La comtesse de Châlis  

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La comtesse de Châlis ou les mœurs du jour (1867) is a book by Ernest-Aimé Feydeau.

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The University of Chicago Libraries Cres Vita CatScil Exco entia latur

Rom


BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE ERNEST. FEYDEAU LA COMTESSE DE CHALIS OU LES MOEURS DU JOUR ML- L 3 PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE , 2 BIS , ET BOULEVARD DES ITALIENS , 23 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1868

یار کی ۔hie LA COMTESSE DE CHALIS OU LES MEURS DU JOUR 1 CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS OUVRAGES D'ERNEST FEYDEAU Format grand in - 18 1 vol , 1 - 1 - ALGER. Élude (2° édition ). UN DÉBUT A L'OPÉRA ( 3e édition ) .. MONSIEUR DE SAINT - BERTRAND ( 3e éllition ). LE MARI DE LA DANSEUSE ( 36 édition ) .. LE SECRET DU BONHEUR (2e édition ).. LE ROMAN D’UNE JEONE MARIÉE ;2 ° édition ). 1 2 - . . 1 FANNY , 1 DANIEL .. 2 SYLVIE . 1 CATHERINE D'OVERMEIRE. 2 LES QUATRE SAISONS . . 1 MONSIEUR DE SAINT- BERTRAND ( comédie) . 1 PARIS. - INP . SIMON RAÇON ET COMP. , RUE D'ERFURTH , 1 . > LA CONTESSE DE CHALIS OU LES MOEURS DU JOUR - 1867 ÉTUDE PAR ERNEST FEYDEAU " 0017777 PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS 2 BIS , RUE VIVIENNE , ET BOULEVARD DES ITALIENS , 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE > 1868 Droits de reproduction el de traduction réservés PQ2244 F4C8 1868 Da!llraael14na 630631 LA COMTESSE DE CHALIS OU LES MOEURS DU JOUR 1 Je me nomme Charles Kérouan. Je suis né à Nantes, d'une famille qui s'est plusieurs fois illustrée au service de la France . Mon père, avant de prendre sa retraite avec le grade de capitaine de vaisseau , avait figuré avec hon neur dans la guerre désastreuse qui précéda la chute du premier empire. Je n'ai jamais connu ma mère . Dès mon enfance, comme je montrais 1 2 LA COMTESSE DE CHALIS peu de goût pour l'état de marin , mon père , qui m'adorait, me destina au professorat. Dans sa pensée, tout homme se devait à son pays et con tractait par le seul fait de sa naissance l'obli gation de le servir . Je fis ce qu'on appelle en termes de collége « d'excellentes études . » A dix-neuf ans j'avais obtenu le prix d'honneur au grand concours . Deux ans plus tard , en quit tant l'École normale, j'étais nommé professeur d'histoire suppléant dans l'un des grands col léges de Paris. Cette situation , presque excep tionnelle pour un jeune homme de vingt- deux ans, provenait, je l'avoue, beaucoup plus du crédit de mon père que de ce qu'on voulait bien nommer « mon mérite . » Elle me permit de faire à Paris quelque figure. Les six mille francs de rente que je tenais de ma mère joints aux émoluments de ma place, me constituaient un budget respectable, et que la plupart de mes collègues auraient pu envier . Je puis dire avec un certain orgueil que, dès la première année de mon professorat, tout le monde eut les yeux fixés 2 OU LES MEURS DU JOUR. 3 sur moi dans l'Université. Ma destinée semblait tracée d'avance : je devais me marier quand ma position serait bien assise et devenir probablement un jour vice - recteur de Paris. Il n'est guère pos sible à un professeur de s'élever plus haut, à moins que la volonté de l'Empereur ne l'appelle au poste éminent de ministre de l'instruction publique. Mes amis s’amusaient parfois, avec une pointe d'ironie , à me faire entrevoir cette haute distinction comme le couronnement cer tain de ma carrière. Mais possédant quelque bon sens et n'ayant aucune ambition , je ne pou vais m'empêcher de rire de ce pronostic qui flat lait cependant le cæur de mon père. II J'avais donné, étant enfant, des preuves d'une passion et d'une sensibilité peu cominunes . Dès l'âge de dix ans je ne savais point aimer à demi. J'aimais ou je n'aimais pas : point de mi 4 LA COMTESSE DE CIALIS lieu . Aucun orgueil ne se cachait sous mon indif férence ; mais une fois que mon caur s'était donné, il n'était plus possible de le détacher . J'ai mais, pour ainsi dire , en dehors de moi , et moins par suite d'un examen réfléchi que d'une disposition primesautière . Certaines personnes m'attiraient, d'autres me repoussaient ; tout cela sans motifs , sans causes . Malheureusement ce n'étaient pas toujours les plus dignes d'être aimées que je préférais. J'ai dit que j'étais doué de sensibilité ; j'ajou terai dès à présent que cetle faculté si enviée devait faire le malheur de ma vie entière . Les faits les plus insignifiants en apparence, s'ils se passaient dans les domaines du sentiment, ac quéraient sur- le - champ pour moi des proportions considérables . Un froncement des sourcils de mon père me donnait envie de pleurer, un mot sévère de l'un de mes professeurs me faisait pâ lir . Il suffisait souvent d'une parole bienveillante pour obtenir de moi des excès de travail capables de compromettre ma santé. En revanche, une OU LES MEURS DU JOUR . 5 raillerie, si légère qu'elle fût , me faisait peine , et si je rencontrais l'indifférence dans un caur que je jugeais digne de sympathiser avec le mien , j'éprouvais une douleur amère . Il me semblait que ce cour, en se dérobant, m'infligeait une humiliation imméritée . INI Il m'aurait suſfi du nom de mon père pour être bien accueilli dans la société parisienne . Le peu de lustre dont je le couvris me fit ouvrir à deux battants les portes du monde officiel. Ici je dois mentionner l'une des plus singulières ano malies de mon caractère : de même que le plus grand nombre des jeunes gens qui ont achevé leur éducation à l'École normale, j'avais toutes les dispositions qui semblent le mieux faites pour donner à un lomme l'aversion du monde, et malgré moi , le monde m'attirait . En politique, j'étais d'un libéralisme qui se représentait le 6 LA COMTESSE DE CIIALIS seul Washington pour idéal ; libre-penseur dans 'acception la plus radicale de ce mot , je n'ad meltais , sous aucun prétexte et pour personne, aucune restriction au droit de manifester publi quement ses opinions; c'est à peine s'il m'était possible de me consoler de l'état de marasme dans lequel, commé fatiguée d'avoir tant agi depuis quatre- vingts ans , s'affaisse de plus en plus la société française ; l'étude seule , et l'étude sévère, acharnée, parvenait à me distraire de la tristesse que j'éprouvais à voir mon pays s'en gourdir paresseusement dans les mornes plaisirs d'une sécurité menteuse... et ce monde, ce monde désauvré, frivole, qui , par son indiffé rence, ses conventions, son rassasiement de loules choses, l'étrange choix de ses passe- temps, est la si frappante expression d'un état social presque sans précédent depuis que la France existe , ce monde exerçait sur moi une sorte de fascination ! ... Il y avait quelque chose d'étrange et de malsain dans l'intérêt qu'il m'inspirait. Je le sentais vide , faux, futile , cruel, égoïste ; et , OU LES MEURS DU JOUR, 7 captivé par la séduction de ses dehors, je le re cherchais instinctivement comme s'il avait été le brillant foyer de toute élévation, de toute lumière, de même qu'il était le point de réunion de toute grâce, de toute beauté. Explique qui le pourra cette espèce d'aberration d'un caractère qui n'a vait rien de féminin , et qui , d'ailleurs, avait été trempé, par la nature spéciale de son éducation, d'une manière toute virile . Pour moi , revenu aujourd'hui, et à la suite de la leçon la plus sé vère, de mes illusions, je ne puis que constater avec étonnement ce fait qui eut une si funeste in fluence sur les débuts de ma carrière. IV L'une des maisons où j'allais le plus volontiers était l'ambassade d'Angleterre . J'y trouvais réunis le faubourg Saint-Germain avec le personnel de la diplomatie et les notoriétés des corps politi ques. Tout jeune comme j'étais , avec mon nom 8 LA COMTESSE DE CHALIS breton si peu connu 7, je m'effaçais le plus possi ble . Il y avait là tant de princes , de ducs, de mi nistres, de sénateurs , ct même de personnages de mérite ! J'osais à peine remuer, de peur d'en offenser quelqu'un . Mon cœur vierge admirait silencieusement les beautés aristocratiques qui brillaient devant moi, sans souci du jeune pro fesseur, qui pouvait cependant rectifier dans sa mémoire la généalogie de plus d'une . Je me di sais , avec une puérile douleur, que ce monde d'étoiles n'était pas fait pour moi , que j'étais ad mis à le voir, mais non à vivre de son existence ; je supposais qu'il devait avoir des dessous char maits et particuliers que je ne pourrais jamais pénétrer sans doute ; et, attristé de ne le retrou ver qu'une dizaine de fois chaque hiver , impru dent que j'étais ! j'éprouvais pour ce monde une curiosité avide ! > 2 OU LES MEURS DU JOUR . 9 V ans > Par un soir du printemps de l'année 1865 j'avais alors un peu de moins vingt- cinq - je me rendis à l'ambassade pour assister à la dernière réunion de la saison . On était à la fin du mois de mai, et , je me le rappelle encore , la chaleur, ce soir- là, était accablante . Les salons de réception se trouvant au rez -de -chaussée, on avait laissé les portes ouvertes , et quelques-uns des invités erraient dans le jardin , dont les massifs étaient doucement éclairés par des lam pes cachées sous les fleurs. Cette soirée avait un caractère tout particulier de charme intime. Peu de monde . Presque rien d'officiel. Un orchestre excellent qu'on ne voyait pas, et dont les instru ments couvraient à peine le murmure des con versations. Les femmes étaient presque toutes coiffées avec des fleurs naturelles , et ces fleurs inondaient les salons de parfums exquis . Que 1 . 10 LA COMTESSE DE CIIALIS dirai-je encore ? cette soiréc , à laquelle j'aurais si bien pu ne pas aller , eul de telles conséquen ces pour moi, que ce n'est pas sans un serrement de cœur que je parle d'elle . Je voudrais qu'il me fût possible de m'y arrêter , d'examiner sous quelles pernicieuses influences je devais êlre pour avoir éprouvé, sans que rien ne m'y eût préparé, l'émotion délicieuse et funeste qui dé cida si misérablement de mon avenir. Vains re grets ! regrets superflus ! Il était dit que ce jour là j'irais à ma perte, et ce n'est pas, hélas !! une analyse rétrospective qui pourrait adoucir l'a mertume de mes regrets ! VI Je m'amusai pendant quelque temps છેà regar der les toilettes des femmes. Je causai avec quel ques personnes que je connaissais . Vers minuit je me disposais à partir, lorsque, au tournant d'une porte, je me sentis soudain les pieds em OU LES MEURS DU JOUR. 11 barrassés dans la traîne d'une robe. Presque aus sitôt un petit cri de mauvaise humeur me fit tourner la tête . La femme qui l'avait poussé , ne pouvant avancer , demeurait là , cabrée , et me re gardait de travers ; et moi , confus de ma mésa venture, je m'eſforçais en vain de lui rendre sa liberté. En balbutiant quelques paroles d'excuses pour la prier de me pardonner ma maladresse, je portai naturellement les yeux sur elle . Elle s'éloignait alors , les yeux baissés , mais avec un air de hauteur. Je ressentis tout à coup au cæur comme un choc . Moi dont le cour , dans ses plus vives ardeurs , n'avait jamais battu que pour l'amitié , je fus bouleversé jusqu'au vertige . Je ne sais comment naît l'amour chez les autres hom mes. Ce que je sais , c'est qu'en moins d'une se conde le cruel s'abattit sur moi . Je puis dire , sans hyperbole, qu'il suffit d'un regard pour me foudroyer. Mon cæur, ma vie, toutes mes pen sées , comme si une commotion subite me les eût arrachées, tout appartint à cette femme. Elle avait tout pris avec elle . Elle emportait tout der 12 LA COMTESSE DE CILALIS rière elle , dans les plis ondoyants de sa jupe dé chirée ! Cependant j'étais retourné sur mes pas pour la suivre . Je n'avais guère conscience de ce que je faisais . Je la regardais avec délices . Qu'a vait-elle donc en elle pour me passionner ainsi ? Elle était de taille moyenne et très-bien faite. Au dessus de son corsage, harmonieusement arrondi, on voyait de belles chairs . Sa tête impérieuse était surmontée d'un édifice de cheveux blonds disposés horizontalement, en longs rouleaux. Une boucle de ces cheveux s'échappant du chi gnon traînait languissamment entre ses épaules, et ces épaules avaient de gentilles fossettes , comme des joues. Sous son front un peu resserré, ses yeux bleus étincelaient, de même que ses dents de chat entre ses lèvres fines et bien jointes . Rien de plus élégant que sa démarche, rien de plus distingué que sa tournure. Son costume la faisait valoir . Mais ce qu'il y avait de plus attrayant en elle , c'était un je ne sais quoi composé de hau OU LES MEURS DU JOU R. 13 tain et d'insouciant, de léger et de dédaigneux>, d'aristocratique et de gai , de frivole et de réservé, qui s'accusait dans la fermeté des lignes de son nez, dans le port de sa tête, dans l'éclat de sa bouche appétissante , dans l'aisance de ses mon vements, dans sa façon de regarder, de se tenir, de parler, de marcher . Certes, il est possible de rencontrer des femmes plus belles , mais je mels au défi l'univers entier d'en refaire une autre mieux organisée pour bouleverser un cœur juvé nile . Elle se savait reine . Les hommages qu'elle ne cherchait pas , venaient à elle comme d'eux mêmes, et l'on sentait qu'elle pensait vous accor der une faveur quand elle daignait laisser tom ber sur vous un de ses regards de mépris. VII A partir du moment où je la suivis, tout s'é claira pour moi dans les salons , tout prit des proportions augustes . La musique , qui jouait des 14 LA COMTESSE DE CIIALIS valses allemandes , me parul mille fois plus har monieuse que celle qu'en rêvant on attribue aux anges . De même les fleurs acquirent plus d'éclat , et le bonheur circulait partout comme une brise. Je me sentais joyeux et recueilli ; mes facultés s'étaient doublées ; ce monde composé de luxe , de distinction, il allait donc enfin m'appartenir ! et j'allais donc enfin prendre ma part de ses joies secrètes ! J'étais si bien enthousiasmé, que je ne me demandais même pas s'il me serait jamais possible de me faire aimer ! Je ne pensais qu'à une chose : posséder par les yeux cette créature célesle , VIII Pendant près de deux heures je demeurai là , la regardant, écoutant le timbre de sa voix , épiant chacun de ses gestes . Tantôt elle s'asseyait languissamment , trônant d'un air superbe au milieu d'un grand cercle de femmes et de jeunes OU LES MEURS DU JOUR . 15 hommes . Tantôt elle se levait avec paresse, et , છેà tout petits pas, se promenait dans le jardin . Ce pendant je voulais connaître son nom . Je le de mandai à une femme qui venait d'échanger une poignée de mains avec elle . Ne le savez- vous pas ? me dit- elle. C'est la comtesse de Chalis. Je répondis que j'avais beaucoup entendu par ler de la comtesse comme de l'une des femmes les plus à la mode, mais que je ne l'avais jamais rencontrée . C'est qu'un deuil de famille la retenait chez elle . On ne l'a pas vue cet hiver. Elle semble avoir fait une vive impression sur vous , reprit en sou riant mon interlocutrice. Je ne sais quel sentiment ombrageux m'empê cha de solliciter l'honneur d'être présenté à la comtesse . Ce que je crois me rappeler, c'est que je ne voulais pas qu'il y eût rien de banal entre elle et moi . Une présentation m'aurait valu un si gne de tête et peut-être quelques mots de politesse . Je préférais me présenter moi -même, en temps 16 LA COJITESSE DE CIIALIS > et lieu choisis par moi. Cependant la comtesse avait remarqué l'obstination que je mettais à la regarder, car avant de partir elle se pencha vers la femme avec laquelle je venais de causer . Elle lui demandait mon nom , sans doute. Ce nom n'éveilla rien en elle . Elle partit sans me faire l'aumône d'un signe d'attention . IX Deux jours plus tard, le grand prix de Paris, de cent mille francs, devait être couru au bois de Boulogne. Je me croyais certain de rencon trer la comtesse à celle solennité de la fashion . C'était la première fois que je mettais le pied sur un terrain de courses, et je ne me doutais même pas de la singularité du spectacle qui m'y attendait . Je cherchai longtemps madame de Chalis dans l'enceinte du pesage, encombrée de monde. Il y avait là tant de femmes, et leurs toilettes de printemps les transformaient si bien OU LES MEURS DU JOUR. 17 pour des regards inexpérimentés, que je n'en reconnus d'abord pas une seule . Le bruit , le mouvement, l'éclat du soleil , les cris des pa rieurs m'étourdissaient : je finis cependant par apercevoir la comtesse . Elle était assise au pied de la tribune impériale , au milieu d'un groupe de femmes des mieux titrées, et que tout le monde regardait. Avec sa robe courte bouffant sur les hanches, ses bottines de satin rose à hauts talons, son chapeau de printemps, qui ressemblait à une jonchée de fleurs, elle me parut mille fois plus belle et plus attrayante. La singulière disposition de son voile surtout don nait à son charmant visage une expression par ticulière . Ce voile, ou plutôt cette longue bande de tulle blanc, sans broderies , tendu sur la fi gure, comme un masque, lui enveloppait toute la tête, et les deux bouts qui s'échappaient du næud formé sur le chignon flottaient légère ment, parmi des boucles blondes, des brindilles de pampres et de minces rubans de soie longs do plus d'un mètre. Ce voile et ces rubans for 18 LA COMTESSE DE CIALIS maient le plus galant des appendices à la lète fine et fière de la comtesse . Elle eut un tel suc cès que, de l'autre côté de la piste, les femmes montaient sur leurs voitures pour mieux la voir . Il y avait là , en effet, bien des visages plâtrés que le teint de camélia de madame de Chalis devait faire blêmir. En manouvrant habilement je parvins à m'approcher d'elle . Elle avait son carnet de courses à la main , car elle pariait , à ce que j'appris depuis , et des sommes considé rables , et elle gagnait ce jour-là , ce qui la ren dait joyeuse . Un diminutif de chien , de la race des terriers , un peu moins gros qu’un rat, était blotti sur ses genoux, et ce monstre aux larges oreilles , avec d'énormes yeux saillants, avait au cou une chaînette d'or où pendait, en guise de grelot , un diamant gros comme un pois chiche. Inutile de dire que ce délicieux objet du caprice d'une jolie femme excitait l'admiration de toutes les personnes qui se tenaient auprès d'elle. Elle ne m'avait pas vu tout d'abord, étant fort occu pée à causer avec ses amics et à inscrire ses > OU LES MEURS DU JOUR. 19 paris sur son carnet . Quand les chevaux cou raient , elle montait sur sa chaise pour les suivre avec sa lorgnelte par toute la piste , et l'on voyait alors ses adorables petits pieds , si mi gnonnement chaussés, s'agiter avec impatience . Et puis , à l'arrivée au but, c'étaient des cris , des battements de mains ! Il lui suffit de rencon trer mes yeux pour faire tomber toute celle joie . J'étais passé plusieurs fois devant elle sans attirer son attention . Elle finit par m'apercevoir. Alors, avec désespoir , je lui vis faire sa moue dédai gneuse . X Je quiltai l'enceinte du pesage avant la der nière course . Je me sentais la mort dans le ceur. L'immense folie de mon rêve commençait à se dresser devant moi , et le contact direct de ce monde passionné pour un spectacle si éloigné des nobles plaisirs de l'intelligence me causait une sorle de malaise dont j'avais peine à me re 20 LA COMTESSE DE CIALIS mettre . Je ne cherchais même plus àà me le dis simuler : j'étais horriblement déplacé dans celle foule élégante , oisive , dont les idées , les goûts , les divertissements ne m'inspiraient, vus de si près, qu'une sorte d'étonnement mêlé de fatigue. Je me disais que jamais il ne me serait possible de sympathiser avec elle . La comlesse en était la reine . Elle en partageait toutes les joies . Quelle ombre d'apparence y avait-il que,, quand même les événements s'aviseraient de nous pousser l'un vers l'autre , nous pussions jamais nous comprendre ? Ces réflexions m’assiégcaient pen dant que, dans le cabriolet de remise que j'avais loué pour la circonstance, je rculais à travers les allées du bois de Boulogne. Il y avait peut-être au bois autant de monde que sur le champ de courses . Sur chaque bord des roules , de longues files de voitures s'étendaient, pleines de curieux. L'allée des Acacias surlout, dont Jes arbres se couvraient alors de fleurs odo rantes, était envahie par la foule . Comme je commençais à la remonter, un long mouvement OU LES MEURS DU JOUR . 21 se fit derrière moi , je vis Toutes les têtes se pen cher, et les voitures qui erraient çà et là se ranger preslement vers les bas -côtés pour faire place . En me penchant à mon tour, je vis venir à moi une daumont , menée au grand trot , avec ses postillons à casaque de soie bleue et ses quatre chevaux secouant les bouquets de vio lelles de leurs frontaux. Quoique je vécusse à Paris depuis trois ans , jamais, jusqu'à présent, je n'avais rien rencontré de plus accompli qu'un tel équipage ; jamais je ne m'étais même douté qu'il pût exister lant de distinction dans le faste ni tant de goût dans l'apparat : valets de pied poudrés, en bas de soie ; chevaux de prix mer veilleusement appareillés; harnais tout rehaus sés de cuivres éclatants ; calèche découverte, avec des armes écartelées sur les panneaux . Tout cela reluisant et bien rassemblé, arrivait sur moi dans un mouvement superbe , une magni fique ordonnance ! Quel style ! disaient des jeunes gens auprès de moi . 22 LA COMTESSE DE CHALIS — Il y en a là pour plus de cent mille francs ! Sans compter les femmes ! Ce mot grossier me fit tourner la tête . C'était un homme à l'air fort comme il faut qui l'avait prononcé. Lorsque je reportai les yeux sur la ca lèche, elle était juste à mon côlé . Assise au fond , auprès d'une autre femme, se tenait la comtesse de Chalis , toute souriante , gracieusement enca puchonnée dans son voile de tulle , avec ses longs rubans flottant au vent . Deux hommes occu paient la banquelle de devant . La comtesse me reconnut au passage , car elle détourna les yeux en faisant son éternelle petile moue. C'est devant ce train de prince, que je compris l'effroyable distance qui me sépa rait d'elle ! Qu'étais -je, moi , pauvre diable de professeur, avec ma science historique, et l'élé gance d'élocution qui captivait mes collègues et élèves ! qu'étais - je, moi, cæur juvénile , âme affamée d'amour, avec toutes mes délicatesses de sentiments, auprès de cet étalage fastueux, de ces chevaux anglais si bien dressés, de ces pour le coup OU LES MEURS DU JOUR. 23 2 laquais à l'air de gentleman ! La poussière que soulevaient les roues si hautes de cet équipage de gala n'était pas encore dissipée, que je ren trais dans mon néant, avec l'humiliation d'a voir jamais eu l'idée d'en sortir . En même temps l'envie naissait en moi , me perçant le ceur de ses dents cruelles . « Si je pouvais riva liser de luxe avec elle , si seulement j'avais un titre quelconque, quelque chose, un de ces je ne sais quoi de situation qui est lout pour les gens du monde ; si , par exemple , je faisais par tie de quelque noble domesticité princière ; ou si je descendais de quelqu'un de ces grands pil lards féodaux, même de l'un de ceux dont la fortune date d'un crime , j'existerais , je serais un homme pour elle ! Mais non . Je descends d'une famille de matelots . Mon père s'est estimé heureux de se faire percer quatre fois le corps au service de la France ; moi , je me suis jus qu'ici contenté d'acquérir autant de savoir que peut le faire un homme de mon âge, et d'élever mon intelligence , et d'ennoblir mes passions, et 24 LA COMTESSE DE CHALIS de ne rien tenter contre l'honneur, et de faire le bien , et d'y croire . Oh ! ces deux hommes qui sont là , assis , familiers peut- être avec elle , ces hommes que son voile effleure, qui respirert dans son atmosphère, que sont-ils donc, qu’ont ils donc fait pour mériter de si hautes faveurs ! » Telles étaient les pensées qui s'agitaient dans mon esprit , tandis qu'entraîné dans le flot des vingt mille voitures revenant des courses, mon piètre cabriolet de louage descendait l'avenue de l'Impératrice et celle des Champs -Élysées. Le luxe, tout autour de moi s'étalait dans l'éclat et la bonne tenue des équipages , la beauté des chevaux, la richesse des livrées. Ce n'étaient que daumonls, berlines menées à grand’guides, phaétons, chaises de poste, tout cela résonnant de bruits de grelots , confondant dans une cohue élégante autant que choquante les femmes du monde et les courtisanes; ces dernières fardées, assises sur le dos, avec des bottes de fleurs sous les pieds , la jupe traînant sur les roues de leur OU LES MEURS DU JOUR, 23 véhicule . Les saluts s'échangeaient partout; le soleil resplendissant embrasait les têtes ; on ne voyait que fleurs et que l'ubans papillonnant sous les ombrelles. Tout le Paris moderne déli lait ainsi sous mes yeux , dans son indifférence, sa frivolité, enchanté de se rencontrer et de se retrouver toujours le même. Moi seul , hargneu semenl rencogné dans un angle de ma voiture , je me sentais d'une tristesse morne. A la hau teur du rond-point des Champs- Élysées , je me croisai de nouveau avec l'équipage de la com tesse . Il remontait au pas des chevaux la large voie . Madame de Chalis me reconnut encore, et , cette fois, en m'apercevant, elle se couvrit le bas du visage de son mouchoir pour dissimuler son sourire . A celte vue , la colère me prit . Qu'avais-je donc de si ridicule ? XI A partir de ce jour, ce fut entre nous deux comme une sorte dedéfi, Partout où elle allait , elle 2 2 ) LA COMTESSE DE CHALIS était toujours sûre de m'apercevoir ; de même, je pouvais toujours m'attendre à quelque signe de dédain chaque fois que mes yeux rencon traient les siens . Ce n'était pas une petite occu pation que de la suivre. Tout mon temps lui appartenait , en dehors des six heures consa crées chaque semaine à mon cours. Le diman che matin , je la rencontrais à l'église Saint Philippe du Roule, et le vendredi soir aux concerts des Champs -Élysées. Un jour je la vis au grand Opéra , un autre jour aux Italiens, et toujours avec des toilettes radieuses, et invaria blement escortée par quelques-unes de ses amies . Tous les salons étant fermés , je ne pou vais la chercher que dans les lieux publics . Celui où j'étais le plus sûr de la retrouver était le bois de Boulogne. Chaque jour, de cinq à six heures, elle faisait une courte apparition dans l’allée du Lac, maussade promenade où l'on va moins pour prendre l'air que pour s'entre-regar der ; et là , du haut de sa calèche conduite au pas , elle examinait les toilettes , saluait ses amies OU LES MEURS DU JOUR. 27 et se laissait complaisamment admirer par qui conque voulait s'en donner la peine. Moi seul j'avais toujours le triste privilege d'assombrir son beau front et de faire naître sur ses lèvres cette moue qui me désolait , mais que je préférais pourtant à l'indifférence. Elle me regardait in variablement de la même manière, avec une sorte de hauteur mêlée d'ennui , et elle ne me regardait pas ainsi , je l'ai su depuis, pour me piquer au jeu ni pour meprovoquer, mais parce que cela lui paraissait quelque chose d'exorbi tant et de ridicule , à elle, grande dame, de voir qu'un jeune professeur, c'est- à - dire un homme de rien, avait l'impertinence de l'aimer. . XII Cependant, malgré ses dédains, à cause de ses déduins peut-être ? -- je continuais à éprouver pour elle une passion și singulière , qu'il ne pouvait pas me suſfire de l'apercevoir de loin , 28 LA COMTESSE DE CHALIS à me presque chaque jour. J'aurais voulu connaître toute sa vie , assister à chacune de ses actions , pénétrer les plus secrètes de ses pensées . Le peli que j'avais pu deviner de son existence me sem blait bien étrange , car je ne connaissais alors du monde que la surface. Je né tardai pas mellre en quête des gens de son entourage le plus privé.. Du mari, nul ne me dit rien . Il voyageait, assurait -on , pour sa santé, et ne fai sait à Paris que des apparitions courtes et rares. Mais, vraisemblablement à cause de l'absence de son mari, elle était toujours entouréc par un groupe très -reconnaissable, car il était toujours le même, de fervents adorateurs . Il y avait sur tout dans le nombre des privilégiés un person nage que je haïssais d'instinct , car je le ren contrais presque constamment avec elle . C'était un jeune homme de mon âge, qui s'était fait à Paris une sorte de réputation bizarre, grâce à quelques excentricités et surtout aux prodiga lités les plus insensées . Il se nommait le prince Titiane . Avec sa taille fluelte, sa face imberbe, OU LES MEURS DU JOUR. 29 sa voix grêle, on l'aurait pris pour un enfant si certaines expressions de regards sauvages et un aplomb imperturbable ne l’eussent fait recon naître pour un petit homme très- sûr de lui même et très- volontaire . J'aurai tout dit sur lui en ajoutant qu'il était le type le plus achevé de ces jeunes gens, dignes fleurs de la généra tion nouvelle, qu’un plaisant de génie baptisa du nom expressif de « petits crevés . » Orphelin dès son plus bas âge, il s'était trouvé possesseur à sa majorité d'une de ces fortunes qu'on nomme, à bon droit, scandaleuses . Lorsqu'elles ne le sont pas par leur origine, elles le sont in variablement par l'immoral et flétrissant usage qu'on en fait. Un homme d'un grand sens qui s'amusait à observer ce singulier prince avait dit de lui , au sujet de celle fortune et des vices affreux qu'elle favorisait, un mot sinistre et qui restera : « Il est horriblement riche ! » Ce qu'on se racontait à l'oreille des aventures de prince n'était pour adoucir les sentiments que lui portait mon instinctive jalousie . A vingt ans, pas fait 2 . 30 LA COMTESSE DE CHALIS l'existence était déjà si vide pour lui , et il était déjà tellement blasé sur toutes choses, que le jeu, un jeu effréné, avait seul le privilége de l'émouvoir . Il s'était enfermé une nuit avec un de ses pareils de son âge - ce dernier , disait on , avait dans les veines quelques gouttes d'un sang royal et ces deux malheureux , qu'on eût dû cloîtrer à Bicêtre , ne s'étaient séparés qu'après que l'un eut gagné à l'autre, à l'écarté, une somme de onze cent mille francs !... Tout ce qui pouvait faire parler du prince, attirer l'attention sur lui, même pour le ridiculiser ou le flétrir, il le faisait tranquillement , naïvement, dût-il lui en coûter des sommes énormes . Il avait son cortege d'admirateurs qui butinait sur lui les mielles que le prodigue daignait laisser tomber . Bonenfant ! disait-on , malgréses travers . Poseur ! disait -on encore . Voilà tout . Nul n'avait le cou rage de crier : Fou! Au contraire , les journaux qui parlaient de lui se plaisaient à le représenter à comme un modèle. Pour moi , je me demandais toujours, en pensant à lui , quels exemples pou ? OU LES MŒURS DU JOUR. 31 vaient résulter d'une existence qui se dépensait tout entière autour des tables de baccarat , n'a vait que la vanité pour mobile et la satiété pour résultat . Quant à comprendre quel sentiment particulier le retenait auprès de la comtesse , et , de la part de la comtesse, quel agrément elle pouvait trouver dans l'intimité de cette âme remplie de ténèbres , c'est ce qui n'était pas pos sible . Je devais l'apprendre plus tard , de la manière la plus inattendue , je pourrais dire la plus providentielle , si , dans le drame véritable.. ment inouï que je raconte , une providence quel conque avait jamais daigné se montrer. . > XIII L'été était arrivé pendant que je me livrais à ces investigations qui ne pouvaient m'ap prendre grand'chose. Les uns après les autres, tous les gens « comme il faut » s'envolaient de Paris . Les uns partaient pour Bade, les autres 32 LA COMTESSE DE CHALIS pour Dieppe, Trouville , Vichy , les Pyrénées , Hombourg ; tous se promettant bien de se re trouver , au commencement de l'automne , à Biarritz . Il était excessivement important pour moi de savoir où résiderait la comlesse . J'avais formé depuis longtemps le dessein de la sui vre, en quelque lieu du monde qu'il lui plût de choisir . L'aîné de ses enfants étant tombé ma lade, j'appris que les médecins lui avaient or donné de passer six semaines à Aix en Savoie . Cela contrariait la mère, car aucune de ses amies ni aucun des jeunes oisifs qu'elle nommait « ses fidèles » n'avait l'intention de se diriger de ce côté . Elle craignait d'y mourir d'ennui , se trou vant livrée à elle- même pendant près de de: x mois. Il fallait partir cependant , l'existence de son fils étant en danger. Elle quitta Paris à la fin du mois de juillet, emmenant avec elle huit do mestiques, quatre chevaux, trois voitures et ses deux enfants . J'avais pris à l'avance, et sans me faire la moindre illusion sur la folie de mon entreprise, toutes les dispositions nécessaires OU LES MEURS DU JOUR, 33 pour partir deux jours après elle . Cela m'avait été facile à cause du crédit que l'on me connais sait au ministère dont relève l'Université . Mais je vais arriver ici à l'une des phases les plus importantes de mon récit, et je suis obligé d'en trer dans quelques détails préliminaires afin de faire bien comprendre ce qui va suivre . XIV J'appris en arrivant à Aix que la comtesse de Chalis avait été loger à l'hôtel Vénat . Cet hôtel se compose de plusieurs pavillons donnant sur de vastes jardins, lesquels sont circonscrits, dans tout leur pourlour, par une haute treille disposée à l'italienne . La comtesse occupait le rez-de chaussée du plus grand de ces pavillons . Je fus assez heureux pour trouver une chambre libre dans une maison particulière dont les fenêtres plongeaient sur les jardins de l'hôtel . De mon balcon il m'était facile de voir toute la façade de 34 LA COMTESSE DE CHALIS l'appartement de la comtesse, et il me suffisait de descendre dans le verger qui dépendait de mon domicile pour observer à travers la treille, sans être aperçu , tout ce qui se passait chez mes voisins . Pendant les premiers jours je me tins rigou reusement caché, afin de micux me rendre compte des habitudes de la comtesse. Celui de ses enfants qui était malade allait aux bains chaque matin , conduit par une femme de cham bre et un domestique en grande livrée . L'autre, qui paraissait d'une pétulance et d'une gaieté sans pareille , passait son temps à gambader à travers les fleurs, et trente fois par jour j'enten dais la voix de sa bonne anglaise qui le rappe lait , ne voulant pas qu'il s'exposât ainsi au soleil . Ces deux garçons , dont l'un me parut avoir huit ans et l'autre sept , étaient bien les deux plus ravissantes petites créatures que l'on pût voir . Ils ressemblaient tous deux à leur mère. Ils avaient les mêmes cheveux blonds légèrement annelés , les mêmes yeux d'un bleu sombre et OU LES MEURS DU JOUR. 35 vil. L'aîné était légèrement pâli par la souffrance, mais la teinte nacrée qui brillait sur ses joues n'enlevait rien à sa beauté. La comlesse n'apparaissait jamais dans le jardin que dans l'après- midi . Alors , de loin , je la voyais toujours élégamment vêtue , marchant sous le mobile abri de son ombrelle. Elle sortait le soir dans sa voiture , Vers dix heures elle ren trait . Elle ne recevait personne . A minuit, les domestiques fermaient les persiennes de son appartement, et toutes les fenêtres s'éteignaient. J'avais si bien le pressentiment qu'il devait résulter pour moi quelque chose de décisif de notre voisinage , que je ne sortais pas , de peur qu'en mon absence il ne se produisit quelque incident susceptible de m'intéresser . Bien m'en prit de ces précautions. Le quatrième jour de mon arrivée, vers deux heures , comme je me promenais dans le verger de ma maison , à l'om bre de la treille voisine , mon attention fut attirée par le bruit des pas d'une personne qui marchait sous cette treille . En écartant les pampres du 36 LA COMTESSE DE CHALIS 2 bout des doigts , j'aperçus de loin un vêtement d'homme. Cet homme, se trouvant à l'extrémité de l'allée , revint sur ses pas, et , quand il fut à la hauteur de mon visage , je reconnus en lui le prince Titiane . Il paraissait en ce moment un peu ému , car les muscles de son visage étaient contractés, et il avait les lèvres serrées et les yeux fixes. Il marchait en frappant les pampres avec sa badine, et regardant avec impatience dans la direction du pavillon . Le costume de knicker-bocker qu'il portait contribuait, autant que sa petite taille , ses joues imberbes et son cou découvert jusqu'aux épaules, à lui donner l'apparence d'un enfant. Il n'y avait en lui que le regard , ce regard im périeux, méchant, ricaneur, et qu'on ne pouvait oublier quand on l'avait une fois rencontré, qui trahît les passions de l'homme. Il attendait depuis quelques minutes, lorsque le bruissement d'une robe de soie se fit entendre à peu de distance : c'était la comtesse qui tra versait le jardin de bout en bout pour venir l'e re OU LES MEURS DU JOUR . 37 ? trouver le prince . En me baissant sous l'abri des feuilles , je l'aperçus de loin , au grand soleil, marchant à petits pas, selon son habitude , et faisant pivoter le manche d'ivoire de son om brelle déployée dans sa main gantée . En arrivant auprès du prince , elle lui dit un mot à voix basse , et aussitôt ils s'enfoncèrent sous la treille qui les cachait à tous les regards , hormis aux miens. Ils ne pouvaient me voir, quoique je fusse tout près d'eux, derrière la clôture de feuilles. J'entendais tout ce qu'ils se disaient . Ils mar chaient côte à côte . Je les suivais des yeux et des oreilles, avec autant de jalousie que d'anxiété. La comtesse avait le ton aigre , mais légèrement contenu, d'une femme en colère. Le prince n'é tait pas moinsirrité qu'elle. Étrange discussion ! ... Moi , que mon père avait élevé dans un respect presque religieux pour les femmes, moi qui nc supposais même pas que, dans ses écarts, une femme du rang de madame de Chalis pût jamais oublier ce qu'elle se devait à elle-même, j'étais 5 38 LA COMTESSE DE CHALIS comme halluciné de stupéfaction en les écoutant tous les deux . J'essayerai de reproduire, mot pour mot, tout ce qu'ils se dirent. - Pourquoi m'avez-vous suivie ici ? deman dait madame de Chalis. Je vous avais défendu de le faire . -Ah ! bon ! fit l'autre avec mauvaise humeur, si l'on faisait altention à tout ce que défendent les femmes ! ... Votre présence peut me compromettre. - Pourquoi seriez - vous plus compromise à Aix qu'à Paris ? Ici des mots perdus . Puis, colère du prince : -Qu'êtes- vous venue faire à Aix ? Ce n'est pas amusant du tout, cette ville d'eaux ! On n'y fait rien ; on se baigne , voilà tout . Il n'y a personne ! Vous n'êtes partie que pour me fuir. Je le vois bien depuis un mois que vous voulez rompre. -Eh bien, fit la comtesse avec emportement, quand cela serait ? Suis- je libre ? OU LES MEURS DU JOUR. 31 -Oh ! libre ! fit l'autre en ricanant, ce serait vraiment trop commode... Ici nouveaux éclats de voix , phrases interrom pues, reproches violents, que j'entendais mal. Vous allez retourner tout de suite à Paris ! dit enfin la comtesse . Le prince était furieux . Non ! vous voulez vous débarrasser de moi parce que vous attendez quelqu'un , sans doute ! Vous êtes ivre, fit madame de Chalis, blessée . Non , je ne me grise que le soir. -Pour qui me prenez - vous, que vous me parlez sur ce ton ? Mais ... je vous prends pour une femme quej'aime... qui m'aime... Vous ! je vous aime ? Je l'espère. -Vous m'êtes odieux ! Et depuis quand ? – Depuis que vous prenez à lâche de me compromettre . - 40 LA COMTESSE DE CHALIS - Ah ! voilà donc enfin le secret découvert ! s'écria- t-il . Vous dites cela parce qu'un soir , il y a un mois, vous m'avez vu dans une baignoire, aux Bouffes -Parisiens, avec la petite Florence . D'abord, je n'avais fait que lui rendre visite dans sa loge . Je n'y suis pas resté une demi-heure. Ensuite, si elle vous a lorgnée , je ne pouvais pas l'en empêcher. Elle vous trouve agréable à voir, cette enfant. Ce n'est pas un crime . -- Vouset votre demoiselle Florence ! ... reprit la comtesse . Elle semblait irritée, en prononçant ce nom, jusque dans le caur des entrailles . Mais le prince l'interrompit, et, riant d'un air de défi : Eh bien ! quoi ? lui dit- il , allez- vous vous exposer aux bavardages de Florence, mainte nant ? La comtesse le regarda. Elle voulait répondre une cortaine chose, mais je ne sais ce qui l'en empêcha . Comment ne comprenez- vous pas , s'é > OU LES MEURS DU JOUR. 41 cria- t- elle, qu'on ne sort pas de la loge d'une fille pour entrer dans la loge d'une femme comme il faut ? — Il fallait donc ne pas aller vous tenir com pagnie ce soir- là ? répliqua le prince. Ici les deux voix s'éloignèrent , discutant tou jours . Je n'osais bouger de ma place de peur d'éveiller l'attention . Quand le prince et madame de Chalis se retrouvèrent en face de moi , car ils marchaient tout en parlant , leur colère à tous deux était telle , qu'ils ne cherchaient même plus à la dissimuler . -Je vous dis que vous allez retourner à Paris sur- le- champ, répétait la comtesse . Le prince ricanait . Elle continua : Maintenant , rendez -moi mon portrait , mes lettres. Oh ! vos lettres !... fit le prince avec un geste terrible. Puis, sur un ton de voix glacial , il ajouta : Je ne vous les rendrai jamais ! - Jamais ? 42 LA COMTESSE DE CHALIS - Non . Qu'en voulez- vous faire ? Me venger ! Vous venger ! vous ! de quoi ? - Je m'entends ! Je crus que la comtesse allait défaillir, tant il y avait maintenant de terreur dans son regard et de larmes dans sa voix . Le prince semblait triompher. Il voulut se rapprocher d'elle. Mais elle réagit sur elle- même, et concentrant toute son indignation dans son regard : - Vous êtes un misérable ! reprit-elle . J'ai merais mieux mourir que de vous revoir ! Partez ! ou je vous fais jeter dehors. Et, ce disant, elle marchait sur lui. Il se sauva . X V J'étais accablé de honte pour elle . Une telle femme ! ... si haut placée ! ... si belle ! ... la plus OU LES MEURS DU JOUR . 43 désirable des femmes ! une créature céleste , à qui moi, je n'aurais osé parler qu'à genoux ! A quel monstre s'était- elle donnée ? Souvent je m'étais demandé par quelles séduc tions , à l'aide de quelles qualités élevées il pou vait être possible de toucher son cæur . En la voyant si accomplie dans toute sa personne ex térieure, si fière, recherchée partout à Paris, avec le faste de son existence , et cet attrait particulier qui provenait de ses dédains même, je m'étais dit que l'homme préféré par elle de vait être en toutes choses à sa hauteur : quelque type achevé de grâce , de bravoure, d'esprit, de distinction , de beauté ; un de ces hommes qui font époque dans l'histoire des sociétés , se nomment Leicester, Buckingham , don Juan , Ri chelieu , lord Byron , et semblent tout exprès créés pour faire pâmer d'amour le cour des reines. C'était cet être qui tenait plus du singe que de l'homme. 41 LA COMTESSE DE CHALIS Mais, sous l'impression de la scène brutale à laquelle je venais d'assister, je ne pensais point à cela . J'avais jugé le moment décisif, et je m'étais précipité dans la rue, poussé par une exaltation de dévouement qui , dans un tel moment, m’au rait fait traverser des flammes. Le prince et moi , nous nous croisâmes à l'entrée du jardin de l'hôtel Vénat ;; mais il était si bouleversé par la colère, qu'il ne me regarda même pas . Les lèvres tremblantes, pâle, les yeux injectés de sang , il courait plutôt qu'il ne marchait . Jamais je n'a vais vu jusqu'alors d'expression de visage plus diabolique . J'aperçus de loin la comtesse à travers les arbres. Elle s'était affaissée sur un banc . Main tenant je n'osais plus avancer. Je la regardais. Elle était très-rouge, mais toujours belle et fort touchante. Le jardin était solitaire . Elle ne me voyait pas. Tout à coup elle se leva , sa taille se développa dans son harmonie , et, serrant les deux poings avec douleur, elle s'écria : OU LES MEURS DU JOUR. 45 Oh ! qui me délivrera de ce misérable ! C'est sur ce mot que je m'avançai , et , avec une sincère chaleur, une chaleur de cæur qui me faisait trembler la voix et me mettait des larmes dans les yeux : - Moi ! madame. XVI La comtesse poussa un cri et se retourna . Elle me reconnut aussitôl . La surprise de me voir là , de m'entendre répondre à son appel , l'incerti tude où elle était au sujet de ce que je pouvais avoir surpris de son secret, tout cela lui causait une émotion indescriptible . Cependant elle se remit immédiatement , et je la vis altacher sur moi un long regard , ce même regard qui m'avait déjà tant fait souffrir. C'était trop. Je lui dis : --- Le hasard m'a rendu témoin de la discus sion que vous avez eue avec le prince Titiane . 3 LA COMTESSE DE CUALIS Ici elle voulut m'interrompre, mais je conti nuai : Oh ! ne redoutez rien , madame. Le se cret que j'ai pénétré mourra avec moi . Je ne suis pas venu pour en abuser, mais pour vous servir . En vérité, monsieur, s'écria -t-elle, je ne comprends pas ... C'étaient les premiers mots qu'elle m'adressait . Quoiqu'ils fussent prononcés avec colère , car elle se mourait de honte , ils me ravirent. Je compris qu'elle voulait se dérober, que mes paroles , ma présence seule , dans un tel moment, lui infli geaient une souffrance. Je la retins , et donnant à ma voix comme à mon attitude tout le res pect possible : Je vous en prie , madame, par égard pour vous-même, écoutez-moi ... Vous n'avez per sonne auprès de vous pour vous protéger : ni mari ni frère. C'est un devoir pour tout honnête homme de le faire. Si j'ai cru pouvoir me mon trer>, c'est que vos paroles m'en donnaient le droit. OU LES NEURS DU JOUR . 47 Ne demandiez -vous pas un vengeur ? Au surplus, ajoutai -je, si je n'ai pas eu l'honneur de vous être présenté, je crois que je ne vous suis pas tout à fait inconnu , madame. Elle ne put s'empêcher de sourire . Pour la première fois je vis son beau regard s'humaniser. Je profitai de cet avantage . J'ajouterai que vous n'avez pas affaire avec moi à un homme comme le prince Titiane, qui veut vous perdre, mais à un homme prêt à risquer sa vie , s'il le fallait, pour vous faire ren trer dans la possession de vos lettres . Elle vit bien que j'avais tout entendu , et elle se détourna, en rougissant, pour cacher ses pleurs . Atroce situation pour une jeune femme ! et comme elle dut regretter, alors l'indignité de sa liaison ! Craignant sans doute d'être aperçue des fenêtres de l'hôtel, elle fit quelques pas sous la treille , sans me répondre. Je crus avoir acquis le droit de l'y suivre . Je lui pris la main . Elle pleurait toujours. Enfin elle dirigea de nouveau les yeux de mon côté . L'examen me fut favo 48 LA COMTESSE DE CIIALIS Eh ! rable. Elle se dit vraisemblablement que celui- là qui lui parlait ainsi devait être un homme. Elle avait retiré sa main . Elle s'essuya les yeux . Je voyais son beau sein doucement agité . J'éprou vais une irrésistible envie de me jeter à ses pieds. Elle le devina peut- être, car elle se fit soudain plus calme, moins abandonnée . Si je pouvais accepter l'offre que vous me faites , me dit-elle , je vous demanderais d'abord quel motif vous pousse à me l'adresser. pour l'amour de Dieu , madame, m'é criai - je, vous tenez donc bien peu maintenant à ravoir ces lettres ! Elle méditait . Je suis convaincu qu'elle cherchait le moyen de se servir de moi , en me donnant le change sur la nature de ses relations avec le prince . Je ne pouvais lui garder rancune de cette intention , qui, en de telles circonstances , serait venue à l'esprit de toutes les femmes. Cependant la situa tion devenait embarrassante pour elle, car ce n'était plus à moi de parler. OU LES MEURS DU JOUR. 49 1 - - Mais ... si j'y consentais ... comment feriez vous ? me dit-elle . - Je vous avoue ingénument que je l'ignore . Mais les personnes qui me connaissent ne m'ont jamais contesté le courage ni l'intelligence, et , croyez- le , madame, il est bien fort et bien ha bile celui ... J'allais dire : « celui qui va lutter pour la femme qu'il aime, » mais je ne l'osai pas, et je repris : - Celui qui a en main la cause la plus hono rable : la réputation d'une femme. Peut- être ne lui avait -on jamais tenu un pareil langage, jamais montré un dévouement si franc et si passionné . Je lui parlais avec l'accent de la tendresse et de la prière. Elle parut surprise . Je regrette de ne vous avoir pas connu plus tôt, me dit-elle . Puis, avec un mélange de crainte et de hau teur, elle voulut essayer de se justifier . Que devez-vous penser de moi ? s'écria t - elle .

50 LA COMTESSE DE CHALIS Et elle se couvrit la face des mains . Moi ? lui dis - je en baissant les yeux, je pense que, comme la plupart des femmes, vous laissant gouverner par votre cæur plus que par votre jugement, vous avez été assez malheureuse pour mal placer votre affection. Mais sur ce mot, qu'elle guettait sans doute, elle me regarda en face d'un air impérieux, et , avec une violence dont je ne l'aurais jamais cruc capable : Que pensez-vous donc ? Je compris ce qu'elle voulait, et, pour lui plaire, je lui rendis facile le mensonge dont je . n'étais pas dupe . Je pense qu'il y a eu entre vous et le prince un échange de lettres qui, étant mal interprété par des auditeurs malveillants, pourrait faire croire que vous avez daigné lui faire plus d'hon neur qu'il ne le mérite . Vous avez raison , me dit- elle . Elle me regarda encore . Elle voulait voir si j'étais sincère. OU LES MEURS DU JOUR. 51 - > Elle le crut . Il n'y a rien eu entre lui et moi, reprit- elle , que de la vanité de sa part, et de la mienne un moment de légèreté qui pouvait me conduire bien loin si je n'y avais pas pris garde. Les ap parences sont contre moi . Je ne veux pas qu'on en abuse . On en abusera certainement si vous ne me laissez agir, lui répondis-je. Je connais le prince Titiane de réputation, el je le crois capable d'exé cuter la menace qu'il vous a faite. Quelque soir, et ce soir peut-être, la tête échauffée par le vin , il est homme à communiquer à ses amis des fragments de vos lettres. Il ne faut pas que cela soit ! La comtesse se tordait les mains. - Que faire ? dit-elle . Me donner les renseignements nécessaires pour l'en empêcher . - Il doit avoir dix lettres, répondit-elle en rougissant. Elles sont renfermées dans un écrin de chagrin noir, avec un portrait de moi , photo 52 LA CONTESSE DE CIIALIS graphié par Adan - Salomon, et, m'a - t- il dit , le tout est toujours déposé dans le double fond de con nécessaire de toilelle . Tant de détails, si circonstanciés, ne pouvaient me laisser l'ombre d'un doute sur la nature de leur liaison . Mais j'avais le caur si bien pris que je ne songeais qu'à plaindre la comtesse . Savez- vous où le prince demeure? lui de mandai-je ? Hôtel Impérial . Merci. Laissez- moi partir maintenant. Mais elle me retint par la main , et me regar dant avec angoisse : Est- ce que vous allez le provoquer?? Si une provocation pouvait me faire altein dre mon but , je la lui enverrais à l'instant même. Mais s'il me tue, vous n'avez pas vos lettres , et si je le tue , lui , vous ne les avez pas non plus. Ces lettres tombent dans les mains des héritiers du prince . Moi , je suis arrêté , ou obligé de fuir, et je ne puis rien faire pour vous servir . Non . Il laut dans une circonstance si délicate moins de OU LES MEURS DU JOUR . 53 force que d'adresse, et plus d'esprit que de vio lence. Tous les moyens sont légitimes employés contre un homme qui a voulu commettre une action si lâche. J'en trouverai un, j'en suis sûr . Elle me retenait encore . Certainement, dit-elle, vous êtes un hon nête homme, vous, et vous ne songez pas à me trahir ? Ce doute m'offensait, mais la comtesse était dans une si triste situation , que je le lui pardon nai de bon cour. Quel intérêt aurais -je à le faire ? lui répon dis- je . XVII J'étais parfaitement résolu à faire le nécessaire pour enlever au prince Titiane les lettres de la comtesse. Mais je ne savais comment m'y pren dre. Je résolus d'abord d'aller loger à l'hôtel Im périal . Je fus assez heureux pour trouver un ap 54 LA COMTESSE DE CHALIS partement libre sur le même palier que le sien . L'appartement du prince se composait de trois pièces : chambre à coucher, salon , cabinet de toi lette . Pendant que l'un des domestiques de l'hôtel débouclait ma malle, je m'informai adroitement auprès de lui des habitudes de mon voisin . Ce domestique paraissait avoir une certaine rancune contre le prince, ayant été brutalement traité par lui ; aussi ne demandait-il pas mieux que de s'é pancher. Il m'apprit que le prince sortait le ma tin pour aller aux bains , de là rentrait pour s'ha biller, et déjeunait au rez- de-chaussée , dans une salle particulière . Pendant l'après-midi il allait et venait, au gré de son caprice. Le soir il était presque toujours ivre. C'était donc le matin qu'on avait le plus de chance pour pénétrer librement chez lui . Cette réflexion ne me fut pas plutôt venue à l'esprit que je me crus certain du succès de mon entreprise. Une porte, dont le maître d'hôtel avait la clef, reliait nos deux appartements . Il était inutile de songer à se procurer celle clef. OU LES MURS DU JOUR . 55 Comment alors , forcer la porte sans laisser de traces d'effraction ? Je sortis pour y rêver . Je l'avoue , je n'éprouvais même pas l'ombre d'un scrupule. Les pires moyens me semblaient bons pour réussir . Ce que je méditais de faire pour la comtesse ne pouvait être considéré comme un crime . Mais aurait- il fallu descendre jusqu'au crime, je crois qu'en ce moment je n'aurais pas reculé pour la servir .. XVIII Le même soir , je me rendis chez elle . Elle venait de dîner ; elle était seule, ses enfants jouaient dans le jardin . Elle me reçut comme une connaissance déjà ancienne. Pendant deux heu res que je demeurai auprès d'elle je ne fis pas la moindre allusion à la passion qu'elle m'inspirait. Cela la surprit peut-être , car il n'avait pas dû lui être très -difficile de deviner l'existence de celle passion ; mais>, dans un tel moment, j'aurais 56 LA COMTESSE DE CHALIS trouvé peu délicat de paraître prendre des arrhes sur la récompense du service que j'allais lui ren dre. Pour elle , elle n'avait qu'une préoccupation: se justifier. Elle me raconta , de sa vie , tout ce qu'elle jugeait utile de me faire connaître pour ne rien perdre de mon estime . Elle avait été ma riée , toute jeune, à un homme qu'elle n'aimait pas, qui ne l'aimait pas , misanthrope, et dont la santé délicate exigeait des ménagements conti nuels . Il n'avait pas voulu qu'elle le suivît dans les voyages qu'il était obligé de faire pour trou ver des climats plus doux que celui de Paris. Sin gulier ménage ! le mari vivait en Égypte , en Italie , à Madère, la femme, toute jeune, belle , avec une fortune considérable , une fortune de plus de huit cent mille francs de rente , à ce que હૈ j'appris depuis lors , était absolument livrée à elle-même. Elle allait donc seule dans le monde quand l'une de ses amies ne pouvait l'y accom pagner . Chaque année son mari venait passer deux mois auprès d'elle . Ils avaient la plus grande estime l'un pour l'autre : c'était tout . Vivant de OU LES MEURS DU JOUR. 57 celle existence sans direction , était-il surprenant que le désquvrement l'eût mal conseillée ? Elle avouait avoir eu « un faible » pour le prince Ti liane . Mais elle s'était aperçue à temps du dan ger . Le prince était « un homme compromettant, qui fréquentait des femmes perdues . Et puis il avait un mauvais ton insupportable ! » Tout cela était dit avec un accent si naturel que je ne pouvais pas ne point le croire . J'écou tais la comtesse en silence et je la plaignais . Quand elle m'eut tout dit , je m'avisai de lui de mander « ce qui avait pu lui plaire un seul in stant dans ce gringalet de prince . » Ma foi, je n'en sais rien , répondit-elle. Je ne me l'explique pas moi-même. Mais je le voyais tous les jours ... Et puis, ajouta- l - elle, sans se donner le temps de la réflexion, il était à la mode. 58 LA COMTESSE DE CHALIS " XIX Il était à la mode ! C'était là la cause réelle, la seule cause explicable et naturelle - le carac tère de la comtesse étant donné, tel que je le con nus plus tard – de leur liaison . Il était à la mode ! c'est-à- dire qu'il faisait de certaines folies qui ne ressemblaient pas rigoureusement à celles des autres ; ses manières étaient impertinentes ; il regardait les femmes dans les yeux avec la tranquillité confiante d'un homme sans mours ; il jouait sans passion et gagnait sans plaisir ; il s'ennuyail, et le disait , et on le croyait ; et on l'admirait . Il avait enfin le talent de faire relour ner les têles à une époque où rien n'étonne plus , parce qu'on se sent lassé de tout , même dans le grotesque, l'inattendu , le bizarre . Et comme il dépassait tous ses pareils en de si beaux moyens de plaire , il n'avait pas même besoin , pour se faire adorer des femmes, « des beaux traits et de OU LES MEURS DU JOUR. 59 la taille belle de l'homme vain , indiscret , sans probité, entreprenant , de nul jugement, » dont parle la Bruyère. Laid , petit , épilé, mal tourné, vicieux, ridicule, et d'une vanité qui s'enflait jusqu'à la sottise, il était à la mode ! Cela suffisait. 1 XX Quand la comtesse eut achevé sa confession, elle me demanda ce que je comptais faire au su jet de ses lettres . Je lui dis que je ne pouvais rien lui confier de mes projets, parce qu'elle les blâ merait peut-être, mais - que je pensais réussir . Elle ne parut pas parlager ma confiance, car elle me pressa longtemps de lui en dire davantage . Je répondis qu'un dessein de la nature de celui que je méditais ne pouvait sembler raisonnable qu'après avoir été suivi de succès . Alors , était-ce pour m'encourager, était- ce simplement par un mouvement irréfléchi de terreur ? elle se laissa 60 LA COMTESSE DE CIIALIS aller à dire , au milieu de beaucoup d'autres choses, que « tout ce qu'il serait en son pouvoir de donner, elle le donnerait pour ravoir ses let tres . » Je ne relevai pas sur le moment cette sorte d'engagement qu'elle prenait envers moi sans que je le lui eusse demandé ; mais je m'eſforçai de la rassurer, car je voulais qu'elle passât une nuit calme. Je ne serai tranquille, me répondit -elle, que lorsque ces maudites lettres seront anéan lies . J'ai une crainte horrible du scandale. Je sais que, grâce à ma position , le monde y regar derait à deux fois avant de me fermer ses portes . Peut- être ne l'oserait- il pas , à cause de mon nom . à Je n'en aurais pas moins une chance à courir . Et quand je me rappelle qu'il y a deux ans j'ai été des premières à cesser de recevoir, même de sa luer, une de mes amies d'enfance qui avait été assez malheureuse pour se voir victime d'un éclat, je songe à ce qu'il doit y avoir d'épouvan table dans une pareille situation . J'aimerais mieux mourir que d'y être exposée , reprit-elle : OU LES MURS DU JOUR. 61 XXI 2 Je la quittai en lui promettant de lui apporter ses lettres le lendemain . J'ajoutai, en souriant, que si elle ne m'avait pas vu à midi , ce serait que le prince m'aurait tué . Mais elle prit ce mot au tragique . Il ne faut pas mourir ! je ne le veux pas ! me dit - elle . Il faut vivre ! vivre pour être heu reux ! et afin d'être heureux , il faut réussir ! Elle me serrait les mains avec une ardeur fé brile . Je ne sais comment il se fit que je pus me dégager de son étreinte. Le lendemain à onze heures et demie , le prince déjeunait dans un salon du rez -de-chaussée; son domestique le servait , et l'appartement était vide . C'était le moment que j'avais choisi pour mettre mon projet à exécution . Lorsque je me trouvai muni de l'instrument qui devait me livrer les 4 ( 2 LA COMTESSE DE CHALIS lettres de la comtesse, je ne doutai plus du suc cès de mon entreprise . Elle était singulièrement hardie ; mais de quoi n'étais-je pas capable, grâce à la récompense que j'entrevoyais ! J'avais dévissé la serrure de la porte qui séparait mon appartement de celui du prince. Aussitôt qu'elle fut détachée, je crochelai celle qui se trouvait de l'autre côté de cette porte. Elle résista peu . Quand elle fut forcée, je poussai lentement la porte . J'étais au seuil de la chambre à coucher du prince . J'enveloppai toutes choses dans un seul regard. Je me sentais très -froid, très- calme, presque souriant . J'avisai sur une commode un énorme coffret en cuir de Russie, avec des an gles de vermeil et des armes dorées sur le cou vercle . Ce coffret me parut être le nécessaire de toilette dont m'avait parlé la comtesse . Je le tou chai. Il était fermé, et par une serrure à secret qu'il me fut impossible de forcer. Alors j'intro duisis la lame de mon couteau entre la serrure et le couvercle , et je fis sauter ce dernier. J'étais émerveillé des splendeurs qui s'offraient OU LES MEURS DU JOUR . 63 1 à moi. Ce nécessaire ressemblait moins à celui d'un homme, même riche, qu'à celui d'une reine. Tout en maniant les fioles d'or, aux bouchons constellés d'émeraudes, je me disais que si j'étais surpris en ce moment il me serait bien difficile de faire croire au désintéressement de mes in tentions . A cette pensée une émotion singulière s'empara de moi . Mes mains tremblaient . Certai nement un homme qui vole à l'effet de s'appro prier le bien d'autrui doit éprouver quelque chose de semblable . C'est une sensation de terreur mê lée d'un vague sentiment de triomphe, qui n'est pas absolument dépourvue de charme . Je soule vai successivement quatre compartiments chargés de flacons et d'ustensiles de haut prix . Tout au fond je trouvai l'écrin . Je l'ouvris ; je reconnus le portrait; les lettres étaient dessous . Je ne pris pas le temps de les compter. J'étais ivre de joie . Je me jetai chez moi , sans même refermer le coffre; je remis la serrure en place . Lorsque cela fut fait je m'épongeai le front ; puis je regar dai la pendule. 64 LA COMTESSE DE CHALIS La pendule marquait midi et quart . Alors je me précipitai par les escaliers . XXII Lorsque j'entrai chez la comtesse je la trouvai en larmes, les deux coudes appuyés sur une ta ble . Elle se leva en sursaut dès qu'elle m'aperçut . Son beau visage avait une telle expression de souffrance , que je me hâtai de lui crier : C'est fait ! Sur ce mot , elle ferma la porte, que j'avais laissée ouverte ; puis elle me dit d'une voix brève : Pourquoi êtes -vous en retard ? Disant cela, elle m'arracha l'écrin des mains. Elle n'écoutait même pas ma réponse . Puis, comme écrasé par l'émotion , je m'étais laissé tomber sur un siége , au moment de fouiller l'é crin , elle me regarda avec une expression demé fiance que je n'oublierai jamais , en me disant : J'espère bien que vous ne les avez pas lues, ces lettres ! OU LES MEURS DU JOUR. 65 Je ne pus que la regarder avec douleur, en levant les deux mains au ciel . Alors elle s'approcha de la cheminée. Il avait plu pendant la nuit, le temps s'était refroidi , et un grand feu de bois petillait dans l'âtre . Je la vis prendre un siége , s'asseoir auprès du feu , me tournant le dos , sans plus faire attention à moi que si je n'eusse pas été là ; puis elle se mit à compter les lettres, les parcourant d'un regard rapide , et les lançant au feu lorsqu'elle en avait pris connaissance. De temps à autre elle haussait à convulsivement les épaules, comme si ce qu'elle lisait lui eût fait horreur ou pitié . Et toujours sans me regarder, sans même m'adresser une parole! Elle m'avait absolument oublié, moi qui venais de lui rendre un tel service ! Lorsque les lettres furent toutes brûlées , elle brûla le for trait , puis elle brûla l'écrin , et elle regardait tout cela flamber, avec une expression amère et cruelle . Quant à moi , c'était elle que je regardais , comprenant peu de chose à ce que je voyais. Enfin, quand il n'y eut plus dans le foyer que 4 . 66 LA COMTESSE DE CHALIS des cendres, elle se retourna, et , en m'aperce vant, elle fit un geste de surprise . Puis elle me dit , avec fatigue : - Comment vous les êtes- vous procurées ? Je restaismuet.Elle reprit : Je veux le savoir. -Eh bien , lui dis-je, je me les suis procurées de la manière la plus simple : je les ai volées . Elle se mordit les lèvres , sur ce gros mot . Puis elle se leva , et je vis de nouveau couler ses larmes . Enfin , elle s'essuya les yeux, et tout à coup , sans dire un mot, elle fit un geste de bra vade ; puis, avec une résolution froide, une réso lution toute patricienne, elle s'élança sur mes genoux, et me jeta le bras au cou . Le plaisir que je ressentis alors fut terrible ! La voir, elle que j'avais tant poursuivie ! elle si fière! la sentir tout entière blottie sur mon cour, c'était à en mourir sur place... Mais je m'étais promis à moi-même que celle femme, précisé ment parce qu'elle était très- orgueilleuse , ne me serait jamais supérieure. Je la soulevai donc par OV LES MEURS DU JOUR . 67 - la taille, et, la faisant asseoir à mon côté , je m'agenouillai devant elle : Vous avez deviné que je vous aime, lui dis-je. C'est vrai.Vous êtes mon premier, mon seul amour. Mais ce n'est pas ainsi que je vous veux . Puis, comme elle se croyait offensée et com mençait à me regarder de cet air que je connais sais , je lui pris doucement les mains dans les miennes : Si j'étais assez insensé pour profiter d'une promesse que vous dictait le désespoir, vous me mépriseriez et vous feriez bien . Moi , je vousaime assez pour ne vous devoir qu'à vous-même. De puis le premier jour où je vous ai vue , vous avez été comme une apparition céleste pour moi. Depuis ce jour je n'ai vécu que par vous, pour vous , et , malgré vos dédains passés , vous m'avez donné plus de bonheur par votre seule vue que je n'en avais goûté dans ma vie entière. Je ne suis venu ici que pour vous suivre. Si vous étiez allée au bout du monde, je crois que j'aurais tout quitté pour y aller à votre suite . Ce service 68 LA COMTESSE DE CHALIS que vous voulez payer un si haut prix est , en réalité, bien peu de chose. Que ne puis - je vous en rendre de plus importants, même au prix de ma vie ! Permettez- moi de me faire connaître à vous . Plus tard , si vous daignez apprécier l'éten due de mon affection, si mon dévouement vous touche, si vous sentez pour moi la centième partie de ce que je ressens pour vous, oh ! alors, que votre cœur, mais votre ceur seul, vous place dans mes bras, comme la reconnaissance vous y poussait tout à l'heure ; vous aurez fait de moi le plus heureux des hommes ! > XXIII Pendant que je parlais elle parut d'abord sur prise, puis touchée, puis enfin charmée. Elle n'avait pas idée , sans doute, d'une telle façon d'agir . A peine eus - je achevé les derniers mots , qu'elle me fit lever et me serra les mains avec transport. OU LES MEURS DU JOUR. 69 > C'est bien, ce que vous faites ! me dit elle . Vous êtes un homme, vous ! délicat , pré voyant , habile. Et cependant ... vous me mépri sez , n'est-ce pas ? Qui ! moi! grand Dieu ! Comment pouvez vous supposer de telles choses ! La douceur de ses regards , un air charmant de tristesse qu'elle prit alors , me plongèrent dans la plus délicieuse extase . Je pensais qu'elle allait encore me parler d'elle , et j'étais si bien sous le charme, que je me sentais disposé à croire tout ce qu'elle voudrait bien me dire . Mais elle s'était refaite sérieuse . Comment faire maintenant pour eWiger le prince à quitter Aix ? Est- il donc nécessaire qu'il parte ? Mais... sans doute . Eh bien , lui dis-je après un court moment de réflexion , confiez- vous encore à moi pour cela . Il est probable qu'elle surprit une lueur de menace dans mon regard, car elle me dit : Je ne veux pas que vous le provoquiez, je 7 70 LA COMTESSE DE CHALIS ne veux même pas que vous lui parliez, du moins pour lui avouer que c'est vous qui lui avez repris les lettres . Capable comme il l'est de toutes les noirceurs , il n'hésiterait peut-être pas à vous dire certaines choses ... des choses menson gères , que la colère lui ferait inventer, et vous n'auriez qu'à le croire ! Elle avait dans les yeux une telle expression de crainte en parlant ainsi , que je ne pus m'em pêcher de me demander quel secret pouvait donc exister entre le prince et elle . Tout autre se le serait demandé à ma place . Cependant il fallait répondre. Comment supposez - vous que je puisse croire les mensonges du prince ! comment ad mettez - vous que je lui laisse le temps de profé rer une calomnie sur votre compte ! Qui sait ! un mot est sitôt dit ! Mais si vous m'empêchez de parler au prince, comment dois -je m'y prendre pour le faire partir ? Ah ! fit - elle avec une expression de voix - OU LES MEURS DU JOUR , 71 et de regard insinuante, il nous faudrait encore ici , comme vous le disiez hier, moins de force que d'adresse et plus d'esprit que de violence . Ne trouverez - vous rien ? Retournez à l'hôtel pour l'empêcher de faire un éclat quand il s'aperce vra que les lettres ont disparu, et rappelez-vous bien les recommandations que je vous ai faites . XXIV J'avoue qu'il me sembait absolument impos sible de me figurer comment je m'y prendrais pour exécuter les instructions de la comtesse . Je voulais obéir, mais je ne trouvais rien . En ren trant à l'hôtel je n'étais résolu qu'à profiter des circonstances. Elles me servirent . Tout était à l'hôtel dans un grand désordre. Le prince , en rentrant dans sa chambre, et voyant son néces saire forcé, n'avait pu s'empêcher de crier . Il croyait tout d'abord qu'on lui avait soustrait tout ce qu'il possédait de précieux . Un examen 72 LA COMTESSE DE CIALIS 1 minutieux le tira de son erreur. L'écrin aux lettres manquant seul , la vérité lui apparut . Mais il ne pouvait croire que la comtesse se fût introduite chez lui , el , si ce n'était elle, qui pouvait-ce être ? Cependant à ses cris l'hôte était accouru , escorté d'une dizaine de personnes . Lorsque je mis le pied sur le palier on deman dait au prince ce qu'on lui avait volé . Le prince balbutiait, il n'osait dire la vérité ; il disait : Je ne sais. Comment ! vous ne savez ! - Mais ... des papiers précieux . — Quels papiers ? Là -dessus le voilà qui se coupe , s'embarrasse, et, toujours trépignant , car il était furieux, ne cesse de répéter : On est entré ici ! on m'a volé ! Mais, lui dit -on , on n'a pas pu entrer ici . Des deux clefs qui ouvrent la porte de votre ap partement, l’une était dans votre poche, l'autre dans la caisse de l'hôtel . Est- ce que je sais , moi ? répondait le OU LES MEURS DE JOUR. 73 prince. On est peut- être entré par cette porte. Et l'imprudent, qui se mordait les poings de rage, désignait la mienne . Je profitai immédiatement de l'occasion qui s'offrait de si bonne grâce , ct, avec une audace dont je ne me serais pas cru capable : Pardon , monsieur, lui dis -je en m'avan çant ; est-ce moi que vous accusez d'avoir péné tré chez vous ? Moi , pas du tout ! Alors , veuillez vous expliquer . Oui, oui , expliquez -vous ! s'écriait - on au tour de lui . Il faut que cette affaire se tire au clair . Tous les habitants de l'hôtel y sont inté ressés . Il faut faire devant nous le compte de vos effets, de votre argent ; on verra s'il n'y manque . rien . Mais on ne m'a rien pris de mes effets, ni de mon argent, encore une fois , glapissait le prince. Allez chercher le commissaire de police ! dit soudain l'hôtelier. - 5 74 LA COMTESSE DE CHALIS Ces mots me firent trembler . La serrure de la porte pouvait avoir conservé quelques traces de mon effraction, et d'ailleurs je craignais que le prince , poussé à bout , ne s'oubliât au point de compromettre la comtesse. Heureusement le malheureux tremblait autant que moi . Il dit que c'était peut- être lui qui , en s'y prenant mal pour l'ouvrir, avait forcé son nécessaire ; que les papiers qui lui manquaient avaient peut-être été laissés à Paris , qu'il avait cru les emporter , mais qu'il s'était sans doute trompé . Enfin il parut si contrarié d'avoir donné l'éveil sur la soustraction dont il était vic time , que tout le monde commença à le regar der avec une pénible surprise , et que chacun se · retira en haussant les épaules , me laissant tout seul avec lui. Une seule personne me parut avoir soupçonné la vérité ; c'était le domestique de l'hôtel qui m'avait fourni des renseignements sur les habi tudes du prince. Je remarquai, non sans terreur, qu'il m'observait pendant le cours de la discus OU LES MURS DU JOUR . 75 sion, et qu'il souriait à part lui, en homme satis fait d'avoir pénétré un secret qui faisait errer tout le monde. Mais, soit parce qu'il gardait rancune au prince, soit pour toute autre cause , il ne dit pas un mot qui pût me compromettre, ,ct , depuis lors, —avait -il deviné qu'une action louable se cachait sous cette soustraction de let tres ? -- toutes les fois qu'il me rencontra, il ne manqua jamais de sourire en me saluant jusqu'à terre . XXV Gependant j'avais pris un siége dès que je m'étais trouvé seul avec le prince, et je le regar dais avec une contenance si froide, si assurée , qu'il commença à se méfier de la vérité . D'au tant plus mortifié du ridicule de sa situation , que la menace qu'il avait faite à la comtesse était peut- être une simple bravade, il attendait que je le misse au courant de ce qu'on exigeait de 70 LA COMTESSE DE CHALIS lui. Peut- être pensait-il que j'allais lui chercher querelle . Comme il avait dejà repris son sang froid et qu'il avait son plan tout fait, ainsi que je devais l'apprendre plus tard, pour ressaisir ses avantages perdus sur la comtesse, il s'exer çait à paraître calme et ne montrait dans son maintien comme sur son visage qu'un immense désir de conciliation . Moi , qui , de mon côté, voulais suivre de point en point les instructions de madame de Chalis, c'est-à -dire ne pas tolérer qu’une diseussion s'élevât à son sujet, je ne sa vais quelle forme employer pour me tirer d'af faire. Il me semblait bien difficile d'éviter une allusion blessante , et j'étais , comme on peut le croire , déterminé à ne pas la tolérer . Ce fut le prince qui se chargea de me tirer d'embarras, et il le fit avec un air de bonhomie qui me stupéfia . On veut que je disparaisse, n'est-ce pas, monsieur ? me dit- il . Il avait l'air très -doux, presque rieur. N'est-ce pas ce que vous pourriez faire de mieux ? répondis-je. OU LES NEURS DU JOUR. 77 > Le fait est que je n'ai pas eu le beau rồie dans cette bête d'aventure. Disant cela , il me salua , puis il sonna, et de manda à quelle heure partait le premier train du chemin de fer . A cinq heures, lui répondit-on . Je partirai donc à cinq heures, s'écria- t- il . Et , piroueltant sur le talon , il se mit à rire. Je le quittai , confondu de la mobilité de son caractère , étonné d'avoir si bien réussi , un peu confus que cette nouvelle entreprise m'eût coulé si peu de peine, et ne me doutant pas , hélas ! des résultats qu'elle devait avoir . Je croyais que le prince avait reculé devant la possibilité d'un duel . Que je le jugeais mal! c'est ce qu'on verra par la suite. XXVI Le prince partit à cinq heures,> comme il avait promis de le faire, et le même soir je me rendis 78 LA COMTESSE DE CHALIS 7 de nouveau chez la comtesse. Je la mis au cou rant de tout ce qui s'était passé . Elle ne put s'empêcher de rire en écoutant le récit de la scène à dix personnages qui s'était passée dans l'appartement du prince. Il paraît que, sans m'en douter, j'avais si fidèlement imité les gestes et l'accent de castrat de l'acteur principal , qu'elle crut le voir et l'entendre . Que vous avez d'esprit ! me dit- elle . Com ment ai-je pu vous méconnaître ! Mais quand, encouragé par le succès que je venais d'obtenir , je raconlai la conversation que j'avais cue avec le prince, laquelle, à mon avis , quoique brève, était plus singulière que tout le reste, la comtesse devint sérieuse. N'êtes- vous pas rassurée, maintenant ? lui demandai- je . Qui sait ? fit- elle . Le prince est bien ſin ! bien rusé ! Est- ce à vous à craindre ses ruses ? Ne suis je pas là , d'ailleurs, pour les déjouer ? Elle me regarda altentivement, comme si elle OU LES MEURS DU JOUR. 79 eût pu juger , d'après l'inspection de mes trails , ce qu'elle pouvait attendre de moi dans une lutte contre un adversaire qu'elle supposait redoutable . Je ne sais si cet examen me fut favorable : le fait est que la comtesse le termina par une petite moue dubitative. Tout cela ne me satisfaisait qu'à demi. XXVII Elle croyait , le lendemain , que j'allais exiger le prix de mon service ; mais elle me connais sait bien peu . Je ne l'entretins que d'elle- même, de la santé de son enfant, des soins à prendre pour sa réputation, de la réserve qu'il était con venable qu'elle gardàt toujours avec les hommes de l'espèce du prince. Enfin , je lui parlai comme l'aurait fait à ma place tout homme délicat ct soucieux du bonheur et de la considération d'une femme aimée . Elle comprit qu'en la traitant avec ces formes respectueusement affectueuses , 80 LA COMTESSE DE CIALIS > . je finirais par avoir l'avantage sur elle, et elle m'avoua plus tard qu'il ne lui avait pas été désa gréable de rencontrer en moi , dès le début, une supériorité si cordiale . Il est de certains hom mes qui , en amour, cherchent toujours à s'avan cer le plus possible , et pour qui même tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils les conduisent rapidement au but. Aimant pour la première fois, je voulais , avant tout, ne pas déflorer une liaison qui s'annonçait sous d'heureux auspices . Matérielle, elle eût perdu à mes yeux son plus grand charme. D'ailleurs il suffisait que tesse pensàt ne pas être quitte envers moi pour que moi , je tinsse à honneur d'oublier sa pro messe . La passion que j'éprouvais pour elle était telle que je ne m'exerçais qu'à lui faire oublier cette promesse à elle-même. Je sais que plus d'un homme, plus d'une femme peut-être sourira en lisant ceci ; mais je suis de ces gens sur qui la moquerie a peu de prise , et je cherche, avant loutes choses, à ne me gouverner que d'après des principes réfléchis , la com OU LES MEURS DU JOUR. 81 > > Cependant, comme madame de Chalis se plai ynait de l'incommodité de son appartement, je l'engageai à louer un chalet dans les environs de la ville . Je lui en trouvai un , le lendemain , situé au bord du lac ; avec un grand jardin , d'où la vue s'étendait jusqu'à l'abbaye de Hautecombe. Un bois de chàtaigniers dix fois centenaires prolon geait ce jardin sur des rampes alpestres , et une source y projetait ses eaux en cascade à l'ombre des arbres. Ce chalet retiré , à demi enfoui dans les fleurs, parut charmant à la comtesse. Elle s'y installa le jour même. Jamais je ne l'avais vue si rieuse, si insouciante . On aurait cru qu'elle avait quinze ans. Maintenant , me dit- elle quand nous eûmes dix fois parcouru ensemble son petit domaine , vous viendrez ici tous les jours. Si j'y viens trop souvent , je ne pourrai manquer de vous compromettre . Ma présence continuelle étonnera vos gens : de là mille com mentaires blessants pour vous. Je ne voudrais ſien déranger dans votre existence . 5 . 82 LA COMTESSE DE CHALIS Quel singulier homme vous êtes ! Vous ne pensez jamais qu’à moi . C'est que je vous aime pour vous-même. . - Mais ... m'aimez - vous véritablement ? Et me prenant la main, elle me fit tourner le visage de son côté . Elle me regarda longuement de ses beaux yeux lout pleins d'abîmes . Je ne sais quelle expression elle vit dans les miens, mais elle haussa les épaules et se mit à rire. Sans doute, elle comprenait l'amour d'une cer taine manière, et moi d'une autre. Nous convin mes, après une longue discussion , dans laquelle je lui donnai une foule de bonnes raisons pour l'engager à se méfier de ses domestiques, que je viendrais au chalet seulement deux fois par semaine, en visite, et que le soir nous nous ren contrerions dans un pavillon isolé qui s'élevait au fond du bois de châtaigniers. OU LES MEURS DU JOUR. 83 XXVIII La comtesse trouvait toutes ces précautions ridicules, mais elle en était touchée, car elle concevait qu'en me privant de la voir aussi souvent que je l’eusse voulu, je m'imposais wve privation . Cependant elle craignait toujours de s'ennuyer. Elle était habituée à être constamment entourée, allant de distractions en distractions, n'ayant jamais le temps de réfléchir. C'était une perpétuelle occupation pour moi que de la dis traire. Je fus assez heureux pour y parvenir en n'employant que les ressources de mon esprit. Elle m'attendit bientôt avec une impatience égale à la mienne . C'était elle qui venait au devant de moi , rougissait en m'apercevant, était prise d'oppression à mes côtés , ne voulait pas être quittée , et me tourmentait de mille caprices . Sa grâce, sa beauté, me tenaient sous un charme étrange . Peu à peu s'établit entre nous une fami 84 LA COMTESSE DE CHALIS liarité pleine de séductions . Néanmoins je conti nuais à la traiter avec les égards que tout homme doit à toute femme, et surtout à la femme qu'il aime. Les soins que je lui rendais paraissaient lui plaire . Mais elle me regardait toujours avec une certaine surprise. Quelque chose l'étonnait dans mon caractère . Elle ne pouvait s'habituer à me voir , tout épris que j'étais , demeurer si maître de moi , et lui parler d'amour dans un Jangage passionné, puis la quitter subitement , comme si l'idée de succomber à quelque tenta lion m'avait fait peur . Un soir, il y avait alors huit jours qu'elle était installée au chalet , me voyant prendre ainsi congé d'elle : Ah çà ! fit-elle avec dépit , ètes- vous un homme ou un prêtre ? XXIX Hélas ! je ne lui prouvai que trop que j'étais homme ! La passion qu'elle m'inspirait était OU LES MEURS DU JOUR . 83 excessive . Elle dépassa toutes bornes après qu'elle se fut donnée . Jamais je ne m'étais douté qu'une femme serait parvenue à exercer sur moi un pareil empire. Je n'existais littéralement plus que par elle et que pour elle . En dehors d'elle , rien ne m'intéressait dans tout le monde, et l'on serait venu me dire que le monde entier venait de disparaître dans un cataclysme, que je ne sais même pas si j'en aurais été surpris. Le bonheur a cela d’immoral, qu'il rend effroyablement égoïste. Quelque généreux que soit un homme, dès qu'il aime et se sent aimé, l'humanité n'existe pluspour lui . Tout en lui se concentro sur la femme qui le fascine. Cette femme, en se donnant, prend dans l'esprit de son amant quel que chose d'auguste et de sacré. La conviction où nous sommes alors d'avoir enfin rencontré, de posséder enfin la créature qui nous complète; cette indifférence subile que nous éprouvons pour tout ce qui n'est pas elle ; cette lumière soudaine qui du cæur nous monte à l'esprit , de là se répand à flots sur la vie et nous parait en 86 LA COMTESSE DU CHALIS révéler le but suprême ; cet orgueil qui nous enthousiasme et nous rend supérieur, par l'infi nie confiance qu'il nous met dans l'àme, à tout ce qui existe ; ce prix singulier que nous alla chons aux moindres choses qui concernent notre passion : tout cela constitue un état sans pareil et plein de délices . Amour ! celui qui seul a connu les plaisirs peut se vanter d'avoir vécu ! La comlesse n'avait jamais été aimée avec celte fougue arbitraire. Pour mieux dire , elle n'avait jamais été véritablement aimée . Elle , non plus, elle ne s'était fait jusqu'alors aucune idée de cette existence pénétrée par une autre exis tence, de ce sentiment passionné perpétuelle ment avivé par les ressources infinies de la force et de la jeunesse. Auprès d'elle j'éprouvais des emportements sans but. Ma passion tenait de l'idolâtrie. Elle s'élevait jusqu'à l'extase. Quel singulier homme vous êtes ! ne cessait de me répéter madame de Chalis . Elle m'aimait à sa façon, c'est - à -dire d'une OU LES MEURS DU JOUR. 87 > façon que je pourrais appeler « comparative. » Un moment subjuguée, elle reprenait aussitôt possession d'elle - même. Cela la ravissait de me voir, dans mes transports les plus passionnés, contempler de tout près, en l'entourant de mes deux bras , sa tête si chère et si belle . Mais elle ne se sentait ni intimidée par mes regards, ni maîtrisée par mes transports. Imperturbable, avec ses yeux bleus, ses lèvres à demi dépliées par un beau sourire, elle avait toujours l'air absorbé dans une contemplation intérieure, qui , mieux que mes caresses , lui soulevait l'âme et l'entraînait si loin , qu'elle ne m'apercevait plus. Quelquefois, supposant que le souvenir d'un an cien amant l'occupait peut - être , je me désolais . Elle m'interrogeait alors , et il n'y avait aucun moyen de ne pas répondre, car elle était impé rieuse et voulait tout connaître . Mais elle se met tait à rire quand je lui avais confessé mes soup çons , et , frappant ses deux mains l'une contre l'autre . - Mon Dieu ! que vous êtes bèle ! s'écriait- elle. 38 LA COMTESSE DU CHALIS XXX > > J'avais beau lui donner des conseils de pru dence, elle ne les suivait jamais. Ti lui était im possible de se soumettre à une gène . Ce qu'elle souhaitait devait être fait sur -le -champ. Peu à peu, j'en arrivai donc à passer tous mes instants છે auprès d'elle . Chaque jour, vers midi , je venais la prendre . Je la voyais de loin sur le chemin , s'avançant au - devant de moi , dans ce costume demi- galant, demi-masculin , qu'elle porta la première, et qui, depuis , fut adopté par toutes les femmes : robe courte et veste flottante en ca chemire noir , tout pailleté de grains de jais , jupon de laine rouge dépassant la robe, haules bottines enserrant le bas de la jambe, gants de peau de couleur saumon , chapeau -assiette ac compagné de ces rubans tombantjusqu'aux talons , et si plaisamment appelés : suivez -moi, jeune homme . Ainsi vêtue, avec une grosse boucle de OU LES MŒURS DU JOUR. 89 ses blonds cheveux flottant sur son épaule , et s'appuyant sur une ombrelle au manche en ivoire de narval , elle marchait à mon côté, et le soleil faisait étinceler les broderies de jais de sa veste, qui ressemblait de loin à une armure noire. Nous allions à travers les roches, à la recherche de quelque coin perdu sous les branches. Là , étendus sur les mousses odorantes, au bord d'un clair ruisseau bavard , les têtes ombragées par les panaches de feuilles des châtaigniers, nous demeurions des heures à parler de millo choses charmantes. Le lac , à une immense pro fondeur, reluisait au- dessous denous, bleu , pai sible , avec de légères guirlandes d'écume sur les bords. Les nuages irisés glissaient silencieuse ment sur nos têtes et promenaient leurs ombres tout le long des plaines et des monts . Et chaque soir, à la nuit tombante , je la re trouvais encore . Je me glissais à travers la haie décorée de clématites qui séparait son jardin de la route, et je m'avançais, les bras étendus, à travers les arbres, vers une porte dérobée où elle 90 LA COMTESSE DE CHALIS m'attendait . Lorsque j'étais arrivé là , une main qui ne tremblait pas saisissait la mienne . Elle m'entraînait, dans les ténèbres, vers la chambre disposée tout exprès pour me recevoir. Tout le monde dormait au chalet : les gens et les enfants , et cependant nous parlions bas , nous ne parlions même pas . Nos lèvres, pour exprimer nos sensations, n'avaient que faire de la parole. Ces belles nuits où nous n'avions pour nous éclairer que la lumière des éloiles tremblotant à travers les rideaux de feuilles élégamment suspendus devant notre fenêtre ouverte ; ces nuits d'amour qu'embaumait le vent des montagnes, tout par fumé de senteurs de roses et de jasmins ; ces nuits de silence, d'extase , de caresses passionnées , que nous savourions avec les défaillances et les impétuosités de la jeunesse , quoiqu'elles aient été suivies de bien d'autres , pesantes et solitaires, celles-là ! quand je vivrais mille ans , je ne les oublierais jamais ! OU LES MEURS DU JOUR. 91 XXXI Cependant quelquefois le monde venait nous séparer avec ses obligations tyranniques . Il y avait surtout de certains jours où les visites af fluaient au chalet. C'étaient, pour la plupart, des gens de haute naissance ou de grande situa tion, appartenant à toutes les nationalités de la terre , et qui , se rendant en Suisse ou en Italie , et traversant la ville d'Aix , auraient cru manquer aux convenances s'ils n'étaient allés saluer la comtesse. Je me désespérais alors, car tout le temps qu'elle accordait à ces indifférents était autant de pris sur des heures qui m'apparte naient . Pour elle, elle se soumettait à ces con trariétés avec une tranquillité d'humeur qui ne laissait pas de me surprendre. Pendant que je boudais, feignant de feuilleter des albums dans un coin du salon , elle se répandait en amabilités et en prévenances de toules sortes : retenant à 92 LA COMTESSE DE CHALIS dîner les hommes, promenant dans sa voiture les femmes et les jeunes filles, et ne pensant pas plus à moi dans ces moments- là que si j'avais été l'un de ses meubles . Il est vrai que ces visiteurs, qui m'horripilaient, donnaient à la comtesse des nouvelles de Paris , lui racontaient les propos médisants qui couraient, depuis son départ, sur quelques-uns de ses intimes , l'entretenaient des modes nouvelles, des mariages qui allaient se faire, des anecdotes qu’on citait sur les actrices des petits théâtres el quelques autres demoiselles, des projets de distractions qu'on formait pour l'hiver, des changements survenus dans le per sonnel des ambassades. Quelques- uns lui don naient à lire des lettres de Trouville , de Bade, d'Ems , de tous les lieux enfin où le monde trans porte son oisiveté pendant la saison des chaleurs. Presque tous lui parlaient du prince Titiane , les uns avec une intention malicieuse, les autres par habitude, sans y prendre garde. On le croyait à Aix . N'y était-il pas venu ? Pourquoi donc était- il parti ? Ces questions me mettaient au supplice , OU LES MEURS DU JOUR. 93 mais elles ne semblaient pas gêner la comtesse. Elle était si maîtresse d'elle- même, qu'elle par lait du prince avec autant de naturel qu'elle eût parlé de son mari . XXXIT J'étais heureux ! Ces nuages même qui s'éle vaient entre nous de temps à autre ne faisaient que mieux resplendir, en s'évaporant, le ciel charmant de notre amour . Néanmoins - la na ture humaine est insatiable il y avait de cer lains jours où je sentais la tristesse me gagner le caur. Quelque chose qui ressemblait à de l'a baissement venait altérer la pureté de l'image qui vivait en moi , et je ne songeais plus alors à madame de Chalis que comme l'aurait fait un indifférent mis au courant, par le hasard , des secrels de son existence . Le souvenir de tout ce qui s'était passé entre elle et moi au sujet du prince , les terreurs qu'elle ressentait à l'occasion 94 LA COMTESSE DE CILALIS de ses lettres, terreur si accusée qu'elle s'expli quait à peine par le fait des relations les plus à intimes , la conviction que je m'étais faite sur la nature de ces relations , et alors l'indignité d'un pareil choix , l'idée que la comtesse s'était donnée à cet homme sans esprit , sans mæurs, qui n'a vait rien en lui de ce qui peut faire excuser la faute d'une femme ! tout cela me navrait, dimi nuant la valeur du trésor que je possédais. Ce n'est jamais impunément qu'on laisse à l'esprit d'analyse la liberté de s'appliquer à certaines amours : une fois qu'on a commencé à réfléchir sur ces choses profondes et troubles qui se nom ment passion, devoir , l'âme, qui se complaît, par sa nature , à la recherche de toute vérité, ne peut plus s'arrêter dans son exploration. Il ne me suffisait donc pas de penser au prince : la comtesse étant la cause déterminante de mes ré flexions, après avoir pensé à lui , je pensais à elle . Et je songeais alors que cette femme si belle, si baut placée par ses attaches de famille et sa for tune , s'était donnée à moi bien vite ! Le motif OU LES MEURS DU JOUR . 95 même qui l'avait poussée à se donner avait je ne હૈ sais quoi qui me paraissait provenir plus de l'or gueilleuse gratitude d'une grande dame que de l'amour . Et si c'avait été un autre que moi qui se fût trouvé là , si bien à point, pour la faire rentrer dans la possession de ses lettres !... Cette idée me faisait souffrir. D'autres idées venaient alors s'ajouter à elle. Cette femme que j'adorais de toutes les forces de mon âme, elle était mariée. Son mari avait beau la négliger, la laisser, elle et ses enfants, dans un abandon que ne justi fiaient ni le soin de sa santé, ni cette sorte d'in différence aristocratique qui passe aux yeux de certaines gens pour une preuve de bon ton , elle n'appartenait pas moins à cet homme ; elle n'a vait pu se donner à moi sans le tromper. Ce besoin qu'éprouvent tous les hommes d'estimer ce qu'ils aiment, qui prend sa source dans la fierté la plus légitime, ce désir si compréhensible de voir la femme aimée placée dans l'opinion pu blique aussi haut qu'elle l’est dans nos propres cæurs, n'étaient pas satisfaits chez moi . La pos 96 LA COMTESSE DE CILALIS 2 session d'une telle femme - tous les hommes me l'eussent enviée flattait mon amour propre, en même temps qu'elle satisfaisait mon inclination ; elle ne contentait pas ma conscience. Souvent, avec une amertume singulière, et sans qu'elle s'en doutât , grand Dieu ! je me disais que si elle était née dans une condition sem blable à la mienne, si j'avais été le seul homme qu'elle eût aimé , si je l'avais prise , jeune fille, pour lui donner mon nom en même temps que mon amour, aucune des pensées qui m'attris taient ne me serait venue à l'esprit. Pourquoi le mariage aurait -il rien gâté dans mon bonheur ? Femmes trop faciles ! on ne vous l'a jamais assez dit, on ne vous le criera jamais assez aux oreilles : si sincèrement qu'on vous aime , si dignes que vous soyez d'être aimées , si légitimes que soient vos griefs contre vos maris, en même temps que votre amant prend possession de votre personne, quelque chose d'amer et de triste , qui n'est pas le mépris, mais qui , extérieurement , se tradui rait par le sarcasme, prend possession de votre OU LES MEURS DU JOUR. 97 > le 2 amant, et l'homme qu'en pleurant , pour la pre mière fois, vous attirez sur votre cæur, par seul fait d'une pensée que sa délicatesse vous laissera toujours ignorer, consomme votre cha timent ! XXXIII 2 Puissent les gens superficiels me pardonner ces réflexions ! Elles ne sont pas du monde, j'en conviens, mais il était naturel que je les fisse . Elles se concilient mal , je l'avoue aussi , avec celle curiosité de la haute société et ces désirs immodérés de partager son existence dont j'ai parlé au commencement de ce récit, comme de l'un des faits particuliers de ma jeunesse. Je ne veux ni chercher à nier, ni essayer de pallier au cune des discordances de ma conduite ; ce que je tiens à constater, c'est que ces réflexions ne m’étaient jamais venues à l'esprit avant la pos à session , 6 98 LI COMTESSE DE CIALIS Elles curent un résultat qui pourra surprendre. Afin de me faire excuser à moi-même l'origine et la nature de notre liaison, je résolus d'élever l'âme de la comtesse et d'essayer de la détacher des futilités dans lesquelles, jusqu'alors, elle avait vécu . Singulières contradictions de la con science ! je sentais que j'agissais mal en possé dant la femme d'un autre, et , ne pouvant prendre sur moi de la répudier, je cherchais instinctive ment à compenser le dommage moral que je lui causais . La comtesse était très -intelligente, elle avait la curiosité et le sentiment des choses, mais son instruction était déplorable. Pas une idée juste ! Son bagage intellectuel reposait tout entier sur les conventions et les préjugés sociaux . Elle ne se gouvernait que par ses sensations : jamais par la réflexion . J'étais surtout choqué de voir qu'elle ne lût jamais . Je l'interrogeai : elle m'ap prit qu'il n'y avait pas un livre chez elle . Non seulement elle ne possédait pas la plus légère notion des sciences , mais les chefs -d'æuvre de l'esprit humain , même ceux qui semblent avoir OU LES MEURS DU JOUR. 99 . élé spécialement écrits pour les femmes, elle savait à peine leurs noms. La Gazette des étran છે gers, la Vie parisienne, qu'elle recevait à Aix , c'était là sa littérature !... Elle me parlait parfois des théâtres ; je lui demandai quels étaient ceux qu'elle fréquentait . Elle me répondit qu'elle allait à l'Opéra el aux Italiens pour y voir du monde, mais que, pour son plaisir, elle préférait, et de beaucoup, les Variétés , le Palais -Royal, les Bouffes -Parisiens. Ainsi , celte femme dont le goût faisait loi dans la première ville du globe ; dont les toilettes, les bijoux, les livrées, les ameublements pouvaient être cités comme des modèles ; celte femme, reine par la beauté , le charme, les manières, la distinction , elle ne re cherchait d'autres aliments pour son esprit que les lurpitudes de la Belle Hélène et les inepties de Bu qui s'avance ! 100 LA COMTESSE DE CHALIS XXXIV Est- ce que j'ai le temps de lire! répondit elle aux observations que je me permis de lui adresser . Et comme je n'osais rien dire, car elle me dés armait par son assurance , elle reprit avec un air de raillerie qui dissimulait mal un méconten tement intérieur : Les femmes, de nos jours , n'ont qu'une obligation à remplir envers la société : PLAIRE ! ... Quand pour la première fois vous m'avez ren contrée, vous êtes- vous informé de ce que je pouvais avoir de mérite ? Non . Je vous ai semblé belle ; vous m'avez vue très-entourée ; on vous a dit que j'étais l'une des trois ou quatre femmes qui donnent le ton à l'Europe. Cela vous a en thousiasmé . Vous m'avez adorée, vous m'adorez encore. Si j'en savais aussi long que vous sur OU LES MEURS DU JOUR, 101 une foule de choses, m'aimeriez- vous davantage ? Vous êtes professeur, c'est bien . Tàchez de ne pas devenir pédant, mon cher. Je ne dis rien encore , elle avait raison . Je ré fléchis que ce n'était pas la fréquentation du prince Titiane qui aurait pu modifier de telles idées . De quoi ce corrompu petit crevé pou vait-il bien parler à sa maitresse ? Mais le mari! comment celui qui avait indissolublement lié sa vie à la sienne, qui répondait en quelque sorte de la direction de ses idées et de sa conduite, comment n'avait - il pas essayé de tenter ce que moi, son amant, je voulais faire ? Je réfléchis alors que je m'y étais mal pris avec la comtesse , et j'attendis qu'une circonstance me fournit le moyen de poursuivre le but qu'à lout prix maintenant je voulais atteindre 6 . 102 LA COMTESSE DE CHALIS XXXV Cette circonstance se présenta de la manière la plus inattendue , à l'occasion d'un savant qui avait failli se noyer en explorant les rives du lac du Bourget pour y trouver des débris d'habitations lacustres . Tout le monde s'entretenait en ville de son accident, et , par contre , de ses recherches. Le bruit en vint naturellement aux oreilles de la comtesse . Comme elle ne comprenait absolument rien à ce sujet de conversation , et qu'elle était désæuvrée d'ailleurs , un soir où nous nous pro menions en tête- à- tête , elle me pria de lui expli quer « ce que cela signifiait. » Instruit comme je l'étais par l'expérience , je ne commis pas la faute de la satisfaire , mais, voulant exciter sa curiosité , je lui fis une réponse vague, qui devait être du chinois pour elle . Elle tomba immédiatement dans le panneau que je lui tendais. Alors, afin de la piquer au jeu , je lui dis que toutes les OU LES MEURS DU JOUR. 103 sciences se tenaient entre elles ; qu'il était im possible de lui donner la plus faible notion de l'une sans lui parler des autres ; qu'il y avait des préliminaires à toutes choses, que les prélimi naires étaient bien arides, et qu'ils pourraient nous mener loin , l'ennuyer peut- être. Est- ce que vous me prenez pour une sotte ? me répondit madame de Chalis. J'exige mainte nant que vous me mettiez à même de comprendre ce dont tout le monde parle autour de moi. Alors ... la situation eût peut-être été ridicule , si elle n'avait eu ses côtés touchants ! alors je fis appel à tout ce que la nature a bien voulu me départir d'intelligence, et me voilà auprès de cette belle jeune femme, si frivole, à laquelle on n'avait jamais parlé que de fadaises , levant le doigt vers les étoiles , et expliquant pour elle , dans un langage que je m'efforçais de rendre aussi clair que possible, les plus formidables pro blèmes qui aient jamais passionné l'humanité. Je commençai par retracer l'histoire de la formation 104 LA COMTESSE DE CHALIS probable des mondes . Je dis leur nombre , leur éloignement de la terre , leur volume, les lois en vertu desquelles ils se meuvent à travers l'espace , décrivant les planètes après les soleils , et parlant des étoiles naissantes, après avoir mentionné les mondes vieillis , les mondes morts. De là , je passai à l'habitabilité des sphères célestes , et , m'appuyant sur l'exemple de la terre, je relatai sommairement par quelles phases successives lo globe , passant de l'état gazeux à l'état liquide, puis s'entourant d'une légère écorce , parvint à se couvrir enfin de végétaux . Après cela j'indiquai la première apparition de la vie sur le globe, puis je décrivis les soulèvements du sol , les commo tions volcaniques, les continents émergeant de l'onde ; et alors je traçai l'esquisse de la théorie de l'enchaînement des êtres , les uns se substituant aux autres, dans l'effort lent et continu de la na ture qui va toujours de perfectionnement en per fectionnement. Une heure m'avait suffi pour condenser dans une improvisation rapide les dé couvertes de Galilée, de Copernic, de Kepler, de OU LES MEURS DU JOUR. 105 Newton , de Laplace . Il ne me fallut guère plus pour passer en revue les travaux de Geoffroy Saint- Hilaire , de Lamark , de Lyell , de Vogt, de Darwin . Je fus assez heureux pour me faire com prendre et pour exciter la curiosité de mon au ditrice . L'immense tableau que je déroulais à ses yeux était si nouveau pour elle , qu'elle m’é coutait sans mot dire . Toutes les idées qu'elle s'était faites , ou plutôt que , petite fille, des maîtres qu'elle n'écoutait pas , lui avaient logées dans l'esprit , étaient renversées . Les origines sauvages et l’antiquité de la race humaine m'a vaient ramené au but de ma dissertation , c'est-à dire aux recherches du savant qui explorait le lac du Bourget. Lorsque je fus arrivé là , feignant de croire que la curiosité de la cointesse était amplement satisfaite, je m'arrêtai. Mais elle ne le voulait pas ainsi. Après ? dit-elle. Elle me regardait avec la stupéfaction d'une créature qui entendrait parler une pierre. J'avais grandi dans son esprit de cent coudées. 106 LA COMTESSE DE CIALIS Alors, m'encourageant moi-même , j'avais le cæur enflé de mon triomphe – je retraçai l'his toire toujours émouvante, quoique désolante toujours , de l'humanité. Je la représentai débu tant sur la scène du monde par l'anarchie, la violence , mille superstitions, qui, pour changer d'objets, n'en devaient pas moins être éternelles. Je dis la continuelle répétition des mêmes causes amenant invariablement les mêmes effets : les empires fondés par l'ambition d'un seul , allant toujours en élargissant leurs frontières, et péris sant enfin , les uns après les autres , par l'exagé ration du principe d'envahissement. L'Inde , l'É gypte, la Mésopotamie, la Perse, Carthage, la Grèce, Rome, passèrent tour à tour dans mon récit , avec leurs cortéges de grands hommes ; j'entends par là , non ceux qui se firent un nom par l'oppression et par la guerre, mais ceux qui , d'un cæur fort et d'une âme magnanime, travail lèrent par la science, la philosophie, les lois , les arts , à l'ennoblissement et à l'affranchissement de l'humanité . Cette manière d'envisager la phi > 7 OU LES MEURS DU JOUR . 107 2 losophie de l'histoire toucha singulièrement la comtesse . Dès le début de mon récit, lorsque je fis le dénombrement de ces mondes, sphères dé mesurées régulièrement charriées à travers l'es pace , et qui , pour une femme futile comme elle , ne représentaient que des taches d'or palpitant dans la nuit sur un voile bleu, une sorte d'admiration s'était peinte sur son visage . Elle ne jugeait pas l'univers si vaste, si merveilleusement administré. Mais quand je lui montrai , en même temps, et le génie et la stupidité de la foule pensante ;; lorsque relatant les événements les plus importants de l'histoire moderne , je signalai l'esprit de routine et d'obscurantisme s'opposant constamment aux efforts du liberalisme et du progrès, oh ! alors, elle fut émue . - Je ne m'étais jamais doutée de tout cela ! s'écria-t - elle . Cependant il ne pouvait pas me sulfire d'avoir fait à ses yeux ce naïſ et chaleureux étalage de mon savoir. Dans ma pensée, l'ensemble des faits que je venais d'énumérer ne constituait que les 108 LA COMTESSE DE CIALIS prolégomènes d'une démonstration plus utile. Il fallait une conclusion à tant d'événements inco hérents, et cette conclusion , selon moi , ne pou vait consister qu'en des principes de morale fixe, aboutissant à une règle de conduite. J'avais pris madame de Chalis par la main , et, l'amenant à une place d'où l'on découvrait une immense étendue de la voûte céleste : - Supposez- vous , lui dis - je, que cet univers se soit fait tout seul , ou qu'une volonté toute puissante et intelligente ait présidé à sa création? Croyez-vous, en admirant l'ordre qui régit ces milliards de mondes, que cette volonté s'exerce encore, et ne vous sentez- vous pas en droit de dire qu'elle s'exercera dans tous les temps ? Ne me ré pondez point par des banalités de catéchisme. S'il est un Dieu — et ce Dieu est , ou il devient possible de constater des effets sans cause, ce qui serait absurde - ce Dieu existe pour tous les hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent, et ce n'est pas seulement depuis dix- neuf siècles , c'est de toute éternité que, par son æuvre, et par > . OU LES YEURS DU JOUR . 109 son quvre uniquement, il s'est affirmé. Descendez maintenant dans votre conscience : ce n'est pas parce que vous avez reçu une éducation quel conque, c'est uniquement parce que vous faites partie de la race humaine, que les notions du bien et du mal vivent en vous. Malgré vous , quelque intérêt que vous pensiez avoir au contraire , le mal , quand il se traduit à vos yeux par un fait, vous cause une répulsion instinctive , et dans la vie comme dans l'art , lequel n'est que la représen tation idéalisée de la vie , vous ne pouvez vous in téresser qu'au bien seul. Je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que dans tous les temps les mêmes idées de justice , d'honnêteté , de bienfaisance se sont imposées à l'humanité . Les hommes ont fait le mal , il est vrai , mais c'est quand leurs passions les poussaient à le faire, et , remarquez ceci : les hommes n'ont jamais pu le faire sans être convaincus qu'ils le faisaient. Dans l'ignorance où nous végétons à l'égard des fins de co monde, il est donc une règle à l'aide de laquelle nous pouvons toujours nous conduire , si toutefois 2 7 110 EA COMTESSE DE CHALIS . nous avons l'âme assez élevée pour ne pas colla sentir à vivre d'une existence purement bestiale, et si , en vue de nous ennoblir, et non pour une récompense, nous voulons remplir librement les plus nobles de nos fonctions. Ces fonctions eussent été moins nobles si une obligation quelconque et implacable, telle que la satisfaction de nos besoins, par exemple, nous y avait assujettis . Ce qui fait notre honneur lorsque nous les accomplissons, c'est que rien ne nous force à les accomplir. Dieu étant à examiner ce qui se passe parmi les hommes il faut conclure que les desseins de Dieu sont impénétrables, car il ne peut être que juste, et l'injustice s'étale partout ici-bas ; car il ne peut être que bon, et la méchanceté trop sou vent triomphe; car il ne peut être qu'intelligent, et la sottise nous gouverne. Mais tout impéné trables que soient les desseins de Dieu , on peut dire que celui qui pratique avec intelligence la justice et la bonté les favorisc . Celui -là, plus il agit bien , plus il s'élève au - dessus de la condition animale et se rapproche de la condition divine. OU LES MEURS DU JOUR . 111 Là esi notre devoir. En cela doit être notre but. En dehors de cela, tout n'est quecontradictions, ténèbres , mensonges . Si donc nous ne pratiquons pas le bien, comme il le faudrait, par suite d'une passion véritable pour le bien même, prati quons- le par dignité humaine, en vue de nous hausser au -dessus de nous-mêmes et de nous rap procher du Créateur. XXXVI C'était à mon tour d'être ému . Je n'avais pu remuer de telles idées avec une âme froide ou purement spéculative . La comtesse cependant se demandait où je voulais en venir. Elle me le dit . Le rôle que je m'étais tracé à l'avance me parut alors d'une délicatesse excessive . Vous devez me prendre pour quelque rhé teur, lui dis-je en souriant . Il est si peu habituel aux gens du monde de débattre de telles ques tions ! il est surtout si rare de voir un amant les 112 LA COMTESSE DE CIALIS. exposer devant l'esprit de la femme qu'il aime ! Tous les hommes semblent s'être donné le mot aujourd'hui powr ne pas penser. Le seul problème véritablement digne d'intérêt, non- seulement ils ne l'examinent pas , ils le repoussent. C'est pour moi un continuel sujet de stupéfaction que des créatures intelligentes puissent s'occuper d'autre chose. L'énigme posée devant nous est si im portante ! Que sont toutes ces misérables ques tions politiques , sociales, économiques qui nous divisent auprès d'elle ! S'enrichir à tout prix, se divertir, éviter toute préoccupation qui ne tend à la satisfaction de nos petits intérêts et de nos plaisirs, couvrir nos vices d’un vernis d'hypocrisie, afin de nous déguiser leur lai deur à nous- mêmes : tels sont les penchants de l'humanité dans la seconde moitié du dix neuvième siècle ! Eh bien , en vous parlant comme je le fais , je ne suis stimulé ni par le vain désir de me montrer supérieur à ce triste siècle , ni par celui de vous imposer des idées qui vous semblent une critique déguisée peut pas OU LES MEURS DU JOUR. 113 > ètre. Une seule chose me pousse : l'intérêt de votre bonheur. Dites tout ce que vous avez sur le cæur, me répondit madame de Chalis . En ce moment surtout, rien de vous ne peut me blesser. Alors , repris- je en la regardant avec ten dresse , avez- vous jamais calculé que , par votre naissance , volre situation dans le monde, votre beauté, votre fortune , vous aviez dans les mains une force considérable ? votre conscience vous a - t-elle dit que , jusqu'à présent, par suite de la singulière éducation qu'on donne aux femmes et d'un manque de direction dont vous n'êtes pas responsable, vous n'aviez jamais su vous en ser vir ? Oui , je me le suis dit , et bien souvent. Mais qu'y pouvais-je faire ? Croyez-vous que ce soit une existence heu reuse ? continuai - je ; croyez-vous même que ce soit une existence intelligente et honorable, que celle de tant de femmes de votre condition , et qui , si elles n'y prennent garde, va les faire tom 114 LA COMTESSE DE CHALIS, ber dans le mépris public? Elles diront , et elles s'appuieront pour cela sur d'irrefutables exem ples, que l'on peut être une honnête femme et cependant aimer les distractions . Je leur répon drai, moi , qu'il en est des divertissements comme des goûts, dont les uns rapportent de la considé ration et les autres le contraire. Quand on vit d'une certaine manière, on autorise toutes les suppositions. La foule , qui n'est pas tenue de savoir ce qui se passe dans les intérieurs, ne peut baser ses jugements que sur les apparences. Per mettez -moi d'entrer dans le délail des choses, afin de me faire mieux comprendre. Lorsqu'une femme se montre aux yeux du public vêlue comme une courtisane, il se croit en droit d'af firmer qu'elle en a les mæurs. Quand il en ren contre une autre à Mabille, il suppose immédia tement qu'elle ne peut y aller que pour y faire un vilain métier. S'il en surprend une troisième à l’Alcazar, se pâmant de plaisir aux chansons graveleuses d'une Malibran populacière, il ne lui est guère possible de se figurer qu'elle ait l'âme Ol' LES VEURS DU JOUR. 115 pure, et encore moins le goût des choses élevées . Celle - ci, qui permet aux hommes de tenir devant elle des propos lestes , voulez-vous que ces hommes l'estiment? Je sais que, grâce à la facilité des communications, à l'extrême divisibilité des for tunes , à une sorte d'impulsion qui vient de haut , et à l'attrait qu'a toujours exercé le caractère français sur les nations voisines , Paris, depuis dix ans, a cessé d'être la capitale d'un grand empire, pour devenir un immense caravansérail à l'usage des gens qui s'ennuient. Je sais aussi qu'il n'était guère possible que les maurs diffé rentes de tant de peuples qui s'abattent chez nous des quatre coins de la terre pour s'y divertir ne finissent pas par déteindre sur nous . Aujour d'hui, en effet, et c'est triste à dire , il n'y a plus , à proprement parler , de mæurs françaises . Notre finesse, notre élégance native , notre esprit , cet art que nous possédions au suprême degré, de donner de la valeur aux plus petites choses, tout cela est mêlé, confondu chez nous avec je ne sais quelle rusticité de manières ,> un scepticisme 116 LA COMTESSE DE CHALIS gouailleur et toutes sortes de vices petits et bètes qui , depuis que la France existe, n'y avaient jamais fait que de courtes apparitions . Mais c'est une raison de plus pour que nous réagissions de toutes nos forces contre celle infection des meurs étrangères . Et , pour en revenir à mon point de départ, je dis qu'il ne suffit pas d'être une bonne et honnête femme, mais que lorsqu'on veut être considérée, il faut aussi le paraître. Ah ! comme avez raison ! fit alors madame de Chalis ; tout ce quevous dites là , je me le suis dit cent fois à moi-même. - Eh bien , lui répondis-je, assez surpris de mon succès , pourquoi , vous qui êtes capable de réflexion et pensez comme moi sur ces choses dé courageantes, pourquoi ne modifiez-vous rien dans votre existence ? Elle s'attendait à la riposte, car elle la para sur-le-champ Parce que, me dit-elle, je ne me suis jamais sentie assez forte pour essayer de résister au cou rant qui m'entraîne. On ne fait pas ce qu'on OU LES MEURS DU JOUR 117 juge convenable et bon dans le monde. On fait ce que les autres font. Je ne sais qui donne l'im pulsien ni d'où vient l'exemple . Il en est des mæurs comme des modes : personne de connu ne les transforme, tout le monde les suit. Si j'avais vécu à la fin de ce dix -huitième siècle dont tout à l'heure vous faisiez un si grand éloge , il est pro bable qu'à l'exemple de tant d'autres femmes, j'aurais été une personne sérieuse, instruite, pas sionnée pour la recherche de la vérité, que j'au rais eu l'horreur de l'hypocrisie et des choses fri voles , et que j'aurais tenu à honneur de réunir les célébrités de ce grand siècle dans mon salon . Je vis , malheureusement, dans la seconde moitié du dix -neuvième siècle. Ce qu'il aime, je n'ai pas besoin de vous le dire. Prenez-vous-en à lui de ce qui vous déplaît dans mes actions. Dieu m'est témoin , répliquai-je aussitôt , que ina seule affection pour vous a dicté le langage qui vous mécontente. Si je vous aimais moins , je ne songerais qu'à vivre en paix auprès de vous, et , satisfait de l'existence que vous me faites, je 7 . 118 LA COMTESSE DE CHALIS > ne m'exposerais pas à la bouleverser pour vous servir . Vous êtes un très - honnêle homme! s'écria t- elle alors, en me serrant les mains . Tout autre , à votre place, n'aurait songé qu'à tirer de moi une satisfaction d'amour-propre et des plaisirs. Vous, vous n'avez qu'une pensée : me récompen ser de l'affection que je vous porte . Vous le faites de la manière la plus délicate et la plus touchante. Quoiqu'il ne soit guère possible, à une femme surtout, de rompre avec certaines habitudes et de remonter certaines pentes, je vous livre la direction de ma vie . Faites- en ce que vous vou drez ! XXXVII Oh! dans ce moment solennel, j'en fais le ser ment, elle était sincère . Aucune considération ne l'obligeait à me tromper. De même que ces damnés dont parle Dante, lesquels, précipités du OU LES MEURS DI JOUR. 119 ciel,2 conservaient dans les flammes le souvenir des béatitudes célestes, elle avait le regret du bien qui, jadis, avait traversé ses rêves . Et , stimulée par moi qui m'efforçais de la rehausser devant elle- même, elle faisait ce qu'elle pouvait pour croire en elle , pour remonter le cours d'une existence dévoyée . XXXVIII La preuve de ce que je dis se trouve dans les modifications qui transformerent immédiatement la manière de vivre de la comtesse . Jusqu'alors, à l'exemple de la plupart des femmes de son rang ,, elle voyait à peine ses enfants , et les pauvres petits, nerveux el débiles, ne vivaient qu'auprès de leurs bonnes, dont l'une Allemande et l'autre Anglaise , leur laissaient faire tout ce qu'ils vou laient. Leur première éducation avait donc été à peu près nulle. En revanche, on ne leur avait guère inculqué que des idées fausses . Et puis on 120 LA COMTESSE DE CHALIS les bourrait de gimblettes et de bonbons tout le long du jour, et quand , soir et matin , on les pré sentait pendant quelques minutes à la comtesse , ils se tenaient devant elle , paralysés par la ter reur d'être grondés. Je commençai l’æuvre à laquelle j'avais résolu de consacrer ma vie en tra çant à madame de Chalis ses devoirs de mère, Je lui appris que sa première obligation vis - à - vis de la société comme d'elle-même, était de ne jamais quitter ses enfants. Je lui appris encore que c'é lait elle qui devait se charger des moindres dé tails de leur instruction jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de passer dans les mains des hommes. Après cela , j'entrepris de la détourner des pro digalités insensées auxquelles elle se livrait, dé pensant sans compter, et pour des fanfreluches qui ne lui rapportaient pas plus d'honneur que de plaisir , des sommes qui auraient suffi pendant une année à la subsistance de plusieurs familles. Je m'efforcai autant que possible, de la tenir dans une sorte de juste milieu intellectuel, éga lement éloigné du rigorisme et de la licence. Je OU LES MEURS DU JOUR. 1:21 > lui disais qu'une grande fortune constituait inva riablement une criante injustice, et qu'elle ne pouvait se faire excuser aux yeux des âmes libé rales qu'autant qu'elle était intelligemment dé pensée et qu'une part, très- large, en était faite aux nécessiteux . Le plaisir de donner est le plus noble que connaisse l'espèce humaine. Je révélai les secrets de ce plaisir à la comtesse. Elle m'en remercia quand elle en eut goûté . Chaque jour, maintenant, après avoir passé une heure à faire lire elle- même ses enfants, elle montait avec eux dans sa voiture et s'en allait courir les environs de la ville d'Aix , visitant les plus pauvres ma sures , forçant sa répugnance pour demeurer quelques instants auprès de lits nauséabonds où la misère se débatlait côte à côte avec la souffrance. Elle revenait de là la bourse vide et l'âme navrée. - Eh bien, quoi! lui disais- je , allez - vous dé . faillir ? Vous en verrez bien d'autres , par la suite! Je vous conseille de vous plaindre. Vous rem plissez le rôle de la Providence absente. En con naissez - vous de plus beau ? 122 LA COMTESSE DE CILILIS Ainsi je me faisais joyeux pour l'encourager. Et elle me savait gré de mon intention chari table. Plus je pense à ce court espace de temps où , jour à jour, elle se transformait, plus je me crois en droit d'affirmer que, malgré son passé, si elle avait toujours vécu auprès de moi, et loin du monde, je serais parvenu à faire d'elle la meilleure et la plus intelligente des femmes. Il n'était pas de jour où je nc découvrisse en elle de nouvelles qualités aimables. Sa beauté se transfigurait. Elle devenait plus noble , plus pure. En même temps elle répudiait ce que j'avais toujours trouvé de blessant dans sa hauteur. Les lectures auxquelles je l'assujettissais contri buaient , autant au moins que mes conseils , à lui détacher l'âme des billevesées dans lesquelles, jusqu'alors, elle s'était complu. Je m'efforçais , en l'instruisant, de la distraire. J'étais enfin, et de toute manière, ce que devrait toujours être , auprès de sa femme jeune, belle, l'époux qu'elle aime et qu'elle a choisi. 2 OU LES MEURS DU JOUR. 123 XXXIX Il nous fallut malheureusement nous séparer au moment où je louchais au but de mes efforts. L'époque où chaque année j'allais passer un mois à Nantes , auprès de mon père, était arrivée . La comtesse, de son côté, était attendue à Biarritz . Je ne sais plus quelles raisons elle me donna pour me convaincre qu'il était indispen sable qu'elle allât retrouver ses amies dans ce lieu de plaisance que je ne connaissais alors que d'une façon vague. Le fait est que je n'y fis pas d'opposition . Madame de Chalis avait reçu , depuis quelques jours, de nombreuses lettres qui l'en tretenaient des plaisirs sans cesse renaissants de cette résidence princière. On lui citait les noms des arrivants , des personnes attendues . On lui parlait des fêtes qui s'y préparaient, des costumes qu'on y devait inaugurer. Elle ne se possédait plus . Sans m'en rien dire, elle écrivit à Paris à 124 LA COMTESSE DE CIALIS tous ses fournisseurs, à Worth , pour lui com . mander des robus ; à Jordan , son cordonnier - un artiste ! disait- elle pour luj demander des chaussures ; à Petiteau , le joaillier, pour lui réclamer les parures qu'elle lui avait confiées avant son départ ; à Félix , pour le prier de lui envoyer quelques -uns de ces chapeaux merveil leux , tissus de gaze , de fleurs et d'air tramé qui , des mains de ses ouvrières , vont se poser sur les têtes les plus belles et les plus aristocratiques de l’Europe. La comtesse écrivait encore pour qu'on lui adressât à Biarritz des dentelles , des gants de Saxe, des parfums. Tout cela m'inquiétait . Elle avait beau me dire « qu'elle n'était plus la même femme, » et que si elle allait à Biarritz , c'est qu'elle se devait au monde, ct qu'elle ne manquerait pas de m'écrire, et que nous nous retrouverions à Paris à la mi- octobre ; en voyant ses femmes de chambre passer la moitié de leurs nuits à confectionner tant d'ajustements ! et la comtesse écrire tant de lettres ! et les pauvres négligés avec les enfants ! je sentais la méfiance OU LES MEURS DU JOUR. 125 me serrer le cour. Je remarquai , le dernier soir, que les regards de madame de Chalis évitaient les miens, el puis s'y attachaient à la dérobée avec une expression singulière. Il ne me fut pas possible de deviner si c'était le regret de la sépa ration qui leur communiquait cet air de langueur. Elle soupirait . Je la regardai à mon tour . Je ne sais ce qu'elle vit ou plutôt ce qu'elle crut voir dans mes regards. Elle détourna la tête . Pour moi , en m'arrachant de ses bras, je ne pus m'em pêcher de verser des pleurs . Je venais de goûter de trop vifs, de trop purs plaisirs, et celle qui me les avait révélés, je craignais qu'elle ne m'é. chappát ! XL En arrivant à Nantes , je trouvai à mon père un air de mystère qui ne lui était pas habituel. J'ai dit que le digne homme m’aimait avec ten dresse . J'ajouterai maintenant qu'il avait reporté 126 LA COMTESSE DE CILALIS sur moi toute son ambition. La rudesse de l'exis tence qu'il avait menée n'avait aucunement dé teint sur son caractère. Je n'ai jamais connu de personne de son âge qui fût plus sincèrement libérale. Il souhaitait de toute son âme que je fisse une carrière brillante, mais il avait un sen timent si délicat et si élevé de la dignité et de la responsabilité humaines, qu'il serait plutôt mort sur place que de chercher à violenter la moindre de mes actions . Pour la première fois depuis mon jeune âge, je me sentis mal à l'aise devant lui. Je ne me dissimulais pas que ma passion pour la comtesse pouvait m'entraîner en toute sorte de hasards. Cette passion dérangeait déjà les plans d'avenir que mon père avait formés. Je ne lui confiai rien de mon secret. Je ne voulais pas l'affliger. Ce fut lui qui , sans s'en douter , me porta le coup le plus rude . Il me dit que depuis quelques mois il sentait ses forces baisser, et qu'il devait songer sérieusement « à se préparer pour le grand voyage. » Comme j'étais tout bouleversé OU LES MEURS DU JOUR. 127 en écoutant ces tristes présages , il ajouta en sou riant que les seuls préparatifs qu'il eût à faire étaient de m'établir honorablement. Je ne trou vais pas la force de lui répondre. Alors il me confia, toujours en souriant , qu'il m'avait trouvé une compagne belle, douce, de manières exquises et d'une modestie charmante ; et comme il ter minait son panégyrique, un coup de sonnette retentit , la porte s'ouvrit et deux dames entrè rent. Il ne me fut pas difficile de reconnaître dans la plus jeune la compagne dont mon père venait de parler. Six mois plutôt, en l'apercevant , j'aurais saulé au cou de mon père . Elle n'était pas plus belle .. que madame de Chalis, mais quelle différence avec cette dernière ! Une mise simple, un air de retenue et de pudeur, quelque chose d'aimable et de virginal répandu sur ses traits , dans ses yeux , empreint sur toute sa personne et dans le moindre de ses gestes . Oh ! c'est alors que je compris , et d'une façon accablante, que la dis tinction provient moins de la naissance que de > 3 128 LA COMTESSE DE CHALIS la pureté de l'âme . Cette jeune fille de famille obscure, qui avait été paisiblement élevée dans une ville de province, avait l'air que les reines devraient avoir . Les mots qui vous venaient aux lèvres en l'apercevant étaient ceux si poétique ment connus : « Je vous salue, Marie , pleine de grâce. » Elle se nommait Marie, et , comme sa patronne légendaire, sa vue purifiait le cæur. Il ne me fut pas difficile de le comprendre : le bonheur honorable était là , devant moi , pal pable , attrayant par sa sérénité' même. Il se pré sentait avec enjouement et avec décence . Son silence était éloquent . La jeune fille avait légè rement rougi en m'apercevant . Sans doute, on lui avait dit , comme il était juste de le faire, que je pouvais être un mari pour elle .. Cela rendait sa situation er..Harrassante. Mais moi , un moment ébranlé par la chaste apparition , je me sentis soudain ressaisir le cæur par le souvenir de la comtesse . Comme ces malheureux qui, d'excès en excès , sont arrivés à ne plus pouvoir se désal > OU LES MEURS DU JOUR. 129 térer qu'avec de l'absinthe, je me détournai de la source pure qui m'était offerte . Elle était trop saine pour moi . XLI Je n'osai pas cependant attrister d'un refus formel la joie de mon père . Je lui dis que les craintes qu'il manifestait pour sa santé ne me semblaient pas justifiées, et que, sans rien pou voir articuler contre la jeune fille qu'il me pro posait, et que je trouvais accomplie , je serais heureux qu'il voulůt bien me permettre de ré fléchir pendant quelques mois , le mariage étant chose sérieuse . Mon père fut- il la dupe de mon hypocrisie? Je l'ignore. Chaque jour , pendant plus d'un mois, il fit en sorte que je rencontrasse Marie . Je la trouvai toujours la même, faisant le plus grand honneur à son sexe . Rien en elle ne m'indiqua si j'avais fait sur elle une impression quelconque, 150 LA COMTESSE DE CILALIS Je remarquai cependant, le jour où j'allai prendre congé de sa mère, qu'elle disparut du salon juste au moment où je me levais pour faire mes adieux . XLII Les lettres que je recevais de Biarritz pendant mon séjour à Nantes ne me contentaient guère . La comtesse ne me parlait que de fêtes , de parties de plaisir . Pas un mot des enfants , aucun res souvenir des conseils que je lui donnais à Aix, aucun regrel pour les habitudes qu'elle y avait laissées . Je répondais en me plaignant doucement. Je lui disais que cette existence exclusivement composée de distractions me semblait bien vide, indigne de son intelligence, et qu'elle m'inquié tait pour l'avenir . Madame de Chalis m'accusait alors d'être jaloux , d'avoir un mauvais caractère . Puis, « pour me faire enrager, » disait-elle, elle m'annonçait qu'elle changeait régulièrement OU LES MEURS DU JOUR. 131 quatre fois de toilette par jour, et qu'elle éclip sait toutes les femmes, lesquelles « lui en vou laient à la mort ! » Après cela , elle se livrait à une joie folle en me parlant du bonheur qu'elle éprouverait à me revoir . Pressée par moi, elle revint à Paris un peu plus tôt qu'elle ne le voulait. Je la trouvai chan gée, hâlée, plus résolue que par le passé, lou jours un peu nerveuse , mais plus altière . Elle était comme grisée . Quels succès a- t- elle donc obtenus là -bas ? me demandai-je... En se retrou vant dans son centre , elle s'était refaite plus grande dame, plus indépendante, et moi , néces sairement, j'étais devenu plus soumis . Voyant qu'aucune de ses amies n'était encore rentrée à Paris, elle projeta de partir pour Bade . Je la sup pliai de n'en rien faire . Elle dit oui , puis non , puis soupira, m'embrassa et n'en parla plus . J'avais quitté le quartier des Écoles, où je demeu rais , pour me rapprocher d'elle, elle habitait un somptueux hôtel situé dans l'avenue de la Reinc-Hortense. - Presque chaque jour, pendant 132 LA COMTESSE DE CHALIS un mois, elle vint me voir dans le petit apparte ment que j'avais loué rue Miromesnil . Mais à mesure qu'approchait l'hiver, ses amies rentrant à Paris, les visites qu'elle daignait me faire devin rent de plus en plus rares . Le monde l'avait res saisie ! ... Ellene se levaitjamais avantonze heures. A midi sa toilette était faite. Elle déjeunait alors , toujours seule, puis elle recevait les hommes de son intimité jusqu'à deux heures . Les courses qu'elle faisait en voiture , chez ses fournisseurs : couturière , coiffeur, marchande de modes , la menaient jusqu'à quatre heures . Elle allait aus sitôt se montrer au bois , puis elle rentrait en ville pour faire des visites et prendre le thé, tantôt dans une maison , tantôt dans une autre . A sept heures elle dînait, puis elle changeait de costume, et elle s'échappait alors pour aller au théâtre, de là au bal , et se couchait enfin , le corps harassé, mais la tête parfaitement vide , vers les deux heures . Que restait- il pour moi dans une existence si fiévreusement occupée ? Presque rien . Une heure 2 OU LES MEURS DU JOUR, 133 au plus chaque semaine. Je l'attendais , elle ne venait pas, ou bien elle était en retard, el , dis traite , me disait , en me priant de l'excuser , « qu'elle avait mille choses à faire. » Elle se le vait alors, me donnait en riant sa main à baiser, et s'envolait à tire- d'aile . Je souffrais horrible ment de la voir ainsi m'échapper . Je n'osais lui faire des reproches . Je craignais de l'indisposer, el qu'elle ne profitât de l'occasion d'une querelle pour rompre. Un jour enfin —il y avait une quinzaine que je ne l'avais vue –- je compris qu'il ne me restait qu'une ressource pour retenir cet astre vagabond , dont la course désordonnée s'éloignait de plus en plus de mon ciel : c'était de me laisser entraîner dans son orbite et de me mêler à sa vie . XLIII Horrible vie que celle-là pour une créature intelligente ! Me voilà plongé jusqu'aux lèvres . 8 134 LA COMTESSE DE CHALIS dans le marais de l'om ſer parisien ! Me voilà né gligeant toutes choses, n'apprenant plus, ne travaillant plus, n'ayant même plus le temps de penser à rien d'élevé ni de sérieux ; faisant mes cours sans les préparer, en courant ; quelquefois me disant malade, —je n'étais qu’abruti ! pour ne pas les faire. Me voilà , menant à grand' guides la triomphante existence des gandins ! Me voilà devenu l'habitué des courses, l'un des , piliers d'un club en renom , fatiguant un cheval chaque jour, et soupant presque chaque nuit. Me voilà le soir au théâtre. Et à quels théâtres, grand Dieu ! Savourant les délices de la Vie parisienne, le sel attique de la Biche au bois , comparant à part moi les traits de génie de Tacite et de Dé mosthènes avec ceux qui éclatent à chaque ligne dans cette sans pareille Grande-duchesse de Ge rolstein , qui eut l'incomparable honneur d'exci ter la curiosité d'un empereur ... Me voilà me.. réjouissant des lazzi de mademoiselle Schneider et donnant mon avis sur les formes de CoraPearl et de miss Menken ! De là , l'imagination farcie des OU LES MURS DU JOUR, 135 belles choses que je venais de voir et d'entendre, je m'en allais faire ma roue dåns le monde, ap prendre l'art de relever un mouchoir tombé et d'offrir galamment un éventail , et de regarder les femmes entre les yeux , comme on fait si bien aujourd'hui, avec un petit air goguenard, afin de leur faire voir qu'on ne les juge plus à craindre. Plus d'études austères, de méditations profondes, plus rien de ce travail salubre et fortifiant qui autrefois faisait pour ainsi partie de moi-même. Mais, en revanche, de longues séances occupées à déterminer la coupe d'un gilet avec mon lailleur, de belles parties de baccarat avec les petits-crevés de mon club , d'intéressantes correspondances avec mon chemisier, à l'effet de déterminer la forme de mes manchettes et de mes cols , et des promenades dans l’allée du Lac! et des exploits au tir aux pigeons ! et des prouesses, et toutes sortes de gentillesses en patinant sous le regard des belles dames ! Quand je me rencontrais devant mon miroir, je me faisais l'effet du prince Ti tiane ! 136 LA COMTESSE DE CHALIS Ce qu'il y a de réellement effrayant dans cette existence , c'est qu'on finit par s'y habituer, et que, tout en ne gardant pas la moindre illusion sur son néant , un jour survient où l'on ne peut plus se passer d'elle . On se fait à cette vie niaise , composée tout entière d'occupations puériles et de lugubres billevesées. Quelquefois on se dit : « C'est trop! » et l'on éprouve des nausées , comme si on allait la vomir. Et puis voilà qu'elle vous reprend et qu'on se laisse faire. Figurez-vous un malheureux qui , bêtement , a fourré le bout de ses doigts entre les pinces de fer de quelque af freuse machine. Sa main , son bras, loul son corps, lambeau par lambeau , se contourne et se tord entre les cylindres . Il a beau résister, il est sans force contre la force aveugle qui se joue de lui. Ainsi celui qui s'est laissé saisir par les pinces de fer de la frivolité ne sort plus qu'en morceaux de ses engrenages ! > OU LES MEURS DI JOPR 137 XLIV . O jours délicieux d'Aix, où étiez - vous alors ! Et vous surtout , où étiez- vous , années viriles de ma jeunesse! Lorsque l'hiver, dans ma cham brelle d'étudiant, je passais la moitié de mes nuils, courbé sous la lampe, à rechercher les causes des plus grands faits de l'histoire de l’hu manité! lorsque je vivais des émotions qui avaient remué les cours de tant d'hommes illustres ! prenant parti contre César, m'attendrissant au souvenir de Marc Aurèle, me faisant à moi- même le serment de toujours mener une vie pure, dé gagée d'ambitions mesquines, de ne me passion ner jamais que pour les causes justes , les choses élevées ! Où étiez - vous, noble croyance au bien , amour immodéré de la justice ! Maintenant , dis cret chevalier d'une jolie femme, je me rendais chez elle , à l'ordre , chaque jour, et c'était elle qui daignait régler l'emploi de mon temps. Ce 8 , 138 LA COMTESSE DE CIIALIS que je devais faire, elle l'indiquait; ce que je de vais dire , penser , elle l'inspirait. Elle me cher chait dispute sur la coupe de ma barbe et la forme de mes cravales. Elle me donnait des com missions pour son marchand de chiens. Elle me consultait sur ses parures. Elle me priait de lui faire la lecture des journaux de mode . Elle me disait : « Ce soir vous m'accompagnerez à Mabille . Nous serons six personnes , nousnousamuserons. ) Elle me disait aussi : « Tout le monde parle de Thérésa . Je veux la voir . » Et , arrivée à l’Alcazar , assise dans la fumée des pipes , coude à coude avec les buveurs de faro, elle riait aux éclats en écoutant la chanson de la Femme à barbe. Ne me fallut- il pas un jour les présenter l'une à l'autre ! La comtesse fit à l'artiste des carrefours autant de compliments que , moi,, j'aurais osé en faire à la Patti. Je la menai aussi au bal de l'Opéra , en loge d'avant- scène , avec deux de ses jeunes amies, mariées comme elle , mères comme elle , et , à deux heures du matin , bras dessus bras dessous , -il gelait ! - nous allâmes tous souper au Café OU LES VEURS DU JOWR. 139 anglais . Les maris y étaient, l’un prince, et l'autre duc : c'était complet! XLV Cependant il n'était pas possible que mes mo destes revenus pussent suffire longtemps aux dé penses que nécessitait une si honorable existence . Je jouais, dans l'espoir de pouvoir ménager mon petit capital ; mais , comme le jeu m'assommait, je jouais mal , et je perdais , et le capital dimi nuait . Il n'était pas de mois où je ne me visse obligé de vendre quelques fractions de mes rentes . Je le faisais avec la conviction que je ne les ral traperais jamais. Il me semblait toujours qu'il y avait devant moi un grand trou noir vers lequel je courais à perte d'haleine. Un jour, comme je ne possédais plus rien que les émoluments de ma place, et j'avais même déjà quelques petites dettes, je reçus un pli cacheté qui m'invitait à passer au ministère dont je relevais . Il paraît que mes ex > 140 LA COMTESSE DE CHALIS ? ploits avaient fait du bruit en haut lieu, qu'on avait demandé quel était ce jeune homme qui faisait tant parler de lui , qui patinait si bien, jouait si mal si gros jeu , et se montrait partout avec la belle comtesse de Chalis et ses intimes. En apprenant que ce n'était rien moins que « l'espoir de l'Université , » on s'était ému de pitié , et , pa ternellement, on m'avait prié de venir pour écou ter les exhortations qu'on était en droit de me faire . Je me montrai touché jusqu'aux larmes de ces exhortations , et encore plus de la faveur dont on voulait bien m'honorer en doublant mes ap pointements et me nommant professeur chargé de cours à la faculté de Bordeaux . Un si considé rable avancement en d'autres temps m'aurait rendu fier ; mais j'aurais préféré mourir que de me séparer de la comtesse. Je refusai. Alors mon protecteur changea de langage . Il me dit qu'on avait les yeux sur moi, qu'il y avait lieu de craindre qu'après avoir été l'honneur du corps enseignant, je ne devinsse sa honte , que j'étais inexcusable de passer mes nuits dans des tripols, OU LES MEURS DU JOUR. 141 qu'on ne m'envoyait à Bordeaux que pour m'ar racher à une existence coupable, que si je m'obsti nais à refuser la faveur dont j'étais l'objet, on exigerait de moi ma démission , et qu'alors je pourrais en toute liberté courir à ma perle . Séance tenante , je donnai cette démission . Mais je ne le dis point à la comtesse. Elle l'apprit quel ques jours plus tard, les journaux en ayant parlé. Je m'attendais à ce qu'elle me demandât une explication ; mais elle se contenta de rire . Vous avez parfaitement fait, me dit -elle , Le professorat ne vous seyait guère . Vous êtes homme du monde, mon cher , honrine de plaisir avant tout ! XLVI Un mois auparavant j'avais reçu une lettre de mon père. Il me disait qu'il y avait de nance à moi de tarder plus longtemps à prendre у peu conve 142 LA COMTESSE DE CHALIS une décision au sujet de la jeune fille qu'il m'a vait proposée . Plusieurs partis se présentaient pour elle, dont l'un , entre autres, à mon refus, semblait devoir lui convenir. Je répondis immé diatement que je ne pouvais me décider à me marier. A partir de ce jour les lettres de mon père devinrent tristes . L'excellent homme ne voulait pas chercher à cxercer une pression sur moi, mais il se méfiait de quelque chose, me voyant refuser si nettement de lui complaire. Je ne confiai rien de cela à la comtesse, non plus que de la gène dans laquelle j'étais tombé. Elle ne s'informait jamais de mes ressources. Qui est-ce qui n'avait pas cent mille francs de rentes, selon elle ! ... Il y avait alors un redoublement d'intensité dans ses occupations. Mélangeant le profane et le sacré , .elle patronnait des loteries de bienfaisance et faisait jouer par ses amis, dans son salon , des opérettes presque grivoises , au profil des crèches. Et puis, afin sans doute de varier ses plaisirs, elle assistait aux grandes séances de la chambre. C'était pour moi un sujet OU LES YEURS DU JOUR. 143 l'élabissement toujours nouveau que celui de son existence. Se mit- elle pas en tête de se donner un jour en spectacle dans je ne sais quelle repré sentation de tableaux vivants ! Cette représenta tion , il est vrai, n'avait pas plus de cinquante personnes pour spectatrices, et le costume de la comtesse était irréprochable de décence . Mais , malheureusement, il lui donna le goût des exhi bitions , et quelques jours plus tard , dans un bal travesti officiel dont on parlera longtemps à Paris, voyant la foule se presser autour d'une femme et la suivre en poussant des murmures d'étonne ment, je m'approchai pour voir ce que c'était . Hélas ! ce n'était rien moins que la pauvre com tesse. Elle portait un costume de Diane. Son cor sage découvrait la naissance de ses bras et la moitié de sa gorge . Ce corsage n'avait pas plus de deux doigts de hauteur, par derrière , au-des sus de la ceinture. Ses épaules étaient donc ab solument nues . Sa jupe de collant sur les hanches, faisait valoir plutôt qu'elle ne la dégui sait l'ample beauté de ses formes, et pour comble و gaze, 2 144 LA COMTESSE DE CILALIS de scandale , cette jupe, relevée sur le côté par uns agrafe, laissait voir dans tout son entier, jusque par -dessus le genou , le maillot de soie rose tendu sur la jambe! XLVII Oh ! quand je vis cela ! quand, au milieu des exclamations de tant d'hommes qui manifestaient leur mépris par leur admiration même; quand , sous les yeux de tant de femmes offensées, de tant de jeunes filles interdites, je vis ainsi, objet de désapprobation et de convoitise, cette femme que j'adorais , dont les beautés, dans ma con science fourvoyée, ne me semblaient devoir ap partenir jamais qu'à moi seul , je ne sais ce que j'éprouvai ; mais je crus un moment que j'allais mejeter sur elle pour l'étrangler ! Elle se sentait gênée de sa hardiesse , et sécouait la tête pour dis perser ses cheveux blonds sur ses épaules ; et puis elle souriait pour se donner une contenance, et , OU LES MEURS DU JOUR , 143 traînant ses sandales de pourpre, elle ramenait comme elle pouvait sur ses jambes et ses pieds qui paraissaient nus, car ils étaient chaussés de bas à doigts, la longue traîne de sa robe . Elle ne pul s'empêcher de pâlir en m'apercevant, car elle me connaissait assez pour deviner l'impression que produirait sur moi l'inconvenance d’un tel cos tume. Mais il s'agissait bien de pâlir ! Je m'ap prochai rapidement . - Je vous en prie, lui dis - je, je vous en prie au nom de tout ce que vous avez de plus cher, ne restez pas ici un moment de plus. Et pourquoi donc ? fit- elle en souriant d'une manière pénible . Est-ce que vous ne trouvez pas joli mon costume! - Si , fort joli ! mais rentrez chez vous. Vous êtes un trouble -lète, répondit-elle en minaudant . Mais je ferai peut- être bien de vous obéir, car je me sens une migraine affreuse. Je la reconduisis jusqu'à sa voiture . L'humilia tion que je ressentais était si vive , que je ne pou 9 146 LA COMTESSE DE CHALIS > vais rien lui dire. J'avais les dents serrées, le cour crispé . Il lui fallut passer, ainsi vëlue, devant trois cents laquais qui se tenaient dans le vestibule . Ils regardaient aussi , ceux- là ! mais ils ne s'éton naient ni ne s'extasiaient . Le lendemain , un petit journal qui rendait compte de la fête décrivit minutieusement le tra vertissement de la comtesse en faisant observer qu'il avait moins paru celui de « Diane chasse resse » que celui de « Diane au bain » . ( XLVIII Mais j'avais trop à faire le lendemain pour m'occuper de la méchante feuille. Madame de Chalis vit à mon air , quand elle entra chez moi, que j'avais dans la conscience quelque chose qui voulait sortir . Elle eut beau affecter d'être pressée, disant que Worth l'attendait pour essayer des ro LA COMTESSE DE CHALIS 147 bes, je la retins pendant deux heures . Et il lui fallut tout entendre. Je ne sais plus ce que je lui dis tout d'abord . Elle ne m'imposait pas, en ce moment, avec ses grands airs . Ce que je me rap pelle , c'est qu'au moment où je lui parlai du bal de la veille, elle me coupa la parole. - Parce qu'on a vu ma jambe! s'écria - t- elle. Voilà- t- il pas de quoi faire tant de bruit ! Il y en a bien d'autres qui montrent la leur , La mienne n'est pas si mal tournée, d'ailleurs ! ... Elle voulait me faire prendre les choses en plaisanterie, mais je l'interrompis : L'inconvenance que vous avez commise n'est pas un fait isolé dans la façon de vivre que je vous reproche . Elle n'en est que le déplorable complément . D'extravagance en extravagance, vous êtes allée hier jusqu'à vous montrer demi-nue à plus de quinze cents personnes. Pourquoi vous arrêteriez -vous? Et jusqu'où irez-vous demain ? J'ai le droit et j'ai le devoir de vous dire ce que je vous dis . Il suffit de notre liaison pour que m'in combe vis-à - vis de moi- même une part de rés A 148 LA COMTESSE DE CILLIS ponsabilité dans certains de vos actes; et quand je vous vois courir à l'abîme , il faudrait que je fusse le plus méprisable des hommes si je ne me jelais en travers de votre chemin . Ah ! laissez moi parler ! repris-je avec emportement, comme elle se levait pour me répondre; il y a trop long temps que j'attends cette occasion de vous dire ce que j'ai sur le cæur ; et vous écouterez de dures vérités. Vous qui, par vos alliances, celles de vo tre mari, tenez aux plus nobles maisons de l'Eu rope: ! vous qui n'avez ni l'excuse de la sottise ni celle de l'inexpérience! vous qui disposez d'une fortune princière et qui avez enfin tout ce qu'il faut pour pouvoir vous poser dans la société comme un exemple de distinction et de savoir vivre, de quelle manière absurde, compromet tante, scandaleuse, oui , scandaleuse, vivez-vous ? Le monde, dans sa tolérance , voyant que vous êtes sans mari , pour ainsi dire, s'il connaissait nos relations , fermerait les deux yeux pour ne pas les voir. Il ne se sent ni assez pur ni assez dur pour ne pas tolérer certaines liaisons quand elles OU LES MURS DU JOUR. 149 ont l'ombre d une excuse . Mais le monde peut- il , même dans sa complaisance excessive, tolérer ce que vous faites ? Et est- ce une manière d'agir con forme au bon sens , au soin de votre dignité , à ce que vous devez à vous- même, à vos enfants, je n'cse dire à votre mari , que de vous donner en spectacle comme si vous étiez une sauteuse ? A Aix , pendant ces six semaines où je vécus auprès de vous, connaissant déjà vos faiblesses, je me per mis de vous offrir quelques conseils dictés par une affection désintéressée . Il vous fut facile de les suivre, et avec une satisfaction de conscience dont maintenant vous pouvez sourire, je vous vis : revenir à la raison . Mais aujourd'hui qu'avez vous fait de vos bonnes résolutions ? Vous n'êtes occupée que de fadaises. Vous ne vous passionnez que pour d'inconvenants plaisirs . Qu'est- ce que ces théâtres où vous me traînez ? Et qu'y a- t- il , dans ces exhibitions que vous me faites avaler, qui puisse contenter votre âme ? Est- il digne de vous de vous montrer dans ces cafés chantants où yous êtes exposée à coudoyer des prostituées ; où 130* LA COMTESSE DE CHALIS le langage, les chansons , toul ce qui s'y dit , tout ce qui s'y fait, est pour votre présence une criti que sanglante ? Vos enfants ... ces douces créa tures qui ne demandaient pas à naître , est- ce pour leur donner de tels exemples que vous les avez mis au monde ?Et ne songez - vous pas qu'un jour, quoiqu'ils n'aient pas à répondre de votre con à duite , cette conduite qu'ils auront jugée dans le silence de leur conscience , unenvieux, un ennemi, une femme, que sais - je ? pourra la leur rappeler pour les insulter ? Ah ! croyez-moi, vous êtes bien profondément coupable de ne pas plus songer à vos enfants ! Et pour en revenir à ce travestisse ment que vous avez promené sous les yeux du monde, si vous voulez apprécier vous- même son inconvenance, rentrez chez vous , ayez la hardiesse de le reprendre, et , demi- nue comme vous étiez hier, en public, osez vous présenter devant vos garçons ! J'avais tout dit . Je m'arrêtai. Pour elle , pen dant tout le temps que je parlai, elle ne cessa de tenir les yeux baissés, en feignant de flairer, mais > 2 OU LES MEURS DU JOUR. 151 2 en réalité déchirant à belles dents un bouquet de violettes . Je croyais l'avoir accablée. En relevant le front , elle souriait. - C'est bien à vous, me répondit- elle, à me faire de la morale ! Quelle idée vous faites -vous donc de la nature de nos relations ? Mon père , mon frère , mon mari , chacun de mes amis, les indif férents même auraient le droit de m'adresser ces reproches sévères ; dans l'univers entier, vous êtes le seul homme qui ne l'ayez pas . Vous êtes mon amant, je suis votre maîtresse. Que mon mari m'ait ou non abandonnée, que vous éprou viez pour moi une passion plus ou moins vive , que le monde ignore ou connaisse notre liaison , cela ne change rien au caractère de nos rapports. Ces rapports sont coupables . Nous commettons en nous aimant une action parlout condamnée . De vant un tribunal on vous appellerait mon com plice ; et l'on ne pourrait me déshonorer par un jugement sans vous flétrir en même temps . Il serait vraiment trop commode d'associer, dans sa conduite , l'inflexibilité pour autrui ct la complai 132 LA COMTESSE DE CIIALIS sance pour soi ! trop commode surtout d'afficher publiquement une austérité de Spartiate, ct , dans sa vie privée, de se consoler de tant de rigueur, en demandant à une femme mariée , mère, de se crets dédommagements. Vous êtes mon amant, vous ne pouvez pas être mon ami. Le châtiment de la faute que nous commettons, c'est qu'il nous est interdit de chercher à l'ennoblir. Tout ce que nous faisons pour essayer de rendre pure une telle faute ajoute à sa gravité . A quiconque nous aurions inspiré quelque sympathie pour une fai blesse simplement avouée, notre hypocrisie de vrait faire horreur. Elle se tut . Je ne la croyais pas de cette force ! ... Je me tenais devant elle , vacillant, comme un homme qui vient de recevoir un coup de massue . Ce que, l'esprit troublé par ma passion , j'avais pris pour la vérité elle- même me le démon trait n'était qu'un sophisme . Voyant que je ne disais rien , elle reprit la parole d'une voix plus brève. Je ne lui inspirais aucune pitié . Je sais très-bien ce que je fais , et ne m'a . OU LES MEURS DU JOUR. 153 > buse pas sur les écarts de ma conduite . Mon plus grand tort , mon tort réel , ce n'est pas de courir, comme vous me le reprochez, après les distrac tions , et même, une fois dans ma vie , d'avoir voulu jouer le rôle de déesse . Mon tort irréparable, c'est d'avoir un amant , et cet amant , c'est vous qui l'êtes ! Cela n'est pas prudent à vous de me parler toujours de mes enfants. Croyez-vous que, plus tard , s'ils avaient à juger ma conduite , cette frivolité que vous me reprochez , et même ce que vous appelez mon inconvenance , ne leur paraî traient pas des fautes vénielles , auprès de ce fait révoltant de vous avoir reçu dans le lit de leur père ? ... Ne me parlez jamais de mes enfants ! > Je restais écrasé . Alors elle sourit de son triom phe. Puis, apaisant sa voix , elle reprit : —Maintenant, qu'y voulez- vous faire ? C'est un malheur ! ... Je conviens que je suis faible ... je ne peux pas résister à ma nature . Cette nature, que vous dites frivole et qui n'est qu'inquiète, me pousse constamment vers tout ce quej'ignore, vers 9 . 154 LA COMTESSE DE CHALIS 1 tout ce qui me semble contenir de nouvelles sen sations . Vous voudriezmeséquestrer : à quoi bon ? Ne suis-je pas du monde ? Comment, pourquoi quitter mes amies ? Que dirait- on si l'on ne me rencontrait plus nulle part ? Née commejele suis , avec ce que vous voulez bien nommer ma beauté, et surtout avec ma fortune, je me dois à la so ciété. Ces lectures , ces occupations, ces habitudes d'aumône, que je suis bien loin de blåner, tout cela c'était bon à Aix . A Aix , du moins, cela pou vait avoir une raison d'être ; mais nous ne sommes plus en Savoie , nous sommes à Paris aujour dºhui. Sur ces mols , malgré mon accablement, je ne pus m'empêcher de hausser les épaules . Je vous assure que vous êtes très-injuste envers moi , continua- t-elle avec douceur. Je vous accorde que j'aieu tort de porter ce costume ; mais s'il était aussi décolleté , ce n'est pas ma faute, c'est celle du costumier. Si vous saviez que de peines je suis obligée de me donner pour vous voir ! Je n'ai pas l'habitude de sortir à pied , moi , > OU LES MEURS DU JOUR. 155 2 Cela paraîtrait incroyable si seulement je tra versais la rue sans ma voiture. Je suis donc forcée d'inventer toutes sortes de prétextes et de faux fuyants pour que mes gens ne se doutent pas de nos relations. Vous éprouvez des ennuis pour moi. Ne méritai- je pas qu'on en supporte ? Vons éles un ingrat! ... Que d'hommes vou draient être à votre place ! ... Sachez que j'ai eu des rois à mes pieds ! ... et je les y ai laissés . En ce moment, sans me dissimuler la force de quelques-uns de ses arguments, je revenais peu à peu de mon trouble . Quoique vous me contesticz le droit de me soucier de votre considération, répliquai - je, je ne puis pas ne pas vous répondre. Je conçois qu'une femme ait du goût pour les plaisirs . Je déplore qu'elle n'en montre que pour des plaisirs inconvenants . Mon tort , à Aix ,, fut de supposer qu'une personne de votre condition pouvait rompre છેà jamais avec ses habitudes mondaines. Mon tort actuel, si c'en est un , je l'accepte, c'est de déplorer que vous ne vous montricz pas plus 156 LA COMTESSE DE CHALIS 1 1 1 du vrai monde que vous ne le faites, car ce n'est point à l’Alcazar ni même au bal de l'Opéra que l'on devrait vous voir, mais seulement dans les salons . Si j'eus , à Aix , l'idée qui me remplit au jourd'hui de confusion , d'élever en vous dis trayant volre esprit par la lecture , de vous don ner le goût de l'aumône et de vous attacher à volre intérieur, cette idée provenait d'un senti ment affectueux . Il est donc mal à vous de me le reprocher . Quoique bien des femmes aujourd'hui vivent comme vous , il en est, Dieu merci , un grand nombre qui se comportent avec décence . Pourquoi imitez-vous les unes et jamais les autres ? Pourquoi surtout, il faut bien que je vous le dise , quoique vous m'ayez donné de sévères raisons pour ne pas le faire, pourquoi surtout ne vous occupez-vous jamais de vos enfants ? En entendant ces mots , elle se leva avec im patience . Eh ! mes enfants ! s'écria-l-elle, je ne peux pas cependant les laver et les habiller ! On a des domestiques pour ces sortes de choses. OLLES MEURS DU JOUR. 157 Mais leur instruction ! lui répondis- je ; mais leur âme à former ! mais leur cæur à tourner au bien ! chargerez-vous aussi vos domestiques de ces soins sacrés ? Vous êtes un impertinent ! dit- elle , cn s'enveloppant de sa mante. Puis , comme je ne trouvais rien à dire devant sa violence : Vous savez bien , fit -elle , que mes enfants auront un précepteur . Cela ne vous regarde pas, d'ailleurs . Je n'ai pas pris un amant pour aller au prêche. Et vous êtes toujours à prêcher ! > XLIX Elle a raison ! me dis-je quand elle fut partie ; elle a horriblement raison ! Chose acca blante, c'est elle qui me redresse le jugement. Dans ma vie studieuse, pleine de bonnes résolu tions , j'ai laissé s'introduire une curiosité mal saine . La passion a donné le change à ma con 158 LA COMTESSE DE CHALIS science . Rien de pur n'est jamais sorti d'une source impure. Je ne peux pas aimer honorable ment la femme d'un autre . Quand on veut en amour demeurer ponctuel vis - à - vis de soi-même, on commence par épouser une jeune fille hon- . nèle. On ne se faufile pas dans l'alcôve d'une femme mariée. Ainsi, entre nous deux, quoi que nous fassions, la logique le veut, il ne peut exister que la dé bauche. Et la débauche même, la logique le veul encore, est ce que nous pouvons mellre de moins immoral dans nos relations . Eh bien ... après ?... Il est évident qu'il n'y a maintenant qu'une chose à faire. Tant conservé une illusion sur la nature de nos rap ports , j'ai pu , l'amour et mon inexpérience ai dant, essayer de les épurer . Mais aujourd'huil... aujourd'hui qu'elle -même a dessillé mes yeux, me montrant que , dans cette affaire, le plus coupable de nous deux , ce n'était pas elle ... est - ce que je vais accepter cette situation d'assister si lencieusement à une existence avilissante ? est-ce que j'ai 1 OU LES MEURS DU JOUR . 159 que je vais encore prendre ma part d'une telle existence , en assumer sur moi la responsabilité ? Fi donc ! L Le même soir, je devais retrouver la com tesse au bal , dans une maison tierce. Je m'y rendis le cæur glacé par une irrévocable résolu tion . Pendant l'après-midi et toute la soirée, je m'élais fortifié dans ma volonté de Je n'allais à ce bal que pour le dire à madame de Chalis, et le lui dire , sans qu'elle pût répondre, en trois mots. Mais en arrivant là ... oh ! combien de faiblesse dans un caur d'homme !... en la voyant de loin , dans la pleine lumière, noncha lamment assise au milieu d'un cercle de femmes, le front pensiſ, les yeux rêveurs , l'extrémité du pied légèrement avancée, les mains croisées sur les genoux ; dans une pose presque chaste, une pose attristée , qui n'était pas cherchée, mais qu'un artiste aurait choisie pour la peindre à son avan rompre. હૈ 160 LA COMTESSE DE CILILIS tage, je ne sais ce qui se remua en moi de jeune, d'attendri . Je m'avançai . Je lui pris la main ... Elle me regarda ... Je n'eus que le temps de m'enfuir. Les larmes me partaient des yeux. LI - Je ne peux pas ! me disais -je quand je fus dans la rue, à pied , sous une pluie batlante, cher chant à me reconnaître moi- même dans le dé dale de mes pensées, et m'imposant l'atroce sensation d'un froid glacial qui ruisselait sur tous mes membres, pour essayer de réagir. — Je - ne peux pas ! me disais- je encore le lendemain , tout grelottant de fièvre, d'une nuit sans som meil , désespéré de me trouver si lâche . Elle allait me punir de ma lâcheté . A partir de ce jour , comme si elle n'avait pu me pardonner d'avoir été mise par moi dans la nécessité de se défendre contre mes reproches, 1 1 OU LES MEURS DU JOUR . 101 elle commença à me traiter plus froidement , à mettre de plus longs intervalles entre ses visites . En même temps, devant le monde elle affecta de ne m’accorder que peu d'attention . J'avais, d'une autre part , des tourments si nombreux et si harcelants, que je ne m'aperçus pas d'abord de ce changement de conduite . Après avoir dépensé mon petit capital , j'étais tombé sous les griffes des usuriers. En engageant mon avenir , main tenant , il me devenait difficile de trouver à em prunter, même de petites sommes, au taux exor bitant de deux cents pour cent . La misère , je ne me faisais pas la plus légère illusion à cet égard , la misère, oiseau de ténèbres , planait silencieusement sur moi. La comtesse continuait cependant à me tenir à distance . Je finis par m'apercevoir de sa froideur . Alors, mais alors seulement, je fis de tristes réflexions sur « mon bonheur. » Chacun l'aurait envié , à ne le juger que sur la surface. Et si l'on avait su de quelles tortures il était formé! Ah ! quels regrets de ne m'être pas marié à vingt ans ! d'avoir porté les ) 162 LA COMTESSE DE CHALIS > yeux sur cette existence du monde, robe de Nessus, que je ne puis plus dépouiller! J'aurais été , au pis, professeur ignoré dans quelque ville de province, avec une bonne femme toute simple, et mon esprit serait demeuré livré tout entier à la contemplation, à l'étude , à ses joies si pures... Un coup de foudre m'arracha à ces réflexions. LII Un jour, j'appris par un gandin « de mes amis » que la veille il s'était trouvé à diner, au restaurant des Frères Provençaux , avec madame de Chalis, deux autres femmes, leurs maris et le prince Titiane . Quand j'entendis cela , je refusai d'y croire, car cela , ce n'était plus une inconvenance , mais une monstruosité. Comment cette femme si fière avait- elle pardonné à cet homme si vil ! Je ne pus réprimer le murmure de mon cæur quand je la revis. Elle me trouva un air singulier . OU LES MEURS DU JOUR. 163 et me demanda quelle en était la cause . Je le lui dis . N'avait-elle pas de cour d'agir ainsi ? Aussi tôl elle prit un air offensé. Ce sont mes amies qui l'ont invité , me dit elle . Pouvais - je les en empêcher ? pouvais - je leur raconter ce qui est arrivé à Aix ? - Je n'en sais rien, lui répondis-je. Ce que je sais , c'est que cet homme s'est conduit avec vous comme un misérable . Eh ! non ! fit - elle avec cnnui. Il a agi comme tous les hommes , comme vous-même vous auriez agi à sa place . Comment ! moi ! Vous osez ... ? Elle m'interrompit . - Il ne m'a menacée de se venger que parce qu'il était blessé de se voir quitter. Le pauvre diable m'aimait encore . Mais il n'aurait pas mis sa menace à exécution . Je l'ai interrogé à cet égard . Il m'a répondu avec franchise et il m'a demandé pardon . Et comme je voulais parler , ayant à dire un monde de choses : 164 LA COMTESSE DE CILALIS Allez-vous être jaloux de lui ! reprit- elle . Quelle sottise ! Si je revois le prince , c'est que je ne puis faire différemment. Comment ne pas le voir ? Le prince fait partie de mon monde. Je ne puis aller nulle part sans le rencontrer . Je vous accorde qu'il est un peu fou . Mais qu'est-ce que cela fait ? Et puis , d'ailleurs , il est si drôle ! ... Je ne trouvai rien à répondre. Ce dernier ar gument m'avait rendu muet. Chose bizarre ! par une inclination qui m'est particulière , il y avait de la franchise dans cet aveu qui m'offensait; il me toucha . Elle agit sans discernement, en vertu de sa nature faussée, me disais -je; mais elle est sincère. - C'est ainsi que l'amour me donnait le change sur les causes qui détermi naient quelques -unes des actions de la comtesse . A partir de ce moment elle revit le prince presque tous les jours . Il feignait de ne pas me reconnaître lorsque nous nous rencontrions, et il affectait de se montrer rigoureusement respectueux avec elle . Le printemps était revenu, et la comtesse avait modifié ses habitudes, Elle sortait maintenant des . OU LES MEURS DU JOUR. 103 huit heures du matin , soit en panier , conduisant ses poneys elle-même, soit à cheval , escortée de ses intimes . Avant de quiller le bois de Boulogne, elle prenait la goutte au café de la cascade , puis elle rentrait déjeuner chez elle , et de là se ren dait au tir aux pigeons . Le soir elle s'en allait passer une heure au concert Musard , puis elle retournait au bois en voiture , et se promenait au tour du lac . De là elle rentrait chez elle . On y jouait en prenant des glaces . Moi , je ne pouvais suivre ; je n'avais plus un sou vaillant .. Elle croyait que je boudais, se détachait de moi , et toujours avec elle je retrouvais ce maudit prince. Parfois je me disais en les observant : Ils sont vraiment faits l'un pour l'autre ! LIII Cependant j'avais reçu dix lettres de mon père. Mais, devinant qu'elles ne pouvaient con tenir rien que de mortifiant pour moi , je ne les 166 LA COMTESSE DE CHALIS la w avais pas ouvertes. Elles étaient donc restées sans réponse. Un matin , comme je faisais les plus pénibles réflexions sur le tour , tout nouveau , que le pardon accordé au prince Titiane donnait à ma situation , je vis mon père entrer chez moi . Quoique je dusse m'attendre à cette visite , vue de ce parfait honnête homme m'émut si fortement, que je ne trouvai pas un mot pour l'accueillir . Je l'embrassai les yeux en pleurs, avec la rougeur de la honte . Il n'était pas moins ému que moi . Nous nous assîmes sans avoir pu échanger une parole . Mon père me regardait avec autant de surprise que de douleur . Si , me croyant en bonne santé, on lui avait appris que je venais de ressentir les premières atteintes d'une maladie morlelle, je crois qu'il ne m'au rait pas autrement regardé . Il avait été jusqu'a lors si fier de moi ! Quand nous fùmes tous deux parvenus à apai ser le premier feu de notre émotion , mon père prit la parole pour m'expliquer le motif de sa visite , Un de mes collègues du collége , croyant OU LES MEURS DU JOUR. 167 bien faire, et prenant en pitié ma situation , lui avait écrit pour lui raconter ce qui se disait au ministère de l'instruction publique sur les causes de ma démission . Mon père savait donc que je menais une existence pleine de désordres , et que je m'étais démis de mes fonctions. Mais ses informations s'arrêtaient là , et , ne pouvant même soupçonner qu'une personne du rang de madame de Chalis pût être cause de mon incon duite , il supposait que je m'étais ruiné pour une « « drôlesse ; » et cela , tout en lui remplissant le ceur d'humiliation, lui laissait pourtant quelque espoir . Je crus devoir le désabuser . Je lui avouai que tout ce qu'on lui avait écrit était de la plus stricte vérité, mais que la responsabilité de mes fautes m’incombait tout entière , et qu'il n'y avait dans mon fait aucune fille mercenaire. Je m'étais laissé prendre d'une folle passion pour l'exis tence des gens du monde. Peu àà peu la fréquen tation des oisifs m'avait donné le dégoût de l'étude . J'avais joué , et c'était par un mouvement 18 LL COMTESSE DE CILALIS 1 avoir une de susceptibilité , à l'occasion des reproches que mes supérieurs étaient en droit de m'adresser, que je m'étais démis de mes fonctions. Mais mon père, tout en m'écoutant secouait la tête . Il avait assez d'expérience , et il me connaissait assez surtout, pour voir que je mentais ou que je lui faisais une confession incomplète. Charles, me disait-il avec sa voix lente, vous me cachez la vérité . Il doit y femme là - dessous . En vain je m'efforçais de le convaincre de ma franchise . Il y aurait quelque chose de pis , reprit-il, que tout ce que vous avez fait, ce serait d'user de mensonge. Je veux savoir la vérité . J'ai le droit de la connaître . Eh bien , lui répondis-je avec effort, cette vérité ... je ne puis vous la dire, mon père. Qui vous en empêche ? - L'honneur . Sur ce mot , imprudent dans ma bouche, le vieux marin redressa vivement la tête , . > OU LES MEURS DU JOUR . 109 1 L'honneur ! fit- il. Et ce mot sur ses lèvres avait des accents de clairon ; il éveillait des idées de bataille, et l'on voyait en imagination passer, sous des flots de fumée, des hommes au front triste , dont le sang ruisselait sous un haut pavillon . - L'honneur ! répéta-t-il. Puis , haussant les épaules avec une pitié triste : Vous voyez bien qu'il y a une femme là dessous ! Je restais muet. Je me sentais maintenant de vant le plus augusle des juges . - Quel est le nom de cette femme ? reprit mon père. Même silence. -Si vous ne dites rien ... il y a un mari , n'est - ce pas ? Je baissais la tête . - C'est bien . Je démêle quelque chose dans vos scrupules. Puis , se levant : - d 10 170 LA COMTESSE DE CHALIS Je vous verrai demain . Et, passant devant moi , du ton de Niobé pleu rant ses filles : L'honneur ! murmura - t - il. Je relevai les yeux. Mon juge était parti. LIV - Le lendemain , dès le matin, mon père revint chez moi . Il était plus soucieux encore que la veille . Qui donc avait- il vu ? et que lui avail- on appris ? Je vais, dit-il , vous parler à cæur ouvert. Je connais la cause de tous vos désordres , et , comme l'âge , Dieu merci ! ne m'a pas rendu assez injuste pour me faire oublier que j'ai été jeune, je vous avouerai que ces désordres ... sans les excuser , je les comprends . Il n'existe pas d'homme qui , une fois au moins dans sa vie, ne se soit trouvé aux prises , comme vous, avec une passion blâmable; et si tous n'ont pas expié leur 2 OU LES MEURS DU JOUR. 151 faute aussi sévèrement que vous , c'est qu'ils avaient le cæur moins neuf ou qu'ils avaient bénéficié des circonstances . J'ai eu un grand tort envers vous . Vous connaissant comme je vous connais, et ayant observé depuis votre enfance avec quelle facilité vous vous passionnez, sans cause apparente , je n'aurais pas dû compter sur une malurité de raison que votre âge ne com porte guère , et vous laisser seul , loin de moi , exposé aux tentations. Ou j'aurais dû vous sui vre , ou j'aurais dû vous marier dès le début de volre carrière. Ce n'est jamais impunément qu'on soustrait un jeune homme à la saine in fluence de la vie de famille . Donc j'ai eu tort. Jo le reconnais devant vous. Qu'est-ce que la nature a donc mis dans le ceur d'un père ! Celui- ci , malgré sa douleur, voulant me relever à mes propres yeux , s'attri buait la responsabilité de mes fautes ! Je ne vous parlerai pas , reprit- il , de la personne qui vous a conduit où vous èles . Son nom ne doit jamais élre prononcé entre vous et 172 LA COMTESSE DE CIALIS > moi . Je dois vous rappeler cependant sa condi tion . Cette personne est mariée, mère. C'est vous dire que votre liaison ne saurait durer toujours . Or , il faut, dans ce monde, savoir où l'on va . Vous voilà ruiné , endetté , vous n'avez plus de position . A vingt - six ans , avec une volonté ferme, on peut se relever de bien des choses. Que comp tez-vous faire ? Je me sentais si accablé, que les paroles ne pouvaient me sortir des lèvres. Mais ... je comple... je compte travailler, mon père. — Travailler ! me dit - il , à quoi? Je ne disais rien . - Cet avenir qui s'annonçait si brillant pour vous! reprit-il ; ces débuts que vous avez fails , si pleins de promesses ! cette carrière si honora ble ! tout cela que je vois brisé aujourd'hui , pul vérisé, connaissez- vous un moyen quelconque de le rétablir ? Je n'avais plus conscience de ce que je di: sais . OU LES YEURS DU JOUR . 173 Mais ... sans doute . Comment? Je me précipitai à ses genoux. — Je vous en supplie, m'écriai- je , n’exigez pas de moi que je quitte la femme que j'aime ! Je ne peux pas ; elle est ma vie ! Mon père méditait. Sa situation était cruelle. Il avait à mettre d'accord sa conduite avec ses principes, et , même dans un tel moment, ses principes lui interdisaient de m'imposer sa vo lonté . Bien d'autres à sa place auraient été trou ver madame de Chalis . Mais cet homme, réfléchi jusque dans sa tendresse , était également inca pable d'un mouvement tyrannique et d'une ac tion banale . Quant à blesser la pudeur d'une femme, cela ne pouvait pas entrer dans sa pensée. Il me releva par la main et me fit asseoir . Puis, méditant encore : - Je vous vois tellement enfoncé dans votre folie, qu'il serait inutile de discuter avec vous. Il faut, et cela ne peut plus larder, que vous soyez châtié par cette folie même. Vous dites . 10 . 174 LA COMTESSE DE CIALIS > que vous travaillerez ? soit . Je ne vous demande qu’une chose , mais cette chose , j'exige que vous me la juriez sur l'honneur. Vous ne ferez plus de dettes . Celles que vous aviez contrac tées , je les ai payées . Vous vous adresserez à moi si vous avez besoin d'argent . Vous avez gaspillé le bien de votre mère . Le peu que j'ai vous appartient . J'aime mieux vous le voir dis de vous soupçonner de vous déshonorer par des expédients. Ma pension de retraite , au besoin , me suffira pour vivre. Le serment que je vous demande , me le faites-vous? Oui . C'est bien . Recevez mes adieux mainte siper que nant . LV Cette scène, que je ne puis analyser2, car tous mes sentiments s'enflamment et s'entre-choquent au souvenir de la confusion qu'elle me causa ; OU LES MEURS DU JOUR. 175 cette scène, dans laquelle mon père se montra si grand , si profondément prévoyant, et où je jouai , moi , un si piteux rôle , eut pour effet de me causer un mouvement de haine contre la com tesse . Pour la première fois depuis que s'était nouée notre liaison , je vis en elle la cause de ma honte et de mon malheur; de ma réputation per due , de mon avenir anéanti , de ma ruine , de l'abaissement où j'étais, et surtout , et par-dessus tout , du profond chagrin de mon père. Mainte nant , entre moi et lous les moyens que je pouvais adopter pour essayer de me relever , la comlesse se dressait comme un obstacle . Et en effet, elle ne m'avait pas seulement pris ma vie , elle prenait toutes mes pensées . A quoi élais - je bon , avec les inquiétudes qu'elle me mettait dans le cour ? De quelle chose sérieuse étais -je capable , depuis qu'elle m'avait habitué à vivre de l'existence des désæuvrés ? Grâce à elle , je ressentais l'anxiété la plus aiguë qui puisse percer une âme d'homme ; jamais cessé de croire en moi . Cependant il fallait obéir à mon père, Je ne 176 LA COMTESSE DE CIALIS me faisais même pas une idée da la gravité de l'engagement qu'il m'avait fait prendre, et je ne me doutais pas des peines que j'éprouverais pour le tenir . Je caressais depuis longtemps, àà part moi, l'idée d'un grand livre sur certains faits très-discutés de l'histoire de la révolution fran çaise . Quelques mois de recherches aux Archives de l'empire et un an de travail devaient suffire pour l'achever. Je me mis immédiatement en quête d'un éditeur . Je lui communiquai mon plan . Il lui plut , quoiqu'il fût d'un libéralisme à décourager les plus hardis . Grâce à la quasi célébrité que je m'étais faite à l'Université, il m'offrit douze cents francs contre la remise du manuscrit. Je me retirai désespéré. Douze cents francs ! juste la somme que je dépensais en quinze jours ! attendre dix-huit mois pour cevoir ! Et comment vivre jusque- là ? Au surplus , je ne me faisais que peu d'illusions à cet égard ; je n'étais guère alors capable d'un travail suivi. La muse de l'histoire n'est pas moins jalouse que ses seurs. Elle refuse de se prêter aux calculs la re OU LES MEURS DU JOUR, 177 plus que qui lui sont étrangers. Il faut ne pas aimer, ou n'aimer qu'elle, pour qu'elle daigne s'épancher. Je fis alors ce que j'aurais dû faire depuis long temps : des économies . Je mis à bas cheval, tilbury, domestique. Mon loyer était cher. Je m'étais plu à décorer mon appartement pour y recevoir la comtesse . Comment déménager , prendre un logement plus modeste sans lui avouer la vérité ? Je craignais, en la lui révélant , de me faire mépriser par elle . De quoi rougit- on d'être pauvre? Il me semblait рей dé licat de lui faire sentir qu'elle était la cause indirecte de ma pauvreté . Il me fallait prendre un parti cependant . Je m'y préparai longuement. Enfin, un jour, en balbutiant , je lui dis que j'avais éprouvé des revers de fortune, ajoutant niaisement , en manière de réflexion, que cela pouvait arriver aux personnes les plus aisées . Malheureusement, madame de Chalis était dis traite . Elle m'écoutait à peine et me répondait du bout des lèvres . Elle parut regretter que je lysse obligó de quitter mon appartement. Elle 178 LA COMTESSE DE CHALIS ) dit que les revers qui me frappaient n'étaient sans doute pas irréparables , « qu'elle espérait que tout s'arrangerait. » Je sus depuis que ce jour-là elle était contrariée à cause d'une parure qu'elle avait commandée, par le télégraphe, à Rome, au joaillier Castel lani . Elle comptait porter cette parure le soir même, et le courrier de Rome qui devait la lv i livrer avail manqué! LVI Ce ne fut pas sans peine que je parvins à trouver un logement convenable et bon marché. Une porte bâtarde y conduisait , et il était situé à l'entresol . Je le disposai le plus élégamment qu'il me fut possible. La comtesse poussa un cri d'horreur en y entrant; elle le trouva trop bas, obscur . De mon séjour dans cet appartement date la plus douloureuse période de mon exis tence. Elle se composait d'une misère mal dé OU LES MEURS DU JOUR, 179 - guisée et d'un travail cyclopéen . Je ne voulais rien demander à mon père et j'entendais lui tenir parole. Après avoir vainement sollicité la faveur de faire des conférences sur Suetone et Tacite, - on me refusa net ! on me refusa même avec aigreur ! afin de pouvoir vivre , et de très-mal vivre, je passais la moitié de mes nuits à faire le métier de correcteur dans une imprimerie, et la plus grande partie de mes journées était em ployée à écrire des articles, bien peu payés , pour une revue d'instruction publique . Le tout me rapportait environ trois cents francs par mois.. A la rigueur, il m'eût été possible de m'en conten ter ; mais je ne pouvais plus me mêler à l'exis tence de la comtesse . C'est à peine si je trouvais le temps d'aller chez elle . Et pour fainéanter au bois , au théâtre, dans le monde, je n'y devais même pas songer . Si je n'avais été obligé de cacher ma pauvreté avec autant de soin qu'une action honteuse, il m'eût élé facile de trouver un emploi honorable . Je pouvais me faire précepteur dans une maison riche. Mais je craignais l'effet 13 ) L. CONTESSE DE CIIALIS qu'aurait produit sur la comtesse une condition si peu relevée. J'employais la plus grande partie de l'argent que je gagnais à tenir mon apparte ment en bon état pour l’y recevoir et à me con server une mise propre . L'été vint ; elle partit pour Bade . Je ne pus l'y suivre . Je lui écrivais de longues lettres mélancoliques et passionnées. Elle ne les lisait pas . Je m'en apercevais à ses réponses. Je languissais, je m'étiolais loin d'elle , mais mon amour ne bronchait pas . L'imprimerie où je travaillais fut fermée un beau jour pour cause de faillite. La Revue me payait de plus en plus mal . L'automne vint . Je n'eus pas le courage de me présenter devant mon père . Je n'allai pas à Nantes . La misère autour de moi montait tou jours , comme une marée . Il y avait des jours où j'en étais réduit à vendre quelques- uns de mes livres pour pouvoir diner. OU LES MEURS DU JOUR 181 LVII L'hiver vint à son tour. J'étais dans l'archi - fond de l'abîme . Mais avec mon entêtement de Breton , je ne demandais pas de grâce, et la com tesse ne se doutait de rien . Me rencontrant de moins en moins dans le monde, ne me voyant presque plus chez elle , elle pensait que tout dou cement je me détachais d'elle , que j'y mettais des formes. Cela lui allait. De mes tourments, de mes atroces privations , rien ne paraissait. Je renfonçais tout devant elle . La vérité cependant ne pouvait tarder à se faire jour. Elle l'apprit de la façon la plus imprévue. Un de mes anciens camarades d'études , le baron de Montessart , que j'avais rencontré de temps à autre dans les salons , à l'époque ou j'y faisais la figure que l'on sait, revenant à Paris après un an d'absence consacré à parcourir l'Inde et la Chine , et voulant publier ses souve 11 18 : LA COMTESSE DE CHALIS nirs de voyage , eut l'idée de s'adresser à mon imprimeur . Un jour il s'en vint à l'imprimerie, rapportant des épreuves et demandant à dire un mot au correcteur. On le mena dans le chenil où je travaillais , en blouse , les doigts maculés d'encre . Comme je n'avais pas été prévenu, je n'avais pu me dérober, et , entendant ouvrir ma porte, je levai machinalement la tête . Nous nous reconnûmes en même temps, et le baron poussa un cri de surprise : Est-ce bien vous ? - Vous voyez. - Comment êtes- vous descendu là ? – J'ai perdu tout ce que j'avais . Mais ... vos fonctions de professeur ? J'ai eu quelques difficultés avec mon mi nistre, et j'ai donné ma démission . Le baron ne pouvait se remettre de sa sur prise. · Voyons, fit- il, en s'asseyant sur un angle de ma table — il n'y avait qu'une chaise cassée dans mon galetas vous ne me dites pas tout, OU LES MEURS DU JOUR . 183 mon cher. Je ne puis concevoir qu'avec vos ta lents, la réputation que vous vous êtes faite, les amis qu'on vous connaissait , vous n'ayez pu trouyer, en quittant l'Université, une situation plus en rapport avec votre mérite. — Est- ce qu'on a des amis ! interrompis-je d’un air triste . Mais sans doute, fil - il . Et le brave garçon m'offrit sa bourse. Merci, lui dis -je . J'avais déjà de grands besoins , mais je me rappelais la promesse faite à mon père . Je repris : Mon travail me suffit pour vivre. Le baron supposa-t-il qu'il y avait quelque manquement à la probité dans mon fail , et alors jugea- t - il que mon obscurité m'était im posée ? Je l'ignore. Le fait est qu'il cessa de me presser, et, quand je le priai de ne pas divulguer le secret de ma triste condition, il parut approuver le désir que j'avais de me faire oublier de la société pari sienne. Depuis, son livre étant publié , je le perdis 184 LA COMTESSE DE CHALIS de vue et ne pensai plus à cette rencontre . Mais vers le milieu de l'hiver, mon ancien camarade s'étant fait présenter à madame de Chalis et ayant été lui faire visite , entendit mon nom prononcé chez elle . Il yy avait alors dix personnes dans son salon . Naturellement il s'empressa de demander des nouvelles « du pauvre garçon. » Sur ce mot , on l'interrogea , et , oubliant la promesse qu'il m'avait faite, il raconta tout ce qu'il savait . LVITI On peut se figurer de quelle stupeur fut accueilli le récit du baron de Montessart. Madame de Chalis , malgré l'empire qu'elle avait toujours su exercer sur elle- même, manqua défaillir. Cependant il lui fallait une explication prompte , car elle ne pouvait admettre qu'elle fût la maîtresse d'un ouvrier. Elle devait venir chez moi le même jour . Je l'attendais, et ce jour- là , je me le rappelle, après m'être défait successive OU LES MEURS DU JOUR. 185 ment de tous les objets mobiliers qui n'étaient pas rigoureusement indispensables pour donner un air habité à mon logement, je promenais les yeux autour de moi avec désespoir , me demandant de quelles choses je pourrais bien me débarrasser encore afin de me procurer sculement une dizaine de francs. Quand la comtesse entra , me trouvant dans cette chambre propre , presque coquette dans sa nudité , avec quelques vases de fleurs, un bon feu , et vêtu d'un costume qui, pour n'être pas rigoureusement à la mode, était cependant convenable , elle crut avoir été la dupe de quelque mystification et se mit à rire. Puis, désireuse de me faire partager sa gaieté, elle me raconta toute l'histoire. Mais moi , j'étais au bout de mon courage . Terrifié d'abord à l'idéequ'elle savait tout , j'avais fini par m'y résigner, préférant cela même à l'existence que je menais depuis quelques jours. Je me sentais si malheureux que la mort m'au rait semblé douce si je n'avais été rattaché à la vie par le fil même de mon amour. Pendant que 2 186 LA COMTESSE DE CIIALIS la comtesse parlait, j'avais donc commencé par détourner la tête , puis, comme ses éclats de rire me faisaient mal , les larmes me montaient aux yeux . Elle s'en aperçul tout à coup, et alors , changeant de langage : Quoi ! c'est donc vrai ! s'écria- t- elle. -Hélas ! Mais comment se fait-il? ... Je n'en sais rien . Je n'ai plus rien . Je n'ai plus d'état . Je défaillais. Elle me saisit la main . Elle dit : Qu'est- ce que tout cela veut dire ? Cela veut dire que l'imprimerie est fermée depuis un mois , et... - Achevez donc ! - Et je n'ai pas mangé depuis deux jours. LIX La stupeur à tous deux , nous coupa la parole. Mais elle I ... Oh ! de telles femmes ! ... de même OU LES NEURS DU JOUR. 187 queles rois, de loin elles brillent, vous fascinent ; mais il ne faut pas les voir de trop près ! Elle réagit tout à coup . Ce n'est pas vrai ! s’écria- t- elle . Ce n'est pas possible ! Vous mentez ... je ne sais pourquoi . Cet ameublement vaut deux mille francs . Si vous étiez aux prises avec les derniers besoins, comme vous le dites, vous l'auriez vendu depuis long temps ! Le pouvais-je ? lui répondis-je. Vous ne veniez ici qu'avec répugnance. Seriez- vous venue dans un taudis ? C'est pour que vous ayez des fleurs, du feu , une ombre du confortable auquel vous êtes habituée que je me privais de toutes choses. Voyez : j'avais quelques tableaux , je les ai vendus; quelques bijoux qui venaient de ma mère, je les ai vendus de mème; j'avais des livres ... mes livres, mes outils à moi... je m'en suis défait. La comtesse était consternée . Aucun moyen maintenant pour elle de soupçonner ma véracité. Mon air et mon accent fortifiaient la gravité de > 188 LA COMTESSE DE CHALIS mes paroles . Moi qu’on avait élevé dans l'idée que les femmes, par le cœur , la noblesse des senti ments , étaient supérieures aux hommes, je m'at tendais à la voir pleurer . Tant de femmes auraient été transportées d'exciter un pareil amour . Mais je ne la connaissais pas encore. Elle s'était d'abord mordu les lèvres jusqu'au sang. Je veux que vous me disiez tout, mainte nant ! s'écria -t -elle. Je lui dis tout ce que j'ai écrit ici , sans dissi muler rien, ni rien arranger. Elle m'écoutait en silence, la tête baissée. Quand j'eus fini elle releva la tête . Elle était furieusc. Pourquoi avez - vous agi ainsi ? me dit elle, - Parce que je t'aimais ! - Pourquoi ne m'avez-vous pas consultée, rien dit, rien confié ? Parce que je t'aimais ! Eh ! il ne fallait pas m'aimer comme cela ! Je ne comprenais pas . Je la regardai . Alors, OU LES MEURS DU JOUR. 189 avec cet air impérieux que je lui connaissais, et qui était comme la manifestation extérieure du fond de son âme, voici ce qu'elle me dit : — De quel droit avez - vous ruiné pour moi votre existence ? Est- ce que je vous l'avais demandé ? Est -ce que je pouvais l'accepter ? Lorsque vous me parliez de votre passion , vous vous étonniez toujours de me voir sourire. Ce n'était pas que j'en doulasse, c'est que j'espérais la décourager. Que voulez-vous que je devienne, moi , avec une liaison sérieuse et durable ? Est ce que je m'appartiens ? Est - ce que je ne me dois pas au monde ? La passion trouble la vie , la bouleverse . Elle compromet la tranquillité de la famille, la considération de la femme, le repos du mari, l'avenir des enfants. Vous croyez que je vous sais gré de vos sacrifices ? Je ne vous les pardonnerai jamais . Il fallait vous marier, comme le voulait votre père . Tout le monde se marie. Cela m'aurait fait de la peine ; mais, comme je n'ai jamais supposé que nous dussions passer notre vie ensemble, j'en aurais pris mon parti . 11 . 190 LA COMTESSE DE CITALIS Ensuite, comme vous n'aviez que peu de fortune, il ne fallait pas quitter votre place, et surtout, quittant votre place, il ne fallait pas gaspiller l'héritage de votre mère et vous endelter . Dans quelle situation m'avez vous placée! Vous étiez amoureux de moi, j'ai vu du goûl pour vous , je vous l'ai prouvé, et , pour me récompenser de ma faiblesse, vous m'infligez le remords de votre ruine. Comme je suis une honnête femme, me voilà donc forcée de vous dédommager. Je ne puis tolérer que vous pensiez à moi comme à la cause de votre désastre . Mais que puis -je faire ? Dans quelle impasse m'enfermez - vous ? Les fonc tions que vous exerciez, il ne m'est pas possible de vous les rendre. Quant à votre fortune , quoique je sois riche... oh ! ne vous hâlez pas de vous récrier ! je vous connais assez pour deviner que vous refuseriez une restitution. Vous êtes si scrupuleux pour tout ce qui louche à l'argent , et si imprévoyant pour d'autres choses ! Je ne répondis rien . Elle avait encore raison ! Mais elle faisait toujours en sorte d'avoir raison OU LES MURS DU JOUR. 191 d'une façon horrible . Elle ne voyait dans notre liaison qu'une distraction, un passe -temps, quelque chose de plus vif peut-être, de plus aigu, une distraction défendue, et qui alors avait l'attrait, l'assaisonnement qui manque aux choses permises. Moi, dans celte liaison j'avais mis ma vie . Tout était là ! Dans notre étrange situation il n'y avait de trop entre nous que l'amour. Cependant il fallait parler. Voyons , dites, cherchez, reprit-elle avec sa voix brève. Que puis - je faire pour vous ? Qu'accep terez - vous ? —Je ne puis me résoudre à vous quitter, lui répondis- je . Quelle que soit la nature de l'affec tion que vous me portez , je l'accepte ; mais vous quitter ... ce n'est pas possible ! Ici elle parut embarrassée. La pitié , le dédain et quelque chose qui ressemblait à la souffrance se peignit sur ses traits. -Mais enfin , que puis - je faire pour vous ? reprit -elle. 192 LA COMTESSE DE CHALIS - Eh bien ! lui dis- je avec honte, vos en fants... je les aimecomme s'ils étaient les miens, L'âge est venu pour eux où ils ne peuvent se passer d'un précepteur. Voulez - vous que je sois le leur ? De cette façon, nous ne nous quitterions plus . Elle ne put s'empêcher de faire un haut- le corps . - Précepteur ! vous ! – N'est- ce pas ma profession ? - Sans doute, mais ... chez moi ... ce n'est pas un avenir. C'est du pain . Ce mot de « pain » lui parut outrageusement excessif, à elle, qui v’en mangeait même pas peut- être. Vous parliez de mon avenir, ajoutai- je. Quel plus bel avenir puis -je ambitionner que de passer ma vie auprès de vous ? Elle hésita , refléchit , fronça les sourcils ; puis se levant , et daignant enfin me sourire : Eh bien ! c'est dil ! fit - elle . Venez vous 19 OU LES MEURS DU JOUR. 193 installer tout de suite . Nous dinerons ensemble. Je la reconduisais . Tout à coup elle se mit à rire . Quand je pense qu'il se privait de tout ! s'écria- t - elle en choquant ses deux mains l'une contre l'autre. Mon Dieu ! que les hommes sont piais ! LX Elle avait cru sans doute, en acceptant , que les choses iraient toutes seules, et moi, j'étais au septième ciel . Notre illusion se dissipa le lende main de mon installation dans sa maison. J'avais pris tout de suite ma lâche au sérieux . Les deux chambres que j'occupais était situées auprès de celles des enfants, de sorte que je ne les perdais pas de vue une minute . Nous fûmes, dès le pre mier jour, charmés les uns des autres , et je com mençai immédiatement à mettre en pratique le système d'éducation qui me semblait le mieux 194 LA COMTESSE DE CHALIS approprié à leur âge et à leur future condition . Mais, demeurant dans son hôtel, mangeant à sa table , la rencontrant à chaque heure du jour, sachant tout ce qu'elle fait , à quelle heure elle se lève , sort , rentre, se couche, où elle va , qui elle roçoit , que de sujets d'irritation pour moi ! Je ne soupçonnais même pas qu'une femme put mener une existence si absurde et si dispen dieuse ! Le coulage de sa maison était effroyable. Elle -même avouait qu'il y avait toujours cent mille écus par an dont elle ne pouvait se rendre compte dans ses dépenses ... Quant au milieu intellectuel dans lequel elle vivait, les mots me manquent pour l'exprimer. Sa société se divisait en deux fractions distinctes . La première se com posait de tout ce qui porte un nom en Europe et fait figure sur la scène du monde. Celle- là n'ap paraissait chez la comtesse que pour y faire des visites cérémonieuses, et de loin en loin . L'autre fraction , infiniment plus restreinte —une ving taine d'intimes, au plus , la constituait — avait ses heures à elle et reparaissait chaque jour . Les 2 OU LES MURS DU JOUR . 193 femmes de cette intimité quoique la plupart d'entre elles fussent, dans toute l'acception du mot, de fort honnèles femmes -- se modelaient extérieurement sur la comtesse. Les hommes étaient des jeunes gens de l'espèce du prince Ti tiane, et c'était le prince Titiane qui, chez elle, donnait le ton à la conversation . Ces sujets de con versation étaient invariablement les mêmes : ils roulaient sur les modes nouvelles, sur les divertis sements en vogue, les réunions de la saison, sur les courses, le jeu, les scandales du monde, at surtout sur les faits et gestes des courtisanes en renom . La persistance que les hommes de l'in timité de la comtesse mettaient à revenir , en termes déguisés , je le reconnais, mais fort trans parents , sur ce thème aussi déplaisant que scan daleux , l'immense curiosité qui se manifestail chez les femmes de cette intimité en écoutant le récit de turpitudes qui n'avaient même pas l'excuse de la critique pour être tolérées , me fai saient quelquefois me demander si , dans le secret de leur âme, quelques-unes de ces jeunes femmes 196 LA COMTESSE DE CHALIS n'avaient pas placé leur idéal sur les confins qui séparaient leur propre existence de celle des filles entretenues. Garder pour soi les avantages atta chés à la condition de « femmes comme il faut » tout en s'en donnant à ceur joie, des dégradantes libertés que prend la « femme libre, » serait- ce donc là un rêve, une ambition caressée ! Et se peut-il qu'après avoir roulé de satiétés en satiétés, une femme, une seule ! ... dans ce milieu du monde où tout se rétrécit et se corrompt, en soit arrivée là , poussée par l'ignorance et une imagi nation sans règle ! ... Le prince Titiane, je ne dois pas oublier de le mentionner, était l'inspirateur et comme l'âme des divertissements préférés de la comtesse . C'était lui qui avait eu « l'heureuse idée » de donner des surnoms aux femmes de l'intimilé de cette dernière, appelant l'une la Vénus aux carottes, sous prétexte qu'elle était fort belle et qu'elle avait les cheveux rouges ; une autre Peau de soie, parce que celle - ci avait le teint clair ; une troisième la Grande-Duchesse , à cause de sa taille et de son titre . Et ce qu'il y avait en OU LES MEURS DU JOUR. 197 3 cela de plus étrange, c'est que ces femmes avaient accepté de tels surnoms, se les donnaient entre elles , et s'en cachaient si peu que les petits jour naux avaient fini par en parler . C'était encore le prince Titiane qui décidait de tout chez la com tesse , tranchait sur tout , distribuant le blâme et l'éloge, selon que,, dans l'argot à son usage, il laissait tomber de ses lèvres, en forme de juge ment, ces mots sacramentels : C'est chic ! ou Ce n'est pas chic ! ll y avait surtout un mot affreux qui revenait toujours, en forme de conclusion, dans les bizarres théories auxquelles il se plaisait à se livrer . Ce mot , qui pourrait si bien servir de devise à la seconde moitié du dix -neuvième siècle, semblait , dans sa concision, le résumé de l'exis tence du prince et de celle de la comtesse : Gobi chonnons / gobichonnons ! disait à tout propos ce prince baroque. Je trouvais qu'il yу avait quelque chose de sinistre dans la façon dont il prononçait cet horrible mot. Pour la comtesse, que de sujets d'irritation aussi dans ma présence ! ... Elle s'était donné un 2 198 LA COMTESSE DE CHALIS surveillant, un mentor muet, mais dont elle comprenait le silence . Elle, si libre ! habituée à faire toutes ses volontés , à n'en rendre compte à personne, à n'être jamais critiquée , la voilà constamment sous les yeux de son amant, et cet amant, chose mortifiante pour elle , est , dans son jugement faussé, presque son domestique!... J'avais cru pouvoir vivre avec elle sur le pied d'une intimilé cachée, et c'est certainement ce que tout autre, plus habile ou moins scrupuleux, aurait exigé dès le premier jour. Mais j'attendais une occasion , car je voulais ne pas gêner . Elle s'arrangeait si bien — et cela lui était facile dans son hôtel , où l'on comptait plus de trente per sonnes de service — qu'il y avait toujours quel qu’un entre nous deux . Et puis elle se disait souffrante, elle avait « ses nerfs . » Je me refu sai longtemps à comprendre. Quand je compris, il était trop tard ; elle avait déjà pris sa résolution ; elle sentait la faute qu'elle avait faite en me rece vant chez elle , et elle ne songeait plus qu'à m'en chasser. OU LES MEURS DU JOUR. 199 . LSI Elle avait décidé qu'elle me renverrait auprès de mon père; mais il lui fallait un prétexte. Elle crut le trouver dans l'arrivée de son mari . Il y avait alors près de deux ans que le comte n'avait vu sa femme. Je ne soupçonnais pas qu'on l'at tendit ; mais ayant remarqué que toutes choses semblaient rentrer dans un ordre apparent à l'hôtel : qu'on se couchait moins tard , qu'on se levait plus tôt , qu'on recevait moins d'hommes, qu'on tenait des conversations moins insensées , qu'on portait des costumes moins excentriques, je m’informai, et l'on m'apprit que le comte avait quitté l'Égypte et qu'il allait passer quelques mois chez lui . Ce mari, que je ne connaissais alors que par ce que sa femme avait bien voulu m'en dire, ne m'inspirait, je dois l'avouer, que peu d'estime et qu'une faible sympathie. Je pou vais bien admettre, dans mon'appréciation inté 2 200 LA COMTESSE DE CHALIS ressée, qu'il vécût loin de sa femme,> je le trou vais inexcusable de se priver de ses enfants. Je le vis à dîner le jour même de son arrivée . C'était un homme d'environ trente-cinq ans , à l'air triste , mais de grandes manières . Il y avait de la mélancolie dans son regard , de la résignation dans toute sa personne . On voyait, à ses pom mettes rouges et à sa maigreur, qu'il n'avait pas encore complétement surmonté le mal dont les premières atteintes s'étaient révélées après son mariage. Ce qui me plut en lui , ce fut que , par sa distinction , le choix de ses paroles , l'élévation de sa pensée, il se tenait à une prodigieuse hauteur au-dessus de tous les homines que j'avais rencon trés chez la comtesse. La comtesse se sentait gênée devant son mari. Elle, si volontaire ! elle le regardait avec une sorte de soumission qui, de sa part, semblait très étrange. Quand il parlait, elle écoutait avec défé rence , ce qui, à ma connaissance, ne lui était jamais arrivé avec personne. Lui était avec elle absolument comme l'est un homme bien élevé OU LES MEURS DU JOUR. 201 avec n'importe quelle femme; mais ni par un regard, ni par une parole, ni même par ces égards particuliers qu'on a si naturellement pour les gens qu'on aime, il ne montrait qu'il la con sidéråt comme SA femme. Évidemment il y avait entre eux quelque chose, et quelque chose de très -grave, d'irrémissible que j'ignorais . Le comte, pendant le dîner, ne m'adressa que peu de paroles. Il y avait dix personnes à table, et c'étaient toutes des personnes de manières • sé rieuses . Le prince Titiane n'y était donc pas . Le voyageur parla de ses voyages ; je n'osais l'inter rompre ; il m'intéressait , et , je dois le dire, m'in posait ; mais j'étais enchanté en rentrant chez moi, et me rappelant le maintien embarrassé de la comtesse : Elle a donc trouvé un maître ! me disais - je. Oui, ajoutai- je, mais elle a su s'en délivrer ! J'appris depuis que ce jour même , quand leurs hôtes furent partis, madame de Chalis entreprit de me déconsidérer dans l'esprit de son mari . Elle lui dit qu'elle était punie d'une bonne action > 202 LA COMTESSE DE CIALIS qu'elle avait faite; que , prenant dans sa société pour précepteur de leurs enfants un jeune homme qu'avaient atteint des revers de fortune, elle s'é tait fourvoyée; queles enfants n'apprenaient rien ; que je leur étais trop supérieur, et que, à cause à de nos anciennes relations , elle se sentait gênée avec moi et n'osait m'adresser des observations . Elle comptait que son mari n'examinerait pas , prendrait légèrement les choses, qu'il se charge rait de me remercier ; qu'elle pourrait lui attri buer une détermination qui devait me jeter dans le désespoir ; dire qu'elle avait fait son possible pour que cela ne fût pas , qu'elle en était bien malheureuse . Mais le comte, qui ne voulait agir qu'à bon escient , entra le lendemain , à l'heure de la leçon , dans la chambre de ses enfants , prit un siége , s'assit , écouta sans rien dire. Il trouva ses garçons convenablement habillés, propres et bien tenus , de mine fraîche et fort gentiment sé rieuse . La leçon continuant , sur sá demande, comme s'il n'y avait pas été présent, il fut sur pris des progrès qu'ils avaient faits ; et, les inter > OU LES MEURS DU JOUR. 203 . rogeant , à ma prière , il fut content de leurs réponses. Ce qui le frappa le plus, ce fut l'as cendant amical que j'exerçais sur eux . Lorsque la leçon fut finje le comte embrassa ses enfants avec effusion , puis il me salua sans rien dire . Une heure plus tard , j'entrai dans la salle à manger, tenant mes deux élèves par la main . Les maîtres arrivèrent pour le déjeuner. Tout à coup au milieu de la conversation , le comte lève la tête , et , s'adressant à moi , me remercie de l’hon neur que je veux bien lui faire en me chargeant d'instruire ses enfants . Voyant le beau succès de sa trahison , madame de Chalis baissait les yeux, affectant de piquer avec soin les morceaux sur son assiette , et moi je rougissais d'un secret plai sir . Je répondis au comte ; et , peu à.peu , comme il me stimulait, sans que j'y prisse garde, je dé veloppai le système d'éducation synthétique qui , selon moi , était le seul rationnel et pouvait pro duire de bons résultats . Les sciences abstraites, mathématiques , astronomie , physique , chimie, biologie , étudiées successivement et se fortifiant > 2014 LA COMTESSE DE CHALIS les unes par les autres ; l'histoire de tous les peu ples du monde envisagée concurremment et chro nologiquement ; les langues étudiées par groupes naturels, et l'étude des littératures marchant en même temps que l'étude des langues . Pendant que je parlais le père approuvait de la tête , et certains mots heureux que je trouvai excitèrent chez lui une sorte d'attendrissement. Quelque chose de ma chaleur d'Aix m'était revenue . J'é tais convaincu , je fus éloquent . Mais la comtesse, intéressée d'abord malgré elle et muette, fut ef frayée des avantages que je prenais . Elle objecta timidement que tant de choses lui semblaient inutiles , et que ce serait fatiguer les enfants qu'entreprendre de leur « bourrer la tête » de toutes ces sciences qui ne leur serviraient à rien , étant nés riches . Alors le père si froid d'habitude, lui lança un regard que je n'oublierai jamais. Il y avait à la fois dans ce regard le désespoir d'une existence détruite et la revendication , contre la banalité, de tous les droits de la raison. Puis, de vant ses domestiques silencieux et ses enfants qui OU LES MEURS DU JOUR. 205 le regardaient, il parla , et il parla avec la grave douceur qui convient aux âmes d'élite. Il dit que le niveau des études ne cessait de baisser en France ; qu'on se sentait humilié, quand on avait vécu en Allemagne et en Angleterre, de voir de quelle pitoyable façon étaient élevés les jeunes gens appartenant aux familles les plus distin guées de notre pays. Il dit que l'ignorance s'éta lait partout , jusque dans les lettres , et qu'il pour rait ciler vingt auteurs en renom qui n'en sa vaient pas plus que les écoliers de cinquième ; que loin de partager les idées de sa femme, il pensait que plus on était riche et de grande fa mille , plus on était dans l'obligation de s'instruire el de s'imposer aux emplois par son savoir et ses talents . Il dit aussi qu'il ne connaissait rien de plus méprisable que ces jeunes gens, étrangers à toute occupation sérieuse, qui dépensaient leur temps et leur fortune à faire les métiers de ma quignons et de croupiers ; qu'il estimait infini ment plus , à ne se placer qu'au seul point de vue de l'intelligence, le maneuvre qui gagnait 12 206 LA COMTESSE DE CHALIS sa vie à casser des pierres sur les routes, que ces aînés de grands seigneurs et ces fils de banquiers cent fois millionnaires dont l'existence se passait à poursuivre des distractions souvent grossières et toujours niaises, et que, plutôt que d'entre voir un si dégradant avenir pour ses enfants, il aimerait mieux les savoir morts ! ... La comtesse , consternée, entendant cela , évitait mes regards et ne trouvait rien à répondre . Alors le comte , congédiant les domestiques , me demanda pour quoi j'avais quitté le poste honorable que j'occu pais . Je répondis la moitié de la vérité. Je dis que le ministre avail voulu m'envoyer en pro vince, mais que je préférais le séjour de Paris . Madame de Chalis avait quitté la table et les en fants étaient remontés dans leur chambre . Le comte et moi , nous restâmes encore une heure à causer. Quand il fut fatigué d'avoir parlé il se leva , puis me serra la main en me quittant, chose qu'il n'avait point encore faite . 01 LES MEURS DU JOUR . 207 LXII . Voilà le comte qui meprend en amitió ! Quinze jours après son arrivée , un matin , il monte chez moi, me dit que ma position est par trop au dessous de mon mérite, qu'il serait très -chagrin de me voir quitter ses enfants ; mais qu'il ne peut consentir au sacrifice de mes intérèls, qu'il a quelque crédit et qu'il se chargera de me faire restituer ma position dans l'Université, si je l’y autorise. Je lui réponds en le remerciant que cela ne serait pas possible en droit, et que je ne pourrais l'accepter comme une faveur . Il s'étonne, croit à quelque rancune de ma part , puis il ajoule qu'il ne peut souffrir que j'aie fixé le taux de mes émoluments à la somme ridicule de cent francs par mois. Je l'interromps alors pour lui dire que ces émoluments sont suffisants, que j'ai peu de besoins et qu'il me désobligerait en in sistant pour les augmenter. Sa surprise s'accroît. 208 LA COMTESSE DE CHALIS Il ne cède qu'en disant que, puisque je veux bien demeurer auprès de ses enfants, il saura trouver le moyen de me rémunérer d'une manière plus en rapport avec mes services . Je jugeai , quand il m'eût quitté, qu'il y avait parfois dans la vie des situations bien pénibles et singulières, qu'il était triste de rencontrer des gens pour lesquels on ressent une sympathie instinctive , et de se dire qu'on sera éternellement séparé d'eux . Quel chagrin de ne pouvoir cultiver leur amitié ! Telle était ma situation vis- à - vis du comte de Chalis. Cet homme distingué, malheureux, vers qui je me sentais irrésistiblement attiré , je lui avais fait, sans qu'il s'en doulât et sans que moi je le cori nusse , le plus irréparable affront qu'on se puisse faire entre personnes du même sexe. C'était assez pour que je ne n'acceptasse jamais rien de lui. Cependant la comtesse voyait avec désespoir les relations d'intimité qui , jour par jour , sans que je pusse m'y soustraire , s'établissaient entre moi et son mari . L'aversion qui se peignait dans ses regards lorsque nous nous trouvions seul à > > I OU LES MEURS DU JOUR. 209 seul par hasard m'avertissait de l'élit de son âme, mais elle ne me disait rien . Pour moi , malgré la passion que j'éprouvais pour elle, pas sion qui maintenant se blâmait elle - même , il est vrai , j'aurais , je crois, mieux aimé mourir que de chercher à renouer nos relations pendant que son mari se trouvait sous son toit . Singuliers scrupules ! ... Nous étions donc l'un avec l'autre comme deux ennemis qui n'attendent que l'élc - gnement d'un importun pour recourir aux hos tilités . La comtesse ne pouvait pas surtout me pardonner d'être le témoin quotidien de la su jétion où elle était vis-à- vis de son mari, sujétion si accusée qu'elle lui faisait faire les choses que je savais lui être le plus désagréables, telles que de promener elle -même chaque jour ses enfants dans sa voiture . L'ascendant que le comte exer çait sur elle , comme sur toutes les personnes de son entourage, ne cessait de m'étonner. Chacun , comme de soi-même, reconnaissait un maître dans cet homme doux et réservé. On devinait , sans qu'il parlât , ce qu'il fallait faire pour lui 12 . 210 LA COMTESSE DE CHALIS > complaire. Maintenant cet hôtel , que j'avais vu ressemblant plus, par le train qu'on y menait, à la maison de quelque courtisane de haute volée qu'à la demeure d'une famille respectable , avait un air décent et comme il faut. L'ordre y régnait . Les domestiques étaient silencieux et attentifs . Le prince Titiane et ses amis y venaient de plus en plus rarement, et seulement pour faire de courtes visites. L'attitude du prince devant M. de Chalis , valait la peine d'être remarquée. Le fou faisait le fou pour se donner une contenance, et il demandait en riant qu'on voulût bien excu ser sa folie. Le comte restait froid devant ces simagrécs. Elles ne pouvaient lui arracher un froncement de sourcils, même pas un sourire . Le prince n'existait pas pour lui . LXIII Il y avait environ six semaines que le comte était rentré dans sa demeure lorsque je crus OU LES MEURS DU JOUR. 211 m'apercevoir de nouveaux changements dans la conduite de madame de Chalis . Jusqu'alors elle avait paru accepter avec une sorte de résignation fière la séparation tacile qui existait entre elle et son mari . Mais à mesure qu'elle voyait les pro grès que je faisais dans l'esprit de ce dernier, une sorte d'hésitation se manifestait dans ses manières. Tantôt elle affectait de me trailer devant M. de Chalis sur le pied de l'intimité la plus marquée, comme si elle avait formé l’effrayant dessein de lui faire soupçonner now relations passées; tantôt elle me parlait avec une hauteur des plus dédaigneuses , et c'était son mari qu'elle accablait alors de prévenances,, moi présenl. On aurait dit qu'elle cherchait le moyen de nous brouiller en nous rendant jaloux l'un de l'autre . Malheureusement pour elle , avec moi , elle avait affaire à un homme qui commençait à la connaître, et, avec son mari , elle perdait son temps à se fatiguer en efforts que celui-ci ne semblait même pas remarquer. Elle finit par prendre un parti en reportant loutes ses attentions 212 LA GOMTESSE DE CHALIS sur M. de Chalis . Celui-ci eut alors à subir un siége en règle, et il ne fallut rien moins que la terrible rancune qu'il gardait à sa femme pour le faire sortir vainqueur d'une lutteoù tout autre se serait estimé heureux de succomber. Nul ne saurait se faire une idée , s'il n'en avait été té moin comme moi , des séductions infinies que peut employer une femme pour marcher à son but par des voies tortueuses. Ce que celle - ci employa de délicates flatteries, de soins intelli gents, pour essayer de rentrer en grâce auprès de l'homme dont elle s'était aliéné le cour ne se peut dire . Elle allait pour lui plaire jusqu'à passer presque toutes ses soirées auprès de lui et seule avec lui , lui , lisant, elle travaillant à l'aiguille. Le costume qu'elle portait invariable ment alors ne ressemblait guère à tous ceux que je lui avais vu successivement revêtir . C'était une robe noire , toute simple, avec des barbes de dentelles de la même couleur dans ses cheveux blonds . Plus belle, ainsi vêtue, qu'elle ne l'avait jamais été dans ses ajustements les plus mirifi OU LES MEURS DU JOUR . 213 1 par 1 ques , elle avait une douceur, une grâce, des expressions de regards ! ... Il yY avait des jours où , la voyant si séduisante, je me demandais quels crimes elle n'aurait pu me faire commet tre , si elle avait voulu s'en donner la peine et s'il m'avait été possible de croire en elle comme le passé . Un soir surtout je crus que le comte allait succomber, et que moi j'allais me mettre à haïr cet homme, qui m'inspirait, en dépit de moi-même, une sympathie respectueuse. Elle avait l'air si triste ! Elle soupirait si bas pen dant que le comte parlait de son prochain dé part ! Et , en même temps , elle était si belle ! d'une beauté si attachante ! si peu apprêlée. Jo surpris plusieurs fois les regards du comte arrê tés sur elle avec une expression d'attendrisse ment qui me fit frémir. Et une fois aussi re gardant la pendule , il se tourna vers moi comme s'il avait voulu me donner à entendre que je pouvais remonter chez moi . Je feignais de ne pas comprendre . Alors elle qui , en ce moment, de vait bouillir d'impatience, commit une grave 211 LA COMTESSE DE CIIALIS imprudence en se levant pour aller s'affaisser nonchalamment sur le bras du fauteuil où son mari était assis . Devant celle démonstration par trop ouverte le comte se défia sans doute, et jugea que sa femme devait obéir à un intérêt quelconque pour essayer de se réconcilier avec lui . Je vis soudain ses lèvres pâlir et ses pau pières s'abaisser sur son regard. Madame de Chalis eut beau se pencher sur lui et lui mettre affectueusement la main sur l'épaule, le charme était détruit . Le comte se leva , puis froide ment : Je me sens très - souffrant ce soir, mur mura- t-il . Et , appuyant le doigt sur le bouton de la son nette : Venez me mettre au lit , dit-il au valet de chambre qui entra . Madame de Chalis et moi nous étions restés seuls . Elle quitta le fauteuil sans me dire un mot . Mais avant de franchir le seuil de la porte elle se retourpa et me regarda. OU LES MEURS DU JOUR . 215 Oh ! ce regard ! Il me fut impossible de m'y méprendre : en ce moment elle m'exécrait ! LXIV Pendant que se passaient ces incidents, le jour que le comte avait fixé pour son départ se rap prochait. Il était évident que le séjour de Paris lui était contraire, car sa santé , assez robuste d'abord, recommençait à s'altérer. Son médecin venait le voir tous les jours , et , bien souvent , quand il était parti , le comte attachait de péni bles regards sur ses enfants. Je n'osais lui parler de son état . Je craignais qu'il ne fût très-grave . Chose bien remarquable ! même dans les mo ments où M. de Chalis était obligé de s'aliter , il n'acceptait aucuns soins de sa femme. C'était son valet de chambre qui veillait seul à ce qu'il ne manquât de rien . Il n'agréait de la comtesse que les formes polies qu'on se doit entre gens qui savent vivre. Qu'y a-t- il donc entre eux ? me 216 JA COMTESSE DE CIALIS demandai-je . Le comte, un jour, se chargea de me l'apprendre. Je devais ressentir, ce jour là , le plus grand déchirement de conscience que j'éprouverai sans doute dans toute ma vie . LIN C'était le matin même de son départ. Tout semblait déjà renaître à la vie dans sa maison . Quand je dis « à la vie » , je me trompe, car c'est « à la démence » que je devrais dire . La com tesse , ses gens et ses amis altendaient dans une fiévreuse impatience l'éloignement de l'honnête homme qui leur faisait peur afin de recommen cer leurs équipées . La discipline depuis quelque temps se relâchait parmi les domestiques, les gandins venaient plus fréquemment à l'hôtel, la comtesse avait recouvré presque toute son assu rance ; on devinait, à mille petites choses, que chacun avait soif de dédommagements . Vers deux heures , comme je préparais ma leçon du lende . OU LES M EURS DU JOUR . 217 main madame de Chalis venait de sortir, et les enfants étaient allés jouer au parc Monceaux, voisin de l'hôtel — on frappa à la porte de mon pelit appartement. C'était le comte qui venait me faire ses adieux. Il me dit que , avant de par lir, il voulait réclamer « de mon amitié un très grand service , que je ne pouvais refuser de le lui rendre ; qu'il était obligé de me faire certai nes confidences d'une nature tout intime et bien délicate ; qu'il espérait que je consentirais à les entendre, ne serait-ce que par intérêt pour ses enfants. » Fort élonné de ce préambule, je ré pondis au comte avec embarras que « j'étais à ses ordres. » Alors il prit un siége, me pria de m'asseoir à côté de lui , et , posant son front dans sa main , son coude sur ma table de travail, avec une voix contenue mais pleine de tristesse , M. de Chalis s'exprima ainsi : Mon cher, ami , si je vous ai choisi pour vous confier les plus poignants chagrins de mon existence , ce n'est pas seulement parce que j'ai reconnu en vous des sentiments élevés et de la > 13 218 LA COMTESSE DE CHALIS droiture, c'est parce qu'il m'était impossible d'a gir autrement. Le malheur a voulu que je fusse séparé de madame de Chalis quatre ans après mon mariage. Les amis que j'avais alors sont , les uns dispersés, les autres morts ; le plus grand nombre m'a oublié ou méconnu . Je ne vois plus en eux que des indifférents. Au moment de quitter de nouveau la France, sans que je sache s'il me sera permis de la revoir , j'ai à prendre certaines dispositions dans la prévision de cer tains événements. Il me fallait un homme sûr pour sauvegarder ces dispositions. Pouvais-je mieux choisir que vous-même ? Le service que je vous demande, si vous étiez dans ma situation et moi à votre place , je vous le rendrais avec plaisir . Permettez donc que je compte sur vous ! Ici le comte me regarda avec angoisse . Puis, secouant le front, en homme qui n'a plus le temps de s'arrêter aux scrupules, il continua à demi-voix : Je dois d'abord vous dire quelles ont été OU LES MEURS DU JOUR. 219 les causes de la séparation qui existe entre moi el ... et madame de Chalis ... Il s'était tu . L'angoisse le reprenait , lui cou pant la parole. Je n'étais pas moins anxieux que lui . Il reprit : C'est une chose bien triste , je vous assure, pour un mari que de se voir dans la nécessité de parler de sa femme, et surtout pour en dire des choses qui ne peuvent guère être louées . Le mariage est un lien si fort ! si honorable ! c'est commettre une sorte de sacrilége que d'en divulguer les secrets . J'y suis forcé . La paternité m'y oblige . Au -dessus des égards que les époux les plus irrévocablement désunis se doivent encore l'un à l'autre , il y a les devoirs du père envers ses enfants. Il s'arrêta encore . Il paraissait cruellement souffrir. Pour moi, ma confusion était extrême. Comment me dérober à cette confidence ? Com ment avouer au comte que j'étais le seul homme au monde qui n'avait pas le droit de l'entendre ? Avais - je seulement le devoir de le lui dire ? J'étais 3 220 LA COMTESSE DE CHALIS . 4 pétrifié par les inextricables difficultés de ma situation . - Pendant les premières années de notre mariage, dit le comte, aucun événement ne vint altérer notre félicité commune. Madame de Chalis avait le goût du monde, des plaisirs ; cela ne m'étonnait ni ne m'effrayait. Je la laissais vivre à sa guise. Je n'ai jamais aimé tyranniser personne . Les conseils que je lui donnais pour l'engager à ne pas se laisser aller au courant des extravagances modernes ne semblaient pas trop lui déplaire. Rien ne nous manquait pour être heureux. Cependant un jour vint ... je me sentis souffrant . Jenesavais ce que j'éprouvais : c'étaient des étouffements ,, des crachements de Je croyais, nous pensions tous deux que c'était une indisposition passagère. Je fis venir un médecin pour l'acquit de ma conscience. Ce médecin , que vous avez souvent rencontré chez moi, le docteur de Serre, est certainement un homme d'un très -grand savoir, mais il est brutal en diable . Il m'interrogea, m'ausculta ; puis, faisant sang OU LES MEURS DU JOUR . 221 la grimace - el remarquez que ma femme était présente il me dit fort tranquillement : Monsieur le comte, si vous restez un mois de plus à Paris , vous êtes un homme mort. » Je fis un geste . Le comte souriait avec une étrange amertume. - Vous figurez-vous cela ! reprit- il. -Je me sentais plein de force et de jeunesse. Quoique souffrant, j'aimais la vie , et j'aspirais la vie par tous les pores . Ma femme, mes enfants étaient là , l'une à côté de moi , les autres sur mes genoux , dans mes bras, et ce · médecin me disait que j'allais mourir ! J'étais resté tout coi . Je le regar dais . Je croyais avoir mal compris . Je lui dis : ( - Comment ! un homme mort! Il continua , sans s'émouvoir de mon cri de détresse : Si , au contraire , vous consentez à passer quelques années en Sicile , à Madère ou en Égypte, cinq ou six ans au plus, et à suivre un régime sévère, vous avez quatre- vingt- dix chances sur cent pour en revenir . ) - ( C 222 LA COMTESSE DE CHALIS Je respirai, entendant cela . C'était l'exil , un exil long et plein d'ennuis ; mais c'était une guérison probable, et pendant que le docteur rédigeait le programme du traitement que je devais suivre, je tournai les yeux vers ma femme, que je songeais à consoler, car je ne pouvais même pas supposer qu'elle eût l'idée de me laisser partir seul. Elle pleurait . Cela me toucha. Alors , prenant sa main, je lui dis : Courage ! Mais elle , secouant la tête et confessant la secrète résolution qu'elle avait formée, me répondit avec candeur : Comment allons- nous faire pour demeu rer si longtemps sans nous voir ? » Je ne pus retenir un cri lorsque le comte pro nonça ces derniers mots, car dans cette phrase d'une personnalité si naïve je reconnaissais ma comtesse. Cependant M. de Chalis s'était levé et se promenait par la chambre : – Un autre mari à ma place aurait répondu à sa femme : 2 1 OU, LES MEURS DU JOUR. 223 ( > 2 . Rassurez- vous ; nous ne nous quitterons pas, madame ; vous m'accompagnerez. C'était là ce que me conseillait mon incli nation , ce que me dictait mon droit . Mais sa question me fit tant de mal , elle me montra si bien que ma femme ne m'avait jamais accordé qu'un sentiment banal résultant des conventions sociales et de l'habitude ! ... Ma susceptibilité s'émut aussitôt . Alors , comme si, de mon côté , je n'avais pu admettre qu'elle m'accompagnât dans mon exil , je répondis que je viendrais à Paris de temps à autre, pendant l'été . Eh bien ! reprit le comle, depuis lors, j'ai souvent et bien douloureusement réfléchi à cette résolution si vite prise , si promplement acceptée, et qui devait avoir de si funestes conséquences . Vous l'avouerai- je ? Je n'y ai jamais pu songer sans me blâmer. Ce n'était pas , dans une si grave circonstance, l'exagération de sensibilité d'un amoureux qu'il fallait montrer ; c'était la volonté d'un chef de famille. J'aurais dû me dire qu'il était imprudent à moi de laisser loin de 2 224 LA COMTESSE DE CHALIS moi, pendant des années, une femme jeune, belle, et qui n'avait déjà que trop de penchants pour les plaisirs . J'aurais dû rappeler à ma femme que son devoir était de me suivre. J'au rais dû , même en termes indignés, lui faire honte de la sécheresse de son cœur. Elle aurait certainement souffert de l'existence que j'ai menée. Mais cela ne valait- il pas mille fois mieux , pour elle comme pour moi, que la situation où nous sommes ? Le comte avait repris son siége et demeurait comme accablé . Que vous dirai-je encore ! fit- il avec une inexprimable expression de fatigue. Je partis seul. Moi qui me sentais créé tout exprès pour la vie de famille , je n'avais plus d'enfants, plus de femme... C'était mon domestique qui me soi gnait . Je ne cessais de me reprocher la détermi nation que j'avais prise . Je me flattais de l'espoir que madame de Chalis , de son côté, ressentirait quelque chagrin de notre séparation , et qu'elle même irait au-devant de mes désirs . Je l'attendis OU LES MURS DU JOUR , 225 9 longtemps . Je ne pouvais me persuader qu'elle ne se déciderait pas à venir. Inutile de vous dire qu'elle ne vint pas . Ses premières lettres, il est vrai , témoignaient d'une certaine tristesse : elle avait de la peine à s'habituer à « son veuvage » ; mais elle ne tarda pas à s'y faire, et sut même, à à ce qu'elle me dit , trouver quelques moyens d'occuper son temps. Pendant qu'elle m'adressait des consolations de cette nature, le cour blessé à mort, je faisais, dans ma solitude , des efforts surhumains pour reconquérir la santé . Je m'exer çais à ne pas parler, à respirer le moins possible ; je ne sorlais qu'avec le soleil et je me couchais avant lui. Mais j'avais une chose en moi qui décourageait mes plus grands efforts . Celle chose , c'était la douleur de mon abandon et la honte d'aimer encore . Car, c'est honteux à dire, mais ce n'est pas pour leurs qualités que nous nous attachons aux femmes. Ma femme, à moi , dans cette affaire, eut le talent de tourner le monde de son côté . Tandis que j'agonisais là bas , dans je ne sais quelle ville de la Sicile, on 13 . 226 LA COMTESSE DE CILALIS l'engageait ici à se distraire, à ne pas se séques Irer ; on la poussait à m'oublier ; on m'accusait de l'avoir abandonnée avec ses enfants pour satisfaire mes goûts de voyage. Je me croyais malade, je ne l'étais qu'en imagination . Est- ce que je n'aurais pu l'emmener avec moi ? Elle n'aurait pas demandé mieux, la pauvre femme ! Oh ! humanité de Caïns ! on ne sait , quand on songe à toi , ce qu'on doit admirer le plus, de ta છે férocité ou de ta sottise . Je me sentais glacé devant cette protestation énergique. Ce que disait le comte était si vrai ! si naturel ! et cela s'accordait si bien avec le récit mensonger que sa femme m'avait fait jadis ! La vérité se levait enfin devant moi , complétant le portrait que je m'étais tracé de la comtesse. Je ne trouvais rien à répondre à son mari . Pour lui , se reprochant sans doute d'avoir cédé à un inouvement de colère , il s'eſforçait de reprendre son sang -froid. OU LES MEURS DU JOUR. 227 LXVI - La crise éclata ' entre nous, continua le comte, lors du premier voyage que je lis en France . J'arrivais , le cæur plein d'espoir, tout prêt à pardonner devant un regret. Hélas ! ce que છે je trouvai ne s'accordait guère avec mes désirs . L'absurde s'étalait chez moi . Vous dire comment ón y vivait , quelles gens on y recevait , quelles manières on y apportait, serait superflu ; car avant mon retour vous avez dû en juger vous même. Autrefois , pour y être admis, il fallait réunir la respectabilité au sentiment des conve nances et à quelques faibles indices de bon sens et d'intelligence . Maintenant , on n'y voyait plus , en femmes, que des évaporées qu'on aurait con fondues, dans un lieu public, grâce à leur lour nure et à leurs costumes , avec des filles entrete nues, et , en hommes, que des freluquets . Mon salon me fit horreur quand je le retrouvai ainsi 228 LA COMTESSE DE CHALIS composé. La rougeur me montait au front quand je songeais aux conversations qu'on m'y avait fait entendre. C'est alors que je me reprochai bien amèrement la susceptibilité qui avait déter miné ma conduite . Madame de Chalis , cependant , voulut savoir la cause de l'étrange mine que je faisais. Je la lui dis . Je parlai en mari indigné , en homme révolté dans ses plus chères affections comme dans sa conscience. Vous croyez qu'elle s'humilia ? Elle m'accabla . C'était ma faute si tout avait ainsi tourné dans ma maison . Pour quoi m'étais -je cru malade ? Pourquoi avais -je si vite obéi à cette absurde prescription de mon mé decin ? Est - ce qu'avec des soins je ne pouvais aussi bien guérir en France qu'en Sicile ? Tant d'assurance me révolta. Le même jour, une con sultation eut lieu chez moi , à laquelle assistaient les dix médecins les plus renommés de Paris . Ils conclurent unanimement comme l'avait fait le docteur de Serre . Alors je fis ce que j'aurais dû faire un an auparavant, en déclarant à madame de Chalis que je désirais qu'elle m'accompagnât OU LES MEURS DU JOUR. 229 avec nos enfants. Et madame de Chalis refusa de me suivre . Le comte était tout pâle . Soudain il releva le front, et riant d'un rire pénible : Connaissez-vous , dit-il , un moyen quel conque d'obliger une femme à faire ce qu'elle a décidé qu'elle ne ferait pas ? Si ce moyen existe , révélez -le moi ; j'en suis à le chercher encore . Ni prières ni reproches ne me réussirent. J'em ployai tout. J'allai jusqu'à menacer madame de Chalis d'emmener les enfants avec moi ; rien n'y fit. Elle aimait mieux mourir, dit-elle , que de quitter Paris , comme si cet odieux Paris était le seul endroit du monde où pût respirer une femme ! Je repartis donc seul , ne pouvant pas me décider à séparer une mère de ses enfants, ne pouvant pas surtout me résoudre à priver de si jeunes enfants de leur mère, reculant devant la nécessité du scandale, n'osant même me plaindre à personne ; car si notre sollise fait que chacun compatit aux peines les plus méritées des femmes, en revanche les chagrins des maris n’excitent 230 LA COMTESSE DU CHALIS 1 que la moquerie. Mais à dater de ce moment tout était mort en moi . Je n'y senlais plus rien que le regret de vivre , et aussi le devoir de vivre , car ce n'est pas impunément qu'on est père ! ... Ici, mon cher ami, je dois enfin vous dire quel est le service que j'attends de votre amitié. Quoique depuis deux ans, aussi bien dans ses lettres que dans son attitude vis - à-vis de moi , madame de Chalis ait paru regretter la cruauté de sa con duite , il ne m'est plus possible de croire à sa sin cérité.. Je pense qu'elle se sent dans la position la plus fausse, ayant à supporter les ennuis du veu vage , sans en avoir absolument les libertés. Elle doit s'apercevoir que ma santé s'améliore, et que le moment se rapproche où il me sera permis de vivre à Paris . Alors , elle le comprend, ce ne sera pas une simple contrariété pour elle que de pas ser le reste de ses jours auprès d'un homme qui ne lui pardonnera jamais sa durelé . Elle essaye donc de reconquérir le pouvoir que jadis elle exerçait sur moi . Elle compte, si elle parvient à m'arracher un pardon que je lui refuserai tou 1 OU LES MEURS DU JOUR. 231 jours , sur la faiblesse d’un cæur épris pour con tinuer de vivre à sa fantaisie. Pendant qu'elle se prépare ainsi à reprendre ses avantages, je me dispose à rentrer chez moi pour faire cesser défi nitivement le train qu'on y mène. - Je le con nais , quoiqu'on ait pris à lâche de me le déguiser. Mais d'ici là je crains que l'état des choses n'empire. Certains renseignements que j'ai reçus, sans les avoir sollicités, me font soupçonner que madame de Chalis obéit , à son insu peut- être, à de funestes influences, qui pourraient bien un jour la déconsidérer . J'ai fait ce que j'ai pu pour lui montrer le danger de relations que tous les gens sensés désapprouvent, et le péril non moins grand que lui font courir les habitudes d'exis tence qu'elle a prises depuis notre séparation . Mais au lieu d'accepter le débat avec franchise elle s'est retranchée derrière des dénégations qui n'ont fait que me confirmer dans mes soupçons . Mon cher ami, c'est une chose affreusement pé nible que celle que je fais en ce moment en vous disant que maintenant, ce n'est plus d'affection 232 LA COMTESSE DE CHALIS qu'il s'agit entre ma femme et moi , mais seule ment de mon honneur . Vous êtes homme, vous devez donc comprendre ce qu'il y a de doulou reux dans ma situation . Que madame de Chalis se soit oubliée au point de faire partout parler , même dans les journaux, en termes transparents, de ses extravagances; que le public, qui n'y va jamais de main morte quand il s'agit de flageller les gens dont la conduite lui paraît mériter le blâme, se soit permis de la désigner, ainsi que quelques-unes de ses amies, de je ne sais quels surnoms aussi méprisants que ridicules ; qu'elle fasse de sa fortune l'usage le plus immoral et le plus absurde; qu'elle m'ait déchiré le cœur ; qu'elle vive entourée de folles, d'imbéciles ; qu'elle se montre quotidiennement dans ces pe tits théâtres dont les pièces ne se contentent pas d'être platement niaises , mais choquent tous les sentiments de pudeur qu'une mère de famille devrait feindre quand elle ne les sent pas en elle ; que même, privée de toute direction intelligente par sa seule faute , et poussée par le monde qui , OU LES MEURS DU JOUR . 233 dans ses suggestions comme dans ses exemples, n'a jamais su que détourner les femmes de leurs devoirs , elle se soit secrètement abaissée , ce que je ne veux pas chercher à connaître, jusqu'au dernier degré du parjure; -tout cela , c'est irremediable , c'est la déplorable conséquence d'une situation que les circonstances ont déter minée ; tout cela , momentanément, je peux refu ser de l'envisager, attendant avec patience le mo ment où je pourrai tout faire rentrer dans l'ordre . Mais les dernières limites de ma tolérance lempo raire ont été atteintes ; je ne veux pas qu'elles soient dépassées. Si j'ai volontairement détourné les yeux de certains écarts , le scandale me trouve rait tout prêt à agir, Je n'accepterais pas de scandale. Mon nom ne m'importe plus person nellement, car je me considère comme mort . Mais à mes yeux , il a une valeur considérable en tant qu'il est porté par mes enfants. Que l'on dise que leur mère , à l'exemple de tant d'autres femmes, n'a pas su résister au courant des excen tricités modernes, qu'elle a vécu d'une inutile > 234 LA COMTESSE DE CHALIS 9 vie , composée de distractions peu convenables et de sots plaisirs , qu'elle a fait un stérile emploi de sa fortune, et qu'elle a répondu par l'indiffé rence à mon affection , cela , je puis le tolérer ; c'est un blâme , ce n'est point une flétrissure. Ce que je ne veux pas , c'est qu'on puisse désigner la com tesse de Chalis par les noms de ses amants . Eh bien ! mon cher ami , au moment de partir , car il y a péril pour moi à demeurer plus longtemps ici, je ne vous demanderai pas des choses qui soient indignes aussi bien du respect que vous vous de vez à vous-même que de la position que vous oc cupez dans ma maison . Ce que je vous demande, et je vous le demande avec instance , c'est de n'ob server rien , de n'aller au-devant de rien , et, dans lecas seulement où les événements prendraient une telle tournure qu'il faudrait être aveugle pour ne pas les voir, de me mettre en mesure d'étouffer le scandale , en m'adressant par le télégraphe ce seul mot, que je comprendrai : « Revenez ! » OU LES MURS DU JOUR. 235 LXVII Il s'arrêta enfin . Il était temps. S'il avait con tinué une seconde de plus, mon trouble aurait suffi pour lui révéler la profonde horreur que me faisait éprouver sa requête . Certes , tout ce qu'il disait n'était que trop juste , ce qu'il me deman dait, en se plaçant à son point de vue, semblait à légitime ; mais dans la situation où je me trou vais vis-à-vis de la comtesse, le rôle qu'il me travail me paraissait, de tous les rôles possibles, le plus affreux . La seule idée que moi , même éconduit par madame de Chalis , même à l'ef fet de sauvegarder l'honneur de ses enfants, je pusse dénoncer cette femme qui m'avait pressé dans ses bras , s'abandonnant à moi , légè rement sans doute, mais avec la confiance d'un sentiment aussi vif que tendre , me causait une insurmontable répulsion . S'il ne s'était agi que de moi- même, et si ne m'avait arrêté la perspec 236 LA COMTESSE DE CHALIS tive des résultats qu’un excès de franchise de ma part devait avoir infailliblement pour madame de Chalis , je me serais levé en m'écriant : « Chargez quelque autre de vous aider à punir votre femme ! Moi je ne le puis pas . Je fus son amant ! » Mais il fallait agir avec la plus stricte circonspection dans cette circonstance terrible, et il fallait agir très-vite , car le comto, me regar dait , attendant ma réponse avec une fiévreuse anxiété . J'entrevis immédiatement qu'il n'existait pour moi aucun moyen honorable de sortir de l'impasse où j'étais enfermé ; je compris que ma situation me condamnait à tromper le comte ; qu'entre toutes les infamies dont j'avais le choix celle- là était la moins basse, et, la rage dans le coeur, avec une assurance qui m'étonnait moi même, en me promettant bien de trahir ma pa role, sans hésiter, je la lui donnai . > OU LES MEURS DU JOUR . 237 LXVIII Le même jour, après le dîner, le comte partit, et sa femme le reconduisit jusqu'à la gare du chemin de fer . Il me serait impossible d'exprimer dans quel état d'humiliation et de découragement j'étais tombé . Une heure plus tard , les enfants venaient de se coucher, lorsque le timbre de l’hôtel retentit par deux fois, annonçant aux valets de pied le retour de la comtesse. A l'idée que dorénavant nous allions être seuls en face l'un de l'autre je me sentis frissonner de crainte . Qu'allait - il se passer entre nous deux ? Si navrantes que fussent mes pensées à cet égard , j'étais loin de prévoir ce qui m'atten dait. J'étais resté chez moi , accoudé sous ma lampe, et méditant sur les événements qui ve naient de se succéder ; la porte cochère de l'hô tel avait été fermée, le gaz était éteint dans la cour et dans l'escalier ; il était à peine minuit, 238 LJ COMTESSE DE CIALIS et tout le monde reposait dans la maison . Fati gué de penser, j'allais me mettre au lit , lors qu'il me sembla qu’un courant d'air froid me frappait le visage. Je levai la tête . Ma porte avait été ouverte sans que je l'entendisse, et , dans l'encadrement formé par le linteau et les jambages , immobile , silencieuse et me regardant, se tenait la comtesse de Chalis . C'était la première fois, depuis que je logeais chez elle , qu'elle avait pris la peine de monter les trois étages de son escalier pour me venir voir . Je m'étais levé en sursaut , la reconnais sant , ne sachant ce qu'elle me voulait , à celle heure, craignant tout , ayant tout à craindre . Ce pendant elle avait refermé la porte et s'avançait vers moi . Je lui dis : - Prenez garder vos enfants sont là , à côté. - Je le sais bien, répondit -elle ; mais vous devez avoir une autre pièce . Et, soulevant ma lampe, elle se dirigea vers ma chambre à coucher. Quand j'y fus entré derrière elle, elle com 1 $ OU LES MEURS DU JOUR . 259 mença par refermer la porte, puis elle examina toutes choses autour d'elle avec une apparence de curiosité . Le costume qu'elle portail était aussi élégant que singulier . Il se composait d'un peignoir de taffetas rose , recouvert en entier par un second peignoir de valencienne. Ce fastueux vètement tombail à larges plis tout autour d'elle , el s'en allait traîner, en arrière , à la distance de plus d'un mètre . Ses blonds cheveux, négli gemment ramassés sur le sommet de sa tête , découvraient sa nuque parfaite. Ses beaux bras apparaissaient dans l'écartement de ses manches . Enfin ses pieds , les plus adorablement fails qu'on puisse imaginer, étaient chaussés de satin rose . Malgré le trouble que j'éprouvais à la voir si galamment vêtue, je remarquai qu'un parfum pénétrant , mélange d'héliotrope et de réseda , se dégageait légèrement desa personne. Ce parfum , dont elle avait seule le secret et qu’Houbigant composait pour elle, elle ne s'en était plus servie depuis que nous étions revenus d’Aix, et je le lui avais souvent reproché, car il m'agréait. Cela me 240 LA COMTESSE DE CIALIS parut une chose inouïe qu'elle se fût parfumée de cet extrait de fleurs précisément ce soir- là ; mais , dans ma naïveté, supposant qu'elle n'avait pu monter chez moi que pour me signifier mon congé, je me tenais tremblant devant elle . Pour elle , elle ne se sentait pas gênée du tout. Quand elle eut posé la lampe sur la table, elle se tourna tranquillement vers moi , puis il était écrit qu'elle m'étonnerait toujours ! elle me dit d'un ton de reproche : Vous ne m'aimez plus , n'est- ce pas ? » Je crus d'abord avoir mal compris, tant cette question était en dehors de toutes les prévisions possibles. Alors , elle s'assit dans un fauteuil, el, me regardant avec calme, elle répéta sa phrase : -Vous ne m'aimez plus, n'est- ce pas ? - A quoi donc voyez -vous que je ne vous aime plus ? lui répondis-je, sans avoir bien exac tement conscience de ce que je disais . Il me sem ble que ce serait plutôt à moi de vous reprocher votre indifférence, volre haine, pourrais-je dire . OU LES MURS DU JOUR. 241 Oh ! moi ! fit - elle en lochant la tête, il est bien évident que je suis capable de tous les cri mes . Et mon mari a dû vous raconter à cet égard des choses accablantes. Votre mari ne m'a rien dit sur votre compte que ce que vous avez cru devoir me con fier vous-même. Elle m'interrumpit par cette seule interjec tion . Ah ! ... Mais il yy avait une telle expression de mépri sante incrédulité sur ses traits que je ne pus ajouter une parole. Allons ! fit -elle en se levant et se dirigeant vers la porte , je le vois bien que vous ne m'ai mez plus! Je courus après elle , et lui prenant les mains avec un tressaillement qu'il ne m'était pas possi ble de contenir : Je vous en prie, lui dis -je, écoutez -moi. Je ne sais ce que vous pensez . Je ne sais même ce que, après plus de quatre mois d'indifférence, vous 14 212 LA COMTESSE DU CUALIS êles venue faire ici . Mais je le sens : ce moment doit déterminer entre nous une crise suprême. Ne prenez aucune résolution avant de m'en tendre . Mon Dieu ! je vous écoute, fit -elle en sou riant. Et elle alla s'asseoir auprès de la table, s'amu sant, avec une plume, à griffonner je ne sais quoi sur une feuille de papier blanc . Pour moi , stupéfait tout d'abord de la tournure qu'elle avait donnée à la discussion , je commençais à reprendre possession de moi-même. Certes ! de puis longtemps, surtout depuis la confession de son mari , je ne me faisais plus la moindre illu sion sur le caractère de la comtesse . Mais la pas sion que j'éprouvais pour elle était encore si vive que, malgré ce qui s'était passé entre M. de Cha lis et moi , en ce moment —je l'avoue à ma honte - toutes mes idées étaient tendues sur les chances d'une réconciliation . -Si vous m'aimiez encore, lui dis -je avec émotion , vous me permetiriez de vous interro OU LES HEURS DU JOUR. 213 ger... Pourquoi ne m'avez- vous donné aucune marque de sympathie depuis que je demeure auprès de vous ? Vous voulez le savoir ? Oui. Eh bien ! il y avait quelque chose qui m'humiliait dans la position que vous occupez dans ma maison . - Mais , aujourd'hui, rien n'est changé dans cette position. J'en ai pris mon parti . - Pourquoi ? Vous aurez donc toujours la rage cations ? dit-elle en haussant les épaules et conti nuant à griffonner sur la page blanche. Si ce n'était pour me donner ou pour me demander une explication , que seriez -vous venue faire ici ? — J'y suis venue pour voir si vous m'aimez encore. A ces mots jesentis mon cæur se serrer . Il était moi que la comtesse mentait, que sa des expli évident pour 25+ LA COMTESSE DE CHALIS démarche ne pouvait être désintéressée. Mais quelle était la nécessité qui l'avait causée ? J'hé sitais à le demander . Si je vous aime... lui dis-je ; que faut-il faire pour vous le prouver ? -- Il faut faire , répondit- elle, une chose bien simple. Mais quoi ? Me raconter tout ce qui s'est dit entre vous et le comte de Chalis . Un grand silence suivit ces paroles . La com tesse me regardait avec une tranquillité parfaite, comme une personne qui se sent dans son droit, faisant une chose légitime et toute naturelle , Mais moi , confident du mari , moi qui n'avais ni su ni pu me dérober à ses épanchements, moi qui l'avais laissé partir, confiant dans la pro messe qu'il m'avait arrachée , et qui croyais , lui faisant cette promesse que je voulais trahir , avoir atteint le fond de l'ignominie, dans quelle situa tion me trouvai- je ! Cela , c'est impossible ! lui répondis -je, > 1 1 OU LES MEURS DU JOUR. 245 avec un mouvement de répulsion que je ne cher chais même pas à déguiser. Et pourquoi donc ? dit-elle avec la même tranquillité. - Je ne puis trahir la confidence de votre mari. - Préférez - vous trahir la mienne ? Et comme je ne disais rien , écrasé que j'étais par la perspective nouvelle qu'elle ouvrait devant moi : Ah çà ! mon cher , fit- elle en souriant , il faut avouer que vous avez de singuliers scrupules et que vous vous faites de bizarres illusions sur la nature de vos devoirs . Voyons , asseyez -vous ici , à mes pieds ; donnez-moi votre main et re gardez- moi bien : je m'en vais vous ouvrir le fond de mon âme . Je vous crois un très-honnête homme; mais enfin vous ne pouvez vous dissi muler que vous avez pris la femme d'un autre , C'est très-sérieux cela , et cela vous impose cér taines obligations. S'il m'a plu d'exposer pour vous lout ce qu'une femme peut risquer de plus > 1 14. 216 LA COMTESSE DE CIALIS 2 précieux, sa considération, c'est bien le moins que vous m'aidiez à me défendre . Mon mari est un homme inquiet, rancunier, un peu sournois, comme le sont d'ailleurs tous les malades. Il m'en veut, se doutant que mon affection s'est détournée de lui . J'ai fait ce que j'ai pu pour le ramener ; je n'ai pas réussi. Ce qu'il médite con tre moi, je l'ignore, mais je le sens ; cela ne doit pas être charitable. Vous l'avez trompé avec moi ; vous avez même trouvé excessivement doux de le tromper. En ce moment, quelques heures à peine après son départ, si je vous en priais , vous vous empresseriez de le tromper encore . Il s'agit de nous consulter et d'adopter un plan de conduite pour nous prémunir contre ses violences, et vous hésitez à me fournir des renseignements qui me semblent indispensables ! Autrefois, vous me disiez que j'étais placée dans votre cæur au -dessus de toutes les créatures , que vous exposeriez pour moi votre vie avec bonheur, que sais- je encore ! que vous ne viviez que pour moi . Je vous ac c'étaient là des manières de parler corde que OU LES MEURS DU JOUR . 247 familières à lous les amoureux, et auxquelles on ne doit pas attacher plus d'importance qu'elles ne le méritent. Mais enfin je ne puis supposer que le comte de Chalis soit placé dans votre af fection au -dessus de moi, n'est- ce pas ? Et s'il y a dans la confession que je vous demande quelque chose ... mon Dieu ! qui froisse la delicatesse,est ce que, en me donnant à vous, je me suis sentie arrêtée par de telles considérations ? J'ai commis, moi, pour vous , la plus grande faute que puisse commettre une femme. A charge de revanche, mon cher, ou je dirai que vous ne m'aimez plus ! > Il me faut renoncer à peindre l'air qu'elle avait છે en disant cela ; à décrire l'éclat de ses yeux , le charme de sa voix , l'effet que produisait sur moi la pression de sa main ; àà exprimer ce que j'éprou vais en la senlant si près de moi , dans le silence et la solitude de cetle nuit , après quatre mois de colère , de haine, de désirs inassouvis. Je lui dis tout 248 LA COMTESSE DE CHALIS LXIX — Ah ! je le savais bien que vous m'aimiez toujours ! s'écria madame de Chalis en m'attirant contre son cæur, lorsque j'eus achevé la con fession qu'elle avait écoutée d'une oreille avide . Une heure plus tard nous étions aussi complé tement réconciliés que possible . Mais, m'éveil lant de mon ivresse , je fus très- étonné de voir que la comlesse avait repris sa place auprès de la table et continuait ses griffonnages. Je m'avan çai pour examiner ce qu'elle écrivait . C'était invariablement la même phrase : Je vous aime . Et cette phrase se répétait du haut en bas de la page, tracée en long , en large, avec cette va riante : J'adore Charles Kerouan . Signé: Com tesse de Chalis . Je ne pus m'empêcher de rire de cet enfantil lage , et, comme la comtesse, riant plus fort que moi , lançait au feu son autographe en me ten OU LES MEURS DU JOUR. 249 dant la plume, je m'assis auprès d'elle, et avec l'exagération habituelle aux amoureux , exagéra tion qu'elle avait prévue sans doute , j'écrivis ce qui suit sur une feuille blanche : « Je n'ai jamais aimé et je n'aimerai jamais que celle à qui j'ai consacré ma vie depuis deux ans, celle qui a daigné se réconcilier avec moi ce soir, la belle Diane de Chalis . » Et je signai . – C'est très- gentil , cela , dit la comtesse , qui lisait ce que j'écrivais par-dessus mon épaule . Il n'y manque qu'une chose. Quoi donc ? - La date . Je riais coinme un sot en écrivant la date . La comtesse me prit le papier de dessous les mains , puis elle le plia en quatre avec une affec tation de sérieux , et le plaça dans son corsage . Il était tard . Elle manifesta le désir de rentrer chez elle . Je l'accompagnai par les escaliers, tenant en main un bougeoir pour nous éclairer. Quand nous fûmes arrivés à sa porte , au premier 250 LA COMTESSE DE CIALIS 1 étage, comme j'avançais les lèvres pour l'em brasser, elle se recula un peu , puis, tirant mon écrit de son corsage : Maintenant, me dit- elle, s'il vous prenait jamais la fantaisie de correspondre à mon sujet avec mon mari, voici qui m'aiderait à vous punir. LXX 1 9 Quelle femme ! ... Je demeurai le reste de la nuit sur pied , ne songeant même pas à dormir . Tout ce qui s'était passé entre nous pendant la soirée me revenait à l'esprit , et , à chaque inci dent nouveau , je m'écriais avec accablement : Quelle femme ! ... Ce qui m'humiliait le plus , c'étaient les précautions qu'elle avait cru devoir prendre contre moi. Il me suffisait au surplus de penser à la situation que les événements m'avaient créée auprès de son mari pour me faire rougir de honte. Hélas ! la seule chose que je n'avais pas prévue en m'engageant dans cette OU LES MEURS DU JOUR . 251 maudite liaison , c'était que ce mari pouvait être l'homme le plus sympathique, et qu'il formerait le dessein de se confier à moi. Qui l'aurait prévu à ma place ? Je m'attendais le lendemain à une rupture définitive entre moi et la comtesse . En effet, étant parvenue à s'emparer de l'absurde écrit qui me livrait à elle , pieds et poings liés , elle n'avait plus de raison de me craindre, par tant plus de motifs de me ménager. Cette penséc prouvait que je la connaissais très-mal encore. Elle fut charmante pour moi et pleine d'atten tions . Elle ne fit pas la moindre allusion à ce qui s'était passé. Seulement, à partir de ce jour, elle se gêna moins , ou plutôt elle ne se gêna plus du lout pour vivre à sa guise . Se souciant fort peu de ce que je pouvais penser d'elle, elle trou vait commode, et même spirituel , de faire jouer à son surveillant le rôle avilissant de « paraton nerre . » Pendant que son mari était à Naples , se fiant à la parole que je lui avais donnée, elle me retenait auprès d'elle , et , je l'ai su depuis, m'accusail railleusement dans ses lettres de vou 252 LA COMTESSE DE CHALIS loir régenter tout le monde à l'hôtel . Le mari dormait donc sur les deux oreilles , pendant que le Titiane, pour se venger de lui, dépravait au tant qu'il pouvait l'âme déjà viciée de la comtesse . Moi , je voyais cela sans pouvoir rien dire. Mais ma conscience se révoltait . Un jour, exaspéré de mon abjecte situation , je résolus de partir. Alors elle se fâcha tout rouge et me défendit de le faire . Je me soumis . « Ah ! me disais-je, tu as voulu connaître les dessous du monde ! tu as voulu savoir de quoi se composait l'amour d'une de ses étoiles ! tu as voulu tâler de l'adultère ! et de l'a dultère d'une grande dame! Eh bien ! tu en tậ teras maintenant ! » LXXI Cependant, précisément à cause de l'avilisse ment dans lequel j'étais tombé , la posițion que j'occupais auprès de la comtesse ne pouvait être que transitoire. Elle avait beau, pour se moquer OU LES MEURS DU JOUR, 253 2 de moi sans doule, certifier qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, je sentais que le drame qui se jouait entre nous deux, et qui tournait mainte nant à la parodie, ne pouvait s'éterniser, qu'il devait avoir une fin , et une fin prochaine et ter rible . Je crus un soir toucher au dénoûment . Cette Florence dont j'ai parlé au commencement de ce récit , et qui avait été la cause de la brouille survenue à Aix entre le prince Titiane et la com tesse , cette Florence, l'une des plus belles cour tisanes et des plus richement entretenues de Paris , qui , pour avoir été la première à teindre ses cheveux noirs en blond ardent , s'était fait dans ces derniers temps une réputation euro . péenne, sous l'effroyable nom de « la plus belle des pieuvres ! » cette Florence enfin qui trouvait, au dire du prince , madame de Chalis « agréable à voir, » et avait eu l'impertinence de la lorgner un soir, au théâtre, faisait alors depuis quelques jours partout parler d'elle . Tous les journaux, depuis le Constitutionnel jusqu'à la Lune, en tretenaient le public d'une « vertueuse résolu 15 254 LA COMTESSE DE CIALIS 2 tion qu'elle avait formée. » La pauvre enfant s'était amourachée d'un joli garçon sans fortune. Elle voulait l'épouser et se retirer avec lui dans une délicieuse villa qu'elle avait achetée au bord du lac de Côme. Ne possédant que des économies insuffisantes pour vivre, elle s'était décidée à faire « le sacrifice de son mobilier. » C'était la vente de ce mobilier qui défrayait alors toutes les conversations dans la première ville du globe . Tant de princes, de millionnaires , de fils de fa mille avaient traversé le boudoir de Florence en y laissant des marques de leur gratitude ! On y comptait les menus objets de la haute curiosité par centaines . Quant aux bijoux de prix , il avait été impossible d'en faire l'inventaire : les bagues, disait -on, devaient être vendues au boisseau, les diamants au litre ! La pièce la plus merveilleuse de cet écrin de reine était un grand collier à seize rangs de perles, estimé un demi- million . Les journaux ayant annoncé que l'exposition pu blique précédant la vente durerait huit jours , c'était à qui, parmi les femmes « de la meilleure . OU LES MEURS DU JOUR. 253 société, » ferait la partie d'aller visiter la demeure de la courtisane . On leur avait tant dit qu'elle avait un goût supérieur! tant donné à entendre qu'elle les éclipsait toutes par son élégance ! Pen dant une semaine on vit des files de voitures armoriées stationner sur les côtés de l'avenue Matignon, où se trouvait l'hôtel de Florence . Quelques jeunes gens, en parcourant les appar tements , s'amusaient à divulguer le secret de la provenance de certains meubles. On se retrou vait en eux . On était là comme « en famille . » Le portrait de Florence en pied , nue jusqu'à la ceinture, attirait tous les regards. Il était à vendre, comme le reste . Mais c'était le cabinet de toilette surtout qui ravissait les visiteurs. On s'é louffait dans cette grande pièce dont les murs étaient tapissés de glaces , et dont les ustensiles de vermeil représentaient une valeur de deux cent mille francs . J'avais lu la plupart de ces détails dans les journaux « bienen informés informés,, » tels que l'Indépendance belge et le Figaro, et j'en avais entendu citer quelques autres par les hommes » 256 LA COMTESSE DE CHALIS de l'intimité de la comtesse . Un soir,> ma dame de Chalis m'avait paru nerveuse , préoc cupée . On aurait dit qu'elle était dans l'attente de quelque événement. Je l'interrogeai. Elle se mit à sourire, et me répondit d'une manière évasive . Il me sembla qu'elle voulait chercher à m'éloigner . Aussitôt je me mis en tête de rester . Vers dix heures on annonça le prince Titiane. La comtesse, en l'apercevant, oublia que j'étais là . Elle s'élança au- devant de lui . Le prince.por tait sous le bras une boîte aplatie enveloppée de papier de soie . Madame de Chalis s'empara de cette boîte avec une sorte de vertige. Le prince riait ; moi , je ne comprenais pas , je regardais . Retirée au fond du salon , auprès d'une table, madame de Chalis, nous lournant le dos , avait déchiré le papier, ouvert la boîte, et elle se pen chait dessus , muelle , anxieuse . Je m'avançai . Elle tournait alors sur elle-même, en chantant, à tra vers la chambre, el elle tenait dans ses mains un objet qu'elle avait tiré de la boîte et que je dis tinguais mal encore . Elle promenait avec amour OU LES MEURS DU JOUR. 257 cet objet sur son cou , sur sa bouche, sur ses joues . On aurait dit qu'elle le flairait, qu'elle le baisait . Tout à coup elle s'arrêta, puis, en poussant un grand éclat de rire , elle fit danser au bout de ses doigts un long collier de perles. C'était le collier de Florence . Comme elle me le mettait sous les yeux,, je ne pus m'empêcher de l'admirer . Cependant cela me choquait de l'avoir vue appuyer les lèvres sur un objet qui avait été porté par celte fille. Je lui dis : Vous avez acheté ce collier, madame? Oui! oui! oui ! Elle battait des mains et sautait de joie. Et combien l'avez- vous payé ? Le prince dit : - Cinq cent mille francs . Trouvez-vous que ce soit trop cher ? reprit la comtesse . — Je pense , répondis- je, que c'est beaucoup d'argent . Dans l'ignorance où je vivais à l'égard d'une 258 LA COMTESSE DE CIIALIS 2 foule de choses, je croyais que la vente du mobi lier de Florence avait eu lieu , et que la comtesse , n'osant se rendre en personne à cette vente , avait chargé le prince d'acheter le collier pour elle . Hélas ! j'étais à mille lieues de la vérité ! Le prince , qui n'avait jamais brillé par la discrétion, et qui, d'ailleurs, pensait que madame de Chalis n'avait pas de secrets pour moi , ne se gêna guère pour parler. La comtesse ne songeait même pas à l'interrompre : dans sa pensée, je n'étais plus à craindre pour elle , et elle était comme affolée par la vue de son collier . En quel ques mots je fus mis au courant de tout . Voici ce qui s'était passé : Madame de Chalis, comme tant d'autres femmes, avait formé le projet de visiter la demeure de la courtisane. Mais, voulant tout voir à son aise et appréhendant la foule , elle avait obtenu de Florence, par l'entremise du prince Titiane, la permission de se rendre chez elle deux heures avant l'ouverture de l'exposition publique . Florence ayant étéloger depuis quelques > OU LES MEURS DU JOUR . 259 jours chez une de ses amies, la comtesse se croyait sûre de n'avoir pas à craindre une rencontre qui aurait pu l'embarrasser . Un matin donc , en compagnie du prince, elle s'était rendue avenue Matignon , où elle ne trouva qu’une femme de chambre pour la recevoir . Si elle s'en donna à ceur- joie de tout passer en revue , jusqu'aux moindres tiroirs, c'est ce qui ne peut être mis en doute. Il aurait fallu qu'elle ne fût pas femme pour que le contraire arrivât. Quand elle eut tout bien vu , et que, surtout elle se fut longue ment extasiée sur la beauté du collier, une porle s'ouvrit et Florence parut devant elle . La stupeur de la courtisane fut-elle jouée, ou le coup avait il été monté à l'avance entre le prince et elle ? Tous les deux, selon moi , n'en étaient que trop capables . Quoi qu'il en soit, Florence ne perdit pas la tête ,,et pendant que la comtesse la regar dait tout interdite , elle s'excusa de son mieux , et, avec les manières les plus confuses et les plus flatteuses, elle dit qu'elle avait cru que c'était seulement le lendemain que la comtesse devait 260 LA COMTESSE DE CHALIS venir ; qu'elle était désolée et loute honteuse de l'indiscrétion involontaire qu'elle avait cominise ; qu'elle ne savait quelles expressions choisir pour prier madame de Chalis de vouloir bien la lui pardonner. Madame de Chalis, qui n'avait jamais soupçonné qu'une « demoiselle » de la condition de Florence pût avoir reçu une éducation quelconque et faire preuve de tant de tact et de bienséance, oublia sur -le -champ l’in commensurable distance qui les séparait l'une de l'autre , et répondit avec autant d'urbanité qu'elle aurait pu le faire si Florence, au lieu d'être « la plus belle des pieuvres, » avait été une femme du monde et si elle l'avait reçue dans son salon . Le prince jubilait àà part lui de l'ai mable tournure que prenaient les choses . La glace étant enfin rompue , Florence, avec un air d'une simplicité parfaite, offrit un siége à la comtesse... et la comtesse l'accepta . Pendant plus d'une heure, on causa . On s'étudiait à la dérobée, tout en faisant assaut de compliments. Florence trouvait la comtesse la femme la plus OU LES MEURS DU JOUR. 261 » accomplie qu’on pût voir ; la comtesse s'émer veillait de la beauté de Florence , et surtout de sa distinction . Le prince prit sur lui de dire que madame de Chalis ( se mourait du désir d'ache ter le collier . » Florence répondit aussitôt qu'elle consentait à le retirer de la vente , et elle donna rendez-vous au prince « pour en causer . » On se quilta enfin , en se serrant la main ... avec toute sorte de politesses des plus gracieuses; on se quitta en regrettant ouvertement , et mutuelle ment , et en souriant, de ne pouvoir compter sur le plaisir de se revoir ... Florence était radieuse , comme on peut le croire, et madame de Chalis , tout en disant qu'il ne fallait parler à personne de celte aventure, affirmait tout naïvement « qu'elle s'était beaucoup amusée. » 1 L XXII Quand nous fùmes seuls - le prince était parti avant minuit pour aller reprendre à son 15. 262 LA COMTESSE DE CHALIS. - cercle une partie dans laquelle plusieurs millions étaient engagés, et qui durait déjà depuis trois jours —je me tournai vers la comtesse : Eh bien , lui dis- je, vous avez donc enfin réussi à fréquenter les femmes entretenues ? J'espérais que cette impertinence la ferait bon dir ; mais elle prit fort bien la chose . - Que voulez- vous ? fit -elle en s'amusant à compter ,, pour la dixième fois, les perles de son collier . Rien de tout cela n'était préparé . Mais on m'avait tant parlé de cette Florence, je l'avais si souvent rencontrée au bois, aux courses , théâtre , chez ma marchande de modes , et, je vous l'avouerai , elle m'inspirait une telle curio sité , que lorsque je me suis trouvée devant elle, je n'ai pu résister au désir de chercher un peu àà savoir quelle femme c'était . Eh bien , c'est une chose extraordinaire, mais elle est très- bien ! Elle s'habille avec goût , elle s'exprime avec décence, elle a même de l'esprit. Enfin il n'y a presque pas de différence entre elle et ... et nous autres . au OU LES MURS DU JOUR . 263 - Ce fut moi qui bondis , entendant cela . - Qu'est -ce que vous avez donc ? me dit la comtesse . J'avais déjà repris mon siége . Rien du tout, répondis-je . Mais si ! fit -elle, je le vois bien . Vous vous mourez d'envie de me chercher querelle. - A quoi cela servirait- il ? Vous ne recon naissez pour vos amis que les personnes qui vous facilitent les moyens de satisfaire vos fantaisies, et jamais celles qui s'exposent à vous déplaire pour vous rendre service . Je joue auprès de vous depuis deux ans le rôle haïssable de Mentor. Je vous fatigue, je vous ennuie. Et , cependant ! ... quant à M. Titiane ..... Ah ! bon ! s'écria -t-elle, voilà que vous allez encore être jaloux de lui ! Je vous assure, repris- je avec colère, que je ne suis jaloux de personne, et, en particulier, de cet Aztèque. Aztèque ! fit -elle, qu'est- ce que cela ? C'est une créature de race dégradée, un de > 264 LA COMTESSE DE CHALIS ces êtres qui tiennent le milieu entre la bête et l'homme . Elle ne put s'empêcher de rire. - Comme vous devenez méchant ! me dit elle. -- Méchant ! moi !! je ne suis que juste . Rien ne m'ôtera de l'esprit que cette rencontre était préparée à l'avance entre votre Titiane et sa demoiselle Florence . — Dans quel intérêt ? Je m'y perds. Eh bien , quand cela serait ! Comment ! quand cela serait ! Sans doute . Titiane me parlait souvent de cette fille . Il ne cessait de me répéter qu'elle me trouvait la plus charmante des femmes. En même temps il me racontait sur son compte une foule d'aventures qui piquaient ma curiosité . Il aura supposé que cela me distrairait de passer une heure avec elle . Je ne vois pas qu'il y ait lieu de lui en vouloir . Ni moi non plus . - - OU LES MEURS DU JOUR. 265 Ah ! tenez ! vous êtes agaçant, avec votre persiflage ! – Agaçant ... c'est possible . Vous me permet trez cependant de constater l'effroyable chemin que vous avez fait. A Aix , vous étiez soucieuse de votre réputation. Indignée d'avoir vu le prince quitter la loge de cette fille pour entrer dans la vôtre , vous le chassiez comme un valet . Aujour d'hui cette même fille, dont le nom seul , prononcé devant vous, vous révoltait, ses aventures excitent votre curiosité , et cela vous amuse de passer une heure avec elle . Evidemment il y a progrès . - Vous avez la manie de tout analyser , répliqua- t - elle avec humeur. Qu'auriez-vous donc fait à ma place ? D'abord , je n'aurais jamais revu cet hor rible prince ; ensuite je ne serais pas allée avenue Matignon . -- Toutes les femmes y vont . - Elles ont tort . Au surplus, elles y vont avec tout le monde, pendant les heures consa crées à l'exposition publique ; elle n'y voient pas - y 260 LA COMTESSE DE CHALIS la maîtresse de la maison, et ce n'est pas du tout la même chose . Baste ! Une interjection n'est pas un argu ment , Quel argument voulez-vous que je vous oppose ? Si je n'avais pas vu cette Florence , si je n'avais pas su lui plaire, je n'aurais peut-être pas ce collier. – Eh bien , quand vous ne l'auriez pas ? Là- dessus la comtesse se mit en colère . Vous en parlez bien à votre aise ! s'écria l -elle . Il n'y en a pas de plus beau à Paris . Il n'y en a sans doute pas non plus de pro venance plus honteuse. -Qu'est-ce que cela fait ? Dès l'instant que je l'ai payé, et de ... mon argent . Chose bizarre ! il y eut dans la façon dont elle accentua cet adjectif possessif je ne sais quoi de pareil à une hésitation de conscience . Je regardai madame de Chalis . Elle tenait les yeux baissés, mais les pommettes de ses joues se coloraient OU LES MEURS DU JOUR. 267 légèrement. Ce fut pour moi un trait de lumière . Cependant la pensée qui me venait à l'esprit était si outrageante que je n'osais l'énoncer ; j'en avais la respiration comme coupée. Il me fallut plus d'une minute pour me remettre . - Cela va peut-être vous gêner, lui dis -je, d'avoir pris sur vos revenus une si grosse somme? Sa rougeur s'accentua.. je ne l'ai pas prise sur mes revenus, répon dit- elle . -· Ah ! - Oui. Alors ... c'est sur le capital ! ... le capital qu'a dû vous confier votre mari , que vous l'avez prise ? Ses tempes s'empourpraient. Elle hésita , puis elle dit : Sans doute. Que croyez- vous , repris-je d'un air indiffé rent , que pensera votre mari de cette acquisi tion ? 268 LA COMTESSE DE CHALIS Elle leva les yeux avec embarras . Mais ... fit -elle, je ne vois pas qu'il soit indispensable de le lui dire. C'est alors que je sus à quel point je l'aimais encore . Mon âme débordait . Je me jetai à ses genoux . Je vous en supplie ! m'écriai-je ; au nom de tout ce que vous avez de plus cher ! au nom de vos enfants ! renvoyez ce collier. Perdez cent. millefrancs dessus , s'il le faut, mais ne le gardez pas. Il y a un abîme sous vos pieds. Il faudrait être volre ennemi pour vous le cacher . Les larmes ruisselaient sur mon visage . Je lui serrais les mains . Que supposez- vous donc ? ... me répondit elle avec sa voix brève. Puis , repoussant mes mains, elle se leva . Elle était redevenue maîtresse d'elle -même. OU LES MEURS DU JOUR. 269 L XXIII Mais moi , je voulais tout savoir . Je me mis à baltre Paris le lendemain . Tous les lieux où affluent les nouvelles , où s'échangent les cancans du monde, les canards de la politique et les racontars des coulisses je les parcourus successi vement . Parlout je prêtai l'oreille . Rien ne trans pirait encore. Cependant, à neuf heures, étant allé rôder dans les couloirs de l'Opéra , j'entendis des chuchotements dans un groupe de jeunes gens que je connaissais . Je m'approchai . On paraissait s'amuser beaucoup, on riait. Ma pré sence ne gêna personne. On continua à parler devant moi . C'était du collier qu'on parlait . Et le collier maudit après une minute d'at tention , il me fut impossible de conserver le moindre doute à cet égard — c'était le prince qui l'avait payé ! 270 LA COMTESSE DE CIALIS LXXIV Et il l'avait payé de la manière la plus com promettante, avec un mandat tiré par lui sur. la Banque de France . Vers deux heures , au mo ment où les gens de bourse affluent dans les bureaux de cette grande banque, où plus de vingt personnes se croisent perpétuellement dans la cour et sous la porte , Florence , en grande toilette, belle à ravir, était majestueusement descendue de son coupé à quelques pas de cette porte ; puis , faisant l'ignorante pour se donner un air intéressant , demandait au concierge , aux garçons de bureau qui se trouvaient sur son passage, à tous venants enfin , où il lui fallait s'adresser « afin de recevoir la somme de cinq cent mille francs. » Une somme aussi forte ne se paye nulle part même à la Banque de France, et surtout à une jolie femme que s'ensuive un peu d'émoi . Les employés lor sans OU LES MEURS DU JOUR. 271 gnaient donc Florence pendant que le caissier comptait les liasses de billets qu'on allait lui re mettre . L'un de ces employés, gentil garçon sur lequel en des temps moins prospères la « belle pieuvre » avait laissé tomber quelques regards de commisération , s'avança même pour lui ser rer la main et la féliciter d'avoir fait la conquête du prince Titiane . Ah ! mon Dieu ! vous êtes dans l'erreur ! répondit Florence en affectant des airs de reine . D'abord il y a longtemps que la conquête est faite; ensuite la somme que je viens recevoir est le produit d'une affaire : c'est mon collier de perles que j'ai vendu . Bon ! reprit l'employé... Le prince est trop galant pour exiger la livraison de cette pa

rure . Mais pas du tout ! je la lui ai livrée hier . - A qui donc veut-il la donner ? Ah ! ... voilà ! Serait-ce un mystère? --- Peut -être . 272 LA COMTESSE DE CHALIS Le payeur interrompit cette conversation en appelant Florence pour lui remettre le montant du mandat souscrit à son profit. La pieuvre con tinua ses airs en palpant le monceau de billets de banque. Elle affectait de ne pas les compter . Plus de trente personnes la regardaient, pendant qu'elle empilait ses cinq cents billets dans un pe tit sac de voyage . Elle mit deux minutes à cette opération, puis salua, s'en alla , monta dans sa voiture et se fit conduire chez son agent de change . Là , nouvelle scène de comédie . Elle était bien embarrassée de cet argent, ne savait qu'en faire . Lui donnait-on le conseil d'acheter des rentes ? C'était peut- être un mauvais placement , car on lui avait dit « qu'on aurait la guerre . » Elle se décida pour des actions du chemin du Nord, « ayant beaucoup de confiance en M. de Rothschild. » Une heure plus tard la nouvelle courait tout Paris. Ce qu'on voulait savoir , ce qui mettait en fer mentation toutes les têtes , c'était la destination du collier. Le prince Titiane l'avait -il acheté pour > 03 LES MEURS DU JOUR. 273

2 en faire une spéculation ? La chose n'était pas admissible : le prince n'avait jamais songé qu'à faire parler de lui. Voulait- il le rendre à Flo rence ? c'était moins admissible encore ; si telle était son intention , pourquoi le lui prendre ? Il n'avait dû faire l'acquisition de cette parure que pour la déposer aux pieds d'une femme. Mais quelle était celte heureuse femme ? Voilà ce qu'on se demandait à l'Opéra. L'un mettait en avant les noms de quelques courtisanes bien connues, et cela égayait les autres . Il n'était pas , en effet, bc soin de cinq cent mille francs pour toucher le coeur de la plus vénale . Alors on se regardait en hochant la tête . On citait le mot attribué à la reine Marie Antoinette. On disait :: « Il yyaa là -dessous quelque femme du monde. Titiane ne dira rien peut être ; mais il est vaniteux , il laissera deviner les choses; et nous reconnaîtrons la belle à son col lier . » Les propos des jeunes gens continuaient sur ce lon , quand la comtesse de Chalis, enveloppée du menton aux pieds dans un burnous en cachemire 274 LA COMTESSE DE CIIALIS de l'Inde à palmes d'or, traversa le couloir du premier étage, et se présenta devant sa loge . Chacun salua et s'effaça pour lui faire place. Mais moi, terrifié d'abord de ce qu'on venait de m'apprendre, en la voyant je n'eus plus qu'une préoccupation : celle de savoir si elle avait au cou son collier . Au moment donc où elle mettait le pied dans le petit salon qui précédait sa loge, je m'avancai rapidement , comme pour l'aider à se débarrasser de son burnous . Elle parut éton née de cette prévenance, el plus surprise encore de ce que je fis quand , ayant soulevé le burnous et vu reluire sous son chignon l'agrafe de dia manis qui soutenait le collier de perles, je lâchai le burnous, et, pressant le ressort de cette agrafe, tirai preslement à moi le collier. Personne n'a vait rien vu de tout cela , car nous étions tous . deux dans le petit salon , assez obscur, et la porte de la loge avait été refermée ; mais elle se tourna vers moi avec dépit, en me disant : Êtes- vous maladroit, ce soir ! Non, je ne suis pas maladroit; lui répon OU LES MEURS DU JOUR. 275 dis - je avec l'accent de la plus profonde tristesse . Je vous sauve du mépris public ; voilà tout . Cha cun ici sait que ce misérable prince a payé cette parure . On ne parle que de cela . On guette toutes les femmes afin d'apprendre quelle est celle assez avilie pour avoir accepté un cadeau pareil. Si je ne m'étais trouvé ici , vous étiez perdue ! La comtesse se mordait les lèvres . Elle re poussa le collier que je lui présentais. Pendan! que je le déposais dans une poche du burnous, elle se jeta sur le divan du petit salon avec co lère . J'étais resté debout . Je m'appuyai contre la porte . - Eh bien, fit - elle tout à coup, pourquoi ne continuez - vous pas vos insolences ? Vous voyez bien que je vous écoute . Je ne pensais qu'à la servir . Je lui dis com ment j'étais parvenu à découvrir la vérité . Titiane me le payera ! s'écria- t-elle . C'est lui qui m'a monté la tête . Je ne pouvais songer à acheter ce collier, j'ai déjà douze cent mille francs de dettes ! 276 LA COMTESSE DE CHALIS Comment ! repris -je avec emportement, vous possédez près d'un million de revenus, et vous trouvez moyen de vous endetter ! Elle fit : - Eh bien ? ... Puis elle me regarda avec mépris, comme si j'avais dit une énormité. Cela m'irrita. Me voir trompé pour ce Titiane, d'ailleurs , me disposait déjà fort mal . Rassurez -vous, lui dis - je. N'ayez aucune inquiétude pour vos delles . Le prince est géné reux ... Assez ! fit -elle en se levant . Vous prenez trop de privautés ! Et, passant devant moi , elle s'en alla s'as seoir sur le devant de sa loge . Je la vis s'in cliner plusieurs fois de suite pour répondre aux saluts qu'on lui adressait de toutes parts. J'avais encore tant de choses à lui dire que je ne pouvais me décider à la quitter. Je m'assis sur un tabouret , derrière elle ; mais elle alors , tournant la tête par-dessus l'épaule, et avec une OU LES MEURS DU JOUR. 277 expression de regard glaciale , me dit ces simples mots : Vous me gènez. Je m'en allai . LXXV Je me sentais jugé et condamné. Mais combien je m'attendais peu àà la férocité qui devait prési der à mon exécution ! Ce fut la chose la plus fu tile qui amena la catastrophe. Le lendemain, à déjeuner, la comtesse décida que le temps était froid elle n'en savait rien , il ne l'était pas - et qu'il ne fallait pas faire sortir les enfants . Elle sortit elle -même peu après, dans sa voiture. Le soleil s'élant montré dans l'après-midi, les enfants me prièrent de les mener faire un tour de promenade. N'y voyant pas d'inconvénients, je les conduisis au parc Monceaux. Ils jouèrent pendant deux heures et ne prirent pas de mal. 16 278 LA COMTESSE DE CILALIS . Quand nous rentrâmes , madame de Chalis était dans son salon avec quatre personnes, quatre hommes. Les enfants allèrent l'embrasser. J'é tais monté chez moi. Un valet de pied vint me dire que la comtesse désirait me parler. Jo redes cendis. Dès que je ſus au seuil du salon je devi nai , à l'expression de son regard , qu'elle allait me porter un coup terrible. Elle avait étendu la main , en m'apercevant, comme pour me donner à entendre qu'il était inutile que j'entrasse. Je demeurai donc sur le seuil. Alors , devant ces hommes silencieux qui paraissaient souffrir de ma situation, devant ces enfants frappés de sur prise, elle me dit « qu'elle m'avait prié de ne pasfaire sortir les enfants, qu'elle était leur mère, que c'était à elle , à elle seule, de déterminer l'emploi de leur temps, que je n'aurais pas dù l'oublier, et qu'il ne fallait plus que cela fût ... ) Tout cela était débité sur ce ton impertinemment Tranquille, doux et poli, qui est la forme particulière de la grossièreté des gens du monde. Les enfants, consternés, s'empressèrent de dire que » OU LES MEURS DU JOUR , 279 c'étaient eux qui m'avaient tourmenté pour les faire sortir, et qu'il ne fallait pas me gronder. Elle leur imposa silence et recommença les mêmes phrases, me regardant toujours du même air faux. Je trouvai la force d'objecter que « les enfants s'ennuyant છેà la maison et que le temps s'étant adouci , je n'avais pas cru qu'il pût y avoir d'inconvénients à leur faire prendre un peu d'exercice; qu'au surplus il n'en n'était ré sulté aucun mal pour eux . » Ce fut à voix basse , en tremblant, et toujours debout sur le seuil que j'articulai ces paroles . Elle me répondit, avec la même tranquillité « qu'il y avait beaucoup de mal à ce que les instructions qu'elle avait données ne fussent pas exécutées, et que , dorénavant, elle désirait que cela cela n'arrivât n'arrivât plus plus,, parce qu'elle n'aimait pas se voir obligée de faire des obser vations pénibles pour elle . » Pénibles pour elle !! ... J'allais ouvrir les lèvres ; mais alors, levant les yeux vers la porte placée derrière moi, elle sembla me dire : « Vous pou 280 LA COMTESSE DE CIIALIS vez vous retirer . » C'est ce que je fis, écrasé par l'humiliation que j'avais subie devant ces hommes. Mais quand je me trouvai chez moi , la douleur que je ressentais se fit jour par des cris et des larmes . Je me jetai sur mon lit ; je sanglotais comme une mère qui aurait été outragée par son cnfant. Elle que j'avais si éperdument aimée ! que je chérissais tant encore , me traiter ainsi ! Et à quelle occasion ! Au moment où je venais de lui rendre un si grand service ! Je me roulais sur mon lit , déchirant mes draps, épuisant en pué riles violences tout ce qu'il y avait en moi de honte et de désespoir. Un domestique vint m'an noncer que le dîner était servi.. Je le chargeai de mes excuses pour sa maîtresse : « J'avais la fièvre et ne pouvais me mettre à table . » Elle dut être ravie de ce prétexte , car il annonçait une rup ture . Les enfants montèrent après le dîner . Les pauvres petits êtres comprenaient que je devais souffrir, et par leur faute . Ils venaient essayer de me consoler . J'étais alors plus calme et repas sais dans mon esprit les événements qui avaient OU LES MEURS DU JOUR, 281 créé ma situation déplorable . Je l'attribuais en grande partie au prince Titiane. Il ne m'était plus possible de douter qu'il fût redevenu l'amant de la comtesse . Je me rappellai mille détails an nonçant une secrète intelligence entre lui et elle . Tout cela m'enflammait. Les enfants m'ayant embrassé avec ces jolies petites démonstrations affectueuses qui sont le propre de leur âge , s'é taient retirés pour aller dormir. Je continuai à m’exciter, et enfin, pour la première fois , j'en visageai froidement l'idée d'une séparation éter nelle. Mais m'en aller piteusement, sans soulager nioncaur, cela nemeparaissait pas possible. J'étais encore bien naïf ! il me fallait « une explication . ) Pensant que madame de Chalis me la refuserait si je la sollicitais , je résolus de la lui imposer. Je voulais qu'elle eût lieu le soir même. Je me décidai à attendre que ses hôtes fussent partis . Les fenêtres de mon petit appartement donnaient sur la cour, dans un corps de logis formant re tour sur celui où se trouvait le salon . Je voyais donc les fenêtres de ce salon toutes éclairées . ! 16, 282 LA COMTESSE DE CIALIS Vers minuit, après avoir entendu plusieurs fois de suite le bruit de la porte cochère retombant derrière les personnes qui sortaient , je descendis . Quand je fus arrivé au premier étage, en me penchant par-dessus la rampe, je vis les deux va lets de pied sommeillant à demi sur la banquette du vestibule situé au rez -de - chaussée . L'anti chambre qui précédait les appartements du pre mier étage était vide . Cependant , en ouvrant la porte du boudoir, je fus très -étonné de rencon trer dans cette pièce la femme de chambre de la comtesse . Elle avait la main appuyée sur l'une des portes du salon, paraissait écouter ce qui se passait de l'autre côté de cette porte , et son visage comme ses gestes exprimaient une inquiétude extraordinaire. Cette fille, Allemande d'origine , et qui portait le nom de Gretchen , avait su se faire respecter de tous à l'hôtel par une conduite exemplaire . Elle était instruite, très-discrète, et portait à ses maîtres un véritable attachement. છે Chaque soir , d'habitude, elle se tenait dans la lingerie, située de l'autre côté de l'antichambre, OU LES MEURS DU JOUR . 283 en attendant le moment de mettre au lit sa maî tresse. Comment donc pouvait- il se faire que je la rencontrasse dans le boudoir, et que se passait il , qu'elle paraissait si inquiète ? Elle fit un petit cri en m'apercevant, puis se sauva sur la pointe des pieds , sans me dire un mot . Cela se fit en si peu de temps que je n'eus pas le loisir de l'inter roger. D'autres choses , au surplus, maîtrisaient mon attention . En approchant de la porte du sa lon , il me semblait entendre un bruit de pas , de gémissements étouffés. Aussitôt je tournai le bou ton de cette porte. Quel spectacle s'offrit à mes yeux ! La comtesse était seule avec le prince Titiane, et le prince Titiane ... la battait. Il la battait en charretier . Il ne voulait pas seulement l'humilier, il voulait lui faire du mal . Elle était surprise , révoltée , effrayée. Elle n'osait peur du scandale . Que s'était-il passé entre eux ? Je l'ignore ; je suppose cependant que l'affaire du collier était la cause de cette crier, de 284 LA COMTESSE DE CHALIS affreuse scène. Lorsque j'entrai dans le salon , madame de Chalis était renversée sur un canapé, les lèvres en sang, les cheveux défaits ; le haut de son corsage était déchiré . Le prince vacillait comme un homme ivre. Je m'élançai entre eux . La comtesse se dressa toute droite en me reconnaissant, et fit un geste de fureur. D'un revers j'avais envoyé le prince à dix pas. Pour elle , je la saisis entre mes bras. J'étais éperdu de colère, de douleur, de honte, de pitié ; mais elle se dégagea de mes bras , et soudain , me montrant la porte , elle s'écria : Sortez ! Je demeurais stupide de surprise. - Comment ! lui dis - je , quand ce misérable vous frappe !... Elle me dit le mot de Molière : « Si je veux qu'il me frappe, moi ! » Oh! alors , ce que j'éprouvai , ce fut du dégoût. Je ne trouvais rien à répondre . M'avoir vu pré férer ce diminutif d'homme, ce monstre qui s'é OU LES MEURS DU JOUR. 285 tait alors fondu, évanoui , que je cherchais en vain derrière et sous les meubles, c'était assez ! Mais dans un tel moment, entendre cela ! ... tout en moi proleslait , se révoltait . - Sorlez ! mais sortez donc ! s'écriait- elle. > • Elle Уy mettait de la pudeur. LXXVI Le lendemain , dès le matin , comme j'étais occupé à renfermer le peu d'effets que je possé dais dans une malle , les enfants entrèrent dans ma chambre, me demandant si nous n'allions pas bientôt travailler. -Hélas! leur répondis-je, mes pauves enfants, nous ne travaillerons plus jamais ensemble . Je quitte la maison . Vous me voyez pour la dernière fois . A ces mots ils ſondirent en larmes . Pourquoi donc vous en allez- vous ? me 286 LA COMTESSE DE CHALIS dit le plus jeune. Est- ce que vous n'étiez pas content de nous ? Je les pris tous deux dans mes bras , et, en pleurant comme eux , je les serrai contre mon cour . - Si ! j'ai toujours été content de vous, et je vous aime comme si vous étiez mes propres fils. Vous êtes les deux meilleures , les plus gentilles créatures qui existent . Alors l'aîné , se pendant à mon cou : Pourquoi donc partez-vous, si vous nous aimez ? Il ne faut pas partir. Mon frère et moi , nous ne le voulons pas . Vous ne partirez pas . L’adorable tyrań m'étreignait de ses petits bras avec une force terrible . Qu'allons- nous devenir sans vous ? me dit le plus jeune . Vous avez votre mère ... Le silence qui suivit ses paroles eut quelque chose de saisissant . Je repris : Vous avez aussi votre père , votre père, qui, OU LES MEURS DU JOUR . 287 bientôt, pourra revenir et ne vous quittera plus, jamais, jamais. Ça ne fait rien , dirent- ils ensemble ; nous ne voulons pas que vous particz. Je les avais remis à terre et je continuais à faire ma malle, lorsque je m'aperçus que l'ainé avait disparu. Où donc est votre frère ? demandai-je au plus jeune. Le pauvre petit m'aidait en pleurant. Il m'ap portait mes brosses, mes pantoufles. Il est allé prévenir maman que vous vou liez partir. Elle saura bien vous en empêcher. IIélas ! ... Presque aussitôt Gretchen entra. Elle tenait l'aîné par la main . Elle aussi m'adressa la cruelle question : - Quoi ! monsieur, vous parlez ! ... Ah ! quel malheur que vous partiez ! Elle savait bien, elle , pourquoi je quittais la maison , Elle ajouta : Que dira madame? 288 LA COMTESSE DE CHALIS a - Son enfant ne l'a donc pas vue ? -- Non . Elle a défendu qu'on la réveillât . Croyez-le bien : elle se consolera, Gretchen. – Tout cela, reprit- elle à demi-voix, c'est la faute de ce maudit prince . Je la regardai. Elle avait le visage enflammé de colère . Je pris mes deux élèves par la main et les conduisis dans leur chambre. Je vous promets , leur dis- je , de vous em brasser avant de partir; mais il faut que vousme laissiez seul avec Gretchen . Gretchen, comme on va le voir , avait deviné bien des choses. - Que savez - vous mon enfant? lui dis-je . Hélas ! monsieur, je ne sais rien ! si ce n'est que madame est ensorcelée par M. Ti tiane . Que peut-elle donc trouver en lui ? Que sais- je ! ... Commeil lui faut de nou velles distractions chaque jour, et des distrac tions plus ... comment vous dire ? ... plus ... nou velles , le prince arrive, il- se met l'imagination à - - OU LES MEURS DU JOUR. 289 la torture , et ... Ah ! reprit- elle avec douleur, vous n'avez pas su vous y prendre avec madame ! ni M. le comte non plus. Croyez-vous donc qu'elle revoie le prince, après l'ignoble scène d'hier soir ? - Sans doute . Pourquoi ? Gretchen reprit avec honte : Ce n'est pas la première fois . Je ne pus retenir un geste d'horreur. · Ainsi , lui dis- je, selon vous, c'était donc comme cela qu'il fallait s'y prendre ? Que voulez-vous ! fil - elle, M. le comle et vous, vous n'étiez jamais occupés que de choses sérieuses. Cela ne la distrayait guère . Tandis que lui ... d'abord , je crois qu'elle a peur de lui , et puis ensuite ... - Achevez donc ! Eh bien, le prince la fait rire. Je sentais le frisson me courir dans le dos . Je me remis à entasser mon linge dans ma malle avec l'activité d'un homme qui pense ne - 17 290 LA COMTESSE DE CIALIS pouvoir se dérober jamais assez tôt à un spectacle qui lui répugne. Que deviendront ces pauvres enfants ? dit soudain Gretchen . Je levai les deux mains au ciel. Elle reprit : Si vous prévenicz M. le comte de votre dé part, sans lui en confier le motif ? Tout le monde peut faire cela . Moi je ne le puis pas. Voyez-vous bien, Gretchen , il ne faut pas se faire d'illusions à cet égard : j'ai commis une mauvaise action en prenant la femme d'un autre . Ma punition, c'est que du mal ne peut résulter aucun bien . Comme vous dites cela , monsieur ! fit Gretchen . Je le dis avec Farmes, je le dis comme un homme qui passera sa vie à déplorer sa faute irréparable. J'étais jeune, et le monde exerçait sur moi toutes ses séductions . Qui ne rêve, à vingt ans , d'avoir une femme mariée pour mai tresse? C'est si flatteur !... et si commode ! ... La OU LES MEURS DU JOUR, 291 seule chose à laquelle on ne songe pas, c'est qu'il faut expier la possession d'une telle femme par toute sorte de honteuses maneuvres . Il faut mentir, il faut trahir, il faut... voler . Ah ! tant pis, c'est le mot ! je ne le marchande pas ! Et quand on a l'âme propre et qu'on a fait cela, on en arrive où vous me voyez , ma pauvre enfant : au mépris de soi - même . L'Allemande me serrait les mains. Vous l'aimez encore cependant C'est le comble du châtiment ! Etvous allez partir ! Que feriez -vous à ma place ? -A votre place, j'enlèverais les deux garçons et je les conduirais à M. le comte . Mais, malheureuse enfant, ce serait tout lui dire . Ah! si je l'osais , moi ! Ne le faites pas, Gretchen, ne l'essayez même pas . Je vous empêcherais de le faire . Alors, que me conseillez-vous ? Silence : 292 LA COMTESSE DE CHALIS - Ne me direz- vous rien , monsieur ? Je ne suis qu'une pauvre fille qui a la crainte de Dieu devant les yeux et qui voudrait servir ces deux enfants sans faire de peine à ses maîtres . Et moi, je suis un homme qui n'a même pas le droit d'aimer ces enfants. Un homme qui ne peut pas servir ces enfants ! car leur mère doit m'être sacrée, et je ne le pourrais sans flé trir leur mère. LXXVII . 1 Je n'eus pas le courage de tenir ma promesse . Je craignais de faiblir si je revoyais mes élèves . Leur chagrin , encore plus que leurs caresses, me faisait peur . J'avais le cœur brisé en songeant à la destinée qui les altendait . Je partis sur la pointe des pieds , après avoir prié Gretchen de m'envoyer ma malle au Grand Hôtel, où je comptais demeurer au moins deux jours . J'avais formé le puéril dessein de me venger de la com OU LES MEURS DU JOUR. 293 tesse en lui rendant un dernier service . Con vaincu que le prince Titiane voulait se procurer l'infâme plaisir de la perdre, je m'étais décidé à l'appeler en duel pour le tuer --- s'il se pouvait . Effroyable désarroi où les passions nous précipi tent ! Le croira - t- on ? J'avais toujours condamné le duel comme un usage stupide et barbare, et voilà que je m'empressais d'y recourir à la pre mière occasion qui se présentait . Autre folie ! j'avais gardé quelques préjugés de mon éducation universitaire . Sans croire à la justice des choses humaines, elle n'existe, hélas ! nulle part! j'étais persuadé qu’à défaut de la Providence, une certaine logique les gouvernail . Il ne se dans ma pensée, que le prince ne fût pas châtié du mal qu'il avait fait . De là à la con viction que je le tuerais il n'y avait qu'un pas à છે faire . Aussi , bien loin de ressentir une crainte , même instinctive , à l'idée de la rencontre que je préméditais, toutes mes préoccupations se poi' taient sur ses suites probables : arrestation , pro cès, nécessité d'avouer la cause du duel . Pour pouvait pas, 294 LA COMTESSE DE CHALIS rien au monde je ne voulais confesser cette cause . Cela rendait ma situation très-délicate à l'égard des témoins dont je ne pouvais me passer. Comme je me demandais quels seraient ces témoins, je rencontrai sur la place du Nouvel-Opéra deux jeunes gens que j'avais connus autrefois à mon cercle. C'étaient deux bons enfanls de cette es pèce que M. Veuillot baptisa du nom de boule vardiers. - Je vous cherchais, leur dis-je, pour vous demander un service . Il est un homme à qui je ne saurais rien reprocher, mais dont la vue pro duit sur moi l'effet d'un cauchemar . C'est le prince Titiane . Je le déteste sans savoir pourquoi . Son air ,, ses façons de parler, de regarder les gens, me paraissent autant d'insultes . C'est absurde sans doute, mais je n'y puis rien . Et je me sens très- malheureux de le rencontrer pres que chaque jour. Il faut donc que cela finisse : qu'il consente à quitter Paris tout de suite et à n'y jamais revenir. Voulez-vous le lui de mander ? Si , comme je le suppose, il trouve OU LES MEURS DU JOUR. 295 ma prière par trop insolite , proposez-lui de se couper la gorge avec moi. Ce me sera toujours une satisfaction, et vous m'aurez fait un très grand plaisir. Mes deux boulevardiers n'étaient pas Parisiens pour rien . Ils comprirent tout de suite que sous la fable ridicule que je leur débitais devait se ca cher « quelque gros mystère . » Mais avec une discrétion dont je leur saurai toujours gré, ils ne firent pas les étonnés , ne sourirent même pas , et se mirent de suite en campagne. Une heure plus tard ils vinrent me retrouver au Grand Hôtel et me rendirent compte du résultat de leur mission . Le prince s'était montré à la hauteur des événe ments . Il avait parfaitement compris « l'affaire » . Il m'attendait chez lui , dans son jardin . Je n'avais qu'à venir, et... j'y vins ... Mais il paraît que j'avais fait quelque faux cal cul dans mon appréciation de la logique qui gou verne les choses humaines, car au moment où, fer en main , je me disais : « Je vais le tuer ! je le tue ! » le maudit prince fit un écart, puis, se glis 2 7 le 296 LA COMTESSE DE CHALIS sant comme une vipère sous mon bras tendu, me traversa le haut du corpsde part en part. LXXVIII Je ne me rappelle presque rien de ce qui se passa pendant la semaine qui suivit mon duel . Mes témoins m'avaient fait transporter au Grand Hôtel . Ils venaient me voir chaque jour . Une vieille femme me gardait . Le médecin qui me soignait ne manifestait que peu d'inquiétude . Il ne cessait de me répéter que ma blessure, quoique grave, ne lui paraissait pas offrir de danger, qu'aucun organe essentiel à la vie n'était attaqué, mais que j'avais besoin de grands ménagements et qu'il fallait surtout ne pas parler. Le dixième jour je pouvais déjà rester assis sur mon lit. Ma garde, ce jour-là , m'ayant demandé la permis sion de s'absenter pendant quelques heures, j'é tais demeuré seul et je méditais douloureusement sur ma mésaventure, quand ma porte s'ouvrit , OU LES MEURS DU JOUR. 297 1 et Gretchen parut sur le seuil . Voyant qu'il n'y avait personne auprès de moi , elle se retourna , et une femme vêtue de noir el voilée se montra derrière elle . Cette femme s'avança , puis tout à coup elle fit un signe , et Gretchen se retira dans le corridor en fermant la porte . Alors, d'un geste brusque, la femme souleva son voile, puis en pleurant elle se précipita sur moi . Je reconnus madame de Chalis . Elle ne me laissa même pas le temps d'articu ler une syllabe . Elle m'avait jeté les bras au cou et elle m'étreignait doucement : Ne dites rien ! murmurait-elle d'une voix tendre. Ce que vous pourriez dire de plus cruel ne serait rien auprès de ce que je me reproche depuis une heure. Ce n'est que ce matin que j'ai appris cet horrible duel . Vos témoins avaient fait en sorte que les journaux n'en parlassent pas . Mais Titiane n'a pu retenir sa langue. Ah ! quel coup! quelle douleur! quels remords ! Du sang pour moi ! votre vie exposée à cause de moi ! Et moi , je m'étais montrée atroce envers vous. Par 17 . 298 LA COMTESSE DE CHALIS donnez-moi, je vous en supplie ! Je me fais hor reur à moi-même ! A deux genoux, par terre , elle sanglotait, la face cachée dans mes draps. Et moi j'avais la main plongée dans ses cheveux . Je ne trouvais rien à répondre. Elle se releva lout à coup, et regardant tout au tour d'elle . Êtes- vous bien ici , au moins ? Ne vous manque- t-il rien ? Qui vous soigne ?... Hélas ! pauvre garçon , vous ne possédez rien ! ... Si ! lui dis-je. Il me reste deux mille francs de la vente de mon mobilier... Mais cette blessure, où en est-elle ? - Elle se cicatrise . J'espère pouvoir sortir dans un mois. Elle avait enlevé ses gants . Elle me mit la main sur la bouche . – Ne parlez pas . On nous a dit en bas qu'il vous était défendu de parler. Et comme j'écartais sa main , elle se rejeta sur moi avec un doux emportement; OU LES MEURS DU JOUR. 29 --Mais tais -toidone! s'écriait - elle . Jet'aime ! ... je n'ai jamais aimé que toi ! ... Je sais tout ce que lu peux dire ... c'est inutile ! ... Tais - loi! Je parvins cependant à lui faire comprendre que mon état n'était pas assez grave pour m'em pêcher de prononcer quelques mots à demi-voix . Elle s'était assise tout contre mon lit , me tenant la main et me regardant avec tendresse . A quoi bon me tromper encore ? lui de mandai-je. Pourquoi me dire que vous m'aimez? Ce n'est que de la pitié que je vous inspire. Le prince ... Elle m'interrompit avec violence , — Est- ce qu'il existe , ce Titiane ! Est - ce que c'est un homme, cela ! C'est un pastiche d'homme! un bouffon qu'on peut recevoir pour s'en amu ser ... Je lui dis , avec amertume : Un bouffon ! vous l'avez aimé ! –Aimé? jamais ! fit- elle . Je repris : -Un bouffon qui vous a frappée ! 300 LA COMTESSE DE CHALIS Pour cela , c'est ma faute ! Je lui avais jeté son collier à la figure. - Mais pourquoi le receviez -vous ? -- Il me montrait tant d'attachement ! ... Ah ! il est bien puni en ce moment ! Tout à l'heure il pleurait, se traînait à mes pieds . Il parlait de se tuer ! Qu'il se tue ! ... Votre sang versé ! ... je l'ai chassé ! Vous lui avez déjà pardonné une fois . Il ne vous avait pas blessé . Et vous avez fait plus que de lui pardon ner , vous ... Elle me mit de nouveau la main sur la bouche. Ne me parlez donc pas de lui , dit- elle en pleurant . Puis, essuyant ses yeux avec un geste de colère : Quand je vous dis que je l'exècre ! Tout cela me troublait ; je lui dis : Ainsi , vous ne le verrez plus ? Jamais ! ... J'en ai assez d'ailleurs de cette existance abrutissante ! Si vous saviez que de reproches je me fais ! comme je me méprise et OU LES MEURS DU JOUR. 301 me déteste! Comme ils sont vides, ces plaisirs ! Quel néant ! toujours la même chose ! ... Ah ! quand je pense que j'avais tout ce qu'il fallait pour être heureuse ! Quels bons conseils vous me donniez ! Et j'en ai si peu profité ! Ingrate que j'étais ! je vous en voulais de ces conseils ! Que répondre? Tout cela était si cruellement senti , si imprévu ! Cependant j'avais pris une résolution , et il me fallait l'accomplir . - Je vous pardonne tout , lui dis -je. A votre tour , pardonnez- moi ce qu'il y eut souvent d'a mer dans mes reproches. Je n'eus jamais d'autre souci que celui de votre bonheur. Hélas ! nous ne pouvions être heureux ensemble ! Il y a entre nous une pensée qui souille toutes choses . Votre mari est un remords pour moi . Il doit en être un pour vous -même. Voilà que je me mets encore à prêcher, direz- vous? Pardonnez-moi. J'ai vu la mort de près . Ce doit être affreux de mourir avec une conscience bourrelée ! Ce que nous avons fait, tous les hommes le font, il est vrai, et que de femmes !... trop de femmes!... Cela ne saurait 302 LA COMTESSE DE CHALIS > être une excuse . Croyez-le bien , je vous donne en ce moment la plus grande preuve d'affection que je puisse vous donner, car je vous aime encore, je vous aime comme au premier jour, et , devant la douleur que vous me montrez, c'est une chose cruelle que de parler de séparation. Votre in térêt m'y force. Tout nous sépare : votre mari , nos consciences . Nous ne pouvons supprimer ce qui a été . Tâchons de le racheter . Qu’une chose élevée demeure entre nous ! ... Il est beau de se vaincre ... Que ne l'avons- nous fait plus tôt ! ... Je m'évanouis . L'effort que j'avais fait pour parler venait de rouvrir ma blessure . Ma poitrine était inondée de sang quand je rouvris les yeux. La comtesse et Gretchen essayaient d'arrêter ce sang avec leurs mouchoirs. Je leur montrai de quelle manière il fallait s'y prendre pour tam ponner la plaie et la bander. Quand ce ful fait , pendant que Gretchen me bassinait les tempes avec du vinaigre, madame de Chalis regardait ses mains avec épouvante. Ses belles mains étaient littéralement teintes de sang jusqu'aux poignets . OU LES MEURS DU JOUR. 303 Le médecin survint inopinément pendant qu'elle les lavait . C'était l'heure de sa visite . Je fis un cri en le voyant . Mais madame de Chalis , quoi qu'il fût connu d'elle , ne détourna même pas le visage . Le docteur, stupéfait d'abord , prit les choses en homme du monde . Il salua vaguement, comme si c'était la première fois qu'il se trouvât en présence de la comtesse, puis s'avança vers moi et me donna ses soins . Quand il sortit , ma dame de Chalis s'entretint un moment avec lui dans le corridor . Elle rentra, dit quelques mots en allemand à Gretchen , puis elle m'embrassa longuement et partit enfin . LXXIX Gretchen demeura près de moi jusqu'au soir, et je la revis tous les jours . – Madame la comtesse ne vient pas , me di sait-elle , parce que le médecin pense que sa vue vous ferait du mal . 304 LA COMTESSE DE CIIALIS Que fait-elle ? Elle pleure . Qui voit- elle ? Personne. Le prince ? ... Il est venu deux fois ; on ne l'a pas reçu . La persistance de mon adversaire m'inquié tait . Chaque jour j'adressais à Gretchen les mêmes questions . Elle me faisait invariablement les mêmes réponses. Cependant j'étais en pleine voie de guérison . Le vingtième jour je pus me promener à travers ma chambre . Madame de Chalis revint ce jour-là . Je la trouvai pâlie , affreusement triste . Elle me serrait les mains, les baisait avec une ferveur en fantine, soupirait. – Il ne faut plus venir, lui dis-je . Vous pour riez être rencontrée. Cet hôtel est un lieu public que plus de mille personnes traversent chaque jour. Pourquoi vous compromettre? et surtout au moment où nous allons être séparés ? OU LES MEURS DU JOUR. 303 Laissez -moi jouir en paix d'un reste de bonheur, me répondit -elle. Peu après elle reprit: Vous avez l'intention de retourner auprès de votre père, n'est- ce pas? - Qui . Et moi , que me conseillez-vous de faire ? Je vous conseille de rejoindre votre mari avec vos enfants. Si , désormais , le comte et vous, vous ne pouvez plus être que des étrangers l'un pour l'autre, rien au monde ne vous empêche de vous soumettre aux convenances , en résidant toujours sous le même toit . Ce qui prime toutes choses à mes yeux, ce qui doit tout primer aux vôtres , c'est l'intérêt de vos enfants. Votre sauve garde est en eux. Si vous n'êtes pas convaincue de celte vérité, quelque jour , ce misérable prince que vous détestez maintenant, vous lui pardon rez peut- être encore . Il vous perdra . Cet homme veut vous perdre ! il est votre mauvais génie ! Oh ! me perdre ! ... fit- elle avec un air de défi , cela serait possible si j'étais une petite bour > 306 LA COMTESSE DE CHALIS geoise !... Mais, dans ma position ... on nous pardonne tout , à nous autres... Elle s'était levée, disant cela , avait mis son chapeau, et se disposait à partir. Quand irez- vous retrouver le comte ? lui dis - je . Quand vous serez tout à fait guéri . Nous étions tous deux sur le seuil . Elle s'était retournée pour me tendre la main . Tout à coup elle me regarda ... Et alors , refermant violemment la porte, elle se jeta contre mon coeur , avec un désespoir fa rouche : Tu ne comprends donc pas ? je ne peux pas te quitter ! me dit-elle. Ma seule sauvegarde ... c'est toi ! 2 LXXX Je revis chaque jour la comtesse pendant une semaine, et chaque jour plus étroitement OU LES MEURS DU JOUR. 307 réengagé que jamais – je l'interrogeai , je la suppliai de parler ; elle ne me dit rien . Elle semblait avoir dans l'âme quelque chose d'horri ble que ma présence seule pouvait atténuer . Elle passait la plus grande partie de son temps au près de moi . Elle ne savait comment me quitter . L'idée de se retrouver chez elle lui faisait peur. Je lui proposai de reprendre mes fonctions au près de ses enfants . Elle me répondit que « rien ne pressait, qu'elle verrait plus tard . » Je lui demandai quelles étaient ses intentions au « su jet de son mari . » Elle se contenta de hausser les épaules . Nous vivions tous deux dans un état d'ir résolution et de combat intérieur dont il me se rait impossible de rendre compte . J'ignorais de la manière la plus absolue, aussi bien ce qu'elle voulait faire de moi que d'elle-même. Un jour son départ était décidé : Gretchen m'annonçait qu'on faisait les malles à l'hôtel et que le cour rier avait reçu l'ordre de se tenir prêt ; alors je me fortifiais de nouveau dans ma résolution et je faisais, de mon côté, mes derniers préparatifs. 308 LA COMTESSE DE CIALIS 9 Le lendemain tout était changé : la comtesse avait fait rentrer ses fourgons sous la remise, et Gretchen soupirait avec tristesse. Quand je pres sais par trop madame de Chalis de me dire « ce qu'il y avait, » elle se mettait parfois à pâlir, parfois aussi elle me regardait avec un mauvais sourire. Si je parlais du prince , elle s'irritait. Mais elle ne confessait rien , et Gretchen , à qui elle avait fait la leçon sans doute, étail aussi muette qu'elle-même . Cet état d'indécision , qui nous faisait ressem bler tous deux à de malhcureux naufragés que l'Océan ballotte au caprice de ses vagues sur une barque sans gouvernail , ne pouvait cependant durer toujours. Je remarquai que , plus j'appro chais de la guérison, plus madame de Chalis re prenait possession d'elle-même, On aurait dit que sa soumission et sa tendresse étaient en raison directe de la gravité de mon état . En même Gretchen , qui continuait à venir s'informer de mes nouvelles , devenait de plus en plus triste , et il aurait fallu que je fusse aveugle pour ne pas OU LES MEURS DU JOUR , 309 remarquer les regards de mépris que l'honnête servante attachait à la dérobée sur sa maîtresse . Évidemment il se passait quelque chose, et quel que chose de très-grave. Voici comment je découvris ce qui se pas sait : La première fois que le médecin me permit de sortir, ne sachant où aller, après avoir été faire une visite à mes témoins, j'eus l'idée de re voir encoreune fois a le beau monde , v et je dis au cocher qui me conduisait de me mener au bois de Boulogne . Quoique le mois de novembre tirât à sa fin, le temps était doux et clair, et de nom breuses voitures circulaient dans l'allée du Lac . Fatigué de rouler au pas au milieu de toutes ces voitures , je mis pied à terre à cette place où s'é lève, sur une butte artificielle, un abri les cavaliers, espèce de pavillon ouvert de toutes parts . De là , m'étant assis sur le gazon, je voyais passer devant moi la cohue bariolée des véhicules . Je prenais, je l'avoue, une sorte de plaisir mécani 2 pour 4 310 LA COMTESSE DE CIALIS que à regarder ce défilé, quand une calèchedécou verte et fort correctement tenue arriva à mes pieds , avec ses deux laquais poudrés , ses chevaux impa tients et sa caisse évasée peinte en bleu de mer. Une femme se tenait à demi renversée au fond de cette calèche, et quoiqu'il n'y eût rien que de bienséant dans sa contenance et dans son cos tume, on sentait cependant à je ne sais quoi d'in saisissable , que cette femme n'était point « une honnête femme. » Tous les passants la regar daient et personne ne la saluait . -Ah ! voici la belle Florence ! dit une voix auprès de moi . Il suffit de ce nom pour éveiller ma curiosité . Les détails que le prince Titiane m'avait donnés sur la rencontre de madame de Chalis et de Flo rence étaient encore présents à ma mémoire. Malgré la répulsion que m'inspirait le souvenir d'une telle rencontre, je voulus voir si l'enthou siasme de la comtesse pour la courtisane était justifié. Il me faut convenir ici qu'il serait diffi cile de rencontrer une femme plus élrangement OU LES MEURS DU JOUR . 311 belle que la tele » , -j'allais dire plus mystérieusement —belle cette Florence . Une taille admirable, un main tien élégant qui rappelait celui de Rachel, une peau mate qu'éclairaient deux yeux noirs - de ces yeux éclatants qui , selon l'expression pitto resque des Espagnols, « vous font lout le tour de des dents superbes , des cheveux de jais , et une ténébreuse harmonie répandue sur ces traits fiers , un air de passion inassouvie, quelque chose d'inquiet, d'anxieux qui se mani festait dans le regard et exprimait des aspirations impatientes : telle m'apparut, dans un fauve rayon du soleil d'automne , cette femme surnom mée « la plus belle des pieuvres ! » J'étais encore sous l'impression presque péni- . ble de cette apparition , quand les files de voitu res s'arrêtèrent tout à coup , et un certain émoi se manifesta parmi les gardes du bois de Boulo gne . On distinguait au loin le piqueur et les pos tillons à la livrée de l'Empereur. Presque aussi tôt Florence fit un mouvement, et son regard se détournant alla se fixer sur une femme, seule 312 LA COMTESSE DE CHALIS 1 comme elle dans une calèche découverte, qui , celle- là , stationnait dans la seconde file. Ce fut avec un certain saisissement de cæur que je re connus en celle femme madame de Chalis. Les deux calèches, qui étaient dirigées en sens inverses, se trouvaient alors roue à roue, de sorte que la courtisane et la grande dame étaient assi ses à environ deux mètres de distance et se fai saient face. Il était impossible à quiconque les au rait vues dans celte position de s'empêcher de les comparer l'une à l'autre . Même élégance de maintien , même distinction de visage . Seulement l'une, blonde, avec sa chair rosée et ses yeux bleus , beauté passive, affectait une placidité fémi nine ; tandis que l'autre , avec sa figure énergique et les éclairs de son noir regard, ne cherchail même pas à dissimuler ce qu'elle était , une beauté de tempêtes . Ce qu'il y eut de significatif, ce fut l'expres sion de leur physionomie pendant qu'elles étaient là , face à face, sous les yeux du monde, si près l'une de l'autre ! et séparées cependant par le OU LES MEURS DU JOUR. 313 plus profond des abîmes : celui des conventions . La comtesse voulait rester impassible . Mais la pâleur lui montait aux joues pendant qu'elle te nait obstinément les yeux baissés . Quant à Flo rence, son regard s'était posé droit sur la com tesse , et on eût dit qu'il ne pouvait s'en détacher. Cela ne dura pas une minute. Mais quels orages furent alors soulevés dans le sein de ces femmes qui ne pouvaient pas se connaître et ne se con naissaient que trop cependant ! ... Les chevaux des deux équipages , prenant leur élan en même temps, leur firent faire à toutes deux un mouve ment involontaire d’arrière en avant , qui res semblait à une inclinaison de tête . En même temps les yeux de la comtesse se levèrent. Ceux de Florence n'avaient pas bougé. LXXXI Ce premier fait dont je fus témoin constances étant ce qu'elles étaient les cir ne me pa 18 314 LA COMTESSE DE CJALIS rut trahir rien que de naturel. La courtisane, en effet, ne pouvait pas ne point avoir conservé a une certaine curiosité » au sujet de la com lesse . De même, la comtesse ayant fait à Florence l'honneur que j'ai raconté , devait se sentir em barrassée de la revoir ainsi en public . Telles étaient les réflexions qui me venaient à l'esprit en rentrant chez moi , et que tout autre, à ma place, n'eût pas manqué de faire. Cependant quelque chose qui ressemblait à une inquiétude me restait dans la conscience . Le surlendemain, second fait ! ce jour-là j'avais accepté une invila tion à diner chez l'un de mes témoins . Il demeu rait dans le quartier des Champs-Élysées, rue des Vignes . J'étais alors complétement remis de ma blessure . Après le dîner on causa de tout ce qui peut intéresser à Paris des hommes jeunes et de plaisir. Nous étions en tout huit personnes, et je connaissais , au moins de vue, tous les convives . Le nom de Florence ſut nécessairement prononcé dans la conversation . Comment aurait- il pu no pas l'ètre ? Tous ces jeunes gens la connais nc OU LES MEURS DU JOUR. 315 sãient, avaient au moins passé chez elle . Ils m'ap prirent que la vente du mobilier de la belle pieuvre avait eu lieu , qu'elle avait quilté son hô tel de l'avenue Matignon ; mais qu'elle ne se rap pelait même plus avoir formé « le dessein sau grenu de se marier » et de se retirer au bord du lac de Côme. Les hommes, même les plus graves , ne se gênent guère aujourd'hui quand ils sont entre eux . Ce que ceux- ci , dont la gravité était bien légère , se permirent de libertés de langage en parlant des meurs de Florence ne m'inspira qu'une profonde tristesse . Toute ma vie j'ai eu une sorte de culte pour les femmes, et quand - même la dernière des femmes — tombe,, de vice en vice, jusqu'aux plus dépravants excès, mon cæur se serre , et je ne vois pas qu'il yy ait là de quoi rire ... A minuit nous partîmes tous . - Je me rappelle parfaitement que le temps était froid et beau ce soir-là . Je refusai la place qu'on voulait bien m'offrir dans une voiture . Je 316 LA COMTESSE DE CILALIS revins donc à pied par l'avenue des Champs Élysées . Quand je fus arrivé à l'angle de la rue de Berry , j'hésitai sur mon chemin ; puis , ma chinalement, j'entrai dans cette rue . A quoi je pensais , je l'ignore . Sans doute à la comtesse . Le fait est que j'allais comme une personne qui rêve , car au moment où je me trouvais devant la porte d'un hôtel situé vers le milieu de la rue , j'entendis tout à coup une voix emportée qui me criait : Gare ! Et j'avais à peine eu le temps de faire un pas de retraite, qu'un coupé , arrivant du boulevard Haussmann , franchissait lestement le seuil de la porte , et que les deux battants de cette porte retombaient bruyamment derrière lui . Pour moi , j'étais resté en place, slupéfait, hagard ! Ce qui causait ma stupéfaction, c'est que j'avais cru reconnaître le coupé du prince Titiane ! C'est que j'avais cru reconnaître dans ce coupé, OU LES MEURS DU JOUR. 317 si vite qu'il eût passé devant mes yeux , le prince Titiane et la comtesse de Chalis. I Quand je dis : « j'avais cru , » je me sers de l'expression rigoureusement exacte , car au bout d'une seconde la chose me paraissait tellement invraisemblable, que je n'y croyais plus . J'avais mal distingué la femme : elle tournait la tête du côté opposé au mien , et c'était seulement à je ne sais quoi dans la disposition de ses cheveux, qu'il m'avait semblé trouver une certaine ressein blance entre elle et la comtesse . Quant à l'homme, il était de petite taille, j'en étais certain ! il n'avait pas de barbe , je l'aurais juré!... Mais si j'avais bien vu , si madame de Chalis , après tout ce qu'elle avait dit et fait, et montré de remords, de douleur, de passion à la suite de mon duel, avait pu tomber assez bas devant elle- même pour revoir mon adversaire ... qu'allaient-ils faire tous deux dans cette maison inconnue ? à cette heure ? ... et que signifiaient les regards de mé pris deGretchen ! 13 . 318 LA COMTESSE DE CHALIS Le prince ne demeurait pas rue de Berry ; il logeait rue Saint-Florentin . Cela , je le savais, j'avais versé mon sang pour le savoir. Qui alors ?... Je traversai la rue, je regardai : un grand mur blanc, percé d'une porte , laquelle était ri goureusement close . Pas de fenêtre, pas de lu mières . L'hôtel , situé au fond de la cour, était très -bas de façade; car c'est à peine si j'apercevais le sommet de ses cheminées au - dessus de la crête du mur. Mais étaient-ce bien eux? N'étais- je pas en ce moment dans la piteuse situation du chasseur qui se fatigue à suivre une fausse piste ?... J'allais reprendre mon chemin, quand une voiture s'ar rêta devant la porte . Un homme descendit de cette voiture , sonna, entra , puis s'en alla , après avoir échangé quelques mots avec le concierge . Évidemment on lui avait dit « que les maîtres étaient sortis , » ou bien ... « qu'ils ne recevaient pas... » La voiture partit , emportant l'homme... Et ce maudit coupéqui ne bougeait pas de la cour ! OU LES MURS DU JOUR , 319 que j'avais aperçu par la porte entr'ouverte !... Quel secret se cachait donc là ? ... Autre voiture au bout d'un quart d'heure . Encore un homme qui descend , sonne, parlemente, et repart d'un air mécontent. 7 Je réfléchis alors que je n'avais qu'un seul moyen de me délivrer d'incertitude : c'était d'at tendre dans la rue que le coupé sortît, dussé- je attendre toute la nuit ! Je verrais bien alors si je m'étais trompé, si la comtesse ... Cela me faisait tant de mal de penser que je me refusais à penser . Je n'étais pas seulement jaloux --- je ne sais même pas si j'étais jaloux —je me sentais par dessus tout ... inquiet ! J'étais dans la position d'un homme même brave -qui entend dans la nuit quelque bruit effrayant dont il lui est absolument impossible de se rendre compte . Plus il écoute, plus il doute. Et puis la jalousie s'éveillait , et peu à]peu elledominait l'inquiétude. Ce Titiane ! cet avorton ! cet être grimaçant, par fumé, aux joues couleur de cendre ! épuisé à 320 LA COMTESSE DE CIIALIS vingt- deux ans ! ce corrompu , toujours décolleté comme une femme ! ... l'horreur qu'il m'inspi rail ! ... la haine que j'éprouvais pour lui ! ... Vingt- deux ans ! me disais -je ; plus pourriqu’un cadavre ! et soixante millions de fortune ! Trois heures sonnèrent à je ne sais quelle hor loge des environs . Il y avait déjà trois heures que j'étais là . La rue était toute noire. Il gelait . Je boutonnai mon palelot . Je me croisai les bras sur la poitrine . Je m'adossai au mur de la maison qui faisait face à l'hôtel. J'étais las de marcher . J'at lendis . De temps à autre je me disais : – Si je m'étais trompé ! L'idée ne me vint pas de sonner à celle porte , d'interroger le portier, pour faire cesser mon incertitude . En de pareils moments on ne songe jamais à rien . Enfin, quatre heures ! ... Les deux battants de la porte s'ouvrirent en dedans , sans aucun bruit , OU LES MEURS DU JOUR. 321 comme si l'immonde mystère qui allait sortir avait eu peur... ou honte . J'avançai . A gauche de la cour, sous la marquise, le coupé station nait. Une femme encapuchonnée se coula de dans , puis un homme. La portière se referma. Le coupé roula , passa . Oh ! cette fois, c'était bien eux ! car, me re connaissant, ils se jetèrent en arrière , d'un même mouvement de terreur . Je voulus m'élan cer aux brides... Hélas ! ce n'était pas à moi de les punir . Alors je vis un homme, à moitié endormi , qui poussait pesamment de l'épaule un des bat tants de la porte cochère . Je m'approchai . Je lui mis un louis dans la main . Il avait fait un mou vement de crainte en m’apercevant . Maintenant , il me regardait d'un air hébété . Je lui dis : Quel est le nom de la personne qui de meure ici ? Il me répondit en bâillant : - Madame Florence , 322 LA COMTESSE DE CHALIS Cinq heures plus tard j'avais payé ma note au Grand Hôtel, et , sans même que l'idée me vînt de voir personne , sans même écrire un mot à âme qui vive , je prenais place dans l'express de Nantes . J'arrivai dans ma ville natale le même soir , vers les six heures. L XXXII Mon père me reçut affectueusement. Il me tint longtemps embrassé, pleurant sur mon épaule. Il ne me parla pas de la comtesse . Il ne me de manda même pas si j'avais tenu mon serment . Je revenais : pour lui c'était tout ! Et comme ces soldats qu'on accueille avec d'autant plus de joie dans leurs familles qu'ils reparaissent à la suite d'une plus longue guerre , je me voyais, — in digne ! — d'autant plus choyé et fêté qu'on avait désespéré de me revoir . OU LES MOEURS DU JOUR . 323 . 3 Pendant deux mois je ne dis rien, je ne fis rien , rien que d'errer de côté et d'autre, cher chant partout des distractions que je ne rencon trais nulle part. Je sortais le matin . Je m'en allais me perdre dans la foule qui s'agitait aux travaux du port. Mon instinct me disait qu'il ne pouvait être de spectacle plus salubre pour une âme ma lade que celui des hommes occupés. Je voulais me guérir, oublier . Dans le but d'épurer mon ima gination salie , je recherchais avidement le con tact des choses viriles . Ces hommes de la mer qui luttent chaque jour, ils m'attiraient. Le soir, je rentrais harassé. Je ne dormais pas . C'était la nuit surtout que m'assiégeaient les fantômes de ma vie passée, et que, pour les chasser, je m'ć puisais en vains efforts . Ce qui surtout causait mon accablement , c'é lait l'idée qu'il avait suffi d'une femme pour anéantir les nobles résolutions de ma jeunesse. « N'avoir jamais pu la quitter ! M'être traîné, deux ans , dans cette fange de tromperie qui se nomme adultère ! Avoir tout toléré, tout avalé , . 2 324 LA COMTESSE DE CHALIS > toul, jusqu'à la présence de ce Titiane, qui devait battre cette femme et la faire descendre au niveau des prostituées ! » Je me sentais froissé dans tous mes sentiments , dans toutes mes pu deurs , dans ma passion , dans les convictions qui , jusqu'alors, avaient été la loi de ma vie . Je ne cherchais même pas à m'abuser : j'avais joué le rôle le plus sot en essayant de relever l'âme d'une telle femme... Et comme j'avais réussi ! ... Si l'on veut réfléchir à la situation de con science dans laquelle me plaçaient les confidences du comte de Chalis , confidences que j'avais trahies ! et si l'on veut,de plus , se souvenir de la promesse que je lui avais faite , promesse que je ne pouvais tenir ! et si l'on ajoute à cela ce qui 1 s'était passé depuis son départ , on comprendra que le seul sentiment que je pusse avoir pour moi-même, comme pour toutes choses, fût celui de la répulsion . 4 OU LES MURS DU JOUR. 325 LXXXIII J'en étais arrivé à ce point d'irascibilité, que je ne pouvais même plus entendre prononcer le nom de Paris ; que le moindre ressouvenir du monde , l'image du luxe la plus atténuée, l'allu sion la plus légère à l'existence que j'avais menée, me causaient de violents accès de colère . Je vivais d'une vie de fatigues et d'ascétiques rêveries . J'affectais de ne prendre aucun soin de ma per sonne . Il y avait du moins quelque chose de mâle dans ma ruslicité forcée . Mon père voyait cela . Il ne me disait rien . Peut -être songeait- il qu'il est. des maladies qu’on ne guérit qu'en exagérant leur principe . Un soir, pourtant , comme je venais de faire une longue course , il me pria de me hâter de changer de toilette , parce qu'il avait, ajouta-t -il, invité à dîner quelques amis. Une demi-heure plus tard , entrant dans le salon, et Dieu merci ! j'étais alors 19 326 LA COMTESSE DE CHALIS convenablement vêtu , j'éprouvai la plus singu lière surprise ... Deux dames étaient assises auprès de mon père . Et la plus jeune n'était autre que cette modeste jeune fille qui, deux années aupara vant , m'avait été offerte comme épouse : --- Marie . Elle se leva pour répondre à mon salut . Elle avait toujours cet air virginal qui autrefois m'a vait tant charmé. Mais elle était extrêmement triste ... Moi qui pensais qu'elle devait être mariée depuis longtemps, cn l'abordant , non sans un serrement de cæur, je baibutiai : Madame... Mais mon père, souriant avec bonhomie : - Pourquoi l'appelles- tu madame ? me dit - il . Elle n'est encore que demoiselle. Je réfléchis alors que j'avais à me bien tenir . LXXXIV J'étais placé auprès d'elle à table . Quoique j'eusse formé la résolution de ne plus m'occuper OU LES MEURS DU JOUR . 327 jamais d'aucune femme, je ne pouvais cependant me soustraire complétement au charme qui se : dégageait de sa personne. J'écoulais sa voix pure, mélodieusement timbrée . Son costume me parul d'une simplicité de quakeresse. Je remarquai qu'elle avait , comme par le passé , les mains lé gèrement colorées de la jeunesse et de la santé . Pas un bijou. Ses bruns cheveux, pour tout orne ment, sur sa tête pensive. Un corsage sévère et des lèvres immaculées . LXXXV La fréquentation de cette sage fille contribua, autant au moins que mes efforts, à me faire re trouver un peu d’assiette . Néanmoins j'étais tou jours dévoré d'inquiétudes. La seule idée de ce qui devait se passer « là-bas » depuis mon départ me donnait le vertige . C'est ainsi qu'un mois s'écoula . Chaque soir nous nous retrouvions en semble . On se séparait à dix heures . Moi, j'étais 328 LA COMTESSE DE CIALIS toujours anxieux, amer. Marie était toujours triste , · Mon père seul était heureux . LXXXVI Il me prit un soir dans sa chambre. J'avais été presque résigné ce soir-là . Il me dit de m'as seoir, et s'asseyant en face de moi : Eh bien ! ... fit- il. • Moi , je dis : Qu'y a - t- il ? Je vois que lu reprends goût à la vie . Marie a fait ce prodige. Je détournai la tête , mais mon ' père se mit à rire. Il dit : - L'épouseras-tu maintenant ? Sur ces mots, je sentis la rougeur me monter au front : - Quoi ! mon père, vous supposez que je vais offrir les cendres d'un caur à cette angélique - OU LES MEURS DU JOUR . 329 jeune fille ? Il faut que vous ayez bien peu de souci de son bonheur ! Tu pousses trop loin le scrupule, répondit mon père. Bien des hommes ont plus ou moins passé par tes aventures . Cela n'empêche pas cer tains d'entre eux de faire d'excellents maris . --- Il n'en est pas un de ceux - là qui soit digne de Marie . Mon père se leva . Il fit quelques lours dans la chambre; puis , fronçant les sourcils , et revenant s'asseoir en face de moi : - N'en parlons donc plus, me dit- il . Peut- être bien y a- t- il quelque raison dans l'exagération de ta délicatesse . Mais je ne pense pas que tu aies l'intention de mener plus longtemps la vie que tu mènes . Cette existence ... elle est coupable ! car elle est pleine d'absurde amertume, et, de plus , elle est désœuvrée ! Je balbutiai : Que voulez - vous que je devienne ? ... Ce n'est pas une réponse, cela ! fit mon père avec sécheresse. C'est à toi , à toi seul , de savoir 3.59 LA COMTESSE DE CHILIS de quelle façon tu dois remplir le premier de tes devoirs : celui de servir ton pays . – Hélas ! mon père ... Dieu m'est témoin que je voudrais me vouer à une si belle tâche. Mais... notre malheureux pays ... comment aujourd'hui le servir ? Je ne te comprends pas, répondit mon père . — Je veux dire que, malgré le profond décou ragement où m'ont jeté ce que vous appelez ( mes aventures, » je m'estimerais heureux de consacrer mon existence au triomphe de quelque grande cause . Mais je suis sans courage devant des causes sans issue . Pendant que vous étiez ici , vous confinant dans les grandioses souvenirs de votre jeunesse , moi , je me débattais dans le bourbier de la société moderne . Cette société est perdue. Par la morbleu ! fit le marin en se levant, si tout autre que toi s'avisait de me débiter ces impertinentes sornettes, je le ferais passer par ma fenêtre ! OU LES MEURS DU JOUR. 331 – Veuillez me pardonner, mon père ... Mais, pour la première fois de sa vie peut-être, il se laissait dominer par la colère . Parle, fit- il. Et que ce soit une fois pour toutes ! Et dis-moi tout. Alors , je dis : –Jamais la dépravation morale a- t -elle été si grande ? Ayez de la fortune, on ne vous deman dera pas d'où elle provient . « Enrichissez - vous ! nous dit - on honnêtement si vous pouvez mais surtout enrichissez - vous ! C'est la grande affaire . » Jamais les caractères ont- ils été plus abaissés ? Depuis trente ans , que de casaques trois fois retournées ! Les riches, comment vivent ils ? ... Ah ! moi aussi j'ai aimé le luxe, la grande vie !! C'est que je n'en soupçonnais pas les turpi tudes . Le pire effet du luxe, c'est qu'il amortit toule passion . Il n'est plus aujourd'hui de pas sion , nulle part ! Les hommes ne connaissentque l’amour vénal. Aussi le plus aimant, dans l'opi nion de tous , c'est celui qui paye le plus . L'in différence dans les relations qui, par leur nature 332 LA COMTESSE DE CHALIS même, s'y prêtent le moins, est une chose déplo rable . Supposez-vous que cette indifférence n'ait pas de contre-coup ? Ah ! quelle erreur ! mon père ! Quant à moi , je le sens jusqu'au plus pro fond des entrailles : il ne peut aimer sa patrie le peuple qui n'a plus le culte des femmes. Mon père, en entendant cela , leva les yeux , et un frémissement courut sur ses lèvres. Va toujours, me dit- il , je répondrai quand tu auras fini. Je vous parlais des femmes, continuai -je ; savez-vous où elles en sont ? Ici, je m'arrêtai . L'horrible souvenir m'étrei gnait le coeur . Je repris cependant : —Je ne vous dirai rien des vices de quelques unes... leur ignorance me suffira. Cetle igno rance est telle qu'on en fait un sujet de risée dans toute l'Europe. Comment maintenant pourraient elles , ne s'occupant que de toilettes et de fadai ses, exercer la moindre influence sur l'esprit des hommes ? Elles n'en exercent aucune, croyez -le. Que faut- il, au surplus, aux nations vieilles ? OU LES MEURS DU JOUR . 333 Des fétiches, des amuseurs . Nous avons tout cela . Nous nous en contentons . Va toujours ! répéta mon père . Je m'en vais donc alors vous dire quelques mots de politique . Un état de marasme engour dit la presse . Les carrières sont partout barrées à l'indépendance . On veut avoir des serviteurs et l'on rebute ses amis . Les amis ne sont pas de ces complaisants qui, plutôt que de vous attrister par des vérités peu flatteuses, vous pousseraient du souffle vers l'abîme. · Les vrais amis sont âpres. Ils ont la flatterie en haïne et la platitude en mépris . Ils croient vous honorer en vous di sant : « Vous avez tort ! » Que fait - on de ceux- là ? On fait des ennemis . Mon père marchait à grands pas , ayant peine à se contenir. Mais moi, j'étais en train de sou lager mon âme. Il me semblait revivre . Je re pris : - Indifférence ! tel est le symptôme effrayant d'une horrible crise. Chacun est gai , serein ; chacun dit : Jouissons ! mais chacun enfouit son 19 . 331 LI COMTESSE DE CHALIS or dans les caves de la Banque de France . Et tout le monde se regarde , attendant ... un je ne sais quoi. C'est que , non - seulement nous n'a vons plus la pureté , mais nous avons encore moins la virilité dans les maurs . La virilité ne consiste pas seulement à affronter la mort sur un champ de guerre. Tous les peuples ont fait cela ! même les plus pourris ! La virilité , c'est chaque jour, toute la vie , faire deux parts de son temps : la première pour sa famille, la seconde la société . Ce n'est pas amusant peut-être ; mais c'est à cette seule condition qu'on devient et de meure un peuple . Un peuple n'a pas le droit d'a bandonner ses destinées . S'il les abdique , il est coupable, il lèse sa postérité. Il faut que, con stamment, il se gouverne, s'administre, veille lui-même à ses intérêts comme à son honneur, et qu'on ne puisse pas , par exemple , l'entraîner malgré lui en des expéditions lointaines , ni dé penser de son trésor un sou dont il n'approuve pas la destination . Mais, pour atteindre ce résul lat, quelle montagne à soulever ! Deux monta pour OU LES MEURS DU JOUR. 335 gnes, mon père: se rénover soi - même et récla mer la liberté ; et puis , tout faire marcher en semble . Les gens qui pensent conquérir une liberté durable sans épurer nos meurs sont des fous . Les gens qui rêvent de corriger nos meurs sans nous rendre la liberté sont des aveugles. Quels sont les peuples qui ont des meurs ? les peuples libres ! Et quels sont les peuples sans mæurs ? ce sont les peuples asservis ! Tout est donc à remanier dans le vieil édifice social . On ne fait pas servir les débris d'un fiacre à la con struction d'une locomotive . On ne s'avise pas non plus de construire une locomotive sans fabriquer des rails pour la faire rouler. Par quelle chose commencer ? direz - vous. Moi , je dis : par la li berté. C'est la liberté seule qui peut régénérer les,mæurs d'un peuple ! Eh ! morbleu ! dis- le donc ! interrompit mon père . Mais cette liberté, les peuples la con quièrent. Depuis quatre- vingts ans on la leur dispute . Qu'importe! il leur en reste des lam beaux entre les mains. Va ! crois- le bien ! nous 335 LA COMTESSE DE CHALIS pouvons la considérer comme acquise. Ce n'est plus maintenant une question d'années, c'est une question de jours, d'heures. Doute de toutes choses, mon fils, mais ne doute jamais de ton pays! En ce moment il avait cent coudées de haut, le capitaine. Je me jetai sur ses deux mains . Ah ! mon père, lui dis -je , comme vous confirmez ce mot d'un homme d'esprit : « Il n'y a plus de jeunes que les vieux ! » Eh non ! fit-il , ton homme d'esprit a dit une bêtise ! Tout ce qui vit est jeune ; il n'y a de vieux que les morts . Va donc ! Tu as pour loi la science, c'est -à - dire l'expérience. Travaille à re faire nos meurs . Ta voix serait- elle seule d'a bord à se faire entendre, d'autres , plus tard , se feront l'écho de ta voix . Tu parlais de monta gnes tout à l'heure. Le mont Cenis en est une bien grosse. On ne l'a pas moins percé cependant. Et pour avoir pu le percer , il a fallu qu'un homme donnât le premier coup de pioche. Sois cet homme, on s'en souviendra. a OU LES MEURS DU JOUR. 337 par 9 Mais moi , enthousiasme d'abord par tant de chaleur, en entendant cela , je me dérobai . Hélas ! mon père , lui dis -je, j'aurais pu l'être il y a trois ans ; aujourd'hui, ce n'est pas possible. De quel front votre fils viendrait- il ler de vertu ? Tu es toujours trop scrupuleux . C'est que tu es trop orgueilleux , répondit mon père . Jenri IV était-il un homme ? Il se mourait de peur, au feu , les premières fois. Saint Augustin eut- il le droit de flétrir les mauvaises meurs ? Quelles avaient été ses meurs tout d'abord ? Ce n'est point un fait d'hypocrite , ce n'est même point une chose inutile quand on veut re fréner les passions d'autrui , que d'avoir connu leurs faiblesses. On parle alors de ce qu'on sait . Et comme le soldat qui raconte « une affaire, ; ) on prend sur son public une autorité singulière quand on peut lui dire : « J'y étais. » 338 LA COMTESSE DE CHALIS L X X XVII . Il suffit de cette discussion pour me rendre à moi-même. J'avais enfin un but ! et surtout une occupation ! Je ne parlerai pas des cours que je fis à Nantes . Je me flatte , sans immodestie, qu'ils furent à la hauteur de l'âme de mes chers Bre tons. Je dirai seulement ici pour quelle raison je ne voulus admettre à ce cours que des femmes. J'ai la conviction profonde qu'elles nous font tout ce que nous sommes. Lorsque nous aurons de vraies femmes, nous aurons de vrais citoyens . Mais quelle joie ! quel bonheur ! d'être enfin parvenu à effacer de mon esprit le souvenir de la comlesse ! Je pus vivre deux mois sans plus son ger à elle que comme en songe, en rêve, aux malencontres de la journée. Et chaque fois, ce souvenir ... je le surmontai. OU LES MEURS DU JOUR . 339 2 par Nantes C'était , hélas ! trop tôt chanter victoire . Un jour , en sortant de chez moi , je rencontrai quel qu'un qui me cherchait . Ce quelqu'un n'était autre que mon ancien condisciple, le baron de Montessart . Passant pour aller s'embarquer àà Saint - Nazaire — il se rendait en Amérique il avait voulu me revoir afin de causer avec moi du temps passé . Je ne pou vais me déterminer à lui parler de madame de Chalis . Mais je lui demandai des nouvelles des enfants . Hélas ! fit le baron . Pauvres petits ! ... le saviez - vous pas ? ils n'ont plus de mère . Moi, je poussai un cri terrible . - Comment ! morte , grand Dieu ! Je ne dis pas , répliqua - t- il , qu'elle soit morte. Mais pour elle , comme pour... les autres , cela n'en vaudrait peut - être que mieux ! ne 1 340 LA COMTESSE DE CHALIS LXXXVIII Nous étions à vingt pas de chez moi . J'en traînai le baron , je le fis monter dans ma cham bre, et lorsque nous fùmes là, tous deux seuls et bien enfermés, je lui dis : Je vous en supplie , dites- moi tout. Le baron ne me cacha rien de ce qu'il savait , et dans tout ce qu'il me raconta , aucun détail ne pouvait être mis en doute, car les renseignements qu'il tenait du comte de Chalis avaient été de puis confirmés el complétés par Gretchen . - Il paraît qu'après mon départ ma fuite, devrais- je dire —une nouvelle brouille survint entre le prince Titiane et la comtesse . Celle- ci, reprise par ses remords, par la honte de l'exis tence qu'elle avait menée, voulait m'écrire , cou OU LES MEURS DU JOUR. 341 rir après moi . La malheureuse femme, ainsi qu'elle me l'avait dit elle- même, voyait sa sau vegarde dans nos relations. Ces relations étaient, coupables , mais elles étaient au moins ... avoua bles, et c'était pour celle mortifiante raison qu'elle m'avait toléré si longtemps près d'elle, malgré la sujétion que mes éternelles censures lui imposaient . Elle parlait aussi d'aller retrouver le comte. Mais elle ne put se décider à rien . Le prince, malheureusement, trouva le moyen de la revoir pendant qu'elle se débattait avec ses irrésolutions. Et personne nese trouvant là pour l'arracher à sa dégradation morale , au bout d'une semaine de luttes , d'angoisses, la com tesse retomba tout entière au pouvoir du prince Titiane . Alors, pendant trois mois , l'existence de cette femme, que j'avais connue à Aix si soucieuse de sa considération , ne fut qu'une lamentable suite de désordres . On joua chez elle ; on y perdit des sommes énormes. Un mineur s'y ruina et fut ré duit à se faire soldat , n'ayant littéralement plus 542 LA COMTESSE DE CIIALIS de quoi vivre . Ce qu'il y eut de plus révoltant , c'est que pendant le cours de ces trois mois le prince mena madame de Chalis plus de dix fois chez Florence !... Les choses cependant commencèrent à s'ébrui ter . D'abord quelques personnes seulement en parlèrent , et à voix basse . La nouvelle circulait , avec force variantes, dans un petit cercle d'inti mes . Ceux- là même qui la racontaient affirmaient hautement ne pas y croire . « C'était trop fort ! et celle pauvre comtesse était bien à plaindre de se voir diffamée avec tant de noirceur ! » On eut pourtant l'idée d'interroger Florence . Mais celle - ci était habile et se tint ferme . Elle reçut la nouvelle en éclatant de rire , affirma ironi quement que « rien n'était plus vrai, que cela la flatlait , allait la poser . Elle ! une pauvre fille , la fille d’un menuisier ! recevoir dans l'intimité, une femme du monde, une grande dame! » L'attitude de la « fine mouche, » dé routa les curieux . Bref, on n'en parla plus, ou , si l'on en parla , ce fut comme d'une chose 2 OU LES MEURS DU JOUR. 545 , « pas trop surprenante . » On disait : « Que vou lez- vous ! il y a aujourd'hui tant de points de contact entre les deux camps ! Ils se trouvent partout en présence . Bah ! quand cela serait arrivé une fois, qu'est -ce que cela fait ? » Ainsi, on s'y était habitué, à cette idée . Mais la tache restait sur la comtesse . Elle l'igno rait et continuait à vivre comme j'ai dit quand , un beau jour, le comle de Chalis arriva soudain à Paris . Il arriva la nuit, dans le plus grand secret , et s'en alla loger dans un petit hôtel de l'île Saint Louis . C'était une lettre qui l'avait fait venir. De qui était celte lettre ? De Gretchen ? la chose est fori probable. La femme de chambre n'ignorait rien de ce qui se passait chez sa maîtresse. Elle en était arrivée à mépriser celle- ci le plus hai neusement du monde ; mais les enfants, qu'elle adorait , la retenaient à la maison . Si elle ne m'a vait rien confié de ce qu'elle savait , alors que je la 344 LA COMTESSE DE CHALIS voyais triste, inquiète et ne cessais de l'interro ger,, c'était sans doute qu'elle craignait d'exposer ma vie, le prince m'ayant déjà blessé en duel . Il est probable qu'elle hésita longtemps avant de se décider à dénoncer sa maîtresse, et que ce fut l'excès même de l’opprobre de cette dernière qui l'y détermina . Le baron de Montessart crut pou voir m'affirmer que le comte eut, dès son arrivée à Paris , un entretien secret avec Gretchen . Il se tint rigoureusement caché pendant le jour, sortit le soir, employa des agents habiles, dépensa de très- grosses sommes. Huit jours plus tard il n'i gnorait aucun détail de la plus inconcevable des dépravations. Le baron de Montessart le vit un soir arriver chez lui . Il était très-tard . Le comte était effroyablement changé. « On aurait cru qu'il avait cent ans ! » me dit mon condisciple. Le comte commença par réclamer le secret pour ce qu'il allait dire. Il ajouta que, s'il avait choisi le baron , de préférence à tout autre, pour lui demander un service, c'était uniquement parce que de toutes les personnes qui composaient ses OU LES MEURS DU JOUR. 345 relations, il lui avait paru l'homme le plus sym pathique et le plus sûr. Puis il lui raconta tout ce qu'il savait . Le baron ne pouvait en croire ses oreilles. Vous venez me prier de vous servir de témoin , n'est- ce pas ? demanda- t-il à M. de Chalis. Non pas ! fit l'autre avec tristesse. Un duel , c'est un éclat . Je ne veux pas d'éclat . Alors, je ne vois pas ... Voici , reprit le comte : en apprenant la vérité je me suis dit d'abord : devant une si ab jecte dégradation , que faire ?... Se laisser abat tre ?... Jamais ! Fermer les yeux? ... Oh ! non ! jamais ! Se venger ? ... Oui . Mais , à une faute d'une telle espèce, il ne faut pas de châtiment banal ou vulgaire . Et alors donc, pas de duel , pas de procès . Le châliment que m'a suggéré ma conscience aura lieu cette nuit , dans une heure. Je ne puis vous le révéler . Vous devez supposer 346 LA COMTESSE DE CHALIS < cependant que, quoique mes précautions soient bien prises , je vais courir un danger quelcon que . En effet. Et c'est pourquoi je suis venu vous trouver . Si demain , par hasard , vous ap preniez que je suis tué, donnez- moi votre pa role de galant homme que vous remettrez cette lettre au procureur impérial . Soyez sans crainte. Elle sauvegarde l'avenir de mes en fants , mais ne fait courir aucun risque à leur mère. Je raconte ce qui est . Je demande que madame de Chalis ne soit pas la tutrice de mes enfants . Voilà tout . Tenez , prenez la lettre. Lisez-la . Le baron lut la lettre ; puis il promit de faire ce qu'on lui demandait. Il ne se permit aucune observation, comprenant que ce serait bien inu tile . Le comte partit alors . Il était , dit- il , en retard . Cependant, après le départ du comte, le baron se sentit inquiet . Personne, dans sa position; ! OU LES MEURS DU JOUR . 347 n'aurait cu assez de flegme pour attendre les nouvelles jusqu'au lendemain . Sans bien se ren dre compte de ce qu'il allait faire, mais voulant cependant , s'il était possible , empêcher quelque grand malheur, il sortit , monta en voiture et se fil conduire à l'hôtel de Chalis, avenue de la Reine - Hortense. Là ... personne. Il remonta dans sa voiture et se rendit rue Saint- Florentin , chez le prince Titiane ... Personne encore . Alors il alla chez Florence. Il était deux heures de la nuit quand il y ar riva . > > Tout était en l'air chez « la pieuvre. » Des gens péroraient sous la porte. Un fiacre station nait au fond de la cour, sous la marquise. Le baron , montant l'escalier , se croisa avec un cadavre que transportaient des hommes de police. Il s'approcha et reconnut, sous la teinte qui l'empourprait, le visage du prince Titiane . 348 LA CONTESSÉ DE CHALIS On lui dit : – Il a été frappé d'un coup de Sing. Et puis : .. On va le porter chez lui . Et le corps fut mis dans le fiacre, Le baron avait le frisson de savoir ce qu'il sa vait et d'avoir vu celte face sanguinolente. Il continua de monter cependant. Pas une âme dans le vestibule . La porte des appartements était ouverte . Il entra . Cela lui fit, dit - il , un singulier effet de voir cette salle à manger dont les lustres et les torchères allumés ne brûlaient pour per sonne ; et de voir aussi , sur la table, les débris d'un souper , avec tout l'altirail des coupes à vin de Champagne. Il se hâta de traverser les appartements . Tout était partout en désordre. Mais il n'y rencontra personne. Vers le fond cependant, derrière la porte de la chambre à coucher, il entendit des cris , des gémissements : c'était Florence qui se tordait dans les spasmes d'une attaque do nerfs. OU LES MEURS DU JOUR. 349 Elle sauta sur ses pieds en reconnaissant le baron . Puis elle se laissa tomber dans ses bras , en recommençant à crier et à sangloter , répan dant des ruisseaux de larmes . Voici ce qui s'était passé : Il avait suffi au comte de Chalis de débourser une forte somme d'argent pour devenir le maître absolu de l'hôtel de la courtisane . Il y arriva à une heure et s'y introduisit par l'escalier de ser vice. Il commença par renvoyer les trois domes tiques - ces domestiques étaient des femmes — et il leur défendit de quitter leur chambre, quoi qu'elles entendissent. Elles partirent. Le souper venait de finir : Le comte ne s'arrêta ni dans la salle à manger, ni dans le salon . Il alla tout droit au boudoir. La porte de ce boudoir était fermée ; mais elle était à deux battants . Il tira 20 350 LA COMTESSE DE CHALIS doucement les barres : la porte s'ouvrit loule grande . Il est permis de se figurer ce que dut éprouver cet honnête homme, ce père, quand il surprit la mère de ses enfants entre ce misérable et cette fille !... L'indignation sans doute, chez M. de , Chalis, vint tout recouvrir : le dégoût comme la douleur . Il ne regarda même pas les femmes, qui s'étaient dressées en sursaut et se tenaient là , devant lui , toutes pantelantes . Seulement, il leur fit un signe, et, obéissant, elles sortirent. Alors le comte marcha droit à l'homme . L'homme était encore plus effondré que les femmes. Le comte , sans lui dire un mot , lui jeta les deux mains au cou . La victime se débattit peu . Quand elle fut couchée à ses pieds , inanimée, le comte sortit du boudoir. Il trouva les deux femmes blotties dans la chainbre à coucher. Il mit sur la commode ung OU LES MEURS DU JOUR. 351 liasse de billets de banque ; — il y en avait pour cent mille francs. · Puis, regardant Florence : Vous voilà payée, lui dit - il. Et alors il saisit sa femme sous le bras , la fil lever , l'entraîna - toujours sans dire un mot, - la fit monter dans sa voiture . Et, à l'hôtel de Chalis encore , il ne lui dit rien . Mais il la con duisit dans sa chambre et l'enferma à double 2 tour. Quand le jour fut venu>, le comte rentra dans celte chambre. Sa femme n'avait pas dormi. En le voyant, elle se leva du fauteuil où elle était as sisc. Madame, lui dit le comte, vous avez com mis de telles actions que je ne puis me décider à voir en vous une coupable. Vous n'êtes pas une femme coupable ; vous êles une femme... MALADE ... Vous entrerez dans une maison de santé, et vous y passerez le reste de vos jours . Ce qui fut dit fut fait. La comtesse voulut ré 352 LA COMTESSE DE CHALIS sister , mais elle n'avait à choisir qu'entre celte extrémité et l’horrible scandale d'un jugement en police correctionnelle . Elle se résigna . Le même jour, elle entra chez le docteur Blanche . Le monde la croit folle . Elle l'est . A la suite de ce récit, je demeurai pendant huit jours dans une impossibilité absolue de penser à rien . J'étais si malheureux de ce que je savais que, si l'on pouvait mourir de dou leur, j'en serais mort . Ce fut mon père qui , une fois de plus , me rappela à moi-même. Triste, la conscience accablée , je végétais mi sérablement, n'ayant pour toute consolation que cette idée : « Rien de plus cruel maintenant ne peut m'ar river ! » C'était une erreur . Je reçus, il y a un mois, la lettre suivante du OU LES MEURS DU JOUR. 353 comte de Chalis, et je la transcris mot pour mot : « Lorsque je vous priai d'épier ma femme, je connaissais les relations qui avaient existé entre elle et vous. Je ne vous révélai les causes de notre séparation que pour vous édifier sur son carac tère . Je ne vous demandai de l'espionner que pour infliger à votre conscience le déchirement qui lui était dû . Les motifs que j'avais alors de cacher à tous les yeux les désordres de ma femme n'existent plus . Mes deux enfants sont morts . Moi ... la phthisie ne pardonne pas ... je ne serai plus dans quinze jours . Je vous ai jadis épargné parce que en dépit de votre adul tère je voyais en vous un honnête homme. Vous allez me prouver que je ne me suis pas trompé . Vous publierez, sans rien déguiser ni rien retrancher, tout ce que vous connaissez de l'existence de la comtesse de Chalis . Ce sera votre expiation . Et si, par cet exemple que j'ai fait, quelqu'une de ces femmes qui ne sont ni épou 354 LA COMTESSE DE CATALIS , ETC. ses , ni mères , ni femmes... peut réfléchir et s'arrêter à temps dans sa folie , vous et moi nous aurons du moins accompli quelque chose d'utile : moi , en vous condamnant à vous faire le justi cier de votre inaîtresse ; vous , en aidant à ma justice par votre propre châtiment. » > FIN Trouville, juin-septembre 1807 . PARIS . – IMP . SINON RAÇON ET.COMP. , RUE J'EAPUKTHI ,

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