autres, très-volontiers. — Oh! alors, dit le baron transporté ; car il espérait, en s'informant


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 461

ainsi des autres, se renseigner sur son propre compte : dis- moi quel est cet homme maigre et soucieux qui se retourne à tout propos en murmurant : « Oui, ma femme. » — Cet homme est une espèce de crétin qui ne te touche guère. — C'est ce que nous verrons, reprit Luizzi, qui se méflait du Diable. — A ton aise, mais tant pis pour toi s'il t'en arrive malheur. — N'aie pas peur, je ne me jetterai pas par la por- tière comme à la forge par la croisée. — Pauvre niais, qui, parce qu'il prend des précautions contre une espèce de dan- ger, s'imagine qu'il ne peut pas s'en présenter d'autres qui l'atteindront ! Tu es comme un homme qui, s'étant heurté la tête en marchant, regarde toujours en l'air et se croit en sû- reté, et qui, dans cette sotte confiance, se jette dans un trou qu'il ne voit pas, — Eh bien! j'en brave le péril. — Le pre- mier de tous, mon cher baron, c'est de m'entendre faire des théories. — Ne peux-tu t'en dispenser? — Allons donc! mon cher ami, ne m'as-tu pas menacé de me faire imprimer, et crois-tu que le Diable soit un assez honnête homme de lettres pour ne pas se prélasser comme les autres dans les considé- rations générales, la dissertation métaphysique et la digres- sion moralisante? — A toi permis, dit Luizzi, la nuit est noire, je suis éveillé comme un homme qui a dormi six se- maines, et je t'écoute.

Et le Diable parla ainsi :

— C'était au temps où les bêtes parlaient, dit votre La Fon- taine ; c'était dans un temps bien plus extraordinaire, le temps où les jeunes gens d'esprit se faisaient notaires. Ce temps est passé. Quelques-uns ont remarqué qu'un exercice modéré du notariat conduisait nécessairement à l'obésité et à l'atonie morale, et qu'une habitude trop assidue de ses fonc- tions menaient à l'imbécillité. Aussi, les hommes qui ont quelque désir d'échapper au suicide intellectuel ont fui cette périlleuse carrière. Comme on n'a pas encore soumis le no- tariat à une analyse chimique, je ne pourrais dire par quelle substance pernicieuse il arrive à ces fâcheux résultats, mais ces résultats n'en sont pas moins vrais. Si tu veux te donner la peine de regarder autour de toi , tu te convaincras que ce que j'avance ici n'est pas un paradoxe. Le notaire, une fois notaire, est un être à part. L'étude est un sol où il s'implante et pousse à la manière de ces végétaux animalisés que l'his- toire naturelle classe indifféremment parmi les lichens et les crustacés. Il n'existe pas une carrière qui ne laisse à ceux


iC2 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

qui la suivent quelques facultés libres pour s'occuper des choses de la pensée : nous connaissons des avoués, des mé- decins, des boulangers et des rémouleurs qui ont quelques idées de style et de poésie ; on trouve des usuriers qui ai- ment les arts, et il n'y a pas jusqu'à des agents de cliange qui se connaissent en peinture, en musique, en littérature, et qui en parlent avec distinction. Mais je défie qu'on me produise un notaire de cinquante ans ayant une idée. Je ne veux pas aborder ici les questions intimes ; mais y a-t-il au monde une classe qui soit plus féconde en maris trompés que celle des notaires? Cela tient à de hautes considérations morales sur l'état des femmes, qu'il est inutile de t'expliquer- longuement. Mais il est facile de s'imaginer que dans une carrière qui donne presque toujours une opulence au moins relative, et qui met celui qui l'exerce en contact avec toutes les positions sociales, il est presque impossible qu'une femme ne trouve pas au-dessus ou au-dessous d'elle celui qui doit la distraire de l'ennui de son mari. Un homme enfermé de- puis huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir dans son élude, qui laisse sa femme sans occupation et sans in- quiétude de fortune, un homme pareil a toutes les chances d'être cocu ; car sa femme a toutes les chances de mal faire, l'oisiveté et l'ennui. La femme d'un spéculateur, qui joue sa fortune à chaque entreprise, peut s'intéresser à cette vie agi- tée, elle peut s'informer du succès d'une affaire d'où dé- pendent son bien-être et sa position ; mais la femnie d'un notaire! le bien lui vient en dormant conmie à son mari, et il lui reste toutes ses longues journées à dévorer. Quand l'ali- ment devient lourd, elle le partage : c'est si naturel !

— Mous Satan tient plus qu'il ne promet, dit Luizzi; il avait annoncé qu'il serait ennuyeux, et il me parait assom^ mant. — Cela te prouve seulement qu'il est impossible de guérir l'humanité. —Et pourquoi? — Parce qu'elle ferme les yeux du moment qu'on veut lui montrer pourquoi elle se crétinise. — Et que me fait à moi le crétinisme du notaire? — Tu verras. Tout homme riche, exposé à hériter ou à se marier, doit s'intéresser au notaire, cette machine à testa- ments et à contrats.

Luizzi crut deviner que le notaire dont il allait être parlé pouvait se trouver, comme Ganguernet, mêlé à sa vie. II prit patience, et le Diable continua :

— Celte atrophie morale du notaire a besoin de temps pour


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 163

arriver à son dernier période. Ainsi le maître-clerc est presque toujours un homme assez cliaud, vivant dans le monde des femmes galantes, de la bouillotte et des soupers bruyants; le notaire de trente à quarante ans ne manque pas d'une cer- taine allure du monde, il joue gros jeu, loue des loges aux spectacles, donne à dîner, dit des galanteries surannées aux Irès-jeunos femmes, et se permet quelques escapades avec les moins chères de ces belles filles dont l'esprit ou la beauté fait scandale. Passé quarante ans, le notaire se rabat sur le whist; il dîne pour lui, il est ennuyé du théâtre, il aime la campagne, sort à pied avec un parapluie pour prendre de l'exercice, donne des meubles à la fille de son portier, fait retaper ses vieux chapeaux, et demande la croix de la Légion d'honneur. A cinquanle ans, le crétinisme arrive; à soixante, il est complet. Le notariat est un métier insalubre, contre lequel nos savants sont invités à trouver des préservatifs. C'est un article à joindre au programme qui propose un prix pour la découverte d'un procédé qui protège la santé des étameurs de glaces et des doreurs sur métaux.

Or, il existait autrefois à Toulouse un notaire appelé M.Lilois. Cet homme n'est pas mort, mais il n'est plus, c'est- à-dire qu'il n'existe plus, quoiqu'il ait soixante-cinq ans, soixante mille livres de rente et trente ans de notariat. M. Litois est l'homme-contrat. Si on l'invite à dîner, il vous répond : « J'ai contracté un autre engagement. » S'il passe chez Herbola pour en apporter quelques friandises, il dit : « Je voudrais faire l'acquisition de celte bartavelle ou de ce coq de bruyère; je prends cette hure de sanglier avec ses dépendances; apportez-moi cette truite comme elle se com- porte. » Du reste, il est tellement, épris de sa carrière, que devenir notaire, être notaire, avoir été notaire, lui a toujours semblé devoir être toute Tambilion, tout le bonheur et toute la consolation d'un homme. Tu ne t'étonneras donc pas si, avec ces dispositions, M. Litois est resté longtemps notaire. Cependant des coliques néphrétiques, résultat d'une fidélité trop constante à soa fauteuil de maroquin, l'avertirent qu'il était temps de se tenir debout, de marcher et de sortir du no- tariat. Il y a douze ans, il se décida à vendre sa charge. Il jeta les yeux sur son maitre-clerc, M. Eugène Faynal, gar- çon de vingt-huit ans, spirituel, complaisant, gai, rieur et amoureux. M. Litois lui connaissait bien tous ces défauts ; mais Eugène n'avait pas le sou, et c'est pour cela qu'il le


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préféra. Vendre sa charge à un homme riche qui le payerait en beaux écus, c'était se séparer violemment de sa vie pas- sée, c'était jeter aux bras d'un autre son amour de trente ans, sa charge, sa maîtresse toujours jeune et toujours fidèle. M. Litois de se sentit pas ce courage. Il calcula qu'un jeune homme qui lui devrait deux cent mille francs serait bien plus à sa merci, et que quelquefois encore il pourrait se glis- ser furtivement dans l'étude, butiner encore par ci par là comme l'abeille matinale, becqueter une vente comme le passereau un fruit mùr, effleurer de sa plume un contrat de mariage comme le papillon une rose, et veiller sur sa charge, créature inestimable et chérie , laquelle , comme le disait M. Litois, était devenue sa fille après avoir été sa femme.

Eugène Faynal accueillit avec joie les propositions de M. Litois. Celui-ci savait qu'avec un mariage Eugène paye- rait sa charge ; et, pour que le jeune homme ne fût pas in- quiet, M. Litois annonça qu'il avait, dans une petite ville aux environs de Toulouse, une cliente dont il comptait gratifier son successeur avec trois cent mille livres de dot. C'était une si belle chance de fortune, qu'Eugène accepta les yeux fermés ; il se laissa même aller, dans ce premier mouvement d'enthousiasme, à certaines conditions dont il ne calcula pas toute la portée. Lorsque M. Litois avait fait une affaire, il aimait assez qu'elle ftit conclue et qu'il n'eût plus de chances à courir. Comme Eugène pouvait mourir avant de s'être marié, son patron le fit assurer sur la vie pour une somme de deux cent mille francs, de manière à être payé de sa charge si Eugène mourait, et à laisser aux héritiers du jeune homme le soin de la vendre. Eugène était jeune, bouillant, ii aimait le monde et les ylaisirs, et c'était un peu pour sa- tisfaire à ses penchants qu'il avait si inconsidérément tenté la fortune. Avant tout, cependant, Eugène était un honnête homme, et sa première pensée était de s'acquitter envers M. Litois. Celui-ci avait donné des termes, il avait compris qu'il fallait que le jeune notaire établit sa réputation avant d'être présenté comme un mari convenable à une belle dot.

Durant la première année, Eugène n'eut donc à souffrir que de l'importunilé des visites de son ancien patron ; et ce qui est remarquable, c'est que M. Litois, qui, avant ce temps, ne faisait rien que par les conseils de son maître-clerc Eu- gène, prétendait le régenter dans tout ce qu'il faisait en sa qualité de notaire. Mais ces petits ennuis importaient peu à


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Eugène, car il était riche, considéré et heureux. Heureux eu effet! il aimait une femme belle, gracieuse dont il avait fait les affaires à propos d'une séparation de biens. Cette femme était du monde, elle avait été malheureuse avec son mari, et se servait très-habilement d'une pâleur habituelle pour faire croire à une profonde tristesse ; elle grasseyait en minaudant faiblement; elle s'habillait à ravir, et adorait M. de Chateau- briand. C'était, en termes d'étude, une conquête charmante pour Eugène. Il n'en parlait à personne, mais tout le monde le savait. Cette publicité alla si loin que le mari finit par l'ap- prendre. Ce mari-là consentait à être séparé de biens d'avec sa femme ; mais, comme on ne l'avait pas séparé de nom, il ne voulut pas que le sien fût l'objet de commentaires peu obligeants. 11 attendit une occasion, et, un jour que sa femme et Eugène sortaient ensemble du spectacle, le mari souffleta le notaire aux yeux de deux cents personnes. Rendez-vous fut pris pour le lendemain.

A huit heures du matin, Eugène était chez lui avec ses témoins ; il allait sortir pour se rendre à une demi-lieue de la ville, lorsque M. Litois entra impétueusement, avec l'air d'une profonde indignation. Avant que personne eût pu re- connaître l'homme qui s'introduisait ainsi sans se faire an- noncer, M. Litois sauta à la gorge d'Eugène, et, le prenant au collet, s'écria :

— Vous n'irez pas, vous n'irez pas ! — Mais, Monsieur, dit Eugène en se dégageant, que prétendez-vous? — Je pré- tends vous faire rester honnête homme. — Monsieur! que signifie ?— Cela signifie que vous n'irez pas vous battre. — J'ai été insulté. — C'est possible. — J'ai moi-même insulté mon adversaire. — C'est possible. — 11 m'attend, et je brûlé de le rencontrer. — C'est possible. — Et l'un de nous deux restera sur la place. — Ce n'est plus possible. — C'est ce que nous allons voir. — Ah! vous n'irez pas, s'écria l'ex-notaire en se plaçant furieusement entre la porte et Eugène.

Celui-ci avait grande envie de prendre le vieillard par les épaules et de le jeter de côté, mais il se contint.

— Allons, monsieur Litois, lui dit-il, soyez plus raison- nable ! votre intérêt pour moi vous emporte trop loin, je lie suis pas encore un homme mort. — Tant pis I — Comment, tant pis ? — Oui, Monsieur, tant pis : car si vous étiez mort, vous ne me feriez pas la friponnerie d'aller vous battre. — Monsieur ! — Pas de cris , mon cher Eugène, et lisez. —


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Qu'est-ce ? la police d'assurance sur ma vie ? — Lisez : là, au bas de la page.

Eugène lut : « La compagnie ne sera pas tenue de payer le capital assuré si l'assuré meurlliors du territoire de l'Eu- rope ou s'il est tué en duel. »

— Ou s'il est tué en duel ! entendez-vous bien, monsieur Eugène? ergo vous ne vous battrez pas, à moins que vous n'ayez deux cent mille francs à me donner en espèces son- nantes et ayant cours.

Eugène, humilié, confondu, ne savait que répondre :

— .Monsieur, dit-il à l'un des témoins, veuillez aller prier mon adversaire d'attendre à demain. — Pas plus demain qu'aujourd'hui; j'ai averti la police, reprit l'ex-notaire, et vous serez suivi. — Mais, Monsieur, vous me déshonorez! — Vous voulez me ruiner! — Mais, Monsieur, je n'empor- terai pas voire charge dans la terre? — Je n'ai plus de charge, j'ai un débiteur de deux cent mille francs. Est-ce que je sais ce qu'est devenue l'étude dans vos mains? Un notaire qui a une maîtresse dans le monde, un notaire qui se bat, cela ne s'est jamais vu. Je ne donnerais pas trente mille francs de votre charge. Vous m'en devez deux cent mille, votre per- sonne est mon garant; la risquer, c'est commettre un stel- lionat, une violation de dépôt, c'est une friponnerie, et j'en fais juges ces Messieurs. — Ma foi, dit l'un des témoins, nous reviendrons quand ce débat sera jugé.

Eugène ne put se débarrasser de Litois. L'heure du rendez- vous était passée. Vainement le jeune notaire avait écrit au mari pour lui demander une autre rencontre; celui-ci, qui avait appris la cause du retard d'Eugène, n'accepta pas, di- sant que celui qui manque à un pareil rendez-vous donne à penser qu'il manquerait à un second; puis, en homme d'es- prit, bien sûr qu'il se vengerait mieux avec un ridicule qu'a- vec un pistolet, il raconta l'histoire du notaire marchandant sa liberté au vieux patron. Ce fut une scène fort drôle, où le jeune homme faisait ses olîres au vieillard :

— A dix mille francs, et laissez-moi sortir... — Non! — Vingt mille... —Non ! — Trente mille... — Trente mille fois non! Deux cent mille francs, ou rien.

Cela ht grand bruit dans Toulouse, et Eugène ne s'en re- leva pas connue homme du monde. Son crédit comme no- taire en fut môme très-sonsiblement atteint. Un jeune homme qui n'avait su se battre ni pour lui ni pour la femme qui l'ai-


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mait, c'était un homme sans dignité. La clientèle l'abandonna par les femmes, ostensiblement ou d'une manière cachée. M. Lilois s'ahirma sérieusement de ce discrédit et usa de tous ses moyens pour le relever; mais, avant tout, il songea à s'assurer le payement de sa charge, il annonça à son ces- sionnaire la cliente qu'il lui avait promise : elle devait ar- river dans deux mois. Depuis sa mésaventure, Eugène, qui n'osait plus se montrer dans les salons un peu choisis, avait contracté l'habitude d'aller chez quelques clients modestes. 11 rencontra chez l'un d'eux une fille d'une ravissante beauté, d'une modestie suprême, d'un caractère flexible et doux, un ange. Elle ne vil d'Eugène que les bonnes grâces du jeune homme, l'élégance des manières, la politesse de l'esprit, la bonté du cœur; elle l'aima, ils s'aimèrent, et Eugène, dans un transport d'amour où il oublia ses cruelles obligations, lui jura de l'épouser. Elle le crut, et la pauvre Sophie... Mais ceci est une histoire à part et qu'il ne me convient pas que tu saches encore. Je reviens à Eugène Faynal... Le lende- main de celte sainte promesse, Eugène reçut une invitation à diner de M. Lilois. Le mallieureux s'y rendit sans défiance. A peine est-il arrivé, que l'ancien patron le fait entrer mysté- rieusement dans un cabinet de travail, et lui annonce qu'il va voir sa future. Eugène pâlit :

— Mais je ne le savais pas, dit-il. — Comment! vous ne le saviez pas? Voilà deux mois que vous êtes prévenu. — Mais... — Comment, mais!... Avez-vous oublié que le terme de votre premier payement de cent mille francs est échu, et que, si votre mariage n'est pas conclu d'ici à huit jours et le payement fait, je vous dénonce à la chambre des notaires? — Monsieur, c'est une barbarie ! —Comment, une barbarie? Je vous donne une femme qui vous apporte trois cent mille francs de dot !... Mais, mon cher, vous êtes fou !

Eugène pensa que véritablement il était fou, selon les af- faires, et il se laissa conduire au salon. Il entre, il regarde, il voit, ô surprise! une jeune fille, belle, charmante, gra- cieuse. Malgré son amour, il tremble d'un doux espoir.

— Où est votre tante? dit le vieux notaire. — Me voici I répond une voix aigre, sortant d'une face maigre. — Made- moiselle Dambon, je vous présenle notre futur.

Eugène s'inclina avec respect.

— Mademoiselle, laissez-nous, dit le notaire à la belle en- fant, nous avons à parler d'affaires.


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Eugène la suit amoureusement des yeux ; elle lui rit au nez, et il se tourne vers la tante.

— Allons, Eugène, lui dit le notaire, baisez la main de votre future.

Eugène tomba moralement à la renverse, et, si ses jambes le soutinrent, ce fut par habitude , car il se crut au milieu d'un tremblement de terre. La vieille future comprit Teffet qu'elle avait produit, mais le mari lui avait plu, et elle pensa qu'une fois qu'il serait sien, elle en profiterait bon gré mal gré. Elle laissa donc à Eugène le temps de se remettre, et bientôt elle parla si vivement et si catégoriquement de ses terres, de ses vignes et de ses prairies, que le jeune prati- cien, que le notariat avait déjà gangrené par ci par là, la trouva moins couperosée , moins maigre et presque ave- nante. Cependant, ce fut un long combat entre ses promesses et la nécessité ; il en fut assez malheureux pour en parler à un ami, la veille du mariage. Beaucoup d'autres notaires ont épousé de vieilles filles fort laides pour leur dot, mais on sait qu'ils s'en sont donné la peine, et on les répute habiles. Ce mariage fut reproché à Eugène comme une lâcheté. D'une autre part, le ridicule Tavait entamé ; les blessures que fait cette arme dangereuse ne se ferment jamais, et, pour peu qu'on les écorche-par un nouveau coup, elles s'enveniment | mortellement.

Le jeune notaire et sa vieille fille de femme, comme on l'appelait, furent un objet de risée universelle. En effet, ma- dame Eugène Faynal avait gardé sa roideur, sa pincerie et son air prude de vieille fille. A ce malheur, Eugène ajouta celui de devenir père de deux garçons jumeaux : on voit que, pour les femmes, le temps perdu se répare. Les deux jumeaux furent un nouveau ridicule. Bientôt la dame s'a- perçut qu'elle était une curiosité qu'on invitait pour la faire parler de ses charmants jumeaux; elle accusa son mari de ne pas savoir la faire respecter; la vie d'Eugène devint une querelle sans llu, l'acrimonie de madame lui monta en éré- sipèle au visage, et, de laide quelle était, elle devint abomi- nable ; son caractère suivit le progrès de sa laideur, et, au bout de dix-huit mois, la maison d'i^lugène était un enfer.

Ce fut alors que, pour se distraire, il s'adonna exclusive- ment aux affaires; mais il n'était plus temps, l'étude avai été désertée, les clients étaient casés ailleurs. Il porta ui regard scrutateur sur les dépenses : il vit que, les deux cen


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mille francs payés, plus les intérêts, il ne lui était resté que qualre-vingt mille francs sur la dot ; les quatre-vingt mille francs étaient passés en partie dans les dépenses de la mai- son, auxquelles ne suffisaient pas les bénéfices de l'étude. Il fallait se réduire considérablement ou faire de mauvaises affaires. Eugène n'accepta ni cette humiliation ni cette honte. 11 se décida à vendre sa charge. Le 1" mars 1815, il était près de conclure pour trois cent cinquante mille francs ; il retarda de huit jours la signature de l'acte, et, un an après, il vendit pour cinquante mille francs.

Aujourd'hui, M. Faynal est un habitant de Saint-Gaudens, ayant une femme de quarante-huit ans, quatre enfants, deux mille deux cents livres de rentes ; il s'est adonné cà la cul- ture des roses ; il porte des souliers en veau d'Orléans, avec des guêtres de coutil ; fait des parties de boston à un liard la fiche, et joue de la clarinette. Après avoir été notaire, il a encore du cœur et des idées; il sent son malheur et se trouve ridicule. C'est lui qui dort en face de toi.

— Et que me fait cet homme, pour que tu m'aies si lon- guement raconté les tribulations de sa vie ? — Comment ! tu ne comprends pas, repartit le Diable, comment un notaire peut se trouver mêlé à ta vie? — Quand on n'a fait ni ventes, ni acquisitions, ni mariage, contrat double où l'on vend son nom sans acheter le bonheur... — Mauvais, très-mauvais! dit le Diable. — Plait-il ? — Continue, je ne répète pas. — Eh bien ! quand on n'a rien fait de tout cela, on n'a pas de grands intérêts à démêler avec un notaire, — N'en avais- tu aucun avec M. Barnet? — Assurément, mais M. Barnet était mon notaire. — Mais n'était-ce pas comme notaire d'un autre que tu as désiré le consulter? — En effet, dit Luizzi, comme notaire du marquis du Val. Eh bien? — Eh bien , pauvre garçon! tu ne comprends pas? et tu veux aller vivre à Paris, où il faut deviner à peu près tout ! car c'est un pays où l'on ne dit presque rien des intérêts cachés, tant on a la conscience que chacun les apprécie. — Tu es trop fin pour moi, mous Satan. — Eh bien donc ! monsieur le baron, il est presque inévitable que dans un contrat de mariage il se trouve deux notaires, celui de la famille du mari et celui de la famille de la mariée. — C'est probable. — Qu'était M. Bar- net? — Le notaire du marquis du Val. — Et quel était le notaire de mademoiselle Lucy de Crancé, devenue mar- quise du Val? — Ce serait ce monsieur qui dort? — Très-

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bien I très-bien ! répondit le Diable en nasillant comme un frère ignorantin qui interroge un enfant sur l'existence coé- ternelle de Dieu le père et de Dieu le fils, et qui est satisfait de la réponse qu'il a reçue. — Et sans doute il assistait à cette scène extraordinaire dont Barnet a si bien gardé le se- cret? — Encore très-bien, repartit le Diable du même ton nasal. — Et crois-tu qu'il veuille me la raconter? — Tu sais que j'ai promis de te la dire ; mais, s'il veut m'épargner ce soin, il me rendra service, car j'ai affaire ici. — Dans cette diligence ? — Oui. — Quoi donc ? — Un tour de ma façon. — Lequel ? — Tu verras.

Sur ces paroles, le Diable disparut. Luizzi, grâce à la vi- sion surnaturelle qui lui était accordée de temps en temps, vit le Diable se transformer en une mouche de petite dimen- sion, de si petite dimension que personne autre que lui n'eût pu lapercevoir. Elle voltigea un moment daus l'intérieur, et,- tout en badinant, elle piqua le nez de l'ex-notaire, qui, ma- chinalement, prit les genoux de la dame assise à côté de lui. La dame, que le Diable n'avait pas piquée , donna à M. Eugène Faynal un coup de ridicule sur les doigts : il y avait trois clefs daus le sac. Le notaire s'éveilla en sursaut, et Ganguernet lui sauta à la gorge en lui criant : La bourse ou la vie !

— Qu'est-ce? s'écria l'ex-notaire épouvanté. — Histoire de rire ! répondit Ganguernet ; et , tout le monde s'élant éveillé, la conversation devint générale.

Cependant Luizzi, plus curieux en ce moment de ce qui allait arriver dans la diligence que de connaître ses compa- gnons de voyage, ferma les yeux pour faire semblant de dormir : ce qui ne l'empêcha pas de pouvoir suivre dans son vol la mouche microscopique , qui n'était autre que le Diable. Elle sortit de l'intérieur et entra dans le cabriolet.

A côté de iM. de iMérin, lludieu des prisons de Berlin, se trouvait un jeune homme de viugt ans tout au plus. Il était beau garçou, mais il portait eu lui un air de niaiserie ambi- tieuse que Luizzi n'eût point sans doute remarqué sans cette perspicacité subtile que le Diable lui avait communiquée. Cette faculté permit au baron de comprendie la nature de ce jeune homme, sans prévoir toutefois où elle pourrait le con- duire. 11 reconnut qu'il était doué d'une faculté impressive extraordinaire qui l'avait continuellement jeté dans les rêves d'une existence d'autant plus fantastique qu'elle s'était, pour


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ainsi dire , accomplie en imagination. Étant encore au col- lège, où il avait lu les Briyands de Schiller, ce monsieur s'était pris d'amour pour les longues figures errantes des détrousseurs de grands chemins. 11 se mirait, dans son ima- gination, en grandes nioustaclies, en culotte rouge, avec des bottes jaunes, des gants noirs à la Crispin, un sabre et trois pairs de pistolets. Son cours de droit, qu'il commença un an après, lui apprit le néant de ces vanités. Les gendarmes fran- çais lui parurent trop nombreux et les cavernes trop rares chez nous, et Fernand renonça à être un sujet de drame al- lemand. Bientôt, et comme à beaucoup d'autres jeunes gens, il lui tomba dans les mains le détestable roman de Faublas, et voici Fernand se créant, dans toutes les loges de l'Opéra, des marquises de B..., voyant dans toutes les petites femmes rieuses des jeunes dames de Lignolles, et pensant qu'il ferait des charades tout comme un autre. Ce fut une danseuse qui le guérit de cette folie, et son médecin qui le guérit de sa danseuse. Une autre fois, après avoir dévoré Werther, Fer- nand s"imngina qu'il devait se tuer d'amour : Potier, qui était allé donner quelques représentations à Toulouse, mit fin à cette prétention. L'histoire des guerres de la révolution faiUit faire engager Fernand en temps de paix, et, s'il eût pu tra- verser la Garonne sans haut-de-cœur, il se serait fait marin pour rivaliser avec Améric Vespuce ou le capitaine Cook.

Au moment où Luizzi observait Fernand, ce jeune homme venait de faire la lecture de l'histoire des papes, et ce n'était pas sans quelque ravissement qu'il avait sondé les secrets du Vatican. Cette domination absolue, qui s'élève au-dessus de celle des rois, cette représentation immédiate de Dieu, celle pompe brillante des cérémonies chrétiennes, avaient étourdi sa facile imagination, et, soit qu'il enviât les lubri- cités de Borgia ou la gloire douce et artiste de Médicis, soit qu'il fût entraîné par la politique et la philosophie de Gan- ganelli, toujours est-il que la papauté le tenait à la gorge. Etre pape lui paraissait, à vingt ans, une plus belle destinée qu'aimer et être aimé. Cela tenait de la folie.

Enfin c'était dans cette disposition de cœur et d'esprit que Fernand parcourait la route de Paris à Toulouse. Luizzi voyait la mouche-Diable tournoyer au bout du nez du jeune homme, lorsqu'on arriva à un village appelé Boismandé. Rien de remarquable ne le recommanderait à l'attention du voyageur, si ce n'est qu'on y dine, et il n'existe dans le monde que deux


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individus qui sachent véritablement la valeur d'un dîner attendu: c'est l'homme qui voyage en diligence et le conva- lescent à sa première côtelette. L "énorme voiture aux armes de France s'arrêta donc à Boismandé, devant Tauberge ac- coutumée. Elle dégorgea ses nombreux voyageurs, les hommes coiffés de foulards et de bonnets de soie, les femmes de chapeaux cassés et de marmottes grasses, les uns et les autres emmaillotés de redingotes déformées, de pelisses flé- tries, de manteaux usés, etc., tous crottés à faire reculer la brosse la plus ardue dans la main la plus agile ; la seule dame voilée n'entra pas dans l'auberge et continua sa route. Qui ne sait ce que c'est qu'une descente de diligence à l'auberge, ce premier mouvement si grotesque de tout ce monde qui se rajuste? Celui-ci secoue vivement la tète et les épaules, se frotte les mains et tousse avec vigueur pour se retirer un moment de l'état de hareng où il était, et se remettre en l'état d'homme ordinaire, en jouissance de toutes ses facultés; celui-là agite rudement sa jambe pour faire redescendre sur sa botte le pantalon trop étroit que le frottement d'une jambe voisine a replissé jusqu'au genoux; telle femme, encore fraîche, rebombe, à l'aide de son doigt et de sa chaude haleine, les plis empesés de son bonnet qui n'est pas sans coquetterie; telle autre rétablit la tournure trop affaissée d'une douillette feuille-morte. Après ce petit temps d'arrêt, tout le monde se précipite dans une immense cuisine où murmurent de toute éternité, dans de vastes casseroles, la gibelotte douteuse et l'implacable fricassée; tandis que la broche roule devant un foyer ardent le canard bourbeux de la mare voisine et la longe de veau, ressource des gens dégoûtés.

Lorsque les hommes, grâce à la fontaine de cuivre qui reluisait à l'un des angles de la cuisine, se furent légèrement rafraîchi le visage et les mains, et que les femmes, un mo- ment disparues, revinrent plus aises et plus accortes, on s'assit à la longue table qui occupait la vaste salle à manger, et c'est alors que commença le repas à un petit écu par tête. D'abord la conversation s'engagea sur l'excellence des che- vaux du dernier relais, sur l'habileté du postillon, la com- plaisance du conducteur, la commodité de la voiture, puis sur les villes où l'on avait passé, le département où l'on se trouvait, le village où l'on s'était arrêté, l'auberge où l'on dînait.

Luizzi écoutait avec d'autant plus d'attention, que cette


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conversation lui apprenait l'histoire du commencement de son voyage. Mais il ne perdait pas de vue l'infernal insecte acharné sur le nez de Fernand. D'ordinaire il suffit d'avoir dix-huit ans, d'être garçon et d'avoir vu Toulouse et son Capitole, Paris et tous ses monuments, pour se croire le droit de tout mépriser; et Luizzi ne sut trop pourquoi le Diable se donnait la peine de quitter le nez de Fernand pour piquer un petit jeune homme à l'air assez impertinent, qui retournait à Paris pour y finir son droit commencé à Toulouse. Cela n'était pas nécessaire pour lui faire dire hautement qu'on était dans un misérable village, dans un misérable pays et dans une misérable auberge. A coup sûr l'amour de la patrie, celui de la contrée, celui même plus étroit du foyer domes- tique, sont de nobles sentiments, et pourtant ils inspirèrent bien mal la jolie Jeannette; car, si Jeannette n'avait pas voulu défendre sa pauvre auberge, que de malheurs son silence eût épargnés! Mais le Diable s'était mis de la partie, et Dieu sait si le Diable a jamais fait autre chose que de ser- vir de bons sentiments pour faire commettre de mauvaises actions ! Du nez de l'étudiant, la mouche sauta sur celui d'une jeune servante qui l'écoutait, et, à peine celui-ci avait'^ il laissé tomber de sa bouche le mot de misérable auberge, que la jeune fille, qui n'avait pas plus de seize ans, s'écria:

— Bah ! Monsieur, de plus grands seigneurs que vous y ont logé sans en dire tant de mal.

Ces mots appelèrent l'attention des voyageurs sur cette jeune fille. Elle était grande et la grossièreté de ses vêtements ne pouvait dissimuler l'extrême élégance de sa taille. De petits pieds dans des sabots, des mains admirables, quoique ger- cées, annonçaient une nature distinguée, une origine qui mentait à la situation. Tenez-vous pour assuré que, toutes les fois que vous rencontrerez dans le peuple un de ces signes d'une vie non sujette aux pénibles travaux, c'est quelque oubli de la retenue de fille ou de la foi conjugale en faveur de quelque beau seigneur qui a créé cette anomalie. Le tra- vail et la misère dégradent vite sans doute ces nobles pro- portions, apanage de la riche oisiveté; mais à seize ans elles sont encore fraîches et vivantes, et Jeannette avait à peine seize ans, Fernand y fit-il attention? nullement.il rêvait pape, et rien ne l'atteignait au delà de cette sphère souveraine ; à peine si la pourpre cardinale lui eût fait lever les yeux. Il n'avait donc rien remarqué, ni l'observation, ni la réponse


174 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

qu'elle avait fait naître, ni la voix frêle qui avait parlé, ni cette bouche étincelanle de dents d'ivoire, ni ces longs che- veux d'un blond cuivré, ni ces grands yeux d'un bleu gris, dont la vague expression dénotait une âme facilement em^ portée au hasard des circonstances. Un vieillard seul, arrêtant ses yeux avec attention sur Jeannette, lui dit d'une voix polie et peu connue aux servantes d'auberges:

— Quels sont donc ces illustres voyageurs, Mademoiselle? — Eh ! parbleu ! reprit Ganguernet, qui interrompit une aile de poulet en l'honneur de la gloire française, presque tous les gé- néraux qui ont fait la guerre d'Espagne. — Ce n'est pas de ceux-là que je veux parler, dit Jeannette. — Ah ! je comprends, ajouta le Ganguernet, il s'agit du pape Pie. Pie a logé ici. Et il se prit à rire, du rire énorme qui le distinguait. — Qui? s'écria Fernand, que voulez-vous dire? — Oui, Monsieur, répondit Jeannette avec un accent de respect pour ce qu'elle allait dire, oui, notre saint-père le pape a logé dans notre auberge. —Lui! lui! le pape! s'écria soudainement Fernand en portant des yeux effarés sur les murs mal tapissés et les poutres noires de la salle à manger: lui ! ce généreux martyr!

Cette exclamation appela sur Fernand l'attention qu'on avait d'abord donnée tout entière à la belle servante. Voya- geur taciturne et résigné dans le cabriolet de la diligence entre le conducteur et l'Indien, Fernand était resté presque étranger, jusqu'à ce moment, au petit monde ambulant dont il faisait partie. Mais ce cri, si singulier de la part d'un jeune homme de dix-huit ans, le désigna vivement aux regards cu- rieux de l'assemblée. Alors seulement on remarqua sa haute taille, son visage austère, ses grands yeux noirs cernés, et ce front large et méditatif qui révèle presque toujours une capacité puissante dans les grande choses ou une exagération folle dans les petites.

— Oui, vraiment! reprit Jeannette enchantée d'avoir trouvé un auditeur si ardent ; et la chambre n'a plus jamais servi à personne, on n'y a rien changé, elle est fermée avec soin, et l'on n'y entre qu'avec respect et recueillement.

En ce moment la mouche diabolique entra dans le nez de Fernand et sembla lui vouloir monter dans le cerveau. Il s'écria :

— Ne peut-on la voir? Il faut que je la voie ! — Je vais vous y conduire, répondit la jeune hlle.

Ils sortirent ensemble.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 175

Luizzi cependant cherchait à deviner ce que le Diable avait à faire de cette servante d'auberge et de ce jeune homme. Leur absence commençait à être remarquée, lorsqu'un bruit très -vif se fit entendre dans la cuisine qui précédait la salle à manger. Le nom de Jeannette, violemment'prononcé, frappa plusieurs fois l'oreille des voyageurs; ils voulurent savoir quelle pouvait être la cause de ce tumulte, et ils entrèrent tous dans la cuisine au moment où Fernand rentrait dans la salle à manger par une autre porte.

Un jeune homme de vingt-cinq ans environ, décoré et en costume de chasse, tenait Jeannette par le bras, avec une violence que rien ne saurait exprimer.

— Donne-moi cette clef, s'écria-t-il, donne-la-moi 1

La malheureuse fille, pâle et immobile, le regardait sans répondre et comme fascinée par un charme; cinq ou six pièces d'or tombées à ses pieds attiraient les regards avides de quelques paysans qui se parlaient chaudement ; la maîtresse de l'auberge, le visage hagard et enflammé, s'écriait :

— La clef est dans la poche de son tablier, prenez-la, mon- sieur Henri, prenez-la.

Ce Henri, que la fureur avait d'abord rendu incapable d'au- cune réflexion, finit par comprendre ce qu'on lui disait, et, fouillant brutalement dans les poches du tablier de la pauvre Jeannette, il se précipita comme un furieux vers l'escalier qui conduisait au premier étage. Les voyageurs s'avançaient pour demander l'explication de cette scène de violence, lors- que le baron, delà porte de la salle à manger près de laquelle il était demeuré, vit le jeune homme décoré s'élancer d'un seul bond du haut de l'escalier. Pendant quelques secondes il promena autour de lui des regards furieux. Un paysan s'approcha et lui dit :

— Eh bien? — C'est vrai. — Dans cette chambre? — Oui, dans cette chambre. — Sacrilège et infamie ! — Possible ! dit un autre.

A ce moment, Luizzi crut reconnaître ce petit rire aigre dont lui-même avait été poursuivi :

— Mais que diable y a-t-il? dit Ganguernet. — Là, dans cette chambre, répétait le paysan, dans cette chambre où est le lit du pape I — Bon ! s'écria Ganguernet, qui comprit alors; fameux! c'est une idée.

Mais toutes les voix des paysans répondirent par des cris de fureur et de malédiction. Ils s'élancèrent vers Jeannette,


176 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

qui, l'œil fixé devant elle, semblait avoir perdu tout senti- ^ ment de la raison. Enfin, elle s'écria tout à coup : ■

— Le lit du pape ! Ah ! je suis damnée ! " Une voix que Luizzi seul entendit répondit en riant à cette

exclamation, et Jeannette saffaissa sur elle-même avec un soupir plaintif et doux ; elle tomba comme si tous les muscles de son corps eussent été brisés. Au moment où elle avait prononcé ces mots : Je suis damnée! ses yeux s'étaient tournés du côté de la salle à manger, dont le baron occupait la porte. Ce regard, en passant devant lui pour aller jusqu'à Fernand, montra à Armand qu'il avait quelque chose de la sauvage expression qui animait l'œil de Satan, et quand Luizzi, en regardant Fernand, vit dans son œil immobile un reflet de ce feu sinistre qui semblait l'avoir brûlé, il comprit la menace du Diable. Mais, emporté par un sentiment de première pitié, il ferma violemment sur Fernand et sur lui la porte de la salle à manger.

— Fuyez! dit Armand à Fernand. — Oui, répondit-il sans s'émouvoir. — Fuyez, ou vous êtes perdu! — Moi? reprit- il avec un sourire mélancolique, ils ne peuvent pas me faire de mal, j'ai ma destinée ; mais je fuirai pour eux. — Cachez- vous plutôt, montez sur l'impériale et jetez-vous sous la bâche.

Fernand ouvrit la fenêtre. A peine était-il au sommet de la voiture que la porte de la salle à manger s'ouvrit et que quelques paysans armés de faux, de pioches, de bâtons et de fléaux, se précipitèrent vers Luizzi.

— Ce n'est pas lui, ce n'est pas lui! crièrent plusieurs voix, et Luizzi fut aussitôt interpellé de dire où était Fer- nand.

Il n'avait pas achevé de leur répondre qu'il l'avait vu prendre de l'avance du côté de la grande route, qu'ils y cou- rurent tous avec des imprécations et des menaces atroces. Pendant qu'on attelait les chevaux, Luizzi prévint le con- ducteur de l'endroit où Fernand était caché.

— C'est bien imaginé, lui dit-il ; car, s'il était sur la route, ils le rattraperaient bientôt, et Dieu sait ce qu'ils feraient de lui ! — Et Jeannette, qu'est-elle devenue? — On a cru d'a- bord qu'elle était morte, répondit-il, c'est pour cela qu'ils ne l'ont pas tuée. Mais M. Henri Ta fait porter dans une chambre où on Ta soignée. — Quel est ce M. Henri? — Le fils du maître de poste, ajouta le conducteur, un militaire d'avant


LES MÉMOIRES DU DIABLE, 177

les Bourbons, mon ex-capitaine. — Est-ce qu'il connaissait Jeanneite? — Lui!., s'il connaissait Jeannette! tiens!

Le fouet du postillon se fit entendre. « En voiture ! en voi- ture! » cria le conducteur; et chacun se hâta, triste et silen- cieux. Armand monta le dernier, il remarqua que le conduc- teur fit un mouvement de surprise en voyant le postillon se mettre en selle. Le conducteur reçut des mains du postillon une boîte enveloppée d'une couverture en cuir, et murmura entre ses dents :

— En voilà un de...

Les claquements du fouet empêchèrent d'entendre le reste. Au train dont on était mené , on eut bientôt rejoint les paysans; ils arrêtèrent la voiture et voulurent à toute force monter dessus pour rattraper Fernand, qu'ils croyaient être en avant. Mais le conducteur refusa formellement; et le pos- tillon , aiguillonnant ses chevaux de la voix , du fouet et de l'éperon, eut bientôt laissé derrière lui cette troupe ir- ritée. Aucun des voyageurs qui occupaient l'intérieur de la diligence n'avait jusque-là rompu le silence; mais, lors- qu'ils crurent être délivrés complètement de la poursuite des paysans, ils se demandèrent ce qu'avait pu devenir Fer- nand. Luizzi le leur apprit.

En ce moment, comme on était dans un lieu assez solitaire, la diligence s'arrêta tout à coup. Le postillon mit pied à terre, et, élevant la voix :

— Descends, misérable! s'écria-t-il, descends maintenant.

Le baron mit la tête à la portière, et sous la blouse du pos- tillon reconnut l'ex-capitaine. Fernand descendit, et s'appro- chant de son adversaire :

— Que voulez-vous de moi? dit-il. — Ta vie ! ta vie ! s'é- cria Henri, et tout de suite, et ici même ! — Je me battrai au prochain relais. — Ah ! tu refuses, lâche !

Et en prononçant ces mots, Henri fit un geste de menace qui laissa Fernand tranquille. Mais, rapide comme la foudre, celui-ci saisit la main qui allait le frapper, et, forçant Henri aie suivre, il s'approcha de la diligence; puis, passant le bras qu'il avait libre sous le moyeu de l'une des roues, il souleva l'énorme machine à plus d'un pouce de terre. Aban- donnant alors la main d'Henri :

— Vous le voyez, dit-il en souriant, à ce jeu vous seriez bien vite battu. Je vous ai dit qu'au prochain relais je serai à vos ordres. Comme sans doute c'est un combat à mort que


178 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

vous me proposez, vous trouverez bon que je fasse quelques dispositions avant d'y marcher.

Puis, sans écouter ce que son adversaire lui répondait, il adressa la parole à Luizzi d'un ton doux et poli :

— Serez-vous assez bon, lui dit-il, pour me servir de té- moin ? Je désirerais vous parler un moment ; si vous vouliez prendre une place auprès de moi dans le cabriolet, vous m'obligeriez.

L'arrangement fut accepté, et, le conducteur s'étant retiré sur l'impériale, Armand se trouva avec Fernand et l'Indien de Berlin. Henri était remonté sur les chevaux et les pressait de toute sa fureur ; la lourde voiture courait comme la ca- lèche la plus légère.

— Avant de vous apprendre, dit Fernand, le secret de ce qui vient de se passer, permettez-moi de vous demander quelques petits services et d'espérer que vous me les ren- drez. J'ai à écrire plusieurs lettres... que vous voudrez bien remettre à Paris?

Sur un signe de consentement, Fernand continua :

— Vous ferez décharger mes bagages pendant que j'écri- rai, et, en arrivant au relais, vous serez assez bon pour me faire préparer des chevaux de poste. Après le combat, je veux changer de roifte, quitter celle de Paris, où je n'irai pas.

Le baron marqua quelque étonnement de cette résolution, et surtout de cette prévoyance tranquille.

— Vous vous étonnez, lui dit Fernand, de ce que je parle si résolument d'une rencontre dont l'issue vous parait dou- teuse? Voyez cet homme I ajouta -t-il en désignant Henri du doigt, cet homme est mort aussi infailliblement que s'il était déjà dans la tombe. — Lui! s'écria Luizzi. — Oui, dit Fer- nand. Ils appellent courage l'ivresse de la colère ; je tuerai cet homme, vous dis-je ! Quand je l'ai regardé tout à l'heure, j'ai lu sa mort dans ses yeux. Voyez, il fait voler notre voi- ture; cet homme est trop pressé de se batire, il a peur. Mais n'en parions plus, c'est lui qui le veut... Maintenant, ajouta- t-il avec un accent presque moqueur, je veux me justifier à vos yeux de ce que tous sans doute vous appelez mon crime. Les circonstances seules m'en ont inspiré la pensée, et seules elles prêtent à mon action un caractère alïreux de profana- tion. Au fond, je me crois moins coupable d'une demi-heure de délire que cet homme qui veut ma vie et qui depuis six mois marche avec persévérance dans une voie de séduction.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 17'J

Dans le peu d'entretiens que vous avez eus avec moi, vous avez pu juger des pensées qui me tourmentaient, et vous avez dû être moins surpris de ma vive exclamation et de mon violent désir de visiter cette singulière chambre. J'y étais à peine arrivé, que, par une réflexion inouïe, moi qui ne vis guère que d'illusions, je me trouvai ramené soudai- nement à la réalité. Je levai les yeux sur Jeannette; elle me considérait attentivement, et son âme était, à ce que je pus croire, bien loin du respect que demandait ce lieu révéré. Luizzi écoutait cet homme qui s'attribuait l'honneur de sa mauvaise action, tandis qu'il savait, lui, qu'il n'avait été que le jouet d'un caprice du démon. La mouche riait sur le nez de Fernand ; cependant celui-ci passa sa main sur son front d'une manière très-dramatique, et, parlant d'une voix pro- fonde, il continua :

— Jeannette n'est point une fille ordinaire; aussi ne puis- je savoir laquelle de toutes les voix que je fis entendre à son âme y fut écoutée. Quoiqu'on ait trouvé l'or que je lui ai donné, je ne puis croire qu'elle se soit vendue. Il y avait en elle une pensée qui répondait à la mienne.

La mouche riait toujours.

— Je le saurai, dit Fernand violemment; je la reverrai, car cette fille m'appartient; je l'ai payée du repos de ma vie, je vais encore la payer de la vie d'un homme. La mailieureuse ! s'écria Fernand en ricanant tragiquement; savez-vous que ce mot qu'elle a dit en tombant, c'est moi qui l'ai jeté dans son àme? c'est moi qui, pour adieu, et lorsqu'un tigre aurait eu pitié de ses sanglots, lui ai crié en la quittant : « Tu es damnée ! »

Luizzi tressaillit. Il regarda Fernand comme pour s'assurer si ce n'était pas Satan lui-même qui avait pris ce masque et ces traits. La mouche riait en le piquant avec acharnement. Il sembla à Luizzi que M. Fernand jouait la comédie, et qu'il faisait d'un grossier désir de jeune homme un épisode roma- nesque de poème satanique. Il voulut s'en assurer, et repar- tit d'un ton plein de conviction :

— Ah! c'est épouvantable! — Que voulez-vous? reprit Fernand sans s'émouvoir. La pensée de lutter avec le Sei- gneur, l'orgueil d'insulter à son sanctuaire et de flétrir à sa face, et sans qu'on pût la défendre, sa plus belle et plus douce créature, tout ce délire m'a brîilé comme un feu de l'enfer, et j'ai rêvé que le Satan de Milton n'était pas impossible.


180 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Luizzi se troubla malgré lui à cette parole, et regarda l'In- dien de Berlin, qui secoua paisiblement la cendre d'un ci- gare en disant : « La petite était assez jolie sans que le Diable se mit de la partie. »

La mouche regarda de Mériu de travers , comme pour prendre acte de cette incrédulité.

— Nous sommes arrivés! cria Henri en ce moment, puis il jeta les rênes à un palefrenier, appela le conducteur et prit ses pistolets.

Qui de nous a été témoin d'un duel ? qui n'a senti dans son âme cette angoisse que donne la certitude d'une exis- tence qui va s'éteindre ? A peine Luizzi connaissait-il Fer- nand, et cependant il obéit à toutes ses volontés comme à celles de l'ami le plus intime. Bientôt tout ce qui appartenait à Fernand fut remis au baron. Une chaise de poste fut atte- lée, et Armand se rendit auprès de Henri, Il était assis sur une pierre, la tête entre les mains. Luizzi regarda ce jeune homme, et il se prit de peur pour lui en se rappelant l'atti- tude bien différente de Fernand. Il appela le conducteur, et, cherchant à concilier l'affaire :

— Laisserons-nous ces jeunes gens se tuer, lui dit-il, pour une fille d'auberge ? — Une fille d'auberge ! répondit le con- ducteur; assurément c'est son état, quoiqu'on puisse dire qu'elle est faite pour être servie plutôt que pour servir les autres... Mais c'est toute une histoire. — Parlez! s'écria ie baron, parlez! — Ce serait trop long, et puis le temps nous presse. Tout ce que je puis vous dire, c'est que mon capi- taine a son idée, et que votre jeune homme ne l'aura pas volé. — Quoi donc? — La balle qui lui cassera le crâne. — Prenez garde ! reprit Luizzi; si je crains pour quelqu'un, ce n'est pas pour Fernand. — Lui ! dit le conducteur avec un sourire de dédain, un blanc-bec qui n'a pas tiré à la conscrip • tion, se frotter à un vieux, à un de la garde, à un grognard de Moscou et de Waterloo, car il y était, M. Henri, avec ses vingt-cinq ans ! et adroit! je lui tiendrais un verre de Cham- pagne dans mes dents à trente pas, avec ces pistolets-là.

Et il ouvrit la boite d'Henri.

— Ils sont donc bien sûrs? dit à côté des deux interlocu- teurs la voix calme de Fernand.

Et, les prenant dans ses mains, il en lit jouer les batteries et les remit tranquillement au conducteur.

— Monsieur, dit-il à Luizzi, l'excellence de ces armes


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 181

m'alïlige, elle me force à être impitoyable; je n'ai pas envie de jeter ma vie à ce furieux. Faites les préparatifs.

Henri s'aperçut de l'arrivée de Feniand. il fit un geste si- lencieux, et les témoins le suivirent. Luizzi comprit qu'eutre ces deux hommes il n'y avait pas d'explication possible. 11 reçut des mains de Fernand quelques lettres soigneusement pliées, et dont l'écriture était ferme et pure, puis tous arrivè- rent dans un petit bois où se trouvait une clairière très- propre au combat. Les conditions furent que les adversaires se mettraient à trente pas l'un de l'autre, qu'ils marcheraient, à un signal donné, chacun l'espace de dix pas, et qu'ils tire- raient à volonté pendant cette marche. Les pistolets, chargés avec soin et cachés sous un mouchoir, furent donnés par Luizzi aux combattants, qui se posèrent aussitôt à leur place. Un coup frappé dans la main les avertit, et à peine Fernand avait-il fait un pas que l'on entendit l'explosion d'un pistolet, et on le vit tressaillir et s'arrêter.

— Cet homme est adroit, mais il n'est pas-brave, sans cela il m'aurait tué, dit Fernand en montrant sou bras droit percé d'une balle.

Et il reprit son pistolet de la main gauche.

— Dépêchez-vous, cria Henri, nous recommencerons ! — Je ne le crois pas, dit sourdement Fernand.

Et soudain, sans profiter du terrain qu'il pouvait gagner, il tira, et Henri tomba frappé au cœur, sans qu'un souliïe, une convulsion, vînt attester qu'il avait cessé d'exister.

Une heure après, Fernand était en chaise de poste, et le Diable avait repris sa place auprès du baron, qui l'avait ap-

relé. . — Veux-tu me dire, maître Satan, pourquoi tu as soufflé |3ans rame de ce jeune homme ce désir infâme ? — Ceci est non secret. D'ailleurs ce n'est pas une histoire que je puisse ■e raconter, puisque tu as vu tout ce qui en existe. — Oui, nais les acteurs de cette histoire ont des antécédents que je tondrais connaître. — Aucun. Fille d'auberge, orpheline et eune ; étourdi et gâté par une mauvaise littérature : voila out. — Mais pourquoi les avoir choisis pour cette détestable lotion. — Parce que j'ai besoin de deux êtres merveilleuse- >ement beaux, aûn qu'ils puissent devenir merveilleusement néchanls sans qu'on s'en doute. — Ce qu'ils viennent de 'aire n'est donc que le commencement d'une vie de mau- vaises actions ? — Ou de mauvaises idées, ce qui est bien

TOME 1. Il


182 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

plus subversif de votre morale humaine et qui sert bien mieux mes intérêts de Diable. Je donnerais tous les crimes d'un siècle pour une mauvaise idée; aussi je viens de con- damner deux, eues d'une nature puissante et active à mener une vie d'exception, une vie exilée du monde, une vie en guerre avec la religion, le mariage et le respect des inéga- lités sociales. L'un de ces êtres est une femme pleine de pas- sions, de volonté et d'ambition, malgré l'obscurité de son origine. Déjà elle a plus de regrets de son avenir perdu que de remords de son crime. Encore liuit jours de sagesse dans cette âme pleine de ressources vives et soudaines, et Henri le capitaine devenait son mari , et elle eût fait peut-être d'Henri un homme distingué, considérable, illustre, pour être avec lui une femme distinguée, considérable, illustre- Maintenant cela lui est impossible, car Jeannette n'est pas une de ces liUes qui croient le repentir une force. Jetée dans une position perdue, elle voudra imposer cette position au monde. — Et pour cela sans doute elle poussera Fernand à commettre des fautes graves et peut-être des crimes? — Oui, vous devriez, selon votre morale, appeler cela des crimes. — Me les feras-tu connaître? — Tu n'auras pas besoin de moi. — Comment en serai-je informé? — Tu liras un jour les ouvrages de Pernand, et tu le retrouveras peut-être. — Comment? — Je le destine à être homme de lettres.


XII

COMMENCEMENT d'eXPLICATION.

Le voyage continua, et naturellement la conversation s'éta- fclil sur l'événement qui venait de s'accomplir. Chacun en prit occasion de raconter des aventures plus ou moins extraor- dinaires dans lesquelles il avait été témoin ou acteur. On coiiiprend aisément que Ganguernet dut être plus fécond qu'un autre en récits de cette espèce. Parmi ceux dont iJ fatigua le petit cercle de ses auditeurs, il en est un que Luizzi écoula avec un vif intérêt de curiosité.

— C'est une bonne farce, une excellente farce, dit Gan- guernet, et je n'ai jamais tant ri de ma vie. Vous devez avoi


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 183

entendu parler de cela, il y a trois ou quatre ans, vous, mon- sieur Faynal?... — Hum ! hum ! dit le notaire, il y a trois ou quatre ans, est-ce qu'il s'est passé quelque chose d'extraor- dinaire à Pamiers? — Est-ce qu'il se passe jamais quelque chose d'extraordinaire à Pamiers? dit Gangueriiet ; c'est à Toulouse, c'est l'histoire de Tahbé Sérac. Vous connaissez l'abbé Sérac? — Vous voulez dire M. de Sérac, Adrien- Anatole-Jules de Sérac, fils du marquis Sébastien-Louis de Sérac? Si je ne me trompe, je ne connais pas d'autre Sérac vivant encore. — Eh bien! c'est celui-là même; seulement il parait que vous le connaissez en sa qualité d'homme, et non en sa qualité de prêtre, ce qui est bien différent. — La dernière fois que je l'ai vu, dit l'ex-notaire en fronçant le sourcil et en clignant les yeux comme pour regarder au loin dans ses souvenirs, la dernière fois que je l'ai vu, il y a dix ans, c'était un beau jeune homme de vingt-cinq ans, fort amoureux, fort peu disposé à entrer dans les robes noires. Hé! ma foi, je crois que je pourrais bien préciser la date, ajouta le notaire en appuyant son index sur son front : c'é- tait, pardieu ! l'avant-veille du jour où fut signé le contnit de mariage de mademoiselle Lucy de Crancé , dont j'étais le notaire, avec M. le marquis du Val; et puisque vous m'y faites penser, je me rappelle, à propos de ce mariage, une scène bien extraordinaire que je vais vous raconter. — Cha- cun son tour, s'écria Ganguernet; si vous dites votre his- toire, je garde la mienne. — Comme il vous plaira, reprit M. Faynal en se remettant dans son coin ; seulement tâchez de ne pas m'endormir, parce que, lorsque je dors, je rêve à ma femme, et ce n'est pas la peine alors de l'avoir quittée. D'ailleurs, je ne tiens pas beaucoup à vous faire ce récit, cela me ramène à un temps qui a été si malheureux... si malheu- reux pour moi, le temps où j'étais notaire, que je ne suis pas plus pressé d'en parler ou d'en entendre parler qu'un galérien du bagne. — Pardon, Monsieur! dit Luizzi, je crois que votre histoire sera fort intéressante, et je serai, pour ma pari, très- charuié de vous l'entendre raconter; cela n'empêchera pas monsieur Ganguernet de nous dire la sienne.

Or, Ganguernet commença ainsi :

« C'était il y a trois ans à peu près ; je me trouvais à Tou- louse, un jour de Fête-Dieu où il y avait grande procession. Moi et quelques autres farceurs nous nous étions postés, pour la voir passer, dans une maison dont je ne vous dirai


184 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

ni la me, ni le numéro, ni le nom : une maison entre le ziste et le zeste, où il se vendait beaucoup de choses pro- hibées, mais que la douane n'a pas l'habitude de saisir; au rez-de-chaussée et à côté de l'allée, un café-estaminet ; au premier, un magasin de bretelles, de cols et de cravates, tenu par les deux sœurs, de vingt à vingt-deux ans; au se- cond, magasin de cols, de cravates et de bretelles, tenu par trois amies intimes, de vingt-cinq à trente, plus une vieille femme ; au troisième, magasin de cravates, de bretelles et de cols, tenu par deux grisettes dont j'ignore absolument l'âge et la tournure, ce qui d'ailleurs serait fort inutile à vous narrer, puisqu'elles ne furent pas de notre farce. C'est seu- lement pour vous faire comprendre que la maison était bien habitée et que la marchandise n'y manquait pas. Seulement, plus le magasin montait, plus les marchandises baissaient... Vous comprenez le calembour? »

Ganguernet rit tout seul ; la femme qui était dans le coin lui lança un regard qui perça le voile épais sous lequel elle se cachait. Cependant le farceur continua :

« Nous nous étions réunis quatre ou cinq bons vivants, et nous avions dit au second : Tu descendras au premier ; ou au premier : Tu monteras au second, parce qu'au premier ou au second, comme vous le voudrez, il y aura nopces et festins, jambons et pâtés, volailles et godiveaux, blanquette, vin de Roussillon et punch en abondance, ce qu'on appelle un beau gueuleton ! IJien que le premier et le second fussent en dispute éternelle, parce qu'on s'arrachait souvent les chalands sur les marches de l'escalier, du moment qu'il s'agit de manger, on s'entendit â merveille. J'en suis fâché pour le sexe de Madame, ajouta Ganguernet en s'inchnant vers la femme qui occupait un des coins de la voiture et qui n'avait pas levé son voile; j'en suis fàclié pour le sexe de Madame, mais la femme est gourmande de sa nature. Je ne sais pas si les duchesses et les marquises aiment la bonne chère et le riquiqui, mais je ne connais rien de vorace comme une gri- sette devant une table bien servie ; ça absorbe les ailes de poulet comme un conducteur de diligence, et ça boit sa goutte comme des invalides.

« Mais ce n'est pas là l'alïaire. 11 sulïitde dire qu'à neuf heures du malin la table était servie, les vins à la glace, et que moi et mes camarades nous nous étions faulilés au premier de la- dite maison en passant par l'estaminet, sous prétexte dache-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 185

ter un cigare, parce que, tout en s'amusant, il faut encore garder les apparences.

« Or, la procession était en train de défiler. Les jeunes personnes à leurs fenêtres faisaient des mines aux officiers de la garnison, tandis que nous étions prudemment à une fe- nêtre à côté, regardant passer le bon Dieu à travers un ri- deau, lorsque tout à coup le ciel devient noir comme de l'encre, et en moins de rien voilà une pluie battante qui inonde et disperse la procession. Cela fut si rapide et la pluie tomba avec tant d'abondance, que chacun se réfugia au ha- sard dans la premièie porte ouverte qu'il trouva devant lui. Plusieurs personnes, parmi lesquelles un prêtre, entrèrent dans Fallée de notre maison; beaucoup d'autres les y suivi- rent, de façon que les premiers arrivés lurent refoulés jus- qu'au pied de l'escalier. En me penchant par-dessus la rampe, je vois le calotin qui était entré à la première goutte, et tout de suite il me pousse l'idée d'une farce excellente : 11 faut que le curé déjeune avec nous ! me dis-je aussitôt. Je fais part de mon projet aux camarades des deux sexes, et je suis applaudi avec transport. Je recommande à tous une te- nue décente, et moi-même je donne à' mou visage un air de sainte componction. Je descends auprès de notre abbé :

« — Mon Dieu ! Monsieur, lui dis-je, cette place est bien peu convenable ; si vous vouliez monter chez nous et y attendre que l'orage fût passé, nous serions très-honorés , ma femme et moi, d'avoir pu vous donner un asile. — Je vous remercie de votre obligeance, me répondit-il, j'attendrai fort bien où je suis. »

« J'insistai en lui disant que son refus nous ferait beau- coup de peine , et le pauvre homme finit par me suivre, rien que pour ne pas me désobliger. prêtre, que tu es bête ! Au moment où il passa la porte et entra dans l'atelier de nos demoiselles, j'étendis la main sur lui, et je me dis en moi même : Prêtre, mon ami, si tu n'es pas damné en sortant d'ici, je veux y perdre mon âme au lieu de la tienne! Sur ce, je prends ma vieille par la main, et je dis au curé : J'ai l'hon- neur de vous présenter madame Gribou , mon épouse. Gri- bou est un nom que je me sais fait pour éviter au mien le désagrément de certaines connaissances, et que je prends dans mes voyages grivois ; quant à Mariette, c'était une épouse d'occasion à laquelle j'avoue qu'il ne manquait que le sacre- ment pour m'ètre unie par tous les liens possibles. C'était


186 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

dans ce temps-là une belle fille avec de grands yeux noirs, fendus en amande; des lèvres rouges, épaisses comme des cerises; des clieveux superbes; une taille de reine avec tous ses accessoires, et qui portait avec elle un entrain d'amour, de Joie et de bombance que je ne puis vous dire. Je n'ai ja- mais pu toucher du bout da doigt la peau brune et veloutée de cette femme sans en être frappé comme d'un coup d'élec- tricité amoureuse.

« Au premier rei^ard qu'elle jeta sur l'abbé, je vis qu'elle entrait très-parfaitement dans les intentions du tour que je lui voulais jouer. L'abbé était un beau garçon, cuivré comme un mulâtre, avec une épaisse forêt de cheveux, et qui, pour une nile comme Mariette, valait bien la peine de lui apprendre autre chose que le mystère de l'Eucharistie. D'abord je fus un peu vexé, et j'aurais aimé autant que ce fût une des autres qui se fût chargée de la leçon; mais enfin, comme l'idée venait de moi, je ne pouvais pas demander à un de ces messieurs de se sacrifier à ma place. Seulement Mariette m'avait semblé accepter son emploi avec trop de facilité- Quoi qu'il en fût, la farce me paraissait trop bonne pour y .renoncer, et nous commençâmes le feu. D'abord l'abbé avait très-chaud, attendu qu'il portait une chasuble où il y avait bien vingt livres d'or pesant; nous lui offrîmes de se rafraî- chir, et, sous prétexte d'un verre d'eau et de vin, je lui ar- rangeai une petite boisson amalgamée de vin do Roussillon, de blanquette de Limoax et d'eau-de-vie. Il y avait de quoi griser un mulet. Le pauvre prêtre avala le tout sans y faire trop attention; mais, une minute après, je le vis devenir tout rouge de pâle qu'il était, et ses yeux me semblèrent papillo- ter légèrement.

« — "Vous souffrez, monsieur l'abbé? lui dis-je d'un air doux et patelin. — Oui, me répondit-il, ce vin m'a fait mal. — Ce n'est pas étonnant, répliquai-je aussitôt, vous êtes peut-être à jeun, et le vin fait toujours cet effet-là sur un estomac vide. Si vous vouliez me faire l'honneur de prendre quelque chose, vous verriez que cela se passerait tout de suite.

« 11 eût la bêtise de me croire et daigna prendre place à notre table; je n'en voulais pas davantagne. Je le mis entre Mariette et moi. La table était très-étroite, de manière que, pendant que du côté gauche je lui versais un peu de vin de ma façon, Mariette lui faisait du côté droit des agaceries de la sienne. Il y a «ne chose que je ne puis pas vous dire,


LES MÉMOIRES DD DIABLE. 187

parce qu'il y a des choses qu'il faut voir, c'est la figure de ce pauvre homme entre ma bouteille préparée et les yeux de Mariette. Le diable tombé dans un bénitier n'aurait pas été plus embarrassé. Je voyais la tête qui s'en allait peu à peu, et enfin je compris que les choses étaient montées à un point satisfaisant, lorsque je m'aperçus qu'il avait oublié sa main dans la main de sa voisine. Au lieu de nous regarder, comme il faisait un moment auparavant, avec des yeux tout effarés, il considérait Mariette d'un air qui eût pu la faire devenir plus rouge qu'elle n'était, si c'eût été possible; car je crois que la farceuse s'était grimpée aussi de bonne foi, et qu'outre la beauté de l'abbé, qui l'avait charmée de prime abord, elle avait un peu bu dans son verre de ce vin d'apo- thicaire que j'avais si bien arrangé. Sûr à peu près de mon affaire, je fais signe aux autres, et les voilà qui se lèvent, celui-ci pour aller regarder à la fenêtre, celui-là pour aller chercher une bouteille, tel du sucre, tel n'importe quoi, mais les uns après les autres pour n'avoir l'air de rien, jusqu'à moi, qui en sortant fermai la porte à double tour, quoique assuré- ment la précaution fût inutile. L'abbé n'était pas dans des mains à le laisser échapper, et je connaissais trop Mariette pour n'être pas sur qu'il sortirait de chez elle damné comme un juif... »

— Quoi! dit Luizzi en interrompant le récit de Ganguernet, vous avez use de pareils moyens pour commettre un crime si abominable? — Allons donc! dit Ganguernet, histoire de rire, mon cher Monsieur! Est-ce que vous croyez à la vertu de tous ces farceurs de prêtres, qui ont des nièces et des petits-neveux dont ils font des enfants de chœur? Celui-là était peut-être assez jeune pour croire encore à toutes les bêtises de la religion, mais ça ne lui aurait pas duré long- temps, et, si ce n'eût pas été Mariette, c'aurait été quelque vieille dévote qui l'aurait déniaisé d'une manière moins agréable. D'ailleurs, moi, je ne cache pas mon opinion : je suis libéral et je déteste les jésuites, et je ne me repentirai jamais d'avoir fait une bonne charge à des gueux qui vou- draient rétablir chez nous la dime et les billets de confession. — Mais, dit Luizzi avec une vive impatience, car fi sentait que lui moins qu'un autre pouvait répondre à l'inepte gros- sièreté de cet homme, qu'arriva-t-il de tout cela? — Ahl voici le drôle de l'aft'aire! répondit Ganguernet; je continue:

« Après avoir laissé passer une heure ou deux pour don- ner aux fumées du vin et autres le temps de s'évaporer, je


188 LES MÉMOIRES UU DIABLE.

descendis dans restaminet, et là, lont en buvant un petit verre d'eau-de-vie et en jouant une partie de dominos, je me mis àraconter d'un air toutàfait délaclié et sans prétention, qu'en descendant du second il m'avait semblé entendre chez Ma- riette une voix inconnue :

« — Je ne suis pas jaloux, ajoutai-je d'un air mortifié ; mais j'ai regardé par le trou de la serrure, et je parierais cent doubles pistolesenbon or d'Espagne contre deux pièces de six liards que j'ai vu une chasuble de prêtre sur une chaise en face de la porte. — C'est impossible! C'est une farce! C'est une craque ! C'est ci ! C'est l'autre, s'écriait-on de tous côtés. — Je ne sais pas, répondis-je; mais je parie deux bols de punch qu'il y a du prêtre là-haut. — Je serais trop content de les payer, répondit un autre, pour ne pas les parier si j'étais sur de les perdre. — Et moi aussi, lui dis-je, je les payerais bien volontiers pour que Mariette n'eût pas fait un coup comme celui-là. — Et moi, j'en payerais dix et je donnerais cent francs pour qu'elle l'eût fait. Oh! si jamais je peux attrapper un de ces calotins qui ont fait donner l'héritage de ma tante à l'hôpital de la ville, il en recevra une suée, le gredin!... — Eh bien! soit, parions, lui dis-je. — Parions.

<f Qui fut dit fut fait. Pendant ce temps, tous les gens du café, il y en avait bien une trentaine, s'éiaient amassés au- tour de notre table; on avait lixo le pari à dix bols de punch pour toute la société.

<c — Or, dis-je, puisque toute la société est du régal, il faut qu'elle soit témoin de la chose.

« Cela parut juste à tout le monde, et nous voilà gagnant l'escalier par l'arrière-boutique et montant tous à pas de loup jusqu'au premier. J'avais pris une bonne précaution. Après avoir fermé la porte, j'avais mis la clef sous le paillasson. En piétinant, me dis-je, ils la sentiront, ils la trouveront et ils s'en serviront. Bien m'en avait pris ; car, à vrai dire, on ne voyait rien à travers la serrure, et on allait décider que je m'étais trompé, quand celui qui avait autant envie de perdre que moi de gagner découvrit la fameuse clef. Il s'en empara et ouvrit la porte. La première chose que nous vimes, en effet, fut le bonnet carré de l'abbé. Nous nous précipitâmes tous vers la chambre de Mariette ; mais il paraît qu'on nous avait entendus, car les verrous étaient tirés, et nous ne pû- mes surprendre le couple flayrante delicto, comme on dit dans le jus romanum. Mon parieur voulait à toute force enfoncer


LES MÉMOIRES OU D[ABLK. 18Î)

la porte; et, comme je voyais l'affaire en bon train, sans avoir besoin de m'en mêler plus longtemps, je redescendis dans l'estaminet. Tout le monde n'était pas monté avec nous, quel- <Iuos-iins de ceux qui étaient dans le café étaient demeurés à causer sur la porte. Peu à peu ils en avaient amassé d'autres, des connaissances, des amis qui passaient, et déjà se formait un groupe assez nombreux, oii l'on s'entretenait de ce qui arrivait en haut. Comme je n'aime pas à rester dans les ba- garres quand je suppose que cela peut aller aux coups, j "allai me poster de l'autre côté de la rue pour voir l'effet de ma petite comédie. Ceux du premier criaient comme des enragés en frappant à la porte de Mariette, et ceux du rez-de-chaus- sée leur répondaient en criant : « Jetez-nous le prêtre!... » — Mais, Monsieur, c'eût été un assassinat , interrompit Luizzi. — Bon ! dit Ganguernet, histoire de rire. D'ailleurs l'étage n'était pas haut, et puis, les prêtres c'est comme les chats, ça retombe toujours sur les jambes, et celui-là en est une fameuse preuve, car s'il ne sauta point par la fenêtre de la rue, il sauta par la fenêtre du jardin : si bien qu'au bout d'une demi-heure, et quand il y avait déjà plus de quatre ou cinq mille personnes dans la rue, la police étant arrivée et ayant forcé la porte de Mariette, on trouva l'oiseau déniché. Mais il avait laissé ses plumes dans la cage, et, si elles ne purent pas faire reconnaître l'individu, elles apprirent du moins de quelle espèce il était. — Ainsi, dit Luizzi, on ne trouva pas l'abbé de Sérac? Mais comment sut-on que c'était lui?— Pardieu ! répondit Ganguernet, on le sut parce que je le reconnus deux jours après à l'église de Saint- Serniu, où je le rencontrai dans un coin priant et pleurant comme un fou. Il me reconnut aussi, car il se leva, et peut- être, SI nous eussions été dans un endroit écarté, aurait-il essayé de prendre sa revanche. — Et peut-être n'aurait-il pas eu tort, dit Luizzi. — C'est possible, repartit Ganguer- net, mais je vous garantis que je l'aurais ramené à la raison après la lui avoir fait perdre. Après tout, ça ne lui a pas fait grand mal, ça ne l'a pas empêché d'être nommé grand vicaire, parce que sa famille a assoupi l'affaire, et surtout parce que les jésuites n'ont pas voulu donner aux libéraux la satisfaction de voir punir un prêtre. On ne l'a pas même envoyé un mois ou deux en retraite : c'eût été reconnaître le coupable et le désigner au mépris public , qu'il avait certes bien mérité. — Vous trouvez? dit Luizzi. — Enfin, dit Gaa-


190 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

guernet, sans faire attention à l'interruption de Luizzi, il y a gagné de savoir ce qu'il ne savait peut-être pas et d'avoir eu pour maîtresse la plus belle fille de Toulouse. — Quoi ! re- prit Luizzi, l'abbé de Sérac a revu cette Mariette? — Si bien, repartit Gangucrnet, que j'ai été obligé un soir de le mettre à la porte à grands coups de pied. — Si bien, repartit la femme voilée qui était remontée dans la voiture, qu'il vous a jeté au bas de l'escalier un jour que vous vouliez entrer chez .Mariette.

Ganguernet et Luizzi tressaillirent à cette voix qu'il leur sembla reconnaître, et tous deux sans doute allaient interro- ger la femme voilée qui se cachait dans un coin, lorsque le notaire, à qui l'histoire de Ganguernet avait donné l'envie de raconter la sienne, dit d'un ton doctoral :

— Voilà qui est très-drôle ; mais ce que vous ne savez pas, assurément, c'est le motif pour lequel M. Sérac s'est fait prê- tre?— Vous le savez? s'écria Luizzi, qui croyait voir s'é- claircir pour lui le mystère dont était entourée l'histoire de la malheureuse Lucy. — Hum ! dit le notaire, je le sais n'est pas le mot; mais il me semble que je le devine, car voici ce qui se passa le jour même du mariage de mademoiselle Lucy de Crancé avec le marquis du Val.


XIII


COSI FAN TUTTE.


— Voyons, voyons ! dit Armand.

Et l'ex-notaire commença ainsi :

« Comme vous le savez, ce mariage eut lieu durant les cent-jours.M.le comte de Crancé, père de mademoiselle Lucy, avait fait comme tant d'autres nobles, je suis bien fâché de le dire devant monsieur le baron : il s'était dévoué tout entier au service de ce gueux de liu-o-na-par-té (nous écrivons ce nom de la manière qu'on vient de voir, pour montrer comment le prononçait M. Fnynal). Or, quand il revint de l'armée, en 1814, après la chute de ce bii^ând de Ihi-o-na-par-té, il trouva que sa femme, qu'il avait laissée à Toulouse pour faire les honneurs de sa maison pendant qu'il allait faire la guerre avec l'usurpateur, avait pour habitude de recevoir tous les


LES MÉMOIRES DU DIABLE. \0i

jours M. le marquis du VaL Le général Crancé, car il était devenu général au service de cet infâme Bu-o-na-par-té, de- manda à sa femme ce que le marquis du Val venait faire s; souvent chez elle. Madame de Crancé, une créole qui n'avai'i peur ni de Dieu ni du Diable quand il lui prenait fantaisie de quelque chose, mais qui avait une grande peur de M. de Crancé son mari, parce qu'il lui aurait rompu les jambes et les bras immédiatement et tout de suite, s'il s'était douté, pendant une seconde seulement , de ce que le marquis du Val venait faire chez lui, madame de Crancé répondit donc que M. du Val venait tous les jours dans sa maison pour faire la cour à mademoiselle Lucy. « Puisqu'il y est venu pour cela tous les jours, répondit le général, il y est venu trop souvent pour qu'il ne l'épouse pas. » Dans le premier mo- ment , cela ne fit pas grand effet à madame de Crancé , parce qu'elle s'imagina qu'avec un peu de câlinage et de ca- jolerie elle ferait revenir son mari de cette résolution. Mais le mari était entêté comme un âne gris et méchant comme un âne rouge. Il avait dit : Le marquis du Val épousera mafiUe, et il fallut bien qu'il l'épousât. Madame de Crancé n'y con- sentit qu'en apparence, parce qu'elle était encore très-amou- reuse du marquis; mais celui-ci y consentit tout à fait, at- tendu qu'il n'était plus amoureux de madame de Crancé. Cependant il joua assez bien.la comédie pour faire croire à la mère qu'il n'épousait sa fille que pour sauver son honneur. Tant que la comtesse fut dans cette croyance, elle laissa aller les choses, elle les aida même, car elle chassa de chez elle M. de Sérac à qui elle avait déjà promis la main de sa fille en l'absence du général ; et, malgré les désespoirs de mademoi- selle Lucy, elle la força à accepter un mariage que la pauvre enfant détestait, sans toutefois prévoir combien il la rendrait malheureuse.

« Cependant les choses marchaient, et l'on arriva au jour de la signature du contrat. 11 parait que co jour-là madame de Crancé s'était aperçue que ce qu'elle croyait un sacri- fice de la part du mar(iais était un véritable bonheur pour lui ; il parait qu'elle l'entendit parier à mademoiselle Lucy d'un ion où il y avait plus d'amour qu'elle n'en avait jaujais inspiré à son amant. El, pouilanl, il n'y avait pas moyeu de rompre : les parents, les témoins étaient invités des deux cô- tés, les contrats étaient passés, et le soir on devait en faire la lecture en présence des deux familles. Je vivrais cent ans


19? LES MÉMOIRES DU DÎARLE.

que je me rappellerais ce jour comme si c'était hier. C'était dans le grand salon de l'hôlel de M. de Crancé. Toute la famille était en cercle, le général au milieu, étendu sur une chaise longue ; car il avait été pris d'une violente attaque de goutte, et il lui fallut un grand courage pour quitter son lit et venir assister à la lecture du oontrat. .Mon confrère Barnet fit celte lecture, qui n'était que de pure forme, et aussitôt qu'elle fut achevée les mariés signèrent, le général, sa femme et ses parents après eux. A peine le général eut-il apposé sa signature au bas du contrat, qu'il s'excusa sur sa santé ; quaU'e domestiques le portèrent du rez-de-chaussée au pre- mier étage, où était sa chambre à coucher. Immédiatement après, les parents se retirèrent, et nous restâmes seuls dans le salon, madame de Crancé, sa fille, le marquis, mon collègue Barnet et moi. Pendant toute la soirée, madame de Crancé n'avait pas prononcé un mot, mais j'avais remar- qué que son regard semblait égaré comme celui d'une folle; lorsqu'elle avait signé, elle était si troublée qu'elle ne voyait pas la place où elle devait écrire, et que sa main laissa deux fois tomber la plume avant de pouvoir s'en servir. Voici comment nous étions posés : j'étais assis devant la table, sur laquelle je rangeais les contrats ; le marquis était avec Lucy dans l'embrasure d'une croisée, et semblait s'excuseV de de- venir son mari, tandis que la pauvre fille ne pouvait s'em- pêcher de pleurer; à l'autre coin du salon, Barnet expliquait à madame de Crancé les avantages énormes que ce con- trat assurait à sa lille, tandis que celle-ci, au lieu de l'écou- ter, tenait ses yeux ardents lixés sur sa fille et son futur gendre. Comme j'observais l'expression sinistre de son vi- sage, je la vois quitter soudainement M. Barnet et s "élancer vers le marquis, à qui elle arrache la main de sa fille, dont il s'était emparé, en lui disant :

« — Vous mentez. Monsieur, vous mentez Ivous n'aimez pas celte fille, vous ne pouvez pas l'aimer, ou vous ôles un infâme ! — Je l'aime! repartit violemment le marquis. — Eh bien! si lu l'aimes, reprit madame de Crancé, tu ne l'épou- seras pas ! — .)o vous jure que je l'épouserai I — Tu ne l'épouseras pas ! repartit madame de Crancé, arrivée à un état d'exaspération qui tenait de la folie ! Ma fille, reprit-elle en sadressant à la tremblante Lucy , regardez bien cet homme ! cet homme a été mon amant, cet homme a été l'a- mant do votre mère, voulez-vous on faire votre mari?


I


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 193

« Tout cela fut l'affaire d'un éclair, et nous nous regar- dions, Barnet et moi, épouvantés de ce que nous venions d'entendre, quand nous vîmes la malheureuse Lucy tomber aux genoux de sa mère :

« — Madame, Madame, ne dites pas cela ! s'écria-t-elle ; d'autres que moi pourraient vous entendre et vous croire. Mon père aussi pourrait vous entendre. — Eh bien! qu'il m'entende , répondit madame de Crancé , qu'il vienne et qu'il me tue ! car si cet homme est assez infâme pour vous épouser, et vous, ma fille , assez infâme pour y consentir, eh bien ! lui, du moins, ne permettra pas cet abominable in- ceste.

« On eût dit que tout le sang de la créole était monté à la tête de celte femme ; elle paraissait ivre de colère et de ja- lousie. Elle se tourna vers le marquis et lui dit d'une voix pleine de rage :

« — Tu l'aimes, dis-tu, misérable et ingrat? tu l'aimes ; mais elle ne t'aime pas, elle, du moins! elle eu aime un autre auquel elle se donnera, comme je me suis donnée à toi; elle en aime un autre qui te déshonorera, je l'espère, comme tu m'as fait déshonorer mon mari. Elle aime M. de Sérac. Prends garde, prends garde à lui !

« Et elle continuait ainsi à accabler le marquis de repro- ches furieux, tandis que celui-ci s'efforçait vainement de la calmer, et que sa fille, retombée à terre, poussait d'afîreux sanglots et de sourds gémissements. Nous nous étions reti- rés, Earnet et moi, tout à fait à l'extrémité du salon, pour être le moins possible témoins de cette déplorable scène. Nous étions déjà même résolus à essayer de nous échapper, pour ne pas courir le danger de voir des gens si puissants rougir devant nous, lorsque madame de Crancé, qui, je puis l'attester, était véritablement devenue folle, saisit le bras du marquis et l'entraîna avec force en s'écriant :

« — Viens, viens, il faut que mon mari nous voie en- semble, il faut que je lui dise la vérité devant toi.

« A ce moment même, la porte du salon s'ouvrit et le gé- néral parut. Je ne sais si quelqu'un de vous l'a connu, mais il était impossible de supporter sans baisser les yeux ce re- gard terne et froid qu'il semblait appuyer sur vous lorsqu'il vous parlait. Enveloppé d'une longue robe de chambre rouge, avec ses longs cheveux tout blancs et ses longues moustaches blanches, il nous fil l'eiîet d'une apparition : c'é-


11)4 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

tait comme le fantôme de la mort, qui vient quand on rap- pelle avec de certaines paroles. Il s'arrêta ?ur le seuil de la porte, et dit d'une voix basse, mais dont je n'oublierai jamais larcent :

« — Que se passe-t-il donc ici?

« 11 le demandait, et il avait son épée nue à la main, ou- bliant que c'était assez dire qu'il le savait. Sa fille courut à lui en criant :

« — Grâce, grâce, mon père !

« Le général se pencha vers elle, et, d'une voix dont rien ne peut vous faire comprendre la suppliante et cruelle expression, il répondit à la pauvre Lucy :

« — Grâce pour vous, n'est-ce pas, Lucy? grâce pour vous, n'est-ce pas, ma fille? parce que vous avez un autre amour dans le cœur, et que vous avez peur que votre père en soit irrité? mais je sais que cet amour est innocent, et je vous le pardonne ; car, s'il avait été coupable, si cet amour avait du laisser planer le plus léger soupçon sur l'honneur d'ime femme qui porte mon nom, j'aurais tué celte femme, je la tuerais à l'instant même.

« Et, en prononçant ces mots, le général fit quelques pas vers madame de Crancé/ Lucy se jeta au-devant de lui en criant :

« — Mon père, mon père ! grâce !

" Et son père lui répondit, en la recevant dans ses bras, et d'une voix douce, mais désolée :

« — Oui, ma fille, je vous aurais tuée si vous aviez dés- honoré le nom de Crancé; et comme je ne veux pas que ce nom soit déshonoré... — J'épouserai le marquis du Val, répondit Lucy en tombant à genoux devant son père. — Merci, m.a fille ! dit le général en laissant échapper son épée. Puis, se tournant vers nous, il ajouta d'une voix calme : A demain, Messieurs, je vous inviie a la cérémonie.

" Nuus étions à peine a quelques pas de la porte du salon, (|ue le général fut pris d'une douleur si violente à la poi- trine qu'on fut obligé de le coucher en toute hâte sur des ma- telas, et qu'on ne put le remonter chez lui... •<

— Kt le mariage se fit le lendemain? dit Luizzi. — Le ma- riage se fit lendemain, repartit l'ex-notaire. Deux jours après, .M. de Crancé était mort, sa femme avait quitte Tou- louse, et le jeune Sérac était entré dans un séminaire pour se faire prêtre.


LES MEMOIRES DU DTABLE. lOH


XIV


SUITE.

Luizzi avait écouté avec un vif intérêt cette lamentable histoire. La diligence venait de s'arrêter au pied d'une mon- tée très-longue et très-roide. Tous les voyageurs étaient descendus, et Armand cheminait à côté du notaire en se lais- sant aller aux sombres réflexions que ce récit lui avait ins- pirées, quand Ganguernet , qui voulait prendre les devants pour aller boire quelques petits verres de rhum dans un bouchon qu'on apercevait en haut de la montée, lui dit en passant :

— Il parait que l'histoire du notaire vous a touché au cœur, monsieur le baron? — En effet, reprit Faynal, elle pa- raît vous préoccuper beaucoup. — C'est qu'elle a commencé à me dévoiler le secret d'un malheur et d'un égarement que je ne pouvais comprendre. — Et que je puis vous expliquer tout à fait, dit la femme silencieuse et voilée de la diligence. — Vous? — Moi. Me reconnaissez-vous, monsieur le baron?

Et cette femme leva son voile. Luizzi se rappela l'avoir vue, mais il n'eût pu dire en quel temps ni en quel lieu, lorsque cette femme ajouta à voix basse :

— Je suis la servante qui vous ai introduit la nuit chez la marquise du Val. — Mariette ! s'écria Luizzi. — Oui, Mariette, répondit-elle; c'est mon nom, je l'ai porté comme servante de la marquise, et je le portais aussi quand je fis évader Tabbé de Sérac de ma chambre. — Quoi! c'était vous? reprit Luizzi, qui allait de surprise en surprise. — Oui, c'était moi, qui, devenue folle d'amour pour ce prêtre, ne trouvai d'autres moyens de me l'attacher et de le ramener chez moi que de l'épouvanier de sa faute; puis, lorsque j'eus vaincu sa con- science, de lui faire peu à peu une habitude de la débauche, jusqu'au jour où, devenu plus débauché que moi, il me força à prix d'or et avec des menaces atroces de servir ses infâmes projets. — Contre qui ? dit Luizzi. — Écoutez ! reprit Ma- riette. Depuis sept ans que mademoiselle de Crancé était mariée, depuis sept ans qu'il était prèlre, il lavait toujours


i\)G LES MÉMOIRES DU DIABLE.

aimée, mais il l'avait aimée d'un amour où le désespoir avait mis presque de l'innocence. Lorsque l'abbé de Sérac fut de- venu l'amant d'une fille publique, car j'étais une fille pu- blique ou à peu près, lorsqu'il eut éteint en lui tout noble sentiment en continuant à se plonger dans des orgies que je ne partageais plus, l'abbé de Sérac amia encore la marquise du Val, mais ce fut d'un amour horrible, d'un amour encore plus sale que criminel. Hélas! je n'avais pas prévu jusqu'où pouvaient s'emporter l'esprit ardent et le caractère opiniâtre de cet homme, une fois qu'il serait lancé dans une mauvaise route. Je fus la première à porter la peine du vice oii je l'a- vais poussé : il me maltraitait, il me faisait mourir tous les jours de ses frénétiques accès de jalousie, quoiqu'il ne m'ai- mât pas. Ce fut six mois après l'aventure que Ganguernet vient de vous raconter que l'idée de devenir l'amant de la marquise du Val s'empara de cet homme. Pour y parvenir, il me força à entrer comme servante chez elle. Depuis que j'étais à lui, il m'avait fait quitter mon quartier et m'avait logée dans une petite maison de l'autre côté de l'eau, où il venait tous les soirs, déguisé tantôt en bourgeois, tantôt en militaire, jamais avec le même habit ou le même uniforme, de façon que personne, ne pouvait soupçonner que ce fût le même homme qui vint tous les soirs chez moi. 11 me tenait exactement enfermée; et il aurait pu me tuer que personne ne lui eût demandé ce que j'étais devenue. D'ailleurs il me faisait peur, et, s'il m'avait demandé d'aller commettre un crime où j'eusse dû périr, je ne sais si j'aurais osé refuser. Je fus donc obligée de consentir à ce qu'il voulait; je ne puis dire comment il s'y prit, par quelles vieilles dévotes il me fil recommander, mviis, dès que je me présentai chez la mar- quise du Val, je fus acceptée. Lorsque j'entrai à son service, elle n'était pas heureuse, mais toute réfugiée en Dieu ; elle passait son temps en pratiques religieuses, car la pauvre femme n'avait pas même, pour se consoler et se distraire, la plus douce et la plus sainte occupation des femmes, celle d'élever ses enfants.

Luizzi écoutait cette fille avec non moins d'étonnement que d'inlérèt. Kile s'en aperçut, et continua :

— Mon langage vous étonne, Monsieur, mais pendant trois ans que j'ai vécu auprès de la marquise du Val, j'ai appris bien des choses et bien des sentiments que j'ignorais aupa- ravant. Comme je vous le disais, elle était malheureuse;


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 197

elle n'avait pas d'enfant, car dès le premier jour de son ma- riage elle s'était séparée de son mari, et jamais il n'a franchi le seuil de la chambre où elle dormait... quand elle dormait. Oui, monsieur le baron, j'ai appris bien des choses, et celle qui m'a le plus étonnée, c'est de découvrir combien l'esprit et les manières peuvent garder de grâce et d'élégance quand l'âme et le corps sont jusqu'au fond gangrenés de vices. J'ai lu quelquefois les lettres que l'abbé de Sérac me forçait de portera madame du Val, et jamais, je l'avoue, je n'ai vu amour plus pur et plus respectueux s'exprimer avec plus de douceur et de charme. Je remettais avec désespoir ces lettres à la marquise. Après avoir longtemps refusé de les recevoir, l'infortunée avait fini par se laisser persuader par moi, qui lui mentais parce que j'avais peur, et qui regrettais le succès de mes paroles à l'instant même où je venais de tout tenter pour réussir. 11 se passa trois mois avant que la marquise voulût lire une des lettres de l'abbé; il se passa trois mois encore, quand elle eut consenti à les lire, avant que de per- mellre à labbé de se présenter dans sa maison. Je la pous- sais malgré moi vers un crime que mon affection pour elle redoutait bien plus que la morale dans laquelle j'avais été élevée: je n'étais pas épouvantée, moi, que la marquise prit un amant; je ne pensais pas à un sacrilège en croyant quelle pouvait se donner à un prêtre ; je pensais qu'elle allait être la proie d'un misérable qui avait tous les vices et toute la brutalité de ces vices. Une espérance me soutint cependant: j'espérais en la marquise elle-même. Il me semblait que le jour où cet homme voudrait lui parler un langage qu'elle ne voudrait pas entendre, elle saurait bien le faire taire. Puis je connaissais si bien la marquise, que je ne pouvais imaginer par quels moyens cet homme surprendrait la vertu d'une femme si pure et si forte à la fois. Hélas ! monsieur le baron, j'avais oublié que je lui avais donné moi-même une leçon bien hideuse... — Quoi! s'écria Luizzi, ce fut...? — Oui, Monsieur, reprit Mariette, ce fut en mêlant des substances pernicieuses dans le peu de vin quelle buvait, ce fut en l'enivrant, elle, cette sainte et noble créature, ce fut en l'a- brutissanl, comme moi j'avais enivré et abruti de Sérac, qu'il triompha de sa vertu de femme comme j'avais triomphé de sa vertu de prêtre. Il la prit vierge à son mari, comme je le pris vierge à son Dieu. C'est abominable, n'est-ce pas, monsieur le baron?


198 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Mariette s'arrêta, et Luizzi posa sa main sur ses yeux comme s'il élit été pris d'un éblouissemenl. Puis il marcha silencieusement prés de .Mariette qui se taisait. Ce silence fut long : on eût dit que le baron avait besoin de tout ce temps pour mesurer l'infamie de cette action. Enfin il reprit :

— Oh ! oui, c'est abominable ! — Mais, ajouta Manette en baissant la voix et en se rapprochant de Luizzi, une chose que vous ne pourriez concevoir, si elle n'était vraie et si je ne vous l'attestais sur la vie, c'est que cette femme noble, élégante, jeune, entourée du monde le plus brillant, chercha dans le pouvoir qui l'avait livrée à l'abbé de Sérac l'oubli de la faute qu'il lui avait fait commettre. Elle fit un vice de ce qui avait été un malheur. Dès qu'elle était seule, elle se pro- curait des liqueurs fortes, elle les volait dans sa maison mal- gré ma surveillance, et elle en abusait jusqu'à ce qu'elle tombât sans force et sans raison; car pour elle la force c'é- tait le pouvoir de souffrir, la raison c'étaient le remords et ses déchirements. Elle a vécu deux ans ainsi, protégée par moi, qui la cachais aux yeux du monde et de sa maison, qui aurais voulu la cacher à vos yeux, monsieur le baron. Un jour, elle me dit dans un de ces mouvements de folie que ce vice faisait souvent naître en elle : « Oui, je me débarrasse- rai de ce bourreau qui'me tue, et, puisque je n'ai ni un frère ni un mari qui puisse m'arracher à lui, je prendrai un autre amant. Ce matin Luizzi est venu me voir, Luizzi qui semblait m'aimer quand il était encore enfant et qui eut aussi sa part de douleur dans ma misère quand je me mariai; Luizzi est venu me voir ; s'il veut m'aimer je l'aimerai; je suis encore assez belle pour qu'il m'aime, n'est-ce pas? Oh ! oui, reprit- elle en levant les yeux au ciel et en invoquant Dieu, tant sa folie 1 égarait dans ces horribles moments I oui, je l'aimerai, et vous me pardonnerez cet amour, mon Dieu, vous le pren- drez en pitié; car, s'il ne veut pas m'aimer, je braverai tout à fait votre éternelle damnation, je me tuerai. » El c'est parce qu'elle l'eût fait, .Monsieur, que j'ai été vous attendre à la porte de son hôtel, que je vous ai introduit auprès d'elle, en vous faisant échapper cà la surveillance de l'abbé de Sérac que j'avais vu debout en face de la porte où vous alliez vous présenter ; c'est parce qu'elle se fût tuée que je vous ai laissé pénétrer dans cet oratoire dont un prêtre avait fait un boudoir. D'ailleurs je l'avais laissée plus calme. J'espérai un moment qu'elle oserait tout vous dire, et que vous seriez


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 199

assez généreux pour la protéger sans la perdre davantage. Mais elle avait profité de mon absence pour s'affermir, comme elle disait, la malheureuse! dans la résolution qu'elle avait prise. Et lorsqu'elle entra dans l'oratoire où vous l'attendiez, monsieur le baron...

Mariette s'arrêta comme n'osant achever sa phrase, et Luizzi reprit lentement :

— Et lorsque l'infortunée se livra à moi au milieu de san- glots et de transports que je ne comprenais pas... — Elle était ivre, monsieur le baron, elle était ivre !


XV


A peine Mariette avait-elle prononcé ce mot, qu'une chaise de poste, passant rapidement près d'elle et de Luizzi, les força de s'écarter aux cris de gare ! que poussait le postillon. Luizzi jeta un regard rapide dans la chaise, et reconnut Fer- nand et Jeannette qui en occupaient le fond. Fernand se pencha à la portière et cria à Armand sans faire arrêter ses chevaux :

— N'oubliez pas ma lettre à M. de Mareuilles, je vous la recommande; c'est un de mes bons amis,

Luizzi crut remarquer que la mouche qui avait piqué Fer- nand ne l'avait point abandonné, et qu'elle avait agité et fait frémir ses ailes au moment où ce jeune homme lui avait fait sa recommandation.

Luizzi était tellement préoccupé de tout ce qu'il venait d'entendre et de tout ce qu'il avait vu, il eût payé si cher un moment de repos et de solitude pour pouvoir réfléchir à son aise, qu'il n'entendit pas le cri de surprise que poussa Ma- riette en voyant Jeannette dans la chaise de poste. Cepen- dant, tout en causant ainsi, Luizzi était arrivé au sommet de la montagne, et il fallait remonter dans la diligence. Luizzi commençait à croire que le Diable se mêlait de sa vie plus que par des récits ; déjà il soupçonnait que c'était lui qui, probablement fatigué de toujours raconter, l'avait mis dans cette diligence en compagnie de Ganguernet, de l'ex-notaire


?00 LES MEMOIRES DU DIABLE.

et de Mariette, lorsqu'il en resta tout à fait persuadé en voyant accourir vers lui Ganguernet, qui lui dit :

— En voilà bien d'une autre ! le grand essieu de la dili- gence vient de se casser, et nous en avons pour dix ou douze heures avant que nous puissions repartir ; nous voilà en- fermés pour tout ce temps dans une misérable auberge, oii il y a tout au plus des œufs pour faire une omelette, de la pi- quette et de l'eau-de-vie de pomme de terre pour l'arroser. — Quoi ! s'écria Luizzi avec impatience, il n'y a pas moyen de réparer plus tôt ce malheur? — Ma foi ! dit Ganguernet, il y en a un pour vous si vous avez de l'argent à perdre et de l'argent à dépenser, c'est-à-dire si vous voulez abandonner le prix de votre place à la diligence et prendre une berline de poste qui va à Paiis et qui relaye là-haut. — Avec plaisir, dit Luizzi, je la prends, et tout de suite, et à tout prix. — Il paraît que le gousset est bien garni? dit Ganguernet en frap- pant sur le ventre de Luizzi.

Cette observation rappela au baron qu'il n'avait point du tout pensé jusque-là à l'état pécuniaire où il se trouvait, et lui fit meltre la main dans sa poche : il en tira quelques poi- gnées d'or. Il ne supposa donc point que ce fût pénurie d'ar- gent, mais des circonstances qui lui restaient inconnues et que le Diable avait fait'naitre, qui l'avaient forcé à prendre la diligence.

Il imagina encore que cette berline de poste ne se trou- vait si à propos sur sa route que parce que le Diable avait pris soin de l'y mettre; et, bien décidé à se laisser guider par lui, il fit décharger ses effets, après avoir, au préalable» examiné sur la feuille du conducteur en quoi ils consistaient» car il l'ignorait absolument. Parmi ces elTets se trouva un grand portefeuille enveloppé d'une chemise de cuir, que le baron ne savait pas posséder. 11 se réserva de vérifier son contenu pendant qu'il serait seul dans la berline, et il se sé- para de ses compagnons de voyage après avoir donné à Ma- riette son adresse à Paris. Une fois qu'il fut seul dans sa voi- ture, il s'empressa d'ouvrir le portefeuille, et s'aperçut qu'entre autres choses il renfermait des lettres à son adresse, dont il s'empressa de prendre connaissance, bien qu'elles fussent décachetées et qu'il parût qu'un autre ou bien lui- même les eût déjà lues. La première était signée du pro- cureur du roi de l'arrondissement de et était ainsi con- çue :


LES MÉMOIRES DU DIABLE. iOl

« Monsieur le baron,

« Les faits que vous nous annoncez sont d'une telle gra- vité que j'ai dû en référer à monsieur le procureur général près la cour royale de Toulouse. Une femme enfermée de- puis sept ans dans une prison, sans que personne en ait ja- mais eu le moindre soupçon, est une chose qui passe toute croyance. Dès que j'aurai reçu de monsieur le procureur gé- néral une réponse pour savoir ce que je dois penser des avis que vous me donnez, je vous transmettrai sa réponse. « J'ai l'honneur d'être, etc. »

— Oh! oh! fit Luizzi, il paraît que j'ai dénoncé le capi- taine Félix ; allons, voyons ce qui est arrivé de cette affaire. Il chercha dans son portefeuille, et il ouvrit une lettre qui commençait ainsi :

« Monsieur, vous êtes un infâme... »

— C'est le capitaine Félix probajjlement, se dit Luizzi, et il m'accuse de ce que je n'ai pas voulu laisser son crime im- puni...

« Vous m'avez fait tuer un jeune homme et déshonorer une femme qui portait mon nom; si vous n'êtes pas un lâche, vous me rendrez raison de votre indigne conduite.

« Signé : DiLOls. »

Cette seconde lettre rendit Luizzi beaucoup plus soucieux que la première, et il désira savoir comment il avait répondu à cette provocation. Pour cela, il chercha dans le portefeuille une lettre qui l'instruisît du résultat de cette affaire; mais il n'y trouva autre chose que des comptes passés avec ses agents d'affaires et son intendant. Il lui sembla, en les exa- minant qu'il n'avait point du tout négligé ses intérêts et les avait assurés d'une manière qui l'étonna lui-même. Tout en parcourant, tout en triant ses nombreux papiers, il découvrit dans un coin un fragment de lettre brûlée au bord comme si elle avait été enlevée à la flamme d'un foyer au moment où elle allait être entièrement consumée :

« Avant de mourir, l'infortunée Lucy ma appris le se- cret de ma naissance. Fallait-il que ce fût vous, Armand, qui fussiez l'agent de ma perte et de mon déshonneur ! Le ciel est juste! « Siijiié : Sophie Dilois. »


202 . LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Tout ce qu'Armand fit pour découvrir de nouveaux ren- seignements dans ses papiers ne servit qu'à l'embrouiller da- vantage dans cet inextricable dédale d'aventures où il était mêlé. Il lui restait la ressource d'appeler Satan pour lui de- mander l'explication de ce qu'il venait de lire, mais, outre qu'il n'était pas sur de l'obtenir, il ne se sentait pas en humeur de recommencer celle vie incessamment agitée qui ne lai avait pas laissé un instant de réflexion. Il remit à son arrivée à Paris à apprendre ce qui était advenu de sa dénonciation con- tre la famille Buré , comment il avait répondu à la provoca- tion de M. Dilois, et pourquoi madame Dilois l'appelait Armand comme s'il eût été son frère ou son amant.

— Ma foi, se dit-il en lui-même, ce serait une assez drôle de chose que, dans cette époque de ma vie dont je n'ai aucun souvenir, j'eusse été Tamant de madame Dilois! J'en suis bien capable. Probablement j'aurai cherché à me faire par- donner me sotte indiscrétion, et j'aurai obtenu plus que mon pardon. C'est qu'elle est belle et jolie comme un ange, ma- dame Dilois, et j'ai dû être bien heureux! Comment diable cela s'est-il kit? En vérité, c'est une chose odieuse que ma situation ! n'avoir pas même le souvenir d'un bonheur qui a dû être plein de charmes par l'immensité des torts que j'avais eus envers cette femme/!

S'éprenant de cette idée, il ajouta :

— Pardieu, je veux un jour m'en donner la joie. Obtenir une femme dont on a blessé la vanité et l'amour ou perdu la position, ce doit être un triomphe adorable. Et si je retrouve certes jamais madame Dilois, je veux la ramener à moi, je veux... à moins que cela ne soit déjà fait.

Puis il s'écria avec impatience :

— Oui, vraiment, c'est déplorable, et je consens à ce que le diable m'emporte, si jamais je lui donne un seul jour de ma vie, eût-il à me raconter des histoires aussi effrayanles que celles du révérend Mathurin, ou aussi ennuyeuses que les contes du vénérable .M. de liouilly ! — Je retiens ta pa- role, dit une voix qui sembla entrer par une portière et sortir par l'autre, et qui épouvanta tellement Luizzi qu'il n'osa plus, pendant près de deux heures, ni bouger, ni parler, ni penser.

Cependant il continua son voyage sans rencontre fâcheuse, et, le 5:i février 182., il entra dans Paris, bien décidé à ne plus s'occuper de ce qui s'était passé à Toulouse, à vivre de sa vie passée, et à laisser au hasard le soin de lui découvrir


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 203

le mystère de tous les événemeDts dout il avait été le témoin depuis qu'il avait lait connaissance avec Satan. Une résolution qu'il crut prendre aussi trés-lerniement, ce fut d'appeler le moins possible le Diable a son aide, et surtout de ne se servir, sous aucun prétexte, ni pour aucun usage, des renseignements qu'ilpourraiten recevoir; et, pour tenir cette résolution, il con- vint avec lui-même de ne voir aucun des individus qui avaient eu des rapports avec lui durant le voyage qu'il venait défaire. Luizzi pensa donc à reprendre ses premières habitudes de jeune homme lorsqu'il était a Paris, et à revoir ses anciennes connaissances. Pour ne pas manquer à sa résolution, il se contenta, le soir de son arrivée,, de faire remettre à leurs adresses les diverses lettres que Feruand lui avait données, même celle destinée à M. de Mareuilles, bien qu'elle lui eût été particulièrement recommandée.

Luizzi comptait s'être mis ainsi à l'ahri de toutes recher- ches, lorsque, le lendemain même de son arrivée, son valet de chambre lui annonça M. de Mareuilles. Luizzi trouva que c'était un fort beau jeune homme, fort bien mis, et voilà tout. 11 se contenta de lui raconter tout simplement comme quoi il avait servi de témoin a Fernand ; mais il était décidé quelque part que Luizzi ne se débarrasserait pas aussi aisément qu'il le pensait de ce qui tenait au Diable, même par un fil imper- ceptible. Ainsi, ce M. de Mareuilles, ami de ce Fernand dont le Diable s'était emparé, se prit d'une véritable passion pour Luizzi, et, comme le pauvre baron était l'homme du monde qui savait le moins se débarrasser d'un ennuyeux, il se laissa volontiers accompagner toute la journée par sa nouvelle con- naissance au Café de Paris , aux Italiens, au bois, partout où vivent les hommes qui n'ont de monde que les hommes. En même temps il se laissa conduire dans une maison où M. de Mareuilles était reçu, et bientôt il pensa que le hasard l'avait parfaitement servi en le mettant en rapport avec un bon gar- çon fort riche, fort noble et fort niais, mais qui l'introduisait dans des salons où lui, Armand, était parfaitement inconnu, et dont la fréquentation ne pouvait (jue le faire considérer comme un homme d'une vie régulière et à l'abri de tout re- proche. 11 ne se doutait pas que dans ce monde, aussi bien que dans tout autre, il se présenterait à lui des occasions qui exciteraient sa curiosité elle remettraient aux griffes de Satan, et que dans sa position il valait encore mieux, pour lui, vivre avec le vice qui marche le front nu, qu'avec celui qui s'ha-


204 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

bille d'hypocrisie et de faux semblants de vertu. Il est à re- marquer que Luizzi n'avait pas encore songé au vrai but de son marché avec le Diable, et que sa destinée exceptionnelle ne l'avait pas affranchi de la loi commune derhumanité, qui est de subir la vie avant de la juger, et de marcher avant d'avoir choisi une roule. L'aventure qui devait remettre Luizzi en entrevues réglées avec son mentor ne se fit pas attendre.


LES TROIS FAUTEUILS.


XYI


Deux jours après son arrivée, Luizzi aborda un monde assez peu connu dans Paris, ce fut celui de la finance re- tirée. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de la finance de la restam^ation, de la finance libérale, qui luttait d'argent avec les grandes fortunes nobiliaires, qui tapissait de soie et d'or ses appartements comblés de commis d'agents de change, au jour des grandes réceptions ; qui, voulant se créer des galeries historiques, se faisait peindre dans une partie de chasse et admettait le visage de son cocher et celui de sou piqueur parmi les portraits de famille ; dont tous les dia- mants, gauchement élagés sur des femmes riches et criardes, n'ont jamais pu atteindre à la séduction d'un grand air de tôle aristocratiquement porté ou d'un bout de ruban amou- reusement lacé dans les cheveux d'une belle fille de l'Opéra. La finance dont il est question ici datait de plus loin que la restauration, elle avait commencé avec le directoire et s'é- tait mêlée à ce pillage ravissant des fonds de lEtat et des plaisirs de la vie. En effet, la France, arrivée au directoire après la république et la terreur, ressemblait volontiers à une armée qui, après avoir traversé un pays hérissé de pré- cipices, d'ennemis, de coupe-gorges, d'embuscades où elle a laissé le meilleur de sou avant-garde, atteint enfin une ville ariiie où il y a quelques heures abondance et sécurité. Alors, ma foi! c'est un charme de se revoir, do se fêler, de boire, de manger, de rire, de s'embrasser, de danser, bras dessus bras


1


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 205

dessous, pêle-mêle, tous à la fois, sans trop faire attention au rigorisme de la toilette, ni de la tenue, ni des actions, sans s'occuper ni des regards curieux, ni des propos mé- chants ; car tout le monde est entraîné dans le même tour- billon. On va, on court, on se rue au bruit des orchestres, au bruit de Tor des tables de jeu, au bruit des verres qui se choquent : superbe carnaval, magnifique orgie, où les sou- venirs servent d'excuse et de défense contre les souvenirs ! car si un homme eût dit à un autre :

— Je vous ai rencontré hier, vous étiez gris ! Le dernier pouvait répondre :

— C'est vrai, je m'en souviens, vous étiez ivre. Car si une femme eût dit à une autre :

— Vous étiez bien déshabillée hier à l'Opéra! Celle-ci pouvait lui répondre :

— Vous étiez en chemise à Lonchamp. Car si la première eût ajouté :

— Vous avez donc pris le petit ïrénis pour amant? La seconde pouvait répliquer :

— Je ne vous ai jamais rien volé, etc.

Et mille autres choses pleines de délire et d'ivresse, qui ont dû faire de singulières consciences à la plupart de ces femmes devenues vieilles, laides, prudes et dévotes. Et voici comment cela arriva.

A cette belle époque, si décolletée et si transparente, on vit revenir une foule d'émigrés. Beaucoup étaient très-jeunes quand ils avaient quitté la France, et la plupart avaient passé leurs belles années de dix-huit à vingt-cinq ans dans les pri- vations, la misère et souvent la mauvaise compagnie. Ce fut donc avec un merveilleux entraînement qu'ils se préci- pitèrent dans ce monde féerique qui mettait les nudités loin- taines de l'Opéra à la portée de la main. Ces nouveaux venus avaient peu d'argent; leurs fortunes, ébranlées ou ruinées par la confiscation, n'étaient pas encore rétablies ou refaites. Ils empruntaient donc aux maris, donnaient aux femmes et en- gageaient leur avenir pour dorer le présent. Plus tard, quand l'orgie fut passée, quand les classes commencèrent à se sé- parer, quand les fortunes se rassirent, la noblesse du fau- bourg Saint-Germain ne put rompre complètement avec cette linance à qui elle devait beaucoup en capital et intérêt. Ou dépense vite les millions, on les paye lentement. Cette li- quidation dura plus longtemps que l'empire. Déjà la haute

TOME 1, li


206 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

finance du directoire s'était peu à peu retirée des affaires. Elle avait habilemenl cédé les siennes à des connais intelli- gents qui furent la source de cette finance de la restaura- tion, dont il a été parlé tout à l'heure ; mais elle n'accepta ni leur monde mal-appris ni leurs mœurs de boutique. Habituée aux grands noms et aux grandes influences politiques, elle ne put se résoudre à n'admettre que des célébrités de bourse et d'écus dans ses salons, qui avaient été peuplés à la fois des hommes dont les ancêtres avaient fait l'histoire de l'an- cienne France et des hommes qui venaient de faire l'histoire de la France nouvelle. Plus tard, quand la restauration ar- riva, cette finance princière se tourna complètement de son côté. De cette façon, elle garda ses intimes rapports avec le faubourg Saint-Germain et en copia assez adroitement les grands airs, les grandes prétentions et plus particulièrement la dévotion luxueuse et extérieure. On y rencontrait, à la vé- rité, peu de femmes de la très-haute aristocratie; mais on y trouvait les hommes du monde le plus élevé. Beaucoup avaient gardé des relations d'affaires ou d'affection dans cette finance. Il y avait par ci par là de belles filles et de beaux garçons qui avaient des figures et des mains de vieilles races nobiliaires, bien que le titre de comte ou de baron de mon- sieur leur père ne datât que de l'empire, et les grands sei- gneurs qui prenaient intérêt à eux le faisaient avec une su- périorité protectrice si bien entendue, que personne ne cher- chait une raison à cette préférence.

Or, de tous les salons qui lui parurent propres à établir la saine réputation dont il avait besoin, Luizzi surtout préféra celui de madame Marignon ou de Marignon, selon que ceux qui en parlaient lui faisaient l'honneur d'aller chez elle ou avaient l'honneur d'y être reçus. Madame de Marignon était à cette époque (182.) une femme de cinquante à soixante ans, d'une taille très-élevée, assez élancée, passablement osseuse ; elle avait les dents magnifiquement conservées, le visage parcheminé, des bonnets très-élégamment montés, des che- veux gris tenus avec un soin extrême, des yeux etincelants, un nez pincé, des lèvres minces ; toujours lacée, serrée, elle n'avait d'autres parures que des douillettes de superbes étoITes toujours de la même forme ; du reste, ayant si franchement accepli; son rôle de vieille fenune, que les hommes lui en savaient un gré infini et que les femmes de sou temps la détestaient cordialement. Elles prétendaient que cet abandon


LES MEMOIRES DU DIABLE. :>07

de toute prétention n'était pas sincère ; elles disaient que c'était une vengeance au moyen de laquelle madame Mari^non (en ces circonstances on supprimait le de) sacrifiait, grâce à l'implacable épigramme des dates, des succès qui ne lui étaient plus permis, mais qui n'avaient pas encore déserté des charmes qui s'étaient mieux maintenus que les siens.

Madame de Marignon recevait beaucoup de monde, et Luizzi fit chez elle des connaissances assez précieuses pour acquérir le droit de saluer aux Italiens ou à l'Opéra ce qu'il y avait de mieux en fait d'hommes dans les meilleures loges. Du reste, les règles de la maison étaient fort sévères. On y faisait de la musique d'artiste; la musique d'amateurs parais- sait trop dangereuse à madame de Marignon, qui avait une fille d'ime beauté ravissante et d'un talent supérieur. Les chanteurs payés amusaient la compagnie, mais il était inter- dit à la compagnie de s'y amuser elle-même. On y jouait le whist à cinq cents francs la fiche, mais madame de Marignon n'eût pas toléré un écarté à cent sous ; on y dînait beaucoup, on y dansait rarement, on n'y soupait jamais. Tout semblait si régulier, si ordonné, si tenu dans cette maison, que Luizzi n'avait pas encore était pris de l'envie de savoir lès histoires les plus secrètes de ce monde dans lequel son nom, sa for- tune, son luxe l'avaient fait accueillir à merveille, quoiqu'il y fût inconnu. 'Voici le petit événement qui lui suggéra cette envie, et qui lui fit agiter la sonnette infernale qui avait mis le Diable à ses ordres.

Un soir qu'il y avait concert chez madame de Marignon, au milieu d'un morceau chanté par madame D...., une femme de trente ans arriva jusqu'à la porte du salon, après avoir imposé silence aux domestiques qui avaient voulu l'annon- cer; les hommes qui encombraient la porte se rangèrent, et elle se trouva debout à l'entrée d'un cercle immense. Il res- tait en face du piano un fauteuil vide. Cette femme, que Luizzi ne connaissait pas, traversa le salon en faisant un signe d'excuse à madame de Marignon, qui la salua sans se lever et avec une humeur manifeste, et alla prendre la place inoccupée. Cette entrée fit effet, quoique cette femme fût pâle et d'une beauté presque fanée. Luizzi le remarqua, et il remarqua aussi qu'elle était parée avec une élégance par- faite. Mais ce qui produisit un bien autre effet, c'est que les deux femmes qui occupaient les fauteuils à droite et à gauche de celui dont la nouvelle arrivée venait de s'emparer se le-


308 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

vèrent aussitôt et disparurent dans le troisième salon, où les joueurs étaient relégués. Le morceau de chant durait toujours, par conséquent l'insulte était éclatante. Le scandale fui énorme, mais silencieux; les regards seuls s'interrogèrent et se répondirent ; la chanteuse acheva son air au milieu de l'inattention universelle. Quand ce fut lini, madame de Ma- rignon sortit pour rejoindre les deux personnes qui avaient si cruellement insulté la nouvelle venue. Comme maîtresse de maison, elle pouvait tout réparer en allant s'asseoir près de la victime, en causant cinq minutes avec elle; mais, Ijien qu'elle eût paru très-contrariée de ce qui venait de se passer, elle semblait même chez elle ne pas oser prendre la respon- sabilité de cette l'éparation.

Luizzi connaissait les deux femmes qui venaient de faire celte étrange algarade comme on connaît les gens qu'on ren- contre dans un salon. Le fauteuil de droite était occupé par madame la baronne du Bergli, femme de quarante-cinq ans, renommée pour sa dévotion extrême et ses relations avec les hommes religieux le plus h la mode ; on la citait pour sa bienfaisance, la protection qu'elle accordait aux écoles, et rirréprochabilité de sa conduite. La seconde, celle qui occu- pait le fauteuil de gauche, était madame de Fantan. Madame de Fantan avait cinquante ans , et sa beauté était si surpre- nante à son âge qu elle avait fait une coquetterie de sa vieil- lesse. On ne savait rien d'elle , si ce n'est qu'elle avait été fort malheureuse durant un premier mariage, et qu'elle avait dû se séparer de ses enfants. On disait aussi que son union avec M. de Fantan ne lui avait pas fait oublier ses premiers malheurs, et l'on s'étonnait que tant de charmps eussent ré- sisté à tant de larmes. Du reste c'était pour elle , comme pour madame du Bergh , une admiration respectueuse pour la manière héroïque dont elles avaient supporté leurs infor- tunes et pour l'excellente éducation qu'elles donnaient à leurs enfants ; car madame de Fantan avait une fille comme la ba- ronne avait un fils. Luizzi ne chercha donc pas à s'informer de ce côté , croyant n'avoir rien à apprendre , et il demanda le plus naturellement qu'il put à l'un de ses voisins quelle était cette femme qu'on laissait si honteusement isolée entre deux sièges vides.

— Pardieu! lui répondit-on, c'est la comtesse de Farkley. — .Te ne la connais pas. — La fille naturelle du marquis d'An- deli. — Ah! fit Luizzi, de l'air d'un homme qui n'est pas


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 20

plus avancé après ce renseignement. — Eh oui ! reprit l'inter-q locuteur avec impatience, Laura de Farkley, celle dont on a dit si spirituellement qui la voudra l'aura. Vous comprenez le calembour? — Oui, vraiment. Mais c'est son histoire qui me semble curieuse à connaître? — Son histoire, tout le monde vous la dira. — Vous avez bien raison de dire tout le monde, reprit un monsieur qui s'introduisit alors dans la conversation sans bouger du carcan de sa cravate blanche dressée à l'empois, élégant fort renommé à cette époque pour le cassé de ses plis el la régularité de ses nœuds ; vous avez bien raison de dire tout le monde, car personne ne peut la savoir complètement. — iMais, reprit celui auquel Luizzi s'était adressé, voilà Cosmos de Mareuilles, qui a été, dit-on, son amant, et qui doit avoir des renseignements exacts à donner à M. Luizzi. — Bah! fit l'autre. Cosmos est comme nous tous , il connaît celui qui l'a précédé et celui qui l'a suivi. — Et celui qui a partagé, peut-être. — C'est probable, mais il n'est pas homme à faire des recensements ; il faut être très-habile arithméticien pour faire des additions d'une cer- taine longueur, et ce n'est pas là le talent de Cosmos. — Je voudrais pourtant savoir, reprit Luizzi... — Ah' moucher, s'écria l'un des deux fats, j'aimerais autant vous réciter les Mille et une Nuits. D'ailleurs, comme je vous le disais d'a- bord, personne ne peut vous raconter celte histoire, si ce n'est madame de Farkley elle-même; et encore faudrait-il, pour qu'elle fût exacte, que tous les matins elie en publiât une nouvelle édition, revue, corrigée et surtout augmentée.

Luizzi n'entendit pas cette dernière charmante plaisante- rie ; car, lorsqu'on lui avait dit que madame de Farkley pou- vait seule raconter son histoire, il avait pensé sur-le-champ qu'il pouvait l'apprendre d'une manière complète de celui qui lui en avait déjà tant conté, et il se réserva de satisfaire sa curiosité. Mais afin de rendre cette nouvelle épreuve plus profitable que les autres, il voulut d'abord connaître madame de Farkley par elle-même. 11 désira savoir quelle esT:èce de récit elle faisait sur son propre compte ; il supposa (]ue ja- mais meilleure circonstance ne s'était présentée de mesurer le vice dans son plus haut développement, so'i que celte femme portât son inconduite avec une impuden^-e à braver tous les outrages, soit qu'elle prétendît la cacht-r sous une hypocrisie qui semblât ne pas les apercevoir.

Dès qu'il eut pris ce parti, il pénétra dans le salon envalii


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alors par les hommes, il alla saluer quelques femmes, et se rapprochant insensiblement de madame de Farkley, il s'assit à côté d'elle. Celle-ci ne put s'empêcher de regarder l'homme qui prenait cette place abandonnée. Ce regard de feu, rapide et profond, pénétra Luizzi d'une sorte d'effroi; il lui sembla que ce n'était pas la première fois qu'il subissait le charme de ce regard, il eut même l'idée qu'il avait connu dans toute sa jeunesse et sa pureté ce visage pâle et fatigué. Toutefois, n'ayant rien trouvé dans ses souvenirs à quoi rattacher cette émotion, il se décida à entamer la conversa- tion. La musique qu'on venait d'entendre était un texte assez naturel. Luizzi commençait une phrase assez insignifiante, lorsque madame de Marignon reparut tout à coup dans le salon. En voyant Luizzi à côté de madame de Farkley, la maîtresse de la maison parut éprouver contre lui un senti- merft de vif mécontentement. Toutefois elle s'approcha de madame de Farkley et lui dit d'un ton parfaitement dégagé :

— Je viens vous chercher, ma chère madame de Farkley, pour vous demander votre avis sur un cachemire que je veux donner à ma nièce. Outre que vous avez un goût exquis, je sais que vous vous y connaissez à merveille. — Je suis à vos ordres. — J'abuse de votre obligeance. — Point du tout. — Et, à propos, comment se porte M. d'Andeli? — Toujours bien, comme un homme heureux. — Il ne vieillit pas ? — Si peu, qu'il m'attend celte nuit au bal de l'Opéra. — Voilà ce qu'on appelle un bon père. — Oui, vraiment, excellent...

Ce petit dialogue avait lieu pendant que madame de Far- kley prenait, sur son fauteuil, une écharpe, un éventail, un bouquet, tout l'élégant attirail d'une femme en habit de bal. Elle quitta le salon avec madame de Marignon. Aussitôt ma- dame de Fantan et madame du Bergh reparurent, puis, un moment après, madame de Marignon rentra seule. On ne chasse pas une femme d'un salon plus manifestement qu'on venait de le faire de madame de Farkley. Luizzi était reste à sa place, il se leva quand les deux prudes rentrèrent. Mais on le remercia si sèchement de sa politesse, qu'il devina la haute inconvenance qu'il venait de commettre. Madame de Marignon lui dit beaucoup plus explicitement ce que les re- gards courroucés des autres lui faisaient supposer. Comme elle passait près de Luizzi, elle se détourna d'un air d'éton- nemenl dédaigneux, et lui dit :


LES MEMOIRES DU DIABLE. 2\\

— Comment ! vous êtes encore ici? jo croyais que vous aviez un rendez-vous au bal de l'Opéra?

A ce mot, Luizzi tomba dans une de ces étranges per- plexités qui font souvent de l'homme la plus méchante i3êto qui existe. Tout son cœur se révolta d'abord contre l'odieuse accusation que madame de Marignon venait de lancer contre madame de Farkley.

— Quoi ! pensa-t-il , elle suppose que cette réponse fort indifférente, faite à une question indilîérente, est un avertis- sement de madame de Farkley? cela veut me dire qu'on la trouvera celte nuit à l'Opéra, c'est un rendez-vous! Non, c'est impossible ; il n'y a pas une femme capable d'une pa- reille impudeur. Madame de Marignon est aveuglée par une prévention qui lui fait donner un sens détestable aux paroles les plus innocentes. La conduite de madame de Farkley peut avoir été très-légère, très-coupable même , mais de là à se jeter à la tête du premier venu il y a très-loin. Madame de Farkley est assez jeune et assez élégante pour être stire d'être au moins désirée et recherchée. On met cette femme plus bas qu'il ne convient, car enfin elle ne me connaît pas. Je ne suis pour elle qu'un étranger fort insignifiant...

Ce flot de bonnes pensées qui avait envahi Tesprit de Luizzi s'arrêta tout à coup, car il remarqua les chuchotements dont il était l'objet; et, par un retour soudain, il s'écria, toujours en lui-même :

— Ah çà, est-ce que je serais un niais? est-ce que je serais le seul à supposer dans cette femme une retenue qu'elle n'a pas? Cette fois-ci, comme tant d'autres, per- drais-je l'occasion de quelques heures de plaisir par une trop bonne opinion des autres et une trop mauvaise opinion de moi-même ? Voilà assez souvent que j'ai été trompé par de faux semblants de vertu pour u'êtfe pas encore abusé par des scrupules qui ne viennent que de moi. J'en veux avoir le cœur net ; allons à l'Opéra.

Que de trahisons, que de lâchetés, que de vanteries cette crainte de passer pour niais a fait commettre à des hommes qui fussent restés sans cela passablement honnêtes ! En quittant le salon de madame de Marignon, Luizzi fit une de ces lâchetés. Il prêta au mécliant propos de cette femme toute l'authenticité d'une chose certaine. Le propos avait été entendu; Luizzi était observé, il fut suivi. Un des fats qui lui avaient si bien parlé de madame de Farkley fei-


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gnit de sortir en même temps que lui, le laissa passer le pre- mier, et entendit le valet de pied crier au cocher : A l'Opéra ! II rentra aussitôt et vint raconter l'aventure à quatre ou cinq intimes. On en rit assez haut pour que chacun s'informât de cette gaieté presque inconvenante. D'abord on répondit:

— Ce n'est rien, une plaisanterie! Ce pauvre Luizzi! il avait l'air d'un triomphateur... Un hon garçon au fond, mais qui ne mérite guère mieux. — Mais qu'est-ce donc? dit madame de Marignon. — Cela ne vaut pas la peine d'être ré- pété. — Vous parliez de M. de Luizzi? — De lui comme d'un autre. — Est-ce qu'il est parti ?

Un monsieur fit un signe de tète afïirmatif, accompagné d'un sourire si fin que tous les autres en rirent aux éclats.

— Mais qu'est-ce donc? reprit madame de Marignon. — Il est au bal de l'Opéra, répondit le monsieur en appuyant sur chaque syllabe, pour leur donner un sens très-positif.., — Quelle horreur ! s'écria madame de Marignon avec mé- pris, c'est scandaleux ! — Et surtout de mauvais goiit, ajouta Cosrnes de Mareuilles. — Oui, reprit madame de Marignon; je sais que vous y avez mis plus de mystère. — Ah! vous me calomniez, dit le fat en se dandinant. — Je vous calom- nie ! Vous niez donc ?' — Eh ! non, reprit un autre ; si vous le calomniez, c'est en l'accusant de mystère, il ne s'en est jamais caché. — Ah! Messieurs, Messieurs! reprit madame de Marignon de ce ton en partie composé de l'indignation extérieure et de la joie interne que procure à une prude une méchanceté bien articulée.

Puis elle s'éloigna et alla retrouver ses deux amies. Bien- tôt s'établit entre elles et quelques personnes qui vinrent se joindre à ce groupe un entretien où les étoimemenls affec- taient les exclamations les plus cruelles, à mesure que ma- dame de Marignon racontait les paroles imprudentes de ma- dame de Farkiey et le départ de M . de Luizzi. Les plus sévères arrivèrent, contre la nialhcurense qu'on avait chassée, à des mots qui ne se trouvent guère qu'au coin des rues. Si Luizzi avait pu entendre cette conversation, il aurait appris un grand secret, c'est celui de la pruderie des termes dans un certain monde. Ainsi, telle femme qui refusera d'entendre raconter l'histoire la moins égrillarde voilée de mots ('-légants, accep- tera et même dira au besoin les paroles les plus grossières, s'il s'agit d'insulter une autre femme et de stigmatiser le vice.


LES MKMOTRES du DIABLE. 213

Dans cette circonstance, la vertu de madame de Fantan poussa ce droit aussi loin que possible.

— Oui, dit-elle à madame de Marignon, oui, elle est venue faire ici le métier que font certaines demoiselles sur les pro- menades publiques. — Oh! Madame, reprit un homme assez âgé pour avoir connu madame de Fantan dans sa jeunesse. — Oui, Monsieur, s'écria madame de Fantan irritée d'une ombre d'opposition à la justice de ses arrêts, oui, Monsieur, madame de Farkley est venue dans ce salon pour y... — Oh! oh! oh! ne dites pas cela, reprit encore le vieux monsieur en couvrant de ses oh! oli ! oh! le mot fatal qui, s'il ne fut pas entendu, fut cependant prononcé.

L'émotion de cet événement fut telle dans le salon de ma- dame de Marignon que tout le talent des chanteurs qui se succédèrent au piano ne put la dominer de longtemps. Quelle excellente musique, en eiTet, peut valoir un bonne médi- sance? Cependant il se passa une chose bien singulière. Au moment le plus animé des chuchotements et des commen- taires, un homme vêtu de noir, le visage maigre et anguleux, le front élevé et étroit, les yeux enfoncés sous d'épais sour- cils et brillants d'une lueur fauve, la bouche mince et mo- queuse, un homme se mit au piano. Dès qu'il le toucha, tous les regards se tournèrent vers lui. On eût dit que la corde, au lieu d'être frappée par le marteau de buffle de l'instru- ment, était pincée par une griffe de fer. Le piano criait et grinçait sous ses doigts redoutables. L'aspect de cet homme captiva l'attention que son prélude avait appelée; bientôt l'accent sinistre et railleur de sa voix fit courir un léger fré- missement dans tout le cercle de ses auditeurs, et il com- mença l'air de la calomnie du Barbier. Ce mot, la calomnie, retentit avec un tel accent de sarcasme, que, par un mouve- ment soudain, tout le monde se tut. Le chanteur continuaavec un éclat sauvage d'organe et un mordant d'intonation qui glacèrent l'assemblée. Tout le temps qu'il chanta, il tint ses yeux fauves fixés sur le trio principal, composé de mesdames du Bergh et de Fantan, qui avaient repris leurs sièges, et de madame de Marignon, qui s'était mise à la place de ma- dame de Farkley, comme pour réhabiliter cette place de la flétrissure qu'elle avait subie. C'est ainsi qu'on élève une croix à la place où a été commis un meurtre. Ce regard rail- leur, devenu insultant par sa ténacité, sembla épouvanter madame de Marignon, au point (|u'elle tenait dft ses mains


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crispées les deux bras de son fauteuil et se rejetait au fond de son siège. On eût dit qu'elle craignait qu'il ne partît de cet œil tendu sur elle un trait brûlant qui vint l'atteindre à sa place. Enfin, quand le chanteur arriva à la péroraison de cet air dont la dernière phrase peint avec tant d'énergie le cri de douleur du calomnié et la joie du calomniateur, cet homme donna à son chant une expression si acerbe, à sa voix un éclat si puissant, que les cœurs tressaillirent et que les cristaux vibrèrent à la fois. C'était un sentiment d'attente et d'anxiété inouï qui s'était emparé de tout ce monde. Puis, quand le chanteur eut fini, un silence glacé régna pendant quelques secondes, le chanteur salua et disparut dans le premier sa- lon. Aussitôt, et comme si le charme eût cessé, madame de Marignon se leva, et, s'adressant à celui des musiciens qui était chargé de l'organisation des concerts, lui demanda quel était cet homme : celui-ci ne le connaissait pas et pensait que c'était un amateur de la société de madame de Marignon- Elle s'informa si cet homme n'avait pas été amené par quel- qu'un qui désirait produire un artiste encore ignoré : per- sonne ne le connaissait. Alors on chercha cet homme lui- même, on ne put le retrouver; les domestiques interrogés déclarèrent n'avoir vu sortir personne depuis une demi-heure. On s'inquiéta, et, tandis que la salon s'entretenait en tumulte de ce singulier chanteur, les domestiques visitèrent l'appar- tement : on ne découvrit rien. Cependant madame de Mari- gnon ne cessait de dire à tout le monde :

— Quel peut être cet homme ? — Ma foi ! dit un des fats dont nous avons déjà parlé, ce ne peut être qu'un voleur. — A moins que ce ne soit le Diable, s'écria gaiement le vieil- lard qui avait voulu arrêter l'élan des propos de madame de Fantan.

Ce vulgaire dicton, le plus souvent jeté et accueilli très- indifféremment dans la conversation, fit pâlir madame de Marignon, et, dans son trouble, elle laissa échapper ces paroles :

— Le Diable, quelle idée !...

Presque aussitôt elle se retira. Un moment après on vint annoncer qu'elle était indisposée. Les salons se dépeuplèrent rapidement, et chacun se retira avec un sentiment pénible dans le cœur.

Cependant Luizzi s'était rendu au bal de l'Opéra, ce champ de bataille des beauft's de détail ; c'est là, en effet, que triom-


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LES MÉMOIRES DU DIABLE. 21B

plient les tailles fines et souples, les mains petites et effilées, les pieds menus et cambrés. On a l'ait beaucoup de contes »sur les passions nées de toutes ces perfections secondaires, et qui finissent par rencontrer un visage disgracieux, désen- chantement de leurs beaux rêves. Mais il y a un autre sen- timent qui n'est possible qu'au bal de l'Opéra, c'est celui qu'éprouve un homme lorsque, après avoir détourné son at- tention d'une femme médiocre de visage, il découvre eu elle des charmes qu'il n'avait pas remarqués. Autant elle était au-dessous des autres femmes dans un salon où l'éclat de la fraîcheur et la perfection des traits éclipsaient un teint sans pureté et un visage peu régulier, autant elle leur est supé- rieure quand elle se trouve dans ce bal de l'Opéra, où le re- gard, qui ne peut percer le masque, ne cherche que des beautés dédaignées ailleurs. Ce sentiment, Luizzi l'éprouva un peu. D'abord il remarqua un domino femelle qui s'arrêta soudainement à son aspect, et le considéra un moment. Ce ne fut que quelques secondes : le domino reprit sa marche et suivit le flot des promeneurs. Luizzi était à l'entrée du foyer de l'Opéra, et ce masque se promenait dans le corridor des premières loges. Armand le suivit des yeux, et admira d'abord sa taille flottante et gracieuse. Le masque se retourna pour voir Luizzi, et ce corps élancé et flexible se tordit dou- cement comme une corde de soie. Luizzi attendit que ce masque repassât pour mieux l'examiner. Il regarda les pieds de cette femme : ils étaient minces et élancés; l'éclat de leur blancheur perçait le bas de soie noire dont ils étaient vêtus; ils se posaient, en marchant, avec une fermeté élégante; le pied était à l'aise dans un soulier de satin, et le ruban qui tournait autour de la cheville ne faisait que montrer la ron- deur fuselée du bas de la jambe. Cette femme lit plusieurs tours sous l'inspection du regard avide de Luizzi. Le doux balancement de sa démarche, l'élégance de sa taille, la dis- tinction de tout cet ensemble, le frappèrent si vivement qu'il fit un pas vers elle pour mieux la voir. Elle s'en aperçut, et, Bomme si elle avait craint d'être reconnue, elle pressa vive- ment de la main la barbe flottante de son masque contre son visage. Cette main était couverte d'un gant ; mais ce gant, dont la blancheur se dessina sur le salin noir, révélait la main la plus élégante, la plus oisive, la plus distinguée. Luizzi s'écria en lui-même : — Quelle est donc cette femme qui est si belle ?


21fi LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Il restait immobile à sa place pendant qu'elle passait et re- passait. Mais déjà il comprenait le ridicule de cette attention sans but, et il s'apprêtait à quitter sa place et à chercher madame de Farkley, lorsque cette femme quitta le bras de son promeneur et s'approcha vivement de Luizzi ; elle se pencha à son oreille, et lui dit tout bas :

— Vous êtes monsieur de Luizzi, n'est-ce pas? — Oui. — A quatre heures, sous l'horloge du foyer, j'ai à vous parler.

Luizzi n'avait pas eu le temps de répondre, que cette femme s'était éloignée et que Cosmes de Mareuilles lui disait d'un air railleur :

— Eh bien! à quelle heure votre bonheur?— Quel bon- heur? — Eh pardieu! celui que madame de Farkley compte vous donner. — Quoi ! c'est là madame de Farkley ? — Elle- même. — Mais elle m'a paru, chez madame de Marignon, d'ime beauté plus que contestable, et ici... — Ici elle est ra- vissante, n'est-ce pas? Elle le sait si bien, que c'est pour cela qu'elle donne ses rendez-vous au bal de l'Opéra ; et elle vous y a pris. — Moi! — Allons, ne faites pas le modeste ; il parait que les avances ont été même un peu vives. Madame de Marignon est furieuse; mais enfin vous n'êtes plus dans son salon, et je vous conseille d'être exact avec Laura, elle n'aime pas à attendre. D'ailleurs elle en vaut la peine, parole d'hon- neur ! — "Vous le savez ? — C'est un bruit public.

Cosmes s'éloigna, et Luizzi chercha madame de Farkley des yeux. Elle descendait un des escaliers qui conduisent dans la salle; le lustre l'éclaiiait de toute sa splendeur. Quelques paroles lui furent adressées en passant. Elle se retourna pour répondre, et tout ce qu'elle avait de souplesse d'élégance, de beau mouvement, se montra à cet instant! Luizzi s'écria encore :

— Mais cette femme est admirable !

Il regarda à sa montre : il était à peine une heure et demie, il avait deux heures et demie d'attente. Luizzi se sentit dans le cœur une impatience qui rétoniia lui-même.

— Ah çà! se dit-il, est-ce que je me troublerais pour celte femme? est-ce que je la désirerais assez pour m'en occu- per? est-ce que je l'aimerais? une femme que tout le monde a possédée, qu'il est presque honteux d'avoir eue et de ne pas avoir eue! c'est une folie. Cependant il me reste un trop long temps à attendre pour que je reste là comme un idiot a la suivre des yeux. Cherchons une occupation.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. i>17

-Madame de Farkley repassa et lui fit un signe d'intelli- gence. 11 la trouva merveilleusement gracieuse, et le cœur lui battit.

— Allons! reprit-il, c'est un parti pris; je suis le préféré de la soirée. Eh bien, soit ! Mais je ne veux pas être plus gauche que les autres, je veux même qu'elle me distingue dans ses souvenirs. Tous ceux qui m'ont précédé connais- sent la plupart de ses aventures; mais il doit y en avoir dont elle seule a le secret, et ce sont celles-là que je veux révé- ler, après lui avoir laissé croire qu'elle avait trouvé une dupe.

Aussitôt il s'écarta de la foule, tira sa petite sonnette, l'a- gita, et un monsieur en habit noir passa près de lui...

— Me voici, lui dit Satan, que veux-tu ? — Je veux savoir l'histoire de cette femme qui passe là-bas. — De celle qu'on a si ignominieusement chassée de chez madame de Mari- gnon? — Oui. — Et dans quel but veux-tu la savoir? — Parce que, avant de la connaître par elle-même, je veux la connaître par toi, pour apprendre jusqu'à quel point une femme peut pousser l'audace dans son dessein de tromper un homme. — Tu as raison. Te voilà dans un monde tout nouveau, et dans lequel tu as mis à peine le pied; il est bon que lu le connaisses, pour ne pas être exposé à des chutes fréquentes. Mais l'expérience ne serait pas complète si je ne te racontais d'abord l'histoire des deux femmes qui ont fait chasser madame de Farkley. — Y aurait-il quelque chose à dire contre elles:' — En ma qualité de Diable, je ne me per- mettrai pas de juger si cela leur fait honneur ou déshonneur ; mais tu ne sauras ce qu'est véritablement madame de Fark- ley, qui est une femme perdue selon le monde, que lorsque tu sauras ce que valent mesdames de Fantan et du Bergb, qui sont des femmes honorables selon le monde. — Soit, dit Luizzi.

Ils entrèrent tous les deux dans une loge, et Cosmes de Mareuilles, qui passait en ce moment, dit à uu jeune homme qui était avec lui :

— Pardieu! madame de Marignon voulait savoir quel était le singulier chanteur de son concert ; Luizzi pourra le lui dire, car les voici ensembledans une même loge. — C'est sans doute le baron qui lavait amené? — 11 en est bien capable, il est si inconvenant!


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il8 LES MÉMOIRES DU DIABLE.


XVII


PREMIER FAUTEUIL.


Et le Diable commença en ces termes:

— Madame du Bergh s'appelait, i! y a vingt-cinq ans, ma- demoiselle -Nathalie Firion. Elle était la fille de monsieur Fiiiou, fournisseur, riche d'une fortune princière, élégant, d'un parler distingué, et qui possédait au suprême degré l'art de faire accepter son argent. C'est l'homme que j'ai vu ache- ter le plus de femmes en leur laissant la liberté de croire qu'elles ne s'étaient pas vendues. Des magistrats, des géné- raux d'armée, des administrateurs, ont reçu de lui des mil- lions qu'ils croyaient légitimement gagnés, et lui ont, en retour, rendu des services qu'ils disaient gratuits parce que le mode de payement n'avait pas été direct. C'est qu'il ne faut pas vous imaginer, mon cher Luizzi, que la corruption par l'argent soit une chose facile. On achète un laquais, un es- pion de police, une flllfe entretenue pour une somme dont on convient et qu'on accepte de quelque manière qu'elle soit offerte ; mais un député, un écrivain, une femme du monde, il y faut des façons infinies, cela demande du tact, de l'adresse, et surtout une grande volonté. Si jamais vous allez dans le monde des princesses impériales, je vous raconterai l'histoire d'une tète couronnée qui s'est vendue à un maichand de modes. C'est ce que je connais de mieux en ce genre. — Plus tard, dit Luizzi, mais à cette heure je désire surtout savoir l'histoire de madame du Bergh. — Pour arriver plus vile à madame de Farkiey ? soit. Comme je vous le disais, M. Firion était l'homme de France qui savait le mieux faire accepter ses marelles; et de tous ceux qui prétendent qu'on a tout ce qu'on veut avec de l'argent, il était peut-être le seul qui eût le droit de le dire sans fatuité. 11 en était résulté pour lui une étrange facilité à promettre et à donner ce qu'un lui deman- dait. Quelque chose que désirât sa tille unique iNallialie, eUe n'éprouvait jamais de refus, A toutes ses demandes, M. Fi- rion répondait: Je te l'achèterai, que ce fût une parure, une


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 219

robe, un tableau, une maison, ou même un objet appartenant à une personne éU'aiigère. On avait souvent fait la guerre à M. Firion sur sa facilité, sans s'apercevoir que c'était une manie. A mesure qu'il s'était engagé dans cette espèce de lutte et qu'il avait trouvé plus de difficultés à tenir ses pro- messes, il s'y était intéressé. Il en était résulté que cet homme, qui n'avait presque jamais trouvé d'obstacles à laccomplissement de ses désirs, s'était fait une occupation des peines que les caprices de sa fille lui suscitaient. Il aimait à raconter comment il les avait surmontées, à dire tout ce qu'il lui avait fallu d'habileté, d'esprit, de ruse, pour parve- nir à se procurer tout ce qu'on avait exigé de lui. Il citait comme son chef-d'œuvre d'avoir enlevé à une vieille ba- ronne allemande un carlin dont elle faisait ses délices. Un prince illustre, ayant appris celte négociation, lui offrit l'am- bassade de Saint-Pétersbourg : Firion refusa. « Dites à Son Altesse, répondit-il, que je ne suis ni assez noble, ni assez pauvre, ni assez bète, pour faire un bon ambassadeur. » La carrière politique de Firion n'alla pas plus loin. Cependant, tandis qu'il s'endormait dans le ravissement que lui faisaient éprouver ses triomphes, Nathalie devenait pensive et triste. A la place de ces bizarres désirs qu'elle exprimait à tout pro- pos comme pour mettre en jeu l'obéissance de son père, elle ne lui répondait plus que par de longs soupirs jetés auvent, de longs regards jetés au ciel, de longs hélas jetés au hasard: Nathalie avait seize ans. M. Firion s'alarmait et se réjouis- sait de cette préoccupation. Il s'en alarmait parce qae sa fille s'allanguissait; on voyait dans ses yeux des traces de larmes, dans sa pâleur des traces d'insomnie. Pour la première fois il y avait un chagrin dans celte àme jusque-là si innocem- ment tyrannique et volontaire. Était-ce un désir de mariage? M. Fu-ion l'espérait; il satlendait à voir sortir de cette tris- tesse une exigence bien extraordinaire qu'il se faisait fête de satisfaire. Sa fille eût-elle été éprise d'un prince, il calculait qu'il possédait assez de millions pour le lui donner. Eùt-ellc jeté ses vues sur un homme marié, il arrangeait un divorce qui pût rendre libre l'homme qu'elle avait choisi. Je te l'ai dit, c'était une manie qui s'était emparée de Firion; et il en était venu à ce point de donner à sa fille ce quelle voulait, bien plus pour sa propre satisfaction que pour celle de Nathalie. Firion attendait donc et se préparait en silence. 11 connaissait assez sa fille pour supposer qu'il n'aurait à vaincre que des


a^O LES MEMOIRES DU J)1ABLE.

obstacles de position. Nathalie était belle, grande, distinguée; elle était faite pour exciter de l'amour et des désirs, mais elle n'était pas faite pour en éprouver. Une tête d'enfant sur un corps largement développé ne laissait aucune chance ni à ces pensées dévorantes qui égarent la raison et la vertu, ni à ces accès de fièvres nerveuses qui ont le même résultat. Un égoïsme profond la défendait contre ces tendresses de cœur qui fondent les natures les plus dures et font plier les volontés les pins absolues. Firiou se croyait donc assuré de n'avoir à satisfaire que des désirs d'ambition et de vanité. Toutes les prévisions de ce bon père furent renversées par une chose à laquelle il n'avait pas du tout pensé, par l'in- fluence littéraire de l'époque où il vivait. — Comment cela? dit Luizzi. — Tu vas voir ! repartit le Diable en souriant joyeusement, car il venait d'apercevoir un lilou qui enlevait la montre d'un dandy, pendant que celui-ci lorgnait un masque des secondes loges. Il toussa, puis continua :

— Une des plus merveilleuses niaiseries de l'humanité est enfermée dans cette phrase : Je veux être aimépour moi-même! Si l'on demande à ceux qui la prononcent d'un ton pénétré ce qu'ils entendent par moi-même, ils arrivent, pour peu qu'on les pousse, à une suite d'absurdités inouïes. Je ne voudrais pas,, disent-i(s, être aimé parce que je suis riche: c'est un amour intéressé. Je ne voudrais pas être aimé parce que je suis beau : c'est un sot amour. Je ne voudrais pas être aimé parce que jai de l'esprit : c'est un amour de tête. Oh ! s'écrient-ils dans leur enthousiasme d'amour pur, je voudrais être aimé pour moi-même ! Oui ! fussé-je laid, bête et pauvre, je voudrais être aimé; car le seul amour véritable est celui qui ne s'adresse ni à la fortune, ni à la beauté, ni à l'esprit, mais seulement au cœur. Les hommes étaient, surtout à cette époque, emi)oisonnés de cette manie d'eux-mêmes; ce qui n'eût pas empêche que, si une femme se fût avisée de préférer à l'un de ces messieurs un malotru fait comme ils auraient voulu l'être, ils eussent souveraine- ment méprisé celte femme. Cette manie avait produit, outre de sots propos de salons où être aimé pour soi-même était la prétention à la mode, celte manie, dis-je, avait produit une foule de romances, de contes et d'opéras-comiques avec force princes et princesses déguisés en bergers et bergères. 11 en était résulté une action du monde sur la littérature, et


Ll-S MinrOlRES DU DIAliLE. ?-2l

de la littérature sur le monde, qui avait fait de celte manie une rage, un délire, une fureur. Cependant la tristesse de Nathalie augmentait de jour en jour; elle devint même si alarmante, que M. Firion s'en occupa très- sérieusement. S'il s'était fait une loi de satisfaire les moindres désirs de Nathalie dès qu'elle les avait exprimés, il y avait mis la précaution de ne jamais les deviner. Cette fois, cependant, il s'écarta de son système. Un soir, dans une fête splendide où Nathalie étincelante de beauté et de parure était entourée des hom- mages les plus soumis et les plus flatteurs, elle se laissa aller à éclater subitement en larmes et en sanglots; puis elle se précipita dans les bras de son père en lui criant:

« Emmenez-moi d'ici; sortons, sortons! j'étoutïe, je me meurs! »

Cette esclandre épouvanta M. Firion, il craignit un amour violent excité par la jalousie. 11 enleva sa fille et la porta à moitié évanouie dans sa voiture. Mais à peine Nathalie fut- elle seule avec son père, qu'elle se mit à arracher violemment sa couronne de fleurs; elle détacha ses bijoux de jeune fille, déchira sa robe de mousseline de l'Inde, parure fort rare dans ce temps de blocus continental, et les foula aux pieds en ré- pétant :

« — malheureuse! malheureuse que .je suis! — Mais qu'as-tu? que veux-tu ? lui dit son père vivement alarmé. — Je veux ce que vous ne pouvez me donner. — Qu'est-ce donc? — Je veux être aimée pour moi-même! » s'écria Na- thalie en regardant son père d'un air triomphant.

Cette réponse abasourdit M. Firion, elle dérangeait tous ses calculs. Il est difficile d'acheter un cœur qui aime sans intérêt. On ne paye pas ce qui n'existerait plus du moment que cela se serait vendu. La diplomatie financière de M. Fi- rion demeura sans présence d'esprit, et il tomba dans les lieux communs les plus ordinaires.

« — Comment peux-tu croire qu'on ne t'aime pas pour toi-même ? Tu es jeune et belle, tu as de l'esprit, de la for- tune. — Et voilà ce qui fait que je suis si malheureuse! ré- pliqua Nathalie. Le fils du duc de... m'accable de ses soins, mais il n'aime en moi que les millions avec lesquels il pourra redorer son blason moisi. Le colonel V... m'adore. Je le crois désintéressé, mais il promènera sa femme avec le même sentiment d'orgueil que son uniforme de hussard. Pourvu qu'elle soit plus belle que la femme du général B... qu'il dé-


â2â LES MÉMOIRES DU DIABLE.

teste, il sera satisfait. Mille autres me foDt une cour assidue dont je rougis pour moi et pour eux, car aucun n'éprouve ce véritable amour qui part du cœur pour s'adresser au cœur : il y a chez tous une raison honteuse ou frivole de m'aimer. Mais si j'étais une pauvre fille sans fortune, alors sans doute je rencontrerais un homme qui ne serait touché que de moi seule. Oh ! que les misérables sont heureux ! ils sont sûrs de l'affection qu'ils inspirent. »

Nathalie continua longtemps sur ce ton , et pour la pre- mière fois Firion , désarçonné par le caprice de sa fille, ne put pas lui répondre : Je te l'achèterai. Toutefois il espéra que ce caprice passerait comme la plupart de ceux qu'il avait satisfaits. Mais c'était une nouveauté pour Nathalie., que de désirer lonotemps quelque chose : elle s'entêta donc dans sa manie, et bientôt elle fut sérieusement prise d'un véritable dé- goût du monde. Sa santé s'altéra, sa vie fut un moment en danger. M. Firion, qui avait mis en elle toutes ses espé- rances, tout l'avenir de sa richesse, Firion, qui avait caressé pour sa fille des rêves de grande dame, oublia tout pour la sauver ; et, pour la sauver, il se prêta autant que possible à sa manie de se faire aimer pour elle-même. En conséquence, il la' conduisit secrètement aux eaux de B..., et là, sous le nom de Bernard, il se 'logea dans une modeste maison. Ils n'avaient ni chevaux ni livrée. Une seule femme servait le père et la fille ; ils sortaient à pied, modestement vêtus, et, si quelque élégant de Paris les eût renconliés, il eût hésité à les reconnaître. Du reste, personne ne les remarquait, et ce que Firion avait cru très-propre à guérir sa fille ne fit qu'ag- graver son mal.

« — "Voyez ! lui disait-elle ; vous avez sous les yeux la preuve de la fausseté de tous ceux qui me poursuivaient de leurs hommages. .Te ne suis ni moins belle ni moins bonne que je l'étais à Paris, et personne ne me fait plus la cour parce que je ne suis plus riche. Oh ! que c'est un affreux malheur d'avoir un cœur fait pour aimer et de ne trouver personne pour le comprendre! »

Firion ne savait trop que répondre ; car sa fille, cette fois, avait cruellement raison. Cependant il guettait toutes les oc- casions de la produire, et, dès qu'un homme jetait un regard sur Nathalie, il en éprouvait une vive reconnaissance, il le saluait, lui souriait, l'agaçait. A la fin, il joua ce rôle si ma- ladroitement qu'il fit dire sur son compte les choses les plus


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 223

singulières. Cela alla si loin qu'on les évitait comme des in- trigants de bas étage. Le père et la fille en étaient venus au point de douter d'eux-mêmes ; Firion n'avait plus d'esprit, Nathalie devenait gauche et laide.

Il faut que tu saches, mon cher Luizzi, que le succès est comme l'ivresse : il donne une portée réelle à certains esprits et à certaines beautés. Il y a des hommes qui ne savent que réussir et des femmes qui ne savent qu'être heureuses ; la moindre résistance annule les uns, et l'abandon enlaidit les autres. Il en est de ces gens- là comme des chevaux de course : du moment qu'ils ne peuvent plus faire le tour du Champ de Mars en moins de trois minutes, les meilleurs coureurs de- viennent des rosses.

Cependant la saison se passait, et aucun homme n'avait encore adressé la parole à Nathalie, lorsque le baron du Bergh parut à B... Le baron du Bergh était un gentilliomme du Quercy, qui venait user aux eaux les restes d'une belle for- tune et d'une pauvre santé. Orphelin, il avait livré aux émo- tions du jeu et de la débauche une nature frêle et délicate. Bien jeune encore, il avait à peine vingt-cinq ans, il en était arrivé à aborder nne friponnerie et une femme sans émotions, le cœur ne lui battait plus ni de honte ni d'amour : c'était le vice dans sa perfection. C'était aussi un homme supérieur ; il le fut assez du moins pour distinguer Nathalie dès qu'il la rencontra. La connaissance n'était pas difficile à faire : il se présenta, il fut accueilli. Cette jeune belle fille, souffrante et pauvre, était la seule conquête qu'il pût espérer en sa qualité d'homme ruiné. Il s'attacha donc à elle avec assiduité ; il l'entoura de soins, d'hommages, et bientôt Nathalie crut avoir trouvé ce qu'elle avait si longtemps espéré : elle se crut aimée pour elle-même, elle redevenait belle, joyeuse, sémil- lante, elle faisait peur à son père de son exaltation. Du Bergh était de toutes les promenades, de tous les projets, de toutes les conversations. Elle arrangeait à part son mariage avec lui, elle s'en faisait un bonheur, une gloire, un triomphe. Firion, qui connaissait la valeur morale, physique et pécu- niaire de du Bergh, faisait la sourde oreille. Mais comme il n'était pas dans le secret de la sécheresse morale et physique de sa fille, il ne savait jusqu'où pouvait aller cette exalta- tion. Le bonhomme s'alarmait à tort. Avec un caractère comme celui de Nathalie, être aimée pour soi-même voulait dire être aimée pour rien. Elle prétendait inspirer une pas-


3^4 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

sion bien absolue, bien désintéressée; elle supportait à peine que du Bergh kii dît qu'elle était belle. Toutefois, ne se sen- tant aucune envie de se déligarcr pour éprouver la sincérité de l'amour de du Bergh, elle se donnait tous les torts possi- bles de caractèi'e pour bien établir cet empire excessif que les femmes prétendent plus ou moins exercer. Il est inutile de te dire que du Bergh ne se soumit pas longtemps à ce ré- gime; bientôt il montra, par des absences fréquentes, qu'il aimait les femmes pour quelque chose. Cet abandon causa à Nathalie une véritable rechute ; elle aimait du Bergh par va- nité, et surtout comme expédient.

— Hein ! flt Luizzi à ce mot du Diable , elle l'aimait comme expédient? — Assurément. Nathalie s'était fourvoyée dans une fausse route, et, grâce à l'entêtement particulier à tous les petits esprits, elle y persévérait comme un enfant mutin ; mais elle avait été ravie de rencontrer un homme qui l'aidât à en sortir. Elle éprouva donc une rage indicible lorsque du Bergh parut s'éloigner d'elle. C'était une chute d'orgueil : rien n'est plus dangereux pour les femmes, et Nathalie en tomba sérieusement malade. Firion alla chercher un mé- decin... — Pour sa fille ? dit Luizzi en bâillant. — Non, pour du Bergh. — Pour du Bergh ? — Oui ; il alla chez une espèce de bourreau très-connu pour les soins mortels qu'il donnait à ses malades. Firion aborda le médecin en lui racontant naïvement la vérité , en lui disant tout simplement combien il avait de millions et par quel caprice de sa fille il les dissi- mulait. Firion retrouva tout son esprit en cette circonstance, car c'est chose difficile de mentir avec la vérité. Puis, sans laisser au médecin le temps de se reconnaître, il lui apprit que sa fille avait rencontré enfin l'homme qu'elle désirait, et que cet homme était le baron du Bergh. « — Du Bergh? dit le médecin stupéfait. — Oui, reprit Firion sans se déconcer- ter, et je donnerai cent mille francs à l'homme qui le guérira de la maladie mortelle dont il est atteint. — Comment , une maladie mortelle ? reprit le docteur, dont l'oreille et Tintel- ligence s'ouvrirent à la fois au mot de cent mille francs. Une légère irritation de poitrine, voilà tout. .Mais, s'il veut écouter mes avis, en deux mois il sera aussi bien portant que vous et moi. — Eh bien ! dit Firion, voyez-le , guérissez-le , mais gardez-moi le secret. Je mets en vous toute ma confiance. — Elle ne sera point trompée. — Je l'espère. »

Firion avait eu raison : la confiance qu'il avait dans le doc-


1.I-? MKMoiHi-s nv niAHLïï. :.•:.

Unir iiH fut jias Iroiniiée. A pi'ino r,ivait-il (juitli- (\nc U» dis- cit't médecin s'empressa de se rendre chez du llert^li et de lui raconter ce qu'il venait d'apprendre de ce prétendu M. Bernard.

A ce moment, le Diable s'arrêta, et, considérant Luizzi

avec attention, il sembla tout à coup abandonner son récit ; puis il reprit :

— Vous ctes un homme sensé, mon cher Luizzi; mais, ainsi que tous les hounnes sensés , vous n'admettez conune chose possible que ce qui s'explique. Le grand secret des intuitions vous est mconnu ; vous rejetez dans les rêves de la littérature fantastique les merveilleuses découvertes faites par un sens qui vous manque et qui ne peut s'appeler que l'instinct. Ainsi vous comprendrez dilTicilement la manière dont du Bergh reçut cette nouvelle. — Klle devait tout au moins lui sembler invraisemblable, dit Luizzi. Un million- naire de plusieurs millions qui se cache, cela mérite explica- tion, et du Bergh nia sans doute... — l'as le moins du monde, lit le Diable en interrompant Luizzi. — Il dut setonner cepen- dant qu'un homme riche et puissant comme Firion consentit a lui donner sa lille. — Ceci n'est pas mal observé. Lt puis ? — Ht puis il supposa sans doute que la lendiesse paternelle l'aveuglait assez pour la sacrilier, et... — Mauvais! n.'parlit le Diable, Ires-mauvais! — Après tout, repartit Luizzi, je fai appelé pour me raconter une histoire et non pour uie pro- jioser une énigtne. Qu'est-ce (jue lit du Bergh ? — il devina tnut de suite (je t'ai dit (jue l'instinct du vice était merveil- leux en lui), il devina tout de suite que Firion ne cherchait à lt' faire guérir par le docteur en question que pour se défaire de lui plus silrement. — Quelle horreur! s'écria Luizzi. — Du Bergh trouva la chose irés-spirituelle , repartit le Diable, et il dressa ses batteries en conséquence. Il revint auprès de .Nathalie, et , averti du rùle qu'il devait jouer, il linit par lui persuader aussi complètement (pie possible (pi'il l'aimait pour elle-mènie. Nathalie, d'autant plus heureuse de ce triom|jhe qu'elle avait craint un moment de le perdre, voulut abso- lument récompenser cet amour si désintéresse, si puissant , si vrai : elle déclara donc à son père (lue.NL du lîergh était le seul hunmie (|u"olle consentit a épouser. Contre toute espèce de raison. Firion ne refusa point ; seulement il remit à deux mois la célébration de ce mariage. 11 avait calculé que du Bergh, grâce aux soins du médecin qu'il lui avail choisi , ne


226 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

pouvait aller pins loin. En effet, dn Bergh devenait pins pâle et plus faible de jour en jour, et, malgré tous ses efforts, il ne put cacher à Nathalie le véritable état de sa santé. La pauvre fille s'en désespéra sincèrement ; elle accusa le suri , elle inventa une foule de phrases irès-ridicules contre le destin qui semblait s'acharner à la poursuivre en lui enle- vant la seule espérance qui lui restât en ce monde. Du reste, reprit le Diable en prenant une prise de tabac, vous autres hommes , vous avez une foule de mots inouïs qui n'ont au- cune espèce de sens , et dont vous usez avec une confiance admirable. Tel est le mot destin, par exemple. Eh bien ! moi, je déclare que, s'il existe dans l'univers quelqu'un qui puisse me dire ce que l'humanité entend par le destin, je m'engage à lui servir de domestique, n'en eût-il jamais eu ou l'eùt-il été lui-même, deux chances immanquables d'être traité comme un nègre.

Le Diable devint pensif, et Luizzi , auquel ce récit n'avait pas jusque-là inspiré un grand intérêt, lui dit d'un air assez méprisant :

— Tu n'es pas en verve ce .soir, maître Satan, et je ne sais quelle instruction je pourrai jamais tirer do la sotte histoire que tu me racontes.

Le Diable attacha sur Luizzi son plus cruel regard, puis reprit en ricanant :

— Crois-tu à la vertu de madame du Bergh ? — Tu ne m'as rien dit, jusqu'à présent, qui puisse m'en faire douter. — Crois-tu qu'une femme qui a si insolemment traité ce soir une autre femme puisse être empoisonneuse et adultère? — C'est impossible ! s'écria Luizzi, madame du Bergh empoison- neuse et adultère ! — Oh ! la chose ne s'est pas faite d'une façon ordinaire. C'est un secret entre elle et moi , et c'est pour cela que j'ai voulu te le raconter. — xMais il n'y a donc rien de vrai dans ce monde ? — 1.1 y a de vrai la vérité. — — Et qui la sait , mon Dieu ? — -Moi , s'écria le Diable , et je vais te la dire. Écoute-moi bien , et ne perds pas une parole de mon récit.

Or, Nathalie se désespérait, du Bergh se mourait, et Firion se félicitait; mais un nouveau caprice de Nathalie vint mettre le couteau sur la gorge de son père. Nathalie se trouva un sentiment tout fait dans une phrase de roman. Voici cette phrase de roman : « Oh I si je ne puis être à lui, je veux du moins porter son nom ! Son nom , je ne l'entendrai jamais


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 237

prononcer sans qu'il résonne saintement à mon oreille. Toutes les fois que je m'en entendrai appeler, il me dira le cœur que j'ai perdu et le bonheur que j'aurais pu espérer. » 11 n'en fallait point tant à Xatlialie pour se fabriquer une volonté contre laquelle toutes les remontrances de son père ne purent rien. « S'il meurt sans que je l'épouse , je me tue sur sa tombe... Je veux son nom... Je le veux... Que ce soit le gage d'un amour digne de moi ! » Nathalie s'était tellement exaltée dans cette idée, qu'elle s'était procuré du poison pour la mettre à exécution. Firion se consulta d'abord, il consulta ensuite un médecin assez renommé et assez habile, un autre que celui auquel il avait confié du Bergh. Celui-ci, qui avait appris chez le pharmacien du lieu les ordonnances de son confrère, n'hésita pas à dire à Firion que du Bergh était un homme mort. Firion sortit la joie dans le cœur et les larmes dans les yeux , niaise perfidie dont il eût pu se dispenser ; et il courut annoncer à Nathalie qu'il consentait à tout.

— Pardieu ! s'était-il dit, une femme veuve deux jours après son mariage, une veuve vierge, ce sera assez extraordinaire pour donner à Nathalie cet attrait supérieur qui lui manque.

Le jour du mariage fut donc fixé, et du Bergh, qui avait été informé du vrai nom de Firion, mais qui était censé ignorer sa fortune, fut transporté à la chapelle dans une chaise à por- teurs. 11 en sortit mourant pour s'asseoir sur le fauteuil nup- tial et reçut la bénédiction du prêtre au moment même où on le croyait près d'expirer. Il eut cependant assez de force pour être ramené chez Firion, et déposé sm cette couche dliy- menée (style de l'époque) qui devait être une couche de mort. Aux yeux de Nathalie, tout cela ne manquait pas d'une cer- taine poésie à laquelle elle se laissait aller d'assez bonne foi pour que son père crût devoir l'enlever de la chambre où du Bergh allait bientôt expirer. Il craignait sur l'esprit de sa fille l'effet de cette mort, quoiqu'elle fût certaine et prévue. Mais, dès que Nathalie s'aperçut de l'intentiou dans laquelle on venait de la faire sortir, elle se mit à pousser de tels cris qu'on jugea moins dangereux de la laisser retourner près de son mari malade. Dès que Nathalie fut libre, elle marcha gra- vement vers celte chambre faiale, où elle déclara vouloir entrer et veiller seule. Lanùit était venue. C'était une belle scène que celle qui allait se passer ! Comprends-tu cette jeune fille eu pré- sence de ce premier et saint amour prêt à remonter vers le cipl? La vois-tu à genoux à côté de ce moribond qui l'adore


3-38 LES MEMOIRES DU DIAULE.

et qui exhale son dernier soupir en lui disant : Nathalie , je t'aime ! Sens-tu quel beau et déchirant spectacle que la dou- leur de cet homme à côté de cette jeune et belle femme qui vient se donner cà lui, et qui lui adoucira les derniers moments de sa vie en lui apprenant qu'elle était riche, que, s'il pou- vait vivre, il aurait une vie de luxe et de délices ? Y a-t-il beaucoup de choses plus dramatiques que de faire lever de joyeuses espérances autour d'un mourant à mesure qu'il perd le pouvoir de les réaliser? Par l'enfer dont je suis le roi, c'é- tait une belle situation que celle où Nathalie allait se trou- ver ! Il y avait là de quoi faire un merveilleux effet à son retour à Paris ; et cette scène, elle était là, derrière la porte qui la séparait de du Bergh. Cette insatiable soif du cœur fé- minin, cette soif d'extraire d'une position tout ce qu'elle a d'émotions terribles et funestes, poussa Nathalie ; elle ouvrit la porte et la ferma derrière elle. Du Bergh...

— Du Bergh était mort ! s'écria Luizzi. Le Diable le regarda d'un air de pitié.

— Du Bergh, reprit-il, était dans une bergère, un verre de vin de Bordeaux à la main, un cigare à la bouche, et fre- donnant l'air Enfant chéri des dames. « — Quelle imprudence ! s'écria Nathalie à l'aspect du vin... — Excellent, ma chère, dit du Bergh en se levant et en jetant son cigare par la fenê- tre, c'est, après vous et ses millions, ce que cher beau-père possède de mieux. »

A cet aspect de du Bergh leste et bien portant, Nathalie re- cula ; elle resta dans un état de stupéfaction indicible, pendant que du Bergh, lui prenant insolemment la taille, lui disait :

« — C'est une surprise que je te ménageais, cher anj^e. Al- lons ! ne sois donc pas bégueule, mon amour. Je ne suis pas ton mari pour être moins bien traité qu'un amant. Ne fais donc pas l'enfant. — Ah! s'écria Nathalie, c'est une trahison de mon père... — Une trahison de votre père, chère amie! qu'entendez-vous parla? Est-ce que vous lui avez formelle- ment demandé un mari défunt? reprit du Bergh. Est-ce que vous étiez du complot? — De quel complot? — Ah! voici, reprit du Bergh en se versant un second verre de vin-, je vais tout vous dire, afin que nous sachions à quoi nous en tenir sur notre compte respectif à tous les trois. D'abord, monsieur votre père, qui est un homme fort distingué, ne s'est pas décidé a donner sa lille à un homme comme moi sans une raison pé- remploire. Or, qu'esl-ce qu'un homme comme moi? un liber-


LES MÉMOIRES DU DfABLE. 32ii

tin, un joueur, un faussaire ! — Un faussaire ! s'écria Natha- lie. — Pour une bagatelle de ^2,000 guinées; et votre père tiendra trop à l'honneur de son gendre pour ne pas étouffer cette affaire. Nous avons le temps ; la lettre de change ne se

présentera chez E que dans un mois, et le papa Firion fera

taire toutes les réclamations en la payant... — Un faussaire! répéta Nathalie, dont la pensée avait peine à rester droite sous le choc des étranges paroles qu'elle entendait. — Je ne pense pas que votre père fût précisément instruit de cette circons- tance; mais, en tout cas, il en savait assez sur mon compte pour ne pas vouloir vous donner à moi s'il n'avait espéré que ma mort le débarrasserait bientôt de son gendre. — Mon père avait prévu votre mort? dit Nathalie toujours immobile. — U avait mieux fait le vieux rusé! il y avait aidé. — Mon père a voulu vous assassiner? — Non, non, je ne dis pas cela. Il est trop du monde pour commettre de ces vilenies, mais il m'a- vait choisi un médecin qui devait s'en charger. J'ai encore chez moi l'assortiment complet que le drôle a voulu me faire prendre. Je crois même que le pharmacien m'a fait remettre son mémoire. J'espère que M. Firion a trop d'honneur pour refuser de l'acquitter. — Ainsi , dit Nathalie, celte maladie, cette faiblesse, ce dépérissement... — Bien joué! n'est-ce pas ? ma Nathalie? — Ainsi vous saviez qui j'étais ? — A peu près, mon auge. — Qne j'étais riche? — Immensément riche, mon idole ! — Et vous avez osé?... — Hein! tit du Bergh, madame ma femme ? »

Nathalie se détourna et cacha sa tête dans ses mains. Du Bergh les écarta violemment et la regarda. Elle pleurait.

« — Vous pleurez parce que je ressuscite ? Vous auriez donc ri si j'étais mort? »

Nathalie laissa échapper des sanglots étouffés.

" — Ah çà! reprit du Bergh brutalement, expliquons-nous un peu. Est-ce ainsi que vous entendez aimer les gens pour eux-mêmes? Vous qui demandez cet amour à cor et à cri, ne m'aimez-vous qu'en qualité de cadavre? Grâce au ciel ! je ne le suis pas, madame la baronne du Bergh. Allons, réjouissez- vous : j'ai encore assez de force pour manger toute la fortune de monsieur votre père, s'il veut me la donner. Ûh ! le digue scélérat ! quelle figure il va faire demain au matin, quand, au lieu de me trouver râlant et prêt à rendre l'âme, il me verra amoureusement couché dans les bras de sa fille ! C'est une surprise que je veux lui donner. •>


i^SO LES MÉMOIRES DU DIABLE,

Et du Bergh embrassa Nathalie. 11 était à moitié ivre, elle recula d'horreur et de di'goùt» Du Bergh se mit en devoir de fermer les contrevents et les rideaux, en marmotant :

« — Ah ! vieux Firion, tu voulais me l'aire tuer médico- légalement, mon doux père.... Nous verrons nous ver- rons.... »

Nathalie s'élança pour sortir.

'< — Que nenni, ma colombe! dit du Bergh en l'arrêtant.

— Monsieur, je vais appeler. — Pourquoi? pour dire que vous êtes désolée que votre mari adoré ne soit pas mort?... bon père! ta fille est digne de toi!.... »

Ce mot passa comme une lueur infernale devant Nathalie ; cependant elle frissonna en détournant la tète comme pour ne pas lavoir.

« — Monsieur, dit-elle à du Bergh, il faut nous séparer.

— Plaît il? Et pourquoi? — Parce que nous ne pouvons vivre ensemble. — C'est précisément le contraire que j'espère. — Jamais. — 11 y a des lois qui assurent les femmes à leurs maris. — Eh bien! Monsieur, partons, fuyons laFrance... —

— Mon enfant, dit du Bergh d'un ton outrageusement pater- nel, tout ce .jui vous arrive vous a un peu bouleversé la tête. Nous partirons demain ^our Paris. .Je suis bon homme au fond; et, pourvu que le beau-père nous assure deux ou trois cent mille livres de rente, un hôtel, un château, etc., je le respecterai et ne lui parlerai même pas de ses projets à mon égard. — Est-ce donc un parti pris ? — Parfaitement pris. Songez donc, Nathalie, que voilà deux mois je ne rêve pas autre chose. Allons, enfant, la nuit avance... Ma Nathalie, m'aimes-tu?... Viens. — Tout à l'heure, répondit Nathalie d'un air presque tendre. — Que fais-tu là? — Rien.... c'est une lial)itade que j'ai... Je renferme mes boucles d'oreilles dans ce secrétaire. — Avec son mari, on n'a plus peur des voleurs... — Sans doute, dit Nathalie en souriant et en pré- sentant son front à du Bergh, tandis que sa main prenait dans le secrétaire un llacon imperceptible. — A la bonne heure, clier cœur, dit du Bergh voilà comme je t'aime. Et il porta la main sur le blanc fichu de Nathalie. — Oh ! lui dit-elle, regarde si personne n'esta celle porte... — Enfant! — Je t'en prie! »

11 alla vers la porte, l'entr'ouvrit, et revint Vers Nathalie. Elle était près de la table, pâle ei tremblante...

« — Q'as-tu? — Je souffre, je voudrais un verre d'eau. — Prends ce verre de vin de Bordeaux, il te remettra. — Le vin


LES MEMOIRES DU DIABLE. -2M

me fait maL dit Natlialie; mais comme il n'y a pas d'autre verre ici, je vais jeter ce vin, et puis... — Inutile, mon amour, dit du Bergh, je suis économe quand je m'en mêle, je ne gaspille rien qu'à mon profit. »

11 prit le verre de vin et l'avala d'un trait.

« — Et maintenant? — Maintenant je suis à toi, » dit Na- thalie. — Quoi! s'écria Luizzi, et elle se donna alors à cet homme, et ce jeune du Bergh qui existe, c'est le fils?... — Ce jeune du Bergh , dit le Diable, c'est une autre histoire ; car il y avait trois gouttes d'acide prussique dans le flacon de Nathalie, et du Bergh n'avait pas fait un pas qu'il tomba mort. — Mort! reprit Luizzi... et après?... — Mon bon ami, dit le Diable, il est trois heures, et madame de Farkley vous attend. — Pourtant je veux savoir... — Ne savez-vous pas déjà quelque chose qui pourra vous guider dans votre amou- reuse aventure? Je vous ai enseigné un peu ce qu'était la vertueuse madame du Bergh. Allez apprendre ce que c'est que la femme dépravée qui s'appelle Laura de Farkley.

Et le Diable disparut, laissant Luizzi seul dans'sa loge...


XVIK


COMMENT LES FEMMES ONT DES AMANTS,


Lorsque Luizzi approcha de l'horloge où il devait retrouver Laura, il fut obligé de percer un groupe assez nombreux de jeunes élégants qui se pressaient autour de deux femmes qui les accablaient de railleries. L'une d'elles se tourna vers lui, c'était madame de Farkley. Elle s'empara rapidement du bras d'Armand et perça le cercle dont elle était entourée. On lui fît place avec cette courtoisie moqueuse qui respecte la femme parce qu'elle est femme, mais qui montre en même temps que le respect ne s'adresse qu'au sexe et non à la per- sonne. Armand et madame de Farkley étaient à peine à quel- ques pas du groupe, que celle-ci lui dit d'un ton languis- sant :

-- Vous êtes monsieur de Luizzi, n'est-ce pas? — Oui, Madame. — 'Vous arrivez de Toulouse? — Oui, Madame. —


33-2 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

C'est vous que j"ai eu le plaisir de voir chez madame de Ma- rignon? — Oui, Madame. — Mais savez-vous bien, Monsieur, que vous avez été précédé ici par une réputation colossale?

— Moi, Madame? et à quel titre, mon Dieu? Je suis l'homme le plus obscur de France. — Obscur, parce que vous êtes discret. Monsieur; car il vous est arrivé, dit-on, des aven- tures qui auraient suffi pour mettre un homrne à la mode, si elles n'étaient datées de Toulouse. — En vérité, Madame, je n'ai aucune envie de me rappeler le passé quand je suis près de vous. — En vérité. Monsieur, vous êtes ingrat envers le passé ; car on m'a assuré qu'il est difficile de rencontrer une personne plus complètement belle que cette pauvre mar- quise du Val, et une femme plus charmante que la petite marchande. Madame... Madame... comment l'appeliez-vous ?

— Je puis vous jurer que ces souvenirs n'ont rien de bien flatteur, et que, ne fussé-je pas près de vous, je voudrais en- core les oublier. — Voilà qui est mal, Monsieur, et en quoi les hommes manquent tout à fait de justice et de générosité. Je ne peilse pas qu'une liaison doive être éternelle; qu'un homme que des intérêts graves, une grande ambition, peuvent entraîner loin d'une femme qu'il a aimée, doive lai garder une inaltérable fidélité, d'amour. C'est impossible. Mais du moment qu'il ne l'aime plus ou qu'il en est séparé, qu'il se fasse son ennemi ou son détracteur, voilà ce qui me semble odieux et méprisable. — Ce sont des crimes dont je ne suis pas coupable, dit Luizzi, et je vous proteste que personne ne professe un plus profond respect pour les deux femmes dont vous venez de parler. — Ah ! voici une autre sorte de ridi- cule, repartit madame de Faïkley en se jetant doucement en arrière pour s'appuyer ensuite plus doucement sur le bras de Luizzi et lui faire sentir celte fièle élasticité de son corps qui se pliait et se tendait à chaque pas par un mouvement d'un abandon et d'une volupté indicibles. — Que voulez- vous dire. Madame? une autre sorte de ridicule? y en a-t-il donc à respecter des femmes qui méritent de l'être?

Madame de Farkley se pencha vers Luizzi de manière à ce que ses deux bras fussent passés dans le sien, el marchant ainsi, la poiU'ine appuyée à son épaule, elle lui dit presque dans l'oreille :

— Vous êtes un enfant, baron.

Celte parole fut prononcée de ce ton de supériorité sédui- sante qui, dans la bouche d'une femme connue madame de


LUS MÉMOIRES DU DIABLE. :233

Fflikley, semble dire à un homme comme Luizzi : « Vous ne savez pas tout ce que vous valez, et vous perdrez mille cliances de réussir parce que vous êtes trop modeste. » Le baron crut devoir le prendre ainsi ; cependant il répondit :

— Je ne comprends pas plus que je sois un enfant que je ne comprenais pourquoi j'étais ridicule. — Ni ridicule ni en- fant, si vous le voulez : je vous demande pardon de Texpres- siun. Vous n'êtes pas vrai, ou plutôt, vous n'êtes pas na- turel. — Il y a une chose que je suis assurément ; c'est bien gauche, car je ne comprends pas davantage. — Eh bien! re- prit madame de Farkley en continuant ce manège de coquet- terie physique pour ainsi dire, qui consiste dans une atti- tude de corps, dans des indexions de voix, dans une main ravissante habilement dégantée pour relever une barbe de masque qui découvre des lèvres pleines de volupté jouant sur des dents virginales, dans ces mille petites ruses qui détaillent une fenmie, beauté à beauté, aux yeux d'un homme qui l'examine; eh bien! reprit-elle, je vais m'expli- quer tout à fait. Vous avez de l'honneur dans le cœur, mon- sieur le baron, et personnellement j'aurais à vous remercier de l'intention d'une bonne façon à mon égard, si vous ne vous étiez trompé comme tout le monde sur ce qui est ar- rivé ce soir : c'est pour cela que j'oserai vous donner, à vous qui êtes encore un assez jeune homme, un conseil que vous ferez bien de suivre. Vous ne savez ni avouer ni nier une femme, et cependant c'est eu cela que consiste tout l'art de savoir vivre avec nous. Je vous prends pour exemple. Je viens de vous parler de deux femmes. Je suppose, car je ne sais rien de ce qui est, je suppose que l'une des deux seulement vous ait appartenu; eh bien! vous m'avez ré- pondu sur l'une et sur l'autre avec la même phrase insigni- fiante et banale. Si cette phrase a un sens, si elle est vraie, vous faites injure à l'une d'elles en protégeant du même mot celle qui a fait une faute et celle qui n'en a pas fait; si cette phrase est, comme je le disais, insignifiante et banale, vous faites encore injure à celle qui n'a pas été coupable en ne la défendant pas mieux que celle qui l'a été. — Mais si aucune ne l'a été. Madame, que pouvais je l'épondre? — Oh! reprit Laura vivement, ne changeons pas la question :j'ai supposé qu'il y en avait une de coupable ; en ce cas, croyez-vous m'avoir bien répondu? — Oui, Madame, car la discrétion est nue vertu du monde tout au moins. — Et c'est cette vertu


234 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

avec laquelle on déshonore presque toutes les femmes. Tout se sait, tout se sait exactement dans de pareilles aventures, Monsieur; mais, lorsqu'on ne peut pas douter d'une intrigue et qu'on voit un homme la nier, les femmes lui en savent gré, et elles ont grand tort; en effet, le lendemain, si cet homme se trouve par hasard dans leurs relations habituelles, il est assez probable qu'on lui supposera une nouvelle in- trigue, et, comme ces femmes n'ont pas cru pour une autre les protestations de celte vertu que vous appelez discrétion, on ne croira pas davantage pour elles les mêmes protesta- tions discrètes. — Mais à ce compte. Madame, reprit Luizzi, il faudrait donc à la première question répondre la vérité? Puis, considérant madame de Farkley d'un air impertinent, il ajouta : Il y a des femmes pour qui cette théorie devrait être bien dangereuse. — Oui sait. Monsieur, répondit ma- dame de Farkley sans paraître émue, qui sait quelles sont les femmes qui auraient à redouter cette exacte vérité? Un amant. Monsieur, c'est comme le chiffre 1 posé dans la vie d'une femme ; s'il arrive après lui un fat qui se vante de ce qu'il n'a pas obtenu, le monde pose ce zéro après le chiffre fatal, et le monde lit 10, répèle 10. Soyez sûr. Monsieur, que, dans l'existence d'une femme et en bonne arithmétique galante, un amant et un fat équivalent à dix amants.

Luizzi trouva que madame de Farkley plaidait sa propre cause d'une manière assez directe. Comme il crut pouvoir lui répondre sans trop de détour, il reprit :

— Et sans doute. Madame, vous poussez ce système nu- mérique dans toutes ses conséquences, et vous supposez qu'un second fat équivalant à un second 0, la renommée d'une fenune va de 10 à 100, à 1,000 amants, ainsi de suite, selon le nombre des fats? — Eu vérité ! Monsieur, reprit ma- dame de Farkley, j'en connais qui n'auraient pas eu un jour à donner à ceux qu'on leur prêle, si l'on en faisait une liste exacte; mais il y a encore des fournies plus malheureuses que celles dont je viens de vous parler. — Cela me paraît difficile, dit Luizzi. — J'espère vous le prouver. 11 y a telle femme à qui l'on prêle tous les amants du monde et qui n'en a pas eu un seul. — Pas un seul ! dit Luizzi en finassant sur le mot et en regardant Laura d'un air plein de raillerie. — Pas un seul! monsieur le baron, répondit-elle, pas même vous.

Luizzi demeura assez embarrassé de cette apostrophe, et répondit assez gauchement :


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 23S

— Je liai jamais eu cette présomption. Madame. — Et vous avez toit; car vous êtes peut-être le seul houime pour lequel on eût bien voulu laisser une fois à la calomnie le droit de n'être que la vérité. — Et sans doute jai fait évanouir mala- droitement toute cette bonne volonté? — C'est ce que je ne puis vous dire ce soir, Monsieur, car j'aperçois mon père et il faut que j'aille le rejoindre. — Ne le saurai-je jamais? dit Luizzi. — C'est aujourd'hui samedi; lundi c'est le dernier bal de l'Opéra. Si vous voulez vous trouver ici à la même heure, peut-être aurai-je quelque chose de plus à vous ap- prendre, à moins que ce que j'ai à dire à mon père ne m'o- blige à vous revoir plus tôt.

Madame de Farkley s'éloigna et laissa Luizzi fort embar- rassé de ce qu'il venait d'entendre. Avant d'entrer chez lui, il fut l'objet des plaisanteries de tous les élégants dont il était connu. M. de Mareuilles, entre autres, lui dit d'un ton presque de mépris :

— 11 parait, mon cher Armand, que vous avez beaucoup de temps à perdre? — En quoi, s'il vous plaît? répondit le baron. — Deux bals masqués pour madame de Farkley, mon cher, car nous avons entendu votre rendez-vous pour lundi, c'est beaucoup trop en vérité, et vous me paraissez le plus grand niais de la terre si demain vous n'êtes pas chez elle à midi pour vous excuser de ne pas y être à présent.

Luizzi réfléchit un moment ; puis, voulant se tirer de la perplexité où l'avait mis la conversation étrange de cette femme, il regarda Mareuilles d'un aii- sérieux, et lui dit :

— Etes-vous bien sur, monsieur de Mareuilles, de ne pas faire de fatuité pour mon compte, dans ce moment?

M. de Mareuilles se troubla vivement à ces mots de Luizzi; mais le baron ne put savoir si c'était la honte d'être véridi- quement accusé de mensonge, ou l'indignation d'en être faus- sement accusé, qui fit pâlir le fat. Tous les amis de Mareuilles crurent, à ce qu'il paraît, à ce dernier sentiment ; car ils éclatèrent tous de rire en disant à celui-ci :

— Ah ! très-bien! très-bien! ne va pas te fâcher, au moins 1 Luizzi est superbe, parole d'honneur! il croit à la vertu de notre belle Laura, il est capable de l'épouser en troisièmes noces; car vous saurez, mon cher monsieur le baron de Luizzi, qu'elle est déjà veuve de deux maris.

De Mareuilles qui , dans le premier moment, avait paru prêt à répondre à Luizzi par une provocation, prit tout à


3.30 LES :\IF.MOIRES DU DIABLE.

coup un air bon homme, et, tendant la main au baron, il lui dit :

— Voyons, mon cher Armand, pas d" enfantillage ! Celle femnie a encore un plus grand tort que celui d'avoir beau- coup d'amants, c'est celui de les compromettre et de les exposer d'une manière indigne. Son premier mari a été tué en duel pour elle; le second de même, et ce n'est point sa faute si beaucoup d'entre nous ne se sont pas coupé la gorge ensemble pour une vertu sur laquelle nous avons eu du moins le bon esprit de nous expliquer avant d'en venir à des extrémités. Du reste, madame de Farkley vous a donné un rendez-vous pour après-demain; après -demain c'est le lundi gras ; eh bien ! si le mardi au matin il vous prend encore fantaisie de vous battre pour elle, ce jour-là je serai à votre disposition, ce jour-là seulement, entendons-nous bien ! car j'aime à faire les choses en leur temps, et je vous déclare que, le mercredi des cendres, les folies du carnaval sont finies pour moi. — Ma foi! répondit Luizzi, mécontent de lui, mécontent de tout le monde, ne sachant véritablement ce qu'il devait penser, et impatient de cette perplexité per- pétuelle où il passait sa vie, ma foi, dit-il, je ne vous réponds ni oui ni non : à mardi au matin. — A mardi au matin, dirent tous les jeunes fous en ricanant; nous irons vous demander ù déjeuner, baron, et nous espérons que madame de Farkley daignera nous faire les honneurs de la table.

Tant d'assurance laissa Luizzi confondu. 11 reculait devant l'idée que le monde pût parler avec ce mépris d'une femme qui ne l'aurait pas mériié. 11 rentra chez lui bien décidé en- core une fois à ne s'en rapporter qu'à lui-même de l'opinion qu'il devait avoir des autres, et il s'endormit dans cette sage résolution. Mais il était écrit quelque part que de nouveaux incidents le forceraient d'en changer malgré lui. Le lende- main, au moment où il se levait, son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. L'une d'elles était de madame de iMa- rignon, et le style et le sujet étonnèrent grandement le ba- ron. 'Voici quelle était cette lettre :

« Monsieur,

« Lorsque M. de Mareuilles vous présenta chez moi, il m'en demanda la permission. Le nom que vous portez et la coiisidéralian qui devrait en être l;i suili», ne soni pas, je dois


LES MEMOIRES DU DIABLE. -TM

vous le dire, une autorité suffisante pour que vous ayez cru pouvoir vous dispenser de ce devoir. Assurément, l'artiste que vous avez amené sans m'en prévenir est un homme d'un immense talent; mais il y a des convenances au-dessus de tous les mérites, il y eu a aussi au-dessus de tous les noms, et, quoique le vôtre soit illustre, monsieur le baron, il ne l'est pas assez pour vous affranchir de celles que le monde impose à tous ceux qui cherchent à s'y faire respec- ter. Je ne m'explique pas davantage. Pardonnez aune femme, qui par son âge pourrait être voire mère, de vous donner des conseils dont votre jeunesse a besoin, et veuillez croire à la sincérité des regrets que j'éprouve de ne plus pouvoir vous compter au nombre des personnes qui veulent bien honorer mon salon de leur présence. »

Lorsque Luizzi lut cette lettre qui lui donnait un congé si formel, il bondit dans son lit, eu poussant les exclamations les plus extravagantes.

— Ah çà, se disait-il, est-ce que je deviens fou ou slu- pide? qu'est-ce que c'est que ce chanteur que j'ai mené chez madame de Marignon ? En quoi ai-je manqué aux conve- nances, de façon à me faire chasser (car on me chasse) de chez elle ? Est-ce pour avoir été m'asseoir à côté de madame de Farkley? celte femme est donc une fille publique, et je suis son jouet? c'est se compromettre que de la regarder, que de lui parler? Ah! je veux avoir le cœur net de tout ceci.

Après cette réflexion, il chercha une plume pour répondre à madame de Marignon; mais, au moment où il commençait sa lettre, il se prit à penser que l'impertinence qu'on venait de lui faire méritait une sévère leçon :

— On me fait honte de m'être assis à côté de madame de Farkley, on la chasse et on me chasse; eh bien, pardieu ! je veux apprendre à madame de iMarignon que, lorsqu'on fait son amie intime d'une madame du Bergli et d'une ma- dame de Fantan, on devrait être moins scrupuleuse sur le compte des gens qui se présentent chez vous.

Et se montant sur cette idée, il ajouta encore :

— Et madame de .Marignon elle-même, quelle est-elle? d'où vient-elle? quelle est sa vie? 11 faut que je le sache à l'instant même, et que ce soit elle qui me demande en grâce de lui faire l'honneur de rentrer chez elle.

Et sur ce, Luizzi fit sonner sa sonnette, et le Diable parut aussitôt.


i38 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Mons Satan, lui dit le baron, point de préambule, point de réflexion, point de dissertation morale ou immorale; tu vas me raconter tout de suite la fin de l'histoire de madame du Bergh, puis celle de madame de Fantan, puis celle de madamedeMarignon. — Cela fait trois histoires à t'apprendre, trois histoires de femmes! En voilà pour trois semaines au moins, il faut que tu m'accordes un délai. — Non, je veux^ j'exige que tu commences tout de suite, et, puisque le bruit de cette clochette a le don de te faire sentir plus cruellement tes éternelles tortures, je les rendrai si épouvantables que tu obéiras sans délai. Commence donc! — Pour commencer tout de suite, c'est la moindre des choses, mais c'est finir qui est diabolique. Je suis tout prêt à commencer, si tu veux me dire quand tu veux que j'aie fini. Je l'ai demandé trois semaines. — Je ne te donnerai pas trois jours, repartit Luizzi. — Je n'en exige que deux, répondit le Diable. C'est aujour- d'hui dimanche, il est midi. Eh bien ! mardi, à pareille heure, quand tu sauras de madame Farkiey ce qu'elle est, à l'heure où tous tes amis viendront ici te demander une explication, tu pourras leur répondre, tu pourras répondre aussi à madame de Marignon, car tu sauras tout ce que tu veux savoir. — Soit ! dit Luizzi; et, puisque ce récit doit être si long, tâche de commencer tout de suit,e. — Je tâcherai surtout de l'abréger, repartit le Diable, et, si tu veux m'y aider, cela le sera fa- cile. — Et comment? — ^ Eu ne m'intenompant pas et en me laissant conter à ma guise. — Soit !

Luizzi était couché, le Diable se mit dans un vaste fauteuil, il tira la sonnette, et dit au valet de chambre de Luizzi :

— Le baron n'est chez lui pour personne, entendez-vous bien? pour personne.

Le valet de chambre se retira. Le Diable, ayant allumé un cigare, se tourna vers Luizzi et lui dit :


XIX

SHTK 1)1 l'REMIEK 1 ALTEUIL : UNE AnECTlON.

— As-tu jamais lu Molière? — Satan, Salan! tu abuses de ma patience; je t'ai demandé la fin des aventures de ma-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. Ù.VJ

dame du Bergh. — J'y viens, monsieur le baron, j'y viens. — Sans doute, mais par des détours qui uiennuieront. — Et que tu allonges indéfiniment.

Luizzi contint son impatience, et répondit :

— Parle donc, parle comme tu l'entends ! — Eh bien! dit le Diable, as-tu jamais lu Molière? — Oui, je l'ai lu, lu et relu. — Eh bien! puisque tu l'as lu, lu et relu, as-tu jamais remarqué que ce poète bouffon avait la pensée la plus grave de son époque? as-tu jamais remarqué que cet écrivain, qui a parlé de tout en termes si crus, a été l'âme la plus chaste de son temps? as-tu jamais remarqué que ce moqueur si plaisant a été I3 cœur le plus mélancolique de son siècle? — Oui, oui, oui, oui, dit Luizzi avec emportement et comme s'il eût compris une seule des questions que le Diable venait de lui faire; oui, oui, ajouta-t-il, j'ai remarqué tout cela; mais qu'en veux- tu conclure? — Rien du tout, repartit le Diable; mais je veux te demander encore si tu as remarqué que dans cet auteur à. la pensée grave, à l'âme chaste, au cœur mélancolique, il y a cette phrase dans une pièce appe- lée le Malade imaginaire : « Monsieur Purgon m'a promis de me faire faire un enfant â ma femme. » — Oui, je connais cette phrase, répondit Luizzi ; mais je ne vois pas... — Tu ne vois rien, repartit le Diable en l'interrompant. Seulement, si jamais, comme tu en as l'intention, tu fais imprimer et publier ces souvenirs, n'oublie pas de mettre en épigraphe cette phrase à l'anecdote que je vais te raconter. — Sur ma- dame du Bergh? dit Luizzi. — Sur madame du Bergh, repartit le Diable. — Enfin! s'écria Luizzi. — Nous y voilà! dit Sa- tan... Or, quand du Bergh fui mort, Nathalie demeura quel- que temps en face de ce cadavre, et la première chose qu'elle se demanda, ce fut si elle devait faire â son père la confidence de son crime. Nathalie était une fille beaucoup trop supé- rieure pour garder longtemps cette incertitude, elle savait le secret de son père, son père ne savait pas le sien; il fut dé- cidé par elle qu'elle se tairait. Pour cela, il lui fallut un cou- rage bien extraordinaire, celui de passer la nuit près de ce cadavre, de le déshabiller, de le mettre dans son lit, et de faire en sorte que , lorsqu'on entra le lendemain dans la chambre, on pùl croire qu'elle avait dormi à ses côtés. D'a- près ce que je l'ai raconté celte nuU, il ne te paraîtra pas extraordinaire que la mort de du Bergh n'ait pas excité le moindre étonuement et qu'il ait été très-jadiciairement en-


tiO LUS MÉMOIRES DU DIAULE.

terré, sans qu'on se soit occupé autrement de la manière dont il était mort. Firion lui-même n'en eut pas le moindre soupçon et crut au désespoir très-réel de sa fdle; cependant quelque chose l'intriguait, sur quoi il eût bien voulu être éclairé, c'était de savoir si du Bergli était mort seulement de son médecin, ou Lien si une première nuit de noces, si im- prudemment olîerle à un moribond, n'avait pas contribué à l'achever. Firion eut bientôt l'explication la plus formelle de son doute.

Le lendemain de la mort de du Bergh, il pénétra dans la chambre de sa fille; celle-ci en avait l'ait fermei- les rideaux, ne voulant point laisser pénétrer jusqu'à elle une lumière qui lui était devenue insupportable depuis qu'elle avait perdu le seul être qu'elle put aimer. Ce fut avec de pareilles phrases qu'elle reçut monsieur son père, et le père les écoutait d'un air de contrition convaincue et y répondait de même, quand Nathalie laissa tomber , au milieu de ses sanglots , cette phrase au moins extraordinaire pour une jeune fille :

« — Si du moins il m'avait laissé un gage de sa tendresse ! Si, après lui, je pouvais aimer dans ce monde un être qui me le rappelât!... »

Le père Firion crut avoir enveloppé de toutes les précau- tions oratoires possibles la question qu'il voulait faire à sa fille lorsqu'il lui dit dfoucement :

« — Pauvre enfant ! n'as-tu donc pas quelque espérance de voir réaliser ce bonheur? »

rsathalie ne put s'empêcher de regarder son père en face et de lui répondre d'une voix dans laquelle il n'y avait plus ni sanglots, ni larmes, ni lamentations :

« — Non, mon père, non, je n'ai point cette espérance ; mais j'en ai une autre que vous comprendrez mieux que personne, parce que mieux que personne vous savez ce que c'est qu'ai- mer son enfant. »

Firion était toujours sur ses gardes, car il ne savait jamais jusqu'où pouvaient aller les caprices delà charmante Natha- lie. Le ton (lu'elle venait de prendre lui causa un véritable effroi ; cependant il cacha ses senlimeûts et lui répondit le plus paternellement qu'il put:

« — Je suis heureux de savoir qu'il te reste encore une espérance, et je suis peisuadé que celle-ci est dignq de toi, qu'elle est raisonnable et qu'elle ne repose pas sur des uto- pies de sentiment, qui seraient le bonheur si elles existaient,


LliS MÉMOIRES DU DIABLE. m

mais qui n'existent pas. — Vous avez raison, mon père, re- prit Nathalie en redonnant à ses paroles et à son visage toute la sentimentalité possible, oh ! vous avez raison ; je sais main- tenant que l'amour est un rêve impossible; je sais que c'est une passion égoïste, cruelle, et dont les infâmes calculs du monde ont altéré la divine essence. Aussi je vous le jure, mon père, j'ai fermé mon cœur à ce vain sentiment. Non, je ne veux plus aimer ni espérer d'être aimée; mais il est une aiïection, plus grande, plus sainte, plus profonde que l'amour, à laquelle je veux vouer ma vie. Mon père, mon père! ajou!a-t-elIe avec des larmes, votre tendresse pour moi m'a éclairée sur la plus puissante des affections : mon père, je veux êlre mère. »

Celle déclaration lit bondir Firion sur sa cliaise, plutôt pour ce qu'elle avait d'extravagant dans la manière dont elle était dite que dans le désir lui-même. 11 se remit un peu de son trouble, puis répondit à sa fille :

« — Eh bien ! mon enfant, quand le temps de ton deuil sera écoulé, ou, si tu le veux absolument, après les dix mois que la loi impose aux veuves avant de leur permettre de se remarier, je te donnerai un nouvel époux : et d'ici là je te chercherai un parti convenable. »

A cette réponse, Nathalie considéra son père d'un air à la fois plein de curiosité et de réflexion, et, du ton d'un client qui demande à son avocat le sens d'un texte de loi qu'il s'imagine avoir découvert le moyen d'éluder, elle dit à Fi- rion :

« — Mais pourquoi, mon père, impose-t-on ce délai aux femmes avant de leur permettre de se remarier? »

Firion parut fort embarrassé de la question. iMais il était de ces hommes qui pensent qu'une femme peut et doit savoir la vie et les obligations que lui impose la loi écrite. Ainsi, après avoir entendu sa lille répondre si nettement à la ques- tion qu'il lui avait faite, il crut pouvoir répondre aussi clai- rement que possible à la question qu'elle venait de lui poser: « — Dans les dix mois (jui suivent la mort d'un mari il peut naître un enfant, quoique ordinairement la grossesse d'une femme ne dure pas plus de neuf mois; cet enfant ap- partenant au mari décédé, la prévoyance de la loi n'a pas voulu que la femme contractât de nouveaux liens avant qu'elle fût bien sûre de sa position vis-à-vis de la famille qu'elle quitte et de la famille dans laquelle elle va entrer. »

TOAIE I. 14


242 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Nathalie devint toute pensive, pendant que Firion conti- nuait d'un air dégagé :

« — Mais ceci tient à des considérations de fortune, de droits de succession,, à des questions d'état qui seraient Ijeau- coup trop longues à te bien expliquer. — Je vous crois, mon père, dit Nallialie, je vous crois ; de sorte que si je devenais mère d'ici à dix mois, mon enfant serait celui dé M. du Bergli? — Sans doute, dit le père redevenu fort embarrassé. — Légalement parlant? veux-je dire, repartit Natlialie. »

Firion commençait à ne plus comprendre , ou plutôt il commençait à avoir peur de comprendre. 11 chercha donc à détourner la conversation, et dit à Nathalie :

« — Demain nous partons , nous retournons à Paris ; là tu trouveras des hommes dignes de toi , de ta fortune , des hommes qui te mettront dans une position si élevée, que les bonheurs de la vanité remplaceront ceux de lamour auxquels ta veux renoncer. — Mon père, je ne porterai pas d'autre nom que celui du seul homme que j'aie aimé. — Mais alors, dit Firion poussé dans ses derniers retranchements , que veux-tu dire, Nathalie? — Mon père! répondit l'intéressante veuve vierge en tombant aux genoux de son père avec des larmes et des sanglots, mon père, je vous l'ai dit, je veux être mère ! » — Un inceste! s'écria Luizzi. — Mon cher, vous êtesstupide! dit le Diable avec emportement, vous n'avez pas la moindre idée des ressources de la vie ; vous êtes de la littérature de notre époque d'une manière eilrénée, vous faites tout de suite un drame abominable d'une chose qui me paraît très-divertissante. 11 n'y a pas le moindre inceste dans tout ceci. — Eh bien! voyons, dit Luizzi avec impatience, dis-moi le reste de celte conversation. — Le reste de cette conversation, repartit Satan, dura juste les deux minutes que tu viens de me faire perdre par ta sotte interruption, et, comme tu sais qu'entre nous les instants sont précieux, je ne te raconterai pas la fin de cette conversation, je l'en dirai le résultat. — Je t'écoute, repartit le baron, qui celte fois se promit bien de ne pas interrompre, quelque extravagance qu'il plùl au Diable de lui raconter. Et le Diable reprit :

— Le lendemain de ce jour, le père Firion s'en allait dans les environs de B..., marchant à tra\ ers champs, abordant les paysans qu'il rencontrait et causant amicalement avec eux. Le premier était un homme de quarante-cinq ans, laid


LES MÉMOIRES DU DIABLE. iM3

et rachitique : Firion s'éloigna immédiatement ; le second était gros, court, robuste, mais ignoblement sale et pauvre ; ]e troisième était un vieillard de soixante ans. Firion passa rapidement. Il allait se diriger d'un autre côté, lorsqu'il aper- çut un superbe jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui travaillait avec une ardeur qui annonçait une vigueur peu commune et qui chantait; sa voix promettait une poi- trine largement déveloi)pée. Après l'avoir considéré en si- ence, Firion, qui venait de quitter sa fille, s'approcha de lui et lui dit... — Comment! s'écria Luizzi, pris à la gorge par l'outrecuidance de la position, comment! il lui dit... — Vous êtes un iml»écile ! reprit le Diable. Vous oubliez que Firion était un homme d'esprit. Firion dit au beau goujat : « — Mon bon ami, voulez-vous être remplaçant? — Remplaçant de qui? dit le jeune homme. —Remplaçant d'un de mes neveux qui est frappé par la conscription. — Merci, merci! répondit l'autre; je me trouve exempt comme fils de femme veuve, et je n'ai pas envie d'aller faire pour un autre le métier qui m'aurait déplu pour mon propre compte. D'ailleurs, vous trouverez assez de jeunes gens dans le pays disposés à faire votre affaire. — Pardieu! dit Firion, ce sera difficile, parce que mou neveu est un très-beau garçon, et que le gouver- nement veut absolument qu'on lui rende des hommes d'une qualité égale à celle des hommes qu'on lui enlève. —Ma foi, dit le goujat en se rengorgeant et en se posant sur la hanche, ce sera difficile comme vous dites, et je crois que ça vous coûtera cher. — Oh ! dit Firion, le prix n'y fait rien; je paye- rais bien un garçon comme toi mille écus. — .Te crois bien ! dit le paysan en prenant sa bêche et en se remettant au tra- vail : excellente précaution pour écouter sans avoir l'air de vouloir entendre. Je crois bien; il y a une vieille veuve dans le pays qui me reconnaîtrait plus que ça en mariage, si je voulais devenir le remplaçant du défunt'. — Bon! dit Firion, je me suis trompé, ce n'est pas mille écus que je voulais dire, c'est deux mille écus. — Votre neveu a un bon oncle, dit le paysan en se baissant jusqu'à terre et en sifflotant un petit air qui semblait ne pas être de la circonstance. — Trois mille écus! dit Firion. — Ça pourrait bien aller à ce grand rouge qui est de l'autre côté du chemin. — Quatre mille écus ! » dit Firion.

Le paysan se releva sur sa bêche, et dit alors d'un air dont il ne fut plus le maître ;


Mi LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — Qu'est-ce que ça fait quatre mille l'CUS? — Cela fait douze mille francs. — Douze mille francs! c'est un beau de- nier. Et combien qu'on a de rentes avec douze mille francs? — Six cents francs. — Six cents francs! dit le paysan en ré- fléchissant et en ayant l'air de calculer. Ça fait-il trois francs cinq sous de rente par jour? — Non. Trois francs cinq sous de rente par jour font à peu près douze cents francs de rente par an, repartit Firion, qui n'avait pas gagné tous ses millions sans avoir une certaine habitude des calculs. — Eh bien ! dit le paysan, trois francs cinq sous de rente par jour, douze cents livres par an, combien faut-il d'argent pour cela? — Vingt-quatre mille francs. — Si vous avez vingt-quatre mille francs, je suis votre homme. — Est-ce dit? — C'est dit. — Alors suis-moi tout de suite chez le médecin. — Qu'est-ce que vous voulez dire avec votre médecin? — Mon bon ami, je ne veux pas acheter chat en poche, et, comme ta seras obligé de passer à la visite du conseil de recrutement, je ne veux pas qu'on te refuse pour quelque vice de conformation que je ne connais pas. — C'est pour ça, dit le manant. Allons, allons, je suis un honnête homme, de cœur et de corps, entendez vous? et je nai rien à cacher, rien du tout. — J'en suis enchanté, dit Firion; allons, viens. »

Et, sans autre explication, Firion emmena le manant devant le médecin le plus célùbrc des eaux.

A ce moment, le Diable s'arrêta et dit à Luizzi:

— Tu ne m'interromps plus. — C'est (lu'il me semble que je comprends, dit Luizzi, et que je n'ai pas besoin de supplé- ment d'explication. — Eh bien ! que comprends-tu? — Mons Satan, répondit Luizzi, il y a de ces choses que le Diable peut raconter ou penser, mais qu'un homme du monde serait fort embarrassé de dire en bons termes. Toutes les choses que tu me racontes sont d'ailleurs si extraordinaires! — Extraordi- naires! En quoi? dit le Diable. La seule chose extraordinaire, c'est que cela ne se passe pas toujours ainsi; c'est qu'un père de famille ne prenne pas pour sa OUe les précautions que l'État prend pour ses régiments. Tu me rappelles à ce propos une pièce du plus honnête homme de votre littérature, jouée il y a quelques mois *. 11 a voulu mettre une scène pareille au théâtre; tous les bégueules du parterre ont outra- geusement silTlé la scène comme immorale. J'ai dit tous, car,

  • I.p l'ini.r HotiliKiinDr. do M. Loniorrior.


LKS MÉMOIRES DU DiAr.LE. :?ir.

en tair do liégneulisme, los femmes ne passent qu'après les lionnnes. Eli liien ! sur les trois ou quatre cents iinhiiciles qui ont été révoltés de ce qu'un père s'occupait de tout ce qu'était son futur gendre, il y en avait assurément cent cin- quante qui ne se fussent pas tirés avec autant d'iionneur que le beau goujat de Firion de la visite médicale qu'on lui fit subir. — Tout cela, dit Luizzi, me parait très-joli; mais le dénoùment me semble difficile à amener, surtout avec made- moiselle Nathalie. — C'est surtout avec mademoiselle Natha- lie que le dénoùment était la chose du monde la plus facile. 11 n'y a rien de tel que de bien s'entendre avec soi-même sur ce qu'on veut. Je t'ai déjà dit que les femmes ont le tort de ne pas être franches avec les hommes; elles ont, de plus, le tort de ne pas être franches avec elles-mêmes. Elles pous- sent la prétention de la finesse jusqu'à vouloir se tromper, et il y en a qui, après avoir fait tous les préparatifs de leur chute, finissent par se persuader qu'elles ont été surprises,

— .Te suis assez de ton avis, dit le baron, mais je ne com- prends pas davantage comment, en pareille circonstance, une fille comme Nathalie pouvait faire les préparatifs de sa chute.

— Mon bon ami, dit le Diable d'un air de mépris, tu n'es pas même capable de faire un opéra-comique. Il y a mille moyens très-simples et mille moyens très-ingénieux d'arriver à un pareil but. — Peut-être, dit Luizzi; mais, si les obstacles ne venaient point de la pudeur de la femme, ils pouvaient naître de la retenue du paysan. Il s'agissait, ce me semble, de faire comprendre à ce malotru qu'il pouvait plaire à une femme dont le père l'achetait vingt-quatre mille francs, et pouvait consoler une veuve qui avait perdu son mari la veille. Crois-tu cela très-aisé? — La question posée dans ces ter- mes, reprit le Diable, eût été une question difficile à ré- soudre, je le conçois. Les gens de bas étage ont pour les femmes d'un certain rang un mépris et un respect également bêtes; ils croient volontiers qu'elles ont pour amants tous les hommes de leur monde qui ont le droit d'entrer chez elles, et, en conséquence, il n'est mauvais propos qu'ils ne tiennent sur leur compte. Mais, d'un autre côté, ils ne sau- raient s'imaginer que les faiblesses de ces femmes puissent descendre jusqu'à des gens de leur espèce, et, sous ce rap- port, il faut qu'elles se donnent ou plutôt qu'elles s'otfrent do la manière la plus formelle, pour qu'ils osent comprendre qu'elles veulent leur appartenir. Sous ce point de vue donc,


246 LES MEMOIRES DU DIABLE.

la chose eût été fort difficile à conclure. Mais il se trouva, dans une petite habitation isolée où Firion conduisit le ma- nant en sortant de chez le médecin, une jolie servante, vive, accorte, qui fil les honneurs de la maison au nouveau venu, et qui lui laissa voir assez adroitement que la ehambre où elle demeurait n'était pas loin de celle qu'on avait destinée au remplaçant. — Quoi ! dit Luizzi , Nathalie joua un pareil rôle ! cette femme se dégrada au point d'exciter par des co- quetteries l'amour d'un goujat ? — Mon cher haron, reprit le Diable, vous avez la rage des sottes explications. Je vous pré- viens que c'est un énorme ridicule que celui de saisir au passage une phrase ou un récit pour les faire finir d'une fa- çon toute contraire à la vérité. Il y a beaucoup de gens dans le monde qui ont celte funeste habitude. Je ne sais comment les autres s'en arrangent ; mais ils me font l'effet de ces gou- jats qui mettent les doigts dans votre plat et qui mordent dans votre pain ou dans votre pêche, et qui enlèvent ensuite le morceau entamé en disant : « Ah ! ce n'était pas à moi, re- prenez votre bien, ce qui en reste est bon, vous pouvez l'a- chever. » Délie-toi de ce penchant, il peut être mortel. 11 y a tel homme qui ne te pardonnera jamais de lui avoir ravi l'effet d'un bon mot. Du reste, s'il y a quelque chose de piquant ou plutôt d'inusité dans le fait de mademoiselle Fi- rion, ce n'est pas d'avoir eu un amant le lendemain de la mort de son mari : l'histoire de la matrone d'Kphèse est con- temporaine des livres saints , et l'humanité est faite de la même chair depuis qu'elle existe. Ce qui rend l'aventure de mademoiselle Firion assez exceptionnelle, c'est qu'elle ne connaît pas, c'est qu'elle n'a jamais vu, c'est qu'elle naja- mais voulu ni voir ni connaître celui qui devait lui don- ner la plus sainte et la plus forte des affections, l'amour d'une mère pour son eniant. — Hein? fit Luizzi. — Oui, mon cher, repartit le Diable. Quand la jeune servante eut suffisamment fait comprendre au paysan que les beaux gar- çons étaient faits pour les belles filles, Firion trouva moyen, quand la nuit fut venue, de le taire promener durant une heure loin de la maison. Pendant ce temps, une voiture en partit et une autre y arriva ; puis , quand le paysan revint, Firion veillait seul, la petite était rentrée chez elle. Puis Firion se retira en recommandant au grand gaillard daller dormir dans sa chambre. Ce ne fut point dans sa chambre qu'il alla : il ne se trompa point de porte, il retrouva


LES MÉMOIRES DU DIABLE. -M7

cpllo do la jolie servante, et pénétra dans sa chambre au mi- lieu d'une obscurité profonde. — Et Natbalie était là? dit Luizzi avec une manière d'étonnement et d'indignation très- respectables. — Qui peut dire que c'était Nathalie? repartit le Diable. Ce n'est pas le soujat, assurément, qui sortit avant le jour de la chambre, et qui fut envoyé le lendemain matin à vingt lieues de là par Firion. — Si ce n'est le goujat, dit Luizzi, c'est du moins Firion? — Il est mort. — C'est Natha- lie elle-même, n'est-ce pas? — 11 y a encore autre chose, dit le Diable, c'est l'inscription faite, neuf mois et deux jours après la mort du baron du Bergh, sur les registres de l'état civil du troisième arrondissement de la ville de Paris, et constatant la naissance légale de M. Anatole-Isidore du Bergh, ce charmant petit jeune homme que les imbéciles qui ont eu l'avantage de connaître feu le baron du Bergh disent ressembler prodigieusement à monsieur son père. — Ainsi, dit Luizzi, celte femme a été... — Cette femme, répondit le Diable, a été ce que j'avais dit, empoisonneuse et adultère ; car l'adultère consiste surtout à introduire des enfants étran- gers dans la famille de son mari vivant, mais il me semble encore plus original de les introduire dans la famille de son mari mort. C'est de l'aduitère posthume, quelque chose de neuf. — Et personne au monde ne peut lui jeter ses crimes au visage et lui en faire reproche? dit Luizzi. — Personne, si ce n'est toi, et je te laisse à juger si tu es en mesure de le faire ! — Et... dit Luizzi, elle n'a pas eu d'autres caprices?

— Pas d'autres. — Mais c'est une aventure imppossible !

— Un cœur froid, un esprit froid et un corps froid sufTiront à te l'expliquer. Si Nathalie fût née à une autre époque, ou si elle eût été sérieusement élevée, il est probable quelle eût fait ou l'une de ces abbesses sèches et rigides qui ont poussé jusqu'à un despotisme barbare le respect d'une vertu que la nature leur avait rendue très-facile, ou une de ces vieilles filles vertueuses qui appartiennent à la classe des femmes comme les sourds et muets à l'humanité : elles n'ont pas plus l'idée de l'amour que les sourds n'ont l'idée du son. Seulement, comme ceux-ci, elles voient qu'il existe; les in- telligences qu'il établit entre deux amants leur appaiaissent comme les intelligences établies par la voix apparaissent aux sourds; et, comme rien ne peut faire comprendre ni aux uns ni aux autres ce sens qui leur manque, ils deviennent eu- vieux de ceux qui le possèdent. C'est ce qui fait que les


•3ÎSi LES MÊMOTPRS DU DIABLE.

vieilles filles el les sourds et mnels sont presque toujours soupçonneux, médisanls et impiloyahles. Dans toute ta vie, baron, méfie-toi des êtres incomplets : il n'y a que ceux-là de véritablement méchants.


XX


PETITE LMAMIE.

Comme Luizzi allait répondre à cette nouvelle théorie du Diable, son valet de chambre entra et lui remit un billet en même temps qu'il lui annonça M. de Mareuiiles. Avant que Luizzi eût pu rappeler au valet de chambre Tordre qu'il lui avait donné de ne laisser entrer personne, le dandy parut sur le seuil de la porte de la chambre à coucher, et, montrant du bout de sa canne le billet que Luizzi n'avait pas encore ouvert, il s'écria en riant :

— .Te parie que c'est de Laura? — Je ne le crois pas, dit Luizzi avec humeur, car il me semble que je connais cctîe écriture, et jamais je n'ai reçu de lettre de madame de Farkley.

En ramenant son regard de la porte de sa chambre à sou lit, Luizzi s'aperçut que le fauteuil occupé un instant aupa- ravant par le Diable était vide.

— Eh bien! où est-il? s'écria le baron dans un premier mouvement de surprise. — Qui ça? dit Mareuilles. — Mais, repartit Luizzi, à qui un nom propre ne venait pas suffi- samment vite pour remplacer celui qu'il n'osait prononcer ; mais ce monsieur qui était là tout à l'heure. — Ah çà ! vous devenez fou, repartit le dandy, je n'ai vu personne. Du reste, je vous demande pardon de vous déranger si malin; mais hier, après votre départ de l'Opéra, j'ai été informé de la ré- solution de madame de .Marignomà votre égard, et je viens vous en parler. Je ne veux pas vous faire de sermon, mon cher ami, parce qu'entre jeunes gens cela n'a pas le sens commun; mais, en vérité, vous m'avez compromis d'une façon tres-peu obligeante. Vous savez à quel titre je suis reçu chez madame de Marignon ; vous savez que sa fille est un parti IrOs-considérable, et auijuel ma famille a songf- depuis


LRS MEMOIRES DU DIABLE. 210

lonc^ipmpf? pour moi : je mets tonte la discrétion possilile dans mes frdies de jeune lionune, pour que tout cela ne me nuise pas; vous avouerez donc qu'il est insupportable d'être com- promis pour celles des autres. — Ma foi ! mon cher monsieur de Mareuilles, reprit Luizzi, je suis charmé que cela vous ait déplu; car j'ai reçu de madame de .Marignon un billet qu'une femme sans mari et sans fils pouvait seule écrire. Si, en votre qualité de futur gendre, il vous plait de prendre la responsabilité de son insolence, vous me rendrez un véri- table service. — Qu'à cela ne tienne, répondit M. de Ma- reuilles, sans préjudice de ce que nous nous sommes promis pour mardi! — C'est trop juste, reprit Luizzi; et, comme je crois qu'il y a autant de folie à se battre pour le respect qu'on doit au monde de madame de Marignon que pour la foi que je puis avoir en madame de Farkley, vous trouverez bon que •ce soit demain un jour de carnaval. — Vous faites de l'es- prit, monsieur Luizzi! repartit M. de Mareuilles d'un ton de dédain. — Et vous de la fatuité, repartit le baron. — Pas tant que vous, dit Mareuilles eu riant ; car vous avez celle de croire qu'une femme qui vous écrit le lendemain du jour où elle vous a vu pour la première fois n'a pas pu en faire autant pour moi et beaucoup d'autres. — .Mais ce billet n'est pas de madame de Farkley, repondit Luizzi, qui croyait de plus en plus en reconnaître l'écriture. — Eh bien! dit Ma- reuilles, si cela n'est pas, j'aurai eu tort une fois par hasard. Pourtant je suis tellement sur du conlraire, que je m'engage à lui en faire des excuses si je me suis trompé. Mais, s'il est de madame de Farkley, je vous donnerai un conseil d'ami, c'est de ne pas faire de tout ceci un scandale sérieux et san- glant, de venir chez madame de Marignon lui témoigner vos regrets de tout ce qui est arrivé, et de ne pas vous exposer à vous faire montrer au doigt pour une femme qui n'en vaut pas la peine.

Luizzi ne répondit pas, mais il brisa le cachet avec impa- tience et courut à la signature : c'était celle de madame de Farkley.

Il est difïicile d'exprimer le sentiment de dépit et de dou- leur qui s'empara de Luizzi à cette vue. S'il eût mieux connu les sentiments intimes (ui cœur d'un homme, il eût compris que cette femme ne lui était pas indilîéiente, par le chagrin qu'il éprouva de lui voir justifier la mauvaise opi- nion qu'on avait d'elle. Il lut le billet, qui était ainsi conçu :


2S0 LES MÉMOIRES DO DIABLE.

« Monsieur,

« Je crains de ne pouvoir me rendre au rendez-vous que je vous ai donné pour deraain au bal de l'Opéra; si vous te- nez àrexpUcaiion des derniers mots que je vous ai dits, je puis maintenant vous la donner; veuillez m'attendre ce soir chez vous, j'y serai ce soir à dix heures.

Luizzi demeura confondu , et, dans l'étonnement où le plongea l'impudeur de cette femme, il passa silencieusement le billet à de Mareuilles, qui partit aussitôt d'un grand éclat de rire.

— Ceci passe toute croyance ! s'écria-t-il. Mais tenez , si vous voulez m'en croire, vous ne resterez pas chez vous, vous viendrez ce soir chez madame de Marignon. Je saurai bien lui apprendre tout doucement le sacrifice que vous lui faites : elle vous saura bon gré, et tout vous sera pardonné. — Vous avez raison, dit Luizzi, quoiqu'il m'en coiite de ne pas apprendre à madame de Farkley que je ne suis point sa dupe, et quoique je regrette de ne pas lui donner la leçon qu'elle mérite. — La meilleure et la plus cruelle, repartit de Mareuilles, c'est de lui répondre que vous l'attendez, et de ne pas l'attendre.

Luizzi crut devoir suivre la moitié de ce conseil, en se ré- servant, suivant ses idées du soir, de suivre ou de ne pas sui- vre l'autre moitié ; c'est-à-dire qu'il commença par répondre qu'il attendrait madame de Farkley chez lui. Le soir venu, Luizzi avait oublié son ressentiment. 11 se rappelait cette femme de l'Opéra, si suave et si gracieuse; il se faisait un reproche de sacrifier à de vaines considérations du monde quelques heures d'un plaisir qu'il supposait devoir être très- piquant. Luizzi était un de ces êtres destinés à avoir une vie très-agitée au milieu des aventures les plus ordinaires. Ces gens-là font do la moindre décision une matière à combats intérieurs. Ils balancent aussi longtemps à passer le ruisseau de la rue que César à franchir le Kubicon, et, parce qu'ils se sont fort intéressés à ce débat avec eux-mêmes, ils pensent avoir fait une chose très-intéressante. Ainsi le baron passa deux heures à plaider devant lui-même la cause de son plai- sir contre la considération.

Quant à la réputation de madame de Farkley, il n'y pensa pas le moins du monde. Ajouter une aventure scandaleuse de plus à toutes les aventures scandaleuses de Laura ne lui sem-


LES MEMOIRES DU DIABLE. 2'6i

blait pas un grand crime. La seule chose qu'il regretta d'elle, c'était l'amusement de sa défaite. Dans tous les combats qu i! eut à supporter en ce grand jour, il n'y eut que l'égoïsme d'engagé contre la vanité. Cependant il triompha de ses re- grets, mais seulement parce qu'il imagina qu'il y avait bien plus de fanfare à faire à n'avoir pas eu cette femme qaà l'a- voir eue. A neuf heures trois quarts il sortit de chez lui; et, comme dix heures sonnaient, on annonça monsieur le baron Luizzi chez madame de Marignon.

Il est impossible de rendre l'etîetque produisit son entrée à cette heure : tous les regards se portèrent d'abord sur la pendule, et saluèrent ensuite Luizzi de l'applaudissement le plus flatteur. Toutes les femmes l'accueillirent avec une grâce et des prévenances inouïes. Madame du Bergh poussa l'ad- miration pour ce trait d'héroïsme jusqu'à lui présenter son fds, M. Anatole du Bergh. Madame de Marignon tendit la main au baron, et lui demanda presque pardon de la lettre qu'elle lui avait écrite. Mademoiselle de Marignon, quijamais n'avait adressé la parole a Luizzi, le consulta avec une fami- liarité charmante sur de nouveaux albums qu'on lui avait envoyés. Quant à madame de Fantan , elle engagea Luizzi à vouloir bien l'honorer de ses visites. Cette invitation calma un peu l'humeur de M. de Mareuiiles, épouvanté du succès qu'il avait ménagé à son ami Luizzi; il en prit occasion pour lui dire tout bas :

— Mademoiselle de Fantan ;est une très-jeune personne qui est fort belle et qui sera fort riche; prenez bonne note de ceci.

L'enivrement de Luizzi fut tel, que deux heures s'écoulè- rent pour lui sans qu'il sentit autre chose que la joie de son succès; jamais il ne porta plus haut la télé et la parole. Du- rant ces deux heures, il fut véritablement le roi de la conver- sation chez madame de Marignon; il eut de la verve, de l'esprit, des mots heureux, et à minuit il quitta, superbe, triom- phant, et plein de bonne opinion de lui-mêm.'. ce salon dont la veille il était sorti presque furtivement et avec un remords. C'est que la veille il avait tenté de lutter avec le monde pour une femme que le monde avait réprouvée, et que ce soir-là il venait délivrer cette femme au monde avec une honte de plus. Ceci explique peut-être pourquoi l'homme est un mé- chant animal, comme dit Molière. Les quelques minutes qui séparaient la demeure de Luizzi de celle de madame de Mari-


2H-2 LES MÉiMOlRES DU DIABLE.

iinon ne suffirent pas pour dégriser le baron de son délire, et jamais il n'avait jeté ses gants, son chapeau et son manteau avec plus d'aisance et de bonne grâce que ce soir-là. Luizzi n'était pas un homme à laire de la fatuité vis-à-vis d'un va- let; mais il était tellement gonflé de lui-même en ce moment, que ce fut d'un ion tout à fait parlicuhcr et extravagant qu'il s'écria :

— Est-ce qu'il est venu quelqu'un ce soii"? — Oui, mon- sieur le baron, répondit le valei de chambre ; une dame. — C'est vrai, dit Luizzi, d'un air élonué, je l'avais oubliée, je, ne comprends pas comment je l'ai oubliée. Et qu'est-ce qu'elle a dit? — Elle a dit qu'elle attendrait le retour de monsieur le baron.— Ah ! fit Luizzi, dont cetie nouvelle changeasubitement le ton et l'assurance. Et combien de temps a-t-elle attendu? — Mais, monsieur le baron, elle a attendu jusqu'à présent, dit le domestique; elle est dans votre chambre. — Dans ma cham- bre? reprit Luizzi. — Oui, monsieur le baron; je vais aller la prévenir que vous êtes rentré. — C'est inutile, dit Luizzi avec humeur; laissez-moi, et vous ne viendrez que lorsque je vous sonnerai.

Aussitôt Luizzi entra dans sa chambre.


XXI

SECOND l'AUlTUn. : Qll LA VOIDRA, L'aLKA.

Le sentiment qui dominait le cœur du baron, quand il ou- vrit la porte, était un mélange assez incohérent de colère, de surprise et de dépit. Cette femme venait de lui gcàler le succès (|u'il avait obtenu chez madame de Marignon, et il était pro- bable (pi'clle n'était pas restée pour la même raison qui l'a- \ait lait venir. Luizzi s'attendait tout au moins à une scène; il lut donc bien étomié lorsqu'au lieu d'une fcnmie irritée, comme il avait supposé que devait être madame de Farkiey, il trouva une femme toute en pleurs, et qui, lorsqu'il s'ap- procha d'elle, joignit les mains et lui dit d'im ton déses- péré :

— Oh! Monsieur! Monsieur! il vous était réservé de me frapper de mon dernier maliieur! — Moi! .Madame? reprit


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 253

Luizzi d'un air fort dégagé, je ne sais en vérité ce que vous voulez dire ni de quel malheur vous voulez me parler.

Madame de Faïkley considéra Luizzi d'un air de stupéfac- tion, et lui dit plus paisibleuient :

— Regardez-moi bien. Monsieur. Me reconnaissez-vous? — Je vous reconnais. Madame , pour une femme fort belle, que j'ai vue hier chez madame de Marignon, que j'ai retrou- vée à l'Opéra, et que je n'espérais pas avoir le bonheur de recevoir chez moi ce soir. — Alors, reprit Laura, quel a été le motif qui vous a fait asseoir près de moi chez madame de Marignon ?

Luizzi baissa les yeux modestement, et répondit avec l'humble impertinence d'un homme qui craint de se vanter d'un succès :

— Mais, Madame, il ne doit pas vous sembler extraor- dinaire de voir.... qui que ce soit, chercher à vous con- naître.

A celte réponse, la figure de madame de Farkley se décom- posa, une pâleur subite la couvrit. Elle répondit d'une voix altérée :

— Je vous comprends, Monsieur, il ne doit pas me pa- raître extraordinaire que... qui que ce soit prétende devenir mon amant... — Oh ! Madame ! — C'était voire pensée, Mon- sieur, reprit madame de Farkley, qui contenait mal au fond de ses yeux les larmes prêtes à couler, et au fond de sa voix les sanglots prêts à éclater.

Et tout aussitôt, par un violent mouvement nerveux, il sembla que Laura se rendit maîtresse de cette émotion. Elle reprit d'une voix qui affectait une gaieté pénible :

— C'était votre pensée. Monsieur ; mais je ne crois pas que vous en ayez mesuré toute l'audace. Devenir l'amant d'une femme comme moi, savez-vous que c'est bien dangereux? — Je ne suis pas moins brave qu'un autre, répondit Luizzi avec un sourire plein d'une suprême impertinence.— Vous croyez? reprit madame de Farkley. Eh bien ! n)oi. je vous jure, Mou- sieur, qoe vous auriez peur si j'acceptais vos hommages. — Veuillez essayer mou courage, dit Luizzi, et vous verrez ce dont il est capable. — Eh bien ! dit madame de Farkley en se levant, je serai votre maîtresse. Monsieur; mais aupara- vant, il faut que vous sachiez bien ce que vous soupçonnez déjcà sans doute, c'est que je suis une femme perdue. — Qui dit cela? reprit Luizzi en essayant de calmer l'agitation de

TOME I. IS


^2^4 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

madame de Farkley. — Moi, Monsieur, qui ne m'abuse pas; moi, Monsieur, qui souffre depuis de longues années pour toutes les calomnies dont je suis la victime; moi, Monsieur, qui veux les mériter une bonne fois, qui vous ai choisi pour cela, et qui suis à vous... si vous osez me prendre.

Cette déclaration si brusque et si formelle prit le baron à Timproviste, et pendant quelques instants il fut très-embar- rassé de sa personne. Madame de Farkley se rassit et lui dit avec un triste sourire :

— Je vous disais bien, Monsieur, que vous auriez peur. — Ce n'est pas le mot. reprit Luizzi cherchant à se remettre; mais j'avoue qu'uu bonheur si grand et si subit me confond, et que j'étais loin de m'attendre... — Vous mentez. Monsieur, reprit madame de Farkley ; seulement vous le croyiez encore moins facile, et voiis comptiez sur les honneurs d'ime dé- fense dont vous voyez que je sais m'affranchir.

Luizzi était hors des gonds ; il n'avait imaginé rien de pa- reil à tant d'impudence, ou bien il ne supposait pas que, si madame de Farkley eût v'oulu se jouer de lui, elle l'eût fait dans sa maison et à pareille heure. Il resta un moment silen- cieux, et finit par lui dire :

— En vérité, Madame, je ne vous comprends pas... — Alors, dit madame de Farkley, il ne me reste plus qu'à me retirer; seulement, reprit-elle en posant la main sur ses gants, je vous suppose assez d'honneur pour affirmer, de manière à vous faire croire, que la femme qui est entrée chez vous à dix heures du soir, et qui en est sortie à une heure du matin, ne vous a pas cédé, comme on dit qu'elle a cédé à tant d'autres.

Laura se leva comme pour sortir, et dans ce moment Luizzi comprit tout l'immense ridicule dont il allait se couvrir vis- à-vis de cette femme. Il devina aussi que l'impertinence qui avait fait son succès chez madame de Marignon passerait pour une niaiserie parmi ses amis. D'ailleurs, ce qui avait été une impertinence de bon guût à dix heures du soir deve- nait une brutale grossièreté à miuuit. On peut ne pas accep- ter le rendez-vous d'une jolie femme, mais on ne l'en chasse pas quand on l'y trouve. 11 prit donc les mains de madame de Farkley, et, la forçant a se rasseoir au moment où elle allait se lever, il lui dit avec plus de politesse qu'il n'en avait montré jusque-là :

— Je ne sais vraiment quelles folies nous disons-là lou.s


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 23l>

les deux. Vous avez le droit d'être irritée de la grossièreté de mon absence, mais est-il des iaules qui ne puissent se ra- cheter ? Une heure ou deux de mauvaises façons, ou plutôt de véritable délire, ne peuvent-elles être pardoimées en fa- veur d'un dévouement ou d'un amour que vous savez si bien inspirer?

Madame de Farkley reprit sa place, et d'un ton encore très- sérieux elle répondit à Luizzi :

— Je serais curieuse de voir„ Monsieur, comment vous expliquerez ces mauvaises façons ou ce délire, ainsi qu'il vous plait de les appeler.

A ce moment une idée étrange vint cà Luizzi : celle qu'il s'était promis de réaliser s'il retrouvait madame Dilois. Avoir eu madame de Farkley à dix heures quand elle s'était pré- sentée chez lui, l'avoir eue comme tant d'autres à qui elle avait cédé ou auxquels elle sétait donnée, cela n'avait rien de bien attrayant ; mais avoir cette femme après lui avoir montré qu'il n'en voulait pas, l'amener à croire sérieusement à une passion sincère et presque folle après l'avoir insultée du dédain le plus complet, cela parut à Luizzi quelque chose de neuf, d'original et qui méritait la peine d'être tenté, sur- tout vis-à-vis d'une femme aussi habile que madame de Farkley. Dès ce moment, il la désira comme s'il l'avait ai- mée. Ces réflexions passèrent comme un éclair dans la tête du baron, et il reprit en se penchant doucement vers Làura :

— Non, Madame, non, il nest pas si difficile de vous expli- quer ces mauvaises façons et ce délire. Vous avez été assez franche avec moi pour que je puisse vous donner celte expli- cation; mais, si vous ne l'aviez pas été si complélement, j'avoue qu'il m'eût été impossible de me justifier. — .léserai charmée de voir, reprit madame de Farkley, qu'une fois dans ma vie ma franchise m'aura servi à quelque chose ; car elle m'aura servi, Monsieur, si grâce à elle vous parvenez à me prouver que votre absence n'a pas été un outrage et que tout ce que vous m'avez dit depuis votre retour n'était pas une nouvelle insulte. — Je ne me servirai pas de votre fran- chise pour en manquer avec vous. Oui, Madame, mon ab- sence était un outrage et mes paroles une insulte. — Et vous prétendez les excuser? dit amèrement madame de Farkley.

— Je ne sais à quoi j'arriverai, dit Luizzi; en tous cas, je vous dirai la vérité, puis vous méjugerez. — Je vous écoute.

— Vous m'avez dit un mot bien grave, Madame, et je vous


Si'iC. LKS MÉMOIRES DU DIABLE.

demande pardon du fond de mon cœur de vous le répéter... Vous m'avez dit : Je suis une lemnie perdue...

Ce mot que madame de Farkley avait prononcé dans l'a- mei-tume de sa colère, ce mot, lui venant par la bouche de Luizzi, la fit pâlir. 11 s'en aperçut, et en lut touché ; il se rap- procha d'elle, mais elle l'arrêta d'un léger signe de la main et lui dit d'une voix étouflee :

— Ce n'est rien, continuez. — Eh bien! Madame, reprit Luizzi comme un homme qui se fait violence pour parler, ce mot vous explique ma conduite. — Oui, dit Laura triste- ment, je comprends votre mépris, et cependant il est rare qu'un homme en frappe si cruellement une femme, quelle qu'elle soit, surtout quand celte femme ne lui a fait aucun mal. — Oh! ce n'est pas cela. Madame, reprit Luizzi.

Et à ce moment, s'éprenant de la pensée qui le guidait au point de parler avec un accent plein d'émotion, il continua :

— Ce n'est pas cela. Madame, qui m'a fait vous outrager; ce qui m'a rendu si grossier, si indigne, si cruel, c'est que j'ai senlique j'allais vous aimer. — Vous, s'écria Laura, qui ne put contenir l'expression d'une anxiété pleine d'espérance, vous ! m'aimer? — Oui, Madame, reprit Luizzi s' exaltant dans l'ac- tion de sa comédie, oui, et vous devez comprendre qu'au moment où j'ai senti naître en moi cet amour, j'ai dû avoir peur, comme vous l'avez dit ; car, comme vous l'avez dit aussi, vous êtes perdue! Et cependant vous êtes belle, Ma- dame, d'une de ces beautés puissantes qui égarent l'imagi- nation; vous portez en vous un de ces attraits inexplicables qui font que les hommes se couchent à vos pieds comme des esclaves ; vous êtes une de ces femmes pour qui il me semble qu'on doit pouvoir perdre sa vie, plus encore, son honneur et sa réputation. Voilà comme vous m'êtes entrée à la fois dans le cœur et dans la pensée, comme une femme perdue et comme une femme que je pourrais adorer jusqu'à l'oubli de tout. Eh bien ! Madame, à l'heure oii je me suis senti en- core le pouvoir de le faire, j'ai reculé devant cet amour, il m"a épouvanté. La seule atteinte que j'en ai éprouvée m'a donné par avance l'idée des souffrances qu'il me ferait endu- rer lorsque je lui aurais donné toute ma vie à éteindre. Un pareil amour, Madame, doit être odieusement jaloux; car je sens qu'il l'a déjà été : non pas jaloux de l'avenir et du pré- sent, mais jaloux du passé, jaloux de ce qu'aucun pouvoir au monde, pas même celui de Dieu, ne peut empêcher d'avoir


LES MÉMOIRES OU DIABLE! 2iî7

été. On tue Tamant d'une femme qui nous trompe, on peut tuer l'amant dont le souvenir nous est odieux; mais ce que l'on ne tue pas. Madame, c'est une réputation perdue, c'est une vie que je ne dirai pas coupable, mais égarée. Compre- nez-vous riiorreur d'un amour absolu et qui s'est .donné tout entier, en face d'un amour que le passé vous dispute par lambeaux, et dont celui-ci, celui-là, dix, vingt, trente amants, peuvent réclamer chacun une part? Ce serait un supplice de l'enfei', .Madame, un supplice devant lequel j'ai préféré votre haine.

Madame de Farkley était pâle et tremblante pendant que Luizzi parlait ainsi; il s'en aperçut et reprit plus doucement :

— Je vous semble bien brutal, n'est-ce pas? et certes je l'eusse été moins si je vous avais aussi peu estimée que le font tant d'auU'es, si je n'avais vu en vous qu'une femme qui ne mérite qu'un amour de quelques jours, si je n'avais été dominé par ce charme inouï qui vous entoure et qui dans ce moment m'égare au point de me faire dire des choses que vous ne devriez pas entendre.

Tandis qu'il parlait ainsi, madame de Farkley regardait Luizzi avec une joie craintive et un ravissement auxquels elle semblait ne pouvoir échapper. Enfin elle fit un violent effort et répondit au baron :

— Armand, ne me trompez-vous pas? Armand, songez que vous tenez dans vos mains la dernière espérance d'une vie qui a été toute de malheurs; Armand, songez que me tromper c'est m'assassiner; Armand, répondez-moi comme vous répondriez à Dieu, m'aimez-vous comme vous le dites?

Le baron, qui venait de jouer assez passionnément sa co- médie, ne fut pas fâché de savoir au juste comment Laura jouerait la sienne. Il lui répondit avec'une sublime exaltation:

— Oui, Laura, oui, c'est ainsi que je vous aime, c'est une passion d'insensé! une passion de l'enfer! — Non! s'écria Laura, c'est le ciel qui vous l'a inspirée, Armand. Cet amour, c'est une expiation ; et cet amour sera un bonheur, car vous n'aurez pas à en rougir.

A cette parole, Luizzi eut toutes les peines du monde à ne pas faire la grimace; il se remit dans son fauteuil, s'at- tendant à une histoire bien romanesque d'où madame de Farkley sortirait blanche comme une colombe. Mais, au lieu de continuer, madame de Farkley s'arrêta soudainement :

— Pas ce soir, Armand, pas ce soir! dit-elle avec un doux

I


2S8 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

accent, triste et heureux. Demain je vous dirai l'histoire de ma vie : un seul mot suffirait cependant à vous l'expliquer, mais ce mot je n'ai pas le droit de le prononcer encore. A demain !

Luizzi ne la retint pas, il se contenta de répondre avec empressement :

— A demain! Dans quel endroit? — Pas ici, répondit Laura; mais je voiis le ferai dire, car maintenant je ne peux plus rentrer chez vous que baronne de Luizzi.

Armand eut la bonne grâce de ne pas éclater de rire à ce dernier mot, et se contint jusqu'à ce qu'il eût reconduit Laura ; mais, en rentrant dans sa chambre, il ne put s'em- pêcber de parler tout seul :

— Voici qui est par trop fort, se dit-il, et ma ruse a ob- tenu un trop beau succès. Madame de Farkley baronne de Luizzi ! 11 faut que je sois un bien grand comédien, ou que cette femme me prenne pour un grand imbécile!

Luizzi en était là de son monologue, lorsqu'il vit le Diable assis dans le fauteuil d'où il avait disparu le matin même, et achevant tranquillement son cigare commencé.

— Ah! te voilà ! lui dit le baron en riant; pourquoi t'es-tu donc enfui ce matin comme si tu t'étais emporté toi-même? — Crois-tu que je ne soi's pas assez ennuyé d'être obligé de perdre mon temps avec toi, pour consentir encore à être en tiers dans une conversation avec un M. de Mareuilles? — Au fait, tu as raison, dit Luizzi, j'oubliais que c'était lui qui t'avait mis en fuite. Et que viens-tu faire ici? — Te dire l'histoire de madame de Fantan, que tu m'as demandée. — Oh! ma foi, dit Luizzi, je n'ai aucune envie de la savoir. Encore des aventures scandaleuses, sans doute? Je m'aper- çois que la vie des femmes ne se compose pas d'autre chose; je t'avoue que je commence à en être rassasié. — Baron, re- prit le Diable, tu as fait de grandes sottises pour m'avoir forcé à parler quand je ne le voulais pas; prends garde d'en faire une plus grande encore en refusant de m'entendre quand je veux bien être confiant! Regarde, il est une heure : tu as encore une heure pour m'entendre, et une heure pour... — Alons Satan, dit Luizzi en interrompant le Diable, j'ai envie de dormir. D'ailleurs, je n'ai plus besoin d'être désobligeant envers madame de Marignon ; je me soucie fort peu de ce qu'a pu être madame de Fantan; je te prie en conséquence de me laisser en paix.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 259

Satan obéit, et Luizzi se coucha l'âme satisfaite comme un négociant qui a payé ses échéances, ou comme un aumônier (le régiment qui a fait faire la première communion à une douzaine de vieux soldats.


XXII

SUITE DU SECOND FAUTEUIL : COnRESPONDAN'CE.

Le lundi au matin, Luizzi, en s'éveillant, reçut la lettre

suivante :

« Armand, « Je suis heureuse d'un bonheur que vous ne pouvez ima- giner, heureuse d'avoir retrouvé enfin celui à qui je puis tout dire et qui peut tout s'expliquer de ma vie. Ce bonheur m'emporte, car j'avais juré de ne pas révéler ce secret avant que celui qu'il intéresse autant que moi l'eût permis. Mais, en sortant de chez vous, je me suis senti le cœur si plein d'une douce espérance que je n'ai pu attendre. Je vous écris. Je vous écris une étrange confidence, car je n'y mettrai pas les noms de ceux qu'elle concerne; mais votre cœur, vos souvenirs, vos regrets, je ne veux pas dire vos remords, les devineront. Écoutez-moi donc, Armand, écoutez-moi, vous qui m'avez dit que vous m'aimiez. Vous souvient-il de cette conversation presque folle que nous avons eue hier au bal de l'Opéra, et dans laquelle je vous disais comment une femme qui a une fois oublié ses devoirs peut passer pour les avoir mille fois oubliés? Eh bien! aujourd'hui je vais vous apprendre comment une femme qui n'a jamais fait une faute peut être perdue par un concours inouï de circonstances. »

— Hum! hum! fit Luizzi à cette phrase, voilà qui me semble un assez joli tour d'adresse. Je voudrais seulement que l'histoire que je vais lire ne fût pas une cinquantième édition des œuvres de madame de Farkley. et qu'elle se fût donné la peine d'en composer une inédite à mon intention.

Après cette observation, Luizzi se posa commodément dans son fauteuil, comme un abonné de cabinet de lecture à qui l'on a envoyé la nouvelle, le conte ou le roman à la mode.


■m) LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Celle nouvelle, ce conte ou ce roman commençait ainsi : « Vous savez que je suis la fille naturelle de M. le mar- quis d'Andeli ; je ne l'ai su, moi, que le jour où le malheur m'avait déjà flétrie. Vous ignorez quelle est ma mère, et moi-même je ne sais que son nom. Ma mère était d'une grande famille du Languedoc : elle se maria fort jeune à un homme qui, forcé de suivre les armées, l'abandonna à elle- même. Elle avait une fille ; mais l'amour de cette enfant ne pouvait suffire à cette âme ardente. Elle rencontra le mar- quis d'Andeli. Le marquis d'Andeli l'aima; elle aima le mar- quis d'Andeli. A cette époque il occupait une position ad- ministrative très brillante dans la ville qu'habitait ma mère. Il perdit cette position et fut forcé de se séparer d'elle six mois avant ma naissance. Ma mère accoucha dans une ca- bane de paysan, où elle s'était cachée. La femme qui la ser- vait m'emporta et me confia à une autre vieille femme qui m'éleva jusqu'à 1 âge de quinze ans, sans rien me révéler de ma naissance. On disait qu'elle m'avait trouvée sur le seuil de sa porte et qu'elle m'avait recueillie par charité. Je le croyais, et je ne voyais rien qui pùl me faire soupçonner que ce n'était pas la vérité. Ainsi j'avais déjà quinze ans lorsque la première fille de ma mère se maria. Il est inutile que je vous dise comment eHe apprit mon existence ; mais un jour je vis arriver dans ma misérable maison une des plus belles et des plus riches personnes de notre ville. Dans un entre- tien où je n'appris malheureusement qu'uue partie de la vé- rité, elle me dit que j'étais la fille d'une personne très-haut placée, qui était de sa famille et dont elle déplorait les erreurs sans pouvoir les condamner. Je ne savais alors ce que c'é- tait qu'une mère et le respect qu'inspire ce nom. Je croyais que l'orgueil seul de son rang empêchait cette femme de me faire connaître la mienne. Jugez quel fut mon élonnement lorsqu'elle ajouta :

« Les égarements de votre mère n'ont pas cessé. Devenue « veuve, elle a déshonoré son veuvage comme son union. « Une autre enfant a été abandonnée par elle ; une autre eu- « faut va vivre dans la misère; une autre enfant va être « livrée à un malheur qui ne trouvera peut-être pas une « pitié pareille à celle qui vous a protégée ; il faut que vous « vous chargiez de cette enfant. C'est votre sœur, donnez- « lui la mère qui lui manque ; je vous fournirai à toutes deux « la fortune que vous n'avez pas. »


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 5(11

'< .T'acceptai, Armand. La première bonne action de ma \ie que j'aie pu faire me valut mon premier malheur. J'avais (juinze ans, j'étais belle; on ne me supposa pas à quinze ans la charité qu'avait eue pour moi une femme de soixante, et parce qu'on ne voulut pas me reconnaître un peu de vertu, on m'accusa d'un crime. J'avais dit que je serais la mère de cette enfant, on m'en fit véritablement la mère.

« Heureusement, un honnête homme qui demeurait dans la maison où j'étais logée savait mieux que personne que la vie que j'avais menée rendait cette faute impossible. Il brava tous les propos tenus sur mon compte et m'honora de son nom. Mon père, qui avait appris enfin mon existence, le paya de ce service, autant qu'un pareil service peut se payer, en m'assurant une dot très-considérable. Je vécus ainsi pendant quelque temps, heureuse et presque considérée, ou plutôt oubliée par la calomnie.

« Un autre événement bien extraordinaire amena ou plutôt prépara mon malheur. Le père de ma jeune sœur, dont j'igno- rais le nom, le père de cette enfant que j'aimais comme ma fille, malgré tout ce qu'elle m'avait apporté de chagrins, son père avait jeté autrefois le désordre dans une autre famille que celle de ma mère ; et la noble étrangère qui m'avait déjà confié une orpheline m'apprit qu'un jeune homme, aban- donné comme j'avais été abandonnée, comme ma sœur l'a- vait été, languissait presque dans la misère. Moi, qui savais ce qu'il y a d'horreur dans cette vie isolée qui ne s'appuie à aucune affection, je voulus venir aussi à son secours; je lui ouvris là maison de mon mari, je lui fis une position ho- norable, je lui donnai une famille. Cette seconde bonne action fut la cause de mon second malheur. Un homme qui eût dû me remercier de ce que j'avais lait, un homme qui eût dû me dire : Merci pour moi de ce que vous avez fait pour cet infortuné ! cet homme jeta inconsidérément des propos trop cruels sur le murmure public, qui déjà me reprochait mon protégé. Une alîreuse plaisanierie lui échappa, et l'orphelin que j'avais sauvé me fut donné pour amant. Mon mari l'ap- prit; son honneur outragé, sa colère ne demanda aucune explication; il provoqua ce jeune homme et le tua; quel- (jues jours après il était détrompé, et demandait compte au calomniateur de l'honneur de sa femme et du sang qu'il avait versé »

A ce passage de la lettre de madame de Farkley, Luizzi


-2fi5 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

demeura confondu. Cela ressemblait si singulièrement à ce qui s'était passé à Toulouse, qu'il sentit un eiïroi soudain s'emparer de lui. Mais en rapprochant les dates, en se rap- pelant qu'il n'y avait pas deux mois qu'il avait très-impru- demment joué l'honneur de madame Dilois, il se rassura. Puis, comme les méchantes actions ont un art infini pour se trouver des excuses et un art infini pour condamner celles des autres, il se dit à part soi : « Madame de Farkley aura su l'aventure qui m'est arrivée à Toulouse, et la voil.à qui se l'attribue et qui l'encadre dans sa vie passée pour mieux me la faire croire : mais la ruse est trop grossière, et je ne m'y laisserai point prendre. » Délivré de ce petit mouvement d'anxiété, il reprit la lettre et lut ce qui suit :

« Cependant, avant ce fatal duel et dans un premier mou- vement d'épouvante, je m'étais retirée vers celle qui m'avait fait connaître ma naissance et le nom de mon père. Dans un premier mouvement de désespoir, j'étais allée lui reprocher de m'avoir amené cette enfant qui m'avait valu toutes mes douleurs ; mais je n'eus rien à lui répondre que des larmes, lorsqu'elle me dit :

« — Cette enfant, c'est votre sœur! cette enfant, c'est... notre sœur! — Notre 'Sœur! lui dis-je. — Oui, reprit-elle, nous sommes toutes trois les enfants d'une mère bien cou- pable. »

« Sainte et noble martyre, misérable sœur qui n'est plus, ai-je à me plaindre de ce que j'ai souffert, moi, à qui tu dis alors le secret de ta vie? Mais à ce moment je l'ignorais, et je m'écriai :

« — Et qu'est-elle devenue, celle qui nous a ainsi livrées au malheur? — Elle a quitté la France. Je n'ai pas voulu sa- voir ce qu'elle est devenue. J'ignore sous quel nom elle a caché sa vie, et que Dieu nous garde de l'apprendre jamais ! Mais, reprit-elle, ce que tu ne sais pas, ce qu'il y a de plus affreux encore, c'est que l'homme qui veut te perdre est le frère de cet orphelin que tu as sauvé... »

« Je ne rentrai chez moi que pour savoir qu'il était mort. C'est alors qu'imprudente j'écrivis à ma sœur cette fatale lettre que l'on rendit publique. Je m'étais enfuie de la maison de mon mari, et j'appris qu'il avait trouvé la mort dans son second duel, eu apprenant qu'il savait que j'étais innocente.

« Vous me comprenez maintenant, Armand, vous com- prenez celte lettre que Je vous ai écrite et que vous n'avez


LES MEMOIRES DU DIABLE. i^63

pas reçue, sans doute, puisque vousii'y avez jamais répondu... rai- maintenant cette histoire n'a plus pour vous de mystère, iiest-ce pas? vous devinez tout. Je ne vous rappellerai pas les confidences de ma p.a,uvre sœur; hélas! elle m'avoua 'ont, l'infortunée ! Je ne vous en dirai pas davantage. De

lop douloureux souvenirs se mêleraient à mon récit, et au- jourd'hui, Armand, je neveux pas m'abandonner à d'inutiles loeriminations... »

Luizzi se frotta les yeux; il n'était pas bieu sûr qu'il fût '■veillé; il sentait comme une espèce de déraison qui s'era- parail de lui; il était dans l'état d'un homme qui rêve et qui poursuit des ombres qui lui échappent sans cesse; il se leva,

ft promena dans sa chambre, cherchant une explication à ce i|ii'il venait de lire, et obligé de croire ou à sa folie ou à la lulie de la femme qui lui avait écrit. Enfin, pour s'arracher à cet horrible état où sa tête se perdait, il reprit la lecture le cette lettre ; elle continuait ainsi :

'< Je passe à une autre époque de ma vie. Mon père , in- formé de tous mes malheurs, m'appela près de lui ; il m'em- mena eu Italie et me fit épouser M. de Farkley ; il me fit rhanger jusqu'à mon nom de baptême, pour que rien ne rap- pelât au monde ce que j'avais été et les calomnies dont j'a- vais été l'objet. Mais à Milan, un homme de notre pays, qui -'appelait Ganguernet , me reconnut : deux jours après on -avait, non pas l'histoire vraie de ma vie, mais l'histoire que les apparences en avaient faite. On m'insulta, on me chassa du monde. Mon mari voulut me défendre, il y périt aussi. Comprenez-vous maintenant qu'une femme dont ou peut dire qu'un amant et deux maris ont péri en duel pour sa mau- vaise conduite , ait pu passer pour une femme perdue et être traitée comme telle? Je m'arrête. Ce soir, ce soir, vous vien- drez me voir, n'est-ce pas ? Mon père sera là. J'obtiendrai votre pardon , et peut-être consentira-t-il à vous apprendre ce qu'est devenue ma mère. Il m'a dit qu'elle existait et qu'il saurait bien la forcer à protéger désormais la fille qu'elle a perdue.

« Aimez-moi, Luizzi , aimez-moi ; il y a bien des larmes entre nous, et, malgré la promesse de mon père, vous êtes encore ma seule espérance.

« Lalra. » La tête de Luizzi s'égarait de plus en plus ; il sentait ses idées errer dans son cerveau comme une foule prise de ver- k


t>«4 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

rise ; il ne pouvait ui les calmer m les réanir, et, dans un mouvemenl de désespoir, il s'écria :

— Oh ! attendre jusque-là, c'est impossible ; j'en devien- drais fou !

Aussitôt et avec un mouvement de rage couvulsive il agita l'infernale sonnette. Le Diable ne parât pas , mais la sonnette de l'appartement de Luizzi sembla lui répondre comme un éclio sinistre. Ce bruit le glaça , et il était resté immobile à sa place , quand madame de Farkley entra dans sa chambre.

— Laura , Laura ! s'écria-t-il , au nom du ciel ! expliquez- moi cette lettre, je sens ma raison qui s'en va... Laura, Laura , qui êtes-vous ? et quel nom avez-vous donc porté daljord ? — Vous me le demandez ? répondit madame de Farkley d'un ton de moquerie élégante ; ah ! c'est pousser trop loin l'oubli de ses torts. — Laura, par grâce ! qui êtes- vous ? comment vous appeliez-vous quand cet enfant vous a été remis ? — Je me nommais Sophie. Les enfants de l'a- dultère n'ont pas deux noms. — Mais quand vous avez été mariée ? — Je m'appelais Sophie Dilois. — Vous ! Mais il y a deux mois à peine... s'écria-t-il. Puis il reprit: Ah! c'est impossible... c'est... ,

— La porte de la chambre de Luizzi s'ouvrit, et son valet de chambre lui remit une lettre. Par un mouvement plus fort que lui , il l'ouvrit , et voici ce qu'il lut : Vous ktes ppjk

d'assister aux convoi , SERVICE ET ENTERREMENT DE MADAME

DE Farkley, qui auront lieu lundi matin... février 182..- Luizzi laissa échapper cette lettre , et se retourna froid e' anéanti vers ce'.ie femme qm était à côté de lui. Il lui sembla qu'elle se fondait dans l'air comme une légère vapeur, et il rencontra sous son regard le visage de Satan armé de ce sourire de feu qui lui avait déjà fait tant de mal. Luizzi dans sa fureur voulut s'élancer vers lui , une force surhumaine le tint cloué à sa place.

— M'expliqueras-tu cet horril)le mystère, Satan? s'écria Armand, suffoquant de rage et de désespoir. — L'explication est bien facile, car c'est une alTaire de dates et de chifl'res, dit le liiable en ricanant. F-n \19o, à l'âge de seize ans, madame de Crancé eut une lille légitime qui s'appelait Luey. En 1800, elle eut une fille adultérine qui s'appelait Sophie. En I8lli, devenue veuve, elle eut une fille naturelle, celle que tu as vue chez Sophie, et à qui tu peux donner toi-même un nom,

4


LES MKMOIRliS DU DIABLE. Hu,

car elle esl la fille de ion pcrc, le noble liaron de Luizzi....

— (]ette enfant était ma srear ? — F.t Charles était ton frère, autre enfant adultérin alnuidunné par ton père, le vertueux baron de Luizzi. — Mais moi, jai rencontre tous ces êtres vi- vants il y a deux mois à peine, j'ai vu Sophie il y a deux mois, et je la retrouve aujourd'hui remariée et méconnaissable. Oh ! c'est impossible, te dis-je, tu me trompes. — Mon maître, je ne te trompe pas aujourd'hui, mais je t'ai trompé. — Toi?

— Tu le souviens du premier jour où nous nous sommes vus et où tu te disais si bon ménager de ta vie : pauvre fou qui me l'as livrée une fois ! — Tu en a pris six semaines, m'as- tu dit. — J'en ai pris sept ans. — Sept ans ? — 11 y a sept ans que Lucy est morte, sept ans que Dilois est mort, sept ans que Charles, ton frère, est mort ; il y a sept ans que lu les as assassinés tous les trois avec une plaisanterie. — ElLaura, Laura? s'écria Luizzi, dont la lête siifTisait à peine à com- prendre coup sur coup ces horribles événements. — Laura, repartit le Diable, il n'y a que douze heures qu'elle est morte, assez martyre dans cette vie pour que Dieu même ne puisse pas la poursuivre au delà du tombeau. L'outrage que lu lui as fait hier a porté le dernier coup à ce courage fatigué; elle venait ici te raconter cette vie que tu n'aurais pas comprise ; elle a su pourquoi lu n'étais pas chez toi, et chez qui tu étais allé la sacrifier. Il y a douze heures que tu l'as tuée. — Mais hier au soir, cette femme que j'ai vue là... — C'était moi, re- prit le Diable en riant. Une sorte de pitié m'avait pris pour cette femme, et je suis venu jouer la scène qui aurait eu lieu si elle t'eût attendu. Je m'en suis assez bien tiré, ce me sem- ble? — Et celte lettre ? — C'est un autographe de ma main. Tu pourras en mettre un fac-similé dans tes mémoires. — Miséra- ble ! misérable que je suis ! s'écria Luizzi. Que de crimes ! que de crimes ! et je ne puis les réparer ! — Tu le peux, repartit le Diable, en caressant Luizzi de la flamme de ses regards, comme une coquette qui veut persuader un niais ; tu le peux, car il te reste encore deux devoirs d'honnête homme à rem- plir : le premier, de veiller sur l'enfant de ton père, que la malheureuse Sophie a placée dans un couvent; juge de ce que le monde peut lui réserver de souffrance, par ce qu'ont souffert ses deux sœurs! Le second, de venger Sophie de l'in- jure que lui ont faite les amies de madame de Marignon, in- jure qui a été la cause de tout ce qui arrive; mais l'oseras-lu, monmaitre? — Oh ! donne-moi ce pouvoir I s'écria Luizzi parmi


266 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

des sanglots et des cris de rage, et je réparerai le mal par le mal; car je vois enfin que le bien m'est défendu. Dis-moi ce que sont ces femmes qui ont si cruelleinonî insulté la malheureuse que j'ai tuée. — Je l'ai dit l'iiistoire de l'une d'elles. — Mais l'autre, l'autre? — L'autre? dit le Diable en se dandinant, celle dont je voulais te raconter l'histoire à uae heure de la nuit lorsque Laura vivait encore, et que je croyais l'avoir intéressé à son sort? — Celle-là, s'écria le baron. — Celle-là, repartit le Diable, dont l'histoire l'eùl fait courir chez Laura pour lui demander grâce, te vouer à la dé- fendre, et la sauver peut-être de son désespoir, si tu avais voulu m'écouter? — Oui! oui! répondit le baron éperdu; parle... parle...


XXIll


TROISIÈME FAUTEUIL.

Le Diable se posa comme s'il allait commencer un long ré- cit, puis il répondit d'un-ton dégagé :

— Madame de Fantan s'appelait, en 1813, Madame de Crancé. — Sa mère ! sa mère ! Horreur ! dit Armand saisi d'un tremblement convulsif à l'idée de tant de perversité.

Le Diable se prit à rire, et Luizzi, brisé et anéanti, sentit sa tôle s'égarer, son cœur faillir, et il tomba évanoui.


XXIV

LES BONS DOMESTIQUES.

Luizzi resta évanoui pendant trente-six jours. C'était beau- coup, sans manger. Aussi le premier sentiment qu'il éprouva, quand il revint à lui, fut un terrible appétit. Il voulut sonner, mais il ne put remuer ni bras ni jambes. « Allons, se dit-il, encore une chute; il me semble cependant que je ne me suis uas jeté par la fenêtre comme la première fois ; ce ne doit

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LES MÉMOIRES DU DIABLE. 367

r\ro qu'un engourdissement général. » Le baron tenta un nou- \ eau mouvement et saperçut alors qu'on l'avait solidement attaché dans son lit. Il appela d'une voix faible , mais per- sonne ne parut. Seulement une femme assise à sou chevet, et (|ui trempait une belle croûte de pain dans un grand verre de \in sucré, se leva doucement, le regarda, avala une bouchée de son pain, une gorgée de son vin, et se rassit tranquiile- meni; elle posa sou verre à côlé d'elle, prit un volume de loman, et se mit à lire enmarmotant chaque phrase. Armand se serait bien frotté les yeux pour s'assurer qu'il était com- plétementéve'!lé,mais, selon l'expression de la bonne femme au pain et au vin, il était lier met iquement lié.

— Pierre! Louis! s'écria le baron; Louis ! Pierre ! Quelques éclats de rire, accompagnés d'un bruit de verres,

répondirent seuls au baron.

— Louis! Pierre!... canaille! quelqu'un! hé! reprit Luizzi avec une nouvelle violence. — Dieu, qu'il est embêtant ! murmura la femme.

Et sans se déranger elle prit une énorme éponge qui trem- pait dans un seau d'eau glacée, et l'appliqua vigoureusement sur la figure d'Armand. Le remède opéra ; il fit réfléchir le Iiaron. « Bon, se dit-il, j'ai été malade, j'ai eu sans doute une fièvre cérébrale; mais je dois être complètement guéri, car je ne me sens qu'un peu de lassitude dans le corps, et point de gêne dans les idées. Je me rappelle parfaitement tout ce qui m'est arrivé, je le raconterais d'un bout à l'autre. » Et comptant ses souvenirs en lui-même, comme un men- diant qui compte sa fortune sur ses doigts, il se laissa aller à parler tout haut.

— Je me souviens très-bien : madame de Fantan, c'est madame de Crancé ; Laura, madame Dilois ; elle est morte, la malheureuse, je l'ai tuée!... Oh! Satan! Satan! — Allons, marmota la garde, voilà que ça lui reprend ; est-il tannant !

Elle appela à son tour :

— Monsieur Pierre! monsieur Pierre I

Pierre parut enveloppé dans la robe de chambre de son maître, et trempant un biscuit de Reims dans un verre devin de Champagne.

— Qu'est-ce qu'il y a, madame Humbert? répondit-il en chancelant et en balbutiant. — Il y a qu'il faut envoyer cher- cher des sangsues. iM. Crostencoupe m'a bien recommandé, si le délire revenait, d'en appliquer soixante-dix sur l'eslo-


2r,S LES MÉMOIRES DU DIABLE.

iiiae, et en mémo temps de renouveler le sinapisp aux inté- rieurs des cuisses et sur la plante des pieds. — En fait-il, le docteur, en fait-il des consommations de sangsues et de graine de moutarde ! dit le valet de chambre. Le baron fait bien d'avoir de la monnaie, le docteur Crosiencoupe est homme à lui manger son héritage en mémoires d'apothicaire.

— La santé ne peut pas se payer trop cher, monsieur Pierre, c'est le premier des biens de la terre, reprit madame Hum- bert. — C'est égal, j'aimerais mieux être malade toute ma vie que de payer trente sous une méchante sangsue. — On voit bien que c'est M. Crostencoupe qui fait les mémoires. A ma dernière maladie d'homme seul, je ne les ai comptées que treize sous pièce. C'est vrai que le défunt n'était qu'un courtier marron qui n'avait fait que trois faillites. — 11 parait qu'il y a eu du beurre ? — Pas si gras, monsieur Pierre ! il n'y avait pas de quoi se relichertant les babouines. — 11 me semble que le baron est plus tranquille. Est-ce que vous ne pourriez pas lui épargner les sangsues ? — De quoi ! Je vous dis qu'il a le délire ; il a recommencé ses contes sur ces da- mes, vous savez? D'ailleurs, ce qui est acheté est acheté. Je ne peux pas priver le pharmacien de sa vente. — C'est pas la bourse du baron quç je vous dis d'épargner, c'est sa peau. 11 a le ventre et l'estomac grêlés comme une vieille écu- moire. On dirait qu'il a eu une petite vérole de sangsues. Mettez-les sur le compte, mais ne les lui mettez pas sur le ventre. — On va vous suivre votre ordonnance tout de suite, monsieur Pierre. Avec ça que M. Crostencoupe ne s'en aper- cevrait pas demain! il chercherait les trous, il lui faut son compte de trous à cet homme. A propos de ça, prenez une centaine de sangsues au lieu de soixante-dix, parce qu'il y en a toujours quelques-unes qui ne mordent pas... — Et que vous emportez chez vous, madame Humbert, pour les re- passer aux pratiques? — Tiens? est-ce que vous voulez que je les laisse se promener ici la canne à la main? — Dites dune, madame Humbert, une idée! — Qu'est-ce qu'il y a?

— Vous qui avez beaucoup pratiqué le malade, avez-vous jamais vu des sangsues se faire l'amour? — Voulez-vous vous taire, grosse bête! dit madame Humbert en prudiliant sa voix. Allez me chercher ce que je vous demande, et envoyez- moi, avec, un petit verre de vin et un biscuit : je me sens l'estomac dans le dos et dans les talons. — Voulez-vous du Champagne? — Merci, je hais la mousse, ça m'acidule l'es-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. iB»

loniac. Donnez-moi toujours du même/— Du bordeaux? — Oui, du bordeaux. — Vous avez là un drôle de goût! c'est iui vin de coco qui endort.— A propos de ça, n'oubliez pas mou café. Je me sens tout endormaiilée. — C'est bon, c'est lion ; on va vous donner ce (ju'il vous faut. Je vas vous ap- iH)iter (out ça ici moi-même. Louis ira chez le pharmacien. — Le cocher? il n'a pas dégrisé depuis à ce matin. — Bon, c'est comme ça qu'il faut le prendre; puisqu'il ne conduit jamais si bien que quand il est ivre-mort, il se mènera bien lui- même quand il n'a qu'une petite pointe. — Le vin ne vous fait pas de tort non plus; vous êtes aimable tout de même

— Moi, est-ce que je suis gris? — Pas du tout; vous avez des yeux qui brillent comme des portes cochères. — C'est pour mieux vous voir, madame Humbert, dit le valet de chambre en s'approchant de la garde-malade, qui, contre la coutume, n'était ni trop vieille ni trop laide, qui avait trente ans et de rembonpoinl. C'était mieux que ne méritait M. Pierre.

— Hé bien ! hé bien ! monsieur Pierre, vous avez le vin trop tendre. — Ah! si vous vouliez l'être un peu! — Et M. Hum- bert, qu'est-ce qu'il dirait? — Tiens! il y a donc un M. Hum- bert? — Piail-il, s'il vous i)lait? s'il y en a un! où croyez- vous donc que j'ai pris mon nom de madame Humbert? dans Palmanacli, peut-être, ou dans la hotle d'un chiffonnier? — Ne vous fâchez pas : il y a tant de madames sans monsieur !

— C'est possible, mais je ne suis pas de la catêorie : entendez- ^vous, monsieur Pierre? — Est-ce que ça empêche quelque 'chose, madame Humbert? s'écria Pierre. — "Voulez-vous

m'aller chercher mes sangsues , vilain rougeot ! que si vous recommencez à me prendre comme ça, je vous eu mets une sur le bout du nez. —Au fait, ça les changerait et vous aussi.

— Ne dites donc pas de bêtises. — J'aimerais mieux en faire.

— Drôle! s'écria Luizzi d'une voix irritée.

Ce mot arrêta soudainement les entreprises amoureuses du valet de chambre. Il resta tout interdit, puis il se mit à rire en disant :

— Suis-je bête ! j'oublie qu'il est fou. — Il a plus de bon sens que vous. Tenez, voilà minuit qui sonne, le pharmacien sera fermé , et je n'aurai pas mes sangsues. — On y va et on revient, répondit Pierre.

Et il sortit en envoyant des doigts un tendre baiser à ma- dame Humbert.

— Hum ! grand landore, murmura la garde-malade ; si je


270 LES 1«ÉM0IRES DU DIABLE.

voulais un amoureux, il serait un peu plus actif que toi. Cette réflexion n'empêcha point madame Humbert d'ar- ranger la table qui était près du lit du baron et d'en appro- cher deux bons fauteuils, signe non équivoque de l'espé- rance qu'elle avait de passer encore quelques moments avec le galant valet de chambre.

Nos lecteurs s'étonneront peut-être du silence de Luizzi durant tout cet entretien ; mais nos lecteurs n'oublieront pas que ce n'est 'point la première fois que Luizzi se trouve en pareille position , ayant derrière lui une lacune de son exis- tence vide de souvenirs. L'éponge glacée qu'on lui avait appliquée sur la face et la menace immédiate de soixante-dix sangsues l'avaient suffisamment averti que , pour peu qu'il s'emportât, il serait traité comme fou. Il comprit également que , dans l'ignorance où il était de ce qui lui était arrivé de- puis sa dernière entrevue avec le Diable, il pouvait dire de telles choses qu'il parût véritablement avou- perdu la raison. Il préféra donc garder le silence , et , moitié réfléchissant , moitié écoutant ce qui se disait , il chercha le moyen de sortir de la position gênante où on l'avait placé. Il crut le moment favorable quand il se trouva seul avec madame Humbert, et, pour lui prouver qu'il avait toute sa raison, il se mit à lui parler d'un ton languissant.

— Madame Humbert, j'ai soif. — Dieu, quelle éponge d'homme ! repartit la garde-malade : il n'y a pas cinq minutes que je vous ai donné à boire. — Pardon , madame Humbert , reprit doucement Luizzi; il y a plus de cinq minutes, car voilà une demi-heure que vous causez avec Pierre. — Tiens ! reprit madauie Humbert en prenant une bougie pour mieux voir le baron; tiens! si on ne dirait pas qu'il a sa raison, quand il parle coinuie ça ! — C'est que j'ai toute ma raison , madame Humbert ; et une preuve , c'est que je vous prie de vouloir bien détacher un de mes bras pour m'aider à boire moi-môme. — Bon I reprit madame Humbert, la même his- toire que l'autre jour; pour me jeter la tisane au nez, et rn'arracher un bonnet de seize francs , tout neuf, de l'année dernière? Tenez , buvez et taisez-vous. — Je vous jure, ma- dame Humbert, reprit Luizzi, que je ne vous ferai aucun mal et que je suis dans mon bon sens. — C'est bon, c'est bon, repartit la garde-malade; buvez d'abord, et puis dor- mez. — Qu'est-ce qu'il y a? dit Pierre en entrant avec une bouteille sous chaque bras , un saladier plein de sucre d'une


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 271

main et une assiette de biscuits de l'autre. — Il y a, dit ma- dame Humbert en se retournant au moment où elle présen- lait une tasse de tisane au malade ; il y a qu'il est dans un (le ses moments lucides et qu'il me demande de le détacher. — ise faites pas ça, reprit Pieire ; vous devez vous rappeler la dernière fois ? il nous a donné assez de peine pour le re- mettre au lit; si bien que j'y ai attrapé, pour ma part, une Ijonne douzaine de coups de pieds. —Et tune peux pas les man- quer, drôle, reprit Luizzi avec colère, lorsque je serai debout. Le valet de cliamlire se plaça au pied du lit de son maître, ayant toujours ses bouteilles sous le bras , son saladier et son assiette à la main ; il regarda le baron en lui faisant une t^rimace un tant soit peu avinée , et dit gracieusement :

— Plus que ça de pourboire ! merci. — Misérable ! s'écria le baron en faisant un violent effort pour se soulever.

Dans ce mouvement, il heurta la tasse que lui présentait madame Humbert, et la renversa. La garde-malade s'écria avec colère :

— Faut-il être enragé de taquiner comme ça un homme fou ! C'était la dernière tasse de tisane , et je la ménageais pour que ça lui fit toute sa nuit ; maintenant il faut que j'en fasse d'autre , ou bien qu'il s'en passe. — Tiens ! pardieu ! il s'en passera, reprit Pierre. — Ça vous est bien facile à dire ; il va hurler la soif toute la nuit, et je ne pourrai pas dormir une pauvre miette. Du reste , ça ne sera pas long ; il y a une bouilloire au feu, et je vas mettre ma ciguë dedans. — Un moment, reprit Pierre, votre eau chaude doit d'abord nous servir à faire fondre ce léger morceau de sucre. -^ Pourquoi faire ? repartit madame Humbert. — C'est que , outre la bouteille de bordeaux, j'ai apporté là un cognac soi- gné , avec quoi nous allons faire un petit saladier d'eau-de- vie brûlée que nous avalerons sans fourchette.- — Avez-vous une rage d'eau-de-vie brûlée ! dit madame Humbert ; c'est tous les soirs à recommencer avec vous ; ça finira par vous brûler le corps et l'âme , si bien qu'un jour vous prendrez

eu comme un vieux paquet d'étoupes. — Le feu est tout pris, repartit le valet de chambre en faisant une mine aga- çante à madame Humbert. — Allez-vous recommencer vos bêtises? reprit celle-ci. — Je parle du feu du punch, repartit Pierre d'un air malin, voyez quelle belle flamme bleue ça fait ! — C'est vrai, ça vous rend tout vert, vous avez l'air d'un mort...


272 LES MEMOIRES DU DIABLE.

Tout à coup madame Humberl poussa un cri, el reprif avec un effroi véritable :

— Dieu ! que vous êtes bête, Pierre ! n'éteignez donc pas ]a lumière connue ça. ça me fait des peurs atroces.

Le valet de cliamjjre, qui avait voulu faire une aimable farce, avait eu eiïet soufflé sur les bougies et s "était posé der- rière la flamme du punch. Son visage, éclairé par celte lueur sinistre, avait pris une teinte verdàtre , et l'horrible grimace qu'il faisait pour donner plus de charme à sa plaisanterie lui prêtait un aspect effrayant. Il laissa échapper un son rauque et prolongé de sa poitrine, et madame Humbert, tout épou- vantée se prit à dire :

— Voyons, Pierre, en voilà assez, rallumez les bougies. — Heu, heu, heu!... fil Pierre d'une voix sépulcrale. — C'est une hoireur ! s'écria madame Humbert, peut-on faire des bêtises commeça!— Heu, heu, heu!. ..fit Pierred'une voix encore plus formidable. — Tenez, si vous ne finissez pas, je vais appeler, dit madame Humbert véritablement tremblante, et en se diri- geant du côté de la porte. — Vous ne sortirez pas d'ici, repartit Pierred'une voix caverneuse; je suis venudelenfer pour vous emporter, toi et ton malade. —Voulez-vous vous taire? criait madame Humbert; Pierre, Pierre, taisez-vous donc! — Je ne suis pas Pierre, je suis le Diable. — Satan, est-ce toi ? s'é- cria Luizzi dont l'imagination ébranlée par une longue mala- die devait se laisser prendre facilement à une scène qui , pour lui, pouvait n'avoir rien dp surnaturel.

A cette interpellation du baron, le valet de chambre et la garde -malade poussèrent un grand cri et se jetèrent l'un contre l'autre, tandis que Luizzi, dans son délire, continuait de s'écrier :

— Satan, viens à moi, Satan, je t'appelle. — Vous en avez fait une belle; dit madame Humbert toute tremblante, voilà que vous l'avez remis dans un pire état qu'il y a huit jours; il recommence à invoquer le Diable comme un enragé. — Ce serait tout de même drôle, dit Pierre d'une voix qu'il s'effor- çait vainement de rendre rassurée, ce serait tout de même drôle si le Diable avait paru. — Voyons, finissez, reprit ma- dame Humbert avec impatience, ou je vais appeler quel- qu'un.

Elle ralluma les bougies, pendant que Pierre versait de eau-de-vie brûlée dans les verres.

— Tenez, lui dit-il, prenez-moi ça, ça vous remettra un peu,


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car vous avez une lière peur. — Ne faites donc pasl.'iiitlc fier, reprit la trarde-malade, vous êtes blanc connue un linj^e. Duuui'z-urcu donc encore un pt'tit verre : ç.i m'a porté un coui) SI terrililc (|uand il s'est mis à appeler le Diable, que mes jambes tremhleui encore dessous moi.

Kn parlant ainsi, elle s'assit devant la table. Pierre se |)laça près d'elle, et, tout en lui versant un verre de punch, il lui dit :

— C'est pourtant pas la première fois que vous entendez II- baron appeler le Diable. — Fardi, non! repartit madame Ilumbert en buvant son verre à petits coups, il n'a pas fait autre chose dans tout le conunencement de sa maladie.

L'espèce d'hallucination qui avait saisi le baron s'était dis- sipée devant l'elTroi de la j,'arde-rnalade et du valet de cham- bre ; et, bien persuadé qu'il n'obtiendrait rien d'eux en leur parlant raisonnablement, il se résigna au silence, décidé à écouter tranquillement leur conversation, quoi (ju'ils pussent dire.

— C'est tout de môme une drôle de folie, dit Pierre, que de s'imaginer qu'on a le Diable à ses ordres. — Il y en a de bien plus extraordinaires que celle-là, et, moi qui vous parle, j'en ai vu de bien étonnantes ; j'ai servi pendant un an entier une jeune lille de la Gascogne qui s'imaginait avoir fait un enfant, et a\oir été enfermée pendant sept ans dans un sou- terrain.

Malgré sa résolution de se taire, Luizzi fut tellement sur- pris par celte nouvelle, (ju'il s'écria tout à coup :

— N'est-ce pas Henriette Huré?

La garde-malade sursauta, et Pierre lui dit :

— Qu'avez-voua donc? — C'est son nom, repartit la garde- malade ; d'où donc votre maître sait-il ça? — Hon ! il est Cas- con aussi, il aura connu ça dans son pays. Laissez-le jaboler tout seul, et racontez-moi celle histoire-là. — Je n'en sais pas autre chose, si ce n'est (prolle a été amenée ici par un monsieur de sa famille. Du reste, elle n'est pas méchante du tout, et elle ne fait [tas autre chose que d'écrire son histoire depuis le malin jiis(|u'au soir.

Ce (jue Luizzi \enaii d'entendre lui causa un véritable elTroi. Il comprit comment, avec cette accusation de folie, on pouvait séquestrer jusiju'à la tombe la révélation de cer- tains crimes. Il songea (|ue lui-nième «jtait considéré comme insensé et que peut-être il y avait autour de lui des gens in-


574 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

téressés à accréditer cette opinion. 11 venait de reconnaître qu'il sortait d'une maladie où le délire avait longtemps régné- Pendant ce temps il avait pu raconter les aventures de madame du Berghetde madame de Fantan, et si le bruit en était arrivé j usqu'à ces deux femmes, il n'était pas douteux qu'elles avaient dû plus que personne prétendre qu'il était fou. Il pensa aussi que ce n'était pas seulement durant quelques jours qu'elles avaient besoin de cette opinion sur son compte, et Luizzi dut craindre qu'elles ne tentassent tous les moyens de faire dis- paraître du monde un homme qui avait montré qu'il connais- sait le secret de toutes leurs infamies. Le silence qui avait suivi la réponse de madame Humbert avait donné à Luizzi le temps de faire toutes ces réflexions. Le silence avait été oc- cupé par l'absorption de quelques biscuits légèrement arrosés de punch, et Pierre reprit :

— C'est tout de même singulier qu'un être perde comme ça sa raison tout d'un coup et sans dire gare. — Est-ce que votre maître n'avait jamais donné des signes de folie avant ces dernières six semaines ? — Non, dit Pierre. D'ailleurs, il n'y avait guère que quinze jours que j'étais à son service, et il était à peu près comme tout le monde, si ce n'est que, quand il était enfermé, il avait l'habitude de parler tout seul.

— Et ça ne vous a pas averti? dit madame Humbert.— Ma foi non, répondit le valet de chambre, parce que je sortais pré- cisément de chez un député qui passait toute sa journée à déclamer devant une grande glace posée en face d'une petite tribune qu'il avait fait faire dans son salon pour s'exercer à avoir de l'éloquence. — 11 devait avoir l'air d'un fameux bo- bèche? reprit la garde-malade.— Bien au contraire, repartit le valet de chambre, c'est un avocat en grande réputation, et qui passe pour avoir plus d'esprit qu'il n'est gros. — C'est égal, ça doit être bien bête un homme qui est là en face d'un miroir et qui se fait des discours à lui-même.

Luizzi, qui voyait la conversation s'égarer loin de ce qui l'intéressait, voulut la ramener sur lui-même, et demanda en- core une fois à boire.

— Est-il altéré ce soir, dit madame Humbert avec humeur.

— Avec ça que la tisane que vous lui avez donnée a dû joliment le rafraîchir : elle est toute tombée dans les draps. — Tiens, c'est vrai, et j'ai oublié d'en faire d'autre; et mainte- nant voilà qu'il n'y a plus d'eau dans la bouilloire et qu'il faut que je rallume le fen. — Ne vous donnez pas la peine, ma-


LES Mf'MOIRES DU DIABLE. 27\\

dame Humbert, je m'en vais arranger cela. Où est le paquet qu'il fanllmellre deilans? — A i:aiiciie,iù, sur laclieininoo, près de celle petile sonnette d'ar},'eiil qui a une si drôle de forme. Luizzi, à ce mol, souleva sa itMe el aperçai son talisman. Le premier sentiment (jn'il éprouva fut une vive satisfac- tion; mais peu à peu, en réflécliissant à la position oii l'a- vaient conduit les confidences du Diable, il se promit bien de ne plus avoir recours à lui. Pendant que Pierre préparait la tisane et que madame Humbert continuaii la déyuslalion de l'eau-de-vie brûlée, le cocher entra, portant d'une main un bocal de sangsues et de l'autre un énorme paquet de fa- rine de graine de moutarde. Celle vue, mieux, que toutes ses réllexions, inspira à Luizzi l'idée de se tenir en repos. 11 fré- mit de penser qu'on allait lui appliquer de pareils topiques, el, pour que le désir de lui porter secours ne vint pas à ces deux excellents serviteurs, il feignit de dormir. Pour rendre la comédie plus complète, il essaya même d'un léger ronllement.

— liein! dit Pierre en se relournaMt. Dieu me danuiel je crois qu'il râle. — Sur, dit le cocher ens'avançant vers le lit,

— Pas possible ! dit .Madame Humbert en se soulevant à peine de son fauteuil. — Ça ne m'étonnerait pas, reprit Pierre qui vint à son tour examiner le malade, il y a plus de huit jours qu'il nous lanterne comme ça : tâtez-y donc un peu le pouls.

Madame Humbert se leva à son tour, mais l'eau-de-vie brûlée ayant agi plus qu'elle ne pensait, elle arriva en tré- buchant, el, au lieu de prendre le poignet du malade pour y chercher le pouls ([ui battait encore vigoureusement, elle promena son doigt sur le dos de la main. Ne sentant point les pulsations de l'artère, elle répondit ductoralement :

— Ma foi, je crois que c'est fait. — Rcijiiiescat m pace, dit Pierre en lui jetant le drap sur le visage, j'ai mon beurre fail-

— Di' Vrofuudis, répondit le cocher en nasillant, les chevaux ont mangé tout le foin el toute l'avoine. — Un moment, dit madame Humbert, je suis responsable, ne louchez pas aux effets, ça se reconnaît: l'argent comptant, jenedis pas.— V en a pas d'argent comptant, dit Pierre. — Doii le sais-tu ? repartit le cocher, l'as doncvisité les conunodes el les secrétaires. — Je te disque je sais qu'il n'y enapas. — Bon, bon, fil le cocher, compte là-dessus, les commissaires de police ne sont pas faits rien que pour les chiens : tu vas me donner tout de suite ma part, ou je vais chez le magistrat et je babille. — Avise- l'en, et je te ferai demander si depuis six semaines les che-


-27(1 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

vaux ont mangé six cents bottes de foin et vingt sacs d'avoine. — Pierre a raison, dit madame Humbert, il ne se mêle pas des affaires de l'écurie, ne vous mêlez pas des affaires de la chambre. — Combien qu'il vous donne donc de remise pour preudre|ainsi son parti? — Rien du tout, entendez-vous bien ; je suis une honnête femme, et je n'ai rien pris que ce que les malades m'ont donné, et monsieur Pierre est témoin que tout à l'heure le défunt m'a offert une demi-douzaine de couverts d'argent pour me récompenser des bons soins que je n'ai cessé de lui prodiguer. — C'est-il écrit quelque part? dit Louis. — Non, puisqu'il est toujours hermétùjiiemeid lié dans son lit. — Eh bien, repartit le cocher si vous ne mangez jamais que dans cette argenterie-là, vous courez grand risque de vous servir votre soupe avec vos doigts. — C'est vrai tout de même, reprit Pierre; c'est bien fâcheux qu'on n'ait pas pu lui donner l'i- dée d'un testament à cet homme ; je parie qu'il nous aurait fait des rentes à tous. — C'est possible, repartit Louis, il était un peu bête ; mais ce qui est fait est fait, n'y pensons plus, et lâchons de nous arranger entre nous comme d'honnêtes gens que nous sommes. — Soit, dit Pierre, asseyons-nous là et parlons bas, il ne faut pas que le groom puisse nous enten- dre. — Ouicbe! je l'ai laissé qui ronflait sur le canapé du sa- lon, et, s'il s'éveille, Ce ne sera pas pour venir nous déran- ger, mais pour aller se fourrer dans son lit. — Ferme toujours la double porte, reprit le valet de chambre, et assemblons- nous un peu en conseil.

Luizzi entendit, au mouvement des chaises, qne les trois nobles interlocuteurs avaient pris place autour de la table, et le choc des verres lui apprit que l'exercice de l'eau-de- vie brûlée avait recommencé.

— Voyons, dit Louis, sois franc, Pierre : qu'est-ce que lu as trouvé dans le secrétaire? — Dix mille cinq cents francs, répondit le valet de chambre, et pas un sou de plus. — Pa- role d'honneur? — Parole d'honneur! Kt toi, combien as-tu eu de l'avoine el du foin ? — Onze cent vingt-deux francs. — Ce n'est pas lourd, dit madame Humbert. — Dame ! lit le cocher, cbacun apporte ce qu'il a. — Ma toi, pour un homme riche à millions, reprit madame Humbert, vous ne ferez pas là un bien riche héritage. — 11 est vrai de dire, repartit Louis, qu'un bon testament nous aurait mieux été. Est-ce qu'il n'y a pas moyen d'en avoir un? — Je ne sais pas assez bien écrire, reprit Pierre; d'ailleurs, Monsieur avait une


LES MKMOIUKS DU DIABLE. 577

écriture de pieds de mouche loat à lait drôle. — Est-ce que vous en avez pur là? dit madame llumbeit. — Je ne sais pas, lépoudit le valet de chambie; je n'ai jamais vu l'écriture de Monsieur que quand il me donnait des petits billets à porter. — Cré matin! dit Louis en IVappant sur l;i table, que les gens instruits sont heureux! Penser que j'ai des gueux de parents qui ne m'ont pas seulement appris à écrire et que je manque peut-être ma fortune à cause de cela !

Malgré l'horreur que Luizzi éprouvait à entendre un pa- reil entrelien, l'idée de ce testament lui donna une espérance. Au moment oii le cocher frappa sur la table avec violence, il laissa échapper un long soupir, et les trois interlocuteurs épouvantés écoulèrent attentivement.

— Louis, Pierre! murmura doucement le baron. — 11 n'est pas mort, se dirent tout bas les trois interlocuteurs ; et Pierre, qui était le mieux assuré sur ses jambes , alla tirer le drap du lit de dessus le visage de son maître. — Ah! c'est toi, mon bon Pierre ? dit Luizzi comme s'il revenait à lui ; où suis-je donc, et que m'est-il arrivé? — Tiens! dit tout bas madame Humbert, on dirait que la raison lui est revenue. — Quelle est cette dame? demanda le baron en s'adressant à Pierre. — Je suis votre garde-malade , répondit madame Humbert en saluant. — 11 y a donc bien longtemps que je suis en danger? repartit le baron.

Les domestiques se regardèrent entre eux, n'étant pas très-assurés que ce fût un véritable retour à la raison. Ce- pendant Louis reprit :

■ — Voilà six semaines que vous êtes au lit, monsieur le baron. — Et depuis ce temps-là vous me veillez chaque nuit, mes enfants? — Ça, c'est vrai, dit Pierre, nous ne nous sommes guère couchés que le jour depuis votre maladie. — Vous recevrez la récompense de ce zèle, repartit Luizzi, soit que je guérisse, soit que je succombe, car je me sens bien faible. — J'ai été chercher des sangsues ; si Monsieur en veut, ça le remettra peut-être? — Je crois que c'est inutile, dit Luizzi. Je voudrais avant toutes choses pouvoir écrire un mot à mon notaire.

Les domestiques se regardèrent.

— Je ne crains pas la mort, reprit Luizzi: mais enfin on ne sait pas ce qui peut arriver, et il est nécessaire que je mette un peu d'ordre dans mes affaires. Je ne vous oublie- rai pas, mes enfants, je ne vous oublierai pas.

TOME I. 16


278 LES MEMOIRES DU DIABLE.

La ruse de Luizzi eut tout le succès possible, quelque grossière qu'elle fût. C'est qu'elle s'adressait directement à la cupidité, et il faut reconnaître que, si cette passion est l'une des plus ingénieuses à se créer des moyens d'arriver quand elle agit de son seul mouvement, elle est aussi la plus facile à se laisser prendre aux appâts les moins déguisés : c'est le propre de tous les instincts voraces, physiques et moraux. Le désir que le baron venait de témoigner fut rapi- dement accompli. Cependant il remarqua que Pierre et ma- dame Humbert tenaient un conciliabule à voix basse, tandis que Louis lui donnait l'encre et le papier nécessaires. Une nouvelle frayeur saisit le baron. Eu efl'et, s'il faisait venir un notaire et lui confiait un testament, ne devait-il pas craindre qu'une fois persuadés qu'il renfermait des dispositions fa- vorables pour eux , les misérables qui l'entouraient ne vou- lussent hâter le moment où ils pourraient en profiter? Et il s'arrêta pour chercher un moyen de prévenir ce nouveau dan- ger.

— Monsieur le baron n'écrit pas ? lui dit Louis en l'exami- nant. — Hé ! comment veux-tu qu'il écrive ? dit Pierre ; tu sais bien qu'il n'a pas les mains libres.

Et aussitôt, s'étant approché, il écarta les couvertures et défit les liens qui attachaient les bras du baron. Luizzi tira ses mains de son lit avec une joie d'enfant; mais celte joie se calma aussitôt à l'aspect de l'horrible maigreur de ses bras. Le malade dont le visage dépérit de jour en jour et qui suit, dans un miroir, les ravages de sa maladie, se rend diffi- cilement un compte exact de l'altération graduelle de ses traits; mais celui qui se voit tout à coup après un long espace de temps, et qui découvre l'état où le mal l'a réduit, celui-là éprouve le plus souvent une terreur qui lui est plus fatale que le mal même. 11 en fut ainsi pour Luizzi. A peine eut-il vu ses bras, qu'il s'écria d'une voix épouvantée :

— Un miroir! donnez-moi un miroir!

La servilité obséquieuse qui avait fait place dans lame des domestiques à l'ignoble indifférence qu'ils montraient aupa- ravant, ne résista pas à ce désir du baron : madame Hum- bert remit un miroir à Luizzi, et le posa sur son séant. Quand il se vit alors avec son visage pâle, sa barbe longue, ses cheveux en désordre, ses yeux hagards et brillants de fièvre, le nez pincé, les lèvres blanches, il resta un moment immo- bile à se contempler. Ce prétendu courage, dont notre héros


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 379

>o croyait si bien pourvu, s'évanouit soudainement, et il s'é- •iia en larmoyant :

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Puis, laissant échapper le miroir, il retomba sur son lit il;ins un état d'alîaissement et de désespoir véritables, lais- sant couler de ses yeux de grosses larmes qu'il ne cachait jias à la curiosité avide de ses domestiques ; car en ce mo- i.ient sa lâcheté avait vaincu sa vanité, ce courage de laplu- |iart des hommes. Il semble que les bons serviteurs de Luizzi lurent véritablement alarmés de ce spasme de faiblesse, car madame Humbert lui dit de la voix la plus douce possible :

— Est-ce que monsieur le baron ne veut pas écrire à sou notaire? — Je suis donc bien mal? dit Luizzi en regardant la i^arde-malade d'an œil inquiet. — Non, Monsieur, non; mais les bonnes précautions sont excellentes à prendre, et toujours est-il qu'il vaut mieux mourir après s'être mis en règle avec les hommes et avec Dieu. — Avec Dieu ! repartit Luizzi en éclatant en larmes, avec Dieu! moi, me réconcilier avec Dieu! jamais, jamais! l'enlér s'est emparé de moi, et... — Put! voilà que ça le reprend, dit Pierre; c'était une fausse joie. Voyons, il faut le rattacher. — Oh ! reprit Luizzi presque en pleurant, ne me liez pas, je vous en prie : je ne dirai rien, je me tairai, mais ne me liez pas. Je vais écrire; je vais écrire à mon notaire.

Cette nouvelle assurance fit encore son effet, et Luizzi prit la plume qu'on lui présentait. Mais il ne voyait pas le pa- pier ; sa main ne savait plus conduire sa plume ; il put à peine tracer quelques mots, et, épuisé par ce dernier effort, il re- tomba sur son lit.

— Dépêche-toi, Louis, dit Pierre à voix basse; il n'y a pas de temps à perdre.

Le cocher sortit rapidement et ferma la porte avec bruit.

— Ne me laissez pas seul , dit Luizzi tremblant ; ne me laissez pas seul.

Pierre et madame Humbert s'assirent en silence à côté du lit, observant les moindres mouvements du malade, et s'em- pressant d'arranger son oreiller et de le placer le plus com- modément possii)le. Tout le désordre de la chambre avait disparu, enlevé par Pierre, pendant que Luizzi écrivait; de façon que, lorsqu'il regarda de nouveau autour de lui, il ne vit plus les traces de cette orgie nocturne dont il avait été le témoin. La tête affaiblie par la maladie et par le choc


980 LES MEMOIRES DU DIABLE.

des vives impressions que lui avait causées la scène hon- teuse qui venait de se passer, il eut peine à garder une con- science exacte de tous ses souvenirs, et bientôt il en arriva à se demander si ce n'était pas encore un des rêves de son délire. Rassuré par ce doute, il se laissa aller à une somno- lence fiévreuse, qui lui représentait tantôt sa maison au pil- lage, tantôt des myriades de sangsues le poursuivant de tous côtés. Enfin la lassitude l'emporta ; il s'endormit tout à fait et ne s'éveilla le lendemain que lorsque le jour commençait à se lever. Ce fut le bruit de la sonnette de son appartement, violemment agitée, qui l'arracha à son sommeil. Puis il vit entrer Pierre qui dit tout bas à madame Humbert d'un ton affairé :

— Voici le notaire.

Louis entra un moment après, et madame Humbert leur dit à voix basse :

— Il dort.

Le baron résolut de profiter de l'erreur de ses domestiques pour s'assurer de la vérité de ce qui s'était passé durant la nuit. Il écouta donc ce qu'ils se disaient entre eux.

— Tu as été bien longtemps? dit Pierre à Louis. — C'est que je n'ai pas trouvé le notaire chez lui; on m'a dit qu'il était allé au concert dans le faubourg Saint-Germain, et il m'a fallu courir du boulevard à la rue de Babylone. Arrivé là, je lai fait demander; mais un valet de pied m'a déclaré n'avoir pu le trouver dans les salons, et j'allais revenir, lorsqu'un cocher de mes amis, qui me demandait ce que j'étais venu chercher, m'a appris qu'il venait de voir partir la voilure du notaire et qu'il avait entendu donner l'ordre de le mener Place-Royale chez un de ses clients qui donnait un grand bal. J'ai couru jusque-là et je n'ai pas eu de peine à le faire de- mander, attendu qu'ils n'étaient plus que quatre ou cinq at- tablés à une partie d'écarté. 11 m'a fallu attendre encore une grande heure et demie, parce que la partie était un peu chaude; enfin je l'ai attrapé au passage et je vous l'amène en bas de soie et en claque. — C'est bon, dit Pierre; pourvu que le baron ne soit pas retombé, c'est tout ce qu'il faut. — S'est-il aperçu de quelque chose? reprit Louis. — De rien, repartit le valel de chambre ; il a cru que nous étions en train de le veiller.

A ce moment un bruit de voix se fit entendre dans le salon, et le docteur Crosteucoupe entra, suivi du notaire Maclitîlin.


LKS MEMOIRES DU [DIABLE. r>Si

— Je vous dis que c'est impossible, disait le docleiir d'un Ion impératif; ces iniiiéciles auront pris un niomenl de folie tranquille pour un retour à la laison, il y a encéphalite aiguë et persistante, nous sommes bien loin d"une guérison. — Diable! répondit alors le notaire, ce n'était pas la peine de me déranger et de me faire lever à une pareille heure. Quand on a veillé une partie de la nuit pour ses affaires, il n'est pas agréable de se lever au point du jour. — Vous avez parfai- tement raison, repartit le médecin; mais votre présence ici est, je le crois, irès-inutile. — J'en serais désolé, dit le no- taire; voyons cependant M. de Luizzi, et assurons-nous de son état.

Ils s'approchèrent tous deux, et Luizzi ouvrit les yeux pour voir le médecin à qui il était confié. C'était un homme d'une taille très-élevée, le front chauve quoiqu'il ne parût pas d'un âge très-avancé, mis avec une élégance particu- lière, et portant sa tête d'une façon toute théâtrale. Il se posa au pied du lit du baron, et, le regardant fixement avec un léger froncement de sourcils, il tendit le doigt vers lui et dit d'une façon toute doctorale :

— Voyez ! les traits sont saillants, la face est pourpre et vultueuse, les yeux sont rouges et animés; le globe de l'œil est en rotation, le mouvement respiratoire est irrégulier et tremblotant, la peau est halitueuse, la maladie n'a pas dimi- nué d'intensité.— Je crois que vous vous trompez, docteur, reprit doucement le baron. — Voyez, repartit M. Crosten- coupe en souriant, il y a encore délire; il dit que je me trompe. — Je vous jure, docteur, reprit Luizzi, que j'ai toutes mes facultés ; et la meilleure preuve que je puisse vous en donner, c'est que voici les raisons qui m'ont fait appeler mon notaire.

Aussitôt le baron se mit à raconter au médecin la manière dont il était soigné par ses domestiques et leurs projets en cas de mort.

— Dieu de Dieu! s'écria madame Humbert, en voilà-t-il une lubie! j'ai passé la nuit tranquillement toute seule à côté de lui, et j'ai été obligée d'aller éveiller Louis qui dormait dans l'antichambre. — Une preuve, reprit Pierre d'un air courroucé, c'est qu'on n'a qu à voir dans le secrétaire et dan les armoires s'il manque quelque chose. — C'est bon, c'est bon, dit M. Crostencoupe, vous n'avez pas besoin de vous défendre : il est bien certain que la folie continue. — Mais


?8-2 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

c'est vous qui êtes fou ! s'écria Luizzi furieux en se levant sur son séant. — Comment, vous l'avez détaché? reprit vi- vement le docteur en voyant ce mouvement violent. — Dame! il a bien fallu pour qu'il pût écrire à M. le notaire, repartit madame Humbert. — Allons, remettez-lui ses liens, dit le docteur. — Ne vous en avisez pas, misérables! cria Luizzi avec une fureur croissante. — Dépêchons, dépêchons, reprit le médecin, ne faites nulle attention à ses cris. — Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? dit le notaire en s'éveillant en sursaut; car, fatigué de la nuit qu'il venait de passer à ce qu'il appelait ses affaires, il s'était assis sur un fauteuil et s'était laissé gagner parle sommeil pendant le récit de Luizzi.

— Mon Dieu! repartit le médecin, le délire le reprend avec plus de violence que jamais. — Monsieur Bachelin, criait Luizzi, venez à mon aide : c'est un assassinat prémédité. — Vous l'entendez, reprit le docteur, la folie est complète. — Envoyez-moi un autre médecin, disait Luizzi, je ne connais pas celui-là ; c'est un intrigant, un misérable ; je suis dans les mains de gens qui spéculent sur ma mort. —Attachez-le plus solidement que jamais, disait le docteur, tandis que le baron se défendait le mieux qu'il pouvait.

Enfin, épuisé de forces, suffoquant de rage, il tomba affaissé et haletant sur son lit.

— Pauvre homme! dit le notaire en le regardant, lui que j'ai vu si fort et si gaillard! Ce sera un bel héritage pour les Crancé. — Jamais, reprit Luizzi, ma fortune n'ira à une fa- mille à laquelle appartient l'infâme madame de Fantan. — Bon! le voilà tout à fait reparti, dit le médecin. Éloignez- vous, Monsieur; l'idée d'un testament ne peut que l'exaspé- rer encore plus.

Le notaire jeta en partant un regard de pitié sur te mal- heureux Luizzi et emporta sa dernière espérance. Dès que le médecin fut seul, il reprit eu s'adressantà madame Humbèrt:

— Voyons, quel a été cette nuit l'effet des sangsues et des sinapismes? — Je ne les ai pas appliqués, la nuit ayant été très-calme. — C'est peu probable, jamais le pouls n'a été si agité. Vous allez les lui appliquer immédiatenient. Vous pourrez en mettre cent. — Très-bien, dit madame Humiicrt.

— Je reviendrai ce soir, reprit le docteur, voir où nous en sommes.

El il sortit aussitôt. Dès qu'il ne fut plus dans la chambre, les trois domestiques se regardèrent en face et semblèrent


LES MÉMOIRES DU DIABLE. ?S3

s'inferrooer; mais, sur un signe de Pierre, ils sortirent à leur tour et laissèrent Luizzi seul. Le malheureux baron resta donc en présence de ses réflexions. Il était entre les mains d'un bourreau ignorant qui devait le tuer de toute nécessité par ses remèdes, et au pouvoir de domestiques dont il avait dévoilé les coupables projets sans persuader personne, et qui avaient un intérêt certain à ce qu'il ne se rétablît point pour éviter le châtiment qu'il pourrait vouloir leur infliger. Luizzi se sentit pei'du. Il n'avait nul moyen de prévenir ses amis, et d'ailleurs pouvait-il dire qu'il eût des amis? C'en était fait de lui, sans doute. Ses domestiques tenaient un conciliabule dans l'antichambre pour consommer un crime devenu néces- saire. Que faire, que devenir, à qui s'adresser? au Diable? Luizzi recula encore devant Tidée de se remettre en rapport avec cet agent infernal : n'était-ce pas lui qui l'avait mis dans l'épouvantable position où il se trouvait? Peut-être Satan ne l'en retirerait-il que pour le plonger dans une po- sition plus abominable? Cependant c'était sa seule ressource, et, dans l'abandon où il se trouvait de tout secours humain, le baron appela Satan. Mais Satan ne parut pas, et Luizzi re- connut que cette espérance encore lui était enlevée. En effet, la sonnette souveraine était hors de sa portée, et il n'avait pas plus de moyen de faire obéir son esclave infernal que ses domestiques humains. Grâce à cette impossibilité, l'es- poir que Luizzi avait mis dans Satan en désespoir de tout autre lui parut un moyen assuré de salut qui lui était enlevé, et il le désira d'autant plus ardemment qu'il ne pouvait plus en user; il déplora amèrement de n'avoir pas profité des mo- ments où ses domestiques lui obéissaient pour demander son talisman, et il s'écria dans un mouvement de rage :

— Oh! je donnerais dix ans de ma vie pour avoir cette sonnette ! — Vrai? dit le Diable en paraissant soudainement au pied de son lit. — Ah ! c'est toi, Satan? lui dit Luizzi, dé- livre-moi, sauve-moi. — Et tu me donneras dix ans de la vie? — Ne m'en as-tu pas déjà assez pris? — Pas assez, puis- que tu as fait tant de sottises. — C'est toi, infâme, qui m'y as poussé. — En t'obéissant. — En me cachant la vérité. — En le la disant. Seulement, baron, sache bien une chose, c'est que celui qui a fait ce monde est un habile ouvrier; quand il a mis aux yeux des hommes des paupières, c'a été pour qu'ils ne devinssent pas aveugles sous l'éblouissante clarté du soleil; quand il leur a donné l'ignorance, l'erreur, la cré-


3S4 LES MÉMOIRES DU I)[ABLE.

dlililé, c'a été pour qu'ils ne devinssent pas idiots et fous de- vant la foudroyante lueur de la vérité. — S'il en est ainsi, je n'ai donc plus rienàte demander?— Cela le regarde. — Puis- je me sauver de la position où je suis? — Tu le peux. — Kh bien! rends-moi seulement cette sonnette. — Non, parhleu! c'est du bon temps que je prends, je suis libre. — Pourquoi donc es-tu venu? — Parce que tu m'offrais un marché avan- tageux. — Je ne veux pas l'accomplir. — Tu en es le maître.

— Dix ans de ma vie! dit Luizzi douloureusement, jamais!

— A quoi donc t'a-t-elle servi, pour que tu y tiennes tant?

— C'est précisément parce qu'elle ne m'a servi à rien que je veux ménager ce qui m'en reste. — Eh bien ! reprit le Diable, en échange de ce mot-là, je te donnerai un conseil. Tu viens de dire la plus haute des vérités : l'homme ne tient tant à sa vie que parce qu'il en a fait un mauvais ou un ennuyeux emploi ; il croit sans cesse que le lendemain lui donnera ce qu'il a laissé échapper la veille, et il court toujours après une chose qu'il a toujours laissée derrière lui. — Tu n'es pas changé, maître Satan, et tu fais toujours de la morale. Quel est ce conseil que tu veux me donner? — Marie-toi, lui dit le Diable. — Moi? s'écria Luizzi. — Vois, mon maître; si tu n'étais pas seul en ce moment, rien ne serait de tout ce qu t'arrive. — C'est un piège que tu me tends. — C'est un mar- ché que je te propose. Prends une femme, je te tire de ton lit sans te demander rien. — Une femme de la main, ce serait un triste présent. — Tu choisiras, je ne m'en mêlerai pas le moins du monde. — Tu sais que je choisirai mal. — Foi de Satan, je n'y ai pas regardé, mais j'ai la chance pour moi. Tu es vain, tu es faible, tu es riche, tu tomberas sur quelque intrigante. — Et quel est le délai que tu m'imposes? — Six mois. — Et si au bout de ce temps je n'ai pas choisi? — J'au- rai dix ans de ta vie. — Mais si je me marie, quel profit en retireras-tu ? — C'est ma liberté que j'achète, dit Satan en riant; ta femme te donnera assez à faire pour que tu ne t'oc- cupes plus de moi. Tu es vain, tu la prendras jolie, par con- séquent tu seras jaloux : énorme occupation. Tu es faible, c'est-à-dire que tu seras le serviteur de tous ses caprices ; tu es riche, cela lui donnera le droit d'en avoir assez pour que tu n'aies pas de temps à perdre avec moi. — Tu profites de les avantages, Satan; tu n'oserais me parler ainsi si j'a- vais ma sonnette. — Tu vois bien que je ne suis pas si diable qu'on le dit, puisque j'agis comme un homme.— Ton conseil.


LKS M f: MO IRES DU DIABLF. isr.

j'en suis sûr, est une perfidie. — Saint Paul a dit : Mclim exi ntihcn- qiiam iiri, il vaut mieux se marier qu'être brûlé. — iMais enfin, dois-je périr ici? — Qui sait? — Tu veux être trop fin, Satan, reprit Luizzi en riant; je t'ai pris à ton propre piège; tu mas demandé dix ans de ma vie, c'est que j'ai encore dix ans à vivre. — Oui! mais de quelle manière? Tu es entre les mains d'un médecin qui te croit fou. — Il faudra bien qu'il reconnaisse le contraire. — Crois-tu qu'Henriette Buré soit folle? — Plait-il! s'écria Luizzi ; et lu penses que je pourrais aller finir mes jours dans une maison d'aliénés ? — Il y en a de pins raisonnables que toi qui y sont morts. — Tu calomnies la société, Satan. — Je t'en ferai juge un jour. — Quand cela? — Peut-être demain, peut-être dans dix ans : cela va dépendre de la résolution que tu prendras. — Mais enfin ne peux-tu me dire une seule chose ? La honteuse scène que j'ai vue cette nuit était-elle vraie, ou bien était-ce l'effet de mon délire ? — Tu as bien vu, tu as bien entendu.

— Cela fait lever le cœur, dit Luizzi. — C'est que tu es ma- lade, baron, et que tu as le goût dépravé. — Prêcheur de vice, oserais-tu le défendre même sous cette ignoble forme? reprit le baron. — Bon ! fit le Diable, je laisse faire à la bonne compagnie. — A la bonne compagnie? — A la meil- leure et à la plus bégueule, mon cher, reprit le Diable en soufflant du bout des lèvres comme s'il eût été assailli par une mauvaise odeur ; seulement tu as eu en action l'avant- goùt d'une littérature qui fera fureur dans quelques années.

— En France ? demanda Luizzi , chez le peuple le plus élégant et le plus spirituel du monde ? — Oui, mon maître, chez le peuple le plus élégant et le plus spirirituel. Il se créera bientôt une littérature consacrée à l'histoire de la loge, de la mansarde, du cabaret ; les héros en seront des por- tiers, des marchands d'habits, des revendeuses à la toilette; la langue sera un argot honteux, les mœurs des vices de bas étage, les portraits des caricatures stupides... — Et tu crois qu'on lira de pareils ouvrages? — On les dévorera, grandes dames et grisettes, magistrats et commis d'agent de change. — Et l'on estimera de pareilles productions? — Je n'ai pas dit cette bèlise. Il en sera de cette littérature comme d'une femme galante, on la méprise el on court après elle. — C'est bien dillérent. — C'est absolument la même chose, baron; c'est le privilège des plaisirs faciles. Pour se plaire à l'amour d'une femme distinguée, il faut de la liau-


580 LES MEMOIRES DU DIABLE.

teur dans le cœur et dans les idées ; il faut savoir trouver son bonheur dans un mot, dans un regard, dans un geste, dans quelque chose de déhcat et de voilé, de saint et de grave. Avec une fille de joie, au contraire, le plaisir vient au galop, bien franc, bien ouvert, bien débraillé ; on n'a aucune peine à le poursuivre, il se jette à votre cou, il vous excite, il vous entraîne, il vous égare. Le lendemain au matin on en rougit, le soir on recommence. Il en est de même en littérature : on ne racontera pas à tout venant qu'on a été dans un mauvais livre, mais on y va. — Et des scènes pareilles à celles que j'ai vues pourront y prendre place? — Ne dois-tu pas écrire mes mémoires?— Et tu veux qu'un pareil tableau s'\ trouve? — Pourquoi non? Crois-tu qu'à la distance où je suis de l'humanité je fasse beaucoup de différence entre les vices d'un grand seigneur et ceux d'un manant? Crois-tu que, pour celui qui voit l'homme à nu, l'habit qui recouvre ses difformités soit une chose importante? Tu as vu la cupidité dans sa plus basse expression, veux-tu la voir dans ce qu'on appelle le monde? — Qu'entends-tu par le monde? —Oh! il y en a de bien des étages; mais je n'y ai jamais vu de diffé- rence que dans la tenue et le mystère. — C'est-à-dire qu'il y a plus d'hypocrisie en haut qu'en bas ; ce n'est qu'un vice de plus. — Mon bob ami, dit Satan, l'hypocrisie, à la bien prendre, est le grand lien social de l'humanité. — Plaît-il? fit Luizzi. — Écoute, baron ! Dans une ville oi'i règne la peste, si une administration imprévoyante laissait encombrer les rues de malades et de cadavres, si elle laissait l'air se cor- rompre et les imaginations s'épouvanter, il n'est pas douteux qu'en peu de temps le fléau gagnerait les trois quarts de la population: mais si, au contraire, elle fait disparaître toutes les traces de la maladie, si les moribonds sont cachés dans des hôpitaux et les victimes enlevées rapidement, Téiàdémie se réduit à ses propres forces. Il en est du vice comme de la peste. Il a ses miasmes qui corrompent l'air moral ; c'est ce que vous appelez le mauvais exemple. Ne blâme donc pas Thypocrisie qui recouvre les plaies de l'humanité : c'est la salubrité morale de la société. — Et qu'est-ce donc que la vertu? — La vertu, mon maître, c'est la santé. — Où est- elle? — Cherche. — Et comment puis-je la découvrir d'après ce que tu viens de me dire ? qui m'assurera que l'hypocrisie, cet babil trompeur, ne cache pas d'affreuses maladies ? — Regarde sous les vêlements. — C'est-à-dire qu'il faut que


LES MEMOIllES DU DIABLE. 287

j'écoute les histoires que tu me raconteras? Je n'y ai vu que des crimes. — Ce n'est pas moi qui ai choisi les sujets. — Mais si par hasard je rencontrais un être pur, ne le salirais- tu pas par tes récits ? — Je ne mens ni ne calomnie, c'est l'arme des faibles et des lâches. — Puisqu'il en est ainsi, maître Satan, puisque j'ai la certitude de savoir la vérité sur toute femme que je rencontrerai, j'accepte le marché que tu m'as proposé, mais à une condition, c'est que j'aurai deux ans pour faire un choix. — Deux ans, soit, repartit le Diable. — C'est convenu? — Convenu. — Alors guéris-moi. ^ Je n'y puis rien, repartit Satan. Je ne touche point aux choses matérielles de ce monde, tu le sais bien. — Alors tu m'as donc trompé? — Tu es toujours le même : déliant, parce que tu es faux. Va, dans trois semaines tu seras aussi bien portant que tu peux l'ètie. — Et comment? dit Luizzi. Le Diable n'y était plus.


XXV

UNE BELLE CURE.

Luizzi se trouva fort désappointé de la subite disparition de Satan ; mais, rassuré par ses promesses, il considéra sa position d'un esprit plus calme et finit par comprendre quelle n'était pas aussi désespérée qu'il se l'était imaginé. C'est que l'effroi lui avait fait voir des monstres dans les obstacles qu'il avait à vaincre. Un moment après, madame Humbert rentra; mais, au lieu de l'énorme bocal de sangsues, de la provision de farine de graine de moutarde qu'il s'attendait à voir entre Jes mains de la matrone, il saperçiU qu'elle portait un petit plateau sur lequel se trouvaient une tasse de bouillon et un verie d'excellent vin. Nous avons dit que Luizzi s'était ré- veillé avec un terrible appétit. L'aspect du bouillon irrita vivement cet appétit, et la faim suggéra au baron l'idée de séduire en secret madame Humbert et de la détacher du com- plot de ses domestiques ; tant il est vrai que l'estomac est le siège du génie dans la plupart des hommes! 11 appela ma- dame Humbert et lui dit :

— Est-ce pour moi que vous apportez cet excellent dé-


5S8 LES MÉMOIRES DU DIAJ5LE,

j-euner? — Pour vous, Monsieur? oh ! non, vous êtes trop ma- iade pour rien prendre. — Allez-vous recommencer à me r.aiter comme si j'étais fou? — Seigneur Dieu! reprit ma- dame Humbert; je sais bien que monsieur le baron a toute sa raison, mais il n'en est pas moins vrai que je ne puis pas me permettre de lui donner à manger. Mon devoir est d'ac- complir les ordres du médecin. — Sans doute, dit Luizzi, mais ce n'est pas votre intérêt. — Ce nest pas l'intérêt qui me dirige, monsieur le baron.— Tant pis! parce que si vous aviez voulu me donner ce bouillon, je vous l'aurais payé comme de l'or potable. — Et si le docteur Crostencoupe ve- nait à le savoir? — Je le mettrais à la porte s'il se fâchait. — C'est-à-dire qu'il me mettrait à la porte, moi, et qu'il place- rait auprès de vous quelque vieille méchante garde-malade qui ferait tout ce qu'il veut. — Vous avez raison, madame Humbert, je ne lui dirai rien. Voyons ce bouillon. Madame Humbert lo remua dans la tasse et dit encore :

— C'est qu'il faudrait lui dire aussi que vous avez pris tous les remèdes. — Je le lui dirai, madame Humbert. Donnez- moi ce bouillon.

Elle prit la tasse et s'approcha du lit.

— 11 y a aussi Pierre et Louis qui pourraient lui rapporter que vous ne suivez 'pas les ordonnances , repartit madame Humbert d'un air embarrassé; et elle replaça le bouillon sur le plateau. — Je pardonne à Pierre et à Louis s'ils veulent me garder le secret; mais donnez-moi ce bouillon. — Buvez doucement, au moins. — C'est bien , c'est bien. — Attendez que je défasse les courroies qui vous attachent. — A la bonne heure, madame Humbert, vous êtes une brave femme.

Luizzi avala le bouillon, et se trouva si reconforté que l'es- pérance lui revint au cœur en même temps que la chaleur à l'estomac Vers le soir le docteur Crostencoupe arriva, et de- manda si on avait exactement suivi ses ordonnances.

— Ah ! docteur, reprit Luizzi, que j'ai éprouvé une étrange chose aujourd'hui ! Imaginez-vous qu'il m'a semblé qu'un voile descendait de mes yeux. Je soulfrais d'horribles piqû- res sur la poitrine et des cuissons brûlantes aux cuisses. — Bon! dit le docteur en fronçant le sourcil, les sangsues elles sinapismes. Après? — Après, docteur? à mesure que (M'Ue douleur augmentait, je sentais ma tête se dégager, et bientôt il m'a semblé sortir d'une nuit profonde. — Enliu, s'é- cria le docteur Crostencoupe, vous êtes sauvé, monsieur le


LES MÉMOIRES DU DIABLE. -28!)

baron I II ne s'agit plus que de persévérer dans les mêmes voies; encore deux cents sangsues et quinze applications sinapisées, et vous serez en état de monter à cheval. — Je l'espère, docteur, dit Luizzi. — Mais ce que je vous recom- mande surtout, c'est la diète la plus exacte. — Comment, docteur, pas le moindre aliment? — Pas un verre d'eau su- crée. La plus légère nourriture, c'est la mort. — La mort? dit Luizzi alarmé. — La mort immédiate et foudroyante. — Bah ! lit le haron d'un air railleur. — Nouvelle congestion au cer- veau, délire, frénésie, mmollissement du cervelet, coma et mort. — Molière ! pensa Luizzi. — Vous m'entendez bien, madame Humbért, dit le docteur Crostencoupe. — Sans doute, sans doute, monsieur le docteur. — .\ demain.

Et il sortit. Le lendemain il arriva, apportant une énorme boîte de pastilles et une bouteille cachetée qu'il déposa sur le lit du malade.

— Voici , dit-il, qui doit compléter votre guérison. Vous prendrez une de ces pastilles d'heure en heure, et dans l'in- tervalle, vous ne manquerez pas de boire une cuillerée à café de cette liqueur. — Je le ferai, docteur, je vous assure.

M. Crostencoupe sortit, et immédiatement après madame Humbert apporta un bouillon à Luizzi, qui le prit avec la joie d'un enfant.

Huit jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le doc teur ne manquait pas de faire une visite tous les matins et une visite tous les soirs, et recommandait l'usage exact de ses pilules et de son julep, qu'on jetait exactement d'heure en heure par la fenêtre. Le baron assurait qu'il se trouvait trop bien de ce régime pour y manquer. Toutefois, au bout dune semaine, il se hasarda à demander au docteur la per- mission de prendre un peu de bouillon.

— Du bouillon! repartit le docteur, du bouillon! vous vou- lez donc détruire l'effet de tous mes soins? du bouillon ! pre- nez de l'arsenic, ce sera plus tôt fait. — C'est que, voyez- vous, docteur? reprit Luizzi en souriant, voilà huit jouis que j'en prends. — Bah! fit le docteur sans trop d'étonnement.

11 réfléchit et reprit :

— Je comprends, les pilules et le sirop ont prévenu l'efiet de cette détestable nourriture. Je suis ravi de ce que vous me dites, cela me prouve qu'elles sont encore plus souve- raines que je ne le croyais. — Ainsi, je puis continuer le bouillon? — Oui, mais en le coupant de beaucoup d'eau et

TOME I. ' 17


290 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

en doublant, la dose des pilules et du sirop. —Je ne l'oublie- rai pas, dit Luizzi.

A peine le médecin fut-il sorti, que le baron cria d'une voix triom pilante :

— Madame Humbert, faites-moi cuire une côtelette et jetez toutes les heures deux pilules et deux cuillerées de sirop par la fenêtre. 11 faut que le docteur ait son compte.

M. le docteur Crostencoupe revint le lendemain, et, sur l'assurance qu'on avait avalé double ration de pilules et de sirop, il admira combien le malade revenait à vue d'œil.

Au bout d'une semaine, Luizzi recommença la même co- médie.

— Docteur, lui dit-il, il me semble qu'il serait peut-être t emps de me permettre une côtelette ou une aile de volaille"?

— Ah! ah !pour cette fois, non, monsieur le baron. Soumettre l'estomac à une digestion pénible, porter le désordre dans les papilles nerveuses de l'estomac, qui ont un rapport si di- rect avec le cerveau, ce serait vouloir ramener toutes les fu- reurs de la maladie. — Vous croyez? — J'en suis sur. Ceci, voyez -vous , est à la portée du praticien le plus vulgaire ; c'est le pont aux ânes de la médecine. — Eh bien ! je vous dirai, docteur, que depuis huit jours je mange ma côtelelie tous les matins. — Prodigieux ! s'écria Crostencoupe en se reculant. Et vous n'avez rien éprouvé? — Rien qu'un bien- être charmant. — Admirable ! Pas de gène dans les idées ? — Non. — Point de tintements d'oreilles? — Non. — Point de vertiges? — Non, rien, absolument rien. — Ah ! je n'uni- rais pu y croire. — A quoi? — A l'invincible puissance de mon sirop et de mes pastilles. Voyez, baron I malgré les im- prudences que vous avez commises, vous voilà presque gucri. Doublez la dose : quatre pastilles par heure, et deux larges cuillerées à bouche de sirop. — Et je pourrai continuer ma côtelette? — Hum ! pour ceci, je ne sais pas. — Les pastilles sont si puissantes ! — Une demi-côtelette. — Le sirop est si souverain ! — Eh bien ! la côtelette, va pour la côtelette. Puis il appela :

— Madame Humbert, écoutez : je vous rends responsable de la vie de monsieur le baron. Je lui ai permis une côte- lette, une côtelette maigre s'entend, et bien cuite ; veillez à ce qu'on ne passe pas l'ordonnance dune bouchée de pain. Pas de crudité, surtout, pas de crudité! — Certainement, monsieur le docteur.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 291

Crostencoupe sortit, et Luizzi, rejetant ses couvertures et se levant, s'écria :

— Madame Humbert, il me faut un dîner à trois services, et surtout une salade et des artichauts à la poivrade. — Ah ! monsieur le baron! faites donc attention! dit la garde-malade en baissant les yeux et en rougissant. — Bon, dit Luizzi, est- ce la simplicité de ma toilette qui vous épouvante? 11 me semble que cela n'a rien de nouveau pour vous. — Rien de nouveau, monsieur le baron, fit madame Humbert avec un sourire , un hochement de tète et un regard de satisfaction inouïs.

Le baron embrassa madame Humbert. Pierre entra. Cela fit penser au baron que, dans son délire de bonne santé, il se faisait le rival de son valet de chambre. Il en fut humilié, et redevint impérieux vis-à-vis de lui.

— Il parait que monsieur est tout à fait guéri ? dit Pierre. On lui servit à dîner, et il mangea admirablement. Huit

jours encore se passèrent ainsi. Un matin que le docteur le trouva levé, il lui dit en souriant :

— Hé ! hé ! monsieur le baron, je pense (]ue vous recon- naissez le bon elTet de la précaution que j'ai prise en vous interdisant de manger autre chose qu'une petite côtelette? — vVllons donc, docteur ! voilà huit jours que je me bourre d'excellents ragoûts et de toutes sortes de crudités. — Inouï! inouï ! inouï ! s'écria le docteur en parcourant la chambre à grands pas; c'est une conclusion admirable à ajouter à mon mémoire. Oui, reprit-il en tirant un manuscrit de sa poche, voici un mémoire qui fera ma gloire et ma fortune : c'est l'historique de votre maladie et de votre guérison. Je l'envoie demain à l'Académie des sciences; il est impossible qu'elle ne soit pas frappée des prodigieux résultats de mon traite- ment au milieu des dangers que le malade semblait créer à plaisir. Car vous avoir guéri si vous aviez ,exactement suivi mes ordonnances, c'était tout simple ; mais vous avoir guéri malgré cette infraction incessante au régime prescrit, c'est la preuve la plus manifeste de l'excellentissime effet de mes pi- lules et de mon julep. Ils passeront à la postérité, monsieur le baron! pilules de Crostencoupe ! sirop de Crostencoupe! de- main je les fais annoncer dans tous les journaux. Vous me permettrez de citer votre nom, monsieur le baron, c'est le seul salaire que je vous demande. — Faites, docteur, dit le baron en riant; je serai ravi de savoir l'opinion de TAcadémie des


~2\)~2 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

sciences sur ce médicament. — Alors, monsieur le baron, je vais mettre la dernière main à ce mémoire. J'aurai l'honneur de vous le lire. Je suis sûr de vous trouver chez vous, car vous ne sortez pas encore. — Comment ! dit le baron, je ne puis pas sortir? Cependant, si je prenais huit pilules? — Vous pouvez en prendre huit, mais je vous défends de sortir. Aussitôt que le docteur fut sorti, le baron ouvrit sa fe- nêtre, jeta la boite aux pilules et toutes les bouteilles de sirop par la fenêtre, et cria d'une voix de stentor :

— Louis, mettez les chevaux.

Puis dans sa joie, il prit sa sonnette pour sonner son valet de chambre. Le Diable parut.

— Qui t'appelle? dit le baron. — C'est toi. — En effet, re- prit Luizzi, tu as raison : dans mon empressement, je me suis trompé de sonnette. — Et bien ! dit le Diable, que penses-tu de ton médecin? — Je n'aurais pas cru, dit Luizzi, que la médecine fût une si sotte chose. — Ton valet de chambre a raison, tu es tout à fait guéri, te voilà redevenu suffisant. — En quoi? — Je t'ai demandé ce que tu pensais de ton médecin, et non pas de la médecine. Du reste, la sot- tise humaine est partout la même; elle étend toujours aux choses les torts des individus, à la religion les fautes des prê- tres, à la loi l'erreur des magistrats, à la science l'ignorance de ses adeptes. — C'est possible, dit Luizzi avec impatience ; mais je n'ai nulle envie d'un sermon. — Aimes-tu mieux une histoire? — Encore moins, pour le moment s'entend; car tu sais ce que tu m'as promis, et, si par hasard je rencontrais une femme pure et noble, tu sais que tu dois me dire la vé- rité sur son compte. — Je le ferai. — Es-tu bien sûr de le pouvoir? — Enfant! dit le Diable avec une rage jalouse et mélancolique, crois-tu que je ne connaisse pas les anges ? Oublies-tu que j'ai habité le ciel? — Ainsi, à ton compte, une femme noble et pure c'est le ciel? Où la trouverai-je? — Cherche, reprit le Diable en ricanant; cherche, mon maître, et n'oublie pas que tu n'as plus que deux ans. — N'oublie pas non plus que j'ai ressaisi mon talisman. — J'ai meilleure mémoire que toi, repartit Satan, car j'ai tenu ma porole, je l'ai rendu la santé. — Toi ? ne m'as-tu pas refusé de te mêler de ma guérison? — Matériellement oui, mais moralement... — Et comment cela ? — Avec une mauvaise pensée. J'ai ins- piré il madame Huuibert le projet de te rendre Ion délire en le donnant à manger, et je t'ai laisse le désir de désobéir à ton


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 303

médecin. — Tu doniifts à toutes choses une horrible exphca- tion : j'avais oublié l'infamie de ces valets. — Les crois-lu beaucoup au-dessous de toi pour t'avoir voulu perdre dans leur intérêt, toi qui pour une seconde de rire vas laisser un empirique s'appuyer de ton nom pour vendre un poison pu- blic? — Je les chasserai. — Baron, baron! lit Satan, tu feras bien ; car tu as pleuré devant eux, tu as fait avec eux des niches d'écolier à ton médecin, lu as joué au plus habile avec eux, et ils te méprisent. — Le mépris de mes valets I s'écria Luizzi furieux. — Baron, reprit le Diable en riant, c'est celui qu'on a toujours le premier, il ne précède que de peu celui du monde. — Ainsi...?

Le Diable sortit en jetant un regard moqueur sur le baron. Un quart d'heure après, Luizzi parut en brillant équipage dans les Champs-Elysées. Il faisait un jour de printemps chaud et languissant : il trouva tous ses amis, les uns en voiture, les autres à cheval, mais aucun ne voulut le recon- naitre. Madame de Marignon, entre autres, qui passa en ca- lèche découverte avec M. de Mareuilles, détourna visible- ment la tète. Le baron rentra chez lui furieux et décidé à se venger. Alors la pensée lui vint pour la première fois de de- mander la liste des personnes qui étaient venues s'informer de lui. 11 ne trouva que deux noms, ceux de Ganguernet et de madame de Marignon.


AMOUR PLATONIQUE.


XX VT


UN MARQUIS.


Quand Luizzi vit ces deux noms, il demeura étourdi de ce qu'ils se trouvaient sur sa liste et de ce que tant d'autres y manquaient; l'absence de celui de M. de Mareuilles ne lui permit pas de douter qu'il ne fût de moitié dans 1 insolence de madame de Marignon, et il chercha un moyen de les en


294 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

punir. L'homme livré à lui-même ne manque pas de mau- vaises pensées, celui qui se trouve en commerce avec Satan doit eu être gorgé. M. de Mareuilles devait épouser made- moiselle de Marignon : n'y avait-il pas moyen de lui voler sa femme? Luizzi y pensa longtemps, mais il n'avait guère d'autre moyen d'opérer cet enlèvement qu'en se mettant lui- même sur les rangs pour épouser; et, malgré la nécessité où il se trouvait de prendre femme dans le délai de deux ans, il n'était nullement tenté de tourner ses vues du côté d'un monde où il avait découvert tant de crimes. L'imagination n'était pas le côté brillant du baron, et probablement il en serait re^té sur son projet de méchanceté sans trouver aucun moyen de l'accomplir, lorsqu'on lui annonça la visite de M. Ganguernet.

— Eh bonjour ! baron, fit le farceur du bout du salon. Que m'a-t-on dit? que vous aviez été malade? vous voilà rose et frais comme une pomme d'api? — Oui, je suis tout à fait ré- tabli. — Eh bien! que dites-vous de Paris, mon cher? quelle ville, quel peuple dans les rues, quel brouhaha! C'est un pays de dieux. — Et de déesses aussi, n'est-ce pas, mon- sieur Ganguernet? — Ah ! baron, les femmes y sont froidasses en diable. Elles n'ont pas cet œil noir, cette tournure qui dit suis-moi ! de nos grisettes de Toulouse. — Et qu'êtes-vous venu faire dans la capitale? — Comment! fit Ganguernet. je ne vous l'ai pas dit? je viens pour un mariage. — Vous aussi ! reprit Luizzi imprudemment. — Bon 1 vous vous mariez, et avec qui? — Avec une femme accomplie. Et vous? — Moi, je ne vous ai pas dit que je venais pour me marier. Je viens pour un mariage, mais c'est pour celui de monsieur mon fils. — Votre fils, à vous? je n'ai jamais entendu parler de madame Ganguernet.

Le farceur sourit et répondit :

— Je ne pouvais pas épouser une femme en puissance de mari. — Encore ! s'écria le baron avec dégoût ; de façon que voire fils porte un nom qui ne lui appartient pas? — .Te vous demande bien pardon, il lui appartient; car il l'a payé. — Comment! il a acheté un nom? — Pas très-cher; c'est un rusé compère, je vous jure. Connaissez-vous une pièce de M. Picard appelée l'Enfant Trouvé? — Oui. Je crois l'avoir vu représenter, il y a peu de temps. — Eh bien ! monsieur mon fils a mis la pièce en action. C'est un beau gaillard, qui a assez longtemps joué les Ellévious en province. Il a fait fu-


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 295

reur parmi les femmes. Se trouvant sans engagement, il est venu à Paris après avoir passé par Toulouse, où nous avons fait de fameuses bombances ensemble. Il était à peine parti que je reçois une lettre d'un vieux farceur d'ami, un ancien militaire de l'empire, qui était à Toulouse avec le maréchal Soult. 11 m'invitait à venir me regoberger dans son château du Taillis, près de Caen, en m'annonçant qu'il avait une nièce et une petite-nièce à marier avec deux, millions de dot. — Deux millions de dot! reprit Luizzi. — C'est une drôle d'histoire, allez ! reprit Ganguernet en riant. — Je le crois, mais n'embrouillons pas la première. — Voici. J'ai écrit sur- le-champ à monsieur mon fils pour lui faire part de l'aven- ture. «En nous entendant bien, lui ai-je dit, tu auras une des donzelles ; c'est une excellente farce àjouer à mon ami Rigot.» Il n'y avait qu'une difficulté, c'est que monsieur mon fils s'appelait Gustave tout court, et que Rigot est un trop vieux chenapan et d'une famille trop peuple pour ne pas vouloir un homme comme il faut et d'un grand nom pour sa nièce ou sa petite-nièce. — Voilà qui m'étonne ! repartit le baron. — Rah! fit Ganguernet; chacun veut sortir de sa crasse par lui ou par les siens. Il en est de cela comme des femmes ga- lantes, elles élèvent presque toujours bien leurs filles. — Vous croyez"? dit Luizzi en riant.

Ganguernet boursoufla ses joues et repartit d'un ton mélo- dramatique :

— Connaissant les écueils, elles savent sauver les autres du naufrage. — C'est possible ; mais où votre fils a-t-il pris son nom ! — Voici. Quand il reçut ma lettre, il était en train d'engagement avec !e théâtre de TOpéra-Comique. Il y a dans ce théâtre un individu bien extraordinaire, un chef de cla- queurs. — Il y en a partout. — C'est que celui-là est à part, c'est tout simplement le marquis de Bridely. — Le marquis de Bridely, de Toulouse ? — Le dernier des quatre fils de ce marquis de Bridely dont vous venez de parler. A l'époque de la révolution il était dans un séminaire. Il jeta la soutane aux orties; et, tandis que son père et ses trois frères allaient à l'armée de Condé, il s'engageait bravement dans les armées républicaines. Son père et ses trois frères ayant été tués, il est devenu marquis de Bridely, mais pas autre chose. Il est resté simple soldat tant que ça peut s'étendre. Brave comme un lion, il a gagné la croix à Àusterlitz; mais il n'a jamais pu attraper le grade de caporal, attendu qu'il se grisait qua-


3y«5 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

torze fois par semaine, excepté en temps de bataille. Licen- cié à Toulouse en 1815, il a fait le métier de vieux soldat. — Qu'est-ce que c'est que ça? — Vous ne savez pas? dit Ganguernet prenant un air de grognard, se posant militaire- ment et faisant une grosse voix : « Vieux soldat de l'empire, qui a vu toutes les capitales de TEurope, sacredieu! vive Napoléon! brave Français, patriote jusqu'à la mort! la croix gagnée sur le champ de bataille, vingt blessures ! vive l'em- pereur! » Avec ça et un état de services un peu propre, il a attrapé pendant deux ou trois ans des pièces de cent sous à l'efûgie de l'empereur à tous les bonapartistes, oflîciers, gé- néraux, etc., chez qui il se présentait. — C'est un drôle de métier ! — Très-connu, dit Ganguernet. Mais la concurrence l'a gcâté, et il a fallu en chercher un nouveau. Alors il a pris le métier opposé : grande famille ruinée. — - Qu'est-ce que cela encore? fit Luizzi.

Ganguernet prit une figure longue, dédaigneuse, une pose impertinente et souple à la fois, puis reprit, en parlant légè- rement du nez et du bout des lèvres :

— Le marquis de Bridely! Un dévouement qu'on croit ré- compensé par une stérile décoration (en ce cas le ruban rouge de la Légion ji'honneur devient le ruban rouge de Saint-Louis)! Une fidélité inviolable aux Bourbons, malgré leur ingratitude ! Et avec ça on attrape aux royalistes des na- poléons à l'effigie de Louis XVIIL — Et ce métier-là s'est usé comme l'autre, par la concurrence? — Non, par l'usage. Notre marquis allait vite : il épuisa Paris en trois ou quatre ans. Il eût bien pu continuer en province, mais Paris lui était nécessaire ; et , après avoir vendu des contre-marques en sous-ordre, il est devenu chef de claque au théâtre où mon- sieur mon fils voulait s'engager. — Enfin ! dit Luizzi, nous voici arrivés ; et qu'a fait monsieur votre fils ? — Au reçu de ma lettre, il a été trouver M. le marquis et lui a offei't mille écus s'il voulait épouser sa portière, le reconnaître et le légitimer. Le marquis a accepté, et le fils de M. Aimé- Zéphirin Ganguernet et de Marie -Anne Gargablou, fille Libert, est maintenant le comte de Bridely gros comme le bras. — Est-il beau garçon, votre fils? — EUéviou, pur EUéviou. — A-t-il de bonnes manières? — EUéviou tout craché, baron. — Cela demande réflexion, monsieur Ganguer- net. — Quoi ? dit celui-ci. — Rien , oh ! rien. Et quand partez- vous pour aller chez votre ami... monsieur?... — Rigot?


LES MEMOIRES OU DIABLE. ■2'.)7

Dans sept ou huit jours, le temps de faiio faire des costumes de père au marquis. Nous remmenons; il va boire avec Rigot et le charmer. La mère est censée malade... J'espère qu'en voilà une bonne farce! — Très-dnMe, en efl'el, dit Armand réfléchi, l'uis il reprit en voyant M. Ganguernet se lever :

— Comment! vous nie quittez déjà? — 11 se fait tard, et je dois retrouver Gustave au restaurant pour aller ensuite voir les Deux Forçats à la Forte Saint-Martin. Le marquis nous a donné des billets. — Si je n'étais malade, dit Luizzi, peut- être irais-je vous y retrouver. .l'ai beaucoup entendu parler de cette pièce. — On dit que c'est très-bien. 11 s'agit d'un forçat qui, sachant le secret d'un autre de ses camarades, l'oblige... — A lui donner sa fille en mariage, dit rapidement Luizzi. — Non, puisque c'est le jour de ses noces. Ce n'est pas qu'on ne puisse faire une pièce avec ce que vous venez de me dire. — Peut-être mieux qu'une pièce, repartit Luizzi toujours occupé de son idée de vengeance. — Au fait, quand on a le secret de quelqu'un, on le fait passer par tous les chemins qu'on veut. — Vous avez raison, s'écria Luizzi. Revenez me voir demain au matin. — A demain donc. — Excusez-moi, je vous prie, si je ne vais pas chez vous ; mais je ne sors qu'avec les plus grandes précautions.

Ganguernet se retira.

Et à peine Luizzi fut-il seul, qu'il agita la sonnette et que le Diable parut : il était en habit noir avec un énorme porte- feuille sous le bras.

— D'où viens-tu? lui dit Luizzi. — Je viens de préparer un contrat de mariage dont peut-être un jour tu sauras le résultat. — Est-ce le mien ?— Je t'ai dit que je ne me mêle- rais pas de cette alTaire, si ce n'est pour te raconter ce que tu me demanderais. — Tu sais sans doute pourquoi je t'ai ap- pelé? — Je le sais, lui dit Satan, et t'approuve. Tu com- prends entin le monde, tu lui rends le mal pour le mal. — Trêve de leçons! dit Luizzi, je fais ce que je veux.

Le Diable sourit avec mépris.

— Esclave! s'écria le baron.

Satan rit aux éclats. Le baron agita la Sonnette. Le Diable se lut.

— 11 me faut l'histoire de madame de Marignon. — Tout de suite? — Tout de suite, et sans commentaires. — Es-tu bien sûr de n'en pas faire? Le monde est petit, mon maître,


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pour qui le voit de haut, et lu ne prévois pas ce que tu vas apprendre. — Sans doute encoie des horreurs ? — Peul-étre.

— Des crimes? — Me prends-tu pour un mélodrauiatuige?

— Tu dois être pourtant TApollou de ces messieurs ? — Je suis le roi du mal, baron; je laisse le mauvais à l'esprit hu- main. — Tu ferais pourtant un véritable homme de lettres, car tu as la plus haute de leurs qualités : la vanité. — Je n'ai que celle de mal faire. Qu'ils la prennent, et ils la justifieront aussi bien que moi. — Tu fais toujours de l'esprit, mons Satan. — Tu vois bien que je ne suis pas un faiseur de mé- lodrames. — Assez, s'il vous plaît, reprit le baron, et com- mençons. — Voici, reprit Satan.

Et il commença :


XXVTl


MADAME DE MARIGNON.


Elle est la fille d'une certaine madame Béru. Pour com- prendre la fille, il faut connaître la mère. Madame Béru était la femme de M. Béru. Pour bien comprendre la femme, il faut connaître le mari. M. Béru était violon à l'Opéra ; c'était un homme d'un immense talent. Cependant il n'était, pas artiste, l'artiste n'existait pas encore à cette époque. Quand le musicien ne dînait pas en 1772, c'est qu'il n'avait pas le sou. Quelquefois il riait de sa misère, souvent il en enra- geait; mais il ne s'en drapait jamais pour se poser en victime hautaine. L'art, ce dieu voilé que tous vos grands hommes font à leur image, n'avait pas encore une religion et des mar- tyrs. Béru était un grand violon, et il s'était longtemps crotté à courir le cachet , sans s'invenier un génie aux ailes de flamme qui portât sa pensée au-dessus de la boue des ruis- seaux où il pataugeait avec des souliers percés. 11 avait un habit troué , et noij un magnifique haillon. Son violon était son violon et son gagne-pain, et non la voix divine par la- quelle il confiait son âme à la foule, ni l'aliment immortel qui le nourrissait d'un rayon d'harmonie dérobé au concert des anges. Si la perruquo de Béru était en désordre, ce n'était pas que le délire l'eût échevelée, c'est que le perruquier du


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 299

coin avait refusé de la retaper convenablement. Béru disait franchement : « Je suis le premier violon de mon temps; » mais il eût regardé avec des yeux d'idiot quiconque lui au- rait dit : « Tu es un de ces êtres passionnés, à qui Dieu a coullé un des mots du grand mystère ! Et quand ce mot har- monieux chante et pleure sur ta corde obéissante et esclave, les hommes t'écoutent avec étonnement et les femmes rêvent dans leurs cœurs, car tu éveilles alors un de ces échos éter- nels qui murmurent en nous toutes les fois que le génie, cette voix du ciel exilée sur la terre, nous parle un langage qui nous ravit sans que nous puissions le comprendre. » Si on etit dit cela à Béru, il n'eût point compris du tout. Cepen- dant, pour n'avoir pas fait de son talent le Pilade métaphy- sique et imaginaire d'un Oreste vivant et ennuyé, comme nos jeunes artistes sont aujourd'hui, Béru n'avait pas moins une grande conscience de son mérite. Dès qu'on parlait mu- sique, il devenait chaud parleur, éloquent, colère, tranchant, impitoyable. Béru, grand Glukiste, traitait Piccini de drôle, de malhonnête homme, de gredin, de voleur : il avait toutes les extravagances de la passion musicale. C'était un véri- table et grand musicien, et la plus grande preuve que je puisse en donner, c'est que son talent avait résisté au succès après avoir résisté à la misère.

Vers 1170, Béru s'était marié. Il avait épousé mademoi- selle Finon, la maîtresse d'une maison où les jeunes sei- gneurs de la cour avaient l'habitude d'aller souper et jouer. La Finon était, à cette époque, une femme de trente ans, pour qui avoir grand monde, table ouverte et riche toilette, était la vie par excellence : in principio, elle avait fait servir sa beauté personnelle à se procurer tous ces agréments. Puis, en femme d'esprit qui sait se résigner, elle avait spé- culé sur la beauté des autres pour continuer un état de maison dont sa personne ne pouvait plus faire la dépense. Cependant elle avait cru prudent, afin que sa maison n'attirât point trop les regards de M. le lieutenant de police, de prendre un mari qui lui donnât un état avoué. Le choix était difficile. Il fal- lait un homme qui non-seulement acceptât la position gê- nante de la maison, mais encore qui ne s'effarouchât poin des galanteries personnelles de la maîtresse du lieu ; car, si la Finon n'était plus la déesse des vieux traitants et des jeunes marquis, elle savait encore se ménager par ci par là quelques bons gros sous-fermiers qui payaient les noiémoires


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des fournisseurs, ou quelques clievaliei» de Saint-Louis, aussi nobles que râpés, qui raccompagnaient au spectacle et lui donnaient le bras dans les promenades. Elle entendit parler de Béru, violon à douze cents francs d'appointements, que tous les grands seigneurs connaissaient de longue date parce qu'il allait faire quelquefois sa partie dans les orches- tres de leurs petites maisons. La Finon pensa que cet homme n'apporterait pas dans la sienne une figure avec laquelle il fallût faire connaissance et qui pût déplaire, ei que, pour peu qu'il eût le caractère bien fait, on pouvait s'entendre avec lui. Elle fit avertir M. Béru de venir cliez elle. Dès la première entrevue, elle jugea que cet homme lui convenait sous tous les rapports. Il reçut avec une indifférence sublime toutes les plaisanteries qu'on voulut bien faire sur sa personne et sur sa figure. Il mangea et but avec une intrépidité que rien ne put détourner, et, à la tin du souper, il était assez ivre pour qu'on fût obligé de le coucher.

Un jour'ïiprès, M. Béru était marié. Ce grand événement ne toucha guère qu'à son extérieur. Sa femme lui doima un tailleur et un perruquier, et lui laissa ses douze cents francs d'appointements pour en faire tel usage qu'il voudrait. Une fois l'hymen conclu, les choses continuèrent comme devant: la maison resta le rendez-vous des femmes à la mode et des hommes les plus riches et les mieux nés, et M. Béru alla jouer du violon à TOpéra les jours d'Opéra, et passer sa soirée au café Procope quand il y avait relâche. Jamais il ne répondit à aucune des plaisanteries que ses camarades lui adressèrent à propos de sa femme ; jamais il ne donna à ses envieux la joie d'avoir l'air de les comprendre, et il continua avec un flegme subiime à s'enivrer et à jouer du violon. Au bout de quelques mois, son inertie avait usé la verve des plus moqueurs, et c'est tout au plus s'ils retrouvèrent quel- ques épigrammes lorsque, un an après son mariage, IJéru fut déclaré le père légal d'une petite lille qui venait de nailre. A ce propos, on afTicha sur le tuyau du poêle du café Procope une épigramme ainsi conçue :

Hier la Béru dit, d'un air triomphant,

A son mari : « Vous avez un enfant !

« — Un enfant, moi! lui repart le bonliomme.

« Et |iouii-ait-oii savoir comme il se nomme?

« — liiTu, Monsieur, comme vous, c'est la loi.


LES MÉMOIRES OU DIABLE. .'.01

« — Mais, sera-t-il bouriieoi^ ou '.'riitillionimc? « — Bonrsreois, Monsieur, vous i"ètcs, je le croi. « — Soit, pour hourpreois, Madame; mais, en somme, « Cl' bel enfant, ijiii nio l'a tait? — C'est moi. n

Quand Béni entra dans le café, il fit comme tout le monde et alla droit au poêle : il lut l'épigraumie d'un bout à l'autre, tout en caressant de la main le tuyau brûlant sur lequel était collée la feuille de papier. Rien ne parut sur son visage qui put annoncer la moindre émotion. Il reprit son chapeau qu'il avait posé sur le marbre du poêle, sa canne qu'il avait ap- puyée contre une chaise, et gagna en chantonnant la table à laquelle il avait l'habitude de prendre place. Un des habi- tués, outré de cette cynique apathie, se mit à lui crier tout haut :

« —Eh! monsieur Béru, n'avez-vous rien lu sur le poêle qui vous intéresse'? — Monsieur, je ne sais pas lire, répondit Béru avec un calme admirable. — En tout cas, vous savez entendre, leprit riiabitué; et je vais vous dire ce qui s'y trouve écrit. »

Béru s'accouda comme pour mieux écouter, et l'habitué déclama, le plus pompeusement qu'il put, les huit méchants vers que je viens de te citer.

« — Ah ! c'est sur le poêle? dit Béru en mesurant l'habitué d'un regard presque menaçant. — Oui, .Monsieur, reprit l'ha- bitué en se posant comme un homme qui s'attend à une que- relle. — Eh bien ! dit Béru en achevant un verre de liqueur commencé, puisque ça y est, que ça y reste. »

— Il y a donc de ces maris? dit Luizzi en interrompant le Diable. — 11 y en a , mon niaitre, et des plus huppés , crois- moi. Si j'étais député, je ferais insérer tout de suite dans les lois qui régissent l'avancement des fonctionnaires : « Un tiers des places sera accordé à l'ancienneté (c'est-à-dire à l'inca- pacité) ; un autre tiers à la faveur (c'est-à-dire à la corrup- tion) ; et le dernier tiers aux femmes (c'est-à-dire aux co- cus). » — Tu ferais là un joli gouvernement ! — "Vous n'en avez pas d'autre , monsieur le baron ; et c'est parce que ce qui n'est pas écrit dans les lois est dans les mœurs que tout marche si bien. — Voyons, voyons, revenons à Béru.

Le Diable reprit :

11 n'y avait rien à faire contre un pareil courage; aussi toutes les plaisanteries et toutes les épigrarames cessèrent-


30? LES MÉMOIRES DU DIABLE.

elles à pni'tir de cette solennelle épreuve. Tout continua sur le même pied, si ce n'est qu'il y avait une enf;int en plus dans la maison. On avait nommé celte enfant Olivia. Elle î^randit sans que personne fît attention à elle , oubliée à l'of- fice comme dans le salon, écoutant à la fois les théories de friponnerie domestique émises en argot de valets, et les théo- ries de corruption galante déduites en terme d'un libertinage précieux. Olivia avait dix ans qu'elle ne savait ni lire ni écrire ; mais en revanche, cajolée sans cesse par des hommes du meilleur ton , jouant dans un salon où se réunissaient les noiabilités du vice élégant , elle avait un babil délicat et par- lait de toutes choses avec une bonne grâce parfaite. Puis, tout d'un coup , elle trouvait aussi les reparties les plus sau- grenues , réminiscence de l'office, qui avaient un succès de fou rire dans le salon,

A celte époque , il arriva deux grands événements dans la maison de madame Béru : son mari mourut d'une indiges- tion mêlée d'apoplexie , et elle fut attaquée de la petite vé- role. Elle se releva de celle maladie après y avoir laissé les restes d'une beauté qui avait occupé tout Paris , ou plutôt qui avait été occupée de tout Paris. Ce fut alors que madame Béru se retourna vers sa fille et s'aperçut que ce serait une enfant d'une ravissante'beauté. Alors elle songea à son édu- cation. Olivia n'apprit que deux choses , l'orthographe et la musique : la musique qui lui permit de faire entendre la plus belle voix du monde ; l'orthographe qui lui permit de mettre sur le papier les phrases délicatement travaillées qu'elle avait apprises dans les conversations du salon de sa mère. A mon sens , Olivia savait tout ce qu'une femme doit savoir ; car à ces deux distinctions dont nous venons de parler elle joi- gnait celle de s'habiller à ravir et de marcher divinement. Un des plus grands vices des femmes élégantes de votre temps, c'est de ne pas savoir marcher : la plupart se traînent mol- lement, s'imaginant que c'est une attestation d'oisiveté, et par conséquent de richesse , que de poser douloureusement à terre des pieds qui ne soûl habitués qu'aux lapis des ap- partements et aux voitures. Les femmes ont ton : une de leurs grâces les plus vives ne se trouve que dans une marche nette , droite et légèrement rapide. Il n'y a que dans une pareille marche que peuvent se montrer ces airs de tète sou- dains et décidés à une rencontre imprévue , ces saints dou- cement inclinés du haut du corps et que la rapidité du pas


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 303

ne donne point le temps de faire plus profonds , et par coii- séquent gauches et cérémonieux. C'est dans une pareille marclie que peuvent éclater sans effronterie ces regards bien articulés qui partent et brillent connue Téclair et qui, comme l'éclair, ne durent qu'un moment ; ces regards à plein œil qui vous éblouissent et vous font retourner comme si quel- qu'un vous eût heurté le cœur. Aujourd'hui les femmes ignorent tout cela : la mode est pour les inflexions molles de la tête, les balancements fatigués de la taille , et le regard à demi voilé qui s'appuie de loin sur un autre regard. Aussi n'avez-vous plus que des histoires de passions jaunes, effeuil- lées et languissantes, et presque plus de ces vertes histoires d'aventures amoureuses qui s'accomplissaient dans vingt- quatre heures , comme les comédies classiques. La tournure des femmes est-elle une cause ou un résultat de votre litté- rature? c'es't ce que je ne puis dire; mais ce qu'il faut recon- naître , c'est qu'il y a entre elles une concomitance très- remarquable.

Or Olivia, femme d'esprit, grande musicienne, s'habillant à ravir, marchant délicieusement, était une femme parfaite. La seule chose que la nature lui eût refusée, c'était un type d'originalité nécessaire à une grande fortune : heureusement pour elle, sa mauvaise éducation y avait suppléé. Ainsi Oli- via, vive, bonne, spirituelle, n'ayant guère que les vices de la faiblesse, eût manqué de cet attrait piquant et inattendu qui aiguillonne une passion et la pousse au délire, sans ces soudains revirements du ton le plus précieux aux expressions les plus grotesques. Cela lui avait donné un cachet particu- lier, qui, aux yeux d'un observateur consciencieux, explique bien mieux que sa parfaite beauté et ses talents réels le suc- cès prodigieux qu'elle obtenait.

Le I" mars 1785, Olivia atteignit quinze ans. C'était une personne d'une taille élevée, peut-être un peu maigre; sa poitrine était large, bien effacée, et encore d'un enfant; ses bras étaient minces, sa main petite, mais très-effilée; ses pieds étroits, la cheville grêle, son visage long, à peine co- loré. On comprenait que c'était une de ces Feamies destinées cà une haute beauté, mais qui ne se développent que tardi- vement dans toute leur splendeur, parce qu'il faut du temps à la nature, comme cà l'homme, pour produire quelque chose de complet.

Ce jour-là, il y eut grand souper chez la Bérn, qui avait


304 LES MÉMOIRKS DU DIABLE.

fait des frais extraordinaires pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa fille. Les convives hommes étaient au nombre de douze : c'était l'élite des habitués de la maison. Ce fut un beau souper, de dignes libertins. On y raconta les aventures, fausses ou vraies, des femmes les plus éminentes de la cour et de la finance, et on immola aux pieds d'une jeune fille de quinze ans, destinée à être courtisane, les plus hautes réputations et les noms les plus vénérés; on lui ap- prit comment on trompait un mari, et, ce qui est bien plus amusant, comment on aimait deux amants. On lui donna en- fin un assez grand mépris de ce qu'on appelait les honnêtes gens pour qu'il y eût presque bénéfice moral à ne pas être de la compagnie. Puis, quand on eut vidé jusqu'à l'ivresse le fond des bouteilles et le fond des cœurs, le marquis de Billanville, mestre de camp du roi, qu'il avait servi avec dis- tinction dans plusieurs ambassades , fit signe à la Béru de faire retirer sa fille. La Béru emmena Olivia, malgré les ins- tances et les protestations des autres convives, et un moment après elle reparut seule. A ce moment le marquis se leva, se posa en orateur qui va haranguer l'assemblée, et prononça le petit discours suivant :

« — Messieurs, je viens vous proposer un traité. Si vous êtes raisonnables, vous l'accepterez... — Voyons... voyons! répondit-on de tous côtés. — Vous venez tous d'admirer la fille de madame Béru, de l'excellente madame Béru, que je prie de m'écouter avec attention; car c'est surtout à sa ten- dresse maternelle que je m'adresse en cette circonstance, pour m'aider à vous faire goûter mon projet. Olivia a quinze ans : bel âge. Messieurs, celui où les femmes se doivent à l'amour ! Et cependant, si vous m'en croyez, nous ne lui fe- rons pas encore payer cette dette ; nous lui donnerons un délai d'un an... — Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-on de tous côtés. — Cela veut dire que, plus la lleur sera épa- nouie, plus elle sera belle à cueillir. »

— Mais c'est abominable, dit Luizzi, c'est le vice sans masquel — Voilà tout son vice, repartit le Diable. Je le disais bien, que l'hypocrisie est le grand lien social. — C'est bon, fit Luizzi en haussant les épaules, tu me fais l'effet d'une outre bien remplie. Lorsqu'on y ouvre le moindre passage, l'eau s'en échappe avec fureur. Je ne te croyais pas si plein de pédanterie, tu pars à la moindre interruption. C'est pour toi que La Fontaine a fait sa fable du Pédant et de l'Écolier.


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 30B

Luizzi s'arrêta, le Diable ne continua pas son récit.

— Eh bien ! lui dit Luizzi, que fais-tu ? — Je t'écoute met- tant cette fable en action.

Luizzi se mordit les lèvres, et reprit avec humeur :

— Continue. — Or, reprit Satan, le marquis ajouta: «Cela veut dire, Messieurs, qu'avant un an écoulé, aucun de nous ne cherchera à obtenir Olivia. D'ici là, chacun pourra tenter de lui plaire; mais il n'ira pas au delà. Engageons-nous d'honneur à la respecter pendant un an. Au bout de ce temps, la lice sera ouverte, et heureux celui qui alors emportera le prix! car il obtiendra la beauté la plus parfaite et la plus achevée. — Et qui sait, marquis! s'écria le vicomte d'Assim- bret, qui sait où je serai dans un an? Dieu seul en a le secret, et pour ma part je ne suis pas de votre avis. D'ailleurs, pen- dant que nous resterons à passader devant Olivia, il peut se trouver quelqu'un qui ne sera pas de la société et qui nous la soufflera. J'entre en campagne dès demain. — Messieurs, Messieurs, dit la Béru avec la dignité d'une femme laide, vous oubliez devant qui vous parlez. — Au contraire! s'écria le marquis de Billanville, et c'est parce que je vous sais très- raisonnable que je pense que vous serez de mon avis. — Eh non! reprit le vicomte, ma Béru ne veut pas attendre, elle n'attendra pas, elle n'a pas le sou; je sais l'état de sa bourse, et j'offre cent mille livres comptant. — Oh! oh! oh! fit alors un gros homme qui n'avait pas parlé; cent mille livres, voilà un fameux denier! J'en offre cinq cent mille. — Comptant? » s'écria la Béru, emportée par l'offre.

Le gros homme, qui était sous-fermier de la gabelle, se tut.

« — Je les offre dans un an, reprit-il, car je suis de l'avis du marquis : il faut attendre. — Toi, mous Libert, gros sac d'écus, tu veux attendre? » dit le vicomte.

— Libert! s'écria Luizzi. Je connais ce nom, n'est-ce pas? Mais le Diable ne prit pas garde à l'interruption du baron,

ou plutôt il ne voulut pas l'entendre, et il continua à dire l'apostrophe du vicomte au sous-fermier. Elle finissait ainsi : «—Tais-toi donc, mons Libert! dit le vicomte; tu n'as d'autre envie que d'attendre la mort de ta femme qui t'ai'ia- cherait les yeux si elle te savait une maîtresse un peu du monde. Tu lui as donc choisi un boa médecin, que tu es sûr d'être libre dans un an ? — Nous sommes deux de l'avis d'a- journer, reprit le marquis ; vous devez être avec nous, l'abbé? vous ne pouvez pas avoir Olivia avant d'être sûr de votre


306 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

évêclié. — C'est vrai; je suis pour l'aj^^^raeinent, reprit l'abbé. — Eh bien! soit, dit le vicomte, j\iccepte, mais à une condition. Écoutez : ce gros Libert nous enlèvera Olivia, c'est sur. Pas vrai, la Béru? car il t'a achetée six fois ce que tu vaux. Il n'y a ni qualité, ni nom, ni avantage, ni esprit, qui puisse lutter contre les écus de ce ventre d'or. Je pro- pose donc que chacun de nous dépose cent mille livres chez un notaire. Cela fera douze cent mille livres, puisque nous sommes douze. Eh bien! à la condition, pour Olivia, de choi- sir un de nous, ces douze cent mille livres lui appartien- dront. Nous avons tous de cette façon douze cent mille livres à lui offrir. Cela va-t-il ? — Oui ! oui ! s'écria-t-on de tous côtés. — Oui! oui, dit le fermier d'un gros air fier. — Très- bien ! mons de la sacoche, dit le vicomte ; mais avec engage- ment d'honneur pour nous qu'aucun n'ajoutera un écu à cette somme, et menace pour toi de cent coups de bâton si tu offres un rouge liard de plus. — Alors je me relire, dit Libert.

— Non! non! reprit le conseiller, cela augmenterait la mise de fonds, sans nous donner plus de chances! car, qu'il y soit ou non, cela ne fera rien. — Excepté pour l'argent, n'est-ce pas? dit le sous -fermier avec colère. Eh bien! j'en suis, et je jure de ne rien fairp de plus que vous, et c'est moi qui aurai la fille. — Et j'en suis ravi, si ce n'est pas moi, dit le vicomte, parce qu'elle te fera cornard le lendemain. — C'est ce que nous verrons, dit le fermier. — Je n'en doute pas, dit le vicomte, et à la santé d'Olivia! Et comme il ne faut pas que tu en souffres, madame Béru, les soixante mille livres d'intérêt, produit des douze cent mille, te seront comptés mois par mois. »

La Bérn, que ce marché ravissait, accepta par un signe de tête, et le fermier reprit :

« — Mais si l'un de nous meurt ? — Cela profitera aux sur- vivants, l'homme aux chiffres. — Alors c'est une manière de tontine ? — Tu l'as dit. Béru, amène ici Olivia. »

Comme la Béru se levait, Olivia entra et dit d'un air tout mutin :

« — Vous me traitez comme une petite fille, maman; j'ai quinze ans, et je ne vois pas pourquoi je ne serais pas du souper jusqu'au bout! — Pardon, Mademoiselle, dit le con- seiller d'un ton doctoral; nous avions à parler d'une affaire très-grave, et cela vous élit ennuyée. Vous êtes si spirituelle !

— Bravo ! dit le vicomte, la guerre commence. Olivia, si tu


LES MEMOIRES DU DIABLE. 307

prends jamais un amant, ma fille, méfie-toi des «ens de robe.

— Et ne cioyez pas aux gens d'épée, dit le conseiller. — Pourquoi cela? reprit OHvia. — Parce que si une jolie fille veut avoir deux amants, repartit le gros fermier en riant, les gens d'épée tuent leur rival et les gens de robe les font en- fermer au Châtelet. — Tandis que les bons fermiers parta- gent, n'est-ce pas ? reprit le conseiller. — J'aime mieux cin- quante pour cent d'une bonne affaire que de n'en avoir rien.

— C'est donc pour ça, cria le vicomte, que tu n'as jamais eu qu'un pour cent de ta femme? — C'est vrai, dit Libert. Je me réduis autant que je peux dans les mauvaises opérations. — Jour de Dieu ! s ecriale vicomte, tu me rappelles ce pauvre Béru. Seulement il avait de l'esprit. »

Le souper continua de ce style, pendant qu'Olivia consi- dérait les convives avec une curiosité qui devait assurément avoir un intérêt caché, tant elle était à la fois alerte et atten- tionnée. C'est qu'Olivia avait entendu la conversation des bons amis de sa mère. Olivia était beaucoup plus avancée qu'ils ne le croyaient : c'était déjà une fille faite, et la meil- leure preuve que je puisse t'en donner, c'est qu'elle rêva tout de suite au moyen de tromper ses prétendants. Entourée comme elle l'était par les soins jaloux des douze associés, cela lui' élit été difflcile si elle eût voulu s'adresser à un homme de leur monde; mais, tandis qu'ils s'observaient les uns les autres, Olivia regarda en dehors de leur cercle et rencontra l'occasion sous la focme de son maître de clavecin.

C'était un garçon d'une trentaine d'années, bien taillé, la jsmbe belle, les dents propres, et qui représentait assez bien un amant. Olivia se décida à l'aimer. Mais il y avait au fond de cet homme une si grossière nature, il sentait si bien son rustre endimanché, qu'Olivia n'y serait jamais parvenue sans l'aide de sa mère. En effet, madame Béru avait remarqué le soin qu'Olivia mettait dans sa toilette toutes les fois que son maître devait venir, et aussitôt elle se posa en sentinelle au- près de sa fille. M. Bricoin eut tout l'attrait du fruit défendu. Le sang d'Eve, ma première maîtresse, parla dans Olivia,

— Eh quoi? Eve !... dit Luizzi. — A fait son mari cornard comme les autres. Caïn était de moi!... repartit le Diable. Puis il reprit :

Olivia, qui était depuis quelques jours très en peine de ne pas trouver Bricoin insupportable, le vit aussitôt sous l'as- pect le plus séduisant. Mons Bricoin n'eût pas été un énorme


308 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

fat qu'il se fût aperçu de l'attention de la jeune fille ; il se seniit adoré, et, nialoré la beauté d'Olivia, le drôle eut l'im- pudence de se faire désirer, car elle le désira. Sa tête était partie, et bientôt elle se sentit véritablement folle du maître de clavecin. Un tendre aveu fut échangé, et la surveillance de madame Béru fui trompée. Huit jours après, les illusions d'Olivia n'existaient plus. Tenant cercle tous les soirs, au milieu d'hommes qui prêtaient à leurs vices des formes élé- gantes, dont l'esprit rieur avait toujours pour elle cette ado- ration flatteuse vouée par le libertinage à la beauté, elle éta- blit une fâcheuse comparaison entre ceux qu'elle avait voulu tromper et celui pour qui elle les avait trompés. Bricoin était le véritable amant de la femme perdue : despote, brutal, in- jurieux, menaçant à tout propos de découvrir le secret d'O- livia quand elle n'obéissait pas à toutes ses volontés. 11 lui fit bientôt un supplice perpétuel de la vie, et la pauvre fille, in- nocente de cœur et dépravée d'esprit, ne cessait de se répéter :

« — Certes, j'aurai des amants, mais je n'aimerai plus. »

La fatale année s'écoula ainsi, et lorsque, dans un souper pareil à celui que nous venons de rappeler, il fallut qu'Olivia se prononçât entre les douze concurrents, la belle fille se leva et dit d'une voix assurée :

« — Je choisis le soils-fermier. — Dans deux jours, s'écria le financier, dans deux jours, ma reine, lu seras dans le plus bel hôtel de Paris. »

L'assemblée resta stupéfaite; le vicomte seul se tut, et dans la soirée il s'approcha d'Olivia :

« — Cela n'est pas clair, lui dil-il ; tu as choisi celte boule dorée, ce n'est pas par avarice : on n'en est pas là à ton âge. 11 y a quelque chose là-dessous. Si tu as besoin d'avoir pour amant en titre un imbécile, c'est qu'il y a un autre amant à cacher. »

Olivia, pressée par le vicomte, lui avoua tout. Huit jours après quand Bricoin vint pour donner la leçon à la jeune Olivia, à son nouvel hôtel, au lieu de trouver le financier établi le matin chez elle, il y trouva le vicomte. Bricoin vou- lut faire du bruit et menaça de tout dire au Mondor. Le vi- comte prit une canne et la cassa jusqu'à la poignée sur le dos du drôle, puis il lui dit :

" — Ceci, c'est pour l'avertir de ne plus reparaître ici. Quant au rapport dont tu nous menaces, si tu dis un mot, je te cou- perai exactement les deux oreilles. »


LES MÉMOIRES DU UIABLK. 301)

Quelque temps après, le vicomte, rencontrant le financier, lui dit :

" — Eh bien! veau d'or, êtes-vous content de la petite Olivia? — Hum ! hum! j'ai bien peur que la Béru ne se soit moquée de nous. — Et moi, je te le jure, dit le vicomte en tournant sur la pointe du pied et en flanquant son »}pëe dans les jambes du financier, je te jure qu'Olivia se moque de toi. ..


XXVIII

IN ELLÉVIOU.

Satan en était là de son récit, lorsque Luizzi entendit frap- per à sa porte.

— Qui est là? s'écria-t-il avec impatience. — Monsieur, répondit Pierre, c'est M. Ganguernet avec M. le comte de Bridely.

Luizzi demeura quelque temps incertain, puis il répondit à travers la porte : « Priez-les d'attendre un moment. Je vais les recevoir. »

— Tu étais si pressé de savoir l'histoire de madame de Marignon'^ lui dit Satan.— C'est qu'il me semble, repartit Luizzi, que je la saurai encore mieux quand j'aurai causé un instant avec Ganguernet. Il y a certaine interruption à la- quelle tu n'as pas répondu et que cet homme pourra peut- être m'expliquer. Cependant, ne t'éloigne pas.

En disant ces mots, Luizzi regarda le Diable. Son habit noir et son portefeuille avaient disparu. 11 était vêtu d'une longue robe de soie avec des babouches, une seule mèche de cheveux pendait du sommet de sa tète, et il se curait les dents avec l'ongle de son petit doigt.

— Est-ce que tu vas au bal masqué? lui dit le baron. — jNon, je vais en Chine, et je reviens à l'instant. — En Chine ! sécria Luizzi Stupéfait, et qu'y vas-tu faire? — Arranger encore un mariage. Ne sommes-nous pas un vendredi? — Jour de malheur, dit Luizzi. — C'est-à-dire jour de Vénus, repartit le Diable. — Et quelle espèce de mariage vas-tu faire? — Je vais persuader à un mandarin d'épouser la fille do son ennemi mortel, afin de faire cesser des haines de fa-


310 LES MEMOIRES DU DIABLE.

mille. — Voilà qui est admirable de ta part, reprit le baron ; mais réussiras-tu? — Je l'espère parbleu bien! Cela doit avoir de trop beaux résultats. — C'est presque une vertu que l'ou- bli de la haine, et tu comptes y arriver? — C'est-à-dire je compte arriver à son plus actif développement. Il naîtra dix enfants du mariage : cinq qui prendront le parti de leur père, cinq le parti de leur mère. De là, querelles, troubles, fratri- cides. — Infâme! dit le baron. — Tu me trouvais si bon tout à l'heure? — Tu ne réussiras pas, je l'espère. — Bon ! fit le Diable, déjà le mari a envoyé à la femme les présents d'u- sage. — Plaît-il? dit le baron; il me semble avoir lu dans le livre d'un de nos plus savants géographes que c'était la fa- mille de la femme qui envoyait les présents au mari. — Eh bien ! pour un savant, il ne s'est pas trop trompé : il y a au moins des présents dans l'affaire, c'est quelque chose. Vous avez tant d'académiciens qui mettent des villes où il y a des marais, et des déserts où il y a des villes, que celui dont tu parles mérite bien la réputation dont il jouit. — Tu oublies que je vais te rappeler. — Je t'ai dit que je courais à Pékin et que je revenais à l'instant.

Le Diable disparut, et Luizzi donna l'ordre qu'on introdui- sit M. Ganguernet et le comte de Bridely. Ce nouveau monsieur était véritablement un très-beau jeune homme, les doigts passés dans les entournures de son gilet, et qui eût paru assez distingué sans l'énorme frisure qui le couronnait, les boutons de diamant et les chaînes d'or qui obstruaient sa chemise, les bagues qui cerclaient ses gros doigts. .\près les salutations d'usage , le baron se trouva assez embarrassé d'entamer le sujet de conversation pour lequel il avait reçu Ganguernet, car il ignorait si M. Gustave le savait instruit de son secret. Cependant il n'y avait pas à reculer; il se jeta donc franchement en avant, et dit à Gustave :

— Vous êtes donc décidé à quitter le théâtre, Monsieur? — Eh! monsieur le baron, repartit celui-ci en passant ses mains pommadées dans le fourré de ses tire-bouchons, que voulez- vous qu'un homme de quelque talent fasse encore au théâtre? ^- Mais il me semble qu'il y a place pour tout le monde ? — Je le crois bien, fit l'EUéviou en se dandinant, car il n'y a personne. Mais les médiocrités sont à la mode, et je ne suis pas assez intiigant pour les chasser. — Il me semble encore, reprit Luizzi, que le public est un juge qui classe mieux les vrais talents que l'intrigue? —Pour cela, monsieur le baron,


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 311

il faudrait que le public connût les vrais talents. — Les di- recteurs sont intéressés à les engager. — Est-ce qu'ils s'y connaissent ? Le talent qu'ils estiment, c'est celui de la flal- terie. D'ailleurs, les jalousies de certains individus qui tien- nent les premiers emplois sont insurmontables. Tenez, il y a huit jours, avant d'avoir retrouvé mon père... car vous sa- vez que j'ai eu le bonheur de retrouver mon père, le comte de Bridely? — Oui... oui... fit Luizzi en regardant Gan- guernet, qui se mit à rire de son gros rire. — Eh bien ! comme je vous le disais, Monsieur, il y a quinze jours j'étais chez le directeur de l'Opéra-Comique. 11 élait fort embarrassé, car son premier ténor refusait de jouer le soir, un dimanche : c'était quatre mille francs de recette perdus. Pendant que nous discutions les clauses de notre engagement, il envoya le médecin dans la loge du ténor pour constater le bon état de sa santé... je ne dis pas de sa voix... elle est aux incu- rables depuis longtemps. Nous étions sur le point de con- clure, lorsque le régisseur vint dire que le premier ténor consentait à jouer une petite pièce en un acte.

« — Bon ! m'écriai-je, il sait que je suis ici. — Il est pos- sible, Monsieur, me dit le régisseur, qu'il vous ail vu entrer. — Eh bien! repris-je, voulez-vous que je le fasse jouer? — Pardieu ! vous me rendriez un grand service, me dit le direc- teur. — Alors priez-le de descendre, lui répondis-je. »

En effet, le ténor arriva d'un air d'humeur. Je me tenais dans un coin.

« — Je ne puis jouer, s'écria-t-il en arrivant, je suis fati- gué et malade. »

Je ne fis pas la moindre observation, mais je commençai une gamme ascendante de Vut d'en basàl'ui aigu, du ré nii fa sol la si do ré vii fa sol la si do do do, avec une tenue assez soignée. Le ténor me regarda, et dit au directeur : « — Je jouerai demain dans deux grandes pièces. » — Cela me semble merveilleux, repartit Luizzi. — Eh bien! monsieur le baron , croiriez-vous qu'un moment après, lorsque je venais de lui donner quatre mille francs de recette avec une gamme, ce drôle de directeur me refusa un enga- gement de mille écus? — Je le comprends très-bien, reprit le baron, qui avait encore l'oreille écorchée de la double gamme de l'Elléviou. — C'est tout simple, fit celui-ci en saluant, il est l'esclave de ce misérable ténor. — C'est probable, repar- tit Luizzil; mais j'ai oublié de demander à M. Ganguernet ce


3H LES MEMOIRES DU DIABLE.

qui me valait sa nouvelle visite à cette heure? —D'abord, reprit Ganguernet, je suis venu pour vous présenter M. le comte de Bridely : en passant sous vos croisées j'ai vu de la lumière chez vous, et j'ai pensé que vous n'étiez pas encore couché. Ensuite je voulais vous prier de garder le plus pro- fond secret sur l'histoire de ce matin : je sais que vous êtes amateur de scandale... — Moi? je vous jure que je n'en dirai mot à personne, pas même à M. le comte de Bridely. — Qu'est-ce donc? fit le comte. — Cela vous amuserait fort peu, je crois, Monsieur, lui répondit le baron avec hauteur.

Puis, s'adressant à Ganguernet :

— Pour que je vous garde le secret, il faut que vous ré- pondiez à une question. Avez-vous jamais entendu parler d'un certain M. Libert, financier ? — Tiens ! s'écria Ganguer- net, si je connais mon beau-frère? — J'en avais le pressenti- ment, dit Luizzi ; alors c'était le frère de cette madame...? — Marianne Gargablou, fille Libert; Antoine Libert, un gros homme de Tarascon, Provençal enté sur Normand ; l'avarice et l'ostentation greffées sur la friponnerie et la rapacité. — Vrai Turcaret, à ce qu'il me semble? — PurTurcaret, car il abandonna sa femme dans un coin pour entretenir des maî- tresses, et laissa sa sœur mourir de faim. — Eh bien! j'es- père, reprit Luizzi, pouvoir vous donner de ses nouvelles. — Il est mort. — J'espère du moins pouvoir vous donner des nouvelles de sa fortune, et il n'est pas impossible qu'elle re- tourne aux vrais héritiers de M. Libert. — A moi! s'écria Gustave emporté par le souvenir des nombreux millions de monsieur son oncle. — Est-ce que cela vous regarde, mon- sieur le comte? fit Luizzi d'un ton dédaigneux, — Vous le savez bien, baron, dit Ganguernet. Allons, reprit-il en s'a- dressant au comte de Bridely, ne me fais pas tant de signes; M. Luizzi sait tout. — Et j'entre dans la conspiration. — D'ailleurs, reprit Ganguernet, l'affaire du vieux Rigot est bien chanceuse : il donne deux millions de dot, mais Ji qui ? — A sa nièce, m'avez-vous dit?— Hé non! Rigot est un bien autre original! Il a fait une donation de deux millions, sans qu'on sache si c'est à la mère ou à la fille. Il a décidé qu'elles se marieraient le même jour; mais ce ne sera qu'en sortant de l'église que le notaire décachetera la donation bien scellée que Rigot lui a remise. — Pardieu ! reprit Luizzi, voilà qui est singulier! — Sans doute, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Comment retrouverons-nous les millions de l'oncle


LES MEMOIRES DU DIABLE. 313

Libert? — Je vous le dirai demain. Allez voir les Deux For- çats, et étudiez cette pièce aussi bien que F Enfant Trouvé. — Je comprends ! il s'agit d'un secret avec lequel on peut forcer le détenteur à rembourser. — C'est quelque chose comme cela. Bonsoir! j'attends la personne qui doit me donner les derniers renseignements. — Adieu donc et à demain! dirent les deux Ganguernet, dont un comte, et ils sortirent. Luizzi sonna le Diable.

— Ah çà ! mon cher, tu me parais devenir un peu plus qu'impertinent, dit Satan en entrant. — Moi? répondit Luizzi tout étourdi de l'apostrophe. — Toi. Comment, voilà vingt minutes que tu me fais faire antichambre ! — Tu es leste, répondit Luizzi avec dédain; tu en as sans doute fini avec ton mandarin? — Comme toi avec les Ganguernet. — Tu as semé le mal pour récolter le crime. — C'est bon pour un niais comme toi ! J'ai semé le bien pour faire croître des forfaits, j'ai prêché la réconciliation pour fomenter la haine. — Cela me parait un chef-d'œuvre dont je t'envie peu la gloire. — Tu travailles assez bien à la tienne dans ce genre pour n'a- voir rien à m'envier. — Prétends-tu parler de mon projet de faire épouser mademoiselle de Marignon à M. Gustave Gan- guernet? — 11 me semble que c'est une assez jolie infamie. — Bon ! lit Luizzi, une vengeance, ou plutôt une mystifica- tion. — Je sais que, vous autres hommes, vous avez des noms sonores et pompeux, et des noms plaisants et sans conséquence à donner à vos crimes. Tu t'y entends déjà assez bien ; un peu plus et tu ferais le Ganguernet, tu appel- lerais cela une bonne farce. — Prétends-tu me détourner de mon projet? — Ni t'en détourner ni t'y servir. — C'est ce- pendant ce que tu vas faire en me disant la fin de l'histoire de madame de Marignon. — Pauvre femme ! dit le Diable d'un air de pitié qui fil rire Luizzi. — 11 est certain qu'elle est bien digne que tu la plaignes ! — Pauvre femme! pauvre femme ! répondit le Diable en secouant la tête. — Tu deviens ridicule, Satan, tu t'attendris. — Tu as raison, je m'attendris et toi tu fais le méchant : nous sortons tous deux de notre rôle. — Reprends donc le tien, et surtout reprends ton récit. — M'y voilà.


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314 LES MEMOIRES DU DIABLE.


XXIX


SUITE DU RÉCIT.

Avant de te montrer Olivia dans le monde, il est nécessaire que j'entre dans quelques considérations particulières sur l'état de son esprit. Elle commença sa vie de femme à la mode avec une singulière erreur dans le cœur. Olivia s'ima- gina avoir connu l'amour : le caprice d'enfant qui l'avait jetée à Bricoin avait eu des anxiétés, des espérances, des scènes de violence, quelques moments de plaisir, si faciles à con- fondre avec le bonheur quand on ne s'y connaît pas ; puis étaient venus les regrets, les larmes, la terreur. Cette a\en- ture enfin avait traîné après elle tout l'attirail de l'amour. Olivia, qui n'avait pas d'expérience, s'y était laissée tromper, et elle conçut de cette passion une très-mauvaise idée. Or, en fille saj^e et spirituelle, elle se jura, comme je te l'ai déjà dit, qu'on ne l'y prendrait plus. On pourrait justement s'é- tonner qu'un cœur de,seize ans n'ait pas gardé en lui assez de fraîches illusions, de vagues désirs, de languissantes pen- sées, pour retrouver par instants le vrai sens de Taniour : cependant il n'en fut pas ainsi. Dans une autre position et surtout à une autre époque, Olivia eût sans doute reconnu son erreur : mais que pouvait s'imaginer de l'amour la fille de madame Béru? Quelle signification jiouvait avoir pour elle le titre d'amant? En partant du point de vue de madame Béru, l'amour était un commerce dont la maîtrise appartenait à la beauté. En le considérant du côté du monde qu'elle voyait, l'amour n'était encore qu'un échange de plaisirs où il était convenu que la fortune et la flatterie pouvaient tenir lieu de passion à l'amant, et la fidélité du lit de tendresse de coîur à la maîtresse. Il ne faut pas oublier non plus que la société corrompue où vivait Olivia était l'expression la plus naïve des mœurs courantes de la fin du dix-huitième siècle. Le sensualisme, la négation de toute règle et de tout lien moral, gouvernaient souverainement cette société décrépite, et Olivia fût- elle sortie de la sphère spéciale de corruption où elle était enfermée, il lui eût été encore très-difficile de


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 3ir»

trouver nn abri contre la démoralisation qui lui arrachait, si jeune, cette fleur de l'âme, la foi en l'amour !

!\lle trouva cependant une compensation à la perte de toutes les émotions amoureuses qui font de la jeunesse une vie qui souffre presque toujours tant qu'elle dure, et qu'on regrette toujours quand elle est passée. Ces compensations furent l'habitude d'un monde brillant, le goût des choses exquises, une appréciation rapide et tranchée des hommes et des évé- nements, une espèce de passion pour les grandes causes de l'humanité, passion due à celte philosophie dont l'Encyclo- pédie tenait école permanente, et, au milieu de cette galan- terie dissolue où l'on prenait un nouvel amant comme une robe nouvelle, une préférence singulière pour les plaisirs de l'esprit, les succès de conversation, l'empire du bon mot et la réputation de femme supérieure. Ce n'est pas qu'Olivia, arrivée à l'éclat de toute sa beauté, ne fût aussi l'esclave d'une nature ardente et impérieuse; mais, il faut le dire, elle ne réunit jamais sur le même homme le choix de son esprit et celui de ses yeux. Elle eut presque toujours ensemble un amant en qui elle voulait un nom, de la réputation, du suc- cès, et dont elle était fière, et un amant à qui elle ne deman- dait rien de tout cela et qu'elle cachait soigneusement. Elle se donnait à tous deux, mais avec celte différence qu'elle se laissait longtemps désirer par le premier et qu'elle cédait facileiiient au second. C'est qu'entre ces deux hommes il y avait aussi cette différence qu'elle était au premier et que le second était à elle.

Les plus jeunes années de la vie d'Olivia se passèrent dans ce double dévergondage. Le financier avait grossi la fortune que lui avait procurée l'association des douze, et bientôt les princes, les ambassadeurs, les traitants se succédant rapide- ment dans les bonnes grâces d'Olivia, elle arriva à une de ces fortunes scandaleuses qui font honte à la société où on peut les acquérir. Quand la révolution arriva, Olivia était en An- gleterre avec un membre de la chambre des îords, qui dé- pensait pour elle plus que les revenus d'une fortune formi- dable. Ehe était prèle à revenir en France pour sauver ses biens de la confiscation, lorsque l'émigration lui envoya à Londres tous ses amis de Paris. Olivia se montra, en cette circonstance, bonne, noble et spirituelle. Elle diminua le train de sa maison pour pouvoir y accueillir plus facilement tous ces grands seigneurs ruinés, sans qu'on pût les accuser


316 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

de s'attacher au cliar d'une courtisane princière ; puis, des économies prises sur sa dépense, elle aida secrètement les plus pauvres. Elle mit assez de délicatesse dans ses bienfaits pour exiger d'eux des engagements en règle; et, sûre qu'elle leur donnait, elle prenait toutes les précautions possibles pour leur faire croire qu'elle n'entendait que prêter.

Pendant ce temps, les amants se succédaient comme par le passé, d'autant plus qu'Olivia, toujours précieuse dans le choix de ses amis patents, s'était depuis longtemps dégradée dans le choix de ses amants cachés ; et peut-être eût-elle fini par se perdre tout à fait dans ces honteuses habitudes, si une maladie de langueur, occasionnée par le climat de Londres, n'eût mis sa vie en danger. Tous les soins des mé- decins ayant été inutiles pour vaincre cette disposition mé- lancolique qui avait presque anéanti les forces de son corps, et qui déjà voilait les grâces de son esprit, il fut décidé qu'O- livia devait quitter l'Angleterre sous peine de mort. Tous ses amis de l'émigration lui conseillaient d'aller eu Italie : il y avait dans ce conseil un singulier sentiment de jalousie. Forcés d'abandonner aux manants parvenus qui les avaient chassés de France leur fortune, leur rang, leur patrie, ils se sentaient pris de dépit à la pensée que ces hommes de sang, comme ils disaient, pourraient aussi usurper leurs plaisirs. Et certes ils avaient droit de le craindre, car la vertu d'Olivia était encore plus fragile que la vieille monarchie. Olivia ne les écouta pas : elle voulut revoir Paris, un autre Paris que celui qu'elle avait connu, gouverné par d'autres hommes, agité par d'autres idées, se ruant à d'autres fêtes; car, à l'é- poque dont je te parle, le directoire siégeait déjà au Luxem- bourg. Olivia obtint facilement sa radiation de la liste des émigrés, et les débris de la fortune qu'elle emportait d'An- gleterre lui procurèrent une aisance qui lui permit de dispo- ser de sa personne en faisant les conditions de son marché.

Quoiqu'elle eût alors plus de trente ans, Olivia était d'une beauté si élevée et si pure, qu'elle fut bientôt entourée des assiduités des merveilleux les plus renommés de Paris. Femme de luxe et de plaisir, elle se fit remarquer dans les pompes si peu gazées de Longchamp et dans les bals si mys- térieux de rOpéra et de Frascati. Cependant elle ne retrou- vait ni sa santé ni l'indépendance légère de son esprit. Ses accès de mélancolie et de découragement devenaient de jour en jour plus fréquents, et ce n'avait tUé qu'à giand'peine


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qu'un soir de l'hiver de nos on l'avait déterminée à assister à une fêle intime, donnée pjir un des plus liclies fournisseurs de l'armée. Olivia y tint mal sa place : de toutes les femmes, elle fut la seule qui y fut sans esprit, sans coquetterie, sans délire. De tous les honunes, un seul aussi demeura froid, insouciant et comme fatigué de cette joie qui l'entourait.

Cet homme pouvait avoir trente-cinq ans. Il s'appelait -M. de .Mère. On citait de lui de grands traits de passion. Bien jeune encore, il avait quitté sa famille et laissé à un cadet tous les avantages d'une brillante fortune pour suivre en Hollande une femme qu'il aimait. Après l'avoir aimée assez pour la respecter pendant trois ans, il la vit se livrer légèrement à un autre. Cette première déception le poussa à un libertinage honteux, et cet homme, si distingué par son nom, son rang, son caractère et son esprit, se plongea dans les excès de toutes sortes. Revenu en France et rentré dans la bonne compagnie, il s'éprit encore d'une femme à laquelle il voua sa vie ; cette seconde passion fut plus violente et moins respectueuse que la première, mais elle fut encore trompée. M. de Mère avait vingt-sept ans quand cela lui ar- riva. Comme la première fois, il en conçut assez de déses- poir pour s'en vouloir venger; mais, cette fois, cène fut pas lui-même qu'il choisit pour victime. Il voulut faire payer à toutes les femmes les torts de deux d'entre elles ; il donna à sa vie la singulière occupation de séduire celles qu'où disait les plus vertueuses, et de les abandonner le lendemain du jour où il les avait perdues. Celte misérable vengeance fati- gua bientôt celui qui y avait mis loi^ son bonheur, et au bout de deux ans de cette vie il se trouva en face de lui-même, jeune encore, mais flétri par le mépris qu'il s'était donné pour toutes les femmes. Les événements de la révolution l'arrachèrent à ce dégoût profond et tournèrent les facultés de son esprit vers les intérêts publics : en 92 , il partit parmi les volontaires de sa province, heureux de sentir battre son cœur au bruit du tambour, et de tressaillir encore à une émotion quelconque. .\ cette époque, la fortune s'empara avec trop d'avidité de tous ceux à qui elle put jeter ses fa- veurs pour que M. de Mère n'en fût pas comblé. En 1798, il était déjà général de brigade, et si, dans ce moment, il n'é- tait pas présent à l'armée avec un grade plus élevé, c'est qu'une blessure dangereuse avait rendu nécessaire ca pré- sence à Paris.


31S LES MÉMOIRES DO DIABLE.

Comme Olivia était la femme la moins jeune de toutes celles qui avaient été invitées pour cette fête, de même M. de Mère était le plus âgé des hommes qui y assistaient. Tous deux avaient été placés à table loin l'un de l'autre, car Olivia était l'objet des désirs des plus jeunes et des plus ardents, et M. de Mère le but des coquetteries des plus folles et des plus agaçantes. Ni les uns ni les autres n'obtinrent le moindre succès. Olivia et le général regardèrent en pitié ces joies fié- vreuses, ces délires amoureux qu'ils avaient épuisés l'un et l'autre jusqu'à la lie. Olivia était trop belle pour accepter l'amour d'un jeune homme dont la passion l'eût mise au rang des vieilles femmes qui font des éducations, et M. de Mère n'aimait plus assez le plaisir pour risquer encore une désil- lusion. Le soir venu, le hasard, ou plutôt la solitude que tous deux cherchèrent dans un salon écarté, les fit se rencontrer ensemble. M. de Mère savait ce qu'était Olivia, mais Olivia ne connaissait pas M. de Mère. Il entama la conversation avec elle, non pas avec ce respect qu'appelle une réputation intacte, mais avec cette retenue qu'un homme distingué ac- corde à toute femme habituée à un monde élégant. Ils échan- gèrent d'abord quelques mots sur le peu de part qu'ils pre- naient aux plaisirs de la soirée, et tous deux l'attribuèrent au fâcheux état de leur santé, car tous deux croyaient être assez une exception dans ce monde pour ne pas parler de l'état fâcheux de leur âme. S'intéressant fort peu l'un à l'autre et à eux-mêmes, ils abandonnèrent bienlôt cette con- versation pour parler de choses d'un intérêt général. Les guerres de la république»et les succès de Bonaparte étaient alors dans toute leur splendeur, et M. de Mère en parla avec une chaleur et un enthousiasme qui attestaient .qu'il y avait encore en lui bien plus de feu et de jeunesse qu'il ne le sup- posait. D'un autre côté, la littérature, les théâtres, les arts, la musique recommençaient à se montrer, et Olivia en parla avec un tact, une supériorité et un intérêt qui montraient aussi que son cœur était plus susceptible de douces émotions qu'elle n'eût voulu le croire. Us passèrent ainsi les longues heures de cette soirée, s'écoutant tour à tour avec plaisir, mais sans réflexion; puis tous deux, avertis par le silence de la fête qu'elle était finie, se trouvèrent avoir de beaucoup dépassé le moment où leurs habitudes plus rangées les rap- pelaient chez eux. Il fallut se séparer. M. de Mère, qui avait encore quelques semaines à perdre à Paris, ne voulut pas


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 310

laisser échapper l'occasion de diminuer les ennuis de son séjour par le commerce d'une femme qu'il avait trouvée pleine d'esprit et de convenance ; il demanda donc à Olivia la faveur d'être reçu chez elle. Il le fit dans les termes les plus flatteurs, et elle lui répondit sans s'en étonner et sans le repousser :

« — Je n'ai pas besoin de savoir votre nom, Monsieur, pour être charmée de recevoir un homme aussi distingué que vous; mais encore faut-il que je le connaisse pour ne pas m'étonner de la visite que je recevrai, si par hasard vous ne mettez pas en oubli la demande que vous venez de me faire? — Eh bien I Madame, si on vous annonçait M. de Mère demain au soir, le recevriez-vous ? — M. de Mère! reprit Olivia en le regardant, voilà un nom qui pouvait se passer de la recommandation de ce soir pour faire accueillir avec plaisir celui qui le porte. »

Tous deux, on le voit, se disaient sans embarras le plaisir qu'ils avaient éprouvé à se rencontrer ; tous deux se croyaient tellement à l'abri d'une coquetterie ou d'une séduction, que ce fut sans embarras aussi qu'ils reçurent cette assurance. Ni l'un ni l'autre n'emportèrent aucun trouble de cette soirée. Olivia passa toute la journée sans se rappeler que M. de Mère devait venir le soir, et celui-ci ne se souvint qu'il de- vait aller chez Olivia, que comme d'un emploi de son temps plus amusant qu'une représentation à l'Opéra ou une bouil- lote dans le salon d'un directeur.

11 était neuf heures du soir, et Olivia était chez elle avec Libert, le gros financier qu'elle avait jadis choisi à seize ans, et qu'elle avait repris pour amant en titre parce qu'il était le plus esclave de ceux qui avaient régné comme lui. Une im- mense fortune, gagnée dans les dilapidations de la monar- chie, s'était encore accrue dans les dilapidations de la répu- blique, et Olivia s'en servait pour satisfaire des caprices peut-être plus exigeants et plus impérieux que ceux de la vanité et de l'amour des plaisirs, car ils venaient de l'ennui. En ce moment, le financier, devenu fournisseur, lui racon- tait les chances d'une nouvelle opération, et Olivia, n'ayant rien de mieux à faire, s'amusait à lui démontrer que son entreprise était stupide, quoique au fond elle lut très-per- suadée que l'instinct cupide de Libert était supérieur atout ce qu'elle pouvait avoir de bonnes raisons. Ils en étaient pres- que venus à se quereller, lorsqu'on annonça M. de Mère.


.}?0 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Olivia éprouva im violent mouvement de dépit ; et, bien que tout Paris sût qu'elle était, la maîtresse de Libert, elle fut singulièrement contrariée d'être trouvée avec lui par un homme comme M. de Mère. Elle le reçut cependant avec cette aisance qui tient plus à Thabitude qu'à la bonne dispo- sition, et la conversation s'établit sur la fête où ils s'étaient rencontrés. Elle fut railleuse et embarrassée de lu part d'O- livia, dédaigneuse de la part du général sur le compte de leurs convives de la veille. Tous deux étaient gênés et humi- liés de la présence du financier, car elle disait trop ce qu'était Olivia. Libert quitta le salon avant M. de Mère. Dès qu'il fut parti, Olivia dit à celui-ci :

« — Vous vous êtes trompé , général. Vous croyiez sans doute venir dans un salon où vous trouveriez une nom- breuse réunion, une conversation brillante, et vous voilà tombé chez une pauvre femme toute seule , et qui passe ainsi la plus grande partie de ses soirées. — Je ne venais chez vous , Madame, chercher que vous , répondit le géné- ral. — Et ce n'est pas moi seule que vous avez trouvée : est-ce là ce que vous voulez dire ? — Non , en vérité ; mais je dois vous avouer que je n'imaginais pas troubler un en- tretien aussi intime. — Je ne sais comment je dois prendre votre réponse. — Comme l'expression de l'étonnement que j'éprouve à voir la belle Olivia seule. — Seule ! — Oui, vraiment ; il me semblait avoir découvert en elle une supé- riorité d'esprit qui ne devait pas se satisfaire du commerce de certaine vulgarité. »

Olivia regarda le général avec un sourire moitié triste, moitié railleur, et reprit :

« — Si j'étais la franche coquette que vous croyez, je vous répondrais peut-être que je n'étais si seule que parce que je vous attendais; mais, en vérité, ce serait mentir, et il y a bien longtemps que je ne prends plus cette peine-là. — Vous ne m'attendiez donc pas , Madame ? répondit M. de Mère. — Je vous jure , Monsieur, que je vous avais complètement oublié. — Je vous remercie de votre franchise , quoiqu'elle soit peu flatteuse. — Elle l'est plus que vous ne pensez, peut-être ; car je pense beaucoup à fuir les importuns. — Tenez, dit le général avec plus de gaieté qu'il n'en avait éprouvé depuis longtemps, vous faites de l'esprit avec moi; vous n'êtes pas naturelle conmie hier, et j'en suis fâché. — C'est que je suis peut-être fâchée aussi. ~ Et de quoi? —


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De ce que vous êtes venu. — Vraiment ? et pouvez-vous me dire pourquoi ? — Si je vous le dis , vous ne serez pas trop fat? — Oh ! mon Dieu ! je vous jure qu'il y a bien longtemps aussi que je ne me donne plus cette peine-là. — En ce cas, je vais vous avouer la cause de mon humeur. Je vous ai rencontré hier dans un monde insupportable, vous ennuyant comme moi au milieu de gens qui s'amusaient ; vous m'avez fait passer une bonne et douce soirée ; je n'ai pas compté le temps , croyez que c'est beaucoup pour moi ; vous ne vous êtes pas aperçu que vous perdiez le vôtre, et c'est sans doute aussi quelque chose pour vous. Plus tard, ce souvenir me serait revenu et à vous aussi. Il est sans doute bien pâle à côté de tous ceux de votre vie , et il eût été bien effacé pour moi , si j'avais été forcée d'aller le rechercher dans les souvenirs bruyants de mes premières années ; mais , dans l'existence déserte que je mène et vous aussi, il eût pris une heureuse place. — Et pourquoi voulez-vous qu'il l'ait per- due ? repartit le général , en interrompant Olivia. — Oh ! dit- elle , ne faites pas de la vieille galanterie avec moi ; je vaux mieux ou moins que cela. Le souvenir a perdu sa bonne place , parce que vous êtes venu ici , parce que vous y avez rencontré M. Libert, parce que j'ai senti que vous méjugiez selon ma position , et parce que véritablement vous m'avez jugée comme je vous le dis. »

Pendant qu'Olivia parlait ainsi , le général la regardait : il s'aperçut alors de sa beauté souveraine , plus touchante de- puis qu'elle était alanguie par la douleur physique et la tris- tesse. Il reprit, après un moment de silence :

« — De tout ce que vous venez de me dire, la seule chose que je ne comprenne pas, c'est cette vie déserte dont vous me parlez.— Et voilà qui m'étonne tout à fait, dit Olivia, non pas que je ne puisse avoir autour de moi un cercle de bril- lants adorateurs : le succès de certaines femmes doit me faire croire qu'il ne me manquerait pas si je daignais l'appeler. Mais, dites-moi, quel intérêt voulez-vous que j'y prenne ? celui d'un entretien aimable ? Je vous avoue que j'ai été bien gâtée de ce côté. Serait-ce le besoin d'hommages... amou- reux? Je vous avoue encore que ces hommages ayant perdu, dans le monde que je pourrais voir, la séduction que leui prêtaient jadis un grand nom et de grandes manières, je suis peu tentée de les accueillir et de faire un nouvel apprentis- sage de l'amour. — L'amour! dit M. de Mère. Mais voilà ce


32-2 LES aiÉMOIRES DU DIABLE.

dont vous ne parlez pas et ce qu"il me semble étranp;e de ne pas trouver ici. — Comment ! dit Olivia d'un air tout l'Ionné ; il me semble que je viens de vous dire à l'instant même que j'y avais renoncé. — Pardon ! dit M. de Mère en souriant doucement, il me semble, àmoi, que vous avez parlé de toute autre cbose que de l'amour. — De quoi donc? — Je ne sais trop comment vous le dire. — Oh ! soyez franc, reprit Olivia avec vivacité. Parlez, je sais tout entendre, je suis une bonne femme ; et, si vous voulez que je vous mette plus à votre aise, parlez, parlez, je suis une vieille femme. » M. de Mère hocha la tète, et, souriant encore, il repartit : " — Je parlerai parce que vous le voulez, voilà tout. Il me semble que ce n'est pas à l'amour que vous avez renoncé, d'après ce que vous disiez vous-même, mais à ce que nous autres, soldats assez grossiers, nous appelons des aventures galantes. — Oh ! je vous comprends, reprit Olivia en riant; mais je vous dirai que je suis encore plus jalouse de repous- ser ce que vous appelez sans doute l'amour, que de renoncer à ce que vous appelez des aventures galantes. — Il vous a donc bien fait souffrir? dit le général. — Oui, reprit Olivia avec une expression de honte et presque de dégotit, il m'a fait mal, un mal ignçble, repoussant, honteux; je n'ai aimé d'amour qu'une fois, et je voudrais l'oublier. — Eh bien! moi aussi, répondit le général, j'ai horriblement souffert de l'a- mour. J'ai été trompé dans les sentiments les plus"* saints, trahi dans le dévouement le plus complet, joué dans ma con- fiance et ma vénération pour celle que j'aimais, et cepen- dant je ne donnerais pas pour beaucoup le souvenir de ces tourments passés. — Vraiment? dit Olivia, en s'appuyant SUT le bras de sont fauteuil et en regardant le général avec une surprise étrange. — Et ne le comprenez-vous pas comme moi? reprit le général en s'exaltant; ne comprenez-vous pas que, lorsque le cœur est pauvre et épuisé, il se rappelle avec bonheur le temps où il était riche et abondant en douces ambitions et en nobles espérances? Aimer ! aimer, avec cette pensée qu'il y a une âme ii côté de vous qui épie tout ce que vous faites de bon et de beau pour en être heureuse, un être faible qui a foi en vous, qui vous donne son bonheur en garde, qui s'endort et s'éveille tranquille à l'abri de votre protection, ou qui, s'il se trouve enchaîné par des devoirs plus impérieux, mêle votre pensée à toute attente, à tout regret, qui vil en vous comme vous vivez en lui, qui vous


LE>î MÉMOIRES UU DIABLE. 3i3

comprend dans un regard si vous êtes muet, qui sait ce que vous pensez mieux que vous-même , dont le bonheur vous est plus cher que votre vie, qui lient enfin votre cœur dans cette perpétuelle émotion de joie et de désir qui élargit l'exis- tence, et lui donne une étendue immense pour être heureux ou pour souffrir! oh! vous me trompez, Madame, ou vous ne rejetez pas de pareils souvenirs ou vous n'avez jamais aimé ! »

A ces mots, Olivia porta la main sur son cœur; quelque chose de douloureux et d'inconnu semblait y avoir retenti. Elle regarda M. de iMêre dans une muette contemplation, comme si ses yeux étaient illuminés d'un nouveau jour à travers lequel elle ne voyait pas encore distinctement, et elle finit par lui dire d'une voix lente et basse :

« — Et vous avez aimé ainsi, vous ! — Et vous avez dû être aimée ainsi, repartit le général, ou du moins vous avez dû éprouver pour quelqu'un un sentiment pareil à celui que je viens de vous dire ? »

Olivia baissa les yeux et rougit. En ce moment elle fut honteuse d'elle-même, elle éprouva le regret de sa vie per- due dans les plaisirs. Pour échapper à cette pensée, elle re- prit la conversation presque interrompue par son silence et dit à M. de Mère :

« — Et vous en êtes aux souvenirs, vous, si jeune encore ! et vous croyez que cette passion que vous connaissez si bien ne vous maîtrisera plus ! — J'espère que non , dit le général en souriant, et cependant je ne voudrais pas m'y fier. Il ne faudrait pas qu'une femme comme vous se donnât la peine de me rendre amoureux. — Oh! s'écria Olivia avec une vraie joie d'enfant, que je voudrais que vous fussiez amoureux de moi ! — Est ce que cela vous amuserait beau- coup? — Oh! ne dites pas cela, reprit Olivia avec prière, je vous jure que je serais fort maladroite à jouer avec de pa- reils sentiments. J'ai été bien folle, bien rieuse ; mais j'avoue que je n'aurais jamais voulu blesser une passion aussi sin- cère. — Alors, vous devez avoir eu bien des pitiés, dit le général, si vous n'avez jamais rendu malheureux ceux à qui vous l'avez inspirée?— Si je l'ai inspirée, reprit Olivia, je ne l'ai jamais comprise. — Hn ce cas vous ne l'avez donc jamais partagée? —.Jamais I » répondit Olivia.

L'accent ingénu avec lequel cette femme de trente-deux ans prononça ce mot, étonna à son tour M. de More. Il lare-


324 LES MEMOIRES DU DIABLE.

garda, comme pour s'assurer qu'elle ne jouait pas une co- médie ; mais il y avait tant de sincérité dans l'attitude et dans l'étonnement d'Olivia, qu'il ne put pas douter de la vé- rité de ce qu'elle lui disait. 11 demeura longtemps en silence devant elle, admirant sur ce beau visage, qui semblait avoir été éprouvé par les passions , la surprise naïve d'une jeune fille à qui l'on vient de découvrir son cœur et qui s'étonne des nouvelles émotions qu'elle ressent. Olivia se taisait tou- jours, et toujours M. de Mère la regardait. Enfin elle leva les yeux sur lui et s'écria douloureusement :

« — En vérité, vous venez de me faire bien du mal ! — Et comment? — Je ne puis vous le dire; mais cette vie que je mène, et qui m'était déjà insupportable, va me devenir im- possible; mais la présence de cet homme qui me déplaisait va maintenant me faire honte; mais tous ces plaisirs qui ne me semblaient que frivoles vont me paraître odieux ; ce que je croyais la satiété n'est plus que le vide de mon cœur. — Avez-vous donc renoncé à l'occuper ? — A mon âge, reprit Olivia en souriant, à mon âge aimer, et aimer comme une enfant, ce serait une folie ; ce serait pis encore, ce serait ri- dicule. — On n'est jamais ridicule, Madame, dit le général, lorsqu'on est belle comme vous l'êtes et qu'on a un senti- ment vrai dans le cœur. — C'est comme si on vous disait, à vous, reprit Olivia, de vous exposer encore à ces tumul- tueuses émotions dont vous me parliez tout à l'heure; assu- rément vous ne voudriez pas y consentir. — Moi, Madame, je bénirais l'heure, le moment où je pourrais sentir ce que j'ai éprouvé autrefois ; et je dois vous dire toute la vérité. Il me semble que, depuis si longtemps que mou cœur est muet, il a retrouvé dans son repos toute sa jeunesse, toute sa force, tout son délire. »

En parlant ainsi, le général regardait Olivia de façon à lui faire croire que c'était à elle que s'adressait l'espérance de celte passion. Elle en fut troublée et lui dit en riant :

« — Allons! ne faisons pas d'enfantillage. Vous oubliez que pour l'amour nous sommes des vieillards, et que les jeunes fous avec qui nous avons passé la soirée étaient plus maîtres d'eux que nous ne le sommes nous-mêmes. Voyons, ajouta-t-elle, parlons de vous qui avez des espéran- ces... des espérances de gloire, j'entends. — Pourquoi me donner la préférence? reprit le général. — Oh! répondit Oli- via, parce qu'il n'y a plus rien à dire de moi, parce que j'ai


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 325

jeté un voile sur mon passe et que je no veux pas regarder dans mon avenir. Une vie ennuyeuse et dépourvue de tout intérêt, voilà ce qui me reste. J'y suis résignée ou je m'y ré- signerai. Mais vous, vous avez une belle carrière : vous y avez déjà fait de grands pas, et il vous en reste de plus grands à faire encore. Cest si beau de penser qu'on peut arriver à occuper de son nom la France, le monde, la postérité! et vous avez tout cela, vous autres hommes. Quand les passions de l'amour sont éteintes, l'ambition vous reste : vous êtes bien heureux! — Croyez cependant, reprit le général, que celte ambition serait encore plus puissante si on savait qu'un autre coeur s'intéresse à ce succès. — Allons! allons, dit Oli- via en souriant, vous voilà tout à fait redevenu jeune homme. Vous avez repris la folle ardeur de vos premières années, vous continuez vos belles illusions. — Pourquoi n'en pas faire autant de votre côté? repartit le général. — C'est que, si on continue à votre âge, on ne commence pas au mien. »

F.lle dit cette dernière parole avec un trouble et un chagrin évidents, et, avant que le général ait eu le temps de répondre, elle sonna vivement et lui dit :

" — .Te vous chasse... je vous chasse ce soir, entendez bien. Je ne vous dis pas de revenir, mais je suis toujours chez moi. J'ai besoin d'être seule, je suis souffrante. Cette soirée d'hier m'a fatiguée. Adieu, et à bientôt. »

Elle mentait, ce n'était pas la soirée de la veille qui l'avait fatiguée, ou plutôt troublée si profondément. Puisqu'elle mentait, qu'éprouvait-elle? Le général sortit après lui avoir baisé lamain qu'elle voulut retirer dans un premier moment d'émotion. Olivia demeura seule avec ses nouvelles pen- sées...

Luizzi écoutait ce récit avec une grande attention, et remar- quait l'intérêt avec lequel le Diable racontait l'histoire d'O- livia.

— Je 'comprends, lui dit-il, pourquoi tu veux me rendre celle femme moins odieuse qu'elle ne l'est véritablement; mais tu auras beau faire, je ne verrai jamais dans cette his- toire que beaucoup de dévergondage Unissant par une ridi- cule passion de femme usée. — Sol et méchant ! s'écria Satan avec un éclat qui fit irembler Luizzi, no jugeras^tu jamais les choses que sur la stupide apparence que Icui- prêtent vos idées? Ne vois-tu pas que cette femme était arrivée au plus mis(3rable des malheurs? — Plail-il? (il Luizzi. — Oui ! à ce

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malheur suprême de n'avoir plus d'illusion sur le passé, à ce malheur horrible de savoir, autant que le cœur humain peut le savoii', que toute faute est irréparable. Et encore celle terrible science resta-t-elle pour elle dans le doute, tandis que, moi, je la possède dans toute sa foudroyante étendue. JNe comprends-tu pas, pauvre, sec et froid misérable, ce que c'est que davoir pu habiter les cieux, et que de se voir con- damné à la fange des enfers ? Et , pour ne parler que d'Oli- via, comprends-tu ce désespoir qui la saisit, lorsqu'elle dé- couvrit qu'elle avait pu aimer et être aimée, ce qui est votre ciel, et qu'elle n'avait jamais été qu'une marchandise d"a- mour, ce qui est votre dernier avilissement? — Je comprends un peu ta prédilection pour cette femme, dit Luizzi avec dé- dain, elle est un écho lointain des regrets qui le dévorent. — Avec cette différence, reprit Satan, que j'ai fait ma destinée et qu'on lui a fait la sienne. — Et ce fut là sans doute, reprit Luizzi, l'objet des pensées d'Olivia? — Et peut-être un jour ce sera l'objet des tiennes. — Dis-moi celles de ta protégée, cela m'épargnera peut-être les mêmes regrets. — Écoute donc, reprit Satan, et tâche de me comprendre si tu peux ;

Olivia était donc restée seule, étonnée d'un trouble quelle n'avait jamais ressepti, la main posée sur son cœur qui se serrait dans sa poitrine ou se dilatait avec violence, éprou- vant à la fois quelque chose d'heureux et dinquiel, ayant peur de son émotion et s'y abandonnant avec joie, livrée en- fin a ce combat instinctif du cœur pris d'un premier amour, et qui se défend avec effroi, comprenant qu'il va devenir l'es- clave d'une passion plus violente que sa volonté. Cette agi- tation, qui dure si longtemps dans l'âme d'une jeune iiile, dut bientôt faire place à d'autres sentiments chez une femme comme Olivia. Chez la vierge, en qui lamour a souillé ce premier désir dont le feu fait bouillonner tout sou être , il ny a pas plus d'étonnement que dans Olivia; mais il y a une ignorance de l'avenir de cette grande passion, qui la lui leud pioins suspecte. Aimer est pour la jeune tille une ivresse dont elle ne comprend pas le réveil ; pour Olivia, au con- traire, celte ivresse lui semblait devoir arriver, comme les autres, au dégoût. Malheur aux lèvres d'un iiomme qui lou- chent une coupe avec la certitude qu'une fois le vin épuisé il ne restera plus dans sa bouche qu'une saveur fétide et nauséabonde ! malheur à la feraipe dont les lèvres ne peu- vent loucher à un baiser sans être stire qu'il lui répugnera


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avant d'être fini ! C'était la position d'Olivia. Aimer, pour elle, ne pouvait plus être espérer le bonheur ; couronner cet amour en devenant la maîtresse de M. de Mère n'était encore pour elle que donner sans doute et recevoir assurément une désillusion. Cette nuit d'Olivia se passa tout entière, tantôt dans ces effrois, tantôt dans le charme inouï de la douce sensation que trouvait son âme à se reposer sur le souvenir de son entretien avec M. de .Mère, comme un voyageur tourmenté de spleen et de fièvre qui rencontre une couche fraîche, blanche et odorante, où, pour la première fois depuis longtemps, il trouve un délassement à sa constante lassitude. Toutefois, l'esprit du monde se mêla bientôt à ces sensa- tions du cœur et dicta à Olivia une résolution qui lui parut raisonnable. Ce qu"01ivia craignait, avant tout, c'était le ridi- cule. Pour l'éviter, elle voulut fuir une passion qui pourrait lui en donner un aux yeux de tous ceux qui la connais- saient ; mais elle ne voulut pas fair cette passion en femme ■qui a l'air d'avoir peur, et, ne voulant ni éviter .M. de Mère ni subir encore une fois le trouble qu'il lui avait donné, elle se décida à reprendre, pour quelque temps, une vie assez occupée de plaisirs pour que l'obsession de la pensée de M. de Mère ne pût y trouver place. Ainsi, lorsqu'il vint le lendemain, au lieu de rencoiUrer Olivia seule, comme il l'avait peut-être espéré, il enira dans un salon où étaient réunis le peu d'hommes de bonne compagnie que Paris possédait alors, et les quelques femmes splendidement galantes qui faisaient les frais de tous les scandales. Parmi celles-là, une entre autres avait été l'objet des attentions du général. Sé- duite en quelques jours et abandonnée en quelques heures par lui, elle en avait gardé une vive rancune. Avec tout autre homme que le général, elle eût peut-être lente la ven- geance la plus ralfmée des femmes en pareille circonstance : c'était d'inspirer de l'amour à celui qui l'avait humiliée, afin de l'humilier à son tour par les refus les plus insultants ; mais cette femme croyait trop bien connaître le général pour espérer qu'un pareil manège put réussir vis-à-vis de lui, et, en franche ennemie, ce fut en l'attaquant de front qu'elle voulut se venger. Il est toujous facile d'amener la conver- sation d'un salon sur l'inépuisable sujet de l'amour. Madame de Cauuy, c'était son nom, s'en chargea, et, après quelques thèmes généraux, elle conunença une diatribe cruelle coniie ces hommes en qui la débauche a usé tout noble sentiment,


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tout respect, toute pitié, et à qui elle a donné le dernier des vices, la lâcbeté. Le général, qui avait écouté avec assez de dédain les furieuses déclamations de madame de Cauny, ne put cependant s'empêcher de tressaillir à ce dernier mot. Elle s'en aperçut, et, s'adressant directement à lui, elle con- tinua avec un ton plein de sarcasme :

« — Oui, général, c'est la dernière des lâchetés que celle qui s'adresse à une femme, et en vérité je ne veux pas dire que la plus infâme soit celle qui consiste à flétrir sa réputa- tion par des paroles. Car, si cette femme est pure, elle a le témoignage de son honneur pour se défendre, et il y a encore des gens dans ce monde dignes de l'écouter et de la com- prendre ; si cette femme ne mérite aucun respect, le mal qu'on lui fait n'est pas bien grand, et il lui reste la chance de trou- ver dans un nouvel amant, sinon un cœur assez haut, du moins un courage assez déterminé pour punir l'infâme qui l'a outragée. »

Quoi qu'il en eût, le général se trouva si inopinément et si violemment attaqué qu'il ne fut pas le maître de cacher son trouble. Il écoutait madame de Cauny, la pâleur sur le front, les dents serrées, prêt à éclater, car Olivia écoutait aussi cette femme en regardant le général. Madame de Cauny, suffoquée par la rage, s'était arrêtée. 11 ne faut pas croire cependant qu'en me servant de ce terme je veuille te dire que ces reproches avaient clé adressés au général avec l'expression haletante d'une femme emportée, dont la voix crie dans la gorge et dont les yeux étincellent dans leur or- bite. Tout cela avait été dit d'une voix line et moqueuse, avec des yeux â moitié cachés sous de longues paupières. Seulement un imperceptible tremblement des lèvres, une al- tération presque insaisissable de la voix, montraient assez que la colère qui s'échappait par cette issue si étroitement contenue aurait éclaté avec fureur, si elle n'eût obéi â ce frein puissant qu'on appelle le respect du monde. C'est en cela que la plupart de vos faiseurs de romans modernes me sem- blent ignorants â représenter les passions. Dans quelque monde et â quehiae époque qu'ils les fassent vivre, ils les poussent toujours jusqu'à leur expression la plus énergique; ils font à tout propos éclater le volcan, oubliant que, sous le poids de vos mœurs policées, il brûle intérieurement et gronde plus souvent qu'il ne lance ses llannnes et ses scories. Oli- \ ia était trop ienune de votre monde pour ne pas avoir coni


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pris, sous la nonchalante raillerie de madame de Cauny, tout ce qu'il y avait de fureur rugissante en elle ; mais peu sou- cieuse de la modérer, pourvu qu'elle apprît jusqu'à quel point allait celte fureur, elle lui dit :

« — Et quelle est donc cette Lâchelé plus grande encore que toutes celles dont vous venez de faire le tableau? — Cette lâcheté, la voici, répondit madame de Cauny en s'accoudant sur les hras de son fauteuil pour regarder de bas en haut le général qui était debout appuyé à la cheminée; cette lâcheté, c'est de profiter d'r.n beau nom, de quelques avantages per- sonnels, d'un esprit qui a le don de parler le langage du cœur, et de s'approcher d'une femme, d'une femme, enten- dez-moi bien, qu'on ne connaît pas, qu'on n'a jamais ren- contrée, qui, par conséquent, ne vous a jamais blessé dans vos intérêts, dans votre vanité, dans vos affections, d'une femme <à côté de qui l'on pouvait passer sans la regarder, mais qu'on désigne du doigl, en se disant : « Je ferai du mal à cette femme. » Comme je vous le disais tout à l'heure, on s'approche d'elle; on la flatte d'abord en la rendant fière des soins d'un homme distingué ; on la prend dans son repos pour l'occuper d'un amour quelle ne cherchait pas; on l'ar- rache à sa vie paisible pour lui donner les inquiétudes d'une passion qu'elle avait résolu de fuir; on lui offre un dévoue- ment sans bornes, on la persuade de la sincérité de ce dé- vouement; on lui donne la joie d'être aimée, et on lui de- mande après de se laisser aller aussi à la joie d'aimer ; on l'émeut, on l'enivre, on l'égaré, on obtient tout de cette femme; et, le lendemain, on ne la revoit plus, sans prétexte, sans querelle, sans reproche, sans raison, sans nécessité ; on la laisse d'abord avec l'amour qu'elle a, puis avec la honte qui lui vient, avec une attente horrible et une perplexité que rien ne peut éclairer, car elle ignore ses torts, et enfin avec une certitude d'abandon ignoble qu'on ne se donne pas même la peine de rendre complète. Puis l'on court k une autre femme pour recommencer la même lâcheté; car, voilà ce que j'appelle une lâcheté, une basse et lâche lâcheté,- et je suis sûre, général, que vous êtes de mon avis. »

C'était pour la première fois peut-être que les suites d'une aventure galante avaient été traitées dans ce monde sur un ton aussi sérieux. En toute autre circonstance, des quolibets et des plaisanteries auraient pu répondre à la cruelle plainte de madame de Cauny; Olivia peut-être en eût donné l'exemple;


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peut-être le ixénéral y eût-il trouvé une excuse contre celte terrible accusation. Mais l'accent de madame de Cauny do- mina toutes les dispositions railleuses de ce salon. Olivia avait continué de l'écouter, les yeux toujours fixés sur M. de Mère; et, quoiqu'elle n'eût plus dit un seul mot, celui-ci avait bien vu (ju'elle s'était épouvantée à la prévision d'un pareil malheur. Cependant le général ne pouvait pas rester sans essayer au moins une réponse, quelque futile qu'elle fût. 1! reprit donc :

« — Que voulez-vous, Madame ? Le cœur est facile à se tromper : on croit aimer et il se trouve qu'on n'aime pas, le désir qu'inspire toute femme belle et spirituelle peut abuser et appaïaître comme un amour véritable, puis, quand ce dé- sir est éteint, on s'aperçoit qu'après lui il n'y avait rien. — Pas même l'homme d'honneur? dit madame de Cauny; pas même l'homme qui, dépouillé de son illusion, ménage à une femme les douleurs qu'il va lui causer? Il ne reste rien, dites-vous, général, pas même l'homme de bonne compagnie qui enveloppe au moins de pojitesse la plus honteuse et la plus basse des injures? Oh! vous avez raison, il ne reste rien, absolument rien, que le méchant qui frappe le faible, et le manant qui insulte à toute distinction. — Madame, s'é- cria le général emporté par sa colère, pour aussi bien con- naître ces hommes, il faut en avoir rencontré. Oseriez-vous les noaimer? — Peut-être, reprit madame de Cauny en re- gardant Olivia, serait-ce un service rendre à dautres fem- mes ; mais je ne puis pas pousser l'obligeance jusque-là. »

Cette conversation s'arrêta, car aussitôt madame de Cauny se leva et se retira. A peine f at-elle partie, que la frivolité reprit l'empire de la conversation, et quelques personnes se mirent à railler madame de Cauny sur sa fureur. Olivia seule, Olivia, qui la veille encore aurait été la plus ardente à jeter de joyeux propos sur ce désespoir, demeura sérieuse, et plus que sérieuse , triste. Tout en se félicitant de la résolution <}u'elle avait prise, elle éprouvait la terreur du dang>er auquel elle avait pu être exposée et le «egret de voir si complète- ment dépoétisé un homme par qui elle ne voulait pas se lais- ser persuader, mais dont les paroles l'avaient si vivement émue. Le général s'aperçut, de son côté, qu'il avait été pro- fondément atteint dans la considération qu'Olivia semblait avoir pour lui, et il en conçut une sorte d'impatience dou- loureuse dont il ne voulait pas se rendre compte. Elle lut


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assez vive pour qu'il crût devoir tenter de se justifier d'une de ces roueries dont jadis il avait fait sa gloire, et, pendant que le salon se divisait en petits groupes, il s'approcha d'Oli- via demeurée seule, et lui dit :

« — La pliilippique de madame de Cauny vous a donné une bien odieuse opinion de moi? — Non, repartit Olivia d'un air de franchise, non, ce n'est pas ce qu'elle a dit : beau - coup de légèreté peut expliquer une conduite si cruelle. .Mais ce qui m'a étonnée, c'est que vous ayez répondu... — Quoi donc? — Qu'on peut se tromper sur ce qu'on appelle amour; qu'un désir peut vous en donner toutes les émotions, tout le trouble, tout l'enivrement , et qu'une fois ce désir éteint, il n'en reste plus rien. Est-ce vrai, cela? »

M. de Mère réfléchit longtemps, puis répondit :

« — Non, cela n'est pas vrai, cela ne doit pas être vrai, quoiqu'il me semble que je l'aie éprouvé; c'est qu'on manque de franchise avec soi-même, c'est qu'on s'interroge mal, ou plutôt c'est qu'on y met de la négligence. »

A ce mot, Olivia regarda le général d'un air tout surpris, et répéta :

'< — De la négligence ? — Oui, je ne saurais m'expriraer autrement. On ne prend pas garde à ce qu'on éprouve malgré la violence des émotions, parce qu'il leur manque un sens intime qui n'appartient qu'à l'amour, un sens qui parle quand c'est véritablement de l'amour qu'on éprouve, un sens qui vous avertit et qui vous dit : « Prends garde ! » Oh ! non, Olivia, non, quand on aime ou qu'on est menacé d'aimer vé- ritablement, on ne se trompe pas. — En êtes-vous sur? re- prit Olivia. — Écoutez, reprit le général, et ne vous moquez pas de moi. Vous avez remarqué tout à l'heure mon embar- ras, ma colère, disons plus, mon humiliation. 11 y a peu de jours, ce qui nv'arrive ce soir me fût arrivé qu'en vérité j'en aurais été ravi. J'aurais été fier, moi qui ai beaucoup souflert, d'avoir rendu à quelqu'un une partie du mal qu'on m'avait fait ; j'aurais peut-être retrouvé assez de cet esprit caustique que j'avais autiefois pour tourner à mon avantage les invec- tives de madame de Cauny et lui renvoyer l'humiliation et le ridicule de cette sortie. Eh bien ! aujourd'hui j'ai été hon- teux, pris au dépourvu, blessé, malheureux. — Qu'en vou- lez-vous conclure? dit Olivia, cherchant dans les paroles de M. de iMêre l'explication de ce qu'elle éprouvait, car en toute autre circonstance elle aussi n'eût pas été triste et blessée


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de ce qui venait de se passer, — Le voici, repartit le général. C'est que j'ai besoin de l'eslime de quelqu'un devant qui on me ravalait, besoin de la foi de cette personne en ma sincé- rité; c'est que j'ai dans le cœur le désespoir d'avoir perdu sa confiance; c'est que je viens de découvrir que je l'aimais, car, si je ne l'aimais pas, rien de tout cela ne m'arriverait. — C'est étrange! dit Olivia émue. — Voilà un de ces symp- tômes auxquels on ne se trompe pas, un de ces avertisse- ments souverains qui vous disent : « Tu n'es plus maître de ton âme , elle ne t'appartient plus , elle t'appartient si peu que, si elle fait peur à celle à qui tu veux l'offrir, tu en se- ras honteux et désespéré. » — Est-ce ainsi, dit Olivia avec effort, mais sans pouvoir donner à l'accent de sa voix ni k l'expression de son regard la raillerie qu'elle voulait mettre dans ses paroles, est-ce ainsi que vous avez joué la comédie vis-à-vis de madame de Cauny ? »

Le général se mordit les lèvres, puis lui répondit eu se le- vant et en la saluant ; « — Peut-être. »

Il quitta le salon. Olivia rentra chez elle pour être seule un moment, et, en franchissant le seuil de sa chambre, Olivia faible, épouvantée, s'appuya sur un meuble, pressa son cœur de sa main fermée a'^ec colère, et s'écria tout haut comme pour chasser le poids qui pesait sur sa poitrine :

« — Mon Dieu ! mon Dieu ! je crois que j'aime cet homme. » — Olivia, aimer ! reprit Luizzi en interrompant le Diable et en ricanant, et de quel amour? — De l'amour le plus jeune, le plus saint, le plus pur, reprit Satan; car cette femme im- pudique avait oublié sous son opprobre la virginité de son âme, cette virginité qu'on ne perd pas sans joie, qu'on ne perd pas sans douleur, et elle la retrouva à ce moment, et il arriva que la courtisane devint amoureuse, non pas comme celle qui aime pour la dixième fois, mais comme la jeune fille au lever de son âme, comme Henriette Buré, heureuse comme elle , rêveuse et pleine de longues contemplations comme elle. Et cependant cet amour fut encore plus pnr chez la femme perdue que chez la jeune fille égarée. — Cela me semble étrange, dit le baron. — Ecoute, repartit le Diable, dont la voix était presque descendue à une émotion humaine, écoule' Olivia aimait en effet cet homme; et M. de Mère l'ai- mait aussi, cette femme. Mais tous deux, confus et surpris de cette passion, s'évitèrent soigneusement. M. de Mère 'illa


LE? MKMOIRFS DU DÎABLE. S.Ti

rejoindre rarniée, et ils furent près de six mois sans se voir. Ce fut à l'Opéra qu'ils se retrouvèrent. Ils se reconnurent d'un bout de la salle à l'autre au premier regard. Le général, confiant dans sa longue absence, alla se présenter dans la loge d'Olivia : il croyait la retrouver telle qu'elle était avant qu'il la connût. Effectivement, elle était belle de toute sa par- faite beauté, parée de tout ce que son goût exquis avait d'é- légance, elle était souriante, presque gaie ; et, quand le gé- néral entra dans sa loge, elle lui tendit la main et serra les siennes avec une bonhomie charmante : grâce adorable, que la coquetterie ne peut jamais imiter !

« — Bonjour ! lui dit-elle avec un beau et doux sourire ; que je suis heureuse de vous voir ! Que j'ai de choses à vous dire ! Comme vous avez fait de belles choses dans cette im- mortelle campagne de Bonaparte! Je vous le disais bien, que vous aviez une noble et belle carrière devant vous ! Que je me sais gré d'avoir deviné que vous la suivriez glorieuse- ment. >.

Et, en parlant au général avec cette joie. Olivia avait pres- que des larmes dans la voix. Et lui, tout ému, tout surpris, lui répondit :

« — Merci ! vous venez de mieux me récompenser que je ne l'ai été sur le champ de bataille. Votre approbation, c'est plus qu'une approbation, c'est la réalisation d'une espérance que j'avais emportée de Paris; cette espérance, c'était que vous ne m'oublieriez pas. — Vous oublier? dit Olivia ; vous vous rappelez trop haut et trop bien au souvenir des gens qui vous connaissent. — Il y en a tant d'autres qui ont plus fait que moi ! — Oh ! mais ceux-là, on n'y pense pas. »

L'orchestre commença, le général dut se retirer.

« — Quand vous voit-on? dit-il à Olivia. — Toujours, tou- jours seule. — Et toujours ennuyée? — Moins ennuyée, re- prit-elle doucement, mais peut-être plus malheureuse. Ve- nez, nous causerons de tout cela. »

Le lendemain le général trouva Olivia complètement seule ; mais déjà tous deux s'étaient mis en garde contre l'émotion inattendue de la veille. La conversation fut d'abord plus calme. Olivia s'informa du général ; elle se plut à lui deman- der le récit de toutes ses heures, de tous ses dangers, des grands combats auxquels il avait assisté. Puis enfin le gé- néral lui dit : « — Parlez-moi donc de vous. Qu'avez-vous fait? Qu'(^tes-


m LES MEMOIRES DU DIABLE.

vous devenue? — C'est mal de miuieriooer, moi, pauvre tLMume, heureux que vous êtes! Ce que je suis devenue? Au dehors, je suis restée co que j'étais, fuyant le monde ou ne le cherchant que là ou il est assez nombreux pour ne pas être importun, fatiguée de cette exclusion qui me relègue dans une société qui me semble méprisable maintenant et que je n'ai pourtant pas le droit de mépriser, pensant beau- coup à vous, qui m'avez fait tant de mal, et ne trouvant que là la consolation du mal que vous m'avez fait. — Olivia, est- vrai? reprit M. de Mère. — Oui, c'est vrai, je vous aime. Oh! je puis bien vous le dire sans danger. Mais à quoi cela me mènera-t-il? A être votre femme? c'est impossible, je le sais... Croyez que bien sincèrement je n'ai pas cette préten- tion. A être votre maîtresse? jamais, Victor, jamais. — Vous savez mon nom! lui dit le général tout surpris. — Oui, je l'ai demandé à madame de Cauny. — Vous m'aimez, reprit M. de Mère, vous m'aimez! el vous croyez que je ne vous mérite- rai pas, moi, qui n'ai plus d'intérêt que votre pensée ! car vous m'aviez compris hiei', quand je vous ai remerciée ; vous m'avez compris tout à l'heure, quand je vous racontais avec quel soin je cherchais à vous faire parvenir, par la voix pu- blique, le peu de gloire que je n'osais vous dédier. Et vous croyez que je ne voudrai pas obtenir tout votre amour? — JNon, dit Olivia en détournant la têle, non, car vous avez de cet amour tout ce qui en est bon et saint. Ne demandez rien à la femme, rien, entendez-vous? Ne me faites pas rougir; pour moi, ce ne serait pas de la pudeur, ce serait de la honte. Restons où nous en sommes. Ne ni'ôtez pas le bonheur que vous m'avez donné. — Folie! du le général en souriant; n'êtes- vous pas plus belle qu'aucune femme au monde ? — Vous me trouvez belle? reprit Olivia en souriant et en caressant Victor du regard; tant mieux! vous aussi, reprit-elle en riant, je vous trouve beau, très-beau, en vérité ! ce grand front bruni par le soleil d'Italie, cette cicatrice qui le pare d'une si noble couronne... Oui... oui, je vous trouve beau, et je vous aime. » Le général prit les mains d'Olivia et s'approcha. Elle lui dit: « — Demeurez-vous longtemps à Paris ? — Deux mois. — Deux mois! c'est beaucoup, quand on a de si belles choses à faire ailleurs. — Ne m'aiderez-vous pas à les trouver courts? — Pas souvent. Je ne suis pas libie connue auire- fois. .le suis irès-entourée maintenant. J'ai retrouvé des pa-


LES iMftWOlRRS DU DIABLR. 33o

renffi de mon père f|nt élaienl dans la misère. Tl y avait là deux jeunes filles, je les ai prises près de moi, je m'en occupe, je les élève. »

Puis elle ajouta avec un soupir et une larme :

" — J'en ferai d'honnêtes femmes. Ainsi, vous voyez! je vous verrai quelquefois, pas souvent, et nous causerons comme aujourd'hui. »

Olivia avait laissé ses mains dans celles du général, qu'elle pressait doucement en parlant ainsi. Victor, qui la regardait et Técoutait avec avidité, l'attira doucement dans ses bras. Mais elle se dégagea avec vivacité, et lui dit :

" — Non, Victor, non ! que vous importe une femme de plus? Ne jouez pas une amie contre un moment de triomphe. Je pourrais vous haïr, Victor ; je pourrais plus peut-être, je pourrais ne plus vous aimer... »

Et alors, le regardant avec amour, elle se pencha rapide- ment vers lui, lui donna un haiser sur le front, et lui dit avec une joie charmante :

« — Et je vous aime! »

Puis elle ouvrit la porte de sa chambre et se réfugia vers ses jeunes élèves qui étudiaient le piano.

« — Adieu, dit-elle au général. Voici l'heure de noU'e le- çon. Il n'y a plus ici qu'une mère de famille, qui reçoit ses vieux amis en famille. »

M. de Mère sortit. Je ne saurais mieux l'expliquer les sen- timents qu'il éprouva qu'en rapportant ici la lettré qu'il écrivit en rentrant chez lui :

« Olivia, je vous remercie de m'aimer, et je vous remercie de ce que je vous aime. Vous ne pouvez savoir ce que j'ai de reconnaissance pour vous. Vous m'avez rendu ma vie, mon âme, mon avenir; je suis fier, j'ai espérance en tout foi en tout; je suis redevenu jeune, je suis redevenu jaloux. Oui, jaloux; car en sortant de chez vous j'ai vu s'arrêter à votre porte l'équipage d'un de ces briUanls jeunes gens qui avaient place dans votre loge, à TOpéra, où moi je suis entré comme un étranger. Olivia, ne me trompez pas, je vous le demande à genoux. Je savais qu'on recommence sa vie, sa fortune, sa gloire; j'ignorais qu'on pût recommencer son cœur, et vous me l'avez appris. Mon cœur bat, ma tête brûle, Je pleure et je ris. J'aime, j'aime. Oh ! ne me trompez pas, Olivia; ne faites pas une dernière dérision de ce dernier bonheur. Je vous remercie, je vous remercie à genoux. Ai-


m LFS MÉMOIRES DU DIABLE.

mez-moi! aimez-moi !... Je vous aime jusqu'à avoir peur de vous. »

Cette lettre resta sans réponse ; quelques jours après, le général alla la chercher. Olivia n'était pas seule ; un des mer- veilleux du temps était avec elle. Le général eut toutes les impatiences, toutes les excitations d'un amour jaloux, et Olivia toutes les soumissions d'un amour vrai. Elle renvoya le merveilleux ; elle le renvoya très-maladroitement, assez maladroitement pour que, le lendemain, tout Paris fut in- formé que M. de Mère était son amant en titre. 11 l'apprit, et il accourut furieux et désolé chez Olivia. Elle le savait aussi, et répondit en souriant à la colère du général :

« — Je vous sais gré de vous être ainsi emporté pour moi. Vous venez de me faire plus de bien que je n'en ai éprouvé de ma vie. Mais je vous avoue que cette calomnie ne m'a point blessée. J'ai le droit de dire que c'est une calomnie, non point au monde, mais à moi qui n'ai pas voulu être à vous et qui ne vous appartiendrai jamais. »

Et ce mot : Jamais ! fut vrai ; et cela doit te paraître dau- tant plus surprenant qu'Olivia eut à combattre non-seule- ment le penchant de son cœur, mais encore l'attrait de cet homme ardent, dont la parole vibrait, dont le regard rayon- nait d'amour, et qu'elle ne pouvait entendre ni regarder sans être troublée comme une enfant et palpitante de désirs. Ce ne fut pas le combat d'un jour, ce fut un combat long et dou- loureux dont elle sortit vingt fois triomphante, ce fut un combat contre tous les délires de la passion; car M. de Mère la poursuivit partout, ù toute heure. Obligé de la quitter pour rejoindre l'armée, il profitait d'un congé de quinze jours, d'un repos de quelques semaines, pour revenir à Paiis de deux cents lieues de distance; il arrivait chez elle lout à coup, quand elle rêvait à lui, le croyant bien loin, et il lui disait en entrant :

« — Je viens de Rome pour passer une heure avec vous.»

Alors Olivia lui tendait les bras, le serrait sur ce cœur qui bondissait d'un bonheur ineffable ; puis, c'était un long re- gard qui ne le quittait pas, qui le dévorait, qui lui envoyait son âme et s'enivrait à la sienne, et c'était tout. Car elle fuyait, s'il voulait enfreindre la résolution inébranlable qu'elle avait prise. C'est qu'Olivia amait l'amour si nouveau qu'elle (■prouvait; elle aimait ce sentiment fier, absolu, exclusif, qui la dominait et qu'elle inspirait, et elle n'eût pas voulu Je ris-


LES MKMOIRKS OU DIABLE. 5.17

qiipr dans un abandon dellf-même qu'elle savait mieux que personne suivi de tant de déceptions. Cela dura deux ans entiers.

— Deux ans! s'écria Luizzi, deux ans ! El au bout de ce temps sans doute... ? — Au bout de ce temps, repartit Satan, .M. de Mère fut tué. Olivia le pleura saintement, comme elle lavait aimé saintement; elle garda de lui les moindres sou- venirs quelle put s'en procurer. Puis, au bout d'un an, s'é- tant donné par l'amour la nécessité d'une vie plus ho- norablement posée, elle épousa le seul homme dont elle fût assez maîtresse pour lui faire faire la plus ^Mande des folies, elle épousa le tinancier Libert, qui acheta la terre de Mari- gnon et qui devint M. de Marignon. — Ah! s'écria Luizzi, i'inoUnct de ma vengeance ne m'avait pas trompé! Olivia, la courtisane, la prostituée, devaitêtre cette insolente madame de Marignon, qui a chassé la malheureuse Laura! et elle a fini par épouser ce misérable Libert, le parvenu gorgé d'or et do vols ! digne association du libertinage et de la rapine, qui a enfanté probablement l'impudente vanité et la soif de briller! Ah! madame de Marignon, vous méritez un gendre comme M. de Bridely, et vous l'aurez, je vous le jure !... Eh bien ! Satan, tu ne dis rien? — J'attends, pour achever l'histoire de madame de Marignon. — N'est-elle pas achevée? — Pas en- core. Après son mariage, elle profita de la fortune de son mari et de ses anciennes relations pour se faire ce monde dont tu as vu les restes. Elle le paya cher, elle devint l'es- clave de ses moindres exigences. Vulnérable par tant de côtés, il lui fallut accepter servilement les plus cruelles hu- miliations. Mais elle les souffrit patiemment, car elle était mère, elle avait une fille, et le besoin de ne pas rougir de- vant elle lui fit accepter le voile de pruderie qu'on la força de jeter sur son passé.— Et c'est pour l'honneur de son passé qu'elle a chassé madame de Farkley? — Oui, mon maître; et ce qu'il y a d'admirable en ceci, c'est que le vice et le crime, poussés à leur plus honteuse dépravation, ont pris le malheur et la faiiîlesse à la gorge, pour la forcer à servir leurs infâmes proscriptions; c'est que mesdames de Fantan et du Bergh ont obligé madame de Marignon à exclure Laura de son salon. Mais si tu avais vu, si tu avais su voir, tu au- rais reconnu que cette femme avait adouci l'insulte autant qu'elle le pouvait, tu aurais vu que, seule de tout ce monde, elle s'est informée de la santé du misérable gisant sur son


î38 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

lit. — (Ml! fil Luizzi, qui se promenait arlivpment dans la chambre, tu me décides. Je craignais de renconlrer dans un caractère inflexible un obstacle insurmontable à mes projets; mais Olivia est la femme qu'il me faut, tremblante devant un scandale, faible devant un souvenir. — Celle-là qui est ainsi, dit Satan, n'est pourtant pas la plus méchante de celles (jui l'ont blessé. Et mesdames du Bergh et de Fantan? — Ah ! assez, maître Satan, dit Luizzi : tu ne me peasuaderas pas. Je te connais. En m'irritant contre ces deux autres femmes, tii veux me faire croiie que ta prédilection pour madame de M;irignon est désintéressée : je ne me laisserai point prendre à ce piège, et je te jure que, si je ne frappe que la moins coupable, c'est que je n'ai aucun moyen d'arriver aux autres. — Eh bien! dit Satan, veux-tu que je te nomme le plus coupable de tous les acteurs de cette histoire, celui dont tu peux au moins flétrir la mémoire sans remords? car c'est lui qui a mené Olivia par la main à son premier désordre. — Quel est-il? — Ne te souviens-tu pas de ce joyeux marquis de Billanville qui avait inventé ce honteux marché qui devait livrer Olivia à l'un des douze? — Oui. Eli bien? — Quand tu sauras son véritable nom, tu sauras toute la vérité de cette histoire, tu sauras celui qu'il faut livrer au mépris des hom- mes. Cet homme, tu le connais. 11 s'appelait le baron de Luizzi. — Mon père! — Ton père. — Toujours ! toujours ! répéta Luizzi furieux.

Le Diable n'était plus là.

Comme nos lecteurs ont dû le remarquer, Luizzi n'était déjà plus le jeune homme vaniteux et confiant qui s'aventu- rait gaiement dans le monde, n'y regardant pas de trop près, se laissant aller à son émotion du moment, tout disposé à faire le bien et à y croire, ayant les défauts de sa position sans en avoir les vices, un peu fat, un peu railleur, aussi oublieux du service que de la haine de la veille, s'iniaginant que chacun est à sa place et n'enviant celle de personne. Mais le Diable était venu, le Diable qui avait soufflé sur les apparences et arraché les masques ; et alors Luizzi s'était révolté contre ce qu'il croyait être le véritable état dit monde. La colère lui avait donné ses mauvais conseils, et il les (kîoutait. Après avoir l'ail comme la plupart des hommes le mal sans réflexion, sans calcul, un mal pour ainsi dire inno- cent, il rfrvait le mal bien calculé, le mal préparé de longue main, le mal coupable. C'est que Luizzi, il faut le dire en-


LRS MKMOIRKS DL' KIAHLK. 33M

roro, était rnniine sont pres(|uo Ions los liomines ol)('i?>nnt par vanilL' à de fausses idées, prenant de mauvaises voies qu'il (Muyaii justes, sinon honnes. f,ui?.zi, c'est le vuluaire, et il suivi! ia route vulfraire parce qu'il n'y avait en lui ni une vertu ni une raison assez supérieures poiu' le retenir oU pour l'éclairer. 11 neconiprenail pas riioiume fort qui voit le mal et choisit le bien parce qu'il sait que le bien mène au bien, parce qu'il sait que la société accepte le vice et le crime, mais ne les accueille pas connue l'humanité accepte les in- firmités, mais ne leur ouvre pas volontairement ses pi^rtes. 11 était fort au-dessous de ces hommes à qui la Providence a donné ce <^\\'H\e absolu qu'on appelle loi, et qui, voyant un phare au bout de l'horizon, y marchent sans s'incpiiéter de la tourbe qui s'égare et qu'ils ne regardent pas. H n'était point de ces âmes privilégiées, qui vont, qui vont sans cesse, et qui, si elles n'arrivent pas seules à la vertu, arrivent presque toujours seules au bonheur.

Voilà où en était Luizzi quelques jours après celte entre- vue avec Satan : bien décidé à poursuivre son projet contre madame de Marignrm, se croyant une grande expérience parce qu'il avait écouté le Diable raconter de méchantes actions. Puis, comme il était en train de vengeance , il s'in- génia à en inventer une contre M. Gangueruet : il trouva plaisant de le punir à sa façon , c'est-à-dire de le mystifier. Cette idée se développa rapidement en lui , et bientôt, la fa- çonnant à sa guise comme un auteur fait d'un drame, il lui trouva toutes les conditions nécessaires pour réussir. Il se résolut à laisser Ganguernet et monsieur son fils poursuivre madame de Marignon, tandis qu'il irait lui-môme chez M. Ri- got qui avait deux nièces à marier. Le hasard lui avait appris cette circonstance , et Luizzi l'accueillit d'autant plus favora- blement que c'était un hasard.

— J'ai voulu trouver dans un monde élégant, disait-il, un monde honnête et vertueux , et je me suis trompé. En cher- chant une femme pure et noble dans ce monde, je me trom- perais probablement encore. Laissons-nous aller au chemin qui s'ouvre devant nous. Les îles Fortunées ont été la décou- verte de gens qui ne savaient où ils allaient. Voila qui est décidé. Je vais tenter le mariage auprès de M. Higot. Je me crois assez noble pour épouser une fenune de rien , assez riche pour me suucier peu de me tromper dans le choix que je ferai. Lt, s'il faut que je m iidrussc a cl-IIc qui est satis dot,


340 LER MÉMOIRES DU DIABLE.

je serai d'aiitanl plus en droit d'exiger d'elle le respect du nom que je lui donnerai ei une vive reconnaissance pour la fortune qui remplacera sa misère.

C'est ainsi que se parlait le baron de Luizzi, allant à la recherche d'une honnête femme, et ne comptant que sur des calculs d'égoïsme et de devoir de position pour la ren- contrer, ne se confiant plus déjà ni au frein de la morale ni à ce saint amour du bien qui esl le partage de ceriaines âmes.

Quelque prévention qu'il eût contre Satan , il le gardait cependant comme extrême ressource pour se sauver du danger d'être trompé. Luizzi , à moitié dépouillé de ses bons sentiments , était à l'égard du Diable dans la position d'un joueur en face de la roulette, lorsqu'il a laissé le meilleur et le plus liquide de sa fortune aux mains dévorantes du ban- quier : il ramasse les débris de ses capitaux et se résout à tenter une spéculation commerciale bien hasardeuse, mais au bout de laquelle il entrevoit encore le non-succès et la ruine. Alors il place une dernière espérance à côté de cette mauvaise chance ; il se réserve une petite somme avec la- quelle il retournera au jeu et réparera peut-être les pertes qu'il a subies et celles qu'il prévoit. Luizzi était ce joueur, ou plutôt, selon sa pensée, il était le navigateur qui s'em- barque avec un fort vaisseau pour aller chercher une nou- velle terre , qui s'approvisionne largement, arme son navire de toutes les précautions possibles, et qui, malgré tout cela, emporte avec lui une chaloupe et un canot pour leur deman" der un asile après le naufrage , et tenter sui- une frêle embar- cation le salut que son puissant vaisseau lui aura refusé. Luizzi. une fois qu'il fut bien décidé, mit à l'exécution de ses projets la rapidité d'un homme à qui l'argent donne toutes les facultés, l'activité et surtout la résolution. Deux jours après les confidences du Diable sur madame de Mari- gnon , le baron courait en poste sur la grande route de Caen. Toutefois, avant de partir, il avait instruit Ganguernet et monsieur son fils de tout ce qu'il savait sur le compte d'Oli- via, et avait donné à celui-ci une lettre d'introduction auprès de madame de Marignon. Elle ne manquait pas d'une certaine habileté, et madame de Marignon devait nécessairement s'y laisser prendre. La voici :

« Madame, « Votre Dom est le seul que j'aie trouvé inscrit chez moi


I


LES MKMOIRKS DU DIABLK. :U\

duraiil nia longue maladie. Si je ne vais pas vous remercier personnellement . c'est que je craindrais de manquer de re- connaissance en faisant connaître au monde une bonté et une indulgence si rares. J'outefois , comme je ne saurais mettre dans un liiliet tou! ce que j'éprouve de j^ratitude, j'ai chargé l'un de mes amis d'aller vous la témoigner. Cet anii est le comte de Hridely. 11 porte un des plus beaux noms de France ; si vous voulez lui permettre de se présenter chez vous, il apprendra à le bien porter. Le besoin d'un air plus pur me force à quitter Paris , et je pars avec le regret de ne pouvoir vous dire moi-même quels sentimeuts, quel respect et quelle reconnaissance vous m'avez inspirés.

« AUMANI) DE LUIZ/J. »


DEUX MILLIONS DE DOT.

XXX

LA DERNIÈRE POSTE.

11 était sept heures du soir lorsque Luizzi arriva à Mourt , petit village à quelques lieues de Caen et le dernier relais de poste de la route de Paris à cette capitale de la Basse-Nor- mandie. A peine fut-il devant la porte de l'Iiôtel de la poste, qu'il lit appeler l'un des postillons, et lui demanda si avant la nuit close il avait le temps de se faire conduire au Taillis, propriété de M. Rigot. Celui à qui il adressa cette question était un bomme déjà vieux, maigre, qui avait laissé sur la selle de son cheval tout ce que le nature avait pu lui accor- der de chair à l'endroit des cuisses et des jambes ; mais qui n'avait pas laissé de même au fond de son pichet de cidre ce que sa qualité de Normand lui avait transmis de ruse et de malice. Au lieu de répondre à Luizzi directement, il appela un garçon d'écurie et lui dit :

— Sais-tu, toi, ce qu'il y a de chemin d'ici au Taillis? — Ma foi ! non, répondit le garçon en rentrant dans l'hôlel et en échangeant un inq>erceptible sourire avec le postillon. — Comment ! s'écria le baron , vous autres gens du pays, vous


342 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

ue savez pas au juste la distance qu'il y a do votre village à un château voisin ? — Vrai ! non , je ne sais jias , répondit le postillon; nous autres, bons Normands, nous sommes de braves gens qui allons tout droit notre chemin; et mon droit chemin, cà moi, c'est la grande route. Quant à ce qui se passe à droite et à gauche, je m'en soucie comme d'un iverre de cidre. — Peut-être vous vous soucierez un peu plus d'une pièce de cent sous, reprit Luizzi, et elle vous rendra la mé- moire ! Le postillon guigna Técu d'un air goguenard, et rei>artit :

— Hai ! vous m'en donneriez dix fois autant que je ne pourrais pas vous dire ce que je ne sais pas. — En ce cas, repartit Luizzi, qu'on me donne des chevaux ! Probablement le postillon qui sera chargé de me conduire saura mieux sa route que vous. — Vous n'avez point de chance, reprit le Normand : pour le moment il n'y a ici ni d'autres postillons que moi ni d'autres chevaux que les miens, et nous reve- nons de Caen il n'y a pas cinq minutes. — Eh bien! donne- moi ces chevaux et demande ton chemin. — Vous croyez comme ça, dit le Normand en s'en allant, que je vais tuer mes bêtes pour une méchante poste à trente sous et quinze sons de guides? 11 faudra que vous attendiez comme les riutres. — Est-ce qu'il y a des voyageurs, dit le baron, qui comme moi ne peuvent continuer leur route ? — De vrai , il y en a ti-ois ou quatre dans la grande salle qui sont tout aussi pressés que vous , et qui attendent en jabotant les uns avec les autres, — Puisqu'il en est ainsi, dit Luizzi, faites remiser ma voiture ; je passerai la nuit dans celte auberge, et je par- tirai demain au grand jour. 11 se fait déjà tard, et je n'ai pas envie d'aller patauger dans des chemins de traverse pour arriver au milieu de la nuit chez un homme que je ne con- nais pas.

Le postillon s'arrêta à cette dernière parole de Luizzi ; et , parlant toujours avec un sourire équivoque et avec cet œil normand qui regarde d'autant mieux qu'il fait semblant de ne pas voir, il lui dit :

— Vous ne connaissez pas M. Rigot? — Pas le moins du monde. Est-ce que vous le connaissez', mon garçon? — Que oui , que je le connais ! c'est moi qu'il préfère toujours pour le conduire. — Diable I fit Luizzi. Et vous ne savez pas où est son château ?

Tout l'air de ruse du bas Normand fit place aussitôt à une


LES MÉMOIRES DU DIABLE. ;M3

expression cle complète stupidité, et le postillon répartit : — C'est bien simple. M. Rigot vient ici avec ses chevaux, et je le mène à Caen ou à Estrées ; mais je n'ai jamais été chez lui. — Pourtant, pour le connaître aussi bien, tuas dil le voir ailleurs que sur la grande route , car ce n'est pas quand tu es sur ton cheval et lui dans sa voilure que vous avez pu faire connaissance. — Et les cabareis donc? dit le postillon. Cest que M. Rigot est un brave homme qui a pitié des gens et des bêtes; il ne peut pas voir un bouchon sur la route sans me crier du fond de sa calèche : « Eh ! Petit- Pierre, tu va? hisser un peu souffler tes chevaux , mon gar- çon. » Alors il descend , et ne boit pas un verre deau-de-vie ou une chopine de cidre , qu'il ne m'en offre généreusement la moitié ; c'est un vrai bas Normand , qui a le cœur sur la main. Et tout en trinquant, nous causons. — Et de quoi cau- sez-vous ? dit Luizzi, charmé de prendre des renseigne- ments positifs sur M. Rigot. — Oh ! ma foi , dit le postillon, nous causons de ci et de ça , des uns et des autres ; puis je remonte à cheval et je reprends tout droit mon chemin , parce que moi , voyez-vous, je ne m'occupe pas des affaires du tiers et du quart. — Ainsi vous ne connaissez pas les nièces de M. Rigot ? — Que si, que je les connais , la mère et la flUe, et la grand'mère aussi. — Et, reprit Luizzi en re- gardant le postillon, sont-elles jolies? — Oh ! lit le Normand, la grand'mère a été une bien belle femme dans son temps. — Mais la fille et la petite fille ? — Quant à ça, dit le pos- tillon , ça dépend des goûts ; mais la grand'mère , voyez- vous, elle a été, je puis le dire , une perfection de beauté. — Vous l'avez donc connue dans sa jeunesse ? — Dame! dit le Normand, ce sont des enfants du pays. J'ai été élevé avec le père Rigot et sa sœur ; il y a de ça quarante-cinq ans, quand elle était petite servante dans celle auberge , et lui postillon comme moi. Ils ont quitté le pays et ont été s'établir à Paris, où la petite Rigot s'est mariée. Quant à son frère , il s'est engagé dans la cavalerie où ses connaissances dans les che- vaux l'ont poussé rapidement au grade de rnaréchal-ferrant. Du reste, de braves gens, d'honnêtes gens, de vrais Nor- mands , le cœur sur la main, comme moi , marchant droit leur chemin , comme j'ai pu le faire toute ma vie ! voilà tout le mal que j'en peux dire.

A ce moment une servante s'approcha de Luizzi, qui était demeuré avec le postillon dans la cour de l'auberge , lui ap-


344 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

prit qu'on allait servir un souper pour les voyageurs qui attendaient le retour des chevaux , et lui demanda s'il vou- lait en être ou s'il préférait être servi à part. Luizzi, qui n'avait rien de mieux à faire qu'à ne pas rester seul , répon- dit qu'il souperait avec les voyageurs. 11 se préparait à suivre la servante, lorsque le postillon lui lit un polil signe d'intel- ligence.

— Quoique vous soyiez arrivé le dernier, lui dit le Nor- mand, vous partirez le premier si vous voulez. Au milieu du souper, je passerai dans la salle, vous direz que vous allez vous coucher, vous trouverez votre voiture attelée , là, derrière ia grande grange, et nous filerons rapidement sans que personne s'en doute. — Mais vous ne savez pas le che- min? lui dit Luizzi. — Je viens de m'en informer, répondit l'imperturbable postillon, que Luizzi n'avait pas perdu de l'œil. — Ma foi, non! reprit le baron , je ne suis pas si pressé d'arriver. — Tiens ! dit le postillon d'un air véritablement stupéfait, vous n'allez donc pas pour épouser?

Luizzi resta un moment silencieux, tant il fut surpris à son tour de ce qu'il venait d'entendre, et à tout hasard il répondit :

— Non, non , je viens pour d'autres affaires. — A labonne heure ! dit le postillon, en reculant et en examinant le baron d'un air peu persuadé.

11 entra dans une grange où Luizzi crut entendre un bruit de chevaux et un murmure de voix. Il s'approcha de la porte pour vérifier un soupçon qui venait de naître tout à coup en lui , et il entendit le postillon dire tout bas :

— En voilà encore un pour le Taillis , mais ce n'est pas le plus malin de la bande.

La cloche, qui annonça que le souper était servi, empê- cha Luizzi d'en entendre davantage ; mais le peu que nous venons de rapporter avait suffi pour lui apprendre que les voyageurs avec lesquels il allait souper avaient sans doute le même but que lui. En conséquence , il entra dans la salle à manger avec l'intention d'observer ses convives et de se tenir en garde contre leur curiosité.

A la tète de toute comédie, il y a une page ignorée du romancier et qui lui serait d'un grand secours s'il l'introdui- sait dans son œuvre. Cette page s'appelle « liste des person- ixiiies. » Je déclare m'cmparer de ce moyen rapide et rationnel de mettre mes acteurs en scène , sans cependant demander


LES MÉMOIRES DU DIAHLE. SiS

un brevet d'invention et de perfectionnement, comme je le ferais si j'avais découvei't la pommade du lion ou le racahout des Arabes. J'abandonne au contraire mon invention à qui voudra la prendre , à moins que les faiseurs de pièces, qui n'ont pas d'autre métier que de voler les idées des roman- ciers et de s'en nourrir, ne me fassent un procès comme ayant attenté à leur propriété littéraire.

Liste des personnages :

MoNSiiiur. RiGOT, riche propriétaire des environs de t^aen : cinquante-huit ans , habit bleu , boutons brillants , pantalon gris-clair en entonnoir, gilet de satin broché d'or, cheveux gris et taillés en brosse , mains noires et sans gants , ongles nullement taillés.

Madame Tukniquel, sa sœur : soixante-cinq ans, grosse, courte , voix rauque, poings sur la hanche.

MoNsnan Rador, avoué : trente-six ans, costume exacte- ment noir de la tête aux pieds, remarquable par le lustre de ses bottes et celui de ses cheveux.

Monsieur Flumgiion, commis d'agent de change : vingt- sept ans, très-bel homme, barbe en collier, chapeau de Randoni, habit de Chevreuil, pantalon de Renard, gilet de Rlanc , chemise de Larni-Housset, bottes de Guerrier, gants de Roivin , cravate de Pouillet, n'ôtant jamais son chapeau.

Monsulur Marcolne , premier clerc de notaire : joli pied , jolies mains , joli visage, jolie tournure, jolie mise , jolie voix, jolie écriture, jolis cheveux, joli, joli, joli.

La comtesse de LémEe , voisine de M. Rigot , dont la pro- priété touche à la sienne , veuve d'un pair de France : qua- rante-cinq ans , maigre , longue , plate , grands airs et grandes dents, nez aquilin, faisant venir ses robes de Paris et faisant faire ses chapeaux à Caen, gants tricotés, les yeux légère- ment chassieux , le fond du visage couperosé , écumant légè- rement des coins de la bouche en parlant.

Le comte de Lemée, son fils : vingt-deux ans , moins bien mis que l'agent de change et beaucoup plus élégant, moins joli que le clerc de notaire et beaucoup plus agréable, fu- mant des cigares de la Havane, portant de grandes mous taches et de longs éperons , dinant avec ses gants.

Madame EiGENUi 1*eyr()[, , nièce de M. Rigot : trente-deux ans, grande et blonde, robe de mousseline blanche, souliers aile de mouche , bas de fil d'écosse unis , cheveux en ban-


34h les Mémoires du diable.

deaiix , pieds et mains d'une rare finesse , belles dents , grands yeux languissants et légèrement incerlains, vue basse.

Eknestinb, saillie ; quinze ans et demi, grande et déjà formée.

Akabila, roi d'une race de Malais, le visage tatoué et la tête rasée, bottes à retroussis, culotte de peau, veste de jockey.

La première scène se passe dans la salle à manger de l'au- berge de Mourt. Les personnages en scène sont l'avoué , le clerc de notaire et le commis d'agent de change. Au moment où Luizzi entre dans la pièce où ils sont réunis tous les trois, chacun d'eux est occupé à lire des papiers qu'il remet aus- sitôt dans un portefeuille ; tous trois regardent Luizzi dun air mécontent et étonné , puis se regardent entre eux, comme pour se demander si quelqu'un connaît ce nouveau venu.

— Messieurs , dit Luizzi en saluant, je suis honteux de venir m'emparer d'une part de votre bien, car je crains que le souper qu'on n'avait préparé que pour un n'ait para au maître de cette auberge suffisant pour deux, puis pour trois, puis pour quatre. — Qui que vous soyez, répondit l'avoué en saluant gracieusement, soyez le bienvenu! Si je me per- mets de vous recevoir comme si j'étais le maître de la mai- son, continua-t-il en regardant alternativement ses deux compagnons, c'est que j'y ai des droits incontestables...

M. Bador suspendit sa phrase débitée avec an pour voir l'etîet quelle avait produit, et reprit après un moment de silence :

— Ces titres, cependant, se réduisent à deux ; l'un, c'est d'être arrivé le premier dans cette auberge; l'autre, c'est d'être pour ainsi dire du pays. — Monsieur est un habitant de Mourl? dit le baron. — .l'y ai quelques clients, répondit l'a- voué. Je suis de Caen, toute ma famille est de Caen, j'y exerce quelque iutluence; mon étude, sans être la première de la ville, n'en est pas la plus mauvaise. — Monsieur est no- taire? dit M. Marcoine. — Avoué, répondit M. Bador, autre- fols avocat-avoué, quand on voulait bien nous permettre de plaider devant les tribunaux. Je n'ai pas été comme mes con- frères, j'ai accueilli avec joie Tordonnance qui nous a in- terdit la parole. J'aime peu à parler, je ne suis pas bavard, ça me fatigue la [joitriiie; et, rnar^ré le chagrin de mes clients et leurs supplications, je ne signai pas la prulcsta- lion de tous mes confrères contre Tordounance du roi. J'ai


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 347

attaché à mon étude quelques jeunes avocats dont je fais la fortune, les plaidoyers et la réputation. Grâce à moi, le jeune barreau de Caen donne de grandes espérances ; ces bons jeunes gens en profitent, j'y mets de la discrétion, et tout va le mieux du monde. — Eu ce cas, reprit Marcoine, vos clercs doivent être bien heureux, Monsieur. Ils doivent trouver la besogne toute mâchée; ce n'est pas comme chez nos patrons de Paris, dont nous faisons les affaires et qui perçoivent les bénéfices. — Ah! monsieur est dans la cléricature? dit M. Bador en regardant le jeune homme par-dessus l'épaule. — Et dans le notariat, repartit le jeune homme en mesurant M, Bador d'un air très-dédaigneux. — Ma foi ! Messieurs, dit le baron, puisque chacun de vous veut bien dire ce qu'il est, je crois devoir vous montrer la même confiance : je m'appelle Armand de Luizzi, et je ne fais rien. — Voilà un bel état! dit M. Furnichon, en se levant de toute sa belle taille et en se cambrant devant un peiit miroir; mais il faut espérer que cela nous viendra, car j'ai assez de la bourse et du trois pour cent. — F.h ! fit le petit clerc de notaire, il me semble, en effet, que je vous ai vu à Paris. — Eh! Eh! je vous connais bien aussi, répondit M. Furnichon en lâchant sa grosse voix par ses grosses lèvres roses ; nous avons fait un écarté ensemble au Veau-qui-ïète, à la noce d'un de mes camarades qui a épousé la fille d'un ex-cordonnier. — La- quelle lui a apporté quatre cent mille francs de dot, repartit le clerc de notaire, avec quoi il a acheté, six mois après, la charge de M. P... : ça été une belle affaire pour lui. — Op peut en faire de meilleures, dit le commis en caressant sa cravate. — Ce u~\est pas dans notre pays, fit l'avoué. — Qui est-ce qui vous parle de votre pays? repartit le clerc de no- taire. — Au fait, reprit M. Furnichon, qui est-ce qui vous parle de votre pays? — On dit cependant qu'il y a de grandes fortunes dans le Calvados, dit Luizzi, pendant qu'il s'asseyait avec ses convives devant le souper qui venait de leur être servi. — Oui, oui, dit M. Bador en mangeant si nonchalam- ment son potage qu'il se brilla abominablement, quelques fortunes foncières, de l'argent placé à deux et demi, mais du reste, point de capitaux disponibles, point de dot en argent comptant, des pensions hypothéquées sur des propriétés, voilà tout ce qu'on trouve chez nous. — Il y a peut-être des exceptions? dit M. Furnichon d'un gros air fin. — Vous en connaissez? fit le clerc d'un ton indifférent, en se servant du


348 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

petit bout des doigts une mauviette. — Peut-être, reprit somptueusement le commis d'agent de change en s'eniparant d'une énorme côtelette de veau en papillote. — Et monsieur vient leur rendre visite? dit M. Bador en examinant attenti- vement le visage du commis. — Non, je viens chasser dans les environs. — Au mois de mai? reprit Luizzi. — Probable- ment, repartit M. Bador en guignant le commis, le gibier que l\Ionsieur poursuit est de toutes les saisons? — En effet, ré- pondit le clerc de notaire en avertissant ses convives de l'œil, Âlonsieur doit aimer la grosse bête. Mais le commis ne comprit pas, et reprit :

— Et vous, monsieur Marcoine, que diable venez-vous faire ici ? — Je ne suis pas si heureux que vous, je n'y suis pas pour mon plaisir ; je suis venu visiter une propriété pour un de nos clients. — Si vous voulez me la nommer, je vous donnerai tous les renseignements que vous pouvez dé- sirer, dit l'avoué; car je connais toutes les propriétés un peu considérables du pays. — (3ui-da! tît le clerc, pour nous mettre une surenchère? — Vous me croyez de Paris, reprit M. Bador d'un petit air moqueur. — Non, dit le clerc de no- taire ; mais je ne vous crois pas de votre village.

Cette accusation de mauvaise foi passa dans la conversa- lion comme le mot 1er plus indifférent, et l'avoué normand, se croyant rassuré sur les motifs de la présence à Mourt des deux Parisiens, se mit à observer Luizzi. Celui-ci lui pa- raissait plus dangereux que les autres. Eu effet, l'un avait quitté la diligence et l'autre la malle-poste pour s'arrêter au dernier relais, tandis que ce dernier venu était arrivé en magnifique berline attelée de quatre chevaux.

— Et vous, Monsieur, lui dit-il, peut-on savoir sans indis- crétion, ce qui vous appelle dans notre pays? — Moi, reprit Luizzi, j'y viens à peu près pour les mêmes motifs que vous tous; j'y viens chasser sur les mêmes terres que Monsieur, et visiter la même propriété que Monsieur.

Le clerc et le commis d'agent de change se regardèrent, et l'avoué parut fort étonné de la réponse.

— Bah! lit le commis dagent de change, vous venez chasser sur les terres de...?— Bali! dit le deic en même temps, vous venez voir la propriété de...? — Oui, répondit le l)aron en ayant l'air de chercher ses mots ; je viens chasser sur les terres de... et \oir la propriété de... C'est drôle! je suis comme vous, j'ai oublié les noms : aidez-moi donc un


LES MÉMOIRES DU DIABLE. âi\)

lieu à les retrouver. — Eh bien ! sur les terres de... de... de... iM. Rupin, dit d'un côté le commis. — Eh bien! vous allez voir la propriété de... de... Valainville, dit le clerc.

Tous deux parlaient au hasard et pour ne pas avoir l'air d'être pris au dépourvu.

— Je ne connais pas de M. Rupin ni de propriété de Valain- ville dans le pays, repartit l'avoué. — C'est un nom à peu près comme ça, dirent ensemble le commis et le clerc. — Oui, fit Luizzi en continuant à se donner l'air de chercher, Rupin, Ripon, Ripeau, Rigot; c'est ça, ce doit être ça.

Les trois interlocuteurs regardèrent Luizzi en face pendant qu'il continuait.

— Et votre propriété de Valainville doit être quelque chose comme Valainvilli, le Vailli, le Taillis, c'est ça, le Taillis. — Ah ! fit l'avoué, pendant que le clerc et le commis restaient tout stupéfaits de la plaisanterie de Luizzi, vous allez au Taillis, chez M. Rigot? — Oui, Monsieur, répondit le baron ; et si ces Messieurs n'ont pas de moyens de transport, je leur offrirai des places dans ma voiture. Nous partirons demain de bonne heure. — Ah! vous partez demain au matin? dit Tavoué; vers dix heures, n'est-ce pas? 11 ne faut pas arriver trop tôt au Taillis : on ne se lève pas de bonne heure au château. — Nous partirons quand ces Messieurs le voudront, dit le baron. Voilà un bon souper, nous allons y ajouter quelques bouteilles de Champagne, si c'est possible, et nous attendrons gaiement l'heure de nous mettre en route. — A voire aise, xMessieurs, dit l'avoué, c'est un régime parisien auquel vous êtes sans doute faits, mais qui n'irait pas à nos habitudes de province. Je vais donc vous demander la permission d'aller me coucher, en vous souhaitant une bonne nuit.

Sur ce, l'avoué se leva et se relira.

— A nous donc. Messieurs ! dit le baron en débouchant une bouteille de vin et en servant le commis d'agent de change qui lui tendit bravement son verre, et le clerc de no- taire qui semblait écouler ce qui se passait dans la cour.

Un moment après, en etlel, on entendit le bruit d'un ca- briolet qui sortait de l'auberge. M. Marcuine se leva de table, ouvrit la fenêtre qui donnait sur la grande route, et regarda le cabriolet s'éloigner.

— Qu'avez-vous donc, dit M. Furnichon, et qu'est-ce qu'il vous prend?— Oh! ce n'est rien, dit le clerc, un éblouisse-

TOME 1. :20


3«0 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

ment... La route m'a fait porter le sang à la tête. — C'est drôle, dit le commis; c'est comme moi, j'ai les jambes tout enflées, — Je me sens vraiment indisposé, reprit M. Mar- coine, en tirant sa montre (il n'est que dix heures, mur- mura-t-il tout bas), et je vous demanderai la permission de me retirer comme M. Bador. — Faites, faites, comme M. Ba- dor, dit Luizzi ; j'espère que Monsieur ne m'abandonnera pas ainsi que vous.

Le clerc sortit, et le commis d'agent de change, demeuré seul avec Luizzi, reprit :

— Quelle idée leur a poussé de s'aller coucher ! .îaime mieux passer la nuit à boire que de m'étendre dans un mau- vais lit d'auberge entre des draps humides. — Pour ma part, dit Luizzi, je ne crois pas que ce soit rhumidilé des draps qui enrhume ces messieurs. — Pourquoi ça? dit le com- mis d'agent de change. — Vous allez le voir tout à l'heure.

En effet, un moment après, ils virent le clerc de notaire qui passait piécédé d'un postillon et juché sur un grand cheval à la selle duquel il était accroché de ses deux mains.

— Eh! dites donc, farceur, où allez-vous donc comme ça? lui cria le Cismmis d'agent de change.

Mais le clerc de notaire ne répondit pas. M. Furnichon se retourna vers Luizzi et répéta sa question :

— Où va-t-il donc, ce farceur-là? — Probablement visiter la propriété sur laquelle vous venez chasser.

Le commis lâcha un juron épouvantable et reprit :

— Où a-t-il donc trouvé un cheval ? — Je crois que si vous en demandiez un d'une manière un peu absolue, on vous le procurerait.

Le commis sortit à son tour de la salle à manger, et Luizzi l'entendit tempêter et crier dans la cour. Un moment après, une vieille guimbarde, attelée de deux rosses, sortit encore de l'auberge, chargée du commis et de son immense bagage; et, comme Luizzi se laissait aller à rire, il fut inierrompu par (luelqu'un qui lui frappa doucement sur lépaule. Il se retourna et reconnut le vieux postillon.

— Eh bien ! dit-il au baron d'un air de confidence, ils sont partis tous les trois, l'avoué dans son cabriolet, le petit no-| taire à franc étrier, et le grand godelureau en carriole. Est- ce que vous ne \ ous mettez pas en rotUe aussi, vous ? — Tes chevaux sont donc reposés? lui dit Luizzi. — Il n'\ a


LES MEMOIRES DU DIABLE. :V:,\

plus qu'à atteler, repartit le postillon. Je leur ai donné Iriple ration d'avoine. — Triple ration fait marcher bêtes et gens on Normandie, dit Luizzi. — En Normandie comme partout.

— Oui, mais pour cela il ne faut pas s'y prendre trop lard.

— Bon, dit le postillon, je sais un chemin qui nous raccour- cira de moitié ; vous arriverez avant eux, je vous en donne ma parole d'honneur !

Luizzi j'éfléchit quelque temps, assez peu empressé de faire partie de celte course à la dot. Mais Tidée d'assister à l'entrée successive des concilrrenls l'emporta, et il répondit au postillon :

— Écoute, deux louis pour toi si j'arrive le premier au Taillis; quinze sous de guide si je n'arrive que le second.

— En ce cas, dit celui-ci, rien de fait. Cet avoué est un fi- not, et il a pris la petite traverse : il sera au château avant nous. — Trois louis si nous arrivons, dit Luizzi. — Il n'y a pas moyen, dit le postillon en secouant la tête ; il est trop tard, comme vous le disiez tout à l'heare. Et c'est pour une méchante pièce de six livres que ce méchant procureur m'a donnée tout à l'heure que je perds ce pourljoire-!à ! Il me le payera. — Quoi ! dit Luizzi, la pièce de six livres qu'il l'a donnée pour niempêcher de partir? — Et aussi vous êtes bêle ! vous ne dites rien, dit le postillon en s'en allant. — Un moment, drôle, dit Luizzi ; n'oublie pas que je veux être au Taillis demain au malin avant que personne ne soit levé. — C'est bon, dit le postillon, on sera prêt.

En effet, le jour ne commençait pas encore à poindre, que le baron, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, entendit qu'on attelait les chevaux à sa voiture; il se leva, paya la dépense et partit immédiatement.

La rencontre des trois individus qui avaient soupe avec lui rappela à Luizzi une certaine phrase du Diable : « Tu as vu la cupidité dans sa plus basse expression, veux-tu la voir dans le monde ? » 11 rétléchit que le hasard qui le mettait en présence de ces trois coureurs de femmes n'était peut-étie qwe l'accomplissement de la proposition de Satan, et il réso- lut de bien profiter de la leçon sans être obligé d'en appeler aux confidences du Diable. Ce fut en faisant ces beaux pro- jets qu'il arriva à la grille da parc du Taillis, qui était fermée et derrière laquelle il entendait gronder depuis très-long- temps les voix formidables de deux ou trois chiens. 11 pen- sait que son arrivée avait éveillé l'attention de ces animaux,


un-} LIÎS MÉMOIRES DU DIABLE.

lorsque, à droite et à gauche de la grille et le long du mur d'enceinte, il aperçut de chaque côté une ombre qui allait et venait.

Luizzi n'était pas peureux ; mais la présence de deux hommes à cette porte, et quand le jour paraissait ;i peine, la rage des chiens surtout, lui firent craindre d'avoir affaire à des gens malintentionnés, et il se hâta de sonner à la grille du parc. A peine la cloche avait-elle retenti, qu'immédiate- ment il vit accourir les deux ombres. Luizzi n'eut que le temps de s'appuyer à la grille en tirant un petit poignard en- gaîné dans sa canne, et il fit face à M. Furnichon et à M. Mar- coine. Tous deux étaient gelés , trausis, grelottants : ils avaient le visage violet, les cheveux pendants d'humidité. Luizzi les regardait alternativement d'un air stupéfait, lorsque M. Marcoine s'écria :

— Sonnez ! sonnez tant que vous voudrez ; du diable si on vous ouvre ! — Mille sacré mille !... voilà huit heures que nous sommes là, dit le commis dans un état de rage qui au- rait dû le réchauffer un peu; nous avons fait un carillon d'enfer, et, si ce n'avait été ces grandes bêtes de chiens, je vous donne ma parole dhonneur que j'aurais escaladé le mur. — Le château était donc fermé quand vous êtes arrivés, Messieurs? dit Luizzî, à qui prenait peu à peu une. envie de rire. Pourquoi donc n'êtes-vous pas revenus à l'auberge ? — Et de quelle manière? dit le clerc. J'arrive, et le postillon me défait mes deux porte-manteaux . en me disant : « Vous n'a- vez qu'à sonner un peu fort, on va vous ouvrir. » Sur ce , je le paye ; mais, pendant que j'étais en train de lui donner son argent, ce qui a duré assez longtemps, vu que j'avais l'on- glée, voilà Monsieur qui arrive en carriole. Il avait été en- core plus adroit que moi : il avait payé d'avance. Sitôt qu'il me voit, il saute à terre, et il s'écrie: « Déchargez mes malles... Ah ! ah ! monsieur Marcoine, j'ai été aussi fin que vous. Vous ne serez pas le premier à voir M. Rigot, etc., etc. » Et mille autres sottises.— Plaît-il? fit le commis. — Eh! oui, des sottises. Monsieur s'imagine que je viens ici pour... Mais laissons cela. Enfin, Monsieur, pendant que nous nous dis- putions, voilà la carriole qui s'en retourne et qui laisse Mon- sieur, comme moi, à la porte. Je me mets à sonner... une fois... deux fois... rien. Je resonne... nous resonnons... rien. Enfin, au bout d'une heure , nous nous apercevons qu'on nous a joués, qu'on nous a conduits à un château inhabité.


LKS MÉMOIRES DT DIABLIi. :in:'.

— Ou ?pulement habité par des rhiens . dit Luizzi en riant

— l'.i nous voilà tous deux forcés de rester là, forcés de^ monter la garde à côté de nos paquets , et ne pouvant les emporter. — Tonnerre d'enfer ! s'écria le commis, je veux être pendu si je ne casse pas ma canne sur le dos du grediu qui m'a conduit. — Oh ! certes, je ferai un procès, dit le clerc , a celui qui m'a joué ce tour. — Ah! pourquoi ça? dit Petit-Pierre en s'approchant. Vous leur avez demandé de vous conduire au château du Taillis , chez M. Rigot : vous y êtes. — C'est impossible , on nous aurait ouvert. Nous avons sonné à briser la sonnette. — Laquelle ? dit le postillon. — Pardieu ! celle-là, dit M. Furnichon en tirant la chaîne avec rage et en faisant aller la cloche à grande volée, tandis que les chiens hurlaient de plus belle. — C'est que ce n'est pas celle-là, dit le postillon : on ne Tentend pas du château qui est à plus d'un quart de lieue à l'autre bout du parc. En voici une qui aurait fait votre affaire.

Petit-Pierre tira alors un petit bouton caché dans un reirait du mur à une grande hauteur.

— Dieu ! que vous êtes gauche ! s'écria Furnichon en s'a dressant au petit clerc de notaire, vous avez passé plus d'une heure à chercher s'il n'y avait pas une autre sonnette. — Et comment voulez-vous que je la trouve ? je ne peux pas y atteindre , dit le petit bonhomme avec colère. Vous êtes bien plus gauche , vous qui êtes grand comme un Goliath et qui êtes resté à jurer comme un portefaix au lieu de chercher aussi ; vous l'auriez trouvée , vous , rien qu'en allongeant le bras. — Aussi, comment est-on petit comme vous? répondi le commis furieux. — Aussi, comment est-on bête commej vous ? repartit le clerc plus furieux encore. — Messieurs, Messieurs ! dit Luizzi en cherchant à les calmer et en riant aux éclats. — Allez vous promener, dit le commis, avec vos rires, monsieur de la berline î voilà un habit déformé, un chapeau perdu , et des bottes impossibles à remettre ! Et il se laissa aller à donner un grand coup de poing à son chapeau, en s'écriant : Oh ! petit imbécile de notaire! — Je vous trouve drôle, dit le clerc ; je suis percé jusqu'aux os, j'y attraperai peut-être une fluxion de poitrine par votre faute. — Par ma faute ? dit le commis. — Laissez-moi donc tranquille, repartit le clerc hors de lui , occupez-vous de votre chapeau. — En voiture, monsieur le baron, dit le postillon, voilà qu'on vient ouvrir la grille. — Messieurs, dit Luizzi en montant dans la


.3B4 LES MEMOIRES DU DIABLE.

herline el en riant à se loidre, je vais vous envoyer quel- qu'un et dire qu'on vous allume du feu.

Aussitôt il remonta dans la berline, el le postillon entra trioiuphalemeut dans le parc, en passant devant le commis et le clerc qui restèrent à la grille gardant leurs malles el leurs paquets. Une demi-heure après , de la fenèire de la chambre où une vieille femme l'avait conduit , Luizzi vit arriver les deux prétendants embarrassés de paquets, les tirant après eux le mieux qu'ils pouvaient, et maladroitement aidés par une espèce de jockey à ligure étrange, moitié rouge, moitié bleue, qui piqua vivement la curiosité de Luizzi.


XXXI

LES QUATRE ËPOUSEURS.

Déjà Luizzi était au Taillis depuis deux heures, et rien ne lui annonçait qu'il dût être présenté au maître de la maison pour lequel Ganguernet lui avait remis une lettre d'introduc- tion, lorsqu'il entendît frapper légèrement à sa porte. Presque aussitôt il vit entrer une grosse femme de soixante ans au moins, ridée comme une mare où barbottent des canards, vêtue d'une robe de soie d'un rouge feu terrible, et surmon- tée d'un bonnet hérissé de nœuds de satin jaune. Elle fît à Luizzi une révérence profonde, à laquelle elle s'appliqua beaucoup, tandis qu'elle relevait par un sourire gracieux les deux coins de sa bouche édentée. Le baron rendit la salu- tation.

— Monsieur, lui dit cette honorable personne, je suis venue voir s'il ne vous manque de rien. Mon frère est M. Rigot : je suis mademoiselle Rigot, femme Turniquel. J'ai eu le mal- heur de perdre mon mari en 1808 d'un coup de sang qui lui est provenu d'une chute qu'il a faite en tombant d'un qua- trième, d'un échafaudage où il portait du mortier. — Ah! fit Luizzi, monsieur votre mari était... — Architecte, Monsieur; mais c'était pour montrer l'exemple à ses ouvriers, parce qu'il était architecte du gouvernement, et que l'enipereur ai- mait que les chefs fussent toujours les premiers à l'ouvrage. Un bel h©mme. Monsieur! Ma tille, qui est de lui, lui res- semble comme deux gouttes d'eau ; elle a aussi tous mes


LIi:S MÉMOIRES DU DIABLE. '.:.:'-

traits. Nous la verrez, Monsieur. Ah! si elle n'avait pas ou des malheurs... Enfin, ce n'est pas sa tante ni la mienne, car je l'ai élevée comme une duchesse, toujours dans du coton. J'étais donc venue pour voir s'il ne vous manquait de rien, parce que mon frère est un excellent homme, mais qui n'en- tend pas les égards qu'on doit à un étranger tel que vous êtes. — J'ai été parfaitement reçu, dit Luizzi ; rien ne m'a manqué. — C'est que les domestiques, reprit madame Tur- niquel en prenant une serviette et en époussetant les meu- bles, ce sont des fainéants; pourvu que ça mange, que ça boive et que ça dorme, ils ne s'inquiètent pas du tout si l'ou- vrage est FAITE, Par exemple , voilà une chambre : c'est balayé tout juste au milieu, les côtés s'approchent s'ils en veulent. C'est pas étonnant : quand on arrive comme mon frère de chez les sauvages, on ne peut pas avoir idée de la société comme moi qui l'ai toujours habitée. — Cela se con- çoit, dit Luizzi en ouvrant la fenêtre pour échapper au nuage de poussière que les soins de madame Turniquel élevaient autour de lui. — Faites attention, lui dit la bonne dame, n'ouvrez pas la fenêtre; ce n'est pas sain pour les fraîcheurs qu'il fait dans cette saison. Je puis vous dire ça, parce que j'en ai l'expérience, ayant étudié en médecine pour être sage-femme. — J'ai un excellent moyen de combattre cette fâcheuse influence : j'ai l'habitude de fumer un cigare tous les matins. — Et vous avez raison. Monsieur, c'est excellent pour l'estomac. J'en ai fait l'épreuve quand j'étais en mer, où je fumais beaucoup à cause de Vescoihat qui avait pris tout l'équipage. — Ah ! dit Luizzi, Madame a beaucoup voyagé? — J'ai été deux l'ois en Angleterre pour y rejoindre Génie et lui porter son enfant. Génie, c'est ma tille, Monsieur... Te- nez, la voilà qui passe dans la cour, la-bas '

En ce moment, Luizzi vit en effet une grande et belle femme passer rapidement sous ses fenêtres. Madame Turni- quel lui cria de toutes ses forces :

— Bonjour, Génie, bonjour.

La personne ainsi interpellée leva la tête et parut fort sur- prise d'apercevoir le visage de Luizzi à côté de celui de sa mère. Elle salua avec un peu de confusion et fit un petit signe à cette espèce de jockey que Luizzi avait déjà remar- qué. Il s'approcha d'un air craintif et soumis, écouta avec une attention profonde ce que sa maîtresse lui dit, puis par- tit aussitôt comme un trait et entra dans lé château. A peine


r.n LES MÉMOIRES T)V DTARLïï.

I.uizzi l'avait-il perdu de vue qu'il enlendit ouvrir sa porte et vit le jockey qui s'avança jusqu'à la fenêtre où était ma- dame Turniquel en lui criant :

— Ha-liaa, marna à la bas, ha-haa. — Qu'est-ce que me veut celte figure de tapisserie dit madame Turni(juel en se retournant. — Ha-haa, fit le jockey, ha-haa, mama à la bas... Génie, Génie. — Ah! ma fille me demande, n'est-ce pas?

Le jockey fit de la tête un signe affirmatif, et montra la porte ù madame Turniquel.

— C'est bon, c'est bon. A l'honneur. Monsieur, on va dé- jeuner dans une petite demi-heure, vous entendrez la cloche. — Je vous remercie de votre bonne visite.

Et il reconduisit la bonne femme pendant qu'elle se con- fondait en révérences magnifiques. A peine eut-il fermé la porte qu'il se laissa aller à rire tout haut, et presque aussitôt il entendit un petit rire aigre répondre au sien. Il se retourna et vit le jockey qui se mit à contrefaire la grosse et pesante tournure de madame Turniquel en riant aux éclats. Ce joc- key était un être bien remarquable : il avait le visage tout tatoué, des cheveux noirs et lisses, des yeux brillants et pleins d'astuce, les dents longues, étroites et étincelantes ; il paraissait âgé de vingt-cinq ans. Son aspect arrêta le rire de Luizzi, qui se mit à le considérer avec une certaine curio- sité. A peine le jockey se vit-il ainsi regardé, qu'il se tut, baissa la tète et se rangea le long de la muraille en lançant de côté sur le baron des regards pleins de défiance. Luizzi, continuant à le regarder avec la même attention, le jockey commença à porter autour de lui des regards de plus en plus inquiets ; puis, ayant aperçu dans un coin de la chambre une paire de bottes, il s'en empara en poussant un cri de joie et l'emporta avec rapidité avant que Luizzi eût tenté d'adres- ser une question à cet être singulier. A peine fut-il sorti que le baron commença à se demander s'il n'était pas dans une maison de fous, et il réfléchissait aux deux singulières vi- sites qu'il venait de recevoir, lorsqu'il entendit s'arrêter une voiture dans la cour du château. 11 se mit à la fenêtre pour voir quelle nouvelle caricature venait s'ajouter à celles qu'il avait déjà vues. Il était dans la destinée de Luizzi de se tromper presque toujours. Une femme mise avec une certaine élégance et un beau jeune homme descendirent de cette voi- ture. A peine les nouveaux venus avaient-ils mis pied à terre, que madame Turniquel courut au-devant d'euxet b'écria :


LES MÉMOlKliS DU DIABLE. 3o7

— Comment vous va, madame la comtesse? — Assez mal, lui répondit la belle dame en embrassant la vieille. Ce vent d'ouest m'adonne un mal de nerfs épouvantable. — Oh! que je connais ça, répondit madame Turniquel, j'en suis toujours prise par ces temps-là; ça me donne des crampes terribles flans les jambes.

Puis elle se retourna vers le beau jeune homme, et reprit:

— Et vous, monsieur le fds, comment que cela va ce ma- tin'^ — Très-bien, très-bien, répondit le jeune homme en donnant une poignée de main à la sœur de M. Rigot, si ce n'est que les chemins sont si mauvais pour arriver chez vous que je suis tout brisé. — Oh! oh! je connais ça, reprit la vieille. Quand je conduisais les bêtes aux champs, il y avait des fondrières où l'on enfonçait jusqu'aux genoux. — Ah! madame Turniquel, dit l'élégant, vous avez dû faire une charmante bergère; vous étiez Estelle, et il devait y avoir plus dun Némorin.

La belle dame fit un signe de mécontentement au jeune homme, tandis que madame Turniquel disait :

— Qu'est-ce que c'est, Estelle et Némorin? — Ah! mon Dieu, dit la dame, c'est un roman de M. de Florian. — M. de Florian! dit madame Turniquel, je l'ai beaucoup connu; il avait beaucoup d'estime et de considération pour moi, et il me lisait tous ses livres.

Probablement la conversation eût continué longtemps sur ce ton, si madame Peyrol n'était encore venue interrompre les récits de madame sa mère. Tout le monde rentra dans la maison, et Luizzi entendit un moment après sonner la cloche qui annonçait le déjeuner. Il descendit, et, grâce au bruit de la conversation de madame Turniquel, il arriva dans un assez beau salon où étaient réunies déjà une douzaine de personnes. Luizzi y retrouva l'avoué, le clerc et le commis; il y avait en outre la dame et le jeune homme qu'il avait vus descendre de voiture, plus une jeune personne d'une rare oeauté, qu'à sa ressemblance avec madame Peyrol le baron jugea devoir être la petite-nièce de M. Kigot. Celui-ci était dans un coin du salon, causant avec l'avoué et jetant des re- gards interrogateurs sur toutes les personnes qui étaient présentes. Lorsqu'on annonça le baron, il se retourna et vint à lui.

— Mille pardons, lui dit-il avec un ton de franchise, je suis un vieux .soldat très-mal élevé. Nous autres, nés dans le


•JoS LES MÉMOIRES DU DIABLE.

ruisseau, comme on dit, nous ne savons pas les bonnes ma- nières. Je n'ignore pas que j'aurais dû vous faire une visite en ma qualité de maître de maison; mais nous autres gens du peuple nous ne coniiaissoiis pas les usages. Pas vrai, dit- il en se u-lourmint vers la dame qui était ariivée en voilure, pas vrai, madame la comtesse de Lémée? Il revint ensuite à Luizzi, et dit :

— J'ai reçu la lettre de mon ami Ganguernet qui m'an- nonce votre arrivée, c'est-à-dire que je me la suis fait lire, parce que nous autres paysans, voyez-vous, nous sommes des ignorants, nous ne savons rien; mais je vous déclare que je suis enchanté de recevoir chez moi 5l. le baron Ar- mand de Luizzi, qui a deux cent mille livres de rentes, à ce que dit M. Ganguernet. J'ai bien l'honneur de vous. saluer.

M. Rigot quitta Luizzi que tous les regards examinèrent avec curiosité, particulièrement ceux du jeune comte de Lé- mée, et il alla vers les deux convives parisiens du souper du baron.

— Qui de vous, Messieurs, est le notaire? demanda M. Ri- got. — C'est moi, dit M. Marcoine d'un air charmant, en ti- rant des papiers de sa poche. L'acquisition de votre hôtel du faubourg Saint-Germain est terminée, en voici le contrat; j'ai été spécialement chargé de cette affaire, et je crois qu'elle a été menée avec quelque habileté; j'ai obtenu l'hôtel à plus de cent raille francs au-dessous de l'estimation. — Je vous en remercie, dit M. Rigot, parce que, voyez-vous, nous au- tres petit monde, c'est bon à gruger. — J'ai voulu moi-même vous apporter ce contrai, reprit le clerc d'un ton précieux, atîn de vous en mieux faire apprécier les avantages. — Vous êtes bien aimable, repartit .M. Rigot, parce que voyez- vous, nous autres gros Normands, nous n'entendons rien du tout aux aflaires.

Puis il se tourna vers le commis d'agent de change et lui dit:

— Et vous, Monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite? — Monsieur, répondit le commis, je suis venu pour le placement des fonds que vous avez laissés chez votre banquier. — Est-ce que je n'avais pas dit à votre maître de m'acheter du trois pour cent? — Le |ilacement lui a paru peu avantageux, reprit le commis. — Je veux du trois pour cent, dit M. Rigot, je veux des fonds de nobles et d'émigrés ; j'ai déjà une terre de marquis, j'ai un hôtel de duc, je veux


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 3!>9

de l'indemnité des émigrés. — Nous avions pourtant mieux que cela à vous offrir. — Je veux ce que je veux, dit M. Ri- got avec eraporlemeni; cest possible que nous autres, pe- tites gens, nous soyons des imbéciles, mnis c'est comme ça.

Presque aussitôt, un domestique vint annoncer que le dé- jeuner était servi, et le petit clerc, s'approchant du baron, lui dit d'un air fin :

— Je ne crois pas que i\L Furnichonait de grandes chances de succès.

Les honneurs du déjeuner furent faits par madame l'eyrol et sa fille Ernestine avec une bonne grâce et une élégance qui tranchait singulièrement sur les façons de .^1 . Rigot et de sa sœur. Luizzi et M. de Lémée étaient à côt»; de madame Peyrol, et le clerc et le commis à côté d'Ernestine. L'avoué tenait un des bouts de la table entre M. Rigot et madame de Lémée, et madame Turniquel était assise à l'autre bout entre deux personnages dont nous n'avons pas encore parlé, et dont l'un était le curé de l'endroit et l'autre le percepteur des contributions de la commune. Le premier voué au célibat, le second déjà marié, étaient chargés de jouer dans cette scène le rôle de personnages muets, attendu le peu d'intérêt qu'ils avaient à son dénoùment. A peine fut-on à table que madame Turniquel, ayant compté le nombre des convives, s'écria :

— Nous sommes juste douze, c'est bien heureux! car si nous avions été treize, moi, je n'aurais pas déjeuner d'abord. —Comment une femme aussi distinguée que vous, dit l'avoué, peut-elle avoir de ces préjugés? — Qu'appelez-vous préjugés ? dit M. le comte de Lémée; je suis tout à fait de l'avis de madame Turniquel, j'ai vu des exemples de grands malheurs arrivés parce qu'on avait bravé cette croyance populaire. — Allons donc ! ht le commis d'agent de change, c'est bon pour les frères ignorantins d'avoir des idées comme celle-là. — N'y mettez pas tant de dédain, reprit madame de Lémée; les gens du plus haut rang ont eu de ces opinions qui vous pa- raissent des préjugés, et la reine Marie-Antoinette, que j'a- vais l'honneur de servir avant la révolution, était très épou- vantée de ce nombre treize. — Je le sais bien, moi, dit madame Turniquel; la leine me l'a dit elle-même, un jour que j'étais allée chez elle en députalion avec les dames de la Halle à pro- pos de la naissance de la duchesse d'Augoulèiiie. — Maman, dit rapidement madame Peyrol en couvrant les derniers mots


360 IvKS MÉMOIRES DU DIABLE.

de la phrase de sa mère, voulez-vous un peu de ce poulet ? — Merci, je finis mon hareng saur, puis je mangerai un peu de crème, et ce sera tout. — Quant à moi, dit M. Rigot, je suis fataliste ; le grand Napoléon était fataliste , tous les grands hommes sont fatalistes. — Je le sais bien, dit madame Turniquel, je lai entendu dire cent fois à lempereur, moi qui vous parle. — Ah! ah! fit Luizzi, vous avez connu l'em- pereur. Madame? — Comme je vous connais...

Et pendant qu'Ernestine interrompait sa grand'mère en lui offrant de la crème, madame Peyrol disait tout bas à Luizzi d'un air de prière plein de charme et de dignité :

— Épargnez ma mère. Monsieur, je vous en prie.

Pour changer la conversation, elle s'adressa alors au jeune clerc de notaire qui avait gardé un prudent silence, et lui dit:

— Eh bien! Monsieur, quelles nouvelles intéressantes nous donnerez-vous de Paris? — J'en sais fort peu. Madame, ré- pondit-il d'un air modeste ; je m'occupe beaucoup en ce mo- ment des affaires de l'étude, et jen instruis à fond le second clerc qui va me remplacer. — Ah! ah! dit M. Rigot, vous quittez le notariat, jeune homme? — Non, Monsieur, non, fit le clerc de notaire d'un air d'indifférence, j'achète ime charge, la meilleure charge de Paris, assurément. — Alors vous vous mariez! reprit le commis d'agent de change. — Mais oui, fil le clerc, je trouve de très-beaux partis. Le no- tariat, voyez-vous, c'est une carrière qui plaît aux parents, c'est un placement sûr et honorable de l'argent, une fonction solide et estimée dans le monde, des rapports avec tout ce qu'il y a de mieux dans la capitale, et, au bout d'un certain temps, une fortune considérable, un nom bien posé qui ouvre la porte à toutes les ambitions, si Ion en a. — .Moins que la charge d'agent de change, dit le commis. En fait de fortune, s'il faut la chercher quelque part, c'est là; en fait de monde, celui de la banque est un peu plus élégant que celui du no- tariat, et, quant à l'ambition, il me semble qu'elle ariive plus vite par la bourse qao par l'étude. — Nous avons trois no- taires de Paris députés, et quatre qui sont maires de leur arrondissement ou membres du conseil général, repartit le clerc avec vivacité. — C'est possible, reprit le commis, mais il y deux agents de change colonels de la garde nationale. Le

• comte P «fui a été banquier, et qui est maintenant pair de

France, a commencé par être agent de change. Le change est


LES MEMOIRES DU DIABLE. 3fil

une bien autre carrière que le notariat. — Et sans doute vous comptez la parcourir jusqu'au bout? dit M. Rigot. — Et, pour y entrer, vous voulez aussi acheter une charge? re- prit Luizzi. — Oui, Monsieur, répondit le commis d'agent de change. — Et, pour payer cette charge, repartit M. Iligol, vous épouseriez sans doute une femme dont la dot... — Oh! non, lit le commis d'un air sentimental et avec un regard plein d'exaltation, qu'il partagea également entre madame î'eyrol et Ernestine. Oh ! moi, je n'épouserai jamais que la femme que j'aimerai. Je ne cours pas après la fortune, je ne demande qu'un cœur qui m'aime. — Ma foi, reprit M. de Lémée d'un ton assez fat, je suis parfaitement de votre avis, Monsieur, et j'avoue, pour ma part, que je regrette quelque- fois d'être dans la brillante position que le hasard m'a don- née. .T'ai vingt-deux ans, la mort de mon père m'a rendu pair de France, j'ai un nom qui a quelque éclat... — Et vous êtes fâché de posséder tous ces avantages? dit le baron. — Oui vraiment, Monsieur, répondit M. de Lémée. Jai lieu de craindre que, si jamais je me marie, ce que vous appelez des avantages ne soit la seule chose qui charme la femme à Inquelle je m'adresserai. 11 y en a Iieaucoup qui cherchent plutôt dans le monde une haute position qu'une tendresse sincèie et un homme de cn-ar; et peut-être, si je n'étais ce que je suis, me verrais-je préférer un petit monstre bien laid, bien bête, bien égoïste, à qui le hasard aurait donné tous ces biens que je possède. — Comment, mon tils, dit madame de Lémée d'un ton doctoral, pouvez-vuus si mal parler d'une position qui doit être l'ambition de toute femme bien née ? — Oh ! pour ça, vous avez raison, lit madame Tur- niquel; si je me remarie jamais, moi, je serai bien heureuse d'être la femme d'un pair de France, d'abord. — l'as la mienne, n'est-ce pas, madame Turniquel? dit M. de Lt-mèe (Ml sonri:uil gracieuseuicnl, car je suis pauvre, moi.— ]\Ion lils ! fit m;idame de Lèmèe.— Pourquoi se cacher d'une chose que tout le monde sait? repartit le comte; c'est là ce qui me console ; car si jamais je rencontre une femme digne de me comprendre, je pourrai croire que ce ne sera ni mon nom ni mon rang (lui l'auront séduite, si elle ose partager ma pauvreté.

Toutes les intentions de ce discours furent adressées à madame Peyrol d'une façon si directe, que Luizzi s'imagiii;i que M. de Léniéc, en sa ((ualilé de vuiaa et d'habitué du

TOME I. 21


362 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

château du Taillis , avait des données assez exactes sur celle des deux futures à qui les deux millions de dot avaient été donnés. Pour s'assurer de la vérité , Luizzi s'adressa à M. Bador, qu'il supposait aussi dans les confidences intimes de M. Rigot.

— Vous devez sans doute peu estimer, lui dit-il , la pro- fession de notaire et d'agent de change , et je suppose que vous ne conseilleriez pas à une femme de choisir entre elles.

A cette question , assez grossièrement directe pour que tout le monde en fût embarrassé , madame Peyrol regarda le baron d'un air tout à fait étonné , comme si elle ne s'atten- dait pas à pareille chose de sa part. L'avoué seul resta calme, et répondit avec une négligence assez dédaigneuse :

— Pour ma part, Monsieur, je crois que la profession dun homme est une chose assez indifférente. Seulement il me semble qu'il faut que sa position soit faite , assise , régulière, et qu'elle ne repose pas sur des espérances presque toujours illusoires; je crois enfin qu'il faut qu'un homme ait fait ses preuves avant de penser à se marier, — Voilcà qui est bien raisonné, dit le baron, et c'est parler comme un homme établi.— Oui, Monsieur, reprit l'avoué, comme un homme qui connaît le monde et qui l'a expérimenté ; comme un homme qui sait que le bonheur n'est pas dans ce luxe de fêtes et de bals au sein desquels une femme d'agent de change ou de notaire passe sa vie ; comme un honmie (|ui sait que le bonheur n'est pas pour une femme dans ce que vous appelez une position élevée, oii on lui rejid sou\eut en impertinence la fortune qu'elle a apportée. Enfin , j'en parle comme un homme qui croit que le bonheur est dans une vie douce, honnête, retirée, au milieu d'une famille honorable , avec un mari qui s'occupe avant toute chose de prévenir les moindres désirs de sa femme , de les accomplir, et de n'avoir d'autre pensée qu'elle.

L'avoué débita tout ce petit discours avec une grande af- fectation et en tenant les yeux sans cesse fixés sur Ernes- tine , qui sembla l'écouter avec un véritable intérêt. Tandis que Luizzi observait ce nouveau manège , ne sachant plus laquelle des deux, de la mère ou de la fille, était destinée à la dot, le clerc de notaire ne voulut pas laisser sans réponse la touchante théorie de l'avoué :

— C'est un bonheur de province dont vous nous parlez là; et, en tout cas, croyez-vous qu'il ne se trouve pas, à


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 363

Paris aussi, des hommes empressés de prévenir et d'accom- plir les désirs de leur femme? — Sans doute, dit le gros commis d'agent de change, qui crut devoir un moment s'unir au clerc de notaire pour venir en secours à la félicité pari- sienne vivement ébranlée par la hafangue de l'avoué , sans doute à Paris aussi il y a des maris qui font le bonheur de leur femme. — Seulement, reprit le clerc, ce bonheur a quelque chose d'un peu plus élégant. Au lieu de vos gros plaisirs de province , ce sont les plaisirs les plus délicats ; au lieu de vos tristes et froides réunions , ce sont les bals les plus brillants. — Avec CoUinet et Dufresne , dit le commis d'agent de change. — Au lieu de vos soirées ennuyeuses, occupées à faire de la tapisserie, ce sont les Italiens et rOpéra. — Avec M. Tulou et Rossini, dit l'agent de change... — Au lieu de vos plaisirs champêtres , reprit le clerc , ce sont... — Ce sont, dit l'agent de change en l'interrompant, des courses au Champ de Mars , des chevaux superbes, des toilettes magnifiques. — Et tout cela est bien misérable en- core ! dit M. de Lémée. Parlez-moi d'un homme qui peut ouvrir à sa femme tous les salons , non-seulement ceux de la France , mais ceux de l'Europe , qui lui donne accès dans les cours de tous les grands États , qui la *voit recherchée, considérée partout où il h présente , et qui peut la présenter partout.

En ce moment, l'avoué, le clerc et le commis , attaqués dans leur roture, se mirent en devoir de répondre à M. de Lé- mée. et déjà ils parlaient lous ensemble, lorsque M. Rigoi prit la parole, et immédiateuient un profond silence s'établit.

— Mais vous, monsieur le baron, dit-il en sadressant à Luizzi, que pensez-vous de tout cela?

Armand allait répondre, et chacun se penchait pour lé- couter; car il avait acquis par son silence l'autorité de Thomme qui n'a encore rien dit, auquel on suppose des idées de ré- serve et dont il semble que les paroles vont clore toute dis- cussion.

— Je pense, dit Luizzi

II n'alla pas plus loin, car il fut interrompu par une paire de bottes admirablement cirées, que le jockey dont nous avons parlé posa sur son assiette en laissant échapper un petit rire satisfait. A cet aspect, AL Rigot éclata de son côté. Tout le monde l'imita, jusqu'à madame Peyrol, qui ne put s'empêcher de céder au rire homérique de toute la table.


3(Î4 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

l'eiidaul ce temps, Akabila sautait autour de la salle à man- ger comme un chat sauvage, et on se leva de table avant qu'on put connaître l'opinion de Luizzi sur l'importanie ques- tion qu'on venait d'agiter.


XXXÏI

nONNÊTE TRANSACTION.

Quelques heures s'étaient passées depuis ce mémorable déjeuner, si singulièrement interrompu par l'assiette de bottes qu' Akabila avait servie à Luizzi. Le baron voulut en demander l'explication à Rigot. qui ne répondit qu'en riant comme un possédé. Madame Tniniquel se contenta de dire :

— Cette bête de sauvage n'en fait pas d'autres, mais c'est une manie de Rigot; ça l'amuse, il faut le laisser faire.

Quant cà Ernestine, ce n'était pas une fille à qui Ion pût de- mander quelque chose qui ne l'intéressât point personnelle- ment. Occupée de sa personne, de sa figure, de sa toilette, elle semblait avoir pris pour les façons aisées et peu préten- tieuses de Luizzi le mépris le plus profond; c'est à peine si elle daignait écouter le peu de mots qu'il lui adressait de temps en temps. 11 avait eu recours à madame Peyrol, qui lui avait excusé la folie du jokey d'une manière assez plau- sible.

— Mon oncle, avait-elle dit, a ramené ce Malais de Bornéo, et il a voulu le rendre utile. Il a tenté d'en faire un groom, un cocher, un valet de chambre, que sais-je? Mais, n'ayant pu y réussir, il lui a assigné pour tout emploi celui de cirer les bottes. A vrai dire, mon oncle le traite un peu comme un singe, et, quand Akabila a bien fait son devoir, il lui donne un verre de rhum dont le malheureux est très-friand. Aujourd'hui on aura oublié de lui donner sa ration, et, pour l'obtenir, il a piis les premières bottes qu'il a trouvées, les a cirées, et les a triomphalement apportées pour recevoir sa récompense.

Luizzi se contenta de celle explication, quoique la pré- sence de ce Malais dans cette maison l'étonnàt malgré lui, et que la circonstance des bottes l'inquiétât sans qu'il put dire


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 36r)

pourquoi. Cependant il se remit à observer ce qui se passait autour de lui, et il se donna le spectacle réjouissant des tourments du maître clerc et du commis promenant leurs hommages de la fille à la mère et de la mère à la fille, tan- dis que le comte de Léuièe tenait ]jon auprès de madame Peyrol et l'avoué auprès d'Krnestine. Le peu d'attention que celle-ci fit aux premières paroles de Luizzi engagea Armand à s'occuper plus particulièrement d'Eugénie, et il crut re- marquer en elle un esprit droit, élevé, sérieux, une haute intelligence de ses devoirs envers sa mère et sa fille, et une résignation pleine de dignité au rôle ridicule que son oncle lui avait imposé. Cependant le parti de Luizzi était pris à peu près ; il comprit qu'eùt-il rencontré un ange, il était presque impossible que lui, jeune, beau, élégant et riche, s'associât à' une pareille famille, et il se décida à quitter le lende- main celte maison. Il était assez embarrassé de s'expliquer avec M.'Rigot, mais le soir même celui-ci lui en offrit l'occasion. Apres le dîner, le maître de la maison pria les hommes de vouloir bien lai tenir compagnie pour vider en- semble quelques bouteilles. Lorsque les dames furent reti- rées et qu'ils furent seuls, M. Rigot prit la parole et leur dit :

— Messieurs, je sais pourquoi vous êtes tous venus ici ; il y a deux millions à gagner, et vous en avez tous envie.

Chacun se récria, excepté Luizzi, qui, fort de sa résolu- tion, se garda le droit de répondre avec hauteur à cette im- pertinente proposition.'

— Je vous dis qu'il y a deux millions à gagner et que vous en avez envie ; ne faites donc pas les bégueules et écoutez-moi. — Vous êtes toujours plaisant, mon cher Bi- got, repartit l'avoué en lui versant à boire. — Et nous en- tendons la plaisanterie, dirent les autres en trinquant avec l 'ex-maréchal- ferrant. — Eli bien! Messieurs, je dois vous dire une chose, c'est que je commence à être fatigué de la visite de tous les épouseurs qui, s'ils n'attrapent pas les dots, attrapent les dîners. Je dois donc vous avertir que j'ai signi- fié à mes nièces de faire leur choix dans les vingt-quatre heures. Vous voilà cinq beaux jeunes gens de tout âge et de toutes professions. J'ai d'excellents renseignements sur votre compte, et vous me convenez tous. Arrangez-vous donc pour faire aussi votre choix et vous décider. Tâchez de deviner juste; car, je vous le déclare, la dot de deux mil-


366 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

lion^ esf donnée, et celui qui ne l'aura pas n'aura pas un sou.

Le jeune pair et l'avoué échangèrent un regard d'intelli- gence, et le commis et le clerc semblèrent fort désappointés. M. Rigot continua :

— Demain au soir le choix sera fait, après-demain les bans seront publiés, et dans huit jours nous célébrons le mariage, à moins qu'il ne faille plus de temps à ces Messieurs de Paris pour faire venir leurs papiers de famille.

Le commis et le clerc de notaire se regardèrent d'un air encore plus embarrassé. Mais le beau M. Furnichon, prenant de l'audace dans sa sottise, osa répondre :

— Ma foi ! ce n'est pas moi qui vous ferai attendre. J'ai mes papiers en poche.

M. Rigot se mit à rire, et, s'adressant au clerc, il lui dit :

— Et vous, jeune homme? — .Te ne suis pas plus bêle que M. Furnichon, répondit-il effrontément. — Quant à ces Messieurs, dit M. Rigot, ils sont prêts depuis longtemps, il ne nous resie plus qu'à savoir les intentions de M. le baron.

Armand venait de recevoir une de ces rares leçons aux- quelles peu d'hommes son; admis. Il venait de voir jusqu'à quel point la cupidité poussée à bout pouvait supporter d'hu- miliation ; il se sentit révolté de tant de bassesse, et prenant en main la cause de la dignité humaine, il répondit :

— Je ne ferai jamais un marché honteux du lien le plus sacré, de l'engagement le plus solennel, et ces Messieurs peuvent courir la chance des deux millions sans que je leur fasse concurrence.

M. Rigot devint rouge de colère ;; cette réponse du baron ; mais il se calniii presque aussitôt en jetant sur Luizzi un re- gard d'une méchanceté telle, qu'elle eût alarmé le baron s'il avait pensé que cet homme pût quelque chose contre lui. En même temps les quatre épouseurs se récrièrent sur ce que le baron les insultait et ils voulurent lui en demander raison.

— Silence ! cria M. Rigot. S'il y a insulte, elle est pour moi ; et si j'ai envie de la venger, cela me regarde. N'en pai- lons plus, monsieur le baron. A vous le champ libre. Mes- sieurs ! nous allons rejoindre ces dames.

11 sortit aussitôt pour gagner le salon. L'avoué et M. de Lémée suivirent M. Rigot; mais, au moment où ils passaient la porte, M. Rador tira son mouchoir de sa poche et laissa


LES MEMOIRES DU DIABLE. 367

tomber un papier que Luizzi ramassa. Il allait appeler l'avoué pour le lui remettre, lorsqu'il ville clerc faire un petit signe au commis qui revint sur ses pas. Luizzi s'arrêta pour les écouter.

— Ah çà, voyons, dit Marcoine, parlons peu et parlons bien. Nous faisons ici un métier de dupe. Vous n'avez pas remarqué, vous, comme l'avoué et le pair de France s'en- tendent? — Je ne vois pas trop en quoi ils pourraient s'en- tendre, reprit Furnichon. Madame ou mademoiselle Peyrol aura la dot, tant mieux pour celui qui choisira bien! — Et tant pis pour celui qui choisira mal, n'est-ce pas? — C'est tout simple. — C'est vous qui êtes simple, mon cher, reprit le clerc en ricanant. — Plait-il? reprit le commis. — Oui, et nous serions deux imbéciles si nous ne connaissions pas un peu mieux les affaires. Liguons-nous, et nous aurons les deux millions. — Comment ça? — Écoutez-moi bien, voici la manière de procéder. Je suppose que la fille me choisisse et qu'elle ait les deux millions, vous voilà avec lanière sur les bras et zéro. — C'est vrai, et j'avoue que cela me fait peur.

— Et cela ne m'épouvante pas moins ; mais il y a un moyen de prévenir ce malheur, ou du moins de l'adoucir. — Le- quel? — Supposons encore que l'une des deux futures ait quinze cent mille francs de dot, et l'autre cinq cents, cela ne vous encouragerait-il pas? — Tiens ! je le crois bien. — Alors vous devez me comprendre ? — Pas le moins du monde.

— Mon Dieu ! que vous êtes peu fort en alfaires d'argent, pour un homme de bourse ! — Expliquez-vous plus claire- ment. — Il faut absolument vous mettre les points sur ies i. Eh bien ! fixons un dédit par lequel celui qui aura la femme aux deux millions s'engagera à donner cinq cent mille francs à celui qui aura la femme et zéro.

Furnichon resta ébahi et ne répondit pas d'abord. Enfin il dit : — Lâcher cinq cent mille francs comme cela, c'est cher.

— Mais si vous n'avez rien. — C'est possible, au fait. — Eh bien ! consentez-vous ? — Ça va. — Mettez-vous là, je vais rédiger au crayon un petit bout d'acte ; nous en conviendrons, puis je monterai le copier au galop dans ma chambie;je redescendrai, nous signerons et ce sera fini. — Dépêchez- vous, les autres gagnent du terrain pendant ce temps-là. — Avez-vous un peu de papier blanc? — Ma foi, non.

A ce moment Luizzi entra, et leur dit :


36R LES _>IKM()IHKS DU DIABLE.

—,Qi^e cherchez-vous donc? — Oh! rien, un hout de pa- pier. — En voici un, dit Luizzi d'un ton indifférent; mais il est écrit d'un côté. — C'est bon , dit le clerc , je vais écrire au dos.

Pendant que le clerc griffonnait, l'avuua rentra suivi de M. de Lémée. 11 avait l'air do chercher quelque chose. Il tourna et retourna tout dans la salle à manger. Puis, ayant aperçu Luizzi qui , retiré dans un coin, faisait semblant de lire un journal, il lui dit :

— N'auriez-vous pas aperçu par là un petit chiffon de pa- pier? — Je crois que ces Messieurs le tiennent, répondit Luizzi. — Comment! c'est vous qui avez trouvé ce papier, Monsieur, s'écria l'avoué en s'adressant au clerc , et vous avez eu l'indiscrétion... ? — Pas le moins du monde , dit le clerc d'un air indifférent , c'est Monsieur qui nous l'a remis, et je vous assure que je n'en ai pas lu une syllabe. — En ce cas, vous allez me le rendre, je vous prie, reprit l'avoué.

Puis il se pencha , et dit tout bas à l'oreille de M. de Le- mée :

— C'est notre projet d'acte. — Quelle imprudence ! dit le pair. — Eh bien ! reprit l'avoué presque aussitôt, avez-vous fini? — Un moment, dit le clerc , je ne savais pas que ce pa- pier vous appartint et j'ai écrit au crayon des clioses que je vous prie de me donner le temps d'effacer.

Comme il allait commencer, Luizzi s'approcha des quatre interlocuteurs, et, leur faisant signe d'approcher, il dit au clerc de notaire.

— Pourquoi ellacer, monsieur Marcoinc? 11 est très-pro- bable que ce qui est écrit à l'encre au recto est la même chose que ce qui est écrit au crayon au verso. — Plaît-il? firent les quatre épouseurs. — Comment donc ! reprit Luizzi, un projet d'acte rédigé par un avoué et revu par un notaire! c'est ce qu'il y a en général de mieux conditionné. Lisez, lisez ; je suis sûr que vous %evez charmés de la science l'un de l'autre.

Le clerc qui tenait le papier le retourna par un mouve- ment de curiosité plus fort que lui. Il en lut les premières phrases écrites par l'avoué : « Entre les soussignés le comte de Lémée et M. Bador, etc., etc., il a été convenu qu'en cas de mariage de l'un d'eux avec madame ou mademoiselle Peyrol, etc., etc.. »

— Continuez, reprit Luizzi.


LES MÉMOIRES OU DIABLE. 3M

Marcoine rotourna le papier et lut : « Entre les soussignfis M. Marcoine et M. Fiirniclion, etc., etc., il a été convenu qu'en cas de mariage, etc., etc. »

— Allez donc ! dit Luizzi.

Le clerc marmotta encore quelques phrases tantôt d'un coté, tantôt de l'autre; puis, arrivé à un certain endroit, du côlé de l'écriture à l'encre, il s'écria en lisant : « Celui qui aura touché la dot ci-dessus énoncée s'engage à donner cinq cent mille francs à... » Il retourna le papier et lut, du côté de l'écriture au crayon : « S'engage à donner cinq cent mille francs à... »

— Hein ! fit le coumiis toujours ébahi. — Ma foi ! on ne fait pas mieux un acte à Paris, dit le clerc. — Mais il parait qu'on le fait aussi bien qu'en province , repartit l'avoué en prenant le papier. Puis il s'écria, après avoir lu : C'est mot pour mot la même chose. — En effet, dit le pair, il semble que c'est copié. — C'est calqué, reprit le commis. — Il y a un proverbe qui dit que les beaux esprits se rencon- trent, repartit Luizzi. — Eh bien! soit, dit Tavoué; ligue contre ligue, deux contre deux. — Et pourquoi la guerre et non pas l'alliance? reprit le clerc rapidement, pourquoi ne l)as faire l'acte en quatre expéditions? car enfin vous pouvez ne pas être choisis tous les deux, ni nous non plus, et alors vous n'auriez rien. On peut choisir l'avoué et moi, ou bien le comte et moi, ou bien le commis et le comte, ou bien en- core le commis et l'avoué : voilà quah'e combinaisons où nous sommes tous pris au dépourvu. — Il a raison, dit l'a- voué, ceci est très-fort. Faisons l'acte à quatre : celui qui aura la dot et la femme payera cinq cent mille francs à celui qui n'aura que la femme, quel qu'il soit. — Et celui qui n'aura rien? — F.h bien! répondit le clerc, il n'aura rien. — Ah si! ah si! fit le commis, il faut au moins faire ses frais. Je propose dix mille francs d'épingles pour les deux évincés. — Va comme il est dit, reprit l'avoué, et dépêchons. Mais comme on peut nous surprendre, faisons chacun notre copie, ça ira plus vite. Voici du papier timbré, des plumes et de l'encre.

L'avoué tira un portefeuille armé de tous ses ustensiles; chacun s'assit devant la table, et, l'avoué dictant, tous les quau-e se mirent à écrire.

— Entre les soussignés Messieurs...

Et chacun répondit au regard de l'avoué par l'énen-


370 LES MÉMOIRES DU OIABLE.

oialion de ses noms, prénoms et qualités. Le comte com- mença.

— Alfred Henri, comte de Lémée, pair de France.— Louis- Jérôme INlarcoine, m.iîire clerc de notaire. — Désiré-Anli-nor Furnichon, commis d'agent de change. — Et François-Pau- lin Bador, avoué à Caen, il a été convenu, etc., etc., etc.

Et durant dix minutes l'avoué dicta, chacun répétant la fin de la phrase pour avertir qu'il avait écrit.

C'était un spectacle honteux devant lequel Luizzi restait en contemplation, ne sachant s'il devait rire ou s'indigner, lorsqu'il se sentit légèrement frappé sur l'épaule et reconnut le vieux Rigot, qui lui dit :.

— Que font-ils donc là?

Luizzi ne voulut pas dire la vérité, soit qu'il ne vît aucun intérêt à dénoncer ces quatre requins de dot, soit qu'il voulût se ménager le plaisir de cette comédie jusqu'au bout, et il répondit :

— Je crois qu'ils écrivent chacun un billet doux à l'une de ces dames. — Très-bien, très-bien! fit le père Rigot, j'ai seulement une petite confidence à faire à ces Messieurs. '— C'est qu'il est vraiment fâcheux, dit Luizzi, de les déranger; Tinspiration amoureuse est si prompte à s'envoler ! — Ce- pendant, reprit Rigot, je ne peux pas leur laisser ignorer le fait. — Qu'est-ce donc de si important?— Cela vous inté- resse fort peu, dit Rigot. puisque vous n'êtes pas parmi les concurrents. Quoique je n'aie rien dit de votre refus, songez- y, je vous laisse vingt-quatre l!eul•e^ pour rélléchir. — C'est tout décidé. — Bon ! c'est ce que nous verrons, fil le bon- homme en hochant la tête. F.n attendant, je vais leur an- noncer la nouvelle. — Faites, repartit le baron; je me retire. — Vous pouvez rester, cela vous amusera peut-être.

En disant ces mots, Rigot entra tout à fait dans la salle à manger à la porte de laiiuelle il était resté avec Luizzi. Les quatre amoureux venaient d(! signer et d'échanger leur tran- saction, et ils se retournèrent fort troublés en entendant la voix du maître de la maison.

— Pardon, Messieurs ! leur dit M. Rigot, je ne vous ai pas fait part de tous mes projets, parce que j";ii pensé que cela ne pouvait pas vous regarder ; cependant ma sœur vient de me faire comprendre qu'elle ne devait pas être moins favo- risée que sa fille et sa petite-fille, et je viens vous dire ce que je compte faire pour elle. — Quoi? s'écrièrent ensemble


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 371

Ips quatre associés épouvantés, est-ce qu'elle est des deux millions? — Non, non. Messieurs, reprit M. Rigot, je tien- drai ma parole ; les deux raillions appartiendront à madame Peyrol ou à sa fdle, mais j'ai décidé qu'il y aurait aussi un million pour madame Turniquel. El ce million-là n'a pas de mauvaise chance; car je le donnerai bien certainement a ma charmante sœur. Par conséquent, celui de vous qui réussira à lui plaire est stir de son affaire; vous n'avez qu'à voir si cela vous tente, vous avez jusqu'à demain au soir.

M. Rigot quitta la salle à manger sans ajouter un mot à cette nouvelle proposition, et laissa les concurrents dans une étrange perplexité.

— Diable ! fît l'avoué , voilà qui change étrangement les choses. — Est-ce que vous auriez le courage d'affronter la grand'mère? dit M. de Lémée. — Je crois que c'est au-dessus des forces humaines , repartit le clerc de notaire. — Bah ! dit M. Furnichon , on a vu des choses plus extraordinaires que cela, et si pour ma part j'étais sûr de réussir... — Oui ; mais je vous préviens que vous ne réussirez pas , dit M. Bador. 11 y a de par le monde un certain Petit-Pierre, postillon à Mourt, qui a été dans les bonnes grâces de mademoiselle Rigot avant qu'elle fût madame Turniquel, et celui-là, je crois, aura la préférence. — Est-ce sur? demanda encore Furnichon.

Le cœur levait à Luizzi ; mais, M. Bador ayant déclaré la vieille imprenable, tous se récrièrent à l'envi contre l'idée de se sacrifier à une femme comme madame Turniquel , et Fur nichon plus haut que les autres.

— Allons , allons, se dit tout bas le baron , la cupidité >ne va pas encore si loin que je le croyais.

lis en étaient là, lorsque le clerc reprit la parole :

— Mais en quoi donc trouvez-vous que cela change la face des choses, monsieur Bador ? — En ce que la fortune qui n'était que de deux millions arrive à trois ; car enfin quel- qu'un héritera de ce million, et c'est autant d'assuré, tandis qu'au train dont va le vieux Rigot, il sera ruiné dans un an. — C'est vrai , dit M. Furnichon , cet homme finira par nous retomber sur les bras. — Ce sera encore une charge , ajouta le clerc , à laquelle il faut penser. — Mais où diable M. Rigot a-t-il piis tous ses millions ? dit le commis. — Oh ! ça. Dieu le sait, répondit l'avoué. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'ils existent en bonnes propriétés bien et dtiment soldées, et en dépôts de fonds à la banque de France. — Ma foi ! re-


37? LES MÉMOIRES DU DIABLE.

prit Furnichon, cela ne nous regarde par<, c'est son affaire. ImmédiatemeiU après ils renlrùreni tous dans le salon où ils trouvèrent ces dames assemblées. Ernestine était rayon- nante , et la mère Turniquel avait arboré un bonnet encore plus lardé de urends roses et bleus que celui du matin. En ce moment madame de Lémée lui faisait des compliments sur l'excellent goût de sa toilette , et la grande dame s'hu- miliait devant l'imperturbable sottise de la vieille femme- Quant à madame Peyrol , elle était seule dans un coin. On voyait qu'elle avait pleuré, et ce ne fut qu'avec peine qu'elle parvint à surmonter sa douleur pour répondre aux hom- mages empressés de ces Messieurs. Luizzi trouva la comédie si drôle qu'il voulut y ajouter : i! alla se placer à côté de madame Turniquel , et commença un éloge de sa beauté et de sa parure , auquel la vieille femme répondit avec une foule de sourires édentés et de grâces enfantines à faire re- culer un régiment de cuirassiers. La plaisanterie fut poussée si loin, que madame Peyrol en devint toute rouge. Elle s'ap- procha de M. Rigot et lui dit :

— Mon oncle , par grâce , faites cesser cette cruelle incon- venance ; si ce n'est pas pour moi, qui souffre tant de voir ma mère si ridicule , que ce soit pour ma fdle qui n'est déjà que trop portée à manquer de respect à sa grand'mère. C'est une bien misérable méchanceté de la part d'un homme comme M. de Luizzi ! — Bah ! bah ! qui sait? dit le vieux Ri- got, on a vu des choses plus impossibles que ça.

Madame Peyrol haussa les épaules et s'approcha du baron, qui disait en ce moment à madame Turniquel :

— Oui, Madame, heureux l'homme qui, revenu des folles illusions de la jeunesse , saura préférer un cœur mùr et une âme éprouvée à toutes ces vaines séductions d'un âge plus tendre ! — Plalt-il ? dit madame Turniquel d'un ton très- supérieur, qu'appelez-vous illusion ? Je ne suis pas si dé- crépite , je vous prie de le croire ; j'ai un corps superbe et nue jambe...

Elle allait montrer sa jambe, lorsque madame Peyrol l'in- terrompit et regarda Luizzi d'un air à le rendre honteux, puis Jlle lui dit tout bas :

— C'est de la barbarie , Monsieur !

Luizzi devint confus de ce qu'il avait fait, et suivit ma- dame j^eyrol pour s'excuser. Il y réussit assez bien, en avouant franchement comment il avait voulu donner une


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 373

leçon à ces quatre limiers acharnés après les deux millions et qui la poursuivaient ainsi que sa fille. Madame Peyrol écouta Luizzi attentivement; puis, faisant un violent elîort sur elle-même, elle lui dit :

— Eh bien ! Monsieur, je voudrais avoir un entrelien d'un moment avec vous. — Je suis à vos ordres, Madame, dit Luizzi.

Mais il aurait fallu, pour qu'il fût permis à madame Peyrol et à Armand d'avoir cet entrelien, que la société des épou- seurs n'eût pas été alarmée du petit aparté, qui venait d'avoir lieu ; et malgré la déclaration de Luizzi qu'il se retirait du concours , ils s'approchèrent en masse de madame Peyrol et forcèrent le baron à la retraite. Bientôt l'heure de se retirer arriva pour tous , et Eugénie sortit du salon en suivant Luizzi des yeux et en lui donnant ainsi une espèce de rendez- vous.


XXXIII

UNE NUIT BIEN OCCUPÉE.

Lorsque Luizzi fut rentré dans son appartement, il fut très- étonné d'y rencontrer Akabila tenant à la main les fameuses bottes qu'il avait servies au déjeuner. D'après l'explication que madafne Peyrol avait donnée au baron, il s'imagina que le jockey était venu pour chercher le verre de rhum qui était d'ordinaire le prix de son bon travail. Luizzi , curieux d'exa- miner de près cet être extraordinaire , lui fit signe de la tète qu'il allait satisfaire son désir ; mais , n'ayant point de rhum dans sa chambre , il s'apprêta à sonner un domestique pour s'en faire apporter. Au moment où il allait saisir le cordon , le Malais l'arrêta par le bras en secouant vivement la tête et en disant avec un son guttural :

— No ! no ! no ! — Quoi ! reprit le baron en accompagnant ses paroles d'un geste imitatif pour les mieux faire com- prendre , quoi ! tu ne veux pas boire du rhum que tu aimes tant ?

Le Malais répondit encore négativement; puis, s'appro- chant de la porte, il écouta s'il n'y avait personne de l'autre côté et revint près de Luizzi. Alors il commença une scène


374 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

de jinntomime dont il nous serait difficile de donner une des-

t'ri|iii(iii exaclo ; il contrelii avec une perfection merveilleuse l'arrivée de lavoué en cabriolet, celle du couunis et du clerc traînant après eux leurs paquets, et, après chacune de ces caricatures , il secouait la tête avec mépris. Knsuiie il vint à Luizzi et le représenta largement assis au fond de sa berline, entrant au galop de ses quatre chevaux dans la cour du Taillis. 11 continua ses démonstrations en se boursouflant et en se grandissant, et il finit par faire comprendre à Luizzi qu'il !e prenait pour un grand seigneur, puis il dit d"iin air superbe en désignant toujours le baron : roi ! roi ! Luizzi, qui voulait voir cette confidence jusqu'au bout , fit signe au Ma- lais qu'il ne s'était pas trompé. Aussitôt le jockey se jeta aux genoux de Luizzi, comme pour implorer sa protection; puis, se relevant, se grandissant encore et se plaçant à côté de Luizzi comme pour montrer qu'il était son égal, il sembla désigner du geste quelque chose de bien lointain , et répéta ce mot : roi ! roi ! Luizzi suivait celte pantoir.ime avec un vif intérêt : il fit signe au Malais de continuer. Alors celui-ci parcourut la chambre, et, désignant du doigt les flambeaux dorés, montrant les boutons de chemise de Luizzi, pais un bouchon de carafe taillé à facettes connue un diamant, il lui dit, car son geste était ^i expressif que la parole n'eût pu rien y ajouter, qu'il avait possédé une immense quantité de tous ces objets. Jusque-là le baron avait parfaitement compris tout ce que le Malais avait voulu lui dire. Celui-ci continua. Il représenta un orage, en imitant avec la voix et le geste le sifflement des veuls et les roulements de la foudre, puis un vaisseau qui flotte à l'avenlure, un coup de vent qui le lance sur un récif, un homme qui nage avec désespoir parmi les vagues furieuses, et qui , arrivé au rivage , y tombe à bout de forces. Luizzi ne savait pas bien quel était l'homme que le Malais voulait ainsi désigner, lorsque celui-ci , montrant le pauvre naufragé qui se relevait avec effort, lui fit voir qu'il s'agissait de M. Iligot, par l'imitation exacte des gestes et de la tournure du vieux richard ; puis il le contrefit exté- nué de fatigue, se traînant avec désespoir sur le rivage, ren- contré par des habitants qui voulaient le massacrer, délivré par un vieillard qui était venu à son secours et qui l'avait emmené dans sa demeuie. A ce moment la pantomime d'A- kabila cessa d'être aussi claire. Seulement Armand devina qu'il s'agissait d'un homme assassiné, de trésors enlevés :


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 375

mais les détails de ce singulier récit se perdirent dans le^ con- torsions et les larmes du Malais. Le îjaron allait essayer de le faire mieux s'expliquer, lorsque tout à coup la voix reten- tissante de M. Rigot se lit entendre dans le corridor, appelant Akabila de loules ses forces. Le Malais devint tout tremblant, et il allait se cacher derrière un rideau, lorsque M. Rigot ou- vrit brusquement la porte et Taperçut.

— Que lais-Ui là- lui dit-il d'un air furieux-:

Le jockey prit son plus gracieux sourire, et, montrant les bottes qu'il avait déposées sur une chaise, il lui dit d'un ton de voix plein de douceur :

— Rhum, rhum.

M. Rigot commença par lui donner un grand coup de pied où il est reçu de donner des coups de pied, en lui disant :

— Animal, est-ce qu'on met des boites pour se coucher? Le Malais ne poussa pas la moindre plainte, ujais il jeta à

Luizzi un regard qui voulait dire quil comptait sur lui. Un moment après M. Rigot quitta la chambre du baron, non sans s'être excusé de la petite scène qui venait d'avoir lieu.

— Nous autres manants, dit-il, nous avons le pied et la main un peu lestes; mais, avec des bri'les pareilles, il n'y a pas de meilleurs moyens de se faire comprendre.

Luizzi, demeuré seul, réfléchit à l'étrange confidence qu'il venait de recevoir, et se demanda s'il n'était pas de sa pro- bité d'avertir les magistrats de ce qu'il soupçonnait. Cepen- dant il craignit de se laisser aller encore à une démarche inconsidérée comme il avait fait pour Henriette : démarche dont les résultats lui étaient restés à peu près inconnus, à l'exception de la présence de cette malheureuse victime dans une maison de fous. En conséquence le baron voulut savoir toute la vérité sur celte aventure dont il croyait avoir deviné les principales circonstances, et il s'apprêtait à appe- ler le Diable lorsqu'il entendit frapper légèrement à sa porle. On entra chez lui immédiatement, et il vit madame Peyrol, qui resta un moment immobile et confuse, et comme épou- vantée de l'action qu'elle venait de faire. Cependant Luizzi s'avança vers elle, et, lui présenlant un sii'ge, il lui dit :

— Pourrais-je savoir, Madame, ce qui me vaut l'honneur de votre visite?

Rien ne saurait peindre l'embarras et le trouble de cette malheureuse femme. Elle chercha à s'excuser eu balbutiant, puis enfin, pressée par les questions de Luizzi, elle sembla


37fi LES MKMOIRFS DU DIABLE.

reprendre courage, el lui répondit en tenant les yeux baissés :

— Vous savez ma position. Monsieur; je suis sans for- tune. La mort de M. Peyrol m'a laissée dans la misère; car, comme il est mort sans enfants, sa famille a réclamé et re- pris tous les biens qu'il possédait... — Quoi! dit Luizzi étonné, mademoiselle Ernestine... — N'est pas la fille de M. Peyrol, répondit Eugénie en relevant la tête; c'est une triste histoire, Monsieur... — Qui vous coûterait peut-être trop à raconter, reprit le baron d'un air froid ; je ne veux pas vous imposer cette obligation, mais je suis prêt à entendre le motif qui vous a amenée chez moi. — Non! reprit tristement madame Pey- rol, blessée du ton de Luizzi.

Alors elle se leva, et elle ajouta en secouant la tète :

— Non, c'est impossible ! pardonnez-moi mon impradenle démarche. Monsieur, et oubliez-la. — Comme il vous plaira. Madame, dit Luizzi en s'apprétant à la reconduire.

Mais, au moment où madame Peyrol allait ouvrir la porte, elle s'arrêta et se retourna vivement vers Luizzi :

— Cependant, s'écria-t-elle avec résolution, votre pré- sence dans ce château m'autorise à vous parler. Le choix de ma fille est fait. M. Bador, en s'adressant à elle, a montré qu'il la connaissait bien et qu'il me connaissait bien aussi ; il sait que, si la forfune que mon oncle nous destine me tombe en partage, ma fille sera aussi riche que moi; il sait que, si Ernestine a été favorisée par mon oncle, elle ne dé- tournera rien de sa fortune au profit de sa mère. — Quoi ! vous croyez. Madame...! dit Luizzi. — J'en suis sûr. Mon- sieur. Ce malheur peut encore m'arriver, mais enfin il peut arriver aussi que cette fortune m'appartienne, et alors je vous annonce que je suis encore plus épouvantée de la par- tager avec l'un des hommes que vous avez vus dans cette maison, que de garder ma misère. Vous seul. Monsieur, n'a- vez montré ni cupidité ni lâche empressement. Je n'ai eu qu'un jour pour vous juger, et je n'ai qu'une heure pour vous dire qui je suis ; mais, puisque vous êtes venu dans ce château pour le même motif qui y amène tous ceux que j'y vois, je puis vous parler franchement et vous dire que j'ai, fixé mon choix sur vous. Je vous le dis, Monsieur, parce que j'ai à vous demander voire engagement d'honneur de me permettre de disposer de la moitié de cette dot, si la volonté de mon oncle a été de me la donner.

Luizzi fut très-embarrassé de cette étrange déclaration ;


LES MEMOIRES DU DIABLE. 377

mais il résolnt de couper onnrt à cette nouvelle proposition, en répondant à Eugénie :

— Si monsieur votre oncle avait été plus franc avec vous. Madame, il vous eût épargné une démarche qui vous a sans doute été bien pénible et qui était inutile : j'ai déclaré à M. Rigot que je ne me mettais pas sur les rangs pour obtenir une faveur que je ne crois pas mériter.

A cette réponse, madame Peyrol devint pâle, el, saluant profondément le baron, elle se retira sans lui dire un mot. A peine Luizzi fat-il seul, qu'il ferma sa porte au verrou pour éviter de nouvelles visites; et, plus décidé que jamais à consulter le Diable sur les secrets de celte maison, il tira sa sonnette et l'agita avec rapidité. Comme à l'ordinaire, le Diable parut aussitôt; mais, contre son habitude, il n'avait ni l'air goguenard ni la malice cruelle qu'il semblait se donner à plaisir. Son regard avait repris toute sa sinistre splendeur, son sourire toute son amère fierté, et il aborda Luizzi avec une impatience visible. Sa voix était stridente et grave.

— Tu as l'air bien soucieux, maître Satan ! lui dit Luizzi. — Que me veux-tu? — Ne le sais-tu pas? — A peu près ; mais enfin parle, que me veux-tu? — Tu es bien laconique, toi d'ordinaire si bavard ! — C'est que ce ne sont plus les intérêts d'un homme qui m'occupent, ce sont ceux d'un peuple. — Que tu vas pousser aux révoltes et aux sédi- tions ?

Le Diable se tut, et Luizzi reprit :

— Allons , puisque tu es si pressé , réponds : Quelle est l'histoire de ce Malais? — Il te l'a dite. — C'est-à-dire que j'ai' cru la deviner! — Tu as montré de l'intelligence une fois en ta vie, c'est beaucoup. — Tes airs impertinents devien- nent de l'insolence. — Je grandis avec les circonstances. Adieu! — Un moment! Ce n'est pas tout. J'ai compris l'histoire d'Akabila jusqu'au moment où Rigot fut sauvé par un vieillard. Après? — Ce vieillard, repartit le Diable, était le père d'Akabila. Il avait un immense trésor, amassé depuis cent ans dans sa famille. Je suppose que tu sais que l'île de Bornéo est riche en diamants et en pierreries. L'Européen civilisé arriva chez cette race de Malais que vous appelez exécrable parce qu'ils massacrent sans pitié les hommes qui viennent s'emparer de leurs terres; la civi- lisation apporta ses crimes parmi les crimes de la barbarie.


378 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

Rigot, d'abord l'esclave, et ensuite l'ami et le confident d'A- kabila, lui persuada d'assassiner son père et d"' s'emparer de ses immenses trésors. Il lui promit de le mener dans un pays où il trouverait des jouissances inconnues à sa nation. Une fois le crime accompli, tous deux s'échappèrent et abordè- rent un navire portugais qui les débarqua à Lisbonne. Mais une fois sur la noble terre de la civilisation, les rôles chan- gèrent : Akabila devint le domestique de son ancien esclave, et tu as vu comment lui a piofité son parricide ! — Mais comment se fait-il que Rigot garde auprès de lui un pareil confident de son crime ? — Oh ! ceci passe ton intelligence, mon maître. Pour comprendre ce que fait Rigot, il faut avoir son âge, être de sa race et avoir été esclave. — Que veux-tu dire ? — I! faut avoir vécu manant sur une terre de gentil- lâtre qui ruina la famille de Rigot pom' un délit de bracon- nage, il faut avoir '-eçu la bastonnade pour n'avoir pas ap- prêté assez vite la pipe de son maître. — Ainsi , c'est une vengeance? — Et un plaisir. Tu ne peux t'imaginer la vo- lupté que cet homme éprouve à donner des coups de pied au cul à un fils de roi ; tu ne te fais aucune idée de sa joie à voir ramper autour de lui ces basses cupidités qui encom- brent sa maison. — Il est certain, dit Luizzi, qu'elles sont ignobles. — De quel droit les juges-tu si sévèrement? — Il me semble qu'elles ne peuvent guère être plus honteuses.

— Il y en a de plus honteuses encore. — Et quels hommes peuvent pousser plus loin l'abandon de toute pudeur? — Toi peut-être, dit le Diable. — Moi? s'écria Luizzi. — Toi, maître, si jamais la misère t'arrive, si jamais tu es sevré de ces plaisirs que tu crois dédaigner parce qu'ils abondent dans ta vie; toi, qui te crois un cœur sans ambition parce que tes désirs n'en voient pas de difficile ; toi, qui serais peut-être le plus plat de ces coureurs de dot si tu avais au- près de toi un luxe qui t'enivrât et auquel tu ne pourrais pas atteindre par d'autres moyens; toi, qui méprises si sou- verainement des gens qui n'ont que le tort d'être pauvres. — Tu te trompes, Satan, reprit Luizzi avec dédain. Je puis aimer la fortune, je puis être ambitieux, mais jamais je ne me rava- lerai à épouser une femme aux conditions qu'y a mises ce misé- rable qui est le maître ici. Janiais je ne donnerai mon nom à une fenime dont la vie a commencé, sans doute, en se donnant a quelque manant qui est le père de mademoiselle Ernesline.

— Tu es bien dur, mon maître, dit Satan. Tu oublies que


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 379

pareille faute a été commise par Henriette Bnré. — Oh! ceci est bien difTérent : c'était une jeune fille bien élevée qui avait reçu une éducation honorable, et dont les nobles sentiments ont été surpris par un entraînement auquel la rigueui' de sa famille l'a poussée. — La faute n'en est que uîolns excu- sable; car Henriette avait pour so défendre l'exemple des bonnes mœurs, l'autorité d'une saine éducation. .Mais la pauvre fille du peuple, qui succombe, n'a pas autour d'elle les mille protections qui défendent une fille du monde. — Tu vas encore plaider la cause du vice. — Peut-êlre celle du malheur. — En ce cas, fais-loi romancier et laisse-moi tran- quille. — Ainsi, dit le Diable, tu es bien décidé à ne pas épouser madame i^eyrol? — Très-décidé. — Que Dieu te garde ! dit le Diable.

Le bruit d'un courrier qui entrait avec fracas dans la cour interrompit la conversation de Satan et de Luizzi , et le Diable reprit aussitôt :

— C'est toi qu'on demande, baron, je te laisse à tes af- faires.


XXXFV

RUINE.


A peine le Diable avait-il disparu que Luizzi vit entrer son valet de chambre Pierre, qu'il avait laissé à Paris.

— Quelles grandes nouvelles y a-t-il donc , lui dit-il, pour que tu sois venu ainsi à franc étrier? — Des lettres très-pres- sées venues de Toulouse , de Paris , de partout , des huissiers qui se sont présentés pour saisir dans votre appariement. — Chez moi? dit Luizzi. — Chez vous , monsieur le baron.

A ces paroles, Luizzi devint pâle et glacé. L'idée d'une ruine ne lui paraissait pas possible, mais la menace insolente que lui avait faite le Diable, l'adieu moqueur qu'il lui avait lancé en disparaissant, l'épouvantèrent. Il fil signe à Pierre de le laisser seul et décacheta les lettres qu'il venait de rece- voir. La première lui annonçait la disparition de son ban- quier. Le coup fut terrible , mais enfin Luizzi avait des pro- priétés qui lui laissaient encore une fortune considérable. Il ouvrit ses lettres de Toulouse ; elles lui apprenaient que tout


380 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

ce ciii'ii croyait posséder ne lui appartenait pas. Un homme avait para flans le pays, un homme armé d'actes authen- tiques qui prouvaient que les propriétés de M. le baron de Luizzi père lui avaient été vendues par acte sous seing privé, à la condition par Tacqucreur d'en laisser jouir le baron tant qu'il vivrait. Si cet homme ne s'était pas présenté à l'époque de l'ouverture de la succession, c'est qu'il était alors en Portugal, où il avait transmis ses droits à un certain M. Kigot qui faisait poursuivre l'expropriation.

Il est inutile de chercher à peindre la rage et l'épouvante de Luizzi à la lecture de ces fatales lettres. Un moment il crut rêver, et il s'agita comme pour repousser l'horrible cau- chemar dont il était poursuivi ; il ouvrit sa fenêtre comme si la fraîcheur de l'air devait chasser le délire qui battait dans sa tête; puis il s'imagina un moment que Satan avait voulu lui donner cet effroi pour le punir de son jugement sur le compte des autres , et , dans un violent accès de rage , il agita de iiouveau son infernale sonnette. Le Diable reparut , tou- jours triste, toujours calme, toujours sérieux.

— Est-ce vrai? s'écria Luizzi. — C'est viai, répondit le Diable. — Ruiné?— Ruiné. — C'est ton œuvre, Satan! c'est ton œuvre ! s'écria le baron.

Et , dans un moment d'égarement indicible , il s'élança vers le Diable; mais sa main ne put saisir ce corps puissant qui était devant lui et qui lui glissait entre les doigts comme un serpent. Luizzi, emporté jusqu'à la folie par son impuis- sance, s'acharna à poursuivre cet être insaisissable jusqu'à ce que, épuisé de rage et de lassitude, il tombât sur le sol avec des cris, des larmes et des sanglots furieux. Sa douleur s'abattit plutôt qu'elle ne se calma, et il n'avait pas encore rassemblé ses idées , qu'il revit Satan debout devant lui, le regardant avec son triste et cruel sourire. En ce moment Luizzi , soulagé par ses larmes, pressa sa tète dans ses mains en s'écriant :

— Que faire, que faire?— Te marier, lui répondit le Diable.

Quand le baron fut revenu tout à fait de ce furieux déses- poir, il se trouva seul et reconnut que le château était plongé dans le plus profond silence. Alors il se mit à réfléchir sur sa position , et peu à peu il se laissa aller à murmurer en lui- même ce honteux monologue :

— Me marier, a dit Satan, et avec qui? avec l'une de ces


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 381

deux femmes que j'ai repoussées ? m'unir à cette famille où la bassesse des mœurs est égale à celle des manières? Et qui sait encore si, en choisissant l'une de ces deux femmes, je ne prendrai pas précisément celle qui sera pauvre? car, moi, j'ai eu l'imprudence de ne pas prendre part au contrat que ces hommes ont passé entre eux. Oh ! si je le pouvais encore ! 11 n'y a que les fripons d'heureux.

Il sembla qu'un éclair passât devant les yeux de Luizzi à ce moment et qu'il lui montrât les pensées où il était des- cendu , comme durant un orage nocturne un éclair fait voir à un homme dans quel précipice fangeux il est tombé. Luizzi eut horreur de lui-même, et, revenu un instant à des idées plus saines et plus calmes :

— Non, dit-il, je ne ferai pas cette infamie; d'ailleurs à quoi cela me servirait-il ? Le choix d'Ernestine est fixé , sa mère me l'a dit. Elle, je l'ai repoussée; cependant il est peut- être encore temps.

11 s'arrêta encore devant celte idée ; il en était déjà moins épouvanté. Pourtant il voulut chercher une distraction à sa douleur dans sa douleur même; et, pour cela, il reprit les lettres qu'il avait foulées aux pieds dans son accès de rage. Elles ne firent que lui confirmer sa ruine, et bientôt un abat- tement profond succéda au tumulte de ses premières émo- tions. Alors il mesura la vie qu'il avait devant lui, une vie de misère , de privations , et par -dessus tout une vie en butte à la raillerie et au mépris de tous ceux qu'il avait connus. La vanité , le plus détestable des conseillers après la misère , la vanité se fit entendre; et Luizzi, courant au mal comme un furieux à la mort sans vouloir regarder devant lui , se dé- cida à tenter la fortune par un mariage. 11 ne prit pas le temps de faire la moindre réflexion, et rappela encore une fois Satan, qui lui apparut avec la môme tristesse et le même calme.

— Esclave , dit Luizzi avec un courage pour accomplir sa mauvaise action qu'il ne s'était jamais trouvé pour faire le bien; esclave, peux-tu une fois en ma vie me dire une vé- rité qui me soit utile? — Je t'en ai dit vingt que lu n'as pas voulu croire. — Eh bien! repartit Luizzi , dis-moi à laquelle de ces deux femmes appartiendra la dot que leur oncle doit donner à l'une d'elles ? — Tu es donc décidé à faire ce que tu trouvais si méprisable ?— Trêve de morale, Satan! lui dit Luizzi avec emportement; je n'ai pas la prétention d'être


382 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

meilleur que les autres hommes , car je commence à croire que c'est un rôle de dupe. — Tu n'as jamais valu mieux que les autres , reprit Satan. Tu as été, tu es même à cette heure plus vil et plus bas qu'aucun de ceux que tu as si cruelle- ment blâmés , car ils ont eu de longues années pour arriver pas à pas à l'oubli de toute générosité et de tout bon senti- ment, ils ont eu l'humiliation imposée p;ir de plus riches qu'eux, ils ont eu la misère , le malheur, le mépris ; et loi, qui n'as rien subi de tout cela , tu as perdu comme eux toute générosité, toute grandeur, à la menace seulement des douleurs qu'ils ont souffertes. — Mais qu'est-ce donc que ma vie? s'écria Luizzi, en qui s'agitaient encore des restes d'honneur et de tîerté. — C'est la vie humaine , la vie que les autres mettent douze ou quinze ans à accomplir et qui pour toi n'a duré qu'un quart d'heure. Je t'avais volé septans do ton existence , mais tu as rattrapé le temps perdu, lu n'as pas à te plaindre. — Implacable et froid railleur, repartit Luizzi , achève ton exécrable mission, arrache-moi la dernière de mes illusions , apprends-moi que cette femme que je vais épouser est une fille perdue , dis-moi toutes ses infamies , ne m'en cache aucune', afin que je boive jusqu'à la lie la coupe amère de mes propres bassesses. — Tu es donc bien décidé à épouser cette femme? Ne préfères-tu pas me donner dix ans de ta vie? — Pour me retrouver vieux dans la misère ? non , reprit le baron , non. Quelle que soit cette femme , je l'épouserai. — Tu as encore près de deux ans pour tenter la fortune par des moyens honorables , reprit le Diable. — Non , repartit Luizzi avec une espèce d'acharnement sans raison; que ferais-je? et que sais-je faire? irais-je demander un emploi misérable à tous ces hommes que j'ai écrasés de mon luxe? me faudra-t-il mendier un travail que je ne saur.iis pas accomplir, et montrer une incapacité qui doublerait ma Iionte et mon désespoir? non, je veux épouser cette femme, je l'épouserai. — Tu es bien décidé? repartit Satan. — Oui, répondit le baron en montrant un siège au Diable et en lui faisant signe de s'asseoir. — Eh bien donc ! reprit celui-ci , apprends ce qu'elle est.


LES MEMOIRES DU DIABLE. 383


EUGENIE.


XXXV


PAIVRE ENFANT.


Eugénie naquit le 17 février 1797, ou plutôt, le 20 février 1797, une enfant fut portée à la mairie du deuxième arron- dissement, et inscrite sous le nom d'Eugénie Turniquel, fille de Jeanne Rigot, femme Turniquol, et de Jérôme Turniquel, son mari, ladite fille étant née le 17 dn même mois.

— Pourquoi cette restriction? La déclaration était- elle fausse ? demanda Luizzi en interrompant le Diable. — Je ne t'ai pas dit cela. — Celte enfant n'était-elle pas bien celle qu'on désignait sous ces noms? — Je ne t'ai pas dit cela non plus, je t'ai dit un fait ; et ce que je puis t'assurer, c'est que la femme que tu connais, madame Peyrol, dont je vais !e raconter la vie, est celle qui fut présentée à la mairie du deuxième arrondissement, le ^0 février 1797. — Continue donc, repartit Luizzi ; car, au point où tu prends ton récit, j'ai bien peur qu'il ne dure jusqu'à demain au soir. — Ne m'interromps donc plus, reprit le Diable, et il continua :

Tu n'as aucune idée de la vie du peuple, mon maitre, et peu de personnes ont idée de la vie du peuple parisien à cette époque. Aujourd'hui c'est une chose rare, même parmi les pauvres, que d'habiter longtemps la même maison. On change volontiers d'appartements conmie d'habits, et, de même que la pnjvincialité est détruite eu France, ainsi le voisinage a disparu de Paris. A l'iipoque dont je te parle, au contraire, chaque quartier avait une communauté dexisience qui faisait dire à ses habitants : « Je tiens à mon quartier, j'y suis né, j'y suis connu, j'y mourrai. » Cette confraternité, qui attachait les habitants d'une rue les uns aux autres, liait encore plus intimement' entre eux les locataires d'une mai- son. Celle qu'habitaient les parents d'Eugénie était située rue Saint-Honoré, à l'endroit où l'on a ouvert depuis la rue qui mène au marché des Jacobins. C'était une immense mai-


j84 les MÉMOIRKS DU DIABLE.

son, dûul le premier était occupé par M. de La Chesnaie, sa femme, sa fille et son fils. Tous les étages supérieurs étaient divisés en petits logements, dont Jérôme Turniquel occupait le moindre. Ce que tu connais de madame Turniquel ne doit guère te faire comprendre ce qu'était son mari. Jérôme était maçon. Il avait vingt ans lorsque Jeanne Rigot en avait trente. Dans Tétat misérable où Jérôme était né, il avait commencé sa vie par le travail ; il était orphelin, et, à peine âgé de huit ans, il servait les maçons pour gagner son pain. Des principes de probité qui semblaient innés en lui, car il n'avait reçu aucune espèce d'éducation, l'avaient toujours préservé de l'entrainement des mauvais exemples. Aussi, à vingt ans, Jérôme était-il déjà sorti de sa position de ma- nœuvre ; ses maîtres lui confiaient la direction de travaux importants et le montraient en exemple à tous leurs ouvriers. Cette fermeté que Jérôme avait contre lui, il ne l'avait que rarement contre les autres, à moins qu'il ne s'agît de l'exécu- tion rigoureuse de ses devoirs. Jérôme était une de ces na- tures bonnes, simples, candides, qui se blessent elles-mêmes quand il leur faut frapper sur les autres ; peut-être aussi se mêlait-il à cette bonté de Jérôme, je ne dirai pas du dédain pour sa profession, à laquelle il se livrait avec ardeur, mais une sorte de dégoût à se trouver incessamment en contact avec des êtres brutes, grossiers et insolents, et qu'on ne peut souvent dominer que par les brutalités et l'insolence. Joute l'espérance de Jérôme était donc d'arriver assez vite à la for- tune, ou plutôt à l'aisance, pour que ce contact ne fût plus si immédiat. Ce n'était pas fierté, c'était délicatesse ; il ne méprisait pas ses camarades. Ses camarades le blessaient. C'était comme une main fine et blanche forcée de presser une main rude et calleuse dont l'étreinte la faisait sûufTrir. Aussi, dans tout le quartier Saint-Honoré , les femmes ne lappelaient-ollep pa3 aiiirpnicntque le beau Jcrùme. Kn elïel, Jérôme était véritablement beau, et son caractère retiré, triste et mélancolique, ajoutait à cette beauté une distinction dont les gens de sa classe se défendaient de ressentir l'in- fiuence par jalousie, mais qui avait son expression la plus complète dans un seul mot des petits enfants du quartier : ils appelaient Jérôme monsieur Jérôme. 11 avait vingt ans, cl, le front courbé vers le sillon de travail qu'il traçait devant lui, il n'avait pas encore levé la tête pour regarder la belle espérance qu'il se faisait de l'avenir ; car il avait peur de la


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voir trop loin de lui et de perdre courage. 11 n'avait encore ni aimé, ni rêvé. C'était un homme enfant, un homme par le caractère, un enfant par le cœur.

Tout à coup il fut arraché à la préoccupation de son la- beur par une lettre du maire de son arrondissement, qui l'a- vertissait qu'il serait bientôt atteint par la réquisition. Jérôme fut anéanti. Il savait mieux que personne, lui qui avait avancé pas à pas vers une moindre misère, que les fortunes n'arrivent vite à personne. 11 ne pouvait se faire illusion sur son avenir militaire, car il ne savait ni lire ni écrire; puis il y avait derrière lui un point d'où il était parti et qui était déjà bien loin. Cetait un long chemin qu'il avait mis douze ans à parcourir ; il tenait toute la distance qui sépare l'aide du conlre-maitre, et voilà qu'il le fallait quitter tout à coup pour en reprendre un autre. Tout ce qu'il avait eu de cou- rage et de persévérance le mettait dans la position où se trouvaient les mauvais sujets qui avaient passé leur vie dans les cabarets et la fainéantise. Il lui fallait être soldat comme eux; Jérôme ne trouvait pas cela juste. Et, de même qu'il y a des natures hardies et aventureuses qui savent quitter une carrière et en aborder une autre, qui rééditient coura- geusement et rapidement une nouvelle fortune sur les ruines de l'ancienne, ainsi il y en a d'autres, puissantes seulement par la patience, qui se sentent l'incapacité de regagner ce qu'un désastre leur enlève. Jérôme avait cette dernière na- ture, et l'obligation de devenir soldat lui causa un véritable désespoir. Ce désespoir fut, selon son caractère, profond et taciturne ; il ne déborda pas en imprécations comme celui des esprits légers. Aussi ne se calma-t-il point en quelques jours, dévoré par sa propre violence. Aucun de ses cama- rades ne le devina, car il ne le confia à aucun d'eux. Il sen- tait trop bien qu'il ne serait pas compris. Une seule femme s'aperçut que la mélancolie habituelle de Jérôme s'était changée en découragement. Cette femme était Jeanne Rigot, revendeuse rue Saint-Honoré, qui demeurait dans la même maison que Jérôme. Son logement était en face de celui du contre-maitre, et le soir, quand il rentrait de l'ouvrage, il causait quelquefois avec Jeanne, qui lui racontait les béné- fices de la journée. Souvent le maçon avait prêté de petites sommes à la revendeuse pour l'aider dans son commerce de tous les jours ; souvent Jeanne avait préparé un peu de bouillon à Jérôme, quand sa santé, assez faible, succombait

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à îa persévérance qu'il mettait dans ses rudes travaux. Il faut te dire d'abord que la vieille femme que tu as vue ici a été une très-belle fille.

— Je le sais, dit Luizzi, le postillon Petit-Pierre, qui doit la connaître, m'en a dit quelque chose. — Le postillon Petit- Pierre en a menli ! La fatuité, mon maître, n'est pas le privi- lège des grands seigneurs, quoique de tous leurs vices ce soit celui que le menu peuple leur a pris le dernier. Jeanne était une belle fille, et elle était sage, quoique intéressée ; d'ail- leurs, crois-moi, vnlvM les mauvaises mœurs ont une large place dans l'existence de la fainéantise, autant elles ont peu d'endroits où se glisser dans une vie de labeur. Ces gens-là se levaient à quatre heures du matin, restaient toute la journée absents de chez eux, et n'y rentraient guère le soir que pour le repos. Les désirs s'épuisent dans les fatigues du corps, et jamais, entre le iaijorieux Jérôme et l'active Jeanne, il n'y avait eu ce trouble des sens qui égare tant de gens du monde. Je ne te parle pas des ; èves d'amour : Jérôme en était seul capable, et, s'il les eût ressentis, ce n'eùi pas été à une grosse fille bien gaie, bien alerte, bien réjouie, qu'il les etît adressés. Cependant ces deux êtres s'aimaient; il y avait entre eux un lien commun. Ce lien était une probité incor- ruptible; Jeanne était pour Jérôme la plus honnêîe femme qu'il connût, Jérôme était pour Jeanne l'ouvrier le plus ran- gé, le plus probe, le plus exact, le plus digne d'une bonne fortune. Si la trisiesse de Jérôme n'avait élc que dans ses pa- roles, peut-être Jeanne ne s'en fût-elle pas aperçue, mais pendant plusieurs jours, au lieu de s'arrêler un moment chez elle, au lieu de dire un bonsoir amical à tous ses voi- sins dont les portes, incessamment ouvertes sur le long cor- ridor, laissaient voir la vie de chacun et regardaient dans la vie des auUes; au lieu de cela, Jérôme rentra dans sa chambre sans prononcer une parole, sans répondre aux bien- venues qui l'accueillaient de tous côtés.

Un soir qu'il avait paru plus triste que de coutume, Jeanne prit une grande résolution : elle attendit que tout le monde fût couché, puis elle alla frapper à la porte de Jérôme. Il ouvrit, étonné qu'on vint chez lui a pareille heure; il fut en- core plus étonné quand il aperçut Jeanne qu'il croyait endor- mie depuis longtemps. La pauvre fille ne fut pas longue à expliquer le motif de sa visite : elle dit à Jérôme comment elle soupçonnait qu'il avait perdu le peu d'argent qu'il pos-


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sédait, et elle lui offrit ses misérables économies pour le tirer de l'embarras où il était. C'était la première marque d'intérêt désintéressé que Jérôme recevait, car la prédilection de ses maîtres tenait surtout à !a supériorité de Jérôme sur ses ca- marades. Le pauvre garçon en fut touché jusqu'aux larmes; mais il désabusa Jeanne, et, lui accordant une confiance tonte nouvelle pour lui, il lui raconta le véritable sujet de ses chagrins. A son tour la pauvre fille demeura découragée et triste : le malheur qui arrivait à Jérôme dépassait de beau- coup ce qu'elle pouvait pour le sauver, et tous deux se sépa- rèrent sans aucune espérance de parer un coup si terrible. Le lendemain , tout le corriflor, toute la maison, tout le quar- tier savait la cause de la tristesse de Jérôme : les uns se moquaient de ce grand garçon qui avait peur de se faire sol- dat, les autres plaignaient ce bon ouvrier forcé de perdre son état. Jeanne, attentive à tout ce qui se disait, n'y trouvait pas une grande consolation, lorsqu'un propos d'un de ses voisins la mena à réfléchir plus profondément qu'elle ne l'avait en- core fait. « Dame! dit-il, il n'y aurait que deux chances pour Jérôme de n'être pas soldat, ce serait d'être marié et il ne l'est pas, ou ce serait qu'une fille déclarât qu'il la rendue grosse et qu'elle demandât à épouser son séducteur. » Ces mois étaient h. peine achevés que le parti de Jennue fût pris: elle décida qu'elle irait devant le magistrat déclarer qu'elle était g'osse du fait de Jérôme. Te dire que Jeanne comprit son dévouement dans toute sa portée, qu'elle mesura le sa- crifice qu'elle faisait de son honneur, de sa bonne réputation, ce serait lui supposer des sentiments qu'elle n'avait pas. Pour Jeanne, faire l'action qu'elle allait tenter, c'était aller mentir au gouvernement, et pour le peuple, le gouvernement est un ennemi naturel qu'il se croit toujours en droit de tromper ; pais c'était venir dire à ses voisins le tour qu'elle avait joué à la municipalité, sans douter un instant qu'elle pût trouver un seul incrédule quand elle dirait que cette grossesse était une supposition.

Elle sortit donc un matin de bonne heure, alla chez le maire, et là, devant le conseil municipal assemblé, elle fit cette déclaration, sans honte, sans embarras, et rentra chez elle toute joyeuse de ce qu'elle avait fait. Elle se l'éservait d'en donner la surprise à Jérôme comme d'une bonne nou- velle. Quelques jours s'étaient passés lorsque celui-ci reçut une le'.tre de la mairie, et, cx>mme de coutume, il se la'lit


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lire par un voisin. L'étonnement de l'un et de l'autre fut im- mense lorsqu'ils apprirent que le maire demandait à Jérôme s'il reconnaissait la véracité de la déclaration de Jeanne Ri- got, l'invitant, en ce cas, à ce préparer à épouser sa victime. Jérôme jura ses grands dieux que tout cela était faux, et dix minutes n'étaient pas écoulées que tout le corridor savait la grande nouvelle. On parlait de chasser Jeanne et Jérôme de la maison, et de descendre en niasse chez le propriétaire pour le prier de donner congé à ces deux mauvais garne- ments hypocrites. C'est que tous ces ouvriers avaient des jeunes filles à qui l'exemple de l'inconduite de Jeanne pou- vait être fatal. Ce jour-là toutes les portes restèrent fermées, le corridor était en deuil. Le soir venu, Jeanne rentra tou- jours joyeuse, fredonnant de sa grosse voix une chanson po- pulaire; puis s'écria et s'étonna à l'aspect de ce voisinage clos et fermé un jour ouvrable, comme si c'eût été un jour de fête. Elle appelait déjà les uns et les autres, lorsque Jérôme entr'ouvrit sa porte et lui fit signe d'entrer. Plus d'un œil collé à un judas vit cette visite, et l'indignation générale ne fit que grandir. On ouvrit doucement, on échangea quelques paroles furtives d'un coin à un autre; il fut décidé que la dé- marche près du propriétaire serait faite immédiatement. Un vieux cordonnier et un tisseur de bas ôtèrent leur tablier, donnèrent une rincée d'eau à leurs mains et descendirent au nom de la communauté.

Pendant ce temps, Jérôme interrogeait Jeanne sur les rai- sons qui l'avaient poussée à faire ce qu'elle a\ait fait, et Jeanne lui contait tout naïvement comment elle avait voulu le sauver de la réquisition en se moquant de M. le maire. Alors Jérôme lui apprit les terribles résultats de son impru- dence. Ce ne furent ni le désespoir ni la douleur qui entrè- rent dans l'àme de la grosse fille, ce furent la colère et l'in- dignation. Elle ne parlait pas moins que de faire taire les mauvaises langues en leur arrachant les yeux, lorsqu'un grand murmure se fit entendre dans le corridor. On distingua la voix du cordonnier qui s'écriait :

„ _ Oui ! Monsieur, ils sont enfermés ensemble l » Aussitôt on frappa à la porte de Jérôme, qui, craignant encore plus Texallation de Jeanne que l'irritation de ses voi- sins, se plaça sur le seuil pour empêcher l'une de sortir et les autres d'entrer. Mille accusations s'élevèrent alors, el tous, hommes, femmes, enfants, crièrent au propriétaire :


LK-S MK.MOIUHS DIT DIAULF. .W»

« — Joaimo est dans la cliambio ! Jeanne est dans la chambre! — Oui, elle y est, dit .Téiùme. — En ce cas, ré- pondit le propriétaire, vous comprenez que je ne puis vous garder plus longtemps, je ne puis permettre un tel scandale dans ma maison. — C'est sa maltresse! c'est une coquine ! c'est un vaurien! 11 lui a fait un enfant! s'écriait-on de tous côtés. Qu'on le chasse, s'il ne veut pas l'épouser ! — Eh bien ! je l'épouserai, répondit Jérôme, et malheur à qui osera lui adresser une injure à présent ! »

Puis il se tourna vers Jeanne et lui dit :

" — Venez, Jeanne, et ne craignez plus que personne vous fasse le moindre reproche, car vous êtes ma femme mainte- nant. »

Ce fut ainsi que Jérôme, le beau jeune homme au cœur doux et mélancolique, épousa la grosse fille réjouie et brutale dont tu vois aujourd'hui les restes. Huitmois après ce mariage, Eugénie, comme je le l'ai dit, fut portée à la mairie et ins- crite sur le registre de l'état civil, comme étant la fille de monsieur et madame Turniquel. Eugénie fut longtemps une pauvre et chétive créature, bien mièvre, bien pâle, bien ma- ladive. Joueuse comme un papillon, elle échappait le plus qu'elle pouvait à la surveillance de sa mèie, qui la punissait brutalement de ses moindres défauts d'enfant. A vrai dire, elle bravait ses châtiments avec une résolution qui irritait surtout cette femme brusque et violente, dont la grossière nature ne pouvait comprendre tant de courage dans un corps si frêle ; mais, lorsque le soir venait et que Jérôme rentrait de l'ouvrage, s'il voyait sa fille en pénitence dans un coin, et s'il lui disait doucement, en tournant vers elle ses beaux yeux si doux et si tristes : « Eugénie, tu n'as pas été sage, » l'enfant fondait en larmes et demandait humblement pardon à son père, non pas d'avoir mal fait, mais de lui avoir causé du chagrin.

Jeanne ne voyait pas sans haine contre son enfant cette soumission à Jérôme et celte révolte contre elle : c'était en la battant crueUement qu'elle se vengeait de la préférence de sa fille pour son père. 11 était souvent obligé de s'entre- mettre pour (jue l'enfant ne succombât pas aux mauvais trai- tements qu'elle recevait. Pour laisser à Jeanne moins d'oc- casions d'ètr.e irritée contre sa fille, il l'envoya à l'école, et l'enfant fit -de si rapides progrès que son père en était ravi. Mais madaime Turniquel ne pouvait estimer une instruction


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qu'elle ne connaissait pas el dont elle n'avait jamais senti le besoin. Pour elle, une enfant pâle, chétive, sauvage, frêle, n'était qu'une charge insupportable; et, lorsqu'un des riches locataires de la maison, la rencontrant par hasard sur un pa- lier, s'informait à Jeanne de sa lille Eugénie, cette enfant si mièvre el si distinguée, elle répondait brutalement : « Je ne sais pas comment m'est venu ce petit laideron rachitique. » Jérôme au contraire adorait sa fille ; et, toute petite qu'elle était, Eugénie devint pour lui une consolation. Tous deux, sans que le père osât le dire à l'enfant, sans que lenfant put s'en rendre compte , souffraient silencieusement de cette tyrannie brutale qui marchait à côté d'eux, la parole en main et le poing levé. Eugénie était une enfant bizarre, faisant retentir la maison de ses cris et de ses rires tant que son père était absent, fuyant sa mère et se faisant poursuivre par elle d'étage en étage. Souvent elle avait trouvé un refuge chez le marquis de La Chesuaie, quelle amusait par son babil. Ce fut une des plus graves circonsiances de sa vie; car, lorsque les filles de la maison découvraient Eugénie dans l'anti- chambre, se cachant derrière un domestique pendant que sa mère tempêtait sur l'escalier, elles s'emparaient d'elle et s'a- musaient à l'habiller de mille façons qui lui seyaient toutes à merveille, tant il y avait de grâce particulière dans ce jeune corps el dans cette douce et naïve figure ! Eugénie se plaisait à cette occupation et aimait surtout, non pas à s'en- tendre dire qu'elle était jolie, mais qu'elle avait l'air d'une demoiselle; et ce n'était qu'avec peine qu'elle reprenait ses habits grossiers et taillés sans grâce. C'était en elle un besoin d'élégance inné que ce badinage développa encore. Cepen- dant, dès que sou père paraissait, elle quittait tout pour lui- Elle rentrait dans sa pauvre mansarde, et les petites ûlles de son âge passaient v;iinement devant sa porte eu lui criant : « Eugénie! nous allons jouer dans le jardin; » elle deoieu- rait à côté de son père, lui lisant un livre grave, un chapitre de l'histoire romaine qu'elle ne comprenait pas, mais heu- reuse parce qu'elle voyait son père satislait. Et lui, prenant alors son enfant sur ses genoux, serrait doucement ses petits pieds délicats et ses petites mains, et lui disait tout bas ; « Oh ! va, lu ne seras jamais la femme d'un ouvrier, la femme d'un brutal ; tu y mourrais, pauvre petite. » C'est qu'il y mourait, lui, le malheureux jeune homme, pauvre âme poé- tique et ignorante qui ne savait où répandre ses douleurs et


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 3^»1

qui s"en accusait quolquefois ! D'autres jours il s'en allait avec son enfant, l'emmenant ta travers la campagne, la por- tant dans ses bras jusqu'à de beaux sites qu'il aimait, eî ià il lui montrait la nature. Saintement inspirt' , il lui disait : « Vois comme c'est beau! connue i! fait bon respirer et dor- mir ici ! » Et il berçait sou enfant sur ses genoux: et, l'enfant bientôt endormi, s'éveillait quelquefois au bruit des sanglots étouffés de Jérôme, et elle lui jetait ses bras autour du cou, lui disant : « Pauvie père ! pauvre père ! » Et il lui répondait : « [*auvre enfant! pauvre enfant! » Puis ils revenaient bien lentement ensemble, le plus lentement qu'ils pouvaient, et Jérôme disait à Eugénie : « Tu ne diras pas à ta mère que nous avons pleuré. »

Jl fallut cependant que Jérôme cédât à la volonté formelle de sa femme et qu'il permît d'utiliser le peu de force de cette enfant inutrie. Jeanne la trouvait assez savante , mais pas assez productive. On mit Eug.4nie en apprentissage cbez une couturière. Là encore elle montra une adresse rare et une vive intelligence. Mais, là encore, 1 habitude de voir sans cesse de brillantes étoffes et d'élégantes toilettes lui rendit de plus en plus odieux le lourd accoutreuieni dont sa mère l'affublait. Le malaise de sa nature, dans la vie misérable qu'elle menait, se révélait par les seules choses dont elle put se rendre compte, par un soin excessif de sa personne, par le désir des délicatesses matérielles, en attendant que celles de l'àme fussent intelligibles pour elle. Ne crois pas cependant, baron, que cette enfant, si maltraitée par sa mère, eût été instruite à la révolte contre elle. Tantfjue cène fut qu'une toute petite enfant, l'antipa'bie de sa nature résista instinctivement à l'autorité maternelle, parce qu'elle était grossière; mais, dès que sa jeune intelligence put comprendre l'idée du devoir, Jérôme lui apprit combien était sacré le titre de mère, il lui apprit tout ce qu'il demandait de soumission et d'obéissance; et Eugénie, confiante en la parole de son père, accepta sans murmurer cette obéissance et cette soumission. Elle avait onze ans, et rien n'annonçait encore qu'elle dût devenir un jour la femme grande et belle que tu connais. Le terme de son apprentissage approchait, tant elle avait d'amour pour un travail où elle touchait sans cesse de la soie, de la mous- seline, de fines batistes, des choses douces, frêles, élé^.antes comme elle. Un jour, une autre enfant de la maison, appelée Thérèse, vint chercher Eugénie en pleurant et en criant qu'on


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vouait do rapporter son père blessé. L'enfant ne fit qu'un bond du magasin chez elle. Kn entrant dans la cliambre où ils logeaient, elle vil Jérôme étendu sur son lit, évanoui et couvert de sang. Jeanne criait et pleurait, les voisins s'em- pressaient; mais personne ne portait de secours utiles au pauvre blessé. Eugénie qui ne pleurait pas, elle qui pleurait si souvent, s'écria :

« — Qu'est-ce qu'a ordonné le médecin ? — On n'en a pas trouvé dans le voisinage, lui dit-on. — Je vais, en chercher un,» répondit-elle résolument.

Et tout aussitôt la voilà qui sort, et qui va de maison en maison demandant un médecin ; et, lorsqu'elle en découvrait un, elle montait, sonnait, demandait le médecin, et lui disait d'une voix brève et impérative :

« — Allez tout de suite rue Saint-Honoré, n"..., il y a mon père qui se meurt. »

Elle alla ainsi chez trois ou quatre médecins, et ne rentra que lorsqu'elle fut assurée qu'ils viendraient. Ce fut le pre- mier acte de ce caractère ferme, décidé, rapide, qui a régi toute la destinée de cette femme et dont tu as eu toi-même à juger ce soir lorsqu'elle est venue te dire en face ce quelle espérait de toi et ce qu'elle en pensait. Eugénie ne revint près de son père que pour l'entendre condamner par les mé- decins. On tenta cependant une saignée. L'enfant tenait la cuvette où tombait le sang de son père. Cette opération ne réussit qu'à rendre un moment de connaissance à Jérôme. 11 chercha sa fille des yeux, et, l'ayant aperçue près de son lit, il lui lendit la main en murmurant doucement :

« — Pauvre enfant ! »

Puis le délire de l'agonie le saisit, et il mourut en balbu- tiant jusqu'à son dernier soupir :

« — Pauvre enfant ! pauvre enfant ! »

Jeanne avait aimé son mari comme elle pouvait aimer, sans comprendre qu'il ne fût pas le plus heureux des hommes ; car elle valait bien pour le moins les femmes des autres ouvriers qui se trouvaient heureux. Elle éprouva donc un violent désespoir quand fut prononcé le mot fatal : « Il est mort ! » et ce désespoir fut tel que des voisins furent obli- gés de l'emporter et de la retenir chez eux. On oublia Eugé- nie, qui n'avait point poussé de cris et qui était restée à ge- noux au pied du lit du mort; et, la nuit venue, l'enfant veilla auprès du cadavre de son père, sans que personne s'oc-


LES MfiMOIRFS DU DIABLE. .5;).{

cupâl d'elle. Tu n'as jamais vu mourir personne, baron; lu n'as jamais passé les douze heures d'une lonj^^uo nuit à côté du lit d'un mort; tu ne sais pas ce que c'est que de contem- pler à la lueur d'une lainpe vacillante un visage qui, quelques heures auparavant, vous souriait avec amour, de regarder des lèvres immobiles et froides qui vous disaient : « Enfant, je t'aime ! » de tenir dans sa main brûlante une main glacée qui, quelques heures auparavant, se posait sur votre tête et vous couvrait de sa protection; tu ne sais pas l'immense en- seignement qui se résume dans ces quelques heures, ce qu'elles apportent de réflexion et de maturité à la pensée, ce qu'elles donnent de résignation à l'àme. Oh! s'il m'était permis cà moi, Satan, de vouloir rendre les hommes bons et saints, je les enverrais souvent regarder mourir et je les en- verrais souvent s'entretenir avec la mort. Ce n'est pas à onze ans qu'on se rend compte de la vie; mais à tout âge on comprend quand on souffre, et Eugénie souffrait. Ce mot . ]*auvre enfant! que son père lui disait dans toutes ses dou- leurs et qu'il lui avait laissé comme un dernier adieu, ce mot résonnait sans cesse à son oreille. Toute petite, elle se levait sur la pointe des pieds pour voir ce visage doux et calme de son père, espérant que ce triste mot : l'auvre enfant! qu'elle demandait autrefois avec un sourire, viendrait encore une fois lui dire d'espérer; mais rien ne répondait. Oh! c'était pour elle un effroyable désespoir que cetle iiiimobililé de la mort contre laquelle on frappe vainement sans l'agiter, que ce silence de la mort qui dit sans voix : « Rien, rien, plus rien! » Puis, à travers l'étroit espace qui la séparait de la chambre où on avait emporté .Teanne, elle entendait les gé- missements de sa mère et les consolations empressées qu'on lui prodiguait; et, se voyant ainsi abandonnée, elle sentit que la vie, comme la mort, lui répondait : « Rien, rien, plus rien! » Alors elle voila la figure de son père, se mit à genoux et pria Dieu.

Luizzi écoutait le Diable avec un singulier et muet éton- nement depuis le commencement de son récit, mais il ne put s'empêcher de se récrier au ton solennel et triste avec lequel l'archange déchu prononça cetle dernière parole. Satan re- garda Luizzi de son œil fauve et brûlant, et reprit :

— Elle pria Dieu, mon maître, elle pria Dieu et reprit es- pérance ; car Dieu, vois-tu. Dieu a gardé l'espérance dans sa main pour la répandre sur les hommes qui le prient. Elle


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pria Dieu, l'enfant, et il lui envoya une goutte de cette rosée céleste dont je suis sevré depuis l'éternité jusqu'à l'éternité ; car, moi, je ne prie pas Dieu. Non, non, jai trop d'orgueil, maître, je ne le prie pas : il me pardonnerait!

Si les intentions humaines peuvent faire comprendre ce que Satan paraissait éprouver, on eût dit qiv'il semblait dé- daigner le blasphème contre l'Éternel en parlant de l'appui qu'il donna à une si faible et si petite créature ; on eût dit qu'il cherchait h se grandir en attestant que la peisistance de sa révoltf n'é'ait pas une nécessité imposée par Dieu, mais un eiïel de son implacable volonté de roi du mal ; on eût dit enfin qu'ij ne glorifiait si haut l'inépuisable bonté de l'Éter- nel que pour mieux se vanter de l'inépuisable offense qu'il lui opposait. Puis il continua :

— Ainsi l'enfant était entrée bien insoucieuse et légère dans cette chambre de mort ; ainsi elle en sortit prévoyante et sérieuse. Du reste, aucun des enseignements de cette grande leçon qu'on appelle la mon ne lui manqua. Après avoir vu la vie s'en aller de ce corps, elle vit ce corps s'en aller de celte chambre ; et, après être restée seule avec un cadavre, elle resta seule avec rien. On ne voulait pas laisser rentrer Jeanne dan;? son logement avant quelques jours écoulés, e! Jeanne ne demandait pas sa fille. Quand Eugénie fut seule, tout à fait seule, elle eut peur, elle pleura, elle sortit. Quel accueil elle reçut? des regards qui la suivaient avec plus de curiosité que d'intérêt, des chuchotcmenls à son passage, sans qu'on lui adressât une parole; puis des enfants, plus cruels ou plus pitoya'jles que lenr s parents, et qui lui dirent :

« — Est-ce vrai, pauvre Eugénie, qu'on va te renvoyer aux Enfants-Trouvés ? »

Ce mot épouvanta Eugénie et lui rappela une circonstance à laquelle jusqu'à ce moment elle avait fait peu d'attention. Son père avait une cassette dont il gardait la clef, et souvent il avait dit à sa fille : « Tiens, vois-tu cette cassette? il y a là un secret qui te regarde et que je te dirai un jour. » Dans un moment de terreur, elle voulut s'emparer de ce petit meuble comme si tout ce qui avait été de sou père devait la protéger. Elle rentra dans la chambre qu'elle venait de quit- ter; sa mère y était revenue et tenait en main la cassette qu'elle avait ouverte et dont elle avait jeté au feu le contenu, une liasse de papiers l\ar une espèce d'intuition inouïe. En-


LES MEMOIRES UU DIABLE. 395

génie comprit qu'on lui enlevait quelque chuse , qu'on lui enlevait une dernière espérance, et elle s'écria en courant vers sa uière :

" — Celte cassette est à moi, ce qui est dedans est a moi. — Il n'y a rien ici à toi, lui répondit sa mère en la repous- sant \ iolemment ; il n'y a rien ici à toi, pas même le pain que tu man^res, car tu ne le pagnes pas. — Je n'ai pas mangé depuis que mon pcre est niurl, répondit inlré,iidement l'enfant, et ce n'est pas votre pain que je maiif,'erai, ma mère ! »

Voila comment se retrouvèrent celte mère et cette lille, après la mort du mari de l'une et du père de l'autre ! Un mo- ment après, Jeanne sortit; car il fallait songer aux besoins du jour et du lendeniain. Les pauvres oni cela de m.illieu- reux, qu'ils n'ont pas même le loisir de se repailre de leur malheur. Jeanne laissa à sa lille le soin d'arranger cette chambre où son père était mort.

Si jamais Eugénie l'appariienl, dit le Diable en s'interrom- pant, et si tu vois suspendu a son cou, par un brin de soie, im petit sachet, ne le lui arrache pas comme le sou\enir impie d'un premier amant : il renferme un petit morceau de linge sur lequel il y a une goutte du sang de JérÔMie, c'est le seul débris de celle noble vie, c'est le seul auquel elle puisse adresser son adoraiion pour son père, c'est son culle à elle, c'est le plus saiiii après celui que j'ai renie.

Cependant loigueilleuse réponse de l'ciifaiit à sa mère n'avait pas été une vaine parole. Eugénie sortit a son tour; elle alla chez la couturière qui la fai.-ait travailler et lui de- manda un salaire pour ce qu'elle pourrait taire en dehors des heures quelle lui devait. Lenlaiit, dont les jours étaient en- gagés, \endil L-es nuiis, et elle rentra à la maison pouvant dire à sa mère : « Je gagne mon [lain ! ■• .Mais ce ne lui bien- tôt plus le pain de l'eufaul qu'il lui fallut --'agner, ce fut celui de sa mère, à qui Jérôme avait fait abandonner son com- merce de revendeuse, et qui trouva la place prise et les ha- bitudes changées lorsqu'elle voulut le recuinniencer. .Ne crois pas qu'Eugénie disposai de l' irgent qu'elle gagnait : elle le remettait à sa mère, et sa mère, tous les matins, lui cou- pait un morceau de pain, lui donnait un sou et lui disait : n Va travailler. » Ne ris pas, maître ! ne ris pas, orgueilleux possesseur de millitms qui touches à la misère ! tu peux ap- prendre bientôt le prix d'un sou. Un sou, pour le plaisir, ce


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n'est rien ; un sou, pour le besoin, c'est un trésor. Le soir venu, la pauvre enfant, presque toujours rentrée la première, préparait la table et le frugal repas du soir ; et, après le re- pas, le travail encore, les nuits passées à la lueur d'une pauvre chandelle! Les premières furent cruelles, crois-moi; il lui fallut faire l'habillement de deuil de sa mère et le sien. Cependant ceci fut une grave circonstance pour elle, et voici pourquoi :

Pour la première fois elle disposa de l'étoffe qui devait la vêtir, et, pour la première fois, son instinct de haine contre les formes disgracieuses eut le champ libre : elle donna à sa robe grossière la mode la plus nouvelle et la plus distinguée. Ne pense pas qu'elle le fit étourdiment, par une vanité im- prévoyante. Elle savait bien que les rustiques façons de Jeanne s'en iriiteraient. Elle prévit qu'elle serait battue, et elle fut battue; mais elle fut belle ainsi. On murmura autour d'elle qu'elle ne semblait pas faite pour être une ouvrière; elle eut dans sa mise la tournure de son cœur, et elle fut contente.

— Ah ! je comprends que tu aimes cette femme, ditLuizzi ; cette femme, c'est l'orgueil au plus bas de son échelle. — L'orgueil n'est jamais bas, mon maître; il n'y a que la va- nité qui, si haute qu'elle soit, rampe toujours dans la fange.

Luizzi accepta sans répondre l'injure de Satan et lui lit signe de continuer. Le Diable reprit :


XXXVl

PAUVRE FILLE.

Je te l'ai dit, baron : l'enfant n'était plus, la jeune fille avait commencé. Maintenant laisse-moi te dire ce que c'est que la vie d'une pareille jeune fille. C'est le travail sans doute , mais c'est aussi la liberté. A six. heures du matin , Jeanne et Eugénie quittaient la maison : la mère pour res- saisir tant bien que mal un peu des profits quelle faisait au- trefois, femme du peuple , toujours dure et grossière , mais toujours honnête et laborieuse ; la fille pour aller à son ate- lier, puisant dans cet orgueil que tu blâmes la force d'accom-


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plir ses devoirs. Comprends-lu maintenant qu'il faut quelque vertu à cette vie confiée à elle-même pour résister à toutes les séductions qui peuvent l'entourer, et à laquelle l'occasion ne manque pas pour faillir ? Car, à défaut de sagesse , il n'y a pas autour d'elle , comme autour de l'existence de vos jeunes filles, la vigilance toujours présente d'une mère et les obstacles matériels de votre monde , qui ne laissent pas à ce qu'on appelle une demoiselle une heure où elle ait à subir l'entraînement d'un entretien que personne n'entend et ne surveille. Comprends-tu que cette vertu doit être bien grande, non-seulement pour résister à cette liberté , mais encore à l'immense étendue qu'a la séduction pour se déployer de- vant elle? Car vos femmes, baron, quand vous les séduisez, ou plutôt quand elles se laissent séduire, vous n'avez pas à leur montrer cet infernal paradis de la richesse et du luxe qu'elles habitent comme vous. Lorsqu'elles s'y égarent, elles n'ont d'excuse que la soif de l'amour. Mais ces malheureuses filles qui sont à la porte de ce beau jardin aux fruits d'or , qu'elles voient et qu'elles ne peuvent goûter, celles-là ont de bien plus dures tentations à repousser. Vos femmes se perdent dans les palais et les frais bocages où elles traînent leur oisiveté ; les filles pauvres se perdent aussi quelque- fois, mais c'est parce que la route qu'elles parcourent leur brise les pieds et que le fardeau de leur misère les écrase. Vous vous croyez riches en jeunesse et en espérances, vous, gens gorgés d'or, et vous êtes les vrais pauvres en cette seule et véritable richesse de l'homme, car vos rêves ne peuvent aller qu'à un pas devant vous , et les rêves de ceux qui n'ont rien ont d'immenses espaces à parcourir. Ce n'est pas dans les beaux salons que se font les plus beaux contes d'avenir dont la jeunesse s'amuse , ce n'est pas sous sa robe de soie qu'une noble fille est en proie à tous les désirs ; c'est sous une robe de toile que battent tous les entraînements , c'est dans un atelier de pauvres belles filles que s'enfantent les plus grandes et les plus joyeuses espérances, les beaux amants, les riches atours, les plaisirs dorés, les triomphes inattendus ; c'est là qu'est presque tout le bonheur de la jeu- nesse, l'espérance. Comprends-tu enfin que, lorsqu'il se trouve dans cette position commune de toutes les filles du peuple une fille à qui la nature a donné plus que le désir d'une vie de distinction , à qui elle en a donné le besoin ; comprends-tu que , lorsque cette jeune fille ajoute à la vul-

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garité de ces rêves le rêve des entretiens nobles , des occu- pations élevées, des plaisirs délicats de l'esprit, des succès du talent, il lui faut une grande vertu pour ne pas acheter tout cela par une faute qu'on lui dit être , à elle seule , le bonheur ? Et je ne te parle pas de l'amour, mon maître , car vous l'avez aussi pour excuse aux égarements de vos femmes, qui sans cela n'en auraient aucune. Eugénie était cette fille dont je viens de te parler. Elle avait déjà dix-sept ans lorsque l'événement que je vais te raconter changea en malheur actif la souffrance passive et résignée de son âme. Elle était belle alors. Cette frêle et chétive nature s'était développée soudai- nement ; sa taille s'était rapidement élancée, elle était flexible et menue comme le jeune arbre planté à l'ombre, qui se hâte de gagner le soleil. Une blancheur éclatante répandue sur son visage prouvait cependant que les forces vives de ce beau corps ne s'étaient pas développées aussi vite que sa taille , et Eugénie , après avoir été une chétive petite enfant, était une grande et faible jeune fille.

A l'époque dont je te parle, elle était chez madame Gilet, Tune des plus célèbres couturières de Paris , qui demeurait aussi dans la rue Saint-Honoré. Ses ateliers occupaient le côté d'une cour dont l'autre côté était habité par M. de Sou- vray, évêque sans éf êché, qui, après avoir longtemps végété en Angleterre, était revenu vivre en France de la pension accordée par Napoléon aux prêtres sans emploi. Dans les ate- liers de madame Gilet, Eugénie avait choisi une amie : c'é- tait cette Thérèse avec qui elle avait été enfant dans ses jours de bonheur, et qui lui plaisait par un air de distinction et une coquetterie de parure qui faisait douter du peu qu'elle était. C'était, dis-je, par là qu'elle plaisait à Eugénie, plus que jamais en proie à ce besoin d'élégance inné en elle , et leur amitié n'avait guère que ce lien frivole d'être les deux plus belles et les deux mieux mises de leur magasin. Les habi- tudes du voisinage avaient introduit ces deux jeunes filles chez M. de Souvray. Cette liaison d'un homme comme l'an- cien évêque et de deux enfants placées si loin de lui s'était faite par l'intermédiaire d'une certaine madame Bodin, qui tenait la maison du vieil évêque. Madame Bodin était une femme de trente ans à peu près, dont la beauté avait excité des soupçons qu'à ton sourire je vois que tu partages. Cepen- dant il n'en était rien , et , si M. de Souvray était attaché à cette femme, c'est qu'elle le servait avec zèle et dévouement,


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et, s'il aimait à faire causer les deux jeunes amies, c'est qu'il y a un charme infini pour les vieillards à laisser effeuiller sur leurs jours fanés les paroles roses de la jeunesse. Quelques vieux gentilshommes faisaient toute la société de M. de Sou- vray,et jamais Eugénie n'y avait trouvé d'autre jeune homme qu'un M. de JVlednitz, lieutenant de vaisseau et neveu de levêque, lequel avait habité sa maison durant quelques mois , vers le commencement de 1813.

Un jour, ce fut un terrible jour pour tout un peuple et un bien plus terrible jour pour Eugénie, ce jour, le 30 mars 1 81 4, le canon grondait autour de Paris ; la ville haletante s'épou- vantait à 1 idée de voir se précipiter tout à coup dans ses rues ces nuées d'ennemis amassés depuis tant d'années de tous les bouts de l'Europe contre la France. Elle s'effrayait sur- tout de ces hordes barbares de cosaques dont elle savait que la férocité avait si cruellement sillonné la Champagne. Tout tremblait, et cependant, au centre de Paris , les jeunes ou- vrières de madame Gilet , assemblées comme de coutume , bâtissaient d'élégants canezous de mousseline , de légers fichus de gaze, s'épouvantant et riant en même temps à côté de cet empire qui tombait. 11 était dix heures, lorsque tout à coup madame Bodin entra dans l'aleher et dit à Eugénie de lui venir parler. Celle-ci la suivit, et madame Bodin, les dents serrées, le visage pâle, contenant à grand'peine des douleurs atroces, lui dit :

« — Eugénie, mène-moi chez toi à Tinslani; ta mère est absente, n'est-ce pas ? — Oui, dit Eugénie; mais pourquoi ? — Je te le dirai, Eugénie ; viens, mais viens vite. »

La pauvre fille, tout étonnée, emmena madame Bodin, qui ne pouvait que se trainer et qui, à peine arrivée dans la chambre d'Eugénie, tomba sur une chaise eu s'écriant :

« — Sauve-moi, ma fille ! sauve-moi ! je vais accoucher. — Ici? s'écria Eugénie eu reculant. — Oui, ici ou dans la rue; car M. de Souvray m'a chassée, quand ce matin je lui ai avoué que j'étais grosse. — Grosse? reprit Eugénie. — Oui, c'est son neveu qui m'a trompée, son neveu qui devait re- venir à Paris et qui m'a abandonnée. »

Avant qu'Eugénie eût eu le temps de faire une réponse, les douleurs de l'enfantement devinrent si vives et si atroces, que madame Bodin coupait avec ses dents les draps du lit sur lequel elle était couchée. Eugénie courait par la chambre en* criant :


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« — Que faire? mon Dieu ! que faire? — Oh! tais-toi, lui dit madame Bodin, ne me perds-pas ; j'aurai le courage de ne pas crier, moi qui souffre des douleurs de l'enfer. Va chercher mon médecin, il est prévenu; va ! »

Eugénie ne vit plus qu'une femme qui allait mourir, elle alla et revint avec l'accoucheur

Ah ! mon maître, fit le Diable en s'interrompant et en re- gardant Luizzi d'un air tristement railleur, vos sœurs et vos filles n'ont pas de ces horribles spectacles, elles ne sont pas admises à de pareils secrets; la vie a pour elles un voile qui ne se lève ou qui du moins ne devrait se lever qu'au jour du mariage. 11 n'en est pas ainsi du pauvre; il a toute occa- sion d'apprendre tout, et la première fois qu'Eugénie sortit de son ignorance de jeune fille, ce fut pour assister à un accouchement, pour recevoir un enfant illégitime et cacher la honte d'une femme qu'elle connaissait à peine. La déli- vrance de madame Bodin fut heureuse et rapide. Pendant que le médecin lui donnait les derniers soins, Eugénie alla chez M. de Souvray et dit au vieillard ce qu'elle avait été forcée de faire. Il l'écouta sans comprendre ou sans vouloir comprendre l'héroïque dévouement de cette enfant, et lui répondit froidement :,

« — C'est tout ce que je voulais. Cet accouchement ne pouvait avoir lieu chez moi ; il m'eût trop compromis, vous devez sentir cela, Eugénie, surtout à un moment où le retour des Bourbons me donne l'espoir de reprendre la place qu'on m'a enlevée. 11 n'eût fallu pour me perdre que les mauvais propos que cela eût pu faire naître. »

Ps'admires-tu pas, baron, le flegme de cet homme qui cal- culait sa fortune sur la chute d'un empire et qui avait peur des méchants propos de quelques voisins? et cela, à soixante- dix ans, quand il n'avait déjà plus la force de coiffer la mitre et de porter la bâton pastoral ? Puis, quand il eut bien mis à nu tout l'égoïsme de sa sécnrité, oubliant que ce qui pouvait lui enlever tout au plus un reste d'ambition de vieillard pouvait perdre le vaste avenir d'une jeune existence, il pro- mit de prendre les dernières précautions pour cacher l'en- fant.

Dès que le jour fut assez sombre pour que l'on pût sortir de la maison d'Eugénie sans être vu, la fille innocente et le médecin sortirent ensemble; elle emportait sous son chàle.le nuuveau-U(i dont elle étouffait les cris, et, quand elle reucou-


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Ira sa m^re sur l'escalier obsenr, elle lui dit, pour excuser sa sortie :

<< — Madame Bodin est venue à la maison, elle a été prise dun coup de sang, il a fallu la saigner; maintenant je vais avertir M. de Souvray et chercher un fiacre pour ramener cette dame chez elle. »

A la porte de la maison, l'évêque attendait le médecin et Eugénie, et tous trois allèrent à Sainl-Roch présenter à Dieu l'enfant d'un crime, et lui demander cliarité et espérance pour lui. Ils eussent mieux fait de le demander pour eux, Eugénie surtout, Eugénie qui ne savait pas qu'elle venait de salir sa vie de la faute d'une autre.

Quelques jours se passèrent, durant lesquels Eugénie s'a- perçut que les voisins jetaient sur elle d'étranges regards, interrogeant sa tournure, sa marche, son visage. Mais elle courait si légère, elle rangeait son misérable ménage en chan- tant si joyeusement, que le soupçon disparut ou plutôt ne se montra plus. Le soupçon, mon maître, est comme un corps qu'on lance dans un bassin; il est rare que l'onde le rejette ; il coule quelquefois jusqu'au fond et se cache dans la boue, mais il reste toujours sous l'eau. Qu'il vienne un mauvais vent qui agite cette eau : il reparaît à la surface, imprégné de vase et de lange. Eugénie ne savait pas cela, et, parce que les voisins reprirent vis-à-vis d'elle leurs manières ac- coutumées , elle s'imagina que l'explication qu'elle avait donnée du bruit entendu chez elle avait été admise. Thérèse seule comprit et devina la vérité. Mais elle pressa vainement Eugénie de lui donner le droit de railler cette madame Bo- din, dont les airs d'honnête femme lui déplaisaient. Eugénie avait juré de se taire, et elle avait toutes les probités; même celle du serment.

Quelques jours après ce que je viens de te dire, et durant ces belles heures de midi que la fin d'avril donne quelque- fois à la terre, Eugénie, Thérèse, et une autre jeune fille étaient allées se promener aux Tuileries, au sortir de la messe.

Après un tour de jardin, elles s'aperçurent qu'elles étaient suivies par deux Anglais , de ceux que l'invasion avait fait accourir en France à cette époque. C'est. te dire suffi- samment combien ils devaient être odieux à ces enfants du peuple, habitués à aimer l'empire par cette syaipathie instinctive pour le grand qui tient les masses, parce que le.s


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masses sont grandes. Ces deux hommes leur parurent plus qu'odieux, ils leur semblèrent ridicules.

Vous autres hommes , et particulièrement vous autres Français, vous avez d'abord la faculté la plus misérable que je sache au monde : c'est celle de vous passionner pour la mode, de vous engouer pour la moindre chose nouvelle ou rajeunie qu'un impertinent propose à votre admiration. Puis, après cette faculté misérable, vous avez la plus déshonorante de toutes pour l'humanité : celle de mépriser, et du plus profond mépris, ce que vous avez aimé, et de l'amour le plus excessif; el^cela en quelques années, en quelques mois,, en quelques semaines ! A ces deux facultés, vous ajoutez cependant une disposition qui semble inconciliable avec elles : c'est l'inintelligence de tout ce qui ne part pas de vous-même, et un dédain superbe qui vous conduit à une moquerie stupide de ce que vous ne connaissez pas. On di- rait que vous avez deux grands vices dans l'esprit ; on dirait qu'il est à la fois trop étroit pour garder deux adorations à côté l'une de l'autre, et trop obtus pour entrer rapidement dans le vif des choses. Cependant vous passez pour le peuple le plus spirituel, et c'est vrai. Explique cela, si tu peux; un jour peut-être je t'en dirai le secret.

Or, à l'époque dont je te parle, rien ne semblait plus ridi- cule à vos yeux qu'un Anglais, par la seule raison qu'il n'é- tait pas rasé comme vous, habillé comme vous, chaussé comme vous. On pourrait encore comprendre cela dun peuple comme les Orientaux, à qui la magnificence de leur costume doit aisément rendre méprisable le costume européen qui affecte une recherche de pauvreté ; mais vous autres qui sortiez de l'habit carré des incroyables, du frac en queue de poisson des muscadins, et des cravates à lance de mousse- line des merveilleux, il vous fallait les furieuses vanités dont vous êtes doués pour mépriser le frac étriqué et la tenue régulière de l'Anglais.

Toujours est-il que nos trois jeunes filles, se voyant ainsi suivies, laissèrent ces Anglais s'attacher à leurs pas au lieu de les avertir par une tenue sévère, comme elles l'eussent fait pour des Français, que leur poursuite s'adressait mal. C'était en effet, pendant toute une longue promenade, une occasion de se moquer d'eux, de les examiner, puis d'échanger des rires sans lin sur ces odieux insulaires, si laids et si ridi- cules, qui avaient la grossière et sotte prétention de croire


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qu'ils n'avaient qu'à se présenter pour frapper des Françaises d'une subite passion.

Ce que je te raconte là est arrivé à mille femmes peut-être. Mais pour elles une pareille rencontre et une telle plaisante- rie sont restées sans conséquences. Il a fallu un bien étrange concours de circonstances pour que cette rencontre eût des suites si graves pour l'une de ces jeunes filles! Écoute, et comprends bien qu'il m'est permis, à moi. Diable, de te dire de l'invraisemblable, parce que je te dis du vrai. A part les circonstances que j'ai à te raconter, il faut que tu saches que l'un des hommes à qui s'adressaient ces moqueries, était un de ces êtres qui mettent un intérêt sérieux, ou plutôt ardent, à tout ce qu'ils veulent: c'était une nature vaniteuse, égoïste et corrompue; c'était un de ces oisifs qui apprennent dans un mauvais livre une vie à suivre et qui s'y attèlent de toutes leurs facultés. Arthur Ludney, à vingt ans, s'était proposé Lovelace pour modèle. Mais ne t'imagine pas que ce fut le Lovelace qui, passé de l'original en traduction, de tra- duction en imitation, est arrivé à être une espèce de sot bel- lâtre qui se fait adorer en dandinant sa fatuité devant les femmes. Arthur avait remonté à la source. C'était le vrai Lovelace anglais, c'est-à-dire le désir ardent, altéré, persévé- rant, puis le mépris complet, sec, froid, implacable, lorsque le désir est satisfait; et cela, non pas avec de la frivolité, des grâces légères, du papiilonnage, comme font vos séduc- teurs, mais avec calme et persévérance, sérieusement et l'esprit tendu vers un but de séduction comme vers l'ambi- tion et vers la fortune.

Tu connais ce beau D , de l'ambassade anglaise, qui

aborde un diplomate et un tailleur avec le même esprit sé- rieux, qui discute le bouton d'un gilet avec le même soin qu'un article de traité, et qui, ne se fiant qu'à lui seul pour ce qui est difficile, rédige de sa main les dépêches diplomatiques les plus importantes et coupe ses pantalons ? Puisque tu as vu jusqu'où peut aller, dans un esprit distingué, l'amour du dandysme, tu dois comprendre aisément jusqu'où peut aller, chez un homme d'un caractère encore plus persévérant, la prétention au Lovelace. D'ailleurs, le Lovelace est un type anglais que vous n'avez pas; il est trop absolu pour vous, et surtout trop patient et trop méchant. Tel était l'un des hommes qui s'étaient attachés à la poursuite des jeunes filles, et qui, irrité comme Lovelace, comme Anglais, comme


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grand seigneur, que des enfants, des Françaises et des filles du peuple n'eussent pas été frappées de sa beauté, se jura de les punir, non pas une des trois, mais toutes trois. Il sembla cependant qu'Eugénie dût être préservée de la poursuite et de la vengeance de cet homme. Au sortir des Tuileries, elle quitta Thérèse et Désirée pour rentrer chez elle ; et, après un moment d'hésitation, les deux Anglais s'attachèrent aux pas de ses deux jeunes amies. Le lendemain l'atelier de madame Gilet riait de l'aventure arrivée la veille et du récit grotesque de Thérèse contrefaisant l'Anglais, raide, empesé, gauche, et murmurant derrière elles :

« — Hooh! les belles mademoiselles ! HoohI que chàmant touniure! Hooh! biaucoup, biaucoup châmant !

Eugénie était félicitée d'avoir été dédaignée par ces vilains englishman, quand Thérèse s'écria :

« — Oh ! pour vilains, on ne peut pas dire ça. Il y en a un des deux qui est beau comme un amour : un petit jeune homme qui a vingt ans tout au plus, avec de grands yeux noirs, de grands cheveux noirs, et des dents comme des perles ! — Alors ce n'est pas un Anglais, lui dit-on de tous côtés ; les Anglais sont tous rouges. — C'est un Anglais, il me l'a dit. — Tiens! s'écria-t-on encore; vous lui avez donc parlé ? — Oui, reprit Thérèse, quand Eugénie nous eut quittées, parce qu'elle, vous savez, elle est bégueule : lors- qu'un homme la regarde, il semble qu'il lui vole quelque chose. Nous leur avons parlé pour nous amuser. Il y en a un qui s'appelle Back, comme la rue du Bac, je m'en sou- viens très-bien : celui-là c'est le laid, le rousseau. L'autre s'appelle Arthur... Arthur, puis un nom anglais, je ne sais pas. C'est le hls d'un lord qui est très-riche. — Et qu'est-ce qu'ils vous ont dit ? — Bah ! fit Thérèse en se posant devant les volants d'une robe qu'elle achevait pour voir s'ils avaient bonne grâce ; bah ! des bêtises d'Anglais ! qu'ils nous don- neraient des cachemires et des voitures si nous voulions les adorer. C'est-à-dire, c'était le laid qui disait ça; l'autre est bien plus sentimental, et il répétait toujours : « Hooh! hooh?... .T'aimerai biaucoup vous, biaucoup, si voo volez aémer un petit peu moi. » — Et ils vous ont suivies tou- jours? dit Eugénie. — Oui, jusqu'à la porte de Désirée. — Et lorsque tu as été seule et que tu es rentrée?... »

Thérèse devint rouge et répondit en emportant la robe : « — Ils n'y étaient plus. »


LES MÉMOIRES DU DIABLE. 40n

Cette rencontre n'avait laiss)'* aucun souvenir dans l'esprit d'Eugénie, et le dimanche suivant elle n'y pensait plus. Elle alla à la messe comme de coutume, et elle s'apprêtait à quitter la nef lorsqu'à l'angle d'un pilier elle aperçut le bel Anglais qui semblait l'observer depuis longtemps. L'audace du regard de cet homme l'aurait blessée en tout autre en- droit ; elle lui parut un insolent sacrilège dans une église, et elle s'éloigna rapidement. Comme elle descendait les mar- ches de Saint-Roch, elle s'aperçut qu'elle était suivie ; et, poussée par un premier mouvement d'effroi, elle courut vers sa maison. Cependant, au moment d'y arriver, elle pensa que ce serait apprendre sa demeure à cet inconnu, et elle re- tourna vivement sur ses pas, puis entra dans un magasin de parfumerie.

Écoute bien toutes ces circonstances puériles, maître; elles te feront comprendre ce que j'ai à te raconter. Le par- fumeur, en voyant entrer Eugénie tout alarmée, Eugénie qu'il connaissait comme une enfant du quartier, lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui raconta ainsi qu'à sa femme les poursuites de l'Anglais, et le parfumeur irrité lui dit d'un ton fanfaron :

«—Bon! bon! je m'en vais vous en délivrer; mais... mon- trez-le-moi. — C'est lui, dit Eugénie, qui regarde à travers les carreaux de la boutique. »

Le parfumeur ouvrit la porte, et l'Anglais le regarda. Il y avait dans ce regard une menace et un mépris qui arrêtèrent le bonhomme; et, au lieu d'aller vers Arthur, il se mita chantonner d'un air indifférent sur le seuil de sa porte, puis un moment après il rentra.

« — Eh bien ! lui dit sa femme, c'est tout ce que tu dis à ce godelureau d'englishman?— Dame ! fit le mari, je ne peux pas aller dire à cet homme : Passez votre chemin. Il regarde l'étalage, c'est son droit; la rue est à tout le monde. —Al- lons donc, vieux capon ! reprit la marchande ; il t'a fait peur. Nous sommes chez nous, et il n'est pas dit que des canailles viendront nous insulter dans notre rue et à notre porte. Je m'en vas te le rembarrer comme il faut.— Laissez, laissez, dit Eugénie, j'attendrai qu'il soit parti. — Ah bien oui ! il va se planter là comme un piquet. Ne crains rien, ma fille, ça ne sera pas long. »

A son tour la maîtresse sortit, et aussitôt l'Anglais s'ap- procha d'elle. Avant qu'elle eût eu le temps d'ouvrir la bon-


my LES MÉMOIRES DU DIABLE.

che, il la salua, et, lui montrant un petit flacon du doigt, il lui dit : « Combien cela? »

Celait un objet d'un petit écu. Mais la marchande iirilée lui répondit avec humeur :

« — Quarante francs , Monsieur ! — Donnez-le-moi , dit l'Anglais en entrant dans la boutique et en tirant sa bourse, »

■ La marchande, tout ébahie, ouvrit la montre, en tira le fla- con et le remit à Arthur, qui le paya sans cesser de regarder Eugénie, retirée dans le fond du magasin.

« — C'est bien, c'est bien, dit l'Anglais tout haut, je re- viendi'ai acheter beaucoup. »

Il sortit, et Eugénie comprit, au peu d'empressement qu'on mit à lui continuer une protection si efl&cace, que l'on ne voulait pas risquer pour elle une si excellente pratique. Une pensée l'occupa surtout, c'est que le regard de cet homme qui lui avait fait peur avait aussi fait peur à un homme, et alors elle s'effraya de l'idée de le rencontrer. Cet inconnu devint pour elle un être redoutable. Elle pensa aussi à l'a- bandon dans lequel elle vivait, n'ayant ni père, ni frère, ni parents qui s'occupassent d'elle. Ce fut à cette époque qu'elle revit son oncle Rigot, qui, ne voulant pas rester en France après la déchéance de son empereur, commença à lui parler de son intention de s'embarquer pour tenter la fortune. Ce ne fut toutefois qu'après les événements de 1815 qu'il ac- complit ce projet.

Cependant Eugénie avait quitté la boutique du parfumeur, bien décidée à tromper les poursuites de l'Anglais, si elle le retrouvait; et, pour cela, au lieu de rentrer chez sa mère, elle alla chez madame Gilet. Arthur la suivit encore et ne quitta la rue qu'après deux ou trois heures d'attente. Eugénie rentra chez elle.

11 y a longtemps que je ne te parle plus de madame Tur- niquel, et tu t'imagines peut-être que cette femme, touchée du courage d'Eugén