Aline and Valcour  

From The Art and Popular Culture Encyclopedia

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"Si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines qui les attendent ; qu’il ne dépendît que d’eux de rentrer dans le néant, en serait-il un seul qui voulût remplir la carrière!"--Aline et Valcour (1795) by Marquis De Sade


"Cependant nous aurons des critiques, des contradicteurs et des ennemis, nous n’en doutons pas ; C’est un danger d’aimer les hommes, C’est un tort de les éclairer. Tanpis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas dans quel esprit il a été fait : esclaves des préjugés et de l’habitude, ils feront voir que rien n’agit en eux que l’opinion, et que le flambeau de la philosophie ne luira jamais à leurs yeux."--Aline et Valcour (1795) by Marquis De Sade

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Illustration: Portrait fantaisiste du marquis de Sade (1866) by H. Biberstein

{{Template}} Aline et Valcour (1795) is a novel by the Marquis De Sade. It contrasts a brutal African kingdom with a utopian South Pacific island paradise known as Tamoé and led by the philosopher-king Zamé.

Sade wrote the book while incarcerated in the Bastille in the 1780s. Published in 1795, it was the first of Sade's books published under his own name.

It partly takes its plot from Clarissa.

Several authors have put forward that the account Valcour, the hero, gives of himself at the beginning of the novel is autobiographical. Gorer has noted in The Revolutionary Ideas of the Marquis de Sade:

"the details have nothing to do with the plot and correspond so entirely with what we know of de Sade that it is justifiable to treat them as autobiographical."


Contents

Bibliography

The book was translated into English, German, Spanish and Japanese. An English version can be found in Selected writings of De Sade (New York 1954), translated by Leonard de Saint-Yves.

An essay titled "Observations on Aline and Valcour" by Alice Laborde appeared in the collection Sade, his ethics and rhetoric by Colette Verger Michael, New York 1989.

Blank darkness: Africanist discourse in French by Christopher L Miller (Chicago 1985) contains a chapter titled "No one's novel: Sade's Aline et Valcour".

Notes by Ashbee

From Ashbee's Index Librorum Prohibitorum (Ashbee) (1877)

" Aline et Valcour " is a powerful and original work, and considering that it was written before the French Revolution, must be pronounced a very remarkable one. Steeped as he was in all the vices of his class, Sade foresaw clearly, and prophecied plainly what would be the result.

" O France ! tu l'éclaireras un jour, je l'espère: l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la tyrannie, et foulant à tes pieds les scélérats qui servent l'un et l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par la nature et par son génie, ne doit être gouverné que

par lui-même." (Vol. 2, p. 41). "Une grande révolution se prépare dans ta patrie (France) ; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé la France ; elle est excédée du despotisme, elle est à la veille d'en briser les fers." (vol. 2, p. 448).

and many other similar passages.

The work from an artistic point of view has grave defects, it is altogether too long ; making every allowance for the digressions and philosophical tirades, the tale itself is told with top much verbosity, and is drawn out to a length altogether out of proportion to its importance ; besides, by adopting the epistolary form, the author has fettered himself, and the narration becomes frequently awkward and improbable.

Throughout, and at nearly every page, Sade indulges in the exposition of his various theories on government, morality, education, political economy, relation of the sexes, &c, and, extravagant and outrageous as his notions frequently are, some of them are well worth consideration.

In vol. 2 are depicted two kingdoms, the entire opposites of each other — Butua, the epitome of all that is vile and degrading, where every conceivable crime is practiced, and openly en- couraged; and Tamoé, a communistic Utopia, where virtue, prosperity, and happiness flourish without alloy. Both descriptions are remarkable ; that of Butua is especially forcible.

The editor informs us (p. x) that the work includes the " trois genres : comique, sentimental, et erotique ;" of the former there is but little, if any, the sentiment is generally forced, unnatural, stilted, but the erotic portion demands a closer consideration.

In " Aline and Valcour " we find much the same characters as in " Justine et Juliette " — the president de Blamont, cruel, sophistical, and indulging in every vice, even to incest ; Aline virtuous, obedient, modest, persecuted constantly, until she destroys herself rather than suffer the embraces of an old libertine, to whom the father intends to marry her, in order that he may share with his friend the possession of his own daughter; Sophie has much the same character as Aline, and suffers equally with her; whereas Rose and Léonore are vicious by nature, and love depravity for its own sake ; the latter prospers, and may be classed as a pendant to Juliette.

But we do not here assist at the wild, sickening, impossible orgies of " Justine et Juliette," but view libertinism rather in the family circle, and see its effects upon a wife and daughters ; it is here less revolting, but more capable of being practised, and therefore far more dangerous.*

Valcour, however, is but a sorry hero, who is entirely passive throughout the whole book, and displays no decided quality, either positive or negative.

Extracts from " Aline and Valcour " were afterwards incorporated in two other novels, "Valmor et Lydia," 1798; and "Alzonde et Koradin, 1799."

Full French text

Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
Cum dare conantur prius oras pocula circum
Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
Ut puerum ætas improvida ludificetur
Labrorum tenus ; interea perpotet amarum
Absinthy laticem deceptaque non capiatur,
Sed potius tali tacta recreata valescat

Luc. Lib. 4. AV I S D E L’ É D I T E U R C’ EST avec raison que l’on peut regarder la collection de ces lettres comme un des plus piquans ouvrages qui ait paru depuis longtems ; jamais, on peut le dire, des contrastes aussi singuliers ne furent tracés par le même pinceau, et si la vertu s’y fait adorer par la manière intéressante et vraie dont elle s’est présentée, assurément les couleurs effroyables dont on s’est servi pour peindre le vice ne manqueront pas de le faire détester ; il est difficile de le mettre en scène sous une plus effroyable phisionomie. De l’assemblage de tant de différens caractères, sans cesse aux prises les uns avec les autres, devaient résulter des aventures inouies ; aussi pouvons-nous assurer qu’aucune anecdoctes réelles…, qu’aucun mémoires, qu’aucun romans, n’en contient de plus singulières, et nulle part, sans doute, on ne verra l’intérêt croître, et se soutenir, avec autant d’adresse et de chaleur. Ceux qui aiment les voyages trouveront à se satisfaire, et l’on peut les assurer que rien n’est exact comme les deux différens tours du monde, fait en sens contraires par Sainville et par Léonore. Personne 11 n’est encore parvenu au royaume de Butua, situé au centre de l’Afrique ; notre auteur seul a pénétré dans ces climats barbares ; ici ce n’est plus un roman, ce sont les notes d’un voyageur exact, instruit, et qui ne raconte que ce qu’il a vu ; si par des fictions plus agréables il veut à Tamoé consoler ses lecteurs des cruelles vérités qu’il a été obligé de peindre à Butua, doit-on lui en savoir mauvais gré ? Nous ne voyons qu’une chose de malheureuse à cela, c’est que tout ce qu’il y, a de plus affreux soit dans la nature, et que ce ne soit que dans le pays des chimères que se trouve seulement le juste et le bon. Quoiqu’il en soit, le contraste de ces deux gouvernemens plaira sans doute, et nous sommes bien parfaitement convaincus de l’intérêt qu’il doit produire. Nous attendons le même effet de la liaison de tous les personnages établis dans ces lettres, et du rapport, plein d’art, que les uns ont avec les autres ; malgré leur étonnante disproportion, Leurs principes devaient être opposés comme leur phisionomie, et si l’on s’est permis d’en établir de bien forts, cela n’a jamais été que pour faire voir avec quel ascendant, et en même-tems avec quelle facilité le langage de la vertu pulvérise toujours les sophismes du libertinage et de l’impiété. L’idée d’adoucir, et quelques discours et quelques nuances, s’est plus d’une fois présentée, nous en convenons ; mais l’aurions-nous pu sans affaiblir ? Ah ! quelque prononcé que soit le vice, il n’est jamais à craindre que pour ses sectateurs, et s’il triomphe il n’en fait que plus d’horreur à la vertu : rien n’est dangereux comme d’en adoucir les teintes ; c’est le faire aimer que de le peindre à 12 la manière de Crébillon, et manquer par conséquent le but moral que tout honnête homme doit se proposer en écrivant. Ce que cet ouvrage a de singulier encore, c’est d’avoir été fait à la bastille. La manière dont, écrasé par le despotisme ministériel, notre auteur prévoyait la révolution, est fort extraordinaire, et doit jeter sur son ouvrage une nuance d’intérêt bien vive. Avec tant de droit à exciter la curiosité du public, avec un style pur, toujours fleuri, par tout original ; avec la réunion dans le même ouvrage de trois genres : comique, sentimental et érotique ; nous sommes bien sûrs que cette édition va nous être enlevée sur-le-champ ; demandée de toutes parts, parce qu’on connaît la plume de l’auteur ; à peine en pourrons nous répandre à Paris, et nous sentons déjà le regret de ne l’avoir pas multipliée d’avantage. Nous exhortons ceux qui n’auront pu s’en procurer des exemplaires à prendre un peu de patience, la seconde édition est déjà sous nos presses. Cependant nous aurons des critiques, des contradicteurs et des ennemis, nous n’en doutons pas ; C’est un danger d’aimer les hommes, C’est un tort de les éclairer. Tanpis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas dans quel esprit il a été fait : esclaves des préjugés et de l’habitude, ils feront voir que rien n’agit en eux que l’opinion, et que le flambeau de la philosophie ne luira jamais à leurs yeux. 13 14 ESSENTIEL À LIRE. L’AUTEUR croit devoir prévenir qu’ayant cédé son manuscrit lorsqu’il sortit de la Bastille, il a été par ce moyen hors d’état de le retoucher ; comment d’après cet inconvénient, l’ouvrage écrit depuis sept ans, pourrait-il être à l’ordre du jour ? Il prie donc ses lecteurs de se reporter à l’époque où il a été composé, et ils y trouveront alors des choses bien extraordinaires ; il les invite également à ne le juger qu’après l’avoir bien exactement lu d’un bout à l’autre ; ce n’est ni sur la phisionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel système isolé, qu’on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre ; l’homme impartial et juste ne prononcera jamais que sur l’ensemble. 15 A L I N E E T V A L C O U R. L E T T R E P R E M I È R E. Déterville à Valcour. Paris, 3 Juin 1778. N OUS soupâmes hier, Eugénie et moi, chez ta divinité, mon cher Valcour… Que faisais-tu ?… Est-ce jalousie ?… Est-ce bouderie ?… Est-ce crainte ?… Ton absence fut pour nous une énigme, qu’Aline ne put ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous eûmes bien de la peine à comprendre le mot. J’allais demander de tes nouvelles, quand deux grands yeux bleus respirant à la fois l’amour et la décence, vinrent se fixer sur les miens, et m’avertir de 16 feindre… Je me tus ; peu après je m’approchai ; je voulus demander raison du mystère. Un soupir et un signe de tête furent les seules réponses que j’obtins. Eugénie ne fut pas plus heureuse ; nous ne pressâmes plus ; mais madame de Blamont soupira, et je l’entendis : c’est une mère délicieuse que cette femme, mon ami ; je doute qu’il soit possible d’avoir plus d’esprit, une âme plus sensible, autant de grâces dans les manières, autant d’aménité dans les mœurs. Il est bien rare qu’avec autant de connaissances, on soit en même-tems si aimable. J’ai presque toujours remarqué que les femmes instruites ont dans le monde une certaine rudesse, une sorte d’apprêt qui fait acheter cher le plaisir de leur société. Il semble qu’elles ne veuillent avoir de l’esprit que dans leur cabinet, ou que n’en trouvant jamais assez dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s’abaisser, jusqu’à montrer celui qu’elles possèdent. Mais combien est différente de ce portrait l’adorable mère de ton Aline ! En vérité, je ne m’étonnerais pas qu’une telle femme, quoiqu’âgée de trente-six ans, fît encore de grandes passions. Pour M. de Blamont, pour cet indigne époux d’une trop digne femme, il fut tranchant, systématique, et bourru comme s’il eût siégé sur les fleurs de lys ; il se déchaîna contre la tolérance, fit l’apologie de la torture, nous parla avec une sorte de jouissance d’un malheureux que ses confrères et lui faisaient rouer le lendemain ; nous assura que l’homme était méchant par nature, qu’il n’était rien, qu’on ne dût faire pour l’enchaîner ; que la crainte était le 17 plus puissant ressort des monarchies, et qu’un tribunal chargé de recevoir des délations, était un chef-d’œuvre de politique. Ensuite il nous entretint d’une terre qu’il venait d’acheter, de la sublimité de ses droits, et sur-tout du projet qu’il a d’y rassembler une ménagerie, dont je te réponds bien qu’il sera la plus méchante bête. Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre espèce d’individu court et quarré, l’échine ornée d’un justeau-corps de drap olive, sur lequel régnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont le dessin me parut être celui que Clovis ; avait sur son manteau royal. Ce petit homme possédait un fort grand pied affublé sur de hauts talons, au moyen desquels s’appuyaient deux jambes énormes. En cherchant à rencontrer sa taille, on ne trouvait qu’un ventre ; désirait-on une idée de sa tête ? on n’appercevait qu’une perruque et une cravate, du milieu desquelles s’échappait, de tems à autre, un fausset discordant qui laissait à soupçonner si le gosier dont il émanait, était effectivement celui d’un humain, ou d’une vieille perruche. Ce ridicule mortel absolument conforme à l’esquisse que j’en trace, se fit annoncer M. d’Olbourg. Un bouton de rose qu’Aline, au même instant, jettait à Eugénie, vint troubler malheureusement les loix de l’équilibre que s’était imposées le personnage, pour en déduire sa révérence d’entrée. Il heurta le bouton de rose, et définitivement nous arriva par la tête. Ce choc inattendu, cet ébranlement subit des masses, avait un peu dérangé les attraits factices ; la cravate vola d’un côté, la perruque de 18 l’autre, et le malheureux ainsi répandu et dégarni, excita dans ma folle Eugénie une attaque de rire à tel point spasmodique, qu’on fut obligé de l’emporter dans un cabinet voisin où je crus qu’elle s’évanouirait… Aline se contint ; le Président se fâcha ; M. de Blamont se mordait les levres pour ne pas éclater, et se confondait en marques d’intérêt… Deux laquais ramasserent le petit homme qui, semblable à une tortue retournée, ne pouvait plus reprendre l’élasticité nécessaire à se rétablir sur son plat. On le remboîta dans sa perruque ; la cravate fut artistement renouée ; Eugénie reparut, et l’annonce du souper vint heureusement tout remettre en ordre, en obligeant chacun à ne plus s’occuper que d’une même idée. Les politesses marquées du Président au petit homme, l’assurance ultérieure que je reçus, qu’il avait cent mille écus de rente, ce que j’aurais parié sur sa figure ; la contrainte d’Aline, l’air souffrant de madame de Blamont, les efforts qu’elle faisait pour dissiper sa chere fille, pour empêcher qu’on ne s’aperçût de la gêne dans laquelle elle était ; tout me convainquit que ce malheureux traitant était ton rival, et rival d’autant plus à craindre, qu’il me parut que le Président en était engoué. Ô mon ami, quel assemblage !… Unir à un mortel si prodigieusement ridicule, une jeune fille de dix-neuf ans, faite comme les Grâces, fraîche comme Hébé, et plus belle que Flore ! À la stupidité même oser sacrifier l’esprit le plus tendre et le plus agréable ; adapter à un volume epais de matière l’âme la plus déliée et la plus sensible ; joindre à 19 l’inactivité la plus lourde, un être pétri de talens, quel attentat, Valcour !… Oh non, non… ou la Providence est insensible, ou elle le permettra jamais… Eugénie devint sombre si-tôt qu’elle soupçonna le forfait. Folle, étourdie, un peu méchante même, mais prête à donner son sang à l’amitié, elle passa rapidement de la joie à la plus extrême colère, dès que je lui eus fait part de mes soupçons… Elle regarda son amie, et des larmes coulèrent sur ces joues de roses que venait d’épanouir la gaîté. Elle engagea sa mère à se retirer de bonne heure ; elle n’y pouvait tenir, et si ce forfait était réel, il n’y avait rien, disait-elle en frappant des pieds, qu’elle ne fit pour l’empêcher. Mais Aline s’obstinait au silence… madame de Blamont ne faisait que soupirer quand je l’interrogeais ; et nous nous retirâmes. Voilà, mon cher Valcour, l’état dans lequel j’ai laissé les choses ; tu dois à ma sincère amitié de m’instruire de tout ce que tu peux savoir de plus ; attends tout de la mienne, de celle d’Eugénie, et sois convaincu que le bonheur qui s’aprête pour nous, ne peut réellement être parfait, tant que nous supposerons des obstacles à celui d’Aline et au tien. 20 L E T T R E S E C O N D E. Aline à Valcour. 6 Juin. D E quelles expressions me servir ? Comment adouciraije le coup qu’il faut que je vous porte ? Mes sens se troublent, ma raison m’abandonne, je n’existe plus que par le sentiment de ma douleur… Pourquoi vous ai-je vu ? pourquoi ces traits charmans ont-ils pénétré dans mon âme ? Pourquoi m’avez-vous entraînée dans l’abîme avec vous ? Hélas ! que nos instans de bonheur ont été courts ! Qui sait, grand Dieu ! qui sait quelles sont les bornes de ceux qui doivent les suivre ? Mon ami, il faut ne nous plus voir… Le voilà dit, ce mot cruel ; j’ai pu le tracer sans mourir !… Imitez mon courage. Mon pere a parlé en maître, il veut être obéi. Un parti se présente, ce parti lui convient, cela suffit ce n’est pas mon aveu qu’il demande, c’est son 21 intérêt qu’il consulte, et le sacrifice entier de tous mes sentimens doit être fait à ses caprices. N’accusez point ma mère, il n’y a rien qu’elle n’ait dit, rien qu’elle n’ait fait, rien qu’elle n’imagine encore… Vous savez comme elle aime sa fille, et vous n’ignorez pas non plus les sentimens de tendresse qu’elle éprouve pour vous… Nos larmes se sont mêlées… Le barbare les a vues, et n’en a point été attendri… Ô mon ami ! je crois que l’habitude de juger les autres, rend nécessairement dur et cruel. C’est un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur à ma mère : je ne souffrirai point que ma fille le manque, d’Olbourg est mon ami depuis vingt-cinq ans, et il a cent mille écus de rente ; toutes vos petites considérations peuvent-elles balancer un argument de cette force ? Épouse-t-on par amour aujourd’hui ?… C’est par intérêt, ces seules loix doivent assortir les nœuds de l’hymen ; hé, qu’importe de s’aimer, pourvu qu’on soit riche ! L’amour donne-t-il de la considération dans le monde ? Non, en vérité, madame, c’est la fortune, et l’on ne vit point sans considération. D’ailleurs, qu’a donc mon ami d’Olbourg pour inspirer de l’éloignement à votre fille ? ( Oh, Valcour, je voudrais que vous le vissiez ! ) Est-ce parce que ce n’est pas un de ces freluquets du jour, qui, faisant croire à une jeune personne qu’ils en sont épris uniquement parce qu’ils la savent riche, épousent la dot et laissent la fille ? ou peut-être ce sont les talens et l’esprit qui vous séduisent. Quoi ! parce qu’un homme aura fait quelques comédies, quelques épigrammes, qu’il aura lu Homere et Virgile, il possédera, de ce moment, tout ce qu’il faut pour faire le bonheur de votre fille ! » 22 Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme ; mais le cruel craignant que nous ne l’eussions pas encore entendu : « Je vous prie répliqua-t-il, en colère, madame, d’écrire sur-le-champ à M. de Valcour que ses visites m’honorent infiniment, sans doute, mais qu’il m’obligera pourtant de les supprimer ; je ne veux pas donner ma fille à un homme qui n’a rien. — Sa naissance, reprit ma mère, vaut mieux que la mienne. — Je le sçais bien, madame ; voilà toujours l’orgueil des filles de condition ; avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille éprouve avec son Valcour ce qui m’est arrivé avec vous ? Épouser du parchemin ?… À quoi me sert, je vous prie, celui que vous m’avez donné ?… J’aimerais mieux vingt-cinq mille francs par an, que toutes ces généalogies, qui comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l’obscurité, ne sont illustres que parce qu’on n’en voit pas l’origine, et dont on peut dire tout ce qu’on veut, parce que le bout manque. Valcour est d’une bonne maison, je le sçais, il a de plus un puissant mérite à vos yeux, il est passionné pour les belles-lettres ; mais moi, que cette considération touche fort peu… je veux de l’argent, et il n’a pas le sou. Voilà sa sentence, aprenez-la lui, je vous le conseille ». À ces mots, il a disparu, et nous a laissées, ma mere et moi, dans les larmes. Cependant mon ami, car il faut que je répande un peu de baume sur les blessures que je viens de faire, l’espoir n’est pas encore banni de mon cœur, et cette mère respectable, que j’idolâtre, et qui vous aime, me charge positivement de vous dire qu’elle ne veut pas que vous vous désespériez… Elle est presque sûre d’obtenir du 23 tems, et dans des circonstances commes celles où nous sommes, le tems fait beaucoup. Rendez-vous donc aux ordres de mon père ne venez plus mais écrivez-nous. Une affaire de la plus grande importance enchaînera le Président à Paris tout l’été, et je crois que ma mère obtiendra d’aller passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vert-feuille, près d’Orléans ; unique bien qu’elle ait apporté à mon père, qui comme vous voyez, le lui reproche assez cruellement[1] . Son but est d’obtenir du Président de ne rien précipiter ; elle se chargera, dit-elle, de me disposer à tout, et de vaincre mes répugnances, pourvu qu’on ne presse rien, et qu’on nous laisse passer quelques mois toutes deux solitairement à Vert-feuille… Mon ami, si elle l’obtient, je vous avoue que je regarderai cela comme une demivictoire ; le tems est tout dans d’aussi terribles crises, c’est tout avoir que d’en obtenir. Adieu, ne vous alarmez pas, aimez moi, pensez à moi, écrivez-moi… que je remplisse tous vos momens comme vous occupez tout mon cœur… Ô mon ami ! il faudrait bien peu de choses, vous le voyez, pour nous séparer à jamais ; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c’est la certitude où je suis qu’aucune force, divine ou humaine, ne parviendrait à m’empêcher de vous aimer. 1. ↑ Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avoit été la seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu’elle se marierait séparée de bien ; cette clause et ce médiocre revenu, relativement à la fortune immense de M. de Blamont, étaient les deux motifs de ses reproches. 24 L E T T R E T R O I S I E M E. Valcour à Aline. 7 Juin. O UI, je l’ai lu ce mot cruel… J’ai reçu le coup qui doit briser ma vie, et toutes les facultés qui la composent ne se sont point anéanties ! Ô mon Aline ! quel art avez-vous donc mis à me le porter ? vous me donnez la mort, et vous voulez que je vive !… vous detruisez l’espoir et vous le ranimez !… non je ne mourrai point… Je ne sais quelle voix se fait entendre au fond de mon cœur… Je ne sais quel organe secret semble m’avertir de vivre et que tous les instans de la félicité ne sont pas encore éteints pour moi… non je ne sais quel il est, ce mouvement, mais je lui cède…… ne plus vous voir, Aline !… ne plus m’enivrer, dans ces yeux que j’adore, du sentiment délicieux de mon amour !… est-ce bien vous qui me l’ordonnez ?… ah ! 25 qu’ai-je donc fait pour mériter un tel sort ?… moi renoncer au charme de vous posséder un jour ! mais non… vous ne me le dites pas. Mon malheur accroît mon inquiétude ; il nourrit encore les chimères que vos paroles consolantes cherchent à rendre moins affreuses ; il ne faut que du tems dites-vous ; du tems, Aline !… oh ciel ! songez-vous quel il est, celui que l’on passe, loin de ce qu’on aime ?… où l’on ne peut plus entendre sa voix, où l’on ne jouit plus de ses regards ; n’est-ce pas ordonner à un homme d’exister en se séparant de son âme ?… J’étais prévenu de ce coup fatal, Déterville m’y avait préparé… mais j’ignorais que les choses fussent si avancées, et sur-tout que votre père exigerait que je ne vous visse plus…, Et qui donc a pu l’instruire de nos secrets ? Ah ! peut-on se cacher quand on aime ? S’il a derobé nos regards, il aura surpris notre amour… que ferai-je, hélas ! pendant cette terrible absence… que voulez-vous que je devienne ? au moins si j’avais pu vous voir encore une fois… une seule fois avant cette funeste séparation !… si j’avais pu vous dire combien je vous aime… il me semble que je ne vous l’ai jamais dit… oh non, je ne vous l’ai jamais dit, comme je l’eprouve… et comment aurai-je réussi ? quel mot aurait pu rendre ce feu divin qui me dévore ? Tantôt anéanti par la force même de ce sentiment qui m’absorbe… tantôt brûlé par vos regards… mon âme éprouvait, sans pouvoir peindre ; toutes les expressions me paraissaient trop faibles… et maintenant je me désole, d’avoir tant perdu d’occasions ou de les avoir si mal employées. Comme je vais les déplorer ces momens si courts et si doux ! Aline, 26 Aline, croyez-vous donc que je puisse vivre sans les retrouver ? Et cependant vous pleurerez… votre âme sera noyée dans la douleur, et je n’en pourrai partager les angoisses !… Qu’il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen… Je regarde ce que vous dites comme un serment qu’il ne se consommera jamais… le barbare, il vous sacrifie… et à quoi ?… à son ambition, à son intérêt… et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses affreux systêmes !… L’amour, dit-il, ne fait pas le bonheur dans les nœuds de l’hymen, et que sont-ils donc ces nœuds, quand l’amour ne les forme pas ? Un pacte mercenaire et vil, un trafic honteux de fortunes et de noms, qui n’enchaînant que les personnes, laissent les cœurs à tout le désordre du désespoir et du dépit. Que deviennent alors ces biens qu’on a recherchés ? Les ménage-t-on pour des enfans qui ne sont plus que le fruit du hasard ou de l’intérêt ? On les dissipe, on les perd plus promptement encore qu’ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des deux a de secouer la chaîne qui le presse, ouvre l’abîme épouvantable qui les engloutit en un jour. Où se trouve donc alors et le profit et le bonheur de ces mariages de convenance, puisque ces mêmes fortunes, qui en ont formé les nœuds, s’anéantissent ou pour les relâcher ou pour les dissoudre ? Mais se flater de rappeller votre père à des opinions raisonnables, c’est entreprendre de faire remonter un fleuve à sa source. Indépendamment des préjugés de son état, préjugés cruellement odieux sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d’une tête étroite et d’un cœur froid, 27 et l’erreur est trop chère à ces sortes de gens pour espérer de les en faire revenir. Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci… et combien je l’adore ! quelle conduite, quelle sagesse ! quel amour pour vous ! adorez-la cette mère tendre, vous n’êtes formée que de son sang… Il est impossible, il est moralement impossible qu’une seule goutte de celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines… Tendre et divine amie de mon cœur, que j’aime à m’imaginer quelques-fois que vous n’avez reçu l’existence dans le sein de cette mère adorable que par le soufle de la divinité ; la mythologie des Grecs n’admettait-elle pas ces sortes d’existences ? Ne les avons-nous pas reçues dans nos opinions religieuses ? Mais il eût fallu un miracle… Et pour qui, grand Dieu ! pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n’est pas pour mon Aline… N’en est-elle pas un elle-même ?… Laissez-la moi, cette opinion, ma divine amie, elle me console… Elle ajoute, ce me semble, encore au culte que je vous dois… Oui, Aline… oui, vous êtes fille d’un dieu, ou plutôt vous êtes un dieu vous-même, et c’est par vos regards que la nature entière reçoit l’existence ; vous purifiez tout ce qui vous touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure ; la vertu n’est douce qu’auprès de vous, on ne la connoît qu’où vous êtes ; soutenue par l’empire de la beauté, c’est sous vos traits qu’elle captive, c’est par vous qu’elle séduit : et je ne me sens jamais si honnête que lorsque je vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon cœur ces sentimens qui naissaient près de vous… 28 qui me fortifiaient dans le reste de ma vie ?… Mon âme va se flétrir séparée de la vôtre, elle va devenir comme ces fleurs qui se desséchent à mesure que s’eloignent d’elles les rayons de l’astre qui les fit eclore… Ô ma chère Aline ! il n’est plus un instant de félicité pour moi sur la terre… Mais je vous écrirai du moins… Vous me le permettez ?… Je le pourrai… Hélas ! c’est une consolation sans doute, mais qu’elle est loin de celle que je désire… qu’elle est loin de celle qu’il me faut… Et quand sera-t-il ce voyage ? quoi, je ne vous verrai pas avant qu’il s’entreprenne, et pour la première fois de ma vie, depuis trois ans que je vous connais, je passerais une saison entière éloigné de vous ?… Ordre barbare !… père cruel ! adoucissez-le, Aline, ce terrible et funeste arrêt… Que je puisse vous voir encore un seul jour… une seule heure, hélas ! je ne veux que cela pour vivre un an ; je recueillerai dans cette heure précieuse, tout ce que mon âme aura besoin de sentimens pour la faire exister des siècles… Mère adorable, souffrez que je vous implore, c’est à vos pieds que cette grâce est demandée… Rappellez cette indulgence si active et si tendre, qui vous caractérise sans cesse ; cette bonté, cette humanité qui vous rend si sensible au sort amer de l’infortune. Hélas ! vous n’aurez jamais secouru de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature m’accable de tous ceux qu’elle voudra ; mais qu’elle me laisse les yeux d’Aline et son cœur……. J’attends votre réponse ; je l’attends comme les criminels attendent le coup de la mort. Ah ! si je la crains, c’est que je la devine……… Mais une heure, Aline, ………… une seule heure…… ou vous ne m’avez jamais 29 aimé…… Au moins éloignez cet homme qu’il n’aille pas avec vous à la campagne……… Je ne vous dis pas de refuser ses nœuds qu’on vous offre avec lui…… Non, Aline, je ne vous le dis point ; il est de certains cas où la recommandation même est un outrage, et je crois que c’est dans celui-ci. Oui, j’ose être sûr de vous, parce que je vous aime, parce que vous m’avez dit que je ne vous étais pas indifférent, et que vous ne voudriez pas arracher le cœur de votre ami. 30 L E T T R E Q U A T R I È M E. Aline à Valcour. 9 Juin. J E vous sais gré de votre résignation, mon ami, quoiqu’elle ne soit pas très-entière ; n’importe, n’abusez pas de ce que je vais vous dire, mais ma reconnaissance eût été moindre si vous eussiez obéi de meilleur cœur. Que vos peines s’adoucissent, ô mon cher Valcour, par la certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma mère a dit à son mari, mais M. d’Olbourg n’a point reparu depuis le soir où il soupa ici, et j’ai cru lire moins de sévérité dans les yeux de mon père ; n’allez pas croire qu’il résulte de-là que ses premiers projets se soient anéantis, je vous aime trop sincèrement pour laisser germer dans votre cœur une espérance qu’il ne faudrait que trop tôt perdre. Mais les choses ne seront pas, au moins, aussi prochaines que je le 31 craignais, et dans une circonstance comme celle où nous sommes, je vous le répète, c’est tout obtenir que d’avoir des délais. Notre voyage à Vert-feuille est décidé : mon père trouve bon que nous allions, ma mère et moi y passer la belle saison, ses affaires l’obligeant à rester tout l’été à Paris : il nous laissera seules et tranquilles ; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu’une des clauses de cette permission est que vous n’y paraîtrez pas. Jugez, d’après cette sévérité, s’il serait possible de vous accorder l’heure que vous sollicitez avec tant d’instance ? À l’envie que ma mère avait de savoir du Président par quelle raison vous lui étiez devenu, dans l’instant, si suspect, il a répondu : « Qu’il ne s’était jamais imaginé, quand on vous présenta chez lui, que vous osassiez porter vos vues sur sa fille ; qu’au seul titre de connaissance et d’ami de société, il n’avait pas mieux demandé que de vous accueillir ; mais que s’étant enfin aperçu de nos sentimens mutuels, cette fatale découverte l’avait déterminé à se choisir promptement un gendre qui enleva à un séducteur sans bien l’espérance de détourner sa fille de ses devoirs, et qu’il n’avait rien trouvé de mieux que M. d’Olbourg homme trèsriche, et son ami depuis long-tems ». Ma mère, très-contente de l’amener peu-à-peu à une explication, sans combattre absolument son projet, lui a demandé les motifs de son éloignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son argument 32 indestructible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des qualités (comme si son orgueil eût été désolé d’un aveu qu’il lui était impossible de ne pas faire), il s’est rejeté d’abord sur vos défauts, et celui qu’il vous reproche, avec le plus d’amertume, est le manque d’ambition, la nonchalance, étonnante dont vous êtes pour votre fortune et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le service. À cela, ma mère a voulu opposer vos talens, votre amour pour les lettres, qui absorbant tout autre goût, vous a, pour ainsi dire, isolé, afin d’étudier plus à l’aise. Ici, le Président, ennemi capital de tout ce qui s’appelle beaux-arts, s’est enflammé de nouveau......... « Et que font ces misères là au bonheur de la vie ? Madame, a-t-il répliqué avec humeur, avez-vous vu depuis que vous existez, les arts, ou même les sciences faire la fortune d’un seul homme ?.......... Pour moi, je ne l’ai pas vu : ce n’est plus, comme autrefois, avec une hypothèse, un syllogisme, un sonnet ou un madrigal, qu’on se produit dans le monde, et qu’on parvient à tout ; les Horaces ne trouvent plus de Mécènes, et les Descartes ne rencontrent plus de Christines. C’est de l’argent, Madame, c’est de l’argent qu’il faut. Telle est la seule clef des places et des honneurs, et votre cher Valcour n’en a point. Jeune, de l’esprit, une sorte de mérite...... Remarquez, mon ami, la petite joie vaine avec laquelle il a bien voulu vous accorder une sorte de mérite...... Avec cet avantage, a-t-il continué, que ne s’avançait-il ? Le temple de la Fortune est ouvert à tout le monde ; il ne s’agit que de ne pas se laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver avant vous......... À trente ans, avec de la figure, le nom qu’il 33 porte, et les alliances qu’il peut réclamer, il serait aujourd’hui maréchal-de-camp, s’il l’eût voulu. » Oh ! mon ami, je vous en demande pardon ; mais ces reproches ne sont-ils pas mérités ? N’imaginez pas que mon cœur vous les fasse. Que ne suis-je maîtresse de ma main ! Que ne puis-je vous prouver à l’instant combien ces préjugés sont vils à mes yeux ; mais, mon ami, cent fois vous me l’avez dit vous-même, la considération est nécessaire dans le monde, et si ce public est assez injuste pour ne vouloir l’accorder qu’aux honneurs, l’homme sage qui conçoit l’impossibilité de vivre sans elle, doit donc tout faire pour acquérir ce qui la mérite. Ne seroit-il pas entré un peu de dégoût, un peu de misanthropie dans cette insouciance qui vous est reprochée ? Je veux que vous m’éclaircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant ; songez que vous parlez à la meilleure amie de votre cœur. 34 L E T T R E C I N Q U I È M E. Valcour à Aline. 12 Juin O UI, mon Aline, j’ai tort, et vous me le faites sentir ; la confiance est la plus douce preuve de l’amour, et j’ai l’air de vous l’avoir refusée, en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie ; mais ce silence de ma part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux principes que vous ne blâmerez pas : la crainte de vous ennuyer par des récits qui n’intéressent que moi, et la vanité qui souffre à les faire. On voudrait s’élever sans cesse aux yeux de ce qu’on aime, et l’on se tait quand ce qu’on peut dire de soi, n’a rien qui doive nous flatter. Si le sort m’eût lié avec toute autre, peut-être eussé-je eu moins d’orgueil ; mais vous sûtes m’en inspirer tant, dès que je crus vous avoir rendu 35 sensible, que vous me fîtes, dès ce moment, rougir de moimême et de mon audace à placer dans vos fers un esclave aussi peu fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu’il fallait être pour vous mériter, et j’aimai mieux vous laisser croire que j’en étais digne, que de vous montrer votre erreur. — Maintenant vous exigez des aveux que je voulais taire ; ne vous en prenez qu’à vous, s’il s’y rencontre des motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon obéissance me fasse retrouver dans votre cœur ce que la vérité m’y fera perdre. Toutes mes fautes précèdent l’instant où je vous ai vue pour la première fois. Hélas ! c’est mon unique excuse ; je n’ai plus connu que l’amour et la vertu depuis cette heureuse époque, et comment eussé-je osé depuis souiller par des écarts le cœur où régnait votre image ? H I S T O I R E D E V A L C O U R. Je vous parlerai peu de ma naissance ; vous la connaissez : je ne vous entretiendrai que des erreurs où m’a conduit l’illusion d’une vaine origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d’autant moins de motifs, que ce bienfait n’est dû qu’au hasard. Allié, par ma, mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand ; tenant, par mon père, à tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distingué ; né à Paris dans le sein du luxe et de l’abondance, je crus, dès que je 36 pus raisonner, que la nature et la fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons ; je le crus, parce qu’on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit hautain, despote et colère ; il semblait que tout dût me céder, que l’univers entier dût flatter mes caprices, et qu’il n’appartenoit qu’à moi seul et d’en former et de les satisfaire ; je ne vous rapporterai qu’un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux principes qu’on laissait germer en moi avec tant d’ineptie. Né et élevé dans le palais du prince illustre auquel ma mère avait l’honneur d’appartenir, et qui se trouvait à-peuprès de mon âge, on s’empressait de me réunir à lui, afin qu’en étant connu dès mon enfance, je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie ; mais ma vanité du moment, qui n’entendait encore rien à ce calcul, s’offensant un jour dans nos jeux enfantins de ce qu’il voulait me disputer quelque chose, et plus encore de ce qu’à de trèsgrands titres, sans doute, il s’y croyait autorisé par son rang, je me vengeai de ses résistances par des coups trèsmultipliés, sans qu’aucune considération m’arrêtât, et sans qu’autre chose que la force et la violence pussent parvenir à me séparer de mon adversaire. Ce fut à peu près vers ce tems que mon père fut employé dans les négociations ; ma mère l’y suivit, et je fus envoyé chez une grand’mère en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les défauts que je viens d’avouer. Je revins faire mes études à Paris, sous la conduite d’un homme ferme et de beaucoup d’esprit, bien 37 propre sans doute à former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas assez long-temps. La guerre se déclara : empressé de me faire servir, on n’acheva point mon éducation, et je partis pour le régiment où j’étais employé, dans l’âge où, naturellement encore, on ne devrait entrer qu’à l’académie. Puisse-t-on réfléchir sur le vice dominant de nos principes modernes, puisse-t-on voir que l’objet essentiel n’est pas d’avoir de très-jeunes militaires, mais d’en avoir de bons ; et qu’en suivant le préjugé actuel, il est parfaitement impossible que cette classe de citoyen si utile puisse jamais être parfaite, tant qu’il ne s’agira que d’y entrer jeune, sans savoir si l’on a ce qu’il faut pour y être admis, et sans comprendre qu’il est impossible de posséder les vertus nécessaires dès qu’on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilité de les acquérir par une éducation longue et parfaite. Les campagnes s’ouvrirent, et j’ose assurer que je les fis bien. Cette impétuosité naturelle de mon caractère, cette âme de feu que j’avais reçue de la nature, ne prêtait qu’un plus grand degré de force et d’activité à cette vertu féroce que l’on appelle courage, et qu’on regarde bien à tort, sans doute, comme la seule qui fût nécessaire à notre état. Notre régiment écrasé dans l’avant-dernière campagne de cette guerre, fut envoyé dans une garnison en Normandie ; c’est-là que commence la première partie de mes malheurs. Je venais d’atteindre ma vingt-deuxième année ; perpétuellement entraîné jusqu’alors par les travaux de 38 Mars, je n’avais ni connu mon cœur, ni soupçonné qu’il pût être sensible ; Adélaïde de Sainval, fille, d’un ancien officier retiré dans la ville où nous séjournions, sut bientôt me convaincre, que tous les feux de l’amour devaient embrâser aisément une âme telle que la mienne ; et que s’ils n’y avaient pas éclaté jusqu’alors, c’est qu’aucun objet n’avait su fixer mes regards. Je ne vous peindrai point Adélaïde ; ce n’etoit qu’un seul genre de beauté qui devait éveiller l’amour en moi, c’était toujours sous les mêmes traits qu’il devait pénétrer mon âme, et ce qui m’enivra dans elle était l’ébauche des beautés et des vertus que j’idolâtre en vous. Je l’aimais, parce que je devais nécessairement adorer tout ce qui avoit des rapports avec vous ; mais cette raison qui légitime ma défaite, va faire le crime de mon inconstance. L’usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une maîtresse, et de ne la regarder malheureusement que comme une espèce de divinité qu’on déifie par désœuvrement, qu’on cultive par air, et qui se quitte dès que les drapeaux se déploient. Je crus d’abord de bonne foi que ce ne pourrait jamais être ainsi que j’aimerais Adélaïde ; la maniere dont je l’en assurai, la persuada ; elle exigea des sermens, je lui en fis ; elle voulut des écrits, j’en signai, et je ne croyais pas la tromper. À l’abri des reproches de son cœur, se croyant peut-être même innocente, parce qu’elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait pour la légitimer, Adélaïde céda, et j’osai la rendre coupable, ne voulant que la trouver sensible. 39 Six mois se passèrent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent altéré notre amour ; dans l’ivresse de nos transports, un moment même nous voulûmes fuir ; incertains de la liberté de former nos chaînes, nous voulûmes aller les serrer ensemble au bout de l’univers… la raison triompha ; je déterminai Adélaïde, et dès ce moment fatal il était clair, que je l’aimais moins. Adélaïde avait un frère capitaine d’infanterie que nous espérions mettre dans nos intérêts… on l’attendait, il ne vint point. Le régiment partit, nous nous fîmes nos adieux, des flots de larmes coulèrent ; Adélaïde me rappella mes sermens, je les renouvellai dans ses bras…… et nous nous séparâmes. Mon père m’appella cet hiver à Paris, j’y volai : il s’agissait d’un mariage ; sa santé chancelait, il désirait me voir établi avant de fermer les yeux ; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin ! cette force irrésistible de la main du sort qui nous porte toujours malgré nous où ses loix veulent que nous soyons ; tout effaça peu-à-peu Adélaïde de mon cœur. Je parlai pourtant de cet arrangement à ma famille ; l’honneur m’y engageait, je le fis, mais les refus de mon père légitimèrent bientôt mon inconstance ; mon cœur ne me fournit aucune objection ; et je cédai, sans combattre, en étouffant tous mes remords. Adélaïde ne fut pas longtemps à l’apprendre…… Il est difficile d’exprimer son chagrin ; sa sensibilité, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens qui venaient de faire mes délices, 40 arrivaient à moi en traits de flamme, sans qu’aucun parvînt à mon cœur. Deux ans se passèrent ainsi filés pour moi par les mains des plaisirs, et marqués pour Adélaïde par le repentir et le désespoir. Elle m’écrivit un jour, qu’elle me demandait pour unique faveur de lui assurer une place aux carmélites ; de lui mander aussi-tôt que j’aurais réussi ; qu’elle s’échapperait de la maison de son père, et viendrait s’ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu’elle me priait de lui préparer. Parfaitement calme alors, j’osai répondre quelques plaisanteries à cet affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures, j’exhortai Adélaïde à oublier dans le sein de l’hymen les délires de l’amour. Adélaïde ne m’écrivit plus. Mais j’appris trois mois après qu’elle était mariée ; et dégagé par-là de tous mes liens, je ne songeai plus qu’à l’imiter. Un événement terrible pour moi vint déranger tous mes projets ; il sembloit que le ciel voulût déjà venger Adélaïde des malheurs où je l’avais plongée. Mon père mourut, ma mère le suivit de près, et je me vis à vingt-cinq ans seul abandonné dans le monde à tous les malheurs, à tous les accidens qui suivent ordinairement un jeune homme de mon caractère ; que de faux amis perdent, que l’expérience n’éclaire pas encore, et qui, pour comble d’aveuglement, ose trop souvent prendre pour un bonheur l’événement qui le rend maître de lui, sans réfléchir, hélas ! que les mêmes 41 freins qui le captivaient, servaient aussi à le soutenir, et qu’il n’est plus, dès qu’ils se brisent, que comme ces plantes légères, dégagées par la chute du peuplier antique qui protegeait leurs jeunes élans, et qui bientôt expirent elles-mêmes faute de soutiens. Non-seulement je perdais des parens chers et précieux ; non-seulement je n’avais plus d’appui sur la terre, mais tout s’éclipsait, tout s’anéantissait avec eux ; cette vaine gloire qui m’avait séduit ne devint plus qu’une ombre qui s’évanouit avec les rayons qui la modifiaient. Les adulateurs fuirent, les places se donnèrent, les protections se perdirent, la verité déchira le voile qu’étendait la main de l’erreur sur le miroir de la vie, et je m’y vis enfin tel que j’étais. Je ne sentis pas pourtant tout-à-coup mes pertes, il fallait l’affreuse catastrophe qui m’attendait pour m’en convaincre. Aline, Aline, permettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parens chéris ; puissent mes regrets éternels les venger de cette voix funeste et involontaire, qui osa crier au fond de mon âme, que regrettes-tu, tu es libre ? Oh, juste ciel ! qui put l’inspirer cette voix barbare, quel est donc le sentiment cruel et faux qui l’a fait naître ? Où trouve-t-on des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d’un père et d’une mère ? quels gens prendront à nous un intérêt plus réel et plus vif ? Qui nous excusera ? qui nous conseillera ? qui tiendra le fil, dans ce dédale obscur où nous entraînent les passions ? Quelques flatteurs nous égareront ; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas que des 42 pièges, et nulle main secourable ne nous empêchera d’y tomber. Il était essentiel d’aller mettre un peu d’ordre dans les biens de mon père, très-loin de son séjour, très-diminués par les dépenses où l’avaient entraîné les années qu’il avait passées dans les négociations ; mon intérêt m’obligeait, avant de songer à aucun établissement, à me rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque connaissance de ce qui pouvait me revenir. J’obtiens un congé, et j’y vole. La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage, m’engagea pour l’admirer à y séjourner quelques semaines : le hasard qui m’y fit rencontrer d’anciennes connaissances, acheva d’assurer et d’égayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu’offre cette fière rivale de Paris, lorsqu’un soir, en sortant du spectacle, un de mes amis me nommant très-haut par mon nom, me proposa d’aller souper chez l’intendant, et se perdit dans la foule avant que j’eusse le temps de lui répondre. À ce nom de Valcour, un officier vêtu de blanc, et qui paraissait sortir du même endroit que nous, m’aborde le chapeau sur les yeux, et me demande avec beaucoup de trouble s’il a bien entendu, et si c’est bien Valcour que l’on me nomme. Peu disposé à répondre honnêtement à une question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande fièrement à-mon tour, quel est le besoin qu’il a d’éclaircir un tel fait ? Quel besoin, Monsieur ? — Le plus 43 grand ? — Mais encore ? — Celui de réparer l’outrage fait à une famille honnête par un homme de ce nom ; celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu d’une sœur chérie…… Répondez, ou je vous regarde comme un malhonnête homme. — Je vous connais, et je vous entends ; vous êtes le frère d’Adélaïde. — Oui, je le suis, et depuis l’instant fatal qui nous l’a ravie. — Qu’entends-je ? elle n’est plus ! — Non, cruel, tes indignes procédés lui ont plongé le poignard dans le cœur, et depuis ce moment, je te cherche pour arracher le tien, ou mourir sous tes coups : viens, suis-moi ; je me reproche tous les instans où ma vengeance est retardée. Nous gagnâmes promptement les derrières de la comédie ; nous traversâmes le Rhône, et nous enfonçant dans les promenades qui sont sur l’autre rive en face de la ville, nous nous disposions à nous battre, lorsque ne pouvant tenir à l’intérêt puissant que m’inspirait encore cette malheureuse maîtresse, Sainval, dis-je avec la plus grande émotion, je vous satisfais ; si le sort est juste, peutêtre le serez-vous bientôt davantage : car je suis le coupable, et c’est à moi de périr : mais ne me refusez pas de m’apprendre, avant que nous ne nous séparions pour jamais, la fatale histoire de cette fille respectable… que j’ai trompée, je l’avoue ; mais qui ne peut cesser de m’être chère. — Ingrat, me répondit Sainval, elle est morte en t’adorant ; elle est morte en suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avoué à mon père la faute où tu sçus l’entraîner : il venait de la contraindre à l’ensevelir 44 dans les bras d’un époux… Obsédée par toute une famille, l’infortunée venait d’obéir…… Elle n’a pu résister à la violence du sacrifice. Chaque jour, chaque instant l’entraînait à la mort, et elle en a reçu le coup dans mes bras. Depuis cette époque fatale, je n’ai cessé de te chercher par-tout. J’ai suivi tes pas dans cette ville, incertain de t’y rencontrer. Je t’y trouve, presse-toi de me convaincre que tu ne joins pas au moins la lâcheté à la plus barbare séduction. Nous nous battîmes ; le combat fut court : Sainval avait plus de courage que d’adresse, et plus de raison que de bonheur. Il cède sous les premiers coups que je lui porte, et j’ai la douleur de le renverser mort à mes pieds. À peine m’en suis-je convaincu que je m’élance en larmes sur le corps sanglant de ce malheureux jeune homme, dont les traits, dont la voix venaient de me rappeler si douloureusement sa malheureuse sœur. Dieu barbare ! estce ainsi qu’éclate ta justice ? n’étais-je pas le seul coupable ?…… n’était-ce pas à moi de succomber…… et me relevant en délire : « Vil assassin, me dis-je à moimême, va combler ton affreuse victoire ; ce n’est pas assez que ton lâche abandon l’ait précipitée dans le cercueil ; il faut encore que tu arraches la vie à son malheureux frère. Triomphe affreux ! remords déchirans ! Va, cours, dans le transport qui t’agite, va joindre à toutes tes victimes le chef infortuné de cette honnête famille…… Il respire…… Cet unique enfant pouvait seul le consoler de la perte d’une fille qu’il idolâtrait, ta cruauté vient de le lui ravir ; achève, va lui percer le flanc ». Et je me précipitais encore sur ce 45 cadavre sanglant, et je cherchais à le ranimer, à lui rendre le souffle de la vie aux dépens même de celle que j’aurais voulu lui sacrifier. Il n’était plus temps…… je me lève égaré ; je porte mes pas au hasard ; on avait entendu le bruit du combat. On me vit fuir ; on me poursuit, on m’atteint, on m’arrête, et l’on me mène en diligence chez le commandant de la ville. Mon désordre, mes habits ensanglantés, le rapport certain d’un homme mort, une lettre trouvée sur M. de Sainval, par laquelle son père lui ordonnait de me chercher jusqu’aux extrémités du monde ; tout disposa M. de * * * qui commandait pour lors à Lyon, à des précautions et à de la sévérité. Quelque grave que soit votre affaire, Monsieur, me dit néanmoins avec honnêteté ce militaire, je vais agir avec vous comme je le ferais avec mon propre fils. Vous aurez pour séjour une maison royale, et j’irai demain vous y recommander moi-même : je vais tout assoupir avec le plus grand soin. Si d’ici à trois mois rien n’éclate, votre liberté vous sera rendue ; mais il faut dans le cas contraire, que je vous aie absolument sous la main, afin que, si le tribunal ou la famille du mort venait à poursuivre, je puisse au moins prouver que j’ai fait mon devoir. Cependant, soyez tranquille ; je vais employer tant de soins pour tout anéantir, que vous serez, j’espère, bientôt maître de vos actions. Il sortit à ces mots pour donner des ordres ; et l’on me conduisit au château de Pierre-en-Cise, dans lequel il avait désiré que fut ma destination particulière, pour être plus à 46 même de disposer secrètement de moi, et d’une manière qui put m’être agréable. Je ne vous rendrai point ce qui se passa dans mon âme, en arrivant dans ce lieu fatal : quelques politesses que je reçus de l’officier qui y commandait, toute l’horreur de ma position se présenta d’abord à mes yeux… Les premiers effets de mon désespoir firent frémir ceux qui m’entouraient : il n’y eut sorte de moyens que je ne cherchasse pour m’arracher la vie. Qu’il est heureux de rencontrer, dans de semblables circonstances un homme d’esprit, et qui connaisse le cœur humain ! On ne peut exprimer ce que fit pour me calmer le respectable mortel entre les mains duquel mon heureux sort m’avait fait tomber… Tantôt il s’adressait à ma raison, tantôt il intéressait mon cœur, et tirant toujours du sien les argumens qu’il employait, il sut me rendre à moi-même et à la vie que je perdais infailliblement sans son secours. Ô vous, vils mercenaires, qui, dans des places semblables, ne regardez ceux qu’on vous confie, que comme des animaux dont le sang doit vous engraisser… qui les tourmenteriez, qui les feriez expirer si l’on vous dédommageait amplement de leur perte ; en jettant vos regards sur le vertueux ami dont je parle, apprenez que ce même poste où vous ne trouvez à exercer que des vices, peut vous offrir la jouissance de mille vertus ; mais il faut une âme et de l’esprit pour le sentir, au lieu que la nature en courroux, qui ne vous a créés que pour le malheur des autres, ne mit en vous que de l’avarice et de la stupidité. 47 Un mois se passa, sans qu’on parlât de cette affaire ; mes gens étaient toujours dans l’hôtel où j’étais descendu, et s’y tenaient, par mes ordres, renfermés sous le plus grand mystère. Enfin, le commandant de la ville parut… « Rien ne transpire, me dit-il ; j’ai fait inhumer M. de Sainval le plus secrètement que j’ai pu : c’est par un avis détourné que j’ai fait part de sa mort à son père sans lui expliquer la cause qui l’a fait descendre au tombeau… J’ai serré les papiers trouvés sur lui ; ils ne paroîtront pas, que je n’y sois contraint… Voilà tous les services que j’ai pu vous rendre… je les continuerai… Sortez cette nuit sans éclat, et de cette prison et de la ville… Vos gens, votre chaise et un passeport vous attendent à la première poste qui est sur la route de Genêve… Rendez-vous à cette poste à pied et sans bruit ; passez de-là en Suisse ou en Savoie, et si vous m’en croyez, restez-y caché jusqu’à ce que vos amis vous aient mandé de Paris, quelle tournure a pris votre affaire. Il ne me reste plus que ma bourse à vous offrir : usez-en comme de la vôtre… » Oh ! Monsieur, répondis-je en me jettant dans les bras de ce chef respectable, et refusant cette dernière offre, par où ai-je pu mériter tant de bontés ?… Quel motif vous engage ainsi à servir l’infortune ?… « Mon cœur, me répondit M. de * * *, il fut toujours l’asyle des malheureux, et toujours l’ami de ceux qui vous ressemblent. » Vous jugez de ma reconnaissance, Aline, je ne vous la peindrais que faiblement ; j’embrasse les deux fideles amis que mon heureuse étoile vient de me faire rencontrer ; je gagne, au plus vite, le rendez-vous qui m’est indiqué ; j’y 48 trouve mes gens ; je m’élance en larmes dans ma voiture ; je laisse à mon valet-de-chambre le soin de tout ; je lui nomme Genêve, nous volons, et je m’anéantis dans mes pensées. Vous imaginez, sans doute, aisément combien cette malheureuse affaire, quelque bonne tournure qu’elle prit, nuisait cependant à ma fortune ; il me devenait impossible d’aller prendre connaissance de mon bien, impossible de me rendre à l’expiration de mon congé, plus impossible encore de publier les motifs de ma fuite, de peur de faire éclater ce qui m’y contraignait. Les gens d’affaire allaient dévaster mon bien ; le ministre allait nommer à mon emploi : ces deux cruelles infortunes étaient pourtant les moins terribles que je dusse craindre ; car si je reparaissais, malgré tout cela, quel sort affreux pouvait m’attendre ? Mon premier soin, en arrivant à Genêve, fut d’écrire à Déterville, le seul ami réel que je possédasse. Sa réponse quadrait on ne saurait mieux avec les conseils de M. de * * *. Rien ne transpirait, disait-il ; mais on était dans un instant de rigueur sur les duels, et dussé-je tout perdre, il valait mille fois mieux pour moi m’exposer à ce sort, que de risquer une prison peut-être perpétuelle, en reparaissant avant qu’il ne fût bien sûr qu’il n’y eût aucun danger. Cet avis me paraissait trop sage pour ne pas être suivi, et je priai Déterville de m’écrire régulièrement tous les mois à Genêve, d’où je ne me proposai point de sortir, n’ayant pas assez de fonds pour voyager. Je renvoyai une partie de mes gens, après leur avoir fait promettre le secret, et j’attendis 49 en paix ce qu’il plairait au ciel de décider pour moi. Ce fut pendant ce cruel désœuvrement que le goût de la littérature et des arts vint remplacer dans mon âme cette frivolité, cette fougue impétueuse qui m’entraînait auparavant, dans des plaisirs, et bien moins doux, et bien plus dangereux. Rousseau vivait je fus le voir, il avait connu ma famille, il me reçut avec cette aménité, cette honnêteté franche, compagnes inséparables du génie et des talens supérieurs ; il loua, il encouragea le projet qu’il me vit former de renoncer à tout pour me livrer totalement à l’étude des lettres et de la philosophie, il y guida mes jeunes ans, et m’apprit à séparer la véritable vertu des systèmes odieux sous lesquels on l’étouffe…. « Mon ami, me disait-il un jour, dès que les rayons de la vertu éclairèrent les hommes, trop éblouis de leur éclat, ils opposèrent à ses flots lumineux les préjugés de la superstition, il ne lui resta plus de sanctuaire que le fond du cœur de l’honnête homme. Deteste le vice, sois juste, aime tes semblables, éclaire-les, tu la sentiras doucement reposer dans ton âme, et te consoler chaque jour de l’orgueil du riche et de la stupidité du despote ». Ce fut dans la conversation de ce philosophe profond, de cet ami véritable de la nature et des hommes, que je puisai cette passion dominante qui m’a depuis toujours entraîné vers la littérature et les arts, et qui me les fait aujourd’hui préférer à tous les autres plaisirs de la vie, excepté celui d’adorer mon Aline. Eh ! qui pourrait renoncer à ce plaisir dès qu’il le connaît ; celui qui peut fixer ses regards sur elle 50 sans frissonner du trouble de l’amour, ne mérite plus la qualité d’homme ; il la déshonore et l’avilit dès qu’il n’est plus sensible à de tels charmes. Les lettres de Déterville étaient cependant toujours à-peuprès les mêmes ; rien ne transpirait, mais mon absence étonnait tout le monde, et beaucoup de gens se permettaient d’en raisonner d’une manière aussi fausse que pleine de calomnie ; mon ami savait que le trouble s’était mis dans mes biens, il était presque sûr que ma compagnie allait être donnée, et malgré tout cela il m’exhortait vivement à ne pas sortir de mon asyle. Enfin ce dernier malheur arriva, j’écrivis pour le prévenir, je prétextai un voyage indispensable chez l’étranger, une succession essentielle à recueillir, toutes mes ressources furent vaines, et le ministre nomma à mon emploi. Voilà, ma chère Aline, voilà les cruelles raisons qui motivent le reproche peu mérité que me fait votre père, reproche d’autant plus injuste, qu’il ignore les raisons qui me contraignent à le recevoir. Entre-t-il dans ce malheur quelque chose qui puisse me faire perdre votre estime, ou qui puisse m’aliéner la sienne ? J’ose en douter. Deux ans d’exil volontaire s’étant écoulés, je crus pouvoir me rapprocher de mes biens, je partis pour le Languedoc ; mais que trouvai-je, hélas ! Des maisons démolies ; des droits usurpés ; des terres incultes ; des fermes sans régisseurs, et par-tout du désordre, de la misère et du délabrement. Deux mille écus de rente, furent tout ce qu’il me fut possible de recueillir des quatre fonds qui 51 valaient jadis plus de cinquante mille livres annuels. Il fallut bien se contenter, et hasarder de reparaître enfin. Je l’ai fait sans aucun risque, et il devient chaque jour plus que probable, que je ne serai jamais poursuivi pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n’en sera pas moins toute ma vie gravée en traits de sang dans mon cœur. Mon emploi n’en est pas moins donné, mes biens n’en sont pas moins dévastés… tous mes amis n’en sont pas moins perdus… Malheureux que je suis ! est-ce donc après tant de revers que j’ose prétendre à la divinité que j’adore ?… Aline, oubliez-moi… abandonnez-moi… méprisez-moi… ne voyez plus dans votre amant, qu’un téméraire indigne des vœux qu’il ose former. Mais si vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au sentiment dont je brûle pour vous, ne jugez pas mon cœur sur les travers de ma jeunesse, et ne redoutez pas l’inconstance où vous avez allumé les feux de l’amour. Il est aussi impossible de cesser de vous aimer, qu’il l’est de se défendre de vous ; mon âme uniquement modifiée par les impressions de vos traits ne peut plus se soustraire à leur empire, et l’on m’arracherait plutôt mille fois la vie qu’on ne détruirait mon amour. J’attends mon arrêt et mon pardon… Aline, Aline, j’attends tout de votre pitié. 52 L E T T R E S I X I È M E. Aline à Valcour. Ce 15 Juin. O mon ami ! combien vos aveux me touchent ! Que votre constance m’est chère !… Moi, vous abandonner… vous délaisser, cruel !… Ah ! plus vous avez été malheureux, plus mon âme se livre au plaisir de vous aimer ! C’est moi, mon ami, c’est moi que le ciel choisit pour adoucir vos maux ; c’est par ma main qu’ils seront tous calmés… Ah ! Valcour ! combien vous me devenez cher depuis que je connais votre infortune… Ce n’est pas que vous n’ayez quelques torts… mais vous les sentez trop vivement, pour que je doive vous les reprocher. Vous avez été faible… vous avez été inconstant, peut-être même séducteur ; mais vous avez été courageux et noble, tous ces revers vous ont plongé dans un abyme dont ma tendresse et 53 les soins de ma mère veulent absolument vous retirer… Non, je ne suis pas jalouse d’Adélaïde, je la plains de toute mon âme, elle intéresse bien vivement mon cœur. Mais je ne crains plus qu’elle règne dans le vôtre, et je suis assez glorieuse, pour être sûre de l’occuper tout entier. Votre lettre a fait pleurer ma mère… Elle vous embrasse… elle est bien aise de savoir ce qui vous regarde… Et sans vous compromettre en rien, elle aura du moins, dit-elle, des armes pour vous défendre ; soyez bien sûr qu’elle en usera. Je ne vous écris qu’un mot. Nous partons, écrivez-nous dès les premiers jours du mois prochain. Vous ferez vos lettres de manière à ce qu’elles puissent se lire haut. Sans vous interdire pourtant la liberté d’y insérer de tems-en-tems un petit billet pour moi, et dans lequel vous ne m’entretiendrez que du sentiment qui nous flatte ; ma mère qui connaît vos vues, et qui les approuve, me remettra ces billets fidèlement. Si vous avez quelque chose de plus secret à me dire, vous l’adresserez à Julie, cette fille qui me sert depuis son enfance, vous aime, dit-elle, comme si vous deviez devenir son maître un jour. Cela serait-il possible, mon ami ? Je ne sais, mais j’ai des pressentimens qui quelquefois me consolent par leur illusion délicieuse, des chagrins de la réalité. Nous emmenons Folichon[1] . Comment ne l’aimerai-je pas, quand c’est vous qui l’avez élevé ? Ce charmant animal vous chérit à tel point, que chaque fois qu’on vous annonce, il semble que l’espoir et la joie animent alors ses traits ; et 54 quand son erreur est dissipée, il se rendort sur mes genoux avec un gros soupir, qui me le fait baiser mille fois. 1. ↑ Petit épagneul de la plus rare espèce, que Valcour avait donné à Aline. Il l’avait dressé à apporter, à sa maîtresse, un échaudé qui contenait un billet : Aline le recevait, lui en remettait un autre également rempli d’un billet que l’épagneul rapportait à son maître, avec la même fidélité. Ils s’écrivirent ainsi pendant deux ans, couvrant cette feinte innocente, de l’adresse et de la sobriété du petit chien, qui portait et rapportait ainsi sans endommager nullement un objet, qui devait si bien aiguillonner sa gourmandise. 55 L E T T R E S E P T I È M E. Déterville à Valcour. Paris, 17 Juin. S I quelque chose peut adoucir les tourmens d’une âme honnête et sensible comme la tienne, mon cher Valcour, c’est la satisfaction de ceux qui te sont chers ; j’ose à ce titre t’apprendre mon mariage avec Eugénie. Toutes les difficultés qui nous séparaient sont vaincues, et dans vingtquatre heures je serai le plus heureux des époux, je n’ose pas dire des hommes, ta félicité manque à la mienne ; et je ne pourrai jamais me croire véritablement heureux, tant que le meilleur de mes amis sera dans l’infortune. Mais j’attends beaucoup pour toi des délais qu’obtient madame de Blamont ; elle t’aime ; sa fille t’adore ; espère tout du cœur de ces deux charmantes femmes ; tu sais qu’Eugénie, sa mère et moi, nous sommes du voyage de Vert-feuille ; juge si nous nous en occuperons, et si nous ne chercherons pas tous les moyens possibles d’avancer ton bonheur. Sois bien certain, mon cher Valcour, qu’il ne sera question que 56 de cela. Mais je t’exhorte au courage et à la patience. Oter de la tête d’un robin une idée dont il est coëffé, est une entreprise qui n’est point facile. Je voudrais, moi, qu’on étudiât un peu ce d’Olbourg ; ou je n’ai jamais su juger un homme, ou ce grossier mortel doit renfermer un bel et bon vice, qui, mis dans tout son jour, refroidirait, peut-être un peu l’enthousiasme de notre cher Président. Je sais bien que voilà encore une de ces ruses de guerre, qui ne s’arrangera pas avec ta maudite délicatesse ; mais mon ami, on se sert de tout dans le cas où tu es ; pesons même, si tu veux, ce procédé dans la balance de ta justice. À supposer que d’Olbourg ait quelque défaut capital qui dût faire le malheurs de sa femme, ton devoir ne serait-il pas de le prévenir ? Adieu ; les embarras de la veille d’une nôce m’empêchent de t’entretenir plus long-tems ; Ô mon ami ! Quand pourrai-je aller partager avec toi tous les soins de la tienne ? Si tu me crois bon à quelque chose pour la circulation de ton commerce, dispose de moi ; Eugénie me charge de t’offrir de même ses services ; mais j’imagine que toutes vos précautions sont prises ; quand on s’aime aussi vivement que vous le faites l’un et l’autre, rien n’échappe dans la recherche de tout ce qui peut être nécessaire au soulagement de ses peines. 57 L E T T R E H U I T I È M E. Valcour à Déterville. Paris, 19 Juin. J ’APPRENDS ton mariage avec la même joie que s’il s’agissait du mien, et je te félicite d’autant plus sincèrement de cette union, qu’il est difficile de trouver une femme dont le charmant caractère quadre mieux avec le tien. Ce sont de ces rapports heureux, d’où naît sans doute toute la félicité de la vie. Hélas ! j’ai bien rencontré de même tous ceux qui peuvent faire le bonheur de la mienne ;… mais que de difficultés, mon ami ! Ah ! je ne me flatte jamais de les vaincre ; et puis… te le dirai-je ? t’avouerai-je encore une délicatesse que tu vas traiter d’enfantillage ? La brillante fortune d’Aline… le pitoyable état de celle de ton ami ; tout cela, mon cher, me fait craindre que l’on n’imagine que mes sentimens ne sont fondés que sur l’envie de conclure, ce 58 qu’on appelle dans le monde une bonne affaire ; si jamais on allait le penser, si cette affreuse idée venait dans de certains instans de calme s’offrir à l’esprit de mon Aline !…… Ô mon cher Déterville ! je la fuirais pour ne la jamais revoir… Ah ! comme je désirerais à présent, ce que j’ai toujours méprisé !… que je voudrais posséder des honneurs, des trésors, et tout ce qui pourrait me rendre plus digne de celle que j’adore ! À supposer même que les difficultés s’aplanissent, et que je parvienne à ce que j’appelle l’unique bonheur de ma vie, le regret de ne lui avoir pas apporté un bien digne d’elle, n’altérera-t-il pas ma félicité ? L’illusion des plaisirs évanouie, ne redouterai-je pas qu’elle-même ne conçoive un jour ces regrets ? Ô mon ami ! cache-lui mes craintes, elle ne me pardonnerait pas de les avoir conçues. Non, je n’approuve point tes recherches secrettes sur d’Olbourg, il y a une sorte de trahison, qui ne s’arrange pas avec la franchise de mon âme ; je ne veux devoir qu’à moi seul la préférence d’Aline, il serait, ce me semble, humiliant pour moi, de ne triompher que par les vices de mon rival. S’il en a qui puissent faire le malheur d’Aline, sa mère saura les découvrir aussi-tôt, pour prévenir leur union. Tout sera à sa place alors ; elle aura fait ce qu’elle doit, et je n’aurai pas fait ce que je ne dois pas. Je n’userai point de tes offres pour ce voyage-ci, nos arrangemens sont pris, ma reconnaissance n’en est pas moins la même… Ah ! que j’envie ta félicité, mon ami ; tu la verras tous les jours… à tout instant tes yeux pourront se 59 fixer sur les siens ; tu respireras le même air qu’elle ; tu jouiras de ces mêlanges de traits… mêlanges charmans qui viennent se peindre à toutes les heures sur sa délicieuse figure… Car remarque-la bien : un sentiment… un propos… une influence dans l’air… un repas… chacune de ces choses modifie différemment ses traits. Elle n’est jamais jolie à une certaine heure comme elle la devient à l’autre ; je n’ai vu de mes jours une physionomie si piquante et si différemment expressive. Je conviens qu’il faut être amant pour étudier, pour saisir toutes ces nuances. Mais mon ami, le cœur y gagne, il n’est pas une seule de ces variations qui ne légitime mille raisons de l’aimer davantage. Adieu… je te trouble… je dérobe des instans à ta félicité… jouis… jouis, heureux ami… je ne veux point flétrir les roses de l’hymen, par les larmes amères de l’amour malheureux ; je ne m’occupe plus que de ton bonheur… Ah ! crois qu’il est bien vivement partagé par l’ami le plus sincère que tu possèdes au monde. 60 L E T T R E N E U V I È M E. Le président de Blamont à d’Olbourg. Paris, ce 1 Juillet. I L me paraît, mon cher d’Olbourg, que jusqu’ici tes succès ne sont pas brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener à la campagne, après avoir si mal réussi à la ville ? Toutes réflexions faites, on te déteste… Qu’importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems, dans nos principes, de s’embarrasser fort peu du cœur d’une femme, pourvu qu’on ait sa personne et son argent. Si tu ne t’y prends pas mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons réduits à emporter la citadelle d’assaut. Je t’aiderai à la battre en brêche, et pendant que tu formeras tes attaques, je te ménagerai des auxiliaires. Il arrive souvent que quand on a l’intention de se rendre maître d’une ville, on est obligé de s’emparer des hauteurs… on s’établit dans tout ce 61 qui commande, et de-là on tombe sur la place sans redouter les résistances. Ou bien on négocie… on tourne… on TERGIVERSE D’espoir ou de bonheur tour-à-tour on la BERCE. Et si-tôt qu’on la tient, de sa crédulité On la punit alors avec rigidité. Ton imbécille franchise t’empêche de rien entendre à tout cela ; ce n’est pas que tu ne sois roué dans les formes, mais tu l’es avec trop de bonne foi. Tant qu’une porte ne s’ouvre point à deux battans, tu n’imagines pas qu’il puisse-y avoir de moyens de forcer les barricades ; je te l’ai dit cent fois, mon ami, ce n’est, que dans notre métier qu’on apprend l’art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la multitude de détours que nous savons mettre en usage quand il s’agit, par exemple, de faire périr un innocent. Sur la quantité de faussetés, de mensonges, de subornations, de pièges, de manœuvres insidieuses que nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que tout cela nous forme au métier des ruses, et à la science d’amener les événemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s’il te fallait entreprendre, seul cette grande aventure, et réussir seul. Tu irais-là avec une candeur… une vérité… pas une malheureuse petite énigme, pas une seule tournure[1] , pas un simulacre de feinte ! et comme on te débouterait bientôt de tes ridicules prétentions !… ce n’est plus que par la fourberie, mon cher d’Olbourg, que l’on s’avance aujourd’hui dans le monde ; et puisque le plus heureux de tous, est celui qui trompe le 62 mieux, ce n’est donc que dans l’art de bien tromper, que l’on doit tâcher de se rendre habile… Au fait : ce sont les femmes qui sont cause de cela ; à force de vouloir être fines, elles ont réussi à nous rendre faux. Les folles créatures ! que j’aime à les voir se débattre avec moi ! c’est l’agneau sous la dent du lion… Je leur rends dix points sur seize, et suis toujours sûr de les gagner de quatre… enfin la campagne s’ouvre… les Amazones s’arment… les Sauvages vont les attaquer… Nous verrons qui la victoire couronnera ; mais que rien de tout ceci n’aille au moins troubler nos amusemens ; il faut savoir conduire plus d’une intrigue de front, et le projet des plaisirs qu’on ne goûte pas encore, ne doit se former qu’au sein de ceux dont on jouit… Je t’attends ce soir chez nos déesses. Il y avait en vérité des siècles que nous n’avions fait un si sage arrangement que celui-là. 1. ↑ Il y a apparence que le goût des robins pour les énigmes, les emblêmes et l’argent était le même du tems de Rabelais que de nos jours : voici comme il les peint dans son Pantagruel. « On arrêta à l’isle de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant voulu descendre au guichet, y furent arrêtés par ordre de GRIPE-MINAUD, archiduc des CHATS FOURÉS, qui leur proposa une énigme à deviner. Panurge en dit le mot, et jetta au milieu du parquet, une bourse pleine d’or qui les fit tous jetter les uns sur les autres pour ramasser l’argent ; et la pate bien, graissée, ils accordèrent enfin les passe-ports demandés pour continuer leur route. 63 L E T T R E D I X I È M E. Aline à Valcour. Vert-feuille, 15 Juillet. N OUS sommes établis, Valcour, et notre vie est décidée ; elle est libre et charmante ; il n’y manque que vous mon ami, pour la rendre délicieuse ; cette privation déjà sentie par la société, l’est bien plus vivement par mon cœur. Laissez-moi vous dire comment nous vivons, je sais que ces détails vous plaisent, vous m’y suivez, j’en suis plus présente à votre imagination, et réellement l’absence en devient par-là moins cruelle. Le château de Vert-feuille, dans lequel il faut d’abord que votre esprit se transporte, n’est pas très-magnifique, mais commode et d’une excessive propreté ; il est situé à cinq lieues d’Orléans, sur les bords de la Loire. La forêt voisine qui l’ombrage, nous procure des promenades charmantes ; les prairies vertes et fraîches qui l’environnent, toujours peuplées de troupeaux gras et 64 bondissans, sont par-tout ornées de villages et de maisons de campagne ; les jardins agréablement coupés par des canaux limpides, par des bosquets odoriférants, qu’égayent une multitude étonnante de rossignols ; l’immense quantité de fleurs qui s’y succèdent neuf mois de l’année ; l’abondance du gibier et des fruits ; l’air pur et serein qu’on y respire… tout cela, mon ami, contribue, quoique l’objet soit de peu de conséquence, à en faire un séjour digne d’orner l’Élysée, et est mille fois préférable à toutes les belles terres de monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n’offrant jamais que l’ennui à côté de la régularité. On se lève ici tous les jours à neuf heures, et tant qu’il fait beau, le rendez-vous du déjeûner est sous un bosquet de lilas, où tout se trouve prêt dès qu’on arrive. Là, l’on prend ce qu’on veut, et ma mère a soin d’y faire trouver à-peuprès tout ce qu’elle sait devoir plaire à chacun. Cette première occupation nous conduit à dix heures ; alors on se sépare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques cabinets frais, avec des livres : on ne se réunit plus qu’à trois heures. C’est l’instant de servir, on fait un excellent diner, et d’autant plus ample, que c’est le seul repas où l’on se mette à table. À cinq heures on en sort, c’est l’heure des grandes promenades, les cannes et les coëffes se prennent, et Dieu sait où l’on va se perdre ! À moins que le tems ne menace, il est d’institution d’aller à pied et toujours extrêmement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup ; nous appelons cela des aventures. Déterville est le seul homme 65 qui nous accompagne, et en vérité à la manière dont nous nous égarons, je ne doute pas qu’incessamment les aventures que nous prétendons chercher, ne nous arrivent. Madame de Senneval qu’on prendrait bien plutôt pour la soeur aînée d’Eugénie, que pour sa mère appelle cela des imprudences, et madame de Blamont, ma chère et délicieuse maman, plus folle qu’aucune de nous, assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les Gaules, Gauvain, le sénéchal Queux, ou le brave Lancelot du Lac ; ces honnêtes gens, protecteurs-nés du sexe, n’ont jamais fait de mal aux femmes, et que par conséquent nous sommes en sûreté. On revient dès que le jour baisse ; on se jette sur des canapés, rendus, comme vous l’imaginez bien, et l’on sert des fruits, des glaces, des sirops ou quelques vins d’Espagne et des biscuits ; le léger repas pris, chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s’appelle la soirée. Déterville ou ma mère, nos deux meilleurs lecteurs, s’emparent de quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu’à minuit, heure où chacun se sépare pour aller prendre les forces nécessaires à recommencer le lendemain ; cette vie ainsi coupée, a l’art de nous faire passer les jours avec tant de rapidité, qu’excepté moi, mon ami, qui trouve toujours trop longs les instans où je dois exister sans vous, chacun en vérité croit n’être ici que d’hier. 66 On part pour les aventures. Je vous quitte ; que diriezvous, mon ami, si quelque géant… Ferragus, par exemple, le fléau du brave chevalier Valentin ; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre Aline ?… Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le déloyal ?… oui, mais si Aline était déjà la femme du géant. Ô mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi ; mais ma mère est si aimable !… sa tendresse pour moi est si vive !… elle me console si bien !… elle laisse naître avec tant de bonté dans mon cœur, l’espoir heureux d’être un jour à tout ce que j’aime, qu’elle adoucit un peu le chagrin d’en être séparé. Elle me disait hier : Si votre père vous déshéritait, il ne pourrait pas vous enlever au moins cette petite terre ; elle est bien sûrement à vous, sans que jamais rien puisse vous en priver ; voilà pourquoi je l’arrange, pourquoi je la soigne et je l’embellis ; je veux qu’elle vous oblige à penser à moi quand je ne serai plus… et moi que cette idée trouble et désespère, moi qui ne peux l’admettre sans frémir… je me précipite dans ses bras, et je lui dis : maman, ne me parlez donc point ainsi, vous allez me faire mourir… et nos larmes coulent dans le sein l’une de l’autre, et nous nous jurons de nous aimer, et de ne mourir qu’ensemble… Eh bien, ne voilà-t-il pas ma gaîté qui me quitte, j’avais bien affaire aussi d’aller vous détailler ces circonstances… Adieu, aimez-moi et écrivez-nous. 67 L E T T R E O N Z I È M E. Valcour à Aline. Paris, 20 Juillet. J E vous écris à la hâte, dans l’affreuse inquiétude où je suis ; prolonger mon billet serait en retarder l’envoi, et je brûle d’impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous menez est délicieuse, votre bonheur s’y peint, cette idée me console ; mais ces grandes courses m’effraient, elles seules sont l’objet de ma lettre ; je pense comme madame de Senneval ; elles sont folles, et je vous supplie d’y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous amusent ayez au moins plus d’un homme avec vous… faites-vous suivre ; quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher Déterville, vous m’avouerez qu’il lui deviendrait impossible de vous défendre seul, contre une troupe armée… Aline, nous avons des ennemis puissans, je 68 me fie peu à ce qu’ils disent, leur fausseté m’effraie plus que leurs promesses ne me rassurent ; point d’imprudence, je le demande à genoux à madame de Blamont, que je supplie d’accepter ici l’hommage sincère de mon respectueux attachement. 69 L E T T R E D O U Z I È M E. Madame de Blamont à Valcour. Vert-feuille, 25 Juillet. O UI, c’est moi qui reçois cette lettre pressée, et c’est moi qui ris de toute mon âme de la ridicule frayeur qu’elle nous peint. Rassurez-vous, nos courses n’ont aucun danger ; quelque viol, quelqu’enlèvement, c’est en vérité tout ce que j’y vois de pis, et dans ces fatales extrêmités, n’avons-nous pas le brave Déterville, qui, quoique seul, romprait plutôt douze lances, soyez-en bien sûr, que de laisser enlever sa femme, ou les deux amies de son ami ; à l’égard des gens qui promettent, j’ai plus de confiance que vous en leur parole ; ils m’ont juré du repos cet été, et j’y crois. La confiance bien ou mal placée, calme le sang ; ne troublez pas le plaisir qu’elle me donne. 70 Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui s’intéresse toujours bien vivement à vous. C’est le comte de Beaulé ; son grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne amitié pour moi ; toutes ces raisons l’ont engagé à venir me donner quelques jours ; je ne vois jamais ce brave et honnête militaire, sous lequel vous avez fait vos premières armes, sans une sorte d’émotion respectueuse ; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les franches vertus de l’antique chevalerie ; son costume, son air, la manière dont il s’exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de ces loix si prodigieusement oubliées de nos jours… de ces loix précieuses, remplacées par de l’impertinence et des vices…; mais quelle est cette petite tête qui s’approche de la mienne ?… Vites-vous jamais un procédé pareil ?… Parce qu’on m’a vu prendre mon écritoire, ne voilà-t-il pas tout de suite un visage par-dessus mon épaule… et puis de grands éclats de rire, parce que je surprends cette tête et que je gronde. — Mais, maman, c’est que c’est moi que cette correspondance regarde, vous l’avez dit. — Eh bien, mademoiselle, j’ai changé d’avis, vous me laisserez bien peut-être jouir une fois de vos plaisirs. — Oh maman… Et puis on ne rit plus, c’est un singulier être pourtant qu’une petite fille dont le cœur est pris. — Tenez, mademoiselle, changeons de rôle, votre père veut que j’écrive à monsieur d’Olbourg, chargez-vous en. — À monsieur d’Olbourg, maman ? — À lui-même. — Et qu’y a-t-il de commun entre cet homme et moi ? — Comment ! n’est-ce pas lui qui doit devenir mon gendre ? — Oh ! vous aimez trop votre Aline, 71 pour la sacrifier ainsi. — Et bien, oui, mais votre père ? — Vous le vaincrez. — Je n’en réponds pas. — Je mourrai donc ? — Allons, venez que je vous embrasse encore une fois avant cette mort, à l’anglaise, et laissez-moi finir ma lettre. — On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j’écrivais. Vous le voyez ; il faut que je change de page, et la friponne rit et pleure à-la-fois, en me baisant… enfin, elle s’asseoit, et je puis écrire. Nous avons ici le tableau de la félicité. Eugénie, que nous ne devrions plus nommer que madame Déterville, aime passionément son mari, et elle en est adorée. C’est dans l’asyle du repos et de l’innocence, c’est à la campagne, mon cher Valcour, où le bonheur de s’aimer se goûte mieux selon moi, et où l’on se plait mieux à en comtempler le spectacle… Mais à Paris, dans ce gouffre de perversité, où les mauvaises mœurs forment le bon air, ou l’indécence est une grace, la fausseté de la finesse et la calomnie de l’esprit. On ne connaît rien de ce que dicte la nature, toujours à côté, ou au-delà de ses mouvemens ; on y trouve plus court de persifler que de sentir, parce qu’il ne faut pour l’un qu’un peu de jargon, et que pour l’autre il faudrait un cœur, dont les sensations énervées par la licence et corrompues par la débauche ne retrouvent plus leur énergie. On y chansonnerait un époux qui au bout d’un mois serait encore amoureux de sa femme… Oh que je hais ce ton ! Oh que je vous haïrais, je crois, vous même, si vous n’étiez pas encore amoureux de la vôtre au bout de vingt ans. Adieu, teneznous parole, soyez sage, et tout ira bien. 72 73 L E T T R E T R E I Z I È M E. Aline à Valcour. Vertfeuille ce 6 Août. L E comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne vie, il était devenu nécessaire de l’interrompre. Monsieur Debaulé se promène peu, et malgré ses instances pour ne pas nous déranger, nous avons dû lui tenir compagnie ; que ce début ne vous alarme point. Encore une fois les courses n’ont rien de dangereux, croyez que nous ne les ferions pas, s’il y avoit la moindre chose à craindre. Ma mère entretint l’autre jour son ancien ami de nos projets communs, il les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le oui qu’on répond part du cœur, et n’est pas le mot de convenance ; mais il craint bien qu’on ne réussisse pas à vaincre le président ; il a souri en disant que 74 d’Olbourg et lui étaient intimement liés, et souri d’une façon, qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui étaye cette indigne association. Quelques frêles que dussent être ces sociétés, peut-être sont-elles plus difficiles à rompre que celles que la vertu soutient, et j’en redoute étonnamment les effets ; ils lient, prétend-on, leurs maîtresses entre elles, comme ils le sont eux-mêmes, et ce quadrille pervers est indissoluble, on me l’a dit à l’insçu de ma mère ; garde-moi le secret ; ce d’Olbourg… une maîtresse… Et quelle est donc la créature abandonnée… il est vrai que quand on n’est riche… Mon ami cet homme a une maîtresse ! et si cela est, pourquoi veut-il m’épouser ?… mais entendezvous de telles mœurs ? D’où-vient prendre une femme alors ? c’est donc un meuble qu’on achète,… ah ! j’entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa cheminée… c’est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage ! et je romprais des nœuds qui me sont si chers, pour être la femme de cet homme-là ! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette fatale existence, s’il fallait que le ciel l’y soumît ? Déterville voudrait faire quelques recherches sur les mœurs dépravées de ce financier, il m’a dit votre délicatesse, je ne puis m’empêcher de l’approuver, et la mienne à-présent m’impose les mêmes lois ; car, si cette liaison vicieuse est constatée entre mon père et d’Olbourg, Déterville ne dévoilerait les torts de l’un, qu’en mettant ceux de l’autre au jour… Le dois-je ? ma mère est malheureuse, je serais bien fâchée, qu’une aussi triste 75 découverte vint augmenter l’horreur de sa situation ; ce n’est pas que son cœur y fût compromis, après les procédés de monsieur de Blamont ; il serait difficile, sans doute, que sa femme pu l’aimer bien affectueusement, et d’ailleurs leur âge est si différent ! mais qu’on aime ou non son mari, on n’en partage pas moins tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n’en affligent pas moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment blessé, peut faire naître, sont peut-être aussi cuisans que ceux que nous donne l’amour… je ne le crois pas cependant, et comme il n’est pas de sensation plus vive que celle de l’amour, il ne peut en exister dont les tourmens puissent devenir aussi sensibles… Je ne sais… je ne suis plus si gaie, il me passe tout plein de nuages dans l’esprit ; mon père nous a fait espérer du repos cet Été. Mais s’il ne changeait d’avis, s’il arrivait avec son cher d’Olbourg… Eugénie le craint, j’en frisonne… Ô mon cher Valcour ! je l’ai dit à ma mère ; mais si cet homme arrive, je fuis… qu’il ne compte pas sur ma présence, je ne résisterais pas à l’horreur de la sienne ; distrayez-moi, Valcour, ôtez-moi ces tristes idées, elles troublent mon repos, et je ne puis les vaincre ; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez frémir autant que moi… 76 L E T T R E Q U A T O R Z I È M E. Valcour à Aline. Paris, 14 Août. V OUS rassurer !… qui, moi ? Ah ! vous avez raison, je tremble autant que vous, le caractère de l’homme dont il s’agit, est bien fait pour nous alarmer tous les deux ; cette sécurité où sa promesse vous tient, enveloppe peut-être un piége dans lequel il veut vous surprendre. Il voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m’avise point de troubler… et qui sait s’il n’amènera pas son d’Olbourg ? cependant il n’est pas vraisemblable qu’on exige tout de suite, de vous, un serment qui vous cause autant de répugnance ; n’est-on pas convenu de vous laisser du tems ?… si l’on vous contraignait, n’en doutez pas, cette mère qui vous adore, et que nous chérissons si bien tous les deux, prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de 77 vous obtenir de nouveaux délais… hélas ! je vous rassure et je frémis moi-même ; je veux calmer des troubles qui me dévorent, je veux consoler Aline et je suis plus affligé qu’elle. Il est vrai que je me suis opposé aux recherches que me proposait Déterville, et d’après ce que vous m’apprenez, je m’y oppose encore plus fortement ; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature nous à asservit, mais nous devons les respecter ; si madame de Blamont ne se trouvait pas liée, comme nous, dans cette recherche, j’oserais dire que ce soin la regarde ; mais si l’association soupçonnée est sûre, elle ne le peut plus. Non qu’elle ne le dût, si elle était incertaine ; mais si la chose est prouvée, le silence est son lot. Que faire ? que devenir ? qu’imaginer grand Dieu ! au moins votre cœur me reste, Aline, j’ose être sûr d’y régner. Que cette consolation m’est douce ! je n’existerais pas sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur ; soyez toujours l’unique arbitre de mon sort ; opposons à cette multitude d’obstacles, la fermeté que donne la constance et nous triompherons un jour ; mais si vous faiblissez, si les persécutions vous déterminent… si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort ; elle me sera bien moins cruelle. 78 L E T T R E Q U I N Z I È M E. Déterville à Valcour. Vertfeuille, ce 26 Août. T U l’avais deviné, mon cher Valcour, il devait nécessairement nous arriver quelqu’aventure à ces promenades éloignées, si fort du goût de madame de Blamont, et si désaprouvées par ta prudence ; mais ne t’inquiète pas, aucune diminution à la somme totale de nos hôtes, nulle atteinte à aucune d’eux. Ce n’est qu’une recrue que nous avons faite… une recrue fort singulière, et pour que ton imagination, que je connais impatiente et fougueuse, n’aille pas au-devant de la vérité, et ne la change aussi-tôt en d’affreux revers, écoute avant que de prévoir. Depuis que les jours diminuent, on dîne plutôt à Vertfeuille, afin de se trouver toujours à peu-près la même quantité d’heures de promenade. En conséquence, hier nous 79 étions, malgré l’extrême chaleur, partis à trois heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la forêt, derrière lequel se trouve un hameau charmant, où ton Aline a une bonne amie, nommée Colette qui lui donne toujours d’excellent lait… on voulait donc aller goûter du lait de Colette ; mais il fallait se presser ; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu’on craignait, devait étendre ses voiles lugubres à près de sept heures. Il y a deux lieues de Vertfeuille chez Colette ; ainsi, pas un moment à perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu’au hameau ; on arriva à cinq heures et demie, chez la jolie laitière ; on but son lait. Aline qui lui portait plein ses poches de babioles qu’elle savait faites pour lui plaire, en fut reçue comme tu l’imagines ; mais toutes les montres marquaient six heures, il s’agissait de partir en diligence… On se quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu’on avait à peine le tems de respirer… que j’étais plus effrayé que les femmes, et mille autres mauvaises plaisanteries, qui ne me démontèrent point, parce que si j’étais alarmé, les chères dames devaient bien voir que ce n’était que pour elles, c’est pourquoi je tins bon et nous partîmes. À peine engagés dans la route du bois, dont le débouché touche aux avenues de Vertfeuille, nous entendîmes des cris perçans qui nous parurent venir d’une de routes diagonales qui se perdent dans le milieu de la forêt. Tout le monde s’arrête… il était déjà nuit ; l’étonnement fait place à la peur, et voilà toutes nos héroïnes tellement éffarouchées, que l’une, Eugénie, tombe évanouie dans mes bras, et que 80 les trois autres perdant absolument l’usage de leurs jambes, se laissent tomber au pied des arbres. Si je désirais qu’on ne se trouvât pas de nuit au milieu d’une telle route, c’est que je prévoyais bien ce qu’il arriverait au plus léger accident ; et l’embarras qui en résulterait pour moi ; rassurer, approfondir, défendre, telle était ma besogne, et j’étais bien plus embarrassé des deux premiers soins que du troisième. Je les calmai donc de mon mieux, et sans perdre une minute, je m’élance où j’entends les cris. Il n’était pas aisé de trouver l’endroit d’où ils partaient ; la malheureuse qui les jetait était hors de la route, elle paraissait enfoncée dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-même, quoique j’appellasse… trop occupée de sa douleur, l’infortunée ne me répondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route, m’enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de fougère, au pied d’un grand chêne, une jeune fille venant de mettre au jour une malheureuse petite créature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques que venait d’éprouver la mère, faisait pousser à cette mère désolée de lamentables cris, qu’accompagnaient des pleurs abondants. Mon abord, l’épée à la main, l’effraya, comme tu peux penser ; mais la cachant sous mon habit si-tôt que je m’aperçus que je n’avais affaire qu’à une femme, je m’approchai d’elle, et lui parlant avec douceur, je parvins promptement à la tranquilliser. Pardon, lui dis-je, Mademoiselle, je n’ai le tems ni de vous écouter ni de vous secourir, je dois rejoindre des dames qui m’attendent ici près, que je ne puis abandonner seules à l’entrée de la nuit, 81 et que vos cris viennent d’effrayer ; votre position me paraît embarrassante ; suivez-moi, emportez cette petite créature, donnez moi le bras et partons. Qui que vous soyez, me dit l’inconnue, vos soins me sont précieux, mais je n’ose en profiter, je voudrais aller au village de Berseuil, daignez m’en montrer la route, je suis assurée d’y trouver des secours. — Je ne connais point de village de Berseuil dans ces environs, je ne puis vous offrir pour le présent que ce que je viens de vous dire, acceptez-le, croyez-moi, ou je vais être obligé de vous quitter. — Alors cette pauvre fille ramasse son enfant ; elle le baise. Malheureuse créature, s’écria-t-elle en l’entortillant d’un mouchoir et le plaçant dans son jupon, fruit de ma honte et de mon déshonneur, devais-je croire que tu serais privée d’abri dès en voyant le jour ! puis elle prit mon bras, et marchant avec peine, nous regagnâmes au plutôt l’endroit où j’avais laissé ces dames. Nous les revîmes bientôt… mais dans quel état ! les deux filles tenaient leurs mères embrassées, et quoiqu’elles fussent elles-mêmes dans une agitation prodigieuse, elles s’efforçaient de les rassurer. Tu juges de l’effet de mon retour, n’apercevant qu’un individu de leur sexe, voyant mon air ouvert et tranquille, tout se calma et l’on accourut vers moi. Je fis en deux mot l’histoire de ma rencontre ; la jeune fille extrêmement confuse, témoigna son respect comme elle put. On examina, on caressa l’enfant ; Madame de Blamont voulait donner au moins quelques instans de repos à la mère, tant par humanité que pour s’instruire un peu plus à fond de ce qui pouvait éclaircir une aussi singulière aventure ; mais faisant observer à ces dames que 82 la nuit s’épaissirait de plus en plus, et qu’il nous restait près de trois quarts de lieues, je décidai le départ le plus prompt. Aline voulut porter l’enfant, pour soulager la mère à laquelle je donnai le bras ; Eugénie aida des siens les deux dames, et nous sortîmes en diligence du bois. Point d’éclaircissemens que nous ne soyons au château, dis-je à Madame de Blamont qui voulait toujours questionner, ils nous retarderaient, ils fatigueraient cette jeune personne déjà très-abattue, ne nous occupons ce soir que d’arriver et de secourir. On approuve mon conseil, et nous touchons enfin le port. Il était tems ; à peine la pauvre demoiselle, dont j’aidais les pas, pouvait-elle se traîner. Ce qui fit dire à Madame de Blamont qu’assurément elle serait morte si elle eût persisté dans son projet de se rendre à ce village de Berseuil, dont j’ignorais la situation, et qui se trouvait à six grandes lieues de l’endroit où la rencontre s’était faite. Le premier soin de la maîtresse du logis, fut d’établir cette infortunée dans une des meilleures chambres du château avec son enfant, et après lui avoir fait prendre d’abord un bouillon, puis deux heures après une rôtie au vin de Bourgogne, on la laissa reposer. Comme on n’avait voulu d’elle ce soir là aucun éclaircissement pour ne la point fatiguer, l’aventure comme tu le crois, fut interprétée de toutes sortes de manières, chacun dit son mot, et par une fatalité, assez commune dans ces sortes de cas, personne n’approcha d’une vérité plus importante que l’on ne le pensait. 83 Le lendemain matin, c’est-à-dire aujourd’hui, on doit, aussi-tôt qu’on supposera la belle aventurière éveillée, se transporter dans son appartement pour apprendre d’elle le récit de son histoire, si la sage-femme qu’on a envoyé chercher sur-le-champ, la trouve assez bien pour lui permettre de nous la raconter, ce récit fera donc le sujet de ma première lettre, le courrier part, Madame de Blamont me presse, et je t’embrasse. 84 L E T T R E S E I Z I È M E. Le même au même. Vertfeuille, ce 28 Août. L E courrier ne partant point hier, je n’ai pu reprendre le fil de notre aventure qu’aujourd’hui… ô mon ami, que d’idées tout ceci va faire naître en toi, et quels soupçons singuliers se forment ici dans toutes les têtes ! Serait-il possible que le hasard eût voulu placer dans nos mains, le premier anneau d’une chaîne, dont l’extrémité peut tenir au but d’éclaircissement que nous nous proposons avec tant d’ardeur ! Mais comme rien ne peut s’affirmer encore, contentons-nous, moi de raconter, toi de soupçonner, de conjecturer et d’approfondir, même si tu veux. La sage-femme introduite hier matin dans la chambre de la jeune personne, nous apprit peu après que la nuit avait été agitée, qu’il y avait eu un peu de fièvre, mais que ces accidens n’ayant rien d’étranger à l’état, nous pouvions 85 entrer si nous le désirions et apprendre tout ce qui la concernait ; elle consentait à nous instruire. Il n’y eut d’admis que madame de Senneval, madame de Blamont et moi, on ne crut pas décent d’y mener Aline. Heureux caractère qui modèle toujours ses désirs sur ses devoirs ! cette privation ne lui coûta rien, sa curiosité ne l’emporta pas sur sa pudeur… Eugénie lui tint compagnie. Nous entrâmes après quelques civilités de part et d’autres : tels furent, mon cher Valcour, les termes dans lesquels s’exprima notre aventurière. H I S T O I R E D E S O P H I E. On me nomme. Sophie, madame, dit-elle, en s’adressant à madame de Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma naissance, je ne connais que mon père, et j’ygnore les particularités qui ont pu me donner le jour. Je fus élevée dans le village de Berseuil, par la femme d’un vigneron qui se somme Isabeau, j’allais la joindre quand vous m’avez trouvée ; elle m’a servi de nourrice, et m’a prévenue, dès que je pus entendre raison, qu’elle n’était point ma mère, et que je n’étais chez elle qu’en pension. Jusqu’à l’âge de treize ans, je n’ai eu d’autre visite que celle d’un monsieur qui venait de Paris, le même, à ce que dit Isabeau, qui m’avait apporté chez elle, et qu’elle m’assura 86 secrétement être mon père. Rien de plus simple et de plus monotone que l’histoire de mes premiers ans, jusqu’à l’epoque fatale où l’on m’arracha de l’asyle de l’innocence, pour me précipiter malgré moi, dans l’abyme de la débauche et du vice. J’allais atteindre ma treizième année, lorsque l’homme dont je vous parle vint me trouver pour la dernière avec un de ses amis du même âge que lui, c’est-à-dire d’environ cinquante ans. Il firent retirer Isabeau et m’examinèrent tous deux avec la grande attention ; l’ami de celui que je devais prendre pour mon père fit beaucoup d’éloges de moi… j’étais selon lui charmante, faite à peindre… hélas ! c’était la première fois que je l’entendais dire, je n’imaginais pas que ces dons de la nature dussent devenir l’origine de ma perte… qu’ils dussent être la cause de tous mes malheurs ! L’examen des deux amis était entremêlé de légères caresses ; quelquefois même on s’en permettait où la décence n’était rien moins que respectée… ensuite tous deux se parlaient bas… je les vis même rire… eh quoi ! la gaîté peut donc naître où se médite le crime ! l’ame peut donc s’épanouir au millieu des complots formés contre l’innocence. Tristes effets de la corruption ! que j’étais loin d’en augurer les suites ! Elles devaient être bien amères pour moi. On fit revenir Isabeau… Nous allons vous enlever votre jeune élève, dit M. Delcour, (c’est le nom de celui qu’on m’avait dit de regarder en père) elle plait à M. de Mirville, dit-il, et montrant son ami, il va la conduire à sa femme qui en prendra soin comme de sa fille… Isabeau se mit à pleurer, et me jettant dans ses bras, aussi chagrine qu’elle, nous mêlâmes nos regrets et nos 87 pleurs… Ah monsieur ! dit Isabeau en s’adressant à M. de Mirville, c’est l’innocence et la candeur même, je ne lui connais nul défaut… je vous la recommande, monsieur, je serais au désespoir s’il lui arrivait quelque malheur… Des malheurs ? intérompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune. ISABEAU. — Que le ciel au moins la préserve de la faire au dépends de son honneur. MIRVILLE. — Que de sagesse dans la bonne nourrice ! On a bien raison de dire que la vertu n’est plus qu’au village. ISABEAU. à M. Delcour. — Mais vous m’aviez dit ce me semble, monsieur, à votre dernière visite que vous la laisseriez au moins jusqu’à ce qu’elle eût rempli ses premiers devoirs de religion. M. DELCOUR. — De religion ? ISABEAU. — Oui monsieur. M. DELCOUR. — Eh bien ! est-ce que cela n’est pas fait ? ISABEAU. — Non monsieur, elle n’est pas encore assez instruite ; monsieur le curé l’a remise à l’année prochaine. M. MIRVILLE — Oh parbleu ! nous n’attendrons pourtant pas jusques-là, je l’ai promise pour demain, à ma femme… et je veux… eh mais ! ne s’acquitte-t-on pas de ces misères-là par-tout ? M. DELCOUR. — Par tout, et aussi-bien chez vous qu’ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu’il puisse être dans la capitale d’aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village de Berseuil ?… Puis se tournant vers moi — Sophie, voudriez-vous mettre des entraves à votre fortune, quand il s’agit de la conclure… le plus petit retard. Hélas ! monsieur, interrompis-je naïvement, dès que vous me parlez de fortune, j’aimerais mieux que vous fissiez celle d’Isabeau, et que vous me permissiez de ne la jamais quitter ; et je me rejetais dans les bras de cette tendre mère… et je l’inondais 88 de mes pleurs… Va, mon enfant, va, dit celle-ci, et me pressant sur son sein, je te remercie de ta bonne volonté, mais tu ne m’appartiens pas… obéis à ceux de qui tu dépens, et que ton innocence ne t’abandonne jamais. Si tu tombes dans la disgrace, Sophie, souviens-toi de ta bonne mère Isabeau, tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle ; s’il te coûte quelque peine à gagner, au moins tu le mangeras pur… il ne sera pas le prix de la honte… il ne sera pas arrosé des larmes du regret et du désespoir… Bonne femme, en voilà assez ce me semble, dit Delcour, en m’arrachant des bras de ma nourrice, cette scène de pleurs toute pathétique qu’elle puisse être, met du retard à nos désirs… partons… On m’enlève, on se précipite dans une berline qui fend l’air et nous rend à Paris le même soir. Si j’avais eu un peu plus d’expérience, ce que je voyais, ce que j’entendais, ce que j’éprouvais, auraient dû me convaincre avant que d’arriver, que les devoirs que l’on me destinait étaient bien différens de ceux que je remplissais à Berseuil, qu’il entrait bien d’autres projets que ceux de servir une dame, dans la destination qui m’attendait, et qu’en un mot cette innocence que me recommandait si fort ma bonne nourrice était bien près d’être outragée. M. de Mirville, à côté duquel j’étais dans la voiture, me mit bientôt au point de ne pouvoir douter de ses horribles intentions, l’obscurité favorisait ses entreprises, ma simplicité les encourageait, M. Delcour s’en divertissait et l’indécence était à son comble… mes larmes coulèrent alors avec profusion… Peste soit de l’enfant, dit Mirville… cela allait le mieux du monde… et je croyais qu’avant que nous fussions arrivés… mais je n’aime 89 pas à entendre brailler… Eh ! bon, bon, répondit Delcour, jamais guerrier s’effraya-t-il du bruit de sa victoire ?… Quand nous fûmes l’autre jour chercher ta fille, auprès de Chartres, me vis-tu m’alarmer comme toi ? Il y eut pourtant comme ici une scène de larmes… et cependant, avant que d’être à Paris, j’eus l’honneur d’être ton gendre… Oh ! mais vous gens de robe, dit M. de Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de chasse, vous ne faites jamais si bien la curée que quand vous avez forcé la bête. Jamais je ne vis d’ames si dures que celles de ces suppôts de Bertole. Aussi n’est-ce pas pour rien qu’on vous accuse d’avaler le gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos dents… Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soupçonnés d’un cœur bien plus sensible… Par ma foi, dit Mirville, nous ne faisons mourir personne, si nous savons plumer la poule, au moins ne l’égorgeons-nous pas. Notre réputation est mieux établie que la vôtre, et il n’y a personne qui au fond, ne nous appelle de bonnes gens… De pareilles platitudes, et d’autres propos que je ne compris point, parce que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus affreux, et par les expressions qui les entrelassaient et par l’indignité des actions dont Mirville les entrecoupait ; de telles horreurs disje, nous conduisirent à Paris, et nous arrivâmes. La maison où nous descendîmes n’était pas tout-à-fait dans Paris, j’en ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire qu’elle était située près de la barrière des Gobelins. Il était environ dix heures du soir quand on arrêta dans la cour ; nous descendîmes. — La voiture fut renvoyée 90 et nous entrâmes dans une salle où le souper paraissait prêt à être servi ; une vieille femme, et une jeune fille de mon âge, étaient les seules personnes qui nous attendissent ; et ce fut avec elles que nous nous mîmes à table ; il me fut facile de voir pendant, le souper que cette jeune fille nommée Rose, était à monsieur Delcour, ce qu’il me parut que monsieur de Mirville désirait que je lui fusse. Quand à la vieille, elle était destinée à être notre gouvernante, son emploi me fut expliqué tout de suite, et on m’apprit en même tems que cette maison était celle où je devais loger avec ma jeune compagne, qui n’était autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur Delcour et lui disaient avoir été dernièrement chercher près de Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s’étaient réciproquement donné leurs deux filles pour maîtresses, sans que l’une de ces deux malheureuses créatures, connût mieux que l’autre la seconde partie des liens qui les attachaient à ces deux pères. Vous me permettrez de taire, madame, les indécens détails, et de ce souper, et de l’affreuse nuit qui le suivit ; un autre sallon plus petit et plus artistement meublé, fût destiné à ces honteuses circonstances ; Rose et monsieur Delcour y passèrent avec nous ; celle-ci déjà au fait, n’opposa nuls refus, son exemple me fut proposé pour adoucir la rigueur des miens, et pour m’en faire sentir l’inutilite, on me fit craindre la force, si je m’avisais de les continuer… que vous dirai-je, madame, je frémis… je pleurai… rien n’arrêta ces monstres et mon innocence fut flétrie. Vers les trois heures du matin les deux amis se séparèrent, chacun passa dans son appartement pour y finir le reste de la 91 nuit, et nous suivîmes ceux qui nous étoient destinés. Là, monsieur de Mirville acheva de me dévoiler mon sort ; « vous ne devez plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous entretenir ; votre état vient d’être éclairci de manière à ne plus vous laisser de soupçon. — Ne vous attendez pourtant pas à une fortune bien brillante ni à une vie très-dissipée ; le rang que monsieur et moi tenons dans le monde, nous oblige à des précautions, qui rendent votre solitude un devoir. La vieille femme que vous avez vue près de Rose, et qui doit également prendre soin de vous, nous répond de votre conduite à l’un et à l’autre une incartade… une évasion, serait sévèrement punie, je vous en préviens ; du reste soyez avec moi, soumise, honnête, prévenante et douce, et si la différence de nos âges s’oppose à un sentiment de votre part dont je suis médiocrement envieux, que, pour prix du bien que je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l’obéissance sur laquelle je devrais compter, si vous étiez ma femme légitime. Vous serez nourrie, vêtue, etc. et vous aurez cent francs par mois pour vos fantaisies ; cela est médiocre, je le sais ; mais à quoi vous servirait le surplus dans la retraite où je suis obligé de vous tenir, d’ailleurs j’ai d’autres arrangemens qui me ruinent. Vous n’êtes pas ma seule pensionnaire… c’est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems ; vous vous distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l’une et l’autre dans leur genre ont des qualités qui vous aideront à mener une vie douce, et sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse ». 92 Cette belle harangue débitée, monsieur de Mirville se coucha, et m’ordonna de prendre ma place auprès de lui. — Je tire le rideau sur le reste, madame, en voilà assez pour vous faire voir quel était l’affreux sort qui m’était destiné ; j’étais d’autant plus malheureuse qu’il me devenait impossible de m’y soustraire, puisque le seul être qui eût de l’autorité sur moi… mon père même me contraignait à m’y résoudre et me donnait l’exemple du désordre. Les deux amis partirent à midi, je fis plus ample connaissance avec ma gardienne et ma compagne ; les circonstances de la vie de Rose ne différaient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que moi. Elle avait comme moi passé sa vie dans un village, élevée par sa nourrice, et n’était à Paris que depuis trois jours, mais la distance énorme du caractère de cette fille au mien, s’est toujours opposé à ce que je fisse aucune liaison avec elle ; étourdie, sans cœur, sans délicatesse, n’ayant aucune sorte de principes. La candeur et la modestie que j’avais reçues de la nature, s’arrangeaient mal avec tant d’indécence et de vivacité, j’étais obligée de vivre avec elle, les liens de l’infortune nous unirent ; mais jamais ceux de l’amitié. Pour la Dubois, elle avait les vices de son état et de son âge ; impérieuse, tracassière, méchante, aimant beaucoup plus ma compagne que moi ; il n’y avait rien là, comme vous voyez, qui dût m’attacher fort à elle, et le temps que j’ai été dans cette maison, je l’ai presqu’entièrement passé dans ma chambre, livrée à la lecture que j’aime beaucoup, et dont j’ai pu faire aisément mon occupation, moyennant l’ordre que M. 93 de Mirville avait donné de ne me jamais laisser manquer de livres. Rien de plus réglé que notre vie ; nous nous promenions à volonté dans un fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte ; trois fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu’alors, se réunissaient, soupaient avec nous, se livraient à leurs plaisirs, l’un devant l’autre, deux ou trois heures de l’après-souper, et allaient delà finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son appartement, qui devenait le nôtre le reste du temps….. Quelle indécence ! interrompit madame de Blamont… Eh quoi les pères aux yeux de leurs filles ! Ma chère amie, dit madame de Senneval, n’approfondissons pas ce gouffre d’horreur, cette infortunée nous apprendrait peut-être des atrocités d’un bien autre genre. — Que savez-vous s’il n’est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de Blamont… Mademoiselle, continua en rougissant ; cette femme vraiment honnête et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question… mais n’est-il jamais arrivé pis ? Et comme elle vit que Sophie ne la comprenait point ; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu’elle voulait dire. Une sorte de jalousie, dominant l’un et l’autre ami, est peut-être le seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame, reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause d’une retenue… Qui dans de telles âmes n’eut sûrement jamais la vertu pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je le sais, mais tant d’autres écarts… tant d’autres turpitudes ont si bien su me convaincre de la dépravation de mœurs de 94 ces deux amis, que je ne dois assurément attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez dire, qu’à un sentiment plus impérieux que leur débauche ; or, je n’en ai point vu qui l’emportât sur leur jalousie. — Elle est difficile à entendre avec cette communauté de plaisirs dont vous nous parlez, dit madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont. — Je l’avoue, mesdames, reprit Sophie, peut-être est-ce ici un de ces cas où le choc violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce qu’il y a de bien sûr, c’est que le désir de conserver chacun leur bien, désir né de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l’emporta toujours dans leur cœur, et les empêcha d’exécuter… des horreurs… dont ma compagne, je le sais, n’eut fait que rire, et qui m’eussent paru plus affreuses que la mort même. — Poursuivez, dit madame de Blamont, et ne trouvez pas mauvais que l’intérêt que vous m’avez inspiré, m’ait fait frémir pour vous. Jusqu’à l’événement qui m’a valu votre protection, madame, continue Sophie, en s’adressant toujours à madame de Blamont ; il me reste fort peu de choses à vous apprendre. Depuis que j’étais dans cette maison, mes appointemens m’étaient payés avec la plus grande exactitude, et n’ayant aucun motif de dépense, je les économisais dans la vue de trouver peut-être un jour l’occasion de les faire tenir à ma bonne Isabeau, dont le souvenir m’occupait sans cesse. J’osai communiquer cette intention à monsieur de Mirville, ne doutant point qu’il ne me procurât lui-même la manière d’exécuter l’action que je méditais… Innocente ! Où allais-je 95 supposer la compassion ? Habita-t-elle jamais dans le sein du vice et du libertinage ! — Il vous faut oublier tous ces sentimens villageois, me répondit brutalement monsieur de Mirville, cette femme a été beaucoup trop payée des petits soins qu’elle a eus de vous ; vous ne lui devez plus rien. — Et ma reconnaissance, monsieur, ce sentiment si doux à nourrir dans soi, si délicieux à faire éclater. — Bon, bon, chimère que toutes ces reconnaissances là. Je n’ai jamais vu qu’on en retirât quelque chose, et je n’aime à nourrir que les sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez trop d’argent, je cesserai de vous en donner davantage. — Rejettée de l’un, je voulus recourir à l’autre, et je parlai de mon projet à monsieur Delcour. Il le désaprouve plus durement encore, il me dit qu’à la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque je ne songeais qu’à jetter mon argent par la fenêtre ; il me fallut renoncer à cette bonne œuvre, faute de moyens pour l’accomplir. Mais avant que d’en venir à ce qui donna lieu à la malheureuse catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les deux pères s’étaient plus d’une fois, devant nous, cédé leur autorité sur leurs filles, en se priant réciproquement de ne les point ménager quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer des chaînes ; or, je vous laisse à penser si tous deux abusaient de cette autorité respective ; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me traitait sur-tout avec une dureté, inouïe, au plus léger caprice de son imagination ; 96 et quoiqu’il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne prenait pas plus ma défense, que Mirville ne prenait celle de sa fille, quand Delcour la maltraitait de même, ce qui arrivait tout aussi souvent. Cependant madame, il faut vous l’avouer ; entièrement coupable, entièrement complice du malheureux commerce où j’étais entraînée, la nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir davantage ; elle voulut faire éclore dans mon sein, un gage de mon déshonneur. Ce fut à-peu-près vers ce temps que ma compagne impatientée de la vie qu’elle menait, m’avoua qu’elle méditait une évasion. Je ne veux pas l’entreprendre seule, me dit-elle un jour, j’ai trouvé des moyens d’intéresser le fils du jardinier… Il est mon amant… il m’offre de me rendre libre ; tu es la maîtresse de partager notre sort… peut-être vaudrait-il mieux pour toi d’attendre après tes couches… je n’en agirai pas moins pour ta délivrance, je te ménagerai un ami, il viendra te retirer d’ici, et nous nous réunirons si tu le veux. Ce dernier plan de liaison ne me convenait guères, et si je désirais ma liberté, c’était pour mener un genre de vie bien différent de celui qu’allait embrasser ma compagne. J’acceptai néanmoins ses offres, je convins avec elle qu’il valait mieux que je n’exécutasse cette fuite qu’après mes couches, je la priai de ne pas m’oublier et de disposer tout pour ce moment. Cependant, quelque pressée qu’elle fût elle-même, les préparatifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put être arrangé qu’environ deux mois avant la fin de mon terme. L’instant était venu, elle allait s’évader, lorsqu’un jour, la veille de celui qu’elle avait choisi pour son départ, et la veille 97 également de celui où j’ai eu le bonheur de vous rencontrer, pendant qu’elle montait dans sa chambre pour aller chercher quelque argent destiné au jardinier qui devait lui faire trouver un appartement tout prêt ; elle me pria de rester avec ce jeune homme qui pressé de sortir, paraissait ne vouloir point s’arrêter, et de l’engager d’attendre une minute…… Fatale époque de mon infortune ! ou plutôt de mon bonheur, puisque cette même circonstance fut celle qui m’enleva de ce gouffre ; mon sort voulut qu’il arriva pour lors ce qui n’était jamais arrivé depuis trois ans ; M. de Mirville entra seul et se trouva sur moi avant que j’eusse le temps de repousser le jeune homme pour le soustraire à ses regards, il s’évada cependant fort vîte, mais ce ne fut pas sans être vu. Rien ne peut rendre l’accès de colère dans lequel Mirville tomba surle-champ ; sa canne fut la première arme dont il se servit, et sans égard pour ma situation, sans approfondir si j’étais coupable ou non, il m’accable d’outrages, me traîne au travers de la chambre par les cheveux, me menace de fouler à ses pieds le fruit que je porte dans mon sein, et qu’il ne voit plus que comme un témoignage de sa honte. J’allais enfin expirer sous les coups dont je suis encore toute meurtrie, si la Dubois n’était accourue et ne m’eut arrachée de ses mains. Alors sa rage devint plus froide… Je ne l’en punirai pas moins cruellement, dit-il,… qu’on ferme les portes… que personne n’entre, et que cette prostituée monte à l’instant dans sa chambre… Rose qui avait tout entendu, fort contente d’échapper, par cette méprise, à ce qu’elle méritait seule, se gardait bien de dire un mot, et la foudre n’éclata que sur moi… 98 Je fus bientôt suivi de mon tyran, ses yeux étincellaient de mille sentimens divers, parmi lesquels je crus en démêler de plus terribles que ceux de la colère, et dont les impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le firent paraître encore plus affreux… Oh ! madame, comment vous rendre les nouvelles infamies dont je devins victime ! elles outragent ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les peindre…… Il m’ordonne de quitter mes vêtements…… je me jette à ses pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j’essaie de l’attendrir par ce funeste fruit de son indigne amour ; l’infortuné, agitant mon sein de ses palpitations, il semblait déjà se courber sur les genoux de son pere… on eut dit qu’il implorait ma grâce… Mon état ne toucha point Mirville, il y trouvait, prétendait-il, une conviction de plus à l’infidélité qu’il soupçonnait ; tout ce que j’alléguais n’était, qu’imposture, il était sûr de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui en imposer…… je me mis donc dans l’état 99 100 101 L’infortuné… il semblait déjà se courber sur les genoux de son père… on eut dit qu’il implorait sa grace. 102 qu’il désirait, dès que j’y fus, des liens barbares lui répondirent de ma contenance… Je fus traitée avec cette sorte d’ignominie scandaleuse, que le pédantisme se permet sur l’enfance…… Mais avec une cruauté,… avec une rigueur,… enfin, je pâlis… Je chancelai sous mes liens,… mes yeux se fermèrent, j’ignore les suites de sa barbarie… Je ne retrouvai l’usage de mes sens que dans les bras de la Dubois… Mon bourreau arpentait la chambre à grands pas, il diligentait les soins qu’on me donnait… non par pitié… le monstre… mais pour être plus vite débarrassé de moi… Allons, s’écria-t-il, est-elle prête, et me voyant encore aussi nue qu’il m’avait mise, rhabillez-la, rhabillez-la donc madame, et qu’elle disparaisse… Il me demande mes clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux écus ; — tenez, me dit-il, voilà plus qu’il n’en faut pour vous conduire chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui recevra, sans doute, avec empressement, une créature capable de la conduite que vous avez tenue chez moi…… Oh ! monsieur, répondis-je en larmes, ne pouvant tenir à ce dernier avilissement, je n’ai jamais fait qu’une faute, et c’est vous seul qui me l’avez fait commettre. Jugez mon repentir par mes malheurs, et ne m’outragez pas dans l’infortune. À ces mots qui devaient l’attendrir, si l’ame des tyrans s’ouvrait à la pitié, si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de l’innocence ; il me saisit par le bras, m’entraîne à l’extrémité de la maison, et me jette dans une rue détournée qui aboutissait à l’une des portes du jardin…… Que votre ame sensible conçoive ma situation, madame, seule à l’entrée de la nuit, près d’une ville 103 absolument inconnue de moi, dans l’état où je me trouvais, ayant à peine de quoi me conduire, déchirée, blessée de toutes parts, n’ayant pas même la ressource des larmes, hélas ! je n’en pouvais répandre. Ne sachant où porter m’es pas, je me jettai sur le seuil de cette porte qu’on venait de refermer sur moi… Je m’y précipitai sur les traces mêmes de mon sang, résolue d’y passer la nuit. — Le barbare, me disais-je, il ne m’enviera pas l’air que j’ai le malheur de respirer encore… Il ne m’ôtera pas l’abri des bêtes, et le ciel qui prendra pitié de mes maux, m’y fera peut-être mourir en paix. Un moment, je me crus perdue, j’entendis passer près de moi,… était-ce Lui qui me faisait chercher ? Voulait-il achever son crime, voulait-il m’enlever un reste de vie que je détestais ? ou le remords enfin, dans son ame de boue, y rappellait-il un instant la pitié, quoiqu’il en fût, on me dépassa fort vite ; le jour vint, je me levai, et me déterminai sur-le-champ à aller regagner l’habitation de ma chère Isabeau, bien sûre qu’elle ne me refuserait l’asile dont elle m’avait toujours flattée… Je partis donc… et j’en étais à mon quatrième jour de marche, me traînant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de crainte, fatiguée du fardeau de mon sein, n’osant presque point prendre de nourriture, de peur que le peu d’argent que j’avais ne me conduisit point à Berceuil ; je m’en croyais près, lorsque je me suis perdue, et que les douleurs m’ont arrêtées ; c’est là où j’ai eu le bonheur de rencontrer monsieur, dit Sophie en me désignant, et quelqu’affreuse que soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la regarde comme une grâce du ciel, puisqu’elle 104 m’assure l’appui d’une dame, dont la pitié me secoure, et dont les bontés me feront retrouver celle que j’appelle ma mère. Je suis jeune, j’ose ajouter que je suis sage, si j’ai fait une faute, Dieu m’est témoin que c’est malgré moi… je la réparerai… je la pleurerai toute ma vie… j’aiderai ma bonne Isabeau dans son ménage, et si je n’ai pas une aisance semblable à celle que m’avait procuré le crime, j’y trouverai du moins de la tranquillité et n’y connaîtrai pas le remord. Ici, les larmes coulèrent des yeux de toute L’assemblée ; Sophie trop émue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un moment. Nous nous retirâmes pour aller renouveller nos conjectures, et comme le courrier part, je suis obligé, mon cher Valcour, de te laisser aux tiennes, en t’assurant que mon premier soin sera de t’achever le détail de ce que nous aurons pu découvrir sur cette malheureuse aventure. 105 L E T T R E D I X - S E P T I E M E. Le même au même. Vertfeuil, ce 30 Août, au soir. S OPHIE qui n’avait encore osé faire voir à sa garde, les sanglantes marques dont elle est couverte, s’y hazarda dès qu’elle nous en eut fait l’aveu, et dès le vingt-huit, comme elle avait passée une nuit cruelle, elle pria cette femme d’examiner ses contusions et de les lui soulager. Celle-ci trouva tant de désordres et des meurtrissures si graves, qu’elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consultée, envoya sur-le-champ chercher Dominic son chirurgien d’Orléans, que l’on n’introduisit près de la malade qu’après lui avoir fait jurer le secret. L’artiste fit son examen, et son rapport fut que la délivrance faite à sept mois, quoique l’enfant eut vu le jour, était bien sûrement une couche forcée, suite des accidens éprouvés 106 par la malade ; indépendamment d’un coup très-violent à travers les reins, il y en avait vingt-un autres tant sur les bras, les épaules, ou le reste du corps de cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait des pansemens subits. — Les effets du second accès de la colère réfléchie de Mirville avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilité, contusionnait infiniment moins, quoiqu’en flétrissant davantage, et les dangers de ce second traitement, bien qu’il eut été porté à l’extrême, n’étaient pas si dangereux que ceux de l’autre. D’après cette exposition, Dominic ordonna une saignée du pied, le plus grand calme et quelques boissons. Il ne s’est retiré qu’au bout de vingt-quatre heures, après avoir vu le meilleur effet de ses premiers traitemens, il a laissé son ordonnance à la sage-femme et reviendra au commencement de la semaine, il espère, dit-il, beaucoup et de l’âge et du bon tempérament de la jeune personne. Il a jugé à propos que l’on la sépare de son enfant, ce qui été fait d’autant plus heureusement que cette pauvre petite créature est morte très-peu après avoir quittée sa mère, et que cette perte, si elle l’avait su, l’aurait peut-être envoyée au tombeau ; on lui a caché cet événement ; quoiqu’un peu mieux aujourd’hui, elle n’est pourtant pas encore en état de l’apprendre ; telle est, mon ami, l’histoire du vingt-huit. Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d’aller au village de Berceuil, vérifier sur les lieux mêmes, les dépositions de Sophie, je m’y rendis à cheval et muni d’une 107 lettre de madame de Blamont, je descendis chez le curé. — C’est un homme d’environ cinquante ans, dont le maintien et l’honnêteté paraissent soutenir le caractère ; il me reçut fort bien, m’invita à dîner chez lui, et en attendant l’heure du repas, me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l’avait dépeint Sophie. Tous deux se rappellaient au mieux cette jeune fille, le curé se ressouvenait très-bien de lui avoir enseigné sa religion. — Pour Isabeau, elle pleura d’abord de joie, quand je lui eu dis que son élève existait, l’aimait et demandait à la voir, et bientôt après de chagrin, quand je lui appris son état ; j’insistai peu sur les détails, madame de Blamont m’avait fait sentir la nécessité de les déguiser, et j’étais pénétré comme elle, du besoin de ce mystère ; tout se borna donc à constater que Sophie n’en imposait pas, et à convenir avec ces deux honnêtes gens qu’ils se rendraient l’un et l’autre, à la prochaine invitation que leur ferait la dame qui m’envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les voir, qu’en raison de la santé de Sophie, point encore en état d’embrasser des personnes si chères. Je dînai chez le curé que je trouvai là, comme dans nos opération, un homme de très-grand sens, l’événement qui m’attirait chez lui fit tomber le discours sur la dépravation des mœurs, cause unique, prétendait-il, de toutes les atrocités qui se commettent journellement. « Oh ! monsieur, (me dit l’honnête ecclésiastique, avec cet enthousiasme chaleureux de la vertu), je vois éclore à tout instant un fratras d’écrits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicité, sur les moyens de l’extirper 108 en France, projets atroces, qui n’ont pour malheureux principe, que le désespoir où est le riche d’être obligé de contempler l’infortune dans son semblable, que le désespoir d’être contraint à donner quelques secours ; — ne croyant son or fait, que pour payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire à ces tristes obligations, il voudrait éloigner de ses yeux le spectacle attendrissant de la misère, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l’homme de trop près, qui le ramenant aux accablantes idées du malheur, anéantit, malgré lui-même, l’intervalle immense que son orgueil ose mettre entre l’homme et l’homme. — Voilà, monsieur, voilà les seules causes de tous ces pitoyables écrits ; n’en doutez pas, ils ne sont dictés que par l’avarice, l’orgueil et l’inhumanité… On ne veut point voir de pauvres en France, — eh bien ! que l’on s’occupe pour y réussir, du moyen de réformer les mœurs, et de préserver surtout la jeunesse de leur perfide corruption ; que l’on réforme le luxe, — ce luxe pernicieux qui ruine et dérange le riche, sans soulager le misérable, et qui plonge bientôt celui-ci dans l’abyme, par sa folle prétention à atteindre ce qu’il ne peut approcher qu’en entraînant sa perte. Que vos gens de lettres s’occupent de ces plans, monsieur, qu’ils en offrent au gouvernement des projets rectifiés, et de la réussite de ces premières opérations, naîtra bientôt cette réforme de mendians tant désirée dans votre capitale. Que ce luxe si dangereux n’attire plus à vos atteliers de colifichets, ou derrière vos magnifiques voitures, le fils de ce bon laboureur qui, abandonné de ses meilleurs enfans, va bientôt mendier avec ce qui lui reste, à la porte même de 109 l’hôtel où son fils orgueilleux d’une jaquette chamarrée, ose le regarder insolemment, sans daigner le reconnaître ou le soulager. Diminuez les impôts, honorez, encouragez l’agriculture[1] , préférez sur-tout l’honnête individu qui s’y livre, à cet impertinent plumitif qui, masqué d’une jupe noire, a quitté la charrue de son père, pour venir s’engraisser dans la ville, des divisions intestines du citoyen. — Classe abjecte, venimeuse, aussi inutile que méprisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses foyers, ou enchaîner, dès qu’elle en sort, à des travaux publics, dans lesquels, plus utiles au moins, ou qu’au parquet ou qu’au barreau, elle servirait la patrie, au lieu de la détruire, au lieu de la miner sourdement par ses prévarications, ses rapines et ses excroqueries scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n’épuisez pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne foulez pas vos fermiers, afin d’être plus en état de broder vos habits et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excrécence de tous ces abus, ne fatigueront point vos regards ; mais ne les bannissez pas, ne les molestez pas par une pitié barbare et insultante, ne les engouffrez pas comme des cadavres dans des sépulchres d’horreur et de fœtidité ; songez qu’ils sont hommes comme vous, que le même soleil les éclaire et qu’ils ont droit au même pain… Vous ne voulez pas de mendians ! n’engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d’or de vos provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur équitablement répartie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l’un au pinacle et l’autre sous les haillons de 110 la misère ; et pourquoi faut-il qu’il y ait une partie des hommes qui régorge d’or, tandis que l’autre n’a pas même l’usage de ses premiers besoins ; pourquoi faut-il qu’il n’y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que l’infortune dépeuple ou dévaste les autres ?… Vous ressemblez à ces enfans qui mettent à un seul château toutes les cartes qu’on leur a données, qu’arrive-til ? — l’édifice écroule, — voilà votre image. Votre Babylone moderne s’anéantira comme celle de Sémiramis, elle s’évanouira de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes florissantes de la Grèce, qui n’ont eu comme elle, que le luxe pour cause de leur dépérissement, et l’état énervé, pour embellir cette nouvelle Sodôme, s’engloutira comme elle, sous ses ruines dorées. »[2] J’aurais pu répondre au curé, car tu sais que je ne pense pas comme lui, sur ce luxe que tu blames aussi quelquefois avec tant de force ; mais l’heure me pressait, je prévoyais l’inquiétude de nos dames, je me séparai donc promptement de ce bon prêtre, lui promettant de discuter plus à l’aise une autre fois les matières qui venaient de nous occuper. Je lui fis promettre d’être exact à se rendre avec Isabeau, chez madame de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins. Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l’enfant de Sophie, mort, et la mère un peu mieux, on ne vit point d’inconvéniens à ce que je lui donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m’en remercia avec les expressions de la plus tendre reconnoissance. En vérité, c’est un caractère 111 charmant que celui de cette jeune personne, dès que le sort lui destinait le malheureux état de fille entretenue, quel dommage que cela ne soit pas tombé entre les mains de quelque vieux garçon honnête et rangé, dont elle aurait fait la félicité par sa sagesse et par sa douceur ; mais il me paroît que les intentions de madame de Blamont sont si avantageuses pour cette pauvre fille, qu’elle n’aura vraisemblablement pas à se repentir de son changement d’état, puisqu’elle n’aurait pu suivre cet état qu’aux dépens de son honneur et de sa conscience, au lieu qu’elle pourra vivre dans celui qu’on lui destine, en conservant toute la pureté de son ame. Je n’eus pas plutôt donné à notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu’elle brûla du désir de la voir, mais quand je lui eus prouvé que sa santé exigeait qu’elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et me chargea, les larmes aux yeux, de témoigner à madame de Blamont, jusqu’à quel point elle était sensible aux bontés qu’on avait pour elle. Hélas ! monsieur, me disait-elle, d’une voix tendre et flatteuse, les effets de la reconnoissance d’une infortunée comme moi, sont d’un bien léger prix pour madame de Blamont, mais mon cœur est si pur, que ses vœux seront entendus de l’éternel, et si je puis sauver ma vie, j’en emploierai tous les instans à implorer le ciel pour son bonheur et pour celui de tout ce qui l’entoure ; ensuite, elle arrosait mes mains de ses larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu’on daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les méritait pas. L’organe flatteur de cette jeune fille, de très-beaux yeux bleux remplis de sentiment, un air 112 d’innocence, de vérité, répandu dans toute sa physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son ame sur les traits de sa jolie figure…… Tout cela, mon ami, intéresse involontairement pour elle ; ses malheurs achèvent d’attendrir et il devient réellement impossible de ne pas désirer qu’elle soit heureuse. Aline, à qui l’on a expliqué, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la décence, l’a pris dans une amitié très-singulière ; il faut l’arracher du chevet de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher, si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, ô Valcour ! c’est qu’il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes personnes, un air de famille ; il est frappant. — Eugénie et madame de Senneval ont fait la même remarque ; je l’avais fait avant elle. — Madame de Blamont en avait été émue au premier coup d’œil. — En te peignant les traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie ; d’abord, elles ont absolument le même son de voix, absolument le même tour de visage, la même bouche, positivement le même air dans leur ensemble ; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux châtains-clairs, tirant un peu sur le blond ; le même éclat dans la peau, et toutes deux, enfin, paraissent avoir le même fond de caractère. — Sophie adore Aline, elle la conjure à tout moment de ne point prendre tant de soins d’elle, et laisse voir en même temps tout le chagrin qu’elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande. Ces différentes choses reconnues, il est devenu trèsprobable entre madame de Senneval, madame de Blamont 113 et moi, que les noms de Mirville et de Delcourt sont des noms supposés qui en cachent peut-être de bien plus intéressans pour madame de Blamont ; n’osant néanmoins hasarder encore que des conjectures… Récapitulons ce qui les fonde. L’éducation de Sophie dans un village si près d’une terre où monsieur de Blamont vient tous les ans voir sa femme… Cette singulière ressemblance… La liaison des deux amis si conforme à celles de messieurs de Blamont et d’Olbourg… leur âge… leurs portraits faits par Sophie et par sa nourrice, et où tous les traits de nos originaux se retrouvent… Leur état, l’un de robe, l’autre de finance. — Une légère objection se présente ici, je la sens… M. Delcour a été plusieurs fois chez Isabeau, on n’a jamais dit qu’il y fut venu de Vertfeuil ; serait-il possible, si M. Delcour était le même que M. de Blamont, qu’il ne fut pas connu dans un village, si voisin d’une terre de sa femme ? mais cette objection s’évanouit à l’examen : d’abord en voyant arriver M. Delcour à Berceuil, on peut fort bien ignorer de, quel endroit il doit venir ; il est possible d’ailleurs qu’il n’y soit jamais venu que de Paris. Secondement, on ne connait Monsieur et Madame de Blamont, à Berceuil, que de réputation ; on n’a pas la moindre idée de leur figure, ce peut donc être le même homme ; il y a donc à parier que c’est le même homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l’odieux caractère, quel est le scélérat qui ose s’offrir à ton Aline ! car, si Delcour est Blamont, n’en doutons point, Mirville n’est autre que d’Olbourg. 114 Dans cette circonstance épineuse madame de Blamont ne sait que décider… Faire rendre, à Sophie, une plainte contre M. de Mirville, est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu vois qui elle compromet dans cette plainte ? cette idée l’arrête. — Cependant quelle arme elle laisse échapper, si elle ne saisit pas tout ceci, pour se débarrasser des poursuites d’un gendre, indigne d’elle assurément, s’il est coupable de l’infamie que nous recherchons. — Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion ? N’aura-t-elle pas dans la supposition que les noms cachent ceux que nous soupçonnons, à se repentir toute sa vie de n’avoir pas profité de cet événement pour arrêter les démarches d’un homme dont l’alliance la déshonorerait… Si elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe, qu’intéressant son autorité et les loix, il parvienne à mettre Aline dans les bras de d’Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de chagrin d’avoir eu tout ce qu’il fallait pour arrêter cet affreux sacrifice, et de ne l’avoir pas fait ? Ces considérations, sur lesquelles je crus devoir fortement appuyer, la déterminèrent, enfin, à faire rendre une plainte à Orléans ; — mais une plainte secrète, dont elle pût être absolument la maîtresse ; le juge s’est en conséquence rendu ce matin, à l’invitation qui lui a été faite ; Sophie se trouvant un peu mieux, il a été introduit, et a reçu son exposition du fait simple et pur. — « D’un outrage commis sur elle ; grosse par un monsieur de Mirville, financier à Paris, lequel était auteur de sa grossesse, et était venu la chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a 115 environ trois ans, pour l’entretenir sur le pied de sa maîtresse, ce qu’il a fait jusqu’au moment ou il l’a indignement traitée, quoiqu’enceinte, et mis à la porte de sa maison etc. etc. etc. ». Nous avons tous signés, elle comme partie, nous comme témoins de son état, Dominic signera à Orléans ; et la plainte restera chez le magistrat, jusqu’à ce qu’il plaise à madame de Blamont de la réveiller. Tout ceci se faisait à regret, et ne se serait jamais fait sans moi ; mais je l’ai cru de la plus extrême nécessité. L’excellent caractère de Sophie, se refusait à une plainte. — Madame de Blamont tremblait de compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de Delcour ; on n’osait avouer au juge aucune de ces considérations ; j’ai cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la plainte qui ne se trouve plus absolument portée que contre monsieur de Mirville. Tu vois maintenant mon ami le motif qui a déterminé mes opérations, je n’ai eu que ton bonheur et ton intérêt en vue. — Si je me trompe redresse-moi ; mais quel que puisse être l’excès de ta délicatesse, je doute pourtant qu’elle l’eût fait agir différemment, et j’ose croire que tu m’approuveras. Voici maintenant une autre idée, suite nécessaire de nos premières démarches, et qui peut-être s’accordera encore moins avec la droiture de ton ame ; mais dont l’exécution pourtant me paraît indispensable. Madame, ai-je dit à madame de Blamont, sitôt après le départ, du magistrat, il me paraît que l’objet essentiel est de 116 connaître maintenant le héros de notre aventure ? Madame de Blamont. — Ou cette découverte nous menera-t-elle ? — au même objet qui m’a fait vous conseiller la plainte ; il vous faut des armes, le hasard vous en offre. — Mais si ces deux particuliers n’ont rien de commun avec ceux qui nous intéressent ? — Vous saurez au moins à quoi vous en tenir, et tout reste alors dans les ténèbres. — Et si ce sont eux ? — Vous vous retrouvez dans le même état… Vous êtes toujours maîtresse de la plainte de Sophie. Oh madame ! si Mirville est d’Olbourg, irez-vous lui donner votre fille ? — Cette idée me révolte ne me l’offrez seulement pas. — Et si vous ne vous éclaircissez point, et que le scélérat soit d’Olbourg ; que votre époux parvienne au but qu’il se propose, prévoyez-vous les remords qui vous déchireront ? — Je n’y survivrais pas. — Il faut donc les éviter, — Déterville je me fie à vous ; faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je vous en conjure, de la plus extrême modération. L’objet, selon moi, était de se transporter sur les lieux mêmes ; de tâcher de séduire la duégne Dubois, afin d’en tirer des éclaircissemens. Je suis convaincu qu’elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens s’offraient pour nous amener la fidèle gardienne ; celui d’aller la débaucher moi-même ; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de détacher d’ici un nommé Saint-Paul, vieux domestique de madame de Blamont, singulièrement attaché à sa maîtresse, et l’un des plus fins valets dont la livrée de France puisse se faire honneur. Le premier de ces moyens me répugnait un 117 peu ; j’étais bien sûr que tu ne te chargerais pas du second : nous avons donc adopté le troisième, et sans que tu t’en mêles, sans que Saint-Paul te voie même à Paris. — Il est décidé qu’il part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu’il ne revient point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumières de sa part. Comme il a ordre de ne communiquer qu’avec nous, ce ne sera que par nous que tu apprendras les détails ; sois en paix, du mistère et montre toi le moins possible pendant que nous allons agir. Au moment du départ de ma lettre. Sophie va mieux, Aline est, fatiguée ; elle a eu hier un peu de migraine, on a obtenu d’elle d’aller se coucher : Eugénie lui a promis de veiller Sophie comme elle même. Madame de Blamont est agitée ; c’est madame de Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons à tout. — Aline ne veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes que son indisposition n’est rien. Aline à Valcour. P. S. Que d’événemens !… Que de soupçons !… Que de conjectures !… Ah ! si le ciel, a choisi cette manière pour nous éclairer, il ne laissera pas son ouvrage imparfait ! Puisse tout ceci tourner à notre bonheur, sans troubler celui de l’être à qui je dois le jour. Son repos m’est plus cher que ma satisfaction même, et je ne dois jamais cesser de le 118 respecter. Adieu, soyez tranquille, écrivez-nous, et comptez sur la tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable. 1. ↑ « Le premier besoin est de vivre, l’art qui nourrit les hommes est le premier des arts. » BÉLISAIRE, cap. 12 . 2. ↑ C’est ici comme dans bien d’autres passages, que nous supplions nos lecteurs de ne pas perdre de vue que cet ouvrage s’écrivait un an avant la révolution. 119 L E T T R E D I X - H U I T I È M E. Le même au même. Vertfeuil, ce 3 septembre. A LINE est tout-à-fait bien aujourd’hui, elle jouit du calme de son amie. — Du bonheur que lui fit éprouver, hier, la visite, de son Isabeau. Dominic était revenu le premier du mois, et ayant trouvé sa malade dans le meilleur état, il ne crut nul inconvénient à lui laisser le plaisir d’embrasser sa nourrice. On a donc envoyé hier une voiture au curé de Berceuil, avec invitation à lui d’amener Isabeau, et comme on était parti de très-bonne heure, notre compagnie villageoise est arrivée pour dîner. À peine Sophie a-t-elle entendu le bruit du carrosse, qu’elle a voulu se lever pour voler dans les bras de sa nourrice ; nous l’avons contenue. Madame de Blamont, voulant jouir de cette scène attendrissante, sans témoins qui put la refroidir, a laissé le 120 curé un moment avec madame Senneval, et nous a amené Isabeau… Mais tous nos soins alors sont devenus impuissans près de Sophie, sitôt que la voix de sa bonne mère, (c’est ainsi qu’elle la nomme) a pu frapper son oreille ; elle s’est précipitée dans la chambre, et est venue tomber aux pieds d’Isabeau. Le mouvement a été si vif, que nous avons été obligés de la rapporter dans son lit, où elle est restée quelques minutes sans connaissance ; la bonne paysanne s’est jettée sur elle ; elle l’a rappellée à la vie par ses caresses ; elles se sont embrassées toutes deux, et les larmes qu’elles répandaient à grands flots se sont opposées d’abord aux expressions de leur mutuelle tendresse. — Eh bien ! ma chère enfant, lui a dit Isabeau, dès que l’état où elles se trouvaient, leur a permis de s’entendre. Ne t’avaisje pas dit que tu serais malheureuse, dès que tu cesserais d’être sage. Sophie. — Les cruels ils m’ont trompée ; pourquoi me livrâtes vous à eux ? Isabeau. — Avais-je des droits sur toi ?… Mais il n’y a donc pas de ta faute ? Sophie — Je n’ai été que malheureuse et séduite, tout le crime est de leur côté. Isabeau. — Que ne revenais-tu dans ma maison, tu savais bien qu’elle était ouverte à l’innocence ? Sophie. — Ô ma bonne ! ma bonne ! aimez toujours votre Sophie ; elle n’a jamais oublié vos conseils, ils ont toujours été gravés dans son cœur. Isabeau. — Cette pauvre enfant ! — puis se tournant vers moi, en larmes : oh monsieur ! ne vous étonnez pas si je l’aime — je la regarde comme ma fille, je n’ai point d’autre enfant qu’elle. Les scélérats, ils ne me l’enlevaient donc que pour la perdre ?… Viens Sophie ! viens, — tu trouveras toujours le bonheur et la tranquillité 121 chez Isabeau ; parce que la vertu, la religion n’en sortirent jamais. Et elles se sont rejetées dans les bras l’une de l’autre, et leurs larmes ont encore arrosé leurs seins. Madame de Blamont craignant qu’un attendrissement trop prolongé ne nuisit à sa chère malade, a fait monter le curé ; il s’est approché du lit de Sophie, et l’a parfaitement reconnue. Celle-ci lui a demandé sa bénédiction ; elle lui a fait les excuses les plus sincères de la mauvaise conduite qu’elle a eue depuis qu’on l’avait enlevée. — Une des choses qui lui avait toujours laissé le plus de remords, a-telle dit, était d’avoir été arrachée, d’auprès de son pasteur, sans avoir rempli les devoirs de sa religion. On a pu négliger ces devoirs, a dit ici le curé, avec la plus grande surprise ? — Ah ! monsieur, a dit madame de Senneval, des libertins, au sein du vice, pensent-ils encore à la religion ? — Ce sera le premier soin qu’elle remplira, dès que sa santé va le lui permettre, a dit madame de Blamont, souffrez en attendant, monsieur, que nous nous occupions des seconds ; puis s’asseyant en face du lit, et s’adressant à Isabeau et au curé, voici les intentions que cette femme adorable leur a expliqué : « Plusieurs raisons relatives à moi m’empêchent, a-t-elle dit, de garder cette jeune fille dans ma maison aussi longtems que je le voudrais ; sitôt que sa santé sera rétablie je la renverrai chez vous, Isabeau, et pour qu’elle ne vous soit point à charge » — elle à charge ! non, non, mon enfant ne peut me gêner ; tout, ce que j’ai est à elle, et je vous déclare d’avance que je n’accepte rien de ce que je vous vois prête 122 à m’offrir ; je lui dois des réparations pour ne l’avoir pas sauvé du crime : laissez-moi m’acquitter envers elle. — « Eh bien ! Isabeau je vous l’accorde, mais vous ne me refuserez pas de pourvoir à son établissement — puis s’adressant au curé, et lui remettant des papiers : « voilà cijoint, monsieur, lui a-t-elle dit, pour quarante mille francs de billets payables d’aujourd’hui en un an, mon intention est que cette somme serve de dot à Sophie ; je vous prie, monsieur, de lui chercher pendant cet intervalle un époux digne d’elle, qui réunisse, à votre approbation, aux vertus qui doivent lui mériter une telle femme, le bonheur de lui être agréable ; car, je veux toujours l’aimer, je veux toujours lui tenir lieu de mère ; s’il arrivait que le sujet choisi ne put lui convenir, vous voudrez-bien jeter les yeux, sur un autre. La clause la plus essentielle, aux nœuds que je projette pour cette chère enfant, est qu’elle aime son mari, et qu’elle en soit aimée ; en voulant faire son bonheur je ne me pardonnerai pas de l’avoir livrée à un époux qui peut-être la mépriserait, pour une faute qui n’est pas la sienne ; il sera donc prévenu du malheur de la fille qu’on lui destine, vous lui ferez sentir à quel point elle en est innocente, et vous ne les réunirez qu’en cas ou cette fatalité n’inspirera aucun éloignement à l’époux. Comme il en coûterait à Isabeau de se séparer d’un enfant qu’elle aime, vous mettrez pour clause au contrat que les deux époux demeureront chez elle, » — et on y ajoutera, interrompit Isabeau pleine de joie, que tout ce que je possède sera pour eux, madame, continua-t-elle, je ne suis pas tout-à-fait dépourvue ; j’ai un grand quartier de terre, où les deux jeunes gens pourront 123 trouver de quoi vivre, et avec ce que vous avez la bonté de leur donner, ils seront assurément très à l’aise : qu’ils aient de la conduite et leurs enfans seront riches — Pendant ce tems, Sophie sanglottait, elle tenait une des mains de madame de Blamont, l’arrosait des larmes de sa reconnaissance, et les expressions lui manquaient pour la peindre. Le curé s’est chargé de tout ; il a prodigué ses louanges à madame de Blamont, qui lui a dit qu’elle ne concevait pas comment des actions si naturelles, et qui donnaient autant de plaisir, pouvaient mériter des éloges… Aline s’est précipitée dans les bras de sa mère et l’a accablée de caresses… — Ce tableau de l’innocence malheureuse, de la reconnaissance la plus tendre, d’un côté, et de l’autre celui de la tendresse filiale, de la piété, de la vertu, jetaient dans l’ame des impressions si délicieuses, y faisaient éprouver des mouvemens si délicats et si doux. — Ô mon ami ! s’il est des joies célestes elles ne sont composées que de pareilles sensations ! On se sépare ; tant de vibrations diverses avaient affaibli l’ame de Sophie : la garde nous pria de la laisser seule, et l’on fut se mettre à table ; la bonne Isabeau voulait aller manger à l’office ; madame de Blamont et madame de Senneval la firent asseoir entr’elles deux ; elle y fut décente, honnête et polie, tant il est vrai que la vertu n’est jamais déplacée nulle part ; il n’est pas une seule table, mon ami, qu’une telle convive n’honore plus, que ne l’eût fait une de ces impudentes, connues sous le nom de Petites 124 Maîtresses, qui au lieu de ces propos simples et pleins de candeur, de ces discours naïfs, image de la nature, n’eût apporté que ce jargon du crime qui la déshonore et l’outrage. Après le dîner Isabeau a voulu embrasser encore une fois sa fille — elle lui a dit qu’elle allait lui préparer son logement, mais que, comme elle était à-présent plus grande, et d’ailleurs, ajoutait-elle en riant, une demoiselle à marier, elle voulait lui céder sa belle chambre. — À moi ! ma bonne, à moi ! je n’en veux point d’autres que celle que j’ai toujours eue ; et je ne veux d’emploi chez vous, que celui que j’y remplissais. Si vous me ravissez ce bonheur, si vous ne me croyez plus digne de vous servir, vous me ferez croire que ce sont mes fautes qui m’ont fait démériter près de vous, et je ne m’en consolerai pas. Il est certain que cette fille est charmante elle a une sorte d’esprit naturel, qui prête un incroyable agrément à tout ce que sa belle ame lui inspire. On a dressé un acte de ce qui s’était passé. Madame de Blamont voulait retenir ses hôtes ; mais le ménage de l’un, les soins religieux de l’autre, se sont opposés aux desseins qu’eux mêmes aurait eu de rester, et ils sont reparti dans la même voiture. Eh bien Valcour ! lequel, à ton avis, doit jouir du calme le plus pur, — doit passer des nuits plus sereines, ou du scélérat qui a déshonoré, maltraité, cette pauvre fille, ou de l’être honnête et sensible qui se délecte à réparer, si généreusement, tous ses maux ? Qu’ils viennent ? qu’ils 125 paraissent ces apôtres de l’indécence et du vice, qui légitiment toutes les erreurs, qui les trouvent toutes dans la nature, parce qu’ils la croyent aussi corrompue que leurs ames ? qui se trouvent mieux de méconnaître les plus saints organes de cette loi sacrée, que d’être contraints à se mépriser eux-mêmes ; qui préfèrent de ne trouver du crime à rien, à être obligés de frémir à l’aspect de ceux dont ils se souillent ; qui n’achètent, en un mot, leur ténébreuse tranquillité qu’en étouffant tous leurs remords… ; qu’ils viennent, dis-je, qu’ils viennent, et qu’ils prononcent ? maîtres de se choisir un caractère, qu’ils balancent, s’ils l’osent, entre celui de la respectable protectrice de Sophie, et celui de son persécuteur. Les dépositions d’Isabeau ne nous ont d’ailleurs appris rien de bien particulier ; Sophie paraissait âgée de trois semaines quand M. Delcourt arriva de Paris, l’ayant dans une barcelonette sur le devant de sa voiture : il descendit à l’auberge de Berceuil, et demanda une nourrice, on lui fit venir Isabeau ; il promit une pension qui augmenterait avec l’âge de l’enfant ; il convint qu’on lui apprendrait à lire, à écrire, à coudre ; qu’elle n’aurait point d’autre nom que celui de Sophie, et que quand il n’apporterait pas, lui-même l’argent de la pension, il le ferait tenir sûrement. Il a été exact, Isabeau a toujours été régulièrement payée, soit par lui, soit indirectement. Il n’a fait, en tout, que quatre visites à Sophie, pendant les treize ans qu’elle a été en pension chez Isabeau : il arrivait toujours par la route de Paris, descendait à l’auberge, voyait l’enfant une heure ou deux, 126 examinait ses petits talens et repartait. Mais, a dit Isabeau, ce fut de mon chef que je lui fis apprendre sa religion, et que je la mis à l’école chez M. le curé ; car, il ne s’informait jamais de cet article, et quand je lui en parlais : coudre, coudre et lire, madame, me répondait-il, voilà tout ce qu’il faut à une fille ; propos qui, à ce qu’ajouta plaisamment, cette femme, lui fit croire que cet homme était huguenot. Ensuite il la vint prendre avec son ami, et tu sais tout le reste. Nous attendons des nouvelles de nos négociations de Paris, et je ne t’écrirai plus que nous ne les ayons. Fin de la première partie. 127 L E T T R E X I X. VALCOUR À DÉTERVILLE, Paris, ce 8 septembre. L ’ÉVÈNEMENT singulier dont tu viens de me faire part, prenant, dans tes récits, la forme d’un journal, j’ai cru devoir le laisser finir, pour que ma lettre répondit à toutes les tiennes. Oh mon ami ! quelle a été ma surprise, et quelles ont été mes combinaisons ! Il me paraît certain que les noms de Delcour et de Mirville, en déguisent pour nous de plus intéressans, et c’est dans cette supposition que je désapprouve la plainte. Madame de Blamont a affaire à un mari aussi adroit que corrompu ; si jamais il découvre cette plainte, peut-être s’autorisera-t-il de la démarche, pour publier que sa femme veut le perdre, et qu’elle a controuvé toute l’histoire, afin de lui chercher des torts assez puissans 128 pour le priver de l’autorité qu’il a sur sa fille ; et dès ce moment, au lieu de nous être donné des armes contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte d’ailleurs ne servait en rien au dédommagement dû à Sophie ; la générosité de madame de Blamont y pourvoyait d’une manière assez noble ; d’après cela, tout air de procédure n’est-il pas déplacé, et ne peut-il pas devenir dangereux ? ignores-tu mon ami, l’art avec lequel les scélérats dirigent sur les autres, ce qu’on a le dessein de faire contre eux ? et surtout ces espèces de coquins enjuponés qui, munis, pour leur argent d’une autorité légale ou non, ne se croyent jamais si bien en droit d’en user, que quand il s’agit de servir leurs passions… Dieu veuille que je me trompe ! J’ai été bien touché de la conduite de madame de Blamont : toutes les vertus habitent dans le cœur de cette respectable mère, et sa plus douce façon de jouir est de rendre heureux tout ce qui l’entoure. Je suis inquiet de la santé d’Aline, je te la recommande, mon ami, permets-moi de remettre un moment tous les soins de l’amour dans les tendres mains de l’amitié. Pour éviter les rencontres et pour mieux, suivre tes conseils, depuis huit jours, je ne sors plus ; j’observerai la même circonspection jusqu’au dénouement de tout ceci… Mais quelle privation pour moi de ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes procédés de madame de Blamont, de ne pouvoir tomber à ses pieds avec Aline, de ne pouvoir l’accabler avec cette fille charmante de toutes les louanges qui lui sont si bien dues ; peins lui du moins les expressions 129 de mon ame : je crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet événement ; engage les à se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous laisser, et n’allez plus si tard courir les aventures. Peut-être n’en arriveraient-ils pas à madame de Blamont d’aussi agréables que celle-ci, je dis agréables puisqu’elle a développé pour elle une de ces occasions de faire du bien, toujours si recherchée de son cœur. Oh mon ami ! où nous entraîne l’ivresse des passions ; ah ! si lorsqu’on commence à leur tout céder ; si, lorsqu’on fait le premier pas dans leur dangereuse carrière, on pouvait sentir avec quelle rapidité vont se franchir les seconds, et quel abyme est ouvert au dernier ! si l’on voyait l’imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes s’enchaînent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la rupture du plus petit frein, conduit bientôt au brisement du plus sacré ! quel est l’homme qui ne frémirait pas ? quel est celui qui oserait se permettre le plus léger écart, quand il peut naître de cette première faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi manifestes. Je voudrais que tout les hommes eussent chez eux, au lieu de ces meubles de fantaisie, qui ne produisent pas une seule idée, je voudrais, dis-je, qu’ils eussent un espèce d’arbre en relief, sur chaque branche duquel, serait écrit le nom d’un vice, en observant de commencer par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu’au crime né de l’oubli de ses premiers devoirs : un tel tableau moral n’aurait-il pas son utilité ? et ne vaudrait-il pas bien 130 un Ténières, ou un Rubens ? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure ; trop de sentimens de mon ame y sont intéressés, pour que je n’en désire pas le dénouement avec ardeur. 131 L E T T R E X X. Valcour à Aline. Paris, ce 8 septembre. Q UE j’aurais désiré encore un mot d’Aline, dans cette dernière lettre de mon ami ; s’il m’en coûte pour être séparé de vous dans tous les tems, combien cette absence ne devient-elle pas plus cruelle, quand elle me prive du spectacle de votre ame exerçant des vertus. Les procédés de votre adorable mère m’ont fait verser des larmes… Ah ! combien sont douces celles que la pitié fait répandre. Je crains fort que cette petite malheureuse, au sort de laquelle il est impossible de ne pas s’intéresser, ne vous tienne par des liens plus étroits qu’on ne l’imagine ; votre tendresse en redoublera, je vous connais ; mais que ces soins ne prennent pas sur votre santé, je vous en conjure, Aline, songez que vous vous devez à l’amant le plus passionné, et qui regarde 132 comme une faveur les soins que vous accordés à votre conservation ; ne me refusez pas au moins celle-là, puisque celle de vous voir m’est enlevée… vous voir ! Aline… Ah ! comme ce désir est impérieux en moi, quand une vertu de plus vient vous rendre encore plus digne d’être révérée… Elle vous aime cette Sophie… eh ! qui pourrait tenir à l’empire universel que vous exercez sur les cœurs ? Le besoin de vous adorer se fait sentir dès qu’on vous voit, et il faut cesser d’être, ou céder au culte qui vous est dû ; il n’y a donc que moi qui suis privé de vous le rendre… moi qui oserais m’en croire si digne ! si l’encens s’appréciait à la délicatesse du cœur qui veut l’offrir. Il me semble que je vois Aline… ses belles joues mouillées de larmes, aidant les pas de sa mère effrayée, et tenant près de son sein ce petit être, dont les cris déchirans pénètrent son ame et l’attendrissent… je la suis près du lit de Sophie, jalouse des soins que l’on a d’elle, désirant les lui donner tous, parce qu’elle a souffert… cette Sophie ; parce qu’elle est malheureuse, et que la bonne et tendre Aline ne se satisfait réellement que par la bienfaisance…, et je ne l’adorerais pas !… et, je n’idolâtrerais pas cette fille céleste, mille fois plus belle encore par ses vertus, que par ses attraits… Cette créature angélique qu’il semble que le ciel n’ait créée que pour être le charme de ses amis, le refuge de l’infortune, et les délices de son amant !… Ah ! toutes les expressions sont trop faibles, aucunes ne rend ce que j’éprouve — effet cruel des passions trop violentes… Nature avare des dons que tu nous fais, pourquoi faut-il qu’en nous inspirant un sentiment aussi vif, tu nous prives de la faculté de 133 l’exprimer, et que tout ce que nous essayons pour le peindre soit toujours au-dessous de lui. Si le nom de ces deux aventuriers nous trompent… si effectivement… je frémis de mes soupçons ! ils me révoltent, et je ne puis les bannir… Eh quoi ! ce serait là le monstre qui oserait prétendre à mon Aline ?… lui grand Dieu ?… il faudrait que je n’eûs plus une goutte de sang dans les veines, pour qu’une telle infamie se consommât !… homme vil et barbare, comment as-tu pu fixer mon ange, sans que ton cœur redevint honnête ? comment le libertinage souille-t-il un instant l’individu auquel il a été permi de respirer l’air que mon Aline épure ? Quoi tu l’as vue, et des horreurs empoisonnent ton ame ?… Tu oses aspirer à elle, et tes mains se plongent dans l’infamie ? Il est donc des êtres insensibles sur qui l’amour et la venu n’agissent point… Ah ! je croyais qu’auprès des dieux le crime devenait impossible. L’état de mon cœur ne se conçoit pas… tour-à-tour livré à la crainte, aux soupçons ; en proie à la plus amère douleur, inquiété par tout ce qui arrive, déchiré par votre absence… il faut que je vous quitte… Je le sens ; mes pensées, mes expressions, tout porterait l’empreinte de ma douleur ; tout se ressentirait de mon trouble, et je ne veux pas augmenter le vôtre. 134 L E T T R E X X I. Déterville à Valcour. Vertfeuil, ce 10 septembre. S OPHIE est tout-à-fait bien, elle s’est levée hier, et comme il faisait fort doux, elle a pris l’air un moment sur la terrasse ; elle a choisi cet endroit parce qu’elle savait que la maîtresse du logis s’y trouvait, et qu’elle voulait que son premier devoir fut l’acte de sa reconnaissance ; du plus loin qu’elle a vu ces dames, lisant sous un bosquet ; elle s’est précipitée vers elles, et est venue tomber aux pieds de madame de Blamont, en arrosant de ses larmes les genoux de sa bienfaitrice, cherchant des mots, n’en trouvant point, et devenant bien plus expressive par ce silence du sentiment, que par toutes les phrases de l’esprit. Madame de Blamont l’a relevée, l’a embrassée de tout son cœur, et l’a fait asseoir auprès d’elle ; elle est faible, elle est pâle, mais 135 d’un bien puissant intérêt dans cet abbattement — elle est plus jolie que vous, a dit en riant madame de Blamont à sa fille… Ah ! puisse-t-elle devenir plus heureuse, a répondu Aline en l’embrassant. Elle a soupé ce soir avec nous, et son maintien, son air, sa décence nous ont enchanté tous. Mais comme j’ai des choses d’un bien autre intérêt à te dire, trouves bon que nous laissions un moment Sophie, pour reprendre l’histoire de ses persécuteurs. Il était impossible de trouver un meilleur moment pour séduire la vieille Dubois, et pour démêler, par elle, tout le nœud de cette infâme intrigue… chassée, congédiée ellemême, le dépit, le besoin l’ont jetée dans les lacs de SaintPaul, et sous le prétexte de la présenter, comme sa parente, dans une excellente maison, il l’a très-facilement conduite à Vertfeuil ; elle y est, mais sans avoir vu Sophie. Quant aux ruses de notre homme, je t’en fais grace, il suffit qu’elles ayent réussies ; ce que leur succès a découvert me paraît plus intéressant à t’apprendre. À peine Mirville eut-il mis Sophie à la porte, que Delcour arriva : c’était le jour de leur souper ; le premier encore tout en feu, apprit à son ami l’expédition qu’il venait de faire, et comme leur dialogue est assez curieux, je vais te le transcrire mot-à-mot d’après les dépositions de la vieille, qui n’en a pas perdu une syllabe : Le président Delcour. — Ventrebleu, mon ami, voilà une cause mal jugée, vous avez oublié les droits que j’ai sur cette p…, et vous ne deviez la punir que devant moi ; je vous aurais aidé de tout mon cœur ; je suis inflexible sur les 136 attentats du crime, aucuns nœuds ne me retiennent en pareil cas, et les droits de la nature deviennent nuls, quand ceux des gens sont outragés. — Où est elle ? Le financier Mirville. — Mais pas très loin je crois… Si tu veux t’en donner le plaisir ?… Delcour. — Assurément, que l’on coure après elle, et qu’on lui dise qu’il lui revient encore un supplément de correction, de la main paternelle. Ô mon ami ! exista-t-il jamais des atrocités réfléchies, combinées, de la force de celles-ci ? La cuisinière sort, cherche de bonne foi Sophie, et quoiqu’elle fût sur le seuil de la petite porte du jardin, heureusement elle ne la découvrit pas : telle fut la cause du bruit que cette malheureuse entendit au sein de sa douleur, et qui redoubla si bien son effroi ; n’ayant rien vu, on rentra, et l’on dit que sans doute la criminelle s’était évadée. Une réflexion subite vint aussi-tôt au président. Poursuivons notre manière de rendre leur énergique conversation. Delcour. — Es-tu bien sûr, Mirville, que Sophie soit réellement coupable ? Mirville. — Je l’ai trouvée avec le délinquant, c’était, ce me semble, plus qu’il en fallait pour légitimer sa sottise. Delcour. — Les APPARENCES trompent si souvent, mon ami… La main d’un juge dégoutte sans cesse du sang que lui font verser les APPARENCES. — Heureusement que nous sommes au-dessus de ces misères-là, et qu’un être de moins dans le monde n’est pas pour nous une affaire bien grande ; 137 d’ailleurs, ce que j’en dis n’est pas pour disculper Sophie ; mais parce que je serais fort aise d’avoir, comme toi, une coupable à punir. Examinons les faits et faisons paraître les témoins ; commençons par interroger la Dubois, je la crois complice. Y a-t-il là des pistolets ? Mirville. — Oui. Delcour. — Prends en un, et moi l’autre ; il s’agit, D’EFFRAYER, il est inoui ce qu’on obtient en EFFRAYANT : je t’apprends là les secrets de l’école. Mirville. — Qui ne les sait pas ? Mais ces pistolets…, mon ami…, ils sont chargés. Delcour. — C’est ce qu’il faut, et qu’importe une tête, dès qu’il s’agit de se procurer, ce que nous appelions, des INDICES. Mille victimes, mon ami, pour découvrir un coupable — voilà l’esprit de la loi. Mirville. — De la loi, soit, moi je ne connais pas trop la loi, encore moins la justice ; je me livre, à mon cœur, et il me trompe rarement. Tu vas voir si les coups de bâton et d’étrivières, que j’ai donné à ta fille, ne seront pas bien éduement et bien légitimement appliqués. Au reste, s’il en fallait revenir, comment faire à présent ? ces choses-là ne se reprennent point. Où la trouver, et comment réparer ?… Delcour. — Oh ! mais, je dis, dans ce cas là, on ne répare point ; tu te modèleras sur nous, personne N’OFFENSE comme les satellites de Thémis, et personne ne RÉPARE aussi peu. Tu as mal pris le sens de mon discours ; je vise moins à te faire faire une bonne action, qu’à me procurer le plaisir d’en faire une mauvaise. Ton exemple m’a tenté…, et je ne connais rien de pis que l’exemple : interrogeons, voilà l’objet. Et la Dubois, qui aurait voulu être bien loin, fut à l’instant mandée, introduite dans un cabinet mistérieux, où l’on 138 n’allait jamais que pour les grandes aventures ; prodigieusement effrayée, comme tu crois, de deux bouts de pistolets appuyés sur chacunes de ses tempes, et d’une injonction de dire la vérité ou de s’attendre à perdre la vie : elle a déclaré que Rose était la seule coupable, et qu’elle n’avait jamais connu un seul tort à Sophie. Morbleu ! s’écria Mirville, je crois que je sens des remords. Eh bien ! dit Delcour furieux, tu les appaiseras en m’aidant à me venger ; commençons par décider du sort de cette intrigante…, et la menaçant du pistolet…, je ne sais qui me tient… Celle-ci eut beau protester de son innocence, les deux amis lui déclarèrent qu’après une telle conduite, ils ne pouvaient plus prendre en elle aucune confiance, et qu’il fallait qu’elle décampât dès le soir même…, et avant, comme tu vois, de punir la coupable, comme le châtiment sans doute n’était pas très-légal, on a cherché à se débarrasser des témoins… Circonstance malheureuse puisqu’elle nous prive entièrement des suites de cette funeste aventure, et dérobe à nos yeux des atrocités, dont la découverte nous fut devenue bien nécessaire un jour. La Dubois rendit donc ses clefs, emporta ses hardes et partit. Par le plus heureux des hasards elle vint s’établir près la barrière, dans une espèce de petite auberge où précisément arriva notre Saint-Paul, deux ou trois jours après. Il ne restait donc plus dans la maison que la délinquante et la cuisinière. — Celle-ci interrogée par Saint-Paul, la veille de son départ pour Vertfeuil, a dit que dès que la Dubois fut partie, Rose fut appellée et descendit ; qu’elle soupa fort tranquillement avec les deux amis, et qu’elle, son service, 139 fait, s’étant retirée, comme à l’ordinaire, n’avait rien vu de particulier ; mais que le lendemain matin voulant aller servir le déjeûner, selon son usage, elle avait, trouvé tout le monde parti, sans qu’elle eût entendu rien de plus étrange que les autres jours, et sans qu’elle eût trouvé de désordre dans aucun des appartemens. Moyennant quoi voilà le fil rompu, et tu vois qu’il nous devient maintenant impossible de savoir de quelle nature peut être la vengeance qu’ils ont tiré de Rose. Le lendemain matin un laquais de Mirville est venu demander à la cuisinière, les robes et les effets de la jeune personne ; mais sans pouvoir répondre à aucune des questions que la servante lui a fait ; ensuite la maison a été fermée par l’homme de Mirville, qui a signifié à sa camarade de se tranquilliser, et qu’un voyage, que ces messieurs allaient faire à la campagne, interromprait leurs soupers au moins pour un mois… Il ne nous est donc plus resté que des conjectures sur le sort de la malheureuse compagne de Sophie. L’imagination vive de madame de Blamont en a tout de suite forgé de sinistres. Celles de la Dubois, que j’adopte, comme plus naturelles, sont que le président a fait enfermer Rose ; ainsi qu’il l’en avait toujours menacée, s’il l’y contraignait par défaut de conduite. Voilà, mon ami, tout ce qu’il a été possible d’apprendre sur cette partie… Venons au reste. Plus de doute, mon cher Valcour, sur l’existence de nos deux inconnus ; la Dubois, trompée par Saint-Paul, ne sachant à qui elle parlait, a dit, à madame de Blamont : 140 « Celui qui se fait appeller Delcour, madame, est le président de Blamont, qui a une des femmes les plus aimables de Paris ; l’autre est un monsieur d’Olbourg, financier riche à million, son ami depuis trente ans, et auquel il va donner sa fille en mariage » : ces messieurs ont d’abord vécu, a continué notre duégne, avec deux courtisannes fameuses, dont madame a pu entendre parler : les Valville ?… Oui madame, deux sœurs, l’un avoit l’aînée, l’autre la cadette ; ils ont eu presque en même-tems, chacun une fille de leur maîtresse ; mais celle de monsieur Blamont mourut au bout de huit jours ; le président cacha cette mort à son ami, et lui montra une autre petite fille du même âge que celle qu’il venait de perdre, qu’il conduisit au village de Berceuil, où il l’a fit élever. — Quoi ! interrompit madame de Blamont, très-troublée, cet enfant de Berceuil ne serait pas celui de la Valville ? — Non madame, reprit la Dubois, l’enfant de la Valville est bien sûrement mort, et celui qui fut mené à Berceuil est un enfant légitime, que monsieur le président avait eu de sa femme, et qu’on nourrissait au Pré-Saint-Gervais ; en le retirant de ce village lui-même ; il donna cinquante louis à la nourrice, afin de répandre la mort de cette petite fille, qu’il voulait, disait-il, par des raisons secrètes, soustraire aux yeux de sa mère, et on eut l’air d’enterrer un enfant dans la paroisse du Pré-Saint-Gervais. — Juste ciel ! s’écria madame de Blamont, qui ne pouvait plus se contenir, j’ai effectivement perdue une fille dans ce tems-là, nourrie au même lieu que vous dites se pourrait-il ? Sophie !… mon cher Déterville… quelle multitude de crime !… et quel peut 141 en être l’objet ?… Ici la Dubois reconnaissant chez qui elle était, s’est précipitée aux genoux de madame de Blamont, en la conjurant de ne la point perdre… Rassurez-vous, lui a dit cette malheureuse épouse,… vous êtes en sûreté ; mais ne me cachez rien ; je ne vous abandonnerai jamais, et alors cette femme poursuivit, et ses réponses nous ont appris que les deux amis, au moment de la naissance des filles, qu’ils avaient, eu de leurs maîtresses, s’étaient promis de faire servir ces enfans à remplacer leurs anciennes sultanes, et de se les prostituer réciproquement, dès qu’elles auraient atteint l’âge nubile, mais que le président voyant ses droits perdus sur la petite fille de d’Olbourg, par la mort de la sienne, avait résolu de taire cette mort, et de remplacer la petite bâtarde par une fille légitime ; puisqu’il, était assez heureux pour en avoir une dans ce moment. Telle était l’histoire de Sophie ; telle était ce qui légitimait son étonnante ressemblance avec Aline ; ainsi tu vois que le peu délicat d’Olbourg, au moyen des machinations diaboliques du président, aura eu, si tout réussi, l’une des filles de madame de Blamont pour maîtresse, et l’autre pour femme ; tu peux reconnaître ici de plus, l’ame tendre et délicate du cher président, qui bien que persuadé que Sophie est sa fille légitime, rit et s’amuse pourtant de sa perte, des mauvais traitemens qu’elle a reçus, et s’offre même, avec une atroce barbarie, à lui en faire éprouver de nouveaux : s’il est des traits dans le monde qui développe mieux un caractère abominable ;… si tu en sais, je te prie de me les dire ; afin que je les réserve pour en colorer le premier scélérat que je voudrais peindre… Telle est cependant la conduite de ceux 142 qui nous doivent l’exemple des mœurs, de ceux qui déshonorent, emprisonnent, rouent, torturent des malheureux… coupables de quelques faiblesses, sans doute, mais dont la vie de dix d’entre’eux n’offriraient pas de telles recherches dans le crime et dans l’infamie ! La Dubois a ajouté que ses deux maîtres ont une autre maison de plaisir, à peu-près pareille à celle des Gobelins, du côté de Montmartre, où ils se réunissent pour trois dîners par semaine, comme à l’autre pour trois soupers ; n’ayant pas été introduite dans ce second bercail, elle n’est pas très au fait des orgies qui s’y célèbrent ; mais elle sait en gros que tout y est, et plus indécent, et plus multiplié qu’où elle demeurait. Ils ont là, dit-elle, un sérail composé de douze petites filles, dont la plus âgée n’a pas quinze ans, et que l’on renouvelle à raison d’une, tous les mois. Les sommes qu’ils dépensent à cela, dit la vieille, sont énormes, et quelque riches qu’ils puissent être, elle ne conçoit pas que leur fortune n’y soit pas déjà épuisée. Je te laisse à penser quel est l’état de madame de Blamont, cependant il fallait prendre un parti, relativement à cette femme ; elle ne pouvait ni la garder ni la faire voir à Sophie ; elle lui a proposé de chercher une maison à Orléans, de la défrayer de tout, jusqu’à ce qu’elle l’eût trouvée, avec une gratification de vingt-cinq louis, payable sur-le champ. La Dubois enchantée a comblé madame de Blamont de remercîmens. Saint-Paul est parti dès le même soir pour la conduire à Orléans, où elle a été placée peu après. 143 Tu conçois aisément, mon cher Valcour, sur quel être se sont aussi-tôt tournés les premiers transports de madame de Blamont ? elle pouvait à peine terminer ce qui regardait la Dubois ; elle brûlait d’être auprès de Sophie… Ô toi ! dont la mort m’avait coûté tant de larmes, s’est-elle écriée, en se précipitant dans les bras de cette intéressante créature… Tu m’es rendue ! ma chère fille…, et dans quel état, grand Dieu ! — Vous ma mère !… Oh ! Madame ! est-il vrai !… — Aline, partage ma joie… embrasse ta sœur…, le ciel me la rend…; elle me fut enlevée au berceau…, et par qui ? rien ne peut exprimer ce que j’éprouve. — Mon ami, je ne te peindrai point sa situation…; elle était du plus vif intérêt, madame de Senneval, Eugénie et moi, nous mêlâmes nos larmes à celles de cette charmante famille, et le reste de la journée fut consacré à jouir d’un événement si peu attendu, et qui présentait tant de charmes à une mère aussi tendre. Je ne tardai pas à faire observer, à madame de Blamont, toutes les armes qu’un pareil événement nous fournissait contre les prétentions odieuses et illégitimes du président ; elle le sentit, mais elle vit en même-tems que nos démarches exigeaient du mistère et les ménagemens les plus délicats… Qui pouvait empêcher monsieur de Blamont de traiter tout ceci de chimère ? Était-il supposable qu’il reconnaîtrait Sophie pour enfant légitime ? probable même qu’il eût seulement l’air de la connaître ? et quelles preuves, madame de Blamont se trouvaient-elles alors, pour le convaincre ? La mort de sa petite fille, baptisée sous le nom de Claire, était constatée. Monsieur de Blamont s’était muni 144 d’une bonne attestation du curé, et il y avait eu un service de fait au prétendu enfant mort ; la nourrice qui s’était prêtée à tout, avait placé vraisemblablement une buche dans la bierre, enterrée au lieu de l’enfant ; pendant que Claire, sous le nom de Sophie, était transportée chez Isabeau par le président même…, et d’ailleurs trouverait-on la nourrice du Pré-Saint-Gervais ? à supposer qu’on la retrouva, avoueraitelle son crime ? tout cela multipliait les difficultés, faisait chanceler les droits de madame de Blamont ; car, si elle n’avait pas dans Claire, (existante sous le nom de Sophie, que nous continuerons de lui donner) une arme puissante contre son époux ; celui-ci, retournant aussi-tôt les choses, s’en trouvait une très forte contre sa femme ; dès ce moment Sophie ne devenait plus qu’une malheureuse bâtarde, dont il avait eu tous les soins qu’il devait avoir, et que madame de Blamont avait séduite, entraînée chez elle, pour se donner un prétexte à chercher des torts à son mari, à lui ôter le droit qu’il prétendait, avec raison, avoir sur Aline, et dont il voulait user pour la donner à son ami ; ce qui n’était plus pour madame de Blamont, devenait donc contre à l’instant. Toutes ces considérations la frappèrent ; sa première pensée fut de nous en tenir aux arrangemens pris avec Isabeau, imaginant que cette pauvre petite malheureuse serait moins à plaindre inconnue, que chez elle. Mais je m’opposai à cette manière d’envisager les choses, et je fis observer, à madame de Blamont, que, si le président avait envie de faire des recherches sur Sophie, il 145 commencerait assurément par le village de Berceuil, et que d’ailleurs l’isolant dans ce bourg obscur, et dans un état si au-dessous d’elle, il lui devenait presque impossible de s’en servir alors décemment et utilement pour repousser les insignes prétentions de d’Olbourg. Nous convînmes donc que le meilleur parti était de la garder ; de prendre les plus sûres informations sur l’ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette créature à avouer son crime. Cela n’était ni sûr ni aisé, j’en conviens, mais c’était néanmoins le seul expédient qui convint aux circonstances… D’après cela c’est toi que nous chargeons de cette importante recherche ; ne néglige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec tant de célérité que d’exactitude. L’ancienne nourrice de Claire demeurait au Pré-Saint-Gervais, le village n’est pas grand, les recherches y seront aisées ; ce fut là où Sophie passa les trois premières semaines de sa vie, chez une paysanne nommée Claudine Dupuis, et c’est dans cette paroisse que le service se fit ; c’est de ce village que le président sortit de nuit, le 16 août 1762, ayant la petite fille dans une barcelonette verte sur le devant, d’un vis-à-vis gris, sans laquais. Voilà tout ce qu’il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes informations ; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute réflexions de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d’Olbourg ni contre Blamont, mais uniquement en faveur d’une mère désolée qui t’adore, et qui n’a que toi à qui elle puisse confier de tels soins ; nulle sorte de délicatesse ne saurait donc t’arrêter ici ; si tu trouves la femme, dont il s’agit, notre avis est que tu emploies les voies de la plus grande douceur, pour lui faire 146 avouer ce qu’elle a fait, et que tu tâches de la faire convenir de tout, devant quelques témoins. Si elle refuse d’avouer, il faudra l’assigner alors en justice ; car, toute considération doit céder à l’importance de constater la légitimité de Sophie ; il n’est aucune voie qu’il ne faille employer pour y réussir, puisque c’est de cette légitimité reconnue que nous attendons tout, et que c’est en prouvant cette légitimité d’une part, et de l’autre le commerce de d’Olbourg avec cette fille, que nous détruisons tous les projets qu’il a de te nuire. Adieu, presse tes opérations, instruis nous, et compte toujours sur l’exactitude de nos soins. 147 L E T T R E X X I I. Aline à Valcour. Vertfeuil, ce 15 septembre. J E ne vous écris qu’un mot, et Dieu sait dans quelle agitation ! hier au soir tout était calme…, nous attendions de vos nouvelles, Sophie allait de mieux en mieux ; j’étais entre la meilleure des mères, et cette chère et infortunée sœur que j’aime avec passion ; je les caressais toutes deux. — Cette pauvre Sophie, si consolée de tous ses maux, si heureuse de sa nouvelle situation mêlait ses larmes aux nôtres ; Eugénie, Déterville et madame de Senneval lisaient à l’autre bout du sallon, laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que nous leur offrions : tout à coup madame de Senneval, près d’une croisée donnant sur la cour, quitte son livre et dit effrayée : j’entends une voiture ; nous prêtons l’oreille, elle ne se trompait pas… Ma 148 mère vole cacher Sophie dans le cabinet d’une de ses femmes ; à peine est-elle redescendue, qu’une chaise en poste entre effectivement ; on apporte des flambeaux…, mon ami, c’était… mon père…; c’était le cruel d’Olbourg…; Ma main tremble en traçant ces noms…: ils arrivent malgré leur promesse… quelle en est la cause ? savent-ils que nous avons Sophie ? que veulent-ils ?… qu’exigent-ils ? Tout mon sang se trouble… Je n’ai que la force de vous embrasser, et de donner vite mon billet à Déterville qui se charge de vous le faire tenir. Post-scriptum de Déterville. Je le cachette en diligence parce que les postillons, qui ont amené ces cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui te le fera recevoir trois jours plutôt ; ne crains rien, agis ; je les aime mieux ici qu’à Paris, pendant tes opérations : les visages ne sont point austères, et je n’apperçois jusqu’à présent que de l’honnêteté et de la décence. Madame de Blamont est dans un état affreux…; elle s’excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eugénie et moi parons à tout, et faisons les frais de tout. — Je vais reprendre le journal, tu seras instruit de ce qui va se passer, minute par minute. Juste ciel ! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines qui les attendent ; qu’il ne dépendît que d’eux de rentrer dans le néant, en serait-il un seul qui voulût remplir 149 la carrière ! 150 L E T T R E X X I I I. Déterville à Valcour. Vertfeuil, ce 20 septembre. O VALCOUR ! y a-t-il un degré où le vice confondu s’arrête ? existe-t-il un moyen de deviner dans les yeux de l’homme corrompu si ce qu’il dit, si ce qu’il fait émane véritablement de son cœur, ou si ses actions, si ses discours ne viennent que de sa fausseté ? Quels procédés peuvent, en un mot, nous donner la clef de l’ame d’un scélérat, et comment, avec l’habitude où il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose ou non ? T’assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j’ai à t’apprendre, jusqu’à la solution de ce problême, est une chose véritablement impossible ; je dirai donc et tu combineras. Le 14, au soir, nos voyageurs fatigués s’en tinrent à quelques politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De notre part, le billet que nous 151 t’écrivîmes, des craintes et point de sommeil… La vertu se tourmente et s’agite où le vice repose en sûreté. Le 15, au matin, le président mena son ami chez Aline, elle s’était levée de très-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que nous en étions convenus la veille, le billet où j’écrivis un mot ; mais elle s’était recouchée. Extrêmement surprise d’une visite si matinale, elle répondit à son père, (qui s’informait s’il était jour) qu’elle était désespérée de ne pouvoir lui ouvrir ; qu’elle allait sonner, mais qu’on n’était pas encore entré chez elle. Le président, peu scrupuleux, insista… : quand il s’agit de recevoir un père et un époux, dit-il à travers la porte, on ne doit pas y regarder de si près : ouvrez, Aline, et n’ayez nulle crainte. — En vérité je ne le puis, je suis au lit, — qu’importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me fâcherai. — Mais la prudente Aline ne put entendre cette dernière phrase ; enveloppée d’un manteau de lit, elle s’était lestement évadée par le petit escalier qui communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont, et elle était déjà toute allarmée sur le pied du lit de sa mère, quand le président peu accoutumé à de la résistance, lorsqu’il annonçait des désirs déclarait que si on ne lui ouvrait pas à l’instant, il allait enfoncer la porte… ; Il s’y déterminait, quand une femme de chambre, promptement envoyée vers lui, proposa de passer dans l’appartement de madame, où le déjeûner allait être servi. J’ai malheureusement deux libertins à représenter ; il faut donc que tu t’attendes à des détails obscènes, et que tu me pardonnes de les tracer. J’ignore l’art de peindre sans couleur ; quand le vice est sous mon pinceau, je l’esquisse 152 avec toutes ses teintes, tant mieux si elles révoltent ; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire aimer, et ce projet est loin de ma tête. L’ambassadrice était jolie, bien blanche, des yeux très-vifs, nouvelle dans la maison, et envoyée là parce que ce fut la première qui se présenta. Le président la saisit par la main, et comme la porte de la chambre qu’il venait d’occuper se trouvait ouverte et peu éloignée, il y pousse cette fille, suivi de d’Olbourg, et se prépare à s’y enfermer ; quand la fringante soubrette, devinant le motif, se dégage, s’esquive et revient trouver sa maîtresse ; elle fut bientôt suivie de ses deux assaillants ; ils avaient cru sage de paraître aussi tôt, afin que les sujets de plainte de celle qui leur échappait, ne passassent plus que pour des plaisanteries. Les ennemis débusqués, Aline était remontée dans sa chambre ; moyennant quoi ces messieurs ne trouvèrent que la présidente. — Vos femmes sont des Lucrèces, madame, dit Blamont en entrant, en vérité ce sont des vertus romaines, j’imaginais… Vous savez que je me gêne peu sur ces fadaises-là ; quand, à tous les risques de l’ennui de la campagne, on hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper… Depuis quand avez-vous cette fière vestale ?… (et elle était là). – Elle est bien… quel âge avez-vous, mademoiselle ? — Dix-neuf ans monsieur. — Pas mal en vérité ; j’aime ses yeux, ils disent toutes sortes de choses, — et madame de Blamont confuse. — Sortez, sortez, Augustine, ne voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous. — Mais, madame, vous êtes d’une rigueur… il semblerait que ce fut un crime, que l’hommage rendu à la beauté. — Ce 153 n’est pas être difficile… Eh bien ! vous ne vous asseyez pas ?… ma fille va descendre… vous l’avez réveillée… vous lui avez fait une peur !… elle était accourue vers moi… J’ai ri de ses craintes et l’ai renvoyée s’habiller… — s’habiller ?… quelle extravagance : est-ce qu’on s’habille pour un père ?… est-ce qu’on se gêne à la campagne ? — L’honnêteté est de mode par tout. — Madame a raison, dit d’Olbourg… pardon madame ; mais si j’en croyais monsieur votre mari, il me ferait souvent faire des choses. — Oh ! pour le coup je m’asseois, a dit alors le président, en se laissant tomber dans un fauteuil… oui, je m’asseois, d’Olbourg va prêcher, et il y a long-tems que je suis curieux du sermon d’un fermier-général… allons poursuis, d’Olbourg, — j’écoute ; analyse nous un peu, je t’en prie, les vertus civiles, les vertus morales… oui, qu’il y ait bien de la vertu dans ton discours ; c’est étonnant comme j’aime la vertu ! — Préférez-vous de déjeûner ici ou de passer dans le sallon, a interrompu la présidente ? — Mais nous irons où vous voudrez… où est ma fille ? — Elle achève de se vêtir, et se rendra où l’on lui dira que nous sommes. — Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec mon ami, je ne veux pas qu’elle joue la prude… — Mais il est des choses de décence… — Décence… voilà toujours votre mot à vous autres femmes ! il y a long-tems que je cherche à pénétrer la vraie signification de ce mot barbare, sans y avoir encore réussi ; je l’avoue, selon vous, madame, les sauvages doivent être bien indécens ; car, ils vont tout nuds, et vous pouvez être sûre que chez les Californiens, ou chez les Ostiages, quand un père va voir sa fille, le matin, elle ne lui refuse pas 154 sa porte, sous le ridicule prétexte qu’elle est en chemise. — Monsieur, a répondu madame de Blamont, avec autant d’aménité que de modestie, la décence n’est point idéale ; elle peut être arbitraire ; elle peut être relative aux différents climats, mais son existence n’en est pas moins réelle ; fille du bon sens et de la sagesse, elle doit régler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et s’il était de mode d’aller en France comme au Paraguai, la décence alors placée à d’autres devoirs plus essentiels, n’en serait pas moins respectée. — Oh ! je vous réponds qu’il y a des pays où rien de ce que vous voulez dire ne l’est, où vos devoirs sont des chimères, et vos crimes d’excellentes actions. — Ce raisonnement seul vous condamne ; car enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins lui en supposez-vous ? et ces vices, quelqu’ils puissent être, ils les évitent, ils les punissent : voilà donc des freins reconnus, en raison de la sorte de climat ou de gouvernement ; faisant tant que d’être nés dans celui-ci, pourquoi n’en pas également adopter les principes ? — Mais c’est qu’il n’y a rien de réel. — Non, lorsque l’on s’aveugle ; mais je vous réponds que, pour moi, je n’ai besoin ni d’argumens, ni de dissertation pour me convaincre du véritable caractère d’une chose, pour m’y livrer si elle est bien, pour la détester si elle est mal. — Et quel est donc ce guide infaillible ? — Mon cœur. — Il n’est point d’organe plus faux, on en fait ce qu’on veut de son cœur, et je vous réponds qu’à force d’en étouffer la voix on parvient bientôt à l’éteindre. — Cela suppose au moins un instant où on l’entendit malgré soi. — D’accord. — On a donc été vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on 155 cesse donc de l’être dès qu’on s’occupe de l’étouffer ? le bien et le mal ont donc des différences marquées que vous définissez vous-même, en vous efforçant de les anéantir ? D’Olbourg. – Il me semble que madame a raison, il est bien certain que le vice est une chose qui… et puis d’ailleurs, je dis, il n’y a que la vertu… Le président, éclatant de rire, ah ! ah ! ah ! ah ! ma foi, si le logicien d’Olbourg s’en mêle je suis battu ; allons, madame, sauvons-nous : je vous crains trop avec un tel champion ; allons déjeûner : faites dire à Aline de descendre… Et tout le monde s’est réuni dans le sallon. Aline confuse a paru ; le président lui a tenu quelques mauvais propos sur l’histoire du matin, qui ont achevé de la faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la conversation générale. Au dîner, monsieur de Blamont a contraint sa fille de se placer entre d’Olbourg et lui, et il lui a souvent répété : Mademoiselle faites politesse à mon ami, vous êtes tous deux nés pour vous connaître bientôt plus intimement. Ce n’était pas une petite besogne pour ma belle mère, et moi, de rompre à tout instant la conversation, et de la replacer dans les bornes de l’honnêteté, dont le président, plus que d’Olbourg encore, cherchait toujours à la sortir. En se retirant, le président déclara à sa fille qu’elle eût à se trouver seule, le lendemain matin, dans sa chambre, parce qu’il avait quelque chose à lui communiquer qui ne pouvait être entendu que de d’Olbourg. Les dames à cet ordre se sont réunies pour le combattre : en vérité, monsieur, a dit madame de Senneval, j’ai été mariée seize ans, et jamais mon mari n’a 156 désiré de parler à ma fille sans moi ; quelques liens qu’une fille ait avec des hommes, elle ne peut décemment les recevoir seule ; dussiez-vous vous en fâcher, vous m’entendrez toujours vous dire, monsieur, que rien n’est plus malhonnête que l’ordre que vous donnez ici à votre fille, et qu’à la place de madame de Blamont je ne le souffrirais sûrement pas. — Depuis vingt ans, madame, a répondu le président avec aigreur, madame de Blamont fait ce que je veux ; je prononce, et elle me satisfait ; elle se sent aussi bien de cette condescendance, qu’elle se trouverait peut-être mal du procédé contraire. Je ne me suis jamais informé de ce que monsieur de Senneval faisait chez vous ; trouvez bon, madame, que je prie sa respectable épouse de ne se mêler en rien de ce qui se passe chez moi. Madame de Senneval, qui, comme tu sais, n’est ni très-douce, ni très-endurante, a voulu répliquer ; mais madame de Blamont prévoyant une scène, qu’elle voulait empêcher, a dit, en sonnant les gens, qu’on vînt éclairer : Aline, vous entendez les ordres de votre père, attendez-le demain matin, levée dans votre chambre à l’heure où il lui plaira d’y passer. Dès huit heures du matin, le 16, les deux amis se sont en effet présentés à la porte d’Aline ; elle était levée ; elle était vêtue : reconnaîtras-tu là, mon ami, la pudeur, la timidité de cette fille charmante ?… elle ne s’était pas couchée… Hommes affreux ! à quel point êtes-vous devenus méprisables au sein même de votre propre famille ; puisque la défiance que vous y inspirez engage à de telles précautions ! 157 Déjà levée, a dit monsieur de Blamont. — Vos ordres sont des loix pour moi. — Je vous demande pourquoi vous êtes déjà levée. — Ne m’aviez-vous pas dit que monsieur D’Olbourg ? D’Olbourg. – Oh pour moi, mademoiselle, ce n’était en vérité pas la peine de vous gêner. Monsieur de Blamont. – Il aurait tout autant aimé vous trouver au lit que debout, ne faudra-t-il pas qu’il vous y voie bientôt. Aline, – j’avais imaginé, mon père, que vous aviez quelque chose à me dire ? — Comme elle est faite, a dit monsieur de Blamont, en embrassant de ses deux mains la taille d’Aline, as-tu jamais rien vu de pris comme cela ? Comment vous avez un corps à la campagne ? — Je ne le quitte jamais. — Mais pour ce mouchoir, a poursuivi Blamont, en le faisant voler d’une main sur le lit, et captivant sa fille de l’autre, pour ce mouchoir vous nous en ferez grâce. — Et Aline confuse et désolée, croisant ses mains sur sa poitrine : oh ! mon père, est-ce donc là ce que vous avez à me dire ? — Mademoiselle permettez, a dit d’Olbourg, en écartant une des mains, dont Aline cherchait à cacher ce que son père venait de découvrir…, permettez, monsieur votre père trouve bon que je regarde tout ceci comme mon bien, et il est assez judicieux pour ne vouloir pas conclure le marché que je n’aie reconnu s’il n’y a point de fraude… ces bagatelles là se voyent sans difficulté…; bon si c’était… mais pour cela… nous en voyons tant…… Ô vous de qui je tiens la vie ! s’est écriée Aline, en s’échappant avec rapidité, n’imaginez pas que mon respect et mon obéissance aillent jusqu’à trahir mon devoir, et puisque vous oubliez le vôtre à tel point, il m’est permis de ne plus entendre des sentimens que vous ne voulez 158 plus mériter, et l’éclair est moins prompte à dévancer la foudre, que ne l’a été cette tendre et honnête créature à se jeter dans le cabinet de sa mère ; elle y est arrivée en larmes ; elle s’est précipitée sur les genoux de cette mère adorable ; elle l’a conjurée de l’emmener au couvent ; elle lui a dit que le désespoir l’aveuglait, qu’elle ne répondait pas d’elle, et après quelques mots de consolation, madame de Blamont, la laissant à Eugenie et à madame de Senneval, est venue trouver son mari. Son rôle ici devenait d’autant plus difficile, qu’elle frémissait pour Sophie, elle n’avait point encore pris de parti décidé, quoiqu’elle pressentît bien l’objet du voyage ; elle n’osait pourtant pas s’en informer, elle attendait que son époux s’expliqua le premier ; sa timidité naturelle, les circonstances, tout l’obligeait à des ménagemens. Elle se contint donc, et trouvant les deux amis confondus de la fuite soudaine d’Aline ; elle demanda doucement à monsieur de Blamont ce qu’il avait donc fait à sa fille, pour l’avoir réduite aux larmes qu’elle répandait à grands flots ? Blamont un peu confus de son côté, et ne croyant pas que ce fût encore là le moment de parler, sourit, plaisanta, et dit que sa fille s’était effrayée d’une très-innocente caresse que d’Olbourg avait voulu lui faire. Tout s’apaisa, Augustine qui vint avertir que le déjeûner était prêt, fit diversion, et le président pria sa femme de rassurer Aline, de lui dire qu’elle pouvait paraître et qu’elle n’éprouverait plus rien qui put la fâcher. Madame de Blamont se retira, et Augustine, qui arrangeait quelque chose, se retrouva par ce moyen tête à tête avec nos deux héros. Les détails de cette seconde scène n’ont pu venir à 159 notre connaissance ; mais les suites ne nous les ont que trop appris. Augustine éblouie par l’or, fut sans doute moins cruelle que la veille ; ce qu’il y a de certain, c’est que ces messieurs ne parurent point au déjeûner, qu’on ne trouva plus Augustine de tout le jour, et qu’elle disparut le lendemain. Il y a des choses très-désagréables qui deviennent heureuses dans les circonstances, cet événement-ci est du nombre ; il calma du moins nos libertins, et tout le reste du jour fut tranquille. Mais sitôt que le dix-sept au matin, on se fut apperçu du départ d’Augustine, l’inquiétude de madame de Blamont fut très-vive ; elle pouvait avoir parlé de Sophie, quoique ce ne fut pas à elle que l’on l’eut confiée, elle savait de l’histoire tout ce qu’on n’en avait pu cacher dans la maison ; n’en étaitce pas beaucoup trop, si elle avait été indiscrète ? Dans cette affreuse perpléxité, la présidente se décida donc à demander à son mari, ce qu’il avait pu faire de cette fille, et quelle était la cause de son évasion ? Elle le piqua même un peu, pour découvrir s’il ne savait rien sur Sophie, mais les réponses de l’époux, en rassurant madame de Blamont sur ses craintes, la convainquirent que sa femme de chambre était débauchée, et que cette malheureuse allait attendre à Paris, les effets de la libéralité de ses séducteur ; et les nouvelles preuves de leur fantaisie pour elle. Il y avait eu la veille, et toute une partie de ce jour, un trèsgrand embarras entre le père et la fille ; celle-ci avait fort désiré de rester dans sa chambre ; nous l’avions détourné de ce projet, elle avait paru comme à l’ordinaire, et en avait été quitte pour un peu de rougeur. 160 Dans cette journée du dix-sept, le président, toujours trèsempressé de se trouver seul avec Dolbourg et Aline, proposa une promenade dans le bois, que toute la compagnie dérangea, quand on eut vu que, par l’art avec lequel il avait distribué les courses et les voitures, Aline, au fond de la forêt, se trouvait entre ses deux persécuteurs. Voyant ses plans manqués, le président dit qu’il voulait aller courir le bois, seul avec son ami ; ce dernier projet s’exécuta, et on ne les vit plus qu’à souper. Nous n’avions pas bougé du château, pendant cette absence, et je venais de réussir enfin, à déterminer madame de Blamont à rompre la glace ; ce n’était pas sans peine, mais une explication devenait pourtant nécessaire ; le président ne disant mot, pouvait avoir le projet sourd d’enlever sa fille, il ne fallait pas se contenter d’étudier sa conduite, il fallait observer ses desseins, je décidai donc un éclaircissement pour le lendemain sans faute, et je préparai tout, dans la vue de donner à la scène le pathétique que j’y supposais nécessaire, afin d’émouvoir, s’il était possible les ressorts de cette ame flétrie ; il est temps de te détailler cet evènement, qui se passa dans le second sallon, où existe à gauche un petit cabinet à écrire, dans lequel j’avais fait cacher Sophie prévenue. Le chocolat pris, on vint dans le sallon que je t’indique, et madame de Blamont débuta ainsi : convenez, monsieur, que vous me donneriez, si j’étais méchante, de bien justes sujets de me plaindre de vos procédés ? M. de Blamont, en quoi donc ? Madame de Blamont, que signifie cet enlèvement ? L’asyle de votre famille ne devrait-il pas être respecté ? M. de Blamont, eh bien ! tu vois d’Olbourg, les semonces que tu m’attires, je 161 n’ai travaillé que pour toi, et me voilà grondé comme si j’étais le délinquant. M. Dolbourg, eussé-je osé me rendre coupable d’un tel genre d’offense, si tu ne le partageais pas ? Madame de Blamont, oh ! je suis fort consolée d’une telle perte ; Madame de Senneval, le désordre des mœurs de cette créature doit vous laisser peu de regrets… Deux hommes mariés ! M. de Blamont, le sacrement fait bien peu de chose à cela ; je ne dis pas que, pris comme il le faut, il ne puisse embrâser quelquefois la tête, mais, en vérité, il ne la calme jamais ; d’ailleurs, Dolbourg n’a plus de biens, c’est le plus heureux des hommes, il en est déjà à son troisième veuvage. Madame de Senneval, je croyais monsieur marié. M. de Blamont, mais je me flatte que dans quatre jours, ce ne sera plus une présomption. Madame de Blamont, monsieur s’occupe de nouveaux nœuds ? M. de Blamont, voilà une bonne ignorance, est-ce mystère ? est-ce fausseté ? Madame de Blamont, ce sera ce que vous voudrez, mais je ne connais rien de si simple que d’ignorer les desseins de gens qu’on voit à peine. M. de Blamont, la connaissance se fera, et quant à l’intérêt que vous y devez prendre, j’arrange difficilement que vous puissiez le déguiser, après ce que vous savez sur cela. Madame de Blamont, il y a des choses qui se disent cent fois, sans qu’on puisse les comprendre une seule. M. de Blamont, soit, mais quand elles se font, au moins on ne les ignore plus. Madame de Blamont, vous embrouillez, au lieu d’éclaircir, je voulais une solution, et vous me proposez une énigme. M. de Blamont, ah ! parbleu, je suis prêt à vous donner le mot de celle-ci. Madame de Senneval, nous serons tous charmés de l’entendre. M. de Blamont, eh bien ! c’est 162 que je donne ma fille à monsieur, voilà tout le mystère. Aline, mon père, avez-vous résolu de me sacrifier ainsi ? M. de Blamont, j’ai résolu de vous rendre heureuse, et je connais assez le caractère de monsieur, pour être sûr qu’il doit avoir tout ce qu’il faut pour y parvenir. Madame de Blamont, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger qu’elle-même, si elle vous assure que malgré les qualités de monsieur, il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection pourrez-vous faire alors ? M. de Blamont, que ce qui ne vient pas un jour, arrive l’autre ; il ne s’agit pas de savoir si ma fille doit se croire heureuse dans le mariage que je propose, il n’est seulement question que de se convaincre que l’homme que je lui destine a tout ce qu’il faut pour la rendre telle. Madame de Blamont, oh ! monsieur, pouvez-vous raisonner ainsi ? M. de Blamont, que voulez-vous que j’oppose à vos caprices, quand mon intention n’est pas d’y céder ? Madame de Blamont, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de votre fille. M. de Blamont, à partir de l’état actuel de nos mœurs, une fille me fait rire, quand elle dit qu’elle craint de ne pas trouver le bonheur dans les nœuds de l’hymen, et qui la force de le chercher là ? Un époux, de l’âge de mon ami, ne demande que quelques égards… quelques assiduités… quelques observances de pratique, et ces misères-là remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs…… eh bien ! il ferme les yeux ; quel serait l’homme assez tyran, pour se scandaliser de voir chercher à sa femme un bien, qu’il est hors d’état de lui faire ? Madame de Blamont, mais si les mœurs sont dépravées, croyez-vous que toutes les 163 femmes le soient ? M. de Blamont, cette dépravation n’est qu’idéale, le délit n’est relatif qu’au mari, il devient nul, dès que l’époux le tolère ou le nie ; du moment qu’il ne s’oppose à rien, sous de certaines clauses purement physiques, quel peut être le crime de la femme ? Madame de Senneval, j’estimerais bien peu l’époux qui ferait avec moi de tels arrangemens. M. de Blamont, l’estime…… l’estime, voilà encore un de ces sentimens chimériques qui ne s’arrange pas à ma philosophie, qu’est-ce que l’estime ?… L’approbation des sots, accordée aux sectateurs de leurs petits vilains préjugés… tyranniquement refusée à l’homme de génie qui les fronde ; dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu’on soit jaloux de mériter un tel sentiment ? pour moi, je ne vous le cache pas, mais l’homme du monde que j’aime le mieux, est celui qu’on estime le moins, et ce sera toujours celui de tous, à qui je supposerai le plus d’esprit… Eh ! non, non, ce n’est point un tel fantôme qui compose la félicité, jamais l’homme sage ne place la sienne dans ce que les autres peuvent lui donner ou lui ravir au plus léger mouvement de leurs caprices ; il ne la met que dans luimême, dans ses opinions, dans ses goûts, abstraction faite de toute considération ultérieure. Eh ! laissons-là toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un époux riche, doux, complaisant, qui n’exige jamais que ce qu’on peut lui donner, qui fait grâce entière du métaphysique, voilà l’homme qui peut rendre une femme heureuse, s’il n’y réussit pas, mesdames, en vérité, je ne vois plus ce qu’il vous faut. Madame de Blamont, simplifions, monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que nous puissions 164 jamais nous accorder ; tenons-nous en donc au fait. Aline, croyez-vous que l’hymen que vous propose votre père, puisse vous rendre heureuse ? Aline, je suis si loin de le croire, que je demande pour toute grâce à mon père de me percer plutôt mille fois le cœur que de me captiver sous de tels nœuds ! M. de Blamont, ah ! voilà vos leçons, madame, voilà vos préceptes, si j’avais bien fait, vous n’auriez point élevé cette enfant… Soustraite à vous dès sa naissance, n’ayant jamais connu qu’un cloître, éloignée de vos indignes préjugés, elle n’aurait pas trouvé de réponse, quand il eut été question de m’obéir. Madame de Blamont, un enfant dès le berceau, soustrait à sa mère, n’en arrive pas plus sûrement au bonheur. M. de Blamont, ému et balbutiant, son esprit ne se dérange pas au moins par de mauvais principes. Madame de Blamont, mais ses mœurs se pervertissent au sein de l’infamie, et celui qui devrait être le protecteur de son innocence, est souvent celui qui la corrompt. M. de Blamont en vérité, voilà des propos… — Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont en ouvrant la porte du cabinet, viens les expliquer toi-même à ton père, viens te précipiter à ses genoux, viens lui demander pardon d’avoir pu mériter sa haine, dès le premier jour de ta naissance, — puis s’adressant rapidement à Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le poignard dans le cœur d’une malheureuse mère, oserez-vous désirer pour votre femme, l’une de ses filles, après avoir fait votre maîtresse de l’autre ? Puis saisissant l’embarras de son époux, aux pieds duquel était Sophie, laissez parler votre cœur, monsieur, tout est su, ne refusez plus d’ouvrir vos bras à cette malheureuse 165 Claire que vous m’enlevâtes au berceau, la voilà, monsieur, la voilà, victime de vos procédés, trompée sur sa naissance, qu’elle ne voie pas toujours en vous le corrupteur de ses jeunes années, et montrez-lui le cœur d’un père, pour lui faire oublier son bourreau. C’est ici, mon ami, que l’art de la plus profonde scélératesse, est venu disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels, c’est ici que nous avons pu nous convaincre que l’âme d’un libertin n’a pas une seule faculté qui ne soit 166 167 168 Vient Sophie… vient demander pardon à ton père d’avoir pu mériter sa haine dès le premier jour de ta naissance. 169 aux ordres de sa tête, et que tous les mouvemens de la nature cèdent dans de tels cœurs, à la perfide corruption de l’esprit. Oh ! ma foi, madame, a dit le président, avec le plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont là les armes dont vous voulez me battre, en vérité, vous ne triompherez pas… et s’éloignant encore plus de Sophie — par quel hazard cette créature est-elle ici ?… Te serais-tu douté, Dolbourg, que la maison de madame servît d’asyle à nos catins ? — Oh ! ma chère ! n’espère plus rien de cet homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse ; celui qui repousse la nature avec tant de dureté, n’est plus qu’à craindre pour toi. Vole implorer les lois, leur temple est ouvert à tes plaintes, on n’eut jamais tant de sujets d’en porter, on n’eut jamais tant de droits à des secours…… Moi, plaider contre ma femme, a répondu Blamont, avec l’air de la douceur et de l’aménité… étourdir le public de dissensions aussi minutieuses que celles-ci…… c’est ce qu’on ne verra jamais… puis s’adressant à moi, Déterville, a-t-il ajouté, faites retirer les jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j’expliquerai l’énigme, mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie désolée, Aline et Eugénie ont passé dans l’appartement de madame de Blamont, et sitôt que j’ai reparu, le président nous ayant prié de nous asseoir et de l’entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait appartenu par aucuns nœuds, que l’idée de cette alliance était absurde ; il est convenu de l’enfant qu’il avait eu de la Valville, convenu du désir qu’il avait formé d’en substituer un autre à celui-là, pour se conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la fille naturelle de son 170 ami ; il a ajouté que la mort très-effective de sa fille Claire, l’ayant attiré au Pré-Saint-Gervais, où elle était en nourrice, après avoir rendu les derniers devoirs à cette petite fille, il avait imaginé de s’arranger là, de quelque joli enfant qu’il pût mettre à la place de celui qu’il avait eue de la Valville, et que la petite fille de la nourrice, positivement de l’âge qu’il fallait, lui ayant convenu, il l’avait payée cent louis à la mère, et transporté en conséquence lui-même au village de Berceuil, où elle avait été élevée jusqu’à treize ans, mais qu’il n’avait dans tout cela d’autre tort, que d’avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d’avoir corrompu sa propre fille, ou soustrait celle de sa femme ; ensuite il nous a demandé par quels moyens cette fille se trouvait à Vertfeuil. Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honnête et sensible, croyant reconnaître quelque sincérité dans ce qu’elle entendait, et préférant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille, à la nécessité de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait effectivement, n’ayant d’ailleurs rien de positif à objecter, puisque tu n’avais encore rien éclairci… Madame de Blamont, dis-je, a tout avoué de bonne foi… Le président s’est jetté dans les bras de sa femme et l’embrassant avec la plus extrême tendresse, — non, non, ma chère amie, lui a-t-il dit… non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse pour les femmes est affreuse, je ne puis m’en cacher, mais une erreur n’est pas un crime, et je serais un monstre si j’avais commis ce dont vous m’accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis incapable d’avoir pu vous tromper, 171 jusqu’à supposer cette mort, si elle n’eût été réelle. Sophie est fille d’une paysanne, elle est fille de la nourrice de votre Claire, mais elle ne vous appartient nullement, Je suis prêt à vous le jurer en face des autels, s’il le faut, la ressemblance est singulière, je l’avoue, il y a long-temps que j’ai observé les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n’est qu’un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer… Que le sceau du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme, soit donc ma chère amie, l’accord certain des délais que vous demandez pour Aline. Le mariage que j’exige ferait mon bonheur ; cependant vous m’avez demandé du temps pour l’y disposer, je vous donne jusqu’à mon retour à Paris, ainsi que nous en étions convenus d’abord, mais qu’elle accepte après, j’ose vous le demander en grâce ; que la crainte d’un crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu être l’amant de Sophie, mais je vous proteste qu’il ne l’a jamais été de la sœur d’Aline, il n’y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner, pas de serment que je ne puisse vous en faire ; jouissez en paix avec vos amis du temps que je vous laisse pour déterminer ma fille à ce qui fait le but de mes vœux, je les conjure de vous aider à obtenir d’elle ce que j’en attends, et d’être bien certains que c’est son bonheur seul qui m’occupe. Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline… qui l’obtenait, qui ne pouvait détruire les assertions de son mari, ou qui n’avait à leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne semblait devoir faire préférer à celles du président… qui, mère ou non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien, trouva dans 172 son cœur la réponse que lui dictaient nos yeux ; elle convainquit son époux de la foi qu’elle accordait aux discours qu’il venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber cette Sophie dans ses mains, elle demandait en grâce qu’on la lui laissât. Dolbourg, elle ne mérite pas le bien que vous voulez lui faire, j’ai vécu cinq ans avec elle, je dois la connoître et je la connois bien, croyez que je serais indigne de l’honneur auquel je prétends de devenir un jour votre gendre, si j’avais maltraité cette fille comme elle l’a été, sans qu’elle m’en eut donné les plus graves sujets. Peutêtre ai-je trop écouté ma colère, mais soyez sûre qu’elle était coupable. Madame de Blamont, on nous a fort assuré que non. Dolbourg, ah ! je le vois, madame, Sophie n’est pas tombée seule en vos mains, et cette créature qui couvrait et servait ses désordres, y est, sans doute, également. Madame de Blamont, il est vrai que j’ai vu la Dubois. Le Président, aucune imposture ne nous étonne à-présent, voilà celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s’agit ; mais ne la croyez en rien si vous voulez connoître la vérité, nulle femme au monde ne la déguise avec tant d’art, nulle n’est capable de porter aussi loin le mensonge et l’atrocité. Madame de Blamont, et qu’est devenue cette autre petite créature que toutes deux conviennent avoir été la maîtresse de mon mari et la fille de monsieur ? Le Président, ému, ce qu’elle est devenue ?… Madame de Senneval, oui. Le Président, eh bien ! mais rien de plus simple, elle était aussi coupable que Sophie……… coupable du même genre de tort… Dolbourg a puni l’une de sa main, voulant également punir l’autre… elle m’est échappée… je ne vous cache rien moi, vous voyez ma 173 sincérité… c’est le cœur d’un enfant. Madame de Blamont, oh, mon ami, voilà donc où entraîne le libertinage ! que de chagrins, que d’inquiétudes suivent toujours ce vice épouvantable ; ah ! si le bonheur eût été moins vif dans votre maison, croyez au moins qu’entre votre Aline et moi, il eût été mille fois plus pur. M. de Blamont, laissons mes torts, il me faudrait des siècles pour les réparer, l’impossibilité d’y réussir me porterait au désespoir, qu’il vous suffise d’être bien sûr que je ne les aggraverai plus… Et des larmes ont échappées des yeux de la crédule madame de Blamont. — Au défaut du bonheur réel, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux, est une consolation pour l’infortune ; accordezmoi la grâce entière, a dit cette malheureuse épouse en pleurs, ne pensez plus à cet hymen disproportionné. Le Président, j’ai des engagemens que je ne puis rompre, vous ignorez leur degré de force, je ne suis plus maître de ma parole, Dolbourg lui-même ne saurait m’en dégager, cependant je puis vous accorder des délais, il ne s’y refusera pas, son ame est trop délicate pour prétendre à la main d’Aline sans la mériter ; deux mois, trois mois, s’il les faut, je vous les donne… mais vous devriez nous rendre cette Sophie, vous devriez permettre qu’elle fût traitée comme elle le mérite. Madame de Blamont, son malheur lui assure des droits à ma pitié, elle m’est chère dès qu’elle souffre… elle ne peut plus vous offenser, laissez-la-moi, elle est jeune, elle peut se repentir… elle se repent déjà, vous la feriez entrer au couvent par force, je la déterminerai de bonne grâce au même sacrifice, et vous serez également vengé. Le Président, soit, mais défiez-vous de sa douceur, — craignez des vertus 174 qu’elle n’adopte, que pour voiler l’ame la plus traîtresse. Dolbourg, il n’est aucune espèce de tort qu’elle n’ait eue avec nous. Le Président, elle en a eue qui aurait mérité l’attention même des lois. L’enfant dont elle était grosse n’était sûrement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est capable de tout ; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne nous trompait que par ses instigations, elle séduit, elle impose, elle joue le sentiment et ce n’est que pour en venir à des fins toujours criminelles comme son cœur. Madame de Blamont, mais il n’y a sorte de bien que n’en ait dit la femme qui l’élevat. Dolbourg, cette femme ne l’a connue qu’enfant, et c’est à Paris, c’est avec la Dubois qu’elle s’est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en auriez bientôt des regrets. — Voyant madame de Blamont prête à faiblir, je la fixai, elle m’entendit, elle tint ferme, allégua la charité et la religion qui l’obligeait à ne point abandonner cette malheureuse, après lui avoir promis sa protection, et les deux amis n’osèrent plus insister sur l’envie qu’ils avaient de la ravoir ; la paix fut donc conclue, aux conditions qu’il ne s’agirait plus d’aucuns reproches de part et d’autre, que Sophie resterait à madame de Blamont et qu’on accorderait à Aline jusqu’à l’hiver, pour se décider au mariage qu’on exigeait d’elle. J’ose vous demander encore au nom de l’honnêteté et de la décence, a dit madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez séduite hier chez moi ; en vérité, a répondu le président, pour le crime, il n’est plus temps… il est commis,… tant d’envie de céder… si peu de résistance… tout cela ne devrait pas vous donner de regrets ; 175 — ne la gardez pas au moins, placez-la… elle peut redevenir honnête… qu’elle ne trouve pas dans vous l’appui certain de ses désordres. — Eh bien ! je vous le jure… Allons, qu’on appelle Aline… Eugénie, et puisque nous n’avons plus que vingt-quatre heures à rester ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu’on n’y voye plus que de la joie. Madame de Blamont a été chercher elle-même sa fille, elle ne s’est point expliquée devant Sophie, qu’eut-elle pu lui dire dans l’état d’incertitude où tout était, elle l’a caressée, consolée, elle l’a remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillité s’est rétablie ; jusqu’au lendemain au soir, les choses ont toujours été de mieux en mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus peut-être que leurs cœurs, sont repartis en comblant d’éloges et d’amitiés tous les habitans du château. Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous croire ?…… devons-nous douter ?… Madame de Blamont lasse de malheurs, saisit avec avidité l’illusion qu’on lui présente, c’est un moment de repos dont elle veut jouir ; son ame honnête a tant de plaisir à supposer ses vertus dans les autres ; sa chère fille lui ressemble ; toutes deux se livrent au plus doux espoir, Eugénie le partage, parce qu’elle est bonne et sensible, comme son amie ; il n’y a d’incrédules que madame de Senneval et moi, mais nous le sommes, je l’avoue. Ce retour nous paraît bien prompt ; il est rendu si nécessaire par les circonstances que nous croyons qu’il ne dépend absolument que d’elles, c’est au temps à nous détromper…… et d’ailleurs, qu’a promis le président ?… quelques mois de délais, en est-ce assez pour se flatter ? et 176 quand ces délais seront expirés, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de confusion, dont il a été altéré par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas tout aussi pressant ? Cependant, nous sommes convenus, ma belle-mère et moi, de supprimer nos réflexions à nos amies, elles ne serviraient qu’à troubler leur moment de calme. S’il doit être réel, ce calme où nous ne croyons pas, pourquoi leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s’y livrer, c’est un beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons parer à rien, aucun événement ne dépend de nous, à quoi nos doutes serviraient-ils ? quel besoin de les leur faire voir ; je ne les hazarde donc qu’avec toi. Presse tes éclaircissemens sur Sophie, beaucoup de choses tiennent à cela, s’ils nous ont induits en erreur sur cet article, il nous ont trompés sur-tout le reste, alors ils méditent quelques horreurs, ils n’accordent du temps que pour y réussir, et dans ce cas, nous devons dissiper l’illusion. S’ils ne nous en ont pas imposé sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois ; s’il est réel, ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts qu’ils lui prêtent… en un mot s’ils ont dit vrai, alors je m’écrierai plein de joie, que telle est l’influence de la vertu, qu’il est des momens où le vice absorbé devant elle, est contraint à s’humilier, se confondre, demander grâce et disparaître……… Mais sont-ce des vices chéris qui peuvent fléchir de cette manière……… des vices nourris depuis autant d’années… non… peut-être céderait ainsi la fougue de la jeunesse ou l’erreur du moment, mais jamais le crime vieilli et soutenu par des idées ; le plus grand malheur de l’homme est d’étayer ses travers de ses systêmes, une fois 177 qu’il s’en est formé d’assez sûrs pour légitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait dans le cœur d’un autre, la fixe à jamais dans le sien ; voilà ce qui rend les torts des jeunes gens de peu d’importance, ils n’ont fait que choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n’est que par réflexion que pêche l’homme mûr, ses fautes émanent de sa philosophie, elle les fomente, elle les nourrit en lui, et s’étant créé des principes sur les débris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes invariables qu’il trouve les lois de sa dépravation. Quoiqu’il en soit, tout est tranquille ; nous avons au moins jusqu’à l’hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l’infortune est de jouir du présent, sans s’inquiéter de l’avenir, et quels momens seraient pour elle, si, à côté des tourmens qui l’accablent sans cesse, elle n’avait au moins pour jouissances, celles que lui laisse l’illusion. Ce que nous appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n’est que l’absence de la douleur, quelque triste que soit cette misérable situation, que nos amis nous la laissent goûter. Quant à Sophie, elle a toujours ses mêmes droits, jusqu’à l’éclaircissement, fondés ou non, il serait trop dur de les lui ravir, et la cruauté ne peut naître dans une âme comme celle de notre amie. Si quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c’est le silence affecté qu’on a gardé sur toi… est-il naturel ? un des motifs du voyage n’est-il pas au contraire de s’informer si tu n’a point paru ? Quelques questions faites dans la maison et qu’on nous a rendues surle-champ, prouvent que ces éclaircissemens entraient dans 178 leurs vues. – Pourquoi donc s’est-on tû devant nous ? pourquoi même, à l’époque du raccommodement n’en pas être ouvertement convenus ? ne voilà-t-il pas du louche dans la conduite du président ? nous sommes sûrs d’ailleurs qu’il a tenu jusqu’au dernier instant au désir de ravoir Sophie ; on l’a cherché dans le château ; on a taché de s’introduire dans la chambre où l’on la soupçonnait renfermée : un homme adroit du président a été aux aguets tout le jour qui a précédé celui de leur départ ; voilà donc encore du mystère dans les démarches de cet époux, qui paraît repentant. Madame de Blamont sait tout cela ; elle dit que le désir de ravoir Sophie, si effectivement elle n’est pas sa fille, est indépendant de ce qui concerne Aline et elle ; qu’il est tout simple, si Sophie ne lui est rien, qu’il veuille se venger d’une créature, qui, selon lui, a tant de tort ; sans que cela prouve qu’il veuille affliger sa femme et faire le malheur de sa fille… Je n’ose rien répliquer, mais je n’en réfléchis pas moins ; je n’en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu’une léthargie, dont le réveil sera peut-être terrible… Adieu, fais comme moi, écris, console, et ne trouble rien, à moins que les éclaircissemens ne t’y forcent ; tout dépend des lumières que nous attendons de toi… Mais si cet homme perfide a été assez adroit pour allier le mensonge à la vérité ! pour donner à l’un toute l’apparence de l’autre… S’il veut tromper ces deux respectables femmes…; s’il veut les rendre éternellement malheureuses : oh ! mon ami, je dirai alors que le ciel est injuste ; car il ne créa jamais des êtres auxquels il dût autant de bonheur ; jamais deux créatures qui le méritassent aussi bien, si cette manière d’exister est l’apanage de ceux qui sont 179 vertueux et sensibles, si elle est due à ceux qui savent si bien la répandre surtout ce qui les environne. 180 L E T T R E X X I V. Valcour à Déterville. Paris, ce 22 septembre. J E reçus le quatorze, mon cher Déterville, la lettre où tu me recommandais les démarches du Pré-Saint-Gervais, et quelqu’ayent été mes diligences, ce ne fut pourtant qu’hier qu’il me devint possible de réussir. Ô ! mon ami, quelle intéressante étude nous fournit, chaque jour, le cœur de l’homme, et comment nier l’influence de la divinité sur lui, quand on voit avec quelle fatalité celui qui tend des pièges s’y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en opposition avec lui-même, se perce avec les traits dont il veut frapper la vertu. Le président est coupable dans le cœur, et ne l’est pas dans le fait ; il en impose odieusement à sa femme ; il la trompe avec la plus insigne 181 fausseté, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec attention, et mon énigme va se développer. [1] Je me transportai, le 15, au village indiqué, et ayant descendu dans une auberge, je demandai historiquement, si le curé était un honnête garçon, s’il était aimé de ses paroissiens ; si c’était un individu sociable : — c’est un homme intègre, m’assura-t-on, vieux, et depuis vingt-cinq ans en possession de sa cure. Si vous avez affaire à lui vous en serez content. — Oui vraiment, dis-je, à celui qui me parlait ; j’ai quelque chose à communiquer à ce pasteur ; et puisque vous êtes assez officieux pour m’instruire, soyez-le encore assez, je vous prie, pour aller lui demander, si un honnête bourgeois de Paris ne l’incommoderait pas, en lui demandant une audience ?… Mon homme partit, et la réponse fut une invitation de me rendre au presbytère, où je trouvai un ecclésiastique de plus de soixante ans, d’une figure douce et prévenante, qui me demanda le premier, comment il se trouvait assez heureux pour m’être bon à quelque chose ? J’expliquai, ma commission… Nous fouillâmes les registres, nous trouvâmes la mort que nous cherchions, aussi-bien constatée qu’elle pouvait l’être, et toutes les preuves d’un service fait dans la paroisse, le 15 août 1762, à Claire de Blamont, fille légitime de monsieur et madame la présidente de Blamont, demeurant rue SaintLouis, au Marais. — Eh bien, monsieur ! dis-je au curé en le fixant, pour ne rien perdre des mouvemens de sa physionomie, cette Claire de Blamont que vous avez enterrée le 15 août 1762, aujourd’hui 15 septembre 1778, 182 se porte mieux que vous et moi… Ici notre homme frémit et recule ;… un instant je le crus coupable, mais les suites me convainquirent bientôt de mon erreur. — Ce que vous me dites est bien difficile à croire, monsieur, me répondit le curé, il faut approfondir,… cela en vaut la peine ; mais trouvez bon que je m’informe avant, à qui ai-je l’avantage de parler ? — A un honnête homme, monsieur, répondis-je avec douceur, ce titre ne suffit-il pas pour éclaircir une trahison ? — Mais ceci peut devenir matière à un procès, et je dois savoir ;… — point de procès, monsieur, il s’en faut bien que ce soit vous que l’on soupçonne ; l’intention est de traiter tout à l’amiable, et vous pouvez recevoir ma parole, que rien de ce qui va se faire, ne nous passera : je suis l’ami de madame de Blamont ; c’est de sa part que je viens vous trouver : je puis donc vous répondre, et du mystère où tout ceci restera, et de l’extrême éloignement qu’on a de plaider. — Mais si cette Claire existe, comme vous me l’assurez, où est-elle actuellement ? — dans les bras de sa mère. Il ne s’agit que de vérifier une supercherie de nourrice, et d’en approfondir mystérieusement les raisons, pour parer à de tels désordres dans la suite, tout vous y engage ; le ministre de Dieu doit non-seulement écouter l’aveu du crime, mais il doit même en prévenir l’action. Notre homme, en s’asseyant, tomba ici dans quelques réflexions ; je l’y laissai deux ou trois minutes, et lui demandai enfin à quoi il paraissait se résoudre ? — à ouvrir la tombe, monsieur, me dit-il, en se relevant,… à chercher là les premières preuves de la fraude, avant que de nous décider à rien. — Bien vu, lui dis-je, fermez tout, qu’il n’y ait que le fossoyeur et nous 183 à cette expédition, je vous le répète, le secret est essentiel ; … le fossoyeur arrive, on ferme l’église, et nous voilà à l’ouvrage. L’endroit était mentionné sur les registres ; il y avait d’ailleurs une inscription sur le cercueil ; nous ne nous trompâmes point. On enlève un petit coffret de plomb où devait être déposé le corps de Claire : et l’examen des ossemens fait avec la plus extrême exactitude, nous offre les débris d’un chien, dont la tête encore conservée, prouve la fraude évidemment. Le curé tressaillit, se remettant néanmoins tout de suite, et reprenant le flegme d’un honnête homme qu’on a dupé, mais qui est incapable d’avoir eu part à une telle ruse, il me proposa de faire jetter ces restes d’animaux, je m’y opposai, et l’ayant convaincu de la nécessité de tout rétablir, dès que nous agissions en secret, nous y travaillâmes sur le champ ; on remit la caisse à sa place ; il imposa silence à son homme, et nous rentrâmes au presbytère. — Monsieur, me dit le curé au bout d’un instant, quoique vous en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette aventure-ci ; ma justification devient essentielle ; — nullement, répondis-je, nous nous connaissons les malfaiteurs ; il s’en faut bien que vous soyez soupçonné, je vous l’ai certifié, je vous le confirme encore. Et je lui dis alors que la nourrice et le père étaient les seuls auteurs de la supposition : que le second niait, et qu’il s’agissait d’interroger la nourrice. — Son nom ? — Claudine Dupuis ; — Claudine ? elle est pleine de vie ; elle loge ici près, nous saurons tout. — Envoyez-la prendre, Monsieur, que la douceur et l’aménité règnent dans les questions que nous allons lui faire, et que le plus 184 inviolable silence les enveloppe. Claudine arriva ; c’était une grosse paysanne très-fraîche, d’environ quarante ans, et veuve depuis quatre, — Qui y a ti, monseu le curé, — ditelle gayement ? le curé Asseyez-vous, Claudine, nous avons quelques questions sérieuses à vous faire, et dont les réponses si elles sont justes, pourront vous valoir une récompense. Claudine. Eune racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d’argent ; ah ! qu’on a raison eddir q’eune maison où gnia pu d’homme, es zun cor sans ame ; jarni, edpui quel mian zé mort, jen fson pu rian. Le curé. Vous rappelez-vous, Claudine, d’avoir nourri trois semaines, il y a seize ans, une petite fille nommée Claire, appartenant à monsieur le président de Blamont ? Claudine. Oui da, j’men souvian, a mouru dcoliques la pau enfant ; al était gentille comme tout pardiu, on vous paya un service comm’ si c’eut été l’enfant d’un prince, et vous l’enterrâtes là dans vot aglise, tout fin dret dla chapelle dla Viarge, y m’en souvient comme d’hier. Le curé. Savez vous, ce qu’on dit Claudine ? Claudine. è qué qu’on dit monseu l’curé ? Le curé. On prétend que cet enfant-là n’est pas mort. Claudine. Pardine y s’peui bin qu’a soit rasucité ; not seigneur l’a bin été, n’gnia rien d’impossible à Dieu. Le curé. Non, ce n’est pas là ce que je veux dire ; on vous soupçonne de quelque supercherie. Claudine. – Moi ? eh queuque j’aurions donc gagné à cela, mais voyais donc un peu c’qu’c’est q’les mauvaises langues, n’me serais-je pas fait tort à moi-même, en fsant cqu’vous dit là. Le curé. Mais si vous en aviez été bien payée. Claudine. Eh q’non, eh q’non j’en mangeons pas d’ce pain-là, ah pardine oui et pis, s’fair pande après. — 185 Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique très-long encore. Le fait est que jamais Claudine n’avouât rien dans cette première visite ; et que tout ce que nous pûmes obtenir d’elle, ne voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans colère, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de se passer. Partez, monsieur, me dit le curé, dès qu’elle fut sortie, je vous réponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la voie seule, votre présence la gêne. Laissez-moi une adresse, je vous écrirai dès que j’aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour recevoir ses dernières réponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la sincérité et l’envie de m’obliger, je consentis à ses arrangemens, lui laissai l’adresse d’un ami, et m’en revins attendre de ses nouvelles, avec la ferme résolution de pousser vivement l’affaire, s’il ne m’écrivait pas bientôt. Le cinquième jour je commençais à m’impatienter, lorsque mon ami m’envoya une lettre qu’il venait de recevoir pour moi, par laquelle le curé m’invitait à venir dîner chez lui le lendemain, pour y apprendre, de la bouche même de Claudine, des événemens très-extraordinaires, et que j’étais bien loin de soupçonner. Ce n’est pas sans peine, me dit cet honnête homme, dès qu’il m’apperçut, ce n’est pas sans promesse, et même sans un peu de rigueur, que je suis parvenu à tout découvrir ; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous allez en être instruit. — Monsieur, répondis-je, vos engagemens seront remplis ; toutes les récompenses que vous avez pu 186 promettre seront acquittées ; mais quelques mystérieuses, que doivent être nos opérations, quelque certitude que je puisse vous donner qu’une telle cause ne sera jamais jugée, il faut pourtant qu’à tout événement les plus sages précautions soient prises ; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos paroissiens, gens notables, discrets et bien famés, que nous placerons, si vous le voulez bien, près du lieu où nous allons entendre Claudine, afin qu’ils puissent certifier ses aveux au besoin. — Je n’y vois point d’inconvéniens, me dit le curé, et dans l’instant il envoya prendre deux fermiers, dont il étoit sûr, leur fit jurer le secret et les cacha derrière un rideau de l’autre côté duquel fut placée la chaise destinée à Claudine ; elle arriva, et le pasteur l’ayant engagée à répéter les mêmes choses qu’elle lui avait dites ; elle convint devant moi des trois faits suivants : 1°. Que, monsieur de Blamont s’était transporté chez elle le 13 août, surveille de la prétendue mort de Claire, et lui avait dit qu’il destinait à cette fille un sort des plus avantageux ; mais qu’il avait affaire à une femme pigrièche, qui se déclarait contre l’établissement qu’il projettait pour cet enfant, parce qu’il s’agissait d’aller aux indes ; que ne voulant, ni faire perdre à sa fille le riche mariage qu’il lui destinait, ni heurter de front les volontés de sa femme, il avait imaginé de faire passer cette petite fille pour morte, de l’élever secrètement loin de Paris, et de ne déclarer la fraude à sa femme que quand la jeune personne serait mariée ; mais que le consentement de la nourrice était nécessaire à la réussite de son projet ; qu’il lui demandait 187 donc avec instance de ne pas s’opposer à une légère ruse, dont il ne devait résulter qu’un bien ; que, elle, ne voyant rien à cela contre sa conscience, avait consenti à répandre le faux bruit de la mort de cette Claire, moyennant que le président la dédommagerait, ce qu’il avait fait sur-lechamp, par un présent de cinquante louis, et que dès le lendemain elle avait tout préparé pour le succès de la feinte. 2°. Qu’ayant murement réfléchi toute la journée du quatorze, au sort heureux dont le président lui avait dit que devait jouir la petite Claire, et sa fille à elle, Claudine, se trouvant d’une ressemblance très-singulière avec celle du président, elle avait imaginée de mettre l’une à la place de l’autre, afin de faire le bonheur de sa fille ; qu’en conséquence de cette résolution, elle avait préparé les deux ruses à-la-fois ; qu’elle avait mis sa petite fille dans le berceau de Claire ; qu’elle avait envoyé Claire comme son enfant chez une de ses voisines, en prétextant que le mauvais air était dans sa maison, et qu’elle n’y voulait pas exposer sa fille ; que cette première scène arrangée, elle s’était occupée de l’autre ; qu’elle avait publié la maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-à-près sa mort ; qu’elle avait mis le cadavre d’un chien dans la boîte de plomb devant le président même, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa fille ; que le service s’était fait, en conséquence, à la paroisse, et que monsieur de Blamont trompé comme il avait voulu tromper les autres, avait emmené dès le soir même la fille de Claudine au lieu de la sienne. 188 3°. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicité des nourritures, et que huit jours après l’événement, dont il vient d’être question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne à Paris, pour recueillir une succession essentielle où sa présence était plus nécessaire que celle de son mari, était accouchée d’une fille presque en arrivant ; que cette fille, confiée aux soins de l’accoucheur, qui protégeait Claudine, avait été conduite dès le lendemain chez cette Claudine, pour y être nourrie avec le plus grand soin ; cet enfant établi au Pré-SaintGervais y avait reçu une seule fois la visite de sa mère ; laquelle obligée de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement recommandé sa fille à Claudine, assurant qu’elle enverrait sans faute, une voiture et une femme à elle, reprendre cette petite dans deux ans, avec une forte récompense à la nourrice. Mais qu’au bout de trois mois cette petite fille, nommée Elisabet était morte, et qu’elle, Claudine, pour ne pas manquer la récompense promise ; très-peu attachée à la petite Claire qui lui restait du président de Blamont, elle avait fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de Kerneuil était venue ; qu’alors elle avait mis Claire à la place d’Elisabet, et avait publié que c’était sa fille qu’elle avait perdue ; qu’elle avait soutenu cette fraude essentielle au maintien des autres, envers le curé même, à qui elle avait fait enterrer Elisabet de Kerneuil, sous le nom de sa fille. Ces expositions, comme tu le vois, mon cher Déterville, établissent donc l’existence, présente ou passée, de trois 189 enfans 1°. de Claire de Blamont, crue morte, et réellement mise à la place d’Elisabeth de Kerneuil, devant exister à Rennes aujourd’hui sous ce nom. Voilà où est la fille de madame de Blamont. 2°. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlevée par le président, élevée à Berceuil sous le nom de Sophie, existante maintenant à Vertfeuil. 3°. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, très-effectivement morte à trois mois chez Claudine, et enterrée dans la paroisse du Pré-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine… De cette fille déjà cédée par elle au président, et n’existant plus que fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donnée ensuite à madame de Kerneuil. Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonnête créature ; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l’air de rire de ses atrocités, et nous l’avons congédiée avec dix louis, après lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l’évangile qu’elle n’en imposait en rien ; les témoins ont signé de même : je t’envoie les originaux de ces actes, et tout étant fini nous nous sommes juré mutuellement le mystère, ne nous réservant d’établir juridiquement nos preuves, que si le cas le requérait. Le curé voulait que j’écrivisse à madame de Kerneuil, c’est l’affaire de madame de Blamont, ai-je dit ; je vais l’instruire, elle agira comme elle le jugera à propos : notre rôle à nous, est de soutenir au besoin tout ce que nous savons, et de ne rien réveiller ; il s’est rendu à mes raisons, et nous nous sommes quittés. 190 L’impossibilité où je suis maintenant de donner des conseils à madame de Blamont, dans ce flux et reflux d’événemens prodigieux, m’engage à taire mes réflexions ; mais j’oserai pourtant lui dire qu’elle doit continuer d’écouter sa pitié et son cœur dans ce qui regarde la malheureuse Sophie, avec les précautions très-essentielles de ne la rendre ni au président ni à sa mère : deux êtres qui ne feraient assurément pas son bonheur. À l’égard de Claire, la réclamer, l’enlever à madame de Kerneuil, auprès de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela pour la rendre à un père qui dès le berceau avait conspiré contr’elle ; serait-ce travailler à sa félicité ? Madame de Blamont doit, ce me semble, s’informer seulement du sort de cette fille, et si ce sort est tel qu’il doit l’être, cette jeune personne, appartenant à une femme titrée, établie dans la capitale d’une grande province, il faut l’en laisser jouir. Quelque sacrifice qu’il en coûte au cœur de notre amie, parce qu’en plaidant elle gagnerait sans doute ; mais toute riche qu’elle est, donnerait-elle à cette cadette le sort qu’elle lui ferait perdre en qualité d’héritière unique de la maison de Kerneuil, titre certifié par Claudine… Non, en vérité, elle ne la dédommagerait point. Qu’elle combine donc et agisse d’après cela, ayant toujours devant les yeux le danger extrême de remettre cette fille entre les mains de son mari : pèse ces raisons, Déterville. Je sens bien qu’il y a une espèce de fraude malhonnête à laisser subsister celle de la nourrice, que c’est frustrer les véritables héritiers de madame de Kerneuil, et prendre par conséquent un parti blamable. Mais en adoptant l’autre, que de nouveaux crimes 191 à redouter ; est-il donc contre la conscience de l’honnête homme de prendre entre deux maux certains, celui qui lui paraît le moins dangereux. Pour quant au président tu vois, mon ami, que le crime n’en est pas moins dans son ame, et que s’il ne l’a pas commis, c’est qu’il a trouvé des entraves par le crime opposé de la Claudine, comme si c’était une des loix du sort, que de petits forfaits dussent toujours arrêter l’effet des plus grands… vérité terrible qui nous fait voir l’affreuse nécessité du mal sur la terre, qui nous démontre que ce ne sont que par de légers maux que les plus grands se suspendent ; ainsi que de certains insectes qui nous gênent et dont néanmoins l’utile existence nous empêche d’être incommodés par de plus venimeux. Quoi qu’il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie, par des accusations graves, pour lui enlever jusqu’aux généreux soins de sa protectrice ; on cherche toujours à rendre odieux ceux qu’on maltraite mal à propos, afin d’appaiser ses remords ; et de légitimer ses injustices… Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d’un mensonge, ils y joignent la plus insigne calomnie…; quelle apparence que cette fille honnête, sensible et douce, quelque puisse être sa naissance, soit coupable de ce dont on l’accuse… La Dubois, dont les aveux paraissent si vrais, et qui ne s’est tûe que sur ce qu’il était impossible qu’elle eût appris, n’a rien dit qui ressemblât à cela ; vois comme la méchanceté s’alimente par ses propres effets ; plus on lui donne, plus elle exige, et chaque frein qu’on lui laisse briser n’accroît que davantage l’ardent désir qu’elle a d’en rompre de nouveaux. 192 Je suis persuadé, mon ami, que le vice peut conduire l’homme à un tel point de dépravation, qu’il doit devenir comme impossible à celui qui le nourrit en soi de concevoir même l’idée de la vertu ; dès lors, ou sa vie lui paraît fastidieuse, ou il faut qu’il en empoisonne chaque minute par ce venin qui le gangrêne ; arrivé là, il ne se contente plus de faire simplement le mal, il veut même ne jamais faire le bien, et son cœur abreuvé d’une perversité d’habitude, éprouve aux impressions de la vertu, la même sorte de douleur, que ressent l’ame du juste à la seule idée du forfait ; et quel est le premier vice qui nous entraîne à tous ceux-là ?… Le libertinage… n’en doutons point il est inoui ce qu’il éteint, ce qu’il détériore, ce qu’il envenime ; inexprimable à quel degré il relâche les ressorts de l’ame… Blase la conscience en la contraignant à métamorphoser en plaisirs les retours fâcheux de ses erreurs ; et voilà sans doute ce que cette passion a de plus dangereux, qu’aucune de celles qui dévorent l’homme, puisque le souvenir des actions où les autres le portent sont des remords cuisans, d’affreuses jouissances dans celles-ci. Le président est donc aussi coupable qu’il peut l’être ; je le dis à regret, j’arrache avec douleur le bandeau des yeux de notre amie ; mais son époux la trompe indignement ; il dit que Sophie n’est pas sa fille, et assurément il doit être persuadé qu’elle l’est, tout convaincu qu’il en doit être, il la désire, il veut la r’avoir, et pourquoi ? si ce n’est pas pour se venger de ce que le hasard a donné pour asyle, à cette malheureuse, la maison de sa femme ; que madame de 193 Blamont ne doute pas qu’il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu’elle écoute son cœur dans les moyens nécessaires à prendre pour s’opposer à ce nouveau forfait. Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre les mains de ces deux débauchés ; j’ai cru voir Suzanne surprise au bain par les vieillards… Le voile de la pudeur arraché par un père… Conçois-tu cette atrocité ? t’imagines-tu que ses infâmes désirs ne s’allumaient pas à cette immodestie ? Ah ! pardonne mes craintes ; mais quelque motif qui l’ait pu retenir avec Sophie, maîtresse de son ami et crue sa fille, crois qu’aucun ne l’arrêterait ici, et que l’épouse de d’Olbourg serait bientôt la victime de la flamme incestueuse de Blamont. Oh ! mon cher Déterville ! empêchons ces horreurs ; il me semble que depuis ce trait odieux, ma délicatesse est moins grande sur ce qui concerne cet homme ; je le poursuivrai partout s’il le faut ; je démêlerai jusqu’au plus secret replis de sa conscience ; l’enlèvement de cette Augustine me paraît encore une de leurs infernales machinations. Crois-tu que ce soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait commettre cette horreur ? eux qui savourent trois cents fois l’an les indignes plaisirs de ces séductions, eux qui… Je gage que ceci tient à autre chose, ne perdons pas cette fille de vue. Quelques remords qu’ait affiché le président, sois bien certain que ses promesses ne sont que les fruits de sa confusion, ce mouvement sort l’ame de ses tons ordinaires, il la tient long-tems énervée ; cependant je crois aux délais, 194 mais c’est l’hiver que je crains c’est l’instant de la réunion que j’appréhende ! Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont ; si on est obligé de plaider, le président a voulu faire une mauvaise action, sans doute, en projettant d’enlever sa fille, mais l’action n’a pas eu lieu, et Sophie se trouvant réellement fille de Claudine, il soutiendra qu’il le savait, qu’il ne l’aurait pas enlevée sans cela, et Claudine, que décide un peu d’or, se remettra facilement de son parti ; il est certain que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il en a imposé à sa femme, il a voulu faire passer Claire pour morte ; tout cela est bien prouvé, et peut l’être juridiquement, lorsque nous le voudrons ; mais ce ne sont pas là des armes triomphantes, ce ne sont pas là des choses dont il ne puisse se défendre au besoin, qu’il ne puisse nier, même dès qu’il le voudra. Peutêtre eut-il mieux valu que Sophie se fut trouvée sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce perfide époux, devenaient d’une bien autre force ; mais qu’a-t-il fait ici ? un crime conçu, je l’avoue, mais rendu nul par les événemens ; il n’a livré à son ami qu’une paysanne, et comment madame de Blamont se défendra-t-elle, quand il l’accusera d’avoir séduit cette créature et de l’avoir récueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonnête de le priver de l’autorité qu’il a sur sa fille aînée ? Tout le reste du roman ne fait rien à notre affaire ; si Claire est aujourd’hui réputée fille de madame de Kerneuil, ce n’est plus sa faute c’est celle de Claudine, il a donné par ses 195 démarches le premier mouvement d’action à cette faute, j’en conviens, mais il ne l’a pas commis, et cela ne l’empêchera pas d’obtenir de marier sa fille à son gré. Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peutêtre voyons-nous trop en noir, ah ! tu le sais, mon cher, l’amour et l’amitié s’allarment aisément, ce dernier sentiment est la source de la crainte ; l’autre fomente les miennes ; n’abandonne point, je t’en conjure, cette malheureuse mère ; je craindrais la solitude pour elle ; son ame, encouragée par les conseils, fortifiée par le charme de la société de ta belle-mère et de ta femme succombera moins à ses tourmens, que si elle était livrée à elle-même. Adieu, je ne puis résister au plaisir d’écrire un mot à ma chère Aline, et je vais le placer dans ta lettre. 1. ↑ Cette recommandation s’adresse au lecteur ; il lui deviendra impossible d’entendre la suite, s’il ne porte pas à cette lettre l’attention la plus exacte, et s’il ne se la rappelle pas jusqu’au dénouement, et principalement à la cinquante-unième lettre, quand il y sera. 196 L E T T R E X X V. Valcour à Aline. Paris, ce 22 septembre. J E vous ai plaint, Aline, vous m’êtes devenue plus chère encore pendant vos souffrances ! Il faut aimer comme je le fais, pour sentir ce que j’ai éprouvé. Juste ciel ! celui qui, par état, doit être le gardien de la vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur ? où ne conduisent pas les désordres d’une tête égarée, et d’un cœur sans principes ?… Ils triomphaient, les monstres, pendant que triste, abandonné, en proie aux plus cuisantes inquiétudes, la seule pensée du bonheur qu’ils arrachaient n’eût osé seulement pénétrer mon esprit… Aline, pardonnez-moi une question… On ne se peint point les tendres sollicitudes de l’amour malheureux ; on n’imagine point où va sa curiosité… Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un peu 197 d’amour à côté de la décence ? étiez vous aussi fâchée de l’insulte à la pudeur, que de l’outrage fait à l’amant ? L’un vous rend bien respectable à mes yeux ; mais combien l’autre vous y rendrait plus adorable encore ! et peut-être en l’état cruel où je suis, préférerais-je vous voir une vertu de moins, pour un degré d’amour de plus, mais où se perd mon imagination ? Ne sont-ce pas ces vertus que j’aime ? et l’idole de mon cœur est-elle autre chose que la réunion de toutes les vertus ? Ah ! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous poursuivra ; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher de vous ; il ne peut vous atteindre, sans doute, mais qu’il n’ose même vous approcher, imposez-lui par vos regards, contraignez-le par vos discours, éloignez-le par vos vertus, et que son existence soit impossible, dans tous les lieux que vous embellissez. Je vous enlève une sœur, Aline, une sœur déjà votre compagne, pour vous en rendre une à deux cents lieues de vous, que vous ne verrez peut-être de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient plus par les liens de la nature, que ceux de la pitié vous la rendent toujours chère ; plus elle retombe dans l’infortune, plus vous lui devez vos soins. La nécessité où vous allez être de vous en séparer, vous fera peut-être venir l’idée de la rendre à sa mère ; ne lui désirez point un tel sort ; gardez-vous de la lui donner, elle achéverait de se corrompre. C’est par un motif excusable, sans doute, que Claudine a voulu l’éloigner d’elle ; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire 198 passer à cette fille la fortune immense que votre père assurait devoir appartenir un jour à la sienne ; mais Claudine ne s’est pas tenue là ; elle est visiblement coupable d’une autre supercherie qui dévoile la bassesse de son ame : elle est de plus très-intéressée ; voyant ses projets évanouis, peut-être par des voies moins honnêtes, chercherait-elle à faire retrouver à sa fille, la fortune que n’a pu lui procurer sa première fraude. Le village qu’elle habite est un de ces asyles empestés, où la débauche de la capitale vient se couvrir des ombres du mystère, ne l’y envoyez point. Je vous réponds qu’elle n’y serait pas long-tems en sûreté. Les engagemens pris avec Isabeau, ont des écueils, Déterville les a senti : ce sera là où le président fera ses premières recherches, s’il persiste, comme il paraît, dans l’extrême envie de l’avoir ; voyez donc, avec votre aimable mère, ce qu’il y aura de mieux pour cette infortunée, et donnez-moi vos ordres, si vous croyez que dans tout ceci je puisse vous être utile encore. Cependant vous voilà tranquille jusqu’à la fin du voyage. Je l’imagine au moins ; permettez que je vous invite à mettre cet intervalle à profit, pour faire usage de vos jolis talens, quel que soit l’état que le sort vous destine, vous les retrouverez sans cesse ; ils épanouiront la fleur de vos beaux jours, si le ciel, comme je l’espère, vous en accorde après tant de malheurs ; ils calmeront vos ennuis, si par une affreuse fatalité, les épines doivent éternellement naître sous vos pas, vous devez donc les cultiver dans toutes les circonstances ; je n’en vois qu’une où peut-être ils seraient inutiles, celle où destinés l’un à l’autre, il ne pourrait exister d’instant où nous 199 eussions besoin de nous distraire des sentimens que nous éprouverions. Pardon des légères craintes qui s’apperçoivent encore dans ma lettre ; je les relis avec peine, et n’ose les effacer ; qu’elles ne vous effrayent pourtant point ; ne les attribuez qu’à l’état de mon ame ; ne frémit-on pas toujours pour ce qu’on aime ? 200 L E T T R E X X V I. Le président de Blamont à d’Olbourg. Paris, ce 26 septembre. N ON, ne te mêles pas d’éduquer cette fille, fais-en ce que tu voudras d’ailleurs ; mais ne laisse qu’à moi le soin de la conduire… C’est un trésor que cette charmante Augustine… Il y a là tout ce qu’il faut pour réussir, ne t’en inquiètes pas, je t’en conjure, tout est perdu si tu t’en charges ; tu n’entends rien au grand art d’échauffer une jeune tête. Cette science sublime qui nous rend maître des ressorts de l’ame par l’influence des passions, qui nous enseigne à mouvoir tour-à-tour celle qui doit produire un effet désiré ; cette étude savante du cœur humain qui nous en développant les plis les plus secrets, nous montre en même-tems sur quelle touche il est bon d’appuyer, les différens usages qu’on doit faire de la louange et de la flatterie ; l’indulgence qu’il faut 201 avoir encore pour de certains préjugés ; le genre de ceux qui ne nuisent pas, l’espèce de ceux essentiels à déraciner, les nouvelles lumières qu’il faut jetter sur tous les objets ; la philosophie qu’il faut répandre, la sorte de délicatesse bonne à mettre en œuvre en raison de l’âge ; du sexe ou de l’éducation du sujet que l’on veut corrompre, jusqu’à quel point on peut s’aider du physique ; la manière de manier l’orgueil, de profiter des faiblesses trouvées, de les étendre ou de les changer de but ; la façon d’étouffer les remords, de les remplacer par des sensations douces, d’employer enfin au vice qu’on désire, jusqu’aux vertus que l’on découvre ; toutes ces profondes subtilités du grand secret de la séduction, sont en un mot ignorées de toi, ne t’en mêles donc pas, mon ami, laisse-moi faire et je réussirai. Il y a ici quelque chose de bien singulier, c’est que, de la science d’interroger juridiquement, naît celle de séduire criminellement ; car, que sont nos interrogatoires captieux ? que sont-ils autre chose que des subornations et des séductions épouvantables ? Ainsi voilà donc un de ces cas plaisans, où l’art de la vertu d’éclat qui nous élève et nous fait respecter, conduit à l’art du crime secret qui nous dégrade et qui nous avilit. Sont-ce les extrémités qui se rapprochent ?… Non, ce sont les hommes qui se dépravent ; ce sont les abus de la civilisation,… de cette civilisation si vantée, qui ramène l’homme à l’état de la bête, bien plutôt qu’elle ne l’en tire, qui le courbe, qui l’asservit sous le joug pèsant de l’oppresseur, en faisant adroitement passer à celui-ci toute 202 la somme de félicité dont il prive l’autre, au nom de Farinacius, de Jousse et de Cujas[1]… Qu’importe, profitons-en et taisons-nous ; quand le chameau baisse les reins et s’agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne, sans s’aviser de calculer ses forces, il ne s’étonne que de l’ineptie de l’animal qui ne sait pas connaître les siennes. Mais revenons. À toutes les armes indiquées ci-dessus, je joindrai, comme tu sens bien, le mobile puissant de l’intérêt, véhicule certain sur ces êtres subalternes, qui ne concevant jamais le crime en grand, ne consentent à risquer l’échafaud que dans l’espoir d’une fortune. Pour la demoiselle Sophie, j’avoue qu’elle m’échauffe la tête, aller chercher une retraite chez ma femme ;… et cette respectable épouse ne pas m’avertir aussi-tôt ; s’étayer mystérieusement pour me tenir en bride ;… eh ! non, non, ma charmante ; ce n’est pas à vous à jouer au fin avec moi ; défendez-vous, et ne combattez pas, une seule de mes ruses ferait échouer si j’en prenais la peine, toutes celles dont vous accoucheriez pendant dix ans. Oh ! voilà des délits trop graves pour être pardonnés ; le bien-être de la société exige un exemple. J’ai à répondre de ma conduite à tout le corps des maris… Je serais un homme flétri, rayé du tableau, comme disait Linguet, si je laissais de telles fredaines impunies… Heureuse faute ! Quelle source de délices je vais trouver dans votre punition ; chaque branche est une volupté ;… tranquillise-toi donc d’Olbourg, je te le répète ; bois, mange… et dors, je réfléchirai sur tes plaisirs, et sur notre 203 tranquillité mutuelle : n’es-tu pas trop heureux d’avoir un second tel que moi, un ami qui ne te laisse d’autres soins que celui de cueillir les fruits de tous les forfaits dont il veut bien se couvrir pour ton bonheur ; il est vrai que je risque moins que toi. Je l’avoue, afin de mettre ton cœur à l’aise, et de le dégager d’une partie de la vive reconnaissance qui le captiverait sans cela. De la considération, mon ami, du crédit, de l’argent, une place, voilà tout ce qu’il faut pour faire ce qu’on veut… Je dis bien,… une place,… oui, une place à l’abri de laquelle on puisse se mettre, en cas de besoin :… car dans les nôtres, par exemple, ce n’est pas de se bien conduire qu’on exige, il s’agit seulement d’y obliger les autres. Pour peu qu’on ait fait rouer magistralement une demi-douzaine de malheureux, on peut mériter de l’être vingt fois soi-même, si l’on veut, sans le plus petit danger, et voilà ce qui fait que j’aime la France à la folie. Cette impunité qu’y promet un peu de considération, cette assurance de pouvoir tout faire avec un harnois noir, et la caricature empoulée, roide et rigoriste qu’il faut pour en imposer au vulgaire, est une des choses qui me fera toujours préférer notre bonne patrie, à ces maudits royaumes du nord, où notre crédit se perd, où nos prévarications se punissent, où les peuples éclairés par le flambeau de la philosophie, commencent à croire qu’ils peuvent se gouverner sans nous, et où ils s’avisent d’être heureux sans la peine de mort. 204 1. ↑ Imbécilles cuistres, ou plutôt espèce de démoniaques qui ont passé leur triste et malheureuse vie à prouver à d’autres pédans en combien de manières différentes on pouvait se permettre de se défaire de ses semblables, et qui ont tranquillisé la conscience de ces pédans, sur la foule d’atrocités juridiques qu’ils commettent, par un million de sophismes, plus diffus, plus absurdes les uns que les autres. Le démoniaque Jousse, par exemple, l’un des plus fameux de la bande, a prouvé invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un homme à mort, plus il était certain que cet homme la méritait. – Je le demande, quel est le plus coupable envers l’humanité, ou de Cartouche, ou d’un insigne coquin, capable d’écrire des horreurs aussi dangéreuses, et qui viennent d’être depuis quelque tems si criminellement exécutées. Note de l’Éditeur. 205 L E T T R E X X V I I. Madame de Blamont à Valcour. Vertfeuil, ce 28 septembre. Q UE de variations ! que de choses ! il semble que le ciel ne m’ait donné un cœur sensible que pour l’éprouver par les plus rudes combats… Je serais bien plus heureuse si je ne sentais rien. Que je suis loin de croire à présent qu’une ame tendre soit un des plus beaux dons de la nature ; elle ne nous l’a donnée que pour notre tourment… Que dis-je ? et quel blasphême osais-je proférer ! N’est-ce pas une injustice à moi, que de prétendre à un bonheur sans mêlange ? En existe-t-il sous le ciel ?… La chose du monde la plus simple, est d’être née pour les revers. Ne sommesnous pas ici-bas, comme des joueurs autour d’une table ?… La fortune favorise-t-elle tous ceux qui s’y trouvent ? et de quel droit osent l’accuser ceux qui sèment leur or, au lieu 206 d’en recueillir ? Il y a une somme à-peu-près égale de biens ou de maux, suspendue sur nos têtes, par la main de l’Éternel ; mais il est indifférent sur qui elle tombe ; je pouvais être heureuse comme je suis infortunée ; c’est l’affaire du hazard, et le plus grand de tous les torts est de se plaindre… Eh ! s’imagine-t-on d’ailleurs qu’il n’y ait pas quelque jouissance,… même dans l’excès du malheur ; à force d’aiguiser notre ame, il en augmente la sensibilité ; ses impressions sur elle, en développant d’une manière plus énergique toutes les manières de sentir, lui font éprouver des plaisirs inconnus à ses êtres froids, assez malheureux pour n’avoir jamais vécu que dans le calme et dans la prospérité : il y a des larmes si douces dans nos situations ; ces momens, mon ami, ces instans délicieux, où l’on fuit l’univers, où l’on s’enfonce dans un antre obscur, ou dans le plus épais d’un bois pour y pleurer tout à son aise,… où l’on se replie sous tous les sens de son malheur, où l’on se rappelle tout ce qui l’aggrave, où l’on prévoit tout ce qui va l’accroître, où l’on s’en abreuve, où l’on s’en repaît… Ces tendres souvenirs des jours de notre enfance, où l’on ne les connaissait point encore, ces longues et pénibles réminiscences sur les divers événemens qui nous y ont plongé, ces sombres craintes de le sentir nous accompagner jusqu’à la mort,… de voir ouvrir notre cercueil par les mains livides de l’infortune,… et près de tout cela, cet espoir si doux d’un Dieu consolateur, aux pieds duquel vont se sécher nos larmes, et commencer toutes nos joies ;… quoi, mon ami, tout cela ne sont pas des voluptés ? Ah ! ce 207 sont celles d’une ame douce ; ce sont celles d’un cœur délicat ; laissez-moi les goûter un instant avec vous. Sacrifiée bien jeune[1] à un époux qui n’avait rien pour me plaire, et que je connaissais à peine[2] , je n’en formai pas moins, dans le fond de mon ame, le plan des plus rigoureux devoirs… Dieu sait si je les enfreignis jamais… Je vis mes égards payés par des duretés, mes attentions par des brusqueries, ma fidélité par des crimes, ma soumission par des horreurs. Hélas ! je m’en crus seule coupable ; je ne m’en pris qu’à moi de n’être pas aimée, malgré les louanges dont j’étais enivrée chaque jour ; j’aimais mieux me croire des défauts ou des torts, que de supposer mon époux injuste : et contente d’avoir obtenu dans mon sein des preuves de son estime, si ce n’en était pas de son amour, tous mes sentimens se portèrent dès-lors sur ces gages sacrés… Eh bien ! me disais-je, je serai l’amie de mes enfans, puisque je n’ai pas été assez heureuse pour être celle de mon époux ; ils me consoleront de ses duretés, et je trouverai dans leurs bras la félicité qu’on m’enlève. Que de projets ne formé-je pas dès-lors pour la leur ! je n’apaisais mes maux que par ces idées ; elles seules parvenaient à fermer mes paupières, je ne m’endormais paisiblement qu’avec elles… Je ne voyais plus de revers dès que je croyais avoir trouvé ce qui devait rendre heureux mes enfans. Le ciel ne voulait pas, mon ami, que ce fût encore là pour moi la source du bonheur ; j’eus deux filles, l’une m’est ravie au berceau ; je la retrouve quand je ne peux jamais la revoir… On veut que 208 l’autre soit aussi malheureuse que moi ; et qui,… qui m’assaillit de tous ces maux ? qui me fait avaler, jusqu’à la lie, la coupe amère de l’infortune ? celui que j’ai toujours respecté,… chéri ; celui que l’on m’avait donné pour être le soutien de mes jours, et qui n’en a jamais été que le destructeur :… celui qui s’est tout permis envers moi,… envers moi qui aurais mieux aimé perdre la vie que de lui manquer en que ce fût… Celui que je regardais comme mon père après la perte du mien… Comme mon ami,… comme mon époux, et qui n’était que mon tyran et mon persécuteur. Allons, je me tais, Valcour… Je me tais, vous pleurez en me lisant, je le vois, je veux bien mêler mes larmes aux vôtres, mon ami, mais je ne veux pas vous en faire répandre que ma main ne puisse essuyer… Oh ! comme nous eussions été heureux cependant… Vous… Mon Aline… Et moi, quels jours sereins et purs eussent été filés pour tous trois… Avec quel calme je serais arrivée près de vous, aux bornes de ma vie ! ma vieillesse n’eût été qu’un printemps, les yeux fermés par la tendre main de l’amitié, je me serais plongée dans le cercueil avec la tranquillité du bonheur, au lieu de cela j’y descendrai seule, nul ami ne daignera m’y soutenir, je n’en aurai plus au bord de mon tombeau… Eh bien ! voyez comme je retombe malgré tout dans le sombre que je veux éviter… Non… en vain la source de mes pleurs, elles coulent malgré moi… Mille nouvelles idées me tourmentent… Si vous êtes malheureux, c’est ma faute, je ne devais pas laisser naître en vous une passion que je ne pouvais couronner ; je ne devais vous laisser connaître ni 209 Aline, ni sa triste mère ; aujourd’hui nous aurions tous bien des chagrins de moins, et l’on ne se console jamais de ceux qu’on donne aux autres… Mais tout n’est pas désespéré…; non Valcour, tout ne l’est pas, recevez encore un peu d’espoir de votre bonne et sincère amie, de celle qui désirerait avec tant d’ardeur mériter ce titre avec vous… Non, Valcour, tout n’est pas perdu… Ce barbare époux peut réfléchir, ce monstre qui le suit partout, et qui vous persécute avec tant de furie, sentira peut-être qu’aucuns des plaisirs qu’il espère ne peuvent se rencontrer avec celle qui n’a pour lui que de la haine, j’ai besoin de le penser et de le croire ; l’illusion est à l’infortune, comme le miel dont on frotte les bords du vase rempli de l’absinthe salutaire présentée à l’enfant, on le trompe, mais l’erreur est douce. Comme il m’a abusée cet homme… Je le croyais, on se livre si vite à ce qu’on désire ! le malheureux qui fait naufrage saisit avec tant d’empressement le bras qu’on lui tend pour le sauver… Peut-il imaginer que c’est pour le repousser dans l’abyme !… Hélas ! vous avez bien raison, il me trompait autant qu’il était en lui, il devait croire Sophie, sa fille, rien ne pouvait l’en dissuader, et ce n’est pas dans de tels cœurs que la nature fait des miracles… Il la croyait telle, et il jurait qu’elle ne l’était pas, le crime est donc dans son entier, et ce que j’ai obtenu de sa fausseté, n’est donc plus que le fruit de sa honte… Ce sentiment mène au dépit, et le dépit à tout, dans de telles ames… Quoiqu’il en soit j’ai des parens, je n’en suis point abandonnée… Je me jetterai dans leurs bras, ils me sauveront, je les implorerai 210 pour mon Aline et pour moi, ils ne voudront pas nous perdre toutes deux… Mais changeons de propos, Valcour, laissez-moi vous rendre compte des projets et de mes démarches, car avec ce langage de la plainte mon cœur s’altère à tout instant. Vous imaginez bien que je n’ai pu tenir à l’envie de savoir au plus tôt des nouvelles d’Elisabeth de Kerneuil. Quelque soit le sort qu’elle éprouve, il m’intéresse trop réellement pour que je n’aye pas désiré de l’éclaircir. Déterville a écrit sur-le-champ à un de ses parens à Rennes ; il le supplie de nous donner sur cette jeune personne le plus de lumières qu’il lui sera possible… Nous attendons ; ma situation, dans ce cas-ci, est très-embarrassante,… vous l’avez senti ; j’ai, sans doute, le plus grand désir de posséder cet enfant, mais quel droit aurais-je à son cœur ? Le seul titre de mère que je pourrais lui alléguer, me méritera-t-il sa tendresse ? n’est-elle pas due toute entière aux parens qui l’ont élevée ?… Et puis, travaillerai-je pour le bonheur d’Elisabeth en réussissant à la ravoir ? Le sort, ou qu’elle a déjà, ou qui lui est réservé, ne sera-t-il pas toujours préférable à celui que je pourrais lui faire, comme cadette ?… Et les inconvéniens de la rendre à un père qui peut-être, ou ne voudra pas la reconnaître, ou ne verra dans elle qu’une victime de plus à son insigne libertinage……; ces dangers effrayans, les comptez-vous pour rien Valcour ?… Non, j’aime mieux la laisser où elle est ; que je sache seulement qu’elle est heureuse ; que je puisse faire connaissance avec elle, la voir une fois, l’aimer toujours, et 211 je me croirai trop contente ; mais si cette faible jouissance est refusée à mon ame tendre,… oh, Valcour ! je serai encore bien infortunée ; heureusement je sais l’être, et mon cœur est dans un tel état d’abattement qu’une secousse de plus ou de moins n’est absolument rien pour lui. Il y a l’histoire des biens qui chagrine un peu ma conscience ; puis-je laisser ma fille jouir d’une fortune qui ne lui appartient pas ? dois-je en priver les héritiers légitimes ? Non, sans doute ; cette circonstance vous a frappé comme moi ; mais mon ami, je dirai aussi comme vous, entre deux maux terribles, choisissons le moindre. À l’égard de Sophie, voici ce que nous avons fait, je ne sais si vous nous approuverez. Qu’elle appartint ou non au président ; Déterville nous opposait toujours le danger certain de la replacer à Berceuil ; et l’impossibilité de l’y remettre devenait d’autant plus fâcheuse, que la variation de son sort lui rendait fort doux celui que nous avions arrangé pour elle dans ce village ; j’objectais à Déterville qu’il n’avait pas trouvé d’obstacles à l’établissement de cette fille à Berceuil, dans les premiers momens où nous l’avions conçu, ne la croyant pas fille légitime, et que je n’entendais pas pourquoi il en trouvait maintenant qu’elle n’appartenait ni au mari ni à la femme ; il me répondit qu’il avait foncièrement désaprouvé ce parti dans toutes les circonstances, mais que plus les recherches du président paraissaient évidentes, plus il croyait Berceuil dangéreux. Qu’elle fût sa fille ou non, nous ne devions pas douter à- 212 présent du désir qu’il avait de la ravoir, que dès qu’il la saurait hors de Vertfeuille, il ne manquerait pas d’envoyer chez Isabeau, et qu’alors au lieu de sauver Sophie, il est clair que je la sacrifiais ;… je me suis rendue ; nous avons donc décidé, un cloître à Orléans, où nous travaillerions à lui faire prendre le goût de la retraite, et à l’enchaîner au bout de quelques années par des vœux, si elle n’y sent aucune répugnance ; et ce sort, quelque dur qu’il puisse être, la dérobant à celui bien plus fâcheux sans doute que lui aurait réservé la vengeance de ses deux persécuteurs, nous parut décidément le plus sage de tous. Il s’agissait de prévenir cette infortunée des changemens de son sort et de sa naissance, j’y prévoyais trop de chagrin pour vouloir m’en charger moi-même ; notre ami a rempli ce soin, après beaucoup de larmes, comme vous l’imaginez aisément, elle a d’abord témoigné quelque désir d’être rendue à sa mère ; convaincue enfin du danger qu’il y avait à ce parti, elle a reclamée à sa chère Isabeau ; elle renonçait volontiers à la dot, au mariage, mais elle voulait demeurer avec Isabeau… Autres dangers, et elle a enfin conçue ceuxlà comme les premiers : « Il faut vous dérober au président, lui a dit Déterville, il est certain qu’il vous cherche, nous ne pouvons en douter, il est évident qu’il vous traitera mal s’il vous découvre, une éternelle retraite devient le seul parti qui puisse vous garantir et de ses piéges et de ses fureurs, vous y serez moins comme protégé, que comme parente de madame de Blamont, et vous y jouirez de cent pistoles de pension ; ce sort là ne vaut pas celui d’être sa fille, mais dès 213 que de malheureuses circonstances vous enlèvent cette douce satisfaction, vous serez mieux là qu’en nul autre endroit ». Eh bien ! j’irai, s’est-elle écriée, en larmes ; je suis à charge à tout le monde ; je ne puis trouver d’abri sur la terre, que l’on me mette où l’on voudra, je serai par-tout pénétrée de reconnaissance des bontés de la dame qui veut bien ne pas m’abandonner ;… dès que je l’ai su dans cet état, j’ai couru l’embrasser, elle s’est précipitée dans mes bras, toute en pleurs, et m’a prodigué les choses les plus tendres et les plus flatteuses ; en vérité, mon ami, il y a des instans où mon cœur l’emporte sur les réalités que vous nous avez apprises… Il est impossible que les vertus de cette ame charmante se trouvent dans la fille d’une paysanne dépravée, telle que vous nous avez peint cette Claudine. Mais il fallait s’en tenir au preuves et l’arracher ; nous l’avons donc, Aline et moi, avant-hier conduite aux Ursulines d’Orléans dont je connais la supérieure, je l’ai recommandée comme une parente, et placée sous le nom d’Isabelle-des-Ganges, avec mille livres de rentes, dont l’acte lui a été passé sur-le-champ, je n’ai point caché mes motifs de mystère à la supérieure, j’y ai intéressé sa religion et sa pitié, elle ne communiquera qu’avec moi pour tout ce qui concerne cette jeune personne, et cachera absolument son existence au reste entier de la terre. Mais je la verrai… cette chère enfant…, je le lui ai promis, elle me l’a demandée avec instance, elle m’a dit qu’elle renoncerait plutôt à tout le bien que je lui faisais qu’à cet engagement, elle m’a demandé la permission de m’écrire, et sur-tout de pouvoir faire passer quelque chose tous les ans sur sa 214 pension à Isabeau. Ces deux demandes faisaient trop d’honneur à son ame tendre pour être refusées ; je les lui ai accordées de tout mon cœur, et nous nous sommes quittées… Quand elle m’a vue prête à ouvrir la porte du parloir…, son ame a éclatée, elle a jettée ses jolis bras au travers des grilles, elle a demandée avec instance la faveur de baiser encore une fois les mains de ses bienfaitrices : nous sommes revenues sur nos pas, et la douleur l’a suffoquée, en nous embrassant encore toutes deux…… Voilà donc l’être que le président accuse de fausseté, d’imposture et de crimes, ah ! puisse-t-il pour le bonheur de ce qui lui appartient être aussi pur que celle qu’il ose calomnier ainsi. Nous nous sommes retirées, et je vous réponds qu’Aline n’était pas en meilleur état que moi. Nous ne sommes pourtant parties de la ville que le lendemain après avoir appris que cette pauvre fille était aussi bien qu’elle pouvait être pour sa situation, elle avait devinée elle-même la mort de son enfant, quand elle avait vu qu’on ne lui en parlait pas. Mais Déterville l’avait si bien ramenée à la raison sur cet objet, que sa douleur a été beaucoup moins vive que nous ne l’aurions cru. Pendant que j’agissais de ce côté, Déterville allait de l’autre rompre nos engagemens de Berceuil ; la bonne Isabeau a été désolée, je n’ai pu résister au charme de lui laisser une petite somme sur l’argent que je retirais du curé, ainsi qu’une autre à ce bon pasteur pour les malheureux de sa paroisse. Il est si doux, mon ami, de faire un peu de bien, 215 et à quoi servirait-il que le sort nous eût favorablement traité, si ce n’était pour satisfaire tous les besoins de l’infortuné ? nos richesses sont le patrimoine du pauvre, et celui qui ne sent pas le plaisir de les soulager, a vécu sans connaître et la véritable raison pour laquelle il était né plus à son aise qu’un autre, et les plus doux charmes de la vie. Toutes nos opérations terminées, nous nous sommes réunis, nous nous sommes regardés, comme le feraient des gens, qui du sein de la tranquillité auraient subitement passé dans celui des angoisses et des tribulations ; et, qui voyent enfin le calme renaître…… Je dis le calme, car j’y crois, et ne vois absolument rien qui puisse le troubler jusqu’à notre retour à Paris. Alors mon intention est de demander de seconds délais, de contenir du mieux que je pourrai le président, avec le peu de moyens que je retire de tout ceci, et d’armer enfin mes parens s’il le faut ; car soyez-en bien sûr, il n’y aura que la force qui pourra me décider à sacrifier ma fille au scélérat qui la désire……, et si je gagne ma cause, en faveur de qui sera-ce ?… Connaissez-vous l’homme à qui je la destine ?… C’est au plus digne de la posséder… C’est au meilleur ami de mon cœur. 1. ↑ Elle fut mariée à quinze ans ; elle va de trente-cinq à trente-six, lors du moment d’action de ces lettres ; elle accoucha d’Aline à seize ans : elle est grande, faite à peindre. Les traits les plus doux, les plus agréables, pétrie de graces et de talens. 2. ↑ Monsieur de Blamont avait quinze ans plus que sa femme, indépendamment des défauts de caractère assez prononcés dans ses lettres, pour donner une juste horreur de lui, il y a peu de figures plus repoussantes ; il a le regard effrayant, la bouche affreuse, le nez très-long, le front chauve et bas, le menton relevé, en perruque depuis son enfance ; 216 une taille longue, frêle, voûtée, la poitrine plate, un son de voix rauque et cassé, et malgré tout cela, beaucoup d’esprit et quelques connaissances. 217 L E T T R E X X V I I I. Aline à Valcour. Vertfeuil, ce 8 octobre. O H Valcour ! vous avez partagé mes peines…; elles ont pénétrées votre cœur ! Combien me sont précieux les témoignages que vous m’en donnez ? Je pardonne moins à mon père tout ce qui s’est passé que sa funeste liaison avec ce vilain homme. S’il pouvait perdre ce malheureux ami, je suis sûre qu’il redeviendrait plus honnête, il a plus d’esprit que ce monstre, et pourtant il est entraîné par lui. Perfide effet du vice !… Je le haïssais tant, que je croyais que pour séduire, il lui fallait au moins des charmes, je me trompais, grand Dieu ! vous le voyez, il y réussit en n’offrant à nud que sa laideur. Vous me demandez, mon ami, si l’amour avait autant de part que la décence au mouvement qui m’a fait fuir ? ah ! 218 comment voulez-vous que je puisse distinguer entre ces deux effets… Ce que je crois…, ce que je sens, c’est que l’amour les réunit, les confond tous si bien en moi, qu’il n’est pas une seule pensée de mon esprit, pas un seul mouvement de mon cœur qui ne soit dû à ce premier sentiment ; il dirigera toujours tous les pas que vous me verrez faire, et quand vous exigerez de moi de vous dévoiler des motifs ; je ne vous offrirai jamais que mon amour. J’ai bien pleuré cette pauvre Sophie, quels revers !… Hélas ! elle se croyait ma sœur, aujourd’hui la voilà fille d’une paysanne trop indigne d’elle pour qu’on ose même la lui rendre ; elle n’y perdra rien, ma mère m’a promis de la regarder toujours comme sa fille, je lui ai juré de l’appeler toujours ma sœur, et de lui conserver à jamais tous les sentimens de ce titre… et à celle à qui je les dois réellement… Je ne la verrai donc jamais ?… Qui sait ?… Déterville a écrit ; nous attendons. Ah ! comme je ferais de bon cœur le voyage de Bretagne pour aller l’embrasser !… Mais je ne voudrais pas qu’elle sut que je lui appartins. Je voudrais faire accidentellement connaissance avec elle, pour voir si nos caractères se conviendraient… Si elle finirait par m’aimer… Pour moi, je sens que je l’aime déjà…; ah ! chimères que tout ceci ! je parierais bien que je ne la verrai de ma vie… Quelle fatalité ! que de dérangement !… que de désordre dans une famille cause la cupidité d’une malheureuse nourrice ; je ne suis pas sévère ; mais convenez, mon ami, que de telles fautes ne devraient pas rester sans punition ? 219 Le comte de Beaulé est revenu nous voir, je l’aime, il vous estime, oh, mon ami ! quel titre pour être chéri de moi ! J’étais d’avis que ma mère lui confia nos peines… Peut-être le fera-t-elle ; assurément il nous servirait de tout son pouvoir. Julie me disait hier que c’était un ancien amant de ma mère… Quelle histoire ! j’en ai ri, le comte est bien plus vieux ; mais il était jeune encore, quand ma mère entrait dans le monde, et ils se connaissent depuis cette époque… Ah ! si jamais cette femme respectable avait due s’écarter des devoirs pénibles et rigoureux que lui imposoit le ciel, assurément le choix qu’elle aurait fait du comte aurait bien excusé ses erreurs. Oh, mon ami ! laissez-moi rire une minute avec vous, la joie est si peu souvent dans mon cœur, que vous devez bien un peu d’indulgence aux courts momens où je m’y livre ; mais si elle était vraie cette folie que je viens de dire, si j’étais la fille du comte de Beaulé…; je gage que vous l’aimeriez mieux… Allons… Je ne veux plus dire d’extravagances, ma gaieté n’est pas assez bien revenue pour cela…, celles-ci sont tellement chimériques, que j’ai cru pouvoir me les permettre pour vous amuser un instant. S’il est une femme au monde à qui soit dû légitimement les titres de chaste et de vertueuse, on peut bien dire que c’est à celle-là ! et quel mérite elle avait à s’en rendre digne… Vous le savez, mon ami… Combien de fois lui ai-je vu déplorer dans mes bras le poids du fardeau dont elle était accablée… Si cet homme cruel se fut contenté de la négliger, elle eût trouvé dans son indifférence pour lui, des raisons de pardonner ces torts-là ; mais le pervers… Changeons de propos, c’est mon père, et je dois 220 respecter dans lui jusqu’à ses écarts… Hélas ! je le ferais sans peine, si ces torts n’outrageaient pas la meilleure des mères ; mais ce que je dois à celle-ci, me fait quelquefois oublier ce qu’exige l’autre, et l’obligation de haïr le persécuteur de celle qui m’a porté dans son sein, vient souvent m’affranchir des sentimens dus à celui qui m’y plaça. Adieu, mon ami, ma tête s’attriste ; je ne veux pas vous ennuyer. Nos aventures…… la saison qui s’avance, tout cela dérange un peu et notre plan de vie et nos promenades ;… oh ! combien voilà de tems que je ne vous ai vu !… Près de sept mois, si vous voulez je vous dirai de même en jours, en heures et en minutes ; ces affreux intervalles sont mis par moi au rang des instans où je ne vis pas… Ah ! si l’on retranchait ainsi de sa vie tous ceux où nul plaisir ne doit naître pour nous ; vivrait-on en tout plus de quatre ans ? 221 L E T T R E X X I X. Le chevalier de Meilcourt à Déterville[1] . Rennes, ce 12 octobre. J E désirerai, mon cher Déterville, pouvoir répondre, et plus au long, et d’une manière plus satisfaisante, à la lettre que vous m’avez fait l’amitié de m’écrire, mais enchaîné par des considérations dont je dépends essentiellement, je ne puis vous donner sur l’objet de vos demandes d’autres lumières que celles qui sont contenues dans le peu de lignes que vous allez lire. Élisabeth de Kerneuil, douée de tous les agrémens de la figure et de l’esprit, mais fille d’une mère qui ne pouvait la souffrir, répondit fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l’un des premiers gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu’ils éprouvèrent l’un et l’autre à l’union qu’ils désiraient, furent causes de deux malheurs qui 222 ont à jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s’est expatrié, il a servi quelque tems en Russie… On l’y croit mort ; avant que la nouvelle ne s’en répandit, mademoiselle de Kerneuil avait déjà fini sa vie d’une manière plus affreuse, elle se tua dès qu’elle vit l’impossibilité d’appartenir jamais à l’objet de ses feux… Son père était mort depuis long-tems, sa mère a terminée ses jours deux ans après l’événement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de Kerneuil était fille unique, les biens ont passé à des collatéraux… c’est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous interrogeassiez dans notre province, ne vous répondrait pas avec tant de franchise, il altérerait les faits, avec d’autant plus de vraisemblance qu’on avait fait courir des bruits très-divers sur cette malheureuse aventure……, vous eussiez sans doute desiré plus de détails, mais les liens que j’ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon cher cousin, j’exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais révélé qu’aux personnes qui vous chargent de m’écrire, et que vous voudrez bien engager au secret. 1. ↑ Cette lettre-ci était incluse dans la suivante. 223 L E T T R E X X X. Madame de Blamont à Valcour. Vertfeuil, ce 16 octobre. L ISEZ et pleurez avec moi…, ne le savais-je pas, que je ne retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter éternellement… Elle était malheureuse… Ah comme je l’aurais aimé !… elle s’est tuée de désespoir… Elle était haïe… Funeste erreur !… Tout cela fut-il arrivé sans l’infamie de cette nourrice ? sans l’affreux projet de mon époux ? J’aurais voulu de plus grands détails, mais à quoi m’eussent-ils servis ?… je l’ai perdu !… je ne la verrai jamais !… Il faut étouffer tous les mouvemens de mon cœur, ah ! j’apprends depuis tant d’années à leur faire violence, qu’un sacrifice de plus ne devrait pas me coûter… Valcour, écrivez-moi… calmez-moi, vous n’imaginez pas combien j’ai besoin de l’être, mon cœur toujours déçu, veut 224 les secours de l’amitié, il lui faut un sentiment réel pour le consoler de toutes les illusions qui l’égarent. En vérité, c’est un grand malheur d’être organisé moins grossièrement qu’un autre, pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de plus. L’excès des précautions que nous sommes obligées de prendre, nous privera peut-être de vous écrire aussi souvent que nous le faisions ; cet homme cruel se fait informer de tout, et il n’y a pas une de ses manœuvres qui ne me fasse frémir. Cependant, ne vous inquiétez nullement, il ne se passera rien de sérieux que vous n’en soyez instruit aussitôt. Adieu, plaignez-moi et ne cessez jamais de m’aimer. 225 L E T T R E X X X I. Valcour à Madame de Blamont. Paris, ce 22 octobre. O UI, madame ; je l’avoue, trop de sensibilité est un des plus cruels présens que nous ait fait la nature ; en ce moment, cet excès fait votre malheur. Votre ame est d’une telle délicatesse qu’elle semble toujours voler au-devant de toutes les infortunes pour s’en composer des supplices. On dirait qu’elle aime à s’en nourrir, et que cette manière d’exister comme plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette fille que vous n’avez jamais connue ? c’est bien assez de pleurer sur des maux réels, sans regretter les plaisirs qu’on n’a pu prendre. Avec cette façon de penser, on se ferait des peines de tout, et l’on se rendrait fort malheureux. Sans doute notre amour pour nos enfans doit être en raison du leur pour nous ; il me paraîtrait 226 tout aussi déplacé d’aimer un enfant qui nous haïrait, qu’il est fou, (pardonnez-moi l’expression,) d’en aimer un que nous ne devons jamais voir. L’amour suppose des rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un être inconnu ? Peut-être trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs ; mais il faut impitoyablement enlever à un cœur aussi sensible que le vôtre, la facilité perpétuelle qu’il a de s’affliger ; retrouvez dans le sein de votre Aline…; de cette Aline qui vous adore, les jouissances que la mort de Claire vous dérobe ; ah ! votre santé m’inquiète bien plus que cette perte qui ne doit en vérité vous faire aucune impression ! voilà une chose réelle à ménager et qu’il ne faut pas sacrifier à des chimères ; songez que vous vous devez à vous-même, à une fille qui ne respire que pour vous, à des amis, au nombre desquels j’ose me mettre, et que désolerait la plus petite altération d’une santé qui leur est si chère ; j’apprends avec douleur que vous voulez être quelque tems sans me donner de vos nouvelles ; je vous remercie de l’instant que vous avez choisi pour me le dire ; mon cœur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux dont cette menace l’accable… Ne vous occupez que de vous, madame, ne pensez qu’à vous, je vous en conjure ; je serai consolé de tout, que dis-je, je serai toujours heureux, quand j’apprendrai que vous souffrez moins. C’est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser ignorer. 227 L E T T R E X X X I I. Valcour à Aline. Paris, ce 5 novembre. Q UEL silence ! je n’ai osé le troubler, mais en étais-je plus tranquille…, s’il m’était possible de vous voir ! je souffrirais bien moins de ces privations de lettres…; mais vivre sans vous entendre et sans vous contempler, Aline !… concevez-vous la violence de ce supplice ? et pourquoi ne vous verrais-je ? pourquoi ne m’accorderiez-vous pas une minute ? je sens toute l’étendue de la demande, je ne me rappelle qu’en tremblant qu’elle m’a déjà été refusée ; mais je trouve dans la force de mon amour, le courage de la refaire encore… Pendant ces longues soirées… J’arriverais déguisé… Le plus profond mystère ensevelirait cette démarche… Je me jetterais un instant… un seul instant aux pieds de votre respectable mère et aux vôtres, quel calme 228 répandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que je dois passer encore loin de vous. Pouvezvous exiger que ces jours…, ces jours infortunés qui vous sont consacrés, s’usent ainsi dans les larmes et la douleur ?… Ah ! qu’il me soit permis d’acheter au prix de mon sang cette faveur que j’ose implorer !… que je la paye de ma vie s’il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j’abandonne, sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux où je suis condamné à vivre sans vous ! envain, Aline…, envain fais-je tout ce que je peux pour éloigner de moi ce désir violent, il renaît sans cesse dans mon cœur, toutes mes idées me le ramènent, je dois mourir ou le satisfaire… ce qui me distraisait autrefois, m’est à charge ; je parcours les beautés de la nature…; je l’étudie, je cherche à la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon Aline. Ayez pitié de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour !… ne cherchez pas sur-tout à me calmer par des raisons, mon cœur n’écoute plus que le sentiment qui l’entraîne, si vous ne le satisfaites pas Aline, vous allez le réduire au désespoir…, et vous n’échaperez pas à vos remords… Votre excès de rigueur aura fait deux malheureux, sans que quelques bienséances où vous aurez inutilement sacrifié, vous donnent une vertu de plus. 229 L E T T R E X X X I I I. Madame de Blamont à Valcour. Vertfeuil, ce 12 novembre. O UI, c’est moi qui réponds ; votre Aline est trop faible pour s’en charger, vous la faites pleurer…; vous me faites du chagrin, vous vous en faites à vous-même, et voilà, ce me semble, tout ce qui résulte de ce petit moment d’effervescence que vous n’avez pu contenir. Ne sentezvous donc pas l’impossibilité de votre proposition, et dans la circonstance où nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose ? Vous dites que vous m’aimez, si cela est, ne cherchez donc pas à me rendre plus malheureuse que je ne le suis ; doutez-vous que ce ne soit sur moi que retomberait l’orage si la démarche était découverte ? Ah ! mon ami ! appelez ici au secours de votre raison cette délicatesse qui caractérise si bien le cœur qui m’a séduit… Consultez-là, 230 vous verrez si elle vous permet de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put être ignoré, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d’y avoir consenti, malgré la promesse que j’ai faite de m’y opposer. Je sais bien que je n’ai rien à craindre de vous. Votre honnêteté, vos vertus me rassurent, et l’amant assez délicat pour n’exiger un rendez-vous de sa maîtresse qu’en présence même de sa mère, ne deviendra jamais le séducteur de celle qu’il aime, ainsi ce n’est pas sur elle que tombent mes craintes… c’est sur vous seul… vous éloignerez votre bonheur… Que dis-je, vous le détruiriez à jamais. Travaillons plutôt à l’obtenir un jour sans mélange, qu’à le goûter ainsi par portion, qu’à hazarder pour un moment heureux qui, peut-être, ne réussirait pas, la certitude de le savourer bientôt tout entier… Non, je m’oppose à cette fantaisie, je fais plus, j’exige qu’au moins d’ici à quelque tems vous ne m’en parliez plus…, vous qui invitez les autres au courage…, est-ce ainsi que vous en faites paraître ?… Je vous pardonnerais si vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous êtes aimé, vous l’êtes uniquement, rien ne peut agiter votre ame, rien ne doit la porter au désespoir ; songez que c’est moi…, moi qui vous aime peut-être autant qu’elle, que c’est moi qui vous défends de vous désespérer, et que c’est moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous êtes plus sage. Oh ! pauvre philosophie ! est-ce donc de cette manière que tu captives le cœur de l’homme ; est-ce donc ainsi que tu te rends maître de ses passions !… La voilà cette chere 231 Aline…, la voilà près de moi, qui pleure comme un enfant…; mais, maman, dit-elle, avec ses deux grands yeux tout en larmes…, il me semble qu’un petit quart-d’heure…, eh bien ! vous le voyez…, ne la grondez donc pas, elle le désire autant que vous, que cette certitude vous calme…; mais cela ne se peut pas, soyez bien sûr que si je n’y voyais pas moi-même les plus grands dangers, je l’aurais peut-être imaginé la première, croyez-vous que je ne sache pas ce qui peut convenir à l’amour. Je n’ai jamais connu, dieu merci, cette espèce de délire, mais je le conçois, rassurez-vous donc, vous êtes aimé, oui, j’ai voulu que ce mot fût tracé par celle même qui l’écrit d’après son cœur, on vous aime, on s’occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne détruisez pas l’effet de nos soins, et ne cherchez pas à tout perdre pour un instant de satisfaction, qui ne servirait peut-être qu’à nous replonger dans un abyme de tourmens et de maux… Oh mon ami ! pardonnez-moi… Je sens bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que non…, pour m’assurer que vous avez déjà fait le sacrifice de cette extravagance… Oui, dites le moi, j’aime mieux que la victoire soit le fruit de votre raison que de mes argumens, à côté du bien que je fais, je n’aurais pas du moins le chagrin d’imaginer que je vous tourmente, ma jouissance sera tout entière, je serai sûre que vous avez été raisonnable par le seul effet de vos réflexions, et je n’ai pas la douleur de déchirer votre ame en vous écrivant les miennes. 232 L E T T R E X X X I V. Déterville à Valcour. Vertfeuille, ce 15 novembre. D EPUIS assez long-temps, tu dois t’être apperçu, mon cher Valcour, que quand les lettres sont de moi, il s’agit toujours de quelques nouvelles catastrophes… Eh bien ! voilà déjà la tête en l’air… La philosophie hors de ses gonds, comme disait l’autre jour une certaine dame de ta connaissance, à propos de ton ridicule projet… plus de tranquillité…, plus de principes…, plus de bon sens !… Qu’il faut peu de choses pourtant pour faire un fou d’un homme raisonnable, et souvent un être très-sensé de la plus extravagante des créatures. Il me prend envie de t’impatienter…, voyons…, calculons d’un côté tous les événemens que tu dois regarder comme heureux. Secondement, tous ceux qui peuvent t’être contraires ; 233 troisièmement, enfin, tous ceux qui ne te sont qu’indifférens. Il est bien certain que ce que j’ai à t’apprendre est dans l’une de ces trois classes, formons-les ; il serait possible d’abord que le président fût revenu ; qu’Aline fût enlevée,… possible qu’il se fût mis à la raison, qu’on t’attendit pour un mariage… extrêmement simple, que des inconnus fussent fortuitement arrivés à Vertfeuille, et nous eussent appris des choses très-extraordinaires ; n’est-il pas vrai, mon cher, que tous ces incidens sont dans la classe des choses possibles ? eh bien ! calme tes craintes sur le premier ; ne te livre pas tout-à-fait au doux espoir du second, et écoute pacifiquement le troisième. Le soir que madame de Blamont t’écrivit, nous étions, elle, Aline, Eugénie et moi, à raisonner sur ta folie ; M. de Beaulé jouait aux échecs avec madame de Senneval, il était environ huit heures du soir, le ciel très-obscur se remettait à peine d’un ouragan épouvantable, lorsque tout-à-coup nous entendîmes un homme à cheval, faire retentir la cour de son fouet… de ses cris, et appeller à lui de toutes ses forces… On ouvre les portes, les valets courent. – On éclaire, madame de Blamont frémit, Aline et elle s’imaginent revoir encore le terrible objet de leurs craintes, le comte lui-même tout échec et mat qu’il est, vole avec moi à la suite des valets, et nous amenons enfin dans le premier anti-chambre, un malheureux domestique mouillé jusqu’aux os, croté pardessus la tête, qui nous demande s’il est dans la route d’Orléans ? et s’il lui reste bien du chemin à faire pour arriver dans cette ville ? — Beaucoup, et d’où venez-vous ? 234 — de Lyon, nous allons à petite journée à Paris, mon maître qui me suit avec sa femme a voulu passer par la route d’Orléans, et ce maudit caprice est cause que nous voilà perdus. Je connais l’autre chemin, point du tout celui-ci… La nuit est venue… Un temps du diable, marchant en tête de la voiture, j’ai égaré le postillon qui me suivait, parce que je m’égarais moi-même, et nous voilà à-présent je ne sais où ; — chez d’honnêtes gens. — Je le vois bien, mais nous aimerions mieux être à l’auberge ; parce que mon maître qui voyage incognito, entendez-vous, ne veut gêner personne, et il n’acceptera sûrement jamais l’asyle que vous allez avoir la politesse de lui offrir. — Et où est-il votre maître ? — A deux cents pas d’ici, au coin de l’avenue, s’il y avait eu seulement une chaumière, il s’y serait arrêté ; mais il n’y a que des arbres, il m’a envoyé devant pour tâcher d’obtenir quelqu’éclaircissemens sur la route qu’il nous faut prendre. — Allez le chercher, lui a dit le comte, et dites-lui que madame la présidente de Blamont, dans la terre de laquelle il est, serait très-fâchée qu’il ne lui fit pas l’honneur de venir souper chez elle. — Ma foi, monsieur, vous nous rendez la vie, vive les honnêtes gens, morbleu, si j’étais tombé dans une caverne de voleurs, on ne m’aurait pas tant fait de politesse, et l’écuyer fidèle revole vers son maître, pendant que le comte s’empresse d’apprendre à madame de Blamont la liberté qu’il vient de se permettre, en offrant sa maison à ces voyageurs égarés. Cette femme charmante que l’on sert quand on lui prépare le plaisir de faire une bonne œuvre, a comme tu crois, sonné bien vite pour donner des ordres, on a allumé des flambeaux, et on a 235 couru au-devant de la voiture pour la conduire plus sûrement à la maison ; Un quart-d’heure après, les portes du salon se sont ouvertes, et nous avons vu paraître un jeune homme d’environ 27 ans, nous présentant comme lui appartenant, une femme de 17 à 18 ans, et nous offrant l’un et l’autre à côté des traits les plus doux et les plus réguliers, le ton le meilleur et le plus honnête. Quelles grâces ne dois-je pas rendre à la fortune, madame, a dit le jeune homme à la maîtresse du logis, de l’accident qui nous arrive, puisqu’à lui seul est dû le bonheur inespéré pour moi de vous offrir mon respect ; je ne vous demanderais qu’un guide, madame, si mes chevaux n’étaient pas rendus, et si j’osais ravir à votre cœur le charme que je lui vois goûter à l’hospitalité qu’il nous donne ; et pendant ce tems là, la jeune femme s’exprimait avec encore plus d’agrément et de facilité. Elle était habillée à l’anglaise, un élégant chapeau de paille sur les yeux, la taille mince et bien prise, de très-beaux cheveux noirs, négligemment attachés par un ruban rose, une vivacité extraordinaire dans les yeux ; le nez un peu aquilin, de belles dents, de très-jolis détails, et une finesse étonnante dans les traits… On s’est assis, on a jasé un instant, et on s’est mis à table… Vous alliez à Paris, monsieur, a dit madame de Blamont au jeune homme ? — Non, madame, je ramène ma femme au sein de sa famille, dans la province du Mans, et je rejoins mon corps après l’y avoir laissée ; êtes-vous des nôtres, a dit le général Beaulé, servez-vous dans la cavalerie ? — Non, monsieur, je suis capitaine au 236 régiment de Navarre, et je vais le retrouver à Calais, après avoir remis ma femme entre les mains de sa mère ; nous venons de voir, en Dauphiné, un vieil oncle à moi, qui voulait nous embrasser avant de mourir, et qui nous a laissé douze mille livres de rente. — Voilà le voyage bien payé, a dit madame de Senneval. — Oui, madame, si quelque chose pouvait payer la mort des gens qu’on aime et qui nous tiennent d’aussi près. Au dessert, Léonore, c’est le nom de cette charmante aventurière, a eu un petit moment de vapeur ; Sainville, son époux, a volé à elle… Ne vous allarmez pas, madame, a-t-il dit à madame de Blamont, ce sont des accidens de jeune femme, qui doivent peu surprendre dans les premières années d’un mariage ; nous vous demandons la permission de nous retirer… Et ils sont montés tous les deux dans l’appartement qui leur était destiné. Comme Léonore n’a point de femme avec elle, madame de Blamont lui a envoyé les siennes ; elle les a remercié très honnêtement, et ne s’en est point servi. Revenus tous du premier étonnement de cette aventure, il nous a été impossible de ne pas entrevoir des contradictions dans le récit de nos voyageurs ; d’abord le valet nous dit qu’ils viennent de Lyon, et qu’ils vont à Paris. – Le maître, ou qui oublie l’ordre donné à son valet, ou qui a peut-être négligé de lui en donner un, nous assure, au contraire, que c’est du Dauphiné qu’il vient, et que c’est vers le Maine que leurs pas se dirigent. La tournure de la jeune personne nous parut d’ailleurs un peu suspecte. Elle a le ton gracieux et poli, sans doute, l’air de l’excellente éducation. Mais en 237 l’examinant un peu mieux, on voit qu’il y a plus d’art que de nature dans ce qui lui donne les dehors de la bonne compagnie. Ses manières sont étudiées, ses gestes arrangés, sa prononciation belle, mais affectée ; elle est compassée dans ses mouvemens, et au travers de tout cela, cependant on trouve de la candeur et de la modestie. Le jeune homme est d’une très-jolie figure, brun, un peu hâlé, lestement fait, de très-beaux yeux, les cheveux superbes, son ton est moins maniéré que celui de la personne qui l’accompagne, mais on voit qu’il connaît celui du monde, et qu’il a tout ce qu’il faut pour y réussir. Au milieu de nos combinaisons, le comte chercha le nom de Sainville dans l’état du régiment de Navarre, et ne le trouva point. Nos soupçons redoublèrent… Nous demandâmes l’ordre qu’ils avaient donné à leurs gens. Ils leurs avaient dit de s’informer de l’instant où madame de Blamont serait visible le lendemain matin, d’entrer chez eux une heure avant, et qu’ils partiraient immédiatement après avoir pris congé de la maîtresse du château. — Parbleu, dit le comte de Beaulé, ce sont là deux aventuriers, je le parie, il faut qu’ils nous payent l’hospitalité par le récit de leur histoire. Un moment, par délicatesse, madame de Blamont s’oppose à ce projet ; elle craignait que cela ne les fâchât ; plus il y a de contradictions dans ce qu’ils disent, plus il est clair, objectait-elle, que leur intention est de se cacher ; le valet en est convenu, il nous a dit que son maître voyageait mystérieusement, ne les contraignons pas à nous avouer leur secret. Cette hospitalité que nous leur accordons, ne 238 nous oblige qu’à des égards ;… nous y manquerions, ce me semble, en les forçant à se dévoiler. — Mais il ne s’agit que de leur proposer, a dit madame de Senneval ; si cela les afflige, nous les laisserons partir sans leur en parler davantage : et si, dans un cas contraire, ils viennent à y consentir, pourquoi nous priver de cet amusement ? Eugénie proposa de faire questionner leurs gens, mais madame de Blamont ne le voulut pas, et définitivement la résolution prise fut, que la maîtresse du logis irait ellemême voir la jeune femme le lendemain matin ; qu’elle commencerait par l’inviter à se reposer quelques jours à Vertfeuil ; qu’insensiblement elle lui laisserait appercevoir l’intérêt qu’elle prenait à cette belle voyageuse, et le désir qu’elle aurait de la connaître plus particulièrement… Mais timide, comme tu la sais, elle n’osa jamais faire cette visite seule, et je fus choisi pour l’y accompagner. Comme elle avait fait dire exprès qu’il ferait jour chez elle à neuf heures, afin d’être sûre de les trouver levés à huit et demies, nous y passâmes à cette heure, leur toilette était achevée, et ils se préparaient à descendre… Ils témoignèrent combien ils étaient honteux d’être prévenus. Les politesses furent réciproques de part et d’autre. Madame de Blamont engagea la conversation avec beaucoup d’adresse ; le mari et la femme, tous deux remplis d’esprit, la devinèrent, et loin de se refuser à ce qu’on paraissait désirer d’eux, ils témoignèrent, sans la moindre contrainte, qu’ils étaient trop heureux de pouvoir reconnaître, par une aussi faible marque d’obéissance, toutes les attentions dont on les comblait : — n’imaginant pas que nous pouvions vous intéresser à ce 239 point, madame, dit Sainville, vous nous pardonnerez d’avoir un peu déguisé le vrai en arrivant hier chez-vous. Il est des choses que l’on peut cacher, sans offenser en rien ceux avec qui l’on les déguise, en ne nous refusant point aujourd’hui aux éclaircissemens que vous exigez, peut-être serons-nous même encore, contrains à quelques restrictions ; mais comme elles ne diminueront en rien la singularité de nos récits ; vous nous les pardonnerez, madame, bien sûr que l’exactitude la plus entière guidera tous nos autres détails… Contente de ce qu’elle obtenait, madame de Blamont n’osa pas appuyer davantage ; et il fut convenu que l’on ferait un déjeûner dînatoire, qui, nous formant une plus grande journée, nous donnerait le temps de prêter toute notre attention aux aventures que nous devions entendre. On se mit donc à table de très-bonne heure, et dès que l’on fut rentrés dans le sallon, la compagnie s’étant rangée en demi-cercle, autour de ces deux jeunes personnes, Sainville commença son récit dans les termes suivans. Le courier part, l’heure presse, tu permettras, mon cher Valcour, que ce long détail fasse le sujet de ma prochaine lettre, et je t’embrasse. Fin de la seconde partie. 240 A L I N E E T V A L C O U R, LETTRE TRENTE-CINQUIÈME, Déterville à Valcour. Verfeuille, 16 Novembre. H I S T O I R E 241 D E S A I N V I L L E E T D E L É O N O R E [1] . C ’EST en présentant l’objet qui l’enchaîne, qu’un amant peut se flatter d’obtenir l’indulgence de ses fautes : daignez jetter les yeux sur Léonore, et vous y verrez à-la-fois la cause de mes torts, et la raison qui les excuse. Né dans la même ville qu’elle, nos familles unies par les nœuds du sang et de l’amitié, il me fut difficile de la voir long-tems sans l’aimer ; elle sortait à peine de l’enfance, que ses charmes faisaient déjà le plus grand bruit, et je joignis à l’orgueil d’être le premier à leur rendre hommage, le plaisir délicieux d’éprouver qu’aucun objet ne m’embrâsait avec autant d’ardeur. Léonore dans l’âge de la vérité et de l’innocence, n’entendit pas l’aveu de mon amour sans me laisser voir qu’elle y était sensible, et l’instant où cette bouche charmante s’ouvrit pour m’apprendre que je n’étais point haï, fut, j’en conviens, le plus doux de mes jours. Nous suivîmes la marche ordinaire, celle qu’indique le cœur quand il est délicat et sensible, nous nous jurâmes de nous aimer, de nous le dire, et bientôt de n’être jamais l’un qu’à l’autre. Mais nous étions loin de prévoir les obstacles que le sort préparait à nos desseins. — Loin de penser que quand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parens s’occupaient à les contrarier, l’orage se formait sur nos têtes, et la famille de 242 Léonore travaillait à un établissement pour elle au même instant où la mienne allait me contraindre à en accepter un. Léonore fut avertie la première ; elle m’instruisit de nos malheurs ; elle me jura que si je voulais être ferme, quels que fussent les inconvéniens que nous éprouvassions, nous serions pour toujours l’un à l’autre ; je ne vous rends point la joie que m’inspira cet aveu, je ne vous peindrai que l’ivresse avec laquelle j’y répondis. Léonore, née riche, fut présentée au Comte de Folange, dont l’état et les biens devaient la faire jouir à Paris du sort le plus heureux ; et malgré ces avantages de la fortune, malgré tous ceux que la nature avait prodigués au Comte, Léonore n’accepta point : un couvent paya ses refus. Je venais d’éprouver une partie des mêmes malheurs : on m’avait offert une des plus riches héritières de notre province, et je l’avais refusée avec une si grande dureté, avec une assurance si positive à mon père, qu’ou j’épouserais Léonore, ou que je ne me marierais jamais, qu’il obtint un ordre de me faire joindre mon corps, et de ne le quitter de deux ans. Avant de vous obéir, monsieur, dis-je alors, en me jettant aux genoux de ce père irrité, souffrez que je vous demande au moins la cruelle raison qui vous force à ne vouloir point m’accorder celle qui peut seule faire le bonheur de ma vie ? Il n’y en a point, me répondit mon père, pour ne pas vous donner Léonore ; mais il en existe de puissantes pour vous contraindre à en épouser une autre. L’alliance de Mademoiselle de Vitri, ajouta-t-il, est ménagée par moi 243 depuis dix ans ; elle réunit des biens considérables, elle termine un procès qui dure depuis des siècles, et dont la perte nous ruinerait infailliblement. — Croyez-moi, mon fils, de telles considérations valent mieux que tous les sophismes de l’amour : on a toujours besoin de vivre, et l’on n’aime jamais qu’un instant. — Et les parens de Léonore, mon père, dis-je en évitant de répondre à ce qu’il me disait, quels motifs allèguent-ils pour me la refuser ? — Le desir de faire un établissement bien meilleur ; dussé-je faiblir sur mes intentions, n’imaginez jamais de voir changer les leurs : ou leur fille épousera celui qu’on lui destine, ou on la forcera de prendre le voile. Je m’en tins là, je ne voulais pour l’instant qu’être instruit du genre des obstacles, afin de me décider au parti qui me resterait pour les rompre. Je suppliai donc mon père de m’accorder huit jours, et je lui promis de me rendre incessamment après où il lui plairait de m’exiler. J’obtins le délai désiré, et vous imaginez facilement que je n’en profitai que pour travailler à détruire tout ce qui s’opposait au dessein que Léonore et moi avions de nous réunir à jamais. J’avais une tante religieuse au même Couvent où on venait d’enfermer Léonore ; ce hasard me fit concevoir les plus hardis projets : je contai mes malheurs à cette parente, et fus assez heureux pour l’y trouver sensible ; mais comment faire pour me servir, elle en ignorait les moyens. — L’amour me les suggère, lui dis-je, et je vais vous les indiquer… Vous savez que je ne suis pas mal en fille ; je me déguiserai de cette manière ; vous me ferez passer pour une parente qui vient vous voir de quelques provinces éloignées ; vous demanderez la permission de me faire entrer quelques jours 244 dans votre Couvent… Vous l’obtiendrez. — Je verrai Léonore, et je serai le plus heureux des hommes. Ce plan hardi parut d’abord impossible à ma tante ; elle y voyait cent difficultés ; mais son esprit ne lui en dictait pas une, que mon cœur, ne la détruisît à l’instant, et je parvins à la déterminer. Ce projet adopté, le secret juré de part et d’autre, je déclarai à mon père que j’allais m’exiler, puisqu’il l’exigeait, et que, quelque dur que fût pour moi l’ordre où il me forçait de me soumettre, je le préférais sans doute au mariage de mademoiselle de Vitri. J’essuyai encore quelques remontrances ; on mit tout en usage pour me persuader ; mais voyant ma résistance inébranlable, mon père m’embrassa, et nous nous séparâmes. Je m’éloignai sans doute ; mais il s’en fallait bien que ce fût pour obéir à mon père. Sachant qu’il avait placé chez un banquier, à Paris, une somme très-considérable, destinée à l’établissement qu’il projettait pour moi, je ne crus pas faire un vol en m’emparant d’avance des fonds qui devaient m’appartenir, et muni d’une prétendue lettre de lui, forgée par ma coupable adresse, je me transportai à Paris chez le banquier, je reçus les fonds qui montaient à cent mille écus, m’habillai promptement en femme, pris avec moi une soubrette adroite, et repartis sur-le-champ pour me rendre dans la Ville et dans le Couvent où m’attendait la tante chérie qui voulait bien favoriser mon amour. Le coup que je venais de faire était trop sérieux pour que je m’avisasse de lui en faire part ; je ne lui montrai que le simple désir de voir 245 Léonore devant elle, et de me rendre ensuite au bout de quelques jours aux ordres de mon père… Mais comme il me croyait déjà à ma destination, dis-je à ma tante, il s’agissait de redoubler de prudence ; cependant, comme on nous apprit qu’il venait de partir pour ses biens, nous nous trouvâmes plus tranquilles, et dès l’instant nos ruses commencèrent. Ma tante me reçoit d’abord au parloir, me fait faire adroitement connoissance avec d’autres religieuses de ses amies, témoigne l’envie qu’elle a de m’avoir avec elle, au moins pendant quelques jours, le demande, l’obtient ; j’entre, et me voilà sous le même toit que Léonore. Il faut aimer, pour connaître l’ivresse de ces situations ; mon cœur suffit pour les sentir, mais mon esprit ne peut les rendre. Je ne vis point Léonore le premier jour ; trop d’empressement fût devenu suspect. Nous avions de grands ménagemens à garder ; mais le lendemain, cette charmante fille, invitée à venir prendre du chocolat chez ma tante, se trouva à côté de moi, sans me reconnaître ; déjeuna avec plusieurs autres de ses compagnes, sans se douter de rien, et ne revint enfin de son erreur, que lorsqu’après le repas, ma tante l’ayant retenue la dernière, lui dit, en riant, et me présentant à elle : — Voilà une parente, ma belle cousine, avec laquelle je veux vous faire faire connaissance : examinez-la bien, je vous prie, et dites-moi s’il est vrai, comme elle le prétend, que vous vous êtes déjà vues ailleurs… Léonore me fixe, elle se trouble ; je me jette à ses pieds, j’exige mon pardon, et nous nous livrons un instant au 246 doux plaisir d’être sûrs de passer au moins quelques jours ensemble. Ma tante crut d’abord devoir être un peu plus sévère ; elle refusa de nous laisser seuls ; mais je la cajolai si bien, je lui dis un si grand nombre de ces choses douces, qui plaisent tant aux femmes, et sur-tout aux religieuses, qu’elle m’accorda bientôt de pouvoir entretenir tête-à-tête le divin objet de mon cœur. Léonore, dis-je à ma chère maîtresse, dès qu’il me fut possible de l’approcher : ô Léonore, me voilà en état de vous presser d’exécuter nos sermens ; j’ai de quoi vivre, et pour vous, et pour moi, le reste de nos jours. Ne perdons pas un instant, éloignons-nous. — Franchir les murs, me dit Léonore effrayée ; nous ne le pourrons jamais. — Rien n’est impossible à l’amour, m’écriai-je ; laissez-vous diriger par lui, nous serons réunis demain. Cette aimable fille m’oppose encore quelques scrupules, me fait entrevoir des difficultés ; mais je la conjure de ne se rendre, comme moi, qu’au sentiment qui nous enflâmme… Elle frémit… Elle promet, et nous convenons de nous éviter, et de ne plus nous revoir, qu’au moment de l’exécution. Je vais y réfléchir, lui dis-je, ma tante vous remettra un billet ; vous ferez ce qu’il contiendra ; nous nous verrons encore une fois, pour disposer tout, et nous partirons. Je ne voulais point mettre ma tante dans une telle confidence. Accepterait-elle de nous servir ; ne nous trahirait-elle pas ? Ces considérations m’arrêtaient ; cependant il fallait agir. Seul, déguisé, dans une maison vaste dont je connoissais à peine les détours et les environs, tout 247 cela était fort difficile ; rien ne m’arrêta cependant, et vous allez voir les moyens que je pris. Après avoir profondément étudié pendant vingt-quatre heures, tout ce que la situation pouvait me permettre, je m’aperçus qu’un sculpteur venait tous les jours dans une chapelle intérieure du couvent, réparer une grande statue de Sainte Ultrogote, patronne de la maison, en laquelle les religieuses avaient une foi profonde ; on lui avait vu faire des miracles ; elle accordait tout ce qu’on lui demandait. Avec quelques patenotres, dévotement récitées au bas de son autel, on était sûr de la béatitude céleste. Résolu de tout hasarder, je m’approchai de l’artiste, et après quelques génuflexions préliminaires, je demandai à cet homme, s’il avait autant de foi que ces dames au crédit de la sainte qu’il rajustait. Je suis étrangère dans cette maison, ajoutai-je, et je serais bien aise d’entendre raconter par vous quelques hauts faits de cette bienheureuse. — Bon, dit le sculpteur, en riant, et croyant pouvoir parler avec plus de franchise, d’après le ton qu’il me voyait prendre avec lui. — Ne voyez-vous pas bien que ce sont des béguines, qui croyent tout ce qu’on leur dit. Comment voulez-vous qu’un morceau de bois fasse des choses extraordinaires ? Le premier de tous les miracles devrait être de se conserver, et vous voyez bien qu’elle n’en a pas la puissance, puisqu’il faut que je la raccommode. Vous ne croyez pas à toutes ces momeries-là, vous, mademoiselle. — Ma foi, pas trop, répondis-je ; mais il faut bien faire comme les autres. Et m’imaginant que cette ouverture devait suffire pour le premier jour, je m’en tins là. Le lendemain, la conversation reprit, et continua sur le même ton… Je fus plus 248 loin ; je lui donnai beau jeu ; il s’enflamma, et je crois que si j’eusse continué de l’émouvoir, l’autel même de la miraculeuse statue, fût devenu le trône de nos plaisirs… Quand je le vis là, je lui saisis la main. Brave homme, lui disje, voyez en moi, au lieu d’une fille, un malheureux amant, dont vous pouvez faire le bonheur. — Oh ciel ! monsieur, vous allez nous perdre tous deux. — Non, écoutez-moi ; servez-moi, secourez-moi, et votre fortune est faite ; et en disant cela, pour donner plus de force à mes discours, je lui glissai un rouleau de vingt-cinq louis, l’assurant que je n’en resterais pas là, s’il voulait m’être utile. — Eh bien, qu’exigez-vous ? — Il y a ici une jeune pensionnaire que j’adore, elle m’aime, elle consent à tout, je veux l’enlever, et l’épouser ; mais je ne le puis sans votre secours. — Et comment puis-je vous être utile ? — Rien de plus simple ; brisons les deux bras de cette statue, dites qu’elle est en mauvais état, que quand vous avez voulu la réparer, elle s’est démantibulée toute seule, qu’il vous est impossible de la rajuster ici ; qu’il est indispensable qu’elle soit emportée chez vous… On y consentira, on y est trop attaché, pour ne pas accepter tout ce qui peut la conserver… Je viendrai seul la nuit, achever de la rompre ; j’en absorberai les morceaux, ma maîtresse, enveloppée sous les attirails qui parent cette statue, viendra se mettre à sa place, vous la couvrirez d’un grand drap, et aidé d’un de vos garçons, vous l’emporterez de bon matin dans votre atelier ; une femme à nous s’y trouvera ; vous lui remettrez l’objet de mes vœux ; je serai chez vous deux heures après ; vous accepterez de nouvelles marques de ma reconnaissance, vous direz ensuite à vos 249 religieuses, que la statue est tombée en poussière, quand vous avez voulu y mettre le ciseau, et que vous allez leur en faire une neuve. Mille difficultés s’offrirent aux yeux d’un homme qui, moins épris que moi, voyait sans-doute infiniment mieux. Je n’écoutai rien, je ne cherchai qu’à vaincre ; deux nouveaux rouleaux y réussirent, et nous nous mimes dès l’instant à l’ouvrage. Les deux bras furent impitoyablement cassés. Les religieuses appellées, le projet du transport de la sainte approuvé, il ne fut plus question que d’agir. Ce fut alors que j’écrivis le billet convenu à Léonore ; je lui recommandai de se trouver le soir même à l’entrée de la chapelle de Sainte Ultrogote avec le moins de vêtemens possible, parce que j’en avois de sanctifiés à lui fournir, dont la vertu magique serait de la faire aussi-tôt disparoître du couvent. Léonore, ne me comprenant point, vint aussi-tôt me trouver chez ma tante. Comme nous avions ménagé nos rendez-vous, ils n’étonnèrent personne. On nous laissa seuls un instant, et j’expliquai tout le mystère. Le premier mouvement de Léonore fut de rire. L’esprit qu’elle avait ne s’arrangeant pas avec le bigotisme, elle ne vit d’abord rien que de très-plaisant au projet de lui faire prendre la place d’une statue miraculeuse ; mais la réflexion refroidit bientôt sa gaîté… Il fallait passer la nuit là… Quelque chose pouvait s’entendre ; les Nonnes… Celles, du moins, qui couchaient près de cette chapelle, n’avaient qu’à s’imaginer que le bruit qui en venait, était occasionné par la Sainte, furieuse de son changement ; elles n’avaient qu’à venir 250 examiner, découvrir… Nous étions perdus ; dans le transport, pouvait-elle répondre d’un mouvement ?… Et si on levait le drap, dont elle serait couverte… Si enfin… Et mille objections, toutes plus raisonnables les unes que les autres, mais que je détruisis d’un seul mot, en assurant Léonore qu’il y avait un Dieu pour les amans, et que ce Dieu imploré par nous, accomplirait infailliblement nos vœux, sans que nul obstacle vint en troubler l’effet. Léonore se rendit, personne ne couchait dans sa chambre ; c’était le plus essentiel. J’avais écrit à la femme qui m’avait accompagné de Paris, de se trouver le lendemain, de très grand matin, chez le sculpteur, dont je lui envoyais l’adresse ; d’apporter des habits convenables pour une jeune personne presque nue, qu’on lui remettrait, et de l’emmener aussi-tôt à l’auberge où nous étions descendus, de demander des chevaux de poste pour neuf heures précises du matin ; que je serais sans faute de retour à cette heure, et que nous partirions de suite. Tout allant à merveille de ce côté, je ne m’occupai plus que des projets intérieurs ; c’est-à-dire des plus difficiles, sans doute. Léonore prétexta un mal de tête, afin d’avoir le droit de se retirer de meilleure heure, et dès qu’on la crut couchée, elle sortit, et vint me trouver dans la chapelle, où j’avais l’air d’être en méditation. Elle s’y mit comme moi ; nous laissames étendre toutes les nonnes sur leurs saintes couches, et dès que nous les supposames ensevelies dans les bras du sommeil, nous commençames à briser et à réduire en poudre 251 la miraculeuse statue, ce qui nous fut fort aisé, vu l’état dans lequel elle était. J’avais un grand sac, tout prêt, au fond duquel étaient placées quelques grosses pierres. Nous mimes dedans les débris de la sainte, et j’allai promptement jetter le tout dans un puits. Léonore, peu vêtue, s’affubla aussitôt des parures de Sainte-Ultrogote ; je l’arrangeai dans la situation penchée, où le sculpteur l’avait mise, pour la travailler. Je lui emmaillotai les bras, je mis à côté d’elle, ceux de bois, que nous avions cassé la veille, et après lui avoir donné un baiser… Baiser délicieux, dont l’effet fut sur moi bien plus puissant que les miracles de toutes les Saintes du Ciel ; je fermai le temple où reposait ma déesse, et me retirai tout rempli de son culte. Le lendemain, de grand matin, le sculpteur entra, suivi d’un de ses élèves, tous deux munis d’un drap. Ils le jetterent sur Léonore, avec tant de promptitude et d’adresse, qu’une nonne qui les éclairait ne put rien découvrir ; l’artiste aidé de son garçon, emporta la prétendue Sainte ; ils sortirent, et Léonore reçue par la femme qui l’attendait, se trouva à l’auberge indiquée, sans avoir éprouvé d’obstacle à son évasion. J’avais prévenu de mon départ. Il n’étonna personne. J’affectai, au milieu de ces dames, d’être surpris de ne point voir Léonore, on me dit qu’elle était malade. Très en repos sur cette indisposition, je ne montrai qu’un intérêt médiocre. Ma tante, pleinement persuadée que nous nous étions fait nos adieux mystérieusement la veille, ne s’étonna point de ma froideur, et je ne pensai plus qu’à revoler avec empressement, où m’attendait l’objet de tous mes vœux. 252 Cette chère fille avait passé une nuit cruelle, toujours entre la crainte et l’espérance ; son agitation avait été extrême ; pour achever de l’inquiéter encore plus, une vieille religieuse était venue pendant la nuit prendre congé de la Sainte ; elle avait marmotté plus d’une heure, ce qui avait presqu’empêché Léonore de respirer ; et à la fin des patenotres, la vieille bégueule en larmes avait voulu la baiser au visage ; mais mal éclairée, oubliant sans doute le changement d’attitude de la statue, son acte de tendresse s’était porté vers une partie absolument opposée à la tête ; sentant cette partie couverte, et imaginant bien qu’elle se trompait, la vieille avait palpé pour se convaincre encore mieux de son erreur. Léonore extrêmement sensible, et chatouillée dans un endroit de son corps dont jamais nulle main ne s’était approchée, n’avait pu s’empêcher de tressaillir ; la nonne avait pris le mouvement pour un miracle ; elle s’était jettée à genoux ; sa ferveur avait redoublé ; mieux guidée dans ses nouvelles recherches, elle avait réussi à donner un tendre baiser sur le front de l’objet de son idolâtrie, et s’était enfin retirée. Après avoir bien ri de cette aventure, nous partîmes, Léonore, la femme que j’avais amenée de Paris, un laquais et moi ; il s’en fallut de bien peu que nous ne fissions naufrage dès le premier jour. Léonore fatiguée, voulut s’arrêter dans une petite ville qui n’était pas à dix lieues de la nôtre : nous descendîmes dans une auberge ; à peine y étions-nous, qu’une voiture en poste s’arrêta pour y dîner comme nous… C’était mon père ; il revenait d’un de ses châteaux ; il retournait à la ville, l’esprit bien loin de ce qui s’y passait. Je 253 frémis encore quand je pense à cette rencontre ; il monte ; on l’établit dans une chambre absolument voisine de la nôtre ; là, ne croyant plus pouvoir lui échapper, je fus prêt vingt fois à aller me jetter à ses pieds pour tâcher d’obtenir le pardon de mes fautes ; mais je ne le connaissais pas assez pour prévoir ses résolutions, je sacrifiais entièrement Léonore par cette démarche ; je trouvai plus à propos de me déguiser et de partir fort vite. Je fis monter l’hôtesse ; je lui dis que le hasard venait de faire arriver chez elle un homme à qui je devais deux cents louis ; que ne me trouvant ni en état, ni en volonté de le payer à présent, je la priai de ne rien dire, et de m’aider même au déguisement que j’allais prendre pour échapper à ce créancier. Cette femme, qui n’avait aucun intérêt à me trahir, et à laquelle je payai généreusement notre dépense, se prêta de tout son cœur à la plaisanterie ; Léonore et moi nous changeâmes d’habit, et nous passâmes ainsi tous deux effrontément devant mon père, sans qu’il lui fût possible de nous reconnaître, quelqu’attention qu’il eût l’air de prendre à nous. Le risque que nous venions de courir décida Léonore à moins écouter l’envie qu’elle avait de s’arrêter par-tout, et notre projet étant de passer en Italie, nous gagnâmes Lyon d’une traite. Le ciel m’est témoin que j’avais respecté jusqu’alors la vertu de celle dont je voulais faire ma femme ; j’aurais cru diminuer le prix que j’attendais de l’hymen, si j’avais permis à l’amour de le cueillir. Une difficulté bien mal entendue détruisit notre mutuelle délicatesse, et la grossière imbécillité du refus de ceux que nous fûmes implorer, pour prévenir le crime, fut positivement ce qui nous y plongea tous deux[2] . Ô 254 ministres du ciel ! ne sentirez-vous donc jamais qu’il y a mille cas où il vaut mieux se prêter à un petit mal, que d’en occasionner un grand, et que cette futile approbation de votre part, à laquelle on veut bien se prêter, est pourtant bien moins importante que tous les dangers qui peuvent résulter du refus. Un grand Vicaire de l’Archevêque, auquel nous nous adressâmes, nous renvoya avec dureté ; trois Curés de cette ville nous firent éprouver les mêmes désagrémens, quand Léonore et moi, justement irrités de cette odieuse rigueur, résolûmes de ne prendre que Dieu pour témoin de nos sermens, et de nous croire aussi bien mariés en l’invoquant aux pieds de ses autels, que si tout le sacerdoce romain eût revêtu notre hymen de ses formalités ; c’est l’ame, c’est l’intention que l’Éternel desire, et quand l’offrande est pure, le médiateur est inutile. Léonore et moi, nous nous transportâmes à la Cathédrale, et là, pendant le sacrifice de la messe, je pris la main de mon amante, je lui jurai de n’être jamais qu’à elle, elle en fit autant ; nous nous soumîmes tous deux à la vengeance du Ciel, si nous trahissions nos sermens ; nous nous protestâmes de faire approuver notre hymen dès que nous en aurions le pouvoir, et dès le même jour la plus charmante des femmes me rendit le plus heureux des époux. Mais ce Dieu que nous venions d’implorer avec tant de zèle, n’avait pas envie de laisser durer notre bonheur : vous allez bientôt voir par quelle affreuse catastrophe il lui plut d’en troubler le cours. 255 Nous gagnâmes Venise sans qu’il nous arrivât rien d’intéressant ; j’avais quelque envie de me fixer dans cette ville, le nom de Liberté, de République, séduit toujours les jeunes gens ; mais nous fûmes bientôt à même de nous convaincre, que si quelque ville dans le monde est digne de ce titre, ce n’est assurément pas celle-là, à moins qu’on ne l’accorde à l’État que caractérise la plus affreuse oppression du peuple, et la plus cruelle tyrannie des grands. Nous nous étions logés à Venise sur le grand canal, chez un nommé Antonio, qui tient un assez bon logis, aux armes de France, près le pont de Rialto ; et depuis trois mois, uniquement occupés de visiter les beautés de cette ville flottante, nous n’avions encore songé qu’aux plaisirs ; hélas ! l’instant de la douleur arrivait, et nous ne nous en doutions point. La foudre grondait déjà sur nos têtes, quand nous ne croyions marcher que sur des fleurs. Venise est entourée d’une grande quantité d’isles charmantes, dans lesquelles le citadin aquatique quittant ses lagunes empestées, va respirer de tems en tems quelques atômes un peu moins mal sains. Fidèles imitateurs de cette conduite, et l’isle de Malamoco plus agréable, plus fraîche qu’aucune de celles que nous avions vues, nous attirant davantage, il ne se passait guères de semaines que Léonore et moi n’allassions y dîner deux ou trois fois. La maison que nous préférions était celle d’une veuve dont on nous avait vanté la sagesse ; pour une légère somme, elle nous apprêtait un repas honnête, et nous avions de plus tout le jour la jouissance de son joli jardin. Un superbe figuier ombrageait une partie de cette charmante promenade ; Léonore, très- 256 friande du fruit de cet arbre, trouvait un plaisir singulier à aller goûter sous le figuier même, et à choisir là tour-à-tour les fruits qui lui paraissaient les plus mûrs. Un jour… ô fatale époque de ma vie !… Un jour que je la vis dans la grande ferveur de cette innocente occupation de son âge, séduit par un motif de curiosité, je lui demandai la permission de la quitter un moment, pour aller voir, à quelques milles de là, une abbaye célèbre, par les morceaux fameux du Titien et de Paul Véronèse, qui s’y conservaient avec soin. Émue d’un mouvement dont elle ne parut pas être maîtresse, Léonore me fixa. Eh bien ! me dit-elle, te voilà déjà mari ; tu brûles de goûter des plaisirs sans ta femme… Où vas-tu, mon ami ; quel tableau peut donc valoir l’original que tu possedes ? — Aucun assurément, lui dis-je, et tu en es bien convaincue ; mais je sais que ces objets t’amusent peu ; c’est l’affaire d’une heure ; et ces présens superbes de la nature, ajoutai-je, en lui montrant les figues, sont bien préférables aux subtilités de l’art, que je désire aller admirer un instant… Vas, mon ami, me dit cette charmante fille, je saurai être une heure sans toi, et se rapprochant de son arbre : vas, cours à tes plaisirs, je vais goûter les miens… Je l’embrasse, je la trouve en larmes… Je veux rester, elle m’en empêche ; elle dit que c’est un léger moment de faiblesse, qu’il lui est impossible de vaincre. Elle exige que j’aille où la curiosité m’appelle, m’accompagne au bord de la gondole, m’y voit monter, reste au rivage, pendant que je m’éloigne, pleure encore, au bruit des premiers coups de rames, et rentre à mes yeux, dans le jardin. Qui m’eût dit, que tel était l’instant qui allait nous séparer ! et que dans un océan 257 d’infortune, allaient s’abîmer nos plaisirs… Eh quoi, interrompit ici madame de Blamont ; vous ne faites donc que de vous réunir ? Il n’y a que trois semaines que nous le sommes, madame, répondit Sainville, quoiqu’il y ait trois ans que nous ayons quitté notre patrie. — Poursuivez, poursuivez, Monsieur ; cette catastrophe annonce deux histoires, qui promettent bien de l’intérêt. Ma course ne fut pas longue, reprit Sainville ; les pleurs de Léonore m’avaient tellement inquiété, qu’il me fut impossible de prendre aucun plaisir à l’examen que j’étais allé faire. Uniquement occupé de ce cher objet de mon cœur, je ne songeais plus qu’à venir la rejoindre. Nous atteignons le rivage…… Je m’élance…… Je vole au jardin…, et au lieu de Léonore, la veuve, la maîtresse du logis se jette vers moi, toute en larmes… me dit qu’elle est désolée, qu’elle mérite toute ma colère… Qu’à peine ai-je été à cent pas du rivage, qu’une gondole, remplie de gens qu’elle ne connaît pas, s’est approchée de sa maison, qu’il en est sorti six hommes masqués, qui ont enlevé Léonore, l’ont transportée dans leur barque, et se sont éloignés avec rapidité, en gagnant la haute mer… Je l’avoue, ma première pensée fut de me précipiter sur cette malheureuse, et de l’abattre d’un seul coup à mes pieds. Retenu par la faiblesse de son sexe, je me contentai de la saisir au col, et de lui dire, en colère, qu’elle eût à me rendre ma femme, ou que j’allais l’étrangler à l’instant… Exécrable pays, m’écriai-je, voilà donc la justice qu’on rend dans cette fameuse république ! Puisse le ciel m’anéantir et m’écraser à l’instant avec elle, si je ne retrouve pas celle qui m’est chère… À peine ai-je prononcé ces mots, que je suis 258 entouré d’une troupe de sbires ; l’un d’eux s’avance vers moi, me demande si j’ignore qu’un étranger ne doit, à Venise, parler du gouvernement en quoi que ce puisse être ; scélérat, répondis-je, hors de moi, il en doit dire et penser le plus grand mal, quand il y trouve le droit des gens et l’hospitalité aussi cruellement violés… Nous ignorons ce que vous voulez dire, répondit l’alguasil ; mais ayez pour agréable de remonter dans votre gondole, et de vous rendre sur-le-champ prisonnier dans votre auberge, jusqu’à ce que la république ait ordonné de vous. Mes efforts devenaient inutiles, et ma colère impuissante ; je n’avais plus pour moi que des pleurs, qui n’attendrissaient personne, et des cris qui se perdaient dans l’air. On m’entraîne. Quatre de ces vils fripons m’escortent, me conduisent dans ma chambre, me consignent à Antonio, et vont rendre compte de leur scélératesse. C’est ici où les paroles manquent au tableau de ma situation ! Et comment vous rendre, en effet, ce que j’éprouvai, ce que je devins, quand je vis cet appartement, duquel je venais de sortir, depuis quelques heures, libre et avec ma Léonore, et dans lequel je rentrais prisonnier, et sans elle. Un sentiment pénible et sombre succéda bientôt à ma rage… Je jettai les yeux sur le lit de mon amante, sur ses robes, sur ses ajustemens, sur sa toilette ; mes pleurs coulaient avec abondance, en m’approchant de ces différentes choses. Quelquefois, je les observais avec le calme de la stupidité. L’instant d’après, je me précipitais dessus avec le délire de l’égarement… La voilà, me disais-je, elle est ici… Elle repose… Elle va s’habiller… Je l’entends ; 259 mais trompé par une cruelle illusion, qui ne faisait qu’irriter mon chagrin, je me roulais au milieu de la chambre ; j’arrosais le plancher de mes larmes, et faisais retentir la voûte de mes cris. Ô Léonore ! Léonore ! c’en est donc fait, je ne te verrai plus… Puis, sortant, comme un furieux, je m’élançais sur Antonio, je le conjurais d’abréger ma vie ; je l’attendrissais par ma douleur ; je l’effrayais par mon désespoir. Cet homme, avec l’air de la bonne foi, me conjura de me calmer ; je rejettai d’abord ses consolations : l’état dans lequel j’étais permettait-il de rien entendre… Je consentis enfin à l’écouter. — Soyez pleinement en repos sur ce qui vous regarde, me dit-il ; je ne prévois qu’un ordre de vous retirer dans vingt-quatre heures des terres de la république, elle n’agira sûrement pas plus sévèrement avec vous. — Eh ! que m’importe ce que je deviendrai ; c’est Léonore que je veux, c’est elle que je vous demande. — Ne vous imaginez pas qu’elle soit à Venise ; le malheur dont elle est victime est arrivé à plusieurs autres étrangères, et même à des femmes de la ville : il se glisse souvent dans le canal des barques turques ; elles se déguisent, on ne les reconnaît point ; elles enlèvent des proies pour le serrail, et quelques précautions que prenne la république, il est impossible d’empêcher cette piraterie. Ne doutez point que ce ne soit là le malheur de votre Léonore : la veuve du jardin de Malamoco n’est point coupable, nous la connaissons tous pour une honnête femme ; elle vous plaignait de bonne foi, et peut-être que, sans votre emportement, vous en eussiez appris davantage. Ces isles, continuellement remplies d’étrangers, le sont 260 également d’espions, que la République y entretient ; vous avez tenu des propos, voilà la seule raison de vos arrêts. — Ces arrêts ne sont pas naturels, et votre gouvernement sait bien ce qu’est devenue celle que j’aime ; ô mon ami ! faitesla-moi rendre, et mon sang est à vous. — Soyez franc, est-ce une fille enlevée en France ? Si cela est, ce qui vient de se faire pourrait bien être l’ouvrage des deux Cours ; cette circonstance changerait absolument la face des choses… Et me voyant balbutier : — Ne me cachez rien, poursuit Antonio, apprenez-moi ce qui en est, je vole à l’instant m’informer ; soyez certain qu’à mon retour je vous apprendrai si votre femme a été enlevée par ordre ou par surprise. — Eh bien ! répondis-je avec cette noble candeur de la jeunesse, qui, toute honorable qu’elle est, ne sert pourtant qu’à nous faire tomber dans tous les pièges qu’il plaît au crime de nous tendre… Eh bien ! je vous l’avoue, elle est ma femme, mais à l’insçu de nos parens. — Il suffit, me dit Antonio, dans moins d’une heure vous saurez tout… Ne sortez point, cela gâterait vos affaires, cela vous priverait des éclaircissemens que vous avez droit d’espérer. Mon homme part et ne tarde pas à reparaître. On ne se doute point, me dit-il, du mystère de votre intrigue ; l’Ambassadeur ne sait rien, et notre République nullement fondée à avoir les yeux sur votre conduite, vous aurait laissé toute votre vie tranquille sans vos blasphêmes sur son gouvernement ; Léonore est donc sûrement enlevée par une barque turque ; elle était guettée depuis un mois ; il y avait dans le canal six petits bâtimens armés qui l’escortaient, et qui sont déjà à plus de vingt lieues en mer. Nos gens ont 261 couru, ils ont vu, mais il leur a été impossible de les atteindre. On va venir vous apporter les ordres du Gouvernement, obéissez-y ; calmez-vous, et croyez que j’ai fait pour vous tout ce qui pouvait dépendre de moi. À peine Antonio eut-il effectivement cessé de me donner ces cruelles lumières, que je vis entrer ce même chef des Sbires qui m’avait arrêté ; il me signifia l’ordre de partir dès le lendemain au matin ; il m’ajouta que, sans la raison que j’avais effectivement de me plaindre, on n’en aurait pas agi avec autant de douceur ; qu’on voulait bien pour ma consolation me certifier que cet enlèvement ne s’était point fait par aucun malfaiteur de la République, mais uniquement par des barques des Dardanelles, qui se glissaient ainsi dans la mer adriatique, sans qu’il fût possible d’arrêter leurs désordres, quelques précautions que l’on pût prendre… Le compliment fait, mon homme se retira, en me priant de lui donner quelques sequins pour l’honnêteté qu’il avait eue de ne me consigner que dans mon hôtel, pendant qu’il pouvait me conduire en prison. J’étais infiniment plus tenté, je l’avoue, d’écraser ce coquin, que de lui donner pour boire, et j’allai le faire sans doute, quand Antonio me devinant, s’approcha de moi, et me conjura de satisfaire cet homme. Je le fis, et chacun s’étant retiré, je me replongeai dans l’affreux désespoir qui déchirait mon ame… À peine pouvais-je réfléchir, jamais un dessein constant ne parvenait à fixer mon imagination ; il s’en présentait vingt à-la-fois, mais aussitôt rejettés que conçus ; ils faisaient à l’instant place à mille autres dont l’exécution était impossible. Il faut avoir connu une telle situation pour 262 en juger, et plus d’éloquence que moi pour la peindre. Enfin, je m’arrêtai au projet de suivre Léonore, de la devancer si je pouvais à Constantinople, de la payer de tout mon bien au barbare qui me la ravissait, et de la soustraire au prix de mon sang, s’il le fallait, à l’affreux sort qui lui était destiné. Je chargeai Antonio de me fréter une felouque ; je congédiai la femme que nous avions amené, et la récompensai sur le serment qu’elle me fit que je n’aurais jamais rien à craindre de son indiscrétion. La felouque se trouva prête le lendemain au matin, et vous jugez si c’est avec joie que je m’éloignai de ces perfides bords. J’avais 15 hommes d’équipage, le vent était bon ; le surlendemain, de bonne heure, nous aperçûmes la pointe de la fameuse citadelle de Corfou, fière rivale de Gibraltar, et peut-être aussi imprenable que cette célèbre clef de l’Europe[3] ; le cinquième jour nous doublâmes le Cap de Morée, nous entrâmes dans l’Archipel, et le septième au soir, nous touchâmes Pera. Aucun bâtiment, excepté quelques barques de pêcheurs de Dalmatie, ne s’était offert à nous durant la traversée ; nos yeux avaient eu beau se tourner de toutes parts, rien d’intéressant ne les avait fixés… Elle a trop d’avance, me disais-je, il y a long-tems qu’elle est arrivée… Ô ciel ! elle est déjà dans les bras d’un monstre que je redoute… je ne parviendrai jamais à l’en arracher. Le Comte de Fierval était pour lors Ambassadeur de notre Cour à la Porte ; je n’avais aucune liaison avec lui ; en eusséje eu d’ailleurs, aurai-je osé me découvrir ? C’était pourtant 263 le seul être que je pusse implorer dans mes malheurs, le seul dont je pusse tirer quelqu’éclaircissement : je fus le trouver, et lui laissant voir ma douleur, ne lui cachant aucune circonstance de mon aventure, ne lui déguisant que mon nom et celui de ma femme, je le conjurai d’avoir quelque pitié de mes maux, et de vouloir bien m’être utile, ou par ses actions, ou par ses conseils. Le Comte m’écouta avec toute l’honnêteté, avec tout l’intérêt que je devais attendre d’un homme de ce caractère… Votre situation est affreuse, me dit-il ; si vous étiez en état de recevoir un conseil sage, je vous donnerais celui de retourner en France, de faire votre paix avec vos parens, et de leur apprendre le malheur épouvantable qui vous est arrivé. — Et le puis-je, Monsieur, lui dis-je ; puis-je exister où ne sera pas ma Léonore ? Il faut que je la retrouve, ou que je meure. — Eh bien ! me dit le Comte, je vais faire pour vous tout ce que je pourrai… peut-être plus que ne devrait me le permettre ma place… Avez-vous un portrait de Léonore ? — En voici un assez ressemblant, autant au moins qu’il est possible à l’art d’atteindre à ce que la nature a de plus parfait. — Donnez-le-moi : demain matin à cette même heure, je vous dirai si votre femme est dans le serrail. Le Sultan m’honore de ses bontés : je lui peindrai le désespoir d’un homme de ma nation ; il me dira s’il possède ou non cette femme ; mais réfléchissez-y bien, peut-être allez-vous accroître votre malheur : s’il l’a, je ne vous réponds pas qu’il me la rende… Juste ciel ! elle serait dans ces murs, et je ne pourrais l’en arracher… Oh ! Monsieur, que me dites-vous ? peut-être aimerai-je mieux l’incertitude. — Choisissez. 264 — Agissez, Monsieur, puisque vous voulez bien vous intéresser à mes malheurs ; agissez : et si le Sultan possède Léonore, s’il se refuse à me la rendre, j’irai mourir de douleur aux pieds des murs de son serrail ; vous lui ferez savoir ce que lui coûte sa conquête ; vous lui direz qu’il ne l’achète qu’aux dépends de la vie d’un infortuné. Le comte me serra la main, partagea ma douleur, la respecta et la servit, bien différent en cela de ces ministres ordinaires, qui, tout bouffis d’une vaine gloire, accordent à peine à un homme le tems de peindre ses malheurs, le repoussent avec dureté, et comptent au rang de leurs momens perdus ceux que la bienséance les oblige à prêter l’oreille aux malheureux. Gens en place, voilà votre portrait : vous croyez nous en imposer en alléguant sans cesse une multitude d’affaires, pour prouver l’impossibilité de vous voir et de vous parler ; ces détours, trop absurdes, trop usés pour nous tromper encore, ne sont bons qu’à vous faire mépriser ; ils ne servent qu’à faire médire de la nation, qu’à dégrader son gouvernement. Ô France ! tu t’éclaireras un jour, je l’espère : l’énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la tyrannie, et foulant à tes pieds les scélérats qui servent l’un et l’autre, tu sentiras qu’un peuple libre par la nature et le génie, ne doit être gouverné que par lui-même[4] . Dès le même soir, le comte de Fierval me fit dire qu’il avait à me parler, j’y courus. — Vous pouvez, me dit-il, être parfaitement sûr que Léonore n’est point au serrail ; elle n’est 265 même point à Constantinople. Les horreurs qu’on a mis à Venise sur le compte de cette Cour n’existent plus : depuis des siècles on ne fait point ici le métier de corsaire ; un peu plus de réflexion m’aurait fait vous le dire, si j’eusse été occupé d’autre chose, quand vous m’en avez parlé, que du plaisir de vous être utile. À supposer que Venise ne vous en a point imposé sur le fait, et que réellement Léonore ait été enlevée par des barques déguisées, ces barques appartiennent aux États Barbaresques, qui se permettent quelquefois ce genre de piraterie ; ce n’est donc que là qu’il vous sera possible d’apprendre quelque chose. Voilà le portrait que vous m’avez confié ; je ne vous retiens pas plus long-tems dans cette Capitale. — Si vos parens faisaient des recherches, si l’on m’envoyait quelques ordres, je serais obligé de changer la satisfaction réelle que je viens d’éprouver en vous servant, contre la douleur de vous faire peut-être arrêter… Éloignez-vous… Si vous poursuivez vos recherches, dirigezles sur les côtes d’Afrique… Si vous voulez mieux faire, retournez en France, il sera toujours plus avantageux pour vous de faire la paix avec vos parens, que de continuer à les aigrir par une plus longue absence. Je remerciai sincèrement le Comte, et à la fin de son discours m’ayant fait sentir qu’il serait plus prudent à moi de lui déguiser mes projets, que de lui en faire part… que peutêtre même il desirait que j’agisse ainsi ; je le quittai, le comblant des marques de ma reconnaissance, et l’assurant que j’allais réfléchir à l’un ou l’autre des plans que son honnêteté me conseillait. 266 Je n’avais ni payé, ni congédié ma felouque ; je fis venir le patron, je lui demandai s’il était en état de me conduire à Tunis. « Assurément, me dit-il, à Alger, à Maroc, sur toute la côte d’Afrique, votre Excellence n’a qu’à parler ». Trop heureux dans mon malheur de trouver un tel secours ; j’embrassai ce marinier de toute mon ame. — Ô brave homme ! lui dis-je avec transport… ou il faut que nous périssions ensemble, ou il faut que nous retrouvions Léonore. Il ne fut pourtant pas possible de partir, ni le lendemain, ni le jour d’après : nous étions dans une saison où ces parages sont incertains ; le tems était affreux ; nous attendîmes. Je crus inutile de paraître davantage chez le Ministre de France… Que lui dire ? Peut-être même le servais-je en n’y reparaissant plus. Le ciel s’éclaircit enfin, et nous nous mîmes en mer ; mais ce calme n’était que trompeur : la mer ressemble à la fortune, il ne faut jamais se défier autant d’elle, que quand elle nous rit le plus. À peine eûmes-nous quitté l’Archipel, qu’un vent impétueux troublant la manœuvre des rames, nous contraignit à faire de la voile ; la légèreté du bâtiment le rendit bientôt le jouet de la tempête, et nous fûmes trop heureux de toucher Malte le lendemain sans accident. Nous entrâmes sous le fort Saint-Elme dans le bassin de la Valette, ville bâtie par le Commandeur de ce nom en 1566. Si j’avais pu penser à autre chose qu’à Léonore, j’aurais sans doute remarqué la beauté des fortifications de cette place, que l’art et la nature rendent absolument imprenables. Mais je ne m’occupai qu’à prendre vîte un logement dans la ville, en attendant que nous puissions repartir avec plus de 267 promptitude encore, et cela devenant impossible pour le même soir, je me résolus à passer la nuit dans le cabaret où nous étions. Il était environ neuf heures du soir, et j’allais essayer de trouver quelques instans de repos, lorsque j’entendis beaucoup de bruit dans la chambre à côté de la mienne. Les deux pièces n’étant séparées que par quelques planches mal jointes, il me fut aisé de tout voir et de tout entendre. J’écoute… j’observe… quel singulier spectacle s’offre à mes regards ! trois hommes, qui me paraissent Vénitiens, placèrent dans cette chambre une grande caisse couverte de toile cirée ; dès que ce meuble est apporté, celui qui paraît être le chef s’enferme seul, lève la toile qui couvre la caisse, et je vois une bière. — Ô malheureux ! s’écrie cet homme, je suis perdu ; elle est morte… elle n’a plus de mouvement… Ce personnage est-il fou, me dis-je à moi-même… Eh quoi ! il s’étonne qu’il y ait un mort dans ce cercueil !… Mais pourquoi ce meuble funèbre, continué-je. Quelle apparence qu’il fut là, s’il ne contenait un mort ! et mes réflexions font place à la plus grande surprise, quand je vois celui qui avait parlé ouvrir la bière, et en retirer dans ses bras le corps d’une femme ; comme elle était habillée, je reconnus bientôt qu’elle n’était qu’en syncope, et qu’elle avait sûrement été mise en vie dans ce cercueil. — Ah ! je le savais bien, continua le personnage, je le savais bien qu’elle ne résisterait pas là-dedans à la tempête ; quel besoin de la laisser dans cette position, dès que nous étions sûrs de n’être pas suivis… Ô juste ciel !… et pendant ce tems-là, il déposait cette femme sur un lit ; il lui tâtait le poulx, et s’apercevant sans doute 268 qu’il avait encore du mouvement, il sauta de joie. — Jour heureux ! s’écria-t-il, elle n’est qu’évanouie !…… Fille charmante, je ne serai point privé des plaisirs que j’attends de toi ; je te sommerai de ta parole, tu seras ma femme, et mes peines ne seront pas perdues… Cet homme sortit en mêmetems d’une petite caisse, des flacons, des lancettes, et se préparait à donner toutes sortes de secours à cette infortunée, dont la situation où elle avait été placée m’avait toujours empêché de distinguer les traits. J’en étais là de mon examen, très-curieux de découvrir la suite de cette aventure, lorsque le patron de ma felouque entra brusquement dans ma chambre. — Excellence, me ditil, ne vous couchez pas, la lune se lève, le tems est beau, nous dînons demain à Tunis, si votre Excellence veut se dépêcher. Trop occupé de mon amour, trop rempli du seul désir d’en retrouver l’objet, pour perdre à une aventure étrangère les momens destinés à Léonore, je laisse là ma belle évanouie, et vole au plutôt sur mon bâtiment : les rames gémissent ; le tems fraîchit ; la lune brille ; les matelots chantent, et nous sommes bientôt loin de Malte… Malheureux que j’étais ! où nous entraîne la fatalité de notre étoile… Ainsi que le chien infortuné de la fable, je laissais la proie pour courir après l’ombre ; j’allais m’exposer à mille nouveaux dangers pour découvrir celle que le hasard venait de mettre dans mes mains. Ô grand Dieu ! s’écria madame de Blamont, quoi ! Monsieur, la belle morte était votre Léonore ? — Oui, 269 madame, je lui laisse le soin de vous apprendre elle-même ce qui l’avait conduite là… Permettez que je continue ; peut-être verrez-vous encore la fortune ennemie se jouer de moi avec les mêmes caprices ; peut-être me verrez-vous encore, toujours faible, toujours occupé de ma profonde douleur, fuir la prospérité qui luit un instant, pour voler où m’entraîne malgré moi la sévérité de mon sort. Nous commencions avec l’aurore à découvrir la terre ; déjà le Cap Bon s’offrait à nos regards, quand un vent d’Est s’élevant avec fureur, nous permit à peine de friser la côte d’Afrique, et nous jetta avec une impétuosité sans égale vers le détroit de Gibraltar ; la légèreté de notre bâtiment le rendait avec tant de facilité la proie de la tempête, que nous ne fûmes pas quarante heures à nous trouver en travers du détroit. Peu accoutumés à de telles courses sur des barques si frêles, nos matelots se croyaient perdus ; il n’était plus question de manœuvres, nous ne pouvions que carguer à la hâte une mauvaise voile déjà toute déchirée, et nous abandonner à la volonté du Ciel, qui, s’embarrassant toujours assez peu du vœu des hommes, ne les sacrifie pas moins, malgré leurs inutiles prières, à tout ce que lui inspire la bizarrerie de ses caprices. Nous passâmes ainsi le détroit, non sans risquer à chaque instant d’échouer contre l’une ou l’autre terre ; semblables à ces débris que l’on voit, errants au hasard et tristes jouets des vagues, heurter chaque écueil tour-à-tour, si nous échappions au naufrage sur les côtes d’Afrique, ce n’était que pour le craindre encore plus sur les rives d’Espagne. 270 Le vent changea sitôt que nous eûmes débouqué le détroit ; il nous rabattit sur la côte occidentale de Maroc, et cet empire étant un de ceux où j’aurais continué mes recherches, à supposer qu’elles se fussent trouvées infructueuses dans les autres États barbaresques, je résolus d’y prendre terre. Je n’avais pas besoin de le desirer, mon équipage était las de courir : le patron m’annonça dès que nous fûmes au port de Salé, qu’à moins que je ne voulusse revenir en Europe, il ne pouvait pas me servir plus long-tems ; il m’objecta que sa felouque peu faite à quitter les ports d’Italie, n’était pas en état d’aller plus loin, et que j’eusse à le payer ou à me décider au retour. — Au retour, m’écriai-je, eh ! ne sais-tu donc pas que je préférerais la mort à la douleur de reparaître dans ma patrie sans avoir retrouvé celle que j’aime. Ce raisonnement fait pour un cœur sensible, eut peu d’accès sur l’ame d’un matelot, et le cher patron, sans en être ému, me signifia qu’en ce cas il fallait prendre congé l’un de l’autre. — Que devenir ! Était-ce en Barbarie où je devais espérer de trouver justice contre un marinier Vénitien ? Tous ces genslà, d’ailleurs, se tiennent d’un bout de l’Europe à l’autre : il fallut se soumettre, payer le patron, et s’en séparer. Bien résolu de ne pas rendre ma course inutile dans ce royaume, et d’y poursuivre au moins les recherches que j’avais projettées, je louai des mulets à Salé, et m’étant rendu à Mekinés, lieu de résidence de la Cour, je descendis chez le Consul de France : je lui exposai ma demande. — Je vous plains, me répondit cet homme, dès qu’il m’eût entendu, et vous plains d’autant plus, que votre femme, fût-elle au sérail, il serait impossible au roi de France même, de la découvrir ; 271 cependant, il n’est pas vraisemblable que ce malheur ait eu lieu : il est extrêmement rare que les corsaires de Maroc aillent aujourd’hui dans l’Adriatique ; il y a peut-être plus de trente ans qu’ils n’y ont pris terre : les marchands qui fournissent le harem ne vont acheter des femmes qu’en Georgie ; s’ils font quelques vols, c’est dans l’Archipel, parce que l’Empereur est très-porté pour les femmes grecques, et qu’il paie au poids de l’or tout ce qu’on lui amène au-dessous de 12 ans de ces contrées. Mais il fait trèspeu de cas des autres Européennes, et je pourrais, continua-til, vous assurer d’après cela presque aussi certainement que si j’avais visité le sérail, que votre divinité n’y est point. Quoi qu’il en soit, allez vous reposer, je vous promets de faire des recherches ; j’écrirai dans les ports de l’Empire, et peut-être au moins découvrirons-nous si elle a côtoyé ces parages. Trouvant cet avis raisonnable, je m’y conformai, et fus essayer de prendre un peu de repos, s’il était possible que je pusse le trouver au milieu des agitations de mon cœur. Le consul fut huit jours sans me rien apprendre ; il vint enfin me trouver au commencement du neuvième : votre femme, me dit-il, n’est sûrement pas venue dans ce pays ; j’ai le signalement de toutes celles qui y ont débarqué depuis l’époque que vous m’avez cité, rien dans tout ce que j’ai ne ressemble à ce qui vous intéresse. Mais le lendemain de votre arrivée, un petit bâtiment anglais, battu de la tempête, a relâché dix heures à Safie ; il a mis ensuite à la voile pour le Cap ; il avait dans son bâtiment une jeune Française de l’âge que vous m’avez dépeint, brune, de beaux cheveux, et de 272 superbes yeux noirs ; elle paraissait être extrêmement affligée : on n’a pu me dire, ni avec qui elle était, ni quel paraissait être l’objet de son voyage ; ce peu de circonstances est tout ce que j’ai su, je me hâte de vous en faire part, ne doutant point que cette Française, si conforme au portrait que vous m’avez fait voir, ne soit celle que vous cherchez. — Ah ! monsieur, m’écriai-je, vous me donnez à-la-fois et la vie et la mort ; je ne respirerai plus que je n’aie atteint ce maudit bâtiment ; je n’aurai pas un moment de repos que je ne sois instruit des raisons qui lui font emporter celle que j’adore au fond de l’univers. Je priai en même-tems cet homme honnête de me fournir quelques lettres de crédit et de recommandation pour le Cap. Il le fit, m’indiqua les moyens de trouver un léger bâtiment à bon prix au port de Salé, et nous nous séparâmes. Je retournai donc à ce port célèbre de l’Empire de Maroc[5] , où je m’arrangeai assez promptement d’une barque hollandaise de 50 tonneaux : pour avoir l’air de faire quelque chose, j’achetai une petite cargaison d’huile, dont on me dit que j’aurais facilement le débit au Cap. J’avais avec moi vingt-cinq matelots, un assez bon pilote, et mon valet de chambre, tel était mon équipage. Notre bâtiment n’étant pas assez bon voilier pour garder la haute mer, nous courûmes les côtes sans nous en écarter de plus de quinze à vingt lieues, quelquefois même nous y abordions pour y faire de l’eau ou pour acheter des vivres aux Portugais de la Guinée. Tout alla le mieux du monde jusqu’au golfe, et nous avions fait près de la moitié du chemin, lorsqu’un terrible vent du Nord nous jetta tout à 273 coup vers l’isle de Saint-Mathieu. Je n’avais encore jamais vu la mer dans un tel courroux : la brume était si épaisse, qu’il devenait impossible de nous distinguer de la proue à la poupe ; tantôt enlevé jusqu’aux nues par la fureur des vagues, tantôt précipité dans l’abîme par leur chute impétueuse, quelquefois entièrement inondés par les lames que nous embarquions malgré nous, effrayés du bouleversement intérieur et du mugissement épouvantable des eaux, du craquement des couples ; fatigués du roulis qu’occasionnait souvent la violence des rafales, et l’agitation inexprimable des flots, nous voyions la mort nous assaillir de par-tout, nous l’attendions à tout instant. C’est ici qu’un philosophe eût pu se plaire à étudier l’homme, à observer la rapidité avec laquelle les changemens de l’atmosphère le font passer d’une situation à l’autre. Une heure avant, nos matelots s’enivraient en jurant… maintenant, les mains élevées vers le ciel, ils ne songeaient plus qu’à se recommander à lui. Il est donc vrai que la crainte est le premier ressort de toutes les religions, et qu’elle est, comme dit Lucrèce, la mère des cultes. L’homme doué d’une meilleure constitution, moins de désordres dans la nature, et l’on n’eût jamais parlé des Dieux sur la terre. Cependant le danger pressait ; nos matelots redoutaient d’autant plus les rochers à fleur d’eau, qui environnent l’île Saint-Mathieu, qu’ils étaient absolument hors d’état de les éviter. Ils y travaillaient néanmoins avec ardeur, lorsqu’un dernier coup de vent, rendant leurs soins infructueux, fait toucher la barque avec tant de rudesse sur un de ces rochers, qu’elle se fend, s’abîme, et s’écroule en débris dans les flots. 274 Dans ce désordre épouvantable ; dans ce tumulte affreux des cris des ondes bouillonnantes, des sifflements de l’air, de l’éclat bruyant de toutes les différentes parties de ce malheureux navire, sous la faulx de la mort enfin, élevée pour frapper ma tête, je saisis une planche, et m’y cramponant, m’y confiant au gré des flots, je suis assez heureux, pour y trouver un abri, contre les dangers qui m’environnent. Nul de mes gens n’ayant été si fortuné que moi, je les vis tous périr sous mes yeux. Hélas ! dans ma cruelle situation, menacé comme je l’étais, de tous les fléaux qui peuvent assaillir l’homme, le ciel m’est témoin que je ne lui adressai pas un seul vœu pour moi. Est-ce courage, est-ce défaut de confiance ; je ne sais, mais je ne m’occupai que des malheureux qui périssaient, pour me servir ; je ne pensai qu’à eux, qu’à ma chère Léonore, qu’à l’état dans lequel elle était, privée de son époux et des secours qu’elle en devait attendre. J’avais heureusement sauvé toute ma fortune ; les précautions prises de l’échanger en papier du Cap à Maroc, m’avaient facilité les moyens de la mettre à couvert. Mes billets fermés avec soin dans un portefeuille de cuir, toujours attaché à ma ceinture, se retrouvaient ainsi tous avec moi, et nous ne pouvions périr qu’ensemble ; mais quelle faible consolation, dans l’état où j’étais. Voguant seul sur ma planche, en bute à la fureur des élémens, je vis un nouveau danger prêt à m’assaillir, danger affreux, sans doute, et auquel je n’avais nullement songé ; je ne m’étais muni d’aucuns vivres, dans cette circonstance, où le desir de se conserver, aveugle toujours sur les vrais moyens d’y parvenir ; mais il est un dieu pour les amans ; je 275 l’avais dit à Léonore, et je m’en convainquis. Les Grecs ont eu raison d’y croire ; et quoique dans ce moment terrible, je ne songeai guères plus à invoquer celui-là, qu’un autre ; ce fut pourtant à lui que je dus ma conservation : je dois le croire au moins, puisqu’il m’a fait sortir vainqueur de tant de périls, pour me rendre enfin à celle que j’adore. Insensiblement le tems se calma ; un vent frais fit glisser ma planche sur une mer tranquille, avec tant d’aisance et de facilité, que je revis la côte d’Afrique, le soir même ; mais je descendais considérablement, quand je pris terre ; le second jour, je me trouvai entre Benguele, et le royaume des Jagas, sur les côtes de ce dernier empire, aux environs du CapNègre ; et ma planche, tout-à-fait jettée sur le rivage, aborda sur les terres mêmes de ces peuples indomptés et cruels, dont j’ignorais entierement les mœurs. Excédé de fatigue et de besoin, mon premier empressement, dès que je fus à terre, fut de cueillir quelques racines et quelques fruits sauvages, dont je fis un excellent repas ; mon second soin fut de prendre quelques heures de sommeil. Après avoir accordé à la nature, ce qu’elle exigeait si impérieusement, j’observai le cours du soleil ; il me sembla, d’après cet examen, qu’en dirigeant mes pas, d’abord en avant de moi, puis au midi, je devais arriver par terre au Cap, en traversant la Cafrerie et le pays des Hottentots. Je ne me trompais pas ; mais quel danger m’offrait ce parti ? Il était clair que je me trouvais dans un pays peuplé d’antropophages ; plus j’examinais ma position, moins j’en pouvais douter. N’était-ce pas multiplier mes dangers, que de m’enfoncer encore plus dans les terres. Les possessions 276 portugaises et hollandaises, qui devaient border la côte, jusqu’au Cap, se retraçaient bien à mon esprit ; mais cette côte hérissée de rochers, ne m’offrait aucun sentier qui parût m’en frayer la route, au lieu qu’une belle et vaste plaine se présentait devant moi, et semblait m’inviter à la suivre. Je m’en tins donc au projet que je viens de vous dire, bien décidé, quoi qu"il pût arriver, de suivre l’intérieur des terres, deux ou trois jours à l’occident, puis de rabattre tout-à-coup au midi. Je le répète, mon calcul était juste ; mais que de périls, pour le vérifier ! M’étant muni d’un fort gourdin, que je taillai en forme de massue, mes habits derrière mon dos, l’excessive chaleur m’empêchant de les porter sur moi ; je me mis donc en marche. Il ne m’arriva rien cette première journée, quoique j’eusse fait près de dix lieues. Excédé de fatigue, anéanti de la chaleur, les pieds brûlés par les sables ardens, où j’enfonçais, jusqu’au dessus de la cheville, et voyant le soleil prêt à quitter l’horizon, je résolus de passer la nuit sur un arbre, que j’aperçus près d’un ruisseau, dont les eaux salutaires venaient de me rafraîchir. Je grimpe sur ma forteresse, et y ayant trouvé une attitude assez commode, je m’y attachai, et je dormis plusieurs heures de suite. Les rayons brûlans qui me dardèrent le lendemain matin, malgré le feuillage qui m’environnait, m’avertirent enfin qu’il était temps de poursuivre, et je le fis, toujours avec le même projet de route. Mais la faim me pressait encore, et je ne trouvais plus rien, pour la satisfaire. Ô viles richesses, me dis-je alors, m’apercevant que j’en étais couvert, sans pouvoir me procurer avec, le plus faible secours de la vie !… quelques 277 légers légumes, dont je verrais cette plaine semée, ne seraient-ils pas préférables à vous ? Il est donc faux que vous soyez réellement estimables, et celui qui, pour aller vous arracher du sein de la terre, abandonne le sol bien plus propice qui le nourrirait sans autant de peine, n’est qu’un extravagant bien digne de mépris. Ridicules conventions humaines, que de semblables erreurs vous admettez ainsi, sans oser les replonger dans le néant, dont jamais elles n’eussent dû sortir. À peine eus-je fait cinq lieues, cette seconde journée, que je vis beaucoup de monde devant moi. Ayant un extrême besoin de secours, mon premier mouvement fut d’aborder ceux que je voyais ; le second, ramenant à mon esprit l’affreuse idée que j’étais dans des terres peuplées de mangeurs d’hommes, me fit grimper promptement sur un arbre, et attendre là, ce qu’il plairait au sort de m’envoyer. Grand Dieu ! comment vous peindre ce qui se passa !… Je puis dire avec raison, que je n’ai vu de ma vie, un spectacle plus effrayant. Les Jagas que je venais d’apercevoir, revenaient triomphans d’un combat qui s’était passé entr’eux et les sauvages du royaume de Butua, avec lesquels ils confinent. Le détachement s’arrêta sous l’arbre même sur lequel je venais de choisir ma retraite ; ils étaient environ deux cents, et avaient avec eux une vingtaine de prisoniers, qu’ils conduisaient enchaînés avec des liens d’écorce d’arbres. Arrivé là, le chef examina ses malheureux captifs, il en fit avancer six, qu’il assoma lui-même de sa massue, se plaisant 278 à les frapper chacun sur une partie différente, et à prouver son adresse, en les abattant d’un seul coup. Quatre de ses gens les dépecèrent, et on les distribua tous sanglans à la troupe ; il n’y a point de boucherie où un bœuf soit partagé avec autant de vîtesse, que ces malheureux le furent, à l’instant, par leurs vainqueurs. Ils déracinèrent un des arbres voisins de celui sur lequel j’étais, en coupèrent des branches, y mirent le feu, et firent rôtir à demi, sur des charbons ardens, les pièces de viande humaine qu’ils venaient de trancher. À peine eurent-elles vu la flamme, qu’ils les avalèrent avec une voracité qui me fit frémir. Ils entremèlerent ce repas de plusieurs traits d’une boisson qui me parut enivrante, au moins, dois-je le croire à l’espèce de rage et de frénésie, dont ils furent agités, après ce cruel repas : ils redressèrent l’arbre qu’ils avaient arraché, le fixèrent dans le sable, y lièrent un de ces malheureux vaincus, qui leur restait, puis se mirent à danser autour, en observant à chaque mesure, d’enlever adroitement, d’un fer dont ils étaient armés, un morceau de chair du corps de ce misérable, qu’ils firent mourir, en le déchiquetant ainsi en détail[6] . Ce morceau de chair s’avalait crud, aussitôt qu’il était coupé ; mais avant de le porter à la bouche, il fallait se barbouiller le visage avec le sang qui en découlait. C’était une preuve de triomphe. Je dois l’avouer, l’épouvante et l’horreur me saisirent tellement ici, que peu s’en fallut que mes forces ne m’abandonnassent ; mais ma conservation dépendait de mon courage, je me fis violence, je surmontai cet instant de faiblesse, et me contins. 279 La journée tout entière se passa à ces exécrables cérémonies ; et c’est sans doute une des plus cruelles que j’aie passées de mes jours. Enfin nos gens partirent au coucher du soleil, et au bout d’un quart-d’heure, ne les apercevant plus, je descendis de mon arbre, pour prendre moi-même un peu de nourriture, que l’abattement dans lequel j’étais, me rendait presqu’indispensable. Assurément, si j’avais eu le même goût que ce peuple féroce, j’aurais encore trouvé sur l’arêne, de quoi faire un excellent repas ; mais une telle idée, quelque fut ma disette, fit naître en moi tant d’horreur, que je ne voulus même pas cueillir les racines, dont je me nourrissais, dans les environs de cet horrible endroit ; je m’éloignai, et après un triste souper, je passai la seconde nuit dans la même position que la première. Je commençais à me repentir vivement de la résolution que j’avais prise ; il me semblait que j’aurais beaucoup mieux fait de suivre la côte, quelqu’impraticable que m’en eût paru la route, que de m’enfoncer ainsi dans les terres, où il paraissait certain que je devais être dévoré ; mais j’étais déjà trop engagé ; il devenait presque aussi dangereux pour moi, de retourner sur mes pas, que de poursuivre ; j’avançai donc. Le lendemain, je traversai le champ du combat de la veille, et je crus voir qu’il y avait eu sur le lieu même, un festin semblable à celui dont j’avais été spectateur. Cette idée me fit frissonner de nouveau, et je hâtai mes pas… Ô ciel ! ce n’était que pour les voir arrêter bientôt. 280 Je devais être à environ vingt-cinq lieues de mon débarquement, lorsque trois sauvages tombèrent brusquement sur moi au débouché d’un taillis qui les avait dérobés à mes yeux ; ils me parlèrent une langue que j’étais bien loin de savoir ; mais leurs mouvemens et leurs actions se faisaient assez cruellement entendre, pour qu’il ne pût me rester aucun doute sur l’affreux destin qui m’était préparé. Me voyant prisonnier, ne connaissant que trop l’usage barbare qu’ils faisaient de leurs captifs, je vous laisse à penser ce que je devins… Ô Léonore, m’écriai-je, tu ne reverras plus ton amant ; il est à jamais perdu pour toi ; il va devenir la pâture de ces monstres ; nous ne nous aimerons plus, Léonore ; nous ne nous reverrons jamais. Mais les expressions de la douleur étaient loin d’atteindre l’âme de ces barbares ; ils ne les comprenaient seulement pas. Ils m’avaient lié si étroitement, qu’à peine m’était-il possible de marcher. Un moment je me crus déshonoré de ces fers ; la réflexion ranima mon courage : l’ignominie qui n’est pas méritée, me dis-je, flétrit bien plus celui qui la donne, que celui qui la reçoit ; le tyran a le pouvoir d’enchaîner : l’homme sage et sensible a le droit bien plus précieux de mépriser celui qui le captive, et tel froissé qu’il soit de ses fers, souriant au despote qui l’accable, son front touche la voûte des cieux, pendant que la tête orgueilleuse de l’oppresseur s’abaisse et se couvre de fange[7] . Je marchai près de six heures avec ces barbares, dans l’affreuse position que je viens de vous dire, au bout desquelles, j’aperçus une espece de bourgade construite avec régularité, et dont la principale maison me parut vaste, et 281 assez belle, quoique de branches d’arbres et de joncs, liés à des pieux. Cette maison était celle du prince, la ville était sa capitale, et j’étais en un mot, dans le royaume de Butua, habité par des peuples antropophages, dont les mœurs et les cruautés surpassent en dépravation tout ce qui a été écrit et dit, jusqu’à présent, sur le compte des peuples les plus féroces. Comme aucun Européen n’était parvenu dans cette partie, que les Portugais n’y avaient point encore pénétré pour lors, malgré le desir qu’ils avaient de s’en emparer, pour établir par là le fil de communication entre leur colonie de Benguéle, et celle qu’ils ont à Zimbaoé, près du Zanguebar et du Monomotapa. Comme, dis-je, il n’existe aucune relation de ces contrées, j’imagine que vous ne serez pas fâché d’apprendre quelques détails sur la manière dont ces peuples se conduisent, j’affaiblirai sans doute ce que cette relation pourra présenter d’indécent ; mais pour être vrai, je serai pourtant obligé quelquefois de reveler des horreurs qui vous révolteront. Comment pourrai-je autrement vous peindre le peuple le plus cruel et le plus dissolu de la terre ? Aline ici voulut se retirer, mon cher Valcour, et je me flatte que tu reconnais là cette fille sage, qu’alarme et fait rougir la plus légère offense à la pudeur. Mais madame de Blamont soupçonnant le chagrin qu’allait lui causer la perte du récit intéressant de Sainville, lui ordonna de rester, ajoutant qu’elle comptait assez sur l’honnêteté et la manière noble de s’exprimer, de son jeune hôte, pour croire qu’il mettrait dans sa narration, toute la pureté qu’il pourrait, et qu’il gazerait les choses trop fortes… Pour de la pureté dans les expressions, tant qu’il vous plaira, interrompit le comte ; mais pour des 282 gazes, morbleu, mesdames, je m’y oppose ; c’est avec toutes ces délicatesses de femmes, que nous ne savons rien, et si messieurs les marins eussent voulu parler plus clair, dans leurs dernières relations, nous connaîtrions aujourd’hui les mœurs des insulaires du Sud, dont nous n’avons que les plus imparfaits détails ; ceci n’est pas une historiette indécente : monsieur ne va pas nous faire un roman ; c’est une partie de l’histoire humaine, qu’il va peindre ; ce sont des développemens de mœurs ; si vous voulez profiter de ces récits, si vous desirez y apprendre quelque chose, il faut donc qu’ils soient exacts, et ce qui est gazé, ne l’est jamais. Ce sont les esprits impurs qui s’offensent de tout. Monsieur, poursuivit le comte, en s’adressant à Sainville, les dames qui nous entourent ont trop de vertu, pour que des relations historiques puissent échauffer leur imagination. Plus l’infamie du vice est découverte aux gens du monde, (a écrit quelque part un homme célèbre,) et plus est grande l’horreur qu’en conçoit une âme vertueuse. Y eût-il même quelques obscénités dans ce que vous allez nous dire, eh bien, de telles choses révoltent, dégoûtent, instruisent, mais n’échauffent jamais… Madame, continua ce vieux et honnête militaire, en fixant madame de Blamont, souvenez-vous que l’impératrice Livie, à laquelle je vous ai toujours comparée, disait que des hommes nuds étaient des statues pour des femmes chastes. Parlez, monsieur, parlez, que vos mots soient décents ; tout passe avec de bons termes ; soyez honnête et vrai, et sur-tout ne nous cachez rien ; ce qui vous est arrivé, ce que vous avez vu, nous paraît trop intéressant, pour que nous en voulions rien perdre. 283 Le palais du roi de Butua reprit Sainville, est gardé par des femmes noires, jaunes, mulâtres et blafardes[8] , excepté les dernières, toujours petites et rabougries. Celles que je pus voir, me parurent grandes, fortes, et de l’âge de 20 à 30 ans. Elles étaient absolument nues, dénuées même du pagne qui couvre les parties de la pudeur chez les autres peuples de l’Afrique. Toutes étaient armées d’arcs et de fleches ; dès qu’elles nous virent, elles se rangèrent en haye, et nous laissèrent passer au milieu d’elles. Quoique ce palais n’ait qu’un rez-de-chaussée, il est extrêmement vaste. Nous traversâmes plusieurs appartemens meublés de nattes, avant que d’arriver où était le roi. Des troupes de femmes se tenaient dans les différentes pièces où nous passions. Un dernier poste de six, infiniment mieux faites, et plus grandes, nous ouvrit enfin une porte de claye, qui nous introduisit où se tenait le monarque. On le voyait élevé au fond de cette pièce, dans un gradin, à-demi couché sur des coussins de feuilles, placées sur des nattes très-artistement travaillées ; il était entouré d’une trentaine de filles, beaucoup plus jeunes que celles que j’avais vues remplir les fonctions militaires. Il y en avait encore dans l’enfance, et le plus grand nombre, de douze à seize ans. En face du trône, se voyait un autel élevé de trois pieds, sur lequel était une idole, représentant une figure horrible, moitié homme, moitié serpent, ayant les mammelles d’une femme, et les cornes d’un bouc ; elle était teinte de sang. Tel était le Dieu du pays ; sur les marches de l’autel… le plus affreux spectacle s’offrit bientôt à mes regards. Le prince venait de faire un sacrifice humain ; l’endroit où je le trouvais, était son temple, et les victimes 284 récemment immolées, palpitaient encore aux pieds de l’idole… Les macérations dont le corps de ces malheureuses hosties étaient encore couverts… le sang qui ruisselait de tous côtés… ces têtes séparées des troncs…, achevèrent de glacer mes sens… Je tressaillis d’horreur. Le prince demanda qui j’étais, et quand on l’en eut instruit, il me montra du doigt un grand homme blanc, sec et basané, d’environ 66 ans, qui, sur l’ordre du monarque, s’approcha de moi, et me parla sur-le-champ une langue européenne ; je dis en italien à cet interprète, que je n’entendais point la langue dont il se servait ; il me répondit aussitôt en bon toscan, et nous nous liames. Cet homme était portugais ; il se nommait Sarmiento, pris, comme je venais de l’être, il y avait environ vingt ans. Il s’était attaché à cette cour, depuis cet intervalle, et n’avait plus pensé à l’Europe. J’appris par son moyen, mon histoire à Ben Mâacoro ; (c’était le nom du prince.) Il avait paru en desirer toutes les circonstances ; je ne lui en déguisai aucunes. Il rit à gorge déployée, quand on lui dit que j’affrontais tant de périls pour une femme. En voilà deux mille dans ce palais, dit-il, qui ne me feraient seulement pas bouger de ma place. Vous êtes fous, continua-t-il, vous autres Européens, d’idolâtrer ce sexe ; une femme est faite pour qu’on en jouisse, et non pour qu’on l’adore ; c’est offenser les Dieux de son pays, que de rendre à de simples créatures, le culte qui n’est dû qu’à eux. Il est absurde d’accorder de l’autorité aux femmes, très-dangereux de s’asservir à elles ; c’est avilir son sexe, c’est dégrader la nature, c’est devenir esclaves des êtres au-dessus desquels elle nous a placés. Sans m’amuser à réfuter ce raisonnement, 285 je demandai au Portugais où le prince avait acquis ces connaissances sur nos nations. Il en juge sur ce que je lui ai dit, me répondit Sarmiento ; il n’a jamais vu d’Européen, que vous et moi. Je sollicitai ma liberté ; le prince me fit approcher de lui ; j’étais nud : il examina mon corps ; il le toucha par-tout, à-peu-près de la même façon qu’un boucher examine un bœuf, et il dit à Sarmiento, qu’il me trouvait trop maigre pour être mangé, et trop âgé pour ses plaisirs… Pour ses plaisirs, m’écriai-je… Eh quoi ! ne voilà-t-il pas assez de femmes ?… C’est précisément parce qu’il en a de trop, qu’il en est rassasié, me répondit l’interprète… Ô Français ! ne connais-tu donc pas les effets de la satiété ; elle déprave, elle corrompt les goûts, et les rapproche de la nature, en paraissant les en écarter… Lorsque le grain germe dans la terre, lorsqu’il se fertilise et se reproduit, est-ce autrement que par corruption, et la corruption n’est-elle pas la première des loix génératrices ? Quand tu seras resté quelque temps ici, quand tu auras connu les mœurs de cette nation, tu deviendras peut-être plus philosophe. — Ami, dis-je au Portugais, tout ce que je vois, et tout ce que tu m’apprends, ne me donne pas une fort grande envie d’habiter chez elle ; j’aime mieux retourner en Europe, où l’on ne mange pas d’hommes, où l’on ne sacrifie pas de filles, et où on ne se sert pas de garçons. — Je vais le demander pour toi, me répondit le Portugais, mais je doute fort que tu l’obtiennes. Il parla en effet au roi, et la réponse fut négative. Cependant on ôta mes liens, et le monarque me dit que celui qui m’expliquait ses pensées, vieillissant, il me destinait à le remplacer ; que j’apprendrais facilement, par son moyen, la 286 langue de Butua ; que le Portugais me mettrait au fait de mes fonctions à la cour, et qu’on ne me laissait la vie, qu’aux conditions que je les remplirais. Je m’inclinai, et nous nous retirames. Sarmiento m’apprit de quelles espèces étaient ces fonctions ; mais préalablement il m’expliqua différentes choses nécessaires à me donner une idée du pays où j’étais. Il me dit que le royaume de Butua était beaucoup plus grand qu’il ne paraissait ; qu’il s’étendait d’une part, au midi, jusqu’à la frontière des Hottentots, voisinage qui me séduisit, par l’espérance que je conçus, de regagner un jour par-là, les possessions hollandaises, que j’avais tant d’envie d’atteindre. Au nord, poursuivit Sarmiento, cet État-ci s’étend jusqu’au royaume de Monoemugi ; il touche les monts Lutapa, vers l’orient, et confine, à l’occident, aux Jagas ; tout cela, dans une étendue aussi considérable que le Portugal. De toutes les parties de ce royaume, continua mon instituteur, il arrive chaque mois des tributs de femmes au monarque ; tu seras l’inspecteur de cette espèce d’impôt ; tu les examineras, mais simplement leur corps ; on ne te les montrera jamais que voilées ; tu recevras les mieux faites, tu réformeras les autres. Le tribut monte ordinairement à cinq mille ; tu en maintiendras toujours sur ce nombre, un complet de deux mille : voilà tes fonctions. Si tu aimes les femmes, tu souffriras sans-doute, et de ne les pas voir, et d’être obligé de les céder, sans en jouir. Au reste, réfléchis à ta réponse ; tu sais ce que t’a dit l’empereur : ou cela, ou la mort ; il ne ferait peut-être pas la même grâce à d’autres. Mais, d’où vient, demandai-je au Portugais, choisit-il un Européen, pour 287 la partie que tu viens de m’expliquer ; un homme de sa nation s’entendrait moins mal, ce me semble, au genre de beauté qui lui convient ? — Point du tout ; il prétend que nous nous y connaissons mieux que ses sujets ; quelques réflexions que je lui communiquai sur cela, quand j’arrivai ici, le convainquirent de la délicatesse de mon goût, et de la justesse de mes idées ; il imagina de me donner l’emploi dont je viens de te parler. Je m’en suis assez bien acquitté ; je vieillis, il veut me remplacer ; un Européen se présente à lui ; il lui suppose les mêmes lumières, il le choisit, rien de plus simple. Ma réponse se dictait d’elle-même ; pour réussir à l’évasion que je méditais, je devais d’abord mériter de la confiance ; on m’offrait les moyens de la gagner ; devais-je balancer ? Je supposais d’ailleurs Léonore sur les mers d’Affrique ; j’étais parti du Maroc. Dans cette opinion ; le hasard ne pouvait-il pas l’amener dans cet empire ? Voilée ou non, ne la reconnaitrai-je pas ; l’amour égare-t-il ; se trompet-il à de certains examens ?… Mais au moins, dis-je au Portugais, je me flatte que ces morceaux friands, dont il me paraît que le roi se régale, ne seront pas soumis à mon inspection : je quitte l’emploi, s’il faut se mêler des garçons. Ne crains rien, me dit Sarmiento, il ne s’en rapporte qu’à ses yeux, pour le choix de ce gibier ; les tributs moins nombreux, n’arrivent que dans son palais, et les choix ne sont jamais faits que par lui. Tout en causant, Sarmiento me promenait de chambre en chambre, et je vis ainsi la totalité du palais, excepté les harems secrets, composés de ce qu’il y avait de 288 plus beau dans l’un et l’autre sexe, mais où nul mortel n’était introduit. Toutes les femmes du Prince, continua Sarmiento, au nombre de douze mille, se divisent en quatre classes ; il forme lui-même ces classes à mesure qu’il reçoit les femmes des mains de celui qui les lui choisit : les plus grandes, les plus fortes, les mieux constituées se placent dans le détachement qui garde son palais ; ce qu’on appelle les cinq cens esclaves est formé de l’espèce inférieure à celle dont je viens de parler : ces femmes sont ordinairement de vingt à trente ans ; à elles appartient le service intérieur du palais, les travaux des jardins, et généralement toutes les corvées. Il forme la troisième classe depuis seize ans jusqu’à vingt ans ; celles-là servent aux sacrifices : c’est parmi elles que se prennent les victimes immolées à son Dieu. La quatrième classe enfin renferme tout ce qu’il y a de plus délicat et de plus joli depuis l’enfance jusqu’à seize ans. C’est là ce qui sert plus particulièrement à ses plaisirs ; ce serait là où se placeraient les blanches, s’il en avait… — En a-t-il eu, interrompis-je avec empressement ? — Pas encore, répondit le Portugais ; mais il en désire avec ardeur, et ne néglige rien de tout ce qui peut lui en procurer… et l’espérance, à ces paroles, sembla renaître dans mon cœur. Malgré ces divisions, reprit le Portugais, toutes ces femmes, de quelque classe qu’elles soient, n’en satisfont pas moins la brutalité de ce despote : quand il a envie de l’une d’entr’elles, il envoie un de ses officiers donner cent coups d’étrivières à la femme désirée ; cette faveur répond au mouchoir du Sultan de Bisance, elle instruit la favorite de 289 l’honneur qui lui est réservé : dès-lors elle se rend où le Prince l’attend, et comme il en emploie souvent un grand nombre dans le même jour, un grand nombre reçoit chaque matin l’avertissement que je viens de dire… Ici je frémis : ô Léonore ! me dis-je, si tu tombais dans les mains de ce monstre, si je ne pouvais t’en garantir, serait-il possible que ces attraits que j’idolâtre fussent aussi indignement flétris… Grand Dieu, prive-moi plûtot de la vie que d’exposer Léonore à un tel malheur ; que je rentre plutôt mille fois dans le sein de la nature avant que de voir tout ce que j’aime aussi cruellement outragé ! Ami repris-je aussi-tôt, tout rempli de l’affreuse idée que le Portugais venait de jetter dans mon esprit, l’exécution de ce rafinement d’horreur dont vous venez de me parler, ne me regardera pas, j’espère… Non, non, dit Sarmiento, en éclatant de rire, non, tout cela concerne le chef du sérail, tes fonctions n’ont rien de commun avec les siennes : tu lui composes par ton choix dans les cinq mille femmes qui arrivent chaque année, les deux mille sur lesquelles il commande ; cela fait, vous n’avez plus rien à démêler ensemble. Bon, répondis-je ; car, s’il fallait faire répandre une seule larme à quelques unes de ces infortunées… je t’en préviens… je déserterais le même jour. Je ferai mon devoir avec exactitude, poursuivis-je ; mais uniquement occupé de celle que j’idolâtre, ces créatures-ci n’auront assurément de moi ni châtiment, ni faveurs ; ainsi, les privations que sa jalousie m’impose, me touchent fort peu, comme tu vois. — Ami, me répondit le Portugais, vous me paraissez un galant homme, vous aimez encore comme on faisait au dixième siècle : je crois voir en vous l’un des 290 preux de l’antiquité chevaleresque, et cette vertu me charme, quoique je sois très-loin de l’adopter… Nous ne verrons plus Sa Majesté du jour : il est tard ; vous devez avoir faim, venez vous rafraîchir chez moi, j’achèverai demain de vous instruire. Je suivis mon guide : il me fit entrer dans une chaumière construite à-peu-près dans le goût de celle du Prince, mais infiniment moins spacieuse. Deux jeunes nègres servirent le souper sur des nattes de jonc, et nous nous plaçâmes à la manière africaine ; notre Portugais, totalement dénaturalisé, avait adopté et les mœurs et toutes les coutumes de la nation chez laquelle il était. On apporta un morceau de viande rôti, et mon saint homme ayant dit son Benedicite, (la superstition n’abandonne jamais un Portugais) il m’offrit un filet de la chair qu’on venait de placer sur la table. — Un mouvement involontaire me saisit ici malgré moi. — Frère, dis-je avec un trouble qu’il ne m’était pas possible de déguiser, foi d’Européen, le mêts que tu me sers là, ne serait-il point par hasard une portion de hanche ou de fesse d’une de ces demoiselles dont le sang inondait tantôt les autels du Dieu de ton maître ?… Eh quoi ! me répondit flegmatiquement le Portugais, de telles minuties t’arrêteraient-elles ? T’imaginestu vivre ici sans te soumettre à ce régime ? — Malheureux ! m’écriai-je, en me levant de table, le cœur sur les lèvres, ton régal me fait frémir… j’expirerais plutôt que d’y toucher… C’est donc sur ce plat effroyable que tu osais demander la bénédiction du Ciel ?… Terrible homme ! à ce mélange de superstition et de crime, tu n’as même pas voulu déguiser ta Nation… Va, je t’aurais reconnu sans que tu te nommasses. 291 — Et j’allais sortir tout effrayé de sa maison… Mais Sarmiento me retenant : — Arrête, me dit-il, je pardonne ce dégoût à tes habitudes, à tes préjugés nationaux ; mais c’est trop s’y livrer : cesse de faire ici le difficile, et sache te plier aux situations ; les répugnances ne sont que des faiblesses, mon ami, ce sont de petites maladies de l’organisation, à la cure desquelles on n’a pas travaillé jeune, et qui nous maîtrisent quand nous leur avons cédé. Il en est absolument de ceci comme de beaucoup d’autres choses : l’imagination séduite par des préjugés nous suggère d’abord des refus… on essaie… on s’en trouve bien, et le goût se décide quelquefois avec d’autant plus de violence, que l’éloignement avait plus de force en nous. Je suis arrivé ici comme toi, entêté de sottes idées nationales ; je blamais tout… je trouvais tout absurde : les usages de ces peuples m’effrayaient autant que leurs mœurs, et maintenant je fais tout comme eux. Nous appartenons encore plus à l’habitude qu’à la nature, mon ami ; celle-ci n’a fait que nous créer, l’autre nous forme ; c’est une folie que de croire qu’il existe une bonté morale : toute manière de se conduire, absolument indifférente en elle-même, devient bonne ou mauvaise en raison du pays qui la juge ; mais l’homme sage doit adopter, s’il veut vivre heureux, celle du climat où le sort le jette… J’eus peut-être fait comme toi à Lisbonne… À Butua je fais comme les nègres… Eh que diable veux-tu que je te donne à souper, dès que tu ne veux pas te nourrir de ce dont tout le monde mange ?… J’ai bien là un vieux singe, mais il sera dur ; je vais ordonner qu’on te le fasse griller. — Soit, je mangerai sûrement avec moins de dégoût la culotte ou le rable de ton 292 singe, que les carnosités des sultanes de ton roi. — Ce n’en est pas, morbleu, nous ne mangeons pas la chair des femmes ; elle est filandreuse et fade, et tu n’en verras jamais servir nulle part[9] . Ce mêts succulent que tu dédaignes, est la cuisse d’un Jagas tué au combat d’hier, jeune, frais, et dont le suc doit être délicieux ; je l’ai fait cuire au four, il est dans son jus… regarde… Mais qu’à cela ne tienne, trouve bon seulement pendant que tu mangeras mon singe, que je puisse avaler quelques morceaux de ceci. — Laisse-là ton singe, dis-je à mon hôte en apercevant un plat de gâteaux et de fruits qu’on nous préparait sans doute pour le dessert. Fais ton abominable souper tout seul, et dans un coin opposé le plus loin que je pourrai de toi ; laisse-moi m’alimenter de ceci, j’en aurai beaucoup plus qu’il ne faut. Mon cher compatriote, me dit l’Européen cannibalisé, tout en dévorant son Jagas, tu reviendras de ces chimères : je t’ai déjà vu blâmer beaucoup de choses ici, dont tu finiras par faire tes délices ; il n’y a rien où l’habitude ne nous ploie ; il n’y a pas d’espèce de goût qui ne puisse nous venir par l’habitude. — À en juger par tes propos, frère, les plaisirs dépravés de ton maître sont déjà devenus les tiens ? — Dans beaucoup de choses, mon ami, jette les yeux sur ces jeunes nègres, voilà ceux qui, comme chez lui, m’apprennent à me passer de femmes, et je te réponds qu’avec eux je ne me doute pas des privations… Si tu n’étais pas si scrupuleux, je t’en offrirais… Comme de ceci, dit-il en montrant la dégoûtante chair dont il se repaissait… Mais tu refuserais tout de même. — Cesse d’en douter, vieux pécheur, et convaincs-toi bien que j’aimerais mieux déserter ton infâme 293 pays, au risque d’être mangé par ceux qui l’habitent, que d’y rester une minute au dépens de la corruption de mes mœurs. — Ne comprends pas dans la corruption morale l’usage de manger de la chair humaine. Il est aussi simple de se nourrir d’un homme que d’un bœuf[10]Dis si tu veux que la guerre, cause de la destruction de l’espèce, est un fléau ; mais cette destruction faite, il est absolument égal que ce soient les entrailles de la terre ou celles de l’homme qui servent de sépulchre à des élémens désorganisés. — Soit ; mais s’il est vrai que cette viande excite la gourmandise, comme le prétendent et toi, et ceux qui en mangent, le besoin de détruire peut s’ensuivre de la satisfaction de cette sensualité, et voilà dès l’instant des crimes combinés, et bientôt des crimes commis. Les Voyageurs nous apprennent que les sauvages mangent leurs ennemis, et ils les excusent, en affirmant qu’ils ne mangent jamais que ceux-là ; et qui assurera que les sauvages, qui, à la vérité ne dévorent aujourd’hui que ceux qu’ils ont pris à la guerre, n’ont pas commencé par faire la guerre pour avoir le plaisir de manger des hommes ? Or, dans ce cas, y aurait-il un goût plus condamnable et plus dangereux, puisqu’il serait devenu la première cause qui eût armé l’homme contre son semblable, et qui les eût contraint à s’entre-détruire ? — N’en crois rien, mon ami, c’est l’ambition, c’est la vengeance, la cupidité, la tyrannie ; ce sont toutes ces passions qui mirent les armes à la main de l’homme, qui l’obligèrent à se détruire ; reste à savoir maintenant si cette destruction est un aussi grand mal que l’on se l’imagine, et si, ressemblant aux fléaux que la nature envoie dans les mêmes principes, elle ne la sert pas 294 tout comme eux. Mais ceci nous entraînerait bien loin : il faudrait analyser d’abord, comment toi, faible et vile créature, qui n’as la force de rien créer, peux t’imaginer de pouvoir détruire ; comment, selon toi, la mort pourrait être une destruction, puisque la nature n’en admet aucune dans ses loix, et que ses actes ne sont que des métempsycoses et des reproductions perpétuelles ; il faudrait en venir ensuite à démontrer comment des changemens de formes, qui ne servent qu’à faciliter ses créations, peuvent devenir des crimes contre ses loix, et comment la manière de les aider ou de les servir peut en même-tems les outrager. Or, tu vois que de pareilles discussions prendraient trop sur le tems de ton sommeil, va te coucher, mon ami, prends un de mes nègres, si cela te convient, ou quelques femmes, si elles te plaisent mieux. — Rien ne me plaît, qu’un coin pour reposer, dis-je à mon respectable prédécesseur. — Adieu, je vais dormir en détestant tes opinions, en abhorrant tes mœurs, et rendant grace pourtant au ciel du bonheur que j’ai eu de te rencontrer ici. Il faut que j’achève de te mettre au fait de ce qui regarde le maître que tu vas servir, me dit Sarmiento en venant m’éveiller le lendemain ; suis-moi, nous jaserons tout en parcourant la campagne. « Il est impossible de te peindre, mon ami, reprit le Portugais, en quel avilissement sont les femmes dans ce pays-ci : il est de luxe d’en avoir beaucoup… d’usage de s’en servir fort peu. Le pauvre et l’opulent, tout pense ici de même sur cette matière ; aussi, ce sexe remplit-il dans cette contrée les mêmes soins que nos bêtes de somme en Europe : 295 ce sont les femmes qui ensemencent, qui labourent, qui moissonnent ; arrivées à la maison, ce sont elles qui préparent à manger, qui approprient, qui servent, et pour comble de maux, toujours elles qu’on immole aux Dieux. Perpétuellement en butte à la férocité de ce peuple barbare, elles sont tour-à-tour victimes de sa mauvaise humeur, de son intempérance et de sa tyrannie ; jette les yeux sur ce champ de maïs, vois ces malheureuses nues courbées dans le sillon, qu’elles entr’ouvrent, et frémissantes sous le fouët de l’époux qui les y conduit ; de retour chez cet époux cruel, elles lui prépareront son dîner, le lui serviront, et recevront impitoyablement cent coups de gaules pour la plus légère négligence. » — La population doit cruellement souffrir de ces odieuses coutumes ? — « Aussi est-elle presque anéantie ; deux usages singuliers y contribuent plus que tout encore : le premier est l’opinion où est ce peuple qu’une femme est impure huit jours avant et huit jours après l’époque du mois où la nature la purge ; ce qui n’en laisse pas huit dans le mois où il la croie digne de lui servir. Le second usage, également destructeur de la population, est l’abstinence rigoureuse à laquelle est condamnée une femme après ses couches : son mari ne la voit plus de trois ans. On peut joindre à ces motifs de dépopulation l’ignominie que jette ce peuple sur cette même femme dès qu’elle est enceinte : de ce moment elle n’ose plus paraître, on se moque d’elle, on la montre au doigt, les temples même, lui sont fermés[11] . Une population autrefois trop forte dût autoriser ces anciens usages : un peuple trop nombreux, borné de manière à ne pouvoir s’étendre ou former des colonies, doit 296 nécessairement se détruire lui-même ; mais ces pratiques meurtrières deviennent absurdes aujourd’hui dans un royaume qui s’enrichirait du surplus de ses sujets, s’il voulait communiquer avec nous. Je leur ai fait cette observation, ils ne la goûtent point ; je leur ai dit que leur nation périrait avant un siècle, ils s’en moquent. Mais si l’horreur pour la propagation de son espèce est empreinte dans l’ame des sujets de cet empire ; elle est bien autrement gravée dans celle du monarque qui le régit : non-seulement ses goûts contrarient les vœux de la nature ; mais, s’il lui arrive même de s’oublier avec une femme, et qu’il soit parvenu à la rendre sensible, la peine de mort devient la punition de trop d’ardeur de cette infortunée ; elle ne double son existence que pour perdre aussi-tôt la sienne : aussi, n’y a-t-il sortes de précautions que ne prennent ces femmes pour empêcher la propagation, ou pour la détruire. Tu t’étonnais hier de leur quantité, et néanmoins sur ce nombre immense à peine y en a-t-il quatre cent en état de servir chaque jour. Enfermées avec exactitude dans une maison particulière tout le tems de leurs infirmités, reléguées, punies, condamnées à mort pour la moindre chose,… immolées aux Dieux, leur nombre diminue à chaque moment ; est-ce trop de ce qui reste pour le service des jardins, du palais, et des plaisirs du souverain ? » — Eh quoi ! dis-je, parce qu’une femme accomplit la loi de la nature, elle deviendra de cet instant impropre au service des jardins de son maître ? Il est déjà, ce me semble assez cruel de l’y faire travailler, sans la juger indigne de ce fatiguant emploi, parce qu’elle subit le sort qu’attache le ciel à son humanité. — « Cela est pourtant : l’Empereur ne 297 voudrait pas qu’en cet état les mains mêmes d’une femme touchassent une feuille de ses arbres. » — Malheur à une nation assez esclave de ses préjugés pour penser ainsi ; elle doit être fort près de sa ruine. — « Aussi y touche-t-elle, et tel étendu que soit le royaume, il ne contient pas aujourd’hui trente mille ames. Miné de par-tout par le vice et la corruption, il va s’écrouler de lui-même, et les Jagas en seront bientôt maîtres. Tributaires aujourd’hui, demain ils seront vainqueurs ; il ne leur manque qu’un chef pour opérer cette révolution. » — Voilà donc le vice dangereux, et la dépravation des mœurs pernicieuse ? — Non pas généralement, je ne l’accorde que relativement à l’individu ou à la nation, je le nie dans le plan général. Ces inconvéniens sont nuls dans les grands desseins de la nature ; et qu’importe à ses loix qu’un empire soit plus ou moins puissant, qu’il s’agrandisse par ses vertus, ou se détruise par sa corruption ; cette vicissitude est une des premières loix de cette main qui nous gouverne ; les vices qui l’occasionnent sont donc nécessaires. La nature ne crée que pour corrompre : or, si elle ne se corrompt que par des vices, voilà le vice une de ses loix. Les crimes des tyrans de Rome, si funestes aux particuliers, n’étaient que les moyens dont se servait la nature pour opérer la chûte de l’empire ; voilà donc les conventions sociales opposées à celles de la nature ; voilà donc ce que l’homme punit, utile aux loix du grand tout ; voilà donc ce qui détruit l’homme, essentiel au plan général. Vois en grand, mon ami, ne rapetisse jamais tes idées ; souviens-toi que tout sert à la nature, et qu’il n’y a pas sur la terre une seule modification dont elle ne retire un profit réel. 298 — Eh quoi ! la plus mauvaise de toutes les actions la servirait donc autant que la meilleure ? — Assurément : l’homme vraiment sage doit tout voir du même œil ; il doit être convaincu de l’indifférence de l’un ou l’autre de ces modes, et n’adopter que celui des deux qui convient le mieux à sa conservation ou à ses intérêts ; et telle est la différence essentielle qui se trouve entre les vues de la nature et celles du particulier, que la première gagne presque toujours à ce qui nuit à l’autre ; que le vice devient utile à l’une, pendant que l’autre y trouve souvent sa ruine ; l’homme fait donc mal, si tu veux, en se livrant à la dépravation de ses mœurs ou à la perversité de ses inclinations ; mais le mal qu’il fait n’est que relatif au climat sous lequel il vit : juges-le d’après l’ordre général, il n’a fait qu’en accomplir les loix ; juges-le d’après lui-même, tu verras qu’il s’est délecté. — Ce systême anéantit toutes les vertus. — Mais la vertu n’est que relative, encore une fois, c’est une vérité dont il faut se convaincre avant de faire un pas sous les portiques du lycée : voilà pourquoi je te disais hier, que je ne ferais pas à Lisbonne ce que je ferais ici ; il est faux qu’il y ait d’autres vertus que celles de convention, toutes sont locales, et la seule qui soit respectable, la seule qui puisse rendre l’homme content, est celle du pays où il est ; crois-tu que l’habitant de Pekin puisse être heureux dans son pays d’une vertu française, et reversiblement le vice chinois donnera-t-il des remords à un Allemand ? — C’est une vertu bien chancelante, que celle dont l’existence n’est point universelle. — Et que t’importe sa solidité, qu’as-tu besoin d’une vertu universelle, dès que la nationale suffit à ton bonheur ? — Et le Ciel ? tu l’invoquais 299 hier. — Ami, ne confonds pas des pratiques habituelles avec les principes de l’esprit : j’ai pu me livrer hier à un usage de mon pays, sans croire qu’il y ait une sorte de vertu qui plaise plus à l’Éternel qu’une autre… Mais revenons : nous étions sortis pour politiquer, et tu m’ériges en moraliste, quand je ne dois être qu’instituteur. Il y a long-tems, reprit Sarmiento, que les Portugais desirent d’être maîtres de ce royaume, afin que leurs colonies puissent se donner la main d’une côte à l’autre, et que rien, du Mosa Imbique à Binguelle, ne puisse arrêter leur commerce. Mais ces peuples-ci n’ont jamais voulu s’y prêter. — Pourquoi ne t’a-t-on pas chargé de la négociation, dis-je au Portugais ? — Moi ? Apprends à me connaître ; ne devines-tu pas à mes principes, que je n’ai jamais travaillé que pour moi : lorsque j’ai été conduit comme toi dans cet empire, j’étais exilé sur les côtes d’Afrique pour des malversations dans les mines de diamans de Rio-Janeïro, dont j’étais intendant ; j’avais, comme cela se pratique en Europe, préféré ma fortune à celle du roi ; j’étais devenu riche de plusieurs millions ; je les dépensais dans le luxe et l’abondance : on m’a découvert ; je ne volais pas assez, un peu plus de hardiesse, tout fût resté dans le silence ; il n’y a jamais que les malfaiteurs en sous-ordre qui se cassent le cou, il est rare que les autres ne réussissent pas ; je devais d’ailleurs user de politique, je devais feindre la réforme, au lieu d’éblouir par mon faste ; je devais comme font quelque fois vos ministres en France, vendre mes meubles et me dire ruiné[12] ; je ne l’ai pas fait, je me suis perdu. Depuis que j’étudie les hommes, je vois qu’avec leurs sages loix et leurs 300 superbes maximes, ils n’ont réussi qu’à nous faire voir que le plus coupable était toujours le plus heureux ; il n’y a d’infortuné que celui qui s’imagine faussement devoir compenser par un peu de bien le mal où son étoile l’entraîne. Quoi qu’il en soit, si j’étais resté dans mon exil, j’aurais été plus malheureux ; ici du moins, j’ai encore quelqu’autorité : j’y joue un espèce de rôle ; j’ai pris le parti d’être intrigant bas et flatteur, c’est celui de tous les coquins ruinés ; il m’a réussi : j’ai promptement appris la langue de ces peuples, et quelque affreuses que tu trouves leurs mœurs, je m’y suis conformé ; je te l’ai déjà dit, mon cher, la véritable sagesse de l’homme est d’adopter la coutume du pays où il vit. Destiné à me remplacer, puisse-tu penser de même, c’est le vœu le plus sincère que je puisse faire pour ton repos. — Crois-tu donc que j’aie le dessein de passer comme toi mes jours ici ? — N’en dis mot, si ce n’est pas ton projet ; ils ne souffriraient pas que tu les quittasses après les avoir connus, ils craindraient que tu n’instruisisse les Portugais de leur faiblesse ; ils te mangeraient plutôt que de te laisser partir. — Achève de m’instruire, ami, quel besoin tes compatriotes ont-ils de s’emparer de ces malheureuses contrées ? — Ignores-tu donc que nous sommes les courtiers de l’Europe, que c’est nous qui fournissons de nègres tous les peuples commerçans de la terre. — Exécrable métier, sans doute, puisqu’il ne place votre richesse et votre félicité que dans le désespoir et l’asservissement de vos frères. — Ô Sainville ! je ne te verrai donc jamais philosophe ; où prendstu que les hommes soient égaux ? La différence de la force et de la faiblesse établie par la nature, prouve évidemment 301 qu’elle a soumis une espèce d’homme à l’autre, aussi essentiellement qu’elle a soumis les animaux à tous. Il n’est aucune nation qui n’ait des castes méprisées : les nègres sont à l’Europe ce qu’étaient les Illotes aux Lacédémoniens, ce que sont les Parias aux peuples du Gange. La chaîne des devoirs universels est une chimère, mon ami, elle peut s’étendre d’égal à égal, jamais du supérieur à l’inférieur ; la diversité d’intérêt détruit nécessairement la ressemblance des rapports. Que veux-tu qu’il y ait de commun entre celui qui peut tout, et celui qui n’ose rien ? Il ne s’agit pas de savoir lequel des deux a raison ; il n’est question que d’être persuadé que le plus faible a toujours tort : tant que l’or, en un mot, sera regardé comme la richesse d’un État, et que la nature l’enfouira dans les entrailles de la terre, il faudra des bras pour l’en tirer ; ceci posé, voilà la nécessité de l’esclavage établie ; il n’y en avait pas, sans doute, à ce que les blancs subjugassent les noirs, ceux-ci pouvaient également asservir les autres ; mais il était indispensable qu’une des deux nations fût sous le joug, il était dans la nature que ce fût le plus faible, et les noirs devenaient tels, et par leurs mœurs, et par leur climat. Quelque objection que tu puisses faire, enfin, il n’est pas plus étonnant de voir l’Europe enchaîner l’Afrique, qu’il ne l’est de voir un boucher assommer le bœuf qui sert à te nourrir ; c’est partout la raison du plus fort ; en connais-tu de plus éloquente ? — Il en est sans doute de plus sages : formés par la même main, tous les hommes sont frères, tous se doivent à ce titre des secours mutuels, et si la nature en a créé de plus faibles, c’est pour préparer aux autres le charme délicieux de la 302 bienfaisance et de l’humanité… Mais revenons au fond de la question, tu rends un continent malheureux pour fournir de l’or aux trois autres ; est-il bien vrai que cet or soit la vraie richesse d’un État ? Ne jettons les yeux que sur ta Patrie : dis-moi Sarmiento, crois-tu le Portugal plus florissant depuis qu’il exploite des mines ? Partons d’un point : en 1754, il avait été apporté dans ton Royaume plus de deux milliards des mines du Brésil depuis leur ouverture, et cependant à cette époque ta Nation ne possédait pas cinq millions d’écus : vous deviez aux Anglais cinquante millions, et par conséquent rien qu’à un seul de vos créanciers trente-cinq fois plus que vous ne possédiez ; si votre or vous appauvrit à ce point, pourquoi sacrifiez-vous tant au desir de l’arracher du sein de la terre ? Mais si je me trompe, s’il vous enrichit, pourquoi dans ce cas l’Angleterre vous tient-elle sous sa dépendance ? — C’est l’agrandissement de votre monarchie qui nous a précipité dans les bras de l’Angleterre, d’autres causes nous y retiennent peut-être ; mais voilà la seule qui nous y a placé. La maison de Bourbon ne fut pas plutôt sur le trône d’Espagne, qu’au lieu de voir dans vous un appui comme autrefois, nous y redoutâmes un ennemi puissant ; nous crûmes trouver dans les Anglais ce que les Espagnols avaient en vous, et nous ne rencontrâmes en eux que des tuteurs despotes, qui abusèrent bientôt de notre faiblesse ; nous nous forgeâmes des fers sans nous en douter. Nous permîmes l’entrée des draps d’Angleterre sans réfléchir au tort que nous faisions à nos manufactures par cette tolérance, sans voir que les Anglais ne nous accordaient en retour d’un tel gain pour eux, et d’une si grande perte pour nous, que ce 303 qu’avait déjà établi leur intérêt particulier, telle fut l’époque de notre ruine, non-seulement nos manufactures tombèrent, non-seulement celles des Anglais anéantirent les nôtres, mais les comestibles que nous leur fournissions n’équivalant pas à beaucoup près les draps que nous recevions d’eux, il fallut enfin les payer de l’or que nous arrachions du Brésil ; il fallut que les gallions passassent dans leurs ports sans presque mouiller dans les nôtres. — Et voilà comme l’Angleterre s’empara de votre commerce, vous trouvâtes plus doux d’être menés, que de conduire ; elle s’éleva sur vos ruines, et le ressort de votre ancienne industrie entièrement rouillé dans vos mains, ne fut plus manié que par elle. Cependant le luxe continuait de vous miner : vous aviez de l’or, mais vous le vouliez manufacturé ; vous l’envoyiez à Londres pour le travailler, il vous en coûtait le double, puisque vous ôtiez, d’une part, dans la masse de l’or monnoyé celui que vous faisiez façonner pour votre luxe, et celui dont vous étiez encore obligés de payer la main-d’œuvre. Il n’y avait pas jusqu’à vos crucifix, vos reliquaires, vos chapelets, vos ciboires, tous ces instrumens idolâtres dont la superstition dégrade le culte pur de l’Éternel, que vous ne fissiez faire aux Anglais ; ils surent enfin vous subjuguer au point de se charger de votre navigation de l’ancien monde, de vous vendre des vaisseaux et des munitions pour vos établissemens du nouveau ; vous enchaînant toujours de plus en plus, ils vous ravirent jusqu’à votre propre commerce intérieur : on ne voyait plus que des magasins anglais à Lisbonne, et cela sans que vous y fissiez le plus léger profit ; il allait tout à vos commettans ; vous n’aviez dans tout cela 304 que le vain honneur de prêter vos noms ; ils furent plus loin : non-seulement ils ruinèrent votre commerce, mais ils vous firent perdre votre crédit, en vous contraignant à n’en avoir plus d’autre que le leur, et ils vous rendirent par ce honteux asservissement les jouets de toute l’Europe. Une nation tellement avilie doit bientôt s’anéantir : vous l’avez vu, les arts, la littérature, les sciences se sont ensevelis sous les ruines de votre commerce, tout s’altère dans un État quand le commerce languit ; il est à la Nation ce qu’est le suc nourricier aux différentes parties du corps, il ne se dissout pas que l’entière organisation ne s’en ressente. Vous tirer de cet engourdissement serait l’ouvrage d’un siècle, dont rien n’annonce l’aurore ; vous auriez besoin d’un Czar Pierre, et ces génies-là ne naissent pas chez le peuple que dégrade la superstition. Il faudrait commencer par secouer le joug de cette tyrannie religieuse, qui vous affaiblit et vous déshonore ; peu-à-peu l’activité renaîtrait, les marchands étrangers reparaîtraient dans vos ports, vous leur vendriez les productions de vos colonies, dont les Anglais n’enlèvent que l’or ; par ce moyen, vous ne vous apercevriez pas de ce qu’ils vous ôtent, il vous en resterait autant qu’ils vous en prennent, votre crédit se rétablirait, et vous vous affranchiriez du joug en dépit d’eux. — C’est pour arriver là que nous ranimons nos manufactures. — Il faudrait avant cultiver vos terres ; vos manufactures ne seront pour vous des sources de richesses réelles, que quand vous aurez dans votre propre sol la première matière qui s’y emploie ; quel profit ferez-vous sur vos draps ; si vous êtes obligés d’acheter vos laines ? Quel gain retirerez-vous de vos soies, quand vous ne saurez 305 conduire ni vos mûriers, ni vos cocons ? Que vous rapporteront vos huiles, quand vous ne soignerez pas vos oliviers ? À qui débiterez-vous vos vins, quand d’imbéciles réglemens vous feront arracher vos seps, sous prétexte de semer du bled à leur place, et que vous pousserez l’imbécillité au point de ne pas savoir que le bled ne vient jamais bien dans le terrain propre à la vigne. — L’Inquisition nous enlève les bras auxquels nous avons confié la plus grande partie de ces détails ; ces braves agriculteurs qu’elle condamne et qu’elle exile, nous avaient appris qu’en cultivant le sol des terres dont nous nous contentions de fouiller les entrailles, on pouvait rendre une colonie plus utile à sa métropole, que par tout l’or que cette colonie pouvait offrir ; la rigueur de ce tribunal de sang est une des premières causes de notre décadence. — Qui vous empêche de l’anéantir ? pourquoi n’osez-vous envers lui ce que vous avez osé envers les Jésuites, qui ne vous avaient jamais fait autant de mal ? Détruisez, anéantissez sans pitié ce ver rongeur qui vous mine insensiblement ; enchaînez de leurs propres fers ces dangereux ennemis de la liberté et du commerce ; qu’on ne voie plus qu’un auto-da-fé à Lisbonne, et que les victimes consumées soient les corps de ces scélérats ; mais si vous aviez jamais ce courage, il arriverait alors quelque chose de fort plaisant, c’est que les Anglais, ennemis avec raison de ce tribunal affreux, en deviendraient pourtant les défenseurs ; ils le protégeraient, parce qu’il sert leurs vues ; ils le soutiendraient, parce qu’ils vous tient dans l’asservissement où ils vous veulent : ce serait l’histoire des Turcs protégeant autrefois le Pape contre les Vénitiens, tant il est vrai que la 306 superstition est d’un secours puissant dans les mains du despotisme, et que notre propre intérêt nous engage souvent à faire respecter aux autres ce que nous méprisons nousmêmes. Croyez-moi ; qu’aucune considération secondaire, qu’aucun respect puéril ne vous fasse négliger votre agriculture ; une nation n’est vraiment riche que du superflu de son entretien, et vous n’avez pas même le nécessaire ; ne vous rejettez pas sur la faiblesse de votre population, elle est assez nombreuse pour donner à votre sol toute la vigueur dont il est susceptible ; ce ne sont point vos bras qui sont faibles, c’est le génie de votre administration ; sortez de cette inertie qui vous dessèche. Appauvris, végétant sur votre monceau d’or, vous me donnez l’idée de ces plantes qui ne s’élèvent un instant au-dessus du sol que pour retomber l’instant d’après faute de substance ; retablissez sur-tout cette marine, dont vous tiriez tant de lustre autrefois ; rappelez ces tems glorieux où le pavillon portugais s’ouvrait les portes dorées de l’Orient ; où, doublant le premier avec courage, (le Cap inconnu de l’Afrique) il enseignait aux Nations de la terre la route de ces Indes précieuses, dont elles ont tiré tant de richesses… Aviez-vous besoin des Anglais alors ?… Servaient-ils de pilotes à vos navires ? Sont-ce leurs armes qui chassèrent les Maures du Portugal ? Sont-ce eux qui vous aidèrent jadis dans vos démêlés particuliers ? Vous ont-ils établis en Afrique ? En un mot, jusqu’à l’époque de votre faiblesse, sont-ce eux qui vous ont fait vivre, et n’êtes-vous pas le même peuple ? Ayez des alliés enfin ; mais n’ayez jamais de protecteurs. — Pour en venir à ce point, ce n’est pas seulement à l’inquisition qu’il faudrait s’en prendre, ce 307 devrait être à la masse entière du clergé : il faudrait retrancher ses membres des conseils et des délibérations ; uniquement occupé de faire des bigots de nous, il nous empêchera toujours d’être négocians, guerriers ou cultivateurs, et comment anéantir cette puissance dont notre faiblesse a nourri l’empire ? — Par les moyens qu’Henri VIII prit en Angleterre : il rejetta le frein qui gênait son peuple ; faites de même. Cette inquisition qui vous fait aujourd’hui frémir, la redoutiez-vous autant lorsque vous condamnâtes à mort le grand inquisiteur de Lisbonne, pour avoir trempé dans la conjuration qui se forma contre la maison de Bragance ? Ce que vous avez pu dans un tems, pourquoi ne l’osez-vous pas dans un autre ? Ceux qui conspirent contre l’État ne méritent-ils pas un sort plus affreux que ceux qui cabalent contre des rois ? — N’espérez point un pareil changement, ce serait risquer de soulever la Nation, que de lui enlever les hochets religieux dont elle s’amuse depuis tant de siècles. Elle aime trop les fers dont on l’accable, pour les lui voir briser jamais ; disons mieux, la puissance des Anglais a trop d’activité sur nous, pour que rien de tout cela nous devienne possible. Notre premier tort est d’avoir plié sous le joug… Nous n’en sortirons jamais. Nous sommes comme ces enfans trop accoutumés aux lisières, ils tombent dès qu’on les leur ôte ; peut-être vaut-il mieux pour nous que nous restions comme nous sommes : toute variation est nuisible dans l’épuisement. Nous en étions là de notre conversation, quand nous vîmes arriver à nous dix ou douze sauvages, conduisant une vingtaine de femmes noires, et s’avançant vers le palais du 308 prince. — Ah ! dit Sarmiento, voilà le tribut d’une des provinces, retournons promptement, le Roi voudra sans doute te faire commencer tout de suite les fonctions de ta charge. — Mais instruis-moi du moins ; comment puis-je deviner le genre de beauté qu’il désire trouver dans ses femmes, et ne le sachant pas, comment réussirai-je dans le choix dont il me charge ? — D’abord, tu ne les verras jamais au visage, cette partie sera toujours cachée ; je te l’ai dit, deux nègres, la massue haute, seront près de toi pendant ton examen, et pour t’ôter l’envie de les voir, et pour prévenir les tentatives. Cependant, tu reverras après sans difficultés une partie de ces femmes ; une fois reçues, il ne soustrait à nos yeux que celles dont il est le plus jaloux ; mais comme il ignore quand elles arrivent, s’il n’y en a pas dans le nombre qu’il aura le désir de soustraire, on les voile toutes. À l’égard de leurs corps, tes yeux n’étant point faits aux appas de ces négresses, je conçois ta peine à discerner dans elles ceux qui peuvent les rendre dignes de plaire ; mais la couleur ne fait pourtant rien à la beauté des formes… que ces formes soient bien régulières, belles et bien prises ; rejette absolument tout défaut qui pourrait atténuer leur délicatesse… que les chairs soient fermes et fraîches ; réalise la virginité, c’est un des points les plus essentiels… de la sublimité, sur-tout, dans ces masses voluptueuses, qui rendirent la Vénus de Grèce un chef-d’œuvre, et qui lui valurent un temple chez le peuple le plus sensible et le plus éclairé de la terre… D’ailleurs, je serai là, je guiderai tes premières opérations… tu chercheras mes yeux ; ton choix y sera toujours peint. 309 Nous rentrames : le monarque s’était déjà informé de nous : on lui annonça le détachement qui paraissait ; il ordonna, comme l’avait prévu Sarmiento, que je fusses mis sur-le-champ en possession de mon emploi. Les femmes arrivèrent, et après quelques heures de repos et de rafraîchissement, entre deux nègres, la massue élevée sur ma tête et Sarmiento près de moi, dans un appartement reculé du palais, je commençai mes respectables fonctions. Les plus jeunes m’embarrassèrent. Il y en avait la moitié, sur le total, qui n’avait pas douze ans ; comment trouver le beau dans des formes qui ne sont encore qu’indiquées. Mais sur un signe de Sarmiento, j’admis sans difficultés ces enfans, dès que je ne leur trouvai pas de défauts essentiels. L’autre moitié m’offrit des attraits mieux développés ; j’eus moins de peine à fixer mon choix : j’en réformai, dont la taille et les proportions étaient si grossières, que je m’étonnai qu’on osât les présenter au monarque. Sarmiento lui conduisit le résultat de mes premières opérations ; il l’attendait avec impatience. Il fit aussitôt passer ces femmes dans ses appartemens secrets, et les émissaires furent congédiés avec celles dont je n’avais pas voulu. L’ordre venait d’être donné, de me mettre en possession d’un logis voisin de celui du Portugais. — Allons-y, me dit mon prédécesseur ; le monarque absorbé dans l’examen de ses nouvelles possessions, ne sera plus visible du jour. Mais conçois-tu, dis-je, en marchant, à Sarmiento ; conçois-tu qu’il y ait des êtres à qui la débauche rende sept ou huit cents femmes nécessaires ? — Il n’y a rien dans ces choses-là que je ne trouve simple, me répondit Sarmiento. 310 — Homme dissolu ! — Tu m’invectives à tort ; n’est-il pas naturel de chercher à multiplier ses jouissances ? Quelque belle que soit une femme, quelque passionné que l’on en soit, il est impossible de ne pas être fait, au bout de quinze jours, à la monotonie de ses traits, et comment ce qu’on sait par cœur, peut-il enflammer les désirs ?… Leur irritation n’estelle pas bien plus sûre, quand les objets qui les excitent, varient sans cesse autour de vous ? Où vous n’avez qu’une sensation, l’homme qui change ou qui multiplie en éprouve mille. Dès que le désir n’est que l’effet de l’irritation causée par le choc des atômes de la beauté, sur les esprits animaux, [13]que la vibration de ceux-ci ne peut naître que de la force ou de la multitude de ces chocs. N’est-il pas clair que plus vous multiplierez la cause de ces chocs, et plus l’irritation sera violente. Or, qui doute que dix femmes à la fois sous nos yeux, ne produisent, par l’émanation de la multitude, des chocs de leurs atômes, sur les esprits animaux, une inflammation plus violente, que ne pourrait faire une seule ? — Il n’y a ni principe, ni délicatesse dans cette débauche ; elle n’offre à mes yeux qu’un abrutissement qui révolte. — Mais faut-il chercher des principes dans un genre de plaisir qui n’est sûr qu’autant qu’on brise des freins ; à l’égard de la délicatesse, defais-toi de l’idée où tu es, qu’elle ajoute aux plaisirs des sens. Elle peut être bonne à l’amour, utile à tout ce qui tient à son métaphysique ; mais elle n’apporte rien au reste. Crois-tu que les Turcs, et en général, tous les Asiatiques, qui jouissent communément seuls, ne se rendent pas aussi heureux que toi, et leur vois-tu de la délicatesse ? Un sultan commande ses plaisirs, sans se 311 soucier qu’on les partage.[14] Qui sait même si de certains individus capricieusement organisés, ne verraient pas cette délicatesse si vantée, comme nuisible aux plaisirs qu’ils attendent. Toutes ces maximes qui te paraissent erronées, peuvent être fondées en raison ; demande à Ben Mâacoro, pourquoi il punit si sévèrement les femmes qui s’avisent de partager sa jouissance ; il te répondra avec les habitans mal organisés (selon toi), avec les habitans, dis-je, de trois parties de la terre, que la femme qui jouit autant que l’homme, s’occupe d’autre chose que des plaisirs de cet homme, et que cette distraction qui la force de s’occuper d’elle, nuit au devoir où elle est, de ne songer qu’à l’homme ; que celui qui veut jouir complettement, doit tout attirer à lui ; que ce que la femme distrait de la somme des voluptés, est toujours aux dépens de celle de l’homme ; que l’objet, dans ces momenslà, n’est pas de donner, mais de recevoir ; que le sentiment qu’on tire du bienfait accordé, n’est que moral, et ne peut dès-lors convenir qu’à une certaine sorte de gens, au lieu que la sensation ressentie du bienfait reçu, est physique et convient nécessairement à tous les individus, qualité qui la rend préférable à ce qui ne peut être aperçu que de quelquesuns ; qu’en un mot, le plaisir goûté avec l’être inerte ne peut point ne pas être entier, puisqu’il n’y a que l’agent qui l’éprouve, et de ce moment, il est donc bien plus vif. — En ce cas, il faut établir que la jouissance d’une statue sera plus douce que celle d’une femme ? — Tu ne m’entends point ; la volupté imaginée par ces gens-là, consiste en ce que le succube puisse et ne fasse pas, en ce que les facultés qu’il a et qu’il est nécessaire qu’il ait, ne s’employent qu’à doubler 312 la sensation de l’incube, sans songer à la ressentir. — Ma foi, mon ami, je ne vois là que de la tyrannie et des sophismes. — Point de sophismes ; de la tyrannie, soit ; mais qui te dit qu’elle n’ajoute pas à la volupté ? Toutes les sensations se prêtent mutuellement des forces : l’orgueil, qui est celle de l’esprit, ajoute à celle des sens ; or, le despotisme, fils de l’orgueil, peut donc, comme lui, rendre une jouissance plus vive. Jette les yeux sur les animaux ; regarde s’ils ne conservent pas cette supériorité si flatteuse, ce despotisme si sensuel, que tu cedes imbécillement. Vois la manière impérieuse dont ils jouissent de leurs femelles. Le peu de desir qu’ils ont de faire partager ce qu’ils sentent, l’indifférence qu’ils éprouvent, quand le besoin n’existe plus, et n’est-ce pas toujours chez eux, que la nature nous donne des lecons ? Mais règlons nos idées sur ses opérations : si elle eût voulu de l’égalité dans le sentiment de ces plaisirs-là, elle en eût mis dans la construction des créatures qui doivent le ressentir ; nous voyons pourtant le contraire. Or, s’il y a une supériorité établie, décidée de l’un des deux sexes sur l’autre, comment ne pas se convaincre qu’elle est une preuve de l’intention qu’a la nature, que cette force, que cette autorité, toujours manifestée par celui qui la possède, le soit également dans l’acte du plaisir, comme dans les autres ? — Je vois cela bien différemment, et ces voluptés doivent être bien tristes, toutes les fois qu’elles ne sont pas partagées ; l’isolisme m’effraye ; je le regarde comme un fléau ; je le vois, comme la punition de l’être cruel ou méchant, abandonné de toute la terre ; il doit l’être de sa compagne, il n’a pas su répandre le bonheur ; il n’est plus 313 fait pour le sentir. — C’est avec cette pusillanimité de principes, que l’on reste toujours dans l’enfance, et qu’on ne s’élève jamais à rien ; voilà comme on vit et meurt dans le nuage de ses préjugés, faute de force et d’énergie, pour en dissiper l’épaisseur. — Qu’a de nécessaire cette opération, dès qu’elle outrage la vertu ? — Mais la vertu, toujours plus utile aux autres qu’à nous, n’est pas la chose essentielle ; c’est la vérité seule qui nous sert ; et s’il est malheureusement vrai qu’on ne la trouve qu’en s’écartant de la vertu, ne vaut-il pas mieux s’en détourner un peu, pour arriver à la lumière, que d’être toujours dupe et bon dans les ténèbres ? — J’aime mieux être faible et vertueux, que téméraire et corrompu. Ton âme s’est dégradée à la dangereuse école du monstre affreux dont tu habites la cour. — Non, c’est la faute de la nature ; elle m’a donné une sorte d’organisation vigoureuse, qui semble s’accroître avec l’âge, et qui ne saurait s’arranger aux préjugés vulgaires ; ce que tu nommais en moi dépravation, n’est qu’une suite de mon existence ; j’ai trouvé le bonheur dans mes systêmes, et n’y ai jamais connu le remord. C’est de cette tranquillité, dans la route du mal, que je me suis convaincu de l’indifférence des actions de l’homme. Allumant le flambeau de la philosophie à l’ardent foyer des passions, j’ai distingué à sa lueur, qu’une des premières loix de la nature, était de varier toutes ses œuvres, et que dans leur seule opposition, se trouvait l’équilibre qui maintenait l’ordre général ; quelle nécessité d’être vertueux, me suis-je dit, dès que le mal sert autant que le bien ? Tout ce que crée la nature, n’est pas utile, en ne considérant que nous ; cependant tout est nécessaire ; il est 314 donc tout simple que je sois méchant, relativement à mes semblables, sans cesser d’être bon à ses yeux : pourquoi m’inquiéterai-je alors ? — Eh ! n’as-tu pas toujours les hommes, qui te puniront de les outrager. — Qui les craint, ne jouit pas. — Qui les brave, est sûr de les irriter, et comme l’intérêt général combat toujours l’intérêt particulier, celui qui sacrifie tout à soi, celui qui manque à ce qu’il doit aux autres, pour n’écouter que ce qui le flatte, doit nécessairement succomber, il ne doit trouver que des écueils. — Le politique les évite, le sage apprend à ne les pas craindre. Mets la main sur ce cœur, mon ami ; il y a cinquante ans que le vice y règne, et vois pourtant comme il est calme. — Ce calme pervers est le fruit de l’habitude de tes faux principes, ne le mets pas sur le compte de la nature ; elle te punira tôt ou tard de l’outrager. — Soit, ma tête n’est élevée vers le ciel que pour attendre la foudre ; je ne tiens point le bras qui la lance ; mais j’ai la gloire de le braver. — Et nous entrames dans le logis qui m’était destiné. C’était une cabane très-simple, partagée par des clayes, en trois ou quatre pièces, où je trouvai quelques nègres, que le roi me donnait, pour me servir. Ils avaient ordre de me demander si je voulais des femmes ; je répondis que non, et les congédiai, ainsi que le Portugais, en les assurant que je n’avais besoin que d’un peu de repos. À peine fus-je seul, que je fis de sérieuses réflexions sur la malheureuse situation dans laquelle je me trouvais. La scélératesse de l’ame du seul Européen, dont j’eus la société, me paraissait aussi dangereuse que la dent meurtrière des cannibales, dont je dépendais. Et ce rôle affreux…, ce métier 315 infâme, qu’il me fallait faire, ou mourir, non qu’il portât la moindre atteinte à mes sentimens pour Léonore…, je le faisais avec tant de dégoût… je ressentais une telle horreur, qu’assûrément ce que je devais à cette charmante fille, ne pouvait s’y trouver compromis. Mais n’importe, je l’exerçais, et ce funeste devoir versait une telle amertume sur ma situation, que je serais parti, dès l’instant, si, comme je vous l’ai dit, l’espoir que Léonore tomberait peut-être sur cette côte, où je pouvais la supposer, et qu’alors elle n’arriverait qu’à moi, si, dis-je, cet espoir n’avait adouci mes malheurs. Je n’avais point perdu son portrait ; les précautions que j’avais prises de le placer dans mon portefeuille, avec mes lettres de change, l’avait entièrement garanti. On n’imagine pas ce qu’est un portrait, pour une ame sensible ; il faut aimer, pour comprendre ce qu’il adoucit, ce qu’il fait naître. Le charme de contempler à son aise, les traits divins qui nous enchantent, de fixer ces yeux, qui nous suivent, d’adresser à cette image adorée, les mêmes mots que si nous serrions dans nos bras l’objet touchant qu’elle nous peint ; de la mouiller quelquefois de nos larmes, de l’échauffer de nos soupirs, de l’animer sous nos baisers… Art sublime et délicieux, c’est l’amour seul qui te fit naître ; le premier pinceau ne fut conduit que par ta main. Je pris donc ce gage intéressant de l’amour de ma Léonore, et l’invoquant à genoux : « ô toi que j’idolâtre ! m’écriai-je, reçois-le serment sincère, qu’au milieu des horreurs où je me trouve, mon cœur restera toujours pur ; ne crains pas que le temple où tu règnes, soit jamais souillé par des crimes. Femme adorée, console-moi dans mes tourmens ; fortifie-moi dans mes revers ; ah ! si 316 jamais l’erreur approchait de mon ame, un seul des baisers que je cueilles sur tes lèvres de roses, saurait bientôt l’en éloigner ». Il était tard, je m’endormis, et je ne me réveillai le lendemain, qu’aux invitations de Sarmiento, de venir faire avec lui une seconde promenade vers une partie que je n’avais pas encore vue. — Sais-tu, lui dis-je, si le roi a été content de mes opérations ? — Oui ; il m’a chargé de te l’apprendre, me dit le Portugais en nous mettant en marche ; te voilà maintenant aussi savant que moi ; tu n’auras plus besoin de mes leçons. Il a passé, m’a-t-on dit, toute la nuit en débauche, il va s’en purifier ce matin, par un sacrifice, où s’immoleront six victimes… Veux-tu en être témoin ? — Oh ! juste ciel, répondis-je alarmé, garantis-moi tant que tu pourras de cet effrayant spectacle. — J’ai bien compris que cela te déplairait, d’autant plus que tu verrais souvent, sous le glaive, les objets même de ton choix. — Et voilà mon malheur : j’y ai pensé toute la nuit… voilà ce qui va me rendre insupportable le métier que l’on me condamne à faire ; quand la victime sera de mon choix, je mourrai du remords cruel que fera naître en mon esprit, l’affreuse idée de l’avoir pu sauver, en lui trouvant quelques défauts, et de ne l’avoir pas fait. — Voilà encore une chimère enfantine, dont il faudrait te détacher ; si le sort ne fût pas tombé sur celle-là, il serait tombé sur une autre ; il est nécessaire à la tranquillité de se consoler de tous ces petits malheurs ; le général d’armée qui foudroye l’aîle gauche de l’ennemi, a-t-il des remords de ce qu’en écrasant la droite, il eût pu sauver la première ? Dès qu’il faut que le fruit tombe, qu’importe de 317 secouer l’arbre. — Cesses tes cruelles consolations et reprends les détails qui doivent achever de m’instruire de tout ce qui concerne l’infâme pays dans lequel j’ai le malheur d’être obligé de vivre. Il faut être né comme moi, dans un climat chaud, reprit le Portugais, pour s’accoutumer aux brûlantes ardeurs de ce ciel-ci ; l’air n’y est supportable, que d’Avril en Septembre ; le reste de l’année est d’une si cruelle ardeur, qu’il n’est pas rare de trouver des animaux dans la campagne expirer sous les rayons qui les brûlent ; c’est à l’extrême chaleur de ce climat, qu’il faut attribuer, sans-doute, la corruption morale de ces peuples ; on ne se doute pas du point auquel les influences de l’air agissent sur le physique de l’homme, combien il peut être honnête ou vicieux, en raison du plus ou moins d’air qui pèse sur ses poumons[15] , et de la qualité plus ou moins saine, plus ou moins brûlante de cet air. Insolens législateurs, vous qui croyez devoir assujétir tous les hommes aux mêmes loix, quelques soient les variations de l’atmosphère, osez-le donc, après la vérité de ces principes… Mais ici, il faut avouer que cette corruption est extrême ; elle ne saurait être portée plus loin. Tous les désordres y sont communs, et tous y sont impunis ; un père ne met aucune espèce de différence entre ses filles, ses garçons, ses esclaves, ou ses femmes ; tous servent indistinctement ses débauches lascives. Le despotisme dont il jouit dans sa maison ; le droit absolu de mort, dont il est revêtu, rendraient fort dure la condition de ceux dont il éprouverait des refus. Quelque besoin pourtant, que le peuple ait de femmes, il ne traite pas mieux celles qu’il possède ; je t’ai déjà peint une 318 partie de leur sort ; il n’est pas plus doux dans l’intérieur. Jamais l’épouse ne parle à son mari, qu’à genoux ; jamais elle n’est admise à sa table ; elle ne reçoit pour nourriture, que quelques restes qu’il veut bien lui jetter dans un coin de la maison, comme nous faisons aux animaux, dans les nôtres. Parvient-elle à lui donner un héritier ; arrive-t-elle à ce point de gloire, qui les rend si intéressantes dans nos climats, je te l’ai dit, le mépris le plus outré, l’abandon, le dégoût deviennent ici les récompenses qu’elle reçoit de son cruel mari. Souvent bien plus féroce encore, il ne la laisse pas venir au terme, sans détruire son ouvrage, dans le sein même de sa compagne ; malgré tant d’opposition, ce malheureux fruit vient-il à voir le jour, s’il déplaît au père, il le fait périr à l’instant ; mais la mère n’a nul droit sur lui : elle n’en acquiert pas davantage, quand il atteint l’âge raisonnable ; il arrive souvent alors qu’il se joint à son père, pour maltraiter celle dont il a reçu la vie[16] . Les femmes du peuple ne sont pas les seules qui soient ainsi traitées ; celles des grands partagent cette ignominie. On a peine à croire à quel degré d’abaissement et d’humiliation ceux-ci réduisent leurs épouses, toujours tremblantes, toujours prêtes à perdre la vie, au plus léger caprice de ces tyrans ; le sort des bêtes féroces est sans doute préférable au leur. L’ancien gouvernement féodal de Pologne peut seul donner l’idée de celui-ci ; le royaume est divisé en dix-huit petites provinces, représentant nos grandes terres seigneuriales, en Europe ; chaque gouvernement a un chef qui habite le district, et qui y jouit à-peu-près de la même autorité que le roi. Ses sujets lui sont immédiatement 319 soumis ; il peut en disposer à son gré. Ce n’est pas qu’il n’y ait des loix dans ce royaume : peut-être même y sont-elles trop abondantes ; mais elles ne tendent, toutes, qu’à soumettre le faible au fort, et qu’à maintenir le despotisme, ce qui rend le peuple d’autant plus malheureux, que, quoiqu’il puisse réversiblement exercer le même despotisme dans sa maison, il n’est pourtant dans le fait, absolument le maître de rien. Il n’a que sa nourriture et celle de sa famille, sur la terre qu’il herse à la sueur de son corps. Tout le reste appartient à son chef, qui le possède, en sure et pleine jouissance, aux seules conditions d’une redevance annuelle en filles, garçons, et commestibles, exactement payée quatre fois l’an au roi. Mais ces vassaux fournissent ce tribut au chef ; il n’a que la peine de le présenter, et comme il est imposé à proportion de ce qu’il peut payer, il n’en est jamais surchargé. Les crimes du vol et du meurtre, absolument nuls parmi les grands, sont punis avec la plus extrême rigueur, chez l’homme du peuple, s’il a commis ces délits, hors de l’intérieur de sa maison ; car s’il est le chef de sa famille, et que l’action n’ait porté que sur les membres de cette famille, qui lui sont subordonnés, il est dans le cas de la plus entière impunité ; hors cette circonstance, il est puni de mort. Le coupable arrêté, est à l’instant conduit chez son chef, qui l’exécute de sa propre main ; ce sont pour ces chefs, des parties de plaisir, semblables à nos chasses d’Europe ; ils gardent communément leurs criminels, jusqu’à ce qu’ils en ayent un certain nombre ; ils se réunissent alors sept ou huit ensemble, et passent plusieurs jours à maltraiter ces 320 individus, jusqu’à ce qu’enfin ils les achèvent. Leur chasse alors sert au festin, et la débauche se termine avec leurs femmes, qu’ils ont de même réunies, et dont ils jouissent en commun. Le roi agit également, dans son appanage, et comme son district est plus étendu, il a plus d’occasions de multiplier ces horreurs. Tous les chefs, malgré leur autorité, relèvent immédiatement de la couronne ; le monarque peut les condamner à mort, et les faire exécuter sur le champ, sans aucune instruction de procès, pour les crimes de rébellion ou de lèze-majesté ; mais il faut que le délit soit authentique, sans quoi, tous se révolteraient, tous prendraient le parti de celui qu’on aurait condamné, et travailleraient, de concert, à détrôner un roi mal affermi par ce despotisme. Ce qui rend au monarque de Butua sa postérité indifférente, c’est qu’elle ne règne point après lui. Il n’en est pas de même de ses dix-huit grands vassaux ; les enfans succèdent au père dans leurs fiefs. Dès que le chef est mort, le fils aîné s’empare du gouvernement, du logis, et réduit sa mère et ses sœurs dans la dernière servitude ; elles n’ont plus rang dans sa maison, qu’après les esclaves de sa femme, à moins qu’il ne veuille épouser une d’elles ; dans ce cas, elle est hors de cette abjection ; mais celle où l’usage la fait retomber, comme épouse, n’est-elle pas aussi dure ? Si la mère est grosse, quand le père meurt, il faut qu’elle fasse périr son fruit, autrement l’héritier la tuerait elle-même. À l’égard du roi, dès qu’il meurt, les chefs s’assemblent, et les barbares confondant, à l’exemple des Jagas leurs voisins, 321 la cruauté avec la bravoure[17] , n’élisent pour leur chef, que le plus féroce d’entre eux. Pendant neuf jours entiers, ils font des exploits dans ce genre, soit sur des prisonniers de guerre, soit sur des criminels, soit sur eux-mêmes, en se battant corps-à-corps, à outrance, et celui qui a fait paraître le plus de valeur ou d’atrocité, regardé dès-lors comme le plus grand de la nation, est choisi pour la commander ; on le porte en triomphe dans son palais, où de nouveaux excès succèdent à l’élection, pendant neuf autres jours. Là, l’intempérance et la débauche se poussent quelquefois si loin, que le nouveau roi lui-même y succombe, et la cérémonie recommence. Rarement ces fêtes ne se célèbrent, sans qu’il n’en coûte la vie à beaucoup de monde. Lorsque cette nation est en guerre avec ses voisins, les chefs fournissent au roi un contingent d’hommes armés de fleches et de piques, et ce nombre est proportionné aux besoins de l’état. Si les ennemis sont puissans, les secours envoyés sont considérables ; ils le sont moins, quand il s’agit de légères discussions. La cause de ces discussions est toujours, ou quelques ravages dans les terres, ou quelques enlevemens de femmes ou d’esclaves ; quelques jours d’hostilités préliminaires et un combat terminent tout ; puis chacun retourne chez soi. Malgré le peu de morale de ces peuples ; malgré les crimes multipliés où ils se livrent, il est dévot, crédule, et superstitieux ; l’empire de la religion, sur son esprit, est presqu’aussi violent qu’en Espagne et en Portugal. Le gouvernement théocratique suit le plan du gouvernement féodal. Il y a un chef de religion dans chaque province, 322 subordonné au chef principal, habitant la même ville que le roi. Ce chef, dans chaque district, est à la tête d’un collége de prêtres secondaires, et habite avec eux un vaste bâtiment contigu au temple ; l’idole est par-tout la même que celle du palais du roi, qui, seul, a le privilège d’avoir, indépendamment du temple de sa capitale, une chapelle particulière où il sacrifie. Le serpent qu’on révère ici, est le reptile le plus anciennement adoré ; il eut des temples en Égypte, en Phénicie, en Grèce, et son culte passa de-là en Asie et en Afrique, où il fut presque général[18] . Quant à ces peuples, ils disent que cette idole est l’image de celui qui a créé le monde ; et pour justifier l’usage où ils sont de le représenter, moitié figure humaine, et moitié figure d’animal, ils disent que c’est pour montrer qu’il a créé également les hommes et les animaux. Chaque gouverneur de province est obligé d’envoyer seize victimes par an, de l’un et de l’autre sexe, au chef de la religion qui les immole avec ses prêtres, à de certains jours prescrits par leur rituel. Cette idée, que l’immolation de l’homme était le sacrifice le plus pur qu’on pût offrir à la divinité, était le fruit de l’orgueil ; l’homme se croyant l’être le plus parfait qu’il y eût au monde, imagina que rien ne pouvait mieux apaiser les dieux, que le sacrifice de son semblable ; voilà ce qui multiplia tellement cette coutume, qu’il n’est aucun peuple de la terre, qui ne l’ait adoptée ; les Celtes et les Germains immolaient des vieillards et des prisonniers de guerre ; les Phéniciens, les Cartaginois, les Perses et les Illiriens, sacrifiaient leurs propres enfans ; les Thraces et les Égyptiens, des vierges, etc. 323 Les prêtres, à Butua, sont, chargés de l’éducation entière de la jeunesse ; ils élèvent, à-la-fois, les deux sexes, dans des écoles séparées, mais toujours dirigées par eux seuls. La vertu principale, et presque l’unique, qu’ils inspirent aux femmes, est la plus entière résignation, la soumission la plus profonde aux volontés des hommes ; ils leur persuadent qu’elles sont uniquement créées pour en dépendre, et, à l’exemple de Mahomet, les damnent impitoyablement à leur mort. — À l’exemple de Mahomet, dis-je, en interrompant Sarmiento ? tu te trompes, mon ami, et ton injustice envers les femmes, te fait évidemment adopter une opinion fausse, et que jamais rien n’autorisa. Mahomet ne damne point les femmes ; je suis étonné qu’avec l’érudition que tu nous étales, tu ne saches pas mieux l’alcoran. Quiconque croira, et fera de bonnes mœurs, soit homme, soit femme, il entrera dans le paradis, dit expressément le prophête, dans son soixantième chapitre ; et dans plusieurs autres, il établit positivement que l’on trouvera dans le paradis, nonseulement celles de ses femmes que l’on aura le mieux aimées sur la terre, mais même de belles filles vierges, ce qui prouve qu’indépendemment de celles-ci, qui sont les femmes célestes, il en admettait de terrestres, et qu’il ne lui est jamais venu dans l’esprit de les exclure des béatitudes éternelles. Pardonne-moi cette digression en faveur d’un sexe que tu méprises, et que j’idolâtre ; et continue tes intéressans récits. — Que Mahomet damne ou sauve les femmes, dit le Portugais, ce qu’il y a de bien sûr, c’est que ce ne seraient pas elles qui me feraient desirer le paradis, si je croyais à cette fable-là ; et fussent-elles toutes anéanties sur le globe, 324 que Lucifer m’écorche tout vif, si je m’en trouvais plus à plaindre. Malheur à qui ne peut se passer, dans ses plaisirs ou dans sa société, d’un sexe bas, trompeur et faux, toujours occupé de nuire ou de feindre, toujours rampant, toujours perfide, et qui, comme la couleuvre, n’élève un instant la tête au-dessus du sol, que pour y darder son venin. Mais ne m’interromps plus, frère, si tu veux que je poursuive. À l’égard des hommes, reprit mon instituteur, ils leur inspirent d’être soumis, d’abord aux prêtres, puis au roi, et définitivement à leurs chefs particuliers ; ils leur recommandent d’être toujours prêts à verser leur sang pour l’une ou l’autre de ces causes. Le danger des écoles, en Europe, est souvent le libertinage ; ici, il en devient une loi. Un époux mépriserait sa femme, si elle lui donnait ses prémices[19] ; ils appartiennent de droit aux prêtres ; eux-seuls doivent flétrir cette fleur imaginaire, où nous avons la folie d’attacher tant de prix ; de cette règle sont pourtant exceptés les sujets qui doivent être conduits au roi. Resserrés avec soin dans les maisons des gouverneurs de chaque province, ils n’entrent point dans les écoles ; c’est un droit que les prêtres n’ont jamais osé disputer à leur souverain qui le possède, comme chef du temporel et du spirituel. Toutes ces roses se cueillent à certains jours de fêtes, prescrits dans leur calendrier. Alors les temples se ferment ; il n’est plus permis qu’aux seuls prêtres, d’y entrer ; le plus grand silence règne aux environs ; on immolerait impitoyablement quiconque oserait le troubler. La défloration se fait aux pieds de l’idole. Le chef commence, il est suivi du collége entier. Les filles sont 325 présentées deux fois, les garçons une. Des sacrifices, suivent la cérémonie ; à treize ou quatorze ans, les élèves retournent dans leurs familles ; on leur demande s’ils ont été sanctifiés : s’ils ne l’avaient pas été, les garçons seraient horriblement méprisés, et les filles ne trouveraient aucun époux. Ce qui s’opère dans les provinces, se pratique de même dans la capitale ; la seule différence qu’il y ait, lors de ces initiations, consiste dans le droit qu’a le monarque d’opérer, s’il veut, avant les prêtres. Ici, comme dans le royaume de Juida, si quelqu’un refusait de placer ses enfans dans ces écoles, les prêtres pourraient les faire enlever. — Que d’infamies, m’écriai-je ; toutes ces turpitudes me choquent au dernier point. Mais je ne tiens pas, je l’avoue, à voir la pédérastie érigée en initiation religieuse ; à quel point de corruption doit être parvenu un peuple, pour instituer ainsi en coutume, le vice le plus affreux, le plus destructeur de l’humanité, le plus scandaleux, le plus contraire aux loix de la nature, et le plus dégoûtant de la terre. — Que d’invectives, me répondit le Portugais, (trop malheureux partisan de cette intolérable dépravation !) Écoute, ami, je veux bien m’interrompre un moment, pour te convaincre de tes torts, au risque de contrarier quelques-uns de mes principes, pour mieux te prouver l’injustice des tiens. N’imagine pas que cette erreur, à laquelle on attache une si grande importance en Europe, soit aussi conséquente qu’on le croit. De quelque manière qu’on veuille l’envisager, on ne la trouvera dangereuse que dans un seul point. Le tort qu’elle fait à la population. Mais ce tort est-il bien réel ? c’est ce qu’il s’agit d’examiner. Qu’arrive-t-il, en tolérant cet écart ? 326 qu’il naît, je le suppose, dans l’état, un petit nombre d’enfans de moins ; est-ce donc un si grand mal, que cette diminution, et quel est le gouvernement assez faible, pour pouvoir s’en douter ? Faut-il à l’État, un plus grand nombre de citoyens, que celui qu’il peut nourrir ? Au-delà de cette quantité, tous les hommes, dans l’exacte justice, ne devraient-ils pas être maîtres de produire, ou de ne pas produire ; je ne connais rien de si risible, que d’entendre crier sans-cesse en faveur de la population. Vos compatriotes, sur-tout, vos chers Français, qui ne s’aperçoivent pas que si leur gouvernement les traite avec tant d’indifférence, que si leur fuite, leur mort le touche si peu, que si leurs loix les sacrifient chaque jour si inhumainement, ce n’est qu’à cause de leur trop grande population ; que si cette population était moindre, ils deviendraient bien autrement chers à cet État qui se moque d’eux, et seraient bien autrement épargnés par le glaive atroce de Thémis ; mais laissons ces imbéciles crier tout à leur aise ; laissons-les remplir leurs dégoûtantes compilations de projets fastueux, pour augmenter le nombre des hommes, dont l’excès forme déjà un des plus grands vices de leur État, et voyons seulement si ce qu’ils désirent est un bien. J’ose dire que non : j’ose assurer que par-tout où la population et le luxe seront médiocres, l’égalité, dont tu parais si partisan, sera plus entiere, et par conséquent, le bonheur de l’individu, plus certain. C’est l’abondance du peuple, et l’accroissement du luxe, qui produit l’inégalité des conditions, et tous les malheurs qui en résultent. Les hommes sont tous frères, chez le peuple médiocre et frugal ; ils ne se connaissent plus, quand le luxe les déguise et que la population les avilit ; à 327 mesure qu’augmentent l’une et l’autre de ces choses, les droits du plus fort naissent insensiblement ; ils asservissent le plus faible, le despotisme s’établit, le peuple se dégrade, et se trouve bientôt écrasé sous le poids des fers, que sa propre abondance lui forge[20] ; ce qui diminue la population dans un État, sert donc cet État, au lieu de lui nuire ; politiquement considéré, voilà donc ce vice si abominable, dans la classe des vertus plutôt que dans celle des crimes, chez toutes les nations philosophes. L’examinerons-nous du côté de la nature ? Ah ! si l’intention de la nature eût été que tous les grains de bleds germassent, elle eût donné une meilleure constitution à la terre. Cette terre ne se trouverait pas si longtems hors d’état de rapporter ; toujours féconde, n’attendant jamais que la semence, on ne lui donnerait jamais, qu’elle ne rendît. Un coup d’œil sur le physique des femmes, et voyons si cela est. Une femme qui vit 70 ans, je suppose, en passe d’abord 14 sans pouvoir encore être utile ; puis 20, où elle ne peut plus l’être : reste à 36, sur lesquels il faut prélever 3 mois par an, où ses infirmités doivent encore l’empêcher de travailler aux vues de la nature, si elle est sage, et qu’elle veuille que le fruit produit soit bon. Reste donc 27 ans au plus, sur 70, où la nature lui permet de la servir. Je le demande, est-il raisonnable de penser que si les vues de la nature tendaient à ce que rien ne fût perdu, elle consentirait à perdre autant[21] , et si cette perte est indiquée par ses propres loix, pouvons-nous légitimement contraindre les nôtres à punir ce qu’elle exige elle-même ? La propagation n’est certainement pas une loi de la nature, elle n’en est qu’une tolérance : a-t-elle eu besoin de nous, pour produire les 328 premières espèces ? N’imaginons pas que nous lui soyons plus nécessaires pour les conserver, si l’existence de ces espèces était essentielle à ses plans ; ce que nous adoptons de contraire à cette opinion, n’est que le fruit de notre orgueil. Quand il n’y aurait pas un seul homme sur la terre, tout n’en irait pas moins comme il va ; nous jouissons de ce que nous trouvons ; mais rien n’est créé pour nous ; misérables créatures que nous sommes, sujets aux mêmes accidens que les autres animaux, naissant comme eux, mourant comme eux, ne pouvant vivre, nous conserver et nous multiplier que comme eux, nous nous avisons d’avoir de l’orgueil, nous nous avisons de croire que c’est en faveur de notre précieuse espèce, que le soleil luit, et que les plantes croissent. Ô déplorable aveuglement, convainquons-nous donc que la nature se passerait aussi bien de nous, que de la classe des fourmis ou de celle des mouches, et que d’après cela, nous ne sommes nullement obligés à la servir dans la multiplication d’une espèce qui lui est indifférente, et dont l’extinction totale n’altérerait aucune de ses loix. On peut donc perdre ou détruire, sans l’offenser en quoi que ce soit. Que dis-je ? nous la servons, en n’augmentant pas une sorte de créature, dont la ruine entière, en lui rendant l’honneur de ses premières créations, lui ferait reprendre des droits, que sa tolérance nous cède. Le voilà donc, ce vice dangereux… ce vice épouvantable contre lequel s’arment imbécilement les loix et la société, le voilà donc démontré utile à l’État et à la nature, puisqu’il rend à l’un son énergie, en lui ôtant ce qu’il a de trop, et à l’autre sa puissance, en lui laissant l’exercice de ses premières opérations. Eh ! si ce penchant n’était pas naturel, 329 en recevrait-on les impressions, dès l’enfance ? ne céderait-il pas aux efforts de ceux qui dirigent ce premier âge de l’homme. Qu’on examine pourtant dans les êtres qui en sont empreints ; il se développe, malgré toutes les digues qu’on lui oppose ; il se fortifie avec les années ; il résiste aux avis, aux sollicitations, aux terreurs d’une vie à venir, aux punitions, aux mépris, aux plus piquans attraits de l’autre sexe ; est-ce donc l’ouvrage de la dépravation, qu’un goût qui s’annonce ainsi, et que veut-on qu’il soit, si ce n’est l’inspiration la plus certaine de la nature ? Or, si cela est, l’offense-t-il ? Inspirerait-elle ce qui l’outragerait ? Permettrait-elle ce qui gênerait ses loix ? Favoriserait-elle des mêmes dons, et ceux qui la servent, et ceux qui la dégradent ? Étudions-la mieux, cette indulgente nature, avant d’oser lui fixer des limites. Analysons ses loix, scrutons ses intentions, et ne hasardons jamais de la faire parler sans l’entendre. Osons n’en point douter enfin, il n’est pas dans les intentions de cette mère sage que ce goût s’éteigne jamais ; il entre au contraire dans ses plans qu’il y ait, et des hommes qui ne procréent point, et plus de quarante ans dans la vie des femmes où elles ne le puissent pas, afin de nous bien convaincre que la propagation n’est pas dans ses loix, qu’elle ne l’estime point, qu’elle ne lui sert point, et que nous sommes les maîtres d’en user sur cet article comme bon nous semble, sans lui déplaire en quoi que ce soit, sans atténuer en rien sa puissance. Cesse donc de te récrier contre le plus simple des travers, contre une fantaisie où l’homme est entraîné par mille causes 330 physiques que rien ne peut changer ni détruire, contre une habitude enfin, que l’on tient de la nature, qui la sert, qui sert à l’État, qui ne fait aucun tort à la société, qui ne trouve d’antagonistes que parmi le sexe, dont elle abjure le culte, raison trop faible, sans doute, pour lui dresser des échafauds. Si tu ne veux pas imiter les philosophes de la Grèce, respecte au moins leurs opinions : Lycurgue et Solon armèrent-ils Thémis contre ces infortunés ? Bien plus adroits, sans doute, ils tournèrent au bien et à la gloire de la patrie le vice qu’ils y trouvèrent règnant. Ils en profiterent pour allumer le patriotisme dans l’ame de leurs compatriotes : c’était dans le fameux bataillon des amans et des aimés[22] que résidait la valeur de l’État. N’imagine donc pas que ce qui fit fleurir un peuple, puisse jamais en dégrader un autre. Que le soin de la cure de ces infidèles regarde uniquement le sexe qu’ils dépriment ; que ce soit avec des chaînes de fleurs que l’amour les ramène en son temple ; mais s’ils les brisent, s’ils résistent au joug de ce Dieu, ne crois pas que des invectives ou des sarcasmes, que des fers ou des bourreaux les convertissent plus sûrement : on fait avec les uns des stupides, et des lâches, des fanatiques avec les autres ; on s’est rendu coupable de bêtises et de cruautés, et on n’a pas un vice de moins[23] . Mais reprenons : quel fruit recueilleras-tu de la description que tu me demandes, si tu en interromps sans cesse le récit ? Les crimes contre la religion, continue le Portugais, existent ici comme dans notre Europe, et y sont même plus sévèrement punis[24] ; le premier prêtre en devient le souverain juge et l’exécuteur : un mot contre le clergé ou 331 contre l’idole, quelques négligences au service public du temple, l’inobservance de quelques fêtes, le refus de placer ses enfans dans les écoles, tout cela est puni de mort : on dirait que ce malheureux peuple, pressé de voir sa fin, imagine avec soin tout ce qui peut l’accélérer. Ignorant absolument l’art de transmettre les faits, soit par l’écriture, soit par les signes hiéroglyfiques, ce peuple n’a conservé aucuns mémoriaux qui puissent servir à la connaissance de sa généalogie ou de son histoire ; il ne s’en croit pas moins le peuple le plus ancien de la terre : il dominait autrefois, assure-t-il, tout le continent, et principalement la mer, qu’il ne connaît pourtant plus aujourd’hui ; sa position au milieu des terres, ses perpétuelles dissentions avec les peuples de l’Orient et de l’Occident, qui l’empêchent de s’étendre jusques-là, le priveront vraisemblablement encore long-tems de connaître les côtes qui l’avoisinent. Son seul commerce consiste à exporter son riz, son manioc et son maïs aux Jagas, qui habitant un pays sabloneux, se trouvent manquer souvent de ces précieuses denrées ; ils en importent des poissons qu’il aime beaucoup et qu’il mange presque avec la même avidité que la chair humaine ; les querelles survenues dans ces échanges sont un de ses fréquens motifs de guerre, et alors ils se bat au lieu de commercer, les comptoirs deviennent des champs de bataille. La politique, qui apprend à tromper ses semblables en évitant de l’être soi-même, cette science née de la fausseté et de l’ambition, dont l’homme d’état fait une vertu, l’homme social un devoir, et l’honnête homme un vice… La politique, dis-je, est entièrement ignorée de ce peuple ; ce n’est pas 332 qu’il ne soit ambitieux et faux, mais il l’est sans art ; et comme ceux auxquels il a affaire ne sont pas plus fins, il en résulte qu’ils se trompent gauchement les uns et les autres ; mais tout autant que s’ils le faisaient avec plus d’industrie. Le peuple de Butua tâche d’être le plus fort dans les combats, de gagner le plus qu’il peut dans ses échanges, voilà où se bornent toutes ses ruses. Il vit d’ailleurs avec insouciance et sans s’inquiéter du lendemain, jouit du présent le mieux qu’il peut, ne se rappelle point le passé, et ne prévoit jamais l’avenir ; il ne sait pas mieux l’âge qu’il a ; il sait celui de ses enfans jusqu’à quinze ou vingt ans, puis il l’oublie et n’en parle plus. Ces Africains ont quelques légères connaissances d’astronomie, mais elles sont mêlées d’une si grande foule d’erreurs et de superstition, qu’il est difficile d’y rien comprendre ; ils connaissent le cours des astres, prédisent assez bien les variations de l’atmosphère, et divisent leurs tems par les différentes phases de la lune : quand on leur demande quelle est la main qui meut les astres dans l’espace, quel est enfin le plus puissant des êtres, ils répondent que c’est leur idole, que c’est elle qui a créé tout ce que nous voyons, qui peut le détruire à son gré, et que c’est pour prévenir cette destruction qu’ils arrosent sans cesse ses autels de sang. Leur nourriture ordinaire est le maïs, quelques poissons quand le commerce le leur en apporte, et de la chair humaine ; ils en ont des boucheries publiques où l’on s’en fournit en tous tems ; quelquefois ils joignent à cela de la chair de singe, qu’on estime fort dans ces contrées. Ils tirent 333 du maïs une liqueur très-enivrante, et préférable à notre eaude-vie ; quelquefois ils la boivent pure, souvent ils la mêlent avec de l’eau communément mauvaise et saumâtre ; ils ont une manière de confire et de garder l’igname[25] , qui le rend délicat et bon. Ils n’ont point de monnaie entr’eux, ni signe qui la représente : chacun vit de ce qu’il a ; ceux qui veulent des productions étrangères rapportées par les commerçans, se les procurent par échange, ou en prêt d’esclaves, de femmes et d’enfans pour les travaux ou pour les plaisirs. La table du Roi est servie des prémices de tout ce qui croît dans le pays, et de tout ce qui s’y apporte ; il y a des gens chargés d’aller retirer ces différens tributs, et sans s’incommoder en rien, la Nation le nourrit ainsi en détail. Il en est de même de la table des chefs et des prêtres. Rien ne se vend au peuple que ces premières maisons ne soient fournies. Ce sont les tributs imposés sur le commerce, une fois acquittés, le marchand tire ce qu’il peut de sa denrée, et s’en fait payer comme je viens de le dire. Les établissemens de ce peuple, aussi médiocres que sa population, ne se voient guères qu’aux endroits les plus cultivés : on compte là une douzaine de maisons ensemble, sous l’autorité du plus ancien chef de famille, et sept ou huit de ces bourgades composent un district, au Gouverneur duquel les chefs particuliers rendent compte, comme ceux-ci le font au Roi. Les besoins, les volontés, les caprices des Gouverneurs sont expliqués aux Lieutenans des bourgades, qui exécutent à l’instant les ordres de ces petits despotes, autrement, et cela sans que le Roi pût le blâmer, le 334 Gouverneur ferait brûler la bourgade et exterminer ceux qui l’habitent. Ce Lieutenant de bourgade ou chef particulier n’a nulle autorité dans son district, il n’en a que dans sa famille comme tous les autres individus ; il n’est en quelque façon que le premier agent du despote ; il n’est point étonnant de voir un de ces petits souverains faire passer l’ordre à une bourgade de son département de lui envoyer telle ou telle denrée, tel fille ou tel garçon, et le refus de cette sommation coûter l’existence entière de la bourgade ; moins rare encore de voir deux ou trois principaux chefs se réunir, pour aller, par seul principe d’amusement, saccager, détruire, incendier une bourgade, et en massacrer tous les habitans sans aucune distinction d’âge ou de sexe ; vous voyez alors ces malheureux sortir de leur hutte avec leurs femmes et leurs enfans, présenter à genoux la tête aux coups qui les menacent, comme des victimes dévouées, et sans qu’il leur vienne seulement à l’esprit de se venger ou de se défendre… puissant effet, d’un côté, de l’abbaissement et de l’humiliation de ces peuples, et de l’autre, preuve bien singulière de l’excès du despotisme et de l’autorité des grands… Que de réflexions fait naître cet exemple ! serait-il réellement, comme je le suppose, une partie de l’humanité subordonnée à l’autre par les décrets de la main qui nous meut ? Ne doit-on pas le croire en voyant ces usages dans l’enfance de toutes nos sociétés, comme chez ce peuple encore dans le sein de la nature, si cette nature incompréhensible a soumis à l’homme des animaux bien plus forts que lui, ne peut-elle pas lui avoir également donné des droits sur une portion affaiblie de ses semblables ? et si cela 335 est, que deviennent alors les systêmes d’humanité et de bienfaisance de nos associations policées ? — Dusses-tu me gronder de t’interrompre encore, dis-je au Portugais, je ne te pardonne pas ces principes ; ne tire jamais aucune conséquence, en faveur de la tyrannie, de toutes les horreurs que nous montre ce peuple ; l’homme se corrompt dans le sein même de la nature, parce qu’il naît avec des passions dont les effets font frémir toutes les fois que la civilisation ne les enchaîne pas. Mais conclure de là que c’est chez l’homme sauvage et agreste qu’il faut se choisir des modèles, ou reconnaître les véritables inspirations de la nature, serait avancer une opinion fausse : la distance de l’homme à la nature est égale, puisqu’il peut être aussi-tôt corrompu par ses passions, dès le berceau de cette nature, que dans son plus grand éloignement. C’est donc dans le calme qu’il faut juger l’homme, ou dans l’état tranquille où le mettent à la longue les digues de ses passions élevées par le législateur qui le civilise. — Je poursuivrai, reprit Sarmiento, car il faudrait, sans cela, discuter si cette main qui élève des digues, a réellement le droit de les édifier ; si c’est un bonheur qu’elle l’entreprenne, si les passions qu’elle veut subjuguer sont bonnes ou mauvaises, si, de quelqu’espèce qu’elles puissent être, leurs effets contrariés les uns par les autres, ne contribueraient pas plus au bonheur de l’homme que cette civilisation qui le dégrade ; or, nous perdrions un tems énorme dans cette dissertation, et nous aurions beaucoup parlé tous deux sans nous convaincre… Je reprends donc. 336 Lorsque les prêtres veulent une victime, ils annoncent que leur Dieu leur est apparu, qu’il a desiré tel ou telle, et dans l’instant il faut que l’être requis soit remis au temple, loi cruelle sans doute, loi dictée par les seules passions, puisqu’elle les favorise toutes. Sans l’intime union des chefs spirituels et temporels, peutêtre ce peuple serait-il moins foulé ; mais l’égalité de leur pouvoir leur a prouvé la nécessité d’être unis pour se mieux satisfaire, d’où il résulte que la masse de ces deux autorités despotiques pressant également de par-tout ce peuple infortuné, le dissout et l’écrase à-la-fois[26] . Les habitans du Royaume de Butua ont un souverain mépris pour tous ceux qui ne savent pas gagner leur vie ; ils disent que chaque individu tenant à un district quelconque, et devant être nourri par ce district s’il y remplit sa tâche, ne doit manquer que par sa faute ; de ce moment ils l’abandonnent, ne lui fournissent aucune sorte de secours, et en cet état de délaissement et d’inaction, il devient bientôt la victime du riche, qui l’immole, en disant que l’homme mort est moins malheureux que l’homme souffrant. Ici la médecine s’exerce par les prêtres secondaires des temples ; ils ont quelques teintures de botanique qui les mettent à même d’ordonner certains remèdes quelque fois assez à propos. Ils n’exercent jamais ce ministère gratis, ils se font payer en prêt de femmes, de garçons ou d’esclaves, cela regarde la famille du malade ; ils n’exigent aucuns comestibles, qu’en feraient-ils dans une maison plus que 337 suffisamment entretenue par les revenus de l’idole qu’on y sert. Chaque particulier prend en mariage autant de femmes qu’il en peut nourrir ; le chef de chaque district, à l’instar du Roi, a un sérail plus ou moins considérable, et communément proportionné à l’étendue de son domaine. Ce sérail, composé comme je l’ai dit, des tributs qu’il retire, est dirigé par des esclaves qui ne sont point eunuques ; mais dans une si grande dépendance, d’ailleurs, si prêts à tout moment à perdre la vie, que rien n’est plus rare que leur malversation. Il y a dans ce sérail une Sultane privilégiée et regardée comme la maîtresse de la maison : elle change fort souvent ; cependant, tant qu’elle règne, les enfans qu’elle fait, ce qui est fort rare, sont regardés comme légitimes, et l’aîné de tous ceux que le père a eu pendant sa vie, n’importe de quelle femme, succède à tous les biens. Tant que cette première Sultane est regardée comme favorite, elle a une sorte d’inspection sur les autres, sans qu’elle soit pour cela elle-même dispensée de la subordination cruelle imposée à son sexe ; dès qu’elle a eu des enfans, elle est communément reléguée dans quelque coin de la maison, où l’on n’entend plus parler d’elle : ce qui fait que la manière la plus sûre dont elle puisse conserver son rang, est de ne jamais être enceinte ; aussi l’art de ces femmes est-il inouï sur cet article. Indépendamment des lions et des tigres qui se tiennent vers le Nord du Royaume, dans la partie la plus couverte de bois, on voit ici quelques quadrupèdes absolument inconnus en Europe : il y a entr’autres un animal un peu moins gros que le bœuf, qui tient du cheval et du cerf ; on rencontre 338 aussi quelques girafes[27] . Il y a beaucoup d’oiseaux singuliers, mais qui s’arrêtant peu, et qui n’étant jamais chassés, deviennent très-difficiles à connaître. La nature y est aussi très variée dans les plantes et dans les reptiles : il y en a beaucoup de venimeux dans l’un et l’autre genre, et ce peuple, singulièrement rafiné dans toutes les manières d’être cruel, compose avec une de ces plantes, qui ne croît que dans ces climats, une sorte de poison si actif, qu’il donne la mort en une minute[28] ; quelquefois ils en imbibent la pointe de leurs flèches, dont les plus légères blessures alors font tomber dans des convulsions qui entraînent bientôt la mort après elles ; mais ils se gardent bien de manger la chair de ceux qui meurent de cette manière. Essayons maintenant de rapprocher les traits qui caractérisent ce peuple, par des coups de pinceaux plus rapides : ils sont tous extrêmement noirs, courts, nerveux, les cheveux crépus, naturellement sains, bien pris dans leur taille, les dents belles, et vivant très-vieux ; ils sont adonnés à toutes sortes de crimes, principalement à ceux de la luxure, de la cruauté, de la vengeance et de la superstition, et d’ailleurs, emportés, traîtres, colères et ignorans. Leurs femmes sont mieux faites qu’eux : elles ont les formes superbes ; elles sont fraîches, et presque toutes, elles ont de belles dents et de beaux yeux ; mais elles sont si cruellement traitées, si abruties par le despotisme de leurs époux, que leurs attraits ne se soutiennent pas au-delà de 30 ans, et qu’elles ne vivent guères au-delà de 50. 339 Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu’où ils s’étendent ; quelques poteries qu’ils vernissent assez bien avec le jus d’une plante indigène de ces climats ; quelques claies, quelques paniers et des nattes délicatement travaillées, mais qui ne sont l’ouvrage que des femmes. Le Roi, qui connaît l’espèce des femmes blanches, et qui en a eu quelques-unes échouées sur les côtes des Jagas, tient d’elles une petite quantité d’ouvrages plus précieux, que tu pourras voir dans son palais. Le peu qu’il a connu de ces femmes l’en a rendu très-friand, et il paierait d’une partie de son Royaume celles qu’on pourrait lui procurer. Entièrement privé de sensibilité, et peut-être en cela plus heureux que nous, ces sauvages n’imaginent pas qu’on puisse s’affliger de la mort d’un parent ou d’un ami ; ils voient expirer l’un ou l’autre sans la plus légère marque d’altération, souvent même ils les achèvent, quand ils les voient sans espérance de guérir, ou parvenus à un âge trop avancé, et cela sans penser faire le plus petit mal. Il vaut mille fois mieux, disent-ils, se défaire de gens qui souffrent, ou qui sont inutiles, que de les laisser dans un monde dont ils ne connaissent plus que les horreurs. Leur manière d’enterrer les morts, est de placer tout simplement le cadavre au pied d’un arbre, sans nulle respect, sans aucune cérémonie, et sans plus de façon qu’on n’en ferait pour un animal. De quelle nécessité sont nos usages sur cela ? Un homme mort n’est plus bon à rien ; il ne sent plus rien ; c’est une folie que d’imaginer qu’on lui doive autre chose que de le placer dans un coin de terre, n’importe où ; 340 quelquefois ils le mangent, quand il n’est pas mort de maladie. Mais, quelque chose qu’il arrive, les prêtres n’ont rien à faire en cet instant, et quelque soient leurs vexations sur tout le reste, elle ne s’étend pas cependant jusqu’à se faire ridiculement payer du droit de rendre un cadavre aux éléments qui l’ont formé. Leurs notions sur le sort des ames, après cette vie, sont fort confuses ; d’abord, ils ne croient pas que l’ame soit une chose distincte du corps ; ils disent qu’elle n’est que le résultat de la sorte d’organisation que nous avons reçue de la nature, que chaque genre d’organisation nécessite une ame différente, et que telle est la seule distance qu’il y ait entre les animaux et nous. Ce systême m’a paru bien philosophique pour eux. Mais cette étincelle de raison est bientôt étouffée par des extravagances pitoyables : ils disent que la mort n’est qu’un sommeil, au bout duquel ils se trouveront tout entiers et tels qu’ils étaient dans ce monde, sur les bords d’un fleuve charmant, où tout concourra à leurs desirs, où ils auront des femmes blanches et des poissons en abondance. Ils ouvrent ce séjour fabuleux également aux bons comme aux méchans, parce qu’il est égal, selon eux, d’être l’un ou l’autre ; que rien ne dépend d’eux qu’ils ne se sont pas faits, et que l’Être qui a tout créé ne peut les punir d’avoir agi suivant ses vues… Singulière manie des hommes, de ne pouvoir presque dans aucune de leurs associations se passer de l’idée absurde d’une vie à venir ; il est bien singulier qu’il leur faille les plus puissans secours de l’étude et de la réflexion pour réussir à absorber en eux une chimère née de l’orgueil, aussi 341 ridicule à admettre, et aussi cruellement destructive de toute félicité sur la terre. — Ami, dis-je à Sarmiento, il me paraît que tes systêmes… — Sont invariables sur ce point, répondit le Portugais ; c’est vouloir s’aveugler à plaisir, que d’imaginer que quelque chose de nous survive ; c’est se refuser à tous les argumens démonstratifs de la raison et du bon sens, c’est contrarier toutes les leçons que la nature nous offre, que de distinguer en nous quelque chose de la matière ; c’est en méconnaître les propriétés, que de ne pas voir qu’elle est susceptible de toutes les opérations possibles par la seule différence de ses modifications… Ah ! si cette ame sublime devait nous survivre, si elle était d’une substance immatérielle, s’altérerait-elle avec nos organes ? croîtrait-elle avec nos forces ? dégénérerait-elle au déclin de notre âge ? serait-elle vigoureuse et saine, quand rien ne souffre en nous ? Triste, abattue, languissante sitôt que se dérange notre santé, une ame qui suit aussi constamment toutes les variations du physique, ne peut guères appartenir au moral ; mon ami, il faut être fou pour croire un instant que ce qui nous fait exister soit autre chose que la combinaison particulière des élémens qui nous constituent : altérez ces élémens, vous altérez l’ame ; séparez-les, tout s’anéantit ; l’ame est donc dans ces élémens, elle n’en est donc que le résultat, mais n’en est point une chose distincte ; elle est au corps ce que la flamme est à la matière qui le consume : ces deux choses agiraient-elles l’une sans l’autre ? la flamme existerait-elle sans l’élément qui l’entretient ? et reversiblement, celui-ci se consumerait-il sans la flamme ? Ah ! mon ami, sois bien en repos sur le sort de ton ame après 342 cette vie,… elle ne sera pas plus malheureuse qu’elle l’était avant d’animer ton corps, et tu ne seras pas plus à plaindre pour avoir végété malgré toi quelques instans sur le globe, que tu ne l’étais avant d’y paraître. — Sans me donner le tems de détruire ou de réfuter une opinion si contraire à la raison et à la délicatesse de l’homme sensible, si injurieuse à la puissance de l’Être qui ne nous a donné cette ame immortelle que pour arriver par son moyen à la sublime idée de son existence, d’où découle naturellement la suite et la nécessité de nos devoirs, tant envers ce Dieu saint et puissant, que relativement aux autres créatures, au milieu desquelles il nous a placé ; sans, dis-je, me permettre de lui répondre un mot, le Portugais, qui n’aimait point qu’on le contrariât, reprit ainsi le fil de sa description. La connaissance que tu as des mœurs, des coutumes, des loix et de la religion des habitans du Royaume de Butua, te fait aisément deviner leur morale ; aucuns de leurs actes de tyrannie et de cruauté, aucuns de leurs excès de débauche, aucunes de leurs hostilités ne passent pour des crimes chez eux. Pour légitimer les premiers articles, ils disent que la nature, en créant des individus inégaux, a prouvé qu’il y en avait quelques-uns qui devaient être soumis aux autres ; elle n’eût mis sans cela aucune distance entr’eux : voilà l’argument d’après lequel ils partent pour molester leurs femmes, qui, selon leur manière de penser, ne sont que des animaux inférieurs à eux, et sur lesquels la nature leur donne toute espèce de droits ; quant à leur égarement de débauche, l’homme, disent-ils, est conformé de manière à ce que telle chose peut plaire à l’un, et doit déplaire à l’autre : or, dès que 343 la nature lui a soumis des êtres, qui, par leur faiblesse, doivent indifféremment satisfaire ou l’un ou l’autre de ces besoins, ils ne peuvent devenir des crimes ; d’un côté, l’homme reçoit des goûts ; de l’autre, il a ce qu’il faut pour se contenter : quelle apparence que la nature eût réuni ces deux moyens, si elle était offensée de la manière dont on en use. Tout ce que je viens de dire, continua le Portugais en terminant son récit, va redoubler sans doute l’horreur que tu ressens déjà pour ce peuple, et d’après l’obligation où te voilà d’y vivre, j’ai peut-être eu tort de te donner autant de détails. — Sois bien certain, répondis-je, qu’il n’est aucun principe de ces monstres que je ne mette au rang des plus affreux écarts de la raison humaine ; je ne suis pas plus scrupuleux qu’on ne doit l’être ; tu dois, je crois, t’en être aperçu… mais favoriser, suivre ou croire des maximes aussi révoltantes, est au-dessus de mes forces et de mon cœur… Sarmiento voulut répliquer, je ne lui répondis plus, bien persuadé que je ne convertirais pas cet homme endurci, et que c’était une de ces sortes d’ames dont la perversité rend la cure d’autant plus impossible, que ne se trouvant point dans un état de souffrance par cette dépravation, elles ne désirent nullement une meilleure manière d’être. Je lui témoignai, pour rompre notre dialogue, l’envie d’entrer dans une cabane où notre course nous avait conduit : nous y pénétrâmes ; c’était l’asyle d’un homme du peuple : nous le trouvâmes assis sur des nattes, mangeant du maïs bouilli, et sa femme à genoux devant lui, le servant avec toutes les marques possibles de respect. Comme le Portugais était connu pour le 344 favori du Prince, le Paysan se leva et s’agenouilla dès qu’il parut, peu après il lui présenta sa fille, jeune enfant de 13 ou 14 ans… Tu vois la politesse de ces cantons, me dit Sarmiento. Dis-moi, dans quel pays de ton Europe on recevrait ainsi un étranger ?… Il résulte donc quelque chose de bon de ce despotisme qui t’effraie, et le voilà donc au moins, dans un cas, d’accord avec la nature. — Ne mets cette coutume qu’au rang des écarts et des désordres, m’écriai-je, et puisqu’elle ne m’inspire que de l’éloignement et du dégoût, elle ne peut être dans la nature… — Dis, dans les mœurs, et ne confonds pas l’usage, le pli donné par l’éducation avec les loix de la nature… Et pendant ce tems-là Sarmiento ayant repoussé durement la jeune fille, demanda du feu, alluma sa pipe, sortit, et nous regagnâmes la Capitale. Il y avait trois mois que j’étais dans ce triste séjour, maudissant mon malheur et mon existence, désespérant qu’aucun hasard m’y fit jamais rencontrer Léonore, n’aimant qu’elle, ne pensant qu’à elle, lorsque le sort, pour calmer un instant mes maux, fit naître au moins pour moi, l’occasion d’une bonne œuvre. J’étais sorti seul un matin pour aller rêver plus à l’aise à l’objet de mon cœur ; je préférais ces promenades solitaires à celles où Sarmiento m’empestait de sa morale erronée, et cherchait toujours à combattre ou à pervertir mes principes, lorsque je découvris un spectacle fait pour arracher les pleurs de tous autres individus que ceux de ce peuple féroce, peu faits pour le plaisir touchant de s’attendrir sur les douleurs d’un sexe délicat et doux, que le ciel forma pour partager nos 345 maux, pour mêler de roses les épines de la vie, et non pour être méprisées et traitées comme des bêtes de somme. Une de ces malheureuses hersait un champ où son mari voulait semer du maïs, atelée à une charrue lourde ; elle la traînait de toutes ses forces sur une terre grasse et spongieuse, qu’il s’agissait d’entr’ouvrir. Indépendamment de ce travail pénible, où succombait cette infortunée, elle avait deux enfans attachés devant elle, que nourrissait chacun de ses seins ; elle pliait sous le joug ; des sanglots et des cris s’entendaient malgré elle ; sa sueur et ses larmes coulaient à la fois sur le front de ses deux enfans… Un faux pas la fait chanceler… elle tombe… Je la crus morte… son barbare époux saute sur elle, armé d’un fouet, et l’accable de coups pour la faire relever… Je n’écoute plus que la nature et mon cœur, je m’élance sur ce scélérat… je le renverse dans le sillon… je brise les liens qui attachent sa mourante compagne au timon de la charrue… je la relève… la presse sur ma poitrine, et l’assis sous un arbre à côté de moi… elle était évanouie, elle serait morte sans ce secours… Je tenais sur mes genoux ses enfans froissés de la chûte… Cette malheureuse ouvre enfin les yeux… elle me regarde… elle ne peut concevoir qu’il existe dans la nature un être qui peut la secourir et la venger… elle me fixe avec étonnement ; bientôt les larmes de reconnaissance arrosent les mains de son bienfaiteur… elle prend ses enfans, elle les baise… elle me les donne… elle a l’air de m’engager à leur sauver la vie comme à elle. Je jouissais délicieusement de cette scène, lorsque j’aperçois le mari revenir à moi avec un de ses camarades ; je me lève, décidé à les recevoir tous deux 346 comme ils le méritent… Ma contenance les effraie : j’emmène la femme, j’emporte les enfans, j’établis chez moi cette malheureuse famille, et défends au mari d’y paraître. Je fis demander le soir cette femme au Roi, comme si j’avais eu le dessein de la destiner à mes plaisirs : le Monarque qui m’avait déjà beaucoup reproché le célibat dans lequel je vivais, me l’accorda sans difficulté, et fit défendre à l’époux d’approcher de ma maison. Je lui proposai d’être mon esclave : on ne peut peindre la joie qu’elle eut de l’accepter ; je la chargeai donc du soin de mon petit ménage, et je rendis sa vie si douce, qu’elle voulait se tuer de désespoir quand elle sut que je songeais à quitter le pays. Il y a donc, là comme ailleurs, de l’ame, de la sensibilité, de la reconnaissance et de la délicatesse, ce sexe si cruellement outragé dans ces féroces climats ; il a donc tout ce qu’il faut pour rendre ses maîtres heureux, si, renonçant à l’affreux droit de le maîtriser, ces tyrans préféraient celui bien plus doux de cultiver des vertus qui feraient aussi bien la douceur de leur vie. Sarmiento n’eut pas plutôt appris cette action qu’il la blâma ; non-seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle était même, prétendait-il, contre les loix du pays, puisqu’elle ravissait à un époux les droits qu’il avait sur sa femme, et comment, d’ailleurs, avec de l’esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment t’imaginer avoir fait une bonne œuvre, quand de deux êtres qu’intéresse cette action, il en reste un de malheureux. — Celui qui souffre était criminel. — Non, puisqu’il agissait d’après les usages de son pays ; mais le fût-il, qu’importe, son crime le rendait heureux ; en t’y opposant, tu fais un infortuné. — Il est juste que le 347 coupable souffre. — Ce qui est juste, c’est qu’il n’y ait dans l’état de souffrance que l’être faible, créé par la nature pour végéter dans l’asservissement, et tu déranges cet ordre en prêtant ton secours à cet être faible, contre le maître qui a tout droit sur lui ; aveuglé par une fausse pitié, dont les mouvemens sont trompeurs et les principes égoïstes, tu troubles et pervertis les vues de la nature ; mais allons plus loin : supposons les deux êtres égaux, je n’en soutiens pas moins que si dans l’action à laquelle se livre l’homme que tu appelles humain, il faut nécessairement que des deux que cette action touche, il y en ait un de malheureux ; l’action n’est plus vertueuse, elle est indifférente ; car une bonne action qui n’est qu’aux dépens du bonheur d’un homme, une bonne action d’où résulte une manière d’être désagréable pour un des deux individus qu’elle touche, en remettant les choses comme elles étaient, ne peut plus être regardée comme vertueuse, elle n’est plus qu’indifférente, puisqu’elle n’a fait que changer les situations. — Elle est bonne dès qu’elle venge le crime. — Elle ne peut être telle, dès qu’elle laisse un individu dans le malheur, et pour qu’elle pût avoir ce caractère de bonté que tu lui supposes, il faudrait qu’on fût mieux instruit sur ce qui est crime ou sur ce qui ne l’est pas ; tant que les idées de vice ou de vertu ne seront pas plus développées, tant qu’on variera, tant qu’on flottera sur ce qui caractérise l’un ou l’autre, celui qui, pour venger ce qu’il croit mal, rendra un autre être à plaindre, n’aura sûrement rien fait de vertueux. — Eh ! que m’importent tes raisonnemens, dis-je en colère à ce maudit homme, il est si doux de se livrer à de telles actions, que fussent-elles même 348 équivoques, il nous reste toujours au fond du cœur la jouissance délicieuse de les avoir faites. — D’accord, reprit Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu’elle te flattait, que tu t’es livré, en la faisant, à un genre de plaisir analogue à ton organisation ; que tu as cédé à une sorte de faiblesse flatteuse pour ton ame sensible ; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action, et si tu m’en vois faire une contraire, ne dis pas que j’en fais une mauvaise, dis que j’ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherché chacun ce qui convenait le mieux à notre manière de voir et de sentir. Enfin la vengeance du ciel éclata sur ce malheureux Portugais : le fourbe, en me dévoilant une partie de sa conduite, dont les détails que je vous cache, vous feraient frémir sans doute, m’avaient pourtant déguisé le crime affreux qu’il méditait pour lors. Cet homme, sans ame, sans reconnaissance, comme tous ceux que l’ambition dévore, oubliant qu’il devoit la vie à ce Monarque contre lequel il complotait, osait penser à le détrôner pour se mettre luimême à sa place. Avec les seules troupes de la Couronne, il imaginait forcer les grands vassaux à le reconnaître, ou les réduire à la servitude. Je pensai être enveloppé dans l’orage : heureusement le Roi, sûr de mon innocence, et ayant besoin de mes services, distingua le coupable, le punit seul et me rendit justice. J’ignorais, et le complot de ce scélérat, et la découverte qu’on venait d’en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses ordinaires, six nègres embusqués tombèrent sur lui, et l’étendirent à mes pieds ; il respirait encore… — Je meurs, me dit-il, je connais la main qui me 349 frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais la puissance ; puisse le traître périr un jour comme moi. Ami, je pars en paix ; ni amendement, ni correction même à cette heure cruelle où le voile tombe et la vérité perce ; et si j’emporte un remords au tombeau, c’est de n’avoir pas comblé la mesure ; tu vois qu’on meurt tranquille quand on me ressemble. Il n’y a de malheureux que celui qui espère ; celui qui frémit, est celui qui croit encore ; celui dont la foi est éteinte ne peut plus rien avoir à redouter : meurs comme moi si tu le peux… Ses yeux se fermèrent et son ame atroce alla paraître aux pieds de son Juge, souillée de tous les crimes, et du plus grand sans doute, l’impénitence finale. Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et m’éclaircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du Portugais, m’assura que je ne devais rien craindre, que mon innocence lui était connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille. Je rentrai chez moi, moins agité. Là, tout entier à mes réflexions, je me convainquis combien il est vrai qu’aucun crime ne reste sans châtiment, et que la main équitable de la Providence sait tôt ou tard accabler celui qui la méconnait ou l’outrage. Cependant je plaignis et regrettai ce malheureux ; je le plaignis, parce que plus un homme est entraîné au mal, plus il y est porté par des circonstances ou des causes physiques, et plus, sans-doute, il est à plaindre : je le regrettai, parce que c’était le seul être avec qui je pus raisonner quelquefois ; il me semblait qu’isolé au milieu de ces barbares, je devenais plus faible et plus infortuné. Depuis que j’y étais, j’avais déjà exercé mon ministère sur cinq troupes de femmes, sans qu’aucune blanche eût encore 350 paru. Ne me flattant plus de voir jamais arriver ma chère Léonore sur ces côtes, où l’espoir de la délivrer et de la ramener en Europe, fixait seul mes destins, je m’occupais sérieusement de mon secret départ, lorsque le roi me fit dire qu’il avait quelque chose à me communiquer. Il entendait fort bien le portugais : je l’avais appris avec Sarmiento, et j’étais, au moyen de cela, très en état, depuis quelque temps, de m’entretenir avec sa majesté ; elle m’apprit donc qu’elle venait de recevoir des nouvelles d’une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort portugais, existant sur les frontières du Monomotapa, lesquelles seraient fort aisées à enlever ; que pour parvenir à ce fort, il y avait à la vérité des montagnes presqu’inaccessibles à traverser, que les défilés de ces barrières étaient presque toujours gardés par les Bororès, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que le moment était propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se trouvaient alors très-occupés avec les Cimbas, leurs plus grands ennemis, et qu’il n’y avait aucun danger à entreprendre la conquête qu’il méditait. À l’égard des Portugais, je ne les crains pas, continua le monarque, ils sont d’ailleurs en très-petit nombre dans le fort dont je parle ; ainsi rien ne peut troubler mon projet. Il n’est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis moi-même ; tout paraissait ici ranimer mon espoir ; Léonore pouvait être au nombre de ces femmes blanches ; obtenais-je la permission d’être de ce détachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j’emmenais Léonore en Europe, si j’étais assez heureux, pour l’y trouver… N’y était-elle pas, cette expédition m’ouvrait toujours la route des 351 établissemens d’Europe, et je quittais ces barbares, dès que je me retrouvais avec des chrétiens. Mais Ben Maacoro avait autant de politique que moi ; il redoutait ma désertion ; il était attaché aux services que je lui rendais, et décidé à tout, pour me garder chez lui, à quelque prix que ce pût être, moyennant quoi, non-seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il me fut même trèsdéfendu d’être de l’expédition. Il ne me communiquait ce qu’il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu’il en recevait, et me prévenir en même tems, d’être moins difficile sur le choix de ces femmes, parce que leur seule couleur suffisait pour lui plaire. Mon triste espoir déçu aussi-tôt que formé, ma situation me sembla plus affreuse ; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de desirer. Quel moyen me restait-il, pour ravir Léonore au roi, à supposer qu’elle fût parmi ces femmes ? J’aurais la douleur de la lui livrer moi-même, sans la connaître. Un instant, je le sais, j’avais cru que le flambeau de l’amour m’empêcherait de m’égarer ; mais cette idée n’était qu’un fruit de mon ivresse, que détruisait aussi-tôt la raison. De ce moment, je ne trouvai plus pour moi de tranquillité, qu’à me convaincre qu’il était impossible que Léonore fût au nombre de ces femmes ; je regardai comme une chimère, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps avant… Quelle apparence, me disais-je, que de la côte occidentale d’Afrique où on la supposait, lorsque je passai à Maroc, elle se trouve maintenant sur la côte orientale ? Pour que cela pût être, il aurait fallu, ou qu’elle eût traversé les terres, ce qui était presque incroyable, ou qu’elle eût fait, par 352 mer, le tour du continent, ce qui me paraissait encore plus difficile. Je chassai donc totalement cette pensée de mon esprit. Quand l’illusion qui nous a séduit, ne sert plus qu’à notre supplice, le plus court est de la détruire. Je m’affermis si bien, d’après cela, dans l’impossibilité de mes craintes, que je ne m’occupai pas plus des femmes blanches qui allaient arriver, que je ne l’avais fait jusqu’alors des noires, et la ferme résolution de fuir, aussitôt que j’en trouverais le moyen, ne remplit que plus fortement mon esprit. Dès qu’il devenait impossible que Léonore parvînt jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour aller la chercher ailleurs. Le détachement se fit donc. Trente guerriers partirent mystérieusement, traversèrent les montagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais du fort de Tété, sur la frontière septentrionale du Monomotapa, prirent quatre femmes blanches, et les amenèrent voilées au roi, avec aussi peu de danger. On me fit avertir ; je me plaçai, suivant l’usage, entre les deux nègres armés de massues, prêtes à fondre sur ma tête, au moindre mot, ou à la plus légère démarche qui pût s’éloigner de mon ministère. Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité, si j’eusse eu le moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes, mille morts ne m’eussent pas empêché de la saisir et de l’emporter au bout du monde. Mais je m’étais tellement affermi dans l’idée que cela ne pouvait être, que j’examinai ces femmes-ci avec la même indifférence que les autres ; deux me parurent de vingt-cinq à 353 trente ans ; l’une desquelles me sembla mal faite, très-brune de peau, et très-éloignée d’être comme il les fallait au monarque ; l’autre était joliment tournée, mais plus de prémices. La troisième fixa plus long-temps mes regards ; je dus la soupçonner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées comme par la main même des grâces. Elle répugnait beaucoup à 354 355 356 357 l’examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se défendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette cérémonie jettait dans l’âme de celles qui n’étaient pas du pays. Non-seulement il n’était pas possible de les voir ; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu’on allait leur faire. Les défenses multipliées de celle-ci, m’embarrassèrent beaucoup, la force ou la contrainte ne s’arrangeait pas à ma délicatesse, cependant je devais rendre un compte exact ; je me trouvai donc obligé de faire demander au roi ce qu’il prétendait que je fisse ; il m’envoya deux femmes de sa garde, munies de l’ordre de contenir la jeune fille, et de l’empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut saisie, et je poursuivis mes recherches ; elles devinrent très-embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d’établir sur celle-la, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce qu’il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n’étaient pas tout à fait dans l’entier qu’il leur désirait, il s’en fallait de si peu, que l’illusion lui serait encore permise. Quant à la quatrième, c’était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première ; mais le roi ne s’empara pas moins de toutes les quatre ; il était si enthousiasmé des femmes blanches, qu’il n’en voulut soustraire aucune. Mon opération faite, les femmes entrèrent au sérail, et je me retirai. 358 À peine fus-je seul, que les résistances de cette jeune personne, ses charmes, la cruauté que j’avais eu d’appeller du secours ; tout cela, dis-je, vint agiter mon cœur en mille sens divers : je voulus chercher un peu de repos, et cette charmante créature venait s’offrir sans-cesse à mon imagination : ô toi, que j’idolâtre, m’écriai-je, serais-je donc coupable envers toi ; non, non, épouse adorée, nuls attraits ne balanceront les tiens, dans l’ame où s’érige ton temple… Mais Léonore, si tu m’enflammas, ô Léonore, si tu es belle ; hélas ! tu ne peux l’être qu’ainsi, et je l’avoue, mes sens tranquiles jusqu’alors, s’irriterent avec impétuosité. Je ne fus plus maître de les contenir ; il me semblait que l’amour même, entr’ouvrant les gazes qui voilaient cette malheureuse captive, m’offrait les traits chéris de mon cœur : séduit par cette douce et cruelle illusion, j’osai, pour la première fois de ma vie, être un instant heureux sans Léonore. Je m’endormis, et ces chimères s’évanouirent avec les ombres de la nuit. Je demandai le lendemain à Ben Maacoro, s’il était content de ses prisonnières ; mais je fus bien étonné de le trouver dans une situation d’esprit où je ne l’avais jamais vu jusqu’alors. Il était soucieux, inquiet ; à peine me réponditil : je crus déméler même, qu’il me regardait avec humeur ; je me retirai, sans oser renouveller ma demande, et m’effrayant un peu, je l’avoue, de ce changement dans l’air de sa majesté, craignant qu’on ne l’eût prévenu contre moi, et d’être, tôt ou tard, victime de son injustice ou de sa barbarie, je ne pensai plus qu’à mon départ. Le sort de ma malheureuse nègresse m’inquiétait ; je ne voulais pas la rendre à un époux qui l’aurait infailliblement tuée ; je ne voulais pas m’en charger, 359 quelque desir qu’elle eût eu de me suivre ; affectant d’en être dégoûté, quoique je n’eus jamais eu de commerce avec elle, je priai un vieux chef des troupes du roi, qui m’avait paru plus honnête que ses compatriotes, de vouloir bien la recevoir au nombre de ses esclaves, et de la bien traiter, puis je m’évadai mystérieusement, vers l’entrée de la troisième nuit qui suivit l’arrivée des Européennes, dans le royaume de Butua. Triste victime de la fortune, misérable jouet de ses caprices, jusqu’à quand devais-je donc être ainsi balotté par elle ? Je fuyais, j’allais encore chercher au bout de l’univers, celle que je venais de livrer moi-même au plus brutal, au plus libertin, au plus odieux des hommes. Oh Dieu ! vous me faites frissonner, dit la présidente de Blamont, en interrompant Sainville : Quoi, monsieur, c’était Léonore ?… Quoi, madame, c’était vous ?… Et vous n’avez pas été… et vous ne fûtes pas mangée ? Toute la société ne put s’empêcher de rire de la vivacité naïve de la restriction plaisante de madame de Blamont. — Madame, je vous en conjure, dit le comte de Baulè, n’interrompons plus monsieur de Sainville, d’abord, par l’empressement que nous devons tous avoir, de connaître le dénouement de ses aventures, et en second lieu pour apprendre de cette dame charmante, comment elle put se rencontrer là, et y étant, comme elle put échapper à tous les dangers qui la menaçaient. Je dirigeai sur-le-champ mes pas au midi, poursuivit Sainville, et beaucoup plus près des frontières du pays des Hottentots, que je ne le croyais. Le lendemain, je vis sur les bords de la rivière de Berg, qui mouille deux ou trois bourgades hollandaises, dont la chaîne se prolonge depuis le 360 Cap, jusqu’à cent cinquante lieues, dans l’intérieur de l’Afrique ; je trouvai ces Colons tellement dénaturalisés, ils y vivaient si bien à la manière du pays, qu’il devenait trèsdifficile de les distinguer des indigênes. Il y en a parmi eux, qui ne sont que les petits enfans des Hollandais du Cap, et qui n’y ont jamais été de leur vie ; fils d’Européens et d’Hottentots, on ne saurait démêler ce qu’ils sont ; on ne peut plus même les entendre. Je fus reçu néanmoins avec toute sorte d’humanité, dans ces établissemens ; ils me reconnurent pour Européen ; mais ce ne fut que par signe, que je pus démêler leur idée sur cela, et que je parvins à leur faire comprendre les miennes ; il n’y eut jamais moyen de se parler. J’avais d’abord eu le projet de suivre le cours du Berg, et de ne point perdre de vue la chaîne des monts Lupata, au pied desquels est situé le Cap ; ensuite, je crus plus sûr de me regler sur la côte, espérant d’y trouver un plus grand nombre d’établissemens hollandais, et par conséquent plus de secours ; ce dernier parti me réussit : ces villages, extrêmement multipliés dans cette partie, m’offrirent presque chaque soir, un asyle. Je rencontrai plusieurs troupes de sauvages, dont quelques-unes me parurent appartenir à la nation jaune, nouvellement découverte dans cette partie, et le dix-huitième jour de mon départ de Butua, après avoir longé près de 150 lieues de côtes, j’arrivai dans la ville du Cap, où je trouvai, dans l’instant, tous les secours que j’aurais pu rencontrer dans la meilleure ville de Hollande ; mes lettres de change furent acceptées, et l’on m’offrit de m’en escompter ce que je voudrais, ou même le tout, si je le jugeais à propos. 361 Ces premiers soins remplis, et m’étant vêtu convenablement, j’allai trouver le gouverneur hollandais. Dès qu’il eut su l’objet de mon voyage, dès qu’il eut vu le portrait de Léonore, il m’assura qu’une femme absolument semblable à la miniature que je lui faisais voir, était à bord de la Découverte, second navire anglais, accompagnant Cook, et commandé par le capitaine Clarke, qui venait de mouiller récemment au Cap. Il m’ajouta que cette femme, singulièrement aimable et douce, très-attachée au lieutenant de ce vaisseau, dont elle se disait l’épouse, avait paru sous ce titre chez lui, et chez les autres officiers de la garnison, et avait emporté l’estime et la considération générale. Me rappelant tout de suite, qu’à Maroc on assurait également avoir vu la même femme sur un bâtiment anglais, j’offre une seconde fois le portrait aux yeux du gouverneur. Oh ! monsieur, lui dis-je égaré, ne vous trompez-vous point, est-ce bien celle-là ? est-ce bien là la femme qui peut être l’épouse d’un autre ? Soyez-en sûr, me répondit ce militaire, et présentant alors le portrait à sa femme et à plusieurs officiers de son état-major, il fut unanimement reconnu pour ne pouvoir appartenir qu’à l’épouse du lieutenant de la Découverte. Je me crus donc perdu sans ressource, et mon malheur s’offrit à moi sous des faces si odieuses, que je ne vis même rien, qui pût en adoucir l’horreur ; j’avais bien voulu douter que le ciel pût mettre Léonore entre mes mains, chez le roi de Butua ; là, je m’aveuglais sur un fait qui n’était que trop sûr, et lorsque tout ici pouvait me prouver l’impossibilité de mes craintes, si j’avais mieux examiné les choses. Je croyais tout aveuglément ; je n’avais point eu de 362 nouvelles de Léonore, depuis Salé ; il était possible, ou qu’elle eût passé de-là, dans quelques colonies anglaises, ou qu’au lieu de venir en Afrique, comme on le croyait, elle eût été à Londres : on peut indifféremment de Salé, parvenir à l’un ou à l’autre de ces points, moyennant quoi, rien de plus simple, en admettant l’inconstance de celle que j’adorais ; rien de plus naturel, qu’elle eût épousé le de la Découverte, et qu’elle eût passé avec lui dans la mer du Sud, destination du troisième voyage de Cook. Absolument rempli de ces idées, et sachant qu’il n’y avait pas plus de six semaines que les Anglais avaient quitté le Cap, je résolus de les suivre, de m’élancer sur le vaisseau qui emportait Léonore, de l’arracher des mains de celui qui osait me la ravir, de rappeler à cette femme perfide, les sermens que nous nous étions faits à la face des cieux, et de la contraindre à les remplir, ou me précipiter dans les flots, avec elle. Ces résolutions prises, sans annoncer au gouverneur d’autres intentions que celle de suivre mon infidelle, je le conjurai de me vendre un petit bâtiment assez bon voilier, pour me permettre d’atteindre promptement les Anglais. D’abord il rit de mon projet, le trouva digne de mon âge, et fit tout ce qu’il put, pour m’en dissuader ; mais quand il vit la violence avec laquelle j’y tenais, le désespoir prêt à s’emparer de moi, s’il me fallait y renoncer ; n’ayant aucune raison de me refuser, dès que je lui proposais de payer tout, il m’accommoda d’un léger navire hollandais, qu’il m’assura devoir remplir mes intentions ; il donna tous les ordres nécessaires pour la cargaison, pour l’équipement, y plaça des 363 vivres pour six mois, six petites pièces de canon de fer, pour les sauvages, en me défendant expressément de tirer sur aucun Européen, à moins que ce ne fût pour me défendre ; il joignit à cela dix soldats de marine, trente matelots, deux bons officiers marchands, et un excellent pilote. Je payai tout comptant, et laissai de plus entre ses mains, la solde de mon équipage, pour six mois. Tout étant prêt, ayant comblé le gouverneur des marques de ma reconnaissance, je mis à la voile, vers le milieu de décembre, me dirigeant sur l’isle d’Otaïti, où je savais que le capitaine Cook devait aller. À peine eumes-nous doublé le Cap, que nous essuyames un ouragan considérable, accident commun dans ces parrages, dès qu’on a perdu la terre de vue. Peu fait encore à la grande mer, n’ayant guères couru que des côtes, sur de petits bâtimens, où le roulis se fait moins sentir, je souffrais tout ce qu’il est possible d’exprimer ; mais les tourmens du corps ne sont rien, quand l’ame est vivement affectée : les sensations morales absorbent entièrement les maux physiques, et tous nos mouvemens concentrés dans l’âme, n’établissent que là le siége de la douleur. Le trente-huitième jour, nous vîmes terre ; c’était la pointe de la Nouvelle Hollande, appelée terre de Diémen ; nous sûmes là, par les sauvages, qu’il y avait peu de temps que les Anglais en étaient partis ; mais faute d’interpretes, nous ne pûmes prendre aucune autre sorte d’éclaircissemens. Nous apprîmes seulement, que se dirigeant au Nord, ils remplissaient toujours le projet établi par eux, de relâcher à Otaïti. Nous suivîmes leurs traces. 364 Vous permettrez, dit Sainville, que je supprime ici les détails nautiques, et les descriptions d’îles où nous touchâmes ; ce qui tient à cette route, si bien indiquée dans les voyages de Cook, ne vous apprendrait rien de nouveau ; je ne vous arrêterai donc un instant que sur la singulière découverte que je fis ; l’île que je vous décrirai, totalement inconnue aux navigateurs, offerte à mon vaisseau, par le hasard d’un coup de vent, qui nous y porta malgré nous, est trop intéressante par elle-même ; tout ce qui la concerne la différencie trop essentiellement des descriptions de Cook ; la rencontre enfin que j’y fis, est trop extraordinaire, pour que vous ne me pardonniez pas d’y fixer un moment vos regards. Le vent était bon, la mer peu agitée ; nous venions de doubler la Nouvelle Zélande, par le travers du canal de la Reine Charlotte, et nous avancions à pleine voile vers le Tropique ; soupçonnant le groupe des îles de la Société, à peu de distance de nous, sur notre gauche, le pilote y dirigeait le Cap, lorsqu’un coup de vent d’Occident s’éleva avec une affreuse impétuosité, et nous éloigna tout-à-coup de ces îles. La tempête devint effroyable, elle était accompagnée d’une grêle si grosse, que les grains blessèrent plusieurs matelots. Nous carguames à l’instant nos voiles, nous abbattîmes nos vergues de perroquet, et bientôt nous fûmes obligés de changer nos manœuvres, et d’aller à mât et à cordes, jusqu’à ce que nous eussions été portés contre terre, ce qui devait nous perdre ou nous sauver ; enfin cette terre, aussi désirée que crainte, se fit voir à nous, vers la pointe du jour, le lendemain. Si le vent, qui nous y jettait avec violence, ne se fût appaisé avec l’aurore, nous y brisions infailliblement. Il 365 se calma, nous pûmes gouverner ; mais notre vaisseau ayant vraisemblablement touché pendant l’orage, et faisant près de trois voies d’eau à l’heure, nous fumes contraints de nous diriger, à tout évènement, vers l’île que nous apercevions, à dessein de nous y radouber. Cette île nous paraissait charmante, quoique toute environnée de rochers, et dans notre horrible état, nous savourions au moins l’espoir flatteur de pouvoir réparer nos maux, dans une contrée si délicieuse. J’envoyai la chaloupe et le lieutenant, pour reconnaître un ancrage, et sonder les dispositions des habitans ; la chaloupe revint trois heures après, avec deux naturels du pays, qui demandèrent à me saluer, et qui le firent à l’européenne : je leur parlai tour-à-tour quelqu’une des langues de ce continent ; mais ils ne me comprirent point. Je crus m’apercevoir cependant, qu’ils redoublaient d’attention, quand je me servais de la langue française, et que leurs oreilles étaient faites à en entendre les sons. Quoi qu’il en fût, leurs signes très-intelligibles, et qui n’avaient rien de sauvage, m’apprirent que leur chef ne demandait pas mieux que de nous recevoir, si nous arrivions avec des desseins de paix, et que dans ce cas, nous trouverions chez eux, tout ce qu’il fallait pour nous secourir. Les ayant assuré de mes intentions pacifiques, je leur offris quelques présens ; ils les refusèrent avec noblesse, et nous avançâmes. Nous trouvâmes près de la côte, un bon mouillage par 12 ou 15 brasses, joli sable rouge ; on jetta l’ancre, et je reconnus avant que de descendre, que la terre où nous abordions, était située au-dessus du Tropique, entre le 260 et 263e degré de 366 longitude, et entre le 25 et 26e degré de latitude méridionale, peu éloignée d’une terre vue autrefois par Davis. Un nombre infini d’insulaires des deux sexes, bordait la côte, quand nous arrivâmes ; ils nous reçurent avec des signes de joie, qui ne pouvaient plus nous laisser douter de leurs sentimens. Quelques uns de nos matelots, séduits par ces apparences, voulurent cajoler les femmes ; mais ils en furent à l’instant repoussés avec autant de décence, que de fierté, et nous continuâmes pacifiquement nos opérations, sans que cette première faute, assez commune aux Européens, nous fît rien perdre de la bienveillance de ces peuples. À peine eus-je pris terre, que deux habitans s’avancèrent vers moi avec les plus grandes démonstrations d’amitié, et me firent comprendre qu’ils étaient là pour me conduire chez leur chef, si je le trouvais bon. J’acceptai l’offre, je donnai les ordres nécessaires à mon équipage, je recommandai la plus grande discrétion, et n’emmenai avec moi que mes deux officiers. Après avoir observé à la hâte, de superbes fortifications européennes, qui défendaient le port, et auxquelles nous reviendrons bientôt, nous entrâmes, en suivant nos guides, dans une superbe avenue de palmiers, à quatre rangs d’arbres, qui conduisait du port à la ville. Cette ville, construite sur un plan régulier, nous offrit un coup-d’œil charmant. Elle avait plus de deux lieues de circuit, sa forme était exactement ronde ; toutes les rues en étaient alignées ; mais chacune de ces rues était plutôt une promenade, qu’un passage. Elles étaient bordées d’arbres, des deux côtés, des trotoirs régnaient le long des maisons, et le milieu était un sable doux, formant un marcher agréable. 367 Toutes ces maisons étaient uniformes ; il n’y en avait pas une qui fût, ni plus haute, ni plus grande que l’autre ; chacune avait un rez-de-chaussée, un premier étage, une terrasse à l’italienne, au-dessus, et présentait de face une porte régulière d’entrée, au milieu de deux fenêtres, qui, chacune, avait au-dessus d’elle la croisée servant à donner du jour au premier étage. Toutes ces façades étaient régulièrement peintes par compartimens symétriques, en couleur de rose et en vert, ce qui donnait à chacune de ces rues, l’air d’une décoration. Après en avoir longé quelques unes, qui nous parurent d’autant plus riantes, que les insulaires, garnissant en foule le devant de leurs maisons, pour nous voir, contribuaient encore au mouvement et à la diversité du spectacle. Nous arrivâmes sur une assez grande place d’une parfaite rondeur, et environnée d’arbres. Deux seuls bâtimens circulaires, remplissaient en entier cette place ; ils étaient peints comme les maisons, et n’avaient de plus qu’elles, qu’un peu plus de grandeur et d’élévation. L’un de ces logis était le palais du chef ; l’autre contenait deux emplacemens publics, dont je vous dirai bientôt l’usage. Rien d’extraordinaire ne nous annonça la maison du prince ; nous n’y vîmes aucuns de ces gardes insultans, qui, par leurs précautions et leurs armes, semble dérober le tyran aux yeux de ses peuples, de peur que l’infortune ne puisse apporter à ses pieds, l’image des maux dont elle est victime. Ce chef respectable, venu pour nous recevoir lui-même à la porte de son palais, fut indifféremment abordé par tous ceux qui nous guidaient ou nous accompagnaient ; tous 368 s’empressaient de l’approcher ; tous jouissaient en le voyant, et il fit des gestes d’amitié à tous. Grand par ses seules vertus, respecté par sa seule sagesse, gardé par le seul cœur du peuple, je me crus transporté, en le voyant, dans ces temps heureux de l’âge d’or, où les rois n’étaient que les amis de leurs sujets, où les sujets n’étaient que les enfans de leurs princes. Je crus voir enfin Sésostris, au milieu de la ville de Thèbes. Zamé, (c’était le nom de cet homme rare), pouvait avoir 70 ans, à peine en paraissait-il cinquante ; il était grand, d’une figure agréable, le port noble, le sourire gracieux, l’œil vif, le front orné des plus beaux cheveux blancs, et réunissant enfin à l’agrément de l’âge mûr toute la majesté de la vieillesse. Dès qu’il nous vit, il nous reconnut pour Européens, et sachant que le français est l’idiome commun de ce continent, il me demanda tout de suite dans cette langue, de quelle Nation j’étais ?… De celle dont vous parlez la langue, dis-je en le saluant. — Je la connais, me répondit Zamé, j’ai habité trois ans votre Patrie, nous en raisonnerons ensemble… Mais ceux qui vous suivent n’en paraissent pas. — Non, ils sont Hollandais… Et il leur adressa aussi-tôt quelques paroles flatteuses dans leur langue. — Vous vous étonnez de rencontrer un sauvage aussi instruit, me dit-il ensuite. Venez, venez, suivez-moi, j’éclaircirai ce qui vous étonne, je vous raconterai mon histoire. Nous entrâmes à sa suite dans le palais : les meubles en étaient simples et propres, plus à l’asiatique qu’à 369 l’européenne, quoiqu’il y en eût quelques uns totalement à l’usage de notre Nation. Six femmes, fort belles, en entouraient une d’environ 60 ans, et toutes se levèrent à notre arrivée. — Voilà ma femme, me dit Zamé en me présentant la plus vieille ; ces trois-ci sont mes filles, ces trois autres sont nos amies ; j’ai de plus deux garçons : s’ils vous savaient ici, ils y seraient déjà. Je suis certain que vous les aimerez ; et Zamé s’apercevant de ma surprise à tant de candeur : je vous étonne, me dit-il, je le vois bien… On vous a dit que j’étais le Chef de cette Nation, et vous êtes surpris qu’à l’exemple de vos Souverains d’Europe, je ne fasse pas consister ma grandeur dans la morgue et dans le silence ; et savez-vous pourquoi je ne leur ressemble point, c’est qu’ils ne savent qu’être Roi, et que j’ai appris à être homme. Allons, mettezvous à votre aise, nous jaserons, je vous instruirai de tout : commencez d’abord par dire vos besoins ; que désirez-vous ? Je suis pressé de le savoir, afin de donner des ordres pour qu’on y pourvoie sur-le-champ. Attendri de tant de bontés, je ne cessais d’en marquer ma reconnaissance, quand Zamé se tournant vers sa femme, lui dit, toujours dans notre langue : je suis bien aise que vous voyiez un Européen ; mais je suis fâché qu’il vous apprenne qu’une des modes de son pays soit de remercier le bienfaiteur, comme si ce n’était pas celui qui oblige qui dût toujours rendre grace à l’autre. Alors, j’établis nos besoins… Vous aurez tout cela, me dit Zamé, et même de bons ouvriers pour aider les vôtres ; mais vous ne me parlez pas de provisions, vous devez en manquer : vous avez peut-être cru que je voulais vous les 370 donner ?… point du tout, je vous les vends… Ou rien de tout ce que vous demandez, ou la certitude de passer quinze jours avec moi. Vous voyez bien que je suis plus indiscret que vous. Toujours de plus en plus touché de cette franchise si rare dans un Souverain, je me prosternai à ses genoux. — Eh bien, eh bien ! dit-il en me relevant… Zoraï, continua-t-il en s’adressant à sa femme, voilà comme ils sont avec leurs chefs, ils les respectent au lieu de les aimer. Renvoyez vos gens à leur bord, me dit-il ensuite, ils y trouveront déjà une partie de ce qu’ils veulent ; ils demanderont ce qui leur manque ; s’ils aiment mieux loger dans la ville, ils le peuvent ; mais vous et vos officiers, n’aurez point d’autre logement que ma maison ; elle est commode et vaste : j’y ai quelquefois reçu des amis, je n’y ai jamais vu de courtisans. Zamé donna ses ordres, je donnai les miens, je lui fis voir que la présence de mes officiers était nécessaire au vaisseau. — Eh bien ! me dit-il, je ne garderai donc que vous ; mais demain ils reviendront dîner avec moi. — Ils saluèrent et prirent congé. Peu après, deux citoyens semblables à ceux que nous avions vus dans la ville, habillés de même ; (tous, à la couleur près, l’étaient également) vinrent avertir Zamé qu’il était servi : nous passâmes dans une grande pièce où le repas était préparé à l’européenne. — Voici la seule cérémonie que je ferai pour vous, me dit cet hôte aimable ; vous ne mangeriez pas commodément comme nous, et j’ai ordonné qu’on plaçât 371 des sièges ; nous nous en servons quelquefois, cela ne nous gênera 372 373 374 J’ai quelquefois ici, reçu des amis, je n’y ai jamais vu de courtisans. 375 point, et sans attendre mes remercîmens, il s’assit à côté de sa femme, me fit mettre près de lui, et les six jeunes filles remplirent les autres places. — Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois amies de sa famille, vont vous faire croire que j’aime le sexe, vous ne vous tromperez pas, je l’aime beaucoup, non comme vous l’entendez peutêtre : les loix de mon pays permettent le divorce, et cependant, continua-t-il en prenant la main de Zoraï, je n’ai jamais eu que cette bonne amie, et n’en aurai sûrement point d’autre. Mais je suis vieux, les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités ! mon ami, j’ai toujours cru que celui qui ne savait pas aimer les femmes, n’était pas fait pour commander aux hommes. Oh ! l’excellent homme ! s’écria Madame de Blamont, je l’aime déjà passionnément. J’espère que vous n’eûtes pas peur à ce souper de manger de la chair humaine, comme chez votre vilain Portugais. — Il s’en faut bien, Madame, reprit Sainville, il n’y parut même aucune sorte de viande : tout le repas consistait en une douzaine de jattes d’une superbe porcelaine bleue du Japon, uniquement remplies de légumes, de confitures, de fruits et de pâtisserie. — Le plus mauvais petit Prince d’Allemagne fait meilleure chère que moi, n’estce pas mon ami, me dit Zamé. Voulez-vous savoir pourquoi ? C’est qu’il nourrit son orgueil beaucoup plus que son estomac, et qu’il imagine qu’il y a de la grandeur et de la magnificence à faire assommer vingt bêtes pour en sustenter une. Ma vanité se place à des objets différens : être cher à ses concitoyens, être aimé de ceux qui l’entourent, faire le bien, empêcher le mal, rendre tout le monde heureux, voilà les 376 seules choses, mon ami, qui doivent flatter la vanité de celui que le hasard place au-dessus des autres. Ce n’est point par aucun principe religieux que nous nous abstenons de viande, c’est par régime, c’est par humanité : Pourquoi sacrifier nos frères, quand la nature nous donne autre chose ? Peut-on croire, d’ailleurs, qu’il soit bon d’engloûtir dans ses entrailles la chair et le sang putréfiés de mille animaux divers ; il ne peut résulter de là qu’un chile âcre, qui déterriore nécessairement nos organes, qui les affaiblit, qui précipite les infirmités et hâte la mort… Mais les comestibles que je vous offre n’ont aucuns de ces inconvéniens : les fumées que leur digestion renvoie au cerveau sont légères, et les fibres n’en sont jamais ébranlées. Vous boirez de l’eau, mon convive, regardez sa limpidité, savourez sa fraîcheur ; vous n’imaginez pas les soins que j’emploie pour l’avoir bonne. Quelle liqueur peut valoir celle-là ? En peut-il être de plus saine ?… Ne me demandez point à présent pourquoi je suis frais malgré mon âge ; je n’ai jamais abusé de mes forces ; quoique j’aie beaucoup voyagé, j’ai toujours fui l’intempérance, et je n’ai jamais goûté de viande… Vous allez me prendre pour un disciple de Crotone[29] ; vous serez bien surpris, quand vous saurez que je ne suis rien de tout cela, et que je n’ai adopté dans ma vie qu’un principe, travailler à réunir autour de soi la plus grande somme de bonheur possible, en commençant par faire celui des autres. Je sens bien que je vous devrais encore des excuses sur la manière bourgeoise dont je vous reçois. Un Souverain manger avec sa femme et ses enfans, ne pas soudoyer quatre mille coquins, afin d’avoir une table pour Monsieur, une 377 table pour Madame… C’est d’une petitesse ! d’un mauvais ton ! N’est-ce pas ainsi que l’on dirait en France ? Vous voyez que j’en sais le langage. Ô mon ami ! qu’il est onéreux selon moi, qu’il est cruel pour une ame sensible ce luxe intolérable, qui n’est le fruit que du sang des peuples : croyez-vous que je dînerais, si j’imaginais que ces plats d’or dans lesquels je serais servi, fussent aux dépens de la félicité de mes sujets, et que les débiles enfans de ceux qui soutiendraient ce luxe n’auraient, pour conserver leurs tristes jours, que quelques morceaux de pain brun paitri au sein de la misère, délayé des larmes de la douleur et du désespoir… Non, cette idée me ferait frémir, je ne le supporterais jamais. Ce que vous voyez aujourd’hui sur ma table, tous les habitants de cette isle peuvent l’avoir sur la leur, aussi je le mange avec appétit. Eh bien ! mon cher Français, vous ne dites mot. — Grand homme, répondis-je dans le plus vif enthousiasme, je fais bien plus, j’admire et je jouis. — Écoutez, me dit Zamé, vous vous êtes servi là d’une expression qui me choque : laissons le mot de grandeur aux despotes qui n’exigent que du respect ; la certitude où ils doivent être de ne pouvoir inspirer d’autres sentimens, fait qu’ils renoncent à tous ceux qu’ils sont dans l’impossibilité de faire naître, pour exiger ceux qui ne sont l’ouvrage que de l’or et du trône. Il n’y a aucun homme sur la terre qui soit plus grand que l’autre, eu égard à l’état où l’a créé la nature, que ceux qui ont la prétention de l’inégalité, l’obtiennent par des vertus. Les habitants de ce pays m’appellent leur père, et je veux que vous me nommiez votre ami : ne m’avez-vous pas dit que je vous avais rendu service ?… Eh bien ! j’ai 378 donc des droits au titre d’ami que je vous demande, et je l’exige. La conversation devint générale : les femmes, qui presque toutes parlaient français, s’en mêlèrent avec autant d’esprit que de graces et de naïveté ; j’avais déjà remarqué qu’elles étaient absolument vêtues de la même manière que celles de la ville, et ce costume était aussi simple qu’élégant ; un juste très-serré leur dessine précisément la taille, qu’elles ont toutes extraordinairement grande et swelte ; ensuite un voile, qui me parut d’une étoffe encore plus fine et plus déliée que nos gazes, et d’un jaune tendre, après s’être marié agréablement à leurs cheveux, retombe en molles ondulations autour de leurs hanches, et se perd dans un gros nœud sur la cuisse gauche. Tous les hommes étaient vêtus à l’asiatique, la tête couverte d’une espèce de turban léger d’une forme trèsagréable, et de la même couleur que leur vêtement. Le gris, le rose et le verd sont les trois seules couleurs qu’ils adoptent pour leurs habits : la première est celle des vieillards, l’âge mûr emploie le verd, et l’autre est pour la jeunesse. L’étoffe de leurs vêtemens est fine et moëlleuse ; elle est la même en toutes les saisons, attendu la douceur et l’égalité du climat ; elle ressemble un peu à nos camelots de soie : celle des femmes est la même. Ces étoffes et celles de leurs voiles sont tissues, dans leurs propres manufactures, de la troisième peau d’un arbre qu’ils me montrèrent, et qui ressemble au mûrier. Zamé me dit que cette espèce de plante est particulière à son isle. 379 Les deux Citoyens qui avaient annoncé le souper furent les seuls qui le servirent : tout se passa avec ordre, et fut fini en moins d’une heure. Mon hôte, me dit Zamé, en se levant, vous êtes fatigué ; on va vous conduire dans votre chambre ; demain nous nous lèverons de bonne heure, et nous jaserons ; je vous ferai voir la ville, je vous donnerai la description de mes petits États, je vous expliquerai la manière simple dont je les régis, je vous apprendrai mon histoire, et j’aurai l’œil, malgré cela, à ce que rien ne manque aux besoins que vous m’avez témoignés : ce n’est pas le tout que de parler de soi à ses amis, l’essentiel est de s’occuper d’eux. Je vous remets entre les mains d’un de ces fidèles serviteurs, continua-t-il, en parlant d’un des Citoyens qui nous avaient servis, il va vous installer : vous trouvez tout ceci bien simple, n’est-ce pas ? Ne fussiez-vous que chez un financier, vous auriez deux valets-de-chambre dorés pour vous conduire : ici, vous n’aurez qu’un de mes amis, c’est le nom que je donne à mes domestiques ; le mensonge, l’orgueil et l’égoïsme auraient seuls fait chez l’un les frais du cérémonial : celui que vous voyez ici n’est l’ouvrage que de mon cœur. Adieu. L’appartement où je me retirai était simple, mais propre et commode comme tout ce que j’avais observé dans cette charmante maison : trois matelas remplis de feuilles de palmiers desséchées et préparées avec une sorte de moëlleux qui les rendaient aussi douces que des plumes, composaient mon lit ; ils étaient étendus sur des nattes à terre ; un léger pavillon de cette même étoffe dont les femmes formaient leurs voiles, était agréablement attaché au mur, et l’on s’en entourait pour éviter la piquûre d’une petite mouche 380 incommode dans une saison de ce pays. Je passai dans cette chambre une des meilleures nuits dont j’eusse encore joui depuis mes infortunes ; je me croyais dans le temple de la vertu, et je reposais tranquille aux pieds de ses autels. Le lendemain Zamé envoya savoir si j’étais éveillé, et comme on me vit debout, on me dit qu’il m’attendait : je le trouvai dans la même salle où j’avais été reçu la veille. Jeune étranger, me dit-il, j’ai cru que vous seriez bien-aise de savoir quel est celui qui vous reçoit, que vous apprendriez avec plaisir pourquoi vous trouvez à l’extrêmité de la terre un homme qui parle la même langue que vous, et qui paraît connaître votre Patrie. Asseyez-vous, et m’écoutez. Fin de la troisième Partie. 1. ↑ Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces épisodes placé sans motif, et qu’on peut lire, ou passer à volonté, commettrait une faute bien lourde. 2. ↑ Il est à propos de remarquer ici en passant qu’il n’y a point de ville en France où le Clergé soit plus détestable qu’à Lyon ; on a toujours dit, et avec raison, que le corps des Curés de Paris composait l’assemblée des plus honnêtes gens de la Capitale, on peut affirmer positivement tout le contraire de ceux de Lyon : la fourberie, la cupidité, l’ignorance et le libertinage, voilà les traits qui les caractérisent. 3. ↑ Après les Athéniens, il n’y avait point en Grèce de forces maritimes égales à celles de l’isle de Corcire, aujourd’hui Corfou, aux Vénitiens. Homère, dans son Odissée, donne une grande idée des richesses et de la puissance de cette isle. 4. ↑ Il ne faut pas s’étonner si de tels principes, manifestés dès long-tems par notre auteur, le faisaient gémir à la Bastille, où la révolution le trouva. (Note de l’éditeur.) 5. ↑ Salé était encore au milieu de ce siècle une république indépendante, dont les citoyens étaient aussi habiles corsaires que bon commerçans ; elle fut soumise par le monarque actuel sous le règne de son père. 6. ↑ On recule d’effroi à ce récit ; il est affreux, sans doute ; mais si c’est un crime que d’être vaincu, chez ces barbares, pourquoi ne leur est-il pas 381 permis de punir alors les criminels par ce supplice, comme nous punissons les nôtres, par des supplices à-peu-près semblables. Or, si la même horreur se trouve chez deux nations, l’une, parce qu’elle y procède avec un peu plus de cérémonie, n’a pourtant pas le droit d’invectiver l’autre ; il n’y a plus que le philosophe qui admet peu de crimes et qui ne tue point, qui soit fondé à les invectiver toutes deux. 7. ↑ Sublimes réflexions du magnifique exorde de l’immortel ouvrage de M. Rainal, ouvrage qui a fait à la fois la gloire de l’écrivain qui le composa, et la honte de la nation qui osa le flétrir. Ô Rainal, ton siècle et ta patrie ne te méritaient pas ! 8. ↑ C’est un des objets de luxe des monarques nègres, d’avoir de ces sortes de femmes dans leur palais, quelques affreuses qu’elles soient ; ils en jouissent par rafinement. Tous les hommes ne sont donc pas également aiguillonnés à l’acte de la jouissance, par des motifs semblables, il est donc possible que ce qui est singulièrement, beau comme ce qui est excessivement laid, puisse indifféremment exciter, en raison, seulement de la différence des organes. Il n’y a aucune règle certaine sur cet objet, et la beauté n’a rien de réel, rien qui ne puisse être contesté ; elle peut être observée sous tel rapport, dans un climat, et sous tel autre, dans un climat différent. Or, dès que tous les habitans de la terre ne s’accordent pas unanimement sur la beauté ; il est donc possible que dans une même nation, les uns pensent qu’une chose affreuse est fort belle, pendant que d’autres penseront qu’une chose fort belle, est affreuse. Tout est affaire de goût et d’organisation ; et il n’y a que les sots qui, sur cela, comme sur tout ce qui y tient, puissent imaginer le pédantisme de la règle. 9. ↑ La plus délicate, dit-on, est celle des petits garçons : un berger allemand ayant été contraint par le besoin de se repaître de cet affreux mêts, continua depuis par goût, et certifia que la viande de petit garçon était la meilleure : une vieille femme, au Brésil, déclara à Pinto, Gouverneur Portugais, absolument la même chose : Saint-Jérôme assure le même fait, et dit que dans son voyage en Irlande, il trouva cette coutume de manger des enfans mâles établie par les bergers ; ils en choisissaient, dit-il, les parties charnues. Voyez pour les deux faits ci-dessus le second Voyage de Cook, tome II, page 221 et suivantes. 10. ↑ L’antropophagie n’est certainement pas un crime ; elle peut en occasionner, sans doute, mais elle est indifférente par elle-même. Il est impossible de découvrir quelle en a été la première cause : MM. Meunier, Paw et Cook ont beaucoup écrit sur cette matière sans réussir à la résoudre ; le second paraît être celui qui l’a le mieux analysée dans ses recherches sur les Américains, tome I, et cependant, quand on en a lu et relu ce passage, on ne se trouve pas plus instruit qu’on ne l’était 382 auparavant. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette coutume a été générale sur notre planète, et qu’elle est aussi ancienne que le monde ; mais la cause : le premier motif qui fit exposer un quartier d’homme sur la table d’un autre homme, est absolument indéfinissable ; en analysant, on ne trouve pourtant que quatre raisons qui aient pu légitimer cette coutume. Superstition ou religion, ce qui est presque toujours synonime ; appétit désordonné, provenant de la même cause que les vapeurs histériques des femmes ; vengeance, plusieurs traits d’histoire appuient ces trois motifs ; rafinement dépravé de débauche, ou besoin, ce que confirment d’autres traits d’histoire ; mais il est impossible de dire lequel de ces motifs fit naître la coutume : une nation tout entière ne commença sûrement pas ; quelque particulier, par l’un de ces quatre motifs, rendit compte de ce qu’il avait éprouvé, il se loua de cette nourriture, et la nation suivit peu-à-peu cet exemple. Ce ne serait pas, ce me semble, un sujet indigne des académies, que de proposer un prix pour celui qui dévoilerait l’incontestable origine de cette coutume. 11. ↑ Une chose singulière, sans doute, est que cet avilissement des femmes enceintes ait été retrouvé dans les isles fortunées de la mer du Sud par le capitaine Cook : il y a quelques pays en Asie et en Amérique où cette coutume est la même. 12. ↑ Le pauvre Sarmiento ignorait combien cette imbécile politique avait mal réussi en France à quelques-uns des gens dont il parle : on congédia le sieur Sartine quand il voulut employer ce plat moyen. Il est vrai que peu de gens en place avaient aussi impunément et mal-adroitement volé. Arrivé d’Espagne, clerc de Procureur à Paris, s’y trouver six cent mille livres de rente au bout de trente ans, et oser dire qu’on ne peut plus être utile au Roi, parce qu’on se ruine à son service, est une effronterie rare, et bien digne du méprisable aventurier dont il s’agit ici ; mais que ces insolens fripons-là n’ayent pas été privés de leur liberté, ou de leurs biens, et même de leurs jours, tandis qu’on pendait un malheureux valet pour cinq sols : voilà de ces contradictions bien faites pour faire mépriser le gouvernement qui les tolérait. 13. ↑ On appelle Esprits animaux, ce fluide électrique qui circule dans les cavités de nos nerfs ; il n’est aucune de nos sensations, qui ne naisse de l’ébranlement causé à ce fluide ; il est le siège de la douleur et du plaisir ; c’est, en un mot, la seule âme admise par les philosophes modernes. Lucrèce eut bien mieux raisonné, s’il eût connu ce fluide, lui dont tous les principes tournaient autour de cette vérité, sans venir à bout de la saisir. 14. ↑ « Rien de plus aisé à concevoir, dit Fontenelle, (le plus délicat de nos poëtes, pourtant,) qu’on puisse être heureux en amour, par une personne que l’on ne rend point heureuse ; il y a des plaisirs solitaires, qui n’ont nul 383 besoin de se communiquer, et dont on jouit très-délicieusement, quoi qu’on ne les donne pas ; ce n’est qu’un pur effet de l’amour-propre ou de la vanité, que le desir de faire le bonheur des autres ; c’est une fierté insupportable, de ne consentir à être heureux, qu’à condition de rendre la pareille… Un sultan, dans son sérail, n’est-il pas mille fois plus modeste ; il reçoit des plaisirs sans nombre, et ne se pique d’en rendre aucun…… Que l’on étudie bien le cœur de l’homme, on y trouvera que cette délicatesse tant estimée, n’est qu’une dette que l’on paye à l’orgueil ; on ne veut rien devoir ». Dialogue des morts, Soliman et Juliette de Gonzague, page 183 et suiv. Ce sentiment se trouve dans Montesquiou, dans Helvétius, dans La Mettrie, &c. et sera toujours celui des vrais philosophes. 15. ↑ Cette différence est portée jusqu’à 3,982 livres d’air, desquelles nous sommes plus ou moins pressés dans les variations de temps. Est-il étonnant, d’après cela, que nous éprouvions une différence aussi sensible, dans notre organisation d’une saison à l’autre. 16. ↑ Il est vraisemblable que ce peuple tient cette exécrable coutume, de ses voisins les Hottentots, où elle est générale ; une chose plus singulière est que le capitaine Cook l’ait trouvée dans plusieurs de ses découvertes, et particulièrement à la nouvelle Zélande. 17. ↑ La bravoure et la férocité ont un sens où elles peuvent se confondre. En quoi consiste la bravoure ? à étouffer les sentimens naturels, qui nous portent à notre conservation ; dans la férocité, il s’agit de la conservation des autres ; mais le mouvement est toujours d’étouffer la loi naturelle, on a donc eu tort de dire, qu’un homme féroce n’était jamais brave ; le courage, à le bien prendre, n’est qu’une sorte de férocité, et ne peut être compris, philosophiquement parlant, que dans la classe des vices ; nos seuls préjugés en font une vertu ; mais nos préjugés sont toujours bien loin de la nature. 18. ↑ Le rival de Dieu est peint sous l’emblême du serpent : nous savons l’histoire du serpent d’airain, chez les juifs ; le culte du serpent, en un mot, est universel ; l’instrument que nous employons dans nos églises, sous cette forme, est un reste de cette idolâtrie. 19. ↑ Ce peuple n’est pas le seul dominé par cette opinion ; un des personnages de la scène entrera bientôt dans un plus grand détail sur ces usages. Nous y renvoyons le lecteur. 20. ↑ Voici sans doute l’endroit où Sarmiento doit, suivant ce qu’il a dit, contrarier ses principes ; car nous avons vu, et nous verrons encore qu’il est bien loin d’être le partisan de l’égalité, il arrive souvent que pour étayer un systême, quand on le discute avec un homme prévenu, on est obligé de donner entorse à quelqu’un de ses principes, pour mieux convaincre 384 l’adversaire en parlant de ses mœurs ou des opinions qu’il a. Il est clair que c’est ici l’histoire du Portugais. 21. ↑ À combien peu d’années seroit réduit le temps de cette fertilité, si l’on avoit, en supposant la femme grosse tous les ans, retranché les neuf mois, où quelque semence que le champ reçoive, il ne peut plus cependant rapporter ; la fertilité de la femme qu’on suppose, ne s’étendroit plus qu’à 81 mois sur 70 ans. Quelle preuve de plus pour l’assertion. 22. ↑ Voyez Plutarque, Vie de Solon et de Lycurgue. 23. ↑ « Quant aux peines infligées contre l’ennemi des plaisirs purs et chastes de la nature, elles doivent dépendre du caractère de la nation que gouverne le législateur ; sans cela, la loi qui protège les mœurs peut devenir aussi dangereuse que leur infraction. » Philosophie de la Nature, tome I, page 267. 24. ↑ Les rigueurs théocratiques étayent toujours l’aristocratie ; la religion n’est que le moyen de la tyrannie ; elle la soutient, elle lui prête des forces. Le premier devoir d’un Gouvernement libre, ou qui recouvre sa liberté, doit être incontestablement le brisement total de tous les freins religieux ; bannir les Rois, sans détruire le culte religieux, c’est ne couper qu’une des têtes de l’hydre ; la retraite du despotisme est le parvis des temples ; persécuté dans un État, c’est là qu’il se réfugie, et c’est de là qu’il reparait pour enchaîner les hommes quand on a été assez mal-adroit pour ne pas l’y poursuivre en détruisant et son perfide asyle et les scélérats qui le lui donnent. 25. ↑ La racine de l’igname est longue d’un pied et demi dans les bonnes terres ; elle se plante en Décembre : on connaît sa maturité lorsque ses feuilles se flétrissent ; on la coupe en morceaux, ou la mange rôtie sur la braise, ou bien on la fait bouillir avec de la chair salée ; elle sert quelque fois de pain : on en fait aussi des bouillies agréables ; les nègres en font du langou et du pain. 26. ↑ Je le répète, il en sera toujours de même dans tous les Gouvernemens despotiques, et jamais un peuple sage ne réussira à se défaire de l’un de ces jougs, s’il ne secoue l’autre. 27. ↑ Animal de 17 pieds de haut, qu’on trouve aussi chez les Hottentots, voisins de ces peuples. Voyez les Voyages de Bougainville, p. 402, tome II. 28. ↑ Paw parle de cette même plante comme indigène de l’Amérique. 29. ↑ Ville d’Italie où enseignait Pittagore. 385 A L I N E E T V A L C O U R, S U I T E D E L A L E T T R E 3 5 e . Déterville à Valcour. H I S T O I R E D E Z A M É. S UR la fin du règne de Louis XIV, dit Zamé, un vaisseau de guerre français voulant passer de la Chine en Amérique, découvrit cette isle, qu’aucun navigateur n’avait encore aperçue, et sur laquelle aucun n’a paru depuis ; l’équipage y séjourna près d’un mois, abusa de l’état de faiblesse et d’innocence dans lequel il trouva ce malheureux peuple, et y commit beaucoup de désordre. Au moment du départ, un jeune Officier du vaisseau, devenu éperduement amoureux 386 d’une femme de cette contrée, se cacha, laissa partir ses compatriotes, et dès qu’il les crut éloignés, assemblant les chefs de la Nation, il leur déclara par le moyen de la femme qu’il aimait, et avec laquelle il était venu à bout de s’entendre, qu’il n’était resté dans l’isle que par l’excessif attachement qu’un si bon peuple lui avait inspiré ; qu’il voulait le garantir des malheurs que lui présageait la découverte que sa Nation venait d’en faire, puis montrant aux chefs réunis un canton de cette isle où nous sommes assez malheureux, pour avoir une mine d’or : « Mes amis, leur dit-il, voilà ce qui irrite la soif des gens de ma Patrie, ce vil métal, dont vous ignorez l’usage, que vous foulez aux pieds sans y prendre garde, est le plus cher objet de leurs desirs ; pour l’arracher des entrailles de votre terre, ils reviendront en force, ils vous subjugueront, ils vous enchaîneront, ils vous extermineront, et ce qui sera pis peutêtre, ils vous relégueront, comme ils font chaque jour, eux et leurs voisins (les Espagnols), dans un continent à quelques cent lieues de vous, dont vous ne connaissez pas la situation, et qui abonde également en ces sortes de richesses. J’ai cru pouvoir vous sauver de leur rapacité en demeurant parmi vous, connaissant leur manière de s’emparer d’une isle, je pourrai la prévenir ; sachant comme ils viendront vous combattre, je pourrai vous enseigner à vous défendre, peut-être enfin vous ravirai-je à leur cupidité : fournissez-moi les moyens d’agir, et pour unique récompense accordez-moi celle que j’aime. » 387 Il n’y eut qu’une voix : sa maîtresse lui fut accordée, et on lui donna dès l’instant tous les secours qu’il pouvait exiger pour exécuter ce qu’il annonçait. Il parcourut l’isle, et la trouvant d’une forme ronde, ayant environ cinquante lieues de circonférence, entièrement environnée de rochers, excepté par le seul côté où vous êtes venu, il ne la jugea que dans cette partie susceptible des défenses de l’art ; peut-être n’avez-vous pas observé la manière dont il a rendu ce port inabordable, nous irons le visiter tantôt, et je vous convaincrai sur les lieux même, que si nous n’avions jugé votre faiblesse et votre embarras pour seules causes de votre arrivée dans notre isle, vous n’y seriez pas venu avec tant de facilité. Cette partie, la seule par laquelle on puisse y parvenir. Tamoé fut donc fortifiée par lui à l’européenne ; il y ménagea des batteries qui n’ont pu être perfectionnées et remplies que par moi ; il leva une milice, établit une garnison dans un fort construit à l’entrée de la baye, et plut tellement à la Nation enfin, par la sagesse de ses soins et la supériorité de ses vues, que son beau-père, un de nos principaux chefs, étant mort, il fut unanimement élu Souverain de l’isle : de ce moment il en changea toute l’administration ; il fit sentir que la perfection de son entreprise exigeait que le gouvernement fût héréditaire, afin qu’inculquant ses desseins à celui qui lui succéderait, cet héritier pût être à portée de les suivre et de les améliorer. On y consentit… Telle fut l’époque où je vis le jour ; je suis le fruit de l’hymen de cet homme si cher à la Nation, ce fut à 388 moi qu’il confia ses vues, et c’est moi qui suis assez heureux pour les avoir remplies. Je ne vous parlerez point de son administration ; il ne put que commencer ce que j’ai fini ; en vous détaillant mes opérations, vous connaîtrez les siennes : revenons à ce qui les précéda. Dès que j’eus atteint l’âge de 15 ans, mon père en passa 5 à m’apprendre l’histoire, la géographie, les mathématiques, l’astronomie, le dessin, et l’art de la navigation ; puis m’ayant conduit sur le terrain de la mine dont il craignait que les richesses n’attirassent ses compatriotes : tirons de ceci, me dit-il, ce qu’il faut pour vous faire voyager avec autant de magnificence que d’utilité ; on ne peut malheureusement sortir d’ici, sans que ce métal ne devienne nécessaire ; mais continuez à le laisser dans le mépris aux yeux de cette Nation simple et heureuse, qui ne le connaîtrait qu’en se dégradant. Qu’elle ne cesse d’être persuadée que l’or n’ayant qu’une valeur fictive, il devient nul aux yeux d’un peuple assez sage pour n’avoir pas admis cette extravagance. Ayant ensuite fait remplir quelques coffres de ce métal, il fit couvrir et cultiver l’endroit dont il l’avait tiré, afin d’en faire oublier jusqu’à la trace ; et m’ayant fait embarquer sur un grand bâtiment qu’il avait fait construire d’après ses desseins, dans la seule vue de ce voyage ; il m’embrassa et me dit les larmes aux yeux : « Ô toi que je ne reverrai peut-être jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la Nation qui m’adopte, va connaître l’univers, mon fils, va prendre chez tous les peuples de la 389 terre ce qui te paraîtra le plus avantageux à la félicité du tien. Fais comme l’abeille, cours sur toutes les fleurs, et ne rapporte chez toi que le miel : tu vas trouver parmi les hommes beaucoup de folie avec un peu de sagesse, quelques bons principes mêlés à d’affreuses absurdités…… Instruis-toi, apprends à connaître tes semblables avant d’oser les gouverner…… Que la pourpre des Rois ne t’éblouisse point, démêle-les sous la pompe où se dérobent leur médiocrité, leur despotisme et leur indolence. Mon ami, j’ai toujours détesté les rois, et ce n’est pas un trône que je te destine, je veux que tu sois le père, l’ami de la Nation qui nous adopte ; je veux que tu sois son législateur, son guide, ce sont des vertus qu’il lui faut donner, en un mot, et non pas des fers. Méprise souverainement ces tyrans, que l’Europe va dévoiler à tes regards, tu les verras par-tout entourés d’esclaves, qui leur déguisent la vérité, parce que ces favoris auraient trop à perdre en la leur montrant ; ce qui fait que les Rois ne l’aiment point, c’est qu’ils se mettent presque toujours dans le cas de la craindre : le seul moyen de ne la pas redouter est d’être vertueux ; celui qui marche à découvert, celui dont la conscience est pure, ne craint pas qu’on lui parle vrai ; mais celui dont le cœur est souillé, celui qui n’écoute que ses passions, aime l’erreur et la flatterie, parce qu’elles lui cachent les maux qu’il fait, parce qu’elles allègent le joug dont il accable, et qu’elles lui montrent toujours ses sujets dans la joie, quand ils sont noyés dans les larmes. En démêlant la cause qui engage les courtisans à la flatterie, qui les contraint à jetter un voile épais sur les yeux de leur 390 maître, tu dévoileras les vices du gouvernement ; étudie-les pour les éviter ; l’obligation de faire la félicité de son peuple est si essentielle, il est si doux d’y parvenir, si affreux d’échouer, qu’un Souverain ne doit avoir d’instans heureux dans la vie, que ceux où ses efforts réussissent. La diversité des cultes va te surprendre : par-tout tu verras l’homme infatué du sien, s’imaginer que celui-là seul est le bon, que celui-là seul lui vient d’un Dieu qui n’en a jamais dit plus à l’un qu’à l’autre ; en les examinant philosophiquement tous, songe que le culte n’est utile à l’homme, qu’autant qu’il prête des forces à la morale, qu’autant qu’il peut devenir un frein à la perversité ; il faut pour cela qu’il soit pur et simple : s’il n’offre à tes yeux que de vaines cérémonies, que de monstrueux dogmes, et que d’imbéciles mystères, fuis ce culte, il est faux, il est dangereux, il ne serait dans ta Nation qu’une source intarissable de meurtres et de crimes, et tu deviendrais aussi coupable en l’apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils imposteurs qui le répandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils, déteste-le ce culte, il n’est l’ouvrage que de la fourberie des uns et de la stupidité des autres, il ne rendrait pas ton peuple meilleur. Mais s’il s’en présente un à tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui, vertueux dans sa morale, méprisant tout faste, rejetant toutes fables puériles, n’ait pour objet que l’adoration d’un seul Dieu, saisis celuilà, c’est le bon ; ce ne sont point par des singeries révérées là, méprisées ici, que l’on peut plaire à l’Éternel, c’est par la pureté de nos cœurs, c’est par la bienfaisance… S’il est vrai 391 qu’il y ait un Dieu, voilà les vertus qui le forment, voilà les seules que l’homme doive imiter. Tu t’étonneras de même de la diversité des loix : en les examinant toutes avec l’égale attention que je viens d’exiger de toi pour les cultes, songe que la seule utilité des loix est de rendre l’homme heureux ; regarde comme faux et atroce tout ce qui s’écarte de ce principe. La vie de l’homme est trop courte pour arriver seul au but que je me proposais ; je n’ai pu que te préparer la voie, c’est à toi d’achever la carrière ; laisse nos principes à tes enfans, et deux ou trois générations vont placer ce bon peuple au comble de la félicité… Pars. Il dit : me renouvella ses embrassemens… et les flots m’emportèrent. Je parcourus le monde entier ; je fus vingt ans absent de ma Patrie, et je ne les employai qu’à connaître les hommes ; me mêlant avec eux sous toutes sortes de déguisemens, tantôt comme le fameux Empereur de Russie, compagnon de l’artiste et de l’agriculteur, j’apprenais avec l’un à construire un vaisseau, à conserver des traits chéris sur la toile, à modeler la pierre ou le marbre, à édifier un palais, à diriger des manufactures ; avec l’autre, la saison de semer les grains, la connaissance des terres qui leur sont propres, la manière de cultiver les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes plants, de les fortifier ; de moissonner le grain, de l’employer à la nourriture de l’homme… M’élevant au-dessus de ces états, le poëte embellissait mes idées, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il m’enseignait l’art de les peindre ; 392 l’historien, celui de transmettre les faits à la postérité, de faire connaître les mœurs de toutes les Nations ; je m’instruisais avec le ministre des autels dans la science inintelligible des Dieux ; le suppôt des loix me conduisait à celle plus chimérique encore, d’enchaîner l’homme pour le rendre meilleur ; le financier me dirigeait dans la levée des impôts, il me développait le systême atroce de n’engraisser que soi de la substance du malheureux, et de réduire le peuple à la misère, sans rendre l’État plus florissant ; le commerçant, bien plus cher à l’État, m’apprenait à équivaloir les productions les plus éloignées aux monnaies fictives de sa Nation, à les échanger, à se lier par le fil indestructible de la correspondance à tous les peuples du monde, à devenir le frère et l’ami du chrétien comme de l’Arabe, de l’adorateur de Foé, comme du sectateur d’Ali, à doubler ses fonds en se rendant utile à ses compatriotes, à se trouver, en un mot, soi et les siens, riches de tous les dons de l’art et de la nature, resplendissant du luxe de tous les habitans de la terre, heureux de toutes leurs félicités, sans avoir quitté ses lambris. Le négociateur, plus souple, m’initiait dans les intérêts des Princes ; son œil perçant le voile épais des siècles futurs, il calculait, il appréciait avec moi les révolutions de tous les Empires, d’après leur état actuel, d’après leurs mœurs et leurs opinions, mais en m’ouvrant le cabinet des Princes, il arrachait des larmes de mes yeux ; il me montrait dans tous, l’orgueil et l’intérêt immolant le peuple aux pieds des autels de la fortune, et le trône de ces ambitieux élevés par-tout sur des fleuves de sang. L’homme de cour, enfin, plus léger et plus faux, 393 m’apprenait à tromper les Rois, et les Rois seuls ne m’apprenaient qu’à me désespérer d’être né pour le devenir. Par-tout je vis beaucoup de vices et peu de vertus ; partout je vis la vanité, l’envie, l’avarice et l’intempérance asservir le faible aux caprices de l’homme puissant ; partout je pus réduire l’homme en deux classes, toutes deux également à plaindre : dans l’une, le riche esclave de ses plaisirs ; dans l’autre, l’infortuné, victime du sort ; et je n’aperçus jamais ni dans l’une, l’envie d’être meilleure, ni dans l’autre, la possibilité de le devenir, comme si toutes deux n’eussent travaillé qu’à leur malheur commun, n’eussent cherché qu’à multiplier leurs entraves : je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en doublant ses desirs ; et la plus pauvre, insultée, méprisée par l’autre, n’en pas même recevoir l’encouragement nécessaire à soutenir le poids du fardeau : je réclamai l’égalité, on me la soutint chimérique ; je m’aperçus bientôt que ceux qui la rejettaient n’étaient que ceux qui devaient y perdre, de ce moment je la crus possible…… que dis-je ! de ce moment je la crus seule faite pour la félicité d’un peuple[1]; tous les hommes sortent égaux des mains de la nature, l’opinion qui les distingue est fausse ; par-tout où ils seront égaux, ils peuvent être heureux ; il est impossible qu’ils le soient où les différences existeront. Ces différences ne peuvent rendre, au plus, qu’une partie de la Nation heureuse, et le Souverain doit travailler à ce qu’elles le soient toutes également. Ne m’objectez point les difficultés de rapprocher les distances, il ne s’agit que de détruire des opinions et d’égaliser des 394 fortunes, or cette opération est moins difficile que l’établissement d’un impôt. À la vérité, j’avais moins de peine qu’un autre, j’opérais sur une Nation encore trop près de l’état de nature, pour s’être corrompue par ce faux systême des différences ; je dus donc réussir plus facilement. Le projet de l’égalité admis, j’étudiai la seconde cause des malheurs de l’homme, je la trouvai dans ses passions, perpétuellement entr’elles et des loix, tour-à-tour victime des unes ou des autres, je me convainquis que la seule manière de le rendre moins malheureux, dans cette partie, était qu’il eût et moins de passions et moins de loix. Autre opération plus aisée qu’on ne se l’imagine : en supprimant le luxe, en introduisant l’égalité, j’anéantissais déjà l’orgueil, la cupidité, l’avarice et l’ambition. De quoi s’enorgueillir quand tout est égal ; si ce n’est de ses talens ou de ses vertus ; que desirer, quelles richesses enfouir, quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que chacun possède au-delà de ce qui doit satisfaire ses besoins ? Les besoins de l’homme sont égaux : Apicius[2] n’avait pas un estomac plus vaste que Diogène ; il fallait pourtant vingt cuisiniers à l’un, tandis que l’autre dînait d’une noix : tous les deux mis au même rang, Diogène n’eût pas perdu, puisqu’il aurait eu plus que les choses simples, dont il se contentait, et Appicius, qui n’aurait eu que le nécessaire, n’eût souffert que dans l’imagination : Si vous voulez vivre suivant la nature, disait Épicure, vous ne serez jamais pauvre ; si vous voulez vivre suivant l’opinion, vous 395 ne serez jamais riche : la nature demande peu, l’opinion demande beaucoup. Dès mes premières opérations, me disje, j’aurai donc des vices de moins ; or, la multiplicité des loix devient inutile quand les vices diminuent : ce sont les crimes qui ont nécessité les loix ; diminuez la somme des crimes, convenez que telle chose que vous regardiez comme criminelle, n’est plus que simple, voilà la loi devenue inutile ; or, combien de fantaisies, de misères, n’entraînent aucune lézion envers la société, et qui, justement appréciées par un législateur philosophe, pourraient ne plus être regardées comme dangereuses, et encore moins comme criminelles. Supprimez encore les loix que les tyrans n’ont faites que pour prouver leur autorité et pour mieux enchaîner les hommes à leurs caprices ; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins réduite à bien peu de choses, et par conséquent l’homme qui souffre du poids de cette masse, infiniment soulagé. Le grand art serait de combiner le crime avec la loi, de faire ensorte que le crime quel qu’il fût, n’offensât que médiocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne s’appesantît que sur fort peu de crimes, et voilà encore ce qui n’est pas difficile, et où j’imagine avoir réussi : nous y reviendrons. En établissant le divorce, je détruisais presque tous les vices de l’intempérance ; il n’en resterait plus aucun de cette espèce, si j’eusse voulu tolérer l’inceste comme chez les Brames, et la pédérastie comme au Japon ; mais je crus y voir de l’inconvénient, non que ces actions en aient réellement par elles-mêmes, non que les alliances au sein 396 des familles n’aient une infinité de bons résultats, et que la pédérastie ait d’autre danger que de diminuer la population, tort d’une bien légère importance, quand il est manifestement démontré que le véritable bonheur d’un État consiste moins dans une trop grande population, que dans sa parfaite relation entre son peuple et ses moyens[3]; si je crus donc ces vices nuisibles, ce ne fut que relativement à mon plan d’administration, parce que le premier détruisait l’égalité, que je voulais établir, en agrandissant et isolant trop les familles ; et que le second, formant une classe d’hommes séparée, qui se suffisait à elle-même, dérangeait nécessairement l’équilibre qu’il m’était essentiel d’établir. Mais comme j’avais envie d’anéantir ces écarts, je me gardai bien de les punir ; les autoda-fé de Madrid, les gibets de la Grêve m’avaient suffisamment appris que la véritable façon de propager l’erreur, était de lui dresser des échafauds ; je me servis de l’opinion, vous le savez, c’est la reine du monde ; je semai du dégoût sur le premier de ces vices, je couvris le second de ridicules ; vingt ans les ont anéantis, je les perpétuais si je me fusse servi de prisons ou de bourreaux. Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le savais ; quand j’avais parcouru la France, je l’avais trouvée toute fumante des bûchers de Merindol et de Cabrieres : on distinguait les potences d’Amboise ; on entendait encore dans la Capitale l’affreuse cloche de la Saint-Barthélémi ; l’Irlande ruisselait du sang des meurtres ordonnés pour des points de doctrine ; il ne s’agissait en 397 Angleterre que des horribles dissentions des puritains et des non-conformistes. Les malheureux pères de votre religion ( les Juifs ) se brûlaient en Espagne en récitant les mêmes prières que ceux qui les déchiquetaient ; on ne me parlait en Italie que des croisades d’Innocent VI ; passé-je en Écosse, en Bohême, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de bataille où des hommes avaient charitablement égorgé leurs frères pour leur apprendre à adorer Dieu[4] . Juste ciel ! m’écriai-je, sont-ce donc les furies de l’Enfer que ces frénétiques servent ? quelle main barbare les pousse à s’égorger ainsi pour des opinions ? estce une religion sainte que celle qui ne s’étaie que sur des monceaux de morts, que celle qui ne stigmatise ses cathécumènes qu’avec le sang des hommes ! Eh que t’importe, Dieu juste et saint, que t’importe nos systêmes et nos opinions ! que fait à ta grandeur la manière dont l’homme t’invoque ; ce que tu veux, c’est qu’il soit juste ; ce qui te plaît, c’est qu’il soit humain : tu n’exiges ni genuflexions, ni cérémonies ; tu n’as besoin ni de dogmes, ni de mystères ; tu ne veux que l’effusion des cœurs, tu n’attends de nous que reconnaissance et qu’amour. Dépouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut être matière à discussion, que sa simplicité soit telle, qu’aucune secte n’en puisse naître ; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez s’il est possible qu’il se partage jamais sur la façon de le servir. Nous croyons l’Éternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans qu’il soit besoin de médiateur ; comme nous ne lui 398 offrons de sacrifices que ceux de nos ames, comme nous n’avons aucune cérémonie, comme c’est à Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes, et des secours pour les éviter ; que c’est à lui seul que nous avouons mentalement celles qui troublent notre conscience, les prêtres nous sont devenus superflus, et nous n’avons plus redouté, en les bannissant à jamais, de voir massacrer nos frères pour l’orgueil ou l’absurdité d’une espèce d’individus inutiles à l’État, à la nature, et toujours funeste à la société. Une autre classe d’hommes aussi perverse, et bien autrement dangereuse, toujours élevée entre le Monarque qu’elle gêne, et la Nation qu’elle subjugue me parut mériter toute mon attention : vous comprenez que je veux parler de ces petits despotes subalternes, naturellement portés par état à la rébellion, armé du glaive qui punit sans corriger, et de l’autorité qui balance sans contenir ; je me demandai à quoi de tels gens étaient bons ? quelle nécessité il y avait de maintenir une puissance intermédiaire entre la Nation et son chef ? Que peut-il résulter de deux pouvoirs toujours enchaînés, toujours contenus l’un par l’autre, qu’en peut-il émaner, dis-je, sinon des actes faibles et gênés, prouvant l’esclavage à chaque trait ? Si le Prince a de bonnes intentions, à quoi sert-il que son Parlement le captive ? et si le Parlement en a de mauvaises, ce que son infériorité doit faire supposer, le Roi, jaloux d’agir seul à son tour, l’empêchera-t-il d’agir seul au sien ? Qu’est-ce qu’une autorité tempérée par l’autre ? un conflit de jurisdiction perpétuelle dont l’anarchie seule est le fruit. Ou la 399 monarchie est bonne, ou elle est mauvaise ; si elle est bonne, elle n’a nul besoin d’être tempérée ; si elle est mauvaise, c’est-à-dire si elle tend au despotisme, (vice toujours certain dans un gouvernement) alors le Sénat intermédiaire ne l’assouplira sûrement point. Dans tel cas, ce n’est plus la tempérer qu’il faut, c’est la changer. À côté de beaucoup d’inconvéniens, on ne trouve donc pas un seul cas où le double pouvoir soit utile[5] . Ce corps est nécessaire à toute la Nation, objectent ceux qui le favorisent, il faut des loix pour punir le crime, il faut des dépositaires aux loix ; nous traiterons un autre jour cette première branche de l’objection, ne nous occupons maintenant que de la seconde : — Il faut des dépositaires aux loix. — Si les loix sont justes, bonnes et en petit nombre, elles n’ont pas besoin d’être déposées ailleurs que dans le cœur de chaque Citoyen, et elles s’y placeront naturellement. De ce moment, point d’ordre intermédiaire entre mon peuple et moi ; point de concurrens, qui, jaloux de mon autorité ; ne travailleraient qu’à la miner, ou l’affaiblir ; qui, orgueilleux de la leur, ne viseraient qu’à l’augmenter ; qui, avares, ne m’aideraient jamais dans l’infortune ; qui, cruels, verseraient sans raison le sang des peuples ; qui, ambitieux, troubleraient infailliblement l’égalité que je veux établir, et qui, comme ces plantes parasites, enfin, végétant au pied de l’arbre utile, cherchent à vivre de sa substance, qu’elles enveniment, et à s’accroître aux dépens de ses racines qu’elles détériorent et qu’elles souillent. 400 Réfléchissons pourtant, me dis-je ; il est peut-être un choix ; vérifions : établirai-je un parlement comme en Angleterre ; moins de danger pour le peuple, sans doute, mais bien plus d’entraves pour moi ; plus je diviserai mon pouvoir, plus je l’affaiblirai, et comme je n’ai envie que de faire le bien, je ne veux pas que rien m’en empêche. Le modèlerai-je sur Venise, me contenterai-je d’être le chef des cent despotes de ma nation ? je ne deviendrai plus qu’un personnage inutile ; je donnerai cent maîtres à mon peuple, et par conséquent, je le rendrai victime de cent différentes passions, au lieu de ne l’assujétir qu’à celle d’un seul, qui n’a d’autre desir que de le rendre heureux, mais qui, dût-il même changer de volonté, ne l’exposerait qu’aux vices d’un homme, au lieu de le mettre en bute à ceux de cent. Je m’étonnais, je l’avoue, que d’autres que moi, n’eussent pas déjà fait de sérieuses réflexions sur l’inutilité de ces pouvoirs intermédiaires, sur le danger extrême de leur institution, et que tous ces sénats monstrueux, n’eussent pas été déjà bannis par vos souverains d’Europe. Comment se peut-il, par exemple, me disais-je en passant en France, que la noblesse de cette nation consente à donner de l’autorité sur elle, à un corps de magistrature qui n’est plus émané d’elle ? Je voulus démêler la cause de cette contradiction, dans une noblesse si jalouse de ses droits, je la trouvais dans l’institution des parlemens. Jusqu’en 1302, quelques juges ambulatoires, qui couraient de provinces en provinces, à la suite de vos rois, suffisaient à rendre la justice[6] , et jusqu’à cette époque, on 401 n’avait pas encore imaginé de donner à ces cours une position fixe. Philippe le Bel, qui ne prévit pas les dangers qu’allait entraîner l’érection d’un pouvoir permanent, intermédiaire entre son peuple et lui, imagina, en roi peu politique, de donner à ses juges une sorte d’existence, et de rendre leur établissement stable. Il commença par celui de Paris. Les séances de ces parlemens devaient être de deux mois ; l’une s’ouvrait à Pâques, l’autre, à la Toussaint. Deux prélats, l’archevêque de Narbonne, et l’évêque de Rennes, deux seigneurs laïques, le comte de Dreux et le comte de Bourgogne, et 26 conseillers, dont 13 clercs et 13 laïques, composaient cette cour, qui devait présider à Troyes et à Rouen, dans d’autres temps de l’année[7] . La dignité des chefs de ce parlement, la splendeur dont le monarque semblait en vouloir faire briller les membres, fit désirer à tous les nobles, d’y venir prendre place. On n’admit donc aucun laïque qui ne fût chevalier [8] , et si l’on plaçait parmi eux quelques gens de loix, ce n’était que pour les consulter. Quoi de plus simple, que la noblesse française cédât quelques droits sur elle, à un sénat qu’elle composait ellemême ? Dans le fait, ne se trouvait-elle pas jugée par ses pairs ? Rien ne la lézait, rien ne la flétrissait en cela. Mais tout changea bientôt ; les légistes eurent voix délibérative ; ils siégèrent avec les nobles ; ceux-ci assistaient aux séances, avec la décoration de leur état ; les légistes, en robe fourrée, en jupons, en soutanelles, affublés, en un mot, de ce risible et plat costume de charlatans, qui sert de modèle aujourd’hui, comme s’il fallait se déguiser pour rendre la 402 justice, et comme s’il n’était pas certain que tout individu qui se masque, pour faire sa besogne, n’exerçait pas décidément, dès-lors, un métier de fripons[9] . Ces indécens farceurs, moins ridicules encore, par leur mascarade, que par les épines de la formalité, du droit, de la pratique dont ils étaient imbécillement hérissés, effrayèrent, dégoûtèrent de preux et loyaux barons, ennemis de la fraude et de la ruse, et qui croyaient que pour juger un homme, il fallait n’écouter que Dieu et sa conscience. Impatientés, avec raison, de se voir menés, présidés même quelque fois par des gens de cette classe, ils se retirèrent, et abandonnèrent le champ de bataille. Peu avant, on avait exclus les prélats, de ces assemblées, de manière que les légistes se trouvèrent absolument seuls. Cependant la considération accordée à un tribunal composé de tout ce qu’il y avait de mieux dans le royaume, ne s’éclipsa point avec ceux qui la lui avaient mérités. Nous voyons souvent le peuple révérer encore par habitude, un tas de pierres qui formaient un temple autrefois. Le préjugé resta le même, et la noblesse, jadis jugée par ses égaux crut l’être encore, quoiqu’il ne restât plus que des roturiers sur les bancs qu’elle avait quittés. Insensiblement la dégradation du sénat devint plus réelle, et lors des guerres d’Italie, sous François Ier, sa composition devint totalement vile ; si avec les légistes, il y avait eu au moins l’ombre consolatrice du talent ! La vénalité des charges, introduite, il ne resta plus que de la crapule et de l’ignorance. Le premier valet qui eut de quoi acheter une charge, s’assit insolemment au temple de Thémis, et comme cette vénalité n’a point été abolie, le désordre qu’elle 403 entraînait est le même. François II, voulut faire revivre l’ancienne forme des élections. Pour éviter les brigues, il fut dit que le parlement présenterait trois sujets, entre lesquels le roi choisirait, Qu’arriva-t-il ? ce qui résulte toujours d’une opération faite à contre-temps. Tout se remplit de factions ; les uns étaient pour les Guises, les autres, pour le prince de Condé, pour le connétable, et comme il s’agissait de gens de robe, très-peu se trouvaient pour le souverain. Rien ne se décida ; l’esprit de parti ne fit que s’enflammer davantage ; et sous Charles IX, le systême de la vénalité reprit absolument le dessus. Mais Le préjugé, cette hydre dangereuse, dont les têtes renaissent à mesure qu’on les coupe, le préjugé resta. Jamais la noblesse ne voulut croire n’être pas jugée par ses semblables, quelques variations qu’il y eût ; elle ne sortit jamais de son système, tandis que l’herminé malotru, qui la flétrissait pour la plus petite chose, était le fils du laquais qui venait de servir ses pères, ce que vous prouve une anecdote du procès de Montmorency. « — Vous ne me reconnaissez pas, monseigneur, lui dit un de ses juges. — Pardonnez-moi, répondit le connétable, vous m’avez souvent donné à boire[10] . Mais examinons, analisons un instant les cours souveraines. Que m’offrent les parlemens, sous Charles VI ? l’image de la rébellion et de l’infidélité, de la fourberie, et de la trahison ; quand votre malheureux royaume, déchiré par des factions cruelles, livre son sein affligé à l’ennemi qui le dépouille, ou aux factieux qui le 404 ravage, que deviennent les pantomimes de Thémis ? Toujours opposés à l’intérêt de leur patrie, tantôt ils suivent l’étendard bourguignon, tantôt ils ouvrent la porte de la capitale aux Anglais, sans que jamais l’infortuné monarque, relégué au fond de ses états, reçoive d’eux, ni consolation, ni secours. Quand, après sa triste expédition de Naples, Charles VIII a besoin d’argent, que répondent-ils ? qu’ils l’aideront de leurs conseils, mais que d’argent, ils n’en ont point. Lorsque la fatale ligue de Malines, réunit l’Europe entière contre Louis XII, que ce père du peuple, que ce monarque, l’un de vos meilleurs, sans doute, tremblant de se voir écrasé par tant de puissance, sollicite des secours dans toutes les bourses, que celles de tous les citoyens s’ouvrent et pour aider leur prince, et pour défendre leurs foyers, qu’offrent à l’État alarmé ces généreux patriotes ? des remontrances : Ils disent… ils osent dire, qu’un de leurs droits le plus sacré, est de ne jamais être imposé, qu’ils ne renonceront point à ce droit, et qu’on peut chercher des secours ailleurs. Que vois-je, le règne d’après, quand la cruelle journée de Pavie vient de mettre la nation à deux doigts de sa perte ? Quand les larmes de tout ce qui survit à cette défaite épouvantable, coulent en flots de sang sur les malheurs de la patrie, quel indécent et odieux spectacle m’offrent ces vils tribuns ? Errans de rues en rues, comme des démoniaques, plus ridicules encore, par le travestissement militaire, contre lequel ils troquent leur soutane crotée… Je 405 les vois, soufflans de leurs narines empoisonnées, le feu de la dissention dans tous les cœurs, secouant, de places en places, les serpens de la discorde ; je les vois, distillant, dans chaque quartier, le venin pestilenciel de la révolte, prouver au peuple, que Venise doit servir de modèle à la France, qu’il se gouverne avec un sénat, qui a tout l’or de l’Europe, et qu’il en tient la balance, au moyen de cette forme de gouvernement ; que le même bonheur est promis à la nation, dès qu’elle se sera livrée à eux. Des écrits pleins de ces odieuses maximes, se jettent dans les carrefours, circulent dans les flots du peuple, s’affichent à toutes les portes, s’annoncent jusques dans la chaire de la vérité, souillent le parvis du temple du seigneur… Ne s’en tenant point à ce comble d’outrages, n’oubliant point encore assez et leurs liens, et leur patrie, le peu de fonds qui reste à l’état, dans de si tristes circonstances, ils le volent ; les trésoriers sont sommés par eux, de ne verser qu’entre leurs mains. Mais quand Louise de Savoie, régente du royaume, la plus respectable des femmes, la plus sage, la plus malheureuse, la mere, enfin de François Ier, dans les fers ; quand Louise interpose son autorité, quand elle fait rentrer ces rebelles dans le devoir, de quoi vont-ils s’occuper ? Vont-ils réparer leurs crimes ? vont-ils songer qu’ils sont Français, et que la patrie saigne ? Vont-ils essuyer les larmes du peuple ? Vontils pourvoir à ses besoins ? non, le fanatisme et l’intérêt, sont les seuls ressorts qui les meuvent ; ils demandent à Louise, qu’il leur soit permis de rouer les Lutériens tout-àleur aise ; ils demandent l’abrogation du concordat, et le retour de la pragmatique sanction. Voilà les grands objets 406 qui les occupent ; voilà ce qui touche leur ame de boue, quand tout est dans le deuil et dans la désolation ; quand tout est courbé par la douleur, quand tous les citoyens, comme dans Ninive affligée, baissent la tête et la couvrent de cendres. Les suivrons-nous sous Charles IX ? Lorsque ce faible enfant de Médicis monte sur le trône, on sait dans qu’elle état d’épuisement étaient les finances ; un des articles des états généraux convoqués pour lors à Orléans, portait suppression d’une partie des gages de ces mercenaires ; qu’arrive-t-il ? tous se révoltent ; tous, loin de secourir l’état obéré, refusent de le servir davantage, et veulent se défaire de leur place. Il semble qu’on vienne de commettre le plus affreux des crimes, en leur demandant des secours, et que ce crime épouvantable ne puisse être réparé, comme dans les plus grands troubles, que par l’interruption de leurs devoirs. Cependant Catherine cède, elle les méprise assez pour ne pas même leur faire l’honneur de les regarder comme citoyens. Elle a besoin d’eux, d’ailleurs, pour calmer les divisions de l’état ; elle les ménage ; elle se borne à leur demander la liberté de quelques malheureux religionnaires, qu’ils se délectent d’avance, de pouvoir faire expirer sous la roue, elle est refusée ; elle les prie d’enregistrer l’édit de Romorantin, celui de pacification, qui doivent, l’un et l’autre, rétablir la tranquillité, qui vont permettre à tout individu, d’adorer Dieu, comme bon lui semble : nouveaux refus[11] . La paix se rétablirait alors ; plus de meurtres juridiques à pouvoir délicieusement 407 commettre ; plus de calvinistes à voir griller à petit feu ; plus d’espoir de changer le gouvernement de la nation, et de s’établir sur ses ruines ; ils tiennent donc ferme, n’enrégistrent rien, prolongent, les malheurs de l’État et pour, comble d’outrage, eux et Toulouse favorisent sous main les instigateurs de la ligue, et préparent, par ce comble d’atrocité, toutes les plaies de la patrie, ouvrent toutes les blessures dont elle doit souffrir si long-temps. Qui fomente la faction des seize, sous Henri III ? quels autres, que ces vils mortels, se partagent la capitale, y sèment l’horreur et l’épouvante, y teignent les ruisseaux de sang, laissent enfin, dans les annales de la postérité, l’affreux nom de journée des barricades, à cette indigne révolte ? Mais mon cœur saigne, et je m’arrête ; il se brise, en retraçant les maux dont cette classe infâme a couvert ma patrie. Les voilà, ces zélés défenseurs du bien public, soigneux à voiler leurs forfaits, toujours prêts à publier les plus petites erreurs des autres, se servant du bandeau de la justice, pour aveugler les sots, qui les révèrent, et de son glaive atroce, pour punir ceux qui les démasquent. Les voilà donc, ces citoyens sensibles et vertueux, toujours souillés du sang de leurs frères, toujours séditieux, intolérans, fanatiques, persécuteurs, rebelles et meurtriers, qui, non contens des victimes infortunées que leur soumettent un code absurde, osent encore effrontément, pour multiplier leurs proies, encourageant le mensonge et la calomnie, porter le flambeau, jusqu’au sein des familles, afin d’en dévoiler les plus secrets mystères, et d’établir sur 408 ces iniquités, la réputation de leur zèle, de leur respect pour des mœurs, que nul citoyen n’outrage impunément comme eux ; les voilà, bourreaux de leurs compatriotes[12] , persécuteurs de l’innocence[13] , perturbateurs de la tranquilité publique[14] , traîtres envers la patrie[15] . Les voilà donc, ces magistrats sublimes, qu’un reste de préjugé stupide engage encore à révérer, quand ils ne sont dignes que de mépris, que de sévères punitions, et que de la publique horreur. Il faut, dites-vous, des juges : soit, mais que les juges ne se mêlent que de juger ; que ceux qui remplissent ces honorables fonctions, soient choisis parmi les plus notables citoyens de la nation, et qu’ils n’achètent pas sur-tout le droit de juger leurs semblables ; car vous n’aurez pour juges, que des fripons, tant que celui qui aura payé sa place, pensera, avant que de vous rendre justice, à se rembourser de ses avances. Mais il faut des loix : soit encore ; mais ces loix que je laisserai subsister, et dont je veux que nous raisonnions ensemble, plus amplement un autre jour ; ces loix, dis-je, la peine de mort en punira-t-elle l’infracteur ? À Dieu ne plaise. Le souverain Être peut disposer lui-seul de la vie des hommes ; je me croirais criminel moi-même à l’instant où j’oserais usurper ces droits. Accoutumés à vous forger un Dieu barbare et sanguinaire, vous autres Européens ; accoutumés à supposer un lieu de tourmens, où vont tous ceux que ce Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de même des macérations et des meurtres ; et vous n’avez pas senti que vous n’établissiez 409 cette nécessité du plus grand des crimes, la destruction de son semblable, que vous ne l’établissiez, dis-je, que sur une chimère née de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honnête homme, en me serrant les mains, l’idée que le mal puisse jamais amener le bien, est un des vertiges le plus effrayant de la tête des sots. L’homme est faible, il a été créé tel par la main de Dieu ; ce n’est, ni à moi de sonder, sur cela, les raisons de la puissance suprême, ni à moi, d’oser punir l’homme d’être ce qu’il faut nécessairement qu’il soit. Je dois mettre tous les moyens en usage pour tâcher de le rendre aussi bon qu’il peut l’être, aucuns pour le punir de n’être pas comme il faudrait qu’il fût. Je dois l’éclairer, tout homme a ce droit avec ses semblables ; mais il n’appartient à personne de vouloir régler les actions des autres. Le bonheur du peuple est le premier devoir que m’impose la volonté de l’Éternel, et je n’y travaille pas en l’égorgeant. Je veux bien donner mon sang pour épargner le sien, mais je ne veux pas qu’il en perde une goute pour ses faiblesses ou pour mes intérêts. Si on l’attaque, il se défendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule défense de ses foyers et non pour mon ambition. La nature l’afflige déjà d’assez de maux, sans que j’en accumule que je n’ai nuls droits de lui imposer. J’ai reçu de Dieu et de ces honnêtes citoyens, le pouvoir de leur être utile, je n’ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur persécuteur ; je serai leur père, et non pas leur bourreau, et ces hommes de sang qui prétendent au triste honneur de massacrer leurs semblables, ces vautours altérés de carnage, que je compare à des cannibales, je ne les souffrirai pas 410 dans mes états, parce qu’ils y nuisent au lieu d’y servir, parce qu’à chaque feuille de l’histoire des peuples qui les souffrent, je vois ces hommes atroces, ou troubler les projets sages d’un législateur, ou refuser de s’unir à la nation quand il est question de sa gloire ; enchaîner cette même nation si elle est faible, l’abandonner si elle a de l’énergie, et que de tels monstres, dans un État, ne sont que fort dangereux. Ces projets admis, je m’occupai du commerce ; celui de vos colonies m’effraya. Quelle nécessité, me dis-je, de chercher des établissemens si éloignés ? Notre véritable bonheur, dit un de vos bons écrivains, exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin ? Sommes-nous destinés à conserver éternellement des goûts factices ? Le sucre, le tabac, les épices, le café, etc. valentils les hommes que vous sacrifiez pour ces misères ? Le commerce étranger, selon moi, n’est utile qu’autant qu’une nation a trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut échanger son superflu contre des objets d’agrément ou de frivolité ; le luxe peut se permettre à l’opulence : et si elle n’a pas assez, il est tout simple qu’elle aille chercher ce qu’il lui faut. Mais vous n’êtes dans aucuns de ces cas en France ; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous êtes dans la juste position qui doit rendre un peuple heureux de ce qu’il a, riche de son sol, sans avoir besoin ni d’acquérir pour être bien, ni d’échanger pour être mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas au delà de vos besoins, sans que vous soyez obligés ou d’établir des 411 colonies, ou d’envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde pour ajouter à votre bien-être ? Plus avantageusement situé qu’aucun autre empire de l’europe, vous auriez avec un peu de soin les productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le voisinage de l’Espagne, vous donneraient aisément du sucre, du tabac et du café. Voilà dans la classe du superflu ce qu’on peut regarder comme le moins inutile ; et quand vous vous passeriez d’épices, cette privation où gagnerait votre santé, pourrait-elle vous donner des regrets ? N’avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir à l’aisance du citoyen, même au luxe de l’homme riche ? Vos draps sont aussi beaux que ceux d’Angleterre : Abbeville fournissait autrefois Rome la plus magnifique des villes du monde ; vos toiles peintes sont superbes, vos étofes de soye plus moëleuses qu’aucune de celles de l’Europe ; relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de goût, c’est vous qui en envoyez à toute la terre. Vos Gobelins l’emportent sur Bruxelles, vos vins se boivent par-tout et ont l’avantage précieux de s’améliorer dans le passage. Vos bleds sont si abondans que vous êtes souvent obligés d’en exporter[16] ; vos huiles ont plus de finesse que celles d’Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-être avec des soins auriezvous ceux de l’Amérique ; vos bois de chauffage et de construction seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir. Qu’avez-vous donc besoin du commerce étranger ? Obligez les nations étrangères à venir chercher dans vos ports le superflu que vous pouvez avoir, n’ayez d’autre peine que de recevoir ou leur argent ou 412 quelques bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n’équipez plus de vaisseaux pour l’aller chercher, ne risquez plus sur cet élément dangereux, un demi tiers de la nation qui expose ses jours pour satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des remords quand vous voyez que vous n’obtenez vos jouissances qu’aux dépends de la vie de vos semblables ; pardon, mon ami, mais cette considération à laquelle je vois qu’on ne pense jamais assez, entre toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous ce que vous pouvez donner en retour, mais n’ayez point de colonies, elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d’un danger bien grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des enfans si loin de leur mère. Ici je pris la liberté d’interrompre Zamé pour lui apprendre l’histoire des colonies anglaises. — Ce que vous me dites, reprit-il, je l’avais prévu, il en arrivera autant aux espagnols, ou ce qui est plus vraisemblable encore, la république de Washington s’accroîtra peu à peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d’abord l’Amérique, et puis fera trembler la terre. Excepté vous, Français, qui finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir républicains à votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne à une nation aussi franche, aussi remplie d’énergie et de fierté que la vôtre[17] . Quoi qu’il en soit, je le répète, une nation assez heureuse pour avoir tout ce qu’il lui faut chez elle, doit consommer ce qu’elle a, et ne permettre l’exportation du superflu 413 qu’aux conditions qu’on vienne le chercher. En parcourant, un de ces jours, cette isle fortunée, nous pourrons revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde. La résolution que je formai après l’étude de cette partie, fut donc de rapporter dans mon isle, pour ajouter à ses productions naturelles, une grande quantité de plantes européennes, dont l’usage me parut agréable ; de m’instruire dans l’art de diriger des manufactures, afin d’en établir ici de relatives aux plantes que nous pourrions employer ; de retrancher tout objet de luxe, de jouir de nos productions améliorées ou augmentées par nos soins, et de rompre entièrement tout fil de commerce, excepté celui qui se fait intérieurement par le seul moyen des échanges. Nous avons peu de voisins, deux ou trois isles au Sud, encore dans l’incivilisation et dont les habitans viennent nous voir quelquefois ; nous leur donnons ce que nous avons de trop sans jamais rien recevoir d’eux… ils n’ont rien de plus merveilleux que nous. Un commerce autrement établi, ne tarderait pas à nous attirer la guerre ; ils ne connaissent pas nos forces ; nous les écraserions, et l’épargne du sang est la première règle de toutes mes démarches. Nous vivons donc en paix avec ces isles voisines ; je suis assez heureux pour leur avoir fait chérir notre gouvernement : elles s’uniraient infailliblement à nous si nous avions besoin de secours ; mais elles nous seraient inutiles ; attaquées par l’ennemi, tous nos citoyens alors deviendraient soldats : il n’en est pas un seul qui ne préférât la mort à l’idée de changer de gouvernement : voilà encore un des fruits de ma politique ; 414 c’est en me faisant aimer d’eux que je les ai rendu militaires ; c’est en leur composant un sort doux, une vie heureuse, c’est en faisant fleurir l’agriculture, c’est en les mettant dans l’abondance de tout ce qu’ils peuvent desirer, que je les ai liés par des nœuds indissolubles ; en s’opposant aux usurpateurs, ce sont leurs foyers qu’ils garantissent, leurs femmes, leurs enfans, le bonheur unique de leur vie ; et on se bat bien pour ces choses là. Si j’ai jamais besoin de cette milice, un seul mot fera ma harangue : mes enfans, leur dirai-je, voilà vos maisons, voilà vos biens et voilà ceux qui viennent vous les ravir, marchons. Vos souverains d’Europe ont-ils de tels intérêts à offrir à leurs mercenaires qui, sans savoir la cause qui les meut, vont stupidement verser leur sang pour une discussion qui non seulement leur est indifférente, mais dont ils ne se doutent même pas. Ayez chez vous une bonne et solide administration ; ne variez pas ceux qui la dirigent au plus petit caprice de vos souverains où à la plus légère fantaisie de leurs maîtresses ; un homme qui s’est instruit dans l’art de gouverner, un homme qui a le secret de la machine, doit être consideré et retenu ; il est imprudent de confier ce secret à tant de citoyens à la fois ; qu’arrive-t-il d’ailleurs quand ils sont sûrs de n’être élevés qu’un instant ? Ils ne s’occupent que de leurs intérêts et négligent entièrement les vôtres. Fortifier vos frontières, rendez-vous respectables à vos voisins. Renoncez à l’esprit de conquêtes, et n’ayant jamais d’ennemis, ne devant vous occuper qu’à garantir vos limites, vous n’aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantité d’hommes en tout tems ; vous rendrez, en les reformant, cent mille bras à la charrue, 415 bien mieux placés qu’à porter un fusil qui ne sert pas quatre fois par siècle et qui ne servirait pas une, par le plan que j’indique. Vous n’enleverez plus alors au père de famille des enfans qui lui sont nécessaires, vous n’introduirez pas l’esprit de licence et de débauche parmi l’élite de vos citoyens[18] , et tout cela pour le luxe imbécile d’avoir toujours une armée formidable. Rien de si plaisant que d’entendre vos écrivains parler tous les jours de population, tandis qu’il n’est pas une seule opération de votre gouvernement qui ne prouve qu’elle est trop nombreuse, et si elle ne l’était pas beaucoup trop, enchaînerait-il d’un côté, par les nœuds du célibat, tous ces militaires pris sur la fleur de la nation même, et ne rendrait-il pas de l’autre la liberté à cette multitude de prêtres et de religieuses également liés par les chaînes absurdes de l’abstinence. Puisque tout va, puisqu’il y a encore du trop, malgré ces digues puissantes offertes à la population, puisqu’elle est encore trop forte ; malgré tout cela, il est donc ridicule de se recrier toujours sur le même objet : me trompé-je ? Voulezvous qu’elle soit plus nombreuse, est-il essentiel qu’elle le soit ? À la bonne heure, mais n’allez pas chercher pour l’accroître, les petits moyens que vous alléguez. Ouvrez vos cloîtres, n’ayez plus de milice inutile, et vos sujets quadrupleront. Je passais un jour à Paris sur cette arêne de Thémis, où les prestolets de son temple, le frac élégant sous le cotillon noir, condamnent si légèrement à la mort, en venant de souper chez leurs catins, des infortunés qui valent 416 quelquefois mieux qu’eux. On allait y donner un spectacle à ces bouchers de chair humaine… Quel crime a commis ce malheureux, demandai-je ? Il est pédéraste, me réponditon ; vous voyez bien que c’est un crime affreux, il arrête la population, il la gêne, il la détruit… ce coquin mérite donc d’être détruit lui-même. — Bien raisonné, répondis-je à mon philosophe, Monsieur me paraît un génie… Et suivant une foule qui s’introduisait non loin de là, dans un monastére, je vis une pauvre fille de 16 ou 17 ans, fraîche et belle, qui venait de renoncer au monde, et de jurer de s’ensevelir vive dans la solitude où elle était… Ami, dis-je à mon voisin, que fait cette fille ? — C’est une Sainte, me répondit-on, elle renonce au monde, elle va enterrer dans le fond d’un cloître le germe de vingt enfans dont elle aurait fait jouir l’État. — Quel sacrifice ! — Oh ! oui, Monsieur, c’est un ange, sa place est marquée dans le Ciel. — Insensé, dis-je à mon homme, ne pouvant tenir à cette inconséquence, tu brûles là un malheureux dont tu dis que le tort est d’arrêter la propagation, et tu couronnes ici une fille qui va commettre le même crime ; accorde-toi, Français, accorde-toi, ou ne trouve pas mauvais qu’un étranger raisonnable qui voyage dans ta Nation, ne la prenne souvent pour le centre de la folie ou de l’absurdité. Je n’ai qu’un ennemi à craindre, poursuivit Zamé, c’est l’Européen inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que les siennes, desirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu’on 417 ne sait pas lui rendre le sien doux ; turbulent, féroce, inquiet, né pour le malheur du reste de la terre, catéchisant l’Asiatique, enchaînant l’Africain, exterminant le Citoyen du nouveau monde, et cherchant encore dans le milieu des mers de malheureuses isles à subjuguer ; oui, voilà le seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s’il vient ; le seul, ou qui nous détruira, ou qui n’abordera jamais dans cette isle ; il ne le peut que d’un côté ; je vous l’ai dit, ce côté est fortifié de la plus sûre manière : vous y verrez les batteries que j’ai fait établir ; l’accomplissement de cet objet fut le dernier soin de mon voyage, et le dernier emploi de l’or que m’avait donné mon père. Je fis construire trois vaisseaux de guerre à Cadix, je les fis remplir de canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de toutes vos effrayantes munitions d’Europe, et fis déposer tout cela dans le magasin du port qu’avait fait construire mon prédécesseur ; les canons furent mis dans leurs embrâsures ; cent jeunes gens s’exercent deux fois le mois aux différentes manœuvres nécessaires à cette artillerie ; mes Concitoyens savent que ces précautions ne sont prises que contre l’ennemi qui voudrait nous envahir. Ils ne s’en inquiètent pas, ils ne cherchent même point à approfondir les effets de ces munitions infernales dont je leur ai toujours caché les expériences ; les jeunes gens s’exercent sans tirer ; si la chose était sérieuse, ils savent ce qui en résulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m’entourent, je n’aurais pas eu besoin de ces précautions ; vos barbares compatriotes m’y forcent, je ne les emploierai jamais qu’à regret. 418 Tel fut l’attirail formidable avec lequel, au bout de vingt ans, je rentrai dans ma Patrie ; j’eus le bonheur d’y retrouver mon père et d’y recevoir encore ses conseils ; il fit briser les vaisseaux que j’amenais, il craignit que cette facilité d’entreprendre de grands voyages n’allumât la cupidité de ce bon peuple, et qu’à l’exemple des Européens, l’espoir de s’enrichir ailleurs ne vint troubler sa tranquillité. Il voulut que ce peuple aimable et pacifique, heureux de son climat, de ses productions, de son peu de loix, de la simplicité de son culte, conservât toujours son innocence en ne correspondant jamais avec des Nations étrangères, qui ne lui inculqueraient aucune vertu, et qui lui donneraient beaucoup de vices. J’ai suivi tous les plans de ce respectable et cher auteur de mes jours, je les ai améliorés quand j’ai cru le pouvoir : nous avons fait passer cette Nation de l’état le plus agreste à celui de la civilisation ; mais à une civilisation douce, qui rend plus heureux l’homme naturel qui la reçoit, éloignée des barbares excès où vous avez porté la vôtre, excès dangereux qui ne servent qu’à faire maudire votre domination, qu’à faire haïr, qu’à faire détester vos liens, et qu’à faire regretter à celui que vous y soumettez l’heureuse indépendance dont vous l’avez cruellement arraché. L’état naturel de l’homme est la vie sauvage ; né comme l’ours et le tigre dans le sein des bois, ce ne fut qu’en rafinant ses besoins qu’il crut utile de se réunir pour trouver plus de moyens à les satisfaire. En la prenant de-là pour le civiliser, songez à son état primitif, à cet état de liberté pour lequel l’a formé la nature, et n’ajoutez que ce qui peut perfectionner cet état heureux 419 dans lequel il se trouvait alors, donnez-lui des facilités, mais ne lui forgez point de chaînes ; rendez l’accomplissement de ses désirs plus aisés, mais ne les asservissez pas ; contenez-le pour son propre bonheur, mais ne l’écrasez point par un fatras de loix absurdes ; que tout votre travail tende à doubler ses plaisirs en lui ménageant l’art d’en jouir long-temps et avec sûreté ; donnez-lui une religion douce, comme le dieu qu’elle a pour objet ; dégagez-la sur-tout de ce qui ne tient qu’à la foi ; faites-la consister dans les œuvres et non dans la croyance. Que votre peuple n’imagine pas qu’il faille croire aveuglément tels et tels hommes, qui dans le fond n’en savent pas plus que lui, mais qu’il soit convaincu que ce qu’il faut, que ce qui plaît à l’Éternel est de conserver toujours son ame aussi pure que quand elle émana de ses mains ; alors il volera lui-même adorer le Dieu bon qui n’exige de lui que les vertus nécessaires au bonheur de l’individu qui les pratique ; voilà comme ce peuple chérira votre administration, voilà comme il s’y assujétira lui-même, et voilà comme vous aurez dans lui des amis fidèles, qui périraient plutôt que de vous abandonner, ou que de ne pas travailler avec vous à tout ce qui peut conserver la Patrie. Nous reprendrons demain cette conversation, me dit Zamé ; je vous ai raconté mon histoire, jeune homme, je vous ai dit ce que j’avais fait, il faut maintenant vous en convaincre : allons dîner, les femmes nous attendent. Tout se passa comme la veille : même frugalité, même aisance, même attention, même bonté de la part de mes 420 hôtes ; nous eûmes de plus ses deux fils, qu’il était difficile de ne pas aimer dès qu’on avait pu les entendre et les voir : l’un était âgé de 22 ans, l’autre de 18 ; ils avaient tous deux sur leur physionomie les mêmes traits de douceur et d’aménité qui caractérisaient si bien leurs aimables parens. Ils m’accablèrent de politesses et de marques d’estime ; ils n’eurent point en me regardant cette curiosité insultante et pleine de mépris, qui éclatent dans les gestes et dans les regards de nos jeunes-gens, la première fois qu’ils voient un étranger ; ils ne m’observèrent que pour me caresser, ne me parlèrent que pour me louer, ne m’interrogèrent que pour tirer de mes réponses quelques sujets de m’applaudir[19] . L’après-midi, Zamé voulut que nous allassions voir si rien ne manquait à mon équipage ; il était difficile d’avoir donné de meilleurs ordres, impossible qu’ils fussent mieux exécutés ; ce fut alors qu’il me fît observer la difficulté d’aborder dans son port, et la manière dont il était défendu : deux ouvrages extérieurs l’embrassaient entièrement, et le dominaient à tel point, qu’aucun bâtiment n’y pouvaient entrer sans être foudroyé de la nombreuse artillerie qui garnissait ces deux redoutes ; parvenait-on dans la rade, on se retrouvait sous le feu du fort ; échappait-on à des dangers si sûrs, deux vastes boulevards défendaient l’approche de la ville ; ils se garnissaient au besoin de toute la jeunesse de la Capitale, et l’invasion devenait impraticable. Je n’ai eu ici, grace au Ciel, encore nul besoin de tout cela, me dit Zamé, et j’espère bien que le peuple ne s’en servira jamais. Vous voyez ces énormes rochers qui 421 commencent d’ici à règner de droite et de gauche, dès qu’ils se sont entr’ouverts pour former la bouche du port, ils deviennent inabordables de toutes parts, et ils ont plus de 300 pieds de hauteur ; ils nous entourent ainsi de par-tout, ils nous servent par-tout de remparts. Nous aurons donc long-temps à faire jouir ce bon peuple de la félicité que nous lui avons préparée ; cette certitude fait le charme de ma vie, elle me fera mourir content. Nous revînmes. Vous êtes jeune, me dit Zamé un peu avant de rentrer au palais, il faut vous dédommager de l’ennui que je vous ai causé ce matin, par un spectacle de votre goût. À peine les portes furent-elles ouvertes, que je vis cent femmes autour de la Reine, toutes uniformément vêtues, et toutes en rose, parce que c’était la couleur de leur âge : voilà les plus jolies personnes de la Capitale, me dit Zamé, j’ai voulu les réunir toutes sous vos yeux, afin que vous puissiez décider entr’elles et vos Françaises. Moins occupé de l’idole de mon cœur, peut-être eussé-je mieux discerné l’assemblage étonnant de jolis traits qui se montraient à moi dans cet instant ; mais je ne vis que ce tendre objet ; chaque fois que la beauté paraissait à mes yeux, quelle que fût la forme qu’elle prît, elle ne m’offrait jamais qu’Éléonore. Néanmoins, on réunirait difficilement, je dois le dire, dans quelque ville d’Europe que ce pût être, un aussi grand nombre de jolies figures ; en général, le sang est superbe à Tamoé ; Zilia, que je vais essayer de vous peindre, vous donnera une idée générale de ce sexe charmant, auquel il 422 semble que la nature n’ait accordé tant d’appas, que par le dessein qu’elle avait de lui faire habiter le plus heureux pays de la terre. Zilia est grande, sa taille est souple et dégagée, sa peau d’une blancheur éblouissante ; tous ses traits sont l’emblème de la candeur et de la modestie ; ses yeux, plus tendres que vifs, très-grands et d’un bleu foncé, semblent exprimer à tout instant l’amour le plus délicat et le sentiment le plus voluptueux ; sa bouche, délicieusement coupée, ne s’ouvre que pour montrer les dents les plus belles et les plus blanches ; elle a peu de couleurs ; mais elle s’anime dès qu’on la regarde, et son teint devient alors comme la plus fraîche des roses ; son front est noble ; ses cheveux très-agréablement plantés, sont d’un blond cendré, et l’énorme quantité qu’elle en a, se mariant le plus élégamment du monde aux contours gracieux de son voile, retombant à grands flots sur sa gorge d’albâtre, toujours découverte d’après l’usage de sa Nation, achèvent de donner à cette jolie personne l’air de la déesse même de la jeunesse ; elle venait d’atteindre sa seizième année, et promettait de croître encore, quoique sa taille légère fût déjà très-élevée ; ses bras sont un peu longs, et ses doigts, d’une élasticité, d’une souplesse et d’un mince auxquels nos yeux ne se font point… Ne prenez pas ceci, pour une fadeur, Mademoiselle, dit Sainville, en adressant la parole à ton Aline ; mais j’aurais pu d’un mot peindre cette fille charmante, je n’avais besoin que de vous montrer. — En vérité, Monsieur, dit madame de Blamont, est-il bien vrai ? 423 ne nous flattez-vous point ? ma fille serait aussi jolie que Zilia ? — J’ose vous protester, Madame, dit Sainville, qu’il est impossible de se mieux ressembler. — Poursuivez, poursuivez, Monsieur, dit le Comte à Sainville, vous donneriez de l’amour-propre à notre chère Aline, et nous ne voulons point la gâter… Aline rougit… Sa mère la baisa, et notre jeune aventurier reprit en ces termes. Voilà la femme de mon fils, me dit Zamé en me présentant Zilia, elle ne sait encore dire que trois mots français, ce sont les premiers que son mari lui a appris ; mais comme il lui trouve des dispositions, il continuera : prononcez-les donc ces trois mots, ma fille, lui dit ce père charmant, et la tendre et délicieuse Zilia posant la main sur son cœur, et regardant son mari avec autant de grâce que de modestie, lui dit en rougissant : voilà votre bien. Toutes les femmes se mirent à rire, et je vis alors qu’elle était la gaîté, la candeur et la touchante félicité qui régnait chez cet heureux peuple. Je demandai à Zamé pourquoi les maris n’étaient pas avec leurs femmes ? — Pour vous faire juger les sexes à part, me dit-il, demain vous ne verrez que les jeunes gens, après-demain nous les réunirons ; j’ai peu de plaisirs à vous donner, je les ménage. Ces femmes intéressantes animées par la présence de l’adorable épouse de leur chef, qui les encourageait et qui les aimait, se livrèrent le reste du jour à mille innocens plaisirs, qui, les plaçant dans nombre d’attitudes diverses, me développèrent leurs graces naturelles, et acheva de me 424 convaincre de la douceur et de l’aménité de leur caractère ; elles exécutèrent plusieurs jeux de leur pays, ainsi que quelques-uns d’Europe, et furent dans tous, gaies, honnêtes, polies, toujours modestes et toujours décentes, si vous en exceptez l’usage d’avoir leur gorge entièrement découverte, (mais tout est habitude) et je n’ai point vu que ce costume, qui leur est propre, produisît jamais aucune indécence ; les hommes sont faits à voir leurs femmes ainsi ; ils l’étaient avant à les voir nues ; les loix de Zamé, sur cet objet, ont donc rétabli, au lieu de détruire. On ne s’échauffe point de ce qu’on voit journellement, me répondit cet aimable homme, quand il s’aperçut de la surprise où cette coutume me jettait : la pudeur n’est qu’une vertu de convention ; la nature nous à créés nuds, donc il lui plaisait que nous fussions tels ; en prenant d’ailleurs ce peuple dans l’état de nudité, si j’avais voulu encaisser leurs femmes dans des busques à l’européenne, elles se seraient désespérées : il faut, quand on change les usages d’une Nation, toujours autant qu’il est possible, conserver des anciens ce qui n’a nul inconvénient ; c’est la façon d’accoutumer à tout, et de ne révolter sur rien. Une collation simple et frugale fut servie à ces femmes adorables ; la même politesse, la même discrétion, la même retenue, les suivit par-tout et elles se retirèrent. Le lendemain il y avait conseil, je ne pus voir Zamé que l’après-midi ; je passai le matin à vaquer aux soins de notre équipage. — Venez, me dit notre hôte dès qu’il fut libre, il me reste bien des choses à vous apprendre pour vous 425 donner une entière connaissance de notre Patrie et de nos mœurs : je vous ai dit que le divorce était permis dans mes États, ceci va nous jetter dans quelques détails. La nature, en n’accordant aux femmes qu’un petit nombre d’années pour la reproduction de l’espèce, semble indiquer à l’homme qu’elle lui permet d’avoir deux compagnes : quand l’épouse cesse de donner des enfans à son mari, celui-ci a encore quinze ou vingt ans à en désirer, et à jouir de la possibilité d’en avoir ; la loi qui lui permet d’avoir une seconde femme ne fait qu’aider à ses légitimes désirs, celle qui s’oppose à cet arrangement contrarie celle de la nature, et par sa rigueur, et par son injustice. Le divorce a pourtant deux inconvéniens : le premier, que les enfans de la plus vieille mère peuvent être maltraités par la plus jeune ; le second, que les pères aimeront toujours mieux les derniers enfans. Pour lever ces difficultés, les enfans quittent ici la maison paternelle dès qu’ils n’ont plus besoin du sein de la mère ; l’éducation qu’ils reçoivent est nationale ; ils ne sont plus les fils de tel ou tel, ce sont les enfans de l’État ; les parens peuvent les voir dans les maisons où on les élève, mais les enfans ne rentrent plus dans la maison paternelle ; par ce moyen, plus d’intérêt particulier, plus d’esprit de famille, toujours fatal à l’égalité, quelquefois dangereux à l’État ; plus de crainte d’avoir des enfans au delà des biens qu’on peut leur laisser. Les maisons n’étant habitées que par un ménage, il y en a souvent de vacantes ; sitôt qu’une maison le devient, elle rentre dans la masse des biens de l’État, dont 426 elle n’a été séparée que pendant la vie de ceux qui l’occupaient. L’État est seul possesseur de tous les biens, les citoyens ne sont qu’usufruitiers ; dès qu’un enfant mâle a atteint sa quinzième année, il est conduit dans la maison où s’élèvent les filles : là, il se choisit une épouse de son âge ; si la fille consent, le mariage se fait ; si elle n’y consent pas, le jeune homme cherche jusqu’à ce qu’il soit agréé ; de ce moment, on lui donne une des maisons vacantes, et le fonds de terre annexé à cette maison, qu’elle ait appartenu à sa famille, ou non, la chose est indifférente, il suffit que le bien soit libre, pour qu’il en soit mis en possession. Si le jeune ménage a des parens, ils assistent à son hymen, dont la cérémonie, simple, ne consiste qu’à faire jurer à l’un et à l’autre époux, au nom de l’Éternel, qu’ils s’aimeront, qu’ils travailleront de concert à avoir des enfans, et que le mari ne répudiera sa femme, ou la femme le mari, que pour des causes légitimes : cela fait, les parens qui ont assisté comme témoins, se retirent, et les jeunes gens se trouvent maîtres d’eux sous l’inspection et la direction de leurs voisins, obligés de les aider, de leur donner des conseils et des secours pendant l’espace de deux ans, au bout desquels les jeunes époux sortent entièrement de tutelle. Si les parens veulent prendre le soin de cette direction, ils sont les maîtres ; alors ils viennent aider chaque jour les nouveaux mariés, les deux années prescrites. Les causes pour lesquelles l’époux peut demander le divorce sont au nombre de trois : il peut répudier sa femme si elle est mal-saine, si elle ne veut pas, ou si elle ne peut 427 plus lui donner d’enfans, et s’il est prouvé qu’elle ait une humeur acariâtre, et qu’elle refuse à son mari tout ce que celui-ci peut légitimement exiger d’elle. La femme, de son côté, peut demander à quitter son mari, s’il est mal-sain, s’il ne veut pas, ou s’il ne peut plus lui faire des enfans lorsqu’elle est encore en état d’en avoir, et s’il la maltraite, quel qu’en puisse être le motif. Il y a à l’extrémité de toutes les villes de l’État, une rue entière qui ne contient que des maisons plus petites que celles qui sont destinées aux ménages ; ces maisons sont données par l’État aux répudiés de l’un ou de l’autre sexe, et aux célibataires ; elles ont, comme les autres, de petites possessions annexées à elles, de sorte que le célibataire ou le répudié, de quelque sexe qu’il soit, n’a rien à demander, ni à sa famille, si c’est le célibataire, ni l’un à l’autre, si ce sont des époux. Un mari qui a répudié sa femme et qui en désire une autre, peut se la choisir, ou parmi les répudiées, s’il arrivait qu’il s’y en trouvât une qui lui plût, ou il va la prendre dans la maison d’éducation des filles. L’épouse qui a répudié son mari, agit absolument de même ; elle peut se choisir un époux parmi les répudiés, s’il en est qui l’accepte, si elle en trouve qui lui plaise, ou elle va se le choisir parmi les jeunes gens, s’il en est qui veuille d’elle. Mais si l’un ou l’autre époux répudié désire vivre à part dans la petite habitation que lui donne l’État, sans vouloir prendre de nouvelles chaînes, il en est le maître : on n’est contraint à aucune de ces choses, elles se font toutes de bon accord ; jamais les 428 enfans n’y peuvent mettre d’obstacles, c’est un fardeau dont l’État soulage les parens, puisqu’à peine les premiers voient-ils le jour, que ceux-ci s’en trouvent débarrassés. Audelà de deux choix, la repudiation n’a plus lieu ; alors, il faut prendre patience, et se souffrir mutuellement. On n’imagine pas combien la loi qui débarrasse les pères et les mères de leurs enfans, évite dans les familles de divisions et de mésintelligences : les époux n’ont ainsi que les roses de l’hymen, ils n’en sentent jamais les épines. Rien en cela ne brise les nœuds de la nature, ils peuvent voir et chérir de même leurs enfans : on leur laisse tout ce qui tient à la douceur des sentimens de l’ame, on ne leur enlève que ce qui pourrait les altérer ou les détruire. Les enfans, de leur côté, n’en chérissent pas moins leurs parens ; mais accoutumés à voir la Patrie comme une autre mère, sans cesser d’être enfans plus tendres, ils en deviennent meilleurs Citoyens. On a dit, on a écrit que l’éducation nationale ne convenait qu’à une République, et l’on s’est trompé : cette sorte d’éducation convient à tout Gouvernement qui voudra faire aimer la Patrie, et tel est le caractère distinctif du nôtre, si j’adapte d’ailleurs à l’isle de Tamoé une éducation républicaine, je vous en expliquerai bientôt les raisons. La facilité des répudiations dont vous venez de voir le détail, évite tellement l’adultère, que ce crime, si commun parmi vous, est ici de la plus grande rareté ; s’il est prouvé pourtant, il devient un quatrième cas de la séparation des parties, souvent alors deux ménages changent 429 réciproquement ; mais il y a tant de moyens de se satisfaire en adoptant les nœuds de l’hymen, les entraves en sont si légères, qu’il est bien rare que la galanterie vienne souiller ces nœuds. Les fonds qui doivent nourrir les époux étant tous de même valeur, le choix préside seul à la formation de leurs liens. Toutes les filles étant également riches, tous les garçons ayant la même portion de fortune, ils n’ont plus que leurs cœurs à écouter pour se prendre. Or, dès qu’on a toujours mutuellement ce qu’on désire, pourquoi changerait-on ? et si l’on veut changer dès qu’on le peut, quel motif, dès-lors, engagerait à aller troubler le bonheur des autres ? Il y a pourtant quelques intrigues, ce mal est inévitable ; mais elles sont si rares et si cachées, ceux qui les ont ou qui les souffrent en éprouvent tous une telle honte, qu’il n’en résulte aucune sorte de trouble dans la société : point d’imprudences, point de plaintes, fort peu de crimes, n’est-ce pas là tout ce qu’on peut obtenir sur cette partie ? et avec tous les moyens que vous employez, avec ces maisons scandaleuses, où de malheureuses victimes sont indécemment dévouées à l’intempérance publique ; avec tout cela, dis-je, obtenez-vous dans votre Europe seulement la moitié de ce que je gagne par les procédés que je viens de vous dire[20] . Tout ce qui tient aux possessions vient de vous être démontré : ces détails vous font voir que le sujet n’a rien en propre, ne tient ce qu’il a que de l’État, qu’à sa mort tout y rentre ; mais que comme il en jouit sa vie durant en pleine et sûre paix, il a le plus grand intérêt à 430 ne pas laisser son domaine en friche ; son aisance dépend du soin qu’il aura de ce domaine, il est donc forcé de l’entretenir. Quand les deux époux vieillissent, ou quand l’un des deux vient à manquer, les vieilles gens ou les gens veufs qui aidèrent autrefois les jeunes, le sont maintenant par eux, et c’est à ceux-ci que l’on s’en prend alors, si tout n’est pas géré dans ces cas de vieillesse, d’infirmités ou de veuvage avec le même ordre que cela l’était auparavant. Ces jeunes gens n’ont sans doute aucun intérêt bien direct à entretenir les domaines des vieux, puisqu’ayant déjà ce qu’il leur faut, ils n’en hériteront sûrement pas ; mais ils le font par reconnaissance, par attachement pour la Patrie, et parce qu’ils sentent bien d’ailleurs que dans leur caducité ils auront besoin de pareils secours, et qu’on le leur refuserait, s’ils ne l’avaient pas donné aux autres. Je n’ai pas besoin de vous faire observer combien cette égalité de fortune bannit absolument le luxe : il n’est point, dans un État, de meilleures loix somptuaires, il n’en est pas de plus sûres. L’impossibilité d’avoir plus que son voisin, anéantit absolument ce vice destructeur de toutes les Nations de l’Europe : on peut desirer d’avoir de meilleurs fruits qu’un autre, des comestibles plus délicats ; mais ceci n’étant que le résultat des soins et des peines qu’on prend pour y réussir, ce n’est plus faste, c’est émulation ; et comme elle ne tourne qu’au bien des sujets, le Gouvernement doit l’entretenir. Jettons maintenant les yeux, mon ami, poursuivit cet homme respectable, sur la multitude de crimes que ces 431 établissemens préviennent, et si je vous prouve que j’en diminue la somme sans qu’il en coûte un cheveu, ni une heure de peine au citoyen, m’avouerez-vous que j’aurai fait de meilleure besogne que ces brutaux inventeurs et sectateurs de vos loix atroces qui, comme celles de Dracon, ne prononcent jamais que le glaive à la main ? M’accorderez-vous que j’aurai rempli le sage et grand principe des loix Perses, qui enjoignent au Magistrat de prévenir le crime, et non de le punir ; il ne faut qu’un sot et qu’un bourreau pour envoyer un homme à la mort, mais beaucoup d’esprit et de soin pour l’empêcher de le mériter. Avec l’égalité de biens, point de vols ; le vol n’est que l’envie de s’approprier ce qu’on n’a pas, et ce qu’on est jaloux de voir à un autre ; mais, dès que chacun possède la même chose, ce désir criminel ne peut plus exister. L’égalité des biens entretenant l’union, la douceur du Gouvernement, portant tous les sujets à chérir également leur régime, point de crimes d’État, point de révolution. Les enfans éloignés de la maison paternelle, point d’inceste ; soigneusement élevés, toujours sous les yeux d’instituteurs sûrs et honnêtes… point de viols. Peu d’adultères, au moyen du divorce. Les divisions intestines prévenues par l’égalité des rangs et des biens, toutes les sources du meurtre sont éteintes. Par l’égalité, plus d’avarice, plus d’ambition, et que de crimes naissent de ces deux causes ! plus de successeurs impatiens de jouir, puisque c’est l’âge qui donne des biens, 432 et jamais la mort des parens ; cette mort n’étant plus desirée, plus de parricides, de fratricides, et d’autres crimes si atroces, que le nom seul n’en devrait jamais être prononcé. Peu de suicides, l’infortune seule y conduit : ici, tout le monde étant heureux, et tous l’étant également, pourquoi chercherait-on à se détruire ? Point d’infanticides : pourquoi se déferait-on de ses enfans, quand ils ne sont jamais à charge, et qu’on n’en peut retirer que des secours ? Le désordre des jeunes gens étant impossible, puisqu’ils n’entrent dans le monde que pour se marier, la fille de famille n’est plus exposée comme chez vous au déshonneur ou au crime ; faible, séduite et malheureuse, elle n’existe plus, comme chez vous, entre la flétrissure et l’affreuse nécessité de détruire le fruit infortuné de son amour. Cependant, je l’avoue, toutes les infractions ne sont pas anéanties ; il faudrait être un Dieu et travailler sur d’autres individus que l’homme, pour absorber entièrement le crime sur la terre ; mais comparez ceux qui peuvent rester dans la nature de mon Gouvernement, avec ceux où le Citoyen est nécessairement conduit par la vicieuse organisation des vôtres. Ne le punissez donc pas quand il fait mal, puisque vous le mettez dans l’impossibilité de faire bien ; changez la forme de votre Gouvernement, et ne vexez pas l’homme, qui, quand cette forme est mauvaise, ne peut plus y avoir qu’une mauvaise conduite, parce que ce n’est plus lui qui est coupable, c’est vous… vous, qui pouvant l’empêcher de 433 faire mal en variant vos loix, les laissez pourtant subsister, toutes odieuses qu’elles sont, pour avoir le plaisir d’en punir l’infracteur. Ne le prendriez-vous pas pour un féroce, celui qui ferait périr un malheureux pour s’être laissé tomber dans un précipice où la main même qui le punirait viendrait de le jetter ? Soyez justes : tolérez le crime, puisque le vice de votre Gouvernement y entraîne ; ou si le crime vous nuit, changez la constitution du Gouvernement qui le fait naître ; mettez, comme je l’ai fait, le Citoyen dans l’impossibilité d’en commettre ; mais ne le sacrifiez pas à l’ineptie de vos loix, et à votre entêtement de ne les vouloir pas changer. Soit, dis-je à Zamé ; mais il me semble que si vous avez peu de vices, vous ne devez guères avoir de vertus ; et n’est-ce pas un Gouvernement sans énergie, que celui où les vertus sont enchaînées ? Premièrement, répondit Zamé, cela fût-il, je le préférerais : j’aimerais mille fois mieux, sans doute, anéantir tous les vices dans l’homme, que de faire naître en lui des vertus, si je ne le pouvais qu’en lui donnant des vices, parce qu’il est reconnu que le vice nuit beaucoup plus à l’homme, que la vertu ne lui est utile, et que dans vos Gouvernemens sur-tout, il est bien plus essentiel de n’avoir pas le vice qu’on punit, que de posséder la vertu qu’on ne récompense point. Mais vous vous êtes trompé ; de l’anéantissement des vices ne résulte point l’impossibilité des vertus : la vertu n’est pas à ne point commettre de vices, elle est à faire le mieux possible dans les circonstances 434 données ; or, les circonstances sont également offertes ici à nos Citoyens, comme aux vôtres : la bienfaisance ne s’exerce pas comme chez vous, j’en conviens, à des legs pieux, qui ne servent qu’à engraisser des moines, ou à des aumônes, qui n’encouragent que des fainéans ; mais elle agit en aidant son voisin, en secourant l’homme infirme, en soignant les vieillards et les malades, en indiquant quelques bons principes pour l’éducation des enfans, en prévenant les querelles ou les divisions intestines ; le courage se montre, à supporter patiemment les maux que nous envoie la nature ; cette vertu ainsi exercée, n’est-elle pas d’un plus haut prix que celle qui ne nous entraîne qu’à la destruction de nos semblables ? Mais celle-là même s’exercerait avec sublimité, s’il s’agissait de défendre la Patrie ; l’amitié qu’on peut mettre au rang des vertus, ne peut-elle pas avoir ici l’extension la plus douce, et l’empire le plus agréable ? Nous aimons l’hospitalité, nous l’exerçons envers nos amis et nos voisins ; malgré l’égalité, l’émulation n’est point éteinte, je vous ferai voir nos charpentiers, nos maçons, vous jugerez de leur ardeur à se surpasser l’un l’autre, soit par le plus de souplesse, soit par la manière d’équarrir la pierre, de la façonner, d’en composer avec art la forme légère de nos maisons, d’en disposer les charpentes, etc. Mais, continuai-je d’objecter à Zamé, voilà, quoique vous en disiez, une seconde classe dans l’État ; cet ouvrier n’est qu’un mercenaire, le voilà rabaissé dans l’opinion, le voilà différent du Citoyen qui ne travaille point. 435 Erreur, me dit Zamé, il n’y a aucune différence entre celui que vous allez voir à l’instant construire une maison, et celui qu’hier vous vîtes admis à ma table ; leur condition est égale, leur fortune l’est, leur considération absolument la même ; rien, en un mot, ne les distingue, et cette opinion qui élève l’un chez vous, et qui avilit l’autre, nous ne l’admettons nullement ici : Zilia, ma bru, Zilia que vous admirâtes, est la fille d’un de nos plus habiles manufacturiers ; c’est pour récompenser son mérite que je me suis allié avec lui. Les dispositions seules de nos jeunes gens établissent la différence de leurs occupations pendant leur vie : celui-ci n’a de talent que pour l’agriculture, tout autre ouvrage le dégoûte ou ne s’accorde pas à sa constitution, il se contente de cultiver la portion de terre que lui confie l’État, d’aider les autres dans la même partie, de leur donner des conseils sur ce qui y est relatif ; celui-ci manie le rabot avec adresse, nous en faisons un menuisier ; les outils ne nous manquent point, j’en ai rapporté plusieurs coffres d’Europe ; quand le fer en sera usé, nous les réparerons avec l’or de nos mines ; et ainsi ce vil métal aura une fois au moins servi à des choses utiles ; tel autre élève montrera du goût pour l’architecture, le voilà maçon ; mais, ni les uns, ni les autres, ne sont mercenaires, on les paye des services qu’ils rendent par d’autres services ; c’est pour le bien de l’État qu’ils travaillent, quel infâme préjugé les avilirait donc ? quel motif les rabbaisserait aux yeux de leurs compatriotes ? Ils ont le même bien, la même naissance, ils 436 doivent donc être égaux : si j’admettais les distinctions, assurément ils l’emporteraient sur ceux qui seraient oisifs ; le Citoyen le plus estimé, dans un État, ne doit pas être celui qui ne fait rien, la considération n’est dûe qu’à celui qui s’occupe le plus utilement. Mais les récompenses que vous accordez au mérite, dis-je à Zamé, doivent, en distinguant celui qui les obtient, produire des jalousies, établir malgré vous des différences ? — Autre erreur, ces distinctions excitent l’émulation ; mais elles ne font point éclore de jalousies : nous prévenons ce vice dès l’enfance, en accoutumant nos élèves à desirer d’égaler ceux qui font bien, à faire mieux, s’il est possible ; mais à ne point les envier, parce que l’envie ne les conduirait qu’à une situation d’ame affligeante et pénible, au lieu que les efforts qu’ils feront pour surpasser celui qui mérite des récompenses, les amèneront à cette jouissance intérieure que nous donne la louange. Ces principes, inculqués dès le berceau, détruisent toute semence de haine : on aime mieux imiter, ou surpasser, que haïr, et tous parviennent insensiblement à la vertu. — Et vos punitions ? — Elles sont légères, proportionnées aux seuls délits possibles dans notre Nation ; elles humilient, et ne flétrissent jamais, parce qu’on perd un homme en le flétrissant, — et qu’au moment ou la société le rejette, il ne lui reste plus d’autre parti que le désespoir, ou l’abandon de lui-même, excès funestes, qui ne produisent rien de bon, et qui conduisent incessamment ce malheureux au suicide ou à l’échafaud ; tandis qu’avec plus de douceur et des préjugés 437 moins atroces, on le ramènerait à la vertu, et peut-être un jour à l’héroïsme. Nos punitions ne consistent ici que dans l’opinion établie : j’ai bien étudié l’esprit de ce peuple ; il est sensible et fier, il aime la gloire ; je les humilie lorsqu’ils font mal : quand un Citoyen a commis une faute grave, il se promène dans toutes les rues entre deux crieurs publics, qui annoncent à haute voix le forfait dont il s’est souillé ; il est inoui combien cette cérémonie les fâche, combien ils en sont pénétrés, aussi je la réserve pour les plus grandes fautes[21] ; les légères sont moins châtiées : un ménage nonchalant, par exemple, qui entretient mal le bien que l’État lui confie, je le change de maison, je l’établis dans une terre inculte, où il lui faut le double de soins et de peines pour retirer sa nourriture de la terre ; est-il devenu plus actif, je lui rends son premier domaine. À l’égard des crimes moraux, si les coupables habitent une autre ville que la mienne, ils sont punis par une marque dans les habillemens ; s’ils habitent la Capitale, je les punis par la privation de paraître chez moi : je ne reçois jamais, ni un libertin, ni une femme adultère ; ces avilissemens les mettent au désespoir, ils m’aiment, ils savent que ma maison n’est ouverte qu’à ceux qui chérissent la vertu ; qu’il faut, ou la pratiquer, ou renoncer à me jamais voir ; ils changent, ils se corrigent : vous n’imagineriez pas les conversions que j’ai faites avec ces petits moyens ; l’honneur est le frein des hommes, on les mène où l’on veut en sachant les manier à propos : on les humilie, on les décourage, on les perd, quand on n’a jamais que la verge en main ; nous reviendrons incessamment sur cet article : je 438 vous l’ai dit, je veux vous communiquer mes idées sur les loix, et vous les approuverez d’autant plus, j’espère, que c’est par l’exécution de ces idées que je suis parvenu à rendre ce peuple heureux. Quant aux récompenses que j’emploie, continua Zamé, elles consistent en des grades militaires ; quoique tous soient nés soldats pour la défense de la Patrie, quoique tous soient égaux là comme chez eux, il leur faut pourtant des officiers pour les exercer, il leur en faut pour les conduire à l’ennemi : ces grades sont la récompense du mérite et des talens : je fais un bon maçon lieutenant des phalanges de l’État ; un Citoyen unanimement reconnu pour intelligent et vertueux, deviendra capitaine ; un agriculteur célèbre sera major, ainsi du reste : ce sont des chimères, mais elles flattent ; il ne s’agit, ni de donner trop de rigueur aux punitions, ni de donner trop de valeur aux récompenses ; il n’est question que de choisir, dans le premier cas, ce qui peut humilier le plus, et dans le second, ce qui a le plus d’empire sur l’amour-propre. La manière d’amener l’homme à tout ce qu’on veut, dépend de ces deux seuls moyens ; mais il faut le connaître pour trouver ces moyens, et voilà pourquoi je ne cesse de dire que cette connaissance, que cette étude est le premier art du législateur ; je sais bien qu’il est plus commode d’avoir, comme dans votre Europe, des peines et des récompenses égales, de ces espèces de ponts aux ânes, où il faut que passent les petits infracteurs comme les grands, que cela leur soit convenable ou non, sans doute cela est plus commode ; mais ce qui est plus 439 commode, est-il le meilleur ? Qu’arrive-t-il chez vous de ces punitions qui ne corrigent point, et de ces récompenses qui flattent peu ? Que vous avez toujours la même somme de vices, sans acquérir une seule vertu, et que depuis des siècles que vous opérez, vous n’avez encore rien changé à la perversité naturelle de l’homme. Mais vous avez au moins des prisons, dis-je à Zamé, cette digue essentielle d’un Gouvernement ne doit pas avoir été oubliée par votre sagesse ? — Jeune homme, répondit le législateur, je suis étonné qu’avec de l’esprit, vous puissiez me faire une telle demande : ignorez-vous que la prison, la plus mauvaise et la plus dangereuse des punitions, n’est qu’un ancien abus de la justice, qu’érigèrent ensuite en coutume le despotisme et la tyrannie ? La nécessité d’avoir sous la main celui qu’il fallait juger, inventa naturellement, d’abord des fers, que la barbarie conserva, et cette atrocité, comme tous les actes de rigueur possibles, naquit au sein de l’ignorance et de l’aveuglement : des juges ineptes, n’osant ni condamner, ni absoudre dans certains cas, préférèrent à laisser l’accusé garder la prison, et crurent par là leur conscience dégagée, puisqu’ils ne faisaient pas perdre la vie à cet homme, et qu’ils ne le rendaient pas à la société ; le procédé en était-il moins absurde ? Si un homme est coupable, il faut lui faire subir son jugement ; s’il est innocent, il faut l’absoudre : toute opération faite entre ces deux points ne peut qu’être vicieuse et fausse. Une seule excuse resterait aux inventeurs de cette abominable institution, l’espoir de corriger ; mais qu’il faut peu 440 connaître l’homme pour imaginer que jamais la prison puisse produire cet effet sur lui : ce n’est pas en isolant un malfaiteur qu’on le corrige, c’est en le livrant à la société qu’il a outragé, c’est d’elle qu’il doit recevoir journellement sa punition, et ce n’est qu’à cette seule école qu’il peut redevenir meilleur ; réduit à une solitude fatale, à une végétation dangereuse, à un abandon funeste, ses vices germent, son sang bouillonne, sa tête fermente ; l’impossibilité de satisfaire ses desirs en fortifie la cause criminelle, et il ne sort de là que plus fourbe et plus dangereux : ce sont aux bêtes féroces que sont destinés les guichetiers et les chaînes ; l’image du Dieu qui a créé l’univers n’est pas faite pour une telle abjection. Dès qu’un citoyen fait une faute, n’ayez jamais qu’un objet ; si vous voulez être juste, que sa punition soit utile à lui ou aux autres ; toute punition qui s’écarte de là n’est plus qu’une infamie ; or, la prison ne peut assurément être utile à celui qu’on y met, puisqu’il est démontré qu’on ne doit qu’empirer au milieu des dangers sans nombre de ce genre de vexation. La détention se trouvant secrète, comme le sont ordinairement celles de France, elle ne peut plus être bonne pour l’exemple puisque le public l’ignore. Ce n’est donc plus qu’un impardonnable abus que tout condamne et que rien ne légitime ; une arme empoisonnée dans les mains du tyran ou du prévaricateur ; un monopole indigne entre le distributeur de ces fers et l’indigne fripon qui, nourrissant ces infortunés, ne néglige ni le mensonge, ni la calomnie pour prolonger leurs maux ; un moyen dangereux indiscrètement accordé aux familles, pour assouvir sur un 441 de leurs membres (coupable ou non) des haines, des inimitiés, des jalousies et des vengeances, dans tous les cas enfin, une horreur gratuite, une action contraire aux constitutions de tout gouvernement, et que les rois n’ont usurpée que sur la faiblesse de leur nation. Quand un homme a fait une faute, faites-la-lui réparer en le rendant utile à la société qu’il osa troubler ; qu’il dédommage cette société du tort qu’il lui a fait par tout ce qui peut être en son pouvoir ; mais ne l’isolez pas, ne le sequestrez pas, parce qu’un homme enfermé, n’est plus bon ni à lui, ni aux autres, et qu’il n’y a qu’un pays où les malheureux sont comptés pour rien, et les fripons pour tout ; qu’un pays où l’argent et les catins sont les premiers motifs des opérations ; qu’un pays où l’humanité, la justice sont foulées aux pieds par le despotisme et la prévarication, où l’on ose se permettre des indignités de ce genre. Si pourtant vos prisons, depuis que vous y faites gémir tant d’individus qui valent mieux que ceux qui les y mettent ou qui les y tiennent, si, dis-je, ces stupides incarcérations avaient produit, je ne dis pas vingt, je ne dis pas six, mais seulement une seule conversion, je vous conseillerais de les continuer, et j’imaginerais alors que c’est la faute du sujet qui ne se corrige pas en prison et non de la prison qui doit nécessairement corriger. Mais il est absolument impossible de pouvoir citer l’exemple d’un seul homme amendé dans les fers. Et le peut-il ? Peut-on devenir meilleur dans le sein de la bassesse et de l’avilissement ? Peut-on gagner quelque chose au millieu des exemples les plus contagieux de l’avarice, de la fourberie et de la cruauté ? on y dégrade son caractère, on y corrompt ses 442 mœurs, on y devient bas, menteur, féroce, sordide, traître, méchant, sournois, parjure comme tout ce qui vous entoure ; on y change, en un mot, toutes ses vertus contre tous les vices : et sorti de là, plein d’horreur pour les hommes, on ne s’occupe plus que de leur nuire ou de s’en venger. [22] Mais ce que j’ai à vous dire demain relativement aux loix, vous développera mieux mes systêmes sur tout ceci ; venez, jeune homme, suivez-moi, je vous ai fait voir hier mes plus belles femmes, je veux vous donner aujourd’hui un échantillon du corps de troupes que j’opposerais à l’ennemi qui voudrait essayer une descente. Permettez, ô mon bienfaiteur, dis-je à Zamé ; avant de quitter cet entretien, je voudrais connaître l’étendue de vos arts. — Nous bannissons tous ceux de luxe, me répondit ce philosophe, nous ne tolérons absolument ici que l’art utile au citoyen, l’agriculture, l’habillement, l’architecture et le militaire, voilà les seuls. J’ai proscrit absolument tous les autres, excepté quelques-uns d’amusemens dont j’aurai peut-être occasion de vous faire voir les effets ; ce n’est pas que je ne les aime tous, et que je ne les cultive dans mon particulier même encore quelque fois ; mais je n’y donne que mes instans de repos… Tenez, me dit-il, en ouvrant un cabinet, près de la salle où j’étais avec lui, voilà un tableau de ma composition, comment le trouvez-vous ? C’est la calomnie traînant l’innocence par les cheveux, au tribunal de la justice. — Ah ! dis-je, c’est une idée d’Apelles, vous 443 l’avez rendue d’après lui. — Oui, me répondit Zamé, la Grece m’a donné l’idée et la France m’a fourni le sujet. [23] Sortons, mon ami, notre infanterie nous attend, je suis curieux de vous la faire voir. Trois mille jeunes gens armés à l’européenne, remplissaient la place publique, ils étaient séparés par pelotons, chacune de ces divisions avait quelques officiers à leur tête ; voilà, me dit Zamé, mes ducs, mes barons, mes comtes, mes marquis, mes maçons, mes tisserands, mes charpentiers, mes bourgeois, et pour réunir tout cela d’un seul mot, mes bons et mes fidèles amis, prêts à défendre la patrie aux dépend de leur sang. Il y a quinze autres villes dans l’isle un peu moins grandes que la capitale, mais desquelles nous pourrions tirer un corps semblable à celuici, c’est donc à peu-près toujours quarante-cinq mille hommes prêts à défendre nos côtes… Avançons, ce serait au port qu’il faudrait qu’ils se rendissent, s’il nous survenait quelqu’alarme : allons nous amuser à la leur donner nousmêmes. Il y avait toujours une légère garde aux ouvrages avancés, nous nous rendîmes à la dernière vedette, et saisissant son drapeau d’alarme, nous l’exposâmes où il devait être pour être aperçu de la ville. En moins de six minutes, je n’exagère pas, quoiqu’il y eût un quart de lieue de la ville au port, l’infanterie que nous avions laissée sur la place, fut dispersée dans tous les ouvrages, et l’artillerie fut braquée. Pendant les efforts de ce premier élan, me dit Zamé, on allume des feux sur le sommet des montagnes qui 444 environnent l’isle et où se tiennent perpétuellement des postes relayés chaque semaine, les milices désignées se rassemblent, elles accourent successivement, avec une telle rapidité, que les détachemens de la ville la plus éloignée, celle située à trente lieues d’ici, se trouvent au rendez-vous du port en moins de quinze heures après l’alarme ; ainsi notre armée grossit à mesure que le danger croît, et si l’ennemi après de premières tentatives qui demandent bien les quatorze ou quinze heures dont j’ai besoin pour tout réunir, si l’ennemi, dis-je, essaye une descente malgré tout ce qui doit l’en empêcher, il trouve quarante-cinq mille hommes prêts à le recevoir. Ces précautions vous assurent la victoire, dis-je à Zamé, les troupes placées sur nos vaisseaux de découverte sont beaucoup trop faibles pour lutter contre vous, et j’ose assurer que rien ne troublera jamais la tranquillité dont vous avez besoin pour achever l’heureuse civilisation de ce peuple… Nous n’avons maintenant en course que le célèbre Cook, anglais,[24] grand homme de mer et qui réunit à ces talens tous ceux qui composent l’homme d’état et le négociateur. S’il est anglais, je ne le crains pas, dit Zamé, cette nation, à la fois guerrière et franche facilitera plutôt mes projets qu’elle ne cherchera à les détruire. Nous regagnâmes le chemin de la ville, escorté par le détachement militaire qui varia mille fois dans la route ses manœuvres et ses mouvemens, et toujours avec la plus exacte précision et la légèreté la plus agréable. 445 Cent de ces jeunes hommes, les plus beaux et les mieux faits, furent invités à une colation chez Zamé, et se livrèrent comme avaient fait les femmes, la veille, à plusieurs petits jeux auxquels ils joignirent quelques combats de lutte et de pugilat, où présidèrent toujours l’adresse et les graces. Ce sexe est à Tamoé généralement beau et bien fait ; arrivé à sa plus grande croissance, il a rarement au-dessous de cinq pieds six pouces, quelques-uns sont beaucoup plus grands, et rarement l’élévation de leur taille nuit à la justesse et à la régularité des proportions. Leurs traits sont délicats et fins, peut-être trop même pour des hommes, leurs yeux très-vifs, leur bouche un peu grande, mais très-fraîche, leur peau fine et blanche, leurs cheveux superbes et presque tous du plus beau brun du monde. En général, tous leurs mouvemens ont de la justesse, leur maintien est noble, fier, mais leur ton est doux et honnête. La nature les a bien traités dans tout, me dit Zamé, voyant que je les examinais avec l’air du contentement… et Sainville n’osant achever ces détails devant les dames, s’approcha de nous avec leur permission, et nous dit bas que Zamé l’avait assuré qu’il n’était point de pays dans le monde où les proportions viriles fussent portées à un tel point de supériorité, et que par un autre caprice de la nature, les femmes étaient si peu formées pour de tels miracles, que le dieu d’hymen ne triomphait jamais sans secours. Je vous ai promis de vous parler des loix, mon ami, me dit le lendemain ce respectable ami de l’homme, allons prendre l’air sous ces peupliers d’Italie dont j’ai fait former 446 des allées près de la ville, avec des plants rapportés d’Europe ; on cause mieux en se promenant sous la voûte du ciel, les idées ont plus d’élévation. La rigueur des peines, poursuivit ce vieillard, est une des choses qui m’a le plus révolté dans vos gouvernemens europeens.[25] Les Celtes justifiaient leur affreuse coutume d’immoler des victimes humaines en disant que les dieux ne pouvaient être apaisés à moins qu’on ne rachetât la vie d’un homme par celle d’un autre ; n’est-ce pas le même raisonnement qui vous fait égorger chaque jour des victimes aux pieds des autels de Thémis, et lorsque vous punissez de mort un meurtrier, n’est-ce pas positivement, comme ces barbares, racheter la vie d’un homme par celle d’un autre ? Quand sentirez-vous donc que doubler le mal n’est pas le guérir, et que dans la duplicité de ce meurtre, il n’y a rien à gagner ni pour la vertu que vous faites rougir, ni pour la nature que vous outragez. — Mais faut-il donc laisser les crimes impunis, dis-je à Zamé, et comment les anéantir sans cela, dans tout gouvernement qui n’est pas constitué comme le vôtre ? — Je ne vous dis pas qu’il faille laisser subsister les crimes, mais je prétends qu’il faut mieux constater, qu’on ne le fait, ce qui véritablement trouble la société, ou ce qui n’y porte aucun préjudice ; ce dol une fois reconnu sans doute, il faut travailler à le guérir, à l’extirper de la nation, et ce n’est pas en le punissant qu’on y réussit ; jamais la loi, si elle est sage, ne doit infliger de peines que celle qui tend à la correction du coupable en le conservant à l’État. Elle 447 est fausse dès qu’elle ne tend qu’à punir ; détestable, dès qu’elle n’a pour objet que de perdre le criminel sans l’instruire, d’effrayer l’homme sans le rendre meilleur, et de commettre une infamie égale à celle de l’infracteur, sans en retirer aucun fruit. La liberté et la vie sont les deux seuls présens que l’homme ait reçus du ciel, les deux seules faveurs qui puissent balancer tous ses maux ; or comme il ne les doit qu’à Dieu seul, Dieu seul a le droit de les lui ravir. À mesure que les Celtes se policèrent, et que le commerce des Romains, en les assouplissant d’un côté, leur enlevait de l’autre cette âpreté de mœurs qui les rendait féroces, les victimes destinées aux Dieux, ne furent plus choisies ni parmi les vieillards, ni parmi les prisonniers de guerre, on n’immola plus que des criminels toujours dans l’absurde supposition que rien n’était plus cher que le sang de l’homme, aux autels de la divinité ; en achevant votre civilisation, le motif changea, mais vous vous conservâtes l’habitude, ce ne fut plus à des Dieux altérés de sang humain, que vous sacrifiâtes des victimes, mais à des loix que vous avez qualifié de sages, parce que vous y trouviez un motif spécieux pour vous livrer à vos anciennes coutumes, et l’apparence d’une justice qui n’était autre dans le fond que le desir de conserver des usages horribles auxquels vous ne pouviez renoncer. Examinons un instant ce que c’est qu’une loi et l’utilité dont elle peut être dans un État. 448 Les hommes, dit Montesquieu, considérés dans l’état de pure nature, ne pouvaient donner d’autres idées que celles de la faiblesse fuyant devant la force des oppresseurs sans combats et des opprimés sans résistance ; ce fut pour mettre la balance que les loix furent faites, elles devaient donc établir l’équilibre. L’ont-elles fait ? Ont-elles établi cet équilibre si nécessaire ; et qu’a gagné le faible à l’érection des loix ? sinon que les droits du plus fort au lieu d’appartenir à l’être à qui les assignait la nature, redevenaient l’apanage de celui qu’élevait la fortune ? Le malheureux n’a donc fait que changer de maître et toujours opprimé comme avant, il n’a donc gagné que de l’être avec un peu plus de formalité. Ce ne devait plus être comme dans l’état de nature, l’homme le plus robuste qui serait le plus fort, ce devait être celui dans les mains duquel le hasard, la naissance ou l’or placeraient la balance, et cette balance toujours prête à pencher vers ceux de la classe de celui qui la tient, ne devait offrir au malheureux que le côté du mépris, de l’asservissement ou du glaive… Qu’a donc, gagné l’homme à cet arrangement ? et l’état de guerre franche dans lequel il eût vécu comme sauvage, est-il de beaucoup inférieur à l’état de fourberie, de lésion, d’injustice, de vexation et d’esclavage dans lequel vit l’homme policé ? Le plus bel attribut des loix, dit encore votre célèbre Montesquieu, est de conserver au citoyen cette espèce de liberté politique par laquelle, à l’abri des loix, un homme marche à couvert de l’insulte d’un autre ; mais gagne-t-il 449 cet homme s’il ne se met à l’abri des insultes de ses égaux, qu’en s’exposant à celles de ses supérieurs ? Gagne-t-il à sacrifier une partie de sa liberté pour conserver l’autre, si dans le fait il vient à les perdre toutes deux ; la première des loix est celle de la nature, c’est la seule dont l’homme ait vraiment besoin. Le malfaiteur dans l’ame duquel il ne sera pas empreint de ne point faire aux autres ce qu’il ne voudrait pas qui lui fût fait, sera rarement arrêté par la frayeur des loix. Pour briser dans son cœur ce premier frein naturel, il faut avoir fait des efforts infiniment plus grands que ceux qui font braver les loix. L’homme vraiment contenu par la loi de la nature, n’aura donc pas besoin d’en avoir d’autres, et s’il ne l’est point par cette première digue, la seconde ne réussira pas mieux ; voilà donc la loi peu nécessaire dans le premier cas, parfaitement inutile dans le second ; réfléchissez maintenant à la quantité de circonstances qui de peu nécessaire ou d’inutile, peuvent la rendre extrêmement dangereuse : l’abus de la déposition des témoins, l’extrême facilité de les corrompre, l’incertitude des aveux du coupable, que la torture même ne rendait que moins valides encore[26] le plus ou le moins de partialité du juge, les influences de l’or ou du crédit… Multiplicité de conséquences dont je ne vous offre qu’une partie et d’où dépendent la fortune, l’honneur et la vie du citoyen… Et combien d’ailleurs la malheureuse facilité donnée au magistrat, d’interpréter la loi comme il le veut, ne rend-elle pas cette loi bien plus l’instrument de ses passions, que le frein de celles des autres ? 450 Telle pureté que puisse avoir cette loi ne devient-elle pas toujours très-abusive, dès qu’elle est susceptible d’interprétation par le juge ? L’objet du législateur était-il qu’on pût donner à sa loi autant de sens que peut en avoir le caprice ou la fantaisie de celui qui la presse ; ne les eût-il pas prévu s’il les eût cru possibles ou nécessaires ? Voilà donc la loi insuffisante aux uns, inutile aux autres, abusive ou dangereuse presque dans tous les cas, et vous voilà forcé de convenir que ce que l’homme a pu gagner en se mettant sous la protection de cette loi, il l’a bien perdu d’ailleurs et par tous les dangers qu’il court en vivant sous cette protection, et par tous les sacrifices qu’il fait pour l’acquérir. Mais raisonnons. Il y a certainement peu d’hommes au monde qui, d’après l’état actuel des choses, soient exposés dans une de nos villes policées plus de deux ou trois fois dans sa vie à l’infraction des loix. Qu’il vive dans une nation incivilisée, il s’y trouvera peut-être exposé dans le cours de cette même vie vingt ou trente fois au plus, voilà donc vingt ou trente fois, et dans le pire état, qu’il regrettera de n’être pas sous la protection des loix… Que ce même homme descende un moment au fond de son cœur, et qu’il se demande combien de fois dans sa vie ces mêmes loix ont cruellement gêné ses passions ; et l’ont par conséquent rendu fort malheureux, il verra au bout d’un compte bien exact du bonheur qu’il doit à ces loix et du malheur qu’il a ressenti de leur joug, s’il ne s’avouera pas, qu’il eût mille fois mieux aimé n’être pas accablé de leur poids, que de supporter la rigueur de ce 451 poids, pour perdre autant et gagner si peu. Ne m’accusez pas de ne choisir que des gens mal nés pour établir mon calcul, je le donne au plus honnête des hommes, et ne demande de lui que de la franchise. Si donc la loi vexe plus le citoyen qu’elle ne lui sert, si elle le rend dix, douze, quinze fois plus malheureux qu’elle ne le défend ou ne le protège, elle est donc non seulement abusive, inutile et dangereuse comme je viens de le prouver tout à l’heure, mais elle est même tyrannique et odieuse ; et cela posé, il vaudrait bien mieux, vous me l’avouerez, consentir au peu de mal qui peut résulter du renversement d’une partie de ces loix, que d’acheter au prix du bonheur de sa vie, le peu de tranquillité qui résulte d’elles.[27] Mais de toutes ces loix, la plus affreuse sans doute, est celle qui condamne à la mort un homme qui n’a fait que céder à des inspirations plus fortes que lui. Sans examiner ici s’il est vrai que l’homme ait le droit de mort sur ses semblables, sans m’attacher à vous faire voir qu’il est impossible qu’il ait jamais reçu ce droit ni de Dieu, ni de la nature, ni de la première assemblée où les loix s’érigèrent, et dans laquelle l’homme consentit à sacrifier une portion de sa liberté pour conserver l’autre ; sans entrer, dis-je, dans tous ces détails déjà présentés par tant de bons esprits, de manière à convaincre de l’injustice et de l’atrocité de cette loi, examinons simplement ici quel effet elle a produit sur les hommes depuis qu’ils s’y sont assujettis. Calculons d’une part toutes les victimes innocentes sacrifiées par cette loi, et de l’autre toutes les victimes égorgées par la main du 452 crime et de la scélératesse. Confrontons ensuite le nombre des malheureux vraiment coupables qui ont péri sur l’échafaud, à celui des citoyens véritablement contenus par l’exemple des criminels condamnés. Si je trouve beaucoup plus de victimes du scélérat, que d’innocens sacrifiés par le glaive de Thémis, et de l’autre part que pour cent ou deux cent mille criminels justement immolés, je trouve des millions d’hommes contenus, la loi sans doute sera tolérable ; mais si je découvre au contraire comme cela n’est que trop démontré, beaucoup plus de victimes innocentes chez Thémis, que de meurtres chez les scélérats, et que des millions d’êtres même justement suppliciés, n’aient pu arrêter un seul crime, la loi sera non seulement inutile, abusive, dangereuse et gênante, ainsi qu’il vient d’être démontré, mais elle sera absurde et criante, et ne pourra passer, tant qu’elle punira afflictivement, que pour un genre de scélératesse qui n’aura, de plus que l’autre, pour être autorisé ; que l’usage, l’habitude et la force, toutes raisons qui ne sont ni naturelles, ni légitimes, ni meilleures que celles de Cartouche. Quel sera donc alors le fruit que l’homme aura recueilli du sacrifice volontaire d’une portion de sa liberté, et que reviendra-t-il au plus faible d’avoir encore amoindri ses droits, dans l’espoir de contrebalancer ceux du plus fort, sinon de s’être donné des entraves et un maître de plus ? Puisqu’il a toujours contre lui le plus fort comme il l’avait auparavant, et encore le juge qui prend communément le parti du plus fort et pour son intérêt personnel et par ce 453 penchant secret et invincible qui nous ramène sans cesse vers nos égaux. Le pacte fait par le plus faible dans l’origine des sociétés, cette convention par laquelle, effrayé du pouvoir du plus fort, il consentit à se lier et à renoncer à une portion de sa liberté, pour en jouir en paix de l’autre, fut donc bien plutôt l’anéantissement total des deux portions de sa liberté, que la conservation de l’une des deux, ou, pour mieux dire, un piège de plus dans lequel le plus fort eut l’art, en lui cédant, d’entraîner le plus faible. C’était par une entière égalité des fortunes et des conditions, qu’il fallait énerver la puissance du plus fort, et non par de vaines loix qui ne sont, comme le disait Solon, que des toiles d’araignées où les moucherons périssent, et desquelles les guêpes trouvent toujours le moyen de s’échapper. Eh ! que d’injustices d’ailleurs, que de contradictions dans vos loix Européennes ? Elles punissent une infinité de crimes qui n’ont aucune sorte de conséquence, qui n’outragent en rien le bonheur de la société, tandis que, d’autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits réels et dont les suites sont infiniment dangereuses. Tels que l’avarice, la dureté d’ame, le refus de soulager les malheureux, la calomnie, la gourmandise et la paresse contre lesquelles les loix ne disent mot, quoiqu’ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs. Ne m’avouerez-vous pas que cette disproportion, que cette cruelle indulgence de la loi sur certains objets, et sa 454 farouche sévérité sur d’autres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles prononcent, et sa nécessité bien incertaine. L’homme déjà si malheureux par lui-même, déjà si accablé de tous les maux que lui préparent sa faiblesse et sa sensibilité, ne mérite-t-il pas un peu d’indulgence de ses semblables ? Ne mérite-t-il pas que ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens ridicules, presque tous inutiles, et contraires à la nature. Il me semble qu’avant d’interdire à l’homme ce que l’on qualifie gratuitement de crimes, il faudrait bien examiner avant, si cette chose, telle qu’elle soit, ne peut pas s’accorder avec les règles nécessaires au véritable maintien de la société : car s’il est démontré que cette chose n’y fait pas de mal, ou que ce mal est presqu’insensible, la société plus nombreuse, ayant plus de force que l’homme seul, et pouvant mieux souffrir ce mal, que l’homme ne supporterait la privation du léger délit qui le charme, doit sans doute tolérer ce petit mal, plutôt que de le punir. Qu’un législateur philosophe, guidé par cette sage maxime, fasse passer en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos loix prononcent, qu’il les approfondisse tous, et les toise, s’il est permis d’employer cette expression, au véritable bonheur de la société, quel retranchement ne fera-t-il pas ? Solon disait qu’il tempérait ses loix et les accommodait si bien aux intérêts de ses concitoyens, qu’ils connaîtraient évidemment, qu’il leur serait plus avantageux de les 455 observer, que de les enfreindre ; et en effet, les hommes ne transgressent ordinairement que ce qui leur nuit ; des loix assez sages, assez douces pour s’accorder avec la nature, ne seraient jamais violées. — Et pourquoi donc les croire impossibles. Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites, et vous verrez si elles sont ou non puisées dans la nature. La meilleure de toutes les loix, devant être celle qui se transgressera le moins, sera donc évidemment celle qui s’accordera le mieux à nos passions et au génie du climat sous lequel nous sommes nés. Une loi est un frein : or la meilleure qualité du frein est de ne pouvoir se rompre. Ce n’est pas la multiplicité des loix qui constitue la force du frein, c’est l’espèce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant la somme des loix, tandis qu’il ne s’agissait que de diminuer celle des crimes. Et savez-vous qui les multiplie, ces crimes ?… C’est l’informe constitution de votre gouvernement, d’où ils naissent en foule, d’où il n’est pas possible qu’ils ne fourmillent… et plus que tout, la ridicule importance que des sots ont attachée aux petites choses. Vous avez commencé dans les gouvernemens soumis à la morale chrétienne, par ériger en délits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine ; insensiblement vous avez fait des crimes de vos péchés ; vous vous êtes crus en droit d’imiter la foudre que vous prêtiez à la justice divine, et vous avez pendu, roué effectivement, parce que vous imaginiez faussement que Dieu brûlait, noyait et punissait ces mêmes travers, 456 chimériques au fond, et dont l’immensité de sa grandeur était bien loin de s’occuper. Presque toutes les loix de SaintLouis ne sont fondées que sur ces sophismes.[28] On le sait, et l’on n’en revient pas, parce qu’il est bien plutôt fait de pendre ou de rouer des hommes, que d’étudier pourquoi on les condamne ; l’un laisse en paix le suppôt de Thémis souper chez sa Phrinée ou son Antinoüs, l’autre le forcerait à passer dans l’étude des momens si chers au plaisir ; et ne vaut-il pas mieux pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa vie, que de donner trois mois à son métier. Voilà comme vous avez multiplié les fers de vos citoyens, sans vous occuper jamais de ce qui pouvait les alléger, sans même réfléchir qu’ils pouvaient vivre exempts de toutes ces chaînes, et qu’il n’y avait que de la barbarie à les en charger. L’univers entier se conduirait par une seule loi, si cette loi était bonne. Plus vous inclinez les branches d’un arbre, plus vous donnez de facilité pour en dérober les fruits ; tenez-les droites et élevées, qu’il n’y ait plus qu’un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nombre des ravisseurs. Établissez l’égalité des fortunes et des conditions, qu’il n’y ait d’unique propriétaire que l’état, qu’il donne à vie à chaque sujet tout ce qu’il lui faut pour être heureux, et tous les crimes dangereux disparaîtront, la constitution de Tamoé vous le prouve. Or, il n’est rien de petit qui ne puisse s’exécuter en grand. Supprimez, en un mot, la quantité de vos loix et vous amoindrirez nécessairement celle de vos crimes. N’ayez qu’une loi, il n’y aura plus qu’un seul crime ; que cette loi soit dans la nature, qu’elle soit celle de la nature, vous aurez fort peu de 457 criminels ; regarde maintenant, jeune homme, considère avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de punir beaucoup de crimes, ou de trouver celui de n’en faire naître aucun. — Zamé, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont vous parlez, s’outrage à tout instant ; il n’y a pas de jour où, sur la surface de la terre, un être injuste ne fasse à son semblable ce qu’il serait bien fâché d’en souffrir. — Oui, me répondit le vieillard, parce qu’on laisse subsister l’intérêt que l’infracteur a de manquer à la loi ; anéantissez cet intérêt, vous lui enlevez les moyens d’enfreindre ; voilà la grande opération du législateur, voilà celle où je crois avoir réussi. Tant que Paul aura intérêt de voler Pierre, parce qu’il est moins riche que ce Pierre, quoiqu’il enfreigne la loi de la nature, en faisant une chose qu’il serait fâché que l’on lui fît, assurément il le fera ; mais si je rends par mon systême d’égalité Paul aussi riche que Pierre, n’ayant plus d’intérêt à le voler, Pierre ne sera plus troublé dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du reste. — Il est, continuai-je d’objecter à Zamé, une sorte de perversité dans certains cœurs, qui ne se corrige point ; beaucoup de gens font le mal sans intérêt. Il est reconnu aujourd’hui qu’il y a des hommes qui ne s’y livrent que par le seul charme de l’infraction. Tibère, Héliogabale, Andronic se souillèrent d’atrocités dont il ne leur revenait que le barbare plaisir de les commettre. — Ceci est un autre ordre de choses, dit Zamé ; aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut même bien se garder d’en faire contre eux. Plus vous leur offrez de digues plus vous leur préparez de plaisir à les 458 rompre ; c’est, comme vous dites, l’infraction seule qui les amuse ; peut-être ne se plongeraient-ils pas dans cette espèce de mal, s’ils ne le croyaient défendu. — Quelle loi les retiendra donc ? — Voyez cet arbre, poursuivit Zamé, en m’en montrant un dont le tronc était plein de nœuds, croyez-vous qu’aucun effort puisse jamais redresser cette plante. — Non. — Il faut donc la laisser comme elle est ; elle fait nombre et donne de l’ombrage ; usons-en, et ne la regardons pas. Les gens dont vous me parlez sont rares. Ils ne m’inquiètent point, j’emploirais le sentiment, la délicatesse et l’honneur avec eux, ces freins seraient plus sûrs que ceux de la loi. J’essaierais encore de faire changer leur habitude de motifs, l’un ou l’autre de ces moyens réussiraient : croyez-moi, mon ami, j’ai trop étudié les hommes pour ne pas vous répondre qu’il n’est aucune sorte d’erreurs que je ne détourne ou n’anéantisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui gêne ou moleste le physique n’est fait que pour les animaux ; l’homme, ayant la raison au-dessus d’eux, ne doit être conduit que par elle, et ce puissant ressort mène à tout, il ne s’agit que de savoir le manier. [29]Encore une fois, mon ami, poursuivit Zamé, ce n’est que du bonheur général qu’il faut que le législateur s’occupe, tel doit être son unique objet ; s’il simplifie ses idées, ou qu’il les rapetisse en ne pensant qu’au particulier, il ne le fera qu’aux dépens de la chose principale, qu’il ne doit jamais perdre de vue, et il tombera dans le défaut de ses prédécesseurs. 459 Admettons un instant un État composé de quatre mille sujets, plus ou moins ; il ne s’agit que d’un exemple : nommons-en la moitié les blancs, l’autre moitié les noirs ; supposons à-présent que les blancs placent injustement leur félicité dans une sorte d’oppression imposée aux noirs, que fera le législateur ordinaire ? Il punira les blancs, afin de délivrer les noirs de l’oppression qu’ils endurent, et vous le verrez revenir de cette opération, se croyant plus grand qu’un Lycurgue ; il n’aura pourtant fait qu’une sottise ; qu’importe au bien général que ce soient les noirs plutôt que les blancs qui soient heureux ? Avant la punition que vient d’imposer cet imbécile, les blancs étaient les plus heureux ; depuis sa punition, ce sont les noirs ; son opération se réduit donc à rien, puisqu’il laisse les choses comme elles étaient auparavant. Ce qu’il faut qu’il fasse, et ce qu’il n’a certainement point fait, c’est de rendre les uns et les autres également heureux, et non pas les uns aux dépens des autres ; or, pour y réussir, il faut qu’il approfondisse d’abord l’espèce d’oppression dont les blancs font leur félicité ; et si, dans cette oppression qu’ils se plaisent à exercer, il n’y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne tiennent qu’à l’opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux ; ensuite il fera comprendre aux noirs tout ce qu’il aura observé de chimérique dans l’oppression dont ils se plaignent ; puis il conviendra avec eux de l’espèce de dédommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur que leur enlève l’oppression des blancs, afin de conserver l’équilibre, 460 puisque l’union ne peut avoir lieu ; de là, il soumettra les blancs au dédommagement demandé par les noirs, et ne permettra dorénavant aux premiers cette oppression sur les seconds, qu’en l’acquittant par le dédommagement demandé ; voilà, dés-lors, les quatre mille sujets heureux, puisque les blancs le sont par l’oppression où ils réduisent les noirs, et que ceux-là le deviennent par le dédommagement accordé à leur oppression ; voilà donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de puni ; voilà une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux malfaiteurs, et néanmoins tout le monde content. Si quelqu’un manque maintenant à la loi, la punition doit être égale ; c’est-à-dire, que le noir doit être puni, si pour le dédommagement demandé, et qu’on lui donne, il ne souffre pas l’oppression du blanc, et celui-ci également puni, s’il n’accorde pas le dédommagement qui doit équivaloir à l’oppression dont il jouit ; mais cette punition (dont la nécessité ne se présentera pas deux fois par siècle) n’est plus enjointe alors au particulier pour avoir grévé le particulier ; ce qui est odieux. Il n’y a pas de justice à établir qu’il faille qu’un individu soit plus heureux que l’autre ; mais la peine est alors portée contre l’infracteur de la loi qui établissait l’équilibre, et de ce moment elle est juste. Il est parfaitement égal, en un mot, qu’un membre de la société soit plus heureux qu’un autre ; ce qui est essentiel au bonheur général, c’est que tous deux soient aussi heureux qu’ils peuvent l’être ; ainsi, le législateur ne doit pas punir 461 l’un, de ce qu’il cherche à se rendre heureux aux dépens de l’autre, parce que l’homme, en cela, ne fait que suivre l’intention de la nature ; mais il doit examiner si l’un de ces hommes ne sera pas également heureux, en cédant une légère portion de sa félicité à celui qui est tout-à-fait à plaindre ; et si cela est, le législateur doit établir l’égalité autant qu’il est possible, et condamner le plus heureux à remettre l’autre dans une situation moins triste que celle qui l’a forcé au crime. Mais, continuons le tableau des injustices de vos loix : un homme, je le suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le lézé d’un dédommagement ; voilà l’égalité : l’un a les coups, l’autre à de moins l’argent qu’il a donné pour avoir appliqué les coups, les choses sont égales ; chacun doit être content ; cependant tout n’est pas fini : on n’en n’intente pas moins un procès à l’agresseur ; et quoiqu’il n’ait plus aucune espèce de tort, quoiqu’il ait satisfait au seul qu’il ait eu, et qu’il ait satisfait au gré de l’offensé, on ne l’en poursuit pas moins sous le scandaleux et vain prétexte d’une réparation à la justice. N’est-ce donc pas une cruauté inouie ! Cet homme n’a fait qu’une faute, il ne doit qu’une réparation : ce que doit faire la justice, c’est d’avoir l’œil à ce qu’il y satisfasse ; dès qu’il l’a fait, les juges n’ont plus rien à voir ; ce qu’ils disent, ce qu’ils font de plus, n’est qu’une vexation atroce sur le Citoyen, aux dépens de qui ils s’engraissent impunément, et contre laquelle la Nation entière doit se révolter[30] . 462 Tous les autres délits s’expliqueraient par les mêmes principes, et peuvent être soumis tous au même examen, de quelque nature qu’ils soient ; le meurtre même, le plus affreux de tous les crimes, celui qui rend l’homme plus féroce et plus dangereux que les bêtes, le meurtre s’est racheté chez tous les peuples de la terre, et se rachète encore dans les trois quarts de l’univers, pour une somme proportionnée à la qualité du mort[31]; les Nations sages n’imaginaient pas devoir imposer d’autre peine que celle qui peut être utile ; elles rejettaient ce qui double le mal sans l’arrêter, et sur-tout sans le réparer. Ayant soigneusement anéanti tout ce qui peut conduire au meurtre, poursuivit Zamé, j’ai bien peu d’exemples de ce forfait monstrueux dans mon isle ; la punition où je le soumets est simple ; elle remplit l’objet en séquestrant le coupable de la société, et n’a rien de contraire à la nature ; le signalement du criminel est envoyé dans toutes les villes, avec défense exacte de l’y recevoir ; je lui donne une pirogue où sont placés des vivres pour un mois ; il y monte seul, en recevant l’ordre de s’éloigner et de ne jamais aborder dans l’isle sous peine de mort ; il devient ce qu’il peut, j’en ai délivré ma patrie, et n’ai pas sa mort à me reprocher ; c’est le seul crime qui soit puni de cette manière : tout ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d’un Citoyen, et je me garde bien de le répandre en dédommagement ; j’aime mieux corriger que punir : l’un conserve l’homme et l’améliore, l’autre le perd sans lui être utile ; je vous ai dit mes moyens, ils réussissent presque 463 toujours : l’amour-propre est le sentiment le plus actif dans l’homme ; on gagne tout en l’intéressant. Un des ressorts de ce sentiment, que j’ose me flatter d’avoir remué le plus adroitement, est celui qui tend à émouvoir le cœur de l’homme par la juste compensation des vices et des vertus : n’est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur d’en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse souvent que n’ont été bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les belles actions du Citoyen sont récompensées : s’il a le malheur de devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et le bien, on les pèse avec équité, et si le bien l’emporte, il est absous. Croyez-le, la louange est douce, la récompense est flatteuse ; tant que vous ne vous servirez pas d’elles pour mitiger les peines énormes qu’imposent vos loix, vous ne réussirez jamais à conduire comme il faut le Citoyen, et vous ne ferez que des injustices. Une autre atrocité de vos usages, est de poursuivre le criminel anciennement condamné pour une mauvaise action, quoiqu’il se soit corrigé, quoiqu’il ait mené depuis long-tems une vie régulière ; cela est d’autant plus infâme, qu’alors le bien l’emporte sur le mal, que cela est très-rare, et que vous découragez totalement l’homme en lui apprenant que le repentir est inutile. On me raconta dans mes voyages l’action d’un juge de votre Patrie, dont j’ai long-tems frémi. Il fit, m’assura-t-on, enlever le coupable qu’il avait condamné, quinze ans après 464 le jugement ; ce malheureux, trouvé dans son asyle, était devenu un saint ; le juge barbare ne le fit pas moins traîner au supplice… et je me dis que ce juge était un scélérat qui aurait mérité une mort trois fois plus douloureuse que cette victime infortunée. Je me dis, que si le hasard le faisait prospérer, la Providence le culbuterait bientôt, et ce que je m’étais dit devint une prophétie : cet homme a été l’horreur et l’exécration des Français ; trop heureux d’avoir conservé la vie qu’il avait cent fois mérité de perdre par une multitude de prévarications et d’autres horreurs aisées à présumer d’un monstre capable de celle que je cite, et dont la plus éclatante était d’avoir trahi l’État[32] . Ô bon jeune homme ! continua Zamé, la science du législateur n’est pas de mettre un frein au vice ; car il ne fait alors que donner plus d’ardeur au desir qu’on a de le rompre ; si ce législateur est sage, il ne doit s’occuper, au contraire, qu’à en aplanir la route, qu’à la dégager de ses entraves, puisqu’il n’est malheureusement que trop vrai qu’elles seules composent une grande partie des charmes que l’homme trouve dans cette carrière ; privé de cet attrait, il finit par s’en dégoûter ; qu’on sême dans le même esprit quelques épines dans les sentiers de la vertu, l’homme finira par la préférer, par s’y porter naturellement, rien qu’en raison des difficultés dont on aurait eu l’art de la couvrir, et voilà ce que sentirent si bien les adroits législateurs de la Grèce ; ils firent tourner au bonheur de leurs Concitoyens les vices qu’ils trouvèrent établis chez eux, l’attrait disparut avec la chaîne, et les Grecs devinrent vertueux seulement à 465 cause de la peine qu’ils trouvèrent à l’être, et des facilités que leur offrait le vice. L’art ne consiste donc qu’à bien connaître ses Concitoyens, et qu’à savoir profiter de leur faiblesse ; on les mène alors où l’on veut ; si la religion s’y oppose, le législateur doit en rompre le frein sans balancer : une religion n’est bonne qu’autant qu’elle s’accorde avec les loix, qu’autant qu’elle s’unit à elles pour composer le bonheur de l’homme. Si, pour parvenir à ce but, on se trouve forcé de changer les loix, et que la religion ne s’allie plus aux nouvelles, il faut rejetter cette religion[33] . La religion, en politique, n’est qu’un double emploi, elle n’est que l’étaie de la législation ; elle doit lui céder incontestablement dans tous les cas. Licurgue et Solon faisaient parler les oracles à leur gré, et toujours à l’appui de leurs loix, aussi furent-elles long-tems respectées……… N’osant pas faire parler les Dieux, mon ami, je les ai fait taire ; je ne leur ai accordé d’autre culte que celui qui pouvait s’adapter à des loix faites pour le bonheur de ce peuple. J’ai osé croire inutile ou impie celui qui ne s’allierait pas au code qui devait constituer la félicité de mes sujets. Bien éloigné de calquer mes loix sur les maximes erronées de la plupart des religions reçues, bien éloigné d’ériger en crimes les faiblesses de l’homme, si ridiculement menacées par les cultes barbares, j’ai cru que s’il existait réellement un Dieu, il était impossible qu’il punît ses créatures des défauts placés par sa main même ; que pour composer un code raisonnable, je devais me régler 466 sur sa justice et sur sa tolérance ; que l’athéisme le plus décidé devenait mille fois préférable à l’admission d’un Dieu, dont le culte s’opposerait au bonheur de l’humanité, et qu’il y avait moins de danger à ne point croire à l’existence d’un Dieu, que d’en supposer un, ennemi de l’homme. Mais une considération plus essentielle au législateur, une idée qu’il ne doit jamais perdre de vue en faisant ses loix, c’est le malheureux état de liens dans lequel est né l’homme. Avec quelle douceur ne doit-on pas corriger celui qui n’est pas libre, celui qui n’a fait le mal que parce qu’il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si toutes nos actions sont une suite nécessaire de la première impulsion, si toutes dépendent de la construction de nos organes, du cours des liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l’air que nous respirons, des alimens qui nous sustentent ; si toutes sont tellement liées au physique, que nous n’ayons pas même la possibilité du choix, la loi même la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique ? Et le législateur, s’il est juste, devra-t-il faire autre chose que redresser l’infracteur ou l’éloigner de la société ? Quelle justice y aurait-il à le punir, dès que ce malheureux a été entraîné malgré lui ? N’est-il pas barbare, n’est-il pas atroce de punir un homme d’un mal qu’il ne pouvait absolument éviter ? Supposons un œuf placé sur un billard, et deux billes lancées par un aveugle : l’une dans sa course évite l’œuf, l’autre le casse ; est-ce la faute de l’aveugle qui a lancé la 467 bille destructive de l’œuf ? L’aveugle est la nature, l’homme est la bille, l’œuf cassé le crime commis. Regarde à présent, mon ami, de quelle équité sont les loix de ton Europe, et quelle attention doit avoir le législateur qui prétendra les réformer. N’en doutons point, l’origine de nos passions, et par conséquent la cause de tous nos travers, dépendent uniquement de notre constitution physique, et la différence entre l’honnête-homme et le scélérat se démontrerait par l’anatomie, si cette science était ce qu’elle doit être ; des organes plus ou moins délicats, des fibres plus ou moins sensibles, plus ou moins d’âcreté dans le fluide nerveux, des causes extérieures de tel ou tel genre, un régime de vie plus ou moins irritant ; voilà ce qui nous balotte sans cesse entre le vice et la vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tantôt évitant les écueils, tantôt échouant sur eux, faute de force pour s’en écarter ; nous sommes comme ces instrumens, qui, formés dans une telle proportion, doivent rendre un son agréable, ou discord contournés dans des proportions différentes, il n’y a rien de nous, rien à nous, tout est à la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l’aveugle instrument de ses caprices. Dans cette différence si légère, eu égard au fond, si peu dépendante de nous, et qui pourtant, d’après l’opinion reçue, fait éprouver à l’homme de si grands biens ou de si grands maux, ne serait-il pas plus sage d’en revenir à l’opinion des philosophes de la secte d’Aristippe, qui soutenait que celui qui a commis une faute, telle grave 468 qu’elle puisse être, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l’a pas fait volontairement, mais y est forcé par la violence de ses passions ; et que dans tel cas on ne doit ni haïr ni punir ; qu’il faut se borner à instruire et à corriger doucement. Un de vos philosophes a dit : Cela ne suffit pas, il faut des loix, elles sont nécessaires, si elles ne sont pas justes ; et il n’a avancé qu’un sophisme ; ce qui n’est pas juste n’est nullement nécessaire, il n’y a de vraiment nécessaire que ce qui est juste ; d’ailleurs, l’essence de la loi est d’être juste ; toute loi qui n’est que nécessaire, sans être juste, ne devient plus qu’une tyrannie. — Mais il faut bien, ô respectable vieillard, pris-je la liberté de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels dès qu’ils sont reconnus dangereux. Soit, répondit Zamé, mais il ne faut pas les punir, parce qu’on ne doit être puni qu’autant que l’on a été coupable, pouvant s’empêcher de le devenir, et que les criminels, nécessairement enchaînés par des loix supérieures de la nature, ont été coupables malgré eux. Retranchez-les donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant d’être utiles à ceux qu’ils ont offensés. Mais ne les jettez pas inhumainement dans ces cloaques empestés, où tout ce qui les entoure est si gangrené, qu’il devient incertain de savoir lequel achèvera de les corrompre plus vite, ou des exemples affreux reçus par ceux qui les dirigent, ou de l’endurcissement et de l’impénitence finale, dont leurs malheureux compagnons leur offrent le tableau… Tuez-les encore moins, parce que le sang ne répare rien, 469 parce qu’au lieu d’un crime commis en voilà tout d’un coup deux, et qu’il est impossible que ce qui offense la nature puisse jamais lui servir de réparation. Si vous faites tant que d’appesantir sur le citoyen quelque chaîne avec le projet de le laisser dans la société, évitez bien que cette chaîne puisse le flétrir : en dégradant l’homme, vous irritez son cœur, vous aigrissez son esprit, vous avilissez son caractère ; le mépris est d’un poids si cruel à l’homme, qu’il lui est arrivé mille fois de devenir violateur de la loi pour se venger d’en avoir été la victime ; et tel n’est souvent conduit à l’échafaud que par le désespoir d’une première injustice[34] . Mais, mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de préjugés à vaincre pour arriver là ! que d’opinions chimériques à détruire ! que de systêmes absurdes à rejetter ! que de philosophie à répandre sur les principes de l’administration !… Regarder comme tout simple une immensité de choses que vous êtes depuis si long-tems en possession de voir comme des crimes ! quel travail ! Ô toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat, prince, législateur, qui que tu sois enfin, n’use de l’autorité que te donne la loi, que pour en adoucir la rigueur ; songe que c’est par la patience que l’agriculteur vient à bout d’améliorer un fruit sauvage ; songe que la nature n’a rien fait d’inutile, et qu’il n’y a pas un seul homme sur la terre qui ne soit bon à quelque chose. La sévérité n’est que l’abus de la loi ; c’est mépriser l’espèce 470 humaine que de ne pas regarder l’honneur comme le seul frein qui doive la conduire, et la honte comme le seul châtiment qu’elle doive craindre. Vos malheureuses loix informes et barbares ne servent qu’à punir, et non à corriger ; elles détruisent et ne créent rien ; elles révoltent et ne ramènent point : or, n’espérez jamais avoir fait le moindre progrès dans la science de connaître et de conduire l’homme, qu’après la découverte des moyens qui le corrigeront sans le détruire, et qui le rendront meilleur sans le dégrader. Le plus sûr est d’agir comme vous voyez que je l’ai fait ; opposez-vous à ce que le crime puisse naître, et vous n’aurez plus besoin de loix… Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d’écarts qui n’offensent en rien la société, et vos loix seront superflues. Les loix, dit encore quelque part votre Montesquieu, sont un mauvais moyen pour changer les manières, les usages, et pour réprimer les passions ; c’est par les exemples et par les récompenses, qu’il faut tâcher d’y parvenir. J’ajoute aux idées de ce grand homme, que la véritable façon de ramener à la vertu est d’en faire sentir tout le charme, et surtout la nécessité ; il ne faut pas se contenter de crier aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prouver ; il faut faire naître à leurs yeux des exemples qui les convainquent de ce qu’ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu’on respecte les liens de la société, faites-en sentir et la valeur et la puissance ; mais n’imaginez pas réussir en les brisant. Que ces réflexions doivent rendre circonspects sur 471 le choix des punitions que l’on impose à celui qui s’est rendu coupable envers cette société : vos loix, au lieu de l’y ramener, l’en éloignent ou lui arrachent la vie, point de milieu…… Quelle intolérante et grossière bêtise ! qu’il serait tems de la détruire ! qu’il serait tems de la détester ! Homme vil et méprisable, Être abhorré de ton espèce, toi qui n’es né que pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui prétends que des chaînes ou des gibets sont des argumens sans réplique ; toi qui ressemble à cet insensé, brûlant sa maison en décadence au lieu de la réparer, quand cesseras-tu de croire qu’il n’y a rien de si beaux que tes loix, rien de si sublime que leurs effets ! Renonce à ces préjugés fâcheux qui n’ont encore servi qu’à te souiller inutilement des larmes et du sang de tes concitoyens ; ose livrer la nature à elle-même ; t’es-tu jamais repenti de lui avoir accordé ta confiance ? Ce peuplier majestueux qui élève sa tête orgueilleuse dans les nues, est-il moins beau, moins fier, que ces chétifs arbustes que ta main courbe sous les règles de l’art ; et ces enfans que tu nommes sauvages, abandonnés comme les autres animaux, qui se traînent comme eux vers le sein de leur mère, quand se fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins sains que ces frêles nourrissons de ta Patrie, auxquels il semble que tu veuilles faire sentir, dès qu’ils voient le jour, qu’ils ne sont nés que pour porter des fers ? Que gagnes-tu enfin à gréver la nature ? Elle n’est jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu’elle s’échappe de tes digues ; et ces arts, que tu chéris, que tu 472 recherches, que tu honores, ces arts ne sont vraiment sublimes, que quand ils imitent mieux les désordres de cette nature que tes absurdités captivent ; laisse-là donc à ses caprices, et n’imagine pas la retenir par tes vaines loix ; elle les franchira toujours dès que les siennes l’exigeront, et tu deviendras, comme tout ce qui t’enchaîne, le vil jouet de ses savans écarts. Grand homme ! m’écriai-je dans l’enthousiasme, l’univers devrait être éclairé par vous ; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette isle, et mille fois plus fortunés encore les princes qui sauront se modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, que les États ne pouvaient être heureux qu’autant qu’ils auraient des philosophes pour rois, ou que les rois seraient philosophes. Mon ami, me répondit Zamé, tu me flattes, et je ne veux pas l’être : puisque tu t’es servi pour me louer du mot d’un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot d’un autre… Solon ayant parlé avec fermeté à Crésus, roi de Lidie, qui avait fait éclater sa magnificence aux yeux de ce législateur, et qui n’en avait reçu que des avis durs, Solon, dis-je, fut blâmé par Ésope le fabuliste : Ami, lui dit le Poëte, il faut, ou n’approcher jamais la personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses. — Dis plutôt, répondit Solon, qu’il faut, ou ne les point approcher, ou ne leur dire que des choses utiles. Nous rentrâmes. Zamé me préparait un nouveau spectacle : venez, me dit-il, je vous ai fait voir d’abord nos femmes seules, ensuite nos jeunes hommes, venez les 473 examiner maintenant ensemble. On ouvrit un vaste salon, et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale réunies à un pareil nombre de jeunes gens également choisis à la supériorité de la taille et de la figure. Il n’y a que des époux dans ce que vous voyez, me dit Zamé, on n’entre jamais dans le monde qu’avec ce titre, je vous l’ai dit ; mais, quoique tout ce qui est ici soit marié, il n’y a pourtant aucun ménage de réuni, aucun mari n’y a sa femme, aucune femme n’y voit son époux ; j’ai cru qu’ainsi vous jugeriez mieux nos mœurs. On servit quelques mets simples et frais à cet aimable cercle, ensuite chacun développa ses talens, on joua de quelques instrumens inconnus parmi nous, et que ce peuple avait avant sa civilisation ; les uns ressemblaient à la guitare, d’autres à la flûte ; leur musique, peu variée dans ses tons, ne me parut point agréable. Zamé ne leur avait donné aucune notion de la nôtre : je crains, me dit-il, que la musique ne soit plus faite pour amolir et corrompre l’ame, que pour l’élever, et nous évitons avec soin ici tout ce qui peut énerver les mœurs ; je leur ai trouvé ces instrumens, je les leur laisse ; je n’innoverai rien sur cette partie. Après le concert, les deux sexes se mêlèrent, exécutèrent ensemble plusieurs danses et plusieurs jeux, où la pudeur, la retenue la plus exacte régnèrent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un mouvement qui pût scandaliser le spectateur même le plus sévère ; je doute qu’une pareille assemblée se fût maintenue en Europe dans des bornes aussi étroites : point de ces serremens de mains indécens, de ces 474 œillades obscènes, de ces mouvemens de genoux, de ces mots bas et à double entente, de ces éclats de rire, de toutes ces choses enfin si en usage dans vos sociétés corrompues, qui en prouvent à-la-fois le mauvais ton, l’impudence, le désordre et la dépravation. Avec si peu de liens, dis-je à Zamé, avec des loix si douces, aussi peu de freins religieux, comment ne règne-t-il pas dans ce cercle plus de licence que je n’en vois ? — C’est que les loix et les religions gênent les mœurs, dit Zamé, mais ne les épurent point ; il ne faut ni fers, ni bourreaux, ni dogmes, ni temples, pour faire un honnête homme ; ces moyens donnent des hypocrites et des scélérats ; ils n’ont jamais fait naître une vertu. Les époux de ces femmes, quoiqu’absens, sont les amis de ces jeunes gens ; ils sont heureux avec leurs femmes ; ils les adorent, elles sont de leur choix, pourquoi voudriez-vous que ceuxci, qui ont également des femmes qu’ils aiment, allassent troubler la félicité de leurs frères ? Ils se feroient à-la-fois trois ennemis : la femme qu’ils attaqueraient, la leur qu’ils plongeraient dans le désespoir, et leurs amis qu’ils outrageraient. J’ai fait entrer ces principes dans l’éducation ; ils les sucent avec le lait ; je les meus dans leurs cœurs par les grands ressorts du sentiment et de la délicatesse. Qu’y feraient de plus la religion et les loix ? Une de vos chimères à vous autres Européens, est d’imaginer que l’homme, semblable à la bête féroce, ne se conduit jamais qu’avec des chaînes ; aussi êtes-vous parvenus, au moyen de ces effrayans systêmes, à le rendre 475 aussi méchant qu’il peut l’être, en ajoutant au desir naturel du vice celui plus vif encore de briser un frein. Rien ne flatte et n’honore ces jeunes gens comme d’être admis chez moi ; j’ai saisi cette faiblesse, j’en ai profité : tout est à prendre dans le cœur de l’homme, quand on veut se mêler de le conduire ; ce qui fait que si peu de gens y réussissent, c’est que la moitié de ceux qui l’entreprennent sont des sots, et que le reste, avec un peu plus de bon sens, peut-être, ne peut atteindre à cette connaissance essentielle du cœur humain, sans laquelle on ne fait que des absurdités ou des choses de règle ; car la règle est le grand cheval de bataille des imbéciles ; ils s’imaginent stupidement qu’une même chose doit convenir à tout le monde, quoiqu’il n’y ait pas deux caractères de semblables, ne voulant pas prendre la peine d’examiner, de ne prescrire à chacun que ce qui lui convient ; et ils ne réfléchissent pas qu’ils traiteraient euxmêmes d’inepte un médecin qui n’ordonnerait comme eux que le même remède pour toutes sortes de maux ; qu’un moyen soit propice ou non, qu’il doive ou non réussir, leur épaisse conscience est calme toutes les fois que la règle est suivie, et qu’ils se sont comportés dans la règle. Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zamé, venait à manquer à ce qu’il doit, il serait exclus de ma maison, et cette crainte les contient d’autant plus, que j’ai su me faire aimer d’eux ; ils frémiraient de me déplaire. — Mais lorsque vous ne les voyez pas ? — Alors ils sont chez eux, les époux se retrouvent unis, le soin de leur ménage les occupe, et ils ne pensent pas à se trahir. Ce n’est pas, 476 continua Zamé, qu’il n’y ait quelques exemples d’adultères ; mais ils sont rares, ils sont cachés, ils n’entraînent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin, si je soupçonne qu’il puisse résulter quelques suites fâcheuses, je sépare les coupables, je les fais habiter des villes différentes, et dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque tems de Tamoé ; cette punition de l’exil, annexée aux crimes capitaux, les effraie à tel point qu’ils évitent avec le plus grand soin tout ce qui peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est imposée. Quand vous voulez régir une Nation, commencez par infliger des peines douces, et vous n’aurez pas besoin d’en avoir de sanglantes. Après quelques heures d’amusemens honnêtes et chastes, c’en est assez, me dit Zamé, je vais renvoyer ces époux à leur société, où ils sont attendus…… sans jalousie, j’en suis bien sûr, mais peut-être avec un peu d’impatience. Il fit un geste accompagné d’un sourire, tout cessa dès le même instant, on partit… mais on ne s’accompagna point, on n’offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la moindre atteinte à la décence, les jeunes femmes se retirèrent d’abord ; une heure après les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de remercîmens et de bénédictions le bon père, qui les aimait assez pour descendre ainsi dans les détails de leurs petits plaisirs. Levez-vous demain de bonne heure, me dit Zamé, je veux vous mener dans mon temple, je veux vous faire voir la magnificence, la pompe, le luxe même de mes 477 cérémonies religieuses. Je veux que vous voyiez mes prêtres en fonctions. — Ah ! répondis-je, c’est une des choses que j’ai le plus desiré ; la religion d’un tel peuple doit être aussi pure que ses mœurs, et je brûle déjà d’aller adorer Dieu au milieu de vous. Mais vous m’annoncez du faste… Ô grand homme ! je crois vous connaître assez pour être sûr qu’il en régnera peu dans vos cérémonies. — Vous en jugerez, me dit Zamé, je vous attends une heure avant le lever du soleil. Je me rendis à la porte de la chambre de notre philosophe le lendemain à l’heure indiquée, il m’attendait ; sa femme, ses enfans, et Zilia sa belle-fille, tout était autour de sa personne chérie. Allons, nous dit Zamé, l’astre est prêt à paraître, ils doivent nous attendre. Nous traversâmes la ville ; tous les habitants étaient déjà à leurs portes ; ils se joignaient à nous à mesure que nous passions ; nous avançâmes ainsi jusqu’aux maisons où s’élevait la jeunesse, et dont je vous parlerai bientôt. Les enfans des deux sexes en sortirent en foule ; conduits par des vieillards, ils nous suivirent également ; nous marchâmes dans cet ordre jusqu’au pied d’une montagne qui se trouvait à l’orient derrière la ville ; Zamé monta jusqu’au sommet, je l’y suivis avec sa famille, le peuple nous environna… le plus grand silence s’observait… enfin l’astre parut… À l’instant toutes les têtes se prosternèrent, toutes les mains s’élevèrent aux cieux, on eût dit que leurs ames y volaient également. « Ô souverain éternel, dit Zamé, daigne accepter l’hommage profond d’un peuple qui t’adore… Astre 478 brillant, ce n’est pas à toi que nos vœux s’adressent, c’est à celui qui te meut et qui t’a créé ; ta beauté nous rappelle son image… tes sublimes opérations sa puissance… Porte-lui nos respects et nos vœux ; qu’il daigne nous protéger tant que sa bonté nous laisse ici-bas ; qu’il veuille nous réunir à lui quand il lui plaira de nous dissoudre ;… qu’il dirige nos pensées, qu’il règle nos actions, qu’il épure nos ames, et que les sentimens de respect et d’amour qu’il nous inspire, puissent être agréés de sa grandeur, et se déposer au pied de sa gloire. » Alors Zamé, qui s’était tenu droit, les mains élevées, pendant que tous étaient à genoux, se précipita la face contre terre, adora un instant en silence, se releva les yeux humides de pleurs, et ramena le peuple dans sa ville. Voilà tout, me dit-il dès que nous fûmes rentrés ; croyezvous que le Dieu de l’univers puisse exiger davantage de nous ? Est-il besoin de l’enfermer dans des temples pour l’adorer et le servir ? Il ne faut qu’observer une de ses plus belles opérations, afin que cet acte de sa sublime grandeur développe en nous des sentimens d’amour et de reconnaissance, voilà pourquoi j’ai choisi l’instant et le lieu que vous venez de voir… La pompe de la nature, mon ami, voilà la seule que je me sois permise, cet hommage est le seul qui plaise à l’Éternel ; les cérémonies de la religion ne furent inventées que pour fixer les yeux au défaut du cœur ; celles que je leur substitue fixent le cœur en charmant les yeux, cela n’est-il pas préférable ? J’ai, d’ailleurs, voulu conserver quelque chose de l’ancien culte, cette politique 479 était nécessaire : les habitants de Tamoé adoraient le Soleil autrefois, je n’ai fait que rectifier leur systême, en leur prouvant qu’ils se trompaient de l’ouvrage à l’ouvrier, que le Soleil était la chose mue, et que c’était au moteur que devait s’adresser le culte. Ils m’ont compris, ils m’ont goûté, et sans presque rien changer à leur usage, de payens qu’ils étaient, j’en ai fait un peuple pieux et adorateur de l’Être Suprême. Crois-tu que tes dogmes absurdes, tes inintelligibles mystères, tes cérémonies idolâtres, pussent les rendre, ou plus heureux, ou meilleurs citoyens ? T’imagines-tu que l’encens brûlé sur des autels de marbre vaille l’offrande de ces cœurs droits ? À force de défigurer le culte de l’Éternel, vos religions d’Europe l’ont anéanti. Lorsque j’entre dans une de vos églises, je la trouve si prodigieusement remplie de saints, de reliques, de momeries de toute espèce, que la chose du monde que j’ai le plus de peine à y reconnaître est le Dieu que j’y desire ; pour le trouver, je suis obligé de descendre dans mon cœur : hélas ! me dis-je alors, puisque voilà le lieu qui me le rappelle, ce n’est que là que je dois le chercher, c’est la seule hostie que je doive mettre à ses pieds ; les beautés de la nature en raniment l’idée dans ce sanctuaire, je les contemple pour m’édifier, je les observe pour m’attendrir, et je m’en tiens là ; si je n’en ai pas fait assez, la bonté de ce Dieu m’assure qu’il me pardonnera ; c’est pour le mieux servir que je dégage son culte et son image du fatras d’absurdités que les hommes croient nécessaires. J’éloigne tout ce qui m’empêcherait de me remplir de sa sublime essence ; je foule aux pieds tout ce qui prétend partager son 480 immensité ; je l’aimerais moins s’il était moins unique et moins grand ; si sa puissance se divisait, si elle se multipliait, si cet être simple, en un mot, devait s’honorer sous plusieurs, je ne verrais plus dans ce systême effrayant et barbare qu’un assemblage informe d’erreurs et d’impiétés, dont l’horrible pensée dégradant l’Être pur où s’adresse mon ame, le rendrait haïssable à mes yeux, au lieu de me le faire adorer. Quelle plus intime connaissance de ce bel Être peuvent donc avoir ces hommes qui me parlent, et qui tous se donnent à moi pour des illuminés ?… Hélas ! ils n’eurent de plus que l’envie d’abuser leurs semblables ; estce un motif pour que je les écoute, moi, qui déteste la feinte et la fraude ; moi, qui n’ai travaillé toute ma vie qu’à guider ce bon peuple dans le chemin de la vertu et de la vérité ?… « Souverain des Cieux, si je me trompe, tu jugeras mon cœur, et non pas mon esprit ; tu sais que je suis faible, et par conséquent sujet à l’erreur ; mais tu ne puniras point cette erreur, dès que sa source est dans la pureté, dans la sensibilité de mon ame : non, tu ne voudrais pas que celui qui n’a cherché qu’à te mieux adorer fût puni pour ne t’avoir pas adoré comme il faut. » Viens, me dit Zamé, il est de bonne heure, ces braves enfans vont peut-être se recueillir un moment entr’eux. C’est leur usage dans ces jours de cérémonie, jours qu’ils désirent tous avec empressement, et que par cette grande raison je ne leur accorde que deux ou trois fois l’an. Je veux qu’ils les voient comme des jours de faveurs : plus je leur rends ces instans rares, plus ils les respectent ; on méprise 481 bientôt ce qu’on fait tous les jours. Suis-moi ; nous aurons le tems avant l’heure du repas, d’aller visiter les terres des environs de la ville. Voilà leurs possessions, me dit Zamé, en me montrant de petits enclos séparés par des hayes toujours vertes et couvertes de fleurs : chacun a sa petite terre à part ; c’est médiocre, mais c’est par cette médiocrité même que j’entretiens leur industrie ; moins on en a, plus on est intéressé à le cultiver avec soin. Chacun a là ce qu’il faut pour nourrir et sa femme et lui ; il est dans l’abondance s’il est bon travailleur, et les moins laborieux trouvent toujours leur nécessaire. Les enclos des célibataires, des veufs et des répudiés, sont moins considérables, et situés dans une autre partie, voisine du quartier qu’ils habitent. Je n’ai qu’un domaine comme eux, poursuivit Zamé, et je n’en suis qu’usufruitier comme eux ; mon territoire, ainsi que le leur, appartient à l’État. Ce sont parmi les personnes qui vivent seules, que je choisis ceux qui doivent le cultiver : ce sont les mêmes qui me soignent et me servent ; n’ayant point de ménage, ils s’attachent avec plaisir à ma maison ; ils sont sûrs d’y trouver jusqu’à la fin de leur vie la nourriture et le logement. Des sentiers agréables et joliment bordés communiquaient dans chacune de ces possessions ; je les trouvai toutes richement garnies des plus doux dons de la nature ; j’y vis en abondance l’arbre du fruit à pain, qui leur donne une nourriture semblable à celle que nous formons avec nos farines, mais plus délicate et plus savoureuse. J’y 482 observai toutes les autres productions de ces isles délicieuses du Sud, des cocotiers, des palmiers, etc. ; pour racines, l’igname, une espèce de choux sauvage, particulière à cette isle, qu’ils apprêtent d’une manière fort agréable, en les mêlant à des noix de cocos, et plusieurs autres légumes apportés d’Europe, qui réussissent bien et qu’ils estiment beaucoup. Il y avait aussi quelques cannes à sucre, et ce même fruit, ressemblant au brugnon que le capitaine Cook trouva aux isles d’Amsterdam, et que les habitans de ces isles anglaises nommaient figheha. Tels sont à-peu-près tous les alimens de ces peuples sages, sobres et tempérans ; il y avait autrefois quelques quadrupèdes dans l’isle, dont le père de Zamé leur persuada d’éteindre la race, et ils ne touchent jamais aux oiseaux. Avec ces objets et de l’eau excellente, ce peuple vit bien ; sa santé est robuste, les jeunes gens y sont vigoureux et féconds, les vieillards sains et frais ; leur vie se prolonge beaucoup au-delà du terme ordinaire, et ils sont heureux. Tu vois la température de ce climat, me dit Zamé ; elle est salubre, douce, égale ; la végétation est forte, abondante et l’air presque toujours pur : ce que nous appellons nos hivers, consiste en quelques pluies, qui tombent dans les mois de juillet et d’août, mais qui ne rafraîchissent jamais l’air au point de nous obliger d’augmenter nos vêtemens, aussi les rhumes sont-ils absolument inconnus parmi nous : la nature n’y afflige nos habitans que de très-peu de maladies ; la multitude d’années est le plus grand mal dont elle les accable, c’est presque la seule manière dont elle les 483 tue. Tu connais nos arts, je ne t’en parlerai plus ; nos sciences se réduisent également à bien peu de chose ; cependant tous savent lire et écrire ; ce fut un des soins de mon père, et comme un grand nombre d’entr’eux entendent et parlent le français, j’ai rapporté cinquante mille volumes, bien plus pour leur amusement que pour leur instruction ; je les ai dispersés dans chaque ville et en ai formé des petites bibliothèques publiques, qu’ils fréquentent avec plaisir lorsque leurs occupations rurales leur en laissent le tems. Ils ont quelques connaissances d’astronomie, que j’ai rectifiées, quelques autres de médecine pratique, assez sûres pour l’usage de la vie, et que j’ai améliorées d’après les plus grands auteurs ; ils connaissent l’architecture ; ils ont de bons principes de maçonnerie, quelques idées de tactique, et de meilleures encore sur l’art de construire leurs bâtimens de mer. Quelques-uns parmi eux s’amusent à la poésie en langue du pays, et si tu l’entendais, tu y trouverais de la douceur, de l’agrément et de l’expression. À l’égard de la théologie et du droit, ils n’en ont, graces au Ciel, aucune connaissance. Ce ne sera jamais que si l’envie me prend de les détruire, que je leur ouvrirai ce dédale d’erreurs, de platitudes et d’inutilités. Quand je voudrai qu’ils s’annéantissent, je créerai parmi eux des prêtres et des gens de robe, je permettrai aux uns de les entretenir de Dieu, aux autres de leur parler de Farinacius, de dresser des echafauds, d’en orner même les places de nos villes à demeure, ainsi que je l’ai observé dans quelques-unes de vos provinces, monumens éternels d’infamie, qui prouvent à la fois la cruauté des souverains qui le permettent, la 484 brutale ineptie des magistrats qui l’érigent, et la stupidité du peuple qui le souffre… Allons dîner, me dit Zamé, je vous ferai jouir ce soir d’un de leur talent, dont vous n’avez encore nulle idée. Cet instant arrivé, Zamé me mena sur la place publique, j’en admirais les proportions. Tu ne loues pas son plus grand mérite, me dit-il ; elle n’a jamais vu couler de sang, elle n’en sera jamais souillée. Nous avançâmes ; je n’avais point encore connaissance du bâtiment régulier et parallèle à la maison de Zamé, l’un et l’autre ornant cette place… — Les deux étages du haut, me dit ce philosophe, sont des greniers publics ; c’est le seul tribut que je leur impose, et j’y contribue comme eux. Chacun est obligé d’apporter annuellement dans ce magasin une légère portion du produit de sa terre, du nombre de celles qui se conservent ; ils le retrouvent dans des tems de disette : j’ai toujours là de quoi nourrir deux ans la capitale ; les autres villes en font autant ; par ce moyen nous ne craignons jamais les mauvaises années, et comme nous n’avons ni administrateurs ni monopoleurs, ce qui est synonime, il est vraisemblable que nous ne mourrons jamais de faim. Le bas de cet édifice est une salle de spectacle. J’ai cru cet amusement, bien dirigé, nécessaire dans une nation. Les sages Chinois le pensaient de même ; il y a plus de trois mille ans qu’ils le cultivent : les Grecs ne le connurent qu’après eux. Ce qui me surprend, c’est que Rome ne l’admît qu’au bout de quatre siècles, et que les Perses et les Indiens ne le connurent jamais. C’est pour vous fêter que se donne la pièce de ce soir. Entrons, 485 vous allez voir le fruit que je recueille de cet honnête et instructif délassement. Ce local était vaste, artistement distribué, et l’on voyait que le père de Zamé, qui l’avait construit, y avait réuni les usages de ces peuples aux nôtres ; car il avait trouvé le goût des spectacles chez cette nation, quoique sauvage encore ; il n’avait fait que l’améliorer et lui donner, autant qu’il avait pu, le genre d’utilité dont il l’avait cru susceptible. Tout était simple dans cet édifice ; on n’y voyait que de l’élégance sans luxe, de la propreté sans faste. La salle contenait près de deux mille personnes ; elle était absolument remplie : le théâtre, peu élevé, n’était occupé que par les acteurs. La belle Zilia, son mari, les filles de Zamé et quelques jeunes gens de la ville étaient chargés des différens personnages que nous allions voir en action. Le drame était dans leur langue, et de la composition même de Zamé, qui avait la bonté de m’expliquer les scènes à mesure qu’elles se jouaient. Il s’agissait d’une jeune épouse coupable d’une infidélité envers son mari, et punie de cette inconduite par tous les malheurs qui peuvent accabler une adultère. Nous avions près de nous une très-jolie femme, dont je remarquai que les traits s’altéraient à mesure que l’intrigue avançait ; tour-à-tour elle rougissait, elle pâlissait, sa gorge palpitait,… sa respiration devenait pressée ; enfin les larmes coulèrent, et peu-à-peu sa douleur augmenta à un tel point, les efforts qu’elle fit pour se contenir l’affectérent si vivement, que n’y pouvant plus résister,… elle se lève, 486 donne des marques publiques de désespoir, s’arrache les cheveux et disparaît. Eh bien ! me dit Zamé, qui n’avait rien perdu de cette scène ; eh bien ! croyez-vous que la leçon agisse ? Voilà les seules punitions nécessaires à un peuple sensible. Une femme également coupable, eût affronté le public en France : à peine se fut-elle doutée de ce qu’on lui adressait. À Siam on l’eût livrée à un éléphant. La tolérance de l’une de ces nations, sur un crime de cette nature, n’est-elle pas aussi dangereuse que la barbare sévérité de l’autre, et ne trouvez-vous pas ma leçon meilleure ? Ô homme sublime, m’écriai-je, quel usage sacré vous faites et de votre pouvoir et de votre esprit !… Nous sumes depuis que les suites de cette aventure touchante avaient été le raccommodement sincère de cette femme avec son mari, l’excuse et l’aveu de son inconduite, et l’exil volontaire de l’amant. Que des moralistes viennent essayer de déclamer contre les spectacles, quand de tels fruits pourront s’y recueillir. Le but moral est le même chez vous, me dit Zamé, mais vos ames émoussées par les répétitions continuelles de ces mêmes leçons, ne peuvent plus être émues ; vous en riez comme si elles vous étaient étrangères : votre impudence les absorbe, votre vanité s’oppose à ce que vous puissiez jamais imaginer que ce soit à vous qu’elles s’adressent, et vous repoussez ainsi, par orgueil, les traits dont le censeur ingénieux a voulu corriger vos mœurs. 487 Le lendemain, Zamé me conduisit aux maisons d’éducation : les deux logis qui les formaient étaient immenses, plus élevés que les autres et divisés en un grand nombre de chambres. Nous commençâmes par le pavillon des hommes ; il y avait plus de deux mille élèves ; ils y entraient à deux ans et en sortaient toujours à quinze, pour se marier. Cette brillante jeunesse était divisée en trois classes ; on leur continuait jusqu’à six ans les soins qu’exige ce premier âge débile de l’homme ; de six à douze, on commençait à sonder leurs dispositions ; on réglait leurs occupations sur leurs goûts, en faisant toujours précéder l’étude de l’agriculture, la plus essentielle au genre de vie auquel ils étaient destinés. La troisième classe était formée des enfans de douze à quinze ans : seulement alors on leur apprenait les devoirs de l’homme en société, et ses rapports avec les êtres dont il tient le jour ; on leur parlait de Dieu, on leur inspirait de l’amour et de la reconnaissance pour cet être qui les avait créés, on les prévenait qu’ils approchaient de l’âge où on allait leur confier le sort d’une femme, on leur faisait sentir ce qu’ils devaient à cette chère moitié de leur existence ; on leur prouvait qu’ils ne pouvaient espérer de bonheur dans cette douce et charmante société, qu’autant qu’ils s’efforceraient d’en répandre sur celle qui la composait ; qu’on n’avait point au monde d’amie plus sincère, de compagne plus tendre,… d’être, en un mot, plus lié à nous qu’une épouse ; qu’il n’en était donc aucun qui méritât d’être traité avec plus de complaisance et plus de douceur ; que ce sexe, naturellement timide et craintif, s’attache à l’époux qui l’aime et le protège, autant qu’il hait 488 invinciblement celui qui abuse de son autorité pour le rendre malheureux, uniquement parce qu’il est le plus fort ; que si nous avons en main cette autorité qui captive, bien mieux partagé que nous, il a les graces et les attraits qui séduisent. Eh ! qu’espéreriez-vous, leur dit-on, d’un cœur ulcéré par le dépit ?… Quelles mains essuyeraient vos larmes quand les chagrins vous oppresseraient ? De qui recevriez-vous des secours quand la nature vous ferait sentir tous ses maux ? Privé de la plus douce consolation que l’homme puisse avoir sur la terre, vous n’auriez plus dans votre maison qu’une esclave effrayée de vos paroles, intimidée de vos désirs, qu’un court instant peut-être assouplirait au joug, et qui, dans vos bras par contrainte, n’en sortirait qu’en vous détestant. On leur faisait ensuite exercer sur le terrain même, leurs connaissances d’agriculture ; cela se trouvait d’ailleurs indispensable, puisque le domaine de cette grande maison n’était cultivé, n’était entretenu que par leurs jeunes mains. On les occupait ensuite aux évolutions militaires, et on leur permettait par récréation, la danse, la lutte et généralement tous les jeux qui fortifient, qui dénouent la jeunesse et qui entretiennent et sa croissance et sa santé. Avaient-ils atteint l’âge de devenir époux, la cérémonie était aussi simple que naturelle : le père et la mère du jeune homme le conduisaient à la maison d’éducation des filles, et lui laissait faire, devant tout le monde, le choix qu’il voulait ; ce choix formé, s’il plaisait à la jeune fille, il avait pendant huit jours la permission de causer quelques heures 489 avec sa future, devant les institutrices de la maison des filles ; là ils achevaient de se connaître l’un et l’autre, et de voir s’ils se conviendraient. S’il arrivait que l’un des deux voulût rompre, l’autre était obligé d’y consentir, parce qu’il n’est point de bonheur parfait en ce genre, s’il n’est mutuel ; alors le choix se recommençait. L’accord devenaitil unanime, ils se jettaient tous deux aux pieds de leurs parens, les suppliaient de les unir ; le consentement accordé, ils levaient les mains au Ciel, se juraient devant Dieu d’être fideles l’un à l’autre ; de s’aider, de se secourir mutuellement dans leurs besoins, dans leurs travaux, dans leurs maladies, et de ne jamais user de la tolérance du divorce, qu’ils n’y fussent contraints l’un ou l’autre par d’indispensables raisons, dont ils feraient toujours leur legislateur seul juge et seul arbitre… Ils ne profitent effectivement jamais de cette loi que de mon consentement et après m’avoir communiqué les raisons qui les y déterminent. Ces formalités remplies, on met les jeunes gens en possession d’une maison, ainsi que je l’ai dit, sous l’inspection, pendant deux ans, ou de leurs parens, ou de leurs voisins. Les directeurs du collége des hommes sont pris parmi le nombre des célibataires, qui se vouant et s’attachant à cette maison, comme d’autres d’entr’eux le sont à celle du chef, y trouvent de même leur nourriture et leur logement. On choisit dans cette classe les plus capables de cette auguste fonction, observant que la plus extrême régularité de mœurs soit la première de leurs qualités. 490 Les femmes qui dirigent la maison des jeunes filles où nous passâmes peu après, sont choisies parmi les épouses répudiées pour les seules causes de vieillesse ou d’infirmités ; ces deux raisons ne pouvant nuire aux vertus nécessaires à l’emploi où on les destine. Il y avait près de trois mille filles dans la maison que nous visitâmes ; elles étaient de même divisées en trois classes d’âges, semblables à celles des garçons. L’éducation morale est la même ; on retranche seulement de l’éducation physique des hommes, ce qui n’irait pas au sexe délicat que l’on élève ici ; on y substitue les travaux de l’aiguille, de l’art de préparer les mets qui sont en usage chez eux, et de l’habillement. Les femmes seules à Tamoé se mêlent de cette partie ; elles font leurs vêtemens et ceux de leurs époux ; les habits de la maison d’éducation des hommes se font dans celle des filles, les veuves ou les répudiées font ceux des célibataires. C’est une folie d’imaginer qu’il faille plus de choses que vous n’en voyez à l’éducation des enfans, me dit Zamé ; cultivez leurs goûts et leurs inclinations, ne leur apprenez sur-tout que ce qui est nécessaire, n’ayez avec eux d’autre frein que l’honneur, d’autre aiguillon que la gloire, d’autres peines que quelques privations, par ces sages procédés, continua-t-il, on ménage ces plantes délicates et précieuses tout en les cultivant ; on ne les énerve pas, on ne les accoutume pas à se blaser aux punitions, et on n’éteint pas leur sensibilité. Les poulains les plus difficiles et les plus fougueux, disait Thémistocle, deviennent les meilleurs 491 chevaux quand un bon écuyer les dresse. Cette jeune semence est l’espoir et le soutien de l’État, jugez si nos soins se tournent vers elle. Il y a dans chacune de ces maisons, poursuivit Zamé, cinquante chambres destinées pour les vieillards, veufs, infirmes ou célibataires. Les vieux hommes qui ne peuvent plus soigner la portion de bien que leur confie l’état, qui ne se sont point remariés, ou qui sont devenus veufs de leur seconde femme, ou ceux qui dans le même cas de vieillesse ne se sont point mariés du tout, ont dans la maison d’éducation masculine un logement assuré pour le reste de leurs jours. Ils vivent des fonds de cette maison, et sont servis par les jeunes élèves, afin d’accoutumer ceux-ci au respect et aux soins qu’ils doivent à la vieillesse. Le même arrangement existe pour les femmes. Le surplus de l’un et l’autre sexe, s’il y en a, trouve un asyle dans ma maison. Mon ami, j’aime mieux cela qu’une salle de bal ou de concert ; je jette sur ces respectables asyles un coup-d’œil de satisfaction, bien plus vif que si ces édifices, ouvrage du luxe et de la magnificence, n’étaient bâtis que pour des rendez-vous de chasse, des galeries de tableaux ou des muséums. Permettez-moi, lui dis-je, une question : je ne vois pas bien comment vivent vos artisans, vos manufacturiers ; comment se fait dans la nation le commerce intérieur de nécessité. Rien de plus simple, me répondit le législateur de ce peuple heureux, nous avons des ouvriers de deux espèces : 492 ceux qui ne sont que momentanés, tels que les architectes, les maçons, les menuisiers, etc., et ceux qui sont toujours en activité, tels que les artisans des manufactures, etc. Les premiers ont des terres comme les autres citoyens, et pendant que l’État les employe, il est chargé de faire cultiver leurs biens et de leur en rassembler les fruits chez eux, afin que ces ouvriers se trouvent débarrassés de tous soins lors de leurs travaux. Les mains employées à cela, sont celles des célibataires. Ceci demande quelques éclaircissemens. Il exista dans tous les siecles et dans tous les pays, une classe d’hommes qui, peu propre aux douceurs de l’hymen, et redoutant ses nœuds par des raisons ou morales ou physiques, préfèrent de vivre seuls aux délices d’avoir une compagne ; cette classe était si nombreuse à Rome, qu’Auguste fut obligé de faire, pour l’amoindrir, une loi connue sous le nom de Popea. Tamoé, moins fameuse que la république qui subjugua l’univers, a pourtant des célibataires comme elle, mais nous n’avons point fait de loix contr’eux. On obtient aisément ici la permission de ne point se marier, aux conditions de servir la patrie dans toutes les corvées publiques. Cléarque, disciple d’Aristote, nous apprend qu’en Laconie, la punition de ces hommes impropres au mariage, était d’être fouettés nuds par des femmes pendant qu’ils tournaient autour d’un autel ; à quoi cela pouvait-il servir ? [35] Toujours occupé de retrancher ce qui me semble inutile, et de le remplacer par des choses dont il peut résulter quelque bien, je n’impose aux 493 célibataires d’autre peine que d’aider l’État de leurs bras, puisqu’ils ne le peuvent en lui donnant des sujets. On leur fournit une maison et un petit bien dans un quartier qui leur est affecté, et là ils vivent comme ils l’entendent, seulement obligés à cultiver les terres de ceux que l’État employe ; ils le savent, ils s’y soumettent et ne croyent pas payer trop cher ainsi la liberté qu’ils désirent. Vous savez que ce sont également eux qui entretiennent mes domaines, qui soulagent les vieillards, les infirmes, qui président aux écoles, et qui sont de même chargés de l’entretien, de la réparation des chemins, des plantations publiques, et généralement de tous les ouvrages pénibles, indispensables dans une nation, et voilà comme je tâche de profiter des défauts ou des vices pour les rendre le plus utile possible au reste des citoyens. J’ai cru que tel était le but de tout législateur, et j’y vise autant que je peux. À l’égard des ouvriers employés aux manufactures, et dont les mains, toujours agissantes, ne peuvent, dans aucun cas, cultiver des terres, ils sont nourris du produit de leurs œuvres ; celui qui veut l’étoffe d’un vêtement, porte la matière recueillie dans son bien au manufacturier, qui l’employe, le rend au propriétaire et en reçoit en retour une certaine quantité de fruits ou de légumes, prescrite et plus que suffisante à sa nourriture. Il me restait à acquérir quelques notions sur la manière dont les procès s’arrangeaient entre citoyens. Quelques précautions qu’on eût prises pour les empêcher de naître, il était difficile qu’il n’y en eût pas toujours quelques-uns. 494 Tous les délits, me dit Zamé, se réduisent ici à trois ou quatre, dont le principal est le défaut de soins dans l’administration des biens confiés. La peine, je vous l’ai dit, est d’être placé dans un moins grand et d’une culture infiniment plus difficile. Je vous ai prouvé que la constitution de l’État anéantissait absolument le vol, le viol et l’inceste. Nous n’entendons jamais parler de ces horreurs ; elles sont inconnues pour nous. L’adultère est très-rare dans notre pays : je vous ai dit mes moyens pour le réprimer ; vous avez vu l’effet de l’un d’eux. Nous avons détruit la pédérastie à force de la ridiculiser : si la honte dont on couvre ceux qui peuvent s’y livrer encore, ne les ramène pas, on les rend utiles ; on les employe ; sur eux seuls retombe tout le faix du plus rude travail des célibataires ; cela les démasque et les corrige sans les enfermer ou les faire rôtir : ce qui est absurde et barbare, et ce qui n’en a jamais corrigé un seul. Les autres discussions qui peuvent s’élever parmi les citoyens n’ont donc plus d’autres causes que l’humeur qui peut naître dans les ménages, et la permission du divorce diminue beaucoup ces motifs : dès qu’il est prouvé qu’on ne peut plus vivre ensemble, on se sépare. Chacun est sûr de trouver encore hors de sa maison une subsistance assurée, un autre hymen s’il le désire, moyennant tout se passe à l’amiable ; tout cela pourtant n’empêche pas de légères discussions ; il y en a. Huit vieillards m’assistent régulièrement dans la fonction de les examiner ; ils s’assemblent chez moi trois fois la semaine : nous voyons 495 les affaires courantes, nous les décidons entre nous, et l’arrêt se prononce au nom de l’État. Si on en appelle, nous revoyons deux fois ; à la troisième on n’en revient plus, et l’État vous oblige à passer condamnation ; car l’État est tout ici ; c’est l’État qui nourrit le citoyen, qui élève ses enfans, qui le soigne, qui le juge, qui le condamne, et je ne suis, de cet État, que le premier citoyen. Nous n’admettons la peine de mort dans aucun cas. Je vous ai dit comme était traité le meurtre, seul crime qui pourrait être jugé digne de la mériter. Le coupable est abandonné à la justice du Ciel ; lui seul en dispose à son gré. Il n’y en a encore eu que deux exemples sous la législature de mon père et la mienne. Cette nation, naturellement douce, n’aime pas à répandre le sang. Notre entretien nous ayant mené à l’heure du dîné, nous revinmes. — Votre navire est prêt, me dit Zamé au sortir du repas ; ses réparations sont faites, et je l’ai fait approvisionner de tous les rafraîchissemens que peut fournir notre isle ; mais mon ami, poursuivit le philosophe, je vous ai demandé quinze jours ; n’en voilà que cinq d’écoulés, j’exige de vous de prendre, pendant les dix qui nous restent, une connaissance plus exacte de notre isle ; je voudrais que mon âge et mes affaires me permissent de vous accompagner…… Mon fils me remplacera ; il vous expliquera mes opérations, il vous rendra compte de tout, comme moi-même. Homme généreux, répondis-je, de toutes les obligations que je vous ai, la plus grande sans doute est la permission 496 que vous voulez bien m’accorder ; il m’est si doux de multiplier les occasions de vous admirer, que je regarde, comme une jouissance, chacune de celles qu’il vous plaît de m’offrir. — Zamé m’embrassa avec tendresse… L’humanité perce à travers les plus brillantes vertus ; l’homme qui a bien fait veut être loué, et peut-être ferait-il moins bien, s’il n’était pas certain de l’éloge. Nous partîmes le lendemain de bonne-heure, Oraï, son frère, un de mes officiers et moi. Cette isle délicieuse est agréablement coupée par des canaux dont les rives sont ombragées de palmiers et de cocotiers, et l’on se rend, comme en Hollande, d’une ville à l’autre, dans des pirogues charmantes qui font environ deux lieues à l’heure ; il y a de ces pirogues publiques qui appartiennent à l’État : celles-là sont conduites par les célibataires ; d’autres sont aux familles, elles les conduisent elles-mêmes ; il ne faut qu’une personne pour les gouverner. Ce fut ainsi que nous parcourûmes les autres villes de Tamoé, toutes, à fort-peu de choses près, aussi grandes et aussi peuplées que la capitale, construites toutes dans le même goût, et ayant toutes une place publique au centre, qui, au lieu de contenir, comme dans la capitale, le palais du législateur et les greniers, sont ornées de deux maisons d’éducation. Les magasins sont situés vers les extrémités de la ville, et simétrisent avec un autre grand édifice servant de retraite à ce surplus des vieillards que Zamé, dans sa ville, loge à côté de sa maison. Les autres sont, comme dans la capitale, établis dans les chambres hautes des maisons des enfans, où 497 ils ont, dans chaque, trente ou quarante logemens. Les célibataires et les répudiés de l’un et de l’autre sexe occupent par-tout, comme dans la capitale, un quartier aux environs duquel se trouvent leurs petites possessions séparées, qui suffisent à leur entretien, et ils sont également reçus dans les asyles destinés aux vieillards, quand ils deviennent hors d’état de cultiver la terre. Par-tout enfin je vis un peuple laborieux, agriculteur, doux, sobre, sain et hospitalier ; par-tout je vis des possessions riches et fécondes, nulle part l’image de la paresse ou de la misère, et par-tout la plus douce influence d’un gouvernement sage et tempéré. Il n’y a ni bourg, ni hameau, ni maison séparée dans l’isle ; Zamé a voulu que toutes les possessions d’une province fussent réunies dans une même enceinte, afin que l’œil vigilant du commandant de la ville pût s’étendre avec moins de peine sur tous les sujets de la contrée. Le commandant est un vieillard qui répond de sa ville. Dans toutes est un officier semblable, représentant le chef, et ayant pour assesseurs deux autres vieillards comme lui, dont un toujours choisi parmi les célibataires, l’intention du gouvernement n’étant point qu’on regarde cette caste comme inférieure, mais seulement comme une classe de gens qui, ne pouvant être utile à la société d’une façon, la sert de son mieux d’une autre. Ils font corps dans l’État, me disait Oraï ; ils en sont membres comme les autres, et mon père veut qu’ils aient part à l’administration… Mais, dis-je à ce jeune homme, si le célibataire n’est dans cette classe 498 que par des causes vicieuses ? — Si ces vices sont publics, me répondit Oraï (car nous ne sévissons jamais que contre ceux-là) ; s’ils sont éclatans, sans doute le sujet coupable n’est point choisi pour régir la ville ; mais s’il n’est célibataire que par des causes légitimes, il n’est point exclus de l’administration, ni de la direction des écoles, où vous avez vu que les place mon père. Ces commandans de ville, qui changent tous les ans, décident les affaires légères, et renvoyent les autres au chef auquel ils écrivent tous les jours. Ainsi que dans la capitale, la police la plus exacte règne dans toutes ces villes, sans qu’il soit besoin, pour la maintenir, d’une foule de scélérats, cent fois plus infectés que ceux qu’ils répriment, et qui, pour arrêter l’effet du vice, en multiplient la contagion[36] . Les habitans, toujours occupés, toujours obligés de l’être pour vivre, ne se livrent à aucuns des désordres où le luxe et la fainéantise les plongent dans vos villes d’Europe ; ils se couchent de bonne-heure, afin d’être le lendemain au point du jour à la culture de leurs possessions. La saison n’exige-t-elle d’eux aucun de leurs soins agriculteurs, d’innocens plaisirs les retiennent alors auprès de leurs foyers. Ils se réunissent quelques ménages ensemble ; ils dansent, ils font un peu de musique, ils causent de leurs affaires, s’entretiennent de leurs possessions, chérissent et respectent la vertu, s’excitent au culte qu’ils lui doivent, glorifient l’Éternel, bénissent leur gouvernement, et sont heureux. 499 Leur spectacle les amuse aussi pendant le tems des pluies ; il y a, par-tout, comme dans la capitale, un endroit ménagé au-dessous des magasins, où ils se livrent à ce plaisir. Des vieillards composent les drames avec l’attention d’en rendre toujours la leçon utile au peuple, et rarement ils quittent la salle sans se sentir plus honnêtes gens. Rien en un mot ne me rappella l’âge d’or comme les mœurs douces et pures de ce bon peuple. Chacune de leurs maisons charmantes me parut le temple d’Astrée. Mes éloges, à mon retour, furent le fruit de l’enthousiasme que venait de m’inspirer ce délicieux voyage, et j’assurai Zamé que, sans l’ardente passion dont j’étais dévoré, je lui demanderais, pour toute grace, de finir mes jours près de lui. Ce fut alors qu’il me demanda le sujet de mon trouble et de mes voyages ; je lui racontai mon histoire, le conjurant de m’aider de ses conseils, et l’assurant que je ne voulais régler que sur eux le reste de ma destinée. Cet honnête homme plaignit mon infortune ; il y mit l’intérêt d’un père, il me fit d’excellentes leçons sur les écarts où m’entraînait la passion dont je n’étais plus maître, et finit par exiger de moi de retourner en France. Vos recherches sont pénibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous tromper dans les renseignemens que l’on vous a donnés, il est même vraisemblable qu’on l’a fait ; mais ces renseignemens fussent-ils vrais, quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions d’êtres où vous projettez de la chercher ? Vous y perdrez votre fortune, 500 … votre santé, et vous ne réussirez point. Léonore, moins légère que vous, aura fait un calcul plus simple ; elle aura senti que le point de réunion le plus naturel devait être dans votre patrie : soyez certain qu’elle y sera retournée, et que ce n’est qu’en France où vous devez espérer de la revoir un jour. Je me soumis… Je me jettai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai de suivre ses conseils. Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et me relevant avec tendresse ; viens, mon fils ; avant de nous quitter, je veux te procurer un dernier amusement ; suis-moi. C’était le spectacle d’un combat naval que Zamé voulait me donner. La belle Zilia, magnifiquement vêtue, était assise dans une espèce de trône placé sur la crête d’un rocher au milieu de la mer ; elle était entourée de plusieurs femmes qui lui formaient un cortège ; cent pirogues, chacune équippée de quatre rameurs, la défendaient, et cent autres de même force étaient disposées vis-à-vis pour l’enlever : Oraï commandait l’attaque, et son frère la défense. Toutes les barques fendent les flots au même signal, elles se mêlent, elles s’attaquent, elles se repoussent avec autant de graces que de courage et de légèreté ; plusieurs rameurs sont culbutés, quelques pirogues sont renversées : les défenseurs cèdent enfin, Oraï triomphe ; il s’élance sur la pointe du rocher avec la rapidité de l’éclair, saisit sa charmante épouse, l’enlève, se précipite avec elle dans une pirogue, et revient au port, escorté de tous les combattans, au bruit de leurs éloges et de leurs cris de joie. 501 Il y a dix jours qu’il n’a vu sa femme, me dit le bon Zamé ; j’aiguillonne les plaisirs de la réunion par cette petite fête… Demain, je suis grand-père… Eh quoi ? dis-je… Non, me répondit le bon vieillard, les larmes aux yeux… Vous voyez comme elle est jolie, et cependant son indifférence est extrême… Il ne voulait pas se marier. — Et vous espérez ? — Oui, reprit vivement Zamé, j’emploie le procédé de Lycurgue ; on irrite par des difficultés, on aide à la nature, on la contraint à inspirer des désirs qui ne seraient jamais nés sans cela. La politique est certaine ; vous avez vu comme il y allait avec ardeur : il ne l’aurait pas vue de deux mois s’il n’avait pas réussi, et si cette première victoire ne mène pas à l’autre, je lui rendrai si pénibles les moyens de la voir, j’enflammerai si bien ses désirs par des combats et des résistances perpétuelles, qu’il en deviendra amoureux malgré lui. — Mais, Zamé, un autre peut-être… — Non, si cela était, crois-tu que je ne la lui eusse pas donnée ? Dégoût invincible pour le mariage,… peut-être d’autres fantaisies… Ne connais-tu donc pas la nature ? Ignores-tu ses caprices et ses inconséquences ? Mais il en reviendra : ce qui s’y opposait est déjà vaincu ; il ne s’agit plus que d’améliorer la direction des penchans, et mes moyens me répondent du succès. Et voilà comme ce philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais que sur l’ame, parvenait à épurer ses concitoyens, à faire tourner leurs défauts même au profit de la société, et à leur inspirer, malgré eux, le goût des choses honnêtes, quelles que pussent être leurs dispositions… ou plutôt, voilà comme il faisait naître le bien du sein même du mal, et comment peu- 502 à-peu, et sans user de punitions, il faisait triompher la vertu, en n’employant jamais que les ressorts de la gloire et de la sensibilité. Il faut nous séparer, mon ami, me dit le lendemain Zamé, en m’accompagnant vers mon vaisseau… Je te le dis, pour que tu ne me l’apprennes pas. — Ô vénérable vieillard, quel instant affreux !… Après les sentimens que vous faites naître, il est bien difficile d’en soutenir l’idée. — Tu te souviendras de moi, me dit cet honnête homme en me pressant sur son sein ;… tu te rappelleras quelquefois que tu possèdes un ami au bout de la terre… tu te diras : j’ai vu un peuple doux, sensible, vertueux sans loix, pieux sans religion ; il est dirigé par un homme qui m’aime, et j’y trouverai un asyle dans tous les tems de ma vie… J’embrassai ce respectable ami ; il me devenait impossible de m’arracher de ses bras… Écoute, me dit Zamé avec l’émotion de l’enthousiasme, tu es sans doute le dernier français que je verrai de ma vie… Sainville, je voudrois tenir encore à cette nation qui m’a donné le jour… Ô mon ami ! écoute un secret que je n’ai voulu dévoiler qu’à l’époque de notre séparation : l’étude profonde que j’ai faite de tous les gouvernemens du monde, et particulièrement de celui sous lequel tu vis, m’a presque donné l’art de la prophétie. En examinant bien un peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu’il joue un rôle sur la surface du globe, on peut facilement prévoir ce qu’il deviendra. Ô Sainville, une grande révolution se prépare dans ta patrie ; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs 503 débauches et leur ineptie ont lassé la France ; elle est excédée du despotisme, elle est à la veille d’en briser les fers. Redevenue libre, cette fière partie de l’Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront comme elle… Mon ami, l’histoire de la dynastie des chefs de Tamoé ne sera pas longue… Mon fils ne me succédera jamais ; il ne faut point de rois à cette nation-ci : les perpétuer dans son sein serait lui préparer des chaînes ; elle a eu besoin d’un législateur, mes devoirs sont remplis. À ma mort, les habitans de cette isle heureuse jouiront des douceurs d’un gouvernement libre et républicain. Je les y prépare ; ce que leur destinaient les vertus d’un père que j’ai tâché d’imiter, les crimes, les atrocités de vos souverains le destinent de même à la France. Rendus égaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens différens, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se ressembleront ; je te demande alors, mon ami, ta médiation près des Français pour l’alliance que je désire… Me promets-tu d’accomplir mes vœux… — Ô respectable ami, je vous le jure, répondis-je en larmes ; ces deux nations sont dignes l’une de l’autre, d’éternels liens doivent les unir… Je meurs content, s’écria Zamé, et cet heureux espoir va me faire descendre en paix dans la tombe. Viens, mon fils, viens, continua-t-il en m’entraînant dans la chambre du vaisseau ;… viens, nous nous ferons là nos derniers adieux… Oh Ciel ! qu’aperçois-je ? dis-je en voyant la table couverte de lingots d’or… Zamé, que voulez-vous faire ?… Votre ami n’a besoin que de votre tendresse ; il n’aspire qu’à s’en rendre digne. — Peux-tu 504 m’empêcher de t’offrir de la terre de Tamoé, me répondit ce mortel tant fait pour être chéri ? C’est pour que tu te souviennes de ses productions. — Ô grand homme !… et j’arrosais ses genoux de mes larmes,… et je me précipitais à ses pieds, en le conjurant de reprendre son or, et de ne me laisser que son cœur. — Tu garderas l’un et l’autre, reprit Zamé en jettant ses bras autour de mon cou ; tu l’aurais fait à ma place… Il faut que je te quitte… Mon ame se brise comme la tienne. Mon ami, il n’est pas vraisemblable que nous nous voyions jamais, mais il est sûr que nous nous aimerons toujours. Adieu… En prononçant ces dernières paroles, Zamé s’élance, il disparaît, donne lui-même le signal du départ, et me laisse, inondé de mes larmes, absorbé de tous les sentimens d’une ame à la fois oppressée par la douleur et saisie de la plus profonde admiration[37] . Mon dessein étant de suivre le conseil de Zamé, nous reprîmes la route que nous venions de faire, le vent servait mes intentions, et nous perdîmes bientôt Tamoé de vue. Ma délicatesse souffrait de l’obligation d’emporter, comme malgré moi, de si puissans effets de la libéralité d’un ami. Quand je réfléchis pourtant que ce métal, si précieux pour nous, était nul aux yeux de ce peuple sage, je crus pouvoir apaiser mes regrets et ne plus m’occuper que des sentimens de reconnaissance que m’inspirait un bienfaiteur dont le souvenir ne s’éloignera jamais de ma pensée. Notre voyage fut heureux, et nous revîmes le Cap en assez peu de temps. 505 Je demandai à mes officiers, dès que nous l’aperçumes, s’ils voulaient y prendre terre, ou s’ils aimaient autant me conduire tout de suite en France. Quoique le vaisseau fût à moi, je crus leur devoir cette politesse. Désirant tous de revoir leur patrie, ils préférèrent de me débarquer sur la côte de Bretagne, pour repasser de-là en Hollande, moyennant qu’une fois à Nantes, je leur laisserais le bâtiment pour retourner chez eux, où ils le vendraient à mon compte. Nous convinmes de tout de part et d’autre, et nous continuâmes de voguer ; mais ma santé ne me permit pas de remplir la totalité du projet. À la hauteur du Cap-Vert, je me sentis dévoré d’une fièvre ardente, accompagnée de grands maux de cœur et d’estomac, qui me réduisirent bientôt à ne pouvoir plus sortir de mon lit. Cet accident me contraignit de relâcher à Cadix, où totalement dégoûté de la mer, je pris la résolution de regagner la France par terre, sitôt que je serois rétabli. Me voyant une fortune assez considérable pour pouvoir me passer de la faible somme que je pourrais retirer de mon navire, j’en fis présent à mes officiers ; ils me comblèrent de remerciemens. Je n’avais eu qu’à me louer d’eux, ils devaient être contens de ma conduite à leur égard. Rien donc de ce qui détruit l’union entre les hommes ne s’étant élevé entre nous, il était tout simple que nous nous quittassions avec toutes les marques réciproques de la parfaite estime. L’état dans lequel j’étais me retint huit à dix jours à Cadix ; mais cet air ne me convenant point, je dirigeai mes pas vers Madrid, avec le projet d’y séjourner le temps 506 nécessaire à reprendre totalement mes forces. Je me logeai, en arrivant, à l’hôtel Saint-Sébastien, dans la rue de ce nom, chez des Milanais dont on m’avait vanté les soins envers les étrangers. J’y trouvai à la vérité une partie de ces soins, mais qu’ils devaient me coûter cher ! Hors d’état de vaquer à rien par moi-même, je priai l’hôte de me chercher deux domestiques, Français s’il était possible, et les plus honnêtes que faire se pourrait. Il m’amena, l’instant d’après, deux grands drôles bien tournés, dont l’un se dit de Paris et l’autre de Rouen, passés l’un et l’autre en Espagne avec des maîtres qui les avaient renvoyés, parce qu’ils avaient refusé de s’embarquer pour aller avec eux au Mexique, dont ils ne devaient pas revenir de long-tems, et dans ces tristes circonstances pour eux, ajoutaient-ils, ils cherchaient avec empressement quelqu’un qui voulût les ramener dans leur patrie. Me devenant impossible de prendre de plus grandes informations, je les crus, et les arrêtai sur-le-champ, bien résolu néanmoins à ne leur donner aucune confiance. Ils me servirent assez bien l’un et l’autre pendant ma convalescence, c’est-à-dire environ quinze jours, au bout desquels mes forces revenant peu à peu, je commençai à m’occuper des petits détails de ma fortune. Mes yeux se tournèrent sur cette caisse de lingots, fruits précieux de l’amitié de Zamé, et s’inondèrent des larmes de ma reconnaissance, en examinant ces trésors. Comme ces lingots me parurent purs, entièrement dégagés de parties terreuses et fondus en barre, j’imaginai qu’ils ne pouvaient être le résultat d’une fouille faite pendant ma 507 course dans l’intérieur des terres, mais bien plutôt le reste des trésors qui avaient servi à Zamé dans ses vingt années de voyage. Je n’avais point encore vuidé la cassette ; je le fis pour compter les lingots… J’allais les estimer, lorsque je trouvai un papier au fond, où l’évaluation était faite, et qui m’apprit que j’en avais pour sept millions cinq cent soixante-dix mille livres, argent de France… Juste Ciel ! m’écriai-je, me voilà le plus riche particulier de l’Europe ! Ô mon père ! je pourrai donc adoucir votre vieillesse ! je pourrai réparer le tort que je vous ai fait ; je vous rendrai heureux, et je le serai de votre bonheur ! Et toi ! unique objet de mes vœux, ô Léonore ! si le Ciel me permet de te retrouver un jour, voilà de quoi enrichir le faible don de ma main, de quoi satisfaire à tous tes desirs, de quoi me procurer le charme de les prévenir tous ; mais que les calculs de l’homme sont incertains, quand il ne les soumet pas aux caprices du sort ! Ô Léonore ! Léonore, dit Sainville en s’interrompant et se jettant en pleurs sur le sein de sa chère femme, j’avais ce qu’il fallait pour ta fortune, tout ce qui pouvait te dédommager de tes souffrances, et je n’ai plus à t’offrir que mon cœur. Ciel, dit madame de Blamont, cette grande richesse ?… — Elle est perdue pour moi, Madame ; différence essentielle entre les sentimens du cœur et les biens du hasard ; ceux-ci se sont évanouis, et la tendresse, que je dois à celui de qui je les tenais, ne s’effacera jamais de mon ame ; mais reprenons le fil des événemens. 508 Quoiqu’il me restât encore près de vingt-cinq mille livres, dont moitié en or, heureusement cousus dans une ceinture qui ne me quitta jamais, j’eus la fantaisie de me faire échanger un de mes lingots en quadruples d’Espagne[38] ; je me fis conduire à cet effet chez un directeur de la monnaie que m’avait indiqué mon hôte. Je lui présente mon or, il l’examine, et découvre bientôt qu’il n’est pas du Pérou. Sa curiosité s’en éveille ; ses questions deviennent aussi nombreuses que pressantes ; et sans qu’il me soit possible d’être maître de moi, un frémissement universel me saisit. Je vois que je viens de faire une sottise ; et l’embarras que ce mouvement imprime sur ma physionomie, redouble aussitôt la curiosité de mon homme ; il prend un air sévère, et renouvelle ses questions, du ton de l’insolence et de l’effronterie… Ma figure se remet pourtant, elle reprend le calme que doit lui prêter celui de mon cœur, et je réponds sans me troubler, que je rapporte cet or d’Afrique ; que je l’ai eu par des échanges avec les colonies portugaises. Ici mon questionneur m’examinant de plus près encore, m’assure que les Portugais n’emploient en Afrique que de l’or du nouveau monde, et que celui que je lui présente n’en est sûrement pas. Pour le coup, la patience m’échappe : je déclare net que je suis las des interrogations, que le métal que je lui offre est bon ou mauvais, que s’il est bon, il ait à me l’échanger sans difficulté ; que s’il le croit mauvais, il en fasse à l’instant l’épreuve devant moi ; ce dernier parti fut celui qu’il prit, et l’expérience n’ayant que mieux confirmé la pureté du métal, il lui devint impossible de ne me point satisfaire ; il le fit avec un peu d’humeur, et 509 en me demandant si j’avais beaucoup de lingots à changer ainsi : non, répondis-je sèchement, voilà tout ; et faisant prendre mes sacs à mes gens, je regagnai mon hôtellerie, où je passai la journée, non sans un peu d’inquiétude sur la quantité des questions de ce directeur. Je me couchai… Mais quel épouvantable réveil ! Il n’y avait pas deux heures que j’étais endormi, lorsque ma porte, s’ouvrant avec fracas, me fait voir ma chambre remplie d’une trentaine de crispins[39] , tous familiers ou valets de l’Inquisition.[40] . Avec la permission de votre excellence, me dit un de ces illustres scélérats, vous plairait-il de vous lever, et de venir à l’instant parler au très-révérend père inquisiteur qui vous attend dans son appartement… Je voulus, pour réponse, me jeter sur mon épée ; mais on ne m’en laissa pas le tems… On ne me lia point ; c’est un des privilèges particuliers à ce tribunal, de n’employer, pour saisir leurs prisonniers, que la seule force du nombre, et jamais celle des liens ; on ne me lia donc point ; mais je fus tellement environné, tellement serré par-tout, qu’il me devint impossible de faire aucun mouvement ; il fallut obéir : nous descendîmes ; une voiture m’attendait au coin de la rue, et je fus transporté ainsi au milieu de ce tas de coquins dans le palais de l’inquisition : là, nous fûmes reçus par le secrétaire du saint-office, qui, sans dire une seule parole, me remit à l’alcaïde et à deux gardes, je fus conduit par eux dans un cachot fermé de trois portes de fer, d’une obscurité et d’une humidité d’autant plus grandes, que jamais encore le soleil n’y avait pénétré. Ce fut là qu’on me 510 déposa sans me dire un mot, et sans qu’il me fût permis, ni de parler, ni de me plaindre, ni de donner aucun ordre chez moi. Anéanti, absorbé dans les plus douloureuses réflexions, vous imaginez facilement quelle fut la nuit que je passai : hélas ! me disais-je, j’ai parcouru le monde entier ; je me suis trouvé au milieu d’un peuple d’antropophages ; il a daigné respecter et ma vie et ma liberté ; mon étoile me porte au sein des mers les plus reculées, j’y trouve une fortune immense et des amis… J’arrive en Europe… je touche à ma patrie… c’est pour n’y rencontrer que des persécuteurs ! Et comme si j’eusse pris plaisir à accroître l’horreur de mon sort, je ne me repaîssais à chaque instant que de ces fatales idées, lorsqu’au bout d’une semaine de mon séjour dans cet horrible lieu, l’alcaïde parut escorté de ses deux mêmes gardes, et m’ayant ordonné de découvrir ma tête, il me conduisit ainsi à la salle d’audience. On me fit signe de m’asseoir ; un siége étroit et dur se présentait à moi au bout d’une table, auprès de laquelle étaient deux moines, dont l’un devait m’interroger, et l’autre écrire mes réponses ; je me plaçai. En face était l’image de ce Dieu bon, de ce rédempteur de l’univers, exposé dans un lieu où l’on ne travaille qu’à perdre ceux qu’il est venu racheter. J’avais sous mes yeux un juge équitable, et des hommes méchans ; le symbole de la douceur et de la vertu à côté de celui des crimes et de la férocité ; j’étais devant un Dieu de paix et des hommes de sang, et c’était au nom du premier, que les seconds osaient me sacrifier à leur infâme cupidité. 511 On m’interrogea d’abord sur mon nom, sur ma Patrie et sur ma profession ; ayant satisfait à ces premières demandes, on exigea de moi des éclaircissemens sur les motifs de mes voyages… Je ne les cachai point ; lorsque je dis que je quittais une isle, où j’avais trouvé le plus grand des hommes pour législateur… on me demanda s’il était chrétien ? Il est bien plus, dis-je avec enthousiasme ; il est juste, il est bon, il est libéral, il est hospitalier, et n’enferme pas les infortunés que le hasard jette sur ses côtes ; cette réponse, traitée d’impie, fut aussitôt inscrite comme blasphêmatoire. L’inquisiteur me demanda si j’avais baptisé ce payen ? — Pourquoi faire, répondis-je outré ? Si le Ciel est destiné pour la vertu, il y sera plutôt placé que ceux qui, soumis à ces vains usages, n’en reçoivent que le caractère du crime et de l’atrocité. — Autre blasphême ! le moine, me montrant le crucifix, me demanda si je songeais que mon Sauveur était là ? — Oui, lui dis-je, et si quelque chose le révolte ici, croyez que c’est bien plutôt la conduite du tyran qui impose les fers, que celle de l’esclave qui les reçoit. Le Dieu que vous m’offrez a été malheureux comme moi,… et comme moi, victime de la calomnie et de la scélératesse des hommes, il doit me plaindre et vous condamner. Sur cette réponse, l’inquisiteur, palpitant de rage, dit au greffier d’écrire que j’étais athée. — Vous écrivez un mensonge, m’écriai-je ; j’affirme que je crois à un Dieu, que je le crains, que je l’adore, et que je ne hais que ceux qui abusent de son nom, pour accabler l’innocence. Le greffier arrêté par cette réponse, fixa l’inquisiteur…… Écrivez, dit celuici, qu’il invective les officiers du tribunal… Que votre 512 éminence réfléchisse, dit le greffier en espagnol, croyant que je ne l’entendais pas… Écrivez donc, que c’est un calomniateur, dit le moine toujours furieux. — Je croyais, dis-je alors à ce juge atroce, qu’il s’agissait moins de constater ce qui se passe ainsi à huis-clos, que de m’interroger sur les faits qu’on me suppose, et de me confronter aux témoins. — Il n’y a jamais de telles confrontations dans un tribunal dirigé par l’esprit de Dieu ; où règne cet esprit sacré, les formalités deviennent inutiles ; à qui est l’or que vous changeâtes hier chez le directeur des monnaies ? — À moi. — D’où vous vient-il ? — Des bontés d’un ami qui craint Dieu, qui aime les hommes, qui leur rend service, et qui ne les tourmente jamais. — Il y a donc des mines d’or dans son isle ? — Non, dis-je affirmativement, (aurais-je pu me pardonner, par une réponse contraire, d’attirer de tels ennemis au meilleur des humains.) Non, il a reçu des lingots en paiement des différens objets d’un commerce fait avec les Anglais. — Et il vous a fait un tel présent ? — Il ne s’en sert plus, il a renoncé à tout négoce étranger, cet or lui devient inutile. — Inutile ? Pour près de huit millions !… Et alors, je vis que toute ma fortune était déjà dans les mains de ces scélérats… L’inquisiteur redoubla ses questions, il y mit tout l’art qu’il put pour me faire contredire ou couper, art profond, qui n’est possédé nulle part comme par les ministres de ce tribunal de sang ; mais je ne sortis jamais du cercle de mes réponses, toujours elles furent les mêmes, et son infâme 513 talent échoua devant elles. Il voulut des détails géographiques sur Tamoé, je les embrouillai tellement, qu’il lui fut impossible de deviner dans quelle partie de la mer cette isle était située. L’interrogatoire se rompit. Je demandai mon bien, on me dit qu’il fallait d’autres éclaircissemens avant que de savoir seulement s’il m’appartenait ; que dans le cas où il deviendrait certain que je n’en imposais pas, il faudrait toujours défalquer de ces richesses les frais de la procédure ; que le roi armerait un navire pour vérifier la solidité de mes aveux ; que je devais juger de la longueur et des sommes que coûteraient ces informations, et sentir combien, d’après cela, il devenait essentiel de dire la vérité pour abréger toutes ces démarches ; je me gardai bien de tomber dans ce piège, et changeant de propos pour ne plus même donner lieu d’y revenir une seconde fois, je me plaignis de la chambre où l’on m’avait mis, et demandai si pour les fonds que l’on avait à moi, on ne pouvait pas au moins me loger plus commodément. L’alcaïde interrogé par l’inquisiteur, répondit alors qu’il n’y avait de bonnes chambres vacantes pour le moment que dans le quartier des femmes ;… qu’on lui en donne une, dit le révérend, et vous lui ferez, en l’y enfermant, les recommandations d’usage. Cet appartement, situé dans la cour des femmes, était infiniment meilleur que le mien ; c’est par un excès de faveur que l’on vous accorde cette chambre, me dit celui qui m’y conduisait, songez à vous y conduire avec toute la prudence et toute la circonspection imaginables ; la plus 514 légère indiscrétion vous ferait remettre dans un cachot, dont vous ne sortiriez jamais ; au-dessus et à côté de cette chambre, continua l’alcaïde, sont des juives et des Bohêmiennes ; le plus grand silence, si elles vous interrogent, et gardez-vous de leur parler le premier ; je promis tout ce qu’on voulut, et les portes se fermèrent. J’avais déjà passé cinq jours dans cette nouvelle position, lorsqu’un de mes geoliers m’invita à demander une autre audience, tel est l’usage de ce tribunal plein de ruse et de fausseté, quand les juges veulent interroger une seconde fois le coupable, il faut que cette audience soit comme l’effet d’une pressante sollicitation de la part de ce malheureux, qui, sans cela, gémirait des siècles, et sans qu’on le soulageât, et sans qu’on l’entendît ; je demandai donc à revoir mes juges… je l’obtins. L’inquisiteur me demanda ce que je voulais. — Mon bien et ma liberté, répondis-je. — Avez-vous réfléchi, me dit-il en éludant ma réponse, sur l’extrême importance dont il est pour vous de donner les lumières qu’on desire. — J’ai satisfait à ce qu’on exigeait de moi, satisfaites de même à ce que j’attens de vous. — Tout est enfermé maintenant dans les coffres du saint office, et rien n’en peut plus sortir qu’au retour du vaisseau d’information que sa majesté va faire partir ; pressez-vous donc de donner les éclaircissemens qu’on vous demande, votre liberté tient à leur promptitude, vos jours à leur sincérité. — Mais, dès qu’on vit que mes réponses étaient toujours les mêmes, on me dit alors avec humeur, que quand on n’avait rien à dire, il ne fallait pas 515 faire demander des audiences, que le tribunal accablé d’affaires, ne pouvait pas être journellement importuné pour de telles minuties ; que j’eusse à retourner dans ma prison, et à ne pas demander d’en sortir, si je n’étais pas décidé à plus de vérité et de soumission. Je rentrai… ce fut alors, je l’avoue, que je me sentis bien près du désespoir… Eh ! qu’ai-je donc fait, me dis-je, en quoi puis-je mériter une punition si sévère ? J’étais né honnête et sensible, et me voilà traité comme un scélérat !… Je possédais quelques vertus, et me voilà confondu avec le crime !… À quoi m’ont servi les qualités de mon cœur ?… En suis-je moins devenu la victime des hommes ?… Hélas ! quelque mérite de plus m’a attiré toute leur haine ; avec des vices et de la médiocrité, je n’aurais trouvé que du bonheur ; il ne faut qu’être bas et rampant pour être sûr de leur estime… Mais si des talens vous décorent, si la fortune vous rit, si la nature vous sert, leur orgueil humilié ne vous prépare plus que des pièges ; et la méchanceté qu’il arme, et la calomnie qu’il envenime, toujours prêtes à vous écraser, vous puniront bientôt d’être bon, et vous feront repentir de vos vertus. Puis revenant sur la première origine de mes erreurs, mon plus grand crime, ajoutai-je, est d’avoir aimé Léonore ; à cette première faiblesse tient la chaîne de toutes mes infortunes ; sans cela, je n’aurais pas quitté la France : que de maux ont suivi cette première faute ! Que dis je, hélas ! plus malheureuse que moi, que fait-elle isolée sur la terre ? En l’enlevant à sa famille, n’ai-je pas détruit son bonheur ? En l’arrachant à 516 son devoir, n’ai-je pas flétri ses beaux jours ? Ne lui ai-je pas ravi, par cette coupable imprudence, toute la félicité qu’elle avait droit d’attendre ? Ce n’est donc que sur elle que mes larmes doivent couler, ce n’est donc qu’elle que je dois plaindre ; mon malheur est mérité dès qu’il put attirer le sien… Ô Léonore, Léonore ! tes revers sont mon seul ouvrage, et les étincelles de plaisir, que mon amour fit naître en toi, ressemblaient à ces lueurs mensongères, qui, trompant le voyageur égaré, l’engloûtissent à jamais dans l’abyme !… Et toi, mon bienfaiteur, continué-je en larmes, pourquoi t’ai-je quitté ? pourquoi n’ai-je pas retrouvé Léonore dans ton isle, et pourquoi ce séjour enchanteur n’est-il pas devenu notre patrie à tous les deux ?… Tribunal odieux, nation subjuguée par l’imposture et la superstition, quels droits avez-vous sur moi ! qui vous donne ceux de me retenir et de me rendre le plus malheureux des hommes ! Huit jours se passèrent encore ainsi, lorsqu’on vint me chercher pour une troisième audience ; mais on ne m’avait pas fait solliciter celle-là : les scélérats commençaient à voir que je soupçonnais leur piège ; ils désespéraient de m’y prendre, et ne pouvant plus avoir recours qu’à l’effroi et à la calomnie, ils espéraient, en usant de ces deux moyens, obtenir de moi quelques aveux, qui, me rendant imaginairement coupable, appaisassent au moins les remords qu’ils commençaient, sans doute, à sentir, de me voler aussi impunément. Je fus reçu cette fois-ci dans ce qu’on appelle le lieu des tourmens ; c’est un souterrain effroyable, dans lequel on 517 descend par un nombre infini de marches, et tellement reculé, qu’aucun cri n’en peut être entendu… C’est là que, sans respect, ni pour la pudeur, ni pour l’humanité ; que, sans distinction d’âge, de condition ou de sexe, ces infernaux vautours viennent se repaître de barbaries et d’atrocités : c’est là que la jeune fille timide et honnête, mise nue sous les yeux de ces monstres, pincée, brûlée, tenaillée, vient éveiller dans ces cœurs pervers le sentiment de la luxure par l’aiguillon de la férocité ; et c’est pour y multiplier les victimes de leur exécrable infamie, qu’ils corrompent annuellement cinquante mille ames dans le royaume, afin d’obtenir plus de coupables. Là tous les instrumens de la torture se présentèrent à mes yeux effrayés, il n’y manquait que les bourreaux. Les mêmes moines assis dans de vastes fauteuils, m’ordonnèrent de me placer sur une escabelle de bois, posée en face d’eux. Vous voyez, me dit celui qui m’avait interrogé jusqu’alors, quels sont les moyens dont nous allons nous servir pour obtenir de vous la vérité. — Ces moyens sont inutiles, répondis-je avec courage ; ils peuvent effrayer le coupable, mais l’innocent les voit sans frémir : que vos bourreaux paraissent, je saurai à-la-fois soutenir leurs tortures, vous plaindre et me consoler. Cette fierté, hors de saison, cet entêtement à nous cacher la vérité va peut-être vous coûter bien cher, reprit l’inquisiteur ; est-il besoin de feindre lorsque nous avons tout appris : votre hôte, vos gens emprisonnés comme vous, (cette circonstance était fausse) tout ce qui vous entourait 518 enfin, vient de déposer contre vous. On a surpris vos opérations ; on vous a vu invoquer le Diable… En un mot, vous êtes chymiste et sorcier, ce que nous regardons comme synonime[41] . Par-tout ailleurs, j’avoue que le rire eût été ma seule réponse à des balourdises de cette espèce ; on n’imagine pas le mépris qu’inspire un juge quelconque, quand renonçant à la sage austérité de son ministère, il en descend par libertinage ou bêtise, pour s’occuper de détails ou déshonnêtes, ou hors de bon sens ; on ne voit plus dès-lors en lui qu’un crapuleux ou qu’un imbécile, conduit par la débauche ou l’absurdité, et qui n’est plus digne que de la rigueur des loix et de l’indignation publique. Quoi qu’il en fût, je me contins ; mais les mouvemens de pitié que m’inspiraient de pareils fourbes, éclatèrent si énergiquement sur mon visage, qu’ils se regardèrent tous deux, sans trop savoir que dire, pour appuyer leur stupide accusation. Leur adressant la parole enfin : si j’avais, dis-je, la puissance du Diable, croyez que le premier emploi que j’en ferais, serait assurément de me sortir de la main de ses satellites. — Mais s’il est certain, dit l’inquisiteur en ne prenant pas garde à ma réponse, s’il est évident que cet or est composé par vous, il ne peut l’être que par la chymie ; or, la chymie est un art diabolique que nous regardons… — On ne fait de l’or par aucuns procédés chymiques, dis-je en interrompant cet imbécile avec vivacité, ceux qui répandent ces sottises sont aussi bêtes que ceux qui les croient ; la seule matrice de l’or est la terre, et on ne l’imite 519 point : je vous ai dit d’où venaient ces lingots ; je ne les ai acquis par aucune voie qui puisse alarmer ma conscience ; vous m’arracheriez la vie, que je ne vous en dirais pas davantage. Gardez mon or, si c’est lui qui vous tente ; je vivais avant de l’avoir, je ne mourrai pas pour l’avoir perdu ; mais rendez-moi la liberté que vous m’avez ravie sans droits, et que votre seule cupidité vous force à m’enlever. — Vous reconnaissez donc, ajouta ce suborneur, que cet or est le fruit de vos œuvres ? — Je reconnais qu’il m’a été donné, qu’il m’appartient, et que vous voulez me faire mourir pour me le voler. — On ne porta jamais l’impudence plus loin, dit le moine en se levant furieux, et sonnant une petite clochette d’argent qu’il avait près de lui, nous allons voir si elle se soutiendra aux portes du tombeau. Quatre assassins masqués comme le sont les pénitens dans nos provinces du Midi, parurent alors, et s’apprêtèrent à me saisir ; ô Dieu ! m’écriai-je, pardonnez à mes bourreaux, et donnez-moi la force d’endurer les tourmens que leur stupide rage apprête à l’innocence. À ces mots, l’inquisiteur sonna une seconde fois, et l’alcaïde parut… Remettez cet homme en prison, lui dit le moine, il y finira ses jours, puisqu’il ne veut rien avouer ; qu’il entende bien que sa liberté tient à ses aveux, et qu’il les fasse maintenant quand il voudra. Je sortis, et vous laisse à penser dans quels sentimens j’étais contre d’infâmes coquins, dont il était clair que le vol et le meurtre étaient les seules intentions. 520 Mon trouble seul me soutint cette première journée ; mais je tombai le lendemain dans des réflexions sombres, dans une mélancolie, qui me firent naître le dessein de finir mon sort. Un accès de douleur effroyable qui survint peu après, en mettant mon ame dans une situation plus violente, la sortit de ces funestes projets. Oui, me dis-je dans l’excès de mon désespoir, un tribunal qui ne pardonne jamais, qui corrompt la probité des citoyens, la vertu des femmes, l’innocence des enfans ; qui, comme ces tyrans de l’ancienne Rome, ose faire un crime de la compassion et des larmes… aux yeux duquel le soupçon est un tort, la délation une preuve, la richesse un délit ;… qui, foulant aux pieds toutes les loix divines et humaines, couvre son impudence, sa luxure et sa cupidité du voile hypocrite de l’amour divin et des bonnes mœurs ; qui pardonne tous les forfaits de ceux qui le servent ; qui assure l’impunité à ses satellites ; qui, pour comble d’horreur et d’impudence, condamne et flétrit des héros[42] , immole des ministres d’État[43] , fait perdre à la nation ses plus brillans domaines[44] , dépeuple le gouvernement : un tel tribunal, dis-je, est la preuve la plus authentique de la faiblesse de l’État qui le souffre, le signe le plus certain du danger de la religion qui le protège, et l’avertissement le plus sûr de la vengeance de Dieu[45] . Malheur aux rois, ou qui le toléreront dans leurs États, ou qui, même en le rejettant, consentiront à souiller les tribunaux de la nation des atroces maximes de cette 521 assemblée de brigands ; le citoyen barbare, inepte et frénétique, qui abuserait de sa place pour introduire de telles opinions, serait l’instrument infernal qu’emploierait la colère céleste pour ébranler la puissance de cet empire, et si ce scélérat, moins imaginaire qu’on ne le croira peut-être, parvenait à force de bassesses à s’élever un instant audessus de l’état vil où la nature le réduit, le ciel ne l’aurait permis que pour lui préparer la honte d’avoir à tomber de plus haut[46] . Ce fiel lancé, de nouvelles idées m’occupèrent : mes 25,000 liv. en or placées dans ma ceinture, me restaient intactes ; comme cette ceinture était extrêmement serrée sur mes reins, j’étais assez heureux pour qu’elle eût échappé à ceux qui m’avaient fouillé en entrant ; cette circonstance heureuse me fit voir que je n’étais pas tout-à-fait abandonné de la fortune, et qu’elle me tendait encore la main pour m’affranchir de mon malheureux sort… L’espoir se ranima ; si peu de chose le soutient dans le cœur navré du misérable ! Je ne vis plus les murs de ma prison comme les parois de mon sépulchre ; l’œil qui me les fit mesurer de nouveau, n’était plus dirigé que par l’idée de les franchir ; je les examinai avec exactitude… j’en sondai l’épaisseur… j’observai la fenêtre ; moins élevée qu’elles ne le sont dans les autres chambres, je crus qu’avec un peu de patience et du travail, il me deviendrait peut-être possible d’échapper par-là : sa clôture, ou plutôt ses grillages étaient doubles et très-épais, je ne m’en effrayai point ; je regardai où donnait cette fenêtre ; il me parut que c’était dans une petite cour 522 isolée, n’ayant plus qu’un mur de vingt pieds devant elle, qui la séparaît de la rue ; je résolus de me mettre à l’ouvrage dès l’instant même ; le fer d’un briquet, meuble d’usage dans ces sortes d’endroits, me parut devoir servir au mieux mes desseins ; à force de l’ébrêcher contre une pierre, j’en fis une sorte de lime, et dès le même soir, j’avais déjà mordu un de mes barreaux de plus de trois lignes de profondeur… Courage, me dis-je… Ô Léonore ! j’embrasserai encore tes genoux… Non, ce n’est point ici que la mort est préparée pour moi, elle ne peut me frapper qu’à tes pieds… Travaillons… Afin que mes geoliers ne se doutassent de rien, j’affectai devant eux la plus profonde douleur ; je portai la ruse au point de refuser même les alimens qui m’étaient présentés, et les contraignant ainsi à un peu de pitié, j’éloignai tout soupçon de leur esprit. Cependant leurs consolations furent médiocres : l’art de répandre du baume sur les plaies d’une ame désolée, n’est jamais connu d’êtres assez vils, pour accepter l’emploi déshonorant de fermer des portes de prison. Quoi qu’il en soit, je les trompai, et c’était tout ce que je desirais ; leur aveuglement m’était plus utile que leurs larmes, et j’avais bien plus envie de fasciner leurs yeux, que d’attendrir leurs cœurs. Mon ouvrage se perfectionnait ; déjà ma tête passait entièrement par les ouvertures que j’avais pratiquées ; j’avais soin de remettre les choses en ordre le soir, pour qu’on ne s’aperçût de rien ; tout répondait enfin au gré de mes desirs, lorsqu’un jour, vers les trois heures après-midi, 523 j’entendis frapper au-dessus de ma tête en un endroit de la voûte qui me parut plus faible que le comble, et qui l’était suffisamment pour laisser pénétrer la voix. J’écoutai : on refrappa. — Pouvez-vous m’entendre ? me dit une voix de femme en mauvais français. — Au mieux, répondis-je ; que desirez-vous d’un malheureux compagnon d’infortune ? — Le plaindre et me consoler avec lui, me répondit-on ; je suis prisonnière et innocente comme vous : depuis 8 jours je vous écoute, et crois deviner vos projets. — Je n’en ai aucun, répondis-je, craignant que ce ne fût ici quelque piège, et connaissant cette ruse basse et vile qui place à côté d’un malheureux un espion deguisé sous la même chaîne, dont le but est d’entrouvrir le cœur de son infortuné camarade, afin d’en arracher un secret qu’il trahit dans le même instant ; artifice exécrable, prouvant bien plutôt l’affreux desir de trouver des criminels, que l’envie honnête et légitime de ne supposer que l’innocence[47] . Vous me trompez, reprit la compagne de mon sort, je démêle au mieux vos soupçons ; ils sont déplacés vis-à-vis de moi : si nous pouvions nous voir, je vous convaincrais de ma franchise : voulez-vous m’aider, continua-t-on, perçons chacun de notre côté à cet endroit où je vous parle, nous nous entendrons mieux, nous nous verrons, et j’ose croire qu’après un peu plus d’entretien, nous nous convaincrons qu’il n’est rien à craindre à nous confier l’un à l’autre. Ici ma position devenait très-embarrassante : j’étais découvert, cela était évident, et dans une telle circonstance peut-être il y avait moins de danger à accorder à cette 524 femme ce qu’elle desirait, qu’à l’irriter par des refus. Si elle était fausse, elle me trahissait assurément ; si elle ne l’était pas, mon impolitesse la déterminait à le devenir. J’acceptai donc sans balancer ; mais comme nous approchions de l’heure où les geoliers faisaient leur ronde, je conseillai à ma voisine de remettre le travail au lendemain… elle y consentit. — Ah ! dit-elle encore en me souhaitant le bonsoir, que d’obligations nous allons vous avoir. — Que veut dire ce nous, répartis-je au plus vite, n’êtes-vous donc pas seule ? — Je suis seule, me répondit-on ; mais j’ai près de moi une compagne, avec laquelle je cause très à l’aise par une ouverture que nous avons faite, et qui va lui faciliter le moyen de se rendre dans ma chambre, pour passer ensuite toutes les deux dans la vôtre, quand le travail, que nous allons entreprendre vous et moi, sera fait ; ce service que j’implore, j’en conviens, c’est bien plutôt pour cette infortunée, que pour moi : si vous la connaissiez, elle vous intéresserait assurément ; elle est jeune, innocente et belle ; elle est de votre patrie ; il est impossible de la voir sans l’aimer. Ah ! si la pitié ne vous parle pas en ma faveur, qu’elle se fasse entendre au moins pour elle !… — Quoi ! celle dont vous me parlez est française, répliquai-je avec empressement et par quel hasard ?… Mais nous n’eûmes pas le tems d’en dire davantage, et le bruit que nous entendîmes nous força de cesser notre entretien. Dès que j’eus soupé, je m’enfonçai dans les plus sérieuses réflexions sur le parti à prendre dans cette circonstance. Ma délicatesse était flattée, sans doute, 525 d’arracher au joug des scélérats qui nous retenaient, deux infortunées comme moi ; mais, d’un autre côté, que de risque à me charger d’elles, et comment entreprendre, avec deux femmes, une opération si dangereuse, et dont le succès était incertain : si elle manquait, je redoublais leurs chaînes, et me précipitais avec elles dans de plus grands malheurs, peut-être, que ceux qui nous attendaient. Seul, tout me semblait possible ; tout me paraissait échouer avec elles… Je ne balançai donc plus ; je fermai mon cœur à toute considération, et me déterminai à partir sur-le-champ, afin de ne plus même entendre les regrets intérieurs que j’éprouvais à refuser aussi cruellement mes services à ces deux malheureuses compagnes de mon sort. J’attendis minuit : visitant alors mes ouvertures, et les trouvant suffisamment élargies pour y passer le corps, je liai un de mes draps aux barreaux qui n’étaient point endommagés, et me laissai par leur moyen glisser dans la cour… nouvel embarras dès que j’y fus ; je tombais dans une espèce de gouffre dont l’obscurité était d’autant plus affreuse, que l’enceinte en était étroite et haute ; j’avais vingt pieds de mur à franchir, sans qu’aucun moyen s’offrît à moi pour m’en faciliter l’entreprise ; alors, je me repentis vivement de ce que je venais de faire ; la mort, sous mille formes, s’offrit à moi pour punition de mon imprudence ; un regret amer de tromper aussi durement l’espoir des deux femmes que j’abandonnais, vint achever de déchirer mon cœur, et j’étais prêt à remonter, lorsqu’en tâtonnant dans cette cour, une échelle vint s’offrir à moi. Ô ciel ! me dis-je, 526 je suis sauvé, n’en doutons pas, la Providence me sert mieux que moi-même, elle veut absolument m’arracher de ces lieux ; suivons sa voix, et reprenons courage : je saisis cette échelle précieuse, je l’appliquai au mur ; mais il s’en fallait bien qu’elle en atteignît le haut, à peine arrivait-elle à la moitié ; quelle nouvelle détresse !… Mon heureuse étoile ne m’abandonna pourtant point encore ; à force d’examiner, je découvre un petit toit dans cette cour, dont l’élévation est semblable à celle de mon échelle ; je l’y applique, je monte ; une fois sur ce parapet, je rapporte l’échelle à moi, et la repose contre le mur, me voilà sur la crête ; mais en étais-je plus avancé : il fallait descendre d’aussi haut que je m’étais élevé, et nul moyen de ce côté ne se présentait pour y réussir ; le mur étant assez large pour me permettre de marcher dessus, j’en fis le tour, observant avec le plus grand soin tout ce qui pouvait l’environner, et me permettre d’en descendre avec un peu plus de facilité ; enfin, j’aperçois au coin d’une petite rue aboutissant à ce mur, un tas de fumier appuyé contre lui à la hauteur de près d’une toise ; je me précipite sans réfléchir davantage, je m’élance dans la rue, et assez heureux pour ne m’être fait aucun mal dans toutes ces diverses opérations, me voilà, comme vous l’imaginez bien, à faire de mes jambes le plus prompt et le meilleur usage possible. Un fuyard de l’inquisition ne trouve de ressources nulle part en Espagne : le royaume est rempli des satellites de ce tribunal, toujours prêts à vous ressaisir en quelques lieux que vous puissiez être. Rien de plus vigilans que les soins 527 de la Sainte-Hermandad ; c’est une chaîne de fripons qui se donnent la main d’un bout de l’Espagne à l’autre, et qui n’épargnent, ni frais, ni tromperies, ni soins, ou pour arrêter celui que le tribunal poursuit, ou pour lui rendre celui qui s’en échappe ; je le savais, et je sentais parfaitement, d’après cela, que le seul parti qui me restait à prendre, était de m’éloigner à l’instant d’Espagne, et de gagner si je pouvais, sans aucun repos, les frontières de France. Je me mis donc à fuir… À fuir ! qui, grand Dieu ! quel était donc l’objet dont je venais de tromper la confiance !… quelle était cette fille charmante pour laquelle une tendre amie venait d’intéresser ma pitié !… qui trahissais-je, qui fuyais-je en un mot !… Léonore, ma chère Léonore : c’était elle que la fortune venait de mettre une troisième fois dans mes mains ; elle dont je refusais de briser les fers, et que je laissais au pouvoir d’un monstre bien plus dangereux, encore que les Vénitiens et que les antropophages ; elle, enfin, dont je m’éloignais tant que mes forces pouvaient me le permettre. Oh ! pour le coup, dit madame de Blamont, c’est être aussi par trop malheureux, et je crois qu’après ceci on ne doit plus croire aux pressentimens de l’amour. Ô Madame ! continua-t-elle en embrassant Léonore, combien tout ceci redouble l’envie que nous avons tous d’apprendre vos aventures, et de quel intérêt elles doivent être ! Au moins, laissons finir celles de Mr. de Sainville, dit le comte de Beaulé ; c’est une terrible chose que d’avoir affaire à des femmes : on s’imagine que la curiosité est leur 528 démengeaison la plus cuisante… vous le voyez, Mrs, on se trompe, c’est l’envie de parler. — Mais qui nous retarde à présent, dit Aline avec gentillesse en s’adressant au comte… il me semble que ce n’est que vous seul. — Soit, reprit Mr. de Beaulé ; mais si vous interrompez encore une fois, ou l’une ou l’autre, j’emmène Sainville et Léonore à Paris, et vous prive de savoir le reste de leur histoire. — Allons, allons, dit Madame de Senneval, il faut écouter et se taire : notre général le ferait comme il le dit ; continuez, Mr. de Sainville, continuez, je vous en supplie, car j’ai bien envie de savoir comment vous vous réunirez à ce cher objet de tous vos soins. Hélas ! Madame, reprit Sainville, il me reste peu de choses intéressantes à vous dire entre cette dernière circonstance de mon histoire et notre heureuse réunion ; et l’impatience que je lis en vous d’écouter à présent plutôt Léonore que moi, va me faire abréger les détails. Je marchai avec la plus grande vîtesse ; j’évitais les villes et les bourgs ; je couchais en rase campagne : si je rencontrais quelqu’un, je me faisais passer pour déserteur français, et six jours de marche excessive me rendirent enfin au-delà des monts : j’arrivai à Pau dans un état qui vous eût attendri ; j’y trouvai au moins de la tranquillité, et il me restait assez d’argent pour m’y mettre à mon aise. Mais le calme décida la maladie que tant d’agitations faisaient germer dans mon sang ; à peine fus-je dans une maison bourgeoise, que j’avais louée pour quelque tems à dessein de m’y refaire, qu’une fièvre ardente se déclara, et 529 me mit en huit jours aux portes du tombeau. J’étais pour mon bonheur chez d’honnêtes gens ; ils eurent pour moi des soins que je n’oublierai jamais ; mais ma convalescence ayant duré quatre mois, je ne pensai plus à me rendre dans ma patrie. Vers la fin de l’Été, j’achetai une voiture, je pris des domestiques, et je fus en poste à Bayonne ; ne me trouvant pas encore assez bien pour soutenir cette fatigante manière de voyager, j’y renonçai, et vins à petites journées à Bordeaux, où je résolus de me rafraîchir une quinzaine de jours ; j’y étais aussi tranquille que l’état de mon cœur pouvait me le permettre, lorsqu’un soir, ne cherchant qu’à me distraire ou à me dissiper, je fus à la comédie, attiré par le Père de Famille, que j’ai toujours aimé, et plus encore par l’annonce d’une jeune débutante aux rôles de Sophie dans la première pièce, et de Julie dans la Pupille, qui devait suivre : c’était, assurait-on, une fille pleine de graces, de talens, et qui venait de faire les délices de Bayonne, où elle avait passé pour se rendre à Bordeaux, lieu de son engagement. Il était d’usage alors qu’un peu avant la pièce, les jeunes gens se rendissent sur le théâtre pour y causer avec les actrices, j’y fus dans le dessein d’examiner d’un peu plus près si cette jeune personne, dont la figure s’exaltait autant, méritait les éloges qu’on lui prodiguait ; ayant rencontré là par hasard un nommé Sainclair, que j’avais vu autrefois tenant le premier emploi à Metz et qui le remplissant de même à Bordeaux, allait représenter le tendre et fougueux Saint-Albin, je le priai de me montrer la déesse qu’il allait adorer. — Elle s’habille, me dit-il, elle va descendre à l’instant ; je vous la ferai voir dès qu’elle 530 paraîtra ; c’est la première fois que je joue avec elle ; je ne l’ai vue qu’un moment ce matin… elle n’est ici que d’hier… nous avons répété les situations ; elle est en vérité du dernier intérêt. Une jolie taille, un son de voix flatteur, et je lui crois de l’ame. — Eh vous n’en êtes pas amoureux, dis-je en plaisantant ? — Oh bon ! me répondit Sainclair, ne savez-vous donc pas que nous sommes comme les confesseurs, nous autres, nous ne chassons jamais sur nos terres ; cela nuit au talent ; l’illusion est au diable quand on a couché avec une femme, et pour l’adorer sur la scène, ne faut-il pas que cette illusion soit entière. Cette fille est d’ailleurs aussi sage que belle… En vérité, tous nos camarades le disent… Mais tenez, parbleu, la voilà, vos yeux vont vous servir infiniment mieux que mes tableaux… Hein ! comment la trouvez-vous ?… Ciel ! étais-je en état de répondre !… Mes membres frémissent… une angoisse cruelle enchaîne à l’instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette situation, je vole aux genoux de cette fille chérie… Ô LÉONORE ! m’écriai-je, et je tombe à ses pieds sans connaissance. Je ne sais ce que je devins, ce qu’on fit, ce qui se passa ; mais je ne reviens à moi que dans les foyers ; et quand mes yeux se rouvrirent, je me retrouvai soigné par Sainclair, plusieurs femmes de la comédie et Léonore à genoux devant moi, une main appuyée sur mon cœur, m’appelant et fondant en larmes… Nos embrassemens… notre délire… nos questions coupées, reprises cent et cent fois et jamais répondues ; l’excès de notre tendresse mutuelle, et du 531 bonheur que nous sentions à nous retrouver enfin après tant de traverses, arrachaient des larmes à tout ce qui nous entourait. On avait annoncé la débutante évanouie ; l’impossibilité de donner le Père de Famille, et toute la troupe s’était renfermée avec nous dans les foyers. Léonore avait déclaré qui j’étais ; elle avait dit par quels nœuds nous étions liés l’un à l’autre, et l’impossibilité où elle se trouvait de jouer dorénavant la comédie. Je m’offris de payer les frais… les comédiens ne voulurent jamais l’accepter. Peu de gens savent combien on trouve de procédés et de délicatesse dans les personnes de ce talent. Eh ! comment ne seraient pas honnêtes et sensibles, ceux qui doivent être ainsi, par état, la moitié de leur vie ! On rend mal ce qu’on ne sent point, et n’eût-on pas même un certain penchant à la vertu, l’habitude des sentimens qu’on emprunte, accoutume insensiblement l’ame à ne se plus mouvoir que par eux[48] . On revint annoncer l’indisposition totale de la débutante et prendre en même-tems les ordres du public. Il exigea les Trois Fermiers, et tout fut calme ; je ne voulus quitter la salle qu’après cette décision… Partons maintenant, dis-je à Léonore, allons nous livrer en paix au doux charme de nous être réunis. Ô ma chère ame, allons célébrer le plus heureux jour de notre vie. — Un moment, je ne le puis sans témoigner ma reconnaissance aux deux personnes que vous voyez, dit cette fille adorable, en me montrant un homme et une femme de la troupe, dont nous avions également reçu des soins dans cette circonstance ; leurs bontés me les rendent aussi chers que mes propres parens, ils m’en ont 532 tenu lieu… Elle fut les embrasser, elle en reçut les plus tendres caresses ; je me joignis à elle pour donner à ces deux honnêtes personnes les marques de l’effusion de mon cœur, et tous nos adieux faits, nous quittâmes Bordeaux dès le même soir, pour aller coucher à Libourne, où nous nous établîmes pour quelques jours… Après avoir témoigné à cette chère épouse l’ivresse où j’étais de la retrouver après avoir passé vingt-quatre heures à ne nous occuper que de notre amour et du bonheur dont nous jouissions de pouvoir nous en donner mille preuves, je la suppliai de me faire part des événemens de sa vie, depuis l’instant fatal qui nous avait séparés. Mais ces aventures, Mesdames, dit Sainville en finissant les siennes, auront je crois plus d’agrémens racontées par elle, que par moi ; permettez-vous que nous lui en laissions le soin ? — Assurément, dit Madame de Blamont au nom de toute la société, nous serons ravis de l’entendre, et… Juste ciel ! qui m’empêche moi-même de poursuivre ; quel bruit affreux vient ébranler soudain jusqu’aux fondemens de la maison ; ô Valcour ! les cieux seront-ils toujours conjurés contre nous ?… On enfonce les portes, les fenêtres se hérissent de bayonnettes… les femmes s’évanouissent… Adieu, adieu, trop malheureux ami… Ah !… N’aurais-je donc jamais que des malheurs à t’apprendre ! FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE. 533 1. ↑ N’oublions jamais que cet ouvrage est fait un an avant la révolution française. 2. ↑ Le plus gourmand et le plus débauché des Romains ; intempérant dans tout, il avait long-tems entretenu Séjan comme une maîtresse ; il avait dépensé la valeur de plus de quinze millions à ses seules débauches de lit et de table ; on lui annonça enfin qu’il était ruiné ; il fit ses comptes, et ne se trouvant plus que cent mille livres de rentes, il s’empoisonna de désespoir. 3. ↑ Un grand empire et une grande population (dit M. Raynal, tome 6) peuvent être deux grands maux ; peu d’hommes, mais heureux ; peu d’espace, mais bien gouverné. 4. ↑ On s’est battu en Bohême pendant vingt ans, et il en a coûté la vie à plus de deux millions d’hommes, pour décider s’il fallait communier sous les deux espèces, ou simplement sous une. Les animaux qui se battent pour leurs femelles ont une excuse au moins dans la nature ; mais quelle peut être celle des hommes qui s’égorgent pour un peu de farine et quelques gouttes de vin ? 5. ↑ « Les Parlemens dans un Royaume, dit Linguet, c’est-à-dire ce corps intermédiaire entre le sujet et l’autorité, ne sert qu’à étouffer les plaintes de l’un, et enchaîner la puissance de l’autre. » Ce seul exposé ne suffit-il pas à faire voir que le gouvernement républicain aurait infiniment moins d’inconvéniens que le nôtre. 6. ↑ Les gens de robe n’etaient point connus sous la première race, les juges établis pour faire justice, la rendaient en guerriers armés de haches et d’épées ; cette décoration était noble, au moins elle n’inspirait pas le rire ou le mépris que produit nécessairement l’indécente mascarade de nos senateurs. 7. ↑ Cela s’appellait à Troyes, les grands jours ; à Rouen, l’echiquier. 8. ↑ C’est à cette première institution que remonte l’usage de les appeller nosseigneurs, usage qui devoit être rigoureusement aboli sitôt que la cause qui le fit naître, ne subsistait plus. 9. ↑ Il faut se flatter que le bon roi Zamé n’enveloppe pas dans cette sanglante satire le vénérable ministre des autels, obligé d’aller en chemisette et en chasuble invoquer la bénédiction du ciel sur un peuple qui rougirait de s’habiller comme ce prêtre. 10. ↑ Voyez l’histoire des conjurations, article du connétable de Montmorenci. 11. ↑ Interrogés par le chancelier, sur ce comble d’insolence, les députés de Thou et le procureur général Bourdin, dirent pour toute réponse, qu’il n’était pas d’usage que la Cour rendît compte de ces arrêts, et au lieu de 534 punir sévèrement des rodomontades de cette espèce, (ô preuve certaine de la faiblesse du gouvernement) Charles IX se contenta de leur défendre d’opposer aucune sorte de modification à l’enregistrement de ses édits, d’exécuter ses ordres sans les interprêter, et de faire des remontrances tant qu’il voudraient. Il est des choses si viles que la meilleure manière de les mépriser est de les permettre. 12. ↑ Voyez la liste de leurs arrêts de mort, calculez, et vous verrez que les fléaux de la nature ravage moins d’individus. 13. ↑ Voyez les arrêts des Calas, des Sirven des Salmon, des la Barre. &c. 14. ↑ Voyez la journée des barricades. 15. ↑ Voyez les suites de la bataille de Pavie &c. 16. ↑ On compte en France 23 millions d’habitans ; il s’y recueuille 50 millions de septiers de bleds, c’est-à-dire environ par an de quoi nourrir 13 mois, tous les habitans et c’est avec cette richesse, que la nation, sans fléaux de la nature, est quelque fois à la veille de mourir de faim ! 17. ↑ Conviens, lecteur, qu’il fallait les graces d’état d’un homme embastillé, pour faire en 1788 une telle prédiction. 18. ↑ Cette vérité est d’autant plus grande, qu’il est assurément peu de plus mauvaises écoles que celles des garnisons, peu ; où un jeune homme corrompe plutôt et son ton et ses mœurs. 19. ↑ Un philosophe français qui voyage trouve, il en faut convenir, dans les individus de sa Nation qu’il rencontre, des sujets d’étude pour le moins aussi intéressans que ceux que lui offrent les étrangers chez lesquels il est. On ne rend point l’excès de la fatuité, de l’impertinence avec lequel nos élégans voyagent ; ce ton de dénigrement avec lequel ils parlent de tout ce qu’ils ne conçoivent pas, ou de tout ce qu’ils ne trouvent pas chez eux ; cet air insultant et plein de mépris, dont ils considèrent tout ce qui n’a pas leur sotte légèreté, le ridicule, en un mot, dont ils se couvrent universellement, est sans contredit un des plus certains motifs de l’antipathie qu’ont pour nous les autres peuples ; il en devrait résulter, ce me semble, une attention plus particulière aux ministres, à n’accorder l’agrément de voyager qu’à des gens faits pour ne pas achever de dégrader la Nation dans l’esprit de l’Europe, pour ne pas étendre et porter au-delà des frontières les vices qui nous sont si familiers. – Une voiture arrivant un peu tard dans une auberge d’Italie, on balança à ouvrir les portes, l’hôte se montre à une fenêtre et demande au voyageur quelle est sa Nation ? – Français, répondent insolemment quelques domestiques. – Allez plus loin, dit l’hôte, je n’ai point de place. – Mes gens se trompent, reprend le maître adroitement, ce sont des valets de louage qui ne sont à moi que d’hier ; je suis Anglais, Monsieur l’hôte, ouvrez-moi, et dans 535 l’instant tout accourt, tout reçoit le voyageur avec empressement. N’est-il donc pas affreux que le discrédit de la Nation soit maintenant tel, qu’il faille la déguiser, la renier pour s’introduire chez l’étranger, non pas seulement dans le monde, mais même dans un cabaret : eh pourquoi donc ne pas se faire aimer, quand il n’en coûterait pour y réussir, que d’abjurer des torts qui nous déshonorent même chez nous au yeux du sage qui nous examine de sang-froid. 20. ↑ Ne dit-on pas pour excuse de la tolérance de ces maisons, que c’est pour empêcher de plus grands maux, et que l’homme intempérant, au lieu de séduire la femme de son voisin, va se satisfaire dans ces cloaques infects ? N’est-ce pas une chose extrêmement singulière, qu’un Gouvernement ne soit pas honteux de rester quinze cents ans dans une erreur aussi lourde, que celle d’imaginer qu’il vaut mieux tolérer le débordement le plus infâme, que de changer les loix ? Mais, qui compose les victimes de ces lieux horribles, les sujets qu’on y trouve ne sont-ils pas des femmes ou des filles primitivement séduites par l’avarice ou l’intempérance ? Ainsi, l’État permet donc qu’une partie des femmes ou des filles de sa Nation se corrompe pour conserver l’autre ; il faut l’avouer, voilà un grand profit, un calcul singulièrement sage ! Lecteur philosophe et calme, avoue-le, Zamé ne raisonne-t-il pas beaucoup mieux quand il ne veut rien perdre, quand par la belle disposition de ses loix, aucune portion ne se trouve sacrifiée à l’autre, et que toutes se conservent également pures ? 21. ↑ Excepté cependant pour le meurtre, plus sévèrement puni, et dont Zamé parlera plus bas. 22. ↑ Heureux Français, vous l’avez senti en pulvérisant ces monumens d’horreur, ces bastilles infâmes d’où la philosophie dans les fers vous criait ceci, avant que de se douter de l’énergie qui vous ferait briser les chaînes par lesquelles sa voix était étouffée. 23. ↑ On ne peut présumer de qui l’auteur veut parler ici, mais il ne faut chercher que dans les annales du commencement de ce siècle. 24. ↑ Ces lettres s’écrivaient alors, leurs dates le prouvent, et voici ce qui fait que Zamé se trompe sur les Anglais. 25. ↑ On attendait quelque chose d’humain sur cette partie de notre première législature, et elle ne nous a offert que des hommes de sang, se disputant seulement sur la manière d’égorger leurs semblables. Plus féroces que des cannibales, un d’eux a osé offrir une machine infernale pour trancher des têtes et plus vite et plus cruellement. Voilà les hommes que la nation a payé, qu’elle a admiré, et qu’elle a cru. 26. ↑ Il est vrai que pour éviter l’incertitude, cette foule de scélérats absurdes qui se sont mêlés d’interprêter ce qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes, 536 ont décidé que dans les délits les moins probables, les plus légères conjectures suffisent ; et, continuent ces bourreaux de légistes, il est permis alors aux juges d’outre-passer la loi, c’est-à-dire que moins une chose est probable, et plus il faut la croire. Peut-on ne pas voir dans des décisions de cette atrocité, que ces misérables poliçons dont on devrait brûler les inepties, n’ont eu en vue que de soulager le juge aux dépends de la vie des hommes : et on suit encore ces infernales maximes dans ce siècle de philosophie, et tous les jours le sang coule en vertu de ce précepte dangereux ! 27. ↑ « Pourquoi voit-on le peuple si souvent impatient du joug des loix ? c’est que la rigueur est toute du côté des loix qui le gêne, la molesse et la négligence du côté des loix qui le favorisent et qui devraient le protéger. » Bélisaire. 28. ↑ C’est une chose vraiment singulière que l’extravagante manie qui a fait louer par plusieurs écrivains, depuis quelque tems, ce roi cruel et imbécile, dont toutes les démarches sont fausses, ridicules ou barbares ; qu’on lise avec attention l’histoire de son règne, et l’on verra si ce n’est pas avec justice que l’on peut affirmer que la France eut peu de souverains plus faits pour le mépris et l’indignation, quels que soient les efforts du marguillier Darnaud, pour faire révérer à ses compatriotes un fou, un fanatique qui, non content de faire des loix absurdes et intolérantes, abandonne le soin de diriger ses états pour aller conquérir sur les Turcs, au prix du sang de ses sujets, un tombeau qu’il faudrait se presser de faire abattre s’il était malheureusement dans notre pays. 29. ↑ Il serait à souhaiter, dit quelque part un homme de génie, que les loix eussent plus de simplicité, qu’elles pussent parler au cœur que, liées davantage à la morale, elles eussent de la douceur et de l’onction ; que leur objet, en un mot, fût de nous rendre meilleurs, sans employer la crainte, et par le seul charme attaché à l’amour de l’ordre et du bien public : tel est l’esprit dans lequel il faudrait que toutes les loix fussent composées, et alors, ce ne serait plus un despote, un juge sévère qui ordonnerait, ce serait un père tendre qui représenterait ; et combien les loix envisagées sous cet aspect auraient-elles moins à punir ! Le précepte aurait tout l’intérêt du sentiment. Croirait-on que le même homme qui parle ainsi, soit le panégyriste de Saint-Louis, c’est-à-dire du Dracon de la France, de celui qui a rempli le code du royaume d’un fatras d’inepties et de cruautés. 30. ↑ De toutes les injustices des suppôts de Thémis, celle-là est une des plus criantes sans doute : « Un tribunal qui commet des injustices, disait le feu roi de Prusse dans sa sentence portée contre les juges prévaricateurs du meunier Arnold, est plus dangereux qu’une bande de voleurs ; l’on peut 537 se mettre en défense contre ceux-ci ; mais personne ne saurait se garantir de coquins qui emploient le manteau de la justice pour lâcher la bride à leurs mauvaises passions ; ils sont plus méchans que les brigands les plus infâmes qui soient au monde, et méritent une double punition. » 31. ↑ Les loix des Francs et des Germains taxent le meurtre à raison de la victime : on tuait un serf pour 30 liv. tournois, un évêque pour 400 ; l’individu qui coûtait le moins était une fille publique, tant à cause de l’abjection, que de l’inutilité de son état. 32. ↑ Zamé pèche ici contre l’ordre du tems ; nous sommes nécessairement obligés d’en prévenir nos lecteurs ; il ne peut parler que des événemens du commencement de ce siècle, et ceci est (c’est-à-dire la retraite de l’homme) de 1778 à 1780. Peut-être exigerait-on de nous de le nommer ; mais qui ne nous devine ? Et dès qu’on parle d’un scélérat, qui ne voit aussi-tôt qu’il ne peut s’agir que de Sartine ? C’est à lui qu’est bien sûrement arrivée l’exécrable histoire que nous raconte ici Zamé. (Note ajoutée.) 33. ↑ Français, pénétrez-vous de cette grande vérité ; sentez donc que votre culte catholique plein de ridicules et d’absurdités, que ce culte atroce, dont vos ennemis profitent avec tant d’art contre vous, ne peut être celui d’un peuple libre ; non, jamais les adorateurs d’un esclave crucifié n’atteindront aux vertus de Brutus. (Note de l’Éditeur.) 34. ↑ Ô vous qui punissez, (dit un homme d’esprit), prenez garde de ne pas réduire l’amour-propre au désespoir en l’humiliant, car autrement vous briserez le grand ressort des vertus, au lieu de le tendre. 35. ↑ Une raison purement physique devint sans doute la cause de cette loi singulière. On croyait les célibataires impuissans, et l’on tâchait de leur faire retrouver, par cette cérémonie, les forces dont ils paraissaient manquer ; mais la chose était mal vue : l’impuissance, qui souvent même ne se restaure point par ce moyen violent, n’est pas toujours la raison majeure du célibat. Si des goûts ou des habitudes différentes éloignent invinciblement un individu quelconque des chaînes du mariage, les moyens de restauration agiront au profit des caprices irréguliers de cet individu, sans le rapprocher davantage de ce qui lui répugne ; donc le remède était mal trouvé. Mais cette citation, tirée de l’histoire des mœurs antiques, qu’on pourrait étayer de beaucoup d’autres, s’il s’agissait d’une dissertation, sert à nous prouver que de tous tems l’homme eut recours à ces véhicules puissans pour rétablir sa vigueur endormie, et que ce que beaucoup de sots blâment ou persifflent, était article de religion chez des peuples qui valaient bien autant que ces sots. On n’ignore plus aujourd’hui que l’ame tirée de la langueur, agitée, dit Saint-Lambert, 538 mise en mouvement par des douleurs factices ou réelles, est plus sensible de toutes les manières de l’être, et jouit mieux du plaisir des sensations agréables. — Le célèbre Cardan nous dit, dans l’histoire de sa vie, que si la nature ne lui faisait pas sentir quelques douleurs, il s’en procurerait à lui-même, en se mordant les lèvres, en se tiraillant les doigts jusqu’à ce qu’il en pleurât. 36. ↑ On demandait à M. Bertin pourquoi tant de mauvais sujets lui étaient nécessaires à la police de Paris. Trouvez-moi, répondit-il, un honnêtehomme qui veuille faire ce métier-là. — Soit, mais un honnête homme prend la liberté de répliquer à cela : 1°. S’il est bien nécessaire de corrompre une moitié des citoyens pour policer l’autre ? 2°. S’il est bien démontré que ce ne soit qu’en faisant le mal qu’on puisse réussir au bien ? 3°. Ce que gagne l’État et la vertu à multiplier le nombre des coquins, pour un total très-inférieur de conversions ? 4°. S’il n’y a pas à craindre que cette partie gangrénée ne corrompe l’autre, au lieu de la redresser ? 5°. Si les moyens que prennent ces gens infâmes en tendant des embuches à l’innocence, la confondant avec le crime pour la démêler ; si ces moyens, dis-je, ne sont pas d’autant plus dangereux, que cette innocence alors ne se trouve plus corrompue que par ces gens-là, et que tous les crimes où elle peut tomber après, instruite à cette école, ne sont plus l’ouvrage que de ces suborneurs ; est-il donc permis de corrompre, de suborner pour corriger et pour punir ? 6°. Enfin, s’il n’y a pas, de la part de ceux qui régissent cette partie, un intérêt puissant à vouloir persuader au roi et à la nation, qu’il est essentiel qu’un million se dépense à soudoyer cent mille fripons qui ne méritent que la corde et les galères. Jusqu’à ce que ces questions soient résolues, il sera permis de former des doutes sur l’excellence de l’ancienne police française. 37. ↑ L’instant de calme, où se trouve maintenant le lecteur, nous permet de lui communiquer des réflexions par lesquelles nous n’avons pas voulu l’interrompre. On a objecté que le peuple, qui vient d’être peint, n’avait qu’un bonheur illusoire ; que foncièrement il était esclave, puisqu’il ne possédait rien en propre. Cette objection nous a parue fausse ; il vaudrait alors autant dire que le père de famille, propriétaire d’un bien substitué, est esclave, parce qu’il n’est qu’usufruitier de son bien, et que le fonds appartient à ses enfans. On appelle esclave celui qui dépend d’un maître qui a tout, et qui ne fournit à cet homme servile que ce qu’il faut à peine pour sa subsistance ; mais ici il n’y a point d’autre maître que l’État, le chef en dépend comme les autres ; c’est à l’État que sont tous les biens, 539 ce n’est pas au chef. — Mais le citoyen, continue-t-on, ne peut ni vendre, ni engager. Eh ! qu’a-t-il besoin de l’un ou de l’autre ? C’est pour vivre ou pour changer, qu’on vend ou qu’on engage ; si ces choses sont prouvées inutiles ici, quel regret peut avoir celui qui ne peut les faire ? Ce n’est pas être esclave, que de ne pouvoir pas faire une chose inutile ; on n’est tel, que quand on ne peut pas faire une chose utile ou agréable. À quoi servirait ici de vendre ou d’acheter, puisque chacun possède ce qu’il lui faut pour vivre, et que c’est tout ce qui est nécessaire au bonheur. — Mais on ne peut rien laisser à ses enfans. — Dès que l’État pourvoit à leur subsistance et leur donne un bien égal au vôtre, qu’avez-vous besoin de leur laisser ? C’est assurément un grand bonheur pour les époux, d’être sûrs que leur postérité, destinée à être aussi riche qu’eux, ne peut jamais leur être à charge et ne désirera jamais leur mort pour devenir riche à son tour. Non, certes, ce peuple n’est point esclave ; il est le plus heureux, le plus riche et le plus libre de la terre, puisqu’il est toujours sûr d’une subsistance égale, ce qui n’existe dans aucune nation. Il est donc plus heureux qu’aucune de celles qu’on puisse lui comparer. Il faudrait plutôt dire que c’est l’État qui se rend volontairement esclave, afin d’assurer la plus grande liberté à ses membres ; et c’est dans ce cas le plus beau modèle de gouvernement qu’il soit possible de méditer. 38. ↑ À-peu-près 84 livres de France : la pistole simple vaut 21 livres ; il y en a des doubles et des quadruples. 39. ↑ L’habit du personnage de ce nom est l’uniforme de ces drôles-là. 40. ↑ Innocent III, à dessein de mettre l’Inquisition en faveur, accorda des privilèges et des indulgences à ceux qui prêteraient main-forte au tribunal pour chercher et punir les coupables : il est aisé de voir, d’après une aussi sage institution, combien leur nombre dut augmenter ; ce sont ces infâmes délateurs que l’on appelle familiers, comme s’ils étaient en quelque sorte de la famille de l’inquisiteur. Les plus grands seigneurs acquérant l’impunité de leurs crimes au moyen de cette fonction, s’empressent tous d’entrer dans ce noble corps. Le tribunal de l’Inquisition n’est pas le seul qui ait des familiers, et l’Espagne n’est pas la seule partie de l’Europe où l’administration soit viciée au point de corrompre ou de tolérer la corruption de la moitié des citoyens pour tourmenter inutilement l’autre. 41. ↑ Il ne faut pas que l’accusation de sorcellerie, de chymie, étonne dans le siècle où fut fait le fameux procès du curé de Blenac : ce malheureux prêtre fut accusé au parlement de Toulouse, en 1712 ou 1715, d’avoir commerce avec le Diable ; en conséquence, il fut scandaleusement 540 dépouillé en pleine salle, pour voir s’il ne portait pas sur le corps des marques de ce commerce ; et comme on lui trouva plusieurs seings, on ne douta plus du fait : on le piqua, on le brûla sur chacun de ces seings, pour voir s’ils étaient l’ouvrage du Démon ou de la nature ; telle était la spirituelle école où se formaient les meurtriers de Calas. 42. ↑ Charles-Quint. 43. ↑ Le comte d’Olivarès : il avait fait la fortune de plus de 4,000 personnes, quand ce tribunal atroce le somma de comparaître devant lui ; il ne trouva pas un seul ami qui osa lui donner du secours. 44. ↑ Les Provinces-Unies, &c. 45. ↑ La maxime de ce tribunal est : Nous te ferons plutôt brûler comme coupable, que de laisser croire au public que nous t’ayons enfermé comme innocent. 46. ↑ On peut et on doit reprocher à l’ancien ministre dont il s’agit ici, d’avoir dans tous les tems écouté les soupçons, la commune renommée, et favorisé les délations secrettes : or, voilà ce qui s’appelle agir inquisitoirement. Il vaut mieux se tromper en pensant avantageusement de celui qui ne mérite pas, que de concevoir des soupçons défavorables de l’homme de bien, parce qu’on ne fait aucun tort au premier en le soupçonnant meilleur qu’il n’est, et qu’on fait injure au second en le soupçonnant mal-à-propos. Saint-Augustin consent qu’on présume le bien tant qu’on n’a point de preuves du mal ; mais pour appuyer un jugement désavantageux, il demande des preuves indubitables. 47. ↑ C’est cette affreuse habitude où sont les juges, de ne jamais regarder qu’un coupable dans l’accusé, qui leur font commettre de si sanglantes méprises : tant de causes, pourtant, peuvent avoir attiré des ennemis à un homme ; la médisance, la calomnie sont si fort en usage, qu’il paraîtrait que dans toute ame honnête, le premier mouvement devrait toujours être à la décharge de l’accusé ; mais où y a-t-il aujourd’hui des juges de cette vertu ! et la morgue, et la sévérité, et l’insolent et stupide rigorisme, que deviendrait tout cela, si au lieu de pendre et rouer, on passait sa vie à innocenter ou absoudre ; un coupable, tel ou non, un homme à pendre, enfin, est un être aussi essentiel à des robins, que la mouche à l’araignée, la brebis au lion féroce, et la fièvre aux médecins. 48. ↑ Ceci, sans doute, doit s’entendre avec quelques exceptions ; car sans les supposer, les comédiens qui remplissent les rôles faux et traîtres, devraient donc ressembler aux personnages qu’ils peignent, c’est ce qui n’est pourtant pas ; mais ces rôles sont rares. Il y a en général plus d’honnêtes gens dans les personnages d’une pièce, que de scélérats ; et voilà ce qui peut seul étayer l’assertion de Sainville. 541 542 A L I N E E T V A L C O U R, O U L E R O M A N P H I L O S O P H I Q U E. T O M E I I I. CINQUIÈME PARTIE. 543 544 Fuis lache ! dés que tu es assez vil pour nous refuser tes services, fuis et ne nous outrage point. 545 ALINE ET VALCOUR, O U L E R O M A N P H I L O S O P H I Q U E. Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France. O R N É D E S E I Z E G R A V U R E S. À P A R I S, Chez la Veuve G I R O U A R D , Libraire maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196. 1 7 9 5. A L I N E E T V A L C O U R, 546 L E T T R E T R E N T E - S I X I È M E, Déterville à Valcour. Verfeuille, le 17 Novembre. N ’EST-CE donc point une chose odieuse, mon cher Valcour, qu’un malheureux jeune homme, uniquement coupable du sentiment qui fait naître les vertus… Après avoir parcouru la terre, après avoir bravé tous les périls qui peuvent s’affronter, ne rencontre d’écueils, de tourmens ; de malheurs, qu’à la porte de sa patrie : et bientôt au centre de cette même Patrie, qu’il ne peut revoir qu’en la maudissant… Oui, j’ose le dire, ces fatalités font naître bien des réflexions, et j’aime mieux les taire que les dévoiler. L’amitié qu’inspire l’infortuné Sainville y répandroit trop d’amertume. 547 C’était Aline et lui, Valcour, c’était tous deux que ce train avait pour objet… Aline et lui, t’entends-je dire ? Eh quelle bisarrerie les rassemble ? écoute, et tout va s’éclaircir. Il est inutile de te peindre la frayeur de nos dames quand elles ont vu la maison se remplir d’exempts, d’espions, de gardes, de toute cette dégoûtante canaille, dont le despotisme effraye l’humanité aux dépens de la justice et de la raison, comme s’il fallait au gouvernement d’autres sûretés que des vertus, et à l’homme d’autre lien que l’honneur… Je n’ai pas besoin de te dire ce que toute cette charmante société est devenue, quand on a vu paraître, au milieu du trouble général, un petit homme laid, court et gros, bien hébêté, bien tremblant, l’épée d’une main, le pistolet de l’autre, s’intitulant conseiller du Roi, et de plus, officier supérieur du tribunal de la sûreté de Paris ; disant que pour la sûreté de l’État, il fallait qu’il s’assurât d’un officier, sous le nom de Sainville, nom qu’il usurpait, comme on le verrait par l’ordre, dont il était porteur, que ledit sieur de Sainville étant de présent au Château de Verfeuille, près d’Orléans ; il lui était enjoint à lui, Nicodême Poussefort, officier supérieur, d’arrêter ledit militaire dans ledit Château, ainsi qu’une demoiselle qu’avait enlevée cet officier, et qu’il faisait passer pour sa femme, le tout à l’effet de les conduire l’un et l’autre au lieu de sûreté que son ordre indiquait[1] . Tu devines, à ce préambule, ce que chacun a pu penser, il ne s’agit que de t’apprendre et ce qui a suivi, et la part singulière qu’a le président à tout ceci. 548 Le compliment débité, le petit homme suant, palpitant, infectant comme un capucin qui descend de chaire ; nos dames revenues à elles à force de soins, le malheureux Sainville et sa femme confondant leurs larmes et leurs gémissemens. Le comte de Baulé s’est avancé vers l’exempt et lui ordonnant avec cet air de noblesse et de supériorité qu’il avait en menant autrefois les Français aux ennemis, lui ordonnant, dis-je, de remettre ses armes au repos, et de faire sortir ses gens du salon, il lui a demandé ; comment il s’avisait de s’introduire avec aussi peu de formalités dans le Château d’une femme honnête. À cette demande, à l’air de maître, dont elle était faite, aux titres, aux décorations qui la soutenaient. Nicodême Poussefort, officier supérieur de la sûreté de Paris, a répondu avec un peu de confusion, qu’il s’était cru autorisé dans ses démarches, et par son ordre, et par les différentes consignes particulières qu’il avait reçues de ceux que cela concernait ; mais le comte après lui avoir lavé la tête une seconde fois, et lui avoir dit que les ordres de parens ne s’annonçaient pas comme ceux de Mandrin, mais se signifiaient par l’organe des officiers préposés dans chaque généralité à cet effet, la prépondérance chimérique ou l’autorité illusoire du tribunal de la sûreté de Paris ne s’étendant pas au-delà des barrières, lui a demandé encore s’il savait de qui venait l’ordre, et à la sollicitation de qui il était obtenu… Pour toute réponse, l’exempt lui a remis ses papiers et le comte les ayant reçu, lui a dit avant que d’ouvrir, soyez tranquille monsieur, je me charge de tout… puis s’adressant à monsieur et madame de Sainville, vous voilà l’un et l’autre mes prisonniers, leur a-t- 549 il dit, donnez-moi vos paroles d’honneur de ne point vous écarter de cette maison sans moi… Vous vous trompez monsieur, a dit précipitamment l’officier de police, cette dame dont vous exigez la parole, n’est point la personne que je dois arrêter, celle que mon signalement indique, a-t-il poursuivi, en montrant Aline, est la demoiselle que voilà. Et c’est elle qui doit être madame de Sainville… Vous seul commettez l’erreur, a repris le comte, ou votre signalement est faux ; la jeune personne que vous désignez, est la fille de madame de Blamont. — Et montrant Léonore… Celle-ci seule est madame de Sainville,… Monsieur le comte, a répondu l’exempt, la chose est d’autant moins probable, que ce signalement dont je m’autorise, est l’ouvrage même de monsieur le président de Blamont, m’aurait-il ordonné d’arrêter sa fille ? Confrontons monsieur, le voilà. Assurément, il était difficile de mieux peindre Aline, et comme aucun trait ne la rapproche de Léonore, il était impossible de s’y méprendre… Ah ! je démêle tout, a dit impétueusement madame de Blamont, puis, s’adressant à l’exempt : achevez, monsieur, achevez de jetter du jour sur ceci ; aviez-vous quelqu’ordre particulier relatif à cette jeune personne… Celui de la laisser au couvent des bénédictines, en passant à Lyon, madame, a répondu l’exempt ; de lui dire quelle attendit là sa famille, qui viendrait bientôt en disposer, et de poursuivre ma route avec monsieur de Sainville jusqu’aux isles Sainte-Marguerite, où il devait être enfermé dix ans. — Et quelles personnes vous ont expliqué ces différentes commissions, a repris madame 550 de Blamont ? — J’ai d’abord reçu, madame, a répondu l’exempt, un ordre général et vague du magistrat, de me conformer à tout ce qui me serait prescrit par le père de monsieur de Sainville, lequel n’a pas voulu prendre sur lui de faire arrêter son fils chez madame de Blamont, où il le savait, sans se concerter avec monsieur le président ; en conséquence de cette délicatesse, rien ne se terminant le même jour, on m’a indiqué un second rendez-vous pour le lendemain au matin ; là j’ai trouvé réunis les deux personnes auxquelles j’avais affaire, et j’ai reçu d’elles différents détails, qui m’étaient utiles pour agir. Voilà, mon cher Valcour, tout ce que nous avons pu savoir sur cette partie, et comme rien n’en est encore éclairci, j’imagine qu’avant d’achever la lecture de ma lettre, tu vas te livrer à mille combinaisons ; formons-en donc quelqu’unes avec toi, quelqu’interruption qu’il en doive résulter aux choses intéressantes qu’il me reste encore à t’apprendre. Il paraît d’abord assez clairement, que monsieur de Blamont s’est confié au père de Sainville, qu’il lui a demandé sans doute avec instance, de laisser profiter sa fille, bien plus coupable que Léonore, de la lettre de cachet destinée à cette Léonore ; que celle-ci n’étant actuellement réclamée par personne, il se chargeait d’en répondre, que l’important était de la séparer de Sainville, objet qui se trouvait également rempli, puisque madame de Blamont la retiendrait vraisemblablement chez elle, et que sous peu, il irait la chercher lui-même, pour la placer dans quelque 551 couvent, où elle serait toujours en état d’être représentée aussitôt qu’elle serait requise ; que le père de Sainville prenant peu d’intérêt à cette Léonore, et ne désirant que de la séparer de son fils, a tout accordé au président, pourvu que celui-ci permît de faire arrêter le jeune homme dans le Château de Verfeuille… Définitivement qu’Aline, ainsi arrêtée, ainsi conduite à Lyon, y serait bientôt devenue la femme de Dolbourg, avec lequel le président n’aurait pas manqué de l’aller joindre ; voilà mes conjectures mon ami, voilà celles de toute la société ; revenons maintenant à des détails qui ne peuvent plus souffrir de retard. Vous pouvez sortir monsieur, a dit le comte à l’exempt, dès que ses éclaircissemens ont été donnés ; retournez dire à ceux qui vous ont envoyé, que le comte de Beaulé, commandant dans l’Orléanais et lieutenant-général des armées, se charge de vos prisonniers, vous en dégage, et vous donne sa parole de les conduire sous trois jours, au ministre. Monsieur le comte, a dit l’exempt en se prosternant jusqu’à terre, j’obéis sans réplique assurément, mais vous connaissez nos places, je risque de perdre la mienne, si vous n’avez la bonté de me faire un reçu ; le général a demandé un écritoire, et a signé sans difficulté ce que l’exempt désirait. Après quoi, l’alguasil et sa troupe ont déguerpi le Château, non sans escamoter, filouter, voler suivant l’usage de ces coquins-là, tout ce qui a pu tomber sous leurs mains[2] . À peine partis, qu’avant même d’ouvrir l’ordre, on a raisonné prodigieusement sur les manœuvres sourdes et 552 infâmes du président ; mais comme tout ce qui a été dit, n’est que ce que je viens de placer en résultat de nos combinaisons tout-à-l’heure, je passe rapidement aux suites essentielles de cette aventure. Tout étant calme, toutes les réflexions étant faites, le comte a ouvert l’ordre ; et après avoir parcouru rapidement quelques lignes… Quoi ! monsieur, a-t-il dit avec surprise à Sainville, vous êtes le comte de Karmeil ? Je connais beaucoup votre père ; le comte de Karmeil, s’est écrié madame de Blamont toute troublée… Avez-vous bien lu, ne vous trompez-vous point ?… Ciel… Léonore, non je ne résiste point à ces coups multipliés du sort… Malheureux enfant… Ouvre tes bras… reconnais ta mère, et trop émue de tout ce qui venait de précéder… trop attendrie d’une scène si touchante, elle s’est évanouie sur le sein même de Léonore. Grand Dieu, a dit celle-ci, les bontés de cette aimable dame l’abusent assurément, que veut-elle dire ?… Moi, sa fille ! Ah plût au ciel que cela eût été ! Vous l’êtes, mademoiselle, ai-je dit alors, secourons madame de Blamont… elle est bien loin d’être dans l’erreur ; nous avons tout ce qu’il faut pour vous convaincre… Sainville, aidez-nous à rendre à votre femme la plus adorable des mères. Je te laisse à juger le trouble universel ; le comte nullement au fait, ne savait lui-même où il en était. Madame de Senneval plus instruite, assurait Léonore qu’on ne se trompait pas, enfin, madame de Blamont vivement secourue par Aline, qui ne savait à qui voler, a repris l’usage de ses 553 sens, elle s’est rejetée une seconde fois dans les bras de Léonore, tout s’est éclairci, j’ai produit d’un côté la lettre du chevalier de Meilcourt, de l’autre les dépositions du pré Saint-Gervais, et toutes ces pièces s’enchaînant, se prêtant mutuellement des forces, il est devenu impossible à Claire de Blamont, à qui nous conservons le nom de Léonore pour l’intelligence de cette histoire, il lui est devenu impossible, dis-je, de pouvoir plus long-tems s’aveugler sur sa naissance… Et voilà donc pourquoi j’étais haïe de madame de Kerneuil, a dit cette jeune personne, en se jettant aux pieds de sa véritable mère ; voilà donc pourquoi on me détestait. Oh ! madame, a-t-elle continué, mais avec plus de manière que de véritable sentiment : (c’est un trait de son caractère qu’il ne faut pas perdre de vue) ! oh, madame, laissez-moi vous demander à genoux des sentimens que mon malheureux sort ne m’a jamais permis de connaître ; mon ame était faite pour les sentir, et la plus barbare des femmes lui en a toujours refusé la jouissance. Sainville, viens te précipiter, comme moi, aux genoux de cette tendre mère ; demandes-lui pardon de nos égaremens, et ne songe plus à m’obtenir que de son aveu. Alors, cet intéressant jeune homme, bien plus vraiment affecté que sa femme, a arrosé les pieds de madame de Blamont de ses pleurs ; et prosterné devant elle, oh ! madame, lui a-t-il dit, daignerezvous me pardonner mon crime ?… des crimes !… Ô grand Dieu, a dit promptement cette mère délicate et sensible ! vous n’en avez point commis, tout votre tort est de l’avoir aimée ; je l’aurais aimée comme vous ; levez-vous Sainville… La voilà, je veux que vous la receviez de ma 554 main… Je ne t’esquisserai point la situation de cette femme adorable, au milieu de ce couple charmant… Aline embrassant tour-à-tour, et sa mère et sa sœur… Non, mon ami, non, c’est avec les couleurs de la nature même qu’il faut essayer de rendre ce tableau, l’art ne réussirait pas à le tracer. Pendant ce tems, nous expliquions, le plus succinctement qu’il nous était possible, toute l’histoire au comte de Beaulé. — Voilà des aventures bien singulières, a-t-il dit, en s’approchant de madame de Blamont ; ma chère et ancienne amie, continuait-il en lui prenant les mains, en vérité, elles m’intéressent aux larmes,… Mais vous êtes d’un mystère… Pourquoi donc ne m’avoir pas dit ?… Le voilà devenu mon fils, maintenant ce cher Sainville… Et cette malheureuse Aline à qui l’on en voulait aussi… Quelle horreur ! Allons, allons, que tout se calme, je les prends tous trois sous mon aîle, et si la moindre infortune les menace encore, j’y expose plutôt ma tête que de les en voir accablés l’un ou l’autre ; et tous les bras unanimement, se sont tournés vers ce tendre et honnête militaire ; on l’a entouré, on l’a remercié, caressé ; madame de Blamont dans l’excès de sa joie, lui a sauté au col, et lui a dit : « Ô mon cher comte, oui, ou vous ne m’avez jamais aimée, ou vous arracherez au malheur ces trois intéressantes créatures. » — J’en donne ma parole, a répondu le comte tout ému, et comment ne l’entreprendrais-je pas, quand je vois autour de moi, l’hymen, l’amour et l’amitié m’en conjurer au nom de tous leurs droits ; Kermeuil est mon ami depuis trente ans, nous 555 avons guerroyé ensemble en Allemagne, en Corse… Ce sont les cent mille écus qui le désespèrent… Mais vous vous étiez donc fait passer tous deux pour morts, a-t-il continué en s’adressant à monsieur et à madame de Sainville ?… Il est vrai, monsieur, reprit le jeune amant de Léonore, c’est une des circonstances de notre histoire que j’avais cru devoir taire ; Léonore avait écrit à ses parens que ne pouvant résister à l’horreur de sa situation, elle s’était d’abord sauvée de son cloître, pour se réunir à l’objet de ses vœux ; qu’ensuite retenue par la décence, elle n’avait osé achever une telle démarche, que se trouvant par sa conduite entre la perte de tout ce qu’elle aimait, et le deshonneur, elle avait pris le parti d’abréger ses jours, pour qu’on doutât moins de ce qu’elle annonçait, elle avait placé ce billet au fond d’une boëte, arrangé dans une de ses robes, et nous avions envoyé jetter le tout dans la rivière. On aura retrouvé le paquet, on aura reconnu l’habit, lu la lettre, soupçonné sans doute le corps dévoré, et il ne doit plus être resté dans la province de doutes sur sa mort. Pour moi, j’écrivis à mon père que je passais en Russie, guidé par le désespoir, et qu’il n’entendrait jamais parler de celui qu’il voulait rendre sa victime ; pour mieux constater ma perte totale, dans le dessein d’anéantir les recherches, je priai un ami que j’avais dans ce pays-là, d’apprendre au bout de trois mois ma mort au comte de Kermeuil ; j’ai su qu’il l’avait fait, et que mon père s’en était beaucoup plutôt consolé que des cent mille écus que je lui ravissais. — Et voilà donc, reprit le comte, ce qui légitime la lettre du chevalier de Meilcourt ; courage, courage, mon ami, ajouta le général, avec cet air franc qui 556 lui assure tous les cœurs,… courage, nous reviendrons de tout ceci ; tenez, je vous le dis encore, il n’y a que les maudits cent mille écus qui désolent votre père ; morbleu ! si nous pouvions ravoir seulement la moitié des lingots laissés à l’Inquisition… Comme je serais sûr de le faire changer d’avis… Mais je ne renonce pas à ces lingots, en vérité je n’y renonce pas, je parlerai au ministre… Il faut qu’on écrive,… c’est une infamie ; il faut que le Roi d’Espagne la répare… il le doit. Et se retournant vers Aline, ô pour toi, mon enfant, point d’inquiétude, tu es assurément des trois, celle qui doit en prendre le moins ; le moyen du président est un subterfuge qui tombe dès que la faute est reconnue, il n’y a aucune lettre de cachet pour toi, la seule qui existe, est contre madame de Sainville, ainsi tu n’as donc rien à redouter, le signalement donné dans les bureaux, est une erreur qui tombe à l’examen ; les dangers n’existent donc plus que pour Léonore,… et j’en réponds. Les effusions de la reconnaissance recommencèrent à s’épancher ici de nouveau, et l’heure du souper étant venue, on a été se mettre à table, où bientôt l’espérance réveillant dans toutes les ames les sentimens que tant d’évènemens fâcheux venaient d’absorber, a fait renaître la tranquillité et la joie sur tous les visages. Le lendemain, il a été décidé qu’on cacherait soigneusement au président tout ce qui regardait Léonore ; que jamais cette jeune personne ne devait passer dans le public, pour autre que pour la fille de madame la comtesse de Kerneuil ; qu’elle avait été élevée par elle, qu’elle en 557 portait le nom, qu’elle en devait réclamer les biens ; qu’après avoir arrangé à Versailles, l’histoire de la lettre de cachet, ce que le comte supposait être au plus l’histoire de vingt-quatre heures, on chercherait un homme d’affaires, intelligent et sûr, qui partirait avec les jeunes gens, pour aller à Rennes, travailler à la reddition des biens de Léonore ; que votre conscience soit en paix, a dit le comte à madame de Blamont, voyant qu’elle répugnait à cet arrangement ; je conçois votre délicatesse et je la crois hors de saison ; entre deux maux inévitables, l’homme sage doit toujours préférer le moindre ; ou il faut que Léonore soit déclarée votre fille, ce qui est impraticable avec un homme comme le président, qui, après avoir déjà comploté dès le berceau contre le bonheur de cette malheureuse, ne la retrouverait que pour la tourmenter de quelque autre manière ; ou il faut qu’elle se fasse reconnaître pour ce qu’on a toujours cru qu’elle était, et dans ce cas, il faut qu’elle réclame les biens. Mais si parmi les héritiers de madame de Kerneuil, a dit madame de Blamont, il se trouvait quelques malheureux que ceci aille ruiner. — Ce serait un malheur, a dit le comte, mais un malheur très-aisé à réparer par des sacrifices que Léonore ferait assurément, et dans tous les cas, un beaucoup moindre mal que de rendre Léonore au président. Songez-vous, a-t-il continué, à la multitude d’explications indécentes, qu’il faudrait donner au public si nous prenions ce parti ? Le président n’a aucun besoin, d’avoir encore une fille ; il s’en croit une dans Sophie, il en a abusé pour des horreurs ; n’éveillons rien de plus dans cette ame perverse ; que Léonore déjà 558 malheureuse avec une mère chimérique, ne la devienne pas davantage avec un père réel… Et quelle fortune d’ailleurs feriez-vous à cette jeune femme ? Savez-vous à quel point elle m’intéresse ? Croyez-vous que je souffrirais, que vous endommageassiez la dot de votre Aline, cette dot qui doit faire la fortune de notre cher Valcour, du plus honnête et du meilleur des hommes !… Oh ! monsieur, s’est écrié Aline, que cette considération ne vous arrête pas ; ce n’est pas mon bien que Valcour desire, et ce bien je n’en veux pas moi-même, si on ne le partage avec ma sœur… Non, a repris le comte, Léonore n’accepterait cette offre obligeante de son aînée, que dans le cas où elle n’aurait pas une autre fortune ; mais elle a de quoi vivre sans vous, il faut qu’elle réclame l’héritage de madame de Kerneuil, et qu’elle en jouisse ; rapportez vous en à ce que je vous dis, laissons les choses comme on les croit, cela vaut mieux que comme elles sont… Mais ces héritiers que nous dépossédons me tracassent, a repris encore une fois l’honnête présidente… Eh bien ! morbleu, a dit le comte, eh bien ! nous leur donnerons des délégations sur les lingots de Madrid. Cette saillie a fait rire, et tout le monde revenant enfin à cet avis, on est unanimement convenu des trois points suivans : 1°. Qu’il fallait s’occuper d’abord, de la levée de l’ordre, sans avoir aucune sorte d’inquiétude pour Aline, que cet ordre ne regarde que par une supercherie trop grossière, pour ne pas être anéantie au plus petit mouvement de réflexion ; que pour l’honneur du président, il était même sage de taire cette ruse damnable, 559 bien assuré qu’il serait le premier à la cacher sans doute avec le plus grand soin, dès qu’il apprendrait son peu de succès ; 2°. Qu’il fallait faire approuver au comte de Kerneuil le mariage de Sainville et de Léonore, et le revêtir aussitôt des formalités religieuses et civiles, par le défaut desquelles, il ne se trouvait nullement valide. 3°. Qu’il fallait prouver qu’Elisabeth de Kerneuil, crue morte, n’avait été qu’enlevée par celui qui l’épouse, et la faire à l’instant paraître comme héritière légitime des biens du comte et de la comtesse de Kerneuil. Ces résolutions prises, les lettres préparatoires écrites, quelques réflexions unanimement faites sur la singularité de la fortune de Léonore, proscrite dès sa naissance par son père, et ne revoyant pour-ainsi dire, un nouveau jour, que pour retomber une seconde fois dans les pièges de ce scélérat ; toutes les marques d’attachement, de tendresse et de reconnaissance, délicieusement données de part et d’autre ; on ne s’est plus occupé que du plaisir d’écouter les aventures de la belle Léonore, lesquelles, si tu le veux bien, vu la quantité de choses qu’on me fait écrire relativement à tout ceci, ne te parviendront que dans ma première lettre. 1. ↑ Tout ce qui est barbare a conservé l’idiôme de la barbarie. Il semble que nous ne devions nécessairement parler que la langue de nos cruels ancêtres, chaque fois que nous imitons leurs attroces coutumes. Voyez le style des arrêts, des monitoires, des assignations, des lettres-de-cachet ; il est heureusement impossible de tuer ou d’enfermer un homme, en bon français. 2. ↑ Et voilà ce qu’on appelle en France de la civilisation ; c’est à ce prix que nous n’allons plus chercher notre nourriture dans les bois ; c’est au prix d’une multitude de crimes tolérés, autorisés, récompensés, que le Gouvernement achète la punition de deux ou trois délinquants, qui 560 seraient bien confus d’avoir autant d’horreurs à se reprocher, que les scélérats qui viennent les arracher du sein de leur famille… Oui, voilà ce que dans notre patrie, on appelle le bon ordre, la sûreté,… la police… Ô vertu, comme tes autels s’en honorent, et comme les français s’entendent à te servir ! (note de l’auteur). Il ne faut pas oublier qu’il ne s’agit ici que du gouvernement ancien. (note de l’éditeur.) 561 L E T T R E T R E N T E - S E P T I È M E, Le président de Blamont à Dolbourg. Paris, ce 18 novembre. E H bien, Dolbourg ? malgré tes faux systêmes, malgré tes absurdes raisonnemens, conviendras-tu que le ciel favorise souvent ce que tu appelles le crime, et qu’il abandonne fréquemment ce que tu nommes la vertu ? Où diable avais-tu pris le contraire ? En honneur, tu as encore de certains préjugés de classe, qui me font rougir pour toi tous les jours. J’ai beau dire que tu es mon élève, on ne le croit pas dès qu’on t’entend. Dernièrement je te mene en bonne compagnie, avec des académiciens, avec des sectatrices du Licée, je te produis au milieu des Socrates et des Aspasies du siècle… Ne te vois-je pas prêt à monter en chaire pour nous prouver l’existence de Dieu… On se mit à rire, on me regarda… Vieux comme Hérode, je ne pus 562 malheureusement pas t’excuser sur ton âge ; je pris le parti de te renier… Mais forme-toi, je t’en prie… Guerre ouverte et déclarée à toutes les sottes chimères qui t’offusquent encore, et ne m’expose plus à des avances de cette espèce. Quoi qu’il en soit, dis-moi si tu vis jamais rien de plus plaisant que l’arrivée de cette jolie aventurière chez ma femme ; que la sainte et touchante hospitalité que lui accorde la bonne et chère épouse ; que la manière subite dont je suis averti de tout cela ; que ce père, que ce bon gentilhomme Breton, qui sollicite mon agrément, pour faire enlever son fils chez ma femme, où la renommée lui apprend qu’il existe, et que cette occasion singulière, enfin, de faire tout naturellement capturer notre charmante Aline, au lieu de la dulcinée du fils de notre gentilhomme en colère. Hein… qu’ose-tu dire ?… Ose tu prétendre à présent, que ce n’est pas une main divine, qui vient mettre à la fois dans nos lacs ces deux touchantes créatures. Or, comme on est maintenant aux prises, et que je ne doute nullement de la réussite, il est à-propos que je t’indique la marche, et que je t’esquisse le plan de nos projets. Suivant mon calcul, Aline sera le 21 ou le 23 aux bénédictines de Lyon. Comme j’ai écrit à l’abbesse, qui est de mes amies, pour qu’on la tienne très-à-l’étroit jusqu’à notre arrivée, nous la laisserons une semaine ou deux, pour nous assurer de l’autre ; le vieux comte Breton m’a eu l’air de se soucier, on ne sauroit moins, de cette demoiselle de Kerneuil, qu’il a plu à son fils d’enlever. Pourvu que je l’en 563 débarrasse, il est content, et pourvu qu’il n’ait point de pension à payer, il est aux nues. Cette jolie fille est ce qu’on appelle une vraie créature abandonnée ; ni père, ni mère… Crue morte dans sa patrie…, une mauvaise conduite…, aucun appui…, tu m’entends…, n’est-ce pas là, dans toutes les règles, une jolie petite anguille jettée dans nos filets ?… N’y aurait-il pas de l’injustice à n’en pas profiter. Quand le ciel nous l’abandonne aussi constamment ?… et avec cela jolie comme un ange, 18 ans… Point de prémices, j’en conviens, mais il y a tant de façons de s’en dédommager, il est une sorte de libertins aux yeux desquels toutes ces misères-là doivent être indifférentes. N’est-on pas toujours sûr de voluptés nouvelles et piquantes, quand on en a soimême à proposer que de cette espèce ? Afin d’éviter l’air du trop grand empressement, nous ne nous rendrons donc à Verfeuil que dans quatre ou cinq jours, et là, avec toute la décence imaginable, avec toutes les politesses requises, nous enléverons la chère Eléonore de Kerneuil, qu’inévitablement ma femme, très-étonnée de la méprise, aura gardée par bienséance, et nous la conduirons sur-le-champ dans la petite maison de Montmartre, où la victime restera en dépôt jusqu’à ce qu’il plaise aux sacrificateurs d’en offrir l’hommage à Vénus. Il y aura encore une scène à Verfeuil, tu le comprends, j’espère, et la Senneval qui clabaudera, et le vertueux Déterville qui froncera le sourcil gauche en élevant la lèvre inférieure sur l’autre, et la présidente qui pleurera… qui me redemandera sa fille, qui m’appellera son tyran, son… Et 564 toutes les jolies épithètes que les dames prodiguent quand nos fantaisies ou nos goûts ne s’arrangent pas à la stupide monotonie des leurs… Et quelle est ton intention ici… Feindre… À quoi bon ?… Le chasseur tend-il encore des pièges quand le gibier, sous la dent du chien, n’attend plus que sa main pour le saisir ? Il fallait que ce mariage se fît, dirai-je trèsrésolument, vous y mettez sans cesse de nouveaux obstacles, j’ai dû les vaincre… Votre fille n’est pas morte, vous la reverrez… Mais ce ne sera plus que sous le nom de madame Dolbourg… Qu’on crie, qu’on pleure, qu’on fasse après tout ce qu’on voudra, très-peu importe, nous tenons, voilà l’important. Ces soins remplis, la demoiselle de Kerneuil en sûreté,… déjà à nous, même si tu veux, nous volons à Lyon, le mariage s’y fait, et l’acte se consomme dans mon impénétrable château de Blamont, où, des bords frais et fleuris du Rhône, nous accourrons tout d’une traite. Eh bien ! le projet te plait-il ? Le trouve-tu bien raisonné ? Par ces nouveaux arrangemens, la demoiselle Augustine, des dispositions de laquelle je commençais à être fort content, nous devient assez inutile comme tu vois ; n’importe, c’est un sujet à ménager, il peut survenir tout plein de cas dans la vie où l’on ait besoin d’une fille sûre comme celle-là ; une scélérate accomplie n’est jamais un meuble inutile à deux libertins comme nous. Tu n’imagines pas, mon ami, à quel point j’ai la belle Bretonne dans la tête, je ne sais, mais j’éprouve pour elle quelque chose de beaucoup plus vif que 565 pour une autre femme, et sans la connaître, sans l’avoir vue, une voix secrette semble assurer mon cœur que jamais volupté sensuelle n’aura sû le délecter autant. C’est une chose bien plaisante que les inspirations de la nature ; un philosophe qui s’attacherait à les scruter toutes, en trouverait de bien extraordinaires, n’est-il pas déjà trèssingulier qu’elle nous chatouille intérieurement, d’une manière inexprimable, rien qu’au désir d’un mal projetté ; que deviennent donc les loix des hommes si la nature nous délecte au seul projet de les enfraindre. Eh bien, toujours un peu de morale ; il y aurait de la gloire avec un autre, mais avec toi c’est peine perdue ; tu as la moitié moins de plaisir à faire le mal, parce que tu ne le raisonnes pas, et qu’il n’est vraiment délicieux que quand on le combine et le savoure ; c’est seulement alors qu’il laisse de voluptueux souvenirs dont on jouit mille ans encore après qu’il est commis. Ne t’imagine pas que tous ces projets me fassent oublier Sophie, jamais de nouveaux désirs n’absorbent en moi les anciens ; je flotte indifféremment dans les plus doux ; comme l’abeille au milieu des fleurs, je souille et profane tout ce qui se trouve le plus à ma portée, je laisse le reste pour les heures du désœuvrement, et m’arrange toujours de manière à les rendre rares. On cherche, on guette et l’on découvrira, sois en sûr, cette charmante fugitive. Une fois trouvée, tu t’imagines bien qu’il faut pour l’exemple, qu’elle soit traitée à toute rigueur ; je tiens étonnamment à l’exemple, moi… je te l’avoue ; j’ai donné 566 plus de vingt fois dans ma vie, mon opinion, pour faire périr des malheureux, dans le seul dessein de faire des exemples. Je trouve que rien n’est profitable à la société comme l’exemple ; que de corrections depuis qu’on roue et pend tous les jours ; il n’y a que sur nous que ce maudit exemple est muet ; en sais-tu la raison ?… C’est qu’on ne nous pend point, c’est qu’on n’ose pas même nous accuser, il naît de là, une impunité bien délicieuse pour des ames comme les nôtres[1] . Il me paraît d’ailleurs essentiel de punir sévèrement la compatissante madame de Blamont, d’accorder ainsi l’hospitalité à tout ce qu’il pleut par an de jeunes filles dans la province, on finirait par en jaser, et tout honnête épouse, avec sa propre réputation, a encore celle de sa femme à ménager. Oh ! pour le coup, adieu tout de bon, il est deux heures du matin et je tombe de sommeil. 1. ↑ Il est certain que si l’on condamnoit les juges qui se trompent quand il s’agit de mort, au même supplice que celui qu’ils prononcent, on ne verrait plus tant d’infamie, moins de sang s’éleveroit contre ces bourreaux ; et pour une ou deux tignasses au gibet, ce qui ne faisait qu’amuser infiniment le peuple, on conserverait la vie à mille innocens. sû: su 567 L E T T R E T R E N T E - H U I T I È M E, Déterville à Valcour. Verfeuille, le 16 Novembre. Suite de l’Histoire de SAINVILLE et de LÉONORE. H I S T O I R E D E L É O N O R E. 568 S I quelque chose peut excuser, madame, dit cette belle fille en s’adressant à madame de Blamont, la démarche hazardée que m’a fait faire monsieur de Karmeil, auquel vous permettrez que je continue de donner le nom de Sainville, plus connu dans nos aventures, si, dis-je, quelque chose peut me valoir votre indulgence, j’ose la réclamer en raison des traitemens odieux que j’avais toujours reçus de madame de Kerneuil ; c’est une faible excuse sans doute ; une fille doit tout endurer de ses parens, je le sais, mais quand rien ne dédommage des duretés, quand la femme qu’on croit sa mère, nous dit à tout instant qu’elle ne nous est rien, qu’elle a été trompée, qu’on a changé son enfant en nourrice, que celle qu’on lui a rendue à la place, n’est que la fille d’une paysanne, et qu’à de tels propos se joignent des menaces et des coups, la patience échappe, vous le concevez ; quand à la suite de cela, on se voit enlevée à un homme qu’on adore, pour être sacrifiée à celui qu’on déteste, qu’on a quinze ans et ma tête, on doit faire bien des étourderies. Votre tête, dit madame de Blamont ? — Oui madame, reprit Léonore, je vais vous donner trop de preuves de sa vivacité, pour ne pas vous prévenir avant tout d’en vouloir bien pardonner les écarts. Je ne vous répéterai point, madame, poursuivit notre héroïne, ce que vous savez du commencement de mon histoire, je vois trop combien vous désirez d’apprendre quel fut l’événement affreux qui me sépara de Sainville à Venise, pour ne pas en venir tout d’un coup au développement de cette catastrophe. 569 Une prudence mal-entendue, et que je me suis reprochée bien des fois depuis, devint la seule cause de ce malheur. Le noble Fallieri, qui troubla si cruellement notre union, ne m’avait point caché ses projets ; je les avais appris dans une lettre signée de lui, qu’il m’avait fait tenir par un de nos gondoliers ; et m’étant contentée de dire à cet émissaire, qu’il pouvait assurer celui qui le faisait agir, qu’il perdait et son tems et ses peines ; pour éviter des querelles et des éclaircissemens ; j’avais déchiré ce billet sans jamais en parler à Sainville, puis sans rien revéler de mes motifs, j’avais engagé mon époux à congédier, comme suspects, tous les gens qui nous entouraient. Il le fit, tout fut inutile ; le complot était trop bien formé ; Fallieri était trop riche, et avait trop de monde à ses ordres, pour que sa proie pût lui échapper. Et quel était l’homme, grand Dieu ! quel était le monstre qui voulait me ravir à mon amant ! Je ne saurais vous le peindre sans dégoût, ni me le rappeller sans horreur. Tout ce que la nature peut réunir de traits difformes, elle l’avait à plaisir rassemblé, pour en composer cet homme effrayant ; et si quelque chose pouvait l’emporter encore sur ce physique épouvantable, c’étoit et l’esprit et le cœur de ce libertin de profession. Ne vous imaginez point que l’amour eût part aux démarches de ce vilain homme ; il avouait hautement qu’il ne l’avait jamais connu. Guidé par son intempérance, n’aspirant qu’à la contenter, tout ce qui avait quelques attraits, devenait égal à ses yeux ; le billet que j’avais reçu était un écrit circulaire, dont le style était toujours le même, et après lequel on employait d’autres moyens, si celui-là ne réussissait pas. 570 Ce fut quatre jours après la mauvaise réponse que lui avait valu son impudent écrit, que Sainville imagina de me laisser seule au jardin des figues de l’isle de Malamoco, de noirs pressentimens m’agitaient sans que je pusse en démêler la cause ; vingt fois je fus tentée d’arrêter Sainville, tantôt je voulais lui tout avouer, l’instant d’après je voulais lui inspirer de la jalousie, sans lui dévoiler mes motifs… Je chancelais… je balbutiais, mes pleurs l’inondaient malgré moi, sa vertueuse sécurité n’entendait rien, et il partit sans que j’eusse trouvé le courage de lui dévoiler ce perfide secret. Il ne fût pas plutôt éloigné, que je sentis l’horreur de ma position, et qu’un mouvement involontaire m’avertit que j’allais bientôt y succomber. La malheureuse propriétaire de ce jardin que nous supposions honnête, avait elle-même donné les plus sûrs renseignemens de nos démarches, elle seule avait persuadé à Fallieri, que l’enlèvement, (mon époux même y fût-il), devenait dans son enclos la chose du monde la plus aisée. Elle m’aborda dès que Sainville fût loin, et quittant l’air respectueux qu’elle avait toujours eu jusqu’alors, elle m’avertit insolemment ou de partir, ou d’entrer dans sa maison si je ne voulais pas être vue, ainsi que je lui en avais témoigné le désir, parce que d’autres personnes allaient arriver pour se promener dans son jardin. Ce discours, le ton dont il était prononcé, l’air de celle qui me l’adressait, tout me fît frémir de colère et d’effroi, eh ! comment donc madame, dis-je à cette arrogante créature, ne vous rappelez-vous point de nos conventions ? C’est l’affaire 571 d’un instant, mon mari va revenir. Oh ! parbleu, oui p… Ton mari, répondit-elle, des maris comme cela se trouvent partout, et je vais t’en donner un qui vaudra mieux… À ces cruelles paroles une sueur froide me saisit, je me vis perdue sans ressource… Je me laisse tomber à genoux les mains élevées vers elle… Oh madame ! m’écriai-je, ô ! ma chère dame, voulez-vous m’abandonner… Voulez-vous donc me livrer vous-même, j’ose vous implorer comme ma protectrice… Ne sacrifiez pas l’innocence… Mais il n’était plus tems… Elle était déjà loin de moi, six hommes m’entourent aussitôt et me portent presqu’évanouie dans une gondole, qui s’éloignant de l’isle avec rapidité, gagne le canal de la Brenta,[1] et aborde après quatre heures de marche, au pied d’un palais solitaire, où m’attendait mon ravisseur. On m’apporta à ses pieds, plus morte que vive, et quelque fût l’excès de son libertinage, quelque peu de délicatesse qui put rester dans cette ame grossière, il comprit bien pourtant que mon état ne lui permettait point de satisfaire ses desirs ; que pour leur intérêt même, il était bon d’attendre quelques heures, afin de pouvoir exciter au moins des sensations quelconques dans l’objet malheureux qu’il immolait aux siennes. Il ordonna qu’on me fît mettre au lit, etc… Ici Léonore balbutia et rougit extraordinairement… Madame, reprit-elle toute confuse, s’adressant toujours à la présidente, vous m’avez ordonné de ne rien vous cacher, j’ose tout avouer pour vous obéir, j’ai été sage tant que je l’ai pu, mais vous ne me condamnerez pas au moins pour des 572 larcins qui tournent tous à la honte des ennemis de ma pudeur, sans qu’il y ait une seule faiblesse de ma part. Eh ! mais vraiment, qui ne connait pas ces choses là, a dit le vieux général, on sait bien qu’une fille abandonnée ou évanouie, ne peut pas se garantir de l’impudence d’un homme, il n’y a pas dans tout cela pour votre compte le soupçon même d’un péché véniel, une femme n’est jamais coupable que par volonté, tout ce que la force lui enlève, est à la charge du ravisseur et jamais de sa conscience ; mais il y a de ces coquins-là, qui ne se soucient point du tout d’un tort de plus ou de moins, et qui, pourvu qu’ils ayent ce qu’ils désirent, ne sont nullement difficiles sur la manière dont ils l’obtiennent. Hélas ! monsieur, reprit Léonore, ce libertin sans doute était du nombre de ceux dont vous parlez… Il obligea une femme entre les mains de qui je venais d’être confiée, de me mettre au lit devant lui, et tout ce que ses yeux purent découvrir, il leur permit de le dévorer… On vous mit nue, dit le comte ?… Et Léonore rougissant. — Monsieur. — Oh ! nous lui faisons grace de ces détails, dit Madame de Senneval, en vérité comte, vous êtes trop curieux, vous voyez bien que ce vénitien est un impudent qui se permet tout, excepté ce qu’il croit devoir attendre pour le plus grand intérêt de son plaisir… C’est cela, n’est-ce pas ma belle ?… Oui, madame, reprit Léonore, votre adroite honêteté dit tout en m’en épargnant la honte, c’est le comble de l’esprit et de la délicatesse… Il y a pourtant encore quelque chose que je voudrais savoir, dit le comte… Et que vous ne saurez pourtant pas, interrompit madame de Blamont, voyez comme 573 vous faites rougir toutes ces jeunes personnes, poursuivez, poursuivez Léonore, vous avez assez peint le personnage pour que nous devinions ce qu’il peut faire. La révolution que j’avais éprouvé, reprit notre belle aventurière, le chagrin dévorant qui me consumait, les larmes que je ne cessais de répandre, tout rendit bientôt mon état plus grave que ne l’avait cru Fallieri, et lorsqu’il se présenta le lendemain, pour jouir du succès de sa criminelle entreprise, il me trouva dans une telle agitation, tourmentée d’une fièvre si violente, qu’il lui devint encore impossible de remplir l’objet de ses désirs ; cet accident lui inspirant beaucoup plus d’humeur que d’intérêt, il se retira en grumelant, en pestant contre les Françaises qui, plus mignonnes ou plus délicates que les autres, lui faisaient, disait-il, toujours de pareilles scènes. Qu’on ne m’en amène plus, ajoutait-il, je ne puis souffrir ces prudes qui s’évanouissent de douleur, pour une chose qui ferait accourir les autres, et il disparut, laissant des ordres, pour qu’on l’avertit dès que ma santé serait meilleure. On prétend que c’est dans l’excès de l’infortune, que le génie trouve les plus sûres ressources contre le sort qui nous tourmente, je m’y confiai, et n’eus pas à m’en repentir. Dolcini, c’était le nom du chirurgien qui me soignait, était un homme d’environ trente ans, d’une belle figure et d’un caractère doux et honnête ; sitôt que je crus m’apercevoir que son ame s’ouvrait en ma faveur, que non-seulement il plaignait ma situation, mais qu’il s’attendrissait même sur les maux qui devaient suivre mon rétablissement, je lui peignis 574 ma reconnaissance avec des termes si vifs, que les expressions pénétrant son cœur, finirent bientôt par l’embrâser… Dolcini devint amoureux. — Je m’en aperçus, je lui permis de me parler de sa passion, je fis tout ce que je pus pour lui faire croire que je n’y étais pas insensible ; me sortir à quelque prix que ce dût être, du danger éminent où j’étais, me paraissait d’abord la chose la plus essentielle, si la providence me tire de celui-ci, me disais-je, elle ne m’abandonnera pas dans un autre, elle m’inspirera d’autant plus aisément ce qu’il faut, pour sortir du plus faible, qu’elle ne m’aura pas refusé son secours quand il fallait s’affranchir du plus grand, et je trouverai sans doute, toujours bien plutôt à m’échapper des mains de cet homme-ci que de l’autre. Daignez prendre garde à cette manière de raisonner de ma part, dit Léonore en s’interrompant, toute sophistique qu’elle peut vous paraître, c’est elle qui m’a toujours guidée et je n’ai jamais craint de me précipiter dans un second péril, pour éviter le sort du premier. Sitôt que Dolcini me vit approuver sa flamme, il ne s’occupa plus que des moyens qui pouvaient l’assurer de m’y voir répondre encore mieux. L’essentiel serait de vous tirer d’ici, me dit-il, un jour avec empressement. — Hélas ! c’est tout ce que je desire. — Cela n’est pas aussi facile que vous l’imaginez… pas si aisé que je le voudrais, nous sommes entourés d’espions, cette femme qui vous soigne en est un… que nous ne devons même pas penser à pouvoir écarter, quant à moi… que le coup réussisse ou non, sur la seule entreprise, je suis perdu sans ressource, 575 moyennant quoi le plus sûr, si réellement vous avez un peu d’amitié pour moi, est de consentir à passer en Sicile, ma patrie, où je vous donne ma parole de vous épouser aussitôt que nous y serons, mais pour y passer, comment faire ? — Si vous m’aimez réellement, devez-vous me le demander ? Votre tendresse ne doit-elle pas applanir toutes les difficultés qui vous effarouchent ? — Ah ! croyez qu’il faut qu’elles soient insurmontables, puisqu’elles m’arrêtent un moment. Puis au bout d’un peu de réflexion. — Je ne vois qu’une chose, c’est de profiter de votre maladie même, pour réussir à nous évader. — Et de quel secours prétendez-vous donc qu’un tel accident puisse nous être ? — Écoutez-moi, et surtout ne vous effrayez pas du moyen, il est affreux sans doute, mais c’est le seul possible au milieu de tout ce qui nous environne. — Expliquez-vous. — Nous allons changer les nouvelles de votre état, et les simptômes de votre maladie, je vais dire que vous êtes dans le plus grand danger, je vais vous supposer à l’agonie, peu-à-peu vous empirerez… Vous aurez enfin l’air de mourir ; moi seul recevrai votre dernier soupir. Je suis bien sûr que votre ravisseur ne laissera pénétrer ici, ni d’autres gens de l’art que moi, ni de prêtres pour vous exhorter : nous n’aurons plus que votre garde à éblouir… Nous ne l’éloignerons pas… mais nous la tromperons ; je réponds presque de cette circonstance… Vous, morte, ou du moins crue telle, je serai seul chargé du soin de vous faire enterrer dans la paroisse voisine de ce Château. Le fossoyeur est un drôle qui m’a des obligations ; il vous placera dans un caveau dont je serai maître. La même nuit j’irai vous en retirer, et nous gagnerons promptement la 576 Sicile… Mon projet vous répugne-t-il ? — Il est un peu violent… Un malheur imprévu… un oubli… — Ô juste ciel ! tous ces cas sont-ils présumables avec l’amour que vous m’inspirez … Seroit-ce pour vous laisser là, que j’entreprendrai une telle chose ? J’irai vous en arracher, tous les périls possibles dussent-ils se présenter à moi. — Soit, mais il faut tout prévoir en pareille aventure, une fois déposée dans ce caveau, s’il vous arrive un accident à vous même, l’infortune est toujours sur la tête des hommes, elle y peut cheoir à tout moment, possédant seul votre secret, vous voyez bien que je risque tout. — Le fossoyeur ne sera-t-il pas dans la confidence ? Est-il possible qu’il n’y soit pas, et s’il m’arrivait quelque chose dans cet intervalle, n’irait-il pas vous délivrer ? — Eh bien ! je me livre, je m’abandonne, et ma parfaite confiance en vous, détruit absolument toutes mes craintes. — Mais belle Léonore, reprit amoureusement Dolcini en se précipitant à mes pieds, daignerez-vous récompenser au moins tant d’amour et de zèle ? À ces mots je lui tendis la main et détournai la tête, de peur que mon visage ne vînt à trahir les sentimens de mon cœur : il accabla cette main des plus tendres caresses, et sortit à l’instant pour tout préparer. Il revint le même soir, j’arrive, me dit-il, de commander dans la ville même, une bierre à jour, rembourrée à trois pouces d’épaisseur de crins et de plumes, doublée de satin blanc, et dans l’un des coins de laquelle, j’ai fait pratiquer deux tiroirs, dont l’un contiendra des sels, des eaux spiritueuses, et l’autre quelques confitures sèches, des biscuits et du vin d’Espagne, vous y respirerez à l’aise, vous 577 aurez sous votre main tout ce qu’il faut pour vous secourir et vous sustenter vingt-quatre heures : et vous y serez aussi mollement que dans une chaise longue. Cette bierre faite par un ouvrier de mes amis, s’enverra chez un de mes parens à Padoue, et c’est là que j’irai la chercher pour la porter ici pendant la nuit, afin que les espions se trouvent déroutés par cette manœuvre, et que rien ne puisse se découvrir jamais. Votre courage est-il toujours le même… ne chancelez-vous point ? — Non, lui dis-je, vos délicates attentions me convainquent trop bien des sentimens de votre cœur, je me livre entièrement à vos soins, comptez sur ma reconnaissance. Dolcini qu’enflammaient ces paroles, me remercia mille et mille fois, et me protesta qu’il se rendrait toujours digne des sentimens que je lui accordais, je ne suis qu’un pauvre chirurgien, me dit-il, mais je suis honnête homme… confus… humilié, plein de remords de servir depuis si long-tems les fantaisies grossières du maître où m’a placé mon étoile, et trop heureux de trouver une telle occasion de le quitter à jamais. Ô Léonore, quel changement dans ma fortune ! j’étais hier l’esclave et l’agent du vice, je deviens aujourd’hui le vengeur et le soutien de la vertu ! De ce moment : les bulletins que Fallieri envoyait prendre chaque jour, changèrent absolument de style, ma maladie devenait dangereuse, elle pouvait tourner mal, il était impossible de répondre de ma vie, et Dolcini bien sûr d’être refusé, demandait l’assistance d’un médecin… Ne m’en parlez plus, répondit enfin le cruel Fallieri, (tant il est vrai que le libertinage étouffe tous les sentimens de la nature ;)[2] quand elle sera morte vous la ferez secrètement enterrer, et 578 vous direz au curé qu’il ait à se taire, à recevoir son argent, et à réciter quelques patenôtres pour l’ame de cette pauvre créature, que je n’ai pas même eu le plaisir d’envoyer en enfer. Voyez quelle ame, me dit Dolcini, en me faisant voir ce fatal billet, il aurait obtenu vos dernières faveurs, qu’il n’eût pas pensé différemment, enfin, vous avez la permission de mourir, n’est-ce pas beaucoup pour un tel monstre ? Il s’agissait maintenant de tromper ma garde, elle était fine, adroite… c’était une surveillante dangereuse ; mais je remplis mon rôle avec tant d’art, j’imitai si bien les syncopes, les frissons, les angoisses, les évanouissemens, que je la rendis totalement ma dupe. Une dernière crise eut l’air de m’enlever tout-à-fait. Dolcini lui déclara que j’étais morte, et qu’il allait en conséquence exécuter les ordres de son maître ; il lui recommanda le plus grand silence ; la bierre fut apportée, tous deux m’ensevelirent… Allez vous reposer, dit alors Dolcini à la garde ; votre devoir est rempli ; on viendra la prendre au milieu de la nuit, et nous l’enterrerons… un seul homme et moi pour que le secret soit plus exact… Allez. La bonne femme qui ne demandait pas mieux que d’avoir son congé, se retira, et délivré d’elle, Dolcini put m’arranger plus à l’aise dans le cercueil qu’il avait fait préparer. Il était impossible d’être mieux, excepté ce que l’esprit pouvait avoir à souffrir dans une telle situation, le corps assurément, s’y trouvait à l’abri de tous maux, on y était commodément couché, on y respirait à merveille, mais je ne 579 sais quoi de lugubre, rendait quoiqu’il en fut la position cruelle. L’instant du départ arriva, Dolcini qui n’avait pu remplir les derniers soins nécessaires à notre embarquement avant que d’être tout-à-fait sûr de moi, me demanda seize heures pour y vaquer, nos montres se réglèrent l’une sur l’autre, on m’emportait à quatre heures du matin le lundi, je devais donc être délivrée le même jour à 8 heures du soir, on compte les minutes dans une telle situation, le fossoyeur qui s’était bien assuré que j’étais en vie, et à qui j’avais fait promettre de me secourir au bout des 16 heures justes, que Dolcini fut ou non de retour, prit une des clefs de la boîte, mon amant l’autre, et ils m’enlevèrent. Le curé, suivant ses ordres, m’attendait sans cérémonie à la porte de l’église, le caveau préparé s’ouvre, on m’y descend, il se referme, et me voilà vivante dans l’abîme des morts. On avait eu soin de pratiquer de légères ouvertures dans le caveau, qui, communiquant un peu d’air par les trous faits à mon cercueil, me procurait la facilité de respirer , mais en même-tems ils me donnèrent du froid ; et quoique Dolcini m’eût fait prendre un deshabiller, chaud, pas encore rétablie, je me sentis prise d’un frisson violent ; la frayeur s’en mêla, mon imagination se noircit ; je me crus prête à perdre connoissance ; heureusement je pense aux cordiaux, j’entrouvre un des tiroirs que m’avait indiqué Dolcini… Juste ciel ! quel est mon étonnement quand au lieu des secours que je crois y trouver, ma froide main ne saisit qu’un poignard. 580 Si jamais je me suis crue au dernier moment de ma vie, je puis bien assurer que c’est dans cette cruelle circonstance ; hélas ! me dis-je, je suis trahie, je suis abandonnée, cette arme m’est offerte pour m’en servir, c’est encore un service que me rend la barbarie de ce monstre, il ne veut pas que je meure de désespoir ; ne balançons pas, toute autre mort serait affreuse, celle-ci l’est moins… Un instant de réflexions me ramena pourtant, je voyais des soins décidés, était-il présumable qu’ils fussent pris pour un être qu’on sacrifiait ? Cette bierre faite avec tant d’art, ces jours si bien ménagés, tout cela pouvait-il s’allier au dessein de me faire périr si misérablement ? L’effroi que j’avais ressenti à cette affreuse découverte, m’avait fait revenir de cette défaillance dans laquelle j’étais tombé d’abord,… un peu plus de forces me fit faire de nouvelles recherches, je sondai la boîte encore une fois, un tiroir s’ouvrit à l’instant, il était rempli de toutes les provisions que m’avait annoncées Dolcini… Oh ! dis-je, je suis rassurée, plus je verrai de preuves d’attentions, plus j’acquerrerai la certitude qu’on n’a pas voulu me perdre ; c’est un oubli que ce poignard, quelle apparence qu’il soit placé pour moi. Je pris en même tems un petit flacon de vin d’Espagne, et en ayant avalé quelques gouttes, je me sentis en état d’attendre l’heure indiquée par mon ravisseur… Mais elle sonna cette heure fatale, elle sonna par-tout et rien ne parut… Oh ciel ! n’en doutons plus, m’écriai-je, c’est ici ma dernière demeure, je vais recevoir la mort dans toute son horreur, elle va me frapper au milieu de son temple, déjà en proie aux reptiles de cet affreux caveau, peut-être vont-ils me dévorer vive, ah ! prévenons cette fin épouvantable, hâtons- 581 en l’instant, périssons… Ressaisissant le poignard, j’en essayais la pointe, je la présentais sur mon cœur, et des larmes amères coulaient de mes yeux en abondance, ô ! Sainville, continuai-je au désespoir, à quel âge t’est enlevée celle que tu aimais ? Combien d’années eût-elle pu faire encore ta félicité et la voilà perdue pour toi. — Déplorable confiance, nation traîtresse… mais mon malheur est ma propre faute, je ne dois m’en prendre qu’à moi. Je m’anéantissais dans ces cruelles réflexions… quand tout à coup, j’entends lever la pierre… non, rien ne peut rendre la multiplicité des mouvemens qui vinrent m’assaillir alors, espoir… inquiétude… joie… frayeur, tous ces sentimens contraires vinrent bouleverser mon cœur à la fois, sans qu’il me fût possible de démêler, lequel m’affectait avec le plus d’empire… On enlève la bierre, et Dolcini paraît… pressons-nous, me dit-il, votre garde s’est aperçue de quelque chose, elle a donné avis au noble, nous sommes perdus si nous ne nous hâtons… tout est prêt, la felouque nous attend à cent pas d’ici, le fossoyeur et moi nous allons vous transporter dans cette même bierre, il faudra vous y tenir pendant notre route, cette toile que j’apporte va donner à notre caisse l’air d’un ballot de marchandise, et notre projet ainsi déguisé, ne peut manquer de réussir. — Non, non, cruel, je ne pars point que vous ne m’ayez expliqué ce poignard… quel était donc votre projet, à quel dessein était-il là ? — Oh ! Ciel, il vous a effrayé… fatale étourderie, que ne vous prévenai-je… dans mon premier projet, vous deviez sortir d’ici en homme, cette arme vous devenait nécessaire, je l’avais préparé à cet effet !… Ô ! coupable imprudence… 582 que d’excuses. — Mais partons, Léonore, éloignons-nous, chaque instant perdu peut nous coûter la vie, je réponds de vos jours… j’ai fait serment de les garantir, ne me faites point, par d’inutiles retards, enfreindre une promesse dont mon cœur est garant. On m’emporte de nouveau, je suis placée dans un coin de la felouque, et l’on met sur-le-champ à la voile. Trois fois le jour, sous le prétexte de prendre quelque chose dans une de ces caisses, Dolcini ouvrait le cercueil, me donnait de l’air, renouvellait mes provisions, et me consolait par quelques paroles tendres, de tout ce que la crainte qu’il avait d’être poursuivi, l’obligeait à me faire souffrir. Un orage épouvantable s’éleva sur la fin du quatrième jour, c’était le même qui jetta Sainville sur la côte de Malthe, et qui nous y précipita également ; mais le roulis de la felouque, entièrement sur le côté, et qui fit plus de 80 lieues dans cette situation, m’avait tellement harassée, que j’avais perdu connoissance ; et voilà qui vous explique la scène que Sainville vous a peint. Voilà qui vous éclaircit l’histoire de la bierre emportée dans une chambre, les regrets de l’homme qui l’ouvrit, n’y croyant plus trouver qu’un cadavre. Sa joie quand il s’aperçut que je n’étais qu’évanouie, et les secours qu’il allait me donner, quand Sainville partit, et s’éloigna de moi pour me chercher. Dolcini me saigna, je repris promptement l’usage de mes sens, le même vent qui fit partir Sainville, nous fit également remettre à la voile, et mon amant certain de n’avoir plus rien à redouter, me fit enfin, quitter ma fatale demeure. 583 Nous avions été plus loin que nous ne voulions ; il s’agissait de regagner Catane ; mais malheureusement le tems favorable ne fut qu’apparent pour nous, comme pour Sainville, bientôt un vent d’Est s’élevant avec fureur, nous rejetta dans la mer d’Afrique ; en cet instant fatal, un corsaire de Tripoli, voyant notre détresse, fond sur nous avec impétuosité, infiniment trop foible pour penser à la moindre résistance, il ne faut songer qu’à nous voir enchaîner ou périr. Dolcini, que l’amour enflamme, ose un instant disputer sa conquête : il perd la vie en me défendant ; on lui abbat la tête à mes côtés, et nous passons sur le bord africain. Le vent qui s’opposait à notre retour en Sicile, devenant favorable pour toucher l’Afrique, nous y fumes bientôt. Le Corsaire à qui j’appartenais, espérant de me bien vendre, me donnait le moins de chagrin qu’il lui était possible ; et je reçus de ce bon turc, par intérêt ou par pitié, bien plus de consolation que je n’en devais attendre. Nous arrivâmes le lendemain de bonne heure à Tripoli ; le Consul de France, qui se trouvait sur le port quand nous débarquâmes, me reconnut sur le champ pour être de sa nation ; il s’informa de mes aventures, me témoigna le désir de m’être utile, et pour m’en convaincre, conclud le marché de ma vente à l’instant avec le corsaire. Vous voilà dégagée, belle Léonore, me dit-il, en venant sur le champ m’offrir la main pour me conduire chez lui : puisse le nouveau sort que je vous offre, vous devenir plus agréable que celui que vous quittez. Hélas ! monsieur, répondis-je, bien humiliée, il ne pouvait en être de plus cruel pour moi que celui auquel votre générosité m’arrache : croyez que ma reconnaissance en doit 584 être éternelle ; il ne tiendra qu’à vous de me le prouver, dit Duval, quand on vous ressemble, et qu’on a une dette de cette nature à acquitter, il n’est pas difficile d’imaginer de quelle manière on doit satisfaire au payement. Je reconnus bientôt au ton leste de Duval, que si je changeais de maître, que si du sérail d’un turc où j’étais à la veille d’entrer, je passais dans la maison d’un français, ce ne serait pas sur un pied très-différent, et qu’en général dans quelques mains qu’une femme de mon âge vînt à tomber, il y avait toujours à-peu-près les mêmes risques. Cette réflexion… bien cruelle pour une femme délicate, qui n’aspire qu’à se conserver pure à l’unique objet qu’elle adore, me fit répandre des larmes que Duval surprit bientôt ; il me demanda mon secret, je ne le lui cachai pas. Consolezvous belle Léonore, me dit-il, quoique sur les côtes d’Afrique vous n’êtes pas tombée chez un barbare, j’ai pour vous tous les sentimens que votre figure inspire, mais je ne ferai point violence aux vôtres, les mériter sera ma seule étude, vous ne me verrez travailler qu’à cela… Hélas ! monsieur, répondisje, émue de l’apparence d’un procédé qui me trompa, qu’espéreriez-vous du tems, puisque ma main ni mon cœur ne sont plus à moi, soyez généreux jusqu’à la fin, daignez vous faire informer du sort de l’époux, dont j’ai été si cruellement séparée à Venise ; faites lui dire que je suis dans vos mains, il vous remettra sur-le-champ, soyez en bien sûr, la somme que vous venez de débourser pour moi, et vous aurez fait trois heureux. — Trois ? — Oui trois, monsieur, je le répète, et je crois votre ame trop belle, pour que je ne vous place pas au nombre de ceux, dont une telle action doit faire 585 le bonheur. Duval, plus animé de cette saillie, me répondit que j’entendais mal mes intérêts, et que quand on voulait dégoûter un homme de soi, il ne fallait pas lui montrer tant d’esprit. N’imaginez pas, continua-t-il, que les sentimens que vous avez fait naître en moi puissent me permettre ce désintéressement que vous semblez vouloir m’inspirer, je ne ferai point valoir les droits que j’ai sur vous, mais je n’y renoncerai pourtant point jusqu’à vous céder à mon rival ; je n’ai plus que vingt-quatre heures à rester dans cette ville, je suis nommé au consulat d’Alexandrie, mille fois plus avantageux et plus agréable pour moi que celui-ci, j’espère que vous voudrez bien m’y suivre, je vous laisse à vos réflexions jusques-là ; mais à mon arrivée dans cette ville d’Égypte, quelque soit le parti que vous ayiez pris, je vous préviens qu’il y faudra soutenir la qualité de femme que mon intention est de vous donner… Oh ! monsieur, dis-je, confondue, et vous venez de me promettre de ne point abuser de vos droits. — Sans doute, reprit impérieusement Duval, en abuser, serait vous traiter en esclave… ; en profiter est vous prier de me donner la main. — Quel subterfuge !… Cruel ! — N’imaginez pas que je change ; je vous laisse y penser. — Et vous jugez si ce dernier propos prononcé du ton d’un homme qui n’avait pas envie d’entendre de nouveaux refus… ; vous jugez, dis-je, et de l’effet qu’il fit sur moi, et de l’affreuse manière dont il me replongea dans toute ma tristesse… Hélas ! me disai-je, douloureusement, peut-être ai-je perdu au change ; peut-être eussai-je obtenu plus de pitié du barbare qui m’avait enlevée. Ô ! malheureuse Léonore, quel sort affreux le ciel te réserve-t-il donc ? 586 Je déguisai mon trouble, il le fallait ; et toujours d’après mes premiers principes, je me déterminai à me livrer aveuglément à ce danger, pleine d’espoir, d’en trouver bientôt un autre qui m’affranchirait de celui-là. Les vingt-quatre heures expirées, Duval ayant fini ses affaires à Tripoli ; nous nous embarquâmes pour l’Égypte, mon nouvel amant joua l’indifférence pendant la route, il crut peut-être affliger mon amour propre par cette conduite ; il ne se doutait pas que la tranquillité de mon cœur, y gagnait bien plus que ne pouvait y perdre ma vanité, et que je préférais l’humiliation à l’amour, dans le triste état où le ciel me plaçait, cherchant enfin, toutes les manières de piquer mon orgueil ; nous arriverons demain, me dit-il, dans une ville où je suis attendu, et dans laquelle je vais jouer un certain rôle, voilà ce me semble assez long-tems que vous me faites attendre votre réponse, je ne veux plus d’incertitude ; daignez prendre à l’instant un titre dans ma maison, celui d’aventurière ne convient ni à l’un, ni à l’autre, et n’acceptant point celui de mon épouse, il ne vous reste plus que celui de domestique. — De domestique, m’écriai-je ? — J’ai bien senti que ce mot allait vous affecter ; vous n’avez pourtant plus que le choix, où vous êtes ma femme en arrivant à Alexandrie, ou vous n’êtes plus que mon esclave. — Homme sans délicatesse, est-ce ainsi que vous savez aimer ? Vous vouliez, disiez-vous, mériter mes sentimens ; sont-ce donc par de telles propositions que vous croyez les obtenir ? Ah ! rendez-moi les fers que vous avez cru briser ; renvoyez-moi au milieu de ces pirates, dont votre pitié ne m’a sortie que pour les intérêts de votre coupable passion, j’y 587 trouverai des cœurs moins durs ; j’y serai moins malheureuse…, et mon désespoir m’aveuglant, je m’élançai de la barque avec le dessein de m’abîmer dans les flots. Arrêtez, me dit Duval en me saisissant presque en l’air… ; arrêtez, que voulez-vous faire ? — me jetter dans les bras de la mort, moins affreuse pour moi que l’état que vous me destinez. — Ô Léonore ! vous me haïssez donc bien ? — Je ne vous hais point, mais vous m’y réduirez si vous continuez de faire violence à un cœur qui ne peut vous appartenir. — Eh bien ! je ne vous contrains plus, je vous laisse libre… je ne demande plus qu’une grace, et je l’implore à vos genoux, acceptez seulement le titre de ma femme, je n’en exigerai les droits que quand j’aurai triomphé de votre éloignement,… Ayant trop peu d’expérience, encore pour sentir où m’entraînait ce qu’exigeait de moi le consul, je promis tout ce qu’il voulut, sous le serment sacré qu’il me fit de n’en jamais exiger davantage, que mes répugnances ne fussent vaincues, je sentais bien que je lui laissais de l’espoir ; mais j’achetais la tranquillité, et me dégageais du titre odieux où sa cruauté me soumettait sans cela. Nous arrivâmes ; Duval fut descendre chez un nommé Duprat, négociant Français, auquel, suivant nos conventions, il me présenta comme sa femme, et le lendemain nous fûmes nous établir dans le logis qui nous était destiné. À Alexandrie, comme dans toutes les villes étrangères, les Européens se réunissent autant qu’ils peuvent, pour jouir dans leurs assemblées d’un peu plus d’agrémens que ne leur en offriraient celles du pays. Au bout d’un mois le cercle de Duval fut principalement formé de ce Duprat dont je viens de 588 vous parler, du consul d’Espagne, de celui d’Angleterre, d’Hollande, de Portugal, et de quelqu’autres fameux négocians ; ils avaient tous leurs femmes, dont je faisais également ma société ; et qui, toutes me regardaient comme l’épouse, en titre du consul de France. Cependant Duval m’aimait de plus en plus, et remplaçant les propos par des procédés, il n’y avait plus rien qu’il n’entreprit pour réussir ; ses attentions se portaient même si loin, qu’on le raillait dans la société sur ce qu’il venait donner en Égypte le spectacle plaisant, d’un époux amoureux de sa femme. Un jeune Portugais des colonies du Zanguébar, neveu du consul de sa nation et envoyé en Égypte pour des affaires relatives au commerce, fut celui qui s’apperçut le premier de cette plaisante intrigue et qui l’en persista le plus agréablement. « Ne vous étonnez pas de cette passion, lui disait quelquefois Duval, elle est en moi poussée à l’extrême, je l’avoue et suis bien loin de m’en cacher ; eh ! n’imaginez pas que la jouissance puisse éteindre la flamme quand elle est l’ouvrage de l’amour, plus une épouse alors nous abandonne ses charmes, plus elle irrite notre ardeur ; ce lien qu’on badine quand on n’aime point sa femme, devient si doux quand on l’adore, il est si délicieux d’accorder les mouvemens de son cœur aux vœux du ciel, des loix et de la nature… Non, non, il n’est aucune femme dans le monde qui puisse valoir celle qui nous appartient, s’abandonnant avec liberté aux transports ardents de son ame ; on lui prodigue avec tant de délices, tous les titres qui peuvent resserrer celui qu’elle a déjà ; elle est à la fois notre épouse, notre maîtresse, 589 notre amie, notre confidente, notre sœur, notre dieu ; elle est tout ce qui peut contribuer à la félicité la plus piquante de nos jours, toutes les passions s’échauffent, s’embrasent, se réunissent dans elle et pour elle seule, on n’existe plus que par elle, on ne desire plus qu’elle ; ah ! mon ami, tu ne sais pas ce que c’est que d’être epoux, il n’est point de liens plus flatteurs, il n’est point de plaisirs qui vaillent ceux de l’hymen, il n’en est pas un seul sur la terre dont les détails soient aussi sensuels, malheur à qui ne les a pas connus, malheur à qui peut en préférer d’une différente espèce ; il aura tout effleuré dans la vie, sans jamais avoir trouvé le bonheur. Tels étaient les sentimens que Duval exprimait à Dom Gaspard, ce jeune Portugais dont je viens de parler, et qui va bientôt jouer un rôle dans mes aventures ; c’est ainsi qu’en louant l’hymen, Duval s’excusait d’y mêler l’amour ; mais il n’en était encore qu’à l’amour, eût-il pensé de même s’il eut réellement connu les plaisirs qu’il peignait, qui ne connaît pas l’inconstance des hommes ! Quoiqu’il en soit, Duval, jeune, impétueux, aimable, irritant chaque jour sa passion par ces riens d’une délicatesse infinie. — Par ces recherches inconnues aux ames vulgaires et pésamment organisées, qui, peu faites pour la subtilité des détails, ne connaissent comme les bêtes, que le matériel de la jouissance… par ces larcins, en un mot, que la plus honnête des femmes, ne saurait refuser à quelqu’un dans la maison duquel elle est obligée d’habiter, parce que ces choses là se volent, se dévorent et ne se demandent jamais ; Duval, dis-je, 590 chaque jour plus pressant, ne perdait aucune des occasions qu’il croyait devoir lui assurer son triomphe. Un jour, qu’épuisée des chaleurs du nouveau climat où je vivais, je m’étais endormie dans un cabinet de jasmin ; quel fut mon étonnement de me sentir réveillée par Duval, et de me trouver presque nue dans ses bras… Ciel ! m’écriai-je, en cherchant à fuir ; est-ce donc ainsi que vous abusez… Ô ! divinité de mon cœur, dit Duval, transporté d’amour et de désirs, en me captivant d’une de ses mains, pendant que de l’autre… maîtresse idolâtrée, ne m’envie pas au moins ce que le hazard et mes yeux m’offrent ici de jouissance ; laisse… laisse-moi m’enyvrer de ces charmes dont tu me refuses la possession… laisse moi respirer à la fois dans chacun d’eux, et l’amour et la volupté… ne les soustraits pas au culte que je leur rends… je jouirai seul puisqu’il le faut, je t’abandonne, cruelle, tout ce que je ne peux obtenir de toi ; mais ne m’enlève pas ce que la fortune me donne… que de graces,… que de fraîcheur,… quels contours savans et délicieux. — Ah ! comme tout est beau, comme tout est délicat en toi. — Ô ! Léonore, es-tu l’ouvrage d’un dieu,… es-tu donc un dieu toi-même ! — Ah ! juste ciel, n’arrête pas ces effets brûlants d’un amour aveuglé, tu les vois, tu les sens, perfide, le sacrifice est offert, et je n’en suis que plus malheureux ! Quelque résistance que j’eusse pu opposer, il m’était devenu impossible de me soustraire entièrement à cet hommage, mais je m’étais si bien débattue dans les mains de cet amant forcené, qu’il n’eut même pas l’idée de la victoire, et que si l’encens brûla, ce fut si loin des autels, qu’à peine le dieu pût-il y croire, et fuyant aussi-tôt avec rapidité ; traître, 591 lui dis-je furieuse, puisque tu es assez lâche pour abuser ainsi de ma situation, pour tromper jusqu’à mon sommeil, je brise tous les liens chimériques qui m’unissent à toi, je vais dire la vérité à tout le monde, et quitter à jamais ta maison. Duval éperdu, vole sur mes pas, j’échappe et vais m’enfermer dans mon appartement où je refuse de le voir de tout le jour. De ce moment je fis les plus sérieuses réflexions sur les dangers que je courais. — Hélas ! me disais-je, je suis au bord du précipice… Comment me flatter de la victoire, le moyen de se dégager d’un homme si violent ! je le trouve par-tout sur mes pas ; il ne me perd pas de vue, serais-je toujours aussi heureuse qu’aujourd’hui ? je n’ai d’autre parti que la fuite, hâtons-nous de nous y décider. Remplie de ce projet, je jettai les yeux sur Dom Gaspard, ne voyant dans la société que lui seul qui pût accomplir mes desseins ; je commençai par lui demander sans affectation, quelles étaient ses vues, il m’apprit qu’il devait incessamment retourner au Monomotapa, mais que n’y tenant en rien, uniquement obligé d’y aller pour rendre compte de la commission actuelle dont il était chargé, il comptait redescendre au Cap et repasser tout de suite après en Portugal, le plan me convint assez ; le chemin du retour en Europe était un peu long ; mais quand on n’est pas libre, il importe peu quelle route on prenne, pourvu que l’on arrive au but ; résolue à me confier à ce jeune homme. Je crus que le meilleur moyen de m’en faire entendre, était l’organe de ce dieu puissant dont la voix unit tous les cœurs ; rappellez-vous toujours de mes principes et ne me blâmez pas de mes imprudences. 592 Je laissai donc parler mes yeux : Dom Gaspard vif, sémillant, jeune, plein d’esprit, de candeur et d’honnêteté, comprit au mieux leur langage ; les siens m’assurèrent bientôt du sentiment le plus réciproque et le plus sincère ; il ne fut plus question que de nous arranger ; Dom Gaspard m’écrivit en français, qu’il parlait fort bien,… je lui répondis, nous convinmes enfin d’un rendez-vous ; là, je me confiai entièrement à ce jeune homme ; je ne suis point la femme de Duval, lui dis-je, une fâcheuse aventure m’a fait tomber dans ses mains à Tripoli, il m’a rachetée,… il veut abuser de ses droits pour me contraindre à accepter des liens,… qui me déplaisent ; êtes vous homme à me sortir de cet esclavage ? Assurément, me dit Gaspard, j’entreprendrai tout pour briser vos fers et plus généreux que Duval, je vous proteste et de vous ramener en Europe, et de n’exiger que là, la récompense de mes soins. — Ô ! Dom Gaspard, je me fie à vous, je vous crois incapable de me tromper, vous rendez la vie à une malheureuse, comptez sur ma reconnaissance, et dès l’instant nous ne travaillâmes plus l’un et l’autre qu’à tout ce qui pouvait assurer notre projet. L’entreprise n’était pas aisée, indépendamment de la jalousie de Duval, nous avions encore à redouter son crédit dans la ville et dans les environs ; Dom Gaspard pour passer d’Alexandrie au Monomotapa, n’avait que la facilité des caravannes qui partent du Caire ; il fallait d’abord remonter le Nil jusqu’à cette capitale de l’Égypte, se joindre à la caravanne, la suivre, tout cela était lent, le consul pouvait nous faire arrêter. 593 Nous imaginâmes donc un stratagême assez bisarre ; le jeune Portugais avait à son service un nègre à-peu-près de ma taille et de mon âge ; nous convinmes qu’au moyen d’une composition de laquelle Gaspard avait le secret, on me noircirait le visage et les bras, et qu’ainsi peinte, je partirais secrettement avec ce jeune nègre dont je passerais pour le frère, que tous deux, nous remonterions le Nil, et irions attendre Gaspard au Caire qui s’y rendrait exactement la veille du départ de la caravanne, que restant par ce moyen après moi à Alexandrie, il serait à portée et de rompre les recherches de Duval, et de me rendre compte des effets plaisans de ma fuite. Nous décidâmes également qu’en partant secrettement pour le Caire, je ferais recevoir une lettre à Duval, qui lui dirait que ne voulant point écouter son amour, que ne le pouvant pas, je me déterminais à le fuir, que je me rendais à Damiète, où un négociant de ma connaissance que j’avais interessée par lettre depuis mon séjour en Égypte, m’offrait les moyens de repasser en Europe, et qu’aussitôt que j’y serais, je lui ferais tenir l’argent qu’il avait déboursé pour moi ; par ce moyen, Duval inquiété sur deux endroits, puisque assurément il soupçonnerait aussi mon évasion par le Caire, en multipliant ses recherches, courrait risque d’en perdre le fruit ; mais ses poursuites eussent-elles même lieu du côté de la caravanne, quelle apparence qu’il pût m’y découvrir sous le déguisement que je prenais ! L’aventure était périllieuse, je le sentais, à supposer même que l’évasion se fit sans aucun risque, quelle route j’allais entreprendre, était-il sûr que le jeune Portugais dans lequel je 594 plaçais toute ma confiance, en fut certainement digne, ne pouvait-il pas abuser de ma situation ? De l’empire que je lui donnais sur moi. — Et si malheureusement je venais à le perdre, que devenais-je seule, isolée, au milieu de cette caravanne, tout cela sans doute, m’offrait de grands dangers ; mais ils n’étaient qu’en vraisemblance… ceux que je courrais avec Duval étaient sûrs ; un second sommeil sous le berceau de jasmin, j’étais une femme perdue, je ne balançais donc plus, et mes résolutions prises, je ne m’occupai que de l’exécution ; J’écrivis ma lettre ; je décampai lestement le soir du logis de Duval, et fus me cacher cette première nuit chez mon Portugais, qui, après m’avoir renouvellé ses sermens d’attendre en Europe à exiger la récompense des soins qu’il prenait de moi, me barbouilla le visage et les mains ainsi que nous étions convenus, me revêtit d’habit de nègre, et me confia au sien avec lequel je passai au Caire sans le plus petit inconvénient ; cinq jours après, Dom Gaspard arriva, me fit camper sur le chameau qui portait son bagage, toujours comme un de ses gens, nous nous réunîmes au reste de la troupe et nous avançâmes. Chemin faisant, Gaspard m’apprit tout le train qu’avait fait ma fuite, il me dit que Duval, furieux, ne doutant point du contenu de ma lettre, n’avait tourné ses perquisitions que vers Damiète, malgré son désespoir, ajouta Dom Gaspard, l’histoire n’en avait pas moins amusé toute la ville, les reproches s’adressaient à lui, il fallait, disait-on, qu’il eut eu de mauvais procédés pour moi ; je paraissais trop douce pour avoir eu des torts la première, les femmes me plaignaient, les hommes se moquaient de lui ; mais abandonnons totalement 595 Alexandrie, et trouvez bon que j’entre dans quelques détails sur la route singulière et peu fréquentée que je faisais. Quoique cette multitude de voyageurs, rassemblés sous le nom de caravannes, soit composée de gens de toutes sortes de pays et de religion, rien n’est comparable pourtant à l’ordre qui y règne, une armée observe moins de subordination, et c’est par le moyen de cette excellente police qu’on y est en sûreté comme dans nos routes de France. Au seul chef appartient le droit de décider sur le peu de différents qui s’élèvent, et ses jugemens sont toujours équitables. On part ordinairement deux heures avant le jour, et excepté une heure où l’on s’arrête aux environs de midi, la marche se prolonge jusqu’à trois heures de nuit, les guides donnent les signaux sur une timbale ; tout alors doit être prêt en même tems ; on n’excuse pas le moindre retard, et personne n’est tenté de commettre une faute qui peut coûter la vie ; car il est très-difficile de rejoindre lorsqu’une fois on a eu le malheur de se séparer. Quoiqu’on ne suive aucune route tracée, les conducteurs sont si habiles qu’il ne leur arrive jamais d’égarer la caravanne ; les rangs indiqués le jour du départ s’observent toute la route avec exactitude ; mais le plus curieux, sans doute, est la patience des animaux qui servent à ces entreprises, ils sont tempérans et infatigables ; ils semblent se prêter à tous les inconvéniens qui naissent du hasard, ou du tems, et marchent s’il en est besoin plusieurs jours de suite sans prendre aucune nourriture ; cependant il en périt plusieurs ; les ossemens qui jonchent la route et servent souvent de remarques aux guides, 596 sont une preuve sûre que leur courage et leurs forces s’épuisent quelquefois à la longue. Ce fut dans cet ordre que nous entrâmes le premier jour dans un désert affreux ; à peine y fûmes-nous, qu’il s’éleva un ouragan terrible, les sables enlevés alors à la hauteur des nuës et retombant en pluie, non-seulement aveuglèrent nos guides, mais leur firent même perdre absolument la trace qu’ils devaient suivre, et les contraignirent à une halte qui dura jusqu’au lendemain ; cet événement m’inquiétait, quelqu’éloignée que je fus de Duval, quel que fût mon déguisement, je craignais toujours qu’il ne nous fît suivre, et qu’on ne vînt à me reconnaître ; mais Dom Gaspard, attentif et prévenant, ne cessait de me calmer et de me rassurer. Après cette première aventure, nous continuâmes assez tranquillement notre route jusqu’à Hélaoué, ville charmante et qui répond bien à son nom, dont la signification est : pays plein de douceur, cette ville est la dernière qui dépende du grand seigneur, on y voit des jardins délicieux arrosés de ruisseaux, d’une fraîcheur bien précieuse pour ceux qui viennent de traverser des déserts arides, où l’eau leur a souvent manqué, nous renouvellâmes nos outres dans ce lieu, et y fîmes aussi quelques provisions de vins. Entièrement revenue des craintes que m’avaient inspiré les poursuites de Duval, ennuyée de mon déguisement, je proposai à Dom Gaspard de me laisser reprendre ma première forme ; mais il craignit que ce changement ne fit bruit parmi les voyageurs, et il me pria pour plus grande 597 sûreté de demeurer comme j’étais jusqu’aux colonies Portugaises. Au sortir de Hélaoué, nous traversâmes encore des déserts qui n’étaient pas moins arides que ceux que nous quittions. Léonore me dit un jour, Dom Gaspard en traversant tous ces affreux climats, dans quel dessein croyez-vous que la divinité ait fait de si grandes fautes à la contexture de notre planète ? — Je serais bien en peine de le dire. — La faute existe, elle est claire, est-elle faite exprès ? ou l’est-elle par inadvertance ? Si elle est faite exprès, voilà un dieu méchant, si elle l’est par inadvertance ; voilà un dieu faible, et de toute façon un dieu qui a tort. — Votre argument est sans réplique, je ne saurais comment y répondre, je m’en tiens à la sensation produite par l’effet, et vous avoue qu’il est bien difficile de s’enflammer pour la grandeur d’un être dont les torts sont aussi réels. — Le pouvez-vous davantage, si le hasard vous place au milieu d’une troupe de scélérats ? — Assurément non. — Tout ce qui existe n’est donc pas parfait, la seule perfection pourtant est digne de notre hommage ; cependant cette qualité ne se trouve pas dans les ouvrages de dieu… dieu n’est donc pas digne de nos hommages. Ô ! Léonore, tirez vous de ce syllogisme, c’est de toutes les manières de raisonner la plus sûre, retorquez, je vous prie, celui-là. Ces premiers élans de la philosophie de Gaspard, me firent voir que son esprit mûri par l’étude, était bien loin d’adopter l’erreur, et mon estime pour lui, en redoubla ; peut-être aurai- 598 je bientôt occasion de vous mieux développer ces systèmes, continuons notre route maintenant. De Hélaoué nous fûmes à Machou, gros bourg situé sur le bord oriental du Nil, qui forme en cet endroit deux isles remplies de palmiers, de Sené et de Colloquinte ; huit jours après, nous arrivâmes à Dongola, frontière de la Nubie. À une lieue environ de largeur le pays est superbe, au-delà ce ne sont que sables et que déserts, dont le seul aspect fait frémir. Le Nil traverse cette plaine charmante, mais ici, ce ne sont plus ses débordemens périodiques qui causent la fertilité des terres, cette abondance n’est due qu’à l’industrie des habitans, qui forment des inondations artificielles par des transports d’eau très-pénibles. Dom Gaspard me fit admirer la beauté des chevaux de cette contrée bien supérieure à ceux qu’on vante le plus dans notre Europe. Ces peuples, pour la plupart Mahomêtans, sont enclins à toutes sortes de vices ; un de ceux auquel ils sont le plus adonnés, est le blasphême ; ils ne prononcent pas un seul mot qui n’en soit entremêlés ; il est difficile de concevoir l’art qu’ils employent à les varier, ils étaient autrefois chrétiens, mais cette loi beaucoup trop gênante pour leur mœurs, leur a promptement déplu, et leur dérêglement rend leur culte actuel assez difficile à démêler. Le penchant étonnant de ces peuples au blasphême, donna occasion à Dom Gaspard de me développer quelqu’uns de ses principes, je vais continuer de vous les tracer. Comment est-il, me disait ce brave et honnête compagnon de route, que les hommes ayent pu s’imaginer que l’être grand et supérieur qu’ils érigent, que cet être sublime qu’ils regardent comme leur créateur, puisse se trouver offensé des invectives qu’il 599 leur plait de lui adresser ? Cet être qu’ils font auteur de tout, qu’ils regardent comme unique principe des choses créées, n’est-il donc pas au-dessus des injures ? Est-il jamais présumable qu’elles puissent arriver jusqu’à lui ? Mais ces imprécations que lui adresse l’homme, souffrant ou malheureux, ne sont-elles donc pas légitimes ? Le premier mouvement de la nature n’est-il pas de se plaindre quand on est lézé ? N’est-il pas de s’en prendre à l’auteur de ses maux. En en répandant une si grande quantité sur la terre, dieu ne savait-il pas qu’il s’exposait aux reproches des hommes ? En a-t-il pour cela suspendu ses fléaux ? S’il les a laissés cheoir, sachant bien que les hommes s’en vengeraient par leurs plaintes, il s’est donc moqué de ces invectives, s’il les a méritées, s’il les brave les ayant méritées, comment se peut-il qu’il s’en fâche ? Quand le fort offense le faible, il sait bien que celui-ci se dédommagera par des injures ; peut-il avoir craint des paroles qu’il savait bien que sa conduite allait lui attirer ? Si dieu avait pu être sensible à nos reproches, maître de tout, n’eût-il pas créé l’univers de façon à ne mériter que des éloges ? quand il ne l’a pas fait, quand il n’a pas cru devoir le faire, quand il était bien sûr que de ne le pas faire, devait lui valoir des blasphêmes, il est donc certain que ces blasphêmes lui devenaient indifférens, il n’y a donc aucun risque à lui en adresser, il les entend sans peine et sans courroux, très-convaincu qu’on les lui doit, il rit de notre ignorance, de notre impossibilité à découvrir ses vues, sans s’offenser de ce qui en résulte. C’est une barbare absurdité de notre Europe, que de punir aussi sévèrement qu’on le faisait autrefois et de regarder même encore aujourd’hui comme un 600 crime religieux, l’acte de la faiblaisse contre la puissance ; tout ce qui part du premier de ces états, s’émoussant avant d’arriver à l’autre, ne peut plus devenir un outrage, c’est l’acte de la puissance sur la faiblesse qui est dangereux ; le contraire n’a jamais d’inconvénient ; ne m’objectez pas que le valet armé offense le maître qu’il frappe de son arme ; dans le cas supposé, ce n’est plus le maître qui est le fort, c’est le valet armé, la puissance du maître n’est plus qu’illusoire ici, la seule réelle c’est celle du valet ; or, ce n’est plus cela dès qu’il s’agit de dieu, cet être est toujours le plus fort, quelque soit l’arme dont nous osions le menacer, il l’emportera toujours sur nous, et de ce moment ce que nous entreprenons, n’étant plus que le frêle élan de la faiblesse sur la force, rien n’en arrivera jusqu’à lui, il ne s’offensera donc point d’injures, qu’il mérite, qu’il veut mériter, et qu’il s’est moqué de mériter. Ô ! folie éternelle des hommes, de vouloir toujours juger dieu sur eux-mêmes, ils se croyent offensés d’un mot qui ne frappe que l’air, ils s’imaginent que dieu leur ressemble. — Ah ! cessons de faire de dieu un être matériel comme nous… courroucé de nos invectives, sensible à nos éloges, facile à nos prières, nous voulons toujours le regarder comme un monarque humain, et qui comme tel, doit nous entendre et nous juger ; voilà comme en rapetissant ses vues, le plus célèbre adorateur de dieu, ne se trouve au fond qu’un idolâtre. Dieu est trop grand, dieu est trop spirituel pour toutes ces choses humaines ; nous livrant à la faculté qu’il nous a laissée d’être bons ou méchans, de le connaître ou de le nier, de l’adorer ou le haïr ; d’après le genre d’organisation que nous avons reçue de lui, il s’embarrasse fort peu du parti 601 que nous prendrons sur l’une ou l’autre de ces choses, indifférent à nos hommages, nullement touché de nos blasphêmes, toujours trop au-dessus de nous, pour en être jamais atteint, tout ce que nous faisons lui est égal, parce que tout est nécessité, et que nous n’agissons que d’après ses loix ; n’imaginons donc pas être plus récompensé pour l’avoir prié, que molesté pour l’avoir maudit ; il ne nous accordera pas plus de graces pour l’un qu’il ne nous fera subir de tourmens pour l’autre ; n’est-ce pas une chose vraiment risible que de voir l’homme, cet être chétif et faible auquel il serait impossible de changer un instant le cours de la plus petite étoile ; s’imaginer que ses injures ou ses prières allant bien plus haut, irriteront ou disposeront en sa faveur l’artisan des chefs-d’œuvre, qu’il n’a pas même la faculté de déranger. Étrange aveuglement de sa vanité sans doute, de préférer à se supposer criminel, qu’à convenir de sa faiblaisse ; imbécile qu’il est, il aime mieux passer sa vie à trembler de délits impossibles, que de s’affermir et se tranquilliser par la certitude d’une impuissance, dont son orgueil serait humilié. Ô ! Léonore, prions ou blasphêmons, adorons ou profanons, tout est égal aux yeux de l’être assez puissant pour avoir fait bien ou mal tout ce qui frappe nos yeux ; un dieu qu’attendriraient nos cultes, ou qu’offenseraient nos erreurs, ne serait qu’un homme comme nous, et comment doué de toutes nos passions, aurait-il l’énergie créatrice, qui ne peut être que le plus sublime assemblage de toutes les vertus ? si le blasphême, si cette faible injure, en un mot, que nous adressons à la divinité, ou par colère, ou par ennui de 602 souffrir, ou par quel autre motif que ce puisse être, satisfait un instant notre ame ; livrons nous y sans nulle crainte, bien certain qu’il ne s’en irritera point, qu’il est trop grand pour s’en venger, et qu’il nous aurait privés de la faculté de voir ses fautes, ou qu’il n’en aurait pas commis, s’il eût redouté les reproches que lui doit notre raison, et qu’elle peut lui adresser en paix. Il me semble, dis-je à dom Gaspard, que vos systêmes sur la religion sont commodes et simples… Sur la religion, me répondit Gaspard, vous vous trompez, Léonore, mes systêmes sur la religion ne sont ni commodes ni simples ; ils sont nuls ; j’ai secoué, toutes ces puérilités, dont on surcharge l’esprit et la mémoire des jeunes gens, j’ai employé ce tems-là à m’instruire, au-lieu de le passer à déraisonner, et je me suis fait quelques principes, tant sur cela que sur quelques autres objets de morale, principes constans dont je ne m’écarte point. J’adopte un agent quelconque assurément, que ce soit la nature ou Dieu, il y a toujours un moteur, à ce qui frappe nos regards, je l’admets, mais je ne le sers par aucun culte. Très-assuré qu’il n’en exige nul, très-incertain s’il en mérite, de quel droit irais-je lui en rendre ? J’aime mieux employer à quelques vertus le temps que d’autres perdent en prières, et cet agent, s’il est juste, me saura bien plus de gré d’être utile aux hommes, qu’assidu aux pieds de ses autels ; quand je verrai moins de mal sur la terre, quand j’y rencontrerai moins de frippons et plus d’honnêtes gens, peut-être supposerai-je alors, que l’auteur de cet univers, peut mériter quelque reconnaissance ; mais quand les maux m’assailliront de toute parts, quand je 603 ne trouverai que travers, cruauté, trahison, perfidie, noirceur, et méchanceté chez les hommes, je croirai me restreindre dans des bornes très-sages, en n’accablant point d’invectives, celui qui permet tant de maux, je ne le fais point, mais je ris de la folie des systêmes religieux, je me moque de la diversité des cultes, et n’écoutant que ma raison et mon cœur, je reste dans l’indifférence sur un être à qui je ne dois rien… ou que des reproches… que je tais par l’inutilité dont je les crois. — Mais votre morale ? — Elle est pure ! eh quoi ! faut-il absolument révérer des chimères pour avoir le droit d’être honnête homme ? J’aime mes frères, je les soulage, la bienfaisance est le sentiment de mon cœur, je ne pleure ma médiocrité, que parce qu’elle me prive du charme de faire des heureux ; je respecte les propriétés d’autrui, je ne ravirai jamais ni la femme ni le bien de personne ; croyez que je ne vous aurais pas enlevée à Duval, si je vous eu crue son épouse… je suis sensible à l’amour, c’est la jouissance des honnêtes gens ; je hais le vice, je suis enthousiaste de la vertu, et finirai tranquillement mes jours dans ses maximes, sans désirer les joies ridicules du paradis, et sans craindre les flammes absurdes de l’enfer. Ces sentimens me plurent, je trouvais Gaspard estimable et résolus d’en faire mon ami ; cependant je voulus le connaître mieux, quelque périlleuse que fût pour moi l’épreuve où je voulais le mettre, quelque peu favorables que fussent les circonstances pour la hasarder, je me sentis pressée de voir si ce jeune homme ayant secoué tant de freins, ne paraissant respecter que ceux de l’honnête homme, tenait vraiment aux principes moraux qu’il affichait ; j’avais laissé de l’espoir à 604 Gaspard, je lui avais caché mes nœuds avec Sainville, et ma main d’après nos conventions, devait être le prix de ses soins, sitôt que nous serions en Europe ; je saisis l’occasion d’une halte, peu après la conversation que nous venions d’avoir, et là, je lui avouai que je l’avais trompé,… que je ne pourrais jamais m’acquitter envers lui, que ma main n’était plus à moi, qu’il devenait d’après cela le maître de mon sort, qu’il devait me punir d’avoir abusé de sa bonne foi,… m’abandonner dans ces déserts… mais que s’il tenait sa parole, ce procédé, d’autant plus généreux, qu’il devenait sans aucun intérêt, lui assurait à jamais toute ma tendresse ; j’aurais peut-être dû vous tromper jusqu’au bout, ajoutai-je, mais la manière dont vous venez de vous faire connaître à moi, les sentimens que vous m’avez montré, votre philosophie, votre mépris pour tous les faux liens qui captivent les hommes,… tout, Gaspard, tout enfin me donne une si haute opinion de vous, que j’ai cru ne devoir plus vous rien déguiser, vous voilà maître de moi, je me livre. Gaspard ému, me fixa d’abord avec étonnement, — et revenant tout de suite à lui… Ô ! Léonore, s’écria-t-il en me serrant dans ses bras !… Que je vous dois de reconnaissance ! je ne sacrifiais qu’à l’amour ; j’aurai tout fait pour la vertu, et me pressant d’accepter une bourse, que je me défendis de prendre ; que cela vous reste au moins, continua-t-il, si je venais à mourir avant l’exécution de ma parole… Quand je ne voyais en vous qu’une maîtresse, je négligeais des soins dont j’imaginais que l’hymen devait m’acquitter… mais je dois bien plus à l’amie. 605 Le premier mouvement de mon cœur fut, je l’avoue, de me laisser tomber aux pieds de cet homme généreux, et j’y répandis un torrent de larmes avant de souffrir qu’il me releva… Généreux mortel, m’écriai-je, vous avez absorbé dans vous toutes les chimères religieuses, mais si vous avez dégagé votre esprit de ces fables inutiles à l’homme, ce n’est, je le vois bien, que pour y laisser plus d’empire à tout ce qui doit faire la félicité de vos semblables. Ah ! Laissez moi vous offrir ma reconnaissance et mon cœur, laissez moi vous regarder comme un ami,… comme un frère,… comme le dieu même auquel vous refusez des vertus,… et qui ne serait vraiment digne de nos hommages, que s’il avait celles de votre ame. Ô ! Gaspard, je n’eus pas trouvé ces sentimens dans un dévot. Ici le caractère de Léonore, ou du moins sa façon de penser sur la religion, se trouvant entièrement à découvert, madame de Blamont, quelqu’enthousiasmée qu’elle fût, de l’action de Gaspard, ne put s’empêcher pourtant de faire sentir à sa fille qu’elle était fâchée de lui voir ne soupçonner ce trait que dans un ennemi de nos principes religieux ; il était difficile que l’extrême piété de cette femme honnête et sensible, ne s’allarma pas de ce qui venait d’être dit…, Léonore fut calme aux reproches de sa mère. Ô ! madame, lui dit-elle, vous avez exigé de moi de la sincérité, je la blessais en vous cachant mes principes, je dois-donc en rester là s’ils vous scandalisent, car je serai contrainte en avançant, de vous dévoiler des choses plus fortes, et que vous condamnerez d’autant plus, qu’à la rigueur j’aurais pu ne pas m’y prêter. Ce n’est ni à monsieur de Sainville, madame, ni à dom 606 Gaspard, ni aux autres personnes avec lesquelles vous allez me voir, qu’il faut s’en prendre du peu de conformité de mes systêmes aux vôtres ; mon mari vous dira que dès l’âge de 13 ans, il reconnut en moi cette ferme aversion pour toutes idées religieuses ; et j’avais déjà lu à cet âge presque tout ce qui a été écrit contre les opinions que vous adoptez ; une amie de la comtesse de Kerneuil me prêta ces livres ; je les dévorai ; elle en raisonnait avec moi, m’affermissait dans les principes dont ces ouvrages m’offraient l’analyse, me les expliquait avec soin, et se plut aussi pendant deux ans, à nourrir mon ame d’une philosophie dont elle était enthousiaste ; l’expérience, mes malheurs, l’image du monde ont vivifié dans moi ces systêmes et me les ont rendus si familiers, qu’il me serait bien difficile d’en adopter d’autres aujourd’hui ; je les crois compatibles à la plus saine vertu ; la suite de mon histoire vous en convaincra peut-être, je n’ai pourtant point anéanti l’idée d’un dieu, ne l’imaginez pas madame, mais je crois ce dieu très-au-dessus de tous les cultes, je suis fermement persuadée qu’il n’en mérite et n’en exige aucun, et que de tous le moins raisonnable étant le nôtre, serait celui qui devrait l’offenser le plus grièvement s’il se mêlait des folies humaines. Malheureux enfant, dit madame de Blamont en pressant Léonore entre ses bras, tu n’aurais pas couru tous ces risques sans les premiers malheurs de ton enfance. — Ah ! crois que les vertus morales ne sont que plus actives, étayées par celles de la religion, et que celui qui sert bien son dieu, n’en aimera que mieux ses semblables ;… quelques larmes coulèrent ici des beaux yeux de cette mère tendre,… ceux d’Aline se mouillèrent aussi, elle tenait les mains de sa 607 sœur, elle la regardait avec cette pitié douce qui s’allarme pour tout ce qui ne lui ressemble pas ; non, que cette chère fille s’imagine être mieux qu’une autre ; mais elle est persuadée de ses maximes, elle y croit lié le bonheur présent et futur. L’être qui ne les adopte pas, lui présente l’idée du malheur, et cet aspect afflige toujours une ame aussi délicate que la sienne. Le comte vit bien que sa médiation devenait nécessaire à rétablir la paix dans les esprits ; madame, dit-il à la présidente, les erreurs de Léonore ne sont point vos fautes, elles ne doivent vous donner aucun remord, il faut la plaindre sans essayer de l’en faire revenir, vous n’y réussirez pas, il n’y a rien à quoi l’on tienne comme à ses idées sur la religion, vous savez que les approches, même de la mort, n’en font point changer. — Oh ! non certainement, reprit Léonore avec vivacité, c’est pour assurer le calme de cet instant, qu’on travaille à secouer de bonne heure ce qui peut le rendre horrible ; il s’en faut donc bien que je puisse renoncer à ce que je n’ai adopté que pour mon bonheur, à ce qui, j’ose le dire, le fait uniquement après les sentimens que je dois à ma mère et à mon époux, et que trouble seulement aujourd’hui le chagrin qu’en ressent cette mère à qui je suis prête à faire tous les sacrifices qui pourraient lui devenir de quelqu’utilité, aux seules conditions qu’elle n’exigera pas ceux qu’elle ne souhaite que pour me rendre à des liens que je ne prendrais qu’avec horreur. Eh bien, dit le comte, cela posé, je crois que ce qu’il nous reste de mieux à faire, est d’écouter la suite des aventures de Léonore, et de l’engager plus que jamais à ne nous rien 608 déguiser. Chères et charmantes amies, continua-t-il, en s’adressant à madame de Blamont et à son Aline, quand on a votre solidité, votre vertu, on peut tout entendre sans risques, et quand on a votre sagesse et vos cœurs, on plaint et pardonne la faute sans cesser d’aimer la coupable, et Léonore aussitôt embrassée par sa mère et sa sœur, pressée par elles et par toute la société de continuer le fil de ses aventures, en reprit le récit dans les termes suivans : Quand nous arrivâmes aux environs de Dongola, le conducteur de notre caravanne fut demander au roi la permission de traverser sa capitale, on la lui accorda sur-lechamp, et en vérité la faveur n’était pas grande ; rien de plus affreux que cette ville, des maisons désertes ou mal bâties, des rues embarassées de monceaux de sables entraînés par les lavanches, et partout l’image de la désolation ; un château assez mal fortifié se présente au milieu de la ville ; il est défendu par une garnison d’arabes pasteurs ; Dom Gaspard et moi, ainsi que quelques négocians Hollandois de la caravanne, eûmes l’honneur de manger chez le roi de Dongola, à des tables séparées, mais aussi bien servies que la sienne. Le titre de domestique de Dom Gaspard n’avait duré qu’un jour, dès que nous nous étions crus en sûreté, cet ami m’avait fait passer pour le neveu d’un roi d’Afrique, qu’il ramenait à son oncle, et comme il m’avait appris le Portugais, je ne m’exprimais plus que dans cette langue. Quatre jours après notre départ de Dongola, nous entrâmes dans le royaume de Sennar ; la crainte d’être pillés par les 609 peuples qui sont au-dessus de Korti le long du Nil, nous contraignit à nous éloigner des bords de ce fleuve, et à entrer dans le désert de Bihonda, un peu moins agreste que ceux de la Libie, et où l’on voit au moins quelqu’arbres ; de l’autre côté du désert nous trouvâmes des habitans campés sous des tentes qui ne nous laissèrent manquer de rien. Nous parvinmes enfin à Hargabi, où se trouve avec profusion tout ce qui peut flatter les voyageurs ; cette abondance délicieuse quand on vient de traverser des pays si incultes, nous engagea à quelque séjour dans cette contrée. Ce fut en la quittant que nous voyageâmes dans des forêts charmantes d’acacias ; leur fraicheur, la quantité de petits perroquets verts, de gelinottes et d’autres oiseaux qui peuplent ces bois, ne contribuent pas peu à rendre délicieuse la route qui les traverse ; au sortir de là, nous marchâmes dans des plaines très-fertiles, d’où nous découvrîmes la ville de Sennar. Cette capitale où vous trouverez bon que je vous arrête un instant, à cause de la fatale aventure qui nous y arriva, contient environ trois cent mille ames ; mais elle est aussi sale que peu policée ; le palais du roi construit de briques cuites au soleil, est un amas confus de bâtiment qui n’a de remarquable que le désordre et le mauvais goût. Les appartemens garnis de tapis, sont meublés à la manière du Levant ; quelques jardins les environnent ; tout est désagréable dans ce climat brûlant, les chaleurs qui prennent de janvier en avril y sont incontenables, les peuples de la religion mahométane y sont fourbes, méchans, superstitieux, débauchés, et l’on n’est pas plutôt dans ce triste séjour, que l’on désire aussitôt de le quitter. 610 Le roi auquel nous fûmes présentés, est un homme d’environ cinquante ans, d’un libertinage effréné et d’une cruauté inouie ; on ne peut l’aborder que pieds nuds ; ses traits ne s’aperçoivent jamais ; perpétuellement couverts d’un voile de gaze, on dirait que cet imbécile craint d’éblouir ses peuples, quand il va de sa capitale à une maison de campagne à lui qui en est éloignée de deux lieues, il est précédé de quatre cents gardes à cheval, entouré de deux cents valets, chantant ses louanges, dont douze le portent sur un palanquin, et suivi de sept cents femmes nues, portant sur leur tête des corbeilles remplies des différens mets qui doivent être servis au repas de sa majesté ; trois cent cavaliers ferment la marche, et ce cortège forme une ligne d’une telle étendue, que souvent la tête de la colonne est déjà dans la maison de campagne que l’arrière garde n’a pas même encore quitté la ville. Si le souverain s’en tenait à ce faste, dès que ses trésors lui permettent de le soutenir, il ne donnerait aucune prise aux reproches des passagers ; mais son extrême cruauté les lui mérite absolument. Elle révolte souvent ses sujets ; et comme il les craint, à l’exemple de tous les despotes, ce n’est depuis quelque-tems que sur les caravannes, qu’il fait tomber les traits de sa noirceur. Nous en étions prévenus, mais notre maudite curiosité nous fit, malgré tout cela, tomber dans l’un des pièges qu’il tend ordinairement aux voyageurs, pour se procurer, parmi eux, des victimes à ses scélératesses. Un des goûts le plus vif de ce monstrueux prince, un de ceux qui le chatouille le plus énergiquement, est de faire empaler sous ses yeux, tous les délinquans qu’il peut surprendre en faute, et cela sans 611 distinction d’âge ni de sexe. Placé à une fenêtre de son palais, ouverte à quinze ou vingt pieds du lieu où l’on exécute, le vilain homme au milieu de ses femmes jouit là tout à son aise du cruel plaisir de voir souffrir des malheureux. Afin d’augmenter leur nombre, il surcharge les voyageurs d’impôts et de défenses, dont le défaut de payemens ou l’infraction est toujours punie par le pal. Dans le nombre de ces défenses, celle qui nous fit succomber Gaspard et moi et qui nous précipita ainsi que quelqu’autre de nos compagnons dans le péril que je vais vous raconter, est celle publiée à son de trompe, toutes les fois qu’une caravanne passe dans Sennar ; cette défense consiste à ne point approcher d’un petit pavillon situé à une demi-lieue de cette ville, dans lequel, est dit-on, renfermé l’organe de Mahomet ; mais en même tems que le fourbe fait faire ces défenses, un nombre infini de satellites à lui, conversant avec tous les voyageurs, ne cessent d’exciter leur curiosité sur cette merveille, et ce qu’ils en racontent est si bisarre, que pour peu qu’on soit né avec un peu d’imagination, il est bien difficile de ne pas succomber ; quelques-uns de ces fripons offrent de vous conduire, tous vous assurent que la défense publiée est chimérique, que fût-on même surpris, il n’en résulterait aucun danger ; on se laisse séduire, on y va, dès qu’on y est, il y arrive ce que vous allez voir. Vivement pénétrés que cette défense n’était que de forme, chaudement excités à aller admirer une des plus grandes merveilles du monde, en ayant déjà dans nous-mêmes une violente envie, Gaspard, trois femmes arabes, deux turcs, quatre négocians Hollandais ou Portugais et moi, tous 612 voyageurs de la caravanne, nous nous laissâmes entraîner, et à la pointe du jour le surlendemain de notre arrivée à Sennar, conduits par deux de ces fripons qui nous avaient suborné, nous nous rendîmes au pavillon de Mahomet ; à peine en fûmes-nous à trente pas, qu’un gros de soldats armés de carabines débusquant à la hâte d’un taillis voisin, dans lequel ils étaient à plat-ventre, nous entoure, nous saisit avec la même facilité qu’un chasseur s’empare du gibier qu’il vient de prendre en son lacet, et nous ramène à l’instant tous les onze au prince, qui se met à éclater de rire, voyant une si bonne capture, en nous promettant que par ses soins nous ne languirons pas sur la terre ; il nous examine les uns après les autres, et sans être touché de la jeunesse, de la beauté des trois femmes arabes, qui se jettent à ses pieds pour implorer sa grace, il les condamne comme le reste, en leur assurant qu’il aura le plus grand plaisir à voir, si elles supporteront les douleurs du supplice qui leur est préparé, avec le même courage que les hommes. Mon sexe n’étant pas découvert, mon déguisement toujours le même, le roi continua comme il avait fait jusqu’àlors de me prendre pour un garçon… Gaspard voulut l’implorer pour moi, lui rappeler les alliances avec un roi d’Afrique, qu’il m’avait supposée (comme partout,) en arrivant dans cette cour, l’attendrir en un mot sur mon sort, en lui disant que j’étais d’un sang royal comme lui, rien ne réussit ; parle pour toi, lui dit le barbare, et ne t’inquiète pas des autres. Cependant on nous donna un excellent dîner, au palais même, et l’on nous laissa tous ensemble dans la salle, où l’on 613 nous avait servi jusqu’à l’heure du spectacle que le roi se préparait à nos dépends. Je ne vous peins point ma situation, vous comprenez aisément son horreur, toutes mes idées se tournaient vers Sainville. — ô ! malheureux amant, m’écriai-je, je ne te verrai donc plus, ceci est bien pis que le poignard du cercueil de Venise, mourir à la bonne heure,… mais mourir empalée ! et mes larmes coulaient en abondance, sans que la main du tendre et bon Gaspard, oubliant tous ses dangers pour moi, cessa jamais de les essuyer. Le même désespoir régnait dans notre petite troupe, les hommes juraient et tempêtaient, les femmes toujours plus douces, même dans leurs douleurs, se contentaient de pleurer ou d’hurler, et l’on n’entendait que des cris, que des imprécations dans cette salle, funeste ; mélodie bien flatteuse sans doute aux oreilles du bourreau qui nous sacrifiait, puisque pour les entendre plus à l’aise, le cruel était venu dîner avec ses femmes dans une pièce voisine de la nôtre. Enfin, elle arriva cette heure fatale, où nous allions devenir la proie de la mort ; je ne l’entendis pas sans frissonner, je me serrai contre Gaspard, il me semblait que celui qui allait pourtant périr comme moi, devait encore me servir d’appui ; le prince fut se placer, et l’œil fixé sur l’arène sanglante, le monstre vit exécuter d’abord les deux turcs, ensuite les quatre européens et les trois femmes arabes ; il ne restait donc plus que Gaspard et moi, on vient me chercher la première, j’embrasse mon ami, je meurs contente, lui dis-je, puisqu’on m’épargne au moins la douleur de vous voir périr à mes yeux, puis réunissant mon courage et mes forces, je 614 m’élance au milieu du cercle ; l’exécuteur me saisit. — Oh ! madame, dit Léonore, en frémissant de souvenir, si j’ai cru voir la mort de près, j’ose bien dire que c’est dans cette terrible occasion. Pour l’accomplissement de cette cérémonie à-peu-près comme pour celle où l’on châtie les enfans, la portion de chair que l’on découvre, est celle que la nature a placée au bas de nos reins, et cela, pour que rien ne puisse mettre obstacle à l’introduction du pieu dans la partie destinée au supplice. On dégarnit donc promptement, aux yeux du monarque observateur, ce qui gênait dans moi le local nécessaire à l’action ; mais jugez ce que je devins, quand j’entendis, dès qu’on me vit nue, des cris tumultueux retentir dans toute l’assemblée, et le bourreau lui-même me repousser avec horreur. Trop émue de mon sort, je n’avais pas pensé à la surprise que je devais naturellement causer en présentant un derrière assez blanc sous un buste fort noir ; la frayeur avait été générale ; les uns m’avaient prise pour un dieu, les autres pour un sorcier, mais tous s’étaient enfuis, le roi seul un peu moins crédule, ordonna qu’on me ramena à l’instant à ses yeux ; on fait venir Gaspard, les interprètes s’avancent et on me demande ce que signifie cet état mixte dont la nature n’offrait aucun exemple ; il n’y eut plus moyen de feindre, il fallait tout avouer ; le roi me fit débarbouiller devant lui, me fit prendre des habits à l’usage de ses femmes, et m’ayant malheureusement trouvée de son goût sous cette métamorphose, il me déclara qu’il fallait m’apprêter à recevoir, dès la même nuit, l’honneur de servir ses plaisirs. — Funeste arrêt, me dis-je, différence bien légère entre le 615 supplice qui m’attend et celui où j’échappe. — Ô Sainville !… Sainville, ne m’aimerais-tu pas mieux empalée… En considération des plaisirs que le roi de Sennar se promettait avec moi, il accorda la vie au jeune Portugais, mais on nous sépara aussitôt, il fut placé parmi les esclaves, et moi reléguée dans une petite chambre attenant au harem. Une émeute affreuse survint heureusement pour moi le même soir, elle était occasionnée par nos compagnons de voyage ; furieux de ce qui venait de nous arriver, ils nous vengeaient, et le tumulte devenait si pressant dans la ville, que le roi avait été obligé de marcher en personne à la tête de ses troupes, pour en arrêter le désordre ; il rentra fort tard, et se trouvant harassé ; il se retira seul dans son appartement, en me faisant dire que je ne jouirais que le lendemain des graces qu’il lui plaisait de m’accorder. Cette nouvelle me calma, c’est un trésor que le tems pour un malheureux, celui qu’on lui donne quelque court qu’il soit, lui paraît toujours suffisant à se dégager des fers qui lui sont préparés, et son ame s’épanouit en proportion des heureux délais qu’il obtient. La nuit était déjà très-avancée ; anéantie sur mon balcon, je me livrais à mille projets plus singuliers les uns que les autres, pour tacher de me soustraire aux nouveaux maux dont j’étais menacée ; encouragée par mon heureuse étoile, je ne doutais pas que le sort ne m’offrit incessamment les moyens de fuir, lorsque tout-à-coup j’entendis prononcer mon nom ; qui m’appelle, dis-je ? qui peut donc s’occuper encore de la 616 plus malheureuse des femmes ? Le meilleur ami qu’elle ait au monde, me répondit-on, l’infortuné Gaspard qui vient pour la sauver. — Gaspard ! Dieu, qu’entends-je. — Ô Léonore ! laissez-vous glisser, peu de hauteur, nous sépare, je le vois, hasardez tout et n’ayez nulle crainte, un des gardes du tyran gagné par mes largesses, est là qui nous attend, il s’échappe avec nous ; fuyons : la caravanne partie tout de suite après l’émeute, n’est pas à deux mille d’ici, nous la rejoindrons aisément ; pressons-nous, le beaume qui coule sur des playes brûlantes, la rosée qui rafraîchit le calice des fleurs déssechées par le vent du Midi, produisent des effets moins doux, que ces paroles ne firent sur mon cœur, je ne perdis pas une minute, et sans mesurer des yeux la hauteur, je me précipite dans les bras que me tend Gaspard. Son guide et lui m’emportent à l’instant, et en moins de trois quarts d’heure d’une marche forcée, nous rejoignent à nos camarades, un peu surpris de mon changement d’état, mais dont nous ne fûmes pas moins reçus avec des transports inexprimables de joie. Tous les hommes deviennent frères quand le péril les rassemble ; le généreux soldat qui nous sauve, est récompensé de nouveau, j’embrasse mille et mille fois Gaspard, les paroles manquent aux sentimens de ma reconnaissance, notre nègre et nos effets se retrouvent dans le plus grand ordre, et notre route se poursuit. Ah ! je respire, dit le comte, vous m’avez fait une frayeur… moi qui connais si peu ce sentiment-là ; il n’appartient, je crois, qu’à l’intérêt que vous inspirez de le faire naître dans mon ame ; voilà peut-être la première fois de la vie qu’une jolie femme se sauve par de tels moyens ; il en 617 est mille qui se seraient perdues pour avoir montré ce que vous fîtes voir. — En vérité, comte, dit la présidente. — Mais madame laissez-moi rire à l’aise, d’une aventure qui n’a point d’exemple, je vous assure que cette partie blanche en contraste avec un mufle noir devait produire un des plus plaisants effets. — Continuez, continuez ma fille, car ce maudit comte est insupportable. En sortant de Sennar, reprit Léonore, nous gagnâmes Bakas, petit village sur le bord du Nil, que nous trouvâmes à sec en cet endroit. De-là, nous parvinmes à Giésim, endroit plus considérable, mais situé dans la même position, relativement au fleuve, et cependant au milieu d’une forêt où nous vîmes des arbres que dix hommes n’embrasseraient pas ; une de ces monstrueuses productions de la nature, minée de vieillesse, formait à l’intérieur une chambre où se serait tenu cinquante personnes à l’aise. Ce fut là où nous fûmes obligés de quitter nos chameaux à cause des montagnes qui nous restaient à traverser ; entièrement remplies d’herbes qui les empoisonnent dès qu’ils en mangent. Nous traversâmes en sortant de Giésim, des forêts superbes de tamarins toujours verts, portant une espèce de prune dont le goût n’est point désagréable ; ces forêts où jamais le soleil ne pénètre à cause de leur épaisseur, sont d’un frais souvent funeste aux passagers ; mais la bonté de mon tempérament, et la vigueur de mon âge, me garantirent de tous ces maux, et sans les cruelles inquiétudes de mon esprit, cette route toute dangereuse qu’elle est, ne m’eut offert que de l’agrément ; nous arrivâmes de-là à Serké, petite 618 ville au milieu des montagnes, située dans un joli valon, rafraîchie d’un petit ruisseau qui sépare l’Éthiopie du royaume de Sennar ; partout dans cette nouvelle contrée, nous trouvâmes la plus belle et la plus brillante agriculture : le cotton, les cannes de bambous, les ébeniers et une multitude de plantes aromatiques, varient agréablement les richesses du sol ; mais la multitude de lions que l’on entend mugir autour de soi distrait un peu du plaisir que l’on trouve à traverser ce beau pays. On est obligé d’allumer de grands feux pour écarter ces animaux dont la société sans ces précautions pourrait bien n’être pas très-douce. Quelques jours ensuite, nous passâmes plusieurs rivières fort dangéreuses, et peu après nous traversâmes une plaine ombragée de grenadiers, dont nous dévorâmes les fruits. Là, nos bagages, sous la garde des différents seigneurs de terre où nous passions, étaient portés par leurs vassaux, de territoires en territoires, ce qui dura tout le tems que nous fûmes en éthiopie. Quoique nous ne pénétrâmes pas jusque dans la capitale de cet empire, j’en vis assez, pour pouvoir vous parler en peu de mots d’un pays qu’on fréquente trop peu et qui par-tout, offre à l’œil du philosophe et du naturaliste, une foule d’objets intéressants. Il n’est sans doute aucune province en Europe plus artistement cultivée, le Cardamomum et le Gingembre en donnant à ces plaines un aspect flateur, parseme l’air, d’atomes les plus odorifférans ; agréablement coupées, par de vastes rivières bordées de lis, de jonquilles, de tulipes et de violettes ; on se croit dans le paradis terrestre, on ne s’étonne plus en voyant ce climat que quelques imaginations ardentes 619 ayent placé ce lieu de délices dont notre premier père eut la mal-adresse de se faire chasser pour une pomme, fruit qu’on n’y aperçoit pourtant nulle part. Les forêts plus délicieuses encore que les plaines, sont remplies d’orangers, de citroniers, de grenadiers et de plusieurs autres arbres toujours couverts de fleurs, parmi lesquels on en voit qui portent des roses, d’une odeur bien plus forte et bien plus délicate que les notres. Les peuples de cette contrée qu’on a long-tems confondues avec ceux de la Nubie leurs voisins, en diffèrent pourtant beaucoup par la figure ; ceux-ci sont d’un brun tirant un peu sur l’olive, leur taille est haute et majestueuse, leurs traits agréables, ils ont presque tous les yeux beaux ; le nez bien pris, les lèvres minces, et les dents très-blanches, au lieu que ceux que nous quittions sont fort noirs et n’ont absolument d’autres traits que ceux des nègres que vous connaissez. Les Éthiopiens suivent la religion Copte, sorte de culte mélangé du Catholicisme et du Grec. Ils sont très-dévots, grands adorateurs de saints profondément pénétrés de la possibilité des miracles, et sur-tout de celui de la transubstantiation, quoiqu’ils ayent aussi parmi eux des gens assez raisonnables pour rejeter un dogme, où la foi, le plus trompeur des guides est si nécessaire pour soumettre la raison révoltée. Eh ! comment pouvoir admettre, disait un de ces philosophes à Gaspard, assez heureux pour s’entretenir devant moi quelques instans avec lui en langue latine, comment supposer un dogme aussi impossible que celui de la 620 transubstantiation ? N’est-ce donc pas s’aveugler à plaisir que de préférer au sens réel des paroles de Jésus-Christ, un inexplicable mystère qui ne peut se supposer qu’en contrariant toutes les lumières de la raison ? Est-il vraisemblable qu’un être bon voulut à ce point abuser de la crédulité des hommes ? N’est-ce pas une chose également absurde et dégoûtante que d’imaginer qu’un dieu nous ordonne de manger sa chair ; n’est-ce pas une chose ridicule et atroce que d’oser croire qu’un homme, fut-ce même un saint, puisse avoir la faculté d’évoquer son dieu par des paroles, et de le faire descendre à son gré dans des élémens corruptibles et dissolubles ? Ou ce Dieu descend dans l’hostie corporellement ou il s’y transporte en esprit, s’il y descend corporellement, comment n’emplifie-t-il pas par la matière ? Et comment cette hostie n’est-elle pas d’un volume différent après l’incorporation qu’avant ? S’il n’y descend qu’en esprit, comment cette essence divine peut-elle s’introduire dans des portions de matières, sans les vivifier ? Ou il faut que l’hostie grossisse après l’incorporation, si elle s’est faite charnellement, ou il faut qu’elle s’anime si la jonction n’est que spirituelle, car la métamorphose totale est absolument impossible ; un changement quelconque ne peut s’opérer idéalement, toute mutation suppose une cessation des parties visibles du premier corps, et une prompte jonction des élémens du second corps dans les parties décomposées du premier, procédé qui ne peut s’opérer que par le choc des atômes des premiers élémens sur les atomes des seconds ; mais l’opération doit être apperçue, elle n’est sans cela qu’illusoire et dans le cas d’être rejettée de tous les bons 621 esprits. Ce n’est donc que comme incorporation que nous pouvons concevoir l’eucharistie. Or, vous venez de voir que cette incorporation est impossible. Inutilement direz-vous que rien n’est tel à dieu. Ce raisonnement est faux, invinciblement enchaîné lui-même par ses premiers actes, il ne peut plus faire aujourd’hui que les effets de ses créations, ayent des qualités différentes de celles qui leur imprima d’abord ; il lui est par exemple impossible de changer la nature des élémens, il ne peut leur ôter leur propriété ; celui qui a recours au miracle pour expliquer ce qu’il ne conçoit pas, est un sot qu’on doit plaindre et ne jamais écouter. Un miracle est, selon lui, un effet de la toute-puissance de dieu qui déroge à cet égard aux loix générales qu’il a établies. — Peut-on prêter de pareils sentimens à l’Être-Suprême ? S’il a besoin de déroger à ses premières opérations pour se faire croire par l’homme, il convient donc que ce qu’il avait fait avant, n’avait pas assez de puissance pour mériter notre foi ? il avoue donc qu’il a mal fait d’abord, et qu’il faut maintenant qu’il fasse mieux,… première absurdité ; mais qui vous persuade d’ailleurs que dieu raisonne ainsi ? Qui vous prouve dans lui cette action de déroger que vous nommez miracle ? Quelque puisse être votre mauvaise volonté à l’égard de ce dieu si maltraité de vous, comment pouvez-vous croire qu’il se conduise comme vous le faites agir ? Connaissez-vous toutes les loix de Dieu, pour oser soutenir votre systême ? et le plus étonnant des phénomênes, s’offrit-il même à vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n’est pas une des loix de dieu que vous avez ignoré jusqu’alors ? et si c’en est une, de quel droit osez-vous 622 l’appeler miracle ? à moins qu’on ne me persuade qu’il est impossible que le phénomène qui me frappe, puisse dépendre des loix générales de la nature ; on ne pourra jamais me convaincre que ce phénomène puisse être un miracle. Il ne peut y avoir de miracles que dans l’événement qui contrarie les loix de la nature ; or, quel est-il, et quel peut-il être cet événement ? Est-ce à nous à le décider ? nous qui ne sommes pas encore parvenus à dévoiler le quart des mystères de cette nature incompréhensible… À supposer donc qu’il s’opérât ce changement dont il s’agit… ; qu’il s’opérât d’une manière visible, sous les paroles magiques du prêtre, ignorant si cette mutation n’est pas et ne peut pas être une des loix de la nature ; je pourrais encore même en la voyant ne pas la supposer un miracle ; je pourrais en la reconnaissant, n’en rien conclure en faveur de la cause, mais que sera-ce quand je ne vois rien de cette métamorphose ? Quand elle ne s’opère que parce que vous me le dites, sans que rien puisse m’en convaincre, que sera-ce quand je verrai ce que vous m’affirmez, contrarié par des accidens impossibles à supposer si le miracle avait lieu ? Quand je verrai cette farine sacrée, identifiée avec le corps d’un dieu, se flétrir, se putréfier, se laisser dévorer aux vers, se brûler, se dissoudre, se digérer, se résoudre en chile et en excrémens, se profaner enfin sans le plus léger risque, puis-je raisonnablement admettre que ce qui contient un dieu, que ce qui est un dieu lui-même puisse être soumis à des effets si humilians ? et ne vaut-il pas mille fois mieux que je rejette ce que vous me dites sur cela, que de l’admettre avec des contradictions d’une telle force, que ma raison s’en révolte, que mon cœur y 623 répugne, et que votre dieu même s’y dégrade. Un mystère doit, dites-vous, confondre la raison, il faut qu’elle plie devant l’incompréhensibilité du mystère, et qu’elle s’y soumette ; mots vuides de sens que tout cela, ma raison me vient de Dieu, c’est le seul flambeau qu’il m’ait donné pour me conduire et pour le connaître, il est absolument impossible qu’il exige de moi l’adoption de choses qui contrarient ouvertement cette raison ; s’il eût voulu que je les crusse, ne m’eût-il pas donné une raison faite pour les adopter ; cela était bien plus simple que de me forcer d’admettre ces choses aux dépens de la sorte de bon sens que j’ai reçue de lui ; pourquoi voulez-vous qu’entre deux moyens Dieu n’ait pas choisi le meilleur ? Il semble que vous preniez à tâche de me peindre ce Dieu, haïssable, moi qui ne cherche qu’à l’adorer ; et d’ailleurs, vous en croyez-vous le mérite de ce mystère incompréhensible ? Détrompez-vous sur cette opinion, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Confucius l’avait introduit dans ses dogmes, les chinois et les mexicains qui descendent d’eux, croyent comme vous que des paroles mystérieuses font incorporer l’esprit saint à du pain et du vin consacrés, on enseignait ces fables dégoûtantes aux écoles égyptiennes, où s’admettaient toutes les métamorphoses et toutes les métempsycoses possibles, et ce fut là où Confucius, Pithagore et Jesus-Christ qui y étudièrent en des temps différens prirent, sur ces points de doctrine, les idées dont ils composèrent leurs systêmes. Mais celui de votre religion, relatif à l’eucharistie, s’explique plus facilement que toutes les autres opinions des grands hommes dont nous venons de parler, et c’est, poursuivit notre 624 philosophe éthiopien, une réflexion échappée à vos déïstes, dont les nôtres m’attribuent ici le mérite. Écoutez-la, et revenez de vos chimères. Tout est purement symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus, et quand il dit à ses apôtres, quelque temps avant sa mort : mangez, ceci est mon corps ; buvez, ceci est mon sang ; il voulait dire : Le repas que vous faites est des deniers que Judas a retirés de la vente de mon corps. — C’est mon corps que vous allez manger, c’est mon sang que vous allez boire. Étudiez bien toutes les autres paroles de ce prophète ; cherchez à pénétrer leur sens, vous reconnaîtrez dans toutes, ce même ton de figure, positivement ce même genre symbolique, et c’est sous cet unique sens qu’il est quelquefois admirable ; mais prendre ses discours à la lettre, est, non seulement en perdre tout le fruit, c’est s’exposer même, comme dans ce cas-ci, à tomber dans d’exécrables idolâtries, et à commettre des impiétés révoltantes ; renonçons donc à des erreurs aussi dangéreuses ; adjurons à jamais le système effrayant de la transubstantiation, et n’imaginons pas être athée, pour oser nous écrier du fond du cœur avec le capharnaïte : Quomodò potest hic nobis dare carnem suam. Ainsi raisonnait le philosophe nègre, et Gaspard enchanté me disait avec enthousiasme : je n’aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au sein de l’Afrique. On a beau propager l’erreur, on a beau la porter au bout du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis ; elle rencontrera toujours des bornes par tout où la raison humaine aura liberté de se faire entendre ; et j’approuvais dom 625 Gaspard, et le philosophe noir, parce que je pensais bien intimement comme tous deux. On admet l’écriture sainte en Éthiopie, et ces peuples font usage des mêmes sacremens que les catholiques ; mais ils communient sous les deux espèces, et consacrent absolument à l’usage grec. Leur confession est beaucoup plus simple que la nôtre, peut-être même plus édifiante, ils s’avouent pécheurs, et se prosternent aux pieds de leurs prêtres, implorent de lui l’absolution et la pénitence, mais n’entrent dans aucun de ces détails aussi humilians pour celui qui les fait, que dangereux pour celui qui les écoute, et qu’inutiles à ce que Dieu peut exiger des pécheurs. Leurs églises sont belles et propres, ils y sont contenus dans les bornes du plus grand respect ; on voit dans ces temples quelques peintures, mais ils n’y admettent aucune image en relief, ils ne les peuvent souffrir, et les regardent avec raison comme des preuves sans replique, du plus absurde paganisme. Leur chant de chœur, agréablement mêlé au son des instrumens, est juste et agréable quoiqu’ils n’ayent point de livres notés ; ils usent comme les juifs et les turcs de la circoncision, mais ils n’y attachent d’autre idée que celle d’imiter le Dieu qu’ils révèrent et qui s’y est soumis comme eux. Dès que nous fûmes en Éthiopie, dom Gaspard voulut me faire voir les fameuses sources du Nil dont nous nous trouvions assez près : une petite troupe de la caravane se joignit à nous pour aller admirer cette merveille de la nature. 626 Du sommet d’une montagne fort élevée, située au nombre de celles que l’on appelle les Monts de la lune, sortent avec un bruit épouvantable deux grosses sources d’eau, l’une à l’Orient, l’autre à l’Occident. Ces sources forment deux ruisseaux qui se précipitent avec une impétuosité surprenante, dans un sol marécageux couvert de cannes et de joncs, là elles se perdent et ne reparaissent plus qu’à douze lieues de la montagne où elles forment en se réunissant le fleuve du Nil, qu’augmentent dans sa course une infinité d’autres rivières. Non loin de-là, ce fleuve offre une assez grande singularité, ses eaux majestueuses passent au travers d’un lac fort considérable sans qu’il en résulte aucun mêlange.[3] C’est au milieu des eaux de ce lac que l’empereur d’Éthiopie possède un palais superbe, mais que nous n’eûmes pas le temps d’aller voir. Nous apperçumes dans notre incursion cet animal extraordinaire, à-peu-près de la grosseur d’un chat, qui a le visage d’un homme, une trèsbelle barbe blanche, et une voix semblable à celle d’une personne qui se plaint ; il se tient communément sur des arbres, et ne s’apprivoise que très-difficillement ; doué du même amour pour la liberté que l’homme ; il dépérit et meurt dès qu’on l’enchaîne. Presque toutes les villes de l’Éthiopie se ressemblent, elles sont toutes basses, ornées de terrasses au-dessus, et séparées les unes des autres par des haies couvertes de fleurs et de fruits, entremêlées d’arbres plantés à des distances régulières. J’aurais bien desiré de parcourir ces provinces, mais pour exécuter ce projet il eut fallu suivre la partie de notre caravane qui achevait la route dans le milieu des terres, et qui 627 descendait au Monomotapa, par le royaume de Monoëmugi, en traversant les affreux déserts des Caffres. Dom Gaspard ne voulut pas m’exposer aux terribles dangers de cette route, et comme la caravane se séparait ici, nous suivîmes la portion de nos voyageurs, composée d’hollandais et de portugais, qui prit la résolution de gagner les bords du fleuve Zébé, et de s’y embarquer pour le descendre jusqu’à Monbaca, sur la côte du Zanguebar où nous devions trouver un comptoir portugais ; cette manière plus commode de voyager, offrant beaucoup moins d’événemens, vous permettrez que je vous transporte tout de suite à Monbaca où dom Gaspard me présenta à ses compatriotes comme une jeune française que des malheurs sans nombre avaient fait tomber dans ses mains, et qu’il s’était engagé de ramener en Europe dès que les affaires qu’il avait au Monomotapa seraient finies. La noblesse du procédé de dom Gaspard qui ne voulut jamais prendre avec moi d’autre titre que celui d’ami, ni me présenter jamais aux européens qu’il rencontrait, que comme il venait de le faire ; cette générosité, dis-je, joint à tout ce qu’il avait déjà fait pour moi, me toucha jusqu’aux larmes ; plut au ciel que j’eusse toujours trouvé dans sa nation des gens aussi honnêtes que lui, je n’aurais pas été exposée à tous les malheurs qui me restent encore à vous peindre. Nous séjournâmes peu dans le premier comptoir portugais ; les affaires de dom Gaspard, et plus que tout l’empressement qu’il avait de s’acquitter envers moi en me remettant, le plus vîte possible, en Europe, ne lui permirent pas de s’arrêter à Monbaca ; quoique toute cette côte soit garnie d’établissemens portugais, et qu’il nous fut devenu 628 facile de toucher la destination de dom Gaspard, en descendant de l’un à l’autre ; il trouva plus simple de profiter d’un vaisseau hollandais qui faisait route vers le Cap, et qui serrant la côte, nous relâcha aux bouches du Guama où de petites barques portugaises qu’on y trouve toujours, nous amenèrent en peu de tems au fort de Séna, premier comptoir de cette nation sur les frontières du Monomotapa. Mon ami y conclud quelques affaires dont il était chargé par le consul d’Alexandrie, et nous en partîmes promptement, pour nous rendre au fort de Tété où était notre destination, en attendant la possibilité de regagner l’Europe. Cet établissement était composé d’un chef, homme d’environ quarante-cinq ans, de quatre commis, et d’une garnison de soixante Portugais ou mulâtres, commandés par trois officiers. Dom Lopes de Riveiras, c’était le nom de ce chef, avait avec lui, pour maîtresse, une très-jolie Espagnole de vingt-trois ou vingt-quatre ans, que l’on nommait Clémentine, fille d’esprit, parlant deux ou trois langues, instruite, ayant beaucoup lue, bonne musicienne, d’une vivacité prodigieuse, d’un caractère agréable et enjoué, mais sans religion, sans principes, quoique ses mœurs ne fussent pas encore entièrement corrompues. Comme vous allez me voir vivre quelque tems avec cette nouvelle amie, vous me permettrez de vous la peindre avec un peu de détails. Clémentine était de Madrid, née dans la classe des courtisanes, elle n’en avait pourtant jamais exercé le métier. Sa mère, autrefois très-célèbre par ses amans, ses friponneries et ses charmes, il était difficile que sa jeune 629 élève pût avoir une morale bien pure ; et quoique celle-ci n’eût jamais eu dans sa vie que deux amans, le Duc de Medina-Celi, qui l’avait acheté de sa mère, et l’avait entretenu secrettement dans son palais, depuis l’âge de douze ans, jusqu’à celui de dix-sept ; l’autre, Dom-Lope de Riveiras, qui l’avait emmené en Afrique, à la sollicitation du Duc, dont il était protégé, quoique la belle Clémentine, disje, n’eût jamais connu que ces deux hommes, elle avait une sorte de libertinage dans l’esprit qui rendait sa société dangereuse pour une femme de mon âge ; et comme elle joignait à cela, du liant, de l’esprit, de la complaisance et beaucoup de séduction ; il était, on ne peut pas plus facile, que la dépravation de sa tête, pût s’étendre à ce qui l’entourait. Le mot de vertu n’offrait aucune idée à l’imagination de cette fille singulière, celui d’amour n’en donnait que de chimérique. Ce sentiment, prétendait-elle, n’existait plus que dans les vieux romans ; une femme devait en donner et n’en jamais prendre. Attachant un peu plus de prix à l’amitié ; mais ne la supposant possible qu’entre sexes égaux, elle avouait qu’on pouvait accorder son cœur à une amie, quand la ressemblance des goûts et des caractères était absolument parfaite, et qu’il n’existait aucune rivalité. D’ailleurs, tous liens, tous devoirs étaient nuls aux yeux de Clémentine ; la bonté, selon elle, n’était qu’une duperie, la sensibilité qu’une faiblesse dont il fallait se garantir ; la modestie une erreur qui n’allait jamais qu’au détriment des charmes d’une jolie personne ; la franchise une imbécillité dont on était toujours la dupe ; l’humilité une bêtise ; la tempérance une privation qui glaçait les plus beaux ans de la 630 vie, et la religion une momerie dont il ne fallait que rire. Cette chère compagne, telle que la voilà peinte au moral, avait de plus un physique très-voluptueux ; elle était grande et dessinée comme Vénus ; la peau d’une blancheur éblouissante, quoique ses cheveux et ses yeux fussent du plus beau noir ; il régnait dans ses yeux fripons que j’esquisse, une langueur qui semblait éveiller l’amour, et l’exciter dans tous les sexes ; ses regards d’une incroyable expression, parlaient même sans le vouloir ; et vous adressa-t-elle les choses les plus simples, elles avaient toujours l’air du sentiment. Quand elle le voulait, elle avait une manière de les ouvrir à demi, et d’adoucir leur vivacité, qui ne rendait plus qu’intéressant et doux, ce qu’elle avait dessein de leur laisser dire ; mais la volupté ou la jouissance les animaient-ils, on ne pouvait en soutenir le feu ; elle avait le nez fin, délicat et serré, les lèvres vermeilles et minces, la bouche petite et les plus belles dents qu’on pût voir. Avec une taille svelte et trèspeu d’embonpoint, toutes ses masses étaient néanmoins fortement prononcées ; sa gorge ronde et même un peu pleine, ainsi que ses hanches, ses bras, ses jambes, et pardessus tout cela, un air de fraîcheur, de santé qui la faisait desirer de tous les hommes… Malgré tant de graces… Vous me pardonnerez ce petit mouvement d’orgueil ; par-tout où nous avons parus ensemble, mes succès ont été bien plus sûrs ; il est vrai que j’avais sept ans de moins, et une sorte de candeur et d’innocence dans les traits, qu’aucune cause n’avait pu détruire dans moi comme dans elle… On a beau traiter ce-ci de chimère, les sentimens de notre ame influent singulièrement sur le caractère de nos traits ; l’habitude où 631 nous sommes de leur faire prendre les différens mouvemens des passions qui nous agitent, fait qu’il est difficile qu’ils ne gardent pas, de préférence, le ton donné par la passion favorite, et à beauté égale ; la pudeur imprimera toujours sur eux une sorte d’intérêt et de majesté qu’on ne démêlera point dans une femme immodeste, dédaignant les graces naïves, dont la vertu fait adoucir l’éclat de la beauté. Une vieille femme servait de duégne à Clémentine ; une plus jeune était sa femme de chambre, et Dom Lopes la faisait d’ailleurs servir par ses gens. Dom Gaspard m’avait présenté dans cette nouvelle société, comme il avait fait par-tout ; mais ne se trouvant ici qu’en qualité de subalterne, on mesurait malheureusement à la médiocrité de ce grade, les politesses que nous recevions ; et comme on doutait un peu de la manière vertueuse dont nous vivions, mon ami et moi, on ne tarda pas de nous en plaisanter. Six semaines détrompèrent pourtant les esprits, et je fus assez heureuse pour les ramener tous à une manière plus honnête de penser sur notre compte : le respect remplaça la calomnie : on se défit des préjugés ; on nous rendit justice, et nous acquîmes bientôt, Dom Gaspard et moi, par cette conduite, la considération de nos chefs. Mon jeune ami me témoignait chaque jour combien il était désolé que ses affaires missent obstacle à l’empressement qu’il avait de me tenir parole, et m’assurait en même-tems que l’année ne se finirait pas sans qu’il obtint la permission de repasser dans sa patrie. 632 Cependant je recevais beaucoup d’amitié de Clémentine, et je lui rendais de bon cœur le sentiment qu’elle me montrait. Le premier effet de sa confiance fut de m’avouer qu’elle n’aimait nullement Rivairas, et qu’elle ne desirait, pas moins que moi, de retourner en Europe ; mais que bien plus infortunée, sans doute, elle n’en avait pas le même espoir. Je crois pourtant, m’ajouta-t-elle, que Dom Lopes se refroidit ; comme je ne l’ai jamais aimé, je le démêle mieux : il faut être froide avec les hommes pour les connaître ; et il est bien plus important pour nous de les savoir, que de les aimer. Je voudrais bien être sûre de l’indifférence de Dom Lopes ; ce qui affligerait une autre, me comblerait de joie ; une fois que je lui déplairais, il ne s’opposerait plus à mon retour ; mais de crainte d’être abandonnée tout-à-fait, je dois ménager les moyens que j’ai d’anéantir sa flamme ; et mon rôle est d’autant plus difficile, qu’il faut que j’aie l’air de l’aimer encore, en le contraignant à me haïr. Les choses étaient en cet état, lorsqu’un événement terrible vint me plonger moi-même dans le plus grand chagrin que j’eusse encore ressenti depuis le fatal instant qui m’avait séparé de Sainville. Dom Gaspard tomba malade ; une fièvre ardente s’empara de son sang, et il expira le quatrième jour dans mes bras, toujours occupé de moi, ne s’inquiétant jamais que de mon sort, présageant les malheurs où m’allait entraîner sa perte, et ne regrettant la vie que par le désespoir de ne plus pouvoir m’être utile. Quelle situation !… Au fond de l’Afrique, à plus de deux mille lieues de ma patrie, au milieu de gens à peine connus, sans ressource, ne sachant que devenir, seulement étayée 633 d’une nouvelle amie dont je connaissais déjà le peu de sensibilité… Ô juste ciel ! quel état ! je n’avais pas besoin de ce surcroît de douleur pour pleurer amèrement dom Gaspard ; l’honnêteté que j’avais reconnue dans ce jeune homme, la pureté de ses sentimens, ses attentions soutenues lui avaient trop bien mérité mon estime, pour que mes larmes ne fussent pas sincères, ses dernières paroles furent des recommandations et des prières instantes à dom Lopes de l’acquitter de sa promesse, et ne pouvant plus se contraindre en ce fatal instant, le malheureux jeune homme expira, en jurant qu’il n’avait jamais adoré que moi. Sainville, interrompit ici le comte de Beaulé, après une liaison comme celle là, il ne fallait rien moins, ce me semble, que l’examen fait chez ben Maacoro, pour vous rassurer : monsieur le comte, répondit Sainville, du même ton de plaisanterie, cette preuve de plus de la sagesse d’Eléonore était inutile à qui connaissait son cœur, l’amour délicat et sensible n’est point jaloux des droits de l’amitié… En vérité, comte, dit madame de Senneval, nous vous faisons grace de vos réflexions, car elles sont d’une indécence. — Je le savais… Indécent quand on vous soupçonne, mesdames, comme si malheureusement pour vous on n’en avait pas sujet à tout instant : Je réponds d’Eléonore, dit madame de Blamont, je parie qu’elle n’est pas même coupable d’une seule pensée envers dom Gaspard. Oh ! pour des pensées, dit le comte, c’est ce dont les femmes ne s’accusent jamais ; ne parlons pas des pensées, je vous prie, il n’y aurait pas au monde une seule femme de chaste, si leurs pensées se mettaient au jour. 634 Je serais donc cette femme unique, reprit l’épouse de Sainville, car je proteste que depuis que j’existe, mon esprit toujours dirigé par mon cœur, n’a pas conçu une seule idée qui n’ait eu mon mari pour objet. Allons, continuez donc, belle Léonore, dit le comte, vous êtes faite pour les singularités, c’est l’histoire du sang, n’est-ce pas, ma chère présidente. Madame de Blamont baissa ses deux grands yeux, elle rougit, et notre belle aventurière profitant du silence qu’on faisait de nouveau pour l’entendre, continua de la manière suivante : On s’occupait vivement au fort de Tété, quand dom Gaspard mourut, de la réunion de cette colonie avec celle de Benguele, par le milieu des terres et d’un établissement dans le royaume de Butua. Le cabinet de Lisbonne, toujours rempli de ce plan, donné par le comte de Souza, ne cessait d’exciter ces deux colonies à se joindre, et dom Lopes qui avait acquis du caractère de Ben-Maacoro, souverain de cette partie du centre de l’Affrique, toutes les connaissances nécessaires pour y réussir, songeait sérieusement à entamer la négociation, lorsque huit jours après la perte que je venais de faire, et comme je réfléchissais aux moyens de repasser en Europe, dom Lopes nous fit entrer, Clémentine et moi, dans son cabinet ; là, toutes les portes soigneusement refermées, nous ayant dit de l’écouter avec la plus grande attention, il nous tint à-peu-près ce discours. « Clémentine, dit-il en s’adressant à sa maîtresse, il m’est impossible de ne pas reconnaître le but de vos desirs ; vos sentimens pour moi sont anéantis, et vous n’aspirez plus qu’à retourner en portugal, ne cherchez point à m’abuser, 635 continua-t-il vivement, vous êtes séduisante, vous êtes artificieuse, et vous me tromperiez peut-être encore si je ne m’étais pas dégagé le premier… Quant à vous, mademoiselle, poursuivit-il en me regardant, rien de plus naturel que vos desirs sur le même objet. Aucun lien ne vous attache à nous, vous retourniez dans votre patrie, vous devez donc être dans les mêmes intentions ; cependant quelque légitime que puissent être vos volontés sur cela, leur accomplissement depend de moi, je puis ou permettre ce départ ou le rompre suivant que ma fantaisie ou les affaires de ma cour devront ou non s’y opposer ; mais l’amour n’y sera pour rien, je vous le déclare ; Clémentine, je renonce aux sentimens que j’ai eus pour vous, et vous, mademoiselle, je n’en conçus jamais pour vos charmes. Exécutez toutes deux le projet hardi que je vais vous confier, une fois rempli, un vaisseau vous attend, des fonds sont prêts, et sous trois mois vous êtes à Lisbonne. » — Ô ciel ! monsieur, que faut-il faire, m’écriai-je avec vivacité, dites, dites, je vous réponds de moi, j’entreprends tout pour obtenir ce que vous m’offrez. — Je fais le même serment, ajouta Clémentine, tu l’as découvert, dom Lopes, j’aspire à revoir ma patrie, ordonne, j’imite Léonore. — Écoutez-moi donc, reprit le portugais. « Nous ne sommes occupés ici que de nous réunir à la colonie de Benguele, par une suite de forts que nous desirons construire à travers les terres, depuis les limites du Monomotapa, jusqu’à la baye Sainte-Marie, mais le peuple avec lequel il nous faut des alliances pour la réussite de ce dessein, est le plus cruel et le plus féroce de l’affrique ; il est de plus très-guerrier, quoique peu nombreux, et comme nous 636 sommes encore bien plus faible que lui, nous devons désespérer d’en venir à bout par les armes, il ne nous reste que la politique et la ruse ; Benmaacoro est le nom du souverain de ce peuple, son amour pour les femmes est audelà de toute expression ; les blanches sur-tout ont un pouvoir décidé sur lui ; une femme de cette couleur est sûre d’en faire ce qu’elle veut. Je vous destine à ce monarque…, vous êtes faites pour l’enchaîner… Je vais lui faire donner de faux avis, l’engager à attaquer mon fort, le lui laisser prendre… bien sûr de le ravoir quand je voudrai. Il vous fera prisonnières dans ce fort, ou vous conduira à sa cour… vous irriterez son cœur…, vous enflammerez ses passions, vous y céderez, et vous vous servirez de l’empire que vous aurez acquis par elles, pour le décider à l’alliance que desire mon souverain. Mais si vous voulez réussir, bannissez la jalousie d’entre vous, elle troublerait vos manœuvres, elle fairait avorter l’entreprise ; que celle qui ne sera point préférée, n’en serve pas moins l’autre avec ardeur ; que celle qui aura triomphé, change aussitôt en lauriers les mirthes de l’amour ; qu’elle ne se serve de son crédit que pour remplir notre but. Ne cessez jamais d’être unies, de vous secourir, de vous soutenir toutes deux, votre intérêt mutuel le demande, celui du projet l’exige. L’alliance faite, la permission de construire des forts dans le royaume de Butua, accordée, vous engagerez ce monarque à me le faire savoir, je m’y rendrai sur-le-champ avec les troupes de ma garnison, augmentées de celles de nos colonies voisines, dont je tirerai des détachemens ; une fois à la cour de cet empereur, je saurais trouver les moyens de vous ravoir toutes deux. Vous vous y 637 prêterez, vous me saurez près de vous, votre courage s’en animera, vous vous évaderez, je protégerai votre fuite en ayant l’air de l’ignorer ; vous passerez à Benguele, vous y trouverez et l’argent et le vaisseau que je vous promets ; si l’évasion vous devient impossible, j’exigerai que vous soyez rendues pour première clause de l’alliance… S’il s’y oppose, il s’agira d’attendre quelques mois de plus… Je construirai mes forts, je tirerai des détachemens de partout, Benguele se réunira à moi, et maîtres insensiblement du pays, nous saurons obtenir par la force ce qu’il aura refusé aux négociations. J’ai dit : répondez maintenant, mais retenez sur-tout qu’il n’est point pour vous d’autres manières de retourner en Europe, et que vous n’irez sûrement qu’à ce prix. » Avez-vous bien réfléchi, monsieur, dis-je au portugais, dès qu’il eut fini, à l’atrocité de votre proposition ? De quel droit, s’il vous plait, à quels titres prétendez-vous disposer ainsi de deux femmes qui dans le fond, n’ont aucun besoin de vous, de deux femmes libres en un mot. — Libres, répondit fierement dom-Lopes, vous vous trompez, vous ne l’êtes plus, l’instant où je vous ai confié mon projet, a été l’époque de votre esclavage… Essayez de sortir de ce cabinet ; Clémentine à ces mots se jette sur la porte avec impétuosité, et recule d’horreur, la voyant hérissée de soldats…, monstre, s’écrie-t-elle au désespoir, est-ce là ma récompense de t’avoir tant aimé ! ne devais-tu reconnaître ma tendresse qu’en me livrant à un antropophage ?… Et cette malheureuse que t’a-telle fait pour l’envelopper dans la trame de cette politique infernale ? Est-elle de ta nation ? t’appartient-elle ? Ne t’est- 638 elle pas recommandée par un ami ? — Tous les sentimens vulgaires que vous m’alléguez là, Clémentine, reprit dom Lopes avec le plus grand flègme, ne sont d’aucune force où parle la raison d’état… Amour… Reconnaissance… Droits des gens… tous ces liens disparaissent à l’organe du devoir, à l’obligation de servir sa patrie, les états ne s’établissent et ne se soutiennent qu’à force de lézer les conventions du faible, toujours nulles dès qu’il s’agit des droits du fort. — C’est une injustice atroce. — Soit, mais quand vous saurez un peu plus de politique, vous vous convaincrez que l’injustice et la violence sont les bases de tous les gouvernemens monarchiques, et que leurs droits ne sont assis que sur une multitude de viols faits à ceux de la société. D’ailleurs, vous avez le choix, rien ne vous oblige à préférer le parti que je vous offre à celui de finir ici vos jours dans les fers. — Ô ! dom-Lopes, m’écriai-je, parmi les freins que tu brises, doistu te permettre d’anéantir ceux de ta religion ? C’est aux autels du dieu que tu sers que j’ai promis fidélité à l’époux que tu veux m’exposer à trahir. — Je prends le crime sur ma conscience, répondit le portugais en souriant avec dédain, ce n’est qu’aux yeux du peuple que le ciel fait les rois… Au tribunal de leur propre conscience, il n’y a de Dieu que ce qui leur sert, d’intérêt sacré que le leur, de loi divine, que leur orgueil ou leur ambition. — Ah ! dis-je avec chaleur, que réclameront les sujets, quand les rois mépriseront l’équité, quand ils n’auront plus de dieux que leurs passions ! — Ce n’est pas le sort du sujet qui intéresse le monarque, dit le portugais, c’est celui de sa grandeur et de son état, et quand la perte de l’un sert à l’autre, qui doute qu’il ne le sacrifie. 639 — Vous définissez les tyrans, répondis-je, — tous les rois le sont plus ou moins, et la différence de leurs crimes n’est que celle de leurs intérêts ; mais ces attentats même que vous craignez parce qu’ils vous blessent, en quoi sont-ils contre la nature ? son étude la plus réfléchie nous apprend chaque jour que le sacrifice de la faiblesse à la force est partout la première de ses loix, les rameaux touffus du chêne, en privant la plante qui végète à ses pieds, des rayons de l’astre qu’ils absorbent, la font languir et dessécher. Le loup dévore l’agneau, le riche énerve le pauvre, et partout la force écrase ce qui l’entoure sans que la nature réclame jamais en faveur de l’opprimé…, sans qu’elle le venge, sans qu’elle le soulage, sans même qu’elle imprime au cœur de l’homme de protéger ou de secourir ce que le despotisme ou la force anéantissent à ses yeux. — Ainsi donc la tyrannie n’outragerait en rien la nature ? — Elle la sert, elle en est l’image, elle est empreinte dans le cœur de l’homme civilisé comme dans celui de l’homme naturel ; elle guide les animaux, elle détermine les plantes, elle conduit les fleuves, elle maîtrise les astres ; il n’est pas une seule opération de la nature dont la tyrannie ne soit la base, il n’est pas une seule de ses influences qui ne soit un acte de tyrannie. — Et l’humanité ? — C’est la raison du faible, c’est l’égide qu’il oppose au joug qui le ploie et l’asservit, c’est un argument de situation. Qu’il change de rôle, il deviendra tyran comme celui qui le domptait, le sophisme de l’infériorité détruit-il donc la loi de la nature ? L’humanité toujours égoiste ne naît que dans le cœur de l’esclave ; si ses larmes coulent sur les tourmens qu’il voit, c’est qu’il les craint pour lui-même, et 640 voilà pourquoi la raison d’état est cruelle,… le gouvernement ne craint jamais rien du sujet, et celui-ci craint tout de l’état. Eh bien, dis-je alors à ma compagne, osons avoir autant de courage que ce monstre a de cruauté, partons. — Mais la promesse que tu nous fais, dit Clémentine. — Je la tiendrai, ceci ne regarde que moi ; je peux, quand j’agis pour mon prince, me permettre des torts qui alarmeraient ma conscience s’ils étaient les miens ; je vous ai promis de vous sauver, de mettre tout en usage pour y réussir, je vous en renouvelle ma parole, et je vous la tiendrai. Je vous rends malheureuses comme homme d’état…, je vous servirai comme ami…, Oh ! Clémentine, repris-je avec fermeté, ma résolution est prise, je me fie à lui, il ne nous abandonnera pas… — Eh bien ! dit Clémentine, j’unis mon sort au tien ; puis s’adressant au facteur, me sera-t-il au moins permis d’emmener mes femmes. — Assurément, dit dom-Lopes, elles seront enlévées avec vous. On va donner avis à BenMaacoro que le fort ne contient qu’une garnison faible, qu’il recèle des femmes blanches, il y marchera, je fuirai, vous serez prises… Vous réussirez, songez-y, vos seuls succès assurent votre liberté. Comment puis-je entrer dans les états de ce prince, si vous ne m’en ouvrez la porte ? Cela est clair, répondis-je, c’est ainsi que je l’entends, et je ne m’en effraye point ; j’ai courru d’aussi grands dangers, le ciel me fera triompher de ceux-ci comme des autres, quand partonsnous ? Ici dom-Lopes étonné de mon courage, s’abaissa pourtant jusqu’à le louer. Imitez cette valeur, dit-il à Clémentine, secondez-la, de l’union, point de jalousie, que la moins chérie cède à l’autre, l’aide de ses conseils, et je vous 641 réponds du projet. Je demandai à dom-Lopes si ce monarque avait déjà quelque connaissance du plan dont il s’agissait. Je ne le crois pas, me dit-il, il a eu long-tems à sa cour un réfugié de notre nation, scélérat avéré, qui, je crois, ne travaille que pour lui, fuyez-le, s’il y est encore, il ne pourrait que nous trahir. Le peu de bien que ce malheureux a fait pour nous, est d’avoir appris le portugais à l’empereur… Vous vous entendrez avec lui dans cette langue, c’est au moyen d’elle que vous lui communiquerez le projet et que vous lui en ferez sentir les avantages. La conversation cessa ; nous nous retirâmes dans nos chambres où des gardes, dès cet instant, ne cessèrent de nous observer. Dès le lendemain les opérations commencèrent ; huit jours après le fort fut attaqué ; quoiqu’avertis, quoique fuyans, les portugais perdirent deux hommes, et les sauvages pénétrant avec des cris affreux dans les chambres mêmes où nous étions renfermées, nous enlevèrent aussi-tôt, Clémentine, ses deux femmes et moi, on avait trop d’envie de nous présenter au roi, pour n’avoir pas tous les soins possibles de nous pendant la route ; nous fûmes quatre jours à arriver pendant lesquels rien ne nous manqua. Dans cet intervalle où la crainte combattant sans cesse l’espoir dans mon cœur, le tenait dans une situation violente, j’avais besoin, je l’avoue, de toute la gaieté de Clémentine pour me dissiper un peu. J’ai infiniment moins peur, me disait-elle un soir, de servir aux plaisirs de ce monstre, que de plat de milieu sur sa table. — Quelle différence ! et moi, j’aimerais mille fois mieux être 642 mangée, que d’assouvir son indigne luxure. — C’est porter la vertu bien loin. — Ce n’est que chérir délicatement ce que j’aime ; — quand nous serons un peu plus tranquille, tu me feras saisir cette délicatesse ; je ne l’entends pas encore bien. — Comment, tu ne comprends pas qu’on aime mieux la mort que trahir ce qu’on aime ? — Mais ce n’est pas trahir que d’être violée, — de quelle nature que soit la défaite, la mort est moins affreuse qu’elle. — Je suis donc bien heureuse de n’avoir point d’amant ; car si par malheur j’allais adopter ta métaphysique, accoutumée à tout porter à l’extrême, je serais femme à supplier ben Maacoro, de me mettre plutôt à la broche que dans son lit ; Dieu soit loué ; je n’aime personne, et je suis toute à lui, s’il me préfère, quelques répugnances que ses habitudes me causent ; car indépendamment de celle d’immoler des femmes, qui n’a rien de bien réjouissant, il a encore, dit-on, celle de se servir d’hommes dans ses plaisirs… et cela me dégoûte à un point… — Eh quoi ! il n’y a que cela qui t’arrête ? L’horreur du crime où nous allons être en proie, n’est éveillée dans ton ame que par ces deux raisons. — En vérité, je n’en vois pas d’autres. — Étranges principes que ceux qui ne font abhorrer le crime que par l’infamie de celui qui le commet, et non pas relativement à la seule douleur de s’en voir souillée. — Eh bien ! voilà encore de ces raffinemens de morale absolument inconnus de moi : oh ! quel besoin j’ai d’être à ton école, ou pour devenir meilleure, ou pour pécher plus voluptueusement : — pécher plus voluptueusement ? — Sans doute ; ne sais-tu donc pas qu’il est essentiel de connaître à fond toute la force du délit, pour en être plus délicieusement chatouillée, quand j’étais à 643 Madrid, dévote en apparence, comme toutes les femmes de mon pays, je n’allais à confesse que pour cela ; je me faisais bien expliquer toutes les gradations du mal… Je m’en faisais dire tous les dangers… Ô Léonore ! si tu savais au retour le plaisir qu’il me donnait à commettre !… Scélérate, m’écriaije, tu seras mangée par l’empereur… Marchons, marchons, car tu me pervertis. Nous approchâmes enfin de la capitale, on nous couvrit de voiles, on nous banda les yeux, on introduisit du coton dans nos oreille ; et ce fut dans cet état que nous parvînmes au palais ; on ne nous avait pas prévenues de la cérémonie préliminaire ; et ce cruel examen qui parut affecter assez peu mes compagnes, fut pour moi le coup de la mort… Je me défendis,… et c’était le barbare, dit Léonore en souriant à Sainville,… le cruel, que je frémissais d’offenser, c’était lui qui donnait des ordres pour qu’on outrageât ma pudeur. L’examen fait, nous passâmes au Sérail ; là, nos voiles furent enlevées par le monarque même ; les deux femmes de Clémentine furent reléguées dans les appartemens les plus secrets, et destinées à des services,… à des soins… peut-être même à des plaisirs particuliers que nous ignorâmes, et qui nous privèrent à jamais de leur vue… Cela fait, nous fûmes examinées, et comme notre seule couleur, enf