Contes et nouvelles en vers  

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Contes et nouvelles en vers (1665-66, Tales and Novellae in Verse) is an anthology of various ribald short stories and novellae (known as contes en vers) collected and versified by Jean de La Fontaine. Claude Barbin of Paris published the collection.

La Fontaine drew from the bawdier episodes of several French and Italian works of the 15th and 16th centuries, among them The Decameron of Giovanni Boccaccio, Ludovico Ariosto's Orlando Furioso, Antoine de la Sale's collection Cent Nouvelles Nouvelles, and the work of Bonaventure des Périers.

It features stories such as "Les Lunettes," "Le Cocu, battu, et content" and "The Devil of Pope-Fig Island".

Contents

Illustrations

Avertissement

Les nouvelles en vers dont ce livre fait part au public , et dont l'une est tirée de l'Arioste, l'autre de Boccace, quoique d'un style bien différent, sont toutefois d'une même main. L'auteur a voulu éprouver lequel caractère est le plus propre pour rimer des contes. Il a cru que les vers irréguliers ayant un air qui tient beaucoup de la prose, cette manière pourrait sembler la plus naturelle, et par conséquent la meilleure. D'autre part aussi le vieux langage, pour les choses de cette nature, a des grâces que celui de notre siècle n'a pas. Les Cent Nouvelles nouvelles, les vieilles traductions de Boccace et des Amadis, Rabelais, nos anciens poètes nous en fournissent des preuves infaillibles. L'auteur a donc tenté ces deux voies sans être encore certain laquelle est la bonne. C'est au lecteur à le déterminer là-dessus; car il ne prétend pas en demeurer là, et il a déjà jeté les yeux sur d'autres nouvelles pour les rimer. Mais auparavant il faut qu'il soit assuré du succès de celles-ci, et du goût de la plupart des personnes qui les liront. En cela comme en d'autres choses, Terence lui doit servir de modèle. Ce poète n'écrivait pas pour se satisfaire seulement, ou pour satisfaire un petit nombre de gens choisis; il avait pour but, Populo ut placerent quas fecisset fabulas. [ seeking to please the common people with fabulous wonders ].

Préface

J'avais résolu de ne consentir à l'impression de ces contes, qu'après que j'y pourrais joindre ceux de Boccace, qui sont le plus à mon goût; mais quelques personnes m'ont conseillé de donner dès à présent; ce qui me reste de ces bagatelles; afin de ne pas laisser refroidir la curiosité de les voir qui est encore en son premier feu. Je me suis rendu à cet avis sans beaucoup de peine; et j'ai cru pouvoir profiter de l'occasion. Non seulement cela m'est permis mais ce serait vanité à moi de mépriser un tel avantage. Il me suffit de ne pas vouloir qu'on impose en ma faveur à qui que ce soit; et de suivre un chemin contraire à celui de certaines gens qui ne s'acquièrent des amis que pour s'acquérir des suffrages par leur moyen; créatures de la cabale, bien différents de cet Espagnol qui se piquait d'être fils de ses propres œuvres. Quoique j'aie autant de besoin de ces artifices que pas un autre, je ne saurais me résoudre à les employer: seulement, je m'accommoderai, s'il m'est possible, au goût de mon siècle, instruit que je suis par ma propre expérience, qu'il n'y a rien de plus nécessaire. En effet on ne peut pas dire que toutes saisons soient favorables pour toutes sortes de livres. Nous avons vu les rondeaux, les métamorphoses, les bouts- rimés régner tour à tour: maintenant ces galanteries sont hors de mode, et personne ne s'en soucie: tant il est certain que ce qui plaît en un temps peut ne pas plaire en un autre. Il n'appartient qu'aux ouvrages vraiment solides, et d'une souveraine beauté, d'être bien reçus de tous les esprits, et dans tous les siècles, sans avoir d'autre passeport que le seul mérite dont ils sont pleins. Comme les miens sont fort éloignes d'un si haut degré de perfection, la prudence veut que je les garde en mon cabinet, à moins que de bien prendre mon temps pour les en tirer. C'est ce que j'ai fait, ou que j'ai cru faire dans cette seconde édition, ou je n'ai ajouté de nouveaux contes, que parce qu'il m'a semblé qu'on était en train d'y prendre plaisir. Il y en a que j'ai étendus, et d'autres que j'ai accourcis; seulement pour diversifier, et me rendre moins ennuyeux. On en trouvera même quelques- uns que j'ai prétendu mettre en épigrammes. Tout cela n'a fait qu'un petit recueil, aussi peu considérable par sa grosseur, que par la qualité des ouvrages qui le composent. Pour le grossir j'ai tiré de mes papiers je ne sais quelle Imitation des Arrêts d'amour, avec un fragment où l'on me raconte le tour que Vulcan fit à Mars et à Vénus, et celui que Mars et Vénus lui avaient fait. Il est vrai que ces deux pièces n'ont ni le sujet ni le caractère du tout semblables au reste du livre mais à mon sens elles n'en sont pas entièrement éloignées. Quoi que c'en soit, elles passeront: je ne sais même si la variété n'était point plus à rechercher en cette rencontre qu'un assortissement si exact. Mais je m'amuse à des choses auxquelles on ne prendra peut-être pas garde, tandis que j'ai lieu d'appréhender des objections bien plus importantes. On m'en peut faire deux principales: l'une que ce livre est licencieux; l'autre qu'il n'épargne pas assez le beau sexe! Quant à la première, je dis hardiment que la nature du conte le voulait ainsi; étant une loi indispensable selon Horace, ou plutôt selon la raison et le sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit. Or qu'il ne m'ait tee permis d'écrire de celles-ci, comme tant d'autres l'ont fait, et avec succès, je ne crois pas qu'on le mette en doute: et l'on ne me* saurait condamner que l'on ne condamne aussi l'Arioste devant moi, et les anciens devant l'Arioste. On me dira que j'eusse mieux fait de supprimer quelques circonstances, ou tout au moins de les déguiser. Il n'y avait rien de plus facile; mais cela aurait affaibli le conte, et lui aurait ôté de sa grâce. Tant de circonspection n'est nécessaire que dans les ouvrages qui promettent beaucoup de retenue dès l'abord, ou par leur sujet, ou par la manière dont on les traite. Je confesse qu'il faut garder en cela des bornes, et que les plus étroites sont les meilleures: aussi faut-il m'avouer que trop de scrupule gâterait tout. Qui voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile, ne ferait assurément rien qui vaille, et pécherait contre les lois de la bienséance en prenant à tache de les observer. Car afin que l'on ne s'y trompe pas, en matière de vers et de prose, l'extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien différentes. Cicéron fait consister la dernière à dire ce qu'il est à propos qu'on die, eu égard au lieu, au temps, et aux personnes qu'on entretient. Ce principe une fois posé ce n'est pas une faute de jugement que d'entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres. Je ne pèche pas non plus en cela contre la morale. S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n'est nullement la gaieté de ces contes; elle passe légèrement: je craindrais plutôt une douce melanco lie, ou les romans les plus chastes et les plus modestes sont très capables de nous plonger, et qui est une grande préparation pour l'amour. Quant à la seconde objection, par laquelle on me reproche que ce livre fait tort aux femmes; on aurait raison si je parlais sérieusement; mais qui ne voit que ceci est jeu, et par conséquent ne peut porter coup ? il ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à l'avenir moins fréquents, et les maris plus fort sur leurs gardes. On me peut encore objecter que ces contes ne sont pas fondés, ou qu'ils ont partout un fondement aisé à détruire, enfin qu'il y a des absurdités, et pas la moindre teinture de vraisem blance. Je réponds en peu de mots que j'ai mes garants: et puis ce n'est ni le vrai ni le vraisemblable qui font la beauté et la grâce de ces choses-ci; c'est seulement la manière de les conter. Voila les principaux points sur quoi j'ai cru être obligé de me défendre. J'abandonne le reste aux censeurs: aussi bien serait-ce une entreprise infinie que de prétendre répondre à tout. Jamais la critique ne demeure court, ni ne manque de sujets de s'exercer: quand ceux que je puis prévoir lui seraient ôtés, elle en aurait bientôt trouvé d'autres. Contes de La Fontaine - Préface

See

  • Catherine Gise's articles “Le Jeu de l’imitation: Un Aspect de la reception des Contes de La Fontaine,” and “The Conte en vers: Expanding Stith Thompson’s X-File of Obscene Motifs.”

TOC

Première partie (1665)

Seconde partie (1666)

Troisième partie (1671)

Nouveaux contes (1674)

Illustrations

Full text [2]

Tales and Novels of J. de La Fontaine - Complete (English translation)

AVERTISSEMENT PROVISOIRE. (Ce feuillet devra être supprimé aussitôt que tout l’ouvrage aura paru.) Le désir de mettre à profit, pour la préface, les observations recueillies dans le courant de notre travail, nous a fait ajourner la publication du tome I, mais il est indispensable d’indiquer dès à présent le plan que nous avons suivi. En général, notre texte est, pour chaque ouvrage, la reproduction rigoureuse de celui de la dernière édition publiée sous les yeux de La Fontaine ; lorsque par un motif quelconque, il n’a pu en être ainsi, les notes l’indiquent. Nous avons corrigé les fautes d’impression évidentes, mais les bizarreries orthographiques ont été soigneusement respectées. Dans le même conte, le même mot se trouve souvent sous deux ou trois formes ; nous avons pris grand’peine pour les conserver toutes : choisir la plus moderne c’étoit rajeunir notre auteur ; adopter la plus ancienne, c’était donner à ses œuvres un aspect archaïque qu’elles ne doivent pas avoir. 5 Les notes sont destinées à faire connoître le texte suivi pour chaque pièce, et à indiquer les variantes et les rapprochements littéraires. On n’y doit rien chercher de plus. Il ne faut pas que le commentateur vienne à chaque instant coudoyer le poète ; ils ont trop à perdre, l’un et l’autre, à ce voisinage. Une table des noms propres contenant les renseignements historiques indispensables, un lexique consacré à l’explication des mots difficiles ou curieux, nous ont permis de ne point encombrer le bas des pages ; nous pourrons ainsi nous étendre autant qu’il sera nécessaire, et nous éviterons les répétitions. Faire une note chaque fois que nous nous écartions des éditions modernes, et de celles de M. Walckenaer en particulier, en suivant les textes originaux, eût été impossible. Nous espérons, du reste, que ces changements, ou plutôt ces restitutions, seront faciles à justifier, et qu’il suffira d’en citer quelques exemples. Dans les éditions récentes de la Coupe enchantée, on lit : La dot fut simple ; ample fut le douaire. Nous avons mis avec les éditions originales (p.179) : La dot fut ample ; ample fut le doüaire. 6 et le sens de ce vers est parfaitement déterminé par celui qui suit immédiatement : La file estoit unique, et le garçon aussi. Sur ce tapis bien étendu Vous seriez en peu d’heures femme, dit Nicaise dans les textes modernes ; les anciens portent : en peu d’heure (p. 215), ce qui est fort différent. La Fontaine s’exprime ainsi au commencement du Fleuve Scamandre (p. 322). Me voilà prest à conter de plus belle ; Amour le veut, et rit de mon serment. M. Walckenaër met dans toutes ses éditions, à partir de 1826 : Amour le veut, et rit de mon tourment Qui reconnoîtroit dans ce vers plat et prosaïque : On n’exterminoit pas la fiévre, on la laissoit, 7 cet admirable vers que nous avons trouvé avec autant de plaisir que de surprise dans l’édition originale du Poëme du Quinquina (p. 418) : On n’exterminoit pas la fievre, on la lassoit. La place nous manque pour continuer ; nous aurons d’ailleurs d’autres occasions de revenir sur ce sujet ; contentons-nous de faire remarquer, en terminant, que notre lexique s’enrichira ainsi de plusieurs observations neuves ; pour ne parler que de ce qui est relatif au genre des noms, nous mentionnerons le mot idile employé au masculin dans l’Avertissement du Poëme de Saint Malc (p. 393), et que les éditeurs de notre temps n’ont pas manqué de féminiser. Nous noterons aussi ce passage (p. 228) Cela nous fait-il empirer D’une ongle ou d’un cheveu ?… Dans les textes modernes La Fontaine semble en contradiction avec lui-même, car on n’a point hésité à mettre ici ongle au masculin, après avoir laissé forcément dans les fables (VI, 15) : Elle sent son ongle maline. 8 ADVERTISSEMENT [1] . Les Nouvelles en Vers dont ce Livre fait part au public, et dont l’une est tirée de l’Arioste, l’autre de Bocace, quoy que d’un style bien different, sont toutefois d’une mesme main. L’Autheur a voulu éprouver lequel caractere est le plus propre pour rimer des Contes. Il a creu que les Vers irreguliers ayant un air qui tient beaucoup de la Prose, cette maniere pourroit sembler la plus naturelle, et par consequent la meilleure. D’autre part aussi le vieux langage, pour les choses de cette nature, a des graces que celuy de nostre siecle n’a pas. Les cent Nouvelles Nouvelles, les vieilles Traductions de Bocace et des Amadis, Rabelais, nos Anciens Poëtes, nous en fournissent des preuves infaillibles. L’Autheur a donc tenté ces deux voyes sans estre encore certain laquelle est la bonne. C’est au Lecteur à le determiner là-dessus ; car il ne pretend pas en demeurer là, et il a desja jetté les yeux sur d’autres Nouvelles pour les rimer. Mais auparavant il faut qu’il soit asseuré du succés de celles-cy, et du goust de la pluspart des personnes qui les liront. En cela, comme en d’autres choses, Terence luy doit servir de modele. Ce Poëte 9 n’escrivoit pas pour se satisfaire seulement, ou pour satisfaire un petit nombre de gens choisis ; il avoit pour but, Populo ut placerent quas fecisset Fabulas[2] . P R E F A C E[3] DE LA PREMIERE PARTIE. J’avois resolu de ne consentir à l’impression de ces Contes qu’aprés que j’y pourrois joindre ceux de Bocace qui sont le plus à mon goût ; mais quelques personnes m’ont conseillé de donner dès-à-present ce qui me reste de ces bagatelles, afin de ne pas laisser refroidir la curiosité de les voir qui est encore en son premier feu. Je me suis rendu à cét avis sans beaucoup de peine, et j’ai crû pouvoir profiter de l’occasion. Non seulement cela m’est permis, mais ce seroit vanité à moy de mépriser un tel avantage Il me suffit de ne pas vouloir qu’on impose en ma faveur à qui que ce soit, et de suivre un chemin contraire à celuy de certaines gens, qui ne s’acquierent des amis que pour s’acquerir des suffrages par leur moyen ; Creatures de la Cabale, bien differens de cét Espagnol qui se piquoit d’estre fils de ses propres œuvres. Quoy que j’aye autant de besoin 10 de ces artifices que pas un autre, je ne sçaurois me resoudre à les employer : seulement je m’accommoderay, s’il m’est possile, au goust de mon siecle, instruit que je suis par ma propre experience qu’il n’y a rien de plus necessaire. En effet, on ne peut pas dire que toutes saisons soient favorables pour toutes sortes de Livres. Nous avons veu les Rondeaux, les Metamorphoses, les Bouts-rimez, regner tour à tour : Maintenant ces Galanteries sont hors de mode, et personne ne s’en soucie : tant il est certain que ce qui plaist en un temps peut ne pas plaire en un autre. Il n’appartient qu’aux Ouvrages vrayment solides et d’une souveraine beauté, d’estre bien receus de tous les Esprits, et dans tous les Siecles, sans avoir d’autre passe-port que le seul merite dont ils sont pleins. Comme les miens sont fort eloignez d’un si haut degré de perfection, la prudence veut que je les garde en mon Cabinet, à moins que de bien prendre mon temps pour les en tirer. C’est ce que j’ay fait, ou que j’ay creu faire dans cette seconde Edition, où je n’ay ajousté de nouveaux Contes que parce qu’il m’a semblé qu’on estoit en train d’y prendre plaisir. Il y en a que j’ay estendus, et d’autres que j’ay accourcis, seulement pour diversifier et me rendre moins ennuyeux. On en trouvera mesme quelques-uns que j’ay pretendu mettre en Epigrammes. Tout cela n’a fait qu’un petit Recueil aussi peu considerable par sa grosseur que par la qualité des Ouvrages qui le composent. Pour le grossir, j’ay tiré de mes papiers je ne sçais quelle Imitation des Arrests d’amours, avec un Fragment où l’on me raconte le tour que Vulcan fit à Mars et à Venus, et celuy que Mars et Venus luy avoient fait[4]. Il 11 est vray que ces deux pieces n’ont ny le sujet ny le caractere du tout semblables au reste du Livre ; mais, à mon sens, elles n’en sont pas entierement éloignées. Quoy que c’en soit, elles passeront : Je ne sçais mesme si la varieté n’estoit point plus à rechercher en cette rencontre qu’un assortiment si exact. Mais je m’amuse à des choses ausquelles on ne prendra peut-estre pas garde, tandis que j’ay lieu d’apprehender des objections bien plus importantes. On m’en peut faire deux principales : l’une que ce Livre est licentieux ; l’autre qu’il n’épargne pas assez le beau sexe. Quant à la premiere, je dis hardiment que la nature du Conte le vouloit ainsi ; estant une loy indispensable selon Horace, ou plustôt selon la raison et le sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit. Or qu’il ne m’ait esté permis d’écrire de celles-cy, comme tant d’autres l’ont fait, et avec succez, je ne croy pas qu’on le mette en doute : et l’on ne me sçauroit condamner que l’on ne condamne aussi l’Arioste devant moy, et les Anciens devant l’Arioste. On me dira que j’eusse mieux fait de supprimer quelques circonstances, ou tout au moins de les déguiser. Il n’y avoit rien de plus facile ; mais cela auroit affoibly le Conte, et luy auroit osté de sa grace. Tant de circonspection n’est necessaire que dans les Ouvrages qui promettent beaucoup de retenuë dés l’abord, ou par leur sujet, ou par |a maniere dont on les traite. Je confesse qu’il faut garder en cela des bornes, et que les plus étroites sont les meilleures : Aussi faut-il m’avoüer que trop de scrupule gasteroit tout. Qui voudroit reduire Bocace à la même pudeur que Virgile, ne feroit asseurément rien qui vaille, et pecheroit contre les 12 Loix de la bienseance en prenant à tâche de les observer. Car, afin que l’on ne s’y trompe pas, en matiere de Vers et de Prose, l’extrême pudeur et la bienseance sont deux choses bien differentes. Ciceron fait consister la derniere à dire ce qu’il est à propos qu’on die, eu égard au lieu, au temps, et aux personnes qu’on entretient. Ce principe une fois posé, ce n’est pas une faute de jugement que d’entretenir les gens d’aujourd’huy de Contes un peu libres. Je ne peche pas non plus en cela contre la Morale. S’il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les ames, ce n’est nullement la gayeté de ces Contes ; elle passe legerement : je craindrois plustost une douce melancholie, où les Romans les plus chastes et les plus modestes sont très-capables de nous plonger, et qui est une grande preparation pour l’amour. Quant à la seconde objection, par laquelle on me reproche que ce Livre fait tort aux femmes, on auroit raison si je parlois serieusement ; mais qui ne voit que cecy est jeu, et par consequent ne peut porter coup ? Il ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à l’avenir moins frequens, et les maris plus fort sur leurs gardes. On me peut encore objecter que ces Contes ne sont pas fondez, ou qu’ils ont partout un fondement aisé à détruire ; enfin, qu’il y a des absurditez, et pas la moindre teinture de vray-semblance. Je réponds en peu de mots que j’ay mes garants : et puis ce n’est ny le vray, ny le vraysemblable qui font la beauté et la grace de ces choses-cy ; c’est seulement la maniere de les conter. Voila les principaux points sur quoy j’ay creu estre obligé de me deffendre. J’abandonne le reste aux Censeurs ; aussi bien 13 seroit-ce une entreprise infinie, que de pretendre répondre a tout. Jamais la Critique ne demeure court, ny ne manque de sujets de s’exercer : Quand ceux que je puis prevoir luy seroient ostez, elle en auroit bien-tost trouvé d’autres. PREMIERE PARTIE I. — J O C O N D E. Nouvelle tirée de l’Arioste[5] . Jadis regnoit en Lombardie Un Prince aussi beau que le jour, Et tel, que des beautez qui regnoient à sa Cour La moitié luy portoit envie, L’autre moitié brûloit pour luy d’amour. Un jour en se mirant : Je fais, dit-il, gageure Qu’il n’est mortel dans la nature, Qui me soit égal en appas ; Et gage, si l’on veut, la meilleure Province De mes Estats[6] ; Et s’il s’en rencontre un, je promets, foy de Prince, De le traiter si bien, qu’il ne s’en plaindra pas. A ce propos s’avance un certain Gentil-homme 14 D’auprés de Rome. Sire, dit-il, si vostre Majesté Est curieuse de beauté, Qu’elle fasse venir mon frere ; Aux plus charmans il n’en doit guere : Je m’y connois un peu, soit dit sans vanité. Toutefois, en cela pouvant m’estre flaté, Que je n’en sois pas crû, mais les cœurs de vos Dames : Du soin de guerir leurs flâmes Il vous soulagera, si vous le trouvez bon : Car de pourvoir vous seul au tourment de chacune, Outre que tant d’amour vous seroit importune, Vous n’auriez jamais fait ; il vous faut un second. Là-dessus Astolphe répond ( C’est ainsi qu’on nommoit ce Roy de Lombardie) : Vostre discours me donne une terrible envie De connoistre ce frere : amenez-le-nous donc. Voyons si nos beautez en seront amoureuses, Si ses appas le mettront en credit : Nous en croirons les connoisseuses, Comme tres-bien vous avez dit. Le Gentil-homme part, et va querir Joconde, C’est le nom que ce frere avoit[7] . A la campagne il vivoit, Loin du commerce et du monde ; Marié depuis peu : content, je n’en sçais rien. Sa femme avoit de la jeunesse, De la beauté, de la delicatesse ; 15 Il ne tenoit qu’à luy qu’il ne s’en trouvast bien, Son frere arrive, et luy fait l’ambassade ; Enfin il le persuade. Joconde d’une part regardoit l’amitié D’un Roy puissant, et d’ailleurs fort aymable ; Et d’autre part aussi sa charmante moitié Triomphoit d’estre inconsolable, Et de luy faire des adieux[8] A tirer les larmes des yeux. Quoy ! tu me quites, disoit-elle, As-tu bien l’ame assez cruelle, Pour preferer à ma constante amour Les faveurs de la Cour ? Tu sçais qu’à peine elles durent un jour ; Qu’on les conserve avec inquietude, Pour les perdre avec desespoir. Si tu te lasses de me voir, Songe au moins qu’en ta solitude Le repos regne jour et nuit : Que les ruisseaux n’y font du bruit Qu’afin de t’inviter à fermer la paupiere. Croy moy, ne quitte point les hostes de tes bois, Ces fertiles valons, ces ombrages si cois, Enfin moy, qui devrois me nommer la premiere : Mais ce n’est plus le temps, tu ris de mon amour : Va, cruel, va monstrer ta beauté singuliere, Je mourray, je l’espere, avant la fin du jour. L’Histoire ne dit point, ny de quelle maniere Joconde pût partir, ny ce qu’il répondit, 16 Ny ce qu’il fit, ny ce qu’il dit ; Je m’en tais donc aussi de crainte de pis faire. Disons que la douleur l’empescha de parler ; C’est un fort bon moyen de se tirer d’affaire. Sa femme, le voyant tout prest de s’en aller, L’accable de baisers, et pour comble luy donne Un brasselet de façon fort mignonne, En luy disant : Ne le pers pas, Et qu’il soit toûjours à ton bras, Pour te ressouvenir de mon amour extrême ; Il est de mes cheveux, je l’ay tissu moy-même ; Et voila de plus mon portrait Que j’attache à ce brasselet. Vous autres bonnes gens eussiez crû que la Dame Une heure après eust rendu l’âme ; Moy qui sçais ce que c’est que l’esprit d’une femme, Je m’en serois à bon droit defié. Joconde partit donc ; mais ayant oublié Le brasselet et la peinture, Par je ne sçay quelle avanture, Le matin mesme il s’en souvient. Au grand galop sur ses pas il revient, Ne sçachant quelle excuse il feroit à sa femme : Sans rencontrer personne, et sans estre entendu, Il monte dans sa chambre, et voit prés de la Dame 17 Un lourdaut de Valet sur son sein étendu. Tous deux dormoient : dans cet abord Joconde[9] Voulut les envoyer dormir en l’autre monde : Mais cependant il n’en fit rien, Et mon avis est qu’il fit bien. Le moins de bruit que l’on peut faire En telle affaire, Est le plus seur de la moitié. Soit par prudence, ou par pitié, Le Romain ne tua personne. D’éveiller ces Amans, il ne le faloit pas ; Car son honneur l’obligeoit, en ce cas, De leur donner le trespas. Vy, meschante, dit-il tout bas ; A ton remords je t’abandonne. Joconde là dessus se remet en chemin, Resvant à son mal-heur tout le long du voyage. Bien souvent il s’écrie au fort de son chagrin : Encor si c’estoit un blondin ! Je me consolerois d’un si sensible outrage ; Mais un gros lourdaut de Valet ! C’est à quoy j’ay plus de regret ; Plus j’y pense, et plus j’en enrage[10] . Ou l’amour est aveugle, ou bien il n’est pas sage D’avoir assemblé ces Amans. Ce sont, helas ! ses divertissemens ! Et possible est-ce par gageure Qu’il a causé cette avanture. 18 Le souvenir fâcheux d’un si perfide tour Alteroit fort la beauté de Joconde ; Ce n’estoit plus ce miracle d’amour Qui devoit charmer tout le monde. Les Dames le voyant arrriver à la Cour, Dirent d’abord : Est-ce là ce Narcisse Qui pretendoit tous nos cœurs enchaîner ? Quoy ! le pauvre homme a la jaunisse ! Ce n’est pas pour nous la donner. A quel propos nous amener Un Galant qui vient de jeusner La quarantaine ? On se fust bien passé de prendre tant de peine. Astolphe estoit ravy : le frere estoit confus, Et ne sçavoit que penser là dessus, Car Joconde cachoit avec un soin extrême La cause de son ennuy : On remarquoit pourtant en luy, Malgré ses yeux cavez et son visage blême, De fort beaux traits, mais qui ne plaisoient point, Faute d’eclat et d’embonpoint. Amour en eut pitié ; d’ailleurs cette tristesse Faisoit perdre à ce Dieu trop d’encens et de vœux ; L’un des plus grands supposts de l’Empire amoureux Consumoit en regrets la fleur de sa jeunesse. Le Romain se vid donc à la fin soulagé Par le mesme pouvoir qui l’avoit affligé. Car un jour estant seul en une galerie, Lieu solitaire et tenu fort secret, 19 II entendit en certain cabinet, dont la cloison n’estoit que de menuiserie, Le propre discours que voicy : Mon cher Curtade, mon soucy, J’ay beau t’aymer, tu n’es pour moy que glace : Je ne vois pourtant, Dieu mercy, Pas une beauté qui m’efface : Cent Conquérans voudroient avoir ta place, Et tu sembles la mépriser, Aymant beaucoup mieux t’amuser A jouer avec quelque Page Au Lansquenet, Que me venir trouver seule en ce cabinet. Dorimene tantost t’en a fait le message ; Tu t’es mis contre elle à jurer, A la maudire, à murmurer, Et n’as quitté le jeu que ta main estant faite, Sans te mettre en soucy de ce que je souhaite. Qui fut bien étonné ? ce fut nostre Romain. Je donnerois jusqu’à demain Pour deviner qui tenoit ce langage, Et quel estoit le personnage Qui gardoit tant son quant à moy. Ce bel Adon estoit le nain du Roy, Et son Amante estoit la Reine. Le Romain, sans beaucoup de peine, Les vid, en approchant les yeux Des fentes que le bois laissoit en divers lieux. Ces Amans se fioient au soin de Dorimene ; 20 Seule elle avoit toûjours la clef de ce lieu-là, Mais la laissant tomber, Joconde la trouva, Puis s’en servit, puis en tira Consolation non petite ; Car voicy comme il raisonna, Je ne suis pas le seul, et puis que mesme on quitte Un Prince si charmant pour un nain contrefait, Il ne faut pas que je m’irrite D’estre quitté pour un Valet. Ce penser le console : il reprend tous ses charmes ; Il devient plus beau que jamais : Telle pour luy verse des larmes, Qui se moquoit de ses attraits. C’est à qui l’aymera : la plus prude s’en pique ; Astolphe y perd mainte pratique. Cela n’en fut que-mieux ; il en avoit assez. Retournons aux Amans que nous avons laissez. Aprés avoir tout vû, le Romain se retire, Bien empesché de ce secret : Il ne faut à la Cour ny trop voir, ny trop dire ; Et peu se sont vantez du don qu’on leur a fait Pour une semblable nouvelle : Mais quoy, Joconde aymoit avecque trop de zele Un Prince liberal qui le favorisoit, Pour ne pas l’avertir du tort qu’on luy faisoit. Or comme avec les Rois il faut plus de mystere Qu’avecque d’autres gens sans doute il n’en faudroit, Et que de but en blanc leur parler d’une affaire Dont le discours leur doit déplaire, 21 Ce seroit estre mal adroit ; Pour adoucir la chose, il falut que Joconde, Depuis l’origine du Monde, Fît un denombrement des Rois et des Cesars Qui, sujets comme nous à ces communs hazards, Malgré les soins dont leur grandeur se pique, Avoient vû leurs femmes tomber En telle ou semblable pratique, Et l’avoient vû sans succomber A la douleur, sans se mettre en colere, Et sans en faire pire chere. Moy qui vous parle, Sire, ajoûta le Romain, Le jour que pour vous voir je me mis en chemin, Je fus forcé par mon destin De reconnoistre Cocuage Pour un des Dieux du mariage, Et, comme tel, de luy sacrifier. Là dessus il conta, sans en rien oublier, Toute sa déconvenuë, Puis vint à celle du Roy. Je vous tiens, dit Astolphe, homme digne de foy ; Mais la chose, pour estre creuë, Merite bien d’estre veuë. Menez-moy donc sur les lieux. Cela fut fait, et de ses propres yeux Astolphe vid des merveilles, Comme il en entendit de ses propres oreilles. L’énormité du fait le rendit si confus, Que d’abord tous ses sens demeurerent perclus : 22 Il fut comme accablé de ce cruel outrage : Mais bien-tost il le prit en homme de courage, En galant homme, et pour le faire court, En veritable homme de Cour. Nos femmes, ce dit-il, nous en ont donné d’une, Nous voicy lâchement trahis : Vengeons-nous-en, et courons le païs, Cherchons par tout nostre fortune. Pour reussir dans ce dessein, Nous changerons nos noms, je laisseray mon train, Je me diray votre cousin Et vous ne me rendrez aucune deference : Nous en ferons l’amour avec plus d’asseurance, Plus de plaisir, plus de commodité, Que si j’étois suivy selon ma qualité. Joconde approuva fort le dessein du voyage. Il nous faut dans nostre équipage, Continua le Prince, avoir un livre blanc, Pour mettre les noms de celles Qui ne seront pas rebelles, Chacune selon son rang. Je consens de perdre la vie, Si, devant que sortir des confins d’Italie, Tout nostre livre ne s’emplit, Et si la plus severe à nos vœux ne se range : Nous sommes beaux ; nous avons de l’esprit ; Avec cela bonnes lettres de change ; Il faudroit estre bien estrange Pour resister à tant d’appas, 23 Et ne pas tomber dans les lacqs De gens qui semeront l’argent et la fleurette, Et dont la personne est bien faite. Leur bagage estant prest, et le livre sur tout, Nos galans se mettent en voye. Je ne viendrois jamais à bout De nombrer les faveurs que l’amour leur envoye : Nouveaux objets, nouvelle proye : Heureuses les beautez qui s’offrent à leurs yeux ! Et plus heureuse encor celle qui peut leur plaire ! Il n’est, en la pluspart des lieux, Femme d’Eschevin, ny de Maire, De Podestat, de Gouverneur, Qui ne tienne à fort grand honneur D’avoir en leur registre place. Les cœurs que l’on croyoit de glace Se fondent tous à leur abord. J’entends déja maint esprit fort M’objecter que la vray-semblance N’est pas en cecy tout à fait. Car, dira-t-on, quelque parfait Que puisse estre un Galand dedans cette science, Encor faut-il du temps pour mettre un cœur à bien. S’il en faut, je n’en sçais rien ; Ce n’est pas mon mestier de cajoller personne : Je le rends comme ou me le donne ; Et l’Arioste ne ment pas. Si l’on vouloit à chaque pas Arrester un conteur d’Histoire, 24 Il n’auroit jamais fait ; suffit qu’en pareil cas Je promets à ces gens quelque jour de les croire. Quand nos avanturiers eurent goûté de tout, (De tout un peu, c’est comme il faut l’entendre) Nous mettrons, dit Astolphe, autant de cœurs à bout Que nous voudrons en entreprendre ; Mais je tiens qu’il vaut mieux attendre. Arrestons-nous pour un temps quelque part ; Et cela plûtost que plus tard ; Car en amour, comme à la table, Si l’on en croit la faculté, Diversité de mets peut nuire à la santé. Le trop d’affaires nous accable ; Ayons quelque objet en commun ; Pour tous les deux c’est assez d’un. J’y consens, dit Joconde, et je sçais une Dame Prés de qui nous aurons toute commodité. Elle a beaucoup d’esprit, elle est belle, elle est femme D’un des premiers de la Cité. Rien moins, reprit le Roy, laissons la qualité : Sous les cottillons des grisettes Peut loger autant de beauté Que sous les jupes des Coquettes. D’ailleurs, il n’y faut point faire tant de façon ; Estre en continuel soupçon, Dépendre d’une humeur fiere, brusque, ou volage, Chez les Dames de haut parage Ces choses sont à craindre, et bien d’autres encor. Une grisette est un tresor ; 25 Car sans se donner de la peine, Et sans qu’aux bals on la promeine, On en vient aisément à bout ; On luy dit ce qu’on veut, bien souvent rien du tout. Le point est d’en trouver une qui soit fidelle. Choisissons-la toute nouvelle, Qui ne connoisse encor ny le mal ny le bien. Prenons, dit le Romain, la fille de notre hôte ; Je la tiens pucelle sans faute, Et si pucelle, qu’il n’est rien De plus puceau que cette belle ; Sa poupée en sçait autant qu’elle. J’y songeois, dit le Roy ; parlons-luy dés ce soir. Il ne s’agit que de sçavoir Qui de nous doit donner à cette Jouvencelle, Si son cœur se rend à nos vœux, La premiere leçon du plaisir amoureux. Je sçais que cet honneur est pure fantaisie ; Toutefois, estant Roy, l’on me le doit ceder ; Du reste, il est aisé de s’en accommoder. Si c’estoit, dit Joconde, une ceremonie, Vous auriez droit de pretendre le pas, Mais il s’agit d’un autre cas. Tirons au sort, c’est la justice ; Deux pailles en feront l’office. De la chappe à l’Evesque, helas ! ils se battoient, Les bonnes gens qu’ils estoient. Quoy qu’il en soit, Joconde eut l’avantage Du pretendu pucelage. 26 La belle estant venuë en leur chambre le soir Pour quelque petite affaire, Nos deux Avanturiers prés d’eux la firent seoir, Loüerent sa beauté, tâcherent de luy plaire, Firent briller une bague à ses yeux. A cet objet si precieux Son cœur fit peu de resistance : Le marché se conclud, et dés la mesme nuit, Toute l’hostellerie estant dans le silence, Elle les vient trouver sans bruit. Au milieu d’eux ils luy font prendre place, Tant qu’enfin la chose se passe Au grand plaisir des trois, et sur tout du Romain, Qui crut avoir rompu la glace. Je luy pardonne, et c’est en vain Que de ce point on s’embarrasse. Car il n’est si sotte, aprés tout, Qui ne puisse venir à bout De tromper à ce jeu le plus sage du monde : Salomon, qui grand Clerc estoit, Le reconnoist en quelque endroit, Dont il ne souvint pas au bon-homme Joconde. Il se tint content pour le coup, Crut qu’Astolphe y perdoit beaucoup ; Tout alla bien, et maistre Pucelage Joüa des mieux son personnage. Un jeune gars pourtant en avoit essayé. Le temps, à cela prés, fut fort bien employé, Et si bien que la fille en demeura contente. 27 Le lendemain elle le fut encor, Et mesme encor la nuit suivante. Le jeune gars s’étonna fort Du refroidissement qu’il remarquoit en elle : Il se douta du fait, la gueta, la surprit, Et luy fit fort grosse querelle. Afin de l’appaiser la belle luy promit, Foy de fille de bien, que sans aucune faute, Leurs Hostes délogez, elle luy donneroit Autant de rendez-vous qu’il en demanderoit. Je n’ay soucy, dit-il, ny d’hôtesse ny d’hôte : Je veux cette nuit même, ou bien je diray tout. Comment en viendrons nous à bout ? (Dit la fille fort affligée) De les aller trouver je me suis engagée : Si j’y manque, adieu l’anneau Que j’ay gagné bien et beau. Faisons que l’anneau vous demeure, Reprit le garçon tout à l’heure. Dites-moy seulement, dorment-ils fort tous deux ? Ouy, reprit-elle ; mais entr’eux Il faut que toute nuit je demeure couchée : Et tandis que je suis avec l’un empeschée, L’autre attend sans mot dire, et s’endort bien souvent, Tant que le siege soit vacant ; C’est-là leur mot. Le gars dit à l’instant : Je vous iray trouver pendant leur premier somme. Elle reprit : Ah ! gardez-vous-en bien ; Vous seriez un mauvais homme. 28 Non, non, dit-il, ne craignez rien, Et laissez ouverte la porte. La porte ouverte elle laissa : Le galant vint, et s’approcha Des pieds du lit ; puis fit en sorte Qu’entre les draps il se glissa : Et Dieu sçait comme il se plaça, Et comme enfin tout se passa : Et de cecy, ny de cela, Ne se douta le moins du monde Ny le Roy Lombard, ny Joconde. Chacun d’eux pourtant s’éveilla, Bien estonné de telle aubade. Le Roy Lombard dit à part soy : Qu’a donc mangé mon camarade ? Il en prend trop ; et sur ma foy, C’est bien fait s’il devient malade. Autant en dit de sa part le Romain. Et le garçon, ayant repris haleine, S’en donna pour le jour, et pour le lendemain, Enfin pour toute la semaine. Puis, les voyant tous deux rendormis à la fin, Il s’en alla de grand matin, Toûjours par le mesme chemin, Et fut suivy de la Donzelle, Qui craignoit fatigue nouvelle. Eux éveillez, le Roy dit au Romain : Frere, dormez jusqu’à demain ; Vous en devez avoir envie, 29 Et n’avez à present besoin que de repos. Comment ? dit le Romain : mais vous-même, à propos[11] , Vous avez fait tantost une terrible vie. Moy ? dit le Roy ; j’ay toûjours attendu : Et puis, voyant que c’estoit temps perdu, Que sans pitié ny conscience Vous vouliez jusqu’au bout tourmenter ce tendron, Sans en avoir d’autre raison[12] Que d’éprouver ma patience ; Je me suis, malgré moy, jusqu’au jour rendormy. Que s’il vous eust pleu, nostre amy, J’aurois couru volontiers quelque poste. C’eust esté tout, n’ayant pas la riposte Ainsi que vous : qu’y feroit-on ? Pour Dieu, reprit son compagnon, Cessez de vous railler, et changeons de matiere. Je suis votre vassal, vous l’avez bien fait voir. C’est assez que tantost il vous ait pleu d’avoir La fillette toute entiere : Disposez-en ainsi qu’il vous plaira ; Nous verrons si ce feu toûjours vous durera. Il pourra, dit le Roy, durer route ma vie, Si j’ay beaucoup de nuits telles que celle-cy. Sire, dit le Romain, trêve de raillerie, Donnez-moy mon congé, puis qu’il vous plaist ainsi. Astolphe se piqua de cette répartie ; Et leurs propos s’alloient de plus en plus aigrir, 30 Si le Roy n’eust fait venir Tout incontinent la belle. Ils luy dirent : Jugez-nous, En luy contant leur querelle, Elle rougit, et se mit à genoux ; Leur confessa tout le mystere. Loin de luy faire pire chere, Ils en rirent tous deux : l’anneau luy fut donné, Et maint bel écu couronné, Dont peu de temps aprés on la vid mariée, Et pour pucelle employée. Ce fut par-là que nos avanturiers Mirent fin à leurs avantures, Se voyant chargez de lauriers Qui les rendront fameux chez les races futures : Lauriers d’autant plus beaux qu’il ne leur en cousta Qu’un peu d’adresse, et quelques feintes larmes ; Et que loin des dangers et du bruit des allarmes, L’un et l’autre les remporta. Tout fiers d’avoir conquis les cœurs de tant de belles, Et leur livre estant plus que plein[13] , Le Roy Lombard dit au Romain : Retournons au logis par le plus court chemin : Si nos femmes sont infidelles, Consolons-nous, bien d’autres le sont qu’elles. La constellation changera quelque jour : Un temps viendra, que le flambeau d’amour Ne bruslera les cœurs que de pudiques flâmes : A present on diroit que quelque astre malin 31 Prend plaisir aux bons tours des maris et des femmes. D’ailleurs tout l’Univers est plein De maudits enchanteurs, qui des corps et des ames Font tout ce qu’il leur plaist : sçavons nous si ces gens, (Comme ils sont traistres et meschans, Et toûjours ennemis, soit de l’un, soit de l’autre) N’ont point ensorcelé mon espouse et la vostre ? Et si, par quelque estrange cas, Nous n’avons point creu voir chose qui n’estoit pas ? Ainsi que bons bourgeois achevons nostre vie, Chacun prés de sa femme, et demeurons-en là. Peut-estre que l’absence, ou bien la jalousie, Nous ont rendu leurs cœurs, que l’Hymen nous osta. Astolphe rencontra dans cette prophetie. Nos deux avanturiers, au logis retournez, Furent tres-bien receus, pourtant un peu grondez, Mais seulement par bien-seance. L’un et l’autre se vid de baisers regalé : On se recompensa des pertes de l’absence. Il fut dansé, sauté, balé, Et du nain nullement parlé, Ny du valet, comme je pense. Chaque époux, s’attachant auprés de sa moitié ; Vescut en grand soulas, en paix, en amitié, Le plus heureux, le plus content du monde. La Reine à son devoir ne manqua d’un seul point : Autant en fit la femme de Joconde : Autant en font d’autres qu’on ne sçait point. 32 II. — RICHARD MINUTOLO. Nouvelle tirée de Bocace[14] . C’est de tout temps qu’à Naples on a veu Regner l’amour et la galanterie : De beaux objets cet estat est pourveu Mieux que pas un qui soit en Italie. Femmes y sont, qui font venir l’envie D’estre amoureux quand on ne voudroit pas. Une surtout, ayant beaucoup d’appas Eut pour amant un jeune Gentil-homme Qu’on appeloit Richard Minutolo : Il n’estoit lors de Paris jusqu’à Rome Galant qui sçeût si bien le numero. Force luy fut ; d’autant que cette belle (Dont sous le nom de Madame Catelle Il est parlé dans le Decameron) Fut un long-temps si dure et si rebelle, Que Minutol n’en sceut tirer raison. Que fait-il donc ? Comme il void que son zele Ne produit rien, il feint d estre guery ; Il ne va plus chez Madame Catelle ; 33 Il se declare amant d’une autre belle ; Il fait semblant d’en estre favory. Catelle en rit ; pas grain de jalousie. Sa concurrente en estoit sa bonne amie : Si bien qu’un jour qu’ils estoient en devis, Minutolo pour lors de la partie, Comme en passant mit dessus le tapis Certains propos de certaines coquettes, Certain mary, certaines amourettes, Qu’il controuva sans personne nommer ; Et fit si bien que Madame Catelle De son époux commence à s’allarmer, Entre en soupçon, prend le morceau pour elle. Tant en fut dit, que la pauvre femelle, Ne pouvant plus durer en tel tourment, Voulut sçavoir de son défunt amant, Qu’elle tira dedans une ruelle, De quelles gens il entendoit parler : Qui, quoy, comment, et ce qu’il vouloit dire. Vous avez eu, luy dit-il, trop d’empire Sur mon esprit pour vous dissimuler. Vostre mary void Madame Simone : Vous connoissez la galande que c’est : Je ne le dis pour offenser personne ; Mais il y va tant de votre interest Que je n’ay pû me taire davantage. Si je vivois dessous vostre servage, Comme autresfois, je me garderois bien De vous tenir un semblable langage, 34 Qui de ma part ne seroit bon à rien. De ses amans toûjours on se méfie. Vous penseriez que par supercherie Je vous dirois du mal de vostre époux ; Mais, grace à Dieu, je ne veux rien de vous. Ce qui me meut n’est du tout que bon zele. Depuis un jour j’ay certaine nouvelle Que votre époux, chez Janot le Baigneur, Doit se trouver avecque sa Donzelle. Comme Janot n’est pas fort grand Seigneur, Pour cent ducats vous luy ferez tout dire ; Pour cent ducats il fera tout aussi. Vous pouvez donc tellement vous conduire, Qu’au rendez-vous trouvant vostre mary, Il sera pris sans s’en pouvoir dédire. Voicy comment. La Dame a stipulé Qu’en une chambre, où tout sera fermé, L’on les mettra ; soit craignant qu’on n’ait veuë Sur le Baigneur ; soit que, sentant son cas, Simone encor n’ait toute honte bûe. Prenez sa place, et ne marchandez pas[15] : Gagnez Janot ; donnez-luy cent ducats ; Il vous mettra dedans la chambre noire ; Non pour jeusner, comme vous pouvez croire : Trop bien ferez tout ce qu’il vous plaira. Ne parlez point, vous gâteriez l’histoire, Et vous verrez comme tout en ira. L’expedient plût tres-fort à Catelle, De grand dépit Richard elle interrompt. 35 Je vous entends, c’est assez, luy dit-elle Laissez-moy faire ; et le drosle et sa belle Verront beau jeu si la corde ne rompt. Pensent-ils donc que je sois quelque buze ? Lors pour sortir elle prend une excuse, Et tout d’un pas s’en va trouver Janot, A qui Richard avoit donné le mot. L’argent fait tout : si l’on en prend en France Pour obliger en de semblables cas, On peut juger avec grande apparence Qu’en Italie on n’en refuse pas. Pour tout carquois, d’une large escarcelle En ce pays le Dieu d’amour se sert. Janot en prend de Richard, de Catelle ; Il en eust pris du grand diable d’enfer. Pour abreger, la chose s’execute Comme Richard s’estoit imaginé. Sa maistresse eut d’abord quelque dispute Avec Janot, qui fit le reservé ; Mais en voyant bel argent bien compté, Il promet plus que l’on ne luy demande. Le temps venu d’aller au rendez-vous, Minutolo s’y rend seul de sa bande, Entre en la chambre, et n’y trouve aucuns trous Par où le jour puisse nuire à sa flâme. Gueres n’attend : il tardoit à la Dame D’y rencontrer son perfide d’époux, Bien préparée à luy chanter sa game. Pas n’y manqua, l’on peut s’en asseurer. 36 Dans le lieu dit Janot la fit entrer. Là ne trouva ce qu’elle alloit chercher : Point de mary, point de Dame Simone, Mais au lieu d’eux Minutol en personne Qui sans parler se mit à l’embrasser. Quant au surplus je le laisse à penser : Chacun s’en doute assez sans qu’on le die. De grand plaisir nostre amant s’extasie. Que si le jeu plut beaucoup à Richard, Catelle aussi, toute rancune à part, Le laissa faire, et ne voulut mot dire. Il en profite, et se garde de rire ; Mais toutefois ce n’est pas sans effort De figurer le plaisir qu’a le sire, Il me faudroit un esprit bien plus fort. Premierement il joüit de sa belle ; En second lieu il trompe une cruelle, Et croit gagner les pardons en cela. Mais à la fin Catelle s’emporta. C’est trop souffrir, Traître ! Ce luy dit-elle, Je ne suis pas celle que tu pretents. Laisse-moy là ; sinon à belles dents Je te déchire, et te saute à la veuë. C’est donc cela que tu te tiens en muë ; Fais le malade, et te plains tous les jours ; Te reservant sans doute à tes amours. Parle, méchant, dis-moy, suis-je pourveuë De moins d’appas, ay-je moins d’agrément, Moins de beauté, que ta Dame Simone ? 37 Le rare oiseau ! O la belle friponne ! T’aymois-je moins ? Je te hais à present ; Et pleust à Dieu que je t’eusse veu pendre. Pendant cela Richard pour l’appaiser La caressoit, tâchoit de la baiser ; Mais il ne pût ; elle s’en sceut défendre. Laisse-moy là ! se mit-elle à crier ; Comme un enfant penses-tu me traiter ? N’approche point, je ne suis plus ta femme : Rends-moy mon bien, va-t’en trouver ta Dame : Va déloyal, va-t’en, je te le dis. Je suis bien sotte et bien de mon païs De te garder la foy de mariage : A quoy tient-il que, pour te rendre sage, Tout sur le champ je n’envoye querir Minutolo, qui m’a si fort cherie ? Je le devrois afin de te punir ; Et, sur ma foy, j’en ay presque l’envie. A ce propos le galand éclata. Tu ris, dit-elle, ô Dieux ! quelle insolence ! Rougira-t-il ? Voyons sa contenance. Lors de ses bras la Belle s’échappa, D’une fenestre à tastons approcha, L’ouvrit de force ; et fut bien estonnée Quand elle vit Minutol, son amant : Elle tomba plus d’à demi-pâmée. Ah ! qui t’eust creu, dit-elle, si méchant ? Que dira-t-on ? me voila diffamée. Qui le sçaura ? dit Richard à l’instant, 38 Janot est seur, j’en répons sur ma vie. Excusez donc si je vous ay trahie ; Ne me sçachez mauvais gré d’un tel tour : Adresse, force, et ruse, et tromperie, Tout est permis en matiere d’amour. J’estois reduit avant ce stratagême A vous servir, sans plus, pour vos beaux yeux : Ay-je failli de me payer moy-mesme ? L’eussiez-vous fait ? non sans doute ; et les Dieux En ce rencontre ont tout fait pour le mieux : Je suis content ; vous n’estes point coupable ; Est-ce dequoy paroistre inconsolable ? Pourquoi gemir ? J’en connois, Dieu-mercy, Qui voudroient bien qu’on les trompast ainsi. Tout ce discours n’appaisa point Catelle ; Elle se mit à pleurer tendrement. En cet estat elle parut si belle, Que Minutol, de nouveau s’enflâmant, Luy prit la main. Laisse-moy, luy dit-elle : Contente-toy ; veux-tu donc que j’appelle Tous les voisins, tous les gens de Janot ? Ne faites point, dit-il, cette folie ; Vostre plus court est de ne dire mot. Pour de l’argent, et non par tromperie, (Comme le monde est à present bâty) L’on vous croiroit venuë en ce lieu-cy. Que si d’ailleurs cette supercherie Alloit jamais jusqu’à vostre mary, Quel déplaisir ! songez-y, je vous prie ; 39 En des combats n’engagez point sa vie ; Je suis du moins aussi mauvais que luy. A ces raisons enfin Catelle cede. La chose estant, poursuit-il, sans remede, Le mieux sera que vous vous consoliez. N’y pensez plus. Si pourtant vous vouliez…… Mais bannissons bien loin toute esperance ; Jamais mon zele et ma perseverance N’ont eu de vous que mauvais traitement. Si vous vouliez, vous feriez aisément Que le plaisir de cette jouissance Ne seroit pas, comme il est, imparfait : Que reste-t-il ? le plus fort en est fait. Tant bien sceut dire, et prescher, que la Dame, Sechant ses yeux, rasserenant son ame, Plus doux que miel à la fin l’écouta. D’une faveur en une autre il passa, Eut un souris, puis aprés autre chose, Puis un baiser, puis autre chose encor ; Tant que la belle, aprés un peu d’effort, Vient à son point, et le drosle en dispose[16] . Heureux cent fois plus qu’il n’avoit esté ! Car quand l’amour d’un et d’autre costé Veut s’entremettre, et prend part à l’affaire Tout va bien mieux, comme m’ont asseuré Ceux que l’on tient sçavans en ce mystere. Ainsi Richard joüit de ses amours, Vescut content, et fit force bons tours, Dont celuy-cy peut passer à la monstre. 40 Pas ne voudrois en faire un plus rusé. Que pleust à Dieu qu’en certaine rencontre D’un pareil cas je me fusse avisé ! III. — LE COCU, BATTU ET CONTENT. Nouvelle tirée de Bocace[17] . N’a pas long-temps de Rome revenoit Certain Cadet, qui n’y profita guere, Et volontiers en chemin sejournoit, Quand par hazard le Galand rencontroit Bon vin, bon giste, et belle chambriere. Avint qu’un jour, en un Bourg arresté, Il vid passer une Dame jolie, Leste, pimpante, et d’un Page suivie, et la voyant il en fut enchanté. La convoita, comme bien sçavoit faire. Prou de pardons il avoit rapportés ; De vertu peu ; chose assez ordinaire. La Dame estoit de gracieux maintien, De doux regard, jeune, fringante et belle, Somme qu’enfin il ne luy manquoit rien, 41 Fors que d’avoir un Amy digne d’elle. Tant se la mit le drosle en la cervelle, Que dans sa peau peu ny point ne duroit : Et s’informant comment on l’appelloit : C’est, luy dit-on, la Dame du Village ; Messire Bon l’a prise en mariage, Quoyqu’il n’ait plus que quatre cheveux gris : Mais, comme il est des premiers au païs, Son bien supplée au défaut de son âge. Nostre Cadet tout ce détail apprit, Dont il conceut esperance certaine. Voicy comment le Pelerin s’y prit. Il renvoya dans la Ville prochaine Tous ses Valets ; puis s’en fut au chasteau ; Dit qu’il estoit un jeune jouvenceau Qui cherchoit maistre, et qui sçavoit tout faire. Messire Bon, fort content de l’affaire, Pour Fauconnier le loüa bien et beau (Non toutesfois sans l’avis de sa femme). Le Fauconnier plût tres-fort à la Dame ; Et n’estant homme en tel pourchas nouveau, Guere ne mit à declarer sa flâme. Ce fut beaucoup ; car le Vieillard estoit Fou de sa femme, et fort peu la quittoit, Sinon les jours qu’il alloit à la chasse. Son Fauconnier, qui pour lors le suivoit[18] , Eust demeuré volontiers en sa place. La jeune dame en estoit bien d’accord ; Ils n’attendoient que le temps de mieux faire. 42 Quand je diray qu’il leur en tardoit fort, Nul n’osera soustenir le contraire. Amour enfin, qui prit à cœur l’affaire, Leur inspira la ruse que voicy. La Dame dit un soir à son mary : Qui croyez-vous le plus remply de zele De tous vos gens ? Ce propos entendu, Messire Bon luy dit : J’ay toûjours creu Le Fauconnier garçon sage et fidelle ; Et c’est à luy que plus je me fierois. Vous auriez tort, repartit cette Belle ; C’est un méchant : il me tint l’autre fois Propos d’amour, dont je fus si surprise, Que je pensay tomber tout de mon haut ; Car qui croiroit une telle entreprise ? Dedans l’esprit il me vint aussi-tost De l’étrangler, de luy manger la veuë : Il tint à peu ; je n’en fus retenuë Que pour n’oser un tel cas publier : Mesme, à dessein qu’il ne le pust nier, Je fis semblant d’y vouloir condescendre ; Et cette nuit, sous un certain poirier, Dans le jardin je luy dis de m’attendre. Mon mary, dis-je, est toûjours avec moy, Plus par amour que doutant de ma foy ; Je ne me puis dépestrer de cet homme, Sinon la nuit pendant son premier somme : D’auprés de luy taschant de me lever, Dans le jardin je vous iray trouver. 43 Voila l’estat où j’ay laissé l’affaire. Messire Bon se mit fort en colere. Sa femme dit : Mon mary, mon Epoux, Jusqu’à tantost cachez vostre courroux ; Dans le jardin attrapez-le vous-mesme ; Vous le pourrez trouver fort aisément, Le poirier est à main gauche en entrant. Mais il vous faut user de stratagème : Prenez ma juppe, et contre-faites-vous ; Vous entendrez son insolence extrême : Lors d’un baston donnez-luy tant de coups, Que le Galant demeure sur la place. Je suis d’avis que le friponneau fasse Tel compliment à des femmes d’honneur. L’Espoux retint cette leçon par cœur. Onc il ne fut une plus forte dupe Que ce vieillard, bon-homme au demeurant. Le temps venu d’attraper le Galant, Messire Bon se couvrit d’une juppe, S’encorneta, courut incontinent[19] Dans le jardin, où ne trouva personne : Garde n’avoit ; car tandis qu’il frissonne, Claque des dents, et meurt quasi de froid, Le Pelerin, qui le tout observoit, Va voir la Dame ; avec elle se donne Tout le bon temps qu’on a, comme je croy, Lors qu’amour seul estant de la partie, Entre deux draps on tient femme jolie ; Femme jolie, et qui n’est point à soy. 44 Quand le Galant, un assez bon espace, Avec la Dame eust esté dans ce lieu, Force luy fut d’abandonner la place : Ce ne fut pas sans le vin de l’adieu. Dans le jardin il court en diligence. Messire Bon, remply d’impatience, A tous momens sa paresse maudit. Le Pelerin, d’aussi loin qu’il le vid, Feignit de croire appercevoir la Dame, Et luy cria : Quoy donc, méchante femme ! A ton mary tu brassois un tel tour ! Est-ce le fruit de son parfait amour ! Dieu soit témoin que pour toy j’en ay honte : Et de venir ne tenois quasi conte, Ne te croyant le cœur si perverti Que de vouloir tromper un tel mary. Or bien, je vois qu’il te faut un amy ; Trouvé ne l’as en moy, je t’en asseure. Si j’ay tiré ce rendez-vous de toy, C’est seulement pour éprouver ta foy ; Et ne t’attends de m’induire à luxure : Grand pecheur suis ; mais j’ay là, Dieu mercy, De ton honneur encor quelque soucy. A Monseigneur ferois-je un tel outrage ? Pour toy, tu viens avec un front de Page : Mais, foy de Dieu, ce bras te chastiera ; Et Monseigneur puis aprés le sçaura. Pendant ces mots l’Epoux pleuroit de joye, Et, tout ravy disoit entre ses dents : 45 Loué soit Dieu, dont la bonté m’envoye Femme et valet si chastes, si prudens. Ce ne fut tout ; car à grands coups de gaule Le Pelerin vous luy froisse une épaule ; De horions laidement l’accoustra ; Jusqu’au logis ainsi le convoya. Messire Bon eust voulu que le zele De son valet n’eust esté jusques-là ; Mais, le voyant si sage et si fidelle, Le bon-hommeau des coups se consola. Dedans le lit sa femme il retrouva ; Luy conta tout, en luy disant : Mamie, Quand nous pourrions vivre cent ans encor, Ny vous ny moy n’aurions de nostre vie Un tel valet ; c’est sans doute un tresor. Dans nostre Bourg je veux qu’il prenne femme : A l’avenir traitez-le ainsi que moy. Pas n’y faudray, luy repartit la Dame ; Et de cecy ie vous donne ma foy. IV. — LE MARY CONFESSEUR. Conte tiré des Cent Nouvelles Nouvelles. Messire Artus, sous le grand Roy François, 46 Alla servir aux guerres d’Italie[20] ; Tant qu’il se vid, aprés maints beaux exploits, Fait Chevalier en grand’ceremonie. Son general luy chaussa l’éperon ; Dont il croyoit que le plus haut Baron Ne luy deust plus contester le passage. Si s’en revient tout fier en son Village, Où ne surprit sa femme en Oraison. Seule il l’avoit laissée à la maison ; Il la retrouve en bonne compagnie, Dansant, sautant, menant joyeuse vie, Et des Muguets avec elle à foison. Messire Artus ne prit goust à l’affaire, Et, ruminant sur ce qu’il devoit faire : Depuis que j’ay mon Village quitté, Si j’estois crû, dit-il, en dignité De cocüage et de chevalerie ? C’est moitié trop : sçachons la verité. Pour ce s’avise, un jour de Confrairie, De se vestir en Prestre, et Confesser. Sa femme vient à ses pieds se placer. De prime abord sont par la bonne Dame Expediez tous les pechez menus ; Puis à leur tour les gros estant venus, Force luy fur qu’elle changeast de game. Pere, dit-elle, en mon lit sont receus Un Gentil-homme, un Chevalier, un Prêtre. Si le Mary ne se fust fait connoistre, Elle en alloit enfiler beaucoup plus ; 47 Courte n’estoit, pour seur, la Kyrielle. Son Mary donc l’interrompt là-dessus, Dont bien luy prit. Ah, dit-il, infidelle ! Un Prestre mesme ! A qui crois-tu parler ? A mon mary, dit la fausse femelle, Qui d’un tel pas se sceut bien démesler. Je vous ay veu dans ce lieu vous couler, Ce qui m’a fait douter du badinage. C’est un grand cas qu’estant homme si sage Vous n’ayez sceu l’énigme débroüiller. On vous a fait, dites-vous, Chevalier : Auparavant vous estiez Gentil-homme ; Vous estes Prestre avecque ces habits. Benist soit Dieu, dit alors le bon-homme : Je suis un sot de l’avoir si mal pris. V. — CONTE D’UNE CHOSE ARRIVÉE A CHASTEAU-THIERRY [21] . Un Savetier, que nous nommerons Blaise, Prit belle femme, et fut trés-avisé. Les bonnes gens, qui n’estoient à leur aise, S’en vont prier un marchand peu rusé 48 Qu’il leur prêtast, dessous bonne promesse, My-muid de grain ; ce que le Marchand fait. Le terme écheu, ce creancier les presse, Dieu sçait pourquoy : le galant, en effet, Crut que parlà baiseroit la commere. Vous avez trop dequoy me satisfaire, (Ce luy dit-il) et sans débourser rien : Accordez-moy ce que vous sçavez bien. Je songeray, répond-elle, à la chose : Puis vient trouver Blaise tout aussi-tost, L’avertissant de ce qu’on luy propose. Blaise luy dit : Par bieu ! femme, il nous faut Sans coup ferir, rattraper nostre somme. Tout de ce pas allez dire à cet homme Qu’il peut venir, et que je n’y suis point. Je veux icy me cacher tout à point. Avant le coup demandez la cedule. De la donner je ne crois qu’il recule. Puis tousserez afin de m’avertir ; Mais haut et clair, et plûtost deux fois qu’une. Lors de mon coin vous me verrez sortir Incontinent, de crainte de fortune. Ainsi fut dit, ainsi s’executa ; Dont le mary puis aprés se vanta ; Si que chacun glosoit sur ce mystere. Mieux eust valu tousser aprés l’affaire (Dit à la Belle un des plus gros Bourgeois) ; Vous eussiez eu vostre conte tous trois. N’y manquez plus, sauf aprés de se taire. 49 Mais qu’en est-il ? or çà, Belle, entre nous. Elle repond : Ah monsieur ! croyez-vous Que nous ayons tant d’esprit que vos Dames ? (Notez qu’illec, avec deux autres femmes, Du gros Bourgeois l’épouse estoit aussi.) Je pense bien, continua la Belle, Qu’en pareil cas Madame en use ainsi ; Mais quoy, chacun n’est pas si sage qu’elle. VI. — CONTE TIRÉ D’ATHÉNÉE [22] . Du temps des Grecs deux sœurs disoient avoir Aussi beau cul que fille de leur sorte ; La question ne fut que de sçavoir Quelle des deux dessus l’autre l’emporte. Pour en juger un expert estant pris, A la moins jeune il accorde le prix, Puis, l’espousant, luy fait don de son ame ; A son exemple un sien frere est épris De la cadette, et la prend pour sa femme. Tant fut entr’eux à la fin procedé, Que par les sœurs un temple fut fondé Dessous le nom de Vénus belle-fesse. Je ne sçais pas à quelle intention, Mais c’eust esté le temple de la Grece Pour qui j’eusse eu plus de dévotion. 50 VII. — CONTE TIRÉ D’ATHÉNÉE [23] Axiocus avec Alcibiades, Jeunes, bien-faits, galants, et vigoureux, Par bon accord, comme grands camarades, En mesme nid furent pondre tous deux. Qu’arrive-t-il ? l’un de ces amoureux Tant bien exploite autour de la Donzelle, Qu'il en nâquit une fille si belle, Qu'ils s'en vantoient tous deux également. Le temps venu que cet objet charmant Pût pratiquer les leçons de sa mere, Chacun des deux en voulut estre amant; Plus n’en voulut l’un ny l’autre estre pere. Frere, dit l’un, ah ! vous ne sçauriez faire Que cet enfant ne soit vous tout craché. Parbieu, dit l’autre, il est à vous, compere : Je prends sur moy le hazard du peché. VIII. — AUTRE CONTE TIRÉ 51 D’ATHÉNÉE [24] . À son souper un glouton Commande que l’on appreste Pour luy seul un Esturgeon. Sans en laisser que la teste, Il soupe ; il creve, on y court : On luy donne maints clisteres. On luy dit, pour faire court, Qu’il mette ordre à ses affaires. Mes amis, dit le goulu, M’y voila tout resolu ; Et puis qu’il faut que le meure, Sans faire tant de façon, Qu’on m’apporte tout à l’heure Le reste de mon poisson. IX. — CONTE-DE **** [25] Sœur Jeanne, ayant fait un poupon, Jeûnoit, vivoit en sainte fille, Toûjours estoit en oraison, Et toûjours ses Sœurs à la grille. Un jour donc l’Abbesse leur dit : Vivez comme Sœur Jeanne vit ; 52 Fuyez le monde et sa sequelle. Toutes reprirent à l’instant : Nous serons aussi sages qu’elle, Quand nous en aurons fait autant. X. — CONTE DU JUGE DE MESLE. Deux Avocats qui ne s’accordoient point Rendoient perplex un Juge de Province : Si ne pût onc découvrir le vray point, Tant luy sembloist que fust obscur et mince. Deux pailles prend d'inégale grandeur : Du doigt les serre ; il avoit bonne pince. La longue échet sans faute au deffendeur, Dont renvoyé s’en va gay comme un Prince. La Cour s’en plaint, et le Juge repart : Ne me blâmez, Messieurs, pour cet égard. De nouveauté dans mon fait il n’est maille ; Maint d’entre-vous souvent juge au hazard, Sans que pour ce tire à la courte-paille. 53 XI. — CONTE D’UN PAYSAN QUI AVOIT OFFENSÉ SON SEIGNEUR [26] . Un Païsan son Seigneur offensa : L’Histoire dit que c’estoit bagatelle ; Et toutesfois ce Seigneur le tança Fort rudement; ce n’est chose nouvelle. Coquin, dit-il, tu merites la hard : Fay ton calcul d’y venir tost ou tard ; C’est une fin à tes pareils commune. Mais je suis bon ; et de trois peines l’une Tu peux choisir : ou de manger trente aulx, J’entends sans boire, et sans prendre repos ; Ou de souffrir trente bons coups de gaules, Bien appliquez sur tes larges épaules ; Ou de payer sur le champ cent écus. Le Païsan consultant là-dessus : Trente aulx sans boire ! ah, dit-il en soy-même, Je n’appris onc à les manger ainsi. De recevoir les trente coups aussi, Je ne le puis sans un peril extrême. Les cent écus, c’est le pire de tous. Incertain donc il se mit à genoux, Et s’écria : Pour Dieu, miséricorde ! Son Seigneur dit : Qu’on apporte une corde ; 54 Quoy ! le Galant m’ose répondre encor ? Le Païsan, de peur qu’on ne le pende, Fait choix de l’ail ; et le Seigneur commande Que l’on en cueüille, et surtout du plus fort. Un aprés un luy-mesme il fait le conte : Puis, quand il void que son calcul se monte A la trentaine, il les met dans un plat ; Et, cela fait, le malheureux pied-plat Prend le plus gros, en pitié le regarde, Mange, et rechigne ainsi que fait un chat Dont les morceaux sont frotez de moûtarde. Il n’oseroit de la langue y toucher. Son Seigneur rit, et surtout il prend garde Que le Galant n’avale sans mascher. Le premier passe ; aussi fait le deuxiéme ; Au tiers il dit : Que le diable y ait part ! Bref il en fut à grand’peine au douziéme, Que s’écriant : Haro ! la gorge m’ard ! Tost, tost, dit-il, que l’on m’apporte à boire ! Son Seigneur dit : Ah ! ah ! sire Gregoire ! Vous avez soif ! je vois qu’en vos repas Vous humectez volontiers le lampas. Or beuvez donc, et beuvez à vostre aise ; Bon prou vous fasse : hola, du vin, hola ! Mais mon amy, qu’il ne vous en déplaise, II vous fauldra choisir aprés cela, Des cent écus, ou de la bastonnade, Pour suppléer au défaut de l’aillade. Qu’il plaise donc, dit l’autre, à vos bontez 55 Que les aulx soient sur les coups precontez : Car, pour l’argent, par trop grosse est la somme : Où la trouver, moy qui suis un pauvre homme ? Hé bien, souffrez les trente horions, Dit le Seigneur ; mais laissons les oignons. Pour prendre cœur, le Vassal en sa panse Loge un long trait, se munit le dedans ; Pus souffre un coup avec grande constance. Au deux, il dit : Donnez-moy patience, Mon doux Jesus, en tous ces accidens. Le tiers est rude, il en grince les dents, Se courbe tout, et saute de sa place. Au quart il fait une horrible grimace ; Au cinq un cri : mais il n’est pas au bout ; Et c’est grand cas s’il peut digerer tout. On ne vit onc si cruelle avanture. Deux forts paillards ont chacun un baston, Qu’ils font tomber par poids et par mesure, En observant la cadence et le ton. Le mal-heureux n’a rien qu’une chanson : Grace, dit-il. Mais las ! point de nouvelle ; Car le Seigneur fait frapper de plus belle, Juge des coups, et tient sa gravité, Disant toûjours qu’il a trop de bonté. Le pauvre diable enfin craint pour sa vie. Aprés vingt coups d’un ton piteux il crie : Pour Dieu cessez : helas ! je n’en puis plus. Son Seigneur dit : Payez donc cent écus, Net et contant : je sçais qu’à la desserre 56 Vous estes dur ; j’en suis fasché pour vous. Si tout n’est prest, vostre compere Pierre Vous en peut bien assister, entre nous. Mais pour si peu vous ne vous feriez tondre. Le mal-heureux, n’osant presque répondre, Court au magot, et dit : c’est tout mon fait. On examine, on prend un trébuchet. L’eau cependant luy coule de la face : Il n’a point fait encor telle grimace. Mais que luy sert ? il convient tout payer. C’est grand’pitié quand on fasche son maitre ! Ce Païsan eut beau s’humilier ; Et pour un fait, assez leger peut-estre Il se sentit enflâmer le gosier, Vuider la bourse, émoucher les épaules, Sans qu’il luy fust dessus les cent écus, Ny pour les aulx, ny pour les coups de gaules, Fait seulement grace d’un carolus. 1. ↑ En tête des Nouvelles en vers tirées de Bocace et de l’Arioste. Par M. de L. F. A Paris, chez Claude Barbin, 1665, in-12. Ce recueil contient seulement : Le cocu battu et content, Joconde, et La matrone d’Ephèse, imitation en prose de Pétrone, par Saint-Evremond. Quoique le titre porte la date de 1665, on lit après le privilège : Achevé d’imprimer le 10 Decembre 1664. 2. ↑ Andria, prologus, v. 3. 3. ↑ Publiée en 1665. 4. ↑ On trouvera cette Imitation des arrests d’amours dans les Poësies diverses ; quant au fragment dont il s’agit ici, il appartient au Songe de Vaux. 5. ↑ Orlando furioso, canto XXVIII. — L’édition originale, qui fait partie du recueil décrit ci-dessus dans la note de la page 1, porte le titre suivant : Joconde ou l’infidelité des femmes. Nouvelle, par M. de L. F. 57 6. ↑ Edition originale : Un jour qu’il se miroit dans le cristal d’une onde, Je gage, ce dit-il, qu’il n’est point d’homme au monde Qui me puisse égaler en matiere d’appas. J’y mettray, si l’on veut, la meilleure Province De mes Estats. 7. ↑ Edition originale C’est le nom que le frere avoit. 8. ↑ Edition originale : Et se distilloit en adieux. 9. ↑ Edition originale : Tous deux dormoient : de prim’ abord Joconde. 10. ↑ Edition originale et 1re édition de la 1re partie. Plus j’y pense et plus j’enrage. 11. ↑ Edition originale : Et n’avez de present besoin que de repos. Voire, dit le Romain, mais vous-mesme, à propos… 12. ↑ Edition originale : N’en ayant point d’autre raison… 13. ↑ Edition originale : Et leur livre estant presque plein. 14. ↑ Decameron, giornata III, novella VI. 15. ↑ Edition de 1665 : Prenez sa place, et n’y marchandez pas. 16. ↑ Manuscrits de Conrart : Tant qu’à son point, aprés un peu d’effort, La belle vient, et le drosle en dispose. 17. ↑ Decameron, giornata VII, novella VII. 18. ↑ Edition originale : Le Fauconnier… 19. ↑ Edition originale et 1re édition de la 1re partie, publiée en I665 : S’encorneta, s’en fut incontinent. 20. ↑ Manuscrits de Conrart : S’en fut….. 21. ↑ Dans les éditions antérieures à 1669, au lieu de Chasteau-Thierry, on lit seulement l’initiale C. En 1685, Henri Desbordes, libraire d’Amsterdam, remplaça ce titre par le suivant : Le Savetier, qui fut adopté depuis par tous les autres éditeurs. — La Fontaine a traité ce même sujet dans un ballet intitulé Les Rieurs du Beau-Richard. 58 22. ↑ Ce conte, imprimé d’abord fort incorrectement parmi les épigrammes de J. B. Rousseau, où il est intitulé Les Belles fesses, fut admis en 1817 dans l’édition compacte des Œuvres complètes de J. La Fontaine avec le titre de La Vénus Callipyge, qu’il a conservé depuis. Nous le donnons ici d’après les manuscrits de Conrart. 23. ↑ Edition de 1685 : Les deux Amis. 24. ↑ Le mot autre s’explique par la suppression qui avoit été faite de l’avant-dernier conte. Dans l’édition de 1685 le titre est : Le Glouton. 25. ↑ M. Valckenaer fait remarquer que cette pièce a paru pour la première fois sous le titre d’Historiette dans un recueil intitulé : Les Plaisirs de la poësie galante, gaillarde et amoureuse. Dans cette édition le nom du principal personnage est sœur Claude. C’est à partir de l'édition hollandaise de 1685 qu’on voit paraître le titre de Sœur Jeanne, adopté depuis par tous les éditeurs. 26. ↑ Dans les manuscrits de Conrart cette pièce a pour titre : Conte d’un Gentilhomme espagnol et d’un Païsan son vassal. Molière s’est rappelé ce conte en écrivant le 1 er

intermède du Malade imaginaire.

59 P R E F A C E DE LA DEUXIESME PARTIE [1] Voicy les derniers Ouvrages de cette nature qui partiront des mains de l’Auteur, et par consequent la derniere occasion de justifier ses hardiesses, et les licences qu’il s’est données. Nous ne parlons point des mauvaises rimes, des Vers qui enjambent, des deux voyelles sans elision, ny en general de ces sortes de negligences qu’il ne se pardonneroit pas luymesme en un autre genre de Poësie, mais qui sont inseparables, pour ainsi dire, de celuy-cy. Le trop grand soin de les éviter jetteroit un faiseur de Contes en de longs détours, en des recits aussi froids que beaux, en des contraintes fort inutiles, et luy feroit negliger le plaisir du cœur pour travailler à la satisfaction de l’oreille. Il faut laisser les narrations estudiées pour les grands sujets, et ne pas faire un Poëme Epique des avantures de Renaud d’Ast. Quand celuy qui a rimé ces Nouvelles y auroit apporté tout le soin et l’exactitude qu’on luy demande, outre que ce soin 60 s’y remarqueroit d’autant plus qu’il y est moins necessaire, et que cela contrevient aux preceptes de Quintilien, encore l’Autheur n’auroit-il pas satisfait au principal point, qui est d’attacher le Lecteur, de le réjoüir, d’attirer malgré luy son attention, de luy plaire enfin : car, comme l’on sçait, le secret de plaire ne consiste pas toûjours en l’ajustement, ny mesme en la regularité: il faut du piquant et de l’agreable, si l’on veut toucher. Combien voyons-nous de ces beautez regulieres qui ne touchent point, et dont personne n’est amoureux ? Nous ne voulons pas oster aux modernes la louange qu’ils ont meritée. Le beau tour de Vers, le beau langage, la justesse, les bonnes rimes, sont des perfections en un Poëte ; cependant, que l’on considere quelques-unes de nos Epigrammes où tout cela se rencontre ; peut-estre y trouvera-t-on beaucoup moins de sel, j’oserois dire encore bien moins de graces, qu’en celles de Marot et de Saint Gelais, quoy que les ouvrages de ces derniers soient presque tout pleins de ces mesmes fautes qu’on nous impute. On dira que ce n’estoient pas des fautes en leur siecle, et que c’en sont de trés-grandes au nostre. A cela nous répondons par un mesme raisonnement, et disons, comme nous avons déja dit, que c’en seroient en effet dans un autre genre de Poësie, mais que ce n’en sont point dans celuy-cy. Feu Monsieur de Voiture en est le garend. Il ne faut que lire ceux de ses ouvrages où il fait revivre le caractere de Marot. Car nostre Autheur ne pretend pas que la gloire luy en soit deuë, ny qu’il ait merité non plus de grands applaudissemens du public pour avoir rimé quelques Contes. Il s’est veritablement engagé dans une carriere toute 61 nouvelle, et l’a fournie le mieux qu’il a pû ; prenant tantost un chemin, tantost l’autre, et marchant toujours plus asseurément quand il a suivy la maniere de nos vieux Poëtes, QUORUM IN HAC RE IMITARI NEGLEGENTIAM EXOPTAT, POTIUS QUAM ISTORUM DILIGENTIAM[2] . Mais, en disant que nous voulions passer ce point-là, nous nous sommes insensiblement engagez à l’examiner ; et possible n’a-ce pas esté inutilement ; car il n’y a rien qui ressemble mieux à des fautes que ces licences. Venons à la liberté que l’Auteur se donne de tailler dans le bien d’autruy ainsi que dans le sien propre, sans qu’il en excepte les nouvelles mesme les plus connuës, ne s’en trouvant point d’inviolable pour luy. Il retranche, il amplifie, il change les incidens et les circonstances, quelquesfois le principal évenement et la suite ; enfin ce n’est plus la mesme chose, c’est proprement une Nouvelle Nouvelle, et celuy qui l’a inventée auroit bien de la peine à reconnoistre son propre ouvrage. NON SIC DECET CONTAMINARI FABULAS[3] , diront les Critiques. Et comment ne le diroient-ils pas ? Ils ont bien fait le mesme reproche à Terence ; mais Terence s’est mocqué d’eux, et a pretendu avoir droit d’en user ainsi. Il a meslé du sien parmy les sujets qu’il a tirez de Menandre, comme Sophocle et Euripide ont meslé du leur parmy ceux qu’ils ont tirez des Escrivains qui les precedoient, n’épargnant Histoire ny Fable où il s’agissoit de la bienseance et des regles du dramatique. Ce privilege cessera-t-il à l’égard des Contes faits à plaisir, et faudra-t-il avoir 62 doresnavant plus de respect, et plus de Religion, s’il est permis d’ainsi dire, pour le mensonge, que les Anciens n’en ont eu pour la verité ? Jamais ce qu’on appelle un bon Conte ne passe d’une main à l’autre sans recevoir quelque nouvel embellissement. D’où vient donc, nous pourra-t-on dire, qu’en beaucoup d’endroits l’Auteur retranche au lieu d’encherir ? Nous en demeurons d’accord, et il le fait pour éviter la longueur et l’obscurité, deux defauts intolerables dans ces matieres, le dernier sur tout : car si la clarté est recommandable en tous les Ouvrages de l’esprit, on peut dire qu’elle est necessaire dans les recits, où une chose, la pluspart du temps, est la suite et la dépendance d’une autre, où le moindre fonde quelquefois le plus important ; en sorte que si le fil vient une fois à se rompre, il est impossible au Lecteur de le renouer. D’ailleurs, comme les narrations en Vers sont trés-malaisées, il se faut charger de circonstances le moins qu’on peut : par ce moyen vous vous soulagez vous-mesme, et vous soulagez aussi le Lecteur, à qui l’on ne sçauroit manquer d’apprester des plaisirs sans peine. Que si l’Auteur a changé quelques incidens et mesme quelque catastrophe, ce qui preparoit cette catastrophe et la necessité de la rendre heureuse l’y ont contraint. Il a cru que dans ces sortes de Contes chacun devoit estre content a la fin : cela plaist toûjours au Lecteur ; à moins qu’on ne luy ait rendu les personnes trop odieuses : mais il n’en faut point venir là si l’on peut, ny faire rire et pleurer dans une mesme Nouvelle. Cette bigarrure déplaist à Horace sur toutes choses : il ne veut pas que nos compositions ressemblent aux crotesques, et que nous fassions un ouvrage moitié 63 femme moitié poisson. Ce sont les raisons generales que l’Autheur a euës. On en pourroit encore alleguer de particulieres, et deffendre chaque endroit ; mais il faut laisser quelque chose à faire à l’habileté et à l’indulgence des Lecteurs. Ils se contenteront donc de ces raisons-cy. Nous les aurions mises un peu plus en jour et fait valoir davantage, si l’estenduë des Prefaces l’avoit permis. DEUXIESME PARTIE I. — LE FAISEUR D’OREILLES ET LE RACCOMMODEUR DE MOULES. Conte tiré des Cent Nouvelles Nouvelles[4] et d’un Conte de Bocace[5] . Sire Guillaume, allant en marchandise, Laissa sa femme enceinte de six mois ; Simple, jeunette, et d’assez bonne guise, Nommée Alix, du païs Champenois. Compere André l’alloit voir quelquefois : A quel dessein, besoin n’est de le dire, 64 Et Dieu le sçait : c’estoit un maistre sire ; Il ne tendoit guere en vain ses filets ; Ce n’estoit pas autrement sa coustume. Sage eût esté l’oiseau qui de ses rets Se fust sauvé sans laisser quelque plume. Alix estoit fort neuve sur ce point. Le trop d’esprit ne l’incommodoit point : De ce défaut on n’accusoit la Belle ; Elle ignoroit les malices d’Amour. La pauvre Dame alloit tout devant elle, Et n’y sçavoit ny finesse ny tour. Son mary donc se trouvant en emplete, Elle au logis, en sa chambre seulette, André survient, qui sans long compliment La considere, et luy dit froidement : Je m’ébahis comme au bout du Royaume S’en est allé le Compere Guillaume, Sans achever l’enfant que vous portez : Car je vois bien qu’il luy manque une oreille : Vostre couleur me le démontre assez, En ayant veu mainte épreuve pareille. Bonté de Dieu ! reprit-elle aussi-tost, Que dites-vous ? quoy d’un enfant monaût J’accoucherois ? N’y sçavez-vous remede Si dea, fit-il, je vous puis donner aide En ce besoin, et vous jureray bien Qu’autre que vous ne m’en feroit tant faire ; Le mal d’autruy ne me tourmente en rien, Fors excepté ce qui touche au Compere ; 65 Quant à ce point je m’y ferois mourir. Or essayons, sans plus en discourir, Si je suis maistre à forger des oreilles. Souvenez-vous de les rendre pareilles, Reprit la femme. Allez, n’ayez soucy, Repliqua-t-il ; je prens sur moi cecy. Puis, le Galant montre ce qu’il sçait faire. Tant ne fut nice (encor que nice fût) Madame Alix, que le jeu ne luy plust. Philosopher ne faut pour cette affaire. André vaquoit de grande affection A son travail ; faisant ore un tendon, Ore un reply, puis quelque cartilage ; Et n’y plaignant l’étofe et la façon. Demain, dit-il, nous polirons l’ouvrage ; Puis le mettrons en sa perfection, Tant et si bien qu’en ayez bonne issuë. Je vous en suis, dit-elle, bien tenuë : Bon fait avoir icy bas un amy. Le lendemain, pareille heure venuë, Compere André ne fut pas endormy. Il s’en alla chez la pauvre innocente. Je viens, dit-il, toute affaire cessante, Pour achever l’oreille que sçavez. Et moy, dit-elle, allois par un message Vous avertir de haster cet ouvrage : Montons en haut. Dés qu’il furent montez, On poursuivit la chose encommencée. Tant fut ouvré, qu’Alix dans la pensée, 66 Sur cette affaire un scrupule se mit, Et l’innocente au bon apostre dit : Si cet enfant avoit plusieurs oreilles, Ce ne seroit à vous bien besogné. Rien, rien, dit-il ; à cela j’ay soigné : Jamais ne faux en rencontres pareilles. Sur le métier l’oreille estoit encor Quand le mary revient de son voyage, Caresse Alix, qui du premier abord : Vous aviez fait, dit-elle, un bel ouvrage ! Nous en tenions sans te Compere André, Et nostre enfant d’une oreille eust manqué. Souffrir n’ay pu chose tant indecente. Sire André donc, toute affaire cessante, En a fait une : il ne faut oublier De l’aller voir, et l’en remercier : De tels amis on a toûjours affaire. Sire Guillaume, au discours qu’elle fit, Ne comprenant comme il se pouvoit faire Que son Epouse eust eu si peu d’esprit, Par plusieurs fois luy fit faire un recit De tous le cas ; puis, outré de colere, Il prit une arme à costé de son lit, Voulut tuer la pauvre Champenoise, Qui pretendoit ne l’avoir merité. Son innocence et sa naïveté En quelque sorte appaiserent la noise. Helas Monsieur, dit la Belle en pleurant, En quoy vous puis-je avoir fait du dommage ? 67 Je n’ai donné vos draps ny vostre argent, Le compte y est ; et quant au demeurant André me dit, quand il parfit l’enfant, Qu’en trouveriez plus que pour vôtre usage Vous pouvez voir ; si je ments tuez-moy ; Je m’en rapporte à vostre bonne foy. L’Epoux, sortant quelque peu de colere, Luy répohdit : Or bien ; n’en parlons plus ; On vous l’a dit, vous avez crû bien faire, J’en suis d’accord ; contester là dessns Ne produiroit que discours superflus. Je n’ay qu’un mot : Faites demain en sorte Qu’en ce logis j’attrape le Galant : Ne parlez point de nostre different, Soyez secrette, ou bien vous estes morte. Il vous le faut avoir adroitement ; Me feindre absent en un second voyage, Et luy mander, par lettre ou par message, Que vous avez à luy dire deux mots. André viendra ; puis de quelques propos L’amuserez, sans toucher à l’oreille, Car elle est faite, il n’y manque plus rien. Nostre innocente executa trés-bien L’ordre donné ; ce ne fut pas merveille ; La crainte donne aux bestes de l’esprit. André venu, l’Epoux guere ne tarde, Monte, et fait bruit. Le compagnon regarde Où se sauver : nul endroit il ne vit, Qu’une ruelle, en laquelle il se mit. 68 Le mary frappe ; Alix ouvre la porte, Et de la main fait signe incontinent, Qu’en la ruelle est caché le Galant. Sire Guillaume estoit armé de sorte Que quatre Andrez n’auroient pû l’étonner. Il sort pourtant, et va querir main forte, Ne le voulant sans doute assassiner, Mais quelque oreille au pauvre homme couper, Peut-estre pis, ce qu’on coupe en Turquie, Pays cruel et plein de barbarie. C’est ce qu’il dit à sa femme tout bas ; Puis l’emmena, sans qu’elle osast rien dire ; Ferma trés-bien la porte sur le sire. André se crût sorti d’un mauvais pas, Et que l’Epoux ne sçavoit nulle chose. Sire Guillaume, en révant à son cas Change d’avis, en soy-mesme propose De se vanger avecque moins de bruit, Moins de scandale, et beaucoup plus de fruit. Alix, dit-il, allez querir la femme De sire André ; contez-luy vostre cas De bout en bout ; courez, n’y manquez pa Pour l’amener[6], vous direz à la Dame, Que son mary court un peril trés-grand, Que je vous ay parlé d’un chastiment Qui la regarde, et qu’aux faiseurs d’oreilles On fait souffrir en rencontres pareilles : Chose terrible, et dont te seul penser Vous fait dresser les cheveux à la teste ; 69 Que son Epoux est tout prest d’y passer ; Qu’on n’attend qu’elle afin d’estre à la feste Que toutesfois, comme elle n’en peut mais Elle pourra faire changer ta peine : Amenez-la, courez ; je vous promets D’oublier tout moyennant qu’elle vienne. Madame Alix, bien joyeuse s’en fut Chez sire André, dour la femme accourut En diligence, et quasi hors d’haleine ; Puis monta seule, et, ne voyant André, Crût qu’il estoit quelque part enfermé. Comme la Dame estoit en ces alarmes, Sire Guillaume, ayant quitté ses armes, La fait asseoir, et puis commence ainsi : L’ingratitude est mere de tout vice : André m’a fait un notable service ; Parquoy, devant que vous sortiez d’icy, Je luy rendray si je puis la pareille. En mon absence il a fait une oreille Au fruit d’Alix : je veux d’un si bon tour Me revancher, et pense une chose. Tous vos enfans ont le nez un peu court : Le moule en est asseurément la cause. Or je les sçais des mieux raccommoder. Mon avis donc est que sans retarder, Nous pourvoyions de ce pas à l’affaire. Disant ces mots, il vous prend la Commere, Et prés d’André la jetta sur le lit, Moitié raisin, moitié figue en joüit. 70 La Dame prit le tout en patience ; Bénit le Ciel de ce que la vengeance Tomboit sur elle, et non sur sire André ; Tant elle avoit pour luy de charité. Sire Guillaume estoit de son costé Si fort émeu, tellement irrité, Qu’à la pauvrette il ne fit nulle grace Du Talion, rendant à son Epoux Féves pour pois, et pain blanc pour fouace. Qu’on dit bien vray que se venger est doux ! Tres-sage fut d’en user de la sorte : Puis qu’il vouloit son honneur reparer, Il ne pouvoit mieux que par cette porte D’un tel affront, à mon sens, se tirer. André vit tout, et n’osa murmurer ; Jugea des coups, mais ce fut sans rien dire, Et loüa Dieu que le mal n’estoit pire. Pour une oreille il auroit composé. Sortir à moins c’estoit pour luy merveilles. Je dis à moins ; car mieux vaut, tout prisé, Cornes gagner que perdre ses oreilles. II. — LES FRERES DE CATALOGNE [7] . Nouvelle tirée des Cent Nouvelles Nouvelles[8] . 71 Je veux vous conter la besogne Des bons Freres de Catalogne : Besogne où ces Freres en Dieu[9] Témoignerent en certain lieu Une charité si fervente, Que mainte femme en fut contente, Et crût y gagner Paradis. Telles gens, par leurs bons avis, Mettent à bien les jeunes ames, Tirent à soy filles et femmes[10] , Se sçavent emparer du cœur, Et dans la vigne du Seigneur Travaillent ainsi qu’on peut croire, Et qu’on verra par cette Histoire.

Au temps que le sexe vivoit

Dans l’ignorance[11], et ne sçavoit Gloser encor sur l’Evangile (Temps à cotter fort difficile), Un essaim de Freres dismeurs[12] , Pleins d’appetit et beaux disneurs, S’alla jetter dans une Ville En jeunes Beautez trés-fertile. Pour des Galants, peu s’en trouvoit ; De vieux maris, il en pleuvoit. A l’abord une Confrerie Par les bons Peres fut bastie. Femme n’estoit qui n’y courust, 72 Qui ne s’en mist, et qui ne crust Par ce moyen estre sauvée : Puis quand leur foy fut éprouvée, On vint au veritable point[13] . Frere André ne marchanda point, Et leur fit ce beau petit presche : Si quelque chose vous empesche D’aller tout droit en Paradis, C’est d’espargner pour vos maris Un bien dont ils n’ont plus que faire, Quand ils ont pris leur necessaire, Sans que jamals il vous ait plû Nous faire part du superflu. Vous me direz que nostre usage Repugne aux dons du Mariage ; Nous l’avoüons, et Dieu mercy, Nous n’aurions que voir en cecy, Sans le soin de vos consciences. La plus griéve des offences C’est d’estre ingrate ; Dieu l’a dit. Pour cela Satan fut maudit[14] . Prenez-y garde ; et de vos restes Rendez grace aux bontez celestes, Nous laissant dismer sur un bien Qui ne vous couste presque rien. C’est un droit, ô troupe fidelle, Qui vous témoigne nostre zele ; Droit authentique et bien signé, 73 Que les Papes nous ont donné ; Droit enfin, et non pas aumosne : Toute femme doit en personne S’en acquiter trois fois le mois, Vers les freres Catalanois[15] . Cela fondé sur l’Escriture : Car il n’est bien dans la Nature, (Je le repete, écoutez-moy) Qui ne subisse cette Loy De reconnoissance et d’hommage : Or, les œuvres de mariage, Estant un bien, comme sçavez, Ou sçavoir chacune devez, Il est clair que disme en est deuë. Cette disme sera receuë Selon nostre petit pouvoir : Quelque peine qu’il faille avoir, Nous la prendrons en patience : N’en faites point de conscience ; Nous sommes gens qui n’avons pas Toutes nos aises icy bas. Au reste, il est bon qu’on vous dise Qu’entre la chair et la chemise Il faut cacher le ben qu’on fait : Tout cecy doit estre secret Pour vos maris et pour tout autre. Voicy trois mots d’un bon-apostre. Qui font à nostre intention[16]: 74 Foy, charité, discretion.

Frere André, par cette eloquence,

Satisfit fort son audience, Et passa pour un Salomon ; Peu dormirent à son Sermon. Chaque femme, ce dit l’histoire, Garda trés-bien dans sa memoire, Et mieux encor dedans son cœur, Le discours du Predicateur. Ce n’est pas tout, il s’execute : Chacune accourt : grande dispute A qui la premiere payra. Mainte Bourgeoise murmura Qu’au lendemain on l’eût remise. La Gent qui n’aime pas la Bize[17] , Ne sçachant comme r’envoyer Cet escadron prest à payer, Fut contrainte enfin de leur dire : De par Dieu souffrez qu’on respire, C’en est assez pour le present ; On ne peut faire qu’en faisant. Reglez vostre temps sur le nostre ; Aujourd’huy l’une, et demain l’autre : Tout avec ordre ; et croyez-nous, On en va mieux quand on va doux. Le sexe suit cette sentence. Jamais de bruit pour la quittance, Trop bien quelque collation, Et le tout par devotion. 75 Puis de trinquer à la Commere. Je laisse à penser quelle chere Faisoit alors Frere Frapart. Tel d’entr’eux avoit pour sa part Dix jeunes femmes bien payantes, Frisques, gaillardes, atrayantes : Tel aux douze et quinze passoit. Frere Roc, à vingt se chaussoit. Tant et si bien que les Donselles[18] , Pour se montrer plus ponctuelles, Payoient deux fois assez souvent : Dont il avint que le Couvent, Las enfin d’un tel Ordinaire, Aprés avoir à cette affaire Vaqué cinq ou six mois entiers, Eust fait credit bien volontiers : Mais les Donselles scrupuleuses, De s’aquitter estoient soigneuses, Croyant faillir en retenant Un bien à l’Ordre appartenant. Point de dismes accumulées. Il s’en trouva de si zelées, Que par avance elles payoient. Les beaux Peres n’expedioient Que les fringuantes et les Belles, Enjoignant aux sempiternelles De porter en bas leur tribut ; Car dans ces dismes de rebut Les Lais trouvoient encor à frire. 76 Bref, à peine il se pourroit dire Avec combien de charité Le tout estoit executé.

Il avint qu’une de la bande,

Qui vouloit porter son offrande, Un beau soir, en chemin faisant, Et son mary la conduisant, Luy dit : Mon Dieu, j’ay quelque affaire Là dedans avec certain Frere, Ce sera fait dans un moment. L’Epoux répondit brusquement[19]: Quoy ? quelle affaire ? estes-vous folle ? Il est my-nuit, sur ma parole : Demain vous direz vos pechés : Tous les bons Peres sont couchés. Cela n’importe, dit la femme : Et, par Dieu[20], si ! dit-il, Madame, Je tiens qu'il importe beaucoup ; Vous ne bougerez pour ce coup. Qu’avez-vous fait ? et quelle offence Presse ainsi vostre conscience ? Demain matin j’en suis d’accord. Ah ! Monsieur, vous me faites tort, Reprit-elle ; ce qui me presse, Ce n’est pas d’aller à confesse, C’est de payer ; car, si j’attens, Je ne le pourray de long-temps ; Le Frere aura d’autres affaires. 77 Quoy payer ? La disme aux bons Peres. Quelle disme ? Sçavez-vous pas ? Moy je le sçay ! C’est un grand cas, Que toujours femme aux Moines donne. Mais cette disme, ou cette aumosne, La sçauray-je point à la fin ? Voyez, dit-elle, qu’il est fin ! N’entendez-vous pas ce langage ? C’est des œuvres de mariage. Quelles œuvres, reprit l’Epoux ? Et-là ! Monsieur, c’est ce que nous… Mais j’aurois payé depuis l’heure. Vous estes cause qu’en demeure Je me trouve presentement ; Et cela je ne sçay comment ; Car toujours je suis coûtumiere De payer toute la premiere.

L’Epoux, remply d’estonnement,

Eut cent pensers en un moment. Il ne sçût que dire et que croire. Enfin, pour apprendre l’histoire, Il se tut, il se contraignit ; Du secret, sans plus, se plaignit[21] , Par tant d’endroits tourna sa femme, Qu’il apprit que mainte autre Dame Payoit la mesme pension : Ce luy fut consolation. Sçachez, dit la pauvre innocente, Que pas une n’en est exemte : 78 Votre Sceur paye à Frere Aubry ; La Baillie au Pere Fabry ; Son Altesse à Frere Guillaume, Un des beaux Moines du Royaume : Moy, qui paye à Frere Girard, Je voulois luy porter ma part. Que de maux la langue nous cause ! Quand ce mary sceut toute chose[22] , Il resolut premierement D’en avertir secretement Monseigneur, puis les gens de Ville ; Mais comme il estoit difficile De croire un tel cas dés l’abord ; Il voulut avoir le rapport Du drosle à qui payoit sa femme. Le lendemain devant la Dame Il fait venir Frere Girard, Luy porte à la gorge un poignard[23] ; Luy fait conter tout le mystere : Puis ayant enfermé ce Frere A double clef, bien garoté, Et la Dame d’autre côté, Il va partout conter sa chance. Au logis du Prince il commence ; Puis il descend chez l’Eschevin ; Puis il fait sonner le tocsin.

Toute la Ville en est troublée.

On court en foule à l’assemblée ; 79 Et le sujet de la rumeur N’est point sceu du peuple dismeur[24] .

Chacun opine à la vengeance.

L’un dit qu’il faut en diligence Aller massacrer ces cagots ; L’autre dit qu’il faut de fagots Les entourer dans leur repaire, Et brûler gens et Monastere. Tel veut qu'ils soient à l’eau jettez Dedans leur frocs empaquetez ; Afin que cette pepiniere[25] , Flottant ainsi sur la riviere, S’en aille apprendre à l’Univers Comment on traite les pervers[26] . Tel invente un autre supplice, Et chacun selon son caprice ; Bref, tous conclurent à la mort : L'avis du feu fut le plus fort. On court au Couvent tout à l'heure : Mais par respect de la demeure, L’Arrest ailleurs s’executa ; Un Bourgeois sa grange presta. La penaille, ensemble enfermée, Fut en peu d’heures consumée, Les maris sautans à l'entour, Et dansans au son du tambour. Rien n'échappa de leur colere, Ny Moinillon, ny beat Pere. 80 Robes, manteaux, et cocluchons[27] , Tout fut brûlé comme cochons. Tous perirenf dedans les flammes. Je ne sçay ce qu’on fit des femmes. Pour le pauvre Frere Girard, Il avoit eu son fait à part. III. — LE BERCEAU Nouvelle tirée de Bocace[28] Non loin de Rome un Hostelier estoit, Sur le chemin qui conduit à Florence : Homme sans bruit, et qui ne se piquoit De recevoir gens de grosse dépense : Mesme chez luy rarement on gistoit. Sa femme estoit encor de bonne affaire, Et ne passoit de beaucoup les trente ans. Quant au surplus, il avoit deux enfans : Garçon d’un an, fille en âge d’en faire. Comme il arrive, en allant et venant, Pinucio, jeune homme de famille, Jetta si bien les yeux sur cette fille, Tant la trouva gracieuse et gentille, D’esprit si doux, et d’air tant attrayant, 81 Qu’il s’en piqua : trés bien le luy sceut dire ; Muet n’estoit, elle sourde non plus : Dont il avint qu’il sauta par dessus Ces longs soûpirs et tout ce vain martyre. Se sentir pris, parler, estre écouté, Ce fut tout un ; car la difficulté Ne gisoit pas à plaire à cette Belle : Pinuce estoit Gentil-homme bien fait ; Et jusques-là la fille n’avoit fait Grand cas des gens de mesme étoffe qu’elle. Non qu’elle creust pouvoir changer d’estat ; Mais, elle avoit, nonobstant son jeune âge, Le cœur trop haut, le goust trop delicat, Pour s’en tenir aux amours de village, Colette donc (ainsi l’on l’appelloit) En mariage à l’envy demandée, Rejettoit l’un, de l’autre ne vouloit, Et n’avoit rien que Pinuce en l’idée. Longs pourparlers avecque son Amant N’estoient permis ; tout leur faisoit obstacle, Les rendez-vous et le soulagement Ne se pouvoient à moins que d’un miracle, Cela ne fit qu’irriter leurs esprits. Ne gesnez point, je vous en donne avis, Tant vos enfans, ô vous peres et meres ; Tant vos moitiez, vous Epoux et maris ; C’est où l’amour fait le mieux ses affaires. Pinucio, certain soir qu’il faisoit Un temps fort brun, s’en vient en compagnie 82 D’un sien amy, dans cette Hostellerie, Demander giste. On luy dit qu’il venoit Un peu trop tard. Monsieur, ajousta l’Hoste, Vous sçavez bien comme on est à l’étroit Dans ce logis ; tout est plein jusqu’au toit : Mieux vous vaudroit passer outre, sans faute : Ce giste n’est pour gens de vostre estat. N’avez-vous point encor quelque grabat, Reprit l’Amant, quelque coin de reserve ? L’Hoste repart : Il ne nous reste plus Que nostre chambre, où deux lits sont tendus, Et de ces lits il n’en est qu’un qui serve Aux survenans ; l’autre nous l’occupons. Si vous voulez coucher de compagnie, Vous et Monsieur, nous vous hebergerons. Pinuce dit : Volontiers. Je vous prie Que l’on nous serve à manger au plûtost. Leur repas fait, on les conduit en haut. Pinucio, sur l’avis de Colette, Marque de l’œil comme la chambre est faite. Chacun couché, pour la Belle on mettoit Un lit de camp : celuy de l’Hoste estoit Contre le mur, atenant de la porte ; Et l’on avoit placé de mesme sorte, Tout vis-à-vis, celuy du survenant : Entre les deux un berceau pour l’enfant, Et toutefois plus prés du lit de l’Hoste. Cela fit faire une plaisante faute A cet amy qu’avoit nostre Galant. 83 Sur le minuit, que l’Hoste apparemment Devoit dormir, l’Hostesse en faire autant, Pinucio, qui n’attendoit que l’heure, Et qui contoit les momens de la nuit, Son temps venu, ne fait longue demeure, Au lit de camp s’en va droit et sans bruit. Pas ne trouva la pucelle endormie ; J’en jurerois. Colette apprit un jeu Qui comme on sçait, lasse plus qu’il n’ennuye. Tréve se fit ; mais elle dura peu : Larcins d’amour ne veulent longue pose. Tout à merveille alloit au lit de camp, Quand cet amy qu’avoit nostre Galant, Pressé d’aller mettre ordre à quelque chose Qu’honnestement exprimer je ne puis, Voulut sortir, et ne put ouvrir l’huis Sans enlever le berceau de sa place, L’enfant avec, qu’il mit prés de leur lit ; Le détourner auroit fait trop de bruit. Luy revenu, prés de l’enfant il passe, Sans qu’il daignast le remettre en son lieu ; Puis se recouche, et quand il plut à Dieu Se rendormit. Aprés un peu d’espace, Dans le logis je ne sçais quoy tomba. Le bruit fut grand ; l’Hostesse s’éveilla, Puis alla voir ce que ce pouvoit estre. A son retour le berceau la trompa. Ne le trouvant joignant le lit du maistre, Saint Jean, dit-elle en soy-mesme aussi-tost, 84 J’ay pensé faire une estrange béveuë : Prés de ces gens je me suis, peu s’en faut, Remise au lit en chemise ainsi nuë : C’estoit pour faire un bon charivary. Dieu soit loüé que ce berceau me monstre Que c’est icy qu’est couché mon mary. Disant ces mots, auprés de cet amy Elle se met. Fol ne fut n’étourdy, Le compagnon, dedans un tel rencontre : La mit en œuvre, et sans témoigner rien Il fit l’Epoux ; mais il le fit trop bien. Trop bien ! je faux ; et c’est tout le contraire : Il le fit mal ; car qui le veut bien faire Doit en besogne aller plus doucement. Aussi l’Hostesse eut quelque estounement. Qu’a mon mary, dit-elle, et quelle joye Le fait agir en homme de vingt ans ? Prenons cecy, puis que Dieu nous l’envoye ; Nous n’aurons pas toujours tel passe-temps. Elle n’eut dit ces mots entre ses dents, Que le Galant recommence la feste. La Dame estoit de bonne emplette encor : J’en ay, je crois, dit un mot dans l’abord : Chemin faisant, c’estoit fortune honneste. Pendant cela, Colette apprehendant D’estre surprise avecque son Amant, Le renvoya, le jour venant à poindre. Pinucio voulant aller rejoindre Son compagnon, tomba tout de nouveau 85 Dans cette erreur que causoit le berceau ; Et pour son lit il prit le lit de l’Hoste. Il n’y fut pas qu’en abbaissant sa voix (Gens trop heureux font toûjours quelque faute), Amy, dit-il, pour beaucoup je voudrois Te pouvoir dire à quel point va ma joye. Je te plains fort que le Ciel ne t’envoye Tout maintenant mesme bon-heur qu’à moy. Ma foy Colette est un morceau de Roy. Si tu sçavois ce que vaut cette fille ! J’en ay bien veu, mais de telle, entre nous, Il n’en est point. C’est bien le cuir plus doux, Le corps mieux fait, la taille plus gentille ; Et des tetons ! Je ne te dis pas tout. Quoy qu’il en soit, avant que d’estre au bout, Gaillardement six postes se sont faites ; Six de bon compte, et ce ne sont sornettes. D’un tel propos l’Hoste tout étourdy, D’un ton confus gronda quelques parolles. L’Hostesse dit tout bas à cet amy, Qu’elle prenoit toujours pour son mary . Ne reçois plus chez toy ces testes folles ; N’entends-tu point comme ils sont en debat ? En son seant l’Hoste sur son grabat S’estant levé, commence à faire éclat. Comment, dit-il, d’un ton plein de colere, Vous veniez donc icy pour cette affaire ? Vous l’entendez ! et je vous sçais bon gré De vous moquer encor comme vous faites. 86 Pretendez-vous, beau Monsieur que vous estes, En demeurer quitte à si bon marché ? Quoy ! ne tient-il qu’à honnir des familles ? Pour vos ébats nous nourrirons nos filles ! J’en suis d’avis. Sortez de ma maison : Je jure Dieu que j’en auray raison. Et toy, coquine, il faut que je te tuë. A ce discours proferé brusquement, Pinucio, plus froid qu'une statuë, Resta sans poulx, sans voix, sans mouvement. Chacun se teut l’espace d’un moment. Colette entra dans des peurs nompareilles. L’Hostesse, ayant reconnu son erreur, Tint quelque-temps le Loup par les oreilles. Le seul amy se souvint par bon-heur De ce berceau principe de la chose. Adressant donc à Pinuce sa voix : T’en tiendras-tu, dit-il, une autre fois ? T’ay-je averty que le vin seroit cause De ton malheur ? Tu sçais que quand tu bois, Toute la nuit tu cours, tu te demeines, Et vas contant mille chimeres vaines Que tu te mets dans l’esprit en dormant. Reviens au lit. Pinuce, au mesme instant, Fait le dormeur, poursuit le stratagême, Que le mary prit pour argent contant. Il ne fut pas jusqu’à l’Hostesse mesme Qui n’y voulust aussi contribuer. Prés de sa fille elle alla se placer ; 87 Et dans ce poste elle se sentit forte. Par quel moyen, comment, de quelle sorte, S’écria-t-elle, auroit-il pû coucher Avec Colette, et la dés-honorer ? Je n’ay bougé toute nuit d’auprés d’elle : Elle n’a fait ny pis ny mieux que moy. Pinucio nous l’alloit donner belle ! L’Hoste reprit : C’est assez ; je vous croy. On se leva : ce ne fut pas sans rire ; Car chacun d’eux en avoit sa raison. Tout fut secret, et quiconque eut du bon, Par devers soy le garda sans rlen dire. IV. — LE MULETIER. Nouvelle tirée de Bocace[29] . Un roy Lombard (Les Rois de ce pays Viennent souvent s’offrir à ma memoire) Ce dernier-cy, dont parle en ses écrits Maistre Bocace, auteur de cette Histoire, Portoit le nom d’Agiluf en son temps. Il épousa Teudelingue la Belle, 88 Veuve du Roy dernier mort sans enfans, Lequel laissa l’Estat sous la tutelle De celuy-cy, Prince sage et prudent. Nulle beauté n’estoit alors égale A Teudelingue, et la conche Royale De part et d’autre estoit asseurément Aussi complette, autant bien assortie Qu’elle fut onc, quand Messer Cupidon En badinant fit choir de son brandon. Chez Agiluf, droit dessus l’écurie, Sans prendre garde, et sans se soucier En quel endroit ; dont avecque furie Le feu se prit au cœur d’un Muletier. Ce Muletier estoit homme de mine, Et démentoit en tout son origine, Bien fait et beau, mesme ayant du bon sens. Bien Ie monstra ; car s’estant de la Reine Amouraché, quand il eut quelque temps Fait ses efforts, et mis toute sa peine Pour se guerir sans pouvoir rien gagner, Le Compagnon fit un tour d’homme habile. Maistre ne sçais meilleur pour enseigner Que Cupidon ; l’ame la moins subtile Sous sa ferule apprend plus en un jour, Qu’un Maistre és Arts en dix ans aux écoles. Aux plus grossiers par un chemin bien court Il sçait montrer les tours et les paroles. Le present Conte en est un bon témoin. Nostre Amoureux ne songeoit, prés ny loin, 89 Dedans l’abord A joüir de sa Mie. Se declarer de bouche ou par écrit N’estoit pas sœur. Si se mit dans l’esprit, Mourust ou non, d’en passer son envie, Puis qu’aussi-bien plus vivre ne pouvoit ; Et, mort pour mort, toûjours mieux luy valoit, Eprouver tout, et tenter le hazard. L’usage estoit chez le peuple Lombard Que quand le Roy, qui faisoit lit à part (Comme tous font), vouloit avec sa femme Aller coucher, seul il se presentoit, Presque en chemise, et sur son dos n'avoit Qu'une simarre ; à la porte il frappoit Tout doucement ; aussi-tost une Dame Ouvroit sans bruit ; et le Roy luy mettoit Entre les mains la clarté qu’il portoit ; Clarté n’ayant grand’lueur ny grand’flâme. D’abord la Dame éteignoit en sortant Cette clarté ; c’estoit le plus souvent Une lanterne, ou de simples bougies. Chaque Royaume a ses ceremonies. Le Muletier remarqua celle-cy, Ne manqua pas de s'ajuster ainsi ; Se presenta comme c'estoit l’usage, S’estant caché quelque peu le visage. La Dame ouvrit dormant plus d'à demi. Nul cas n’estoit à craindre en l’avanture, Fors que le Roy ne vinst pareillement. Mais ce jour-là, s’estant heureusement 90 Mis à chasser, force estoit que nature Pendant la nuit cherchast quelque repos. Le Muletier, frais, gaillard, et dispos, Et parfumé, se coucha sans rien dire. Un autre point, outre ce qu’avons dit, C’est qu’Agiluf, s’il avoit en l’esprit Quelque chagrin, soit touchant son Empire, Ou sa famille, ou pour quelque autre cas, Ne sonnoit mot en prenant ses ébats. A tout cela Teudelingue estoit faite. Nostre amoureux fournit plus d’une traite : Un Muletier à ce jeu vaut trois Rois, Dont Teudelingue entra par plusieurs fois En pensement, et creut que la colere Rendoit le Prince, outre son ordinaire, Plein de transport, et qu’il n’y songeoit pas. En ses presens le Ciel est toûjours juste ; Il ne départ à gens de tous estats Mesmes talens. Un Empereur auguste A les vertus propres pour commander : Un Avocat sçait les points decider[30] : Au jeu d’Amour le Muletier fait rage. Chacun son fait ; nul n’a tout en partage. Nostre Galant, s’estant diligenté, Se retira sans bruit et sans clarté Devant l’Aurore. Il en sortoit à peine, Lors qu’Agiluf alla trouver la Reine ; Voulut s’ébatre, et l’étonna bien fort. Certes, Monsieur, je sçais bien, luy dit-elle, 91 Que vous avez pour moy beaucoup de zele ; Mais de ce lieu vous ne faites encor Que de sortir : mesme outre l’ordinaire En avés pris, et beaucoup plus qu’assés. Pour Dieu Monsieur, je vous prie, avisez Que ne soit trop ; vostre santé m’est chere. Le Roy fut sage, et se douta du tour ; Ne sonna mot, descendit dans la court, Puis de la court entra dans l’écurie, Jugeant en luy que le cas provenoit D’un Muletier, comme l’on luy parloit. Toute la troupe estoit lors endormie, Fors le Galant qui trembloit pour sa vie. Le Roy n’avoit lanterne ny bougie. En tâtonnant il s’approcha de tous ; Crût que l’auteur de cette tromperie Se connoistroit au batement du poulx. Point ne faillit dedans sa conjecture ; Et le second qu’il tasta d’avanture Etoit son homme, à qui d’émotion, Soit pour la peur, ou soit pour l’action, Le cœur batoit et le poulx tout ensemble. Ne sçachant pas où devoit aboutir Tout ce mystere, il feignoit de dormir. Mais quel sommeil ! Le Roy, pendant qu'il tremble, En certain coin va prendre des ciseaux Dont on coupoit le crain à ses chevaux. Faisons, dit-il, au Galant une marque, Pour le pouvoir demain connoistre mieux. 92 Incontinent de la main du Monarque Il se sent tondre. Un toupet de cheveux Luy fut coupé, droit vers le front du sire ; Et cela fait, le Prince se retire. Il oublia de serrer le toupet, Dont le galant s’avisa d’un secret Qui d’Agiluf gasta le stratagême. Le Muletier alla, sur l’heure mesme, En pareil lieu tondre ses compagnons. Le jour venu, le Roy vit ces garçons Sans poil au front. Lors le Prince en son ame : Qu’est-cecy donc ! qui croiroit que ma femme Auroit esté si vaillante au déduit ? Quoy ! Teudelingue a-t-elle cette nuit Fourny d'ébat à plus de quinze ou seize ? Autant en vit vers le front de tondus. Or bien, dit-il, qui l’a fait si se taise : Au demeurant, qu’il n’y retourne plus. V. — L’ORAISON DE S. JULIEN. Nouvelle tirée de Bocace[31] Beaucoup de gens ont une ferme foy Pour les brevets, Oraisons et paroles : 93 Je me ris d’eux ; et je tiens, quant à moy, Que tous tels sorts sont receptes frivoles ; Frivoles sont, c’est sans difficulté. Bien est-il vray qu’auprés d’une beauté Paroles ont des vertus nompareilles ; Paroles font en Amour des merveilles : Tout cœur se laisse à ce charme amollir. De tels brevets je veux bien me servir ; Des autres, non. Voicy pourtant un Conte Où l’Oraison de Monsieur S. Julien A Renaud d’Ast produisit un grand bien[32] S’il ne l’eust dite, il eust trouvé méconte A son argent, et mal passé la nuit. Il s’en alloit devers Chasteau-Guillaume : Quand trois Quidams (bonnes gens, et sans bruit, Ce luy sembloit, tels qu’en tout un Royaume Il n’auroit cru trois aussi gens de bien) Quand n’ayant, dis-je, aucun soupçon de rien, Ces trois Quidams, tout pleins de courtoisie Aprés l’abord, et l’ayant salüé Fort humblement : Si nostre compagnie, Luy dirent-ils, vous pouvoit estre à gré, Et qu’il vous plust achever cette traite Avecque nous, ce nous seroit honneur. En voyageant, plus la troupe est complete, Mieux elle vaut ; c’est toûjours le meilleur. Tant de Brigands infectent la Province, Que l’on ne sçait à quoy songe le Prince De le souffrir : mais quoy ! les mal-vivans 94 Seront toûjours. Renaud dit à ces gens, Que volontiers. Une lieuë estant faite, Eux discourant, pour tromper le chemin, De chose et d’autre, ils tomberent enfin Sur ce qu’on dit de la vertu secrete De certains mots, caracteres, brevets, Dont les aucuns ont de trés-bons effets ; Comme de faire aux insectes la guerre, Charmer les loups, conjurer le tonnerre : Ainsi du reste ; où sans pact ny demy (Dequoy l’on soit pour le moins averty) L’on se guerit, l’on guerit sa monture, Soit du farcin, soit de la mémarchure ; L’on fait souvent ce qu’un bon Medecin Ne sçauroit faire avec tout son latin. Ces survenans de mainte experience Se vantoient tous, et Renaud en silence Les écoutoit. Mais vous, ce luy dit-on, Scavez-vous point aussi quelque Oraison ? De tels secrets, dit-il, je ne me pique, Comme homme simple et qui vis à l’antique. Bien vous diray qu’en allant par chemin J’ay certains mots que je dis au matin Dessous le nom d’Oraison ou d’Antienne De S. Julien, afin qu’il ne m’avienne De mal gister : et j’ay mesme éprouvé, Qu’en y manquant cela m’est arrivé. J’y manque peu : c’est un mal que j’évite Par-dessus tous, et que je crains autant. 95 Et ce matin, Monsieur, l’avez vous dite ? Luy repartit l’un des trois en riant. Oüy, dit Renaud. Or bien, repliqua l’autre, Gageons un peu quel sera le meilleur, Pour ce jourd’huy, de mon giste ou du vostre. Il faisoit lors un froid plein de rigueur. La nuit de plus estoit fort approchante, Et la couchée encore assez distante. Renaud reprit : Peut-estre ainsi que moy Vous servez-vous de ces mots en voyage. Point, luy dit l’autre, et vous jure ma Foy Qu’invoquer Saints n’est pas trop mon usage ; Mais si je perds, je le pratiqueray. En ce cas là volontiers gageray, Reprit Renaud, et j’y mettrois ma vie : Pourveu qu’alliez en quelque Hostellerie ; Car je n’ay là nulle maison d’ami. Nous mettrons donc cette clause au pari, Poursuivit-il, si l’avez agreable : C’est la raison. L’autre luy répondit J’en suis d’accord ; et gage vostre habit, Vostre cheval, la bourse au prealable, Seur de gagner, comme vous allez voir. Renaud dés-lors pût bien s’appercevoir Que son cheval avoit changé d’étable. Mais quel remede ? En costoyant un bois, Le Parieur ayant changé de voix : Ça, descendez, dit-il, mon Gentil-homme ; Vostre Oraison vous fera bon besoin ; 96 Chasteau-Guillaume est encore un peu loin. Fallut descendre. Ils luy prirent, en somme, Chapeau, casaque, habit, bourse et cheval ; Bottes aussi. Vous n’aurez tant de mal D’aller à pied, luy dirent les perfides. Puis de chemin (sans qu’ils prissent de guides) Changeant tous trois, ils furent aussitost Perdus de veuë ; et le pauvre Renaud, En caleçons, en chausses, en chemise, Moüillé, fangeux, ayant au nez la bise, Va tout dolent, et craint avec raison Qu’il n’ait, ce coup, mal-gré son Oraison, Trés-mauvais giste ; horsmis qu’en sa valise Il esperoit : car il est à noter Qu’un sien Valet, contraint de s’arrester Pour faire mettre un fer à sa monture, Devoit le joindre. Or il ne le fit pas, Et ce fut là le pire de l’avanture : Le Drôle ayant veu de loin tout le cas (Comme Valets souvent ne valent gueres) Prend à costé, pourvoit à ses affaires, Laisse son Maistre, à travers champs s’enfüit, Donne des deux, gagne devant la nuit Chasteau-Guillaume, et dans l’Hostellerie. La plus fameuse, enfin la mieux fournie, Attend Renaud prés d’un foyer ardent, Et fait tirer du meilleur cependant. Son Maistre estoit jusqu’au cou dans les boües ; Pour en sortir avoit fort à tirer. 97 Il acheva de se desesperer Lors que la neige, en luy donnant aux jouës, Vint à flocons, et le vent qui foüetoit. Au prix du mal que le pauvre homme avoit, Gens que l’on pend sont sur des lits de roses. Le sort se plaist à dispenser les choses De la façon : c’est tout mal ou tout bien. Dans ses faveurs il n’a point de mesures : Dans son courroux de mesme il n’obmet rien, Pour nous mater : témoin les avantures Qu’eut cette nuit Renaud, qui n’arriva Qu’une heure aprés qu’on eut fermé la porte. Du pied du mur enfin il s’approcha ; Dire comment, je n’en sçais pas la sorte. Son bon destin, par un trés-grand, hasard, Luy fit trouver une petite avance Qu’avoit un toit ; et ce toit faisoit part D’une maison voisine du rempart. Renaud, ravy de ce peu d’allegeance, Se met dessous. Un bon-heur, comme on dit, Ne vient point seul : quatre ou cinq brins de paille Se rencontrant, Renaud les estendit. Dieu soit loüé, dit-il, voila mon lit. Pendant cela le mauvais temps l’assaille De toutes parts : il n’en peut presque plus. Transi de froid, immobile et perclus, Au desespoir bien-tost il s’abandonne, Claque des dents, se plaint, tremble, et frissonne Si hautement que quelqu’un l’entendit. 98 Ce quelqu’un-là, c’estoit une Servante, Et sa Maistresse une Veuve galante, Qui demeuroit au logis que j’ay dit ; Pleine d’appas, jeune, et de bonne grace. Certain Marquis, Gouverneur de la place, L’entretenoit ; et de peur d’estre veu, Troublé, distrait, enfin interrompu Dans son commerce au logis de la Dame, Il se rendoit souvent chez cette femme Par une porte aboutissante aux champs ; Alloit, venoit, sans que ceux de la ville En sceussent rien, non pas mesme ses gens. Je m’en estonne, et tout plaisir tranquille N’est d’ordinaire un plaisir de Marquis : Plus il est sceu, plus il leur semble exquis. Or il avint que la mesme soirée Où nostre Job, sur la paille estendu, Tenoit déja sa fin toute asseurée, Monsieur estoit de Madame attendu ; Le soupé prest, la chambre bien parée ; Bons restaurans, champignons et ragousts, Bains et parfums, matelats blancs et mous, Vins du coucher, toute l’Artillerie De Cupidon, non pas le langoureux, Mais celuy-là qui n’a fait en sa vie Que de bons tours, le Patron des heureux, Des joüissans. Estant donc la Donzelle Preste à bien faire, avint que le Marquis Ne pût venir : elle en receut l’avis 99 Par un sien Page, et de cela la Belle Se consola : tel estoit leur marché. Renaud y gagne : il ne fut écouté Plus d’un moment, que pleine de bonté, Cette servante et confite en tendresse, Par avanture, autant que sa Maistresse Dit à la Veuve : Un pauvre souffreteux Se plaint là bas, le froid est rigoureux, Il peut mourir : Vous plaist-il pas, Madame, Qu’en quelque coin l’on le mette à couvert ? Oüy, je le veux, répondit cette femme. Ce galetas qui de rien ne nous sert

Luy viendra bien ; dessus quelque couchette

Vous luy mettrez un peu de paille nette, Et là-dedans il faudra l’enfermer ; De nos reliefs vous le ferez souper Auparavant, puis l’envoyrez coucher. Sans cet Arrest, c’estoit fait de la vie Du bon Renaud. On ouvre, il remercie ; Dit qu’on l’avoit retiré du tombeau, Conte son cas, reprend force et courage : Il estoit grand, bien-fait, beau personnage, Ne sembloit mesme homme en amour nouveau, Quoy qu’il fust jeune. Au reste il avoit honte De sa misere et de sa nudité : L’Amour est nu, mais il n’est pas croté. Renaud dedans, la Chambriere monte, Et va conter le tout de point en point. La Dame dit : Regardez si j’ay point 100 Quelque habit d’homme encor dans mon armoire ; Car feu Monsieur en doit avoir laissé. Vous en avez, j’en ay bonne memoire, Dit la Servante. Elle eut bien-tost trouvé Le vray balot. Pour plus d’honnesteté, La Dame ayant appris la qualité De Renaud d’Ast (car il s’estoit nommé) Dit qu’on le mit au bain chauffé pour elle. Cela fut fait ; il ne se fit prier. On le parfume avant de l’habiller. Il monte en haut et fait à la Donzelle Son compliment, comme homme bien appris. On sert enfin le soupé du Marquis. Renaud mangea tout ainsi qu’un autre homme ; Mesme un peu mieux, la Cronique le dit : On peut à moins gagner de l’appetit. Quant à la Veuve, elle ne fit, en somme, Que regarder, témoignant son désir ; Soit que déja l’attente du plaisir L’eust disposée, ou soit par sympathie, Ou que la mine, ou bien le procedé De Renaud d’Ast eussent son cœur touché. De tous costez se trouvant assaillie, Elle se rend aux semonces d’Amour. Quand je feray, disoit-elle, ce tour, Qui l’ira dire ? Il n’y va rien du nostre. Si le Marquis est quelque peu trompé, Il le merite, et doit l’avoir gagné, Ou gagnera ; car c’est un bon Apostre. 101 Homme pour homme, et peché pour peché, Autant me vaut celuy-cy que cet autre. Renaud n’estoit si neuf qu’il ne vist bien Que l’Oraison de Monsieur S. Julien Feroit effet, et qu’il auroit bon giste. Luy hors de table, on dessert au plus viste. Les voila seuls, et pour te faire court, En beau début. La Dame s’estoit mise En un habit à donner de l’Amour. La negligence, à mon gré si requise, Pour cette fois fut sa Dame d’Atour. Point de clinquant : jupe simple et modeste, Ajustement moins superbe que leste ; Un mouchoir noir de deux grands doigts trop court, Sous ce mouchoir ne sçais quoy fait au tour : Par là Renaud s’imagina le reste. Mot n’en diray ; mais je n’obmettray point Qu’elle estoit jeune, agreable, et touchante, Blanche sur tout, et de taille avenante, Trop ny trop peu de chair et d’embonpoint. A cet objet qui n’eust eu l’ame émeuë ! Qui n’eust aymé ! qui n’eust eu des desirs ! Un Philosophe, un marbre, une statuë Auroient senty comme nous ces plaisirs. Elle commence à parler la premiere, Et fait si bien que Renaud s’enhardit. Il ne sçavoit comme entrer en matiere ; Mais pour l’ayder la Marchande luy dit : 102 Vous rappellez en moy la souvenance D’un qui s’est veu mon unique soucy Plus je vous vois, plus je crois voir aussi L’air et le port, les yeux, la remembrance De mon Epoux ; que Dieu luy fasse paix : Voyla sa bouche, et voyla tous ses traits. Renaud reprit : Ce m’est beaucoup de gloire ; Mais vous, Madame, à qui ressemblez-vous ? A nul objet ; et je n’ay point memoire D’en avoir veu qui m’ay semblé si doux. Nulle beauté n’approche de la vostre. Or me voicy d’un mal cheu dans un autre : Je transissois, je brûle maintenant. Lequel vaut mieux ! La Belle l’arrestant, S’humilia pour estre contredite : C’est une adresse à mon sens non petite. Renaud poursuit : loüant par le menu Tout ce qu’il voit, tout ce qu’il n’a point veu, Et qu’il verroit volontiers, si la Belle Plus que de droit ne se monstroit cruelle. Pour vous loüer comme vous meritez, Ajousta-t-il, et marquer les beautez Dont j’ay la veuë avec le cœur frappée (Car prés de vous l’un et l’autre s’ensuit) Il faut un siecle, et je n’ay qu’une nuit, Qui pourroit estre encor mieux occupée. Elle sousrit ; il n’en falut pas plus. Renaud laissa les discours superflus : Le temps est cher en Amour comme en guerre. 103 Homme mortel ne s’est veu sur la terre De plus heureux ; car nul point n’y manquoit. On resista tout autant qu’il faloit Ny plus ny moins, ainsi que chaque Belle Sçait pratiquer, pucelle ou non pucelle ; Au demeurant, je n’ay pas entrepris De raconter tout ce qu’il obtint d’elle : Menu détail, baisers donnez et pris, La petite oye ; enfin ce qu’on appelle En bon François les preludes d’Amour ; Car l’un et l’autre y sçavoit plus d’un tour. Au souvenir de l’estat miserable Où s’estoit veu le pauvre voyageur, On luy faisoit toûjours quelque faveur : Voila, disoit la Veuve charitable, Pour le chemin, voicy pour les brigans, Puis pour la peur, puis pour le mauvais temps ; Tant que le tout piece à piece s’efface. Qui ne voudroit se raquiter ainsi ? Conclusion, que Renaud sur la place Obtint le don d’amoureuse mercy. Les doux propos recommencent ensuite, Puis les baisers, et puis la noix confite. On se coucha. La Dame, ne voulant Qu’il s’allast mettre au lit de sa servante, Le mit au sien. Ce fut fait prudemment, En femme sage, en personne galante. Je n’ay pas sceu ce qu’estant dans le lit Ils ayoient fait ; mais, comme avec l’habit 104 On met à part certain reste de honte[33] , Apparemment le meilleur de ce Conte Entre deux draps pour Renaud se passa. Là plus à plein il se recompensa Du mal souffert, de la perte arrivée ; Dequoy s’estant la Veuve bien trouvée ; Il fut prié de la venir revoir ; Mais en secret ; car il faloit pourvoir Au Gouverneur. La Belle non contente De ses faveurs, estala son argent. Renaud n’en prit qu’une somme bastante Pour regagner son logis promptement. Il s’en va droit à cette Hostellerie Où son Valet estoit encore au lit. Renaud le rosse, et puis change d’habit, Ayant trouvé la valize garnie. Pour te combler son bon destin voulut Qu’on attrapast les Quidams ce jour mesme, Incontinent chez te Juge il courut. Il faut user de diligence extrême En pareil cas ; car le Greffe tient bon, Quand une fois il est saisi des choses : C’est proprement la caverne au Lion[34] ; Rien n’en revient : là les mains ne sont closes Pour recevoir, mais pour fendre trop bien : Fin celuy-là qui n’y laisse du sien. Le procez fait, une belle potence A trois costés fut mise en plein marché : 105 L’un des Quidams harangua l’assistance Au nom de tous, et le Trio branché Mourut contrit et fort bien confessé. Aprés cela, doutez de la puissance Des Oraisons, dira quelqu’un de ceux[35] Dont j’ay parlé ; trois gens par devers eux Ont un roussin, et nombre de pistoles : Qui n’auroit cru ces gens-là fort chanceux ? Aussi font-ils florés et caprioles (Mauvais presage) et, tout gais et joyeux, Sont sur le point de partir leur chevance, Lors qu’on les vient prier d’une autre danse. En contr’eschange, un pauvre mal-heureux S’en va perir selon toute apparence, Quand sous la main luy tombe une beauté Dont un Prelat se seroit contenté ; Il recouvra son argent, son bagage ; Et son cheval, et tout son équipage ; Et, grace à Dieu et Monsieur S. Julien, Eut une nuit qui ne luy cousta rien[36] . VI. — LA SERVANTE JUSTIFIÉE. Nouvelle tirée des Contes de la Reine de Navarre[37] . 106 Bocace n’est le seul qui me fournit ; Je vas par fois en une autre boutique. Il est bien vray que ce divin esprit Plus que pas un me donne de pratique ; Mais, comme il faut manger de plus d’un pain[38] , Je puise encore en un vieux magazin : Vieux, des plus vieux, où Nouvelles Nouvelles Sont jusqu’à cent, bien déduites et belles Pour la pluspart, et de trés-bonne main. Pour cette fois, la Reine de Navarre D’un « c'estoit moy » naïf autant que rare, Entretiendra dans ces Vers le Lecteur. Voicy le fait, quiconque en soit l’Auteur : J’y mets du mien selon les occurrences ; C’est ma coutume, et, sans telles licences Je quitterois la charge de conteur. Un homme donc avoit belle servante ; Il la rendit au jeu d’Amour sçavante. Elle estoit fille à bien armer un lit, Pleine de suc, et donnant appetit ; Ce qu’on appelle en François bonne robbe. Par un beau jour cet homme se dérobe D’avec sa femme, et d’un trés-grand matin S’en va trouver sa Servante au jardin. Elle faisoit un bouquet pour Madame : C’estoit sa feste. Voyant donc de la femme[39] Le bouquet fait, il commence à loüer 107 L’assortiment ; tâche à s’insinüer : S’insinüer, en fait de Chambriere, C’est proprement couler sa main au sein, Ce qui fut fait. La Servante soudain Se défendit : mais de quelle maniere ? Sans rien gaster : c’estoit une façon Sur le marché ; bien sçavoit sa leçon. La Belle prend les fleurs qu’elle avoit mises En un monceau, les jette au Compagnon. Il la baisa pour en avoir raison : Tant et si bien qu’ils en vinrent aux prises. En cet étrif la Servante tomba. Luy d’en tirer aussi-tost avantage. Le mal-heur fut que tout ce beau ménage Fut découvert d’un logis prés de là. Nos gens n’avoient pris garde à cette affaire. Une voisine apperceut le mystere ; L’Epoux la vit, je ne sçais pas comment. Nous voilà pris, dit-il à sa Servante, Nostre voisine est languarde et méchante ; Mais ne soyez en crainte aucunement. Il va trouver sa femme en ce moment, Puis fait si bien que s’estant éveillée Elle se leve, et, sur l’heure habillée, Il continuë à joüer son rollet, Tant qu’à dessein d’aller faire un bouquet, La pauvre Epouse au jardin est menée. Là fut par luy procedé de nouveau ; Mesme debat, mesme jeu se commence. 108 Fleurs de voler : tetons d’entrer en danse ! Elle y prit goust ; le jeu luy sembla beau : Somme, que l’herbe en fut encor froissée. La pauvre Dame alla l’apresdînée Voir sa voisine, à qui ce secret là Chargeoit le cœur : elle se soulagea Tout dés l’abord. Je ne puis, ma commere, Dit cette femme avec un front severe, Laisser passer sans vous en avertir Ce que j’ay veu. Voulez-vous vous servir Encor long-temps d’une fille perdüe ? A coups de pied, si j’estois que de vous, Je l’envoyrois ainsi qu’elle est venuë. Comment ! elle est aussi brave que nous ! Or bien ; je sçais celuy de qui procede Cette piafe : apportez-y remede Tout au plustost, car je vous avertis Que ce matin estant à la fenestre, (Ne sçais pourquoy) j’ay veu de mon logis Dans son jardin vostre mary paroistre, Puis la Galande ; et tous deux se sont mis A se jetter quelques fleurs à la teste. Sur ce propos l’autre l’arresta coy. Je vous entends, dit-elle, c’estoit moy. La Voisine. Voire ! écoutez le reste de la feste : Vous ne sçavez où je veux en venir. Les bonnes gens se sont pris à cueillir Certaines fleurs que baisers on appelle. 109 La Femme. C’est encor moy que vous preniez pour elle. La Voisine. Du jeu des fleurs à celuy des des tetons Ils sont passez : aprés quelques façons, A pleines mains l’on les a laissez prendre. La Femme. Et pourquoy non ? c’estoit moy : vostre Epoux N’a-t-il donc pas les mesmes droits sur vous ? La Voisine. Cette personne enfin sur l’herbe tendre Est trebuchée, et, comme je le croy, Sans se blesser ; vous riez ? La Femme. C’estoit moy. La Voisine. Un cotillon a paré la verdure. La Femme. C’estoit le mien. La Voisine. Sans vous mettre en courroux : Qui le portoit, de la fille ou de vous ? C’est là le point ; car Monsieur vostre Epoux Jusques au bout a poussé l’avanture. La Femme. Qui ? c’estoit moy : Vostre teste est bien dure. La Voisine Ah ; c’est assez. Je ne m’informe plus ; J’ay pourtant l’œil assez bon, ce me semble : 110 J’aurois juré que je les avois veus En ce lieu-là se divertir ensemble. Mais excusez, et ne la chassez pas. La Femme. Pourquoi chasser ? j’en suis trés-bien servie. La Voisine. Tant pis pour vous : c’est justement le cas. Vous en tenez, ma commere m’amie. Baise ta Servante en un coin, Si tu ne veux baiser ta femme en un jardin[40] . VII. — LA GAGEURE DES TROIS COMMERES, Où sont deux Nouvelles tirées de Bocace[41] . Aprés bon vin, trois Commeres un jour S’entretenoient de leurs tours et proüesses Toutes avoient un amy par amour, Et deux estoient au logis les Maistresses. L’une disoit : J’ay le Roy des maris ; Il n’en est point de meilleur dans Paris. 111 Sans son congé je vas par tout m’ébatre : Avec ce tronc j’en ferois un plus fin. Il ne faut pas se lever trop matin Pour luy prouver que trois et deux font quatre Par mon serment, dit une autre aussi-tost, Si je l’avois j’en ferois une estreine ; Car quant à moy, du plaisir ne me chaut, A moins qu’il soit meslé d’un peu de peine. Vostre Epoux va tout ainsi qu’on le meine ; Le mien n’est tel, j’en rends graces à Dieu. Bien sçauroit prendre et le temps et le lieu, Qui tromperoit à son ayse un tel homme. Pour tout cela ne croyez que je chomme, Le passetemps en est d’autant plus doux ; Plus grand en est l’amour des deux parties. Je ne voudrois contre aucune de vous, Qui vous vantez d’estre si bien loties, Avoir troqué de Galant ny d’Epoux. Sur ce debat la troisiéme Commere Les mit d’accord ; car elle fut d’avis Qu’Amour se plaist avec les bons maris, Et veut aussi quelque peine legere. Ce point vuidé, le propos s’échauffant, Et d’en conter toutes trois triomphant, Celle-cy dit: Pourquoy tant de paroles ? Voulez-vous voir qui l’emporte de nous ? Laissons à part les disputes frivoles : Sur nouveaux faits attrapons nos Epoux ; Le moins bon tour payera quelque amande. 112 Nous le voulons, c’est ce que l’on demande Dirent les deux. Il faut faire serment, Que toutes trois, sans nul déguisement, Rapporterons, l’affaire estant passée, Le cas au vray ; puis pour le jugement On en croira la Commere Macée. Ainsi fut dit, ainsi l’on l’accorda. Voici comment chacune y proceda : Celle des trois qui plus estoit contrainte Aimoit alors un beau jeune garçon, Frais, delicat, et sans poil au menton, Ce qui leur fit mettre en jeu cette feinte : Les pauvres gens n’avoient de leurs Amours Encor joüy, sinon par échapées ; Toûjours faloit forger de nouveaux tours, Toûjours chercher des maisons empruntées. Pour plus à l’aise ensemble se joüer, La bonne Dame habille en chambriere Le jouvenceau, qui vient pour se loüer, D’un air modeste, et baissant la paupiere. Du coin de l’œil l’Epoux le regardoit, Et dans son cœur déja se proposoit De rehausser le linge de la fille. Bien luy sembloit, en la considerant, N’en avoir veu jamais de si gentille. On la retient ; avec peine pourtant : Belle servante, et mary vert Galant, C’estoit matiere à feindre du scrupule. Les premiers jours le mary dissimule, 113 Détourne l’œil, et ne fait pas semblant De regarder sa Servante nouvelle : Mais tost aprés il tourna tant la Belle, Tant luy donna, tant encor luy promit, Qu’elle feignit à la fin de se rendre ; Et de jeu fait, à dessein de le prendre, Un certain soir la Galande luy dit : Madame est mal, et seule elle veut estre Pour cette nuit. Incontinent le Maistre Et la Servante ayant fait leur marché, S’en vont au lit, et le Drosle couché, Elle en cornette et dégrafant sa jupe, Madame vient : qui fut bien empêché, Ce fut l’Epoux, cette fois pris pour dupe. Oh, oh, luy dit la Commere en riant, Vostre ordinaire est donc trop peu friand A vostre goust ; et par saint Jean, beau Sire, Un peu plûtost vous me le deviez dire : J’aurois chez moy toûjours eu des tendrons. De celuy-cy pour certaines raisons[42] Vous faut passer ; cherchez autre avanture. Et vous, la Belle au dessein si gaillard, Mercy de moy, Chambriere d’un liard, Je vous rendray plus noire qu’une meure. Il vous faut donc du mesme pain qu’à moy ! J’en suis d’avis ; non pourtant qu’il m’en chaille, Ny qu’on ne puisse en trouver qui le vaille : Graces à Dieu, je crois avoir dequoy Donner encore à quelqu’un dans la veuë ; 114 Je ne suis pas à jetter dans la ruë. Laissons ce poinct ; je sçais un bon moyen : Vous n’aurez plus d’autre lit que le mien. Voyez un peu ; diroit-on qu’elle y touche ? Viste, marchons, que du lit où je couche Sans marchander on prenne le chemin : Vous chercherez vos besognes demain. Si ce n’estoit le scandale et la honte, Je vous mettrois dehors en cet estat. Mais je suis bonne, et ne veux point d’éclat : Puis je rendray de vous un trés-bon compte A l’avenir, et vous jure ma foy Que nuit et jour vous serez prés de moy. Qu’ay-je besoin de me mettre en alarmes, Puis que je puis empecher tous vos tours ? La Chambriere écoutant ce discours Fait la honteuse, et jette une ou deux larmes ; Prend son pacquet, et sort sans consulter ; Ne se le fait par deux lois repeter ; S’en va joüer un autre personnage ; Fait au logis deux mestiers tour a tour ; Galant de nuit, Chambriere de jour, En deux façons elle a soin du mesnage. Le pauvre Epoux se trouve tout heureux Qu’à si bon compte il en ait esté quite. Luy couché seul, nostre couple Amoureux D’un temps si doux à son aise profite. Rien ne s’en perd, et des moindres momens Bons ménagers furent nos deux Amans 115 Sçachant trés-bien que l’on n’y revient gueres. Voilà le tour de l’une des Commeres.

L’autre, de qui le mary croyoit tout,

Avecque luy sous un poirier assise, De son dessein vint aysément à bout. En peu de mots j’en vas conter la guise. Leur grand Valet prés d’eux estoit debout, Garçon bien-fait, beau parleur, et de mise, Et qui faisoit les Servantes troter. La Dame dit : Je voudrois bien gouster De ce fruit là ; Guillot, monte, et secouë Nostre poirier. Guillot monte à l’instant. Grimpé qu’il est, le Drosle fait semblant. Qu’il luy paroist que le mary se jouë Avec la femme ; aussi-tost le Valet, Frotant ses yeux comme estonné du fait : Vrayment, Monsieur, commence-t-il à dire, Si vous vouliez Madame caresser, Un peu plus loin vous pouviez aller rire, Et moy present du moins vous en passer. Cecy me cause une surprise extrême. Devant les gens prendre ainsi vos ébats ! Si d’un Valet vous ne faites nul cas, Vous vous devez du respect à vous-mesme. Quel taon vous point ? attendez à tantost : Ces privautez en seront plus friandes ; Tout aussi bien, pour le temps qu’il vous faut, Les nuits d’esté sont encore assez grandes. Pourquoy ce lieu ? vous avez pour cela 116 Tant de bons lits, tant de chambres si belles ! La Dame dit : Que conte celuy-là ? Je crois qu’il resve : où prend-il ces nouvelles ? Qu’entend ce fol avecque ses ébats ? Descends, descends, mon ami, tu verras. Guillot descend. Hé bien ! luy dit son maistre Nous joüons-nous ? Guillot. Non pas pour le present. Le Mary. Pour le present ? Guillot.

Oüy, Monsieur, je veux estre

Ecorché vif, si tout incontinent Vous ne baisiez Madame sur l’herbette. La Femme. Mieux te vaudroit laisser cette sornette ; Je te le dis ; car elle sent les coups.. Le mary. Non, non, M’amie, il faut qu’avec les fous Tout de ce pas par mon ordre on le mette. Guillot. Est-ce estre fou que de voir ce qu’on voit ? La Femme. Et qu’as-tu veu ? Guillot.

J’ay veu, je le repete,

117 Vous et Monsieur qui dans ce même endroit Joüiez tous deux au doux jeu d’Amoürette, Si ce poirier n’est peut-estre charmé. La Femme. Voire, charmé ! tu nous fais un beau Conte ! Le Mary. Je le veux voir ; vrayment faut que j’y monte : Vous en sçaurez bien-tost la verité. Le Maistre à peine est sur l’arbre monté, Que le Valet embrasse la Maistresse. L’Epoux, qui voit comme l’on se Caresse Crie, et descend en grand’haste aussi-tost. Il se rompit le col, ou peu s’en faut, Pour empêcher la suite de l’affaire : Et toutesfois il ne pût si bien faire Que son honneur ne receust quelque eschec. Comment, dit-il, quoy ! mesme à mon aspect ! Devant mon nez ! à mes yeux ! Sainte Dame, Que vous faut-il ? qu’avez-vous ? dit la femme. Le Mary. Oses-tu bien le demander encor ? La Femme. Et pourquoy non ? Le Mary.

Pourquoy ? N’ay-je pas tort

De t’accuser de cette effronterie ? La Femme. Ah ! c’en est trop, parlez mieux, je vous prie. Le Mary. 118 Quoy ! ce coquin ne te caressoit pas ? La Femme. Moy ? vous resvez. Le Mary.

D’où viendroit donc ce cas ?

Ay-je perdu la raison ou la veuë La Femme. Me croyez-vous de sens si dépourveuë, Que devant vous je commisse un tel tour ? Ne trouverois-je assez d’heures au jour Pour m’égayer si j’en avois envie ? Le Mary. Je ne sçay plus ce qu’il faut que j’y die. Nostre poirier m’abuse asseurement. Voyons encor. Dans le mesme moment L’Epoux remonte, et Guillot recommence. Pour cette fois le mary void la danse Sans se fascher, et descend doucement. Ne cherchez plus, leur dit-il, d’autres causes ; C’est ce poirier, il est ensorcelé. Puis qu’il fait voir de si vilaines choses, Reprit la femme, il faut qu’il soit brûlé. Cours au logis ; dy qu’on le vienne abattre. Je ne veux plus que cet arbre maudit Trompe les gens. Le valet obeït. Sur le pauvre arbre ils se mettent à quatre, Se demandant l’un l’autre sourdement, Quel si grand crime a ce poirier pû faire ? La Dame dit : Abattez seulement ; 119 Quant au surplus, ce n’est pas vostre affaire. Par ce moyen la seconde Commere Vint au-dessus de ce qu’elle entreprit. Passons au tour que la troisiéme fit.

Les rendez-vous chez quelque bonne amie

Ne luy manquoient non plus que l’eau du puits. Là tous les jours estoient nouveaux déduits. Nostre Donzelle y tenoit sa partie. Un sien Amant estant lors de quartier, Ne croyant pas qu’un plaisir fust entier S’il n’estoit libre, à la Dame propose De se trouver seuls ensemble une nuit. Deux, luy dit-elle, et pour si peu de chose Vous ne serez nullement éconduit. Jà de par moy ne manquera l’affaire. De mon mary je sçauray me défaire Pendant ce temps. Aussi-tost fait que dit. Bon besoin eut d’estre femme d’esprit ; Car pour Epoux elle avoit pris un homme Qui ne faisoit en voyages grands frais ; Il n’alloit pas querir pardons à Rome, Quand il pouvoit en rencontrer plus prés, Tout au rebours de la bonne Donzelle, Qui pour monstrer sa ferveur et son zele. Toûjours alloit au plus loin s’en pourvoir. Pelerinage avoit fait son devoir Plus d’une fois ; mais c’estoit le vieux style : Il luy faloit, pour se faire valoir, Chose qui fust plus rare et moins facile. 120 Elle s’attache à l’orteil dés ce soir Un brin de fil, qui rendoit à la porte De la maison, et puis se va coucher Droit au costé d’Henriet Berlinguier. (On appelloit son mary de la sorte.) Elle fit tant qu’Henriet se tournant Sentit le fil. Aussi-tost il soupçonne Quelque dessein, et, sans faire semblant D’estre éveillé, sur ce fait il raisonne, Se leve enfin, et sort tout doucement, De bonne foy son Epouse dormant, Ce luy sembloit ; suit le fil dans la ruë ; Conclud de là que l’on le trahissoit ; Que quelque Amant que la Donzelle avoit, Avec ce fil par le pied la tiroit, L’avertissant ainsi de sa venuë : Que la Galande aussi-tost descendoit, Tandis que luy pauvre mary dormoit. Car autrement pourquoy ce badinage ? Il faloit bien que Messer cocuage Le visitast ; honneur dont à son sens Il se seroit passé le mieux du monde. Dans ce penser il s’arme jusqu’aux dents ; Hors la maison fait le guet et la ronde, Pour attraper quiconque tirera Le brin de fil. Or le Lecteur sçaura Que ce logis avoit sur le derriere Dequoy pouvoir introduire l’amy : Il le fut donc par une Chambriere. 121 Tout domestique en trompant un mary Pense gagner indulgence pleniere. Tandis qu’ainsi Berlinguier fait le guet, La bonne Dame et le jeune Muguet En sont aux mains, et Dieu sçait la maniere. En grand soulas cette nuit se passa. Dans leurs plaisirs rien ne les traversa. Tout fut des mieux graces à la Servante, Qui fit si bien devoir de surveillante, Que le Galant tout à temps délogea. L’Epoux revint quand le jour approcha ; Reprit sa place, et dit que la migraine L’avoit contraint d’aller coucher en haut. Deux jours aprés la Commere ne faut De mettre un fil ; Berlinguier aussi-tost, L’ayant senty, rentre en la mesme peine, Court à son poste, et nostre Amant au sien. Renfort de joye : on s’en trouva si bien, Qu’encor un coup on pratiqua la ruse ; Berlinguier, prenant la mesme excuse, Sortit encore, et fit place à l’Amant. Autre renfort de tout contentement. On s’en tint là. Leur ardeur refroidie, Il en falut venir au dénoüement ; Trois Acres eut sans plus la Comedie. Sur le minuit l’Amant s’estant sauvé, Le brin de fil aussi-tost fut tiré Par un des siens sur qui l’Epoux se ruë, Et le contraint en occupant la ruë 122 D’entrer chez luy, le tenant au collet, Et ne sçachant que ce fust un Valet. Bien à propos luy fut donné le change. Dans le logis est un vacarme estrange. La femme accourt au bruit que fait l’Epoux. Le Compagnon se jette à leurs genoux ; Dit qu’il venoit trouver la Chambriere ; Qu’avec ce fil il la tiroit à soy Pour faire ouvrir ; et que depuis n’aguere Tous deux s’estoient entredonné la foy. C’est donc cela, poursuivit la Commere En s’adressant à la fille, en colere, Que l’autre jour je vous vis à l’orteil Un brin de fil : je m’en mis un pareil, Pour attraper avec ce stratagême Vostre Galant. Or bien, c’est vostre Epoux : A la bonne heure : il faut cette nuit-mesme Sortir d’icy. Berlinguier fut plus doux ; Dit qu’il faloit au lendemain attendre. On les dota l’un et l’autre amplement, L’Epoux, la fille ; et le Valet, l’Amant : Puis au Moûtier le couple s’alla rendre ; Se connoissant tous deux de plus d’un jour. Ce fut la fin qu’eut le troisiéme tour.

Lequel vaut mieux ? Pour moy, je m’en rapporte.

Macée ayant pouvoir de décider, Ne sceut à qui la victoire accorder, Tant cette affaire à resoudre estoit forte. Toutes avoient eu raison de gager. 123 Le procez pend, et pendra de la sorte Encor long-temps, comme l’on peut juger. VIII. — LE CALENDRIER DES VIEILLARDS. Nouvelle tirée de Bocace[43] . Plus d’une fois je me suis étonné, Que ce qui fait la paix du mariage En est le poinct le moins consideré Lors que l’on met une fille en ménage. Les pere et mere ont pour objet le bien ; Tout le surplus, ils le comptent pour rien : Jeunes tendrons à Vieillards apparient ; Et cependant je voy qu’ils se soucient D’avoir chevaux à leur char attelez De mesme taille, et mesmes chiens couplez ; Ainsi des bœufs, qui de force pareille Sont toûjours pris ; car ce seroit merveille Si sans cela la charrue alloit bien. Comment pourroit celle du mariage Ne mal aller, estant un attelage Qui bien souvent ne se rapporte en rien ? J’en vas conter un exemple notable. 124 On sçait qui fut Richard de Quinzica, Qui mainte Feste sa femme allegua, Mainte vigile, et maint jour feriable, Et du devoir crut s’échaper par là. Trés-lourdement il erroit en cela. Cestuy Richard estoit Juge dans Pise, Homme sçavant en l’étude des loix, Riche d’ailleurs, mais dont la barbe grise Monstroit assez qu’il devoit faire choix De quelque femme à peu prés de même âge ; Ce qu’il ne fit, prenant en mariage La mieux seante, et la plus jeune d’ans De la Cité, fille bien alliée, Belle sur tout ; c’estoit Bartholomée De Galandi, qui parmy ses parens Pouvoit compter les plus gros de la ville. En ce ne fit Richard tour d’homme habile : Et l’on disoit communément de luy Que ses enfans ne manqueroient de peres. Tel fait mestier de conseiller autruy, Qui ne voit goute en ses propres affaires. Quinzica donc n’ayant dequoy servir Un tel oiseau qu’estoit Bartholomée, Pour s’excuser, et pour la contenir, Ne rencontroit point de jour en l’année, Selon son compte et son Calendrier, Où l’on se pust sans scrupule appliquer Au fait d’Hymen ; chose aux vieillards commode, Mais dont le sexe abhorre la methode. 125 Quand je dis point, je veux dire trés-peu : Encor ce peu luy donnoit de la peine. Toute en ferie il mettoit la semaine, Et bien souvent faisoit venir en jeu Saint qui ne fut jamais dans la legende. Le Vendredy, disoit-il, nous demande D’autres pensers, ainsi que chacun sçait : Pareillement il faut que l’on retranche Le Samedy, non sans juste sujet, D’autant que c’est la veille du Dimanche. Pour ce dernier, c’est un jour de repos. Quant au Lundy, je ne trouve à propos De commencer par ce poinct la semaine ; Ce n’est le fait d’une ame bien Chrestienne. Les autres jours autrement s’excusoit : Et quand venoit aux festes solemnelles, C’estoit alors que Richard triomphoit, Et qu’il donnoit les leçons les plus belles. Long-temps devant toûjours il s’abstenoit, Long-temps aprés il en usoit de même ; Aux Quatre-temps autant il en faisoit, Sans oublier l’Avent ny le Carême. Cette saison pour le Vieillard estoit Un temps de Dieu ; jamais ne s’en lassoit. De Patrons mesme il avoit une liste. Point de quartier pour un Evangeliste, Pour un Apostre, ou bien pour un Docteur : Vierge n’estoit, Martyr et Confesseur Qu’il ne chommast ; tous les sçavoit par cœur. 126 Que s’il estoit au bout de son scrupule, Il alleguoit les jours malencontreux, Puis les broüillars, et puis la canicule, De s’excuser n’estant jamais honteux. La chose ainsi presque toûjours égale, Quatre foi l’an, de grace speciale, Nostre Docteur regaloit sa moitié, Petitement ; enfin c’estoit pitié. A celà prés, il traitoit bien sa femme. Les affiquets, les habits à changer, Joyaux, bijoux, ne manquoient à la Dame ; Mais tout cela n’est que pour amuser Un peu de temps des esprits de poupée : Droit au solide alloit Bartholomée. Son seul plaisir dans la belle saison, C’estoit d’aller à certaine maison Que son mary possedoit sur la coste : Ils y couchoient tous les huit jours sans faute. Là quelquefois sur la mer ils montoient, Et le plaisir de la pesche goustoient, Sans s’éloigner que bien peu de la rade. Arrive donc qu’un jour de promenade, Bartholomée et Messer le Docteur Prennent chacun une barque à Pescheur, Sortent sur mer ; ils avoient fait gageure, A qui des deux auroit plus de bon-heur, Et trouveroit la meilleure avanture Dedans sa pesche, et n’avoient avec eux, Dans chaque barque, en tout qu’un homme ou deux. 127 Certain Corsaire apperceut la chaloupe De notre Epouse, et vint avec sa troupe Fondre dessus, l’emmena bien et beau ; Laissa Richard : soit que prés du rivage Il n’osast pas hazarder davantage ; Soit qu’il craignist qu’ayant dans son vaisseau Nostre Vieillard, il ne pût de sa proye Si bien joüir ; car il aimoit la joye Plus que l’argent, et toûjours avoit fait Avec honneur son mestier de Corsaire ; Au jeu d’Amour estoit homme d’effet, Ainsi que sont gens de pareille affaire. Gens de mer sont toûjours prests à bien faire, Ce qu’on appelle autrement bons garçons : On n’en voit point qui les festes allegue. Or tel estoit celuy dont nous parlons, Ayant pour nom Pagamin de Monegue. La Belle fit son devoir de pleurer Un demy jour, tant qu’il se put étendre : Et Pagamin de la reconforter, Et nostre Epouse à la fin de se rendre. Il la gagna ; bien sçavoit son mestier. Amour s’en mit, Amour ce bon apôtre, Dix mille fois plus Corsaire que l’autre, Vivant de rapt, faisant peu de quartier. La Belle avoit sa rançon toute preste : Trés-bien luy prit d’avoir dequoy payer ; Car là n’estoit ny vigile ny Feste. Elle oublia ce beau Calendrier 128 Rouge par tout[44] , et sans nul jour ouvrable : De la ceinture on le luy fit tomber ; Plus n’en fut fait mention qu’à la table. Nostre Legiste eust mis son doigt au feu Que son Epouse estoit toûjours fidele, Entiere et chaste, et que, moyennant Dieu, Pour de l’argent on luy rendroit la Belle. De Pagamin il prit un sauf-conduit, L’alla trouver, luy mit la carte blanche. Pagamin dit : Si je n’ay pas bon bruit, C’est à grand tort ; je veux vous rendre franche, Et sans rançon, vostre chere moitié. Ne plaise à Dieu que si belle amitié Soit par mon fait de desastre ainsi pleine. Celle pour qui vous prenez tant de peine Vous reviendra selon vostre desir. Je me veux point vous vendre ce plaisir. Faites-moy voir seulement qu’elle est vôtre ; Car si j’allois vous en rendre quelque autre, Comme il m’en tombe assez entre les mains, Ce me seroit une espece de blâme. Ces jours passez je pris certaine Dame Dont les cheveux sont quelque peu chastains, Grande de taille, en bon poinct, jeune et fraische. Si cette Belle, aprés vous avoir veu, Dit estre à vous, c’est autant de conclu : Reprenez-la : rien ne vous en empêche. Richard reprit : Vous parlez sagement, Et me traitez trop genereusement ; 129 De son mestier il faut que chacun vive. Mettez un prix à la pauvre captive, Je le payray contant, sans hesiter. Le compliment n’est icy necessaire : Voilà ma bourse, il ne faut que compter. Ne me traitez que comme on pourroit faire En pareil cas l’homme le moins connu. Seroit-il dit que vous m’eussiez vaincu D’honnesteté ? Non sera sur mon ame. Vous le verrez. Car, quant à cette Dame, Ne doutez point qu’elle ne soit moy. Je ne veux pas que vous m’ajoûtiez foy, Mais aux baisers que de la pauvre femme Je recevray, ne craignant qu’un seul poinct, C’est qu’à me voir de joye elle ne meure. On fait venir l’Epouse tout à l’heure, Qui froidement et ne s’émouvant point, Devant ses yeux voit son mary paroistre, Sans témoigner seulement le connoistre, Non plus qu’un homme arrivé du Perou. Voyez, dit-il, la pauvrette est honteuse Devant les gens ; et sa joye amoureuse N’ose éclater : soyez seur qu’à mon cou, Si j’estois seul, elle seroit sautée. Pagamin dit : Qu’il ne tienne à cela ; Dedans sa chambre allez, conduisez-la. Ce qui fut fait, et la chambre fermée, Richard commence : Et là, Bartholomée, Comme tu fais ! je suis ton Quinzica, 130 toûjours le mesme à l’endroit de sa femme. Regarde-moy. Trouves-tu, ma chere ame, En mon visage un si grand changement ! C’est la douleur de ton enlevement Qui me rend tel, et toy seule en es cause T’ay-je jamais refusé nulle chose, Soit pour ton jeu, soit pour tes vestemens ? En estoit-il quelqu’une de plus brave ? De ton vouloir ne me rendois-je esclave ? Tu le seras estant avec ces gens. Et ton honneur, que crois-tu qu’il devienne ? Ce qu’il pourra, repondit brusquement Bartholomée. Est-il temps maintenant D’en avoir soin ? s’en est-on mis en peine Quand malgré moy l’on m’a jointe avec vous ? Vous vieux penard, moy fille jeune et drüe Qui meritois d’estre un peu mieux pourveüe, Et de gouster ce qu’Hymen a de doux. Pour cet effet j’estois assez aimable, Et me trouvois aussi digne, entre nous, De ces plaisirs, que j’en estois capable. Or est le cas allé d’autre façon. J’ay pris mary qui pour toute chanson N’a jamais eu que ses jours de ferie ; Mais Pagamin, si-tost qu’il m’eut ravie, Me sceut donner bien une autre leçon. J’ay plus appris des choses de la vie Depuis deux jours, qu’en quatre ans avec vous. Laissez-moy donc, Monsieur mon cher Epoux. 131 Sur mon retour n’insistez davantage. Calendriers ne sont point en usage Chez Pagamin : je vous en avertis. Vous et les miens avez merité pis. Vous, pour avoir mal mesuré vos forces En m’épousant ; eux, pour s’estre mépris En preferant les legeres amorces De quelque bien à cet autre point-là. Mais Pagamin pour tous y pourvoira. Il ne sçait Loy, ny Digeste, ny Code ; Et cependant trés-bonne est sa methode. De ce matin luy-mesme il vous dira Du quart en sus comme la chose en va. Un tel aveu vous surprend et vous touche : Mais faire icy de la petite bouche Ne sert de rien ; l’on n’en croira pas moins, Et puis qu’enfin nous voicy sans témoins, Adieu vous dis, vous, et vos jours de Feste. Je suis de chair, les habits rien n’y font : Vous sçavez bien, Monsieur, qu’entre la teste Et le talon d’autres affaires sont. A tant se teut. Richard tombé des nuës, Fut tout heureux de pouvoir s’en aller. Bartholomée ayant ses hontes beuës, Ne se fit pas tenir pour demeurer. Le pauvre Epoux en eut tant de tristesse, Outre les maux qui suivent la vieillesse, Qu’il en mourut à quelques jours de là ; 132 Et Pagamin prit à femme sa Veuve. Ce fut bien fait : nul des deux ne tomba Dans l’accident du pauvre Quinzica, S’estant choisis l’un et l’autre à l’épreuve. Belle leçon pour gens à cheveux gris ; Sinon qu’ils soient d’humeur accommodante : Car, en ce cas, Messieurs les favoris Font leur ouvrage, et la Dame est contente. IX — A FEMME AVARE GALANT ESCROC. Nouvelle tirée de Bocace[45] . Qu’un homme soit plumé par des Coquetes, Ce n’est pour faire au miracle crier. Gratis est mort ; plus d’Amour sans payer : En beaux Louys se content les fleuretes. Ce que je dis des Coquetes s’entend. Pour nostre honneur, si me faut-il pourtant Monstrer qu’on peut, nonobstant leur adresse, En attraper au moins une entre cent, Et luy joüer quelque tour de soûplesse. Je choisiray pour exemple Gulphar. Le Drosle fit un trait de franc Soudar ; 133 Car aux faveurs d’une Belle il eut part Sans débourser, escroquant la Chrestienne. Notez cecy, et qu’il vous en souvienne, Galants d’épée ; encor bien que ce tour Pour vous styler soit fort peu necessaire ; Je trouverois maintenant à la Cour Plus d’un Gulphar si j’en avois affaire. Celuy-cy donc chez sire Gasparin Tant frequenta, qu’il devint à la fin De son Epouse amoureux sans meure. Elle estoit jeune, et belle creature, Plaisoit beaucoup, fors un poinct qui gastoit Toute l’affaire, et qui seul rebutoit Les plus ardens ; c’est qu’elle estoit avare. Ce n’est pas chose en ce siecle fort rare. Je l’ay jà dit, rien n’y font les soûpirs. Celuy-cy parle une langue Barbare Qui l’or en main n’explique ses desirs. Le jeu, la jupe et l’Amour des plaisirs Sont les ressorts que Cupidon employe : De leur boutique il sort chez les François Plus de Cocus que du cheval de Troye Il ne sortit de Heros autresfois. Pour revenir à l’humeur de la Belle, Le compagnon ne pût rien tirer d’elle Qu’il ne parlast. Chacun sçait ce que c’est Que de parler : le Lecteur s’il luy plaist, Me permettra de dire ainsi la chose. Gulphar donc parle, et si bien qu’il propose 134 Deux cents écus. La Belle l’écouta ; Et Gasparin à Gulphar les presta, (Ce fut le bon,) puis aux champs s’en alla, Ne soupçonnant aucunement sa femme. Gulphar les donne en presence de gens. Voilà, dit-il, deux cens écus contans, Qu’à vostre Epoux vous donnerez, Madame. La Belle crut qu’il avoit dit cela Par politique, et pour joüer son rôle. Le lendemain elle le regala Tout de son mieux, en femme de parole. Le Drosle en prit, ce jour et les suivans, Pour son argent, et mesme avec usure : A bon payeur on fait bonne mesure. Quand Gasparin fut de retour des champs, Gulphar luy dit, son Epouse presente ; J’ay vostre argent à Madame rendu, N’en ayant eu pour une affaire urgente Aucun besoin, comme je l’avois crû : Déchargez-en vostre livre, de grace. A ce propos, aussi froide que glace, Nostre Galande avoüa le receu. Qu’eust-elle fait ? on eust prouvé la chose. Son regret fut d’avoir enflé la doze De ses faveurs ; c’est ce qui la fâchoit : Voyez un peu la perte que c’estoit ! En la quittant, Gulphar alla tout droit Conter ce cas, le corner par la Ville, Le publier, le prescher sur les toits. 135 De l’en blâmer, il seroit inutile : Ainsi vit-on chez nous autres François. X. — ON NE S’AVISE JAMAIS DE TOUT. Conte tiré des cent Nouvelles Nouvelles[46] . Certain jaloux, ne dormant que d’un œil, Interdisoit tout commerce à sa femme. Dans le dessein de prévenir la Dame, Il avoit fait un fort ample recueil De tous les tours que le sexe sçait faire. Pauvre ignorant ! comme si cette affaire N’estoit une hydre, à parler franchement ! Il captivoit sa femme cependant ; De ses cheveux vouloit sçavoir le nombre ; La faisoit suivre, à toute heure, en tous lieux, Par une vieille au corps tout remply d’yeux, Qui la quittoit aussi peu que son ombre. Ce fou tenoit son recueil fort entier : Il le portoit en guise de Psautier, Croyant par là cocuage hors de game[47] . Un jour de feste, arrive que la Dame, En revenant de l’Église, passa 136 Prés d’un logis d’où quelqu’un luy jetta Fort à propos plein un pannier d’ordure. On s’excusa. La pauvre creature, Toute vilaine, entra dans le logis. Il luy falut dépoüiller ses habits. Elle envoya querir une autre jupe, Dés en entrant, par cette doüagna, Qui hors d’haleine à Monsieur raconta Tout l’accident. Foin ! dit-il, celuy-là N’est dans mon Livre, et je suis pris pour dupe : Que le recueil au diable soit donné. Il disoit bien ; car on n’avoit jetté Cette immondice, et la Dame gasté, Qu’afin qu’elle eust quelque valable excuse Pour éloigner son dragon quelque-temps. Un sien Galant, amy de là dedans, Tout aussi-tost profita de la ruse. Nous avons beau sur ce sexe avoir l’œil : Ce n’est coup seur encontre tous esclandres. Maris jaloux, brûlez vostre Recueil, Sur ma parole, et faites-en des cendres. XI. — LE VILLAGEOIS QUI CHERCHE 137 SON VEAU. Conte tiré des cent Nouvelles Nouvelles[48] . Un Villageois ayant perdu son Veau, L’alla chercher dans la forest prochaine. Il se plaça sur l’arbre le plus beau, Pour mieux entendre et pour voir dans la plaine Vient une Dame avec un jouvenceau. Le lieu leur plaist, l’eau leur vient à la bouche, Et le Galant, qui sur l’herbe la couche, Crie, en voyant je ne sçay quels appas : O Dieux, que vois-je, et que ne vois-je pas ! Sans dire quoy, car c’estoient lettres closes. Lors le Manant, les arrestant tout coy : Homme de bien, qui voyez tant de choses, Voyez-vous point mon Veau ? dites-le moy. XII. — L’ANNEAU D’HANS CARVEL. Conte tiré de R.[49] . Hans Carvel prit sur ses vieux ans Femme jeune en toute maniere ; 138 Il prit aussi soucis cuisans, Car l’un sans l’autre ne va guere, Babeau (c’est la jeune Femelle, Fille du Bailly Concordat) Fut du bon poil, ardente, et belle, Et propre à l’amoureux combat. Carvel, craignant de sa nature Le cocuage et les railleurs, Alleguoit à la creature Et la legende et l’Ecriture, Et tous les Livres les meilleurs ; Blâmoit les visites secretes ; Frondoit l’attirail des Coquetes, Et contre un monde de recettes, Et de moyens de plaire aux yeux, Invectivoit tout de son mieux. A tous ces discours la Galande Ne s’arrestoit aucunement, Et de Sermons n’estoit friande A moins qu’ils fussent d’un Amant. Cela faisoit que le bon sire Ne sçavoit tantost plus qu’y dire ; Eust voulu souvent estre mort. Il eut pourtant dans son martyre Quelques momens de reconfort : L’histoire en est trés-veritable. Une nuit qu’ayant tenu table, Et bû force bon vin nouveau, Carvel ronfloit prés de Babeau, 139 Il luy fut avis que le diable Luy mettoit au doigt un anneau, Qu’il luy disoit : Je sçais la peine Qui te tourmente et qui te gesne, Carvel, j’ay pitié de ton cas ; Tien cette bague et ne la lâches, Car tandis qu’au doigt tu l’auras, Ce que tu crains point ne seras, Point ne seras sans que le sçaches. Trop ne puis vous remercier, Dit Carvel, la faveur est grande. Monsieur Satan, Dieu vous le rende, Grandmercy Monsieur l’Aumônier. Là dessus achevant son somme, Et les yeux encore aggravez, Il se trouva que le bon homme Avoit le doigt où vous sçavez. XIII. — LE GASCON PUNY. Nouvelle. Un Gascon, pour s’estre vanté, De posseder certaine Belle, Fut puny de sa vanité 140 D’une façon assez nouvelle. Il se vantoit à faux, et ne possedoit rien. Mais quoy ! tout médisant est Prophete en ce monde : On croit le mal d abord ; mais à l’égard du bien, Il faut qu’un public en réponde[50] . La Dame cependant du Gascon se moquoit : Même au logis pour luy rarement elle estoit,

Et bien souvent qu’il la traitoit
D’incomparable et de divine,
La Belle aussi-tost s’enfuyoit,
S’allant sauver chez sa voisine.

Elle avoit nom Philis, son voisin Eurilas, La voisine Cloris, le Gascon Dorilas, Un sien amy Damon : c’est tout, si j’ay memoire. Ce Damon, de Cloris, à ce que dit l’histoire, Estoit Amant aymé, Galant, comme on voudra, Quelque chose de plus encor que tout cela. Pour Philis, son humeur libre, gaye et sincere

Monstroit qu’elle estoit sans affaire,
Sans secret et sans passion.

On ignoroit le prix de sa possession : Seulement à l’user chacun la croyoit bonne. Elle approchoit vingt ans ; et venoit d’enterrer Un mary (de ceux-là que l’on perd sans pleurer, Vieux barbon qui laissoit d’écus plein une tonne).

En mille endroits de sa personne

La Belle avoit dequoy mettre un Gascon aux Cieux, Des attraits par-dessus les yeux, Je ne sçay quel air de pucelle, 141 Mais le cœur tant soit peu rebelle ; Rebelle toutesfois de la bonne façon. Voilà Philis. Quant au Gascon, Il estoit Gascon, c’est tout dire. Je laisse à penser si le sire Importuna la Veuve, et s’il fit des sermens. Ceux des Gascons et des Normans Passent peu pour mots d’Evangile. C’estoit pourtant chose facile De croire Dorilas de Philis amoureux ; Mais il vouloit aussi que l’on le crust heureux. Philis, dissimulant, dit un jour & cet homme : Je veux un service de vous : Ce n’est pas d’aller jusqu’à Rome ; C’est que vous nous aydiez à tromper un jaloux. La chose est sans peril, et mesme fort aisée. Nous voulons-que cette nuit-cy Vous couchiez avec le mary De Cloris, qui m’en a priée. Avec Damon s’estant broüillée, Il leur faut une nuit entiere, et par delà, Pour démêler entre-eux tout ce differend-là. Nostre but est qu’Eurilas pense, Vous sentant prés de luy, que ce soit sa moiti&. Il ne luy touche point, vit dedans l’abstinence, Et soit par jalousie, ou bien par impuissance, A retranché d’Hymen certains droits d’amitié ; Ronfle toûjours, fait la nuit d’une traite : C’est assez qu’en son lit il trouve une cornette. 142 Nous vous ajusterons : enfin, ne craignez rien ; Je vous recompenseray bien. Pour se rendre Philis un peu plus favorable, Le Gascon eust couché, dit-il, avec le diable. La nuit vient, on le coëfe, on le met au grand lit, On esteint les flambeaux, Eurilas prend sa place ; Du Gascon la peur se saisit ; Il devient aussi froid que glace, N’oseroit tousser ny cracher, Beaucoup moins encor s’approcher ; Se fait petit, se serre, au bord se va nicher, Et ne tient que moitié de la rive occupée : Je crois qu’on l’auroit mis dans un fourreau d’épée. Son coucheur cette nuit se retourna cent fois, Et jusques sur le nez luy porta certains doigts Que la peur luy fit trouver rudes. Le pis de ses inquietudes, C’est qu’il craignoit qu’enfin un caprice amoureux Ne prist à ce mary : tels cas sont dangereux, Lors que l’un des conjoints se sent privé du somme. Toûjours nouveaux sujets alarmoient le pauvre homme : L’on étendoit un pied, l’on approchoit un bras ; Il crût mesme sentir la barbe d’Eurilas. Mais voicy quelque chose à mon sens de terrible. Une sonnette estoit prés du chevet du lit : Eurilas de sonner, et faire un bruit horrible. Le Gascon se pâme à ce bruit Cette fois-là se croit détruit, 143 Fait un vœu, renonce à sa Dame, Et songe au salut de son ame. Personne ne venant, Eurilas s’endormit. Avant qu’il fust jour on ouvrit ; Philis l’avoit promis ; quand voicy de plus belle Un flambeau, comble de tous maux. Le Gascon, aprés ces travaux, Se fust bien levé sans chandelle. Sa perte étoit alors un poinct tout asseuré. On approche du lit. Le pauvre homme éclairé Prie Eurilas qu’il luy pardonne. Je le veux, dit une personne D’un ton de voix remply d’appas. C’estoit Philis, qui d’Eurilas Avoit tenu la place, et qui sans trop attendre Tout en chemise s’alla rendre Dans les bras de Cloris qu’accompagnoit Damon. C’estoit, dis-je, Philis, qui conta du Gascon La peine et la frayeur extrême, Et qui pour l’obliger à se ruer soy-mesme, En luy monstrant ce qu’il avoit perdu, Laissoit son sein à demy nu. XIV. — LA FIANCÉE DU ROY 144 DE GARBE. Nouvelle. Il n’est rien qu’on ne conte en diverses façons : On abuse du vray comme on fait de la feinte : Je le souffre aux recits qui passent pour chansons ; Chacun y met du sien sans scrupule et sans crainte. Mais aux évenemens de qui la verité Importe à la posterité, Tels abus meritent censure. Le fait d’Alaciel est d’une autre nature. Je me suis écarté de mon original. On en pourra gloser ; on pourra me mécroire : Tout cela n’est pas un grand mal : Alaciel et sa mémoire Ne sçauroient guere perdre à tout ce changement. J’ay suivy mon Auteur en deux poincts seulement, Poincts qui font veritablement Le plus important de l’histoire : L’un est que par huit mains Alaciel passa Avant que d’entrer dans la bonne : L’autre que son Fiancé ne s’en embarrassa, Ayant peut-estre en sa personne Dequoy negliger ce poinct là. Quoy qu’il en soit, la Belle en ses traverses, Accidens, fortunes diverses, Eut beaucoup à souffrir, beaucoup à travailler ; Changea huit fois de Chevalier. 145 Il ne faut pas pour cela qu’on l’accuse : Ce n’estoit, aprés tout, que bonne intention, Gratitude, ou compassion, Crainte de pis, honneste excuse. Elle n’en plut pas moins aux yeux de son Fiancé. Veuve de huit Galants, il la prit pour pucelle, Et dans son erreur par la Belle Apparemment il fut laissé. Qu’on y puisse estre pris[51], la chose est toute claire, Mais aprés huit, c’est une estrange affaire : Je me rapporte de cela A quiconque a passé par là. Zaïr, Soudan d’Alexandrie, Ayma sa fille Alaciel Un peu plus que sa propre vie : Aussi ce qu’on se peut figurer sous le Ciel De bon, de beau, de charmant et d’aymable, D’accommodant, j’y mets encor ce poinct, La rendoit d’autant estimable ; En cela je n’augmente point. Au bruit qui couroit d’elle en toutes ces Provinces, Mamolin, Roy de Garbe, en devint amoureux. Il la fit demander, et fut assez heureux Pour l’emporter sur d’autres Princes. La Belle aymoit déja, mais on n’en sçavoit rien : Filles de Sang royal ne se declarent guere ; Tout se passe en leur cœur ; cela les fasche bien, 146 Car elles sont de chair ainsi que les Bergeres. Hispal, jeune Seigneur de la Cour du Soudan, Bien fait, plein de merite, honneur de l’Alcoran, Plaisoit fort à la Dame, et d’un commun martyre Tous deux brûloient sans oser se le dire ; Ou s’ils se le disoient, ce n’estoit que des yeux. Comme ils en estoient là, l’on accorda la Belle. Il falut se resoudre à partir de ces lieux. Zaïr fit embarquer son Amant avec elle. S’en fier à quelque-autre eust peut-estre esté mieux[52] . Aprés huit jours de traite, un vaisseau de Corsaires,

Ayant pris le dessus du vent,
Les attaqua ; le combat fut sanglant ;

Chacun des deux partis y fit mal ses affaires.

Les assaillans, faits aux combats de mer,

Estoient les plus experts en l’art de massacrer ; Joignoient l’adresse au nombre : Hispal par sa vaillance

Tenoit les choses en balance.

Vingt Corsaires pourtant monterent sur son bord.

Grifonio le Gigantesque
Conduisoit l’horreur et la mort
Avecque cette Soldatesque.

Hispal en un moment se vit environné : Maint Corsaire sentit son bras determiné : De ses yeux il sortoit des éclairs et des flâmes. Cependant qu’il estoit au combat acharné, 147 Grifonio courut à la chambre des femmes. Il sçavoit que l’Infante estoit dans ce vaisseau, Et l’ayant destinée à ses plaisirs infames, Il l’emportoit comme un moineau ; Mais la charge pour luy n’estant pas suffisante, Il prit aussi la cassette aux bijoux, Aux diamans, aux témoignages doux

Que reçoit et garde une Amante :
Car quelqu’un m’a dit, entre nous,

Qu’Hispal en ce voyage avoit fait à l’Infante Un aveu dont d’abord elle parut contente, Faute d’avoir le temps de s’en mettre en courroux. Le mal-heureux Corsaire, emportant cette proye, N’en eut pas long-temps de la joye. Un des vaisseaux, quoyqu’il fust accroché, S’estant quelque peu détaché, Comme Grifonio passoit d’un bord à l’autre, Un pied sur son Navire, un sur celuy d’Hispal, Le Heros d’un revers coupe en deux l’animal : Part du tronc tombe en l’eau, disant sa patenostre, Et reniant Mahom, Jupin, et Tarvagant[53] , Avec maint autre Dieu non moins extravagant : Part demeure sur pieds, en la mesme posture. On auroit ry de l’avanture Si la Belle avec luy n’eust tombé dedans l’eau. Hispal se jette aprés : l’un et l’autre vaisseau, Mal-mené du combat, et privé de Pilote, Au gré d’Eole et de Neptune flote. 148 La mort fit lascher prise au Geant pourfendu. L’Infante, par sa robbe en tombant soûtenuë, Fut bien-tost d’Hispal secouruë. Nâger vers les vaisseaux eust esté temps perdu ; Ils estoient presque à demy mile : Ce qu’il jugea de plus facile, Fut de gagner certains rochers, Qui d’ordinaire estoient la perte des Nochers, Et furent le salut d’Hispal et de l’Infante. Aucuns ont asseuré comme chose constante, Que mesme du peril la cassette échapa ; Qu’à des cordons estant pendue, La Belle aprés soy la tira ; Autrement elle estoit perduë. Nostre Nâgeur avoit l’Infante sur son dos. Le premier roc gagné, non pas sans quelque peine, La crainte de la faim suivit celle des flots ; Nul vaisseau ne parut sur la liquide plaine.

Le jour s’acheve ; il se passe une nuit ;

Point de vaisseau prés d’eux par le hazard conduit ;

Point dequoy manger sur ces roches :
Voilà nostre couple reduit

A sentir de la faim les premieres approches ; Tous deux privez d’espoir, d’autant plus malheureux,

Qu’aymez aussi bien qu’Amoureux,

Ils perdoient doublement en leur mesaventure. Aprés s’estre long-temps regardez sans parler : Hispal, dit la Princesse, il se faut consoler ; 149 Les pleurs ne peuvent rien prés de la Parque dure. Nous n’en mourrons pas moins ; mais il dépend de nous

D’adoucir l’aigreur de ses coups ;

C’est tout ce qui nous reste en ce mal-heur extrême. Se consoler ! dit-il, le peut-on quand on aime ? Ah ! si… mais non, Madame, il n’est pas à propos

Que vous aymiez ; vous seriez trop à plaindre.

Je brave à mon égard et la faim et les flots ; Mais jettant l’œil sur vous, je trouve tout à craindre. La Princesse à ces mots ne se pût plus contraindre.

Pleurs de couler, soûpirs d’estre poussez,
Regards d’estre au Ciel adressez,
Et puis sanglots, et puis soûpirs encore :

En ce mesme langage Hispal luy repartit :

Tant qu’enfin un baiser suivit ;

S’il fut pris ou donné, c’est ce que l’on ignore.

Aprés force vœux impuissans,
Le Heros dit : Puisqu’en cette avanture
Mourir nous est chose si seure,

Qu’importe que nos corps des oyseaux ravissans Ou des monstres marins deviennent la pâture ?

Sepulture pour sepulture,
La mer est égale à mon sens.

Qu’attendons-nous icy qu’une fin languissante ?

Seroit il point plus à propos
De nous abandonner aux flots ?

150 J’ay de la force encor, la coste est peu distante,

Le vent y pousse ; essayons d’approcher ;
Passons de rocher en rocher :
J’en vois beaucoup où je puis prendre haleine.
Alaciel s’y resolut sans peine.

Les revoila sur l’onde ainsi qu’auparavant,

La cassette en lesse suivant,
Et le nâgeur, poussé du vent,
De roc en roc portant la Belle :
Façon de naviger nouvelle.

Avec l’ayde du Ciel et de ces reposoirs, Et du Dieu qui preside aux liquides manoirs, Hispal n’en pouvant plus, de faim, de lassitude,

De travail et d’inquiétude
(Non pour luy, mais pour ses amours),
Aprés avoir jeûné deux jours,
Prit terre à la dixiéme traite,
Luy, la Princesse, et la cassette.

Pourquoy, me dira-t-on, nous ramener toûjours

Cette cassette ? est-ce une circonstance
Qui soit de si grande importance ?

Oüy, selon mon avis ; on va voir si j’ay tort.

Je ne prens point icy l’essor,
Ny n’affecte de railleries.
Si j’avois mis nos gens à bord
Sans argent et sans pierreries,
Seroient-ils pas demeurez court ?

151

On ne vit ny d’air ny d’amour.
Les Amans ont beau dire et faire,

Il en faut revenir toûjours au necessaire. La cassette y pourveut avec maint diamant. Hispal vendit les uns, mit les autres en gages ; Fit achat d’un Chasteau le long de ces rivages ; Ce Chasteau, dit l’histoire, avoit un parc fort grand,

Ce parc un bois, ce bois de beaux ombrages,
Sous ces ombrages nos Amans
Passoient d’agreables momens

Voyez combien voila de choses enchaînées, Et par la cassette amenées. Or au fond de ce bois un certain antre estoit, Sourd et muet, et d’amoureuse affaire, Sombre sur tout ; la nature sembloit L’avoir mis là non pour autre mystere. Nos deux Amans se promenant un jour, Il arriva que ce fripon d’Amour Guida leurs pas vers ce lieu solitaire. Chemin faisant Hispal expliquoit ses desirs, Moitié par ses discours, moitié par ses soûpirs, Plein d’une ardeur impatiente ; La Princesse écoutoit incertaine et tremblante. Nous voicy, disoit-il, en un bord étranger, Ignorez du reste des hommes ; Profitons-en ; nous n’avons à songer Qu’aux douceurs de l’Amour, en l’estat où nous 152 sommes. Qui vous retient ? on ne sçait seulement Si nous vivons ; peut-estre en ce moment Tout le monde nous croit au corps d’une Baleine. Ou favorisez vostre Amant, Ou qu’à vostre Epoux il vous meine. Mais pourquoy vous mener ? vous pouvez rendre heureux Celuy dont vous avez éprouvé la constance. Qu’attendez-vous pour soulager ses feux ? N’est-il point assez amoureux ? Et n’avez-vous point fait assez de resistance ? Hispal haranguoit de façon Qu’il auroit échauffé des marbres, Tandis qu’Alaciel à l’ayde d’un poinçon, Faisoit semblant d’écrire sur les arbres. Mais l’amour la faisoit resver A d’autres choses qu’à graver Des caracteres sur l’écorce. Son Amant et le lieu l’asseuroient du secret : C’estoit une puissante amorce. Elle resistoit à regret : Le Printemps par mal-heur estoit lors en sa force. Jeunes cœurs sont bien empêchez A tenir leurs desirs cachez, Estant pris par tant de manieres. Combien en voyons-nous se laisser pas à pas Ravir jusqu’aux faveurs dernieres, 153 Qui dans l’abord ne croyoient pas Pouvoir accorder les premieres ? Amour, sans qu’on y pense, amene ces instans : Mainte fille a perdu ses gans, Et femme au partir s’est trouvée, Qui ne sçait la plus part du temps Comme la chose est arrivée. Prés de l’antre venus, nostre Amant proposa D’entrer dedans ; la Belle s’excusa, Mais malgré soy déja presque vaincuë. Les services d’Hispal en ce mesme moment Luy reviennent devant la veuë. Ses jours sauvez des flots, son honneur d’un geant : Que luy demandoit son Amant ? Un bien dont elle estoit à sa valeur tenuë. Il vaut mieux, disoit-il, vous en faire un amy, Que d’attendre qu’un homme à la mine hagarde Vous le vienne enlever ; Madame, songez-y ; L’on ne sçait pour qui l’on le garde. L’Infante à ces raisons se rendant à demi, Une pluye acheva l’affaire : Il falut se mettre à l’abri : Je laisse à penser où. Le reste du mystere Au fond de l’antre est demeuré. Que l’on la blasme ou non, je sçais plus d’une Belle A qui ce fait est arrivé, Sans en avoir moitié d’autant d’excuses qu’elle. L’antre ne tes vit seul de ces douceurs joüir : 154 Rien ne couste en amour que la premiere peine. Si les arbres parloient, il feroit bel oüir Ceux de ce bois ; car la forest n’est pleine Que des monumens amoureux Qu’Hispal nous a laissez, glorieux de sa proye. On y verroit écrit : Icy pasma de joye Des mortels le plus heureux : Là mourut un Amant sur le sein de sa Dame, En cet endroit, mille baisers de flâme Furent donnez, et mille autres rendus. Le parc diroit beaucoup, le chasteau beaucoup plus, Si Chasteaux avoient une langue. La chose en vint au poinct que, las de tant d’amour, Nos Amans à la fin regretterent la Cour. La Belle s’en ouvrit, et voicy sa harangue : Vous m’estes cher, Hispal : j’aurois du déplaisir Si vous ne pensiez pas que toûjours je vous ayme. Mais qu’est-ce qu’un amour sans crainte et sans desir ? Je vous le demande à vous-mesme. Ce sont des feux bien-tost passez, Que ceux qui ne sont point dans leur cours traversez : Il y faut un peu de contrainte. Je crains fort qu’à la fin ce sejour si charmant Ne nous soit un desert, et puis un monument ; Hispal, ostez-moy cette crainte. Allez vous en voir promptement, Ce qu’on croira de moy dedans Alexandrie 155 Quand on sçaura que nous sommes en vie. Déguisez bien nostre sejour : Dites que vous venez preparer mon retour, Et faire qu’on m’envoye une escorte si seure, Qu’il n’arrive plus d’avanture. Croyez-moy, vous n’y perdrez rien : Trouvez seulement le moyen, De me suivre en ma destinée Ou de fillage, ou d’Hymenée, Et tenez pour chose asseurée Que si je ne vous fais du bien, Je seray de prés éclairée. Que ce fust ou non son dessein, Pour se servir d’Hispal, il faloit tout promettre. Dés qu’il trouve à propos de se mettre en chemin, L’Infante pour Zaïr le charge d’une lettre. Il s’embarque, il fait voile, il vogue, il a bon vent ; Il arrive à la Cour, où chacun luy demande S’il est mort, s’il est vivant, Tant la surprise fut grande ; En quels lieux est l’Infante, enfin ce qu’elle fait. Dés qu’il eut à tout satisfait, On fit partir une escorte puissante. Hispal fut retenu ; non qu’on eust en effet Le moindre soupçon de l’Infante. Le chef de cette escorte estoit jeune et bien fait. Abordé prés du parc, avant tout il partage Sa troupe en deux, laisse l’une au rivage, 156 Va droit avec l’autre au chasteau. La beauté de l’Infante estoit beaucoup accreuë : Il en devint épris à la premiere veuë, Mais tellement épris, qu’attendant qu’il fist beau, Pour ne point perdre temps, il luy dit sa pensée. Elle s’en tint fort offensé, Et l’avertit de son devoir. Témoigner en tel cas un peu de desespoir Est quelquesfois une bonne recepte. C’est ce que fait notre homme ; il forme le dessein De se laisser mourir de faim ; Car de se poignarder, la chose est trop tost faite : On n’a pas le temps d’en venir Au repentir. D’abord Alaciel rioit de sa sottise. Un jour se passe entier, luy sans cesse jeusnant, Elle toûjours le détournant D’une si terrible entreprise. Le second jour commence à la toucher. Elle resve à cette avanture. Laisser mourir un homme, et pouvoir l’empêcher C’est avoir l’ame un peu trop dure. Par pitié donc elle condescendit Aux volontez du Capitaine ; Et cet office luy rendit Gayment, de bonne grace, et sans monstrer de peine ; Autrement le remede eust esté sans effet. Tandis que le Galant se trouve satisfait, Et remet les autres affaires ; 157 Disant tantost que les vents sont contraires ; Tantost qu’il faut radouber ses galeres Pour estre en estat de partir ; Tantost qu’on vient de l’avertir Qu’il est attendu des Corsaires ; Un Corsaire en effet arrive, et surprenant Ses gens demeurez à la rade, Les tuë, et va donner au Chasteau l’escalade : Du fier Grifonio c’estoit le Lieutenant. Il prend le Chasteau d’emblée. Voilà la feste troublée. Le jeusneur maudit son sort. Le Corsaire apprend d’abord L’avanture de la Belle, Et la tirant à l’écart, Il en veut avoir sa part. Elle fit fort la rebelle. Il ne s’en étonna pas, N’estant novice en tels cas. Le mieux que vous puissiez faire, Luy dit tout franc ce Corsaire, C’est de m’avoir pour ami ; Je suis Corsaire et demy. Vous avez fait jeusner un pauvre miserable qui se mouroit pour vous d’amour ; Vous jeusnerez à vostre tour,

Ou vous me serez favorable.

La justice le veut : nous autres gens de mer 158 Sçavons rendre à chacun selon ce qu’il merite ; Attendez-vous de n’avoir à manger Que quand de ce costé vous aurez esté quitte. Ne marchandez point tant, Madame, et croyez-moy. Qu’eust fait Alaciel ? Force n’a point de loy. S’accontmoder à tout est chose necessaire. Ce qu’on ne voudroit pas souvent il le faut faire, Quand il plaist au destin que l’on en vienne là. Augmenter sa souffrance est une erreur extrême. Si par pitié d’autruy la Belle se força, Que ne point essayer par pitié de soy-même ? Elle se force donc, et prend en gré le tout : Il n’est affliction dont on ne vienne à bout. Si le corsaire eust esté sage, Il eût mené l’Infante en un autre rivage. Sage en amour ? Hélas ! il n’en est point. Tandis que celuy-cy croit avoir tout à poinct, Vent pour partir, lieu propre pour attendre, Fortune, qui ne dort que lors que nous veillons, Et veille quand nous sommeillons, Luy trame en secret cet esclandre. Le Seigneur d’un chasteau voisin de celuy-cy, Homme fort amy de la joye, Sans nulle attache, et sans soucy Que de chercher toûjours quelque nouvelle proye, Ayant eu le vent des beautez, Perfections, commoditez, Qu’en sa voisine on disoit estre, 159 Ne songeoit nuit et jour qu’à s’en rendre le maistre. Il avoit des amis, de l’argent, du credit, Pouvoit assembler deux mille hommes ; Il les assemble donc un beau jour, et leur dit : Souffrirons-nous, braves gens que nous sommes, Qu’un pirate à nos yeux se gorge de butin ? Qu’il traite comme esclave une beauté divine ? Allons tirer nostre voisine D’entre les grifes du mastin. Que ce soir chacun soit en armes ; Mais doucement et sans donner d’alarmes : Sous les auspices de la nuit, Nous pourrons nous rendre sans bruit Au pied de ce chasteau, dés la petite pointe Du jour ; La surprise à l’ombre estant jointe Nous rendra sans hazard maistres de ce sejour. Pour ma part du butin je ne veux que la Dame Non pas pour en user ainsi que ce voleur ; Je me sens un desir en l’ame De luy restituer ses biens et son honneur. Tout le reste est à vous, hommes, chevaux, bagage, Vivres, munitions, enfin tout l’équipage Dont ces Brigands ont emply la maison. Je vous demande encore un don ; C’est qu’on pende aux creneaux haut et court le Corsaire. Cette harangue militaire 160 Leur sceut tant d’ardeur inspirer, Qu’il en falut une autre afin de moderer Le trop grand desir de bien faire. Chacun repaist le soir étant venu : L’on mange peu ; l’on boit en recompense : Quelques tonneaux sont mis sur cu. Pour avoir fait cette dépense, Il s’est gagné plusieurs combats, Tant en Allemagne qu’en France. Ce Seigneur donc n’y manqua pas, Et ce fut un trait de prudence. Mainte échelle est portée, et point d’autre embarras. Point de tambours, force bons coutelas. On part sans bruit, on arrive en silence. L’Orient venoit de s’ouvrir. C’est un temps où le somme est dans sa violence, Et qui par sa fraischeur nous contraint de dormir. Presque tout le peuple Corsaire, Du sommeil à la mort n’ayant qu’un pas à faire Fut assommé sans le sentir. Le Chef pendu, l’on ameine l’Infante. Son peu d’amour pour le voleur, Sa surprise et son épouvante, Et les civilitez de son Liberateur, Ne luy permirent pas de répandre des larmes. Sa priere sauva ]a vie à quelques gens. Elle plaignit les morts, consola les mourans, Puis quitta sans regret ces lieux remplis d’alarmes. 161 On dit mesme qu’en peu de temps Elle perdit la memoire De ses deux derniers Galants ; Je n’ay pas peine à le croire. Son voisin la receut en un appartement Tout brillant d’or et meublé richement. On peut s’imaginer l’ordre qu’il y fit mettre. Nouvel Hoste et nouvel Amant, Ce n’estoit pas pour rien obmettre. Grande chere sur tout, et des vins fort exquis. Les Dieux ne sont pas mieux servis. Alaciel qui de sa vie, Selon sa Loy, n’avoit bû vin, Gousta ce solr par compagnie De ce breuvage si divin. Elle ignoroit l’effet d’une liqueur si douce, Insensiblement fit carrousse : Et comme amour jadis luy troubla la raison, Ce fut lors un autre poison. Tous deux sont à craindre des Dames. Alaciel mise au lit par ses femmes, Ce bon Seigneur s’en fut la trouver tout d’un pas. Quoy trouver ? dira-t-on, d’immobiles appas ? Si j’en trouvois autant je sçaurois bien qu’en faire Disoit l’autre jour un certain : Qu’il me vienne une mesme affaire, On verra si j’auray recours à mon voisin. Bacchus donc, et Morphée, et l’Hoste de la Belle, 162 Cette nuit disposerent d’elle. Les charmes des premiers dissipez à la fin, La Princesse, au sortir du somme, Se trouva dans tes bras d’un homme. La frayeur luy glaça la voix : Elle ne pût crier, et de crainte saisie, Permit tout à son Hoste, et pour une autre fois Luy laissa lier la partie. Une nuit, luy dit-il, est de mesme que cent ; Ce n’est que la premiere à quoy l’on trouve à dire. Alaciel le crût. L’Hoste enfin se lassant, Pour d’autres conquestes soûpire. Il part un soir, prie un de ses amis De faire cette nuit les honneurs du logis, Prendre sa place, aller trouver la Belle, Pendant l’obscurité se coucher auprés d’elle, Ne point parler ; qu’il estoit fort aisé ; Et qu’en s’acquitant bien de l’employ proposé, L’Infante asseurément agréroit son service. L’autre bien volontiers luy rendit cet office : Le moyen qu’un ami puisse estre refusé ? A ce nouveau venu la voilà donc en proye. Il ne pût sans parler contenir cette joye. La Belle se plaignit d’estre ainsi leur joüet : Comment l’entend, Monsieur mon Hoste ? Dit-elle, et de quel droit me donner comme il fait ? L’autre confessa qu’en effet Ils avoient tort ; mais que toute la faute 163 Estoit au maistre du logis. Pour vous venger de son mépris, Poursuivit-il, comblez-moy de caresses. Encherissez sur les tendresses Que vous eustes pour luy tant tant qu’il fut vostre Amant : Aimez-moy par dépit et par ressentiment, Si vous ne pouvez autrement. Son conseil fut suivy, l’on poussa les affaires, L’on se vengea, l’on n’obmit rien. Que si l’amy s’en trouva bien, L’Hoste ne s’en tourmenta gueres. Et de cinq, si j’ay bien compté. Le sixiéme incident des travaux de l’Infante Par quelques-uns est rapporté D’une maniere differente. Force gens concluront de là Que d’un Galant au moins je fais grace à la Belle. C’est médisance que cela : Je ne voudrois mentir pour elle. Son Epoux n’eut asseurément Que huit Précurseurs seulement. Poursuivons donc nostre nouvelle. L’Hoste revint quand l’ami fut content. Alaciel, luy pardonnant, Fit entr’eux les choses égales : La clemence sied bien aux personnes Royales. 164 Ainsi de main en main Alaciel passoit, Et souvent se divertissoit Aux menus ouvrages des filles Qui la servoient, toutes assez gentilles. Elle en aymoit fort une à qui l’on en contoit ; Et le conteur estoit un certain Gentil-homme De ce logis, bien fait et galant homme, Mais violent dans ses desirs, Et grand ménager de soûpirs[54] , Jusques à commencer prés de la plus severe, Par où l’on finit d’ordinaire. Un jour au bout du parc le Galant rencontra Cette fillette ; Et dans un pavillon fit tant qu’il l’attira Toute seulette. L’Infante estoit fort prés de là : Mais il ne la vit point, et crût en asseurance Pouvoir user de violence. Sa médisante humeur, grand obstacle aux faveurs, Peste d’amour et des douceurs Dont il tire sa subsistance, Avoit de ce Galant souvent greslé l’espoir. La crainte luy nuisoit autant que le devoir. Cette fille l’auroit, selon route apparence, Favorisé, Si la Belle eust osé. Se voyant craint de cette sorte, Il fit tant qu’en ce pavillon Elle entra par occasion ; 165 Puis le Galant ferme la porte : Mais en vain, car l’Infante avoit dequoy l’ouvrir. La fille voit sa faute, et tâche de sortir. Il la retient : elle crie, elle appelle : L’Infante vient, et vient comme il faloit[55] , Quand sur ses fins la Demoiselle estoit. Le Galant, indigné de la manquer si belle, Perd tout respect et jure par les Dieux Qu’avant que sortir de ces lieux L’une ou l’autre payra sa peine Quand il devroit leur attacher les mains. Si loin de tous secours humains, Dit-il, la resistance est vaine. Tirez au sort sans marchander ; Je ne sçaurois vous accorder Que cette grace ; Il faut que l’une ou l’autre passe Pour aujourd’huy. Qu’a fait madame ? dit la Belle ; Pâtira-t-elle pour autruy ? Oüy, si le sort tombe sur elle, Dit le Galant, prenez-vous-en à luy. Non non, reprit alors l’Infante, Il ne sera pas dit que l’on ait, moy presente, Violenté cette innocente. Je me resous plustost à toute extremité. Ce combat plein de charité Fut par le sort à la fin terminé. L’Infante en eut toute la gloire : 166 Il luy donna sa voix, à ce que dit l’Histoire. L’autre sortit, et l’on jura De ne rien dire de cela. Mais le Galant se seroit laissé pendre Plûtost que de cacher un secret si plaisant ; Et pour le divulguer il ne voulut attendre Que le temps qu’il faloit pour trouver seulement Quelqu’un qui le voulust entendre. Ce changement de favoris Devint à l’Infante une peine ; Elle eut regret d’estre l’Helene D’un si grand nombre de Paris. Aussi l’Amour se joüoit d’elle. Un jour, entre-autres, que la Belle Dans un bois dormoit à l’écart, Il s’y rencontra par hazard Un Chevalier errant, grand chercheur d’avantures, De ces sortes de gens que sur des palefrois Les Belles suivoient autresfois Et passoient pour chastes et pures. Celuy-cy, qui donnoit à ses desirs l’essor, Comme faisoient jadis Rogel[56]et Galaor, N’eust veu la Princesse endormie, Que de prendre un baiser il forma le dessein : Tout prest à faire choix de la bouche ou du sein, Il estoit sur le poinct d’en passer son envie, Quand tout d’un coup il se souvint 167 Des loix de la chevalerie. A ce penser il se retint, Priant toutesfois en son ame Toutes les puissances d’amour Qu’il pust courir en ce sejour Quelque avanture avec la Dame. L’Infante s’éveilla surprise au dernier poinct. Non non, dit-il, ne craignez point ; Je ne suis geant ny sauvage, Mais Chevalier errant, qui rends graces aux Dieux D’avoir trouvé dans ce bocage Ce qu’à peine on pourroit rencontrer dans les Cieux. Aprés ce compliment, sans plus longue demeure Il luy dit en deux mots l’ardeur qui l’embrasoit, C’estoit un homme qui faisoit Beaucoup de chemin en peu d’heure. Le refrein fut d’offrir sa personne et son bras, Et tout ce qu’en semblables cas On a de coustume de dire A celles pour qui l’on soûpire. Son offre fut receuë, et la Belle luy fit Un long Roman de son Histoire, Supprimant, comme l’on peut croire, Les six Galants. L’avanturier en prit Ce qu’il crût à propos d’en prendre ; Et comme Alaciel de son sort se plaignit, Cet inconnu s’engagea de la rendre Chez Zaïr ou dans Garbe, avant qu’il fust un mois. Dans Garbe ? non, reprit-elle, et pour cause : 168 Si les Dieux avoient mis la chose Jusques à present à mon choix, J’aurois voulu revoir Zaïr et ma patrie. Pourvu qu’Amour me preste vie, Vous les verrez, dit-il. C’est seulement à vous D’apporter remede à vos coups, Et consentir que mon amour s’appaise : Si j’en mourois (à vos bontez ne plaise) Vous demeureriez seule, et, pour vous parler franc, Je tiens ce service assez-grand, Pour me flater d’une esperance De recompense. Elle en tomba d’accord, promit quelques douceurs, Convint d’un nombre de faveurs Qu’afin que la chose fust seure Cette Princesse luy payroit, Non tout d’un coup, mais à mesure Que le voyage se feroit ; Tant chaque jour, sans nulle faute. Le marché s’estant ainsi fait, La Princesse en croupe se met, Sans prendre congé de son Hoste. L’inconnu, qui pour quelque temps, S’estoit défait de tous ses gens, Les rencontra bien-tost. Il avoit dans sa troupe Un sien neveu fort jeune, avec son Gouverneur. Nôtre Heroine prend, en descendant de croupe, Un palefroy. Cependant le Seigneur Marche toûjours à costé d’elle, 169 Tantost luy conte une nouvelle, Et tantost luy parle d’Amour, Pour rendre le chemin plus court. Avec beaucoup de foy le traité s’execute : Pas la moindre ombre de dispute : Point de faute au calcul, non plus qu’entre Marchands. De faveur en faveur (ainsi contoient ces gens) Jusqu’aux bords de la mer enfin ils arriverent, Et s’embarquerent. Cet element ne leur fut pas moins doux Que l’autre avoit esté ; certain calme, au contraire, Prolongeant le chemin, augmenta le salaire. Sains et gaillards ils débarquerent tous Au port de Joppe, et là se rafraischirent ; Au bout de deux jours en partirent, Sans autre escorte que leur train : Ce fut aux Brigands une amorce : Un gros d’Arabes en chemin Les ayant rencontrez, ils cedoient à la force, Quand nostre avanturier fit un dernier effort, Repoussa les Brigands, receut une blessure Qui le mit dans la sepulture, Non sur le champ ; devant sa mort Il pourveut à la Belle, ordonna du voyage, En chargea son neveu, jeune homme de courage, Luy leguant par mesme moyen Le surplus des faveurs, avec son équipage 170 Et tout le reste de son bien. Quand on fut revenu de toutes ces alarmes, Et que l’on eut versé certain nombre de larmes, On satisfit au Testament du mort ; On paya les faveurs, dont enfin la derniere Escheut justement sur le bord De la frontiere. En cet endroit le neveu la quitta, Pour ne donner aucun ombrage, Et le Gouverneur la guida Pendant le reste du voyage. Au Soudan il la presenta. D’exprimer icy la tendresse, Ou pour mieux dire les transports, Que témoigna Zaïr en voyant la Princesse, Il faudroit de nouveaux efforts, Et je n’en puis plus faire : il est bon que j’imite Phoebus, qui sur la fin du jour Tombe d’ordinaire si court Qu’on diroit qu’il se precipite. Le Gouverneur aymoit à se faire écouter ; Ce fut un passe-temps de l’entendre conter Monts et merveilles de la Dame, Qui rioit sans doute en son ame. Seigneur, dit le bon Homme en parlant au Soudan, Hispal estant party, Madame incontinent, Pour fuir oisiveté, principe de tout vice, Resolut de vacquer nuit et jour au service D’un Dieu qui chez ces gens a beancoup de credit. 171 Je ne vous aurois jamais dit Tous ses Temples et ses Chapelles, Nommez pour la pluspart alcoves et ruelles. Là les gens pour Idole ont un certain oiseau, Qui dans ses portraits est fort beau, Quoy qu’il n’ait des plumes qu’aux aisles. Au contraire des autres Dieux, Qu’on ne sert que quand on est vieux, La jeunesse luy sacrifie. Si vous sçaviez l’honneste vie Qu’en le servant menoit Madame Alaciel, Vous beniriez cent fois le Ciel De vous avoir donné fille tant accomplie. Au reste, en ces pays on vit d’autre façon Que parmy vous ; les Belles vont et viennent : Point d’Eunuques qui les retiennent ; Les hommes en ces lieux ont tous barbe au menton. Madame dés l’abord s’est faite à leur methode, Tant elle est de facile humeur ; Et je puis dire à son honneur Que de tout elle s’accommode.

Zaïr estoit ravy. Quelques jours écoulez,

La Princesse partit pour Garbe en grande escorte. Les gens qui la suivoient furent tous regalez De beaux presens : et d’une amour si forte Cette Belle toucha le cœur de Mamolin, Qu’il ne se tenoit pas. On fit un grand festin, Pendant lequel, ayant belle audience, 172 Alaciel conta tout ce qu’elle voulut, Dit les mensonges qu’il luy plut. Mamolin et sa Cour écoutoient en silence. La nuit vint : on porta la Reine dans son lit. A son honneur elle en sortit : Le Prince en rendit témoignage. Alaciel, à ce qu’on dit, N’en demandoit pas davantage. Ce conte nous apprend que beaucoup de maris Qui se vantent de voir fort clair en leurs affaires N’y viennent bien souvent qu’aprés les favoris ; Et, tout sçavans qu’ils sont, ne s’y connoissent gueres. Le plus seur toutesfois est de se bien garder, Craindre tout, ne rien hazarder. Filles, maintenez-vous ; l’affaire est d’importance. Rois de Garbe ne sont oyseaux communs en France. Vous voyez, que l’Hymen y suit l’accord de prés : C’est là l’un des plus grands secrets Pour empêcher les avantures. Je tiens vos amitiez fort chastes et fort pures ; Mais Cupidon alors fait d’estranges leçons. Rompez-luy toutes ses mesures : Pourvoyez à la chose aussi bien qu’aux soupçons ; Ne m’allez point conter : c’est le droit des garçons ; Les garçons sans ce droit ont assez pour se prendre. Si quelqu’une pourtant ne s’en pouvoit deffendre, Le remede sera de rire en son mal-heur. 173 Il est bon de garder sa fleur ; Mais pour l’avoir perdue, il ne se faut pas pendre. XV. — L ’ H E R M I T E [57] . Nouvelle tirée de Bocace[58] . Dame Venus et Dame Hypocrisie[59] Font quelquefois ensemble de bons coups ; Tout homme est homme, les Hermites sur tous[60] ; Ce que j’en dis, ce n’est point par envie[61] . Avez-vous Sœur, Fille, ou Femme jolie, Gardez le froc ; c’est un maistre Gonin ; Vous en tenez s’il tombe sous sa main Belle qui soit quelque peu simple et neuve[62] : Pour vous montrer que je ne parle en vain, Lisez cecy, je ne veux autre preuve.

Un jeune Hermite estoit tenu pour Saint ;

On luy gardoit place dans la Legende. L’homme de Dieu d’une corde estoit ceint Pleine de neuds ; mais sous sa houpelande Logeoit le cœur d’un dangereux paillard. Un Chapelet pendoit à sa ceinture, Long d’une brasse, et gros outre mesure ; 174 Une clochette estoit de l’autre part. Au demeurant, il faisoit le caphard ; Se renfermoit voyant une femelle Dedans sa coque, et baissoit la prunelle : Vous n’auriez dit qu’il eust mangé le lard.

Un bourg estoit dedans son voisinage,

Et dans ce Bourg une Veuve fort sage, Qui demeuroit tout à l’extremité. Elle n’avoit pour tout bien qu’une fille, Jeune, ingenuë, agreable et gentille ; Pucelle encor ; mais à la verité Moins par vertu que par simplicité ; Peu d’entregent, beaucoup d’honnesteté, D’autre dot point, d’Amans pas davantage. Du temps d’Adam, qu’on naissoit tout vestu, Je pense bien que la Belle en eût eu, Car avec rien on montoit un mesnage[63] . Il ne faloit matelas ny linceul : Mesme le lit n’estoit pas necessaire. Ce temps n’est plus. Himen, qui marchoit seul[64] Meine à present à sa suite un Notaire.

L’Anachorete, en questant par le Bourg,

Vid cette fille, et dit sous son capuce : Voicy dequoy ; si tu sçais quelque tour, Il te le faut employer, Frere Luce. Pas n’y manqua, voicy comme il s’y prit. Elle logeoit, comme j’ay déja dit, Tout prés des champs, dans une maisonnette, 175 Dont la cloison par nostre Anachorete Estant percée aisément et sans bruit, Le Compagnon par une belle nuit, Belle, non pas, le vent et la tempeste Favorisoient le dessein du Galant. Une nuit donc, dans le pertuis mettant Un long cornet, tout du haut de la teste[65] Il leur cria : Femmes, escoutez-moi. A cette voix, toutes pleines d’effroy, Se blotissant, l’une et l’autre est en trance. Il continuë, et corne à toute outrance : Réveillez-vous, Creatures de Dieu, Toy femme Veuve, et toy fille pucelle : Allez trouver mon serviteur fidelle L’Hermite Luce, et partez de ce lieu Demain matin sans le dire à personne ; Car c’est ainsi que le Ciel vous l’ordonne. Ne craignez point, je conduiray vos pas, Luce est benin. Toy, Veuve, tu feras[66] Que de ta fille il ait la compagnie ; Car d’eux doit naistre un Pape, dont la vie Reformera tout le peuple Chrestien. La chose fut tellement prononcée, Que dans le lit l’une et l’autre enfoncée Ne laissa pas de l’entendre fort bien. La peur les tint un quart-d’heure en silence. La fille enfin met le nez hors des draps, Et puis tirant sa Mere par le bras, 176 Luy dit d’un ton tout remply d’innocence : Mon Dieu, maman, y faudra-t-il aller[67] ? Ma compagnie ? helas ! qu’en veut-il faire ? Je ne sçay pas comment il faut parler ; Ma Cousine Anne est bien mieux son affaire Et retiendroit bien mieux tous ses Sermons[68] . Sotte, tay toy, luy repartit la Mere, C’est bien cela ; va, va, pour ces leçons Il n’est besoin de tout l’esprit du monde : Dés la premiere, ou bien dés la seconde, Ta Cousine Anne en sçaura moins que toy. Oüy ? dit la fille, hé ! mon Dieu, menez moy. Partons, bien-tost nous reviendrons au giste. Tout doux, reprit la Mere en soûriant, Il ne faut pas que nous allions si viste : Car que sçait-on ? le diable est bien meschant Et bien trompeur ; si c’estoit luy, ma fille, Qui fust venu pour nous tendre des lacs ? As-tu pris garde ? il parloit d’un ton cas[69] , Comme je croy que parle la famille De Lucifer. Le fait merite bien Que, sans courir ny precipiter rien, Nous nous gardions de nous laisser surprendre. Si la frayeur t’avoit fait mal entendre : Pour moy, j’avois l’esprit tout éperdu. Non, non, Maman j’ay fort bien entendu, Dit la fillette. Or bien reprit la Mere, Puisque ainsi va, mettons-nous en priere. 177

Le lendemain, tout le jour se passa

A raisonner, et par cy, et par là, Sur cette voix et sur cette rencontre. La nuit venuë, arrive le corneur ; Il leur cria d’un ton à faire peur[70] : Femme incredule, et qui vas alencontre Des volontez de Dieu ton Createur, Ne tarde plus, va t’en trouver l’Hermite, Ou tu mourras. La fillette reprit : Hé bien, Maman, l’avois-je pas bien dit ? Mon Dieu, partons ; allons rendre visite A l’Homme saint ; je crains tant vostre mort Que j’y courrois, et tout de mon plus fort, S’il le faloit. Allons donc, dit la Mere. La Belle mit son corset des bons jours, Son demy-ceint, ses pendans de velours, Sans se douter de ce qu’elle alloit faire : Jeune fillette a toûjours soin de plaire. Nostre Cagot s’estoit mis aux aguets, Et par un trou qu’il avoit fait exprés. A sa Cellule, il vouloit que ces femmes[71] Le pûssent voir comme un brave Soldat, Le foüet en main, toûjours en un estat De penitence, et de tirer des flâmes Quelque defunct puny pour ses mesfaits ;[72] Faisant si bien en frappant tout auprés, Qu’on crust oüir cinquante disciplines.[73] Il n’ouvrit pas à nos deux Pelerines 178 Du premier coup, et pendant un moment Chacune peut l’entrevoir s’escrimant Du saint outil. Enfin, la porte s’ouvre,[74] Mais ce ne fut d’un bon Miserere. Le Papelard contrefait l’estonné. Tout en tremblant la Veuve luy découvre,[75] Non sans rougir, le cas comme il estoit. A six pas d’eux la fillette attendoit Le resultat, qui fut que nostre Hermite Les renvoya, fit le bon hipocrite. Je crains, dit-il, les ruses du malin : Dispensez-moy ; le sexe feminin Ne doit avoir en ma Celulle entrée. Jamais de moy S. Pere ne naistra. La Veuve dit, toute déconfortée : Jamais de vous ? et pourquoy ne fera ? Elle ne pût en tirer autre chose. En s’en allant la fillette disoit, Helas ! Maman, nos pechez en sont cause. La nuit revient, et l’une et l’autre estoit[76] Au premier somme, alors que l’hipocrite Et son cornet font bruire la maison. Il leur cria toûjours du mesme ton[77] : Retournez voir Luce le saint Hermite ; Je l’ay changé ; retournez dés demain. Les voila donc derechef en chemin. Pour ne tirer plus en long cette Histoire, Il les receut. La Mere s’en alla, 179 Seule s’entend, la fille demeura ; Tout doucement il vous l’apprivoisa, Luy prit d’abord son joly bras d’yvoire, Puis s’approcha, puis en vint au baiser, Puis aux beautez que l’on cache à la veuë, Puis le Galant vous la mit toute nuë, Comme s’il eust voulu la baptiser. O Papelars ! qu’on se trompe à vos mines ! Tant luy donna du retour de Matines, Que maux de cœur vinrent premierement, Et maux de cœur chassez Dieu sçait comment.[78] En fin finalle, une certaine enflure La contraignit d’alonger sa ceinture, Mais en cachette, et sans en avertir Le forge-Pape, encore moins la Mere. Elle craignoit qu’on ne la fist partir : Le jeu d’Amour commençoit à luy plaire.[79] Vous me direz, d’où luy vint tant d’esprit ? D’où ? de ce jeu ; c’est l’arbre de science. Sept mois entiers la Galande attendit ; Elle allegua son peu d’experience.

Dés que la Mere eut indice certain

De sa grossesse, elle luy fit soudain Trousser bagage, et remercia l’Hoste[80] . Luy, de sa part, rendit grace au Seigneur, Qui soulageoit son pauvre serviteur. Puis au depart il leur dit que sans faute[81] , Moyennant Dieu, l’enfant viendroit à bien. 180 Gardez pourtant, Dame de faire rien Qui puisse nuire à vostre geniture. Ayez grand soin de cette Creature, Car tout bon-heur vous en arrivera. Vous regnerez, serez la Signora, Ferez monter aux grandeurs tous les vostres, Princes les uns, et grands Seigneurs les autres. Vos Cousins Ducs, Cardinaux vos Neveux : Places, Chasteaux, tant pour vous que pour eux Ne manqueront en aucune maniere, Non plus que l’eau qui coule en la riviere[82] . Leur ayant fait cette prediction, Il leur donna sa benediction.

La Signora, de retour chez sa Mere,

S’entretenoit jour et nuit du S. Pere[83] , Preparoit tout, luy faisoit des beguins : Au demeurant prenoit tous les matins La couple d’œufs, attendoit en liesse Ce qui viendroit d’une telle grossesse. Mais ce qui vint destruisit les Chasteaux, Fit avorter les Mitres, les Chapeaux, Et les grandeurs de toute la famille. La Signora mit au monde une fille. XVI. — MAZET DE LAMPORECHIO [84] . 181 Nouvelle tirée de Bocace[85] . Le voile n’est le rempart le plus sûr Contre l’Amour, ny le moins accessible : Un bon mary, mieux que grille ny mur, Y pourvoira, si pourvoir est possible. C’est à mon sens une erreur trop visible A des Parens, pour ne dire autrement, De presumer, aprés qu’une personne, Bon gré, mal gré, s’est mise en un Couvent[86] , Que Dieu prendra ce qu’ainsi l’on luy donne : Abus, abus ! je tiens que le malin N’a revenu plus clair et plus certain (Sauf toutesfois l’assistance Divine). Encore un coup, ne faut qu’on s’imagine, Que d’estre pure et nette de peché Soit privilege à la guimpe attaché. Nenny da, non ; je pretens qu’au contraire Filles du monde ont toûjours plus de peur Que l’on ne donne atteinte à leur honneur ; La raison est qu’elles en ont affaire. Moins d’ennemis attaquent leur pudeur. Les autres n’ont pour un seul adversaire. Tentation, fille d’oisiveté, Ne manque pas d’agir de son costé : Puis le desir, enfant de la contrainte. Ma fille est Nonne, Ergo c’est une Sainte, 182 Mal raisonner. Des quatre parts les trois En ont regret et se mordent les doigts ; Font souvent pis ; au moins l’ay-je oüy dire, Car pour ce poinct je parle sans sçavoir. Bocace en fait certain Conte pour rire, Que j’ay rimé comme vous allez voir.

Un bon Vieillard en un Couvent de filles

Autrefois fut, labouroit le jardin. Elles estoient toutes assez gentilles, Et volontiers jasoient dés le matin. Tant ne songeoient au service divin Qu’à soy montrer és Parloirs aguimpéees[87] , Bien blanchement, comme droites poupées, Preste chacune à tenir coup aux gens ; Et n’estoit bruit qu’il se trouvast leans[88] Fille qui n’eût dequoy rendre le change, Se renvoyant l’une à l’autre l’éteuf. Huit Sœurs estoient, et l’Abbesse sont neuf, Si mal d’accord que c’estoit chose étrange. De la beauté, la pluspart en avoient ; De la jeunesse, elles en avoient toutes. En cettuy lieu beaux Peres frequentoient, Comme on peut croire, et tant bien supputoient, Qu’il ne manquoit à tomher sur leurs routes[89] .

Le bon Vieillard Jardinier dessus-dit

Prés de ces Sœurs perdoit presque l’esprit ; A leur caprice il ne pouvoit suffire. Toutes vouloient au Vieillard commander ; 183 Dont ne pouvant entre elles s’accorder, Il souffroit plus que l’on ne sçauroit dire.

Force luy fût de quitter la maison.

Il en sortit de la mesme façon Qu’estoit entré là dedans le pauvre homme, Sans croix ne pile[90], et n’ayant rien en somme Qu’un vieil habit. Certain jeune garçon De Lamporech, si j’ay bonne memoire, Dit au Vieillard un beau jour aprés boire, Et raisonnant sur le fait des Nonains, Qu’il passeroit bien volontiers sa vie Prés de ces Sœurs, et qu’il avoit envie De leur offrir son travail et ses mains, Sans demander recompense ny gages. Le Compagnon ne visoit à l’argent : Trop bien croyoit, ces Sœurs estant peu sages, Qu’il en pourroit croquer une en passant, Et puis une autre, et puis toute la troupe. Nuto luy dit (c est le nom du Vieillard) : Croy-moy, Mazet, mets-toy quelque autre part. J’aimerois mieux être sans pain ny soupe Que d’employer en ce lieu mon travail. Les Nones sont un étrange bestail : Qui n’a tasté de cette marchandise Ne sçait encor ce que c’est que tourment. Je te le dis, laisse-là ce Couvent ; Car d’esperer les servir à leur guise, C’est un abus ; l’une voudra du mou, L’autre du dur ; parquoy je te tiens fou, 184 D’autant plus fou que ces filles sont sottes ; Tu n’auras pas œuvre faite, entre nous ; L’une voudra que tu plantes des choux, L’autre voudra que ce soit des carottes. Mazet reprit : Ce n’est pas là le poinct. Voy-tu, Nuto, je ne suis qu’une beste ; Mais dans ce lieu tu ne me verras point Un mois entier sans qu’on m’y fasse feste. La raison est que je n’ay que vingt ans, Et comme toy je n’ay pas fait mon temps. Je leur suis propre, et ne demande en somme Que d’estre admis. Dit alors le bon homme : Au Fac-totum tu n’as qu’à t’adresser ; Allons-nous-en de ce pas luy parler. Allons, dit l’autre. Il me vient une chose Dedans l’esprit : je feray le müet Et l’idiot. Je pense qu’en effet, Reprit Nuto, cela peut estre cause Que le Pater avec le Fac-totum N’auront de toy ny crainte ny soupçon. La chose alla comme ils l’avoient preveuë. Voilà Mazet, à qui pour bien venuë L’on fait bescher la moitié du jardin[91] . Il contre-fait le sot et le badin, Et cependant laboure comme un sire. Autour de luy les Nones alloient rire.

Un certain jour le Compagnon dormant[92]

, Ou bien feignant de dormir, il n’importe, 185 Bocace dit qu’il en faisoit semblant, Deux des Nonains le voyant de la sorte Seul au jardin, car sur le haut du jour, Nulle des Sœurs ne faisoit long sejour Hors le logis, le tout crainte du hasle, De ces deux donc l’une, approchant Mazet, Dit à sa Sœur : Dedans ce cabinet[93] Menons ce sot : Mazet estoit beau masle, Et la Galande à le considerer Avoit pris goust ; pourquoy sans differer[94] Amour luy fit proposer cette affaire. L’autre reprit, Là-dedans ? et quoy faire[95] ? Quoy ? dit la Sœur, je ne sçay, l’on verra ; Ce que l’on fait alors qu’on en est là : Ne dit-on pas qu’il se fait quelque chose ? Jesus, reprit l’autre Sœur se signant, Que dis-tu là ? nostre Regle défend De tels pensers. S’il nous fait un enfant ? Si l’on nous voit ? Tu t’en vas estre cause De quelque mal. On ne nous verra point, Dit la premiere ; et, quant à l’autre poinct C’est s’allarmer avant que le coup vienne. Usons du temps sans nous tant mettre en peine, Et sans prevoir les choses de si loin. Nul n’est icy, nous avons tout à poinct, L’heure, et le lieu, si touffu que la veuë N’y peut passer : et puis sur l’avenuë Je suis d’avis qu’une fasse le guet : 186 Tandis que l’autre estant avec Mazet, A son bel aise aura lieu de s’instruire : Il est müet et n’en pourra rien dire. Soit fait, dit l’autre ; il faut à ton desir[96] Acquiescer, et te faire plaisir. Je passeray si tu veux la premiere Pour t’obliger : au moins à ton loisir Tu t’ébatras puis aprés de maniere Qu’il ne sera besoin d’y retourner : Ce que j’en dis n’est que pour t’obliger. Je le voy bien, dit l’autre plus sincere : Tu ne voudrois sans cela commencer Assurement, et tu serois honteuse[97] . Tant y resta cette Sœur scrupuleuse, Qu’à la fin l’autre, allant la dégager, De faction la fut faire changer.

Nostre muët fait nouvelle partie :

Il s’en tira non si gaillardement ; Cette Sœur fut beaucoup plus mal lotie ; Le pauvre Gars acheva simplement Trois fois le jeu, puis aprés il fit chasse. Les deux Nonains n’oublierent la trace Du cabinet, non plus que du jardin ; Il ne faloit leur montrer le chemin. Mazet, pourtant, se ménagea de sorte Qu’à Sœur Agnès, quelques jours ensuivant, Il fit apprendre une semblable note En un pressoir tout au bout du Couvent. 187 Sœur Angelique et sœur Claude suivirent, L’une au Dortoir, l’autre dans un Cellier ; Tant qu’à la fin la Cave et le Grenier Du fait des Sœurs maintes choses apprirent. Point n’en resta que le sire Mazet Ne régalast au moins mal qu’il pouvoit : L’Abbesse aussi voulut entrer en danse. Elle eut son droit, double et triple pitance, Dequoy les Sœurs jeûnerent trés-longtemps. Mazet n’avoit faute de restaurans ; Mais restaurans ne sont pas grande affaire A tant d’employ. Tant presserent le here, Qu’avec l’Abbesse un jour venant au choc, J’ai toûjours oüy, ce dit-il, qu’un bon Coq N’en a que sept ; au moins qu’on ne me laisse[98] Toutes les neuf. Miracle, dit l’Abbesse ; Venez, mes Sœurs, nos jeusnes ont tant fait Que Mazet parle. Alentour du muët, Non plus muët, toutes huit accoururent ; Tinrent Chapitre, et sur l’heure conclurent, Qu’à l’avenir Mazet seroit choyé Pour le plus seur ; car qu’ils fust renvoyé, Cela rendroit la chose manifeste. Le Compagnon, bien nourry, bien payé, Fit ce qu’il pût, d’autres firent le reste. Il les engea de petits Mazillons, Desquels on fit de petits Moinillons ; Ces Moinillons devinrent bien-tost Peres, Comme les Sœurs devinrent bien-tost Meres, 188 A leur regret, pleines d’humilité ; Mais jamais nom[99] ne fut mieux merité. 1. ↑ Publiée en 1666 2. ↑ La Fontaine modifie ici, sans doute par pure politesse, ce passage de Térence: Quorum æmulari exoptat neglegentiam Potius quam istorum obscuram diligentiam. (Andria, prologus v. 20.) 3. ↑ ..... Atque in eo disputant Contaminari non decere fabulas. (Ibid. v. 15.) 4. ↑ Nouvelle III. 5. ↑ Decameron, giornata VIII, novella VIII. 6. ↑ 1re édition : Pour l’emmener.. 7. ↑ Ce conte, imprimé d’abord en 1668, d’après une copie manuscrite, dans l’édition hollandaise de Jean Verhoeven, où il est intitulé : Les Cordeliers de Catalogne, fut ensuite publié par l’auteur lui-même en 1669. Pour ne pas manquer à la règle que nous nous sommes imposée, nous avons suivi le texte donné par La Fontaine ; mais, comme il contient des adoucissements que l’auteur n’a dû y introduire que pour rendre possible l’obtention du privilège, certaines variantes de la première édition ont ici une importance tout-à-fait exceptionnelle, et se trouvent reproduites dans la plupart des éditions suivantes. 8. ↑ Nouvelle XXXII. Les Dames dismées. 9. ↑ Editions de : 1668 et de 1685 : Des Cordeliers de Catalogne : Besogne où ces Peres en Dieu… 10. ↑ Edition de 1668 : Tirant à soy filles et femmes. 11. ↑ Edition de 1668 : Dans l’innocence….. 12. ↑ Editions de 1668 et de 1685 : Un essaim de Freres Mineurs. 13. ↑ Edition de 1668 : La crainte donc d’estre damnée Fit qu’elles vinrent de bien loin 14. ↑ Dans l’édition de 1668, ces deux derniers vers sont intervertis. 15. ↑ Editions de 1668 et de 1685 : Vers les enfans de Saint François. 189 16. ↑ Edition de 1668 : Voicy un beau mot de l’Apostre Qui fait à nostre intention. Edition de 1685 : Voicy trois beaux mots de l’Apostre. 17. ↑ Editions de 1668 et de 1685 : Et nostre Mere Sainte Eglise, 18. ↑ Édition de 1668 : Tant et si bien que ces Donzelles. 19. ↑ Édition de 1668: L’Epoux repartit brusquement. 20. ↑ Édition de 1668: Et, parbleu, si ..... 21. ↑ Ces quatre derniers vers sont supprimés dans l’édition de 1685?. 22. ↑ Édition de 1668 : Quand le mary sceut toute chose. 23. ↑ Édition de 1668 : Il porte à sa gorge un poignard. 24. ↑ Ces quatre derniers vers sont supprimés dans l’édition de 1685. 25. ↑ Edition de 1668 : Afin que la Gent cordeliere. 26. ↑ Ces quatre derniers vers sont supprimés dans l’édition de 168?5. 27. ↑ Editions de 1668 et de 1685 : Robes, Manteaux et Capuchons. 28. ↑ Decameron, giornata IX, novella VI. 29. ↑ Decameron, giornata III, novella II. 30. ↑ 1re édition : Un magistral sçait les points decider. 31. ↑ Decameron, giornata II, novella II. Il ne faut pas oublier que cette nouvelle est imitée de Bocace, car on pourroit chercher en France ce Château-Guillaume, sur lequel La Fontaine ne nous donne aucun détail. Nous voyons dans le conteur italien qu’il s’agit de Castel Guiglielmo, au sortir de Ferrare, sur le chemin de Vérone. 32. ↑ On lit dans la 1re édition Regnauld au lieu de Renaud. 33. ↑ Dans Hérodote (1, 8) : « Oubliez-vous qu’une femme dépose sa pudeur avec ses vêtements ? » (Note de M. Boissonade.) 34. ↑ Voyez la fable XIV du livre VI. 35. ↑ Nous nous en tenons scrupuleusement, comme nous l’avons déjà dit, au texte publié par l’auteur lui-même. A partir de l’édition de 1685, ce vers est ainsi modifié : Des Oraisons, ces gens gais et joyeux… 190 Et les cinq qui suivent ici sont supprimés. Est-ce La Fontaine qui a fait ce changement ? Il est permis d’en douter ; la narration est ainsi plus vive, mais que signifie « on les vient prier d’une autre danse » si l’on retranche les « caprioles » des voleurs ? 36. ↑ Édition de 1668 : Eut un soupé qui ne luy cousta rien. 37. ↑ Heptameron, journée V, nouvelle V. 38. ↑ Éditions de 1666 et de 1668 : Mais, comme il faut gouster de plus d’un pain. 39. ↑ Édition de 1668 : C’estoit sa feste. Voyant donc de sa femme. Ce vers a été ainsi corrigé dans les éditions modernes : C’estoit sa feste. Or voyant de la femme. 40. ↑ Ce singulier conseil ne se trouve que dans l’édition de 1669. 41. ↑ Decameron, giornata VII, novel. VIII e IX. 42. ↑ Édition de 1685 : De celle-ci pour certaines raisons. 43. ↑ Decameron, giornata II, novella X. 44. ↑ Les jours de fête sont imprimés en encre rouge dans les anciens calendriers. 45. ↑ Decameron, giornata VIII, novella I. 46. ↑ Nouvelle XXXVII. 47. ↑ Edition de 1685 : Croyant par là les galans hors de game. 48. ↑ Nouvelle XII. 49. ↑ . Rabelais, Pantagruel, liv. III, ch. 28. 50. ↑ . Edition de 1685 : Il faut que la veuë en réponde. 51. ↑ Les éditions originales portent toutes, mais à tort : Qu’on n’y puisse estre pris… 52. ↑ Editions de 1666 et de 1668 : Un autre Conducteur eust peut-estre esté mieux. 53. ↑ Edition de 1668 : En reniant Mahom, Jupin et Tarvagant. 54. ↑ Edition de 1668 : Et grand ménageur de soûpirs. 55. ↑ Edition de 1668 : L’Infante vint et vint comme il falloit. 56. ↑ Ainsi dans les éditions originales ; Roger dans les éditions modernes. 57. ↑ Cette nouvelle, qui a paru pour la première fois dans le Recueil de 1668, y porte pour titre : L’Hermite ou Frere Luce. 191 58. ↑ Decameron, giornata IV, novella II. 59. ↑ Edition de 1668 : Dame Luxure et Dame Hypocrisie. 60. ↑ Editions de 1668 et de 1685 : Tout homme est homme, et les Moines sur tous. 61. ↑ Edition de 1668 : Ce que j’en dis, ce n’est pas par envie. 62. ↑ Edition de 1668 : Belle qui soit quelque peu simple ou neuve. 63. ↑ Manuscrits de Conrart : Mais avec rien on montoit un mesnage. 64. ↑ Edition de 1668 : Ce temps n’est plus, l’Himen qui marchoit seul. 65. ↑ Edition de 1668 : Un long cornet, tout du haut de sa teste. 66. ↑ Manuscrits de Conrart et édition de I668 : Luce est benin. Toy, Femme, tu feras. 67. ↑ Edition de 1668 : Mon Dieu ! maman, il faudra y aller ? 68. ↑ Edition de 1668 : Et retiendra bien mieux tous ses sermons. 69. ↑ Edition de 1668 : As-tu pris garde ? il parloit d’un ton bas. 70. ↑ Edition de 1668 : Qui leur cria d’un ton à faire peur. 71. ↑ Edition de 1668 : A sa Celule, il vouloit que les femmes. 72. ↑ Edition de 1668 : Quelque deffunt expiant ses mesfaits ; 73. ↑ Edition de 1668 : Qu’on eût ouy cinquante disciplines. 74. ↑ Edition de 1668 : Chascune peut l’entendre s’escrimant : Du saint Hôtel enfin la porte s’ouvre. 75. ↑ Edition de 1668 : Tout en tremblant la Mere luy decouvre. 76. ↑ Edition de 1668 : La nuit revint….. 77. ↑ Edition de 1668 : De son cornet fit bruire la maison, Il leur cria tousjours d’un mesme ton. 192 78. ↑ Edition de 1668 : Et maux de cœur causez Dieu sçait comment. 79. ↑ Edition de 1668 : Le jeu d’amour commençant à luy plaire. 80. ↑ Edition de 1668 : Trousser bagage et remercier l’hoste. 81. ↑ Edition de 1668 : Puis au depart il luy dit que sans faute. 82. ↑ Edition de 1668 : Non plus que l’eau ne manque à la riviere. 83. ↑ Edition de 1668 : L’entretenoit jour et nuit du S. Pere. 84. ↑ Cette nouvelle est intitulée le Muet dans l’édition de 1668, où elle a paru pour la premiere fois. 85. ↑ Decameron, giornata III, novella I. 86. ↑ Edition de 1668 : Bon gré, mal gré, est mise en un Convent. On trouve toujours dans cette édition convent pour couvent. 87. ↑ Edition de 1668 : Qu’à se montrer au Parloir aguimpées. 88. ↑ Edition de 1668 : Et n’estoit jour qu’on ne trouvât leans. 89. ↑ C’est ici le texte de l’édition de 1669, donnée par La Fontaine. Avec cette leçon le sens est fort clair : notre auteur veut dire que les bons Pères qui venoient voir les sœurs calculoient si bien qu’il y avoit pour eux de fréquentes occasions de faillir, de tomber. Malheureusement les éditions de 1668 et de 1685, suivies par tous les éditeurs modernes, portent : Qu’ils ne manquoient…, ce qui rend le passage un peu plus difficile. Aussi les commentateurs des Contes se sont-ils bien gardés d’en parler, à l’exception toutefois du bibliophile Jacob, qui a eu l’imprudence de mettre en note : « Cette phrase est très obscure, si l’on n’explique pas supputoient par buvoient. La Fontaine veut peut-être dire que les moines arrangeoient toujours leurs tournées de manière à rencontrer le couvent sur leur route. » 90. ↑ Edition de 1668 : Sans croix ny pile… 91. ↑ Edition de 1668 : On fait bescher la moitié du jardin. 92. ↑ Edition de 1668 : Par un Midy le compagnon dormant. 193 93. ↑ Edition de 1668 : Dit à sa sœur : Dedans le cabinet… 94. ↑ Edition de 1668 : Avoit pris goust, partant sans differer. 95. ↑ Edition de 1668 : L’autre repond : Là dedans ? et quoy faire ? 96. ↑ Edition de 1668 : Fais, fais, dit l’autre… 97. ↑ M. Walckennaer fait passer ici dans son texte les deux vers suivants : Disant ces mots, elle éveilla Mazet, Qui se laissa mener au Cabinet. Il les tire des manuscrits de Conrart et remarque qu’ils manquent dans toutes les éditions ; nous les trouvons néanmoins dans celle de 1668 ; nous ne pensons pas, d’ailleurs, qu’ils soient aussi nécessaires que le savant éditeur le suppose. La Fontaine les aura supprimés à cause de leur fâcheuse ressemblance avec ceux-ci, qu’on vient de lire un peu plus haut : De ces deux donc l’une, approchant Mazet, Dit à sa Sœur : Dedans ce cabinet, 98. ↑ Edition de 1668 : N’en a que sept, ou moins ; qu’on ne me laisse… 99. ↑ Edition de 1668 : Mais jamais rien ne fut mieux merité. 194 TROISIESME PARTIE [1] I. — LES OYES DE FRERE PHILIPPE. Nouvelle tirée de Bocace[2] . Je dois trop au beau sexe ; il me fait trop d’honneur De lire ces recits, si tant est qu’il les lise. Pourquoy non ? c’est assez qu’il condamne en son cœur Celles qui font quelque sottise. Ne peut-il pas, sans qu’il le dise, Rire sous-cape de ces tours, Quelque avanture qu’il y trouve ? S’ils sont faux, ce sont de vains discours ; S’ils sont vrays, il les desaprouve. Iroit-il aprés tout s’alarmer sans raison Pour un peu de plaisanterie ? Je craindrois bien plûtost que la cajolerie Ne mist le feu dans la maison. Chassez les soûpirans, Belles, souffrez mon Livre ; Je réponds de vous corps pour corps : Mais pourquoy les chasser ? ne sçauroit-on bien vivre Qu’on ne s’enferme avec les morts ? 195 Le monde ne vous connoist gueres, S’il croit que les faveurs sont chez vous familieres : Non pas que les heureux amans Soient ny Phenix ni corbeaux blancs ; Aussi ne sont-ce fourmilleres. Ce que mon Livre en dit doit passer pour chansons. J’ay servy des beautez de toutes les façons : Qu’ay-je gagné ? trés-peu de chose ; Rien. Je m’aviserois sur le tard d’estre cause Que la moindre de vous commist le moindre mal. Contons ; mais contons bien ; c’est le point principal ; C’est tout ; à cela prés, Censeurs, je vous conseille De dormir comme moy sur l’une et l’autre oreille. Censurez tant qu’il vous plaira Mechans vers et phrases mechantes ; Mais pour bons tours, laissez-les là ; Ce sont choses indifferentes ; Je n’y vois rien de perilleux. Les meres, les maris, me prendront aux cheveux Pour dix ou douze contes bleus ! Voyez un peu la belle affaire ! Ce que je n’ay pas fait, mon Livre iroit le faire ! Beau sexe, vous pouvez le lire en seureté ; Mais je voudrois m’estre acquitté De cette grace par avance. Que puis-je faire en récompense ? Un conte où l’on va voir vos appas triompher : Nulle précaution ne les put étouffer. Vous auriez surpassé le Printemps et l’Aurore 196 Dans l’esprit d’un garçon, si dés ses jeunes ans, Outre l’éclat des Cieux, et les beautez des champs, Il eust veu les vostres encore. Aussi dés qu’il les vid il en sentit les coups ; Vous surpassâtes tout ; il n’eut d’yeux que pour vous ; Il laissa les palais : enfin vostre personne Luy parut avoir plus d’attraits Que n’en auroient à beaucoup prés Tous les joyaux de la Couronne. On l’avoit dés l’enfance élevé dans un bois. Là son unique compagnie Consistoit aux oyseaux : leur aimable harmonie Le desennuyoit quelquesfois. Tout son plaisir estoit cet innocent ramage : Encor ne pouvoit-il entendre leur langage. En une école si sauvage Son pere l’amena dés ses plus tendres ans. Il venoit de perdre sa mere, Et le pauvre garçon ne connut la lumiere Qu’afin qu’il ignorast les gens : Il ne s’en figura pendant un fort long-temps Point d’autres que les habitans De cette forest ; c’est à dire Que des loups, des oyseaux, enfin ce qui respire Pour respirer sans plus, et ne songer à rien. Ce qui porta son pere à fuir tout entretien, Ce furent deux raisons ou mauvaises ou bonnes ; L’une, la haine des personnes, 197 L’autre la crainte ; et depuis qu’à ses yeux Sa femme disparut s’envolant dans les Cieux, Le monde luy fut odieux ; Las d’y gémir et de s’y plaindre, Et par tout des plaintes oüir, Sa moitie le luy fit par son trépas haïr, Et le reste des femmes craindre. Il voulut estre hermite, et destina son fils A ce mesme genre de vie. Ses biens aux pauvres départis, Il s’en va seul, sans compagnie Que celle de ce fils, qu’il portoit dans ses bras : Au fonds d’une forest il arreste ses pas. (Cet homme s’appelloit Philippe, dit l’histoire.) Là, par un saint motif, et non par humeur noire, Nostre Hermite nouveau cache avec trés-grand soin Cent choses à l’enfant ; ne luy dit prés ny loin Qu’il fust au monde aucune femme, Aucuns desirs, aucun amour ; Au progrés de ses ans reglant en ce sejour La nourriture de son ame. A cinq il luy nomma des fleurs, des animaux, L’entretint de petits oyseaux ; Et parmy ce discours aux enfans agreable, Mesla des menaces du diable ; Luy dit qu’il estoit fait d’une étrange façon : La crainte est aux enfans la premiere leçon. Les dix ans expirez, matiere plus profonde Se mit sur le tapis : un peu de l’autre monde 198 Au jeune enfant fut revelé, Et de la femme point parlé. Vers quinze ans luy fut enseigné, Tout autant que l’on put, l’Auteur de la nature, Et rien touchant la creature. Ce propos n’est alors déja plus de saison Pour ceux qu’au monde on veut soustraire ; Telle idée en ce cas est fort peu necessaire. Quand ce fils eut vingt ans, son pere trouva bon De le mener à la Ville prochaine. Le Vieillard tout cassé ne pouvoit plus qu’à peine Aller querir son vivre : et luy mort, aprés tout, Que feroit ce cher fils ? comment venir à bout De subsister sans connoistre personne ? Les loups n’estoient pas gens qui donnassent l’aumône. Il sçavoit bien que le garçon N’auroit de luy, pour heritage Qu’une besace et qu’un bâton : C’estoit un étrange partage. Le pere à tout cela songeoit sur ses vieux ans. Au reste il estoit peu de gens Qui ne luy donnassent la miche. Frere Philippe eust esté riche S’il eust voulu. Tous les petits enfans Le connoissoient, et du haut de leur teste, Ils crioient : Aprestez la queste ; Voila Frere Philippe. Enfin dans la cité Frere Philippe souhaité 199 Avoit force devots ; de devotes pas une, Car il n’en vouloit point avoir. Si-tost qu’il crut son fils ferme dans son devoir, Le pauvre homme le meine voir Les gens de bien, et tente la fortune. Ce ne fut qu’en pleurant qu’il exposa ce fils. Voilà nos Hermites partis ; Ils vont à la Cité superbe, bien bastie, Et de tous objets assortie : Le Prince y faisoit son sejour. Le jeune homme tombé des nuës Demandoit : Qu’est-ce là ? Ce sont des gens de Cour. Et là ? Ce sont palais. Icy ? Ce sont statuës. Il consideroit tout ; quand de jeunes beautez Aux yeux vifs, aux traits enchantez, Passerent devant luy ; dés-lors nulle autre chose Ne pût ses regards attirer. Adieu Palais ; adieu ce qu’il vient d’admirer ; Voicy bien pis, et bien une autre cause D’étonnement. Ravi comme en extase à cet objet charmant : Qu’est-ce là, dit-il à son pere, Qui porte un si gentil’habit ? Comment l’appelle-t-on ? Ce discours ne plut guere Au bon Vieillard, qui répondit : C’est un oyseau qui s’appelle Oye. O l’agreable oyseau ! dit le fils plein de joye. Oye, hélas, chante un peu, que j’entende ta voix. Peut-on point un peu te connoistre[3] ? 200 Mon pere, je vous prie et mille et mille fois, Menons en une en nostre bois, J’auray soin de la faire paistre. II. — LA MANDRAGORE. Nouvelle tirée de Machiavel[4] . Au present Conte on verra la sottise D’un Florentin. Il avoit femme prise, Honneste et sage autant qu’il est besoin, Jeune pourtant ; du reste toute belle, Et n’eust-on crû de joüissance telle Dans le païs, ny mesme encor plus loin. Chacun l’aimoit, chacun la jugeoit digne D’un autre époux : car, quant à celuy-cy, Qu’on appelloit Nicia Calfucci, Ce fut un sot, en son temps, trés-insigne. Bien le monstra lors que bon gré, mal gré, Il resolut d’estre pere appellé ; Crût qu’il feroit beaucoup pour sa patrie, S’il la pouvoit orner de Calfuccis. Sainte ny Saint n’estoit en Paradis Qui de ses vœux n’eust la teste étourdie. Tous ne sçavoient où mettre ses presens. 201 Il consultoit Matrones, Charlatans, Diseurs de mots, experts sur cette affaire : Le tout en vain : car il ne pût tant faire Que d’estre pere. Il estoit buté là, Quand un jeune homme, aprés avoir en France Etudié, s’en revint à Florence, Aussi leurré qu’aucun de par delà, Propre, galant, cherchant par tout fortune, Bienfait de corps, bien-voulu de chacune : Il sceut dans peu la Carte du païs, Connut les bons et les méchans maris ; Et de quel bois se chauffoient leurs femelles, Quels surveillans ils avoient mis prés d’elles ; Les si, les car, enfin tous les detours ; Comment gagner les confidens d’Amours, Et la Nourrice, et le Confesseur mesme, Jusques au chien ; tout y fait quand on aime[5] . Tout tend aux fins, dont un seul iota N’estant omis, d’abord le personnage Jette son plomb sur Messer Nicia, Pour luy donner l’ordre de Cocüage. Hardy dessein ! L’epouse de leans ; A dire vray, recevoit bien des gens ; Mais c’estoit tout ; aucun de ses Amans Ne s’en pouvoit promettre davantage. Celuy-cy seul, Callimaque nommé, Dés qu’il parut fut trés-fort à son gré. Le Galant donc prés de la forteresse Assiet son camp, vous investit Lucrece, 202 Qui ne manqua de faire la tygresse A l’ordinaire, et l’envoya joüer : Il ne savoit à quel Saint se voüer, Quand le mary, par sa sottise extrême, Luy fit juger qu’il n’estoit stratagême, Panneau n’estoit, tant estrange semblast, Où le pauvre homme à la fin ne donnast De tout son cœur et ne sen affublast. L’Amant et luy, comme estans gens d’étude, Avoient entre-eux lié quelque habitude ; Car Nice estoit Docteur en Droit-Canon : Mieux eust valu l’estre en autre science, Et qu’il n’eust pris si grande confiance En Callimaque. Un jour au compagnon Il se plaignit de se voir sans lignée. A qui la faute ? il estoit vert-galant, Lucrece jeune, et drüe, et bien taillée : Lorsque j’estois à Paris, dit l’Amant, Un curieux y passa d’avanture. Je l’allay voir, il m’apprit cents secrets, Entr’autres un pour avoir geniture, Et n’estoit chose à son conte plus seure. Le Grand Mogol l’avoit avec succés Depuis deux ans éprouvé sur sa femme. Mainte Princesse, et mainte et mainte Dame En avoit fait aussi d’heureux essais. Il disoit vray, j’en ay vû des effets. Cette recepte est une medecine Faite du jus de certaine racine, 203 Ayant pour nom Mandragore, et ce jus Pris par la femme opere beaucoup plus Que ne fit onc nulle ombre Monachale D’aucun Couvent de jeunes Freres plein. Dans dix mois d’hui je vous fais pere enfin, Sans demander un plus long intervalle. Et touchez là : dans dix mois et devant Nous porterons au baptesme l’enfant. Dites-vous vray ? repartit Messer Nice. Vous me rendez un merveilleux office. Vray ? je l’ay vû ; faut-il repeter tant ? Vous moquez-vous d’en douter seulement ? Par vostre foy, le Mogor[6] est-il homme Que l’on osast de la sorte affronter ? Ce Curieux en toucha telle somme Qu’il n’eut sujet de s’en mécontenter. Nice reprit : Voila chose admirable ! Et qui doit estre à Lucrece agreable ! Quand luy verray-je un poupon sur le sein ? Nostre feal, vous serez le Parrein : C’est la raison ; dés hui je vous en prie. Tout doux, reprit alors nostre galant, Ne soyez pas si prompt, je vous supplie : Vous allez viste ; il faut auparavant Vous dire tout. Un mal est dans l’affaire : Mais icy bas pût-on jamais tant faire Que de trouver un bien pur et sans mal ? Ce ius doüé de vertu tant insigne Porte d’ailleurs qualité trés-maligne. 204 Presque toûjours il, se trouve fatal A celuy-là qui le premier caresse La patiente ; et souvent on en meurt. Nice reprit aussi-tost : Serviteur ; Plus de vostre herbe, et laissons-là Lucrece Telle qu’elle est ; bien grammercy du soin. Que servira, moy mort, si je suis pere ? Pourvoyez-vous de quelque-autre compere : C’est trop de peine ; il n’en est pas besoin. L’Amant luy dit : Quel esprit est le vostre ! Toûjours il va d’un excés dans un autre. Le grand desir de vous voir un enfant Vous transportoit n’aguere d’allegresse : Et vous voilà, tant vous avez de presse, Découragé sans attendre un moment. Oyez le reste ; et sçachez que Nature A mis remede à tout, fors à la mort. Qu’est-il de faire afin que l’avanture Nous réüssisse, et qu’elle aille à bon port ? Il nous faudra choisir quelque jeune homme D’entre le peuple ; un pauvre mal-heureux Qui vous precede au combat amoureux ; Tente la voye, attire et prenne en somme Tout le venin : puis le danger osté, Il conviendra que de vostre costé Vous agissiez sans tarder davantage ; Car soyez seur d’estre alors garenty. Il vous faut faire in anima vili 205 Ce premier pas, et prendre un personnage Lourd et de peu, mais qui ne soit pourtant Mal fait de corps, ny par trop dégoustant, Ny d’un touche si rude et si sauvage Qu’à vostre femme un supplice ce soit. Nous sçavonS bien que Madame Lucrece, Accoustumée à la delicatesse De Nicia, trop de peine en auroit. Mesme il se peut qu’en venant à la chose Jamais son cœur n’y voudroit consentir. Or ay-je dit un jeune homme, et pour cause : Car plus sera d’âge pour bien agir, Moins laissera de venin, sans nul-doute : Je vous promets qu’il n’en laissera goute. Nice d’abord eut peine à digerer L’expedient ; allegua le danger, Et l’infamie ; il en seroit en peine : Le Magistrat pourroit le rechercher Sur le soupçon d’une mort si soudaine. Empoisonner un de ses citadins ! Lucrece estoit échappée aux blondins, On l’alloit mettre entre les bras d’un rustre ! Je suis d’avis qu’on prenne un homme illustre, Dit Callimaque, ou quelqu’un qui bien-tost En mille endroits cornera le mystere Sottise et peur contiendront ce pitaut. Au pis aller l’argent le fera taire. Vostre moitié n’ayant lieu de s’y plaire, Et le coquin mesme n’y songeant pas, 206 Vous ne tombez proprement dans le cas De cocüage. Il n’est pas dit encore Qu’un tel paillard ne resiste au poison. Et ce nous est une double raison De le choisir tel que la Mandragore Consume en vain sur luy tout son venin Car quand je dis qu’on meurt, je n’entends dire Assurément. Il vous faudra demain Faire choisir sur la brune le sire, Et dés ce soir donner la potion. J’en ay chez moy de la confection. Gardez-vous bien au reste, Messer Nice, D’aller paroistre en aucune façon. Ligurio choisira le garçon : C’est là son fait ; laissez-luy cet office. Vous vous pouvez fier à ce valet Comme à vous-mesme : il est sage et discret. J’oublie encor que pour plus d’assurance On bandera les yeux à ce paillard ; Il ne sçaura qui, quoy, n’en quelle part, N’en quel logis, ny si dedans Florence, Ou bien dehors, on vous l’aura mené. Par Nicia le tout fut approuvé. Restoit sans plus d’y disposer sa femme. De prime face elle crut qu’on rioit ; Puis se fascha ; puis jura sur son ame Que mille fois plustost on la tueroit. Que diroit-on si le bruit en couroit ? Outre l’offense et peché trop enorme, 207 Calfuce et Dieu sçavoient que de tout temps Elle avoit craint ces devoirs complaisans, Qu’elle enduroit seulement pour la forme. Puis il viendroit quelque mastin difforme L’incommoder, la mettre sur les dents ? Suis-je de taille à souffrir toutes gens ? Quoy ! recevoir un pitaut dans ma couche ? Puis-je y songer qu’avecque du dédain ? Et, par saint Jean, ny pitaut, ny blondin, Ny Roy, ny Roc, ne feront qu’autre touche Que Nicia jamais onc à ma peau. Lucrece estant de la sorte arrestée, On eut recours à frere Timothée : Il la prescha ; mais si bien et si beau, Qu’elle donna les mains par penitence. On l’assura de plus qu’on choisiroit Quelque garçon d’honneste corpulence, Non trop rustaut, et qui ne luy feroit Mal ny dégoust. La potion fut prise. Le lendemain nostre amant se déguise, Et s’enfarine en vray garçon Meusnier ; Un faux menton, barbe d’estrange guise ; Mieux ne pouvoit se metamorphoser. Ligurio, qui de la faciende Et du complot avoit toûjours esté Trouve l’Amant tout tel qu’il le demande, Et ne doutant qu’on n’y fust attrapé, Sur le minuit la meine à Messer Nice, Les yeux bandez, le poil teint, et si bien 208 Que nostre Espoux ne reconnut en rien. Le Compagnon. Dans le lit il se glisse En grand silence ; en grand silence aussi, La patience attend sa destinée ; Bien blanchement, et ce soir atournée. Voire ce soir ? atournée ; et pour qui ? Pour qui ? J’entends : n’est-ce pas que la Dame Pour un Meustrier prenoit trop de soucy ? Vous vous trompez ; le sexe en use ainsi. Meusniers ou Roys, il veut plaire à toute ame. C’est double honneur, ce semble, en une femme, Quand son merite échaufffe un esprit lourd, Et fait aimer les cœurs nez sans amour. Le travesty changea de personnage Si-tost qu’il eut Dame de tel corsage A ses costez, et qu’il fut dans le lit. Plus de Meusnier ; la Galande sentit Auprés de soy la peau d’un honneste homme. Et ne croyez qu’on employast au somme De tels momens. Elle disoit tout bas : Qu’est-cecy donc ? ce compagnon n’est pas Tel que j’ay crû : le drole a la peau fine. C’est grand dommage : il ne merite, helas ! Un tel destin : j’ay regret qu’au trespas Chaque moment de plaisir l’achemine. Tandis l’Epoux, enrollé tout de bon, De sa moitié plaignoit bien fort la peine. Ce fut avec une fierté de Reyne Qu’elle donna la premiere façon 209 de cocüage ; et, pour le décoron, Point ne voulut y joindre ses caresses. A ce garçon la perle des Lucreces Prendroit du goust ? Quand le premier venin Fut emporté, nostre Amant prit la main De sa Maistresse, et de baisers de flâme La parcourant : Pardon (dit-il) Madame, Ne vous faschez du tour qu’on vous a fait ; C’est Callimaque ; approuvez son martyre. Vous ne sçauriez ce coup vous en dédire ; Vostre rigueur n’est plus d’aucun effet. S’il est fatal toutesfois que j’expire ; J’en suis content : vous avez dans vos mains Un moyen seur de me priver de vie, Et le plaisir, bien mieux qu’aucuns venins, M’achevera ; tout le reste est folie. Lucrece avoit jusques-là resisté, Non par defaut de bonne volonté, Ny que l’Amant ne plust fort à la Belle ; Mais la pudeur et la simplicité L’avoient renduë ingrate en dépit d’elle. Sans dire mot, sans oser respirer, Pleine de honte et d’amour tout ensemble, Elle se met aussi-tost à pleurer. A son Amant peut-elle se montrer Aprés cela ? qu’en pourra-t-il penser, Dit-elle en soy, et qu’est-ce qu’il luy semble ? J’ay bien manqué de courage et d’esprit. Incontinent un excés de dépit 210 Saisit son cœur, et fait que la pauvrette Tourne la teste, et vers le coin du lit Se va cacher pour derniere retraite. Elle y voulut tenir bon, mais en vain. Ne luy restant que ce peu de terrain, La place fut incontinent renduë. Le vainqueur l’eut à sa discretion ; Il en usa selon sa passion : Et plus ne fut de larme répanduë. Honte cessa ; scrupule autant en fit. Heureux sont ceux qu’on trompe à leur profit. Aurore vint trop tost pour Callimaque, Trop tost encor pour l’objet de ses vœux. Il faut, dit-il, beaucoup plus d’une attaque Contre un venin tenu si dangereux, Les jours suivans, nostre couple amoureux Y sceut pourvoir : l’Epoux ne tarda gueres Qu’il n’eust attaint tous ses autres Confreres. Pour ce coup-là falut se separer ; L’Amant courut chez soy se recoucher. A peine au lit il s’estoit mis encore, Que nostre Epoux, joyeux et triomphant, Le va trouver, et luy conte comment S’estoit passé le jus de Mandragore. D’abord, dit-il, j’allay tout doucement Auprés du lit écouter si le Sire S’approcheroit, et s’il en voudroit dire. Puis je priay nostre Epouse tout bas Qu’elle luy fist quelque peu de caresse, 211 Et ne craignist de gaster ses appas. C’estoit au plus une nuit d’embarras. Et ne pensez, ce luy dis-je, Lucrece, Ny l’un ny l’autre en cecy me tromper ; Je sçauray tout ; Nice se peut vanter D’estre homme à qui l’on en donne à garder ; Vous sçavez bien qu’il y va de ma vie. N’allez donc point faire la rencherie. Monstrez par là que vous sçavez aimer Vostre mary plus qu’on ne croit encore : C’est un beau champ. Que si cette pecore Fait le honteux, envoyez sans tarder M’en avertir ; car je me vais coucher : Et n’y manquez ; nous y mettrons bon ordre. Besoin n’en eus : tout fut bien jusqu’au bout. Sçavez-vous bien que ce rustre y prit goust ? Le drosle avoit tantost peine à démordre : J’en ay pitié ; je le plains, aprés tout. N’y songeons plus ; qu’il meure, et qu’on l’enterre. Et quant à vous, venez nous voir souvent. Nargue de ceux qui me faisoient la guerre : Dans neuf mois d’huy je leur livre un enfant. III. — LES REMOIS. 212 Il n’est cité que je prefere à Rheims : C’est l’ornement et l’honneur de la France ; Car, sans conter l’Ampoule et les bons vins, Charmans objets y sont en abondance. Par ce point-là je n’entends, quant à moy Tours ny portaux, mais gentilles Galoises, Ayant trouvé telle de nos Remoises. Friande assez pour la bouche d’un Roy. Une avoit pris un Peintre en mariage, Homme estimé dans sa profession : Il en vivoit : que faut-il davantage ? C’estoit assez pour sa condition. Chacun trouvoit sa femme fort heureuse. Le drosle estoit, grace à certain talent, Trés bon Epoux, encor meilleur Galant. De son travail mainte Dame amoureuse L’alloit trouver ; et le tout à deux fins, C’estoit le bruit, à ce que dit l’Histoire : Moy qui ne suis en cela des plus fins, Je m’en rapporte à ce qu’il en faut croire. Dés que le Sire avoit Donzelle en main, Il en rioit avecque son Epouse. Les droits d’hymen allant toûjours leur train, Besoin n’estoit qu’elle fist la jalouse. Mesme elle eust pû le payer de ses tours, Et comme luy voyager en Amours ; 213 Sauf d’en user avec plus de prudence, Ne luy faisant la mesme confidence. Entre les gens qu’elle sceut attirer, Deux siens voisins se laisserent leurrer A l’entretien libre et gay de la Dame ; Car c’estoit bien la plus trompeuse femme Qu’en ce point-là l’on eust sceu rencontrer ; Sage sur tout, mais aimant fort à rire. Elle ne manque incontinent de dire A son mary l’amour des deux Bourgeois Tous deux gens sots, tous deux gens à sornettes : Luy raconta mot pour mot leurs fleurettes, Pleurs et soûpirs, gemissemens Gaulois. Ils avoient leu ou plustost oüy dire, Que d’ordinaire en amour on soûpire. Ils taschoient donc d’en faire leur devoir, Que bien que mal, et selon leur pouvoir. A frais communs se conduisoit l’affaire. Ils ne devoient nulle chose se taire. Le premier d’eux qu’on favoriseroit De son bon-heur part à l’autre feroit. Femmes, voilà souvent comme on vous traite. Le seul plaisir est ce que l’on soubaite. Amour est mort : le pauvre compagnon Fut enterré sur les bords du Lignon. Nous n’en avons icy ny vent ny voye. Vous y servez de joüet et de proye A jeunes gens indiscrets, scelerats : C’est bien raison qu’au double on le leur rende : 214 Le beau premier qui sera dans vos lacs, Plumez le moy, je vous le recommande. La Dame donc, pour tromper ses voisins, Leur dit un jour : Vous boirez de nos vins Ce soir chez nous. Mon mary s’en va faire Un tour aux champs ; et le bon de l’affaire C’est qu’il ne doit au giste revenir. Nous nous pourrons à l’aise entretenir. Bon, dirent-ils, nous viendrons sur la brune. Or, les voilà compagnons de fortune. La nuit venuë, ils vont au rendez-vous. Eux introduits, croyans Ville gagnée, Un bruit survint ; la feste fut troublée. On frape à l’huis ; le logis aux verroux Estoit fermé : la femme à la fenestre Court en disant : Celuy-là frape en Maistre ; Seroit-ce point par mal-heur mon Epoux ? Oüy, cachez-vous, dit-elle, c’est luy mesme. Quelque accident, ou bien quelque soupçon, Le font venir coucher à la maison. Nos deux Galands, dans ce peril extreme, Se jettent viste en certain Cabinet : Car s’en aller, comment auroient-ils fait ? Ils n’avoient pas le pied hors de la chambre, Que l’Epoux entre, et void au feu le membre Accompagné de maint et maint pigeon, L’un au hastier, les autres au chaudron. Oh ! oh ! dit-il, voilà bonne cuisine ! Qui traitez-vous ? Alis nostre voisine, 215 Reprit l’Epouse, et Simonette aussi. Loüé soit Dieu qui vous rameine icy, La compagnie en sera plus complete. Madame Alis, Madame Simonette, N’y perdront rien. Il faut les avertir Que tout est prest, qu’elles n’ont qu’à venir : J’y cours moy-mesme. Alors la creature Les va prier. Or c’estoient les moitiez De nos Galands et chercheurs d’aventure Qui, fort chagrins de se voir enfermez, Ne laissoient pas de loüer leur Hostesse De s’estre ainsi tirée avec adresse De cet aprest. Avec elle à l’instant Leurs deux moitiez entrent tout en chantant. On les saluë, on les baise, on les louë De leur beauté, de leur ajustement ; On les contemple, on patine, on se jouë. Cela ne plut aux maris nullement. Du Cabinet la porte à demy close Leur laissant voir le tout distinctement, Ils ne prenoient aucun goust à la chose : Mais passe encor pour ce commencement. Le souper mis presque au mesme moment, Le Peintre prit par la main les deux femmes, Les fit asseoir, entre-elles se plaça. Je bois, dit-il, à la santé des Dames : Et de trinquer ; passe encor pour cela. On fit raison ; le vin ne dura guere. L’Hostesse estant alors sans Chambriere, 216 Court à la cave, et de peur des esprits Meine avec soy Madame Simonette. Le Peintre reste avec Madame Alis, Provinciale assez belle, et ben faite, Et s’en piquant, et qui pour le Païs Se pouvoit dire honnestement coquete. Le Compagnon vous la tenant seulette, La conduisit de fleurette en fleurette Jusqu’au toucher, et puis un peu plus loin ; Puis tout à coup levant la colerette, Prit un baiser dont l’Epoux fut témoin. Jusques-là passe : Epoux, quand ils sont sages, Ne prennent garde à ces menus suffrages, Et d’en tenir registre c’est abus : Bien est-il vray qu’en rencontre pareille Simples baisers font craindre le surplus ; Car Satan lors vient fraper sur l’orelle. De tel qui dort, et fait tant qu’il s’éveille. L’Epoux vid donc que, tandis qu’une main Se promenoit sur la gorge à son aise, L’autre prenoit tout un autre chemin, Ce fut alors, Dame, ne vous déplaise, Que, le courroux luy montant au cerveau, Il s’en alloit, enfonçant son chapeau, Mettre l’alarme en tout le voisinage, Batre sa femme, et dire au Peintre rage, Et témoigner qu’il n’avoit les bras gourds. Gardez-vous bien de dire une sottise, Luy dit tout bas son Compagnon d’amours, 217 Tenez-vous coy. Le bruit en nulle guise N’est bon icy, d’autant plus qu’en vos lacs Vous estes pris : ne vous montrez donc pas, C’est le moyen d’étouffer cette affaire. Il est écrit qu’à nul il ne faut faire Ce qu’on ne veut à soy-mesme estre fait. Nous ne devons quitter ce Cabinet Que bien à poinct, et tantost, quand cet homme Estant au lit prendra son premier somme. Selon mon sens, c’est le meilleur party. A tard viendroit aussi bien la querelle. N’estes-vous pas cocu plus d’à demy ? Madame Alis au fait a consenty : Cela suffit : le reste est bagatelle. L’Epoux gousta quelque peu ces raisons. Sa femme fit quelque peu de façon, N’ayant le temps d’en faire davantage. Et puis ? Et puis ; comme personne sage Elle remit sa coëffure en estat. On n’eust jamais soupçonné ce ménage Sans qu’il restoit un certain incarnat Dessus son teint ; mais c’estoit peu de chose ; Dame Fleurette en pouvoit estre cause. L’une pourtant des tireuses de vin De luy sourire au retour ne fit faute : Ce fut la Peintre. On se remit en train : On releva grillades et festin ; On but encore à la santé de l’Hoste, Et de l’Hostesse, et de celle des trois 218 Qui la premiere auroit quelque avanture. Le vin manqua pour la seconde fois. L’Hostesse, adroite et fine creature, Soustient toûjours qu’il revient des esprits Chez les voisins. Ainsi madame Alis Servit d’escorte. Entendez que la Dame Pour l’autre employ inclinoit en son ame ; Mais on l’emmeine, et par ce moyen-là De faction Simonette changea. Celle-cy fait d’abord plus la severe, Veut suivre l’autre, ou feint le vouloir faire ; Mais, se sentant par le Peintre tirer, Elle demeure, estant trop mesnagere Pour se laisser son habit déchirer. L’Epoux, voyant quel train prenoit l’affaire, Voulut sortir. L’autre luy dit : Tout doux ! Nous ne voulons sur vous nul avantage. C’est bien raison que Messer cocüage Sur son estat vous couche ainsi que nous : Sommes-nous pas compagnons de fortune ? Puisque le Peintre en a caressé l’une, L’autre doi suivre. Il faut, bon gré, mal gré, Qu’elle entre en danse ; et, s’il est necessaire, Je m’offriray de luy tenir le pied : Vouliez ou non, elle aura son affaire. Elle l’eut donc : nostre Peintre y pourveut Tout de son mieux : aussi le valoit-elle. Cette derniere eut ce qu’il luy falut ; On en donna le loisir à la Belle. 219 Quand le vin fut de retour, on conclut Qu’il ne faloit s’atabler davantage. Il estoit tard, et le Peintre avoit fait Pour ce jour-là suffisamment d’ouvrage. On dit bon soir. Le drosle satisfait Se met au lit : nos gens sortent de cage. L’Hostesse alla tirer du Cabinet Les regardans, honteux, mal-contens d’elle, Cocus de plus. Le pis de leur méchef. Fut qu’aucun d’eux ne pust venir à chef De son dessein, ny rendre à la Donzelle Ce qu’elle avoit à leurs femmes presté ; Par consequent c’est fait ; j’ay tout conté. IV. — LA COUPE ENCHANTÉE. Nouvelle tirée de l’Arioste[7] . Les maux les plus cruels ne sont que des chansons Prés de ceux qu’aux Maris cause la jalousie. Figurez-vous un Fou chez qui tous les soupçons Sont bien venus, quoy qu’on luy die. Il n’a pas un moment de repos en sa vie : Si l’oreille luy tinte, ô Dieux ! tout est perdu. Ses songes sont toûjours que l’on le fait cocu. 220 Pourvû qu’il songe, c’est l’affaire. Je ne vous voudrois pas un tel point garantir ; Car pour songer il faut dormir, Et les jaloux ne dorment guere. Le moindre bruit éveille un mary soupçonneux ; Qu’alentour de sa femme une mouche bourdonne, C’est cocuage qu’en personne Il a vû de ses propres yeux, Si bien vû que l’erreur n’en peut estre effacée. Il veut à toute force estre au nombre des sots. Il se maintient Cocu, du moins de la pensée, S’il ne l’est en chair et en os. Pauvres gens, dites-moy, qu’est-ce que cocuage ? Quel tort vous fait-il ? quel dommage ? Qu’est-ce enfin que ce mal dont tant de gens de bien Se moquent avec juste cause ? Quand on l’ignore, ce n’est rien, Quand on le sçait, c’est peu de chose. Vous croyez cependant que c’est un fort grand cas : Tâchez donc d’en douter, et ne ressemblez pas A celuy-là qui bût dans la Coupe enchantée. Profitez du mal-heur d’autruy. Si cette histoire peut soulager vostre ennuy, ]e vous l’auray bien tost contée. Mais je vous veux premierement Prouver par bon raisonnement Que ce mal, dont la peur vous mine et vous consume, N’est mal qu’en vostre idée, et non point dans l’effet : 221 En mettez-vous vostre bonnet Moins aisément que de coustume ? Cela s’en va-t-il pas tout net ? Voyez-vous qu’il en reste une seule apparence, Une tache qui nuise à vos plaisirs secrets ? Ne retrouvez-vous pas toûjours les mesmes traits ? Vous appercevez-vous d’aucune difference ? Je tire donc ma cosequence, Et dis, malgré le peuple ignorant et brutal : Cocuage n’est point un mal. Oüy, mais l’honneur est une estrange affaire ! Qui vous soustient que non ? ay-je dit le contraire ? Et bien ! l’honneur, l’honneur ! je n’entends que ce mot. Aprenez qu’à Paris ce n’est pas comme à Rome ; Le Cocu qui s’afflige y passe pour un sot, Et le Cocu qui rit, pour un fort honneste homme : Quand on prend comme il faut cet accident fatal, Cocuage n’est point un mal. Prouvons que c’est un bien : la chose est fort facile. Tout vous rit, vostre femme est souple comme un gan ; Et vous pourriez avoir vingt Mignonnes en ville[8] , Qu’on n’en sonneroit pas deux mots, en tout un an, Quand vous parlez, c’est dit notable ; On vous met le premier à table : C’est pour vous la place d’honneur, Pour vous le morceau du Seigneur : 222 Heureux qui vous le sert ! la Blondine chiorme Afin de vous gagner n’épargne aucun moyen : Vous estes le Patron, dont je conclus en forme : Cocuage est un bien. Quand vous perdez au jeu, l’on vous donne revanche ; Mesme vostre homme escarte et ses As et ses Rois. Avez-vous sur les bras quelque Monsieur Dimanche, Mille bourses vous sont ouvertes à la fois. Ajoutez que l’on tient vostre femme en haleine, Elle n’en vaut que mieux, n’en a que plus d’appas : Menelas rencontra des charmes dans Helene, Qu’avant qu’estre à Paris la Belle n’avoit pas. Ainsi de vostre Epouse : on veut qu’elle vous plaise : Qui dit prude au contraire, il dit laide ou mauvaise, Incapable en amour d’apprendre jamais rien. Pour toutes ces raisons je persiste en ma these : Cocuage est un bien. Si ce Prologue est long, la matiere en est cause : Ce n’est pas en passant qu’on traite cette chose. Venons à nostre histoire. Il estoit un Quidam, Dont je tairay le nom, l’estat, et la patrie : Celuy-cy, de peur d’accident, Avoit juré que de sa vie Femme ne luy seroit autre que bonne amie, Nimphe si vous voulez, Bergere, et cetera ; Pour épouse, jamais il n’en vint jusques-là. 223 S’il eut tort ou raison, c’est un poinct que je passe. Quoy qu’il en soit, Hymen n’ayant pû trouver grace Devant cet homme, il falut que l’amour Se meslât seul de ses affaires, Eust soin de le fournir des choses necessaires, Soit pour la nuit, soit pour le jour. Il luy procura donc les faveurs d’une Belle, Qui d’une fille naturelle Le fit Pere et mourut : le pauvre homme en pleura, Se plaignit, gemit, soûpira, Non comme qui perdroit sa femme : Tel deuil n’est bien souvent que changement d’habitt, Mais comme qui perdroit tous ses meilleurs amis, Son plaisir, son cœur, et son ame. La fille crust, se fit ; on pouvoit déja voir Hausser et baisser son mouchoir. Le temps coule ; on n’est pas si-tost à la bavette Qu’on trotte, qu’on raisonne, on devient grandelette, Puis grande tout à fait, et puis le servilteur. Le Pere avec raison eut peur Que sa fille, chassant de race, Ne le previnst, et ne previnst encor, Prestre, Notaire, Himen, accord ; Choses qui d’ordinaire ostent toute la grace Au present que l’on fait de soy. La laisser sur sa bonne foy, Ce n’estoit pas chose trop sûre. Il vous mit donc la Creature Dans un Couvent : là, cette Belle apprit 224 Ce qu’on apprend, à manier l’éguille. Point de ces livres qu’une fille Ne lit qu’avec danger, et qui gastent l’esprit : Le langage d’amour estoit jargon pour elle. On n’eust sû tirer de la Belle Un seul mot que de sainteté. En spiritualité Elle auroit confondu le plus grand personnage. Si l’une des Nonains la loüoit de beauté, Mon Dieu, fi ! disoit-elle ; ah ! ma sœur, soyez sage : Ne considerez point des traits qui periront ; C’est terre que cela, les vers le mangeront. Au reste, elle n’avoit au monde sa pareille A manier un cannevas, Filoit mieux que Cloton, brodoit mieux que Pallas, Tapissoit mieux qu’Arachne, et mainte autre merveille. Sa sagesse, son bien, le bruit de ses beautez, Mais le bien plus que tout y fit mettre la presse ; Car la Belle estoit là comme en lieux empruntez, Attendant mieux, ainsi que l’on y laisse Les bons partis, qui vont souvent Au Moustier sortant du Couvent. Vous sçaurez que le Pere avoit long-temps devant Cette fille legitimée[9] ; Caliste (c’est le nom de nostre Renfermée) N’eut pas la clef des champs, qu’Adieu les livres saints. Il se presenta des Blondins, 225 De bons Bourgeois, des Paladins, Des gens de tous Estats, de tout poil, de tout âge. La Belle en choisit un, bien fait, beau personnage, D’humeur commode, à ce qu’il luy sembla ; Et pour gendre aussi-tost le Pere l’agrea. La dot fut ample ; ample rut le doüaire : La fille estoit unique, et le garçon aussi. Mais ce ne fut pas là le meilleur de l’affaire ; Les mariez n’avoient souci Que de s’aimer et de se plaire. Deux ans de Paradis s’estant passez ainsi, L’enfer des enfers vint en suite. Une jalouse humeur saisit soudainement Nostre Epoux, qui fort sottement S’alla mettre en l’esprit de craindre la poursuite D’un Amant, qui sans luy se seroit morfondu. Sans luy le pauvre homme eust perdu Son temps à l’entour de la Dame Quoy que pour la gagner il tentast tout moyen. Que doit faire un mary quand on aime sa femme ? Rien. Voicy pourquoy je luy conseille De dormir, s’il se peut, d’un et d’autre costé. Si le Galant est escouté, Vos soins ne feront pas qu’on luy ferme l’oreille. Quant à l’occasion, cent pour une. Mais si Des discours du Blondin la Belle n’a souci, Vous le luy faites naitre, et la chance se tourne. Volontiers où soupçon sejourne 226 Cocuage sejourne aussi. Damon, c’est nostre Epoux, ne comprit pas ceci. Je l’excuse et le plains, d’autant plus que l’ombrage Luy vint par conseil seulement. Il eust fait un trait d’homme sage, S’il n’eust crû que son mouvement. Vous allez entendre comment. L’enchanteresse Nerie Fleurissoit lors ; et Circé, Au prix d’elle, en diablerie N’eust esté qu’à l’A. B. C. Car Nerie eut à ses gages Les Intendans des Orages, Et tint le destin lié. Les Zephyrs estoient ses pages ; Quant à ses Valets de pied, C’estoient Messieurs les Borées, Qui portoient par les contrées Ses mandats souventes-fois, Gens dispos, mais peu courtois. Avec route sa science, Elle ne put trouver de remede à l’Amour : Damon la captiva : celle dont la puissance Eust arresté l’Astre du jour Brille pour un mortel, qu’en vain elle souhaite 227 Posseder une nuit à son contentement. Si Nerie eust voulu des baisers seulement, C’estoit une affaire faite ; Mais elle alloit au poinct, et ne marchandoit pas. Damon, quoy qu’elle eust des appas, Ne pouvoit se resoudre à fausser la promesse D’estre fidelle à sa moitié, Et vouloit que l’Enchanteresse Se tinst aux marques d’amitié. Où sont-ils ces maris ? la race en est cessée ; Et mesme je ne sçay si jamais on en vid. L’Histoire en cet endroit est, selon ma pensée, Un peu sujette à contredit. L’Hipogrife n’a rien qui me choque l’esprit, Non plus que la lance enchantée, Mais ceci, c’est un poinct qui d’abord me surprit : Il passera pourtant, j’en ay fait passer d’autres. Les gens d’alors estoient d’autres gens que les nostres ; On ne vivoit pas comme on vit. Pour venir à ses fins, l’amoureuse Nerie Employa philtres et brevets, Eut recours aux regards remplis d’affeterie ; Enfin n’omit aucuns secrets[10] . Damon à ces ressorts opposoit l’Himenée. Nerie en fut fort estonnée. Elle luy dit un jour : Vostre fidelité 228 Vous paroist heroïque et digne de loüange, Mais je voudrois sçavoir comment de son costé Caliste en use, et luy rendre le change[11] . Quoy donc, si vostre femme avoit un favory, Vous feriez l’homme chaste auprés d’une Maistresse ? Et pendant que Caliste, attrapant son mary, Pousseroit jusqu’au bout ce qu’on nomme tendresse, Vous n’iriez qu’à moitié chemin ? Je vous croyois beaucoup plus fin, Et ne vous tenois pas homme de mariage. Laissez les bons Bourgeois se plaire en leur ménage ; C’est pour eux seuls qu’Himen fit les plaisirs permis. Mais vous, ne pas chercher ce qu’amour a d’exquis ! Les plaisirs deffendus n’auront rien qui vous pique, Et vous les bannirez de vostre republique ! Non, non, je veux qu’ils soient desormais vos amis. Faites-en seulement l’épreuve ; Ils vous feront trouver Caliste toute neuve Quand vous reviendrez au logis. Apprenez tout au moins si vostre femme est chaste. Je trouve qu’un certain Eraste Va chez vous fort assidument. Seroit-ce en qualité d’Amant, Reprit Damon, qu’Eraste nous visite ? Il est trop mon amy pour toucher ce point-là. Vostre amy tant qu’il vous plaira, Dit Nerie honteuse et depite, Caliste a des appas, Eraste a du merite ; 229 Du costé de l’adresse il ne leur manque rien ; Tout cela s’accommode bien. Ce discours porta coup, et fit songer nostre homme. Une Epouse fringante, et jeune, et dans son feu, Et prenant plaisir à ce jeu Qu’il n’est pas besoin que je nomme : Un personnage expert aux choses de l’amour, Hardy comme un homme de Cour, Bien-fait, et promettant beaucoup de sa personne ; Où Damon jusqu’alors avoit-il mis ses yeux ? Car d’amis ! Moquez-vous ; c’est une bagatelle. En est-il de Religieux Jusqu’à desemparer alors que la Donzelle Montre à demy son sein sort du lit un bras blanc, Se tourne, s’inquiete, et regarde un Galant En cent façons de qui la moins friponne Veut dire : Il y fait bon, l’heure du Berger sonne ; Estes vous sourd ? Damon a dans l’esprit Que tout cela s’est fait, du moins qu’il s’est pû faire. Sur ce beau fondement le pauvre homme bâtit Maint ombrage et mainte chimere. Nerie en a bien-tost le vent, Et pour tourner en certitude Le soupçon et l’inquietude Dont Damon s’est coiffé si mal-heureusement, L’Enchanteresse luy propose Une chose ; C’est de se frotter le poignet 230 D’une eau dont les Sorciers ont trouvé le secret, Et qu’ils appellent l’eau de la metamorphose, Ou des miracles autrement. Cette drogue en moins d’un moment Luy donneroit d’Eraste et l’air, et le visage, Et le maintien, et le corsage, Et la voix ; et Damon, sous ce feint personnage, Pourroit voir si Caliste en viendroit à l’effet. Damon n’attend pas davantage. Il se frote, il devient l’Eraste le mieux fait Que la nature ait jamais fait. En cet estat il va trouver sa femme, Met la fleurette au vent ; et cachant son ennuy : Que vous estes belle aujourd’huy ! Luy dit-il : Qu’avez-vous, Madame, Qui vous donne cet air d’un vray jour de Printemps[12] Caliste, qui sçavoit les propos des Amans, Tourna la chose en raillerie. Damon changea de baterie. Pleurs et soûpirs furent tentez, Et pleurs et soûpirs rebutez. Caliste estoit un roc ; rien n’émouvoit la Belle. Pour derniere machine, à la fin nostre Epoux Proposa de l’argent ; et la somme fut telle Qu’on ne s’en mit point en courroux. La quantité rend excusable. Caliste enfin l’inexpugnable 231 Commença d’écouter raison ; Sa chasteté plia ; car comment tenir bon Contre ce dernier adversaire ? Si tout ne s’ensuivit, il ne tint qu’à Damon, L’argent en auroit fait l’affaire. Et quelle affaire ne fait point Ce bien-heureux métail[13] , l’argent maistre du monde ? Soyez beau, bien-disant, ayez perruque blonde, N’omettez un seul petit poinct ; Un Financier viendra qui sur vostre moustache Enlevera la Belle ; et dés le premier jour Il fera present du panache ; Vous languirez encore apres un an d’amour. L’argent sceut donc fléchir ce cœur inexorable. Le rocher disparut : un mouton succeda ; Un mouton qui s’accommoda A tout ce qu’on voulut, mouton doux et traitable, Mouton qui sur le poinct de ne rien refuser, Donna pour arrhes un baiser. L’Epoux ne voulut pas pousser plus loin la chose, Ny de sa propre honte estre luy-mesme cause. Il reprint[14] donc sa forme ; et dit à sa moitié : Ah ! Caliste, autrefois de Damon si cherie, Caliste, que j’aimay cent fois plus que ma vie, Caliste, qui m’aimas d’une ardente amitié, L’argent t’est-il plus cher qu’une union si belle ? 232 Je devrois dans ton sang éteindre ce forfait : Je ne puis, et je t’aime encor tout infidelle : Ma mort seule expiera le tort que tu m’as fait. Nostre Epouse voyant cette metamorphose Demeura bien surprise ; elle dit peu de chose : Les pleurs furent son seul recours. Le mary passa quelques jours A raisonner sur cette affaire : Un Cocu se pouvoit-il faire Par la volonté seule et sans venir au poinct ? L’estoit-il ? ne l’estoit-il point ? Cette difficulté fut encore éclaircie Par Nerie. Si vous estes, dit-elle, en doute de cela, Beuvez dans cette coupe-là : On la fit par tel art que dés qu’un personnage Dûment atteint de cocuage Y veut porter la lévre, aussitost tout s’en va ; Il n’en avale rien, et répand le breuvage Sur son sein, sur sa barbe, et sur son vestement. Que s’il n’est point censé Cocu suffisamment, Il boit tout sans répandre goute. Damon, pour éclaircir son doute Porte la lévre au vase : il ne se répand rien. C’est, dit-il, réconfort ; et pourtant je sçais bien Qu’il n’a tenu qu’à moy. Qu’ay-je affaire de coupe ? Faites-moy place en vostre troupe, Messieurs de la grand’bande. Ainsi disoit Damon, 233 Faisant à sa femelle un étrange sermon. Misérables humains, si pour les cocuages Il faut en ces païs faire tant de façon, Allons-nous-en chez les Sauvages. Damon, de peur de pis, établit des Argus A l’entour de sa femme, et la rendit Coquette. Quand les Galands sont défendus, C’est alors que l’on les souhaite. Le mal-heureux époux s’informe, s’inquiete, Et de tout son pouvoir court au devant d’un mal Que la peur bien souvent rend aux hommes fatal. De quart-d’heure en quart-d’heure il consulte la tasse. Il y boit huit jours sans disgrace. Mais à la fin il y boit tant, Que le breuvage se répand. Ce fut bien là le comble. O science fatale, Science que Damon eust bien fait d’éviter ; Il jette de fureur cette coupe infernale. Luy-mesme est sur le point de se précipiter. Il enferme sa femme en une Tour quarrée Luy va soir et matin reprocher son forfait : Cette honte qu’auroit le silence enterrée, Court le païs, et vit du vacarme qu’il fait. Caliste cependant meine une triste vie. Comme on ne luy laissoit argent ny pierrerie, 234 Le Geolier fut fidelle ; elle eut beau le tenter. Enfin la pauvre mal-heureuse Prend son temps que Damon, plein d’ardeur amoureuse Estoit d’humeur à l’éouter. J’ay, dit-elle, commis un crime inexcusable : Mais quoy, suis-je la seule ? helas, non ; peu d’époux Sont exempts, ce dit-on, d’un accident semblable. Que le moins entaché se moque un peu de vous. Pourquoy donc estre inconsolable ? Hé bien, reprit Damon, je me consoleray, Et mesme vous pardonneray, Tout incontinent que j’auray Trouvé de mes pareils une telle legende Qu’il s’en puisse former une armée assez grande Pour s’appeler Royale. Il ne faut qu’employer Le vase qui me sceut vos secrets reveler. Le mary sans tarder executant la chose, Attire les passans, tient table en son Château. Sur la fin des repas, à chacun il propose L’essay de cette coupe, essay rare et nouveau. Ma femme, leur dit-il, m’a quitté pour un autre ; Voulez-vous sçavoir si la vostre Vous est fidelle ? il est quelquefois bon D’apprendre comme tout se passe à la maison. En voicy le moyen ; buvez dans cette tasse. 235 Si vostre femme de sa grace Ne vous donne aucun suffragant Vous ne répandrez nullement. Mais si du Dieu nommé Vulcan Vous suivez la baniere, estant de nos confreres En ces redoutables mysteres, De part et d’autre la boisson Coulera sur vostre menton. Autant qu’il s’en rencontre à qui Damon propose Cette pernicieuse chose, Autant en font l’essay : presque tous y sont pris. Tel en rit, tel en pleure ; et selon les esprits Cocuage en plus d’une sorte Tient sa morgue parmy ses gens. Déja l’armée est assez forte Pour faire corps, et battre aux champs. La voila tantost qui menace Gouverneurs de petite place, Et leur dit qu’ils seront pendus Si de tenir ils ont l’audace : Car pour estre royale il ne luy manque plus Que peu de gens : c’est une affaire Que deux ou trois mois peuvent faire. Le nombre croist de jour en jour Sans que l’on batte le tambour. Les differens degrez où monte cocuage Reglent le pas et les employs : Ceux qu’il n’a visité seulement qu’une fois 236 Sont fantassins pour tout potage. On fait les autres Cavaliers. Quiconque est de ses familiers, On ne manque pas de l’élire Ou Capitaine, ou Lieutenant, Ou l’on luy donne un Regiment, Selon qu’entre les mains du sire Ou plus ou moins subitement La liqueur du vase s’épand. Un versa tout en un moment ; Il fut fait General : et croyez que l’armée De hauts Officiers ne manqua : Plus d’un Intendant se trouva ; Cette charge fut partagée. Le nombre des soldats estant presque complet, Et plus que suffisant pour se mettre en campagne ; Renaud, neveu de Charlemagne, Passe par ce Chasteau : l’on l’y traite à souhait : Puis le Seigneur du lieu luy fait Mesme harangue qu’à la troupe. Renaud dit à Damon : Granmercy de la coupe : Je crois ma femme chaste, et cette foy suffit. Quand la coupe me l’aura dit, Que m’en reviendra-t-il ? Cela sera-t-il cause De me faire dormir de plus que de deux yeux ? Je dors d’autant, graces aux Dieux : Puis-je demander autre chose ? Que sçay-je ? par hazard si le vin s’épandoit ? 237 Si je ne tenois pas vostre vase assez droit ? Je suis quelquefois maladroit : Si carte coupe enfin me prenoit pour un autre ? Messire Damon, je suis vostre : Commandez-moy tout, hors ce poinct. Ainsi Renaud partit, et ne hazarda point. Damon dit : Celuy-cy,Messieurs, et bien plus sage Que nous n’avons esté : consolons-nous pourtant : Nous avons des pareils ; c’est un grand avantage. Il s’en rencontra tant et tant, Que l’armée à la fin Royale devenuë, Caliste eut liberté, selon le convenant, Par son mary chere tenue Tout de mesme qu’auparavant. Epoux, Renaud vous montre à vivre. Pour Damon, gardez de le suivre. Peut-estre le premler eust eu charge de l’ost, Que sçait-on ? Nul mortel, soit Roland, soit Renaud, Du danger de répandre exempt ne se peut croire. Charlemagne luy-mesme auroit eu tort de boire. V. — LE FAUCON. 238 Nouvelle tirée de Bocace[15] . Je me souviens d’avoir damné jadis L’amant avare ; et je m’en dédis. Si la raison des contraires est bonne, Le liberal doit estre en Paradis : Je m’en rapporte à Messieurs de Sorbonne. Il estoit donc autrefois un Amant Qui dans Florence aima certaine femme. Comment aimer ? c’estoit si follement, Que, pour luy plaire, il eust vendu son ame. S’agissoit-il de divertir la Dame, A pleines mains il vous jettoit l’argent Sçachant tres-bien qu’en amour comme en guerre On ne doit plaindre un métail[16] qui fait tout, Renverse murs, jette portes par terre, N’entreprend rien dont il ne vienne à bout ; Fait taire chiens, et, quand il veut, servantes, Et, quand il veut, les rend plus eloquentes Que Ciceron, et mieux persuadantes : Bref, ne voudroit avoir laissé debout Aucune place, et tant forte fust-elle. Si laissa-t-il sur ses pieds nostre Belle. Elle tint bon ; Federic échoüa Prés de ce roc, et le nez s’y cassa ; Sans fruit aucun vendit et fricassa Tout son avoir ; comme l’on pourroit dire Belles Comtez, beaux Marquisats de Dieu, 239 Qu’il possedoit en plus et plus d’un lieu. Avant qu’aimer on l’appeloit Messire A longue queuë ; enfin, grace à l’Amour, Il ne fut plus que Messire tout court. Rien ne resta qu’une ferme au pauvre homme, Et peu d’amis ; mesme amis Dieu sçait comme. Le plus zelé de tout se contenta, Comme chacun, de dire c’est dommage. Chacun le dit, et chacun s’en tint là : Car de prester, à moins que sur bon gage, Point de nouvelle : on oublia les dons, Et le merite, et les belles raisons De Federic, et sa premiere vie. Le Protestant de Madame Clitie N’eut du credit qu’autant qu’il eut du fonds. Tant qu’il dura, le Bal, la Comedie Ne manqua point à cet heureux objet : De maints tournois elle fut le sujet ; Faisant gagner marchands de toutes guises, Faiseurs d’habits, et faiseurs de devises, Musiciens, gens du sacré valon : Federic eut à sa table Apollon. Femme n’estoit ny fille dans Florence Qui n’employast, pour débaucher le cœur Du Cavalier, l’une un mot suborneur, L’autre un coup d’œil, l’autre quelqu’autre avance : Mais tout cela ne faisoit que blanchir. Il aimoit mieux Clitie inexorable Qu’il n’auroit fait Helene favorable. 240 Conclusion, qu’il ne la put fléchir. Or, en ce train de dépense effroyable, Il envoya les Marquisats au diable Premierement ; puis en vint aux Comtez, Titres par luy plus qu’aucuns regretez, Et dont alors on faisoit plus de conte. De-là les monts chacun veut estre Comte, Icy Marquis, Baron peut estre ailleurs. Je ne sçay pas lesquels sont les meilleurs ; Mais je sçay bien qu’avecque la patente De ces beaux noms on s’en aille au marché, L’on reviendra comme on estoit allé : Prenez le titre, et laissez-moy la rente. Clitie avoit aussi beaucoup de bien, Son mary mesme estoit grand terrien. Ainsi jamais la belle ne prit rien, Argent ny dons ; mais souffrit la dépense Et les cadeaux, sans croire pour cela Estre obligée à nulle recompense. S’il m’en souvient, j’ay dit qu’il ne resta Au pauvre Amant rien qu’une métairie, Chetive encor, et pauvrement bastie. Là Federic alla se confiner ; Honteux qu’on vist sa misere en Florence ; Honteux encor de n’avoir sceu gagner, Ny par amour, ny par magnificence, Ny par six ans de devoirs et de soins Une beauté qu’il n’en aimoit pas moins. Il s’en prenoit à son peu de merite, 241 Non à Clitie ; elle n’oüit jamais, Ny pour froideurs, ny pour autres sujets, Plainte de luy ny grande ny petite. Nostre amoureux subsista comme il put Dans sa retraite, où le pauvre homme n’eut Pour le servir qu’une vieille édentée, Cuisine froide et fort peu frequentée ; A l’écurie un cheval assez bon, Mais non pas fin : sur la perche un Faucon Dont à l’entour de cette métairie Défunt Marquis s’en alloit, sans valets, Sacrifiant à sa mélancolie Mainte perdrix, qui, las ! ne pouvoit mais Des cruautez de Madame Clitie. Ainsi vivoit le mal-heureux Amant ; Sage s’il eust, en perdant sa fortune, Perdu l’amour qui l’alloit consumant ; Mais de ses feux la memoire importune Le talonnoit ; toûjours un double ennuy Alloit en croupe à la chasse avec luy. Mort vint saisir le mary de Clitie. Comme ils n’avoient qu’un fils pour tous enfans, Fils n’ayant pas pour un pouce de vie, Et que l’Epoux, dont les biens estoient grands, Avoit toûjours consideré sa femme, Par testament il declare la Dame Son heritiere, arrivant le deceds De l’enfançon, qui peu de temps aprés Devint malade. On sçait que d’ordinaire 242 A ses enfans mere ne sçait que faire, Pour leur montrer l’amour qu’elle a pour eux ; Zele souvent aux enfans dangereux. Celle-cy, tendre et fort passionnée, Autour du sien est toute la journée Luy demandant ce qu’il veut, ce qu’il a ; S’il mangeroit volontiers de cela, Si ce joüet, enfin si cette chose Est à son gré. Quoy que l’on luy propose Il le refuse ; et pour toute raison Il dit qu’il veut seulement le Faucon De Federic ; pleure et meine une vie A faire gens de bon cœur detester : Ce qu’un enfant a dans la fantaisie Incontinent il faut l’executer, Si l’on ne veut l’ouïr toûjours crier. Or il est bon de sçavoir que Clitie A cinq cens pas, de cette métairie, Avoit du bien, possedoit un Chasteau : Ainsi l’enfant avoit pu de l’oyseau Ouïr parler : on en disoit merveilles ; On en contoit des choses nompareilles : Que devant luy jamais une perdrix Ne se sauvoit, et qu’il en avoit pris Tant ce matin, tant cette apresdinée ; Son maistre n’eust donné pour un tresor Un tel Faucon. Qui fut bien empeschée, Ce fut Clitie. Aller oster encor A Federic l’unique et seule chose 243 Qui luy restoit ! et supposé qu’elle ose Luy demander ce qu’il a pour tout bien, Auprés de luy meritoit-elle rien ? Elle l’avoit payé d’ingratitude : Point de faveurs ; toûjours hautaine et rude En son endroit. De quel front s’en aller Aprés cela le voir et luy parler, Ayant esté cause de sa ruine ? D’autre costé l’enfant s’en va mourir, Refuse tout, tient tout pour medecine : Afin qu’il mange il faut l’entretenir De ce Faucon : il se tourmente, il crie : S’il n’a l’oiseau c’est fait que de sa vie. Ces raisons-cy l’emporterent enfin. Chez Federic la Dame un beau matin S’en va sans suite, et sans nul équipage. Federic prend pour un Ange des Cieux Celle qui vient d’apparoistre à ses yeux. Mais cependant, il a honte, il enrage, De n’avoir pas chez soy pour luy donner Tant seulement un mal-heureux disner. Le pauvre estat où sa Dame le treuve Le rend confus. Il dit donc à la veuve : Quoy ! venir voir le plus humble de ceux Que vos beautez ont rendus amoureux ! Un Villageois, un haire, un miserable ! C’est trop d’honneur ; vostre bonté m’accable. Assurément vous alliez autre part. A ce propos nostre veuve repart : 244 Non, non, Seigneur, c’est pour vous la visite. Je viens manger avec vous ce matin. Je n’ay, dit-il, cuisinier ny marmite : Que vous donner ? N’avez-vous pas du pain, Reprit la Dame. Incontinent luy-mesme Il va chercher quelque œuf au poulailler, Quelque morceau de lard en son grenier. Le pauvre Amant en ce besoin extreme Void son Faucon, sans raisonner le prend, Luy tord le cou, le plume, le fricasse, Et l’assaisonne, et court de place en place. Tandis la vieille a soin du demeurant ; Foüille au bahu ; choisit pour cette feste Ce qu’ils avoient de linge plus honeste ; Met le couvert ; va cueillir au jardin Du serpolet, un peu de romarin, Cinq ou six fleurs, dont la table est jonchée. Pour abreger, on sert la fricassée. La Dame en mange, et feint d’y prendre goust. Le repas fait, cette femme resoud De hazarder l’incivile Requeste, Et parle ainsi : Je suis folle, Seigneur, De m’en venir vous arracher le cœur Encore un coup ; il ne m’est guere honneste De demander à mon défunt Amant L’oiseau qui fait son seul contentement : Doit-il pour moy s’en priver un moment ? Mais excusez une mere affligée, Mon fils se meurt : il veut vostre Faucon : 245 Mon procedé ne merite un tel don : La raison veut que je sois refusée. Je ne vous ay jamais accordé rien. Vostre repos, vostre honneur, vostre bien, S’en sont allez aux plaisirs de Clitie. Vous m’aimiez plus que vostre propre vie A cet amour j’ay trés-mal répondu : Et je m’en viens, pour comble d’injustice, Vous demander…. et quoy ? c’est temps perdu ; Vostre Faucon. Mais non, plustot perisse L’enfant, la mere, avec le demeurant, Que de vous faire un déplaisir si grand. Souffrez sans plus que cette triste mere, Aimant d’amour la chose la plus chere Que jamais femme au monde puisse avoir, Un fils unique, une unique esperance, S’en vienne au moins s’acquitter du devoir De la nature, et pour route allegeance En votre sein décharge sa douleur. Vous sçavez bien par vostre experience Que c’est d’aimer, vous le sçavez, Seigneur. Ainsi je crois trouver chez vous excuse. Helas ! reprit l’Amant infortuné, L’oiseau n’est plus ; vous en avez disné. L’oiseau n’est plus ! dit la veuve confuse. Non, reprit-il ; plust au Ciel vous avoir Servy mon cœur, et qu’il eust pris la place De ce Faucon : mais le sort me fait voir Qu’il ne sera jamais en mon pouvoir 246 De meriter de vous aucune grace. En mon pailler rien ne m’estoit resté : Depuis deux jours la beste a tout mangé, J’ay veu l’oiseau ; je l’ay tué sans peine : Rien couste-t-il quand on reçoit sa Reine ? Ce que je puis pour vous est de chercher Un bon Faucon ; ce n’est chose si rare Que dés demain nous n’en puissions trouver. Non, Federic, dit-elle, je declare Que c’est assez. Vous ne m’avez jamais De vostre amour donné plus grande marque. Que mon fils soit enlevé par la parque, Ou que le Ciel le rende à mes souhaits, J’auray pour vous de la reconnoissance. Venez me voir, donnez m’en l’esperance. Encore un coup, venez nous visiter. Elle partit, non sans luy presenter Une main blanche, unique témoignage Qu’Amour avoit amolly ce courage. Le pauvre Amant prit la main, la baisa, Et de ses pleurs quelque temps l’arrosa. Deux jours aprés l’enfant suivit le pere. Le deüil fut grand : la trop dolente mere Fit dans l’abord force larmes couler. Mais, comme il n’est peine d’ame si forte Qu’il ne s’en faille à la fin consoler, Deux Medecins la traiterent de sorte Que sa douleur eut un terme assez court ; L’un fut le Temps, et l’autre fut l’Amour. 247 On épousa Federic en grand’pompe, Non seulement par obligation, Mais, qui plus est, par inclination, Par amour mesme. Il ne faut qu’on se trompe À cet exemple, et qu’un pareil espoir Nous fasse ainsi consumer nostre avoir : Femmes ne sont toutes reconnoissantes. À cela prés, ce sont choses charmantes. Sous le Ciel n’est un plus bel animal. Je n’y comprens le sexe en general. Loin de cela, j’en vois peu d’avenantes. Pour celles-cy, quand elles sont aymantes[17] , J’ay les desseins du monde les meilleurs : Les autres n’ont qu’à se pourvoir ailleurs. VI. — LA COURTISANNE AMOUREUSE. Le jeune Amour, bien qu’il ait la façon D’un Dieu qui n’est encor qu’à sa leçon, Fut de tout temps grand faiseur de miracles. En gens coquets il change les Catons ; Par luy les sots deviennent des oracles ; Par luy les loups deviennent des moutons : 248 Il fait si bien que l’on n’est plus le mesme. Témoin Hercule, et témoin Polyphême, Mangeurs de gens : l’un sur un roc assis Chantoit aux vents ses amoureux soucis Et, pour charmer sa Nymphe joliette, Tailloit sa barbe, et se miroit dans l’eau. L’autre changea sa massuë en fuseau Pour le plaisir d’une jeune fillette. J’en dirois cent : Bocace en rapporte un[18] , Dont j’ay trouvé l’exemple peu commun. C’est de Chimon, jeune homme tout sauvage, Bien fait de corps, mais ours quant à l’esprit. Amour le léche, et tant qu’il le polit. Chimon devint un galand personnage. Qui fit cela ? deux beaux yeux seulement. Pour les avoir apperceus un moment, Encore à peine, et voilez par le somme, Chimon aima, puis devint honneste homme. Ce n’est le poinct dont il s’agit icy. Je veux conter comme une de ces femmes Qui font plaisir aux enfans sans soucy Put en son cœur loger d’honnestes flâmes. Elle estoit fiere et bizarre sur tout : On ne sçavoit comme en venir à bout. Rome c’estoit le lieu de son negoce : Mettre à ses pieds la Mitre avec la Crosse C’estoit trop peu ; les simples Monseigneurs N’estoient d’un rang digne de ses faveurs. Il luy faloit un homme du Conclave, 249 Et des premiers, et qui fust son esclave ; Et mesme encore il y profitoit peu, A moins que d’estre un Cardinal nepveu. Le Pape enfin, s’il se fut piqué d’elle, N’auroit esté trop bon pour la Donzelle. De son orgueil ses habits se sentoient. Force brillans sur sa robe éclatoient, La chamarure avec la broderie. Luy voyant faire ainsi la rencherie, Amour se mit en teste d’abaisser Ce cœur si haut ; et pour un Gentilhomme Jeune, bien fait, et des mieux mis de Rome, Jusques au vif il voulut la blesser. L’adolescent avoit pour nom Camille, Elle Constanse. Et bien qu’il fust d’humeur Douce, traitable, à se prendre facile, Constanse n’eut si-tost l’amour au cœur, Que la voila craintive devenuë. Elle n’osa declarer ses desirs D’autre façon qu’avecque des soûpirs. Auparavant pudeur ny retenuë Ne l’arrestoient ; mais tout fut bien changé. Comme on n’eust cru qu’Amour se fust logé En cœur si fier, Camille n’y prit garde. Incessamment Constanse le regarde ; Et puis soûpirs, et puis regards nouveaux ; Toûjours resveuse au milieu des cadeaux : Sa beauté mesme y perdit quelque chose ; Bien-tost le lys l’emporta sur la rose. 250 Avint qu’un soir Camille regala De jeunes gens : il eut aussi des femmes. Constanse en fut. La chose se passa Joyeusement ; car peu d’entre ces Dames Estoient d’humeur à tenir des propos De sainteté ny de philosophie. Constanse seule, estant sourde aux bons mots, Laissoit rail[er toute la compagnie. Le soupé fait, chacun se retira. Tout dés l’abord Constanse s’éclipsa, S’allant cacher en certaine rüelle. Nul n’y prit garde, et l’on crut que chez elle, Indisposée, ou de mauvaise humeur, Ou pour affaire elle estoit retournée. La Compagnie estant donc retirée, Camille dit à ses gens, par bon-heur, Qu’on le laissast, et qu’il vouloit écrire. Le voila seul, et comme le desire Celle qui l’aime, et qui ne sçait comment Ny l’aborder, ny par quel compliment Elle pourra luy declarer sa flame. Tremblante enfin, et par necessité Elle s’en vient. Qui fut bien estonné, Ce fut Camille : Hé quoy, dit-il, Madame, Vous surprenez ainsi vos bons amis ? Il la fit seoir ; et puis s’estant remis : Qui vous croyoit, reprit-il, demeurée[19] ? Et qui vous a cette cache montrée ? L’amour, dit-elle. À ce seul mot sans plus 251 Elle rougit ; chose que ne font guere Celles qui sont Prestresses de Venus : Le vermillon leur vient d’autre maniere. Camille avoit déja quelque soupçon Que l’on l’aimoit ; il n’estoit si novice, Qu’il ne connust ses gens à la façon ; Pour en avoir un plus certain indice, Et s’égayer, et voir si ce cœur fier Jusques au bout pourroit s’humilier, Il fit le froid. Nostre Amante en soûpire ; La violence enfin de son martyre La fait parler : elle commence ainsi : Je ne sçay pas ce que vous allez dire, De voir Constanse oser venir icy Vous declarer sa passion extreme. Je ne sçaurois y penser sans rougir : Car du mestier de Nymphe me couvrir, On n’en est plus dés le moment qu’on aime. Puis, quelle excuse ! helas ! si le passé Dans vostre esprit pouvoit estre effacé ! Du moins, Camille, excusez ma franchise. Je vois fort bien que quoy que je vous dise, Je vous déplais. Mon zele me nuira. Mais nuise ou non, Constanse vous adore : Méprisez-la, chassez-la, batez-la ; Si vous pouvez, faites-luy pis encore ; Elle est à vous. Alors le Jouvenceau : Critiquer gens m’est, dit-il, fort nouveau ; Ce n’est mon fait ; et toutefois Madame 252 Je vous diray tout net que ce discours Me surprend fort, et que vous n’estes femme Qui deust ainsi prévenir nos amours. Outre le sexe, et quelque bienseance Qu’il faut garder, vous vous estes fait tort. À quel propos toute cette éloquence ? Vostre beauté m’eust gagné sans effort, Et de son chef. Je vous le dis encor, Je n’aime point qu’on me fasse d’avance. Ce propos fut à la pauvre Constanse Un coup de foudre. Elle reprit pourtant : J’ay merité ce mauvais traitement, Mais ose-t-on vous dire sa pensée ? Mon procedé ne me nuiroit pas tant, Si ma beauté n’estoit point effacée. C’est compliment ce que vous m’avez dit ; J’en suis certaine, et lis dans votre esprit : Mon peu d’appas n’a rien qui vous engage. D’où me vient-il ? Je m’en rapporte à vous. N’est-il pas vray que n’aguere, entre-nous, À mes attraits chacun rendoit hommage ? Ils sont esteints, ces dons si précieux : L’amour que j’ay m’a causé ce dommage ; Je ne suis plus assez belle à vos yeux, Si je l’estois, je serois assez sage. Nous parlerons tantost de ce poinct-là, Dit le Galand ; il est tard, et voilà Minuit qui sonne ; il faut que je me couche. Constanse crut qu’elle auroit la moitié 253 D’un certain lit que d’un œil de pitié Elle voyoit : mais d’en ouvrir la bouche, Elle n’osa de crainte de refus. Le Compagnon, feignant d’estre confus, Se teut long-temps ; puis dit : Comment feray-je ? Je ne me puis tout seul des-habiller. Et bien, Monsieur, dit-elle, appelleray-je ? Non reprit-il ; gardez-vous d’appeller. Je ne veux pas qu’en ce lieu l’on vous voye ; Ny qu’en ma chambre une fille de joye Passe la nuit au sceu de tous mes gens. Cela suffit, Monsieur, repartit-elle. Pour éviter ces inconveniens, Je me pourrois cacher en la ruelle : Mais faisons mieux, et ne laissons venir Personne icy : l’amoureuse Constanse Veut aujourd’huy de Laquais vous servir : Accordez-luy pour toute recompense Cet honneur-là. Le jeune homme y consent. Elle s’approche ; elle le déboutonne ; Touchant sans plus à l’habit, et n’osant Du bout du doigt toucher à la personne. Ce ne fut tout, elle le déchaussa. Quoy ! de sa main ! quoy ! Constanse elle-mesme ! Qui fust-ce donc ? Est-ce trop que cela ? Je voudrois bien déchausser ce que j’aime. Le Compagnon dans le lit se plaça ; Sans la prier d’estre de la partie. Constance crut dans le commencement 254 Qu’il la vouloit éprouver seulement ; Mais tout cela passoit la raillerie. Pour en venir au poinct plus important : Il fait, dit-elle, un temps froid comme glace ; Où me coucher ? Camille. Par tout où vous voudrez. Constanse. Quoy ! sur ce siege ? Camille Et bien ! non ; vous viendrez Dedans mon lit. Constanse. Delacez-moy, de grace. Camille. Je ne sçaurois, il fait froid, je suis nu ; Delacez-vous. Nostre Amante ayant veu Prés du chevet un poignard dans sa gaisne, Le prend, le tire, et coupe ses habits, Corps piqué d’or, garnitures de prix, Ajustemens de Princesse et de Reine. Ce que les gens en deux mois à grand’peine Avoient brodé perit en un moment, 255 Sans regreter ny plaindre aucunement Ce que le sexe aime plus que sa vie. Femmes de France, en feriez-vous autant ? Je crois que non, j’en suis seur, et partant Cela fut beau sans doute en Italie. La pauvre Amante approche en tapinois, Croyant tout fait, et que pour cette fois Aucun bizarre et nouveau stratagême Ne viendroit plus son aise reculer. Camille dit : C’est trop dissimuler ; Femme qui vient se produire elle-mesme N’aura jamais de place à mes costez. Si bon vous semble, allez vous mettre aux pieds. Ce fut bien-là qu’une douleur extreme Saisit la belle, et si lors par hazard Elle avoit eu dans ses mains le poignard, C’en estoit fait : elle eust de part en part Percé son cœur. Toutefois l’esperance Ne mourut pas encor dans son esprit. Camille estoit trop connu de Constanse, Et que ce fust tout de bon qu’il eust dit Chose si dure, et pleine d’insolence, Luy qui s’estoit jusque-là comporté En homme doux, civil, et sans fierté, Cela sembloit contre toute apparence. Elle va donc en travers se placer Aux pieds du Sire, et d’abord les luy baise ; Mais point trop fort, de peur de le blesser On peut juger si Camille estoit aise. 256 Quelle victoire ! Avoir mis à ce poinct Une beauté si superbe et si fiere ! Une beauté ! Je ne la décris point ; Il me faudroit une semaine entiere : On ne pouvoit reprocher seulement Que la pasleur à cet objet charmant ; Pasleur encor dont la cause estoit telle Qu’elle donnoit du lustre à nostre Belle. Camille donc s’estend, et sur un sein Pour qui l’yvoire auroit eu de l’envie Pose ses pieds, et sans ceremonie Il s’accommode, et se fait un coussin[20] : Puis feint qu’il cede aux charmes de Morphée : Par les sanglots nostre Amante estouffée Lasche la bonde aux pleurs cette fois-là. Ce fut la fin. Camille l’appella D’un ton de voix qui plut fort à la Belle. Je suis content, dit-il, de vostre amour : Venez, venez, Constanse, c’est mon tour. Elle se glisse ; et luy s’approchant d’elle : M’avez-vous cru si dur et si brutal Que d avoir fait tout de bon le severe ? Dit-il d’abord ; vous me connoissez mal : Je vous voulois donner lieu de me plaire. Or bien je sçais le fonds de vostre cœur. Je suis contant, satisfait, plein de joye, Comblé d’amour : et que vostre rigueur, Si bon luy semble a son tour se deploye ; 257 Elle le peut : usez-en librement. Je me declare aujourd’huy vostre Amant, Et vostre Epoux, et ne sçais nulle Dame, De quelque rang et beauté que ce soit, Qui vous valust pour maistresse et pour femme ; Car le passé rappeler ne se doit Entre nous deux. Une chose ay-je à dire : C’est qu’en secret il nous faut marier. Il n’est besoin de vous specifier Pour quel sujet : cela vous doit suffire. Mesme il est mieux de cette façon là. Un tel Himen a des Amours ressemble ; On est Epoux et Galand tout ensemble. L’histoire dit que le drosle ajoûta : Voulez-vous pas, en attendant le Prestre, A vostre Amant vous fier aujourd’huy ? Vous le pouvez, je vous réponds de luy ; Son cœur n’est pas d’un perfide et d’un traître. A tout cela Constanse ne dit rien. C’estoit tout dire : il le reconnut bien, N’estant Novice en semblables affaires. Quand au surplus, ce sont de tels mysteres, Qu’il n’est besoin d’en faire le recit. Voila comment Constanse réussit. Or, faites-en, Nymphes, vostre profit. Amour en a dans son Academie, Si l’on vouloit venir à l’examen, Que j’aimerois pour un pareil Himen Mieux que mainte autre à qui l’on se marie. 258 Femme qui n’a filé route sa vie Tasche à passer bien des choses sans bruit. Témoin Constanse et tout ce qui s’ensuit, Noviciat d’épreuves un peu dures : Elle en receut abondamment le fruit : Nonnes, je sçais qui voudroient, chaque nuit, En faire un tel, à toutes avantures. Ce que possible on ne croira pas vray, C’est que Camille en caressant la Belle, Des dons d’Amour luy fit gouster l’essay. L’essay ? je faux : Constanse en estoit-elle Aux Elemens ? Ouy, Constanse en estoit Aux Elemens : ce que la Belle avoit Pris et donné de plaisir en sa vie, Conter pour rien jusqu’à lors se devoit : Pourquoy cela ? Quiconque aime le die[21] . VII. — NICAISE. Un apprenty Marchand estoit, Qu’avec droit Nicaise on nommoit ; Garcon tres-neuf, hors sa boutique, Et quelque peu d’Arithmetique ; Garçon Novice dans les tours 259 Qui se pratiquent en Amours. Bons Bourgeois du temps de nos peres S’avisoient tard d’estre bons freres. Ils n’aprenoient cette leçon Qu’ayans de la barbe au menton. Ceux d’aujourd’huy, sans qu’on les flate, Ont soin de s’y rendre sçavans Aussi-tost que les autres gens. Le Jouvenceau de vieille-date, Possible un peu moins avancé, Par les degrez n’avoit passé. Quoy qu’il en soit, le pauvre sire En trés-beau chemin demeura, Se trouvant court par celuy-là : C’est par l’esprit que je veux dire. Une Belle pourtant l’aima : C’estoit la fille de son Maistre, Fille aimable autant qu’on peut l’estre, Et ne tournant autour du pot ; Soit par humeur franche et sincere, Soit qu’il fust force d’ainsi faire, Estant tombée aux mains d’un sot. Quelqu’un de trop de hardiesse Ira la taxer, et moy non : Tels procedez ont leur raison. Lors que l’on aime une Deesse, Elle fait ces avances-là : Nostre Belle sçavoit cela. Son esprit, ses traits, sa richesse, 260 Engageoient beaucoup de jeunesse A sa recherche : heureux seroit Celuy d’entre-eux qui cueilleroit En nom d’Himen, certaine chose Qu’à meilleur titre elle promit Au Jouvenceau cy-dessus dit : Certain Dieu parfois en dispose, Amour nommé communément. Il plut à la Belle d’élire Pour ce point l’apprenty Marchand. Bien est vray (car il faut tout dire) Qu’il estoit trés-bien fait de corps, Beau, jeune, et frais : ce sont tresors Que ne méprise aucune Dame, Tant soit son esprit precieux. Pour une qu’Amour prend par l’ame, Il en prend mille par les yeux. Celle-cy donc, des plus galantes, Par mille choses engageantes Taschoit d’encourager le gars, N’estoit chiche de ses regards, Le pinçoit, luy venoit sousrire, Sur les yeux luy mettoit la main, Sur le pied luy marchoit enfin. A ce langage il ne sceut dire Autre chose que des soûpirs, Interpretes de ses desirs. Tant fut, à ce que dit l’histoire, De part et d’autre soûpiré, 261 Que leur feu dument déclaré, Les jeunes gens, comme on peut croire, Ne s’épargnerent ny sermens, Ny d’autres poincts bien plus charmans, Comme baisers à grosse usure ; Le tout sans compte et sans mesure. Calculateur que fust l’Amant, Broüiller faloit incessamment ; La chose estoit tant infinie, Qu’il y faisoit toujours abus. Somme toute, il n’y manquoit plus Qu’une seule cérémonie. Bon fait aux filles l’épargner. Ce ne fut pas sans témoigner Bien du regret, bien de l’envie. Par vous disoit la belle amie, Je me la veux faire enseigner, Ou ne la sçavoir de ma vie. Je la sçauray, je vous promets ; Tenez-vous certain desormais De m’avoir pour vostre apprentie. Je ne puis pour vous que ce poinct. Je suis franche ; n’attendez point Que par un langage ordinaire Je vous promette de me faire Religieuse, à moins qu’un jour. L’Himen ne suive nostre amour. Cet Himen seroit bien mon conte, N’en doutez point ; mais le moyen ? 262 Vous m’aimez trop pour vouloir rien Qui me pust causer de la honte. Tels et tels m’ont fait demander ; Mon pere est prest de m’accorder. Moy, je vous permets d’esperer Qu’à qui que ce soit qu’on m’engage, Soit Conseiller, soit President, Soit veille ou jour de Mariage, Je seray vostre auparavant, Et vous aurez mon Pucelage. Le garçon la remercia Comme il put. A huit jours de là, Il s’offre un party d’importance. La Belle dit a son amy : Tenons-nous-en à celuy-cy ; Car il est homme, que je pense, A passer la chose au gros sas. La Belle en estant sur ce cas, On la promet ; on la commence ; Le jour des Noces se tient prest. Entendez cecy, s’il vous plaist. Je pense voir vostre pensée, Sur ce mot-là de commencée. C’estoit alors, sans point d’abus, Fille promise et rien de plus. Huit jours donnez à la Fiancée, Comme elle apprehendoit encor Quelque rupture en cet accord, Elle differe le negoce 263 Jusqu’au propre jour de la noce ; De peur de certain accident Qui les filletes va perdant. On meine au moustier cependant Nostre Galande encor pucelle ; Le ouy fut dit à la chandelle. L’Epoux voulut avec la Belle S’en aller coucher au retour. Elle demande encor ce jour, Et ne l’obtient qu’avecque peine ; Il falut pourtant y passer. Comme l’Aurore estoit prochaine, L’Epouse, au lieu de se coucher, S’habille. On eust dit une Reine. Rien ne manquoit aux vestemens, Perles, joyaux et diamans. Son Epousé la faisoit Dame. Son amy pour la faire femme Prend heure avec elle au matin. Ils devoient aller au jardin, Dans un bois propre à telle affaire. Une compagne y devoit faire Le guet autour de nos Amans, Compagne instruite du mystere. La Belle s’y rend la premiere, Sous le pretexte d’aller faire Un bouquet, dit-elle à ses gens. Nicaise, aprés quelques momens, La va trouver ; et le bon Sire, 264 Voyant le lieu, se met à dire : Qu’il fait icy d’humidité ! Foin, vostre habit sera gasté. Il est beau ; ce seroit dommage ; Souffrez sans tarder davantage Que j’aille querir un tapis. Eh ! mon Dieu laissons les habits ; Dit la Belle toute-piquée. Je diray que je suis tombée. Pour la perte, n’y songez point : Quand on a temps si fort à poinct, Il en faut user ; et périssent Tous les vestemens du païs ; Que plustost tous les beaux habits Soient gastez, et qu’ils se salissent, Que d’aller ainsi consumer Un quart-d’heure ; un quart-d’heure est cher : Tandis que tous les gens agissent Pour ma noce, il ne tient qu’à vous D’employer des momens si doux. Ce que je dis ne me sied guere : Mais je vous cheris, et vous veux. Rendre honneste homme si je peux. En verité, dit l’Amoureux Conserver estoffe si chere Ne sera point mal fait à nous. Je cours ; c’est-fait ; je suis à vous ; Deux minutes feront l’affaire. Là-dessus il part, sans laisser 265 Le temps de luy rien repliquer. Sa sottise guerit la Dame ; Un tel dédain luy vint en l’ame, Qu’elle reprit dés ce moment Son cœur, que trop indignement Elle avoit placé : quelle honte ! Prince des sots, dit-elle en soy, Va, je n’ay nul regret de toy : Tout autre eust esté mieux mon compte. Mon bon Ange a consideré Que tu n’avois pas merité Une faveur si precieuse. Je ne veux plus estre amoureuse Que de mon mary ; j’en fais vœu. Et de peur qu’un reste de feu A le trahir ne me rengage, Je vais sans tarder davantage, Luy porter un bien qu’il auroit Quand Nicaise en son lieu seroit. A ces mots, la pauvre Epousée Sort du bois fort scandalisée. L’autre revient ; et son tapis : Mais ce n’est plus comme jadis Amans, la bonne heure ne sonne A toutes les heures du jour. J’ay leu dans l’Alphabet d’Amour Qu’un Galand prés d’une personne N’a toûjours le temps comme il veut : Qu’il le prenne donc comme il peut. 266 Tous delays y font du dommage : Nicaise en est un témoignage. Fort essoufflé d’avoir couru, Et joyeux de telle proüesse, Il s’en revient, bien resolu D’employer tapis et Maistresse : Mais quoy, la Dame au bel habit, Mordant ses lèvres de dépit, Retournoit voir la compagnie[22] ; Et, de sa flame bien guerie, Possible alloit dans ce moment, Pour se venger de son Amant, Porter à son mary la chose Qui luy causoit ce dépit-là. Quelle chose ? C’est celle-là que fille dit toûjours qu’elle a. Je le crois ; mais d’en mettre ja Mon doit au feu, ma foy je n’ose : Ce que je sçay, c’est qu’en tel cas Fille qui ment ne peche pas. Grace à Nicaise nostre Belle, Ayant sa fleur en dépit d’elle, S’en retournoit tout en grondant ; Quand Nicaise, la rencontrant : A quoy tient, dit-il à la Dame, Que vous ne m’ayez attendu ? Sur ce tapis bien étendu Vous seriez en peu d’heure femme. Retournons donc sans consulter ; 267 Venez cesser d’estre pucelle, Puis que je puis sans rien gaster Vous témoigner quel est mon zele. Non pas cela, reprit la Belle ; Mon pucelage dit qu’il faut Remettre l’affaire à tantost. J’aime vostre santé, Nicaise, Et vous conseille auparavant De reprendre un peu vostre vent. Or, respirez tout à vostre aise. Vous estes apprenty Marchand ; Faites-vous apprenty Galand : Vous n’y serez pas si-tost Maistre. A mon égard, je ne puis estre Vostre Maistresse en ce mestier. Sire Nicaise, il vous faut prendre Quelque servante du quartier. Vous sçavez des estoffes vendre, Et leur prix en perfection ; Mais ce que vaut l’occasion Vous l’ignorez, allez l’apprendre. VIII. — LE BAST. 268 Un peintre estoit, qui, jaloux de sa femme, Allant aux Champs lui peignit un baudet Sur le nombril, en guise de cachet. Un sien confrere, amoureux de la Dame, La va trouver, et l’asne efface net ; Dieu sçait comment ; puis un autre en remet Au mesme endroit, ainsi que l’on peut croire. A celuy-cy, par faute de memoire, Il mit un Bast ; l’autre n’en avait point. L’Epoux revient, veut s’éclaircir du poinct. Voyez, mon fils, dit la bonne commere, L’asne est témoin de ma fidelité. Diantre soit fait, dit l’Epoux en colere Et du témoin, et de qui l’a basté. IX. — LE BAISER RENDU. Guillot passoit avec sa mariée. Un Gentilhomme à son gré la trouvant : Qui t’a, dit-il, donné telle Epousée ? Que je la baise à la charge d’autant. Bien volontiers, dit Guillot à l’instant. Elle est, Monsieur, fort à vostre service. Le Monsieur donc fait alors son office, En appuyant ; Perronnelle en rougit. Huit jours aprés, ce Gentilhomme prit 269 Femme à son tour : à Guillot il permit Mesme faveur. Guillot tout plein de zele : Puisque Monsieur, dit-il, est si fidele, J’ay grand regret, et je suis bien fâché Qu’ayant baisé seulement Perronnelle, Il n’ait encore avec elle couché. X. — EPIGRAMME [23] . Alis malade, et se sentant presser, Quelqu’un luy dit : Il faut se confesser ; Voulez-vous pas mettre en repos vostre ame ? Oüy, je le veux, luy répondit la Dame : Qu’à Pere André l’on aille de ce pas ; Car il entend d’ordinaire mon cas. Un Messager y court en diligence ; Sonne au Convent de toute sa puissance. Qui venez-vous demander ? luy dit-on. C’est Pere André, celuy qui d’ordinaire Entend Alis dans sa confession : Vous demandez, reprit alors un Frere, Le Pere André, le Confesseur d’Alis ? Il est bien loin : helas ! le pauvre Pere Depuis dix ans confesse en Paradis. 270 XI. — IMITATION D’ANACRÉON [24] O toy qui peins d’une façon galante, Maistre passé dans Cytere et Paphos, Fais un effort ; peins-nous Iris absente. Tu n’as point veu cette beauté charmante, Me diras-tu : tant mieux pour ton repos. Je m’en vais donc t’instruire en peu de mots. Premierement, mets des lys et des roses ; Aprés cela des Amours et des Ris. Mais à quoy bon le détail de ces choses ? D’une Venus tu peux faire une Iris. Nul ne sçauroit découvrir le mystere : Traits si pareils jamais ne se sont veus ; Et tu pourras à Paphos et Citere De cette Iris refaire une Venus. XII. — AUTRE IMITATION D’ANACRÉON [25] . 271 J’estois couché mollement, Et, contre mon ordinaire, Je dormois tranquillement, Quand un enfant s’en vint faire A ma porte quelque bruit. Il pleuvoit fort cette nuit ; Le vent, le froid, et l’orage Contre l’enfant faisoient rage. Ouvrez, dit-il, je suis nu. Moy, charitable et bon homme, J’ouvre au pauvre morfondu, Et m’enquiers comme il se nomme, Je te le diray tantost, Repartit-il ; car il faut Qu’auparavant je m’essuye. J’allume aussi-tost du feu. Il regarde si la pluye N’a point gasté quelque peu Un arc dont je me méfie. Je m’aproche toutefois, Et de l’enfant prends les doigts, Les réchauffe ; et dans moy-mesme Je dis : Pourquoy craindre tant ? Que peut-il ? c’est un enfant : Ma coüardise est extreme D’avoir eu le moindre effroy ; Que seroit-ce si chez moy 272 J’avois receu Polyphême ? L’enfant, d’un air enjoué, Ayant un peu secoüé Les pieces de son armure, Et sa blonde chevelure, Prend un trait, un trait vainqueur, Qu’il me lance au fond du cœur. Voila, dit-il, pour ta peine. Souviens-toy bien de Climene Et de l’Amour ; c’est mon nom. Ah ! je vous connois, luy dis-je, Ingrat et cruel garçon ; Faut-il que qui vous oblige Soit traité de la façon ? Amour fit une gambade ; Et le petit scelerat Me dit : Pauvre camarade, Mon arc est en bon estat ; Mais ton cœur est bien malade. XIII. — LE PETIT CHIEN QUI SECOUE DE L’ARGENT ET DES PIERRERIES. 273 La clef du coffre fort et des cœurs, c’est la mesme Que si ce n’est celle des cœurs, C’est du moins celle des faveurs : Amour doit à ce stratagême La plus grand’part de ses exploits : A-t-il épuisé son carquois, Il met tout son salut en ce charme suprême. Je tiens qu’il a raison ; car qui hait les presens ? Tous les humains en sont friands, Princes, Roys, Magistrats : ainsi quand une belle En croira l’usage permis, quand Venus ne fera que ce que fait Themis, Je ne m’écrieray pas contre-elle. On a bien plus d’une querelle A luy faire sans celle-là, Un Juge Mantoüan belle femme épousa. Il s’appelloit Anselme ; on la nommoit Argie ; Luy déja vieux barbon, elle jeune et jolie, Et de tous charmes assortie. L’Epoux, non content de cela, Fit si bien par sa jalousie, Qu’il rehaussa de prix celle-là qui d’ailleurs Meritoit de se voir servie Par les plus beaux et les meilleurs. Elle le fut aussi : d’en dire la maniere, Et comment s’y prit chaque Amant, Il seroit long ; suffit que cet objet charmant Les laissa soûpirer, et ne s’en emût guere. Amour établissoit chez le Juge ses loix ; 274 Quand l’Estat Mantoüan, pour chose de grand poids, Resolut d’envoyer ambassade au Saint Pere. Comme Anselme estoit Juge, et de plus Magistrat, Vivoit avec assez d’éclat ; Et ne manquoit pas de prudence, On le députe en diligence. Ce ne fut pas sans resister, Qu’au choix qu’on fit de luy consentit le bon homme : L’affaire estoit longue à traiter ; Il devoit demeurer dans Rome Six mois, et plus encor ; que sçavoit-il combien ? Tant d’honneur pouvoit nuire au conjugal lien : Longue ambassade et long voyage Aboutissent à cocüage. Dans cette crainte, nostre Epoux Fit cette harangue à la Belle. On nous sépare, Argie ; adieu, soyez fidele A celuy qui n’aime que vous. Jurez le moy : car, entre-nous, J’ay sujet d’estre un peu jaloux. Que fait autour de nostre porte Cette soûpirante cohorte ? Vous me direz que jusqu’icy La cohorte a mal reüssi : Je le crois ; cependant, pour plus grande assurance, Je vous conseille en mon absence De prendre pour séjour nôtre maison des champs. Fuyez la Ville et les Amans, 275 Et leurs presens ; L’invention en est damnable ; Des machines d’Amour c’est la plus redoutable : De tout temps le monde a veu Don Estre le pere d’abandon. Declarez-luy la guerre ; et soyez sourde, Argie, A sa sœur cajolerie. Dés que vous sentirez approcher les blondins, Fermez vite vos yeux, vos oreilles, vos mains. Rien ne vous manquera ; je vous fais la maistresse De tout ce que le Ciel m’a donné de richesse : Tenez, voila les clefs de l’argent, des papiers ; Faites-vous payer des fermiers ; Je ne vous demande aucun conte : Suffit que je puisse sans honte Aprendre vos plaisirs ; je vous les permets tous, Hors ceux d’amour, qu’à vostre Epoux Vous garderez entiers pour son retour de Rome : C’en estoit trop pour le bon homme ; Helas ! il permettoit tous plaisirs, hors un point Sans lequel seul il n’en est point. Son Epouse luy fit promesse solemnelle D’estre sourde, aveugle, et cruelle, Et de ne prendre aucun present ; Il la retrouveroit au retour route telle qu’il la laissoit en s’en allant, Sans nul vestige de Galant. Anselme estant party, tout aussi-tost Argie 276 S’en alla demeurer aux champs ; Et tout aussi-tost les Amans De l’aller voir firent partie. Elle les renvoya ; ces gens l’embarrassoient, L’atiedissoient, l’affadissoient, L’endormoient en contant leur flame : Ils déplaisoient tous à la Dame, Hormis certain jeune blondin, Bienfait, et beau par excellence, Mais qui ne put par sa souffrance Amener à son but cet objet inhumain. Son nom c’estoit Atis, son mestier paladin. Il ne plaignit en son dessein Ny les soûpirs ny la dépense. Tout moyen par luy fut tenté : Encor si des soûpirs il se fut contenté ! La source en est inépuisable ; Mais de la dépense, c’est trop. Le bien de nostre Amant s’en va le grand galop ; Voila mon homme miserable. Que fait-il ? il s’éclipse ; il part, il va chercher Quelque desert pour se cacher. En chemin il rencontre un homme, Un Manant, qui, foüillant avecque son bâton, Vouloit faire sortir un serpent d’un buisson ; Atis s’enquit de la raison. C’est, reprit le Manant, afin que je l’assomme. Quand j’en rencontre sur mes pas, Je leur fais de pareilles festes. 277 Amy, reprit Atis, laisse-le ; n’est-il pas Creature de Dieu comme les autres bestes ? Il est à remarquer que nostre Paladin N’avoit pas cette horreur commune au genre humain Contre la gent reptile, et toute son espece ; Dans ses armes il en portoit, Et de Cadmus il descendoit, Celuy-là qui devint serpent sur sa vieillesse. Force fut au Manant de quitter son dessein. Le serpent se sauva ; nostre Amant à la fin S’establit dans un bois écarté, solitaire : Le silence y faisoit sa demeure ordinaire, Hors quelque oiseau qu’on entendoit, Et quelque Echo qui répondoit. Là le bon-heur et la misere Ne se distinguoient point, égaux en dignité Chez les 1oups qu’hébergeoit ce lieu peu frequenté. Atis n’y rencontra nulle tranquillité. Son amour l’y suivit ; et cette solitude, Bien loin d’estre un remede à son inquietude, En devint mesme l’aliment, Par le loisir qu’il eut d’y plaindre son tourment. Il s’ennuya bien-tost de ne plus voir sa Belle. Retournons, ce dit-il, puis que c’est nostre sort : Atis, il t’est plus doux encor De la voir ingrate et cruelle, Que d’estre privé de ses traits : Adieu ruisseaux, ombrages frais, Chants amoureux de Philomele ; 278 Mon inhumaine seule attire à soy mes sens : Esloigné de ses yeux, je ne vois ny n’entends. L’esclave fugitif se va remettre encore En ses fers, quoy que durs, mais, helas ! trop cheris. Il approchoit des murs qu’une Fee a bastis ; Quand sur les bords du Mince, à l’heure que l’Aurore Commence à s’eloigner du sejour de Thetis, Une Nimphe en habit de Reine, Belle, majestueuse, et d’un regard charmant ; Vint s’offrir tout d’un coup aux yeux du pauvre Amant Qui resvoit alors à sa peine. Je veux, dit-elle, Atis, que vous soyez heureux : Je le veux, je le puis, estant Manto la Fée, Vostre amie et vostre obligée. Vous connoissez ce nom fameux. Mantouë en tient le sien : jadis en cette terre, J’ay posé la premiere pierre De ces murs, en durée égaux aux bastimens Dont Menphis void le Nil laver les fondemens. La Parque est inconnuë à toutes mes pareilles : Nous operons mille merveilles ; Mal-heureuses pourtant de ne pouvoir mourir ; Car nous sommes d’ailleurs capables de souffrir Toute infirmité de la nature humaine : Nous devenons serpens un jour de la semaine. Vous souvient-il qu’en ce lieu-cy Vous en tirastes un de peine ? C’estoit moy, qu’un Manant s’en alloit assommer ; 279 Vous me donnastes assistance : Atis, je veux, pour recompense, Vous procurer la joüissance De celle qui vous fait aimer. Allons-nous-en la voir, je vous donne assurance Qu’avant qu’il soit deux jours de temps Vous gagnerez par vos presens Argie et tous ses surveillans. Dépensez, dissipez, donnez à tout le monde, A pleines mains répandez l’or, Vous n’en manquerez point, c’est pour vous le tresor Que Lucifer me garde en sa grote profonde. Vostre Belle sçaura quel est nostre pouvoir. Mesme, pour m’approcher de cette inexorable, Et vous la rendre favorable, En petit chien vous m’allez Faisant mile tours sur l’herbette ; Et vous, en pelerin joüant de la musette, Me pourrez à ce son mener chez la beauté Qui tient vostre cœur enchanté. Aussi-tost fait que dit ; nostre Amant et la Fée Changent de forme en un instant : Le voila pelerin chantant comme un Orphée, Et Manto petit chien faisant tours et sautant. Ils vont au Chasteau de la Belle. Valets et gens du lieu s’assemblent autour d’eux : Le petit chien fait rage, aussi fait l’amoureux ; Chacun danse, et Guillot fait sauter Perronnelle. 280 Madame entend ce bruit, et sa Nourrice y court. On luy dit qu’elle vienne admirer à son tour Le Roy des épagneux, charmante creature, Et vray miracle de nature. Il entend tout, il parle, il danse, il fait cent tours : Madame en fera ses amours ; Car, veuille ou non son Maistre, il faut qu’il le luy vende, S’il n’aime mieux le luy donner. La Nourrice en fait la demande. Le Pelerin, sans tant tourner, Luy dit tout bas le prix qu’il veut mettre à la chose ; Et voicy ce qu’il luy propose : Mon chien n’est point à vendre, à donner encor moins, Il fournit à tous mes besoins : Je n’ay qu’à dire trois paroles, Sa pate entre mes mains fait tomber à l’instant, Au lieu de puces, des pistoles, Des perles, des rubis, avec maint diamant. C’est un prodige enfin ; Madame cependant En a, comme on dit, la monnoye. Pourveu que j’aye cette joye De coucher avec elle une nuit seulement, Favory sera sien dés le mesme moment. La proposition surprit fort la Nourrice. Quoy ! Madame l’Ambassadrice ! Un simple Pelerin ! Madame à son chevet Pourroit voir un bourdon ! Et si l’on le sçavoit ! 281 Si cette mesme nuit quelque Hospital avoit Hebergé le Chien et son Maistre ! Mais ce Maistre est bienfait, et beau comme le jour ; Cela fait passer en Amour ; Quelque bourdon que ce puisse estre. Atis avoit changé de visage et de traits ; On ne le connut pas, c’estoient d’autres attraits. La Nourrice ajoustoit : A gens de cette mine Comment peut-on refuser rien ? Puis celuy-cy possede un Chien Que le Royaume de la Chine Ne payeroit pas de tout son or : Une nuit de Madame aussi c’est un tresor. J’avois oublié de vous dire Que le drole à son Chien feignit de parler bas : Il tombe auss-tost dix ducats Qu’à la Nourrice offre le Sire. Il tombe encore un diamant : Atis en riant le ramasse. C’est, dit-il, pour Madame ; obligez-moy, de grace, De le luy presenter avec mon compliment. Vous direz à son Excellence Que je luy suis acquis. La Nourrice à ces mots Court annoncer en diligence Le petit Chien et sa science, Le Pelerin et son propos. Il ne s’en falut rien qu’Argie Ne batist sa Nourrice. Avoir l’effronterie De luy mettre en l’esprit une telle infamie ! 282 Avec qui ? Si c’estoit encor le pauyre Atis ! Helas ! mes cruautez sont cause de sa perte. Il ne me proposa jamais de tels partis. Je n’aurois pas d’un Roy cette chose soufferte ; Quelque don que l’on pust m’offrir, Et d’un porte-bourdon je la pourrois souffrir, Moy qui suis une Ambassadrice ! Madame, reprit la Nourrice, Quand vous seriez Imperatrice, Je vous dis que ce Pelerin A dequoy marchander, non pas une mortelle, Mais la Deesse la plus belle. Atis, vostre beau Paladin, Ne vaut pas seulement un doigt du personnage. Mais mon mary m’a fait jurer, Eh quoy ? de luy garder la foy de mariage. Bon jurer ? ce serment vous lie-t-il davantage Que le premier n’a fait ? qui l’ira declarer ? Qui le sçaura ? J’en vois marcher teste levée, Qui n’iroient pas ainsi, j’ose vous l’assurer, Si sur le bout du nez tache pouvoit montrer Que telle chose est arrivée ; Cela nous fait-il empirer D’une ongle ou d’un cheveu ? Non, Madame, il faut estre Bien habile pour reconnoistre Bouche ayant employé son temps et ses appas D’avec bouche qui s’est tenuë à ne rien faire ; Donnez-vous, ne vous donnez pas, 283 Ce sera toûjours mesme affaire. Pour qui mesnagez-vous les tresors de l’Amour ? Pour celuy qui, je crois, ne s’en servira guere ; Vous n’aurez pas grand’peine à fester son retour. La fausse vieille sceut tant dire, Que tout se reduisit seulement à douter Des merveilles du Chien et des charmes du sire : Pour cela l’on les fit monter : La Belle estoit au lit encore. L’Univers n’eut jamais d’aurore Plus paresseuse à se lever. Nostre feint Pelerin traversa la ruelle Comme un homme ayant veu d’autres gens que des Saints Son compliment parut galand et des plus fins : Il surprit et charma la Belle. Vous n’avez pas, ce luy dit-elle, La mine de vous en aller A S. Jacques de Compostelle. Cependant, pour la regaler, Le Chien a son tour entre en lice. On eust veu sauter Favory Pour la Dame et pour la Nourrice, Mais point du tout pour le Mary. Ce n’est pas tout ; il se secouë : Aussi-tost perles de tomber, Nourrice de les ramasser, Soubrettes de les enfiler, Pelerin de les attacher 284 A de certains bras dont il louë La blancheur et le reste. Enfin il fait si bien, Qu’avant que partir de la place On traite avec luy de son Chien. On luy donne un baiser pour arrhes de la grace Qu’il demandoit, et la nuit vint. Aussi-tost que le drosle tint Entre ses bras Madame Argie, Il redevint Atis ; la Dame en fut ravie ; C’estoit avec bien plus d’honneur Traiter Monsieur l’Ambassadeur. Cette nuit eut des sœurs, et mesme en trés-bon nombre. Chacun s’en apperceut ; car d’enfermer sous l’ombre Une telle aise, le moyen ? Jeunes gens font-ils jamais rien Que le plus aveugle ne voye ? A quelques mois de là, le S. Pere renvoye Anselme avec force Pardons, Et beaucoup d’autres menus dons. Les biens et les honneurs pleuvoient sur sa personne. De son vicegerent il apprend tous les soins : Bons certificats des voisins ; Pour les Valets, nul ne luy donne D’éclaircissement sur cela, Monsieur le Juge interrogea La Nourrice avec les Soubrettes, Sages personnes et discretes ; Il n’en put tirer ce secret : 285 Mais, comme parmy les femelles Volontiers le Diable se met, Il survint de telles querelles, La Dame et la Nourrice eurent de tels debats, Que celle-cy ne manqua pas A se venger de l’autre, et declarer l’affaire. Deust-elle aussi se perdre, il falut tout conter. D’exprimer jusqu’où la colere Ou plûtost la fureur de l’Epoux put monter, Je ne tiens pas qu’il soit possible ; Ainsi je m’en tairay : on peut par les effets Juger combien Anselme estoit homme sensible. Il choisit un de ses Valets, Le charge d’un billet, et mande que Madame Vienne voir son Mary malade en ta Cité. La Belle n’avoit point son Village quitté : L’époux alloit, venoit, et laissoit là sa femme. Il te faut en chemin écarter tous ses gens, Dit Anselme au porteur de ces ordres pressans ; La perfide a couvert mon front d’ignominie : Pour satisfaction je veux avoir sa vie. Poignarde-la ; mais prends ton temps : Tasche de te sauver : voila pour ta retraite ; Prend cet or : si tu fais ce qu’Anselme souhaite, Et punis cette offense-là, Quelque part que tu sois, rien ne te manquera. Le valet va trouver Argie, Qui par son Chien est avertie. Si vous me demandez comme un Chien avertit, 286 Je crois que par la jupe il tire ; Il se plaint, il jappe, il soûpire, Il en veut à chacun ; pour peu qu’on ait d’esprit, On entend bien ce qu’il veut dire. Favory fit bien plus ; et tout bas il apprit Un tel peril à sa Maistresse. Partez pourtant, dit-il, on ne vous fera rien : Reposez-vous sur moy ; j’en empescheray bien Ce valet à l’ame traistresse. Ils estoient en chemin, prés d’un bois qui servoit Souvent aux voleurs de refuge : Le Ministre cruel des vengeances du Juge Envoye un peu devant le train qui les suivoit ; Puis il dit l’ordre qu’il avoit. La Dame disparoist aux yeux du personnage : Manto la cache en un nüage. Le valet estonné retourne vers l’Epoux, Luy conte le miracle ; et son Maistre en courroux Va luy-mesme à l’endroit. O prodige ! ô merveille ! Il y trouve un Palais de beauté sans pareille : Une heure auparavant c’estoit un champ tout nu. Anselme, à son tour éperdu, Admire ce Palais basty non pour des hommes, Mais apparamment pour des Dieux : Appartemens dorez, meubles trés-precieux, Jardins et bois delicieux ; On auroit peine à voir, en ce siecle où nous sommes, Chose si magnifique et si riante aux yeux. Toutes les portes sont ouvertes ; 287 Les chambres sans hoste et desertes ; Pas une ame en ce Louvre ; excepté qu’à la fin Un More trés-lippu, trés-hideux, trés-vilain, S’offre aux regards du Juge, et semble la copie D’un Esope d’Ethiopie. Nostre Magistrat l’ayant pris Pour le Balayeur du logis, Et croyant l’honorer luy donnant cet office : Cher amy, luy dit-il, apprend-nous à quel Dieu Appartient un tel edifice ; Car de dire un Roy, c’est trop peu. Il est à moy, reprit le More. Nostre Juge à ces mots se prosterne, l’adore, Luy demande pardon de sa temerité. Seigneur, ajousta-t-il, que vostre Deïté Excuse un peu mon ignorance. Certe, tout l’Univers ne vaut pas la chevance Que je rencontre icy. Le More luy répond : Veux-tu que je t’en fasse un don ? De ces lieux enchantez je te rendray le Maistre, A certaine condition. Je ne ris point ; tu pourras estre De ces lieux absolu Seigneur, Si tu me veux servir deux jours d’enfant d’honneur. …. Entends-tu ce langage ? Et sçais-tu quel est cet usage ? Il te le faut expliquer mieux. Tu connois l’Echanson du Monarque des Dieux ? 288 Anselme. Ganimede ? Le More. Celuy-là mesme. Prend que je sois Jupin le Monarque suprême, Et que tu sois le Jouvenceau : Tu n’es pas tout-à-fait si jeune ny si beau. Anselme. Ah Seigneur, vous raillez, c’est chose par trop sure : Regardez la vieillesse, et la magistrature. Le More. Moy railler ? point du tout. Anselme. Seigneur. Le More. Ne veux-tu point ? Anselme. Seigneur… Anselme ayant examiné ce point Consent à la fin au mystere. Maudit amour des dons, que ne fais-tu pas faire ! En Page incontinent son habit est changé : Toque au lieu de chapeau, haut-de-chausse troussé. La barbe seulement demeure au personnage. L’enfant d’honneur Anselme avec cet équipage Suit le More par tout. Argie avoit oüy Le Dialogue entier, en certain coin cachée. Pour le More lippu, c’estoit Manto la Fée, Par son art métamorphosée, Et par son art ayant basty 289 Ce Louvre en un moment ; par son art fait un Page Sexagenaire et grave. A la fin au passage D’une chambre à une autre, Argie à son mary Se montre tout d’un coup : Est-ce Anselme, dit-elle, Que je vois ainsi déguisé ? Anselme ? il ne se peut ; mon œil est abusé. Le vertueux Anselme à la sage cervelle Me voudroit-il donner une telle leçon ? C’est luy pourtant. Oh ! oh ! Monsieur nostre barbon, Nostre Legislateur, nostre homme d’ambassade, Vous estes à cet âge homme de mascarade ? Homme de ? la pudeur me défend d’achever. Quoy ! vous jugez les gens à mort pour mon affaire Vous qu’Argie a pensé trouver En un fort plaisant adultere ! Du moins n’ay-je pas pris un More pour Galant : Tout me rend excusable, Atis, et son merite, Et la qualité du present. Vous verrez tout incontinent Si femme qu’un tel don à l’amour solicite Peut resister un seul moment. More, devenez Chien. Tout aussi-tost le More Redevient petit Chien encore. Favory, que l’on danse ; à ces mots Favory Danse, et tend la pate au mary. Qu’on fasse tomber des pistoles ; Pistoles tombent à foison : Eh bien, qu’en dites-vous ? sont-ce choses frivoles ? C’est de ce Chien qu’on m’a fait don. 290 Il a basty cette maison. Puis faites-moy trouver au monde une Excellence, Une Altesse, une Majesté, Qui refuse sa joüissance A dons de cette qualité, Sur tout quand le donneur est bienfait et qu’il aime, Et qu’il merite d’estre aimé. En eschange du Chien, l’on me vouloit moy-mesme ; Ce que vous possedez de trop, je l’ay donné, Bien entendu, Monsieur ; suis-je chose si chere ? Vrayment vous me croiriez bien pauvre ménagere Si je laissois aller tel Chien à ce prix-là. Sçavez-vous qu’il a fait le Louvre que voila ? Le Louvre pour lequel… Mais oublions cela ; Et n’ordonnez plus qu’on me tuë, Moy qu’Atis seulement en ses laqs a fait cheoir ; Je le donne à Lucrece, et voudrois bien la voir Des mesmes armes combatuë. Touchez-là, mon mary ; la paix ; car aussi bien Je vous défie ayant ce Chien : Le fer ny le poison pour moy ne sont à craindre : Il m’avertit de tout ; il confond les jaloux ; Ne le soyez donc point ; plus on veut nous contraindre, Moins on doit s’assurer de nous. Anselme accorda tout : qu’eust fait le pauvre Sire ? On luy promit de ne pas dire Qu’il’ avoit esté Page. Un tel cas estant teu, Cocüage, s’il eust voulu, 291 Auroit eu ses franches coudées. Argie en rendit grace : et compensations D’une et d’autre part accordées, On quitta la campagne à ces conditions. Que devint le Palais ? dira quelque critique. Le Palais ? que m’importe ? il devint ce qu’il put. A moy ces questions ! suis-je homme qui se pique D’estre si regulier ? Le Palais disparut. Et le Chien ? le Chien fit ce que l’Amant voulut. Mais que voulut l’Amant ? Censeur, tu m’importunes. Il voulut par ce Chien tenter d’autres fortunes. D’une seule conqueste est-on jamais content ? Favory se perdoit souvent : Mais chez sa premiere Maistresse Il revenoit toûjours. Pour elle, sa tendresse Devint bonne amitié. Sur ce pied, nostre Amant L’alloit voir fort assidument : Et mesme en l’accommodement Argie à son Epoux fit un serment sincere De n’avoir plus aucune affaire. L’Epoux jura de son costé Qu’il n’auroit plus aucun ombrage, Et qu’il vouloit estre foüetté Si jamais on le voyoit Page. 1. ↑ Publiée en 1671. 2. ↑ Decameron, giornata IV, dans le préambule. 292 3. ↑ Edition de 1685 : Ne pourroit-on point te connoistre ? 4. ↑ D’une comédie intitulée : Mandragola. 5. ↑ Molière a dit, l’année suivante dans les Femmes savantes, acte I, sc. 3 : Un Amant fait sa Cour où s’attache son cœur ; Il veut de tout le Monde y gagner la faveur, Et, pour n’avoir personne à sa flame contraire, Jusqu’au Chien du Logis il s’efforce de plaire. 6. ↑ Ainsi dans l’édition de 1671,Mogol, dans celle de 1685. 7. ↑ Orlando furioso, canto XLII-XLIII. -- Jean Sambix, libraire à Leyde, publia en 1669 un long fragment de La Coupe enchantée ; La Fontaine le donna à son tour au public, dans le courant de la même année, à la suite des deux premières parties des Contes ; c’est seulement en 1671? que cette nouvelle parut complète à la place qu’elle occupe ici. 8. ↑ Edition publiée en 1669 par J. Sambix :

Et vous pourriez avoir cent Mignonnes en ville.

9. ↑ La Fontaine a supprimé ici les quatre vers suivants, qu’on lit dans les éditions de 1669 : Soit par affection, soit pour joüer d’un tour A des collateraux, nation affamée, Qui des escus de l’homme ayant eu la fumée, Luy faisoit reglement sa Cour. 10. ↑ Dans les éditions de 1669, on lit, au lieu de ces quatre derniers vers, les onze qui suivent : Pour venir à ce que j’ay dit, Il n’est herbe, ny racine, Pillule, ny Medecine, Philtre, charme, ny brevet, Dont nostre Amante en vain ne tentast le secret Et ne fist joüer la machine. Des filtres elle en vint aux regards languissans, Aux soûpirs, aux façons pleines d’affeterie : Quand les charmes sont impuissans, Il ne faut pas que de sa vie Une femme pretende ensorceler les sens. 11. ↑ Edition publiée en 1669 par J. Sambix : Caliste en use, et luy rendra le change. 12. ↑ Le fragment publié dans les éditions de 1669 se termine ainsi : Le feint Eraste en mesme temps 293 Luy presente un miroir de poche ; Caliste s’y regarde, et le Galant s’approche. Il contemple, il admire, il leve au Ciel les yeux, Il fait tant qu’il attrape un soûris gracieux. Mauvais commencement, ce dit-il en soy-même, Hé bien ! poursuivit-il, quand d’un amour extrême On vous ayme, A-t-on raison ? je m’en rapporte à vous. Peut-on resister à ces charmes ? Caliste. On sçait bien, car comment ne pas devenir fous Quand vos cœurs ont affaire à de si fortes armes ? Sans mentir, Messieurs les Amans, Vous me semblez divertissans : J’aurois regret qu’on vous fist taire. Mais sçavez-vous que vostre encens Peut à la longue nous déplaire ? Le feint Eraste. Et pouvons-nous autrement faire ? Tenez, voyez encor ces traits. Caliste. Je les vois, je les considere, Je sçay quels ils sont, mais aprés ? Le feint Eraste. Aprés ? L’aprés est bon. Faut-il toûjours vous dire Qu’on brusle, qu’on languit, qu’on meurt sous vostre empire ? Caliste. Mon Dieu ! non, je le sçais, mais aprés ? Le feint Eraste. Il suffit. Et quand on est mort c’est tout dit. Caliste. Vous n’estes pas si mort que vos yeux ne remuent, Contenez-les, de grace, ou bien s’ils continuent, Je mettray mon Touret(*) de nés. 294 (*)Espece de masque ancien. (Note des éditions de 1669.) Le feint Eraste. Vostre Touret de nés ? Gardez-vous de le faire. Caliste. Cessez donc et vous contenez. Le feint Eraste. Quoy ! deffendre les yeux ? c’est estre trop severe ; Passe encor pour les mains. Caliste. Ah ! pour les mains, je croy que vous riez. Le feint Eraste. Point trop. Caliste. C’est donc à moy De me garder. Le feint Eraste. Ma passion commence A se lasser de la longueur du temps. Si mon calcul est bon, voicy tantost deux ans Que je vous sers sans recompense. Caliste Quelle vous la faut-il ? Le feint Eraste. Tout, sans rien excepter. Caliste. Un remerciment donc ne vous peut contenter ? Le feint Eraste. Des remercimens ? bagatelles. Caliste. De l’amitié ? Le feint Eraste. Point de nouvelles. Caliste. De l’Amour ? Le feint Eraste. Bon ! cela. Mais je veux du plus fin, Qui me laisse avancer chemin En moins de deux ou trois visites, Moyennant quoy nous serons quites. 295 Et si vous voulez mettre à prix cet amour-là, Je vous en donneray tout ce qui vous plaira ; Cette boëte de filigrane. Caliste. Le liberal Amant qu’est Eraste ! Voyez. Le feint Eraste. Madame, avant qu’on la condamne Il faut l’ouvrir ; peut estre vous croiez Qu’elle est vuide ? Caliste. Non pas ; ce sont des pierreries ? Le feint Eraste. Ouvrez, vous le verrez. Caliste. Tréve de railleries. Le feint Eraste. Moy, me railler ! ouvrez. Caliste. Et quand je l’aurois fait ? Je ne sçay qui me tient qu’avec un bon soufflet… Mais non, si jamais plus cette insolence extrême… Le feint Eraste. Je vois bien ce que c’est, il faut l’ouvrir moy-mesme. Disant ces mots, il l’ouvre, et, sans autre façon, Il tire de la boëte et d’entre du coton De ces appeaux à prendre Belles, Assez pour flêchir six Cruelles, Assez pour creer six Cocus, Un collier de vingt mille escus. Caliste n’estoit pas tellement en colere Qu’elle ne regardast ce don du coin de l’œil. Sa vertu, sa foy, son orgueil, Eurent peine à tenir contre un tel adversaire. Mais il ne faloit pas si tost changer de ton. Eraste, à qui Nerie avoit fait la leçon…. Dans l’édition de Jean Sambix, on trouve ici l’avis suivant : Je ne vous aurois pas donné cette nouvelle imparfaite comme elle est, si je n’avois sceu de bonne part que son illustre auteur n’est pas dans le dessein de l’achever. Mais, en quelque estat qu’elle soit, vous devez 296 toûjours m’en estre obligé, puisque son Prologue est tenu, par les plus éclairés, pour un chef-d’œuvre. La Fontaine, dans son édition de 1669, répond ainsi à cette note : Sans l’impression de Holande j’aurois attendu que cet ouvrage fust achevé avant que de le donner au public ; les fragmens de ce que je fais n’estant pas d’une telle consequence que je doive croire qu’on s’en soucie. En cela et en autre chose cette impression de Holande me fait plus d’honneur que je n’en mérite. J’aurois souhaité seulement que celuy qui s’en est donné le soin n’eust pas ajousté qu’il sçait de trés-bonne part que je laisseray cette Nouvelle sans l’achever. C’est ce que je ne me souviens pas d’avoir jamais dit, et qui est tellement contre mon intention que la premiere chose à quoy j’ay dessein de travailler, c’est cette Coupe enchantée. 13. ↑ Ainsi dans l’édition de 1671, métal dans celle de 1685. 14. ↑ En 1685 : Il reprit… 15. ↑ Decameron, giornata V, novella IX. 16. ↑ Ainsi dans l’édition de 1671 ; métal dans celle de 1685. 17. ↑ L’édition de 1671 porte charmantes, mais dans presque tous les exemplaires que j’ai vus la syllabe char a été effacée, et l’on a écrit au dessus : ay. Cette correction paroît être toujours de la même main, et a probablement été faite par La Fontaine. 18. ↑ Decameron, giornata V, novella I. 19. ↑ Edition de 1685 : Qui vous croiroit, reprit-il, demeurée ? 20. ↑ Edition de 1685 : Il s’accommode et s’en fait un coussin. 21. ↑ La Fontaine a expliqué ailleurs (page 3o) ce qu’il laisse deviner ici : … Quand l’amour d’un et d’autre costé Veut s’entremettre, et prend part à l’affaire, Tout va bien mieux, comme m’ont asseuré Ceux que l’on tient sçavans en ce mystere. 22. ↑ Edition de 1685 : Retournoit vers la compagnie. 23. ↑ Dans l’édition de 1685 et dans les suivantes cette piece est intitulée : Alix malade 24. ↑ Imitation des odes 28 et 29, (εἰς τήν ἑαυτοῦ ἑταίραν et εἰς βάθυλλον). Dans les éditions publiées par M. Walckenaer cette pièce est intitulée : Portrait d’Iris. 297 25. ↑ Ode 3, (εἰς Ἔρωτα), pièce généralement connue sous le titre de : L’Amour mouillé. M. Walckenaer le luy a conservé dans ses éditions de La Fontaine. 298 NOUVEAUX CONTES[1] (QUATRIESME PARTIE.) I. — COMMENT L’ESPRIT VIENT AUX FILLES. Il est un jeu divertissant sur tous, Jeu dont l’ardeur souvent se renouvelle : Ce qui m’en plaist, c’est que tant de cervelle N’y fait besoin, et ne sert de deux cloux. Or devinez comment ce jeu s’appelle[2] Vous y joüez ; comme aussi faisons-nous[3] ; Il divertit et la laide et la belle ; Soit jour, soit nuit, à toute heure il est doux : Car on y voit assez clair sans chandelle[4] . Or, devinez comment ce jeu s’appelle.

Le beau du jeu n’est connu de l’époux ;

C’est chez l’Amant que ce plaisir excelle : De regardans, pour y juger des coups, Il n’en faut point ; jamais on n’y querelle. Or, devinez comment ce jeu s’appelle.

Qu’importe-t-il ? Sans s’arrester au nom,

299 Ny badiner là dessus davantage, Je vais encor vous en dire un usage : Il fait venir l’esprit et la raison. Nous le voyons en mainte bestiole. Avant que Lise allast en cette école, Lise n’estoit qu’un miserable oyson. Coudre et filer c’estoit son exercice, Non pas le sien, mais celuy de ses doigts ; Car que l’esprit eust part à cet office, Ne le croyez ; il n’étoit nuls emplois Où Lise peust avoir l’ame occupée : Lise songeoit autant que sa poupée. Cent fois le jour sa Mere luy disoit : Va-t-en chercher de l’esprit, mal-heureuse. La pauvre fille aussi-tost s’en alloit Chez les voisins, affligée et honteuse, Leur demandant où se vendoit l’esprit. On en rioit ; à la fin l’on luy dit : Allez trouver Pere Bonaventure, Car il en a bonne provision. Incontinent la jeune creature S’en va le voir, non sans confusion : Elle craignoit que ce ne fust dommage De détourner ainsi tel personnage. Me voudroit-il fahire de tels presens, A moy qui n’ay que quatorze ou quinze ans ? Vaux-je cela ? disoit en soy la belle, Son innocence augmentoit ses appas : Amour n’avoit à son croc de pucelle 300 Dont il creust faire un aussi bon repas. Mon Reverend, dit elle au beat homme, Je viens vous voir ; des personnes m’ont dit Qu’en ce Couvent on vendoit de l’esprit ; Vôtre plaisir seroit-il qu’à credit J’en pusse avoir ? non pas pour grosse somme, A gros achapt mon tresor ne suffit ; Je reviendray, s’il m’en faut d’avantage : Et cependant prenez cecy pour gage. A ce discours, je ne sçais quel anneau, Qu’elle tiroit de son doigt avec peine, Ne venant point, le Pere dit : Tout beau ! Nous pourvoirons à ce qui vous ameine, Sans exiger nul salaire de vous : Il est marchande et marchande, entre nous ; A l’une on vend ce qu’à l’autre l’on donne. Entrez icy, suivez moy hardiment ; Nul ne nous voit, aucun ne nous entend ; Tous sont au chœur ; le portier est personne Entierement à ma devotion, Et ces murs ont de la discretion. Elle le suit ; ils vont à sa Cellule. Mon Reverend la jette sur un lit, Veut la baiser ; la pauvrette recule Un peu la teste ; et l’innocente dit : Quoy ! c’est ainsi qu’on donne de l’esprit Et vrayment oüy, repart sa Reverence ; Puis il luy met la main sur le teton. Encore ainsi ? Vrayment oüy ; comment don 301 La belle prend le tout en patience. Il suit sa pointe, et d’encor en encor Tousjours l’esprit s’insinuë et s’avance, Tant et si bien qu’il arrive à bon port. Lise rioit du succés de la chose. Bonaventure à six moments de là Donne d’esprit une seconde dose. Ce ne fut tout, une autre succeda ; La charité du beau Pere estoit grande. Et bien dit-il, que vous semble du jeu ? A nous venir l’esprit tarde bien peu, Reprit la belle ; et puis elle demande : Mais s’il s’en va ? S’il s’en va, nous verrons ; D’autres secrets se mettent en usage. N’en cherchez point, dit Lise, davantage ; De celuy-cy nous nous contenterons. Soit fait, dit-il, nous recommencerons Au pis aller, tant et tant qu’il suffise. Le pis aller sembla le mieux à Lise. Le secret mesme encor se repeta Par le Pater ; il aimoit cette dance. Lise luy fait une humble reverence, Et s’en retourne en songeant à cela. Lise songer ! Quoy ! dé-jà Lise songe ! Elle fait plus, elle cherche un mensonge, Se doutant bien qu’on luy demanderoit, Sans y manquer, d’où ce retard venoit. Deux jours aprés, sa compagne Nanette S’en vient la voir : pendant leur entretien 302 Lise révoit. Nanette comprit bien, Comme elle estoit clair-voyante et finette, Que Lise alors ne révoit pas pour rien. Elle fait tant, tourne tant son amie, Que celle-cy luy declare le tout : L’autre n’estoit à l’ouïr endormie. Sans rien cacher, Lise de bout en bout, De point en point, luy conte le mystere, Dimensions de l’esprit du beau Pere, Et les encor, enfin tout le Phœbé. Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grace Quand et par qui l’esprit vous fut donné. Anne reprit : Puis qu’il faut que je fasse Un libre aveu, c’est vostre frere Alain Qui m’a donné de l’esprit un matin. Mon frere Alain ! Alain ! s’écria Lise, Alain mon frere ! ah ! je suis bien surprise ; il n’en a point, comme en donneroit-il ? Sotte, dit l’autre, helas ! tu n’en sçais guere : Apprens de moy que pour pareille affaire Il n’est besoin que l’on soit si subtil. Ne me crois-tu ? sçache-le de ta mere ; Elle est experte au fait dont il s’agit : Si tu ne veux, demande au voisinage[5] ; Sur ce point-là l’on t’aura bien-tost dit, Vivent les sots pour donner de l’esprit ! Lise s’en tint à ce seul témoignage, Et ne crût pas devoir parler de rien. 303 Vous voyez donc que je disois fort bien Quand je disois que ce jeu là rend sage[6] . II. — L ’ A B B E S S E [7] . L’exemple sert, l’exemple nuit aussi : Lequel des deux doit l’emporter icy, Ce n’est mon fait : l’un dira que l’Abbesse En usa bien, l’autre au contraire mal, Selon les gens : bien ou mal je ne laisse D’avoir mon compte, et montre en general, Par ce que fit tout un troupeau de Nones, Qu’oüallles sont la pluspart des personnes[8] : Qu’il en passe une, il en passera cent ; Tant sur les gens est l’exemple puissant ! Je le repete, et dis, vaille que vaille, Le monde n’est que franche moutonnaille. Du premier coup ne croyez que l’on aille A ses perils le passage sonder ; On est long-temps à s’entreregarder ; Les plus hardis ont ils tenté l’affaire, Le reste suit, et fait ce qu’il void faire. Qu’un seul mouton se jette en la riviere, 304 Vous ne verrez nulle ame moutonniere Rester au bord, tous se noyront à tas. Maître Francois en conte un plaisant cas. Amy Lecteur, ne te déplaira pas, Si, sursoyant ma principale histoire, Je te remets cette chose en memoire. Panurge alloit l’oracle consulter ; Il navigeoit, ayant dans la cervelle Je ne sçais quoy qui vint l’inquieter. Dindenaut passe, et medaille l’appelle De vray cocu. Dindenaut dans sa nef Menoit moutons. Vendez m’en un, dit l’autre. Voire, reprit Dindenaut, l’amy nostre, Penseriez-vous qu’on pust venir à chef D’assez priser ny vendre telle aumaille ? Panurge dit : nôtre ami, coûte et vaille, Vendez m’en un pour or ou pour argent. Un fut vendu. Panurge incontinent Le jette en mer ; et les autres de suivre. Au diable l’un, à ce que dit le livre, Qui demeura. Dindenaut au collet Prend un belier, et le belier l’entraisne. Adieu mon homme : il va boire au godet. Or revenons : ce prologue me meine Un peu bien loin. J’ay posé des l’abord Que tout exemple est de force trés-grande, Et ne me suis écarté par trop fort En rapportant la Moutonniere bande, Car nôtre histoire est d’oüailles encor. 305 Une passa, puis une autre, et puis une[9] ; Tant qu’à passer s’entre-pressant chacune, on vid enfin celle qui les gardoit Passer aussi : c’est en gros tout le conte : Voici comment en detail on le conte.

Certaine Abbesse un certain mal avoit,

Pasles couleurs nommé parmy les filles ; Mal dangereux, et qui des plus gentilles Détruit l’éclat, fait languir lea attraits. Nôtre malade avoit la face blesme Tout justement comme un Saint de Caresme ; Bonne d’ailleurs, et gente, à cela prés. La faculté sur ce poinct consultée, Aprés avoir la chose examinée, Dit que bien-tost Madame tomberoit En fievre lente, et puis qu’elle mourroit. Force sera que cette humeur la mange, A moins que de… l’à moins est bien étrange, A moins enfin qu’elle n’ayt à souhait Compagnie d’homme. Hipocrate ne fait Choix de ses mots, et tant tourner ne sçait. Jesus ! reprit toute scandalisée Madame Abbesse : Hé ! que dites-vous là ? Fi ! Nous disons, repartit à cela La faculté, que pour chose asseurée Vous en mourrez, à moins d’un bon galant : Bon le faut-il, c’est un poinct important ; Autre que bon n’est icy suffisant ; 306 Et, Si bon n’est, deux en prendrez, Madame. Ce fut bien pis ; non pas que dans son Ame Ce bon ne fust par elle souhaité ; Mais le moyen que sa Communauté Luy vist sans peine approuver telle chose[10] ! Honte souvent est de dommage cause. Sœur Agnés dit : Madame, croyez les. Un tel remede est chose bien mauvaise, S’il a le goust meschant à beaucoup prés Comme la mort. Vous faites cent secrets, Faut-il qu’un seul vous choque et vous déplaise ? Vous en parlez, Agnés, bien à vostre aise, Reprit l’Abbesse : or cà, par vostre Dieu, Le feriez-vous ? mettez-vous en mon lieu. Ouy-dea, Madame ; et dis bien davantage : Vostre santé m’est chere jusque là Que, s’il faloit pour vous souffrir cela, Je ne voudrois que dans ce témoignage D’affection pas une de ceans Me devançast. Mille remercimens A sœur Agnés donnés par son Abbesse, La faculté dit adieu là dessus, Et protesta de ne revenir plus. Tout le Couvent se trouvoit en tristesse, Quand sœur Agnés, qui n’estoit de ce lieu La moins sensée, au reste bonne lame, Dit à ses sœurs : Tout ce qui tient Madame Est seulement belle honte de Dieu : Par charité n’en est-il point quelqu’une 307 Pour luy monstrer l’exemple et le chemin ? Cet avis fût approuvé de chacune ; On l’applaudit, il court de main en main. Pas une n’est qui montre en ce dessein De la froideur, soit None, soit Nonette, Mere Prieure, ancienne, ou discrete. Le billet trotte ; on fait venir des gens De toute guise, et des noirs, et des blancs, Et des tannez. L’escadron, dit l’histoire, Ne fut petit, ny, comme l’on peut croire ; Lent à montrer de sa part le chemin. Ils ne cedoient à pas une Nonain Dans le desir de faire que Madame Ne fust honteuse, ou bien n’eust dans son ame Tel recipé, possible, à contre-cœur. De ses brebis à peine la premiere A fait le saut, qu’il suit une autre sœur ; Une troisiesme entre dans la carriere ; Nulle ne veut demeurer en arriere. Presse se met pour n’estre la derniere Qui feroit voir son zele et sa ferveur A mere Abbesse. Il n’est aucune oüaille Qui ne s’y jette, ainsi que les moutons De Dindenaut, dont tantost nous parlions, S’alloient jetter chez la gent portécaille[11] . Que diray plus ? Enfin l’impression Qu’avoit l’Abbesse encontre ce remede, Sage renduë, a tant d’exemples cede. Un jouvenceau fait l’operation 308 Sur la malade. Elle redevient rose, Œillet, aurore, et si quelque autre chose De plus riant se peut imaginer. O doux remede ! ô remde à donner ! Remede ami de mainte Creature, Ami des gens, ami de la nature, Ami de tout ! poinct d’honneur excepté. Poinct d’honneur est une autre maladie : Dans ses écrits Madame faculté N’en parle point. Que de maux en la vie ! III. — LES TROCQUEURS [12] . Le Changement de Mets réjouit l’homme : Quand je dis l’homme, entendez qu’en cecy La femme doit estre comprise aussi : Et ne sçay pas comme il ne vient de Rome Permission de Trocquer en Hymen, Non si souvent qu’on en auroit envie, Mais tout au moins une fois en sa vie : Tel Bref en bref aprés bon examen Nous envoyer, feroit grand bien en France[13] . Prés de Rouën, païs de sapience, Deux Villageois avoient chacun chez soy Forte Femelle, et d’assez bon alloy 309 Pour telles gens qui n’y rafinent guére ; Chacun sçait bien qu’il n’est pas nécessaire Qu’Amour les traite ainsi que des Prelats. Avint pourtant que tous deux estant las De leurs Moitiez, leur Voisin le Notaire, Un jour de Feste, avec eux chopinoit. Un des Manans luy dit : Sire Oudinet, J’ay dans l’esprit une plaisante affaire. Vous avez fait sans doute en vostre temps Plusieurs Contrats de diverse nature ; Ne peut on point en faire un où les gens Trocquent de femme ainsi que de monture ? Nostre Pasteur a bien trocqué de Cure[14] : La Femme est-elle un cas si different ? Et pargué non ; car Messire Gregoire Disoit toûjours, si j’ay bonne memoire : Mes brebis sont ma femme. Cependant Il a changé : changeons aussi, compere. Trés-volontiers, reprit l’autre Manant ; Mais tu sçais bien que nostre mesnagere Est la plus belle : or ça, Sire Oudinet, Sera-ce trop s’il donne son Mulet Pour le retour ? Mon Mulet ! et parguenne, Dit le premier des Villageois susdits, Chacune vaut en ce monde son prix ; La mienne ira but à but pour la tienne ; On ne regarde aux femmes de si prés. Point de retour ; vois-tu, compere Estienne, Mon Mulet, c’est… c’est le roy des Mulets. 310 Tu ne devrois me demander mon Asne Tant seulement : Troc pour troc, touche-là. Sire Oudinet, raisonnant sur cela, Dit : Il est vray que Tiennette a sur Jeanne De l’avantage, à ce qu’il semble aux gens ; Mais le meilleur de la beste, à mon sens, N’est ce qu’on voit ; femmes ont maintes choses Que je préfere, et qui sont lettres closes ; Femmes aussi trompent assez souvent ; Jà ne les faut éplucher trop avant. Or sus, voisins, faisons les choses nettes : Vous ne voulez chat en poche donner Ny l’un ny l’autre ? Allons donc confronter Vos deux Moitiez comme Dieu les a faites. L’expedient ne fut gousté de tous : Trop bien voilà Messieurs les deux époux Qui sur ce poinct triomphent de s’étendre : Tiennette n’a ny surot ny malandre, Dit le second ; Jeanne, dit le premier, A le corps net comme un petit denier ; Ma foy, c’est basme. Et Tiennette est ambroise, Dit son époux ; telle je la maintiens. L’autre reprit : compere, tiens-toy bien, Tu ne connois Jeanne ma villageoise ; Je t’advertis qu’à ce jeu… m’entens-tu ? L’autre Manant jura : Par la vertu, Tiennette et moy nous n’avons qu’une noise, C’est qui des deux y sçait de meilleurs tours ; Tu m’en diras quelques mots dans deux jours. 311 A toy, Compere. Et de prendre la tasse, Et de trinquer. Allons, sire Oudinet, A Jeanne ; tope[15]. Puis à Tiennette ; masse. Somme qu’enfin la soûte du Mulet Fut accordée, et voila marché fait. Nostre Notaire asseura l’un et l’autre Que tels Traitez alloient leur grand chemin : Sire Oudinet estoit un bon apostre, Qui se fit bien payer son parchemin. Par qui payer ? Par Jeanne et par Tiennette : Il ne voulut rien prendre des maris. Les Villageois furent tous deux d’avis Que pour un temps la chose fût secrette ; Mais il en vint au Curé quelque vent. Il prit aussi son droit ; je n’en asseure, Et n’y estois ; mais la vérité pure Est que Curez y manquent peu souvent. Le Clerc non plus ne fit du sien remise ; Rien ne se pert entre les gens d’Église. Les Permuteurs ne pouvoient bonnement Executer un pareil changement Dans le Village, à moins que de scandale[16] ; Ainsi bien-tost l’un et l’autre détale, Et va planter le picquet en un lieu, Où tout fut bien d’abord, moyennant Dieu. C’estoit plaisir que de les voir ensemble ; Les femmes mesme, à l’envy des maris, S’entredisoient en leurs menus devis : 312 Bon fait trocquer ; commere, à ton avis, Si nous trocquions de Valet ? que t’en semble ? Ce dernier troc, s’il se fit, fut secret. L’autre d’abord eut un trés-bon effet ; Le premier mois trés-bien ils s’en trouverent, Mais à la fin nos gens se dégousterent. Compere Estienne, ainsi qu’on peut penser, Fut le premier des deux à se lasser, Pleurant Tiennette ; il y perdoit sans doute. Compere Gille eut regret à sa soûte ; Il ne voulut retroquer toutesfois. Qu’en advint-il ? Un jour, parmy les bois, Estienne vid toute fine seulette Prés d’un ruisseau sa défuncte Tiennette, Qui, par hazard, dormoit sous la coudrette. Il s’approcha, l’éveillant en sursaut. Elle du Troc ne se souvint pour l’heure, Dont le Galant, sans plus longue demeure, En vint au poinct ; bref, ils firent le saut. Le Conte dit qu’il la trouva meilleure Qu’au premier jour. Pourquoy cela ? Pourquoy ? Belle demande ! En l’amoureuse loy, Pain qu’on dérobe, et qu’on mange en cachette, Vaut mieux que pain qu’on cuit, et qu’on achete[17] : Je m’en raporte aux plus sçavans que moy. Il faut pourtant que la chose soit vraye, Et qu’aprés tout Hymenée et l’Amour Ne soient pas gens a cuire à mesme four[18] : 313 Témoin l’ébat qu’on prit sous la coudraye. On y fit chere ; il ne s’y servit plat Où maistre Amour, Cuisinier délicat, Et plus sçavant que n’est maistre Hymenée[19] , N’eût mis la main. Tiennette retournée, Compere Estienne, homme neuf en ce fait, Dit à par soy : Gille a quelque secret ; J’ay retrouvé Tiennette plus jolie Qu’elle ne fut onc en jour de sa vie. Reprenons-la, faisons tour de Normant ; Dedisons-nous, usons du privilége. Voila l’exploit qui trotte incontinent, Aux fins de voir le Troc et changement Déclaré nul, et cassé nettement. Gille assigné de son mieux se défend. Un Promoteur intervient pour le Siége Episcopal, et vendique le Cas. Grand bruit par tout, ainsi que d’ordinaire ; Le Parlement évoque à soy l’affaire. Sire Oudinet, le faiseur de Contracts, Est amené ; l’on l’entend sur la chose. Voilà l’estat où l’on dit qu’est la Cause ; Car c’est un fait arrivé depuis peu[20] . Pauvre ignorant que le compere Estienne ! Contre ses fins cét homme en premier lieu Va de droit fil ; car s’il prit à ce jeu Quelque plaisir, c’est qu’alors la Chrestienne N’estoit à luy ; le bon sens vouloit donc 314 Que pour toûjours il la laissast à Gille ; Sauf la Coudraye, ou Tiennette, dit-on, Alloit souvent en chantant sa Chanson : L’y rencontrer estoit chose facile ; Et supposé que facile ne fût, Falloit qu’alors son plaisir d’autant crût. Mais allez moy prescher cette doctrine A des Manans. Ceux-cy pourtant avoient Fait un bon tour, et trés-bien s’en trouvoient, Sans le dédit ; c’estoit piece assez fine Pour en devoir l’exemple à d’autres gens. J’ay grand regret de n’en avoir les gans, Et dis par fois, alors que j’y rumine, Auroit-on pris des Crocquans pour Trocquans En fait de femme ? Il faut estre honneste homme Pour s’aviser d’un pareil changement. Or n’est l’affaire allée en Cour de Rome, Trop bien est elle au Senat de Rouën. Là le Notaire aura du moins sa game En plein Bureau[21] ; Dieu gard sire Oudinet D’un Rapporteur barbon et bien en femme, Qui fasse aller la chose du Bonnet[22] . IV. — LE CAS DE CONSCIENCE. 315 Les gens du païs des fables Donnent ordinairement Noms et titres agreables Assez liberalement. Cela ne leur coute guere Tout leur est Nymphe ou Bergere, Et Déesse bien souvent. Horace n’y faisoit faute : Si la servante de l’hoste Au lit de nostre homme alloit, C’estoit aussi-tost Ilie, C’estoit la nymphe Egerie, C’estoit tout ce qu’on vouloit[23] . Dieu, par sa bonté profonde, Un beau jour mit dans le monde Apollon son serviteur ; Et l’y mit justement comme Adam le nomenclateur, Luy disant : Te voilà, nomme. Suivant cette antique loy, Nous sommes parreins du Roy. De ce privilege insigne Moy faiseur de vers indigne Je pourrois user aussi Dans les contes que voicy ; Et s’il me plaisoit de dire, Au lieu d’Anne, Sylvanire, Et, pour messire Thomas, Le grand Druide Adamas, 316 Me mettroit-on à l’amande ? Non : mais tout consideré, Le présent conte demande Qu’on dise Anne et le Curé. Anne, puisqu’ainsi va, passoit dans son village Pour la perle et le parangon. Estant un jour prés d’un rivage, Elle vid un jeune garçon Se baigner nud. La fillette estoit drüe, Honneste toutefois. L’objet plût à sa veüe. Nuls defaux ne pouvoient estre au gars reprochez ; Puis, dés auparavant aymé de la bergere, Quand il en auroit eu l’amour les eust cachez ; Jamais tailleur n’en sceut, mieux que luy, la maniere. Anne ne craignoit rien : des saules la couvroient Comme eust fait une jalousie : Cà et là ses regards en liberté couroyent Où les portoit leur fantaisie ; Cà et là, c’est à dire aux differents attraits Du garçon au corps jeune et frais, Blanc, poli, bien formé, de taille haute et drete, Digne enfin des regards d’Annete. D’abord une honte secrete La fit quatre pas reculer, L’amour huit autres avancer : Le scrupule survint, et pensa tout gâter. Anne avoit bonne conscience : Mais comment s’abstenir ? Est-il quelque défense Qui l’emporte sur le desir, 317 Quand le hazard fait naistre un sujet de plaisir ? La belle à celuy-cy fit quelque résistance. A la fin ne comprenant pas Comme on peut pécher de cent pas, Elle s’assit sur l’herbe, et, trés-fort attentive, Annette la contemplative Regarda de son mieux. Quelqu’un n’a-t-il point veu Comme on dessigne sur nature ? On vous campe une creature, Une Eve, ou quelque Adam, j’entends un objet nu ; Puis force gens, assis comme nostre bergere, Font un crayon conforme à cét original. Au fond de sa memoire Anne en sceut fort bien faire Un qui ne ressembloit pas mal. Elle y seroit encor si Guillot (c’est le sire) Ne fust sorti de l’eau. La belle se retire A propos ; l’ennemi n’estoit plus qu’à vingt pas, Plus fort qu’à l’ordinaire, et c’eust esté grand cas Qu’aprés de semblables idées Amour en fust demeuré là : Il contoit pour siennes déja Les faveurs qu’Anne avoit gardées. Qui ne s’y fust trompé ? Plus je songe à cela, Moins je le puis comprendre. Anne la scrupuleuse N’osa, quoy qu’il en soit, le garçon régaler ; Ne laissant pas pourtant de récapituler Les poincts qui la rendoient encor route honteuse. Pasques vint, et ce fut un nouvel embarras. Anne faisant passer ses pechez en reveüe, 318 Comme un passevolant mit en un coin ce cas ; Mais la chose fut apperceüe. Le Curé messire Thomas Sceut relever le fait ; et comme l’on peut croire En Confesseur exact il fit conter l’histoire, Et circonstancier le tout fort amplement, Pour en connoistre l’importance, Puis faire aucunement quadrer la penitence, Chose où ne doit errer un Confesseur prudent. Celuy-cy malmena la belle. Estre dans ses regards, à tel poinct sensuelle ! C’est, dit-il, un trés-grand peché. Autant vaut l’avoir veu que de l’avoir touché Cependant la peine imposée Fut à souffrir assez aysée ; Je n’en parleray point ; seulement on sçaura Que messieurs les Curez, en tous ces cantons là, Ainsi qu’au nostre, avoient des devots et devotes, Qui pour l’examen de leurs fautes Leur payoient un tribut ; qui plus, qui moins, selon Que le compte à rendre estoit long. Du tribut de cet an Anne estant soucieuse, Arrive que Guillot pesche un brochet fort grand ; Tout aussitost le jeune amant Le donne à sa maistresse ; elle toute joyeuse Le va porter du mesme pas Au Curé messire Thomas. Il reçoit le present, il l’admire, et le drosle D’un petit coup sur l’épaule 319 La fillette regala, Luy sourit, luy dit : Voilà Mon fait, joignant à cela D’autres petites affaires. C’estoit jour de Calande[24], et nombre de confreres Devoient disner chez luy. Voulez-vous doublement M’obliger ? dit-il à la belle ; Accommodez chez vous ce poisson promptement, Puis l’apportez incontinent ; Ma servante est un peu nouvelle. Anne court ; et voilà les Prestres arrivez. Grand bruit, grande cohüe, en cave on se transporte : Aucuns des vins sont approuvez ; Chacun en raisonne à sa sorte. On met sur table ; et le Doyen Prend place en salüant toute la compagnie. Raconter leurs propos seroit chose infinie ; Puis le lecteur s’en doute bien. On permuta cent fois sans permuter pas une. Santez, Dieu sçait combien : chacun à sa chacune But en faisant de l’œil ; nul scandale : on servit Potage, menus mets, et mesme jusqu’au fruit, Sans que le brochet vinst ; tout le disner s’acheve Sans brochet pas un brin. Guillot sçachant ce don L’avoit fait retracter pour plus d’une raison. Legere de brochet la troupe enfin se leve. Qui fut bien estonné ? Qu’on le juge ; il alla Dire cecy, dire cela A madame Anne le jour mesme ; 320 L’appela cent fois sotte, et dans sa rage extreme Luy pensa reprocher l’avanture du bain. Traiter vostre Curé, dit-il, comme un coquin ! Pour qui nous prenez-vous ? Pasteurs, sont-ce canailles Alors par droit de réprésailles Anne dit au Prestre outragé, Autant vaut l’avoir veu que de l’avoir mangé. V. — LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE. Maistre Francois dit que Papimanie Est un pays où les gens sont heureux[25] . Le vray dormir ne fut fait que pour eux : Nous n’en avons icy que la copie. Et par saint Jean, si Dieu me preste vie, Je le verray ce pays où l’on dort : On y fait plus, on n’y fait nulle chose : C’est un employ que je recherche encor. Ajoûtez-y quelque petite doze D’amour honneste, et puis me voila fort. Tout au rebours il est une Province Où les gens sont haïs, maudits de Dieu : 321 On les connoist à leur visage mince ; Le long dormir est exclus de ce lieu. Partant, lecteurs, si quelqu’un se présente A vos regards, ayant face riante, Couleur vermeille, et visage replet, Taille non pas de quelque mingrelet, Dire pourrez, sans que l’on vous condamne, Cetuy me semble, à le voir, Papimane. Si d’autre part celuy que vous verrez N’a l’œil riant, le corps rond, le teint frais, Sans hesiter qualifiez cét homme Papefiguier. Papefigue se nomme L’Isle et Province où les gens autrefois Firent la figue au portrait du saint Pere : Punis en sont ; rien chez eux ne prospere : Ainsi nous l’a conté maistre François. L’Isle fut lors donnée en apannage A Lucifer : c’est sa maison des champs. On void courir par tout cet heritage Ses commensaux, rudes à pauvres gens ; Peuple ayant queüe, ayant cornes et grifes, Si maints tableaux ne sont point apocriphes. Avint un jour qu’un de ces-beaux messieurs Vid un manant rusé, des plus trompeurs, Verser un champ dans l’Isle dessusdite. Bien patoissoit la terre estre maudite, Car le manant avec peine et sueur La retournoit, et faisoit son labeur. Survient un diable à titre de Seigneur. 322 Ce diable estoit des gens de l’Evangile, Simple, ignorant, à tromper trés-facile, Bon Gentilhomme, et qui, dans son courroux, N’avoit encor tonné que sur les choux : Plus ne sçavoit apporter de dommage. Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage N’est mon talent : je suis un diable issu De noble race, et qui n’a jamais sceu Se tourmenter ainsi que font les autres. Tu sçais, vilain, que tous ces champs sont nostres ; Ils sont à nous dévoluts par l’édit Qui mit jadis cette Isle en interdit. Vous y vivez dessous nostre police. Partant, vilain, je puis avec justice M’attribuer tout le fruit de ce champ : Mais je suis bon, et veux que dans un an Nous partagions sans noise et sans querelle. Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux ? Le manant dit : Monseigneur, pour le mieux Je crois qu’il faut les couvrir de touzelle ; Car c’est un grain qui vient fort aisément. Je me connois ce grain là nullement, Dit le lutin ; comment dis-tu ? Touzelle ? Memoire n’ay d’aucun grain qui s’appelle De cette sorte : or, emplis-en ce lieu ; Touzelle soit, touzelle de par Dieu ! J’en suis content. Fais donc viste, et travaille ; Manant travaille, et travaille vilain ; Travailler est le fait de la canaille : 323 Ne t’attends pas que je t’ayde un seul brin, Ny que par moy ton labeur se consomme : Je t’ay ja dit que j’estois gentilhomme, Né pour chommer, et pour ne rien sçavoir. Voicy comment ira nostre partage : Deux lots seront, dont l’un, c’est à sçavoir Ce qui hors terre et dessus l’heritage Aura poussé, demeurera pour toy ; L’autre dans terre est reservé pour moy. L’oust arrive, la touzelle est siée, Et tout d’un temps sa racine arrachée, Pour satisfaire au lot du diableteau. Il y croyoit la semence attachée, Et que l’épi, non plus que le tuyau, N’estoit qu’une herbe inutile et sechée. Le Laboureur vous la serra trés-bien. L’autre au marché porta son chaume vendre : On le hüa ; pas un n’en offrit rien ; Le pauvre diable estoit prest à se pendre. Il s’en alla chez son copartageant : Le drosle avoit la touzelle vendüe, Pour le plus seur, en gerbe, et non batüe, Ne manquant pas de bien cacher l’argent. Bien le cacha ; le diable en fut la dupe. Coquin, dit-il, tu m’as joüé d’un tour ; C’est ton métier : je suis diable de cour Qui, comme vous, à tromper ne m’occupe. Quel grain veux-tu semer pour l’an prochain ? Le manant dit : Je crois qu’au lieu de grain 324 Planter me faut ou navets ou carottes : Vous en aurez, Monseigneur, pleines hottes, Si mieux n’aymez raves dans la saison. Raves, navets, carottes, tout est bon, Dit le lutin ; mon lot sera hors terre ; Le tien dedans. Je ne veux point de guerre Avecque toy si tu ne m’y contraints. Je vais tenter quelques jeunes Nonains. L’auteur ne dit ce que firent les Nones. Le temps venu de recueillir encor, Le manan prend raves belles et bonnes ; Feuilles sans plus tombent pour tout tresor Au diableteau, qui, l’épaule chargée, Court au marché. Grande fut la risée ; Chacun luy dit son mot cette fois là. Monsieur le diable, où croist cette denrée ? Où mettrez-vous ce qu’on en donnera ? Plein de courroux, et vuide de pecune, Leger d’argent, et chargé de rancune, Il va trouver le manant qui rioit Avec sa femme, et se solacioit. Ah par la mort, par la sang, par la teste, Dit le demon, il le payra, par bieu. Vous voicy donc, Phlipot, la bonne bête ! Cà, cà, galons-le en enfant de bon lieu. Mais il vaut mieux remettre la partie : J’ay sur les bras une dame jolie A qui je dois faire franchir le pas. Elle le veut, et puis ne le veut pas. 325 L’époux n’aura dedans la confrairie Si-tost un pied, qu’à vous je reviendray, Maistre Phlipot, et tant vous galeray, Que ne joüerez ces tours de vostre vie. A coups de grife il faut que nous voyons Lequel aura de nous deux belle amie, Et joüira du fruit de ces sillons. Prendre pourrois d’autorité suprême Touzelle et grain, champ et rave, enfin tout ; Mais je les veux avoir par le bon bout. N’esperez plus user de stratageme. Dans huit jours d’huy, je suis à vous, Phlipot, Et touchez là, cecy sera mon arme. Le villageois, étourdy du vacarme, Au farfadet ne put répondre un mot. Perrette en rit ; c’estoit sa mesnagere ; Bonne galande en toutes les façons, Et qui sceut plus que garder les moutons, Tant qu’elle fut en âge de bergere. Elle luy dit : Phlipot ne pleure point ; Je veux d’icy renvoyer de tout poinct Ce diableteau : c’est un jeune novice Qui n’a rien veu ; je t’en tireray hors : Mon petit doigt sçauroit plus de malice, Si je voulois, que n’en sçait tout son corps. Le jour venu Phlipot qui n’estoit brave, Se va cacher, non point dans une cave, Trop bien va-t-il se plonger tout entier Dans un profond et large benistier. 326 Aucun démon n’eust sceu par où le prendre, Tant fust subtil ; car d’étoles, dit-on, Il s’afubla le chef pour s’en défendre, S’estant plongé dans l’eau jusqu’au menton. Or le laissons, il n’en viendra pas faute. Tout le Clergé chante autour, à voix haute, Vade retro. Perrette cependant Est au logis le lutin attendant. Le lutin vient : Perrette échevelée Sort et se plaint de Phlipot en criant : Ah ! le bourreau ! le traistre ! le méchant ! Il m’a perdüe, il m’a toute affolée. Au nom de Dieu, Monseigneur, sauvez-vous ; A coups de grife, il m’a dit en courroux Qu’il se devoit contre votre excellence Batre tantost, et batre à toute outrance. Pour s’éprouver le perfide m’a fait Cette balafre. A ces mots au folet Elle fait voir… Et quoy ? Chose terrible. Le diable en eut une peur tant horrible, Qu’il se signa, pensa presque tomber ; Onc n’avoit veu, ne leu, n’oüy conter Que coups de grife eussent semblable forme. Bref, aussi-tost qu’il apperceut l’énorme Solution de continüité, Il demeura si fort épouvanté, Qu’il prit la fuite, et laissa là Perrette. Tous les voisins chommerent la défaite 327 De ce démon : le Clergé ne fut pas Des plus tardifs à prendre part au cas. VI. — FÉRONDE, OU LE PURGATOIRE. Vers le levant, le vieil de la montagne Se rendit craint par un moyen nouveau. Craint n’estoit-il pour l’immense campagne Qu’il possedast, ny pour aucun monceau D’or ou d’argent ; mais parce qu’au cerveau De ses sujets il imprimoit des choses Qui de maint fait courageux estoyent causes. Il choisissoit entre eux les plus hardis ; Et leur faisoit donner du paradis Un avantgoust à leurs sens perceptible : Du paradis de son legislateur ; Rien n’en a dit ce prophete menteur Qui ne devinst trés-croyable et sensible A ces gens là : comment s’y prenoit-on ? On les faisoit boire tous de façon Qu’ils s’enyvroient, perdoient sens et raison. En cet estat, privez de connoissance, On les portoit en d’agreables lieux, 328 Ombrages frais, jardins delicieux. Là se trouvoient tendrons en abondance, Plus que maillez, et beaux par excellence : Chaque réduit en avoit à couper. Si se venoient joliment atrouper Prés de ces gens, qui, leur boisson cuvée, S’émerveilloient de voir cette couvée, Et se croyoient habitans devenus Des champs heureux qu’assine à ses élus Le faux Mahom. Lors de faire accointance, Turcs d’aprocher, tendrons d’entrer en danse, Au gazouillis des ruisseaux de ces bois, Au son de luts[26] accompagnans les voix Des rossignols : il n’est plaisir au monde Qu’on ne goûtast dedans ce paradis : Les gens trouvoient en son charmant pourpris Les meilleurs vins de la machine ronde, Dont ne manquoient encor de s’enyvrer, Et de leurs sens perdre l’entier usage. On les faisoit aussi-tost reporter Au premier lieu. De tout ce tripotage Qu’arrivoit-il ? Ils croyoient fermement Que quelque jour de semblables delices Les attendoient, pourveu que hardiment, Sans redouter la mort ny les supplices, Ils fissent chose agreable à Mahom, Servant leur prince en toute occasion. Par ce moyen leur prince pouvoit dire Qu’il avoit gens à sa devotion, 329 Determinez, et qu’il n’estoit Empire Plus redouté que le sien icy bas. Or ay-je esté prolixe sur ce cas Pour confirmer l’histoire de Feronde. Feronde estoit un sot de par le monde, Riche manant, ayant soin du tracas, Dixmes et cens, revenus et menage D’un Abbé blanc. J’en sçais de ce plumage Qui valent bien les noirs, à mon avis, En fait que d’estre aux maris secourables, Quand forte tasche ils ont en leur logis, Si qu’il y faut Moines et gens capables. Au lendemain celuy-cy ne songeoit, Et tout son fait dés la veille mangeoit, Sans rien garder, non plus qu’un droit Apostre, N’ayant autre œuvre, autre employ, penser autre, Que de chercher où gisoient les bons vins, Les bons morceaus, et les bonnes commeres, Sans oublier les gaillardes Nonains, Dont il faisoit peu de part à ses freres. Feronde avoit un joli chaperon Dans son logis, femme sienne, et dit-on Que Parantele estoit entre la Dame Et nostre Abbé ; car son prédecesseur, Oncle et parrein, dont Dieu veuille avoir l’ame, En estoit pere, et la donna pour femme A ce manant, qui tint à grand honneur De l’épouser. Chacun sçait que de race Communément fille bastarde chasse : 330 Celle-cy donc ne fit mentir le mot. Si n’estoit pas l’époux homme si sot Qu’il n’en eust doute, et ne vist en l’affaire Un peu plus clair qu’il n’estoit necessaire. Sa femme alloit toûjours chez le Prélat, Et prétextoit ses allées et venües De soins divers de cet œconomat. Elle alleguoit mille affaires menuës. C’estoit un compte, ou c’estoit un achapt ; C’estoit un rien ; tant peu plaignoit sa peine. Bref, ii n’estoit nul jour en la sepmaine, Nulle heure au jour, qu’on ne vist en ce lieu La receveuse. Alors le pere en Dieu Ne manquoit pas d’écarter tout son monde : Mais le mari, qui se doutoit du tour, Rompoit les chiens, ne manquant au retour D’imposer mains sur Madame Feronde. Onc il ne fut un moins commode époux. Esprits ruraux votontiers sont jaloux, Et sur ce poinct à chausser difficiles, N’estant pas faits aux coûtumes des Villes. Monsieur l’Abbé trouvoit cela bien dur, Comme Prélat qu’il estoit, partant homme Fuyant la peine, aymant le plaisir pur, Ainsi que fait tout bon suppost de Rome. Ce n’est mon goust ; je ne veux de plein saut Prendre la ville, aymant mieux l’escalade ; En amour dea, non en guerre ; il ne faut Prendre cecy pour guerriere bravade, 331 Ny m’enrôller là dessus malgré moy. Que l’autre usage ayt la raison pour soy, Je m’en rapporte, et reviens à l’histoire Du receveur, qu’on mit en Purgatoire Pour le guerir ; et voicy comme quoy. Par le moyen d’une poudre endormante, L’abbé le plonge en un trés-long sommeil. On le croit mort, on l’enterre, on chante ; Il est surpris de voir, à son réveil, Autour de luy, gens d’estrange maniere ; Car il estoit au large dans sa biere, Et se pouvoit lever de ce tombeau Qui conduisoit en un profond caveau. D’abord la peur se saisit de nostre homme. Qu’est-ce cela ? songe-t-il ? est-il mort ? Seroit-ce point quelque espece de sort ? Puis il demande aux gens comme on les nomme, Ce qu’ils font là, d’où vient que dans ce lieu L’on le retient, et qu’a-t-il fait à Dieu ? L’un d’eux luy dit : Console-toy, Feronde ; Tu te verras citoyen du haut monde Dans mille ans d’huy, complets et bien contez ; Auparavant il faut d’aucuns pechez Te nettoyer en ce saint Purgatoire : Ton ame un jour plus blanche que l’yvoire En sortira. L’ange consolateur Donne, à ces mots, au pauvre receveur Huit ou dix coups de forte discipline, En luy disant : C’est ton humeur mutine, 332 Et trop jalouse, et desplaisant[27] à Dieu, Qui te retient pour mille ans en ce lieu. Le receveur, s’estant frotté l’épaule, Fait un soupir : Mille ans ! c’est bien du temps ! Vous noterez que l’Ange estoit un drosle, Un frere Jean, novice de leans. Ses compagnons joüoient chacun un role Pareil au sien dessous un feint habit. Le receveur requiert pardon, et dit : Las ! si jamais je rentre dans la vie, Jamais soupçon, ombrage, et jalousie, Ne rentreront dans mon maudit esprit : Pourrois-je point obtenir cette grace ? On la luy fait esperer, non si-tost ; Force est qu’un an dans ce sejour se passe ; Là cependant il aura ce qu’il faut Pour sustenter son corps, rien davantage ; Quelque grabat, du pain pour tout potage, Vingt coups de foüet chaque jour, si l’Abbé, Comme Prélat rempli de charité, N’obtient du Ciel qu’au moins on luy remette, Non le total des coups, mais quelque quart, Voire moitié, voire la plus grand part. Douter ne faut qu’il ne s’en entremette, A ce sujet disant mainte oraison. L’Ange en aprés luy fait un long sermon : A tort, dit-il, tu conceus du soupçon ; Les gens d’Église ont-ils de ces pensées ? Un Abbé blanc ! c’est trop d’ombrage avoir ; 333 Il n’écherroit que dix coups pour un noir. Défais-toy donc de tes erreurs passées. Il s’y résout. Qu’eust-il fait ? Cependant Sire Prélat et Madame Feronde Ne laissent perdre un seul petit moment. Le mari dit : Que fait ma femme au monde ? Ce q’elle y fait ? Tout bien ; nostre Prélat L’a consolée, et ton œconomat S’en va son train, toûjours à l’ordinaire. Dans le Couvent toûjours a-t-elle affaire ? Où donc ? Il faut qu’ayant seule à present Le faix entier sur soy, ta pauvre femme Bon gré, malgré, leans aille souvent, Et plus encor que pendant ton vivant. Un tel discours ne plaisoit point à l’ame. Ame j’ay cru le devoir appeller, Ses pourvoyeurs ne le faisant manger Ainsi qu’un corps. Un mois à cette épreuve Se passe entier, luy jeusnant, et l’Abbé Multipliant œuvres de charité ; Et mettant peine à consoler la veuve. Tenez pour seur qu’il y fit de son mieux. Son soin ne fut longtemps infructueux : Pas ne semoit en une terre ingrate. Pater abbas avec juste sujet Appréhenda d’estre pere en effet. Comme il n’est bon que telle chose éclate, Et que le fait ne puisse estre nié, Tant et tant fut par sa paternité 334 Dit d’Oraisons, qu’on vid du Purgatoire L’ame sortir, legere, et n’ayant pas Once de chair. Un si merveilleux cas Surprit les gens. Beaucoup ne vouloient croire Ce qu’ils voyoient. L’Abbé passa pour saint. L’époux pour sien le fruit posthume tint, Sans autrement de calcul oser faire. Double miracle estoit en cette affaire, Et la grossesse, et le retour du mort. On en chanta Té-déums à renfort. Sterilité régnoit en mariage Pendant cet an, et mesme au voisinage De l’Abbaye, encor bien que leans On se voüast pour obtenir enfans. A tant laissons l’œconome et sa femme ; Et ne soit dit que nous autres époux Nous meritions ce qu’on fit à cette ame Pour la guerir de ses soupçons jaloux. VII. — LE PSAUTIER. Nones, souffrez pour la derniere fois Qu’en ce recueil, malgré moy, je vous place. De vos bons tours les contes ne sont froids ; 335 Leur avanture a ne sçais quelle grace Qui n’est ailleurs ; ils emportent les voix. Encore un donc, et puis c’en seront trois. Trois ? je faux d’un ; c’en seront au moins quatre. Contons-les bien : Mazet le compagnon ; L’Abbesse ayant besoin d’un bon garçon Pour la guerir d’un mal opiniâtre : Ce conte-cy, qui n’est le moins fripon ; Quant à sœur Jeanne ayant fait un poupon, Je ne tiens pas qu’il la faille rabatre. Les voila tous : quatre, c’est conte rond. Vous me direz : C’est une étrange affaire Que nous ayons tant de part en ceci ! Que voulez-vous ? je n’y sçaurois que faire ; Ce n’est pas moy qui le souhaite ainsi. Si vous teniez toûjours vostre breviaire, Vous n’auriez rien à demesler icy ; Mais ce n’est pas vostre plus grand souci. Passons donc viste à la presente histoire. Dans un couvent de Nones frequentoit Un jouvenceau, friand, comme on peut croire, De ces oiseaux. Telle pourtant prenoit Goust à le voir, et des yeux le couvoit, Luy sourioit, faisoit la complaisante, Et se disoit sa trés-humble servante, Qui pour cela d’un seul poinct n’avançoit. Le conte dit que leans il n’estoit Vieille ny jeune à qui le personnage Ne fist songer quelque chose à part soy ; 336 Soupirs trotoient : bien voyoit le pourquoy, Sans qu’il s’en mist en peine davantage. Sœur Isabeau seule pour son usage Eut le galand : elle le meritoit, Douce d’humeur, gentille de corsage, Et n’en estant qu’à son apprentissage, Belle de plus. Ainsi l’on l’envioit Pour deux raisons : son amant, et ses charmes. Dans ses amours chacune l’épioit : Nul bien sans mal, nul plaisir sans alarmes. Tant et si bien l’épierent les sœurs, Qu’une nuit sombre et propre à ces douceurs Dont on confie aux ombres le mystere, En sa cellule on oüit certains mots, Certaine voix, enfin certains propos Qui n’estoient pas sans doute en son bréviaire. C’est le galand, ce dit-on, il est pris ; Et de courir ; l’alarme est aux esprits ; L’exaim fremit, sentinelle se pose. On va conter en triomphe la chose A mere Abbesse ; et heurtant à grands coups, On luy cria : Madame, levez-vous ; Sœur Isabelle a dans sa chambre un homme. Vous noterez que Madame n’estoit En oraison ; ny ne prenoit son somme. Trop bien alors dans son lit elle avoit Messire Jean, curé du voisinage. Pour ne donner aux sœurs aucun ombrage, Elle se leve, en haste, étourdiment, 337 Cherche son voile ; et malheureusement, Dessous sa main tombe du personnage Le haut de chausse, assez bien ressemblant, Pendant la nuit, quand on n’est éclairée, A certain voile aux Nones familier, Nommé pour lors entre-elles leur Psautier. La voila donc de gregues affublée. Ayant sur soy ce nouveau couvrechef, Et s’estant fait raconter derechef Tout le catus, elle dit, irritée : Voyez un peu la petite effrontée, Fille du diable, et qui nous gastera Nostre couvent ! Si Dieu plaist, ne fera ; S’il plaist à Dieu, bon ordre s’y mettra : Vous la verrez tantost bien chapitrée. Chapitre donc, puisque chapitre y a, Fut assemblé. Mere Abbesse, entourée De son Senat, fit venir Isabeau, Qui s’arrosoit de pleurs tout le visage Se souvenant qu’un maudit jouvenceau Venoit d’en faire un different usage. Quoy ! dit l’Abbesse, un homme dans ce lieu ! Un tel scandale en la maison de Dieu ! N’estes-vous point morte de honte encore ? Qui nous a fait recevoir parmi nous Cette voirie ? Isabeau, sçavez-vous (Car desormais qu’icy l’on vous honore Du nom de sœur, ne le pretendez pas), Sçavez-vous, dis-je, à quoy, dans un tel cas, 338 Nostre institut condamne une meschante ? Vous l’apprendrez devant qu’il soit demain. Parlez, parlez. Lors la pauvre Nonain, Qui jusque là, confuse et repentante, N’osoit bransler, et la veüe abbaissoit, Leve les yeux, par bon-heur apperçoit Le haut de chausse, à quoy toute la bande, Par un effet d’émotion trop grande, N’avoit pris garde, ainsi qu’on void souvent. Ce fut hazard qu’Isabelle à l’instant S’en apperceut. Aussi-tost la pauvrette Reprend courage, et dit tout doucement : Vostre Psautier a ne sçais quoy qui pend ; Raccommodez-le. Or, c’estoit l’éguillette : Assez souvent pour bouton l’on s’en sert. D’ailleurs ce voile avoit beaucoup de l’air D’un haut de chausse, et la jeune Nonette, Ayant l’idée encor fraische des deux, Ne s’y méprit : non pas que le Messire Eust chausse faite ainsi qu’un amoureux : Mais à peu prés ; cela devoit suffire. L’Abbesse dit : Elle ose encore rire ! Quelle insolence ! Un peché si honteux Ne la rend pas plus humble et plus soumise ! Veut-elle point que l’on la Canonise ? Laissez mon voile, esprit de Lucifer ; Songez, songez, petit tison d’enfer, Comme on pourra racommoder vostre ame. Pas ne finit mere Abbesse sa game 339 Sans sermonner et tempester beaucoup. Sœur Isabeau luy dit encore un coup : Raccommodez vostre Psautier, Madame. Tout le troupeau se met à regarder : Jeunes de rire, et vieilles de gronder. La voix manquant à nostre sermonneuse, Qui, de son troc bien faschée et honteuse, N’eut pas le mot à dire en ce moment, L’exaim fit voir, par son bourdonnement, Combien rouloient de diverses pensées Dans les esprits. Enfin l’Abbesse dit : Devant qu’on eust tant de voix ramassées, Il seroit tard ; que chacune en son lit S’aille remettre. A demain toute chose. Le lendemain ne fut tenu, pour cause, Aucun chapitre ; et le jour en suivant Tout aussi peu. Les sages du Couvent Furent d’avis que l’on se devoit taire ; Car trop d’éclat eust pu nuire au troupeau. On n’en vouloit à la pauvre Isabeau Que par envie : ainsi, n’ayant pu faire Qu’elle laschast aux autres le morceau, Chaque Nonain, faute de jouvenceau, Songe à pourvoir d’ailleurs à son affaire. Les vieux amis reviennent de plus beau. Par préciput à nostre belle on laisse Le jeune fils, le Pasteur à l’Abesse, Et l’union alla jusques au poinct Qu’on en prestoit à qui n’en avoit point. 340 VIII. — LE ROY CANDAULE ET LE MAÎTRE EN DROIT. Force gens ont esté l’instrument de leur mal ; Candaule en est un témoignage. Ce Roy fut en sotise un trés-grand personnage ; Il fit pour Gygés son vassal Une galanterie imprudente et peu sage. Vous vovez, luy dit-il, ]e visage charmant Et les traits délicats dont la Reyne est pourveüe ; Je vous jure ma foy que l’accompagnement Est d’un tout autre prix, et passe infiniment ; Ce n’est rien qui ne l’a veüe Toute nüe. Je vous la veux monstrer sans qu’elle en sçache rien, Car j’en sçais un trés bon moyen ; Mais à condition… vous m’entendez fort bien Sans que j’en dise davantage ; Gygés, il vous faut estre sage ; Point de ridicule desir : Je ne prendrois pas de plaisir Aux vœux impertinents qu’une amour sotte et vaine Vous feroit faire pour la Reyne, Proposez-vous de voir tout ce corps si charmant 341 Comme un beau marbre seulement. Je veux que vous disiez que l’art, que la pensée, Que mesme le souhait ne peut aller plus loin. Dedans le bain je l’ay laissée, Vous estes connoisseur ; venez estre témoin De ma felicité suprême. Ils vont : Gygés admire. Admirer c’est trop peu : Son étonnement est extrême. Ce doux objet joüa son jeu. Gygés en fut émeu, quelque effort qu’il pust faire. Il auroit voulu se taire, Et ne point témoigner ce qu’il avoit senti ; Mais son silence eust fait soupçonner du mystere : L’exageration fut le meilleur parti. Il s’en tint donc pour averti[28] ; Et, sans faire le fin, le froid, ny le modeste, Chaque poinct, chaque article, eut son fait, fut loüé. Dieux, disoit-il au Roy, quelle felicité ! Le beau corps ! le beau cuir ! ô ciel ! et tout le reste ! De ce gaillard entretien La Reyne n’entendit rien ; Elle l’eust pris pour outrage : Car en ce siecle ignorant Le beau sexe estoit sauvage. Il ne l’est plus maintenant ; Et des loüanges, pareilles De nos Dames d’apresent N’écorchent point les oreilles. Nostre examinateur soupiroit dans sa peau ; 342 L’émotion croissoit, tant tout luy sembloit beau. Le Prince, s’en doutant, l’emmena ; mais son ame Emporta cent traits de flame : Chaque endroit lança le sien ; Helas ! fuir n’y sert de rien ; Tourmens d’amour font si bien Qu’ils sont toûjours de la suite. Prés du prince, Gygés eut assez de conduite ; Mais de sa passion la Reyne s’apperceut. Elle sceut L’origine du mal ; le Roy, prétendant rire, S’avisa de luy tout dire. Ignorant ! sçavoit-il point Qu’une Reyne sur ce poinct N’ose entendre raillerie ? Et supposé qu’en son cœur Cela luy plaise, elle rie, Il luy faut, pour son honneur, Contrefaire la furie. Celle-cy le fut vrayment, Et reserva dans soy-mesme De quelque vengeance extréme Le desir trés-vehement. Je voudrois pour un moment, Lecteur, que tu fusses femme : Tu ne sçaurois autrement Concevoir jusqu’où la Dame Porta son secret dépit. 343 Un mortel eust le crédit De voir de si belles choses, A tous mortels lettres clauses ! Tels dons estoient pour des Dieux, Pour des Roys, voulois-je dire ; L’un et l’autre y vient de cire, Je ne sçais quel est le mieux. Ces pensées incitoient la Reine à la vengeance. Honte, despit, courroux, son cœur employa tout ; Amour mesme, dit-on, fut de l’intelligence : Dequoy ne vient-il point à bout ? Gygés estoit bien fait ; on l’excusa sans peine : Sur le monstreur d’appas tomba route la hayne. Il estoit mari, c’est son mal ; Et les gens de ce caractere Ne sçauroient en aucune affaire Commettre de peché qui ne soit capital. Qu’est-il besoin d’user d’un plus ample prologue ? Voila le Roy haï, voila Gygés aymé, Voila tout fait et tout formé Un époux du grand catalogue ; Dignité peu briguée, et qui fleurit pourtant. La sotise du Prince estoit d’un tel mérite, Qu’il fut fait in petto confrere de Vulcan ; De là jusqu’au bonnet la distance est petite. Cela n’estoit que bien, mais la parque maudite Fut aussi de l’intrigue, et, sans-perdre de temps, Le pauvre Roy par nos amans Fut deputé vers le Cocite ; 344 On le fit trop boire d’un coup : Quelquefois, helas ! c’est beaucoup. Bien tost un certain breuvage Luy fit voir le noir rivage, Tandis qu’aux yeux de Gygés S’étaloient de blancs objets : Car, fust-ce amour, fust-ce rage, Bien-tost la Revne le mit Sur le thrône et dans son lit. Mon dessein n’étoit pas d’étendre cette histoire : On la sçavoit assez ; mais je me sçais bon gré, Car l’exemple a trés-bien quadré ; Mon texte y va tout droit : mesme j’ay peine à croire Que le Docteur en loix dont je vais discourir Puisse mieux que Candaule à mon but concourir. Rome, pour ce coup cy, me fournira la Scene ; Rome, non celle-la que les mœurs du vieux temps Rendoient triste, severe, incommode aux galants, Et de sottes femelles pleine ; Mais Rome d’aujourd’huy, séjour charmant et beau, Où l’on suit un train plus nouveau. Le plaisir est la seule affaire Dont se piquent ses habitans : Qui n’auroit que vingt ou trente ans, Ce seroit un voyage à faire. Rome donc eut naguere un maistre dans cét art Qui du tien et du mien tire son origine ; Homme qui hors de là faisoit le gouguenard ; Tout passoit par son étamine : 345 Aux dépends du tiers et du quart Il se divertissoit. Avint que le légiste, Parmi ses éco[iers, dont il avoit toûjours Longue liste, Eut un François, moins propre à faire en droit un cours Qu’en Amours. Le Docteur, un beau jour, le voyant sombre et triste, Luy dit : Nôtre feal, vous voila de relais, Car vous avez la mine, estant hors de l’école, De ne lire jamais Bartole. Que ne vous poussez-vous ? Un François estre ainsi Sans intrigue et sans amourettes ! Vous avez des talens ; nous avons des coquettes, Non pas pour une, Dieu merci. L’étudiant reprit : Je suis nouveau dans Rome ; Et puis, hors les beautez qui font plaisir aux gens Pour la somme, Je ne vois pas que les galans Trouvent icy beaucoup à faire. Toute maison est monastere : Double porte, verroux, une matrone austere, Un mary, des Argus. Qu’irais-je, à vostre avis, Chercher en de pareils logis ? Prendre la lune aux dents seroit moins difficile. Ha ! ha ! la lune aux dents ! repartit le Docteur ; Vous nous faites beaucoup d’honneur. J’ay pitié des gens nœufs comme vous. Nostre Ville 346 Ne vous est pas connuë, en tant que je puis voir. Vous croyez donc qu’il faille avoir Beaucoup de peine à Rome en fait que d’avantures ? Sçachez que nous avons icy des creatures Qui feront leurs maris cocus Sur la moustache des Argus. La chose est chez nous trés commune. Témoignez seulement que vous cherchez fortune ; Placez-vous dans l’Église auprés du benistier ; Presentez sur le doigt aux Dames l’eau sacrée ; C’est d’amourettes les prier. Si l’air du suppliant à quelque Dame agrée, Celle-là, sçachant son métier, Vous envoyra faire un message. Vous serez déterré, logeassiez-vous en lieu Qui ne fust connu que de Dieu : Une vieille viendra, qui, faite au badinage, Vous sçaura mesnager un secret entretien. Ne vous embarrassez de rien. De rien ; c’est un peu trop, j’excepte quelque chose : Il est bon de vous dire en passant, nostre ami, Qu’à Rome il faut agir en galand et demi. En France on peut conter des fleurettes, l’on cause ; Icy tous les momens sont chers et préieux : Romaines vont au but. L’autre reprit : Tant mieux. Sans estre gascon je puis dire Que je suis un merveilleux sire. Peut-estre ne l’estoit-il point : 347 Tout homme est gascon sur ce poinct. Les avis du Docteur furent bons : le jeune homme Se campe en une Église où venoit tous les jours La fleur et l’élite de Rome, Des Graces, des Venus, avec un grand concours D’amours : C’est à dire, en chrestien, beaucoup d’Anges femelles : Sous leurs voiles brilloient des yeux pleins d’eteincelles. Benistier, le lieu saint n’estoit pas sans cela : Nostre homme en choisit un chanceux pour ce poinct là ; A chaque objet qui passe adoucit ses prunelles ; Reverences, le drosle en faisoit des plus belles, Des plus dévotes : cependant Il offroit l’eau lustrale. Un Ange, entre les autres, En prit de bonne grace. Alors l’étudiant Dit en son cœur : Elle est des nôtres. Il retourne au logis : vieille vient ; rendez-vous : D’en conter le détail, vous vous en doutez tous. Il s’y fit nombre de folies. La Dame estoit des plus jolies, Le passe temps fut des plus doux. Il le conte au Docteur. Discretion françoise Est chose outre nature et d’un trop grand-effort. Dissimuler un tel transport, Cela sent son humeur bourgeoise. Du fruit de ses conseils le Docteur s’applaudit, 348 Rit en Jurisconsulte, et des maris se raille. Pauvres gens qui n’ont pas l’esprit De garder du loup leur oüaille ! Un berger en a cent ; des hommes ne sçauront Garder la seule qu’ils auront ! Bien luy sembloit ce soin chose un peu malaisée, Mais non pas impossible ; et, sans qu’il eust cent yeux, Il défioit, graces aux Cieux, Sa femme, encor que trés rusée. A ce discours, ami Lecteur, Vous ne croiriez jamais, sans avoir quelque honte, Que l’heroïne de ce conte Fust propre femme du Docteur : Elle l’estoit pourtant. Le pis fut que mon homme, En s’informant de tout, et des si, et des cas, Et comme elle estoit faite, et quels secrets appas, Vid que c’estoit sa femme en somme. Un seul poinct l’arrestoit ; c’estoit certain talent Qu’avoit en sa moitié trouvé l’étudiant, Et que pour le marl n’avoit pas la donzelle. A ce signe, ce n’est pas elle, Disoit en soy le pauvre Epoux ; Mais les autres poincts y sont tous ; C’est elle. Mais ma femme au logis est resveuse, Et celle-cy paroist causeuse Et d’un agreable entetien ; Assurément c’en est une autre : Mais du reste il n’y manque rien ; 349 Taille, visage, traits, mesme poil ; c’est la nostre. Aprés avoir bien dit tout bas, Ce l’est, et puis, ce ne l’est pas, Force fut qu’au premier en demeurast le sire. Je laisse à penser son courroux, Sa fureur, afin de mieux dire. Vous vous estes donnez un second rendez-vous ? Poursuivit-il. Ouy, reprit nostre apôtre ; Elle et moy n’avons eu garde de l’oublier, Nous trouvans trop bien du premier Pour n’en pas mesnager un autre, Trés résolus tous deux de ne nous rien devoir. La résolution, dit le Docteur, est belle. Je sçaurois volontiers quelle est cette donzelle. L’écolier repartit : Je ne l’ay pu sçavoir ; Mais qu’importe ? Il suffit que je sois contant d’elle. Dés à présent je vous réponds Que l’Epoux de la Dame a toutes ses façons : Si quelqu’une manquoit, nous la luy donnerons Demain, en tel endroit, à telle heure, sans faute. On doit m’attendre entre deux draps, Champ de bataille propre à de pareils combats. Le rendez-vous n’est point dans une chambre haute : Le logis est propre et paré. On m’a fait à l’abord traverser un passage Où jamais le jour n’est entré ; Mais aussi-tost aprés, la vieille du message M’a conduit en des lieux où loge, en bonne foy, Tout ce qu’amour a de délices : 350 On peut s’en rapporter à moy. A ce discours jugez quels estoient les supplices Qu’enduroit le Docteur. Il forme le dessein De s’en aller le lendemain Au lieu de l’écolier, et, sous ce personnage, Convaincre sa moitié, luy faire un vasselage Dont il fust à jamais parlé. N’en déplaise au nouveau confrere, Il n’estoit pas bien conseillé ; Mieux valoit pour le coup se taire, Sauf d’apporter en temps et lieu Remede au cas, moyennant Dieu. Quand les épouses font un récipiendaire Au benoist estat de cocu, S’il en peut sortir franc, c’est à luy beaucoup faire ; Mais, quand il est déja receu, Une façon de plus ne fait rien à l’affaire. Le Docteur raisonna d’autre sorte, et fit tant Qu’il ne fit rien qui vaille. Il crut qu’en prévenant Son Parrein en cocüage, Il feroit tour d’homme sage : Son Parrein, cela s’entend, Pourveu que sous ce galant Il eust fait aprentissage ; Chose dont, à bon droit, le Lecteur peut douter. Quoy qu’il en soit, l’Epoux ne manque pas d’aller Au logis de l’Avanture, Croyant que l’allée obscure, Son silence, et le soin de ce cacher le nez, 351 Sans qu’il fust reconnu, le feroient introduire En ces lieux si fortunez ; Mais, par malheur, la vieille avoit pour se conduire Une lanterne sourde ; et, plus fine cent fois, Que le plus fin Docteur en loix, Elle reconnut l’homme, et sans estre surprise, Elle luy dit : Attendez là ; Je vais trouver Madame Elise. Il la faut avertir : je n’ose sans cela Vous mener dans sa chambre ; et puis vous devez estre En autre habit pour l’aller voir : C’est à dire, en un mot, qu’il n’en faut point avoir. Madame attend au lit. A ces mots nôtre Maistre, Poussé dans quelque bouge, y voit d’abord parestre Tout un deshabillé, des mules, un peignoir, Bonnet, robe de chambre, avec chemise d’homme, Parfums sur la toilette, et des meilleurs de Rome ; Le tout propre, arrangé, de mesme qu’on eust fait Si l’on eust attendu le Cardinal préfet. Le Docteur se dépoüille ; et cette gouvernante Revient, et par la main le conduit en des lieux Où nostre homme, privé de l’usage des yeux, Va d’une façon chancelante. Aprés ces détours ténebreux, La vieille ouvre une porte, et vous pousse le sire En un fort mal plaisant endroit, Quoy que ce fust son propre Empire : C’estoit en l’Ecole de droit. 352 En l’Ecole de droit ! Là mesme. Le pauvre homme Honteux, surpris, confus, non sans quelque raison, Pensa tomber en pamoison. Le conte en courut par tout Rome. Les écoliers alors attendoient leur regent : Cela seul acheva sa mauvaise fortune. Grand éclat de risée et grand chuchillement, Universel étonnement. Est-il fou ? qu’est-ce là ? vient-il de voir quelqu’une ? Ce ne fut pas le tout ; sa femme se plaignit. Procés. La parenté se joint en cause, et dit Que du Docteur venoit tout le mauvais mesnage ; Que cét homme estoit fou, que sa femme estoit sage. On fit casser le mariage ; Et puis la Dame se rendit Belle et bonne Religieuse. A Saint-Croissant en Vavoureuse. Un Prélat luy donna l’habit. IX. — LE DIABLE EN ENFER. Qui craint d’aymer a tort, selon mon sens, S’il ne fuit pas dés qu’il void une belle. 353 Je vous connois, objets doux et puissans ; Plus ne m’iray brûler à la chandelle. Une vertu sort de vous, ne sçais quelle, Qui dans le cœur s’introduit par les yeux[29] : Ce qu’elle y fait, besoin n’est de le dire ; On meurt d’amour, on languit, on soûpire : Pas ne tiendroit aux gens qu’on ne fist mieux. A tels perils ne faut qu’on s’abandonne. J’en vais donner pour preuve une personne Dont la beauté fit trébucher Rustic. Il en avint un fort plaisant trafic : Plaisant fut-il, au peché prés, sans faute ; Car pour ce poinct, je l’excepte, et je l’oste, Et ne suis pas du goust de celle la Qui, buvant frais (ce fut, je pense, à Rome), Disoit : Que n’est-ce un peché que cela ! Je la condamne, et veux prouver en somme Qu’il fait bon craindre, encor que l’on soit saint. Rien n’est plus vray : si Rustic avoit craint, Il n’auroit pas retenu cette fille, Qui, jeune et simple, et pourtant trés-gentille, Jusques au vif vous l’eut bien-tost atteint. Alibech fut son nom, si j’ay memoire ; Fille un peu neuve, à ce que dit l’histoire. Lisant un jour comme quoy certains saints, Pour mieux vaquer à leurs pieux desseins, Se sequestroient, vivoient comme des Anges, Qui çà, qui là, portans toûjours leurs pas En lieux cachez, choses qui, bien qu’étranges, 354 Pour Alibech avoient quelques appas : Mon Dieu ! dit-elle, il me prend une envie D’aller mener une semblable vie. Alibech donc s’en va sans dire adieu ; Mere, ny sœur, nourrice, ny compagne N’est avertie. Alibech en campagne Marche toûjours, n’arreste en pas un lieu. Tant court en fin qu’elle entre en un bois sombre ; Et dans ce bois elle trouve un vieillard, Homme possible autrefois plus gaillard, Mais n’estant lors qu’un squelette et qu’une ombre. Pere, dit-elle, un mouvement m’a pris, C’est d’estre sainte, et meriter pour prix Qu’on me révere, et qu’on chomme ma feste. O quel plaisir j’aurois, si tous les ans, La palme en main, les rayons sur la teste, Je recevois des fleurs et des presens ! Vôtre métier est-il si difficile ? Je sçais dé-ja jeûner plus d’à demi. Abandonnez ce penser inutile, Dit le vieillard ; je vous parle en ami. La sainteté n’est chose si commune Que le jeûner suffise pour l’avoir. Dieu gard de mal fille et femme qui jeûne Sans pour cela guere mieux en valoir ! Il faut encor pratiquer d’autres choses, D’autres vertus, qui me sont lettres closes, Et qu’un Hermite habitant de ces bois Vous apprendra mieux que moy mille fois. 355 Allez-le voir, ne tardez davantage : Je ne retiens tels oiseaux dans ma cage. Disant ces mots, le vieillard la quita, Ferma sa porte, et se barricada. Trés sage fut d’agir ainsi, sans doute, Ne se fiant à vieillesse, ny goute, Jeûne, ny haire, enfin à rien qui soit. Non loin de là nôtre sainte appercoit Celuy de qui ce bon vieillard parloit, Homme ayant l’ame en Dieu toute occupée, Et se faisant tout blanc de son épée. C’étoit Rustic, jeune saint trés fervent : Ces jeunes là s’y trompent bien souvent. En peu de mots, l’appetit d’estre sainte Luy fut d’abord par la belle expliqué ; Appetit tel qu’Alibech avoit crainte Que quelque jour son fruit n’en fust marqué. Rustic sourit d’une telle innocence : Je n’ay, dit-il, que peu de connoissance En ce mestier ; mais ce peu là que j’ay Bien volontiers vous sera partagé ; Nous vous rendrons la chose familiere. Maître Rustic eust dû donner congé Tout dés l’abord à semblable écoliere. Il ne le fit ; en voici les effets. Comme il vouloit estre des plus parfaits, Il dit en soy : Rustic, que sçais-tu faire ? Veiller, prier, jeûner, porter la haire. Qu’est-ce cela ? moins que rien, tous le font. 356 Mais d’estre seul auprés de quelque belle Sans la toucher, il n’est victoire telle ; Triomphes grands chez les Anges en sont : Meritons les ; retenons cette fille : Si je résiste à chose si gentille, J’atteinds le comble, et me tire du pair. Il la retint, et fut si téméraire, Qu’outre Satan il défia la chair, Deux ennemis toûjours prests à mal faire. Or sont nos saints logés sous méme toict. Rustic apreste, en un petit endroit, Un petit lit de jonc pour la Novice ; Car, de coucher sur la dure d’abord, Quelle apparence ? elle n’estoit encor Accoûtumée à si rude exercice. Quant au souper, elle eut pour tout service Un peu de fruit, du pain non pas trop beau. Faites estat que la magnificence De ce repas ne consista qu’en l’eau, Claire, d’argent, belle par excellence. Rustic jeûna ; la fille eut appetit. Couchez à part, Alibech s’endormit ; L’hermite non. Une certaine beste, Diable nommée, un vray serpent maudit, N’eut point de paix qu’il ne fût de la féte. On l’y reçoit. Rustic roule en sa teste, Tantost les traits de la jeune beauté, Tantost sa grace et sa naïveté, Et ses façons, et sa maniere douce, 357 L’âge, la taille, et surtout l’enbonpoint, Et certain sein ne se reposant point, Allant, venant ; sein qui pousse et repousse Certain corset en dépit d’Alibech Qui tasche en vain de luy clorre le bec : Car toûjours parle ; il va, vient, et respire : C’est son patois ; Dieu sçait ce qu’il veut dire. Le pauvre Hermite, émeu de passion, Fit de ce poinct sa méditation. Adieu la haire, adieu la discipline ; Et puis voila de ma devotion ! Voila mes saints ! celuy-cy s’achemine Vers Alibech, et l’éveille en sursaut : Ce n’est bien fait que de dormir si tost, Dit le frater ; il faut au préallable Qu’on fasse une œuvre à Dieu fort agreable, Emprisonnant en enfer le malin ; Créé ne fut pour aucune autre fin : Procédons-y. Tout à l’heure il se glisse Dedans le lit. Alibech sans malice, N’entendoit rien à ce mystere là ; Et, ne sçachant ny cecy ny cela, Moitié forcée, et moitié consentante, Moitié voulant combatre ce désir, Moitié n’osant, moitié peine et plaisir, Elle creut faire acte de repentante ; Bien humblement rendit grace au frater ; Sceut ce que c’est que le diable en enfer. Desormais faut qu’Alibech se contante 358 D’estre martire, en cas que sainte soit : Frere Rustic peu de vierges faisoit. Cette leçon ne fut la plus aisée, Dont Alibech, non encor déniaisée, Dit : Il faut bien que le Diable en effet Soit une chose étrange et bien mauvaise : Il brise tout ; voyez le mal qu’il fait A sa prison : non pas qu’il m’en déplaise ; Mais il merite, en bonne verité, D’y retourner. Soit fait, ce dit le frere. Tant s’appliqua Rustic à ce mystere, Tant prit de soin, tant eut de charité, Qu’enfin l’Enfer s’accoustumant au Diable Eust eu toûjours sa presence agreable, Si l’autre eust pu toûjours en faire essay. Surquoy la belle : On dit encor bien vray, Qu’il n’est prison si douce, que son hôte En peu de temps ne s’y lasse sans faute. Bien tost nos gens ont noise sur ce poinct. En vain l’Enfer son prisonnier rappelle ; Le Diable est sourd, le Diable n’entend point. L’enfer s’ennuye, autant en fait la belle ; Ce grand desir d’estre sainte s’en va. Rustic voudroit estre depestré d’elle ; Elle pourveoit d’elle mesme à cela. Furtivement elle quite le sire, Par le plus court s’en retourne chez soy. Je suis en soin de ce qu’elle put dire A ses parens ; c’est ce qu’en bonne foy 359 Jusqu’à present je n’ay bien sceu comprendre. Apparemment elle leur fit entendre Que son cœur, meu d’un appetit d’enfant, L’avoit portée à tascher d’estre sainte : Ou l’on la crut, ou l’on en fit semblant. Sa parenté prit pour argent contant Un tel motif : non que de quelque atteinte A son enfer on n’eust quelque soupçon : Mais cette chartre est faite de façon Qu’on n’y void goute, et maint geolier s’y trompe. Alibech fut festinée en grand pompe. L’histoire dit que par simplicité Elle conta la chose à ses compagnes. Besoin n’estoit que vôtre sainteté, Ce luy dit-on, traversast ces campagnes ; On vous auroit, sans bouger du logis, Mesme leçon, mesme secret appris. Je vous aurois, dit l’une, offert mon frere : Vous auriez eu, dit l’autre, mon cousin ; Et Nèherbal, nôtre prochain voisin, N’est pas non plus Novice en ce mystere. Il vous recherche ; acceptez ce parti, Devant qu’on soit d’un tel cas averti. Elle le fit. Néherbal n’estoit homme A cela prés. On donna telle somme, Qu’avec les traits de la jeune Alibech Il prit pour bon un enfer trés-suspect, Usant des biens que l’Hymen nous envoye. 360 A tous Epoux Dieu doit pareille joye ! Ne plus ne moins qu’employoit au desert Rustic son diable, Alibech son enfer[30] . X. — LA JUMENT DU COMPERE PIERRE. Messire Jean (c’estoit certain Curé Qui preschoit peu, sinon sur la Vendange) Sur ce sujet, sans estre préparé, Il triomphoit ; vous eussiez dit un Ange. Encore un poinct estoit touché de luy, Non si souvent qu’eust voulu le Messire ; Et ce poinct là les enfans d’aujourd’huy Sçavent que c’est, besoin n’a de le dire. Messire Jean, tel que je le descris, Faisoit si bien que femmes et maris Le recherchoient, estimoient sa science ; Au demeurant, il n’estoit conscience Un peu jolie, et bonne à diriger, Qu’il ne voulust luy mesme interroger, Ne s’en fiant aux soins de son Vicaire. Messire Jean auroit voulu tout faire, S’entremettoit en zelé directeur, 361 Alloit par tout, disant qu’un bon Pasteur Ne peut trop bien ses oüailles connoistre, Dont par luy mesme instruit en vouloit estre. Parmi les gens de luy les mieux venus, Il frequentoit chez le compere Pierre, Bon villageois, à qui pour toute terre, Pour tout domaine, et pour tous revenus, Dieu ne donna que ses deux bras tout nus, Et son louchet, dont, pour toute ustensille, Pierre faisoit subsister sa famille. Il avoit femme et belle et jeune encor, Ferme sur tout ; le hasle avoit fait tort A son visage et non à sa personne. Nous autres gens peut-estre aurions voulu Du délicat ; ce rustiq ne m’eust plu : Pour des Curez la paste en estoit bonne, Et convenoit à semblables amours. Messire Jean la regardoit toûjours Du coin de l’œil, toûjours tournoit la teste De son costé, comme un chien qui fait feste Aux os qu’il void n’estre par trop chétifs ; Que s’il en void un de belle apparence, Non décharné, plein encor de substance, Il tient dessus ses regards attentifs : Il s’inquiete, il trepigne, il remüe Oreille et queüe ; il a toujours la veüe Dessus cet os, et le ronge des yeux Vingt fois devant que son palais s’en sente. Messire Jean tout ainsi se tourmente 362 A cet objet pour luy delicieux. La Villageoise estoit fort innocente, Et n’entendoit aux façons du Pasteur Mystere aucun ; ny son regard flateur Ny ses presens ne touchoient Magdeleine : Bouquets de thin et pots de Marjolaine Tomboient à terre : avoir cent menus soins, C’estoit parler bas-breton tout au moins. Il s’avisa d’un plaisant stratagême. Pierre estoit lourd, sans esprit : je crois bien Qu’il ne se fust précipité luy mesme, Mais par delà de luy demander rien C’estoit abus et trés grande sottise. L’autre luy dit : Compere mon ami, Te voila pauvre, et n’ayant à demi Ce qu’il te faut ; si je t’apprends la guise Et le moyen d’estre un jour plus contant Qu’un petit Roy, sans te tourmenter tant, Que me veux tu donner pour mes estreines ? Pierre répond : Parbleu ! messire Jean, Je suis à vous ; disposez de mes peines, Car vous sçavez que c’est tout mon vaillant. Nôtre cochon ne nous faudra pourtant ; Il a mangé plus de son, par mon ame ! Qu’il n’en tiendroit trois fois dans ce tonneau, Et d’abondant, la vache à nôtre femme Nous a promis qu’elle feroit un veau : Prenez le tout. Je ne veux nul salaire, Dit le Pasteur ; obliger mon compere 363 Ce m’est assez. Je te diray comment : Mon dessein est de rendre Magdeleine Jument le jour, par art d’enchantement, Luy redonnant sur le soir forme humaine. Trés-grand profit pourra certainement T’en revenir ; car mon Asne est si lent, Que du marché, l’heure est presque passée Quand il arrive ; ainsi tu ne vends pas Comme tu veux, tes herbes, ta denrée, Tes choux, tes aulx, enfin tout ton tracas. Ta femme, estant jument forte et menbrüe, Ira plus viste ; et si tost que chez toy : Elle sera du marché[31] revenuë, Sans pain ny soupe, un peu d’herbe menuë Luy suffira. Pierre dit : Sur ma foy ! Messire Jean, vous estes un sage homme. Voyez que c’est d’avoir étudié ! Vend-on cela ? Si j’avois grosse somme, Je vous l’aurois parbleu bien tost payé. Jean poursuivit : Or çà, je t’aprendray Les mots, la guise, et toute la maniere Par où jument, bien faite et pouliniere, Auras de jour, belle femme de nuit. Corps, teste, jambe, et tout ce qui s’ensuit Luy reviendra ; tu n’as qu’à me veoir faire. Tay-toy sur tout ; car un mot seulement Nous gasteroit tout nôtre enchantement ; Nous ne pourrions revenir au mystere, De nostre vie : encore un coup, motus, 364 Bouche cousüe ; ouvre les yeux sans plus : Toy mesme aprés pratiqueras la chose. Pierre promet de se taire, et Jean dit : Sus, Magdeleine ; il se faut, et pour cause, Despouiller nüe et quiter cet habit. Dégrafez-moy cet atour des Dimanches. Fort bien. Ostez ce corset et ces manches : Encore mieux. Défaites ce jupon : Trés-bien cela. Quant vint à la chemise, La pauvre Epouse eut en quelque façon De la pudeur. Estre nue ainsi mise Aux yeux des gens ! Magdeleine aymoit mieux Demeurer femme, et juroit ses grands Dieux De ne souffrir une telle vergogne. Pierre luy dit : Voila grande besogne ! Et bien, tous deux nous sçaurons comme quoy Vous estes faite ; est-ce, par vostre foy, Dequoy, tant craindre ? Et là, là, Magdeleine, Vous n’avez pas toûjours eu tant de peine A tout oster. Comment donc faites-vous Quand vous cherchez vos puces ? dites-nous. Messire Jean est-ce quelqu’un d’étrange ? Que craignez-vous ? Hé quoy ? qu’il ne vous mange ? Ça depeschons : c’est par trop marchandé Depuis le temps, Monsieur nostre Curé Auroit des-ja parfait son entreprise. Disant ces mots, il oste la chemise, 365 Regarde faire, et ses lunettes prend. Messire Jean par le nombril commence, Pose dessus une main en disant : Que cecy soit beau poitrail de Jument. Puis cette main dans le pays s’avance. L’autre s’en va transformer ces deux monts Qu’en nos climats les gens nomment tetons ; Car, quant à ceux qui sur l’autre hemisphere Sont étendus, plus vastes en leur tour, Par reverence on ne les nomme guere. Messire Jean leur fait aussi sa cour, Disant toôjours, pour la ceremonie, Que cecy soit telle ou telle partie, Ou belle croupe, ou beaux flancs, tout enfin. Tant de façons mettoient Pierre en chagrin ; Et, ne voyant nul progrés à la chose, Il prioit Dieu pour la Métamorphose. C’estoit en vain ; car de l’enchantement Toute la force et l’accomplissement Gisoit à mettre une queuë à la beste. Tel ornement est chose fort honneste : Jean, ne voulant un tel poinct oublier, L’attache donc. Lors Pierre de crier Si haut qu’on l’eust entendu d’une lieuë : Messire Jean, je n’y veux point de queuë ! Vous l’attachez trop bas, Messire Jean ! Pierre à crier ne fut si diligent, Que bonne part de la ceremonie Ne fust des-ja par le Prestre accomplie. 366 A bonne fin le reste auroit esté, Si, non contant d’avoir des-ja parlé, Pierre encor n’eust tiré par la Soutane Le Curé Jean, qui luy dit : Foin de toy ! T’avois-je pas recommandé, gros asne, De ne rien dire, et de demeurer coy ? Tout est gasté ; ne t’en pren qu’à toy-mesme. Pendant ces mots, l’Epoux gronde à part soy. Magdeleine est en un courroux extreme, Querelle Pierre, et luy dit : Malheureux ! Tu ne seras qu’un miserable gueux Toute ta vie ! Et puis vien-t’en me braire, Vien me conter ta faim et ta douleur ! Voyez un peu, Monsieur nostre Pasteur Veut de sa grace à ce traisne-malheur Monstrer dequoy finir nostre misere : Merite-t-il le bien qu’on luy veut faire ? Messire Jean, laissons là cet oyson : Tous les matins, tandis que ce veau lie Ses choux, ses aulx, ses herbes, son oignon, Sans l’avertir venez à la maison ; Vous me rendrez une Jument polie. Pierre reprit : Plus de Jument, mamie ; Je suis contant de n’avoir qu’un grison. 367 XI. — PASTÉ D’ANGUILLE. Mesme beauté, tant soit exquise, Rassasie et soûle à la fin. Il me faut d’un et d’autre pain : Diversité, c’est ma devise. Cette maîtresse un tantet bize Rit à mes yeux ; pourquoy cela ? C’est qu’elle est neuve ; et celle-la Qui depuis longtemps m’est acquise, Blanche qu’elle est, en nulle guise Ne me cause d’émotion. Son cœur dit ouy ; le mien dit non. D’où vient ? en voicy la raison : Diversité, c’est ma devise. Je l’ay ja dit d’autre façon[32] ; Car il est bon que l’on desguise ; Suivant la Loy de ce dicton, Diversité, c’est ma devise. Ce fut celle aussi d’un mary De qui la femme estoit fort belle. Il se trouva bien tost guery De l’amour qu’il avoit pour elle : L’Hymen et la possession Eteignirent sa passion. Un sien Valet avoit pour femme Un petit bec assez mignon : Le maistre, estant bon compagnon, 368 Eut bien tost empaumé la Dame. Cela ne plûst pas au Valet, Qui, les ayant pris sur le fait, Vendiqua son bien de couchete, A sa moitié chanta goguette, L’appella tout net et tout franc…. Bien sot de faire un bruit si grand Pour une chose si commune ; Dieu nous gard de plus grand fortune ! Il fit à son Maistre un sermon. Monsieur, dit-il, chacun la sienne, Ce n’est pas trop ; Dieu et raison Vous recommandent cette Antienne. Direz-vous : Je suis sans Chrestienne ? Vous en avez à la maison Une qui vaut cent fois la mienne. Ne prenez donc plus tant de peine : C’est pour ma femme trop d’honneur ; Il ne lui faut si gros Monsieur. Tenons-nous chacun à la nostre ; N’allez point à l’eau chez un autre, Ayant plein puits de ces douceur : Je m’en raporte aux connoisseurs. Si Dieu m’avoit fait tant de grace Qu’ainsi que vous je disposasse De Madame, je m’y tiendrois, Et d’une Reine ne voudrois. Mais puis qu’on ne sçauroit défaire Ce qui s’est fait, je voudrois bien 369 (Ceci soit dit sans vous deplaire), Que, contant de vostre ordinaire, Vous ne goûtassiez plus du mien. Le Patron ne voulut luy dire Ni oüy ny non sur ce discours, Et commanda que tous les jours On mist aux repas, prés du sire, Un pasté d’Anguille : ce mets Lui chatoüilloit fort le palais. Avec un appetit extreme Une et deux fois il en mangea : Mais, quand ce vint à la troisiesme, La seule odeur le dégoûta. Il voulut sur une autre viande Mettre la main ; on l’empêcha. Monsieur, dit-on, nous le commande : Tenez-vous en à ce mets là : Vous l’aimez, qu’avez-vous à dire ? M’en voilà soû reprit le Sire. Et quoy ! toûjours pastez au bec ! Pas une Anguille de rostie ! Pastez tous les jours de ma vie ! J’aymerois mieux du pain tout sec : Laissez-moy prendre un peu du vôtre, Pain de par Dieu, ou de par l’autre ; Au Diable ces pastez maudits ! Ils me suivront en Paradis, Et par delà, Dieu me pardonne ! Le Maistre accourt soudain au bruit ; 370 Et, prenant sa part du deduit : Mon Amy, dit-il, je m’étonne Que d’un mets si plein de bonté Vous soyez si tôt dégoûté. Ne vous ay-je pas ouy dire Que c’estoit vôtre grand ragoût ? Il faut qu’en peu de temps, beau Sire, Vous ayez bien changé de goût. Qu’ay-je fait qui fust plus étrange ? Vous me blâmez lors que je change Un mets que vous croyez friand, Et vous en faites tout autant ! Mon doux Amy, je vous aprend Que ce n’est pas une sottise, En fait de certains apetits, De changer son pain blanc en bis : Diversité, c’est ma Devise. Quand le Maistre eut ainsi parlé, Le Valet fut tout consolé. Non que ce dernier n’eust à dire Quelque chose encor là dessus : Car, aprés tout, doit-il suffire D’alléguer son plaisir sans plus ? J’ayme le change. A la bonne heure ! On vous l’accorde ; mais gagnez, S’il se peut, les interessez ; Cette voye est bien la meilleure : Suivez-la donc. A dire vray, Je crois que l’Amateur du change 371 De ce Conseil tenta l’essay. On dit qu’il parloit comme un Ange, De mots dorez usant toûjours. Mots dorez font tout en Amours, C’est une maxime constante. Chacun sçait quelle est mon entente : J’ai rebattu cent et cent fois Cecy dans cent et cent endroits[33] : Mais la chose est si necessaire Que je ne puis jamais m’en taire, Et rediray jusques au bout : Mots dorez en Amours font tout. Ils persuadent la Donzelle, Son petit chien, sa Demoiselle, Son Epoux quelque fois aussi. C’est le seul qu’il falloit icy Persuader : il n’avoit l’ame Sourde à cette eloquence ; et, Dame ! Les Orateurs du temps jadis N’en ont de telle en leurs écrits. Nôtre jaloux devint commode : Même on dit qu’il suivit la mode De son Maistre, et toûjours depuis Changea d’objets en ses deduits. Il n’estoit bruit que d’avantures Du Chrétien et de Creatures. Les plus nouvelles sans manquer Estoient pour luy les plus gentilles : Par où le drôle en pût croquer 372 Il en croqua ; femmes et filles, Nimphes, Grisettes, ce qu’il put. Toutes estoient de bonne prise ; Et sur ce poinct, tant qu’il vescut, Diversité fut sa Devise. XII. — LES LUNETTES. J’avois juré de laisser là les Nones : Car, que toûjours on voye en mes écrits Mesme sujet et semblables personnes, Cela pourroit fatiguer les esprits. Ma muse met Guimpe sur le tapis ; Et puis quoy ? Guimpe, et puis Guimpe sans cesse ; Bref, toûjours Guimpe, et Guimpe sous la presse. C’est un peu trop. Je veux que les Nonains Fassent les tours en amour les plus fins ; Si ne faut-il pour cela qu’on épuise Tout le sujet. Le moyen ? c’est un fait Par trop fréquent ; je n’aurois jamais fait : Il n’est Greffier dont la plume y suffise. Si j’y tâchois, on pourroit soupçonner Que quelque cas m’y feroit retourner, Tant sur ce poinct mes Vers font de rechutes ; 373 Toûjours souvient à Robin de ses flûtes. Or apportons à cela quelque fin ; Je le prétends, cette tâche icy faite. Jadis s’estoit introduit un blondin Chez des Nonains, à titre de fillette. Il n’avoit pas quinze ans que tout ne fust ; Dont le galant passa pour sœur Colette, Auparavant que la barbe luy crust. Cet entre temps ne fust sans fruit : le Sire L’employa bien : Agnés en profita. Las ! quel profit ! j’eusse mieux fait de dire Qu’à sœur Agnés malheur en arrira. Il luy falut élargir sa ceinture, Puis mettre au jout petite creature Qui ressembloit comme deux goutes d’eau, Ce dit l’histoire, à la sœur Jouvenceau. Voila scandale et bruit dans l’Abbaye ; D’où cet enfant est-il plu ? comme a-t-on, Disoient les sœurs en riant, je vous prie, Trouvé ceans ce petit champignon ? Si ne s’est-il aprés tout fait luy mesme. La Prieure est en un courroux extreme : Avoir ainsi soüillé cette maison ! Bien tost on mit l’accouchée en prison ; Puis il falut faire enqueste du pere. Comment est-il entré, comment sorti ? Les murs sont hauts, antique la touriere, Double la grille, et le tour trés petit. Seroit-ce point quelque garçon en fille ? 374 Dit la Prieure, et parmi nos brebis N’aurions-nous point, sous de trompeurs habits, Un jeune loup ? Sus, qu’on se des-habille ; Je veux sçavoir la verité du cas. Qui fut bien pris ? ce fut la feinte oüaille : Plus son esprit à songer se travaille, Moins il espere échaper d’un tel pas. Necessité, mere de stratagême, Luy fit…. eh bien ? luy fit en ce moment Lier…. eh quoy ? Foin ! je suis court moy mesme : Où prendre un mot qui dise honnestement Ce que lia le pere de l’enfant ? Comment trouver un détour suffisant Pour cet endroit ? Vous avez oüi dire Qu’au temps jadis le genre humain avoit Fenestre au corps, de sorte qu’on pouvoit Dans le dedans tout à son aise lire : Chose commode aux Medecins d’alors, Mais si d’avoir une fenestre au corps Estoit utile, une au cœur au contraire Ne l’estoit pas, dans les femmes sur tout : Car le moyen qu’on pust venir à bout De rien cacher ? Nostre commune mere, Dame Nature, y pourveut sagement Par deux lacets de pareille mesure. L’homme et la femme eurent également Dequoy fermer une telle ouverture. La femme fut lacée un peu trop dru : Ce fut sa faute ; elle mesme en fut cause, 375 N’estant jamais à son gré trop bien close. L’homme au rebours ; et le bout du tissu Rendit en luy la nature perplexe. Bref, le lacet à l’un et l’autre sexe Ne put quadrer, et se trouva, dit-on, Aux femmes court, aux hommes un peu long. Il est facile à présent qu’on devine Ce que lia nostre jeune imprudent ; C’est ce surplus, ce reste de machine, Bout de lacet aux hommes excedant. D’un brin de fil il l’attacha de sorte Que tout sembloit aussi plat qu’aux Nonains : Mais, fil ou soye, il n’est bride assez forte Pour contenir ce que bien tost je crains Qui ne s’échape. Amenez-moy des saints ; Amenez-moy, si vous voulez, des Anges ; Je les tiendray creatures estranges, Si vingt Nonains, telles qu’on les vid lors, Ne font trouver à leur esprit un corps. J’entends Nonains ayant tous les tresors De ces trois sœurs dont la fille de l’onde Se fait servir ; chiches et fiers appas Que le soleil ne void qu’au nouveau monde, Car celuy-cy ne les luy monstre pas. La Prieure a sur son nez des lunettes, Pour ne juger du cas legerement. Tout à l’entour sont debout vingt Nonettes, En un habit que vray-semblablement N’avoient pas fait les tailleurs du Couvent. 376 Figurez-vous la question qu’au Sire On donna lors : besoin n’est de le dire. Touffes de lis, proportion du corps, Secrets appas, enbonpoinct, et peau fine, Fermes tetons, et semblables ressorts, Eurent bien tost fait joüer la machine : Elle eschapa, rompit le fil d’un coup, Comme un coursier qui romproit son licou, Et sauta droit au nez de la Prieure, Faisant voler lunettes tout à l’heure Jusqu’au plancher. Il s’en falut bien peu Que l’on ne vist tomber la lunetiere. Elle ne prit cet accident en jeu. L’on tint Chapitre, et sur cette matiere Fut raisonné long-temps dans le logis. Le jeune loup fut aux vieilles brebis Livré d’abord ; Elle vous l’empoignerent, A certain arbre en leur cour l’attacherent, Ayant le nez devers l’arbre tourné, Le dos à l’air avec toute la suite, Et cependant que la troupe maudite Songe comment il sera guerdonné, Que l’une va prendre dans les Cuisines Tous les balays, et que l’autre s’en court A l’Arsenal où sont les disciplines ; Qu’une troisiesme enferme à double tour Les Sœurs qui sont jeunes et pitoyables ; Bref, que le sort, ami du marjeolet, Ecarte ainsi toutes les détestables ; 377 Vient un Meusnier monté sur son mulet, Garçon quarré, garçon couru des filles, Bon Compagnon, et beau joüeur de quilles. Oh ! oh ! dit-il, qu’est-ce là que je voy ? Le plaisant saint ! Jeune homme, je te prie, Qui t’a mis là ? sont-ce ces sœurs, dis-moy : Avec quelqu’une as-tu fait la folie ? Te plaisoit-elle ? estoit-elle jolie ? Car, à te voir, tu me portes, ma foy (Plus je regarde et mire ta personne), Tout le minois d’un vray croqueur de None. L’autre répond : Helas ! c’est le rebours ; Ces Nones m’ont en vain prié d’amours : Voila mon mal. Dieu me doint patience ! Car de commettre une si grande offence, J’en fais scrupule, et fust-ce pour le Roy, Me donnast-on aussi gros d’or que moy. Le Meusnier rit, et sans autre mystere Vous le délie, et luy dit : Idiot, Scrupule, toy qui n’es qu’un pauvre haire ! C’est bien à nous qu’il appartient d’en faire ! Nostre Curé ne seroit pas si sot. Viste fuy-t’en, m’ayant mis en ta place ; Car aussi bien tu n’es pas, comme moy, Franc du collier, et bon pour cet employ : Je n’y veux point de quartier ny de grace. Viennent ces sœurs ; toutes, je te répon, Verront beau jeu, si la corde ne rompt. L’autre deux fois ne se le fait redire ; 378 Il vous l’attache, et puis luy dit adieu. Large d’épaule, on auroit veu le Sire Attendre nud les Nonains en ce lieu. L’escadron vient, porte en guise de Cierges Gaules et foüets : procession de verges Qui fit la ronde à l’entour du Meusnier, Sans luy donner le temps de se montrer, Sans l’avertir. Tout beau ! dit-il, mes Dames, Vous vous trompez ; considerez-moy bien : Je ne suys pas cet ennemi des femmes, Ce scrupuleux qui ne vaut rien à rien. Emploiez-moy : vous verrez des merveilles : Si je dis faux, coupez-moy les oreilles. D’un certain jeu je viendray bien à bout : Mais quant au foüet je n’y vaux rien du tout. Qu’entend ce Rustre, et que nous veut-il dire ? S’écria lors une de nos sans-dents : Quoy ! tu n’es pas nostre faiseur d’enfans ? Tant pis pour toy, tu payras pour le sire ; Nous n’avons pas telles armes en main Pour demeurer en un si beau chemin. Tien, tien, voila l’ébat que l’on desire. A ce discours, foüets de rentrer en jeu, Verges d’aller, et non pas pour un peu ; Meusnier de dire en langue intelligible, Crainte de n’estre assez bien entendu : Mes Dames, je… feray tout mon possible Pour m’acquiter de ce qui vous est dû. Plus il leur tient des discours de la sorte, 379 Plus la fureur de l’antique cohorte Se fait sentir. Long-temps il s’en souvint. Pendant qu’on donne au Maistre l’anguillade, Le mulet fait sur l’herbette gambade. Ce qu’à la fin l’un et l’autre devint, Je ne le sçais, ni ne m’en mets en peine : Suffit d’avoir sauvé le jouvenceau. Pendant un temps les lecteurs, pour douzaine De ces Nonains au corps gent et si beau, N’auroient voulu, je gage, être en sa peau. XIII. — LE CUVIER. Soiez Amant, vous serez inventif ; Tour ny détour, ruse ny stratageme Ne vous faudront : le plus jeune aprentif Est vieux routier dés le moment qu’il aime : On ne vit onc que cette passion Demeurast court faute d’invention ; Amour fait tant qu’enfin il a son conte. Certain Cuvier, dont on fait certain conte, En fera foy. Voicy ce que j’en sçais, Et qu’un quidam me dit ces jours passés. Dedans un bourg ou ville de Province 380 (N’importe pas du titre ny du nom), Un Tonnelier et sa femme Nanon Entretenoient un mesnage assez mince. De l’aller voir amour n’eut à mépris, Y conduisant un de ses bons amis, C’est cocüage ; il fut de la partie : Dieux familiers et sans ceremonie, Se trouvans bien dans toute hostellerie : Tout est pour eux bon giste et bon logis, Sans regarder si c’est louvre ou cabane. Un drosle donc caressoit Madame Anne : Ils en estoient sur un poinct, sur un poinct… C’est dire assez de ne le dire point ; Lors que l’Espoux revient tout hors d’haleine Du Cabaret ; justement, justement… C’est dire encor ceci bien clairement. On le maudit ; nos gens sont fort en peine. Tout ce qu’on put fut de cacher l’Amant : On vous le serre en haste et promptement Sous un cuvier, dans une cour prochaine. Tout en entrant l’Espoux dit : J’ay vendu Nostre Cuvier. Combien ? dit Madame Anne. Quinze beaux francs. Va, tu n’es qu’un gros asne, Repartit-elle, et je t’ay d’un escu Fait aujourd’huy profit par mon adresse, L’ayant vendu six écus avant toy. Le Marchand voit s’il est de bon alloy, Et par dedans le taste piece à piece, Examinant si tout est comme il faut, 381 Si quelque endroit n’a point quelque defaut. Que ferois-tu, malheureux, sans ta femme ? Monsieur s’en va chopiner, cependant Qu’on se tourmente icy le corps et l’ame : Il faut agir sans cesse en l’attendant. Je n’ay gousté jusqu’icy nulle joye : J’en gousteray desormais, atten t’y. Voyez un peu : le galand a bon foye ; Je suis d’avis qu’on laisse à tel mary Telle moitié ! Doucement, nostre Espouse, Dit le bonhomme. Or sus, Monsieur, sortés : Çà, que je racle un peu de tous costés Vostre Cuvier, et puis que je l’arrouse ; Par ce moyen vous verrez s’il tient eau : Je vous réponds qu’il n’est moins bon que beau. Le galant sort ; l’époux entre en sa place, Racle par tout, la chandelle à la main, Deçà, delà, sans qu’il se doute brin De ce qu’amour en dehors vous luy brasse : Rien n’en put voir ; et pendant qu’il repasse, Sur chaque endroit, affublé du cuveau, Les Dieux susdits luy viennent de nouveau Rendre visite, imposant un ouvrage A nos Amans bien different du sien. Il regrata, grata, frota si bien, Que nôtre couple, ayant repris courage, Reprit aussi le fil de l’entretien Qu’avoit troublé le galant personnage. Dire comment le tout se put passer, 382 Amy Lecteur, tu dois m’en dispenser : Suffit que j’ay tresbien prouvé ma these. Ce tour fripon du couple augmentoit l’aise ; Nul d’eux n’estoit à tels jeux aprentif. Soyez Amant, vous serez inventif. XIV. — LA CHOSE IMPOSSIBLE. n demon, plus noir que malin, Fit un charme si souverain Pour l’Amant de certaine belle, Qu’à la fin celuy-cy posseda sa cruelle. Le pact de nostre Amant et de l’esprit folet, Ce fut que le premier joüiroit à souhait De sa charmante inexorable. Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable : Mais par tel si, qu’au lieu qu’on obeit au Diable Quand il a fait ce plaisir là, A tes commandemens le Diable obeira Sur l’heure mesme, et puis, sur la mesme heure, Ton serviteur Lutin, sans plus Iongue demeure, U 383 Ira te demander autre commandement Que tu luy feras promptement ; Toûjours ainsi, sans nul retardement : Sinon ny ton corps ny ton ame N’appartiendront plus à ta Dame ; Ils seront à Satan, et Satan en fera Tout ce que bon lui semblera. Le Galand s’accorde à cela. Commander estoit-ce un mystere ? Obeïr est bien autre affaire. Sur ce penser là nostre Amant S’en va trouver sa belle, en a contentement ; Gouste des voluptez qui n’ont point de pareilles ; Se trouve trés heureux, hormis qu’incessamment Le Diable estoit à ses oreilles. Alors l’Amant lui commandoit Tout se qui lui venoit en teste ; De bâtir des Palais, d’exciter la tempeste : En moins d’un tour de main cela s’accomplissoit. Mainte pistolle se glissoit Dans l’escarcelle de nostre homme. Il envoioit le Diable à Rome ; Le Diable revenoit tout chargé de pardons. Aucuns voyages n’estoient longs, Aucune chose malaisée. L’Amant, à force de réver Sur les ordres nouveaux qu’il lui faloit trouver, Vid bien-tost sa cervelle usée. Il s’en plaignit à sa divinité, 384 Lui dit de bout en bout toute la verité. Quoy ! ce n’est que cela ? lui repartit la Dame : Je vous auray bien-tost tiré Une telle épine de l’ame. Quand le Diable viendra, vous lui presenterez Ce que je tiens, et lui direz : Défrize-moi cecy, fais tant par tes journées Qu’il devienne tout plat. Lors elle lui donna Je ne sçais quoy qu’elle tira Du verger de Cypris, labirinte des fées, Ce qu’un Duc autrefois jugea si precieux, Qu’il voulut l’honorer d’une Chevalerie[34] ; Illustre et noble confrairie, Moins pleine d’hommes que de Dieux. D’Amant dit au Demon : C’est ligne circulaire Et courbe que ceci ; je t’ordonne d’en faire Ligne droite et sans nuls retours : Va t’en y travailler et cours. L’esprit s’en va, n’a point de cesse Qu’il n’ait mis le fil sous la presse, Tâché[35] de l’aplatir à grands coups de marteau, Fait sejourner au fonds de l’eau, Sans que la ligne fust d’un seul poinct étenduë ; De quelque tour qu’il se servist, Quelque secret qu’il eust, quelque charme qu’il fist, C’estoit temps et peine perduë : Il ne pût mettre à la raison La toison. 385 Elle se revoltoit contre le vent, la pluie, La neige, le brouillard[36] : plus Satan y touchoit, Moins l’annelure se laschoit. Qu’est ceci ? disoit-il ; je ne vis de ma vie Chose de telle étoffe : il n’est point de lutin Qui n’y perdist tout son latin. Messire Diable un beau matin S’en va trouver son homme, et lui dit : Je te laisse. Aprens-moy seulement ce que c’est que cela : Je te le rens : tien, le voila. Je suis victus, je le confesse. Nôtre ami Monsieur le luiton, Dit l’homme, vous perdez un peu trop tost courage ; Celuy-cy n’est pas seul, et, plus d’un compagnon Vous auroit taillé de l’ouvrage. XV. — LE MAGNIFIQUE. Un peu d’esprit, beaucoup de bonne mine, Et plus encor de liberalité, C’est en amour une triple machine Par qui maint fort est bien tost emporté, Rocher fust-il ; rochers aussi se prennent. 386 Qu’on soit bien fait, qu’on ayt quelque talent, Que les cordons de la bourse ne tiennent, Je vous le dis, la place est au galant. On la prend bien quelquefois sans ces choses. Bon fait avoir neanmoins quelques doses D’entendement, et n’estre pas un sot. Quant à l’avare, on le hait ; le magot A grand besoin de bonne retorique : La meilleure est celle du liberal. Un Florentin, nommé le Magnifique, La possedoit en propre original. Le Magnifique estoit un nom de guerre Qu’on luy donna ; bien l’avoit merité : Son train de vivre, et son honnesteté, Ses dons sur tout, l’avoient par toute terre Déclaré tel ; propre, bien fait, bien mis, L’esprit galant, et l’air des plus polis. Il se piqua pour certaine fémelle De haut estat. La conqueste estoit belle : Elle excitoit doublement le désir ; Rien n’y manquoit, la gloire et le plaisir. Aldobrandin estoit de cette Dame ’ Bail et mary : pourquoy bail ? ce mot là Ne me plaist point ; c’est mal dit que cela ; Car un mary ne baille point sa femme. Aldobrandin la sienne ne bailloit, Trop bien cét homme à la garder veilloit[37] De tous ses yeux ; s’il en eust eu dix mille, Il les eust tous à ce soin occupez : 387 Amour le rend, quand il veut, inutile ; Ces Argus là sont fort souvent trompez. Aldobrandin ne croioit pas possible Qu’il le fust onc ; il défioit les gens. Au demeurant il estoit fort sensible A l’interest, aymoit fort les presens. Son concurrent n’avoit encor sceu dire Le moindre mot à l’objet de ses vœux : On ignoroit, ce luy sembloit, ses feux, Et le surplus de l’Amoureux martyre (Car c’est toûjours une mesme chanson). Si l’on l’eust sceu, qu’eust-on fait ? Que fait-on ? Jà n’est besoin qu’au lecteur je le die. Pour revenir à nostre pauvre Amant, Il n’avoit sceu dire un mot seulement Au Medecin touchant sa maladie. Or le voila qui tourmente sa vie, Qui va, qui vient, qui court, qui perd ses pas : Point de fenestre et point de jalousie Ne luy permet d’entrevoir les appas Ny d’entrouïr la voix de sa Maitresse. Il ne fut onc semblable forteresse. Si faudra-t-il qu’elle y vienne pourtant. Voicy comment s’y prit nostre assiegeant. Je pense avoir des-ja dit, ce me semble, Qu’Aldobrandin homme à presens étoit ; Non qu’il en fist, mais il en recevoit. Le Magnifique avoit un Cheval d’amble, Beau, bien taillé, dont il faisoit grand cas : 388 Il l’appelloit, à cause de son pas, La haquenée. Aldobrandin le loüe : Ce fut assez ; nôtre Amant proposa De le troquer. L’Epoux s’en excusa : Non pas, dit-il, que je ne vous avoüe Qu’il me plaît fort ; mais à de tels marchés Je perds toûjours. Alors le Magnifique, Qui void le but de cette politique, Reprit : Eh bien ! faisons mieux : ne troquez ; Mais, pour le prix du Cheval, permettez Que, vous présent, j’entretienne Madame : C’est un désir curieux qui m’a pris. Encor faut-il que vos meilleurs amis Sçachent un peu ce qu’elle a dedans l’ame. Je vous demande un quart d’heure sans plus. Aldobrandin l’arrestant là-dessus : J’en suis d’avis ! je livreray ma femme ! Ma foy, mon cher, gardez vôtre Cheval ! Quoy ! vous present ?… Moy present. Et quel mal Encor un coup peut-il, en la présence D’un mary fin comme vous, arriver ? Aldobrandin commence d’y resver ; Et raisonnant en soy : Quelle apparence Qu’il en mêvienne en effet, moy present ? C’est marché seur, il est fol ; à son dam. Que prétend-il ? pour plus grande assurance, Sans qu’il le sçache, il faut faire défense A ma moitié de répondre au galant. Sus, dit l’Epoux, j’y consens. La distance 389 De vous à nous, poursuivit nostre Amant, Sera reiglée, afin qu’aucunement Vous n’entendiez. Il y consent encore ; Puis va querir sa femme en ce moment. Quand l’autre void celle là qu’il adore, Il se croit estre en un enchantement. Les saluts faits, en un coin de la sale Ils se vont seoir. Nôtre galant n’étale Un long narré, mais vient d’abord au fait. Je n’ay le lieu ny le temps à souhait, Commença-t-il ; puis je tiens inutile De tant tourner ; il n’est que d’aller droit. Partant, Madame, en un mot comme en mille, Vostre beauté jusqu’au vif m’a touché. Penseriez vous que ce fust un peché Que d’y répondre ? Ah ! je vous crois, Madame, De trop bon sens. Si j’avois le loisir, Je ferois voir par les formes ma flame, Et vous dirois de cet ardant désir Tout le menu ; mais que je brusle, meure, Et m’en tourmente, et me dise aux abois, Tout ce chemin que l’on fait en six mois, Il me convient le faire en un quart d’heure : Et plus encor ; car ce n’est pas là tout : Froid est l’Amant qui ne va jusqu’au bout, Et par sotise en si beau train demeure. Vous vous taisez ? pas un mot ! Qu’est-ce là ? Renvoyrez-vous de la sorte un pauvre homme ? Le Ciel vous fit, il est vray, ce qu’on nomme 390 Divinité ; mais faut-il pour cela Ne point répondre alors que l’on vous prie ? Je vois, je vois ; c’est une tricherie De vôtre Epoux : il m’a joüé ce trait, Et ne prétend qu’aucune repartie Soit du marché ; mais j’y sçais un secret ; Rien n’y fera, pour te seur, sa défence. Je sçauray bien me répondre pour vous : Puis ce coin d’œil, par son langage doux, Rompt à mon sens quelque peu le silence : J’y lis cecy : Ne croyez pas, Monsieur, Que la Nature ait composé mon cœur De marbre dur. Vos frequentes passades, Jouxtes, tournois, devises, serenades, M’ont avant vous declaré vôtre amour. Bien loin qu’il m’ait en nul poinct offensée, Je vous diray que dés le premier jour J’y répondis, et me sentis blessée Du mesme trait. Mais que nous sert cecy ? Ce qu’il nous sert ? je m’en vais vous le dire : Estant d’accord, il faut cette nuit cy Goûter le fruit de ce commun martyre, De vôtre Epoux nous vanger et nous rire, Bref, le payer du soin qu’il prend icy : De ces fruits là le dernier n’est le pire. Vôtre jardin viendra comme de cire : Descendez-y ; ne doutez du succés. Vôtre mary ne se tiendra jamais Qu’à sa maison des champs, je vous l’assure, 391 Tantost il n’aille éprouver sa monture. Vos doüagnas en leur premier sommeil, Vous descendrez, sans nul autre appareil Que de jetter une robe fourrée Sur vostre dos, et viendrez au jardin. De mon costé, l’échelle est préparée ; Je monteray par la cour du voisin : Je l’ay gagné ; la ruë est trop publique. Ne craignez rien… Ah ! mon chef Magnifique, Que je vous ayme, et que je vous sçais gré De ce dessein ! Venez, je descendray… C’est vous qui parle ; et plust au Ciel, Madame, Qu’on vous osast embrasser les genoux !… Mon Magnifique, à tantost ; vôtre flame Ne craindra point les regards d’un jaloux. L’Amant la quite, et feint d’estre en couroux ; Puis, tout grondant : Vous me la donnez bonne, Aldobrandin ! je n’entendois cela. Autant vaudroit n’estre avecque personne Que d’estre avec Madame que voila. Si vous trouvez Chevaux à ce prix là, Vous les devez prendre, sur ma parole. Le mien hannit du moins ; mais cette idole Est proprement un fort joly poisson. Or sus, j’en tiens ; ce m’est une leçon. Quiconque veut le reste du quart d’heure N’a qu’à parler ; j’en feray juste prix. Aldobrandin rit si fort, qu’il en pleure. Ces jeunes gens, dit-il, en leurs esprits 392 Mettent toûjours quelque haute entreprise. Nostre féal, vous laschez trop tost prise ; Avec le temps on en viendroit à bout. J’y tiendray l’œil ; car ce n’est pas là tout : Nous y sçavons encor quelque rubrique ; Et cependant, Monsieur le Magnifique, La haquenée est nettement à nous ; Plus ne fera de dépense chez vous. Des-aujourd’huy, qu’il ne vous en déplaise, Vous me verrez dessus fort à mon aise Dans le chemin de ma maison des champs. Il n’y manqua, sur le soir ; et nos gens Au rendez-vous tout aussi peu manquerent. Dire comment les choses s’y passerent, C’est un détail trop long ; lecteur prudent, Je m’en remets à ton bon jugement : La Dame estoit jeune, fringante et belle, L’Amant bien fait, et tous deux fort épris. Trois rendez-vous coup sur coup furent pris ; Moins n’en valoit si gentille femelle. Aucun peril, nul mauvais accident, Bons dormitifs en or comme en argent Aux doüagnas, et bonne sentinelle. Un pavillon vers le bout du jardin Vint à propos : Messire Aldobrandin Ne l’avoit fait bâtir pour cet usage. Conclusion, qu’il prit en cocüage Tous ses degrez ; un seul ne luy manqua, Tant sceut joüer son jeu la haquenée ! 393 Contant ne fut d’une seule journée Pour l’éprouver ; aux champs il demeura Trois jours entiers, sans doute ny scrupule. J’en connois bien qui ne sont si chanceux ; Car ils ont femme, et n’ont Cheval ny Mule, Sçachant de plus tout ce qu’on fait chez eux. XVI. — LE TABLEAU. On m’engage à conter d’une maniere honneste Le sujet d’un de ces tableaux Sur lesquels on met des rideaux ; Il me faut tirer de ma teste Nombre de traits nouveaux, piquans et delicats, Qui disent et ne disent pas, Et qui soient entendus sans notes Des Agnés mesme les plus sottes. Ce n’est pas coucher gros ; ces extremes Agnés Sont oiseaux qu’on ne vit jamais. Toute Matrône sage, a ce que dit Catule, Regarde volontiers le gigantesque don Fait au fruit de Vénus par la main de Junon[38] ; A ce plaisant objet si quelqu’une recule, 394 Cette quelqu’une dissimule. Ce principe posé, pourquoy plus de scrupule, Pourquoy moins de licence aux oreilles qu’aux yeux ? Puisqu’on le veut ainsi, je feray de mon mieux : Nuls traits à découvert n’auront icy de place ; Tout y sera voilé, mais de gaze, et si bien, Que je crois qu’on n’en perdra rien. Qui pense finement et s’exprime avec grace Fait tout passer, car tout passe ; Je l’ay cent fois éprouvé : Quand le mot est bien trouvé, Le sexe, en sa faveur, à la chose pardonne : Ce n’est plus elle alors, c’est elle encor pourtant ; Vous ne faites rougir personne, Et tout le monde vous entend. J’ay besoin aujourd’huy de cet art important. Pourquoy ? me dira-t-on, puisque sur ces merveilles Le sexe porte l’œil sans toutes ces façons. Je réponds à cela : Chastes sont ses oreilles, Encor que les yeux soient fripons. Je veux, quoy qu’il en soit, expliquer à des belles Cette chaise rompuë, et ce rustre tombé. Muses, venez m’ayder ; mais vous estes pucelles, Au joly jeu d’amour ne sçachant A ny B : Muses, ne bougez donc ; seulement par bonté Dites au Dieu des vers que dans mon entreprise Il est bon qu’il me favorise, Et de mes mots fasse le choix, 395 Ou je diray quelque sotise Qui me fera donner du busque sur les doigts. C’est assez raisonner ; venons à la peinture : Elle contient une avanture Arrivée au pays d’Amours. Jadis la ville de Citere Avoit en l’un de ses faux-bourgs Un Monastere ; Venus en fit un Séminaire. Il estoit de Nonains, et je puis dire ainsi Qu’il estoit de galans aussi. En ce lieu hantoient d’ordinaire Gens de Cour, Gens de Ville, et Sacrificateurs, Et Docteurs, Et Bacheliers sur tout. Un de ce dernier ordre Passoit dans la maison pour estre des Amis. Propre, toûjours razé, bien-disant, et beau-fils, Sur son chapeau luisant, sur son rabat bien mis, La médisance n’eust sceu mordre. Ce qu’il avoit de plus charmant, C’est que deux des Nonains alternativement En tiroient maint et maint service. L’une n’avoit quité les atours de Novice Que depuis quelques mois ; l’autre encor les portoit. La moins jeune à peine contoit Un an entier par dessus seize : Aage propre à soutenir these, These d’amour : le Bachelier Leur avoit rendu familier 396 Chaque poinct de cette science, Et le tout par experience. Une assignation pleine d’impatience Fut un jour par les sœurs donnée à cet Amant ; Et, pour rendre complet le divertissement, Bacchus avec Cérés, de qui la compagnie Met Venus en train bien souvent, Devoient estre ce coup de la cérémonie. Propreté toucha seule aux apprets du régal ; Elle sceut s’en tirer avec beaucoup de grace : Tout passa par ses mains, et le vin et la glace, Et les caraffes de cristal ; On s’y seroit miré. Flore à l’haleine d’ambre Sema de fleurs toute la chambre ; Elle en fit un jardin. Sur le linge, ces fleurs Formoient des las d’amour, et le chifre des sœurs, Leurs Cloistrieres excellences Aimoient fort ces magnificences : C’est un plaisir de None. Au reste, leur beauté Aiguisoit l’appetit aussi de son costé. Mille secrettes circonstances De leurs corps polis et charmans Augmentoient l’ardeur des Amans. Leur taille estoit presque semblable ; Blancheur, delicatesse, embonpoint raisonnable, Fermeté ; tout charmoit, tout estoit fait au tour. En mille endroits nichoit l’amour : Sous une guimpe, un voile, et sous un scapulaire, 397 Sous ceci, sous cela que void peu l’œil du jour, Si celuy du galant ne l’appelle au mistere. A ces sœurs l’enfant de Cytere Mille fois le jour s’en venoit Les bras ouverts, et les prenoit L’une aprés l’autre pour sa mère. Tel ce couple attendoit le Bachelier trop lent ; Et de luy, tout en l’attendant, Elles disoient du mal, puis du bien ; puis les belles Imputoient son retardement A quelques amitiez nouvelles. Qui peut le retenir ? disoit l’une ; est-ce amour ? Est-ce affaire ? est-ce maladie ? Qu’il y revienne de sa vie, Disoit l’autre ; il aura son tour. Tandis qu’elles cherchoient là dessous du mystere, Passe un Mazet portant à la dépositaire Certain fardeau peu necessaire : Ce n’estoit qu’un prétexte ; et, selon qu’on m’a dit, Cette dépositaire, ayant grand appetit, Faisoit sa portion des talens de ce Rustre, Tenu, dans tels repas, pour un traiteur illustre. Le coquin, lourd d’ailleurs, et de trés court esprit, A la cellule se méprit ; Il alla chez les attendantes Fraper avec ses mains pesantes, On ouvre, on est surpris, on le maudit d’abord, Puis on void que c’est un tresor. 398 Les Nonains s’éclatent de rire. Toutes deux commencent à dire, Comme si toutes deux s’étoient donné le mot : Servons nous de ce maistre sot ; Il vaut bien l’autre ; que t’en semble ? La Professe ajoûta : C’est trés bien avisé. Qu’atendions-nous ici ? Qu’il nous fût debité De beaux discours ? Non, non, ny rien qui leur ressemble. Ce pitaut doit valoir, pour le poinct souhaité, Bachelier et Docteur ensemble. Elle en jugeoit trés-bien : la taille du garçon, Sa simplicité, sa façon, Et le peu d’interest qu’en tout il sembloit prendre, Faisoient de luy beaucoup attendre. C’estoit l’homme d’Esope ; il ne songeoit à rien ; Mais il buvoit et mangeoit bien ; Et, si Xantus l’eust laissé faire, Il auroit poussé loin l’affaire. Ainsi, bientost apprivoisé, Il se trouva tout-disposé Pour executer sans remise Les ordres des Nonains, les servant à leur guise Dans son office de Mazet, Dont il luy fut donné par les sœurs un brévet. Icy la peinture commence : Nous voilà parvenus au poinct. Dieu des vers, ne me quite point ; 399 J’ay recours à ton assistance. Dy moy pourquoy ce Rustre assis, Sans peine de sa part, et trés-fort à son aise, Laisse le soin de tout aux amoureux soucis De sœur Claude et de sœur Terese. N’auroit-il pas mieux fait de leur donner la chaise ? Il me semble des-ja que je vois Apollon Qui me dit : Tout beau ! ces matieres A fonds ne s’examinent gueres. J’entends ; et l’amour est un étrange garçon ; J’ay tort d’ériger un fripon En Maistre de ceremonies. Dés qu’il entre en une maison, Regles et loix en sont bannies ; Sa fantaisie est sa raison. Le voila qui rompt tout : c’est assez sa coûtume : Ses jeux sont violens. A terre on vid bien tost Le galand Catedral. Ou soit par le défaut De la chaise un peu foible, ou soit que du pitaud Le corps ne fust pas fait de plume, Ou soit que sœur Terese eust chargé d’action Son discours véhément et plein d’émotion, On entendit craquer l’amoureuse tribune : Le Rustre tombe à terre en cette occasion. Ce premier poinct eut par fortune Malheureuse conclusion. Censeurs, n’aprochez point d’icy vostre œil prophane, 400 Vous, gens de bien, voyez comme sœur Claude mit Un tel incident à profit. Terese en ce malheur perdit la tramontane : Claude la débusqua, s’emparant du timon. Terese, pire qu’un demon, Tasche à la retirer, et se remettre au trosne ; Mais celle-cy n’est pas personne A ceder un poste si doux. Sœur Claude, prenez garde à vous ; Terese en veut venir aux coups : Elle a le poing levé. Qu’elle ayt. C’est bien répondre : Quiconque est occupé comme vous ne sent rien. Je ne m’étonne pas que vous sçachiez confondre Un petit mal dans un grand bien. Malgré la colere marquée Sur le front de la débusquée, Claude suit son chemin ; le Rustre aussi le sien Terese est mal contante, et gronde. Les plaisirs de Venus sont sources de debats ; Leur fureur n’a point de seconde : J’en prens à tesmoin les combats Qu’on vid sur la terre et sur l’onde, Lorsque Paris à Menelas Osta la merveille du monde. Qu’un Pitaut faisant naistre un aussi grand procés Tinst icy lieu d’Helene, une foy sans excés Le peut croire, et fort bien ; troublez None en sa joye Vous verrez la guerre de Troye[39] . Quoy que Bellone ayt part icy, 401 J’y vois peu de corps de cuirasse ; Dame Venus se couvre ainsi Quand elle entre en champ clos avec le Dieu de Trace. Cette armure a beaucoup de grace. Belles, vous m’entendez ; je n’en diray pas plus : L’habit de guerre de Venus Est plein de choses admirables ! Les Ciclopes aux membres nus Forgent peu de harnois qui lui soient comparables ; Celuy du preux Achille auroit esté plus beau, Si Vulcan eust dessus gravé nostre tableau. Or ay-je des Nonains mis en vers l’avanture, Mais non avec des traits dignes de l’action ; Et comme celle-cy déchet dans la peinture, La peinture déchet dans ma description. Les mots et les couleurs ne sont choses pareilles ; Ny les yeux ne sont les oreilles. J’ay laissé long-temps au filet Sœur Terese la détrônée : Elle eut son tour ; nostre mazet Partagea si bien sa journée Que chacun fut content. L’histoire finit là ; Du festin pas un mot. Je veux croire, et pour cause, Que l’on but et que l’on mangea ; Ce fut l’intermede et la pose. Enfin tout alla bien, horsmis qu’en bonne foy L’heure du rendez-vous m’enbarasse. Et pourquoy ? 402 Si l’Amant ne vint pas, sœur Claude et sœur Terese Eurent à tout le moins dequoy se consoler ; S’il vint, on sceut cacher le lourdaut et la chaise ; L’Amant trouva bien tost encor à qui parler. 1. ↑ Ces contes n’ont pas été publiés ouvertement en France du vivant de La Fontaine ; la vente en a même été interdite à Paris, par une sentence de police du 5 avril 1675. Ils ont paru sous la rubrique de Mons en 1674 et en 1675, et sous celle d’Amsterdam en 1676. Comme il est impossible, dans ces circonstances, de savoir à quelle édition l’auteur a donné ses soins, nous suivons le texte de la première, en indiquant les modifications successives qu’il a subies. 2. ↑ Dans l’édition de Mons de 1675, comme au lieu de comment dans tous les endroits où ce vers est reproduit. 3. ↑ Les quatre vers qui précèdent ont été supprimés dans toutes les éditions, à partir de celle de 1685, et n’ont pas été recueillis par M. Walckenaer. 4. ↑ Même observation pour ce vers. 5. ↑ Vers supprimé dans toutes les éditions à partir de celle de 1685. 6. ↑ Ces quatre derniers vers ont été retranchés dans toutes les éditions, à parfir de celle de 1685. 7. ↑ Dans toutes les éditions, à partir de celle de 1685 : L’Abbesse malade. 8. ↑ A partir de 1685 : Que Brebis sont la plûpart des personnes. 9. ↑ Les trente-huit vers précédents, à partir de : « Je le répète… » sont supprimés dans l’édition de 1685 et dans les suivantes, et remplacés par celui-ci : Agnés passa, puis autre Sœur, puis une. 10. ↑ Edition de 1675?, sans lieu, et édition de 1685 : Luy vint sans peine approuver telle chose. 11. ↑ Ces cinq derniers vers sont supprimés dans toutes les éditions, à partir de 1685. 12. ↑ Ce conte a d’abord été publié isolément, sans mention de lieu ni de date ; il forme 8 pages in-8 imprimées en caractères italiques. C’est cette édition que nous suivons. 13. ↑ Dans les éditions postérieures ces deux derniers vers sont remplacés par les quatre suivants : Peut-estre un jour nous l’obtiendrons. Amen, 403 Ainsi soit-il ! Semblable induit en France Viendroit fort bien, j’en réponds ; car nos gens Sont grands troqueurs. Dieu nous crea changeans. 14. ↑ Editions suivantes : Nostre Pasteur a bien changé de Cure. 15. ↑ Dans les éditions suivantes, top au lieu de tope qui donne au vers une syllabe de trop. 16. ↑ Editions suivantes : Dans ce Village… 17. ↑ Editions suivantes : Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achepte. 18. ↑ Editions suivantes : Ne soient pas gens à cuire en mesme four. 19. ↑ Editions suivantes : Et plus friand que n’est maistre Himenée. 20. ↑ Nous avons vu, dans les archives du Palais de Justice, l’original d’un arrêt du Parlement, rendu dans cette cause ou dans une cause semblable, dit M. Walckenaer, qui, par malheur, ne donne à ce sujet aucune indication précise. 21. ↑ Editions de 1674, de 1675 et de 1676 : En plein bareau… 22. ↑ Editions de 1674, de 1675 et de 1676 : Qui fasse aller cette affaire au bonnet. Ces dix derniers ont été supprimés à partir de l’édition de 1685. 23. ↑ Allusion aux vers sulvants : Hæc ubi supposuit dextro corpus mihi lævum, Ilia et Egeria est : do nomen quodlibet illi. (Lib. I, sat. II, V. 125-126) 24. ↑ C’est un jour où tous les Curez du Diocèse s’assemblent, pour parler des affaires communes, chez quelqu’un d’eux, qui leur donne à disner ordinairement ; et cela se fait tous les mois. (Note de La Fontaine.) 25. ↑ Rabelais, liv. IV, chap. XLV-XLVII. 26. ↑ Edition de 1685 : Au son des luts… 27. ↑ Desplaisante, dans l’édition de 1675 (sans lieu) et dans celle de 1685. 28. ↑ Edition de Gaspard Migeon, 1675 : Il s’en tient donc pour averti. 29. ↑ La Fontaine se rappelle ici ce passage de Régnier : L’amour est une affection Qui par les yeux dans le cœur entre. 404 (Epigrammes, page 335 de l’édition de la Bibliothèque elzevirienne. ) Mais heureusement il s’arrête à temps. 30. ↑ Ces deux derniers vers ont été supprimés à partir de l’édition de 1685. 31. ↑ On lit ici logis au lieu de marché dans toutes les éditions publiées du vivant de l’auteur. C’est seulement en 1710 que ce dernier mot paroît. La correction qui a été faite semble indispensable, mais les éditeurs modernes auroient dû, tout en l’adoptant, faire connoître l’état du texte. 32. ↑ Dans les Trocqueurs, p. 244 : Le Changement de Mets réjouit l’homme. 33. ↑ Nous sommes beaux ; nous avons de l’esprit ; Avec cela bonnes lettres de change ; Il faudroit estre bien estrange Pour resister à tant d’appas. (Ci-dessus, page 17.) Pour tout carquois, d’une large escarcelle En ce pays le Dieu d’amour se sert. (Page 26.) Pour de l’argent, et non par tromperie, (Comme le monde est à present bâty) L’on vous croiroit venuë en ce lieu-cy. (Page 29. ) Gratis est mort ; plus d’Amour sans payer : En beaux Louys se content les fleuretes. (Page 107. ) Celuy-là parle une langue Barbare Qui l’or en main n’explique ses desirs. (Page 108.) … Quelle affaire ne fait point Ce bien-heureux métail, l’argent, maistre du monde ? (Page 188.) A pleines mains il vous jettoit l’argent : Sçachant trés-bien qu’en amour comme en guerre On ne doit plaindre un métail qui fait tout. (Page 193.) La clef du coffre fort et des cœurs, c’est la mesme. (Page 220.) 34. ↑ L’ordre de la Toison-d’Or, institué en 1430 par Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne. -- « Ledict duc Philippes, gouvernant avec beaucoup de privauté une Dame de Bruges, doüée d’une exquise beauté, et entrant du 405 matin en sa Chambre, trouva sur sa toilette de la Toison de son Païs d’Embas, dont ceste Dame mal soigneuse donna suject de rire aux Gentils-hommes suivants dudict Duc, qui, pour couvrir ce mystere, fit serment que tel s’estoit moqué de telle Toison, qui n’auroit pas l’honneur de porter un Collier d’un Ordre de la Toison qu’il designoit d’establir pour l’Amour de sa Dame. » (Le Théatre d’honneur et de chevalerie, par André Favyn. Paris, R. Foüet, 1620, 2 vol. in-4.) 35. ↑ Tâche, dans les deux éditions de 1675. 36. ↑ Les broüillards, dans l’édition de 1685. 37. ↑ A partir de l’édition de 1685, ces cinq derniers vers sont remplacés par les trois suivants : Mari jaloux ; non comme d’une femme, Mais comme qui depuis peu jouïroit D’une Filis. Cet homme la veilloit…. 38. ↑ Allusion aux deux vers suivants qui sont dans l’épi gramme VIII des Priapées ; ils ne sont pas de Catulle, comme le dit La Fontaine, mais d’un anonyme. Nimirum sapiunt, videntque magnam Matronæ quoque mentulam libenter. (Note de M, Boissonade.) 39. ↑ Ces quatre derniers vers ont été supprimés à partir de l’édition de 1685. 406 CINQUIESME PARTIE[1] I. — LA CLOCHETTE. CONTE. Combien l’homme est inconstant, divers, Foible, leger, tenant mal sa parole ! J’avois juré hautement en mes vers[2] , De renoncer à tout conte frivole : Et quand juré ? c’est ce qui me confond ; Depuis deux jours j’ay fait cette promesse. Puis fiez-vous à Rimeur qui répond D’un seul moment. Dieu ne fit la sagesse Pour les cerveaux qui hantent les neuf Sœurs : Trop bien ont-ils quelque art qui vous peut plaire, Quelque jargon plein d’assez de douceurs ; Mais d’être sûrs ce n’est là leur affaire. Si me faut-il trouver, n’en fût-il point, Temperament pour accorder ce poinct ; Et, supposé que quant à la matiere J’eusse failly, du moins pourrois-je pas Le reparer, par la forme, en tout cas ? Voyons cecy. Vous sçaurez que naguere 407 Dans la Touraine un jeune Bachelier.... (Interpretez ce mot à vôtre guise : L’usage en fut autrefois familier Pour dire ceux qui n’ont la barbe grise ; Ores ce sont supposts de sainte Eglise.) Le nôtre soit sans plus un jouvenceau Qui dans les prez, sur le bord d’un ruisseau, Vous cajoloit la jeune bachelette Aux blanches dents, aux pieds nus, aux corps gent, Pendant qu’Io, portant une clochette, Aux environs alloit l’herbe mangeant. Nôtre galand vous lorgne une fillette, De celles-là que je viens d’exprimer. Le malheur fut qu’elle étoit trop jeunette, Et d’âge encore incapable d’aimer. Non qu’à treize ans on y soit inhabile ; Même les loix ont avancé ce temps[3] : Les loix songeoient aux personnes de ville, Bien que l’amour semble né pour les champs. Le Bachelier déploya sa science. Ce fut en vain ; le peu d’experience, L’humeur farouche, ou bien l’aversion, Ou tous les trois firent que la bergere, Pour qui l’amour étoit langue étrangere, Répondit mal à tant de passion. Que fit l’amant ? Croyant tout artifice Libre en amours, sur le rez de la nuit[4] Le compaguon détourne une genisse 408 De ce bétail par la fille conduit. Le demeurant, non conté par la belle (Jeunesse n’a les soins qui sont requis), Prit aussi-tôt le chemin du logis. Sa mere, étant moins oublieuse qu’elle, Vid qu’il manquoit une piéce au Troupeau. Dieu sçait la vie ! elle tance Isabeau, Vous la renvoye ; et la jeune pucelle S’en va pleurant, et demande aux échos Si pas un d’eux ne sçait nulle nouvelle De celle-là, dont le drôle à propos Avoit d’abord étoupé la clochette : Puis il la prit, et, la faisant sonner[5] , Il se fit suivre ; et tant que la fillette Au fonds d’un bois se.laissa détourner. Jugez, Lecteur, quelle fut sa surprise Quand elle oüit la voix de son amant. Belle, dit-il, toute chose est permise Pour se tirer de l’amoureux tourment. A ce discours, la fille toute en transe Remplit de cris ces lieux peu frequentez Nul n’accourut. O belles ! évitez Le fonds des bois, et leur vaste silence. II. — LE FLEUVE SCAMANDRE. CONTE. 409 Me voila prest à conter de plus belle ; Amour le veut, et rit de mon serment : Hommes et Dieux, tout est sous sa tutelle, Tout obeït, tout cede à cet enfant. J’ay desormais besoin, en le chantant, De traits moins forts et déguisans la chose ; Car, aprés tout, je ne veux être cause D’aucun abus ; que plûtôt mes écrits Manquent de sel, et ne soient d’aucun prix ! Si dans ces vers j’introduis et je chante Certain trompeur et certaine innocente, C’est dans la veuë et dans l’intention Qu’on se meffie en telle occasion. J’ouvre l’esprit, et rends le sexe habile A se garder de ces pieges divers. Sotte ignorance en fait trebucher mille, Contre une seule à qui nuiroient mes vers. J’ai lû qu’un Orateur estimé dans la Grece, Des beaux Arts autrefois souveraine Maîtresse, Banni de son pays, voulut voir le séjour Où subsistoient encor les ruïnes de Troye ; Cimon, son camarade, eut sa part de la joye. Du débris d’Ilion s’étoit construit un bourg Noble par ses malheurs : là Priam et sa Cour N’étoient plus que des noms dont le Temps fait sa proye. 410 Ilion, ton nom seul a des charmes pour moy ; Lieu fécond en sujets propres à nôtre employ, Ne verray-je jamais rien de toy, ny la place De ces murs élevez et détruits par des Dieux, Ny ces champs où couroient la fureur et l’audace, Ny des temps fabuleux enfin la moindre trace Qui pût me presenter l’image de ces lieux ? Pour revenir au fait, et ne point trop m’étendre, Cimon, le Heros de ces vers, Se promenoit prés du Scamandre. Une jeune ingenuë en ce lieu se vient rendre, Et goûter la fraicheur sur ces bords toûjours verts. Son voile au gré des vens va flotant dans les airs ; Sa parure est sans art ; elle a l’air de bergere, Une beauté naïve, une taille legere. Cimon en est surpris, et croit que sur ces bords Venus vient étaler ses plus rares trésors. Un antre étoit auprés : l’innocente pucelle Sans soupçon y descend, aussi simple que belle. Le chaud, la solitude, et quelque Dieu malin, L’inviterent d’abord à prendre un demi bain. Nôtre banni se cache ; il contemple, il admire ; Il ne sçait quels charmes élire ; Il devore des yeux et du cœur cent beautez. Comme on étoit remply de ces Divinitez Que la Fable a dans son Empire, Il songe à profiter de l’erreur de ces temps, Prend l’air d’un Dieu des eaux, moüille ses vétemens, Se couronne de joncs et d’herbe degoutante, 411 Puis invoque Mercure et le Dieu des Amans. Contre tant de trompeurs qu’eût fait une innocente ? La belle enfin découvre un pied dont la blancheur Auroit fait honte à Galatée, Puis le plonge en l’onde argentée, Et regarde ses lys, non sans quelque pudeur. Pendant qu’à cet objet sa veuë est arrétée, Cimon aproche d’elle ; elle court se cacher Dans le plus profond du rocher. Je suis, dit-il, le Dieu qui commande à cette onde ; Soyez-en la Déesse, et regnez avec moy : Peu de Fleuves pourroient dans leur grotte profonde Partager avec vous un aussi digne employ. Mon cristal est trés-pur ; mon cœur l’est davantage : Je couvriray pour vous de fleurs tout ce rivage : Trop heureux si vos pas le daignent honorer, Et qu’au fonds de mes eaux vous daigniez vous mirer ! Je rendray toutes vos Compagnes Nymphes aussi, soit aux montagnes, Soit aux eaux, soit aux bois ; car j’étends mon pouvoir Sur tout ce que vôtre œil à la ronde peut voir. L’éloquence du Dieu, la peur de luy déplaire, Malgré quelque pudeur qui gâstoit le mystere, Conclurent tout en peu de temps. La superstition cause mille accidents. On dit même qu’Amour intervint à l’affaire. Tout fier de ce succés, le Banni dit adieu. 412 Revenez, dit-il, en ce lieu : Vous garderez que l’on ne sçache Un hymen qu’il faut que je cache : Nous le declarerons quand j’en auray parlé Au conseil qui sera dans l’Olimpe assemblé. La nouvelle Déesse à ces mots se retire ; Contente ? Amour le sçait. Un mois se passe et deux, Sans que pas un du bourg s’apperceût de leurs jeux. O mortels ! est-il dit qu’à force d’être heureux Vous ne le soyez plus ! Le Banni, sans rien dire, Ne va plus visiter cet antre si souvent. Une nopce enfin arrivant, Tous, pour la voir passer, sous l’orme se vont rendre. La Belle apperçoit l’homme, et crie en ce moment : Ah ! voila le fleuve Scamandre ! On s’étonne, on la presse ; elle dit bonnement Que son hymen se va conclure au Firmament. On en rit ; car que faire ? Aucuns à coups de pierre Poursuivirent le Dieu, qui s’enfuit à grand’erre ; D’autres rirent sans plus. Je croy qu’en ce temps-cy L’on feroit au Scamandre un trés-méchant party. En ce temps-là semblables crimes S’excusoient aisément : tous temps, toutes maximes. L’épouse du Scamandre en fut quitte à la fin Pour quelques traits de raillerie : Même un de ses amans l’en trouva plus jolie. C’est un goust : il s’offrit à luy donner la main. Les Dieux ne gâtent rien : puis, quand ils seroient cause 413 Qu’une fille en valût un peu moins, dotez-la, Vous trouverez qui la prendra : L’argent repare toute chose. III. — LA CONFIDENTE SANS LE SÇAVOIR, OU LE STRATAGÊME. Conte. Je ne connois Rhéteur ny Maître és Arts Tel que l’Amour ; il excelle en bien dire ; Ses argumens, ce sont de doux regards, De tendres pleurs, un gracieux sourire. La guerre aussi s’exerce en son Empire : Tantôt il met aux champs ses étendars ; Tantôt, couvrant sa marche et ses finesses, Il prend des cœurs entourez de ramparts, Je le soûtiens : posez deux forteresses ; Qu’il en batte une, une autre le Dieu Mars : Que celuy-cy fasse agir tout un monde, Qu’il soit armé, qu’il ne luy manque rien ; Devant son fort je veux qu’il se morfonde : 414 Amour tout nud fera rendre le sien. C’est l’inventeur des tours et stratagêmes. J’en vais dire un de mes plus favoris : J’en ay bien lû, j’en vois pratiquer mêmes, Et d’assez bons, qui ne sont rien au prix.

La jeune Aminte, à Geronte donnée,

Meritoit mieux qu’un si triste hymenée ; Elle avoit pris en cet homme un époux Malgracieux, incommode, et jaloux. Il étoit vieux ; elle, à peine en cet âge Où, quand un cœur n’a point encore aymé, D’un doux objet il est bien-tôt charmé. Celuy d’Aminte ayant sur son passage Trouvé Cleon, beau, bien fait, jeune, et sage, Il s’acquita de ce premier tribut, Trop bien peut-être, et mieux qu’il ne falut : Non toutefois que la belle n’oppose Devoir et tout à ce doux sentiment ; Mais lors qu’Amour prend le fatal moment, Devoir et tout, et rien c’est même chose. Le but d’Aminte en cette passion Estoit, sans plus, la consolation D’un entretien sans crime, où la pauvrette Versât ses soins en une ame discrette. Je croirois bien qu’ainsi l’on le prétend ; Mais l’appetit vient toûjours en mangeant : Le plus seur est ne se point mettre à table. Aminte croit rendre Cleon traitable : 415 Pauvre ignorante ! elle songe au moyen De l’engager à ce simple entretien, De luy laisser entrevoir quelque estime, Quelque amitié, quelque chose de plus, Sans y méler rien que de legitime : Plûtôt la mort empêchât tel abus ! Le poinct étoit d’entamer cette afaire. Les lettres sont un étrange mystere ; Il en provient maint et maint accident ; Le meilleur est quelque seur confident. Où le trouver ? Geronte est homme à craindre. J’ay dit tantôt qu’Amour sçavoit atteindre A ses desseins d’une ou d’autre façon ; Cecy me sert de preuve et de leçon. Cleon avoit une vieille parente, Severe et prude, et qui s’attribuoit Autorité sur luy de gouvernante. Madame Alis (ainsi l’on l’appelloit) Par un beau jour eut de la jeune Aminte Ce compliment, ou plûtôt cette plainte : Je ne sçais pas pourquoy vôtre parent, Qui m’est et fut toûjours indifferent, Et le sera tout le temps de ma vie, A de m’aymer conceu la fantaisie. Sous ma fenêtre il passe incessamment ; Je ne sçaurois faire un pas seulement Que je ne l’aye aussi-tôt à mes trousses ; Lettres, billets pleins de paroles douces, Me sont donnez par une dont le nom 416 Vous est connu : je le tais, pour raison. Faites cesser, pour Dieu ! cette poursuite ; Elle n’aura qu’une mauvaise suite : Mon mari peut prendre feu là-dessus. Quant à Cleon, ses pas sont superflus : Dites le luy de ma part, je vous prie. Madame Alis la loüe, et luy promet De voir Cleon, de luy parler si net Que de l’aymer il n’aura plus d’envie. Cleon va voir Alis le lendemain : Elle luy parle, et le pauvre homme nie Avec sermens qu’il eut un tel dessein. Madame Alis l’appelle enfant du diable. Tout vilain cas, dit-elle, est reniable ; Ces sermens vains et peu dignes de foy Meriteroient qu’on vous fist vôtre sausse. Laissons cela : la chose est vraye ou fausse ; Mais, fausse ou vraye, il faut, et croyez-moy, Vous mettre bien dans la tête qu’Aminte Est femme sage, honnête, et hors d’atteinte : Renoncez-y. Je le puis aisément, Reprit Cleon. Puis, au même moment, Il va chez luy songer à cette afaire : Rien ne luy peut débroüiller le mystere. Trois jours n’étoient passez entierement Que revoicy chez Alis nôtre Belle. Vous n’avez pas, Madame, luy dit-elle, Encore veu, je pense, nôtre Amant ; 417 De plus en plus sa poursuite s’augmente. Madame Alis s’emporte, se tourmente : Quel malheureux ! Puis, l’autre la quittant, Elle le mande. Il vient tout à l’instant. Dire en quels mots Alis fit sa harangue, Il me faudroit une langue de fer ; Et, quand de fer j’aurois même la langue, Je n’y pourrois parvenir : tout l’enfer Fut employé dans cette reprimande. Allez, satan ; allez, vray lucifer, Maudit de Dieu. La fureur fut si grande, Que le pauvre homme, étourdi dés l’abord, Ne sceut que dire ; avoüer qu’il eût tort, C’étoit trahir par trop sa conscience. Il s’en retourne, il rumine, il repense, Il rêve tant, qu’enfin il dit en soy : Si c’étoit là quelque ruse d’Aminte ! Je trouve, helas ! mon devoir dans sa plainte. Elle me dit : O Cleon ! aime-moy, Ayme-moy donc, en disant que je l’ayme. Je l’ayme aussi, tant pour son stratagême Que pour ses traits. J’avouë en bonne foy Que mon esprit d’abord n’y voyoit goute ; Mais à present je ne fais aucun doute ; Aminte veut mon cœur assurémenat. Ah ! si j’osois, dés ce même moment Je l’irois voir ; et, plein de confiance, Je luy dirois quelle est la violence, Quel est le feu dont je me sens épris. 418 Pourquoy n’oser ? offense pour offense, L’amour vaut mieux encor que le mépris. Mais si l’époux m’attrapoit au logis !… Laissons-la faire, et laissons-nous conduire. Trois autres jours n’étoient passez encor, Qu’Aminte va chez Alis, pour instruire Son cher Cleon du bon-heur de son sort. Il faut, dit-elle, enfin que je deserte ; Vôtre parent a résolu ma perte ; Il me prétend avoir par des presens : Moy, des presens ! c’est bien choisir sa femme. Tenez, voila rubis et diamans ; Voila bien pis ; c’est mon portrait, Madame : Assurément de memoire on l’a fait, Car mon Epoux a tout seul mon portrait. A mon lever, cette personne honnête Que vous sçavez, et dont je tais le nom, S’en est venue, et m’a laissé ce don. Vôtre parent merite qu’à la tête On le luy jette, et s’il étoit icy… Je ne me sens presque pas de colere. Oyez le reste : il m’a fait dire aussi Qu’il sçait fort bien qu’aujourd’huy pour affaire Mon mari couche à sa maison des cbamps ; Qu’incontinent qu’il croira que mes gens Seront couchez et dans leur premier somme, Il se rendra devers mon cabinet. Qu’espere-t-il ? pour qui me prend cet homme ? Un rendez-vous ! est-il fol en effet ? 419 Sans que je crains de commettre Geronte, Je poserois tantôt un si bon guet, Qu’il seroit pris ainsi qu’au trebuchet, Ou s’enfuiroit avec sa courte honte. Ces mots finis, Madame Aminte sort. Une heure aprés Cleon vint ; et d’abord On luy jetta les joyaux et la boëte : On l’auroit pris à la gorge au besoin. Eh bien ! cela vous semble-t il honnête ? Mais ce n’est rien, vous allez bien plus loin. Alis dit lors mot pour mot ce qu’Aminte Venoit de dire en sa derniere plainte. Cleon se tint pour dûment averti. J’aymois dit-il, il est vray, cette belle ; Mais, puisqu’il faut ne rien esperer d’elle, Je me retire et prendray ce parti. Vous ferez bien ; c’est celuy qu’il faut prendre, Luy dit Alis. Il ne le prit pourtant. Trop bien, minuit à grand’peine sonnant, Le compagnon sans faute se va rendre Devers l’endroit qu’Aminte avoit marqué. Le rendez-vous étoit bien expliqué ; Ne doutez pas qu’il n’y fût sans escorte. La jeune Aminte attendoit à la porte : Un profond somme occupoit tous les yeux ; Même ceux-là qui brillent dans les Cieux Estoient voilez par une épaisse nuë. Comme on avoit toute chose préveuë, Il entre vite et sans autres discours 420 Ils vont… ils vont au cabinet d’amours. Là le Galant dés l’abord se récrie, Comme la Dame étoit jeune et jolie, Sur sa beauté ; la bonté vint aprés ; Et celle-cy suivit l’autre de prés. Mais, dites-moy de grace, je vous prie, Qui vous a fait aviser de ce tour ? Car jamais tel ne se fit en amour : Sur les plus fins je prétens qu’il excelle, Et vous devez vous-même l’avoüer. Elle rougit, et n’en fut que plus belle ; Sur son esprit, sur ses traits, sur son zele, Il la loüa. Ne fit-il que loüer ? IV. — LE REMEDE. CONTE. Si l’on se plaît à l’image du Vray, Combien doit-on rechercher le Vray même ? J’en fais souvent dans mes contes l’essay, Et vois toûjours que sa force est extrême, Et qu’il attire à soy tous les esprits. Non qu’il ne faille en de pareils écrits 421 Feindre les noms ; le reste de l’affaire Se peut conter sans en rien déguiser : Mais, quant aux noms, il faut au moins les taire, Et c’est ainsi que je vais en user.

Prés du Mans donc, pays de Sapience,

Gens pesans l’air, fine fleur de Normand, Une pucelle eut n’aguere un amant Frais, delicat, et beau par excellence ; Jeune sur tout, à peine son menton S’étoit vétu de son premier coton. La fille étoit un parti d’importance ; Charmes et dot, aucun poinct n’y manquoit ; Tant et si bien, que chacun s’appliquoit A la gagner ; tout le Mans y couroit. Ce fut en vain ; car le cœur de la fille Inclinoit trop pour nôtre Jouvenceau : Les seuls parens, par un esprit Manceau, La destinoient pour une autre famille. Elle fit tant autour d’eux que l’amant, Bon gré, malgré, je ne sçay pas comment, Eut à la fin accés chez sa maîtresse. Leur indulgence, ou plûtôt son adresse, Peut être aussi son sang et sa noblesse, Les fit changer : que sçay-je quoy ? tout duit Aux gens heureux, car aux autres tout nuit. L’Amant le fut : les parens de la Belle Sceurent priser son merite et son zele. C’étoit là tout. Eh ! que faut-il encor ? 422 Force contant ; les biens du siecle d’or Ne sont plus biens, ce n’est qu’une ombre vaine. O temps heureux ! je prévois qu’avec peine Tu reviendras dans le pays du Maine ! Ton innocence eût secondé l’ardeur De nôtre Amant, et hâté cette affaire ; Mais des parens l’ordinaire lenteur Fit que la Belle, ayant fait dans son cœur Cet hymenée, acheva le mystere Selon les Us de l’isle de Cythere. Nos vieux Romans, en leur style plaisant, Nomment cela paroles de present. Nous y voyons pratiquer cet usage, Demi-amour et demi-mariage, Table d’attente, avant-goût de l’hymen. Amour n’y fit un trop long examen : Prêtre et parent tout ensemble, et Notaire, En peu de jours il consomma l’affaire : L’esprit Manceau n’eut point part à ce fait. Voilà nôtre homme heureux et satisfait, Passant les nuits avec son épousée ; Dire comment, ce seroit chose aisée ; Les doubles clefs, les bréches à l’enclos, Les menus dons qu’on fit à la Soubrette, Rendoient l’époux joüissant en repos D’une faveur douce autant que secrette. Avint pourtant que nôtre Belle un soir, En se plaignant, dit à sa gouvernante, Qui du secret n’étoit participante : 423 Je me sens mal ; n’y sçauroit-on pourvoir ? L’autre reprit : Il vous faut un Remede ; Demain matin nous en dirons deux mots. Minuit venu, l’époux mal à propos, Tout plein encor du feu qui le possede, Vient de sa part chercher soulagement, Car chacun sent icy-bas son tourment. On ne l’avoit averti de la chose. Il n’étoit pas sur les bords du sommeil Qui suit souvent l’amoureux appareil, Qu’incontinent l’Aurore aux doigts de rose Ayant ouvert les portes d’Orient, La gouvernante ouvrit tout en riant, Remede en main, les portes de la chambre : Par grand bon-heur il s’en rencontra deux ; Car la saison aprochoit de Septembre, Mois où le chaud et le froid sont douteux. La fille alors ne fut pas assez fine ; Elle n’avoit qu’à tenir bonne mine, Et faire entrer l’amant au fonds des draps, Chose facile autant que naturelle. L’émotion luy tourna la cervelle ; Elle se cache elle-même, et tous bas Dit en deux mots quel est son embarras. L’Amant fut sage ; il presenta pour elle Ce que Brunel à Marphise montra[6] . La Gouvernante, ayant mis ses lunettes, Sur le galant son adresse éprouva ; Du bain interne elle le regala, 424 Puis dit adieu, puis aprés s’en alla, Dieu la conduise, et toutes celles-là Qui vont nuisant aux amitiez secrettes ! Si tout cecy passoit pour des sornettes (Comme il se peut, je n’en voudrois jurer) On chercheroit dequoy me censurer. Les Critiqueurs sont un peuple severe ; Ils me diront : Vôtre Belle en sortit En fille sotte et n’ayant point d’esprit : Vous luy donnez un autre caractere ; Cela nous rend suspecte cette affaire : Nous avons lieu d’en douter ; auquel cas Vôtre prologue icy ne convient pas. Je répondray… Mais que sert de répondre ? C’est un procés qui n’auroit point de fin : Par cent raisons j’aurois beau les confondre ; Ciceron même y perdroit son latin. Il me suffit de n’avoir en l’ouvrage Rien avancé qu’aprés des gens de foy : J’ai mes garends : que veut-on davantage ? Chacun ne peut en dire autant que moy. V. — LES AVEUS INDISCRETS. CONTE. 425 Paris sans pair n’avoit en son enceinte Rien dont les yeux semblassent si ravis Que la belle, aimable et jeune Aminte, Fille à pourvoir, et des meilleurs partis. Sa mere encor la tenoit sous son aîle ; Son pere avoit du contant et du bien ; Faites état qu’il ne luy manquoit rien. Le beau Damon s’étant piqué pour elle, Elle receut les offres de son cœur : Il fit si bien l’esclave de la belle, Qu’il en devint le maître et le vainqueur, Bien entendu sous le nom d’hymenée ; Pas ne voudrois qu’on le crût autrement. L’an révolu, ce couple si charmant, Toûjours d’accord, de plus en plus s’aimant (Vous eussiez dit la premiere journée) Se promettoit la vigne de l’Abbé, Lors que Damon, sur ce propos tombé, Dit à sa femme : Un poinct trouble mon ame ; Je suis épris d’une si douce flâme, Que je voudrois n’avoir aimé que vous, Que mon cœur n’eût ressenty que vos coups, Qu’il n’eût logé que vôtre seule image, Digne, il est vray, de son premier hommage. J’ay cependant éprouvé d’autres feux : J’en dis ma coulpe, et j’en suis tout honteux. Il m’en souvient, la Nymphe étoit gentille, Au fonds d’un bois, l’Amour seul avec nous ; 426 Il fit si bien, si mal, me direz-vous, Que de ce fait il me reste une fille. Voila mon sort, dit Aminte à Damon : J’étois un jour seulette à la maison ; Il me vint voir certain fils de famille, Bien-fait et beau, d’agreable façon : J’en eus pitié ; mon naturel est bon, Et, pour conter tout de fil en aiguille, Il m’est resté de ce fait un garçon. Elle eut à peine achevé la parolle, Que du mari l’ame jalouse et folle Au desespoir s’abandonne aussi-tôt ; Il sort plein d’ire, il descend tout d’un saut, Rencontre un bast, se le met, et puis crie : Je suis basté. Chacun au bruit accourt, Les pere et mere, et toute la mégnie, Jusqu’aux voisins. Il dit, pour faire court, Le beau sujet d’une telle folie. Il ne faut pas que le Lecteur oublie Que les parens d’Aminte, bons Bourgeois, Et qui n’avoient que cette fille unique, La nourrissoient, et tout son domestique, Et son époux, sans que, hors cette fois, Rien eût troublé la paix de leur famille. La mere donc s’en va trouver sa fille ; Le pere suit, laisse sa femme entrer, Dans le dessein seulement d’écouter. La porte étoit entr’ouverte ; il s’approche Bref, il entend la noise et le reproche 427 Que fit sa femme à leur fille, en ces mots : Vous avez tort : j’ay veu beaucoup de sots, Et plus encor de sottes, en ma vie ; Mais qu’on pût voir telle indiscrétion, Qui l’auroit crû ? Car enfin, je vous prie, Qui vous forçoit ? Quelle obligation De reveler une chose semblable ? Plus d’une fille a forligné ; le diable Est bien subtil ; bien malins sont les gens : Non pour cela que l’on soit excusable ; Il nous faudroit toutes dans des Couvents Claquemurer jusques à l’hymenée. Moy qui vous parle ay même destinée ; J’en garde au cœur un sensible regret : J’eus trois enfans avant mon mariage. A vôtre pere ay-je dit ce secret ? En avons-nous fait plus mauvais ménage ? Ce discours fut à peine proferé, Que l’écoutant s’en court, et tout outré, Trouve du bast la sangle, et se l’attache, Puis va criant par tout : Je suis sanglé ! Chacun en rit, encor que chacun sçache Qu’il a dequoy faire rire à son tour. Les deux maris vont dans maint carrefour Criant, courant, chacun à sa maniere, Basté le gendre, et Sanglé le beau-pere. On doutera de ce dernier poinct-cy ; Mais il ne faut telles choses mécroire. Et, par exemple, écoutez bien cecy : 428 Quand Roland sceut les plaisirs et la gloire Que dans la grotte avoit eus son Rival, D’un coup de poing il tua son cheval. Pouvoit-il pas, trainant la pauvre bête, Mettre de plus la selle sur son dos ? Puis s’en aller, tout du haut de sa tête, Faire crier et redire aux Echos : Je suis basté, sanglé ! car il n’importe, Tous deux sont bons. Vous voyez de la sorte Que cecy peut contenir verité. Ce n’est assez, cela ne doit suffire ; Il faut aussi montrer l’utilité De ce recit ; je m’en vais vous la dire. L’heureux Damon me semble un pauvre sire : Sa confiance eut bien-tôt tout gâté. Pour la sotise et la simplicité De sa moitié, quant à moy, je l’admire. Se confesser à son propre mary ! Quelle folie ! Imprudence est un terme Foible à mon sens pour exprimer cecy. Mon discours donc en deux points se renferme. Le nœu d’hymen doit être respecté, Veut de la foy, veut de l’honnêteté : Si, par mal-heur, quelque atteinte un peu forte Le fait clocher d’un ou d’autre côté, Comportez-vous de maniere et de sorte Que ce secret ne soit point éventé : Gardez de faire aux égards banqueroute ; Mentir alors est digne de pardon. 429 Je donne icy de beaux conseils, sans doute : Les ay-je pris pour moy-même ? helas ! non. VI. — LA MATRONE D’EPHESE [7] . S’il est un conte usé, commun, et rebatu, C’est celuy qu’en ces vers j’accommode à ma guise. Et pourquoy donc le choisis-tu ? Qui t’engage à cette entreprise ? N’a-t-elle point déja produit assez d’écrits ? Quelle grace aura ta Matrone Au prix de celle de Petrone ? Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ? Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie, Voyons si dans mes Vers je l’auray rajeunie. Dans Ephese il fut autrefois Une Dame en sagesse et vertus sans égale, Et, selon la commune voix, Ayant sceu rafiner sur l’amour conjugale. Il n’étoit bruit que d’elle et de sa chasteté ; On l’alloit voir par rareté ; C’étoit l’honneur du sexe : heureuse sa patrie ! 430 Chaque mere à sa bru l’alleguoit pour Patron ; Chaque époux la prônoit à sa femme chérie : D’elle descendent ceux de la Prudoterie, Antique et celebre maison. Son mari l’aimoit d’amour folle. Il mourut. De dire comment, Ce seroit un détail frivole ; Il mourut, et son testament N’étoit plein que de legs qui l’auroient consolée, Si les biens réparoient la perte d’un mari Amoureux autant que cheri. Mainte veuve pourtant fait la déchevelée, Qui n’abandonne pas le soin du demeurant, Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant. Celle-cy, par ses cris, mettoit tout en allarme ; Celle-cy faisoit un vacarme, Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ; Bien qu’on sçache qu’en ces malheurs, De quelque desespoir qu’une ame soit atteinte, La douleur est toûjours moins forte que la plainte ; Toûjours un peu de faste entre parmi les pleurs. Chacun fit son devoir de dire à l’affligée Que tout a sa mesure, et que de tels regrets Pourroient pécher par leur excés : Chacun rendit par là sa douleur rengregée. Enfin, ne voulant plus joüir de la clarté Que son époux avoit perduë, Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté D’accompagner cette ombre aux enfers descenduë. 431 Et voyez ce que peut l’excessive amitié ! (Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie) Une esclave en ce lieu la suivit par pitié, Prête à mourir de compagnie ; Prête, je m’entends bien ; c’est à dire, en un mot, N’ayant examine qu’à demi ce complot, Et, jusques à l’effet, courageuse et hardie. L’esclave avec la Dame avoit été nourrie ; Toutes deux s’entraimoient, et cette passion Etoit cruë avec l’âge au cœur des deux femelles : Le monde entier à peine eût fourni deux modeles D’une telle inclination. Comme l’esclave avoit plus de sens que la Dame, Elle laissa passer les premiers mouvemens ; Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette ame Dans l’ordinaire train des communs sentimens. Aux consolations la veuve inaccessible S’appliquoit seulement à tout moyen possible De suivre le defunt aux noirs et tristes lieux. Le fer auroit été le plus court et le mieux, Mais la Dame vouloit paître encore ses yeux Du tresor qu’enfermoit la biere, Froide dépoüille et pourtant chere ; C’étoit là le seul aliment Qu’elle prist en ce monument. La faim donc fut celle des portes Qu’entre d’autres de tant de sortes Nôtre veuve choisit pour sortir d’icy bas. 432 Un jour se passe, et deux, sans autre nourriture Que ses profonds soûpirs, que ses frequens helas, Qu’un inutile et long murmure Contre les Dieux, le sort, et toute la nature, Enfin sa douleur n’obmit rien, Si la douleur doit s’exprimer si bien. Encore un autre mort faisoit sa residence Non loin de ce tombeau, mais bien differemment, Car il n’avoit pour monument Que le dessous d’une potence : Pour exemple aux voleurs on l’avolt là laissé, Un Soldat bien recompensé Le gardoit avec vigilance. Il étoit dit par Ordonnance Que si d’autres voleurs, un parent, un ami, L’enlevoient, le Soldat, nonchalant, endormi, Rempliroit aussi-tôt sa place. C’étoit trop de severité ; Mais la publique utilité Deffendoit que l’on fist au garde aucune grace. Pendant la nuit il vid aux fentes du tombeau Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau. Curieux, il y court, entend de loin la Dame Remplissant l’air de ses clameurs. Il entre, est étonné ; demande à cette femme Pourquoy ces cris, pourquoy ces pleurs, Pourquoy cette triste musique, Pourquoy cette maison noire et melancolique. 433 Occupée à ses pleurs, à peine elle entendit Toutes ces demandes frivoles, Le mort pour elle y répondit ; Cet objet, sans autres parolles, Disoit assez par quel malheur La Dame s’enterroit ainsi toute vivante. Nous avons fait serment, ajoûta la suivante, De nous laisser mourir de faim et de douleur. Encor que le soldat fust mauvais orateur, Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie. La Dame cette fois eut de l’attention ; Et déja l’autre passion Se trouvoit un peu ralentie : Le tems avoit agi. Si la foy du serment, Poursuivit le soldat, vous deffend l’aliment, Voyez-moy manger seulement, Vous n’en mourrez pas moins. Un tel temperament Ne déplut pas aux deux femelles, Conclusion qu’il obtint d’elles Une permission d’apporter son soupé : Ce qu’il fit ; et l’esclave eut le cœur fort tenté De renoncer dés-lors à la cruelle envie De tenir au mort compagnie. Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu : Qu’importe à vôtre époux que vous cessiez de vivre ? Croyez-vous que luy-même il fût homme à vous suivre Si par vôtre trépas vous l’aviez prevenu ? 434 Non, Madame, il voudroit achever sa carriere. La nôtre sera longue encor si nous voulons. Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la biere ? Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons. On ne meurt que trop tôt ; qui nous presse ? attendons. Quant à moy, je voudrois ne mourir que ridée. Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ? Que vous servira-t-il d’en être regardée ? Tantôt, en voyant les tresors Dont le Ciel prit plaisir d’orner vôtre visage, Je disois : Helas ! c’est dommage ! Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela. A ce discours flatteur la Dame s’éveilla. Le Dieu qui fait aimer prit son tems ; il tira Deux traits de son carquois : de l’un il entama Le soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la Dame. Jeune et belle, elle avoit sous ses pleurs de l’éclat ; Et des gens de goût délicat Auroient bien pû l’aimer, et même étant leur femme. Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié, Sorte d’amours ayant ses charmes, Tout y fit : une belle, alors qu’elle est en larmes, En est plus belle de moitié. Voilà donc nôtre veuve écoutant la loüange, Poison qui de l’amour est le premier degré ; La voilà qui trouve à son gré Celuy qui le luy donne. Il fait tant qu’elle mange ; Il fait tant que de plaire, et se rend en effet 435 Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait ; Il fait tant enfin qu’elle change ; Et toûjours par degrez, comme l’on peut penser, De l’un à l’autre il fait cette femme passer. Je ne le trouve pas étrange. Elle écoute un amant, elle en fait un mari, Le tout au nez du mort qu’elle avoit tant cheri. Pendant cet hymenée, un voleur se hazarde D’enlever le dépost commis au soin du garde : Il en entend le bruit, il y court à grands pas, Mais en vain, la chose étoit faite. Il revient au tombeau conter son embarras, Ne sçachant où trouver retraite. L’esclave alors luy dit, le voyant éperdu : L’on vous a pris vôtre pendu ? Les Loix ne vous feront, dites-vous, nulle grace Si Madame y consent, j’y remedieray bien. Mettons nôtre mort en la place, Les passans n’y connoitront rien, La Dame y consentit. O volages femelles ! La femme est toûjours femme[8] . Il en est qui sont belles ; Il en est qui ne le sont pas : S’il en étoit d’assez fideles, Elles auroient assez d’appas. Prudes, vous vous devez défier de vos forces : Ne vous vantez de rien. Si vôtre intention 436 Est de resister aux amorces, La nôtre est bonne aussi ; mais l’execution Nous trompe également ; témoin cette Matrone. Et n’en déplaise au bon Petrone, Ce n’étoit pas un fait tellement merveilleux Qu’il en dût proposer l’exemple à nos neveux. Cette veuve n’eut tort qu’au bruit qu’on luy vid faire, Qu’au dessein de mourir, mal conceu, mal formé : Car de mettre au patibulaire Le corps d’un mary tant aimé, Ce n’étoit pas peut-être une si grande affaire ; Cela luy sauvoit l’autre : et, tout consideré, Mieux vaut goujat debout qu’Empereur enterré. VII. — BELPHEGOR. NOUVELLE TIRÉE DE MACHIAVEL. A Mademoiselle de Chammelay. De vôtre nom j’orne le frontispice Des derniers vers que ma Muse a polis. Puisse le tout, ô charmante Philis ! Aller si loin que nôtre los franchisse La nuit des tems ! nous la sçaurons dompter, 437 Moy par écrire, et vous par reciter. Nos noms unis perceront l’ombre noire ; Vous regnerez long-tems dans la memoire Aprés avoir regné jusques icy Dans les esprits, dans les cœurs même aussi. Qui ne connoit l’inimitable Actrice Representant ou Phedre ou Berenice, Chimene en pleurs, ou Camille en fureur ? Est-il quelqu’un que vôtre voix n’enchante ? S’en trouve-t-il une autre aussi touchante, Une autre enfin allant si droit au cœur ? N’attendez pas que je fasse l’eloge De ce qu’en vous on trouve de parfait ; Comme il n’est point de grace qui n’y loge, Ce seroit trop, je n’aurois jamais fait. De mes Philis vous seriez la premiere, Vous auriez eu mon ame toute entiere, Si de mes vœux j’eusse plus presumé ; Mais, en aimant, qui ne veut être aimé ? Par des transports n’esperant pas vous plaire, Je me suis dit seulemeni vôtre ami, De ceux qui sont Amans plus d’à demi : Et plût au sort que j’eusse pû mieux faire ! Cecy soit dit : venons à nôtre affaire[9] .

Un jour Satan, Monarque des enfers,

Faisoit passer ses sujets en reveuë. Là confondus, tous les états divers, Princes et Rois, et la tourbe menuë, Jettoient maint pleur, poussoient maint et maint cri 438 Tant que Satan en étoit étourdi. Il demandoit en passant à chaque ame : Qui t’a jettée en l’eternelle flame ? L’une disoit : Helas ! c’est mon mari ; L’autre aussi-tôt répondoit : C’est ma femme. Tant et tant fut ce discours repeté, Qu’enfin Satan dit en plein Consistoire : Si ces gens cy disent la verité, Il est aisé d’augmenter nôtre gloire. Nous n’avons donc qu’à le vérifier. Pour cet effet, il nous faut envoyer Quelque demon plein d’art et de prudence, Qui, non content d’observer avec soin Tous les hymens dont il sera témoin, Y joigne aussi sa propre experience. Le Prince ayant proposé sa sentence, Le noir Senat suivit tout d’une voix. De Belphegor aussi-tôt on fit choix. Ce Diable etoit tout yeux et tout oreilles, Grand éplucheur, clair-voyant à merveilles, Capable enfin de penetrer dans tout, Et de pousser l’examen jusqu’au bout. Pour subvenir aux fraix de l’entreprise, On luy donna mainte et mainte remise, Toutes à veuë, et qu’en lieux differens Il pût toucher par des correspondans. Quant au surplus, les fortunes humaines, Les biens, les maux, les plaisirs et les peines, Bref, ce qui suit nôtre condition, 439 Fut une annexe à sa legation. Il se pouvoit tirer d’affliction Par ses bons tours et par son industrie, Mais non mourir, ny revoir sa patrie, Qu’il n’eût icy consumé certain tems : Sa mission devoit durer dix ans. Le voilà donc qui traverse et qui passe Ce que le Ciel voulut mettre d’espace Entre ce monde et l’eternelle nuit ; Il n’en mit guere, un moment y conduit. Nôtre Demon s’établit à Florence, Ville pour lors de luxe et de dépense : Même il la crut propre pour le trafic. Là, sous le nom du seigneur Roderic, Il se logea, meubla, comme un riche homme ; Grosse maison, grand train, nombre de gens ; Anticipant tous les jours sur la somme Qu’il ne devoit consumer qu’en dix ans. On s’étonnoit d’une telle bombance : Il tenoit table, avoit de tous côtez. Gens à ses frais, soit pour ses voluptez, Soit pour le faste et la magnificence. L’un des plaisirs où plus il dépensa Fut la loüange : Apollon l’encensa ; Car il est maître en l’art de flaterie. Diable n’eut onc tant d’honneurs en sa vie. Son cœur devint le but de tous les traits Qu’Amour lançoit : il n’étoit point de belle Qui n’employât ce qu’elle avoit d’attraits 440 Pour le gagner, tant sauvage fût-elle ; Car de trouver une seule rebelle, Ce n’est la mode à gens de qui la main Par les presens s’aplanit tout chemin : C’est un ressort en tous desseins utile. Je l’ay jà dit, et le redis encor, Je ne connois d’autre premier mobile Dans l’Univers que l’argent et que l’or. Nôtre envoyé cependant tenoit compte De chaque hymen en journaux differens : L’un, des époux satisfaits et contens, Si peu remply que le Diable en eut honte : L’autre journal incontinent fut plein. A Belphegor il ne restoit enfin Que d’éprouver la chose par luy-même. Certaine fille à Florence étoit lors, Belle, et bien faite, et peu d’autres tresors ; Noble d’ailleurs, mais d’un orgueil extrême ; Et d’autant plus que de quelque vertu Un tel orgueil paroissoit revétu. Pour Roderic on en fit la demande. Le Pere dit que Madame Honnesta, C’étoit son nom, avoit eu jusques-là Force partis ; mais que parmy la bande Il pourroit bien Roderic preferer, Et demandoit tems pour délibérer. On en convient. Le poursuivant s’applique A gagner celle où ses vœux s’adressoient. Fêtes et bals, serenades, Musique, 441 Cadeaux, festins, fort bien appetissoient, Alteroient fort le fonds de l’ambassade. Il n’y plaint rien, en use en grand Seigneur, S’épuise en dons. L’autre se persuade Qu’elle luy fait encor beaucoup d’honneur. Conclusion, qu’aprés force prieres, Et des façons de toutes les manieres, Il eut un oüi de Madame Honnesta. Auparavant le Notaire y passa, Dont Belphegor se mocquant en son ame : Hé quoy ! dit-il, on acquiert une femme Comme un Château ! ces gens ont tout gâté. Il eut raison : ôtez d’entre les hommes La simple foy, le meilleur est ôté. Nous nous jettons, pauvres gens que nous sommes, Dans les procés, en prenant le revers ; Les si, les cas, les Contrats, sont la porte Par où la noise entra dans l’Univers ; N’esperons pas que jamais elle en sorte. Solemnitez et loix n’empéchent pas Qu’avec l’hymen amour n’ait des débats. C’est le cœur seul qui peut rendre tranquille : Le cœur fait tout, le reste est inutile. Qu’ainsi ne soit, voyons d’autres états : Chez les amis, tout s’excuse, tout passe ; Chez les Amans, tout plaît, tout est parfait : Chez les Epoux, tout ennuye et tout lasse. Le devoir nuit, chacun est ainsi fait. Mais, dira-t-on, n’est-il en nulles guises 442 D’heureux ménage ? Aprés meur examen, J’appelle un bon, voir un parfait hymen, Quand les conjoints se souffrent leurs sottises. Sur ce point là c’est assez raisonné. Dés que chez luy le Diable eut amené Son épousée, il jugea par luy-même Ce qu’est l’hymen avec un tel demon ; Toûjours débats, toûjours quelque sermon Plein de sottise en un degré suprême : Le bruit fut tel que Madame Honnesta Plus d’une fois les voisins éveilla ; Plus d’une fois on courut à la noise. Il luy falloit quelque simple bourgeoise, Ce disoit-elle : un petit trafiquant Traiter ainsi les filles de mon rang ! Meritoit-il femme si vertueuse ? Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse : J’en ay regret ; et si je faisois bien… Il n’est pas seur qu’Honnesta ne fist rien : Ces prudes là nous en font bien accroire. Nos deux Epoux, à ce que dit l’histoire, Sans disputer n’étoient pas un moment. Souvent leur guerre avoit pour fondement Le jeu, la juppe, ou quelque ameublement D’Eté, d’Hyver, d’entre-tems, bref un monde D’inventions propres à tout gâter. Le pauvre Diable eut lieu de regreter De l’autre enfer la demeure profonde. Pour comble enfin, Roderic épousa 443 La parenté de Madame Honnesta, Ayant sans cesse et le pere et la mere, Et la grand’sœur avec le petit frere ; De ses deniers mariant la grand’sœur, Et du petit payant le Precepteur. Je n’ay pas dit la principale cause De sa ruine, infaillible accident ; Et j’oubliois qu’il eut un Intendant. Un Intendant ? qu’est-ce que cette chose ? Je definis cet être, un animal Qui, comme on dit, sçait pécher en eau trouble, Et plus le bien de son maitre va mal, Plus le sien croist, plus son profit redouble, Tant qu’aisément luy même acheteroit Ce qui de net au Seigneur resteroit : Donc par raison, bien et dûment déduite, On pourroit voir chaque chose reduite En son état, s’il arrivoit qu’un jour L’autre devinst l’Intendant à son tour, Car regagnant ce qu’il eut étant maître, Ils reprendroient tous deux leur premier être. Le seul recours du pauvre Roderic, Son seul espoir, étoit certain trafic Qu’il pretendoit devoir remplir sa bourse, Espoir douteux, incertaine ressource. Il étoit dit que tout seroit fatal A nôtre époux ; ainsi tout alla mal : Ses agents, tels que la plûpart des nôtres, En abusoient : il perdit un vaisseau, 444 Et vid aller le commerce a vau-l’eau, Trompé des uns, mal servy par les autres. Il emprunta. Quand ce vint à payer, Et qu’à sa porte il vit le creancier, Force luy fut d’esquiver par la fuite, Gagnant les champs où de l’âpre poursuite Il se sauva chez un certain fermier, En certain coin remparé de fumier. A Matheo, c’étoit le nom du Sire, Sans tant tourner, il dit ce qu’il étoit ; Qu’un double mal chez luy le tourmentoit, Ses creanciers, et sa femme encor pire ; Qu’il n’y sçavoit remede que d’entrer Au corps des gens et de s’y remparer, D’y tenir bon ; iroit-on là le prendre ? Dame Honnesta viendroit-elle y prôner Qu’elle a regret de se bien gouverner ? Chose ennuyeuse, et qu’il est las d’entendre : Que de ces corps trois fois il sortiroit, Si-tôt que luy Matheo l’en prieroit ; Trois fois sans plus, et ce, pour recompense De l’avoir mis à couvert des Sergens. Tout aussi-tôt l’Ambassadeur commence Avec grand bruit d’entrer au corps des gens. Ce que le sien, ouvrage fantastique, Devint alors, l’histoire n’en dit rien. Son coup d’essay fut une fille unique Où le Galand se trouvoit assez bien : Mais Matheo, moyennant grosse somme, 445 L’en fit sortir au premier mot qu’il dit. C’étoit à Naple. Il se transporte à Rome ; Saisit un corps : Matheo l’en bannit, Le chasse encore : autre somme nouvelle. Trois fois enfin, toûjours d’un corps femelle, Remarquez bien, nôtre Diable sortit. Le Roy de Naple avoit lors une fille, Honneur du sexe, espoir de sa famille : Maint jeune Prince étoit son poursuivant. Là d’Honnesta Belphegor se sauvant, On ne le pût tirer de cet asile. Il n’étoit bruit, aux champs comme à la ville, Que d’un manant qui chassoit les esprits. Cent mille écus d’abord luy sont promis. Bien affligé de manquer cette somme (Car les trois fois l’empéchoient d’esperer Que Belphegor se laissast conjurer) Il la refuse ; il se dit un pauvre homme, Pauvre pecheur, qui sans sçavoir comment, Sans dons du Ciel, par hazard seulement, De quelques corps a chassé quelque Diable, Apparemment chetif et miserable, Et ne connoist celuy-cy nullement. Il a beau dire, on le force, on l’ameine, On le menace, on luy dit que, sous peine D’être pendu, d’être mis haut et court En un gibet, il faut que sa puissance Se manifeste avant la fin du jour. Dés l’heure même on vous met en presence 446 Nôtre Demon et son Conjurateur, D’un tel combat le Prince est spectateur ; Chacun y court ; n’est fils de bonne mere Qui pour le voir ne quitte toute affaire. D’un côté sont le gibet et la hart ; Cent mille écus bien comptez d’autre part. Matheo tremble et lorgne la finance. L’esprit malin, voyant sa contenance, Rioit sous cape, alleguoit les trois fois, Dont Matheo suoit dans son harnois, Pressoit, prioit, conjuroit avec larmes, Le tout en vain. Plus il est en alarmes, Plus l’autre rit. Enfin le manant dit Que sur ce Diable il n’avoit nul credit. On vous le hape ; et meine à la potence, Comme il alloit haranguer l’assistance, Necessité luy suggera ce tour : Il dit tout bas qu’on batist le tambour ; Ce qui fut fait, dequoy l’esprit immonde Un peu surpris au manant demanda : Pourquoy ce bruit ? coquin, qu’entends-je là ? L’autre répond : C’est Madame Honnesta Qui vous reclame, et va par tout le monde Cherchant l’Epoux que le Ciel luy donna. Incontinent le Diable décampa, S’enfuit au fonds des enfers, et conta Tout le succés qu’avoit eu son voyage. Sire, dit-il, le nœud du mariage Damne aussi dru qu’aucuns autres états. 447 Vôtre grandeur void tomber icy bas, Non par flocons, mais menu comme pluye, Ceux que l’hymen fait de sa confrairie ; J’ay par moy-même examiné le cas. Non que de soy la chose ne soit bonne : Elle eut jadis un plus heureux destin ; Mais, comme tout se corrompt à la fin, Plus beau fleuron n’est en vôtre Couronne. Satan le crut, il fut recompensé, Encor qu’il eût son retour avancé. Car qu’eût-il fait ? Ce n’étoit pas merveilles Qu’ayant sans cesse un Diable à ses oreilles, Toûjours le même, et toûjours sur un ton, Il fût contraint d’enfiler la venelle ; Dans les enfers encore en change-t-on. L’autre peine est à mon sens, plus cruelle. Je voudrois voir quelque Saint y durer[10] ; Elle eût à Job fait tourner la cervelle. De tout cecy que pretends-je inferer ? Premierement, je ne sçay pire chose Que de changer son logis en prison : En second lieu, si par quelque raison Vôtre ascendant à l’hymen vous expose, N’épousez point d’Honnesta s’il se peut : N’a pas pourtant une Honnesta qui veut. 448 VIII. — LES QUIPROQUO. [11] Dame fortune aime souvent à rire, Et, nous joüant un tour de son métier, Au lieu des biens où nôtre cœur aspire, D’un quiproquo se plaist à nous payer. Ce sont ses jeux. J’en parle à juste cause : Il m’en souvient ainsi qu’au premier jour. Cloris et moy nous nous aimions d’amour ; Au bout d’un an la Belle se dispose A me donner quelque soulagement, Foible et leger, à parler franchement : C’étoit son but ; mais, quoy qu’on se propose, L’occasion et le discret Amant Sont à la fin les maistres de la chose. Je vais un soir chez cet objet charmant : L’Epoux estoit aux champs heureusement, Mais il revint la nuit à peine close. Point de Cloris. Le dédommagement Fut que le sort en sa place suppose Une Soubrette à mon commandement : Elle paya cette fois pour la Dame. Disons un troc où, reciproquement, Pour la Soubrette on employa la Femme. De pareils traits tous les livres sont pleins. Bien est-il vray qu’il faut d’habiles mains Pour amener chose ainsi surprenante ; Il est besoin d’en bien fonder le cas, 449 Sans rien forcer et sans qu’on violente Un incident qui ne s’attendoit pas. L’aveugle Enfant, joueur de passe-passe, Et qui voit clair à tendre maint panneau, Fait de ces tours ; celui-là du berceau Leve la paille à l’égard du Bocace[12] ; Car, quant à moy, ma main pleine d’audace En mille endroits a peut-être gâté Ce que la sienne a bien exécuté. Or il est temps de finir ma preface, Et de prouver par quelque nouveau tour Les quiproquo de Fortune et d’Amour. On ne peut mieux établir cette Chose Que par un fait à Marseille arrivé ; Tout en est vray, rien n’en est controuvé. Là Clidamant, que par respect je n’ose Sous son nom propre introduire en ces vers, Vivoit heureux, se pouvoit dire en femme Mieux que pas un qui fust en l’Univers. L’honnesteté, la vertu de ! a Dame, Sa gentillesse, et même sa beauté, Devoient tenir Clidamant arresté. Il ne le fut. Le diable est bien habile, Si c’est adresse et tour d’habileté Que de nous tendre un piége anssi facile Qu’est le desir d’un peu de nouveauté. Prés de la Dame estoit une personne, Une Suivante, ainsi qu’elle mignonne, De même taille et de pareil maintien, 450 Gente de corps ; il ne lui manquoit rien De ce qui plaist aux chercheurs d’avantures. La Dame avoit un peu plus d’agrément, Mais sous le masque on n’eust sceu bonnement Laquelle élire entre ces creatures. Le Marseillois, Provençal un peu chaud, Ne manque pas d’attaquer au plustost Madame Alix : c’estoit cette Soubrette : Madame Alix, encor qu’un peu coquette, Renvoya l’homme[13]. Enfin il lui promet Cent beaux écus bien comptez clair et net. Payer ainsi des marques de tendresse (En la Suivante) estoit, veu le pays[14] , Selon mon sens, un fort honneste prix. Sur ce pied-là, qu’eust cousté la Maistresse ? Peut-être moins, car le hazard y fait. Mais je me trompe, et la Dame estoit telle, Que tout Amant, et tant fust-il parfait, Auroit perdu son latin auprés d’elle : Ni dons, ni soins, rien n’auroit réussi. Devrois-je y faire entrer les dons aussi ? Las ! ce n’est plus le siecle de nos peres : Amour vend tout, et Nimphes, et Bergeres ; C’estoit un Dieu[15], ce n’est qu’un Eschevin. O temps, ô mœurs ! ô coûtume perverse ! Alix d’abord rejette un tel commerce, Fait l’irritée, et puis s’appaise enfin, Change de ton ; dit que le lendemain, 451 Comme Madame avoit dessein de prendre Certain remede, ils pourroient le matin Tout à loisir dans la cave se rendre. Ainsi fut dit, ainsi fut arresté ; Et la Soubrette ayant le tout conté A sa Maistresse, aussitost les femelles D’un quiproquo font le projet entre elles. Le pauvre époux n’y reconnoistroit rien, Tant la Suivante avoit l’air de la Dame ; Puis, supposé qu’il reconnust la Femme, Qu’en pouvoit-il arriver que tout bien ? Elle auroit lieu de lui chanter sa gâme. Le lendemain, par hazard Clidamant, Qui ne pouvoit se contenir de joye, Trouve un Amy, lui dit éteurdiment Le bien qu’Amour à ses desirs envoye. Quelle faveur ! Non qu’il n’eust bien voulu Que le marché pour moins se fût conclu ; Les cent écus lui faisoient quelque peine. L’Amy lui dit : Hé bien ! soyons chacun Et du plaisir et des frais en commun. L’Epoux n’ayant alors sa bourse pleine, Cinquante écus à sauver étoient bons ; D’autre costé, communiquer la belle, Quelle apparence ! y consentiroit-elle ? S’aller ainsi livrer à deux Gascons ! Se tairoient-ils d’une telle fortune ? Et devoit-on la leur rendre commune ? L’Amy leva cette difficulté, 452 Representant que dans l’obscurité Alix seroit fort aisement trompée : Une plus fine y seroit attrapée. Il suffiroit que tous deux tour à tour, Sans dire mot, ils entrassent en lice, Se remettant du surplus à l’amour, Qui volontiers aideroit l’artifice. Un tel silence en rien ne leur nuiroit ; Madame Alix, sans manquer, le prendroit Pour un effet de crainte et de prudence ; Les murs ayant des oreilles (dit-on). Le mieux estoit de se taire ; à quoy bon D’un tel secret leur faire confidence ? Les deux galans ayant de la façon Reglé la chose, et disposez à prendre Tout le plaisir qu’Amour leur promettoit, Chez le mary d’abord ils se vont rendre. Là dans le lit l’Epouse encore estoit. L’Epoux trouva prés d’elle la Soubrette, Sans nuls atours qu’une simple cornette, Bref, en état de ne lui point manquer[16] . L’heure arriva, les Amis contesterent Touchant le pas, et long-temps disputerent. L’Epoux ne fit l’honneur de la maison, Tel compliment n’estant là de saison. A trois beaux dez, pour le mieux, ils reglerent Le precurseur, ainsi que de raison. Ce fut l’amy. L’un et l’autre s’enferme Dans cette cave, attendant de pied ferme 453 Madame Alix, qui ne vient nullement : Trop bien la Dame, en son lieu, s’en vint faire Tout doucement le signal necessaire. On ouvre, on entre, et sans retardement, Sans lui donner le temps de reconnoistre Cecy, cela, l’erreur, le changement, La difference enfin qui pouvoit estre Entre l’Epoux et son Associé, Avant qu’il pût aucun change paroistre, Au Dieu d’Amour il fut sacrifié. L’heureux Amy n’eut pas toute la joye : Qu’il auroit euë en connoissant sa proye. La Dame avoit un peu plus de beauté, Outre qu’il faut compter la qualité. A peine fut cette scene achevée, Que l’autre Acteur, par la prompte arrivée, Jetta la Dame en quelque étonnement ; Car, comme Epoux, comme Clidamant même, Il ne montroit toûjours si frequemment De cette ardeur l’emportement extrême. On imputa cet excez de fureur A la Soubrette, et la Dame en son cœur Se proposa d’en dire sa pensée : La fête estant de la sorte passée, Du noir séjour ils n’eurent qu’à sortir. L’Associé des frais et du plaisir S’en court en haut en certain vestibule : Mais quand l’Epoux vit sa Femme monter Et qu’elle eut vu l’Amy presenter, 454 On peut juger quel soupçon, quel scrupule, Quelle surprise, eurent les pauvres gens ; Ni l’un ni l’autre ils n’avoient eu le temps De composer leur mine et leur visage. L’Epoux vit bien qu’il falloit estre sage, Mais sa Moitié pensa tout découvrir. J’en suis surpris ; femmes sçavent mentir. La moins habile en connoit la science[17] . Aucuns ont dit qu’Alix fit conscience De n’avoir pas mieux gagné son argent, Plaignant l’Epoux, et le dédommageant, Et voulant bien mettre tout sur son compte ; Tout cela n’est que pour rendre le conte Un peu meilleur. J’ay veu les gens mouvoir Deux questions : l’une, c’est à sçavoir Si l’Epoux fut du nombre des confreres, A mon avis n’a point de fondement, Puisque la Dame et l’Amy nullement Ne pretendoient vacquer à ces misteres. L’autre point est touchant le talion ; Et l’on demande en cette occasion Si, pour user d’une juste vangeance, Pretendre erreur et cause d’ignorance A cette Dame auroit esté permis. Bien que ce soit assez là mon avis, La Dame fut toûjours inconsolable ; Dieu gard’ de mal celles qu’en cas semblable Il ne faudroit nullement consoler ! J’en connois bien qui n’en feroient que rire : 455 De celles-là je n’ose plus parler, Et je ne vois rien des autres à dire.




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