Zola against Zola  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

Zola contre Zola : erotika naturalistes des Rougon-Macquart (1896)[1], (English, Zola against Zola) by bookseller Antoine Laporte is a 230 page pamphlet featuring a compilation of the "naughty bits" of Zola, such as the emasculation of the dead body of the exploiting shop-keeper Maigrat in Germinal.

"Zola has lost his suit for infringement of copyright against the bookseller Laporte, who had printed a selection of the most ultra realistic passages in his works in a pamphlet called "Zola against Zola," which was to be used as an ..." --The Bookseller and Newsman: Volume 14, 1897

Contents

TOC

TABLE DES MATIÈRES

Lettre-préface à Emile Zola 5

Adultère 37

Adultère (1') patriotique 181

Amant (un) trompé par un autre 175

Amour (1') à la campagne 43

— et la mort 47

— de trois jours 182

— du changement 45

— filial 48

— précoce 49

— qui tue 185

— vaste 50

Amours innocents à la campagne 51

Bain (un) en famille 50

Baronne (une) qui s'immole sur l'autel de la Bourse . . 57

Bonne (une) en mal d'enfant 126

— qui ne sait rien refuser 135

Bouquet (un) de pensées, maximes, etc. . • 190

Bourse (la) et la vie 66

Boursier (un) vidé 194

Calcul (le) de la prostitution 67

Caprice (un) de deux cent mille francs 68

Classement des passages erotiques des Rougon-Macquart . 2f

Conclusion 2lt

Concubine (la) 114

Conseiller à la cour qui en a pour son argent 144

— vertueux après déjeuner 147

Critique (la) étranglée 224

Curé (le) et les filles de la Vierge 68

Curé (unj et son compagnon 212

Dernier (le) coup de feu de Jésus-Christ 69

— voile de la pudeur 70

Description d'une maison galante 70

Dévouement (le) conjugal 73

Education (une) intime de jeune fille . . . . - . . > . 138

Électeur (un) réaliste 74

Étrenne (1') d'un mariage 179

Femme (une) chic 177

Femme (une) à convictions 94

Femme (une) qui accouche et une vache qui vêle. ... 74

Femme (une) qui aime l'amour pour l'amour 98

Folie (la) de l'amour 210

Frère (un) qui prêche la morale à son curé 214

Galanterie (la) et la richesse ne font pas le bonheur. . . 196

Galopin (un) qui promet 135

Gamme (la) pornographique 94

Gervaise rêvant d'être honnête 99

Honnêteté [V) est parfois pis que la malhonnêteté . . . 139

Idylle (une) d'adultère 186

Immoralité (1') jugée et condamnée par Nana 177

Inceste fl') fraternel lOÔ

Infanticide 101

Jésus-Christ, ou la parodie scatolojjnque du Christ . . . 103

Jeune homme (un) décidé à tout 138

Leçon (une) bien suivie 136

Livres (les) de Zola ne sont pas immoraux 20

Lourdes, ville malhonnête 183

Lutte de deux femmes pour un amant 10^

Luxe (plus de) que de vertu 112

Maîtresse (la) qui ne compte plus ses amants et le reste . 193

Maîtresse (la) villageoise 112

Mal (le) d'amour . 209

Mariage (le)» une machine 195

— après l'enfant 199

Marlou (le) 115

Mépris delà religion 116

Mois {le) de mai, le mois des amours 189

Monsieur (un^ Alphonse scatologique 176

— à succès 116

Morale (la) de l'argent ' 117

— immorale 135

Mouquette (la) fait mouche dès dix ans 149

Moyen (un) économique de se marier sans dot 140

Muffat, un petit mufe qui ne comprend pas les femmes 173

Nana actrice 150

Nostalgie (la) de la boue 180

Nymphomanie (la) 152

Obscénité (l') dans le crime 164

Oncle (un) digne de mépris 143

Paiement (le) d'une commission matrimoniale 174

Paradis (le) dans le Paradou 202

Parricide (le) 117

Paysan (le) en rut • 107

Paysans (les) vivent comme des cochons 187

Pédérastie et 151

Pense (ce que) Zola de lui-même . 15

Pensé (ce qu'ont) quelques auteurs 26

Personnage (un, du marquis de Sade 118

Petit-fils (le) qui viole sa grand'mère 119

l'oésie (la) des champs 156

Pourquoi ce livre sur Zola 9

Précaution (une) conjugale 134

Premier (le) baiser 208

Première (la) faute d'amour 206

Promiscuité dans la passion . . . 157

Pucelage (un) enlevé 158

Rébus (de) venereis ad usum confessariorum 201

Réflexions d'une lesbienne . . ... ..-..-. . . 171

Religion (la) du paysan 159

Reî^tes (les) d'un vieux 120

Restitution (une) peu ordinaire 161

Satin, satine le vice féminin . . . ' . 197

Scellement (le) du crime par un baiser 122

Scène (une) d'amour 133

Si encore elle faisait ça pour de l'argent 147

Tante (une) prévoyante 142

Tout ce que vous voudrez, mais pas ça 145

Veux-tu être mon mari? je serai ta femme 204

Vierge (une) chlorotique 122

Viol (un) dans un asile 123

Zola (ce que pense) des prêtres 163

Full text

Cet ouvrage, en raison de son caractère erotique, n'a été tiré que pour les souscripteurs.

10 exemplaires sur japon, 15 fr.


ZOLA

contre

ZOLA

EROTIKA NATURALISTES

DES

ROUGON - MACQUART

PAR

Ant. LAPORTE

Auteur de l'Histoire littéraire du XIX' siècle, directeur du Collaboratem illustré des çrudits et des curieux, etc., etc.



PARIS LIBRAIRIE A. LAURENT-LA PORTE


35 bis, rue des Saints-Pères 1890


A M. EMILE ZOLA


L HEUREUX ET FORTUNE PERE DE LA NOMBREUSE FAMILLE DES ROUGON-MACQUART


Monsieur,

Comme beaucoup d'écrwains du jour ^ et comm,e vous- même, qui, sans crier gare, faites la copie des autres, j'eusse pu, sans dénoncer ma bonne action, adopter cet enfant, Zola contre Zola, et le présenter comme mien. Mais plus juste, sinon aussi modeste, je vous rends ce que j'ai pris dans vos œuvres, ou mieux, je reconnais loyalement que cet enfant littéraire, dont je vous fais hommage, est vôtre. Il me doit tout au plus sa nourri- ture et son habillement.

En bonne et attentive nourrice, j'ai élevé au biberon ce fils naturel et naturaliste de vos œuvres libertines. Je l'ai mis solidement debout sur ses jambes folichonnes ; il est venu à point, sinon en bon point; en un mot, il est tout le portrait de son père intellectuel. Vous ne pouvez le renier. S'il est grossier, ivrogne, débcaiché, ordurier, insolent, dans ses vices, jusqu'au cynisme le plus effronté, s'il manque même de sens moral, ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre.

Ses mœurs, résultat monstrueux de cet atavisme na- turaliste, dont vous rendez la nature humaine la vie-


— fi —

Urne inconsciente et responsable, sont tellement cor- rompues, que, ne pommant rie/i en faire de bon, je vous le retourne. Il fera sûrement honte à son père. Mais que voulez-vous ? c'est le châtiment des pères faibles, égoïstes et ambitieux, qui calculent sur les vices de leurs enfants, d'avoir à en rougir.

Oui, Monsieur, ce livre, emprunté à vos livres, est bien ■ plus vôtre que mien, il est donc juste que je vous en fasse hommage : tibi dedicare jussit justitia. Certes, vous eussiez dû veiller plus scrupuleusement sur ses mœurs, et s'il vous était impossible d'en faire un hon- nête livre, votj'e devoir vous imposait, par mesure de sécurité sociale, de le mettre dans une maison de cor- rection ou de le faire engager dans une compagnie de discipline. Vous ne l'avez pas fait, tant pis pour vous, et suT'tout tant pis pour la société qui le fréquente ou qui le tolère. Le livre libre est comme la fille libre, qui racole d'autant plus de clients, quelle émoustille davan- tage leurs appétits par la promesse de galanteries fai- sandées.

On dit qu'un jeune universitaire va publier prochai- nement les Pages choisies ]c?f vos œuvres.

Ce sera fin, exquis et délicat comme un premier rêve de jeune vierge. Mais je doute que ces arômes litté- raires, destinés à parfumer les odeurs acres et violentes des Passages fortement épicés, que j'offre ici, aient autant de succès et de vogue que ces derniers. Non, ce n'est pas un granule infinitésimal de rêve, mêle d'un soupçon d'amour et d'une ombre de plaisir, qui pouri^a combattre et enrayer la pornographie, vulgarisée par vos nombreux ouvrages. Il est des gens que tente moins la primeur des vierges que le bouquet.... des vices. Mais, il fallait un pendant, ou plutôt un déri-


vatif, à ce livre : Zola contre Zola, et on a trouvé : Zola pour Zola, ou Pages choisies contre Pages pourries. Les premières n'excuseront pas les' dernières. Vous êtes condamné. Monsieur, au succès que vous avez voulu et cherché, au succès de l'immoralité. Vous continuez-, ne vous en déplaise, en le pimentant d'une ordure .spé- ciale, le genre de VArétin et du marquis de Sade, c'est votre affaire , mais mon devoir d'honnête écrivain , quoi que vous en ayez- dit, est de coopérer à l'assainis- sement de la moralité publique, en faisant connaître votre immoralité littéraire. Ce travail s'adresse à tous, mais n'éclairerait-il qu'un seul lecteur, sur les dan- gers que présentent vos œuvres, que Je serais suffisam- ment récompensé de m'être imposé la pénible fatigue de cet écœurant recueil.

Recevez-, Monsieur et Confrère, avec mes regrets de ne pouvoir vous offrir mieu.x, l'assurance de mon im- partiatité la plus indépendante.


A. LAPORTE.


5 octobre 1896, Jour de l'arrivée du Tzar en France.


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POURQUOI Clî LIVRE SUR ZOLA


Chaque livre, comme son auteur, doit avoir sa raison d'être, son histoire : il est l'efTet qui justifie, qui honore ou qui condamne sa cause ; par consé- quent, il est bon ou mauvais. De là, la nécessité, pour apprécier loyalement un ouvrage, de l'étu- dier et de le juger, non seulement, par lui-même, mais par son auteur. Le livre fait le geste, le beau geste même parfois, mais l'auteur seul le provoque et le conduit. Nos pères, qui mettaient en pre- mière page, bien en vedette, le portrait de l'écrivain et, en frontispice, les principales reproductions ima- gées du livre, avaient compris ce lien intime, qui enchaînait l'un à l'autre et qui établissait leur réci- proque responsabilité. Le lecteur pouvait, avant de lire, se faire une idée des deux, et s'arrêter dès le début, ou continuer sur une impression favorable. C'était un usage naïf qui avait son excuse dans sa naïveté même. Les éditeurs ne le font plus aujour- d'hui, ou le font avec tellement de luxe et si peu de vérité, qu'on n'est que mieux trompé sur le genre du livre et sur le caractère de l'auteur.

En attendant une critique plus impartiale que celle

1.


qui panache le journalisme de toutes ses couleurs et une communion plus franclie, entre le livre, l'auteur et le lecteur, je tiens, pour expliquer la qualité de bon toqué, dont m'a honoré Emile Zola, dans une interview, à donner la genèse de ce dernier ou-, vrage sur lui.

Au lendemain de nos désastres, où ayant vu tomber, victimes de la guerre et de ses cruautés, les meilleurs des miens et les plus aimés, et où ayant perdu une situation laborieusement acquise, je i*e- commençais péniblement mon métier de librairie, un chanoine et un journaliste m'accusèrent de vendre des ouvrages obscènes, ou plutôt me dénon- cèrent, à grand fracas, dans un journal, très lu, V Univers, comme démoralisateur de la société et surtout de la jeunesse. Du fait, d'avoir catalogué l'abbé de (Ihoisy, habillé en femme, labbé Du Lau- rens, auteur de la Chandelle ciArras et du Balai, la Mœchialogie du chartreux Debrej-ne, ex-méde- cin, les Diaconales de Mgr Bouvier, etc., j'avais si atrocement émasculé, en i8j3, les soldats de 1870. qu'avant d'écrire, j'étais l'éditeur responsable de toutes les làclietés de l'Empire. Je fus tellement in- digné de cette nuiuvaise foi et tellement éprouvé, par cette indélicatesse, dans mon commerce et dans mon honneur, (]ue je me consacrai, dès ce moment, longuement, à l'étude des ouvrages obscènes et de l'immoralité littéraire. Deux ouvrages sortirent de ces recherches : La Bibliographie clérico-galante, description des livres immoraux, écrits par des


membres du clergé, et la Bibliographie jaune, étude rabelaisienne sur la littérature des accidents con- jugaux.

Généralisant mes documents sur cette branche pourrie de la littérature, je me trouvais forcé d'a- dopter ce quasi-axiome littéraire: Les livres sont presque toujours la manifestation écrite de l'esprit et des mœurs de l'époque où ils paraissent. C'est facile à comprendre : un auteur qui vise à un succès probable, sinon certain, marche avec son siècle; il est, ou le flatteur, ou le complaisant, ou le correcteur de ses goûts. Dans cette étude de la littérature corruptrice, trois dates me frappèrent surtout : le xvi^ siècle, époque de dissolution reli- gieuse, où Luther, par le schisme, et l'Arétin, par le pamphlet obscène, attaquèrent, tout en les imi- tant, les mœurs dépravées de l'Eglise et de la no- blesse; le xviii^ siècle, 1789-92, ces années san- glantes qui virent tomber les têtes les plus hautes, sous le couteau de la guillotine, avec le sourire sceptique de Voltaire sur les lèvres, où le marquis de Sade écrivit ses obscénités sanguinaires, dans les pages souillées de boue et de sang, de Jus- tine et de Juliette; et le xix"^ siècle, 1873, où Zola, au lendemain de nos désastres patriotiques, donna en pâture aux vaincus découragés, les trompeuses et honteuses satisfactions d'une immoralité ordu- rière. Ces trois écrivains, aux fronts stigmatisés du timbre de l'érotisme, sont les produits des hontes fangeuses de leurs siècles. Comme Vénus est sortie


de l'écume de la mer, ils sont sortis de l'égout des crimes et des voluptés ordurières.

L'Arétin, de Sade et Zola, ou Étude sur Timmora- lité littéraire aux xvi®, xviii^ et xix^ siècles, ouvi^age que j'ai annoncé dans le Collaborateur illustré, ré- pondait à ces études sotadiques. Mais, comme on ne lit pas l'Arctin, enveloppé dans l'italien comme dans une triple cuirasse; très peu de Sade, que défendent sa rareté et l'élévation de son prix, mais qu'on lit beaucoup Zola, qui sollicite, à prix réduit, toutes les bourses et tous les appétits curieux, j'ai cru plus utile à nos mœurs, de le mettre, seul, à nu, en face de ses admirateurs et de ses amateurs. Quand les rues sont mal tenues et que les égouts mal nettoyés ré- pandent leurs miasmes dans la ville, on se plaint de l'insalubrité publique, on crie contre les négligences de l'administration, ne doit-on pas assainir, avec le même soin, la littérature malsaine? La santé morale a-t-elle droit à moins d'intérêt et de précautions que la santé physique? Les médecins signalent tous les jours les dangers de l'alcoolisme et des mauvaises odeurs ; pourquoi le psychologue et le philosophe hé- siteraient-ils à pei'cer, de leur plume sévère et impar- tiale, les bubons contagieux des érotomanes qui sa- crifient les mœurs publiques à leur vanité et à leur avarice? Que d'écrivains ne doivent leur vogue et leur succès qu'à leurs livres spécialement et parti- culièrement épicés! Toute littérature erotique est dangereuse, mais, elle fera d'autant plus de victimes, qu'elle sera plus répandue et que, par sa trivialité


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licencieuse, elle sera plus à la portée des masses. Non seulement, le peuple, peu familier avec les ga- lanteries savantes, mais les gens du monde, affrian- dés par les canailleries d'une débauche crapuleuse, lisent, avec ardeur et fièvre, les romans natura- listes. C'est ainsi que s'explique le grand tirage de YAssomrnoif\ de la Terv^e, de Germinal, de Nana : ils sont beaucoup lus parce qu'ils sont plus crus que les autres. Dans tous les livres de Zola, en dehors d'un langage excrémentiel et de nombreux passages scandaleux, qu'y a-t-il? sinon des descriptions et des citations extraites de Roret, de Joanne, de Claude Bernard, de Denis Poulot, de Boissier, de Pétrone, d'ouvrages scientifiques et spéciaux? Bien que Zola ait prétendu qu'il ne Usait pas, il n'existe pas une ligne, dans son œuvre, qui ne rappelle au souvenir d'un lettré ou d'un érudit, un auteur plus ou moins pillé par lui.

Mais, de môme souvent qu'on s'occupe plus du torrent, né d'un orage, qui emporte dans ses eaux fangeuses les maisons, les arbres, les troupeaux, les moissons et les hommes, que de ses victimes; ainsi, ne vo^^ant que l'ensemble colossal de l'œuvre de Zola, on oublie tout ce qu'il a enlevé, dépouillé, arraché violemment, pour grossir son torrent litté- raire, et on le félicite indirectement d'avoir fait l'honneur aux spoliés de leur prendre leur bien. Quand, la crilicpie futui'e aura ftiit, avec indépen- dance, la part de son succès de mauvais aloi, il ne restera à l'acquit de ce compatriote de l'Arétin que


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deux mauvaises actions : d'avoir, dans ce qu'il a de mieux, plagié ses [contemporains, et, dans ce qu'il a de pis, peint et exagéré les mœurs honteuses les plus viles de notre époque. Les amis et les admira- teurs d'Emile Zola s'extasient trop devant sa for- tune, et ne lisent pas assez ses livres : ils mettent l'auteur à la place de son œuvre. Pauvre, il ne se- rait pas lu; riche, on dévore ses liv^res. Mais, dit-on, il a été pavivre, très pauvre, et pourtant il n'y a, en littérature, de succès que pour lui. Aujourd'hui, oui. Mais, avant L'Assommoir, qui l'a lancé (et qui est bien plus l'œuvre de Denis Poulot, l'auteur du Sublime, que la sienne), il avait écrit les Contes à Ninon, la Confession de Claude, Thérèse Raquin, les Mj'stères de Marseille, était-il connu, se vendait- il? jNon. 11 avait essayé, pourtant, de la note galante; mais, comme elle n'était pas suffisamment épicée, qu'elle ne sentait pas encore assez l'odeur du ruis- seau, rien ne se vendait; son éditeur, Lacroix, ne faisait pas même ses frais.

Un auteur arrive rarement au succès près de ses contemporains, par son talent et surtout son génie ; s'il réussit, il le devra à une cause accidentelle, à un scandale presque toujours. Voyez seulement ce xix^ siècle, qui a produit plus d'écrivains, en tout genre, que n'en ont vu les quatre précédents, si riches en célébrités littéraires, historicpies, etc.; combien en reste-t-il de cette légion d'illustrations contemporaines ? Que sont devenues toutes ces re- nommées qui soulevaient tant de bruit autour


d'elles ? A part, cinq ou six figures qui domineront ce siècle, et quelques autres, presque efiacées, qui s'éclaireront d'un rayon de leur gloire, où iront toutes ces réputations surfaites, emportées et dispa- rues comme des feuilles légères ?

Voilà, je ne veux pas établir de comparaison, je me contente d'un simple rapprochement; qu'êtes, vous, à côté de Charles Nodier, de Paul Lacroix, de Gérard de Nerval, d'Eugène Sue, de Frédéric Sou- lié, de Beyle, de Mérimée, de George Sand, de Jules Sandeau, d'Octave Feuillet, de Paul Féval, etc., je choisis, ceux-là de préférence à tous autres, parce qu'ils sont moins loin de vous, et néanmoins, qu'é- crit d'eux la presse et qu'en pense le public ?

Personne n'a été plus habile qu'Edmond de Gon- court pour se faire une bonne publicité : vivant, tous les journaux le louaient ; mort, tous le discu- tent; enterré, personne n'en parle plus. Comptez- vous sur plus de partialité ? Si quelque chose vous sauve de l'oubli et vous mène au seuil de l'immor- talité, ce sera ce qui perd, les autres et vous perd vous-même : limmoralité de vos livres.


Que pense Zola de lui-même et de ses écrits

Je ne peux toucher à Zola sans que ses amis et lui ne maccusent d'envie, de partialité, de lèse-lit- térature, voire même de servilité complaisante; ils


— i6 —

poussent Timpertinence jusqu'à nie représenter le valet à tout faire de T Académie. Comme si elle avait besoin de moi pour défendre son honneur, ou que j'eusse besoin d'elle pour me dévouer à celui des lettres. Ce procédé est peu littéraire : ou je dis faux, ou je dis vrai. Si je dis faux, qu'ils relèvent mes erreurs, qu'ils réfutent mes allégations; mais si je dis çrai, qu'importe qui je suis et ce que je suis: pauvre, publiciste ou libraire? La vérité reste toujours la vérité, indépendante de celui qui l'écrit. L'essentiel est, en lui donnant toute sa force et tout son éclat, de la présenter comme elle le mérite.

Zola ne le comprend pas et ne l'entend pas ainsi ; du moins, l'article paru dans le Figai'o, vendredi 28 février 1896, sous le titre : Le Crapaud, m'auto- rise à le penser. Il en ressort, en ellet, dans un style forcé et martelé à froid, avec une rage concen- trée, deux faits : l'oubli de ses critiques acerbes, publiées contre ses confrères, et son désespoir bi- lieux et grossier contre les critiques, que lui admi- nistrent un peu vertement, chaque jour, les journa- listes et les écrivains. Il était heureux de mordre, mais il est bien plus malhein*eux d'être mordvi. Il crache toute sa colère naturaliste et toute sa haine orgueilleuse contre l'article bête, contre l'article empoisonné et contre l'article yoH. Il est riche, il est célèbre, il est le l'oi des écrivains du jour, et, l'article bète le déclare idiot, l'article empoisonné le signale comme im])uissant et plagiaire, et l'article


fou le marque au front du stigmate d'immoralité. Ce crapaud d'hier, ce crapaud d'aujourd'hui, il dé- clare qu'il l'avale avec l'empressement d'un ma- lade, qu'il le hume comme un remède nécessaire à sa vigueur, à sa santé et à sa joie, et qu'il attend avec impatience le crapaud de demain.

Maître, en voilà mi.... crapaud, choisi soigneuse- ment dans votre laboratoire littéraire. Gomiue, per- sonnellement, je ne vous veux que du bien, je souhaite qu'il vous entretienne en vigueur, en santé et en joie, et qu'il aide à prolonger longuement votre vie. « Car, dites-vous, le jour où mon crapaud me manquera, c'est que ma fin sera prochaine, et que ma dernière bonne page sera écrite. » Si, pour vivre longtemps et écrire de bonnes pages, il ne lui faut tous les jours qu'un nouveau crapaud, il peut être sûr, tant qu'il écrive, qu'il vivra plus longtemps que ses livres. L'Académie, les journalistes et les cri- tiques le fourniront copieusement de crapauds; il n'aura que l'embarras du choix.

L'Académie, pour sa part, lui en doit une sérieuse provision, pour cet entrefilet, qu'il écrivait en i86q, dans la Tribune : « L'Académie est de nouveau en mal d'académicien. Les couches, dit-on, seront con- duites par M. Guizot. Je désire qu'elles soient des plus laborieuses.

« On a tout dit contre cette vénérable Académie qui mourra un jour au milieu d'une quinte de toux. Le mieux serait de se déclarer satisfait à chaque homme médiocre qu'elle appelle à elle. Quand les


quelques écrivains de mérite qu'elle renferme en- core n'y seront plus, il deviendra aisé de la tuer d'une chiquenaude.

« MM. Michelet et Littrc ont compris cela. Ils se gardent bien de se présenter. »

Pour cette couleuvre, d'autres diraient pour cette vipère, car c'était plus qu'un crapaud, croyez-vous que l'Académie vous doive un plat d'écrevisses.... en cabinet particulier? A cette pauvre vieille maquil- lée, ridée et toussante, il faut l'infusion dune autre littérature que la vôtre, corrompue et tarée, pour l'alfermir contre les chiquenaudes et les coups de pied au derrière.

Un passage pris dans le roman expérimental : VArg-ent dans la littéî^atiire, page i88, accentue, par sa verve satirique, les droits que se réservait, dès cette époque, Zola, à l'indulgence complaisante de l'Académie : « L'Académie a cessé d'exister, j'entends comme force et comme influence dans les lettres. On se dispute toujours àprement les fau- teuils, de même qu'on se dispute les croix, par ce besoin de vanité qui est en nous. Mais l'Académie ne fait plus loi, elle perd même toute autorité sur la langue. Les prix littéraires qu'elle distribue ne conqitent pas pour le public; ils vont le plus ordi- nairement à des médiocrités, ils n'ont aucun sens.. n'indiquent et n'encouragent aucun mouvement. L'insurrection romantique s'est produite malgré l'A- cadémie, qui plus tard a dû l'accepter; aujourd'hui le même fait est en train de se produire pour l'évo^


— 19 — lution naturaliste : de sorte que l'Académie apparaît coniine un obstacle mis sur la voie de notre littéra- ture, ([ue chaque génération doit écarter à coups de jtied ; après quoi TAcadémie se résigne. Non seu- lement, elle n'aide à rien, mais elle entrave, et elle est assez vaine et assez faible pour ouvrir les bras à ceux quelle a d'abord voulu dévorer. Une insti- tution pareille ne saurait donc compter dans le mouvement littéraire d'un peuple; elle n'a ni signi- lication, ni action, ni résultat quelconque. »

Sur ce, Messieurs de l'Académie, concluez! Si, non seulement il vous faut un régime suivi de chi- quenaudes, mais encore une gymnastique énergique de coups de pied.... quelque part, faites-vous ser- vir, l'homme aux crapauds vous fera les honneurs de son remède.

Un écrivain, considéré comme arrivé, ne man- quera jamais de publicité, mais si jamais, par impos- sible, les journalistes et les critiques faisaient si- lence autour de ses livres, ce dont il ragerait encore plus que d'être contesté, il n'aurait pour entretenir les nécessités de son hygiène, qui exige l'absorption journalière d'un crapaud, qu'à savaler lui-même, je veux dire qu'à s'administrer sa littérature.... cra- paudine.

Aucun crapaud sipustuleux, si verdâtre, si gluant qu'il puisse être, ne vaudra les pastilles d'ambroisie qui se dégagent de son naturalisme et qui lui don- nent à l'avance le divin goût de l'immortalité. Quel crapaud que ce crapaud dont il savoure si béate-


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ment les douceurs ! Avaler, humer, déguster avec tant de joie un crapaud chaque matin, et se sentir encore un estomac assez vigoureux pour digérer un fauteuil, quel aomme dit Zola : « En politique, en littérature, en art, où est donc la feuille qui se plante au milieu de la route et qui résiste au grand courant de la sottise et de l'or- dure humaines? Puisque toutes les folies, puisque tous les appétits ont des organes, pourquoi donc la


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oolissonnerie naurait-ello pas le sien? « Et, consé- quent avec lui-niènie. après lexposé de cette cir- constance atténuante, le grand érotomane Zola, a servi aux détraqués, aux déséquilibrés, aux névro- pathes de cette fin de siècle, toutes les variétés cru- dités et savantes de la pornographie la plus ordu- rière. Jusqu'à lui les écrivains sadiques ont respecté la langue, sinon les mœurs, mais lui, recueillant avec soin, et au besoin, aiguisant ce qu'elle a de plus vil et de plus orduricr, Ta laite la complice de sa débauche littéraire. N'y cherchez ni sel, ni poivre, ni piment, cest un ragoût étrange et monstrueux qui, viciant jusqu'à ce sixième sens.... immoral, dont on a tant abusé, cherche à l'exciter et à le galvani- ser. « Dans l'assouvissement de ses passions, Sac- card aurait voulu se découvrir un sixième sens pour le satisfaire. » (L'Argent, p. iî8i.)

Les fous erotiques portent en eux non seulement le feu incandescent de la curiosité impure, le besoin des rêves hystériques et l'emljallement des passions les plus oiitrées, mais ils ont l'instinct de la perver- sion et usent de tous les moyens pour la répanch'e. Il leur faut des victimes ou des complices. Le livre est incontestablement, en raison des facilités de pro- pagande qu'il réunit, linstrunuMit le phis dangereux de la perversion des mœurs. Indiquer ces vérités psychologiques et littéraires, c'est juger, à son juste point d'immoralité, l'aîuvre de Zola. Aussi, le chef naturaliste, dans la préface de Thérèse Raquin. un de ses romans le moins obscène, a-t-il jugé néces-


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saire de se détendre de raecusation de littérature putride, dont on l'accusait déjà. Il lui serait difficile aujourd'hui, après vingt-huit ans d'exploitation d'un érotisme, de plus en plus accentué, de se réfugier derrière ses arguments vieillis et rouilles. Jugez-en : préface de la deuxième édition de Thérèse Raqiiin : « La critique a accueilli ce livre d'une voix brutale et indignée. Certaines gens vertueux, dans des jour- naux non moins vertueux, ont fait une grimace de dégoût, en le prenant avec des pincettes pour le jeter au feu. Les petites feuilles littéi'aires elles-mêmes, ces petites feuilles qui donnent chaque soir la ga- zette des alcôves et des cabinets particuliers, se sont bouché le nez en parlant d'ordure et de puanteur. Je ne me plains nullement de cet accueil ; au con- traire, je suis charmé de constater que mes con- frères ont des nerfs sensibles de jeune lille. 11 est bien évident que mon œiivi'e appartient à mes juges, et qu'ils peuvent la trouver nauséabonde sans que j'aie le droit de réclamer.... Rien n'est plus irri- tant que d'entendre d'honnêtes éarivains crier à la dépravation, lorsqu'on est intimement persuadé qu'ils crient cela sans savoir à propos de quoi ils crient.... Il est dur, quand on sort d'un pareil tra- vail, tout entier aux graves Jouissances de la re- cherche du vrai, d'entendre des gens vous accuser d'avoir eu pour unique but la peinture de tableaux obscènes. Je me suis trouvé dans le cas de ces peintres qui copient des nudités, sans qu'un seul désir les effleure (eux peut-être, mais les autres qui


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Voient), et qui restent profondément surpris lors- qu'un critique se déclare scandalisé par les chairs vivantes de leur œuvre.... Aussi ma surprise a-t-elle été grande quand j'ai entendu traiter mon œuvre de flaque de boue et de sang, dégoût, d'immondice, que sais-je? Je connais le joli jeu de la criticjue, /e Vai joué moi-jnème, mais javoue que l'ensemble de l'attaque m'a un peu déconcerté. Quoi! parmi le concert de voix qui criaient : « L'auteur de Thérèse liaqiiin est un misérable hystérique qui se plait à étaler des pornographies, wj'ai vainement attendu une voix qui répondît : « Eh! non, cet écrivain est un simple analyste qui a pu s'oublier dans la pourri- ture humaine, mais qui s'y est oublié comme un médecin s'oublie dans im amphithéâtre. » (Pardon! entre un simple analyste qui tartine la pourriture humaine dans un livre, lu par tous, et un médecin qui fouille, à l'amphithéâtre, dans la décomposition cadavérique, les secrets bienfaisants de la science, il y a la même différence qu'entre le monsieur qui inocule son virus honteux à ses victimes et le savant qui les guérit.)

« Remarquez que je ne demande nullement la sympathie de la presse pour une œuvre qui répu- gne, dit-elle, à ses sens délicats. Je m'étonne seule- ment que mes confrères aient fait de moi une sorte d'égoutier littéraire, eux dont les yeux exercés de- vraient reconnaître en dix pages les intentions d'un romancier, et je me contente de les supplier hum- blement de vouloir bien à Vavenir me voir tel que


-34- je suis et me discuter pour ce que je suis. Il était facile.... de me montrer mes fautes vérital^les, sans aller ramasser une poignée de boue et me la jeter à la face au nom de la morale. Le reproche d'immo- ralité, en matière de science (toujours sa prétention de savant), ne prouve absolument rien. Je ne sais si mon roman est immoral (quelle naïve candeur !), j'avoue que je ne me suis jamais inquiété de le ren- dre plus ou moins chaste. Ce que je sais, c'est que je n'ai jamais songé un instant à y mettre les saletés qu'y découvrent les gens moraux (ce qui veut dire : l'immoralité naît si naturellement sous ma plume, que je n'ai pas même le soupçon d'être immoral) ; c'est que j'en ai écrit chaque scène, même les plus fiéçreiises, avec la seule curiosité du savant ; c'est que je défie mes juges d'y trouver une page réelle- ment licencieuse....

« Un écrivain de grand talent, auquel je me plai- gnais du peu de sympathie que je rencontre, m'a répondu cette parole profonde : « Vous avez un immense défaut, qui vous fermera toutes les portes; vous ne pouvez causer deux minutes avec un imbé- cile sans lui faire comprendre qu'il est imbécile. » Cela doit être.... (Oh! Emile, Emile ! vous ne le faites pas, certes, exprès, mais vous ne prouvez pas plus, en mettant ces lignes complaisantes sur le compte d'un grand.... encenseur, que vous êtes spi- rituel, (jue vos œuvres ne prouveront que vous êtes un moral, doublé d'un savant.)

« .... Il est exaspérant d'être battu pour une faute


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iloiil ou n'est point coupable. Par moments, je re- grette de n'avoir pas écrit des obscénités ; il me semble que je serais heureux de recevoir ime bour- rade méritée, au milieu de cette grêle de coups qui tombent bêtement sur ma tète, comme des tuiles, sans que je sache pourquoi.... L'étude sincère pu- rifie tout, comme le feu Si j'avais eu la volonté et

le loisir d'écrire un manifeste, peut-être aurais-je essayé de défendre ce qu'un journaliste, en parlant de Thérèse Raqiiin, a nommé la littérature putride. Mais à quoi bon? » (Préface de J'hérèse Raqiiin, i5 avril 1868.)

J'ai, impartialement, présenté l'accusation et la défense ; il ne me reste plus qu'à reproduire les pièces justificatives, ou. comme on dit, les pièces à conviction. Le public, constitué en jury de cour d'assises, n'a plus qu'à prononcer son jugement.

Zola, auteur naturaliste du prétendu roman expé- rimental, est-il, sous prétexte de documentation humaine et d'analyse psychologique, coupable d'im- moralité littéraire ? Son amour du succès et son or- gueil littéraire peuvent-ils lui constituer des cir- constances atténuantes? En attendant le verdict impartial du jury, nous livrons ces pièces documen- taires à l'appréciation de l'Académie française. Tant pis pour elle, si elle les accepte comme un titre à son admission académique. Au reste, elle a peut- être besoin pour son dictionnaire d'un collaborateur scatologique et erotique. Et alors, il n'y a qu'à at- tendre le jugement de la postérité. Néanmoins,


- 36 - finissons tout cela par un mot tiré de VArg'e?it, page 238 :

« Et cela (ses livres), il les écrit en homme in- conscient et supérieur, car il est vraiment le poète (du naturalisme, ou si Ton veut, de l'immoralité), tellement l'argent le rend fou et canaille, oh! ca- naille dans le très grand ! Il a ça dans le sang.

Faut voir ça au déballage. Plus de respect ! fini le respect ! Saleté en bas, saleté en haut, c'est toujours saleté et compagnie. {Nana, p. SgS.)

Il apportait d'instinct la rage d'avilir. Ilneluisuiïi- sait pas de détruire les choses, il les salissait. Sa plume, infatigable mais peu scrupuleuse, laissait des traces abominables et décomposait tout ce qu'elle touchait.

Julie, la cuisinière, qui, dans Pot-Bouille, les bras nus, tout saignants d'un turbot qu'elle vide pour le soir, répond à Lisa, qui la félicite de quitter une pa- reille baraque de maison, où on y devient malhon- nête, malgré soi : «Mon Dieu! mademoiselle, celle- ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. Au \o\\v d'aujourd'hui, qui a fait l'une a fait l'autre. C'est cochon et compagnie, » nous fournit le mot de la fin de cette étude préliminaire. En fait, des livres de Zola, celui-ci ou celui là, tous se ressemblent. Qui a fait l'un a fait l'autre. C'est C... et C'^.


^X^e'iCAJ^^-*^


LES EROTIKA NATURALISTES

DE ZOLA

Adultère

La Levaque, plus vieille que lui de six ans, était artVeuse, usée, la gorge sur le ventre et le ventre sur les cuisses, avec un mufle aplati aux poils grisâtres, toujours dépeignée.

Il l'avait prise naturellement, sans l'éplucher da- vantage que sa soupe, où il trouvait des cheveux, et que son lit, dont les draps servaient trois mois. Elle entrait dans la pension, le mari aimait à répéter que les bons comptes font les bons amis,

— Alors, c'était pour te dire, qu'on a vu hier soir la Pierronne rôder du côté des Bas-de-Soie. Le mon- sieur que tu sais l'attendait derrière Rasseneur, et ils ont filé ensemble le long du canal.... Hein? c'est du propre, une femme mariée !

— Dame ! dit la Maheude, Pierron, avant de l'é- pouser, donnait des lapins au porion, maintenant ça lui coûte moins cher de prêter sa femme. {Les Ro- mans célèbres, Germinal , p. ;;8.)

Maigrat, qui leur a refusé du pain, leur en a donné.

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On sait comment il se paie, Maigrat.

— S m' elle, oh! non! faudrait cUi courage.... Cest sur Catherine qu'il en prend.

— Ah ! écoute donc, est-ce qu elle n'a pas eu le toupet, tout à l'heure, de me dire quelle étranglerait Catherine si elle y passait !.... Comme si le grand Chaval, il y a beau temps, ne l'avait pas mise à cul sur le Carin ! (Romans célèbres, Germinal, p. 84.)

Sans le quitter de ses yeux plaisants, elle (Jacque- line) s'était remise à brasser le blé. Lui, se trouvait reconquis, oubliait son déjoart de la ferme, 'son ma- riage, l'enfant qui allait naître. Il lui saisit les poi- gnets, au fond de la semence ; il remonta le long de ses bras, veloutés de farine, jusqu'à sa gorge d'en- fant, que l'abus de l'homme semblait durcir; et c'était ce qu'elle voulait , depuis qu'elle l'avait aperçu, en haut de la trappe, un regain de sa ten- dresse d'autrefois, le mauvais plaisir aussi de le re- prendre à une autre femme, une femme légitime. Déjà, il l'empoignait, il la renversait sur le tas de blé, pâmée, roucoulante, lorsqu'une haute et maigre ligure, celle du berger Soûlas, apparut derrière les sacs, toussant violemment et crachant. D'un bond, Jacqueline s'était relevée, tandis que Jean, essoufflé, bégayait.... Eh bien ! c'est ça, je reviendrai en cher- cher!.... Oh! est-il gros! est-il gros! (La Terre, p. 439.)

Tu sais bien (disait Buteau à Françoise) que ce n'est pas fini entre nous, que je te veux, que je t'au-


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rai ! — Puisque t'es grosse à présent , foutue bête ! qu'est-ce ([ue tu risques ? Je n'en ajouterai pas un autre, pour sur ! Elle éclata en larmes, elle eut comme une crise, ne se défendant plus, les bras tor- dus, les jambes agitées de secousses nerveuses ; et il ne pouvait la prendre, il était jeté de côté, à chaque nouvelle tentative. Une colère le rendit bru- tal, il se tourna vers sa femme. — Nom de Dieu de feignante ! quand tu nous regarderas ! Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse!.... A l'appel de son homme, elle n'eut pas une hésitation, s'avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l'écarta, s'assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s'a- bandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant, elle avait sa connaissance, et quand Bu- teau l'eut possédée, elle fut empoi'tée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu'elle le serra de ses deux bras à l'étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient qui s'en effrayèrent.... Buteau s'était relevé, et Lise n'avait eu qu'une préoccupation, s'assui*er s'il faisait bien les choses ; et. dans le cœur qu'il y mettait, il venait d'oublier tout, les signes de croix, l'Ave à l'envers. C'était donc pour le plaisir qu'il avait fait ça?

Mais Fi'ançoise ne lui laissa pas le temps de s'ex- pliquer. Un moment, elle était demeurée par terre, comme succombant sous la violence de cette joie d'amour qu'elle ignorait. Brusquement, la vérité s'était faite : elle" aimait Buteau, elle n'en avait j a-


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mais aimé, elle n'en aimerait jamais un autre. Cette découverte l'emplit de honte, Tcnragea contre elle- même, dans la révolte de toutes ses idées de jus- tice. Un homme qui n'était pas à elle, l'homme à cette sœur qu'elle détestait, le seul homme qu'elle ne pouvait avoir sans être une coquine ! Et elle venait de le laisser aller jusqu'au bout, et l'avait serré si fort, qu'il la savait à lui ! D'un bond, elle se leva, égarée, défaite, crachant toute sa peine en mots en- trecoupés : — Cochons ! salauds ! oui, tous les deux des salauds, des cochons ! Vous m'avez abîmée. Y en a qu'on guillotine, et qui en ont moins fait. Je le dirai à Jean, sales cochons ! C'est lui qui réglera votre compte.

J3uteau haussait les épaules, content d'y être ar- rivé enfin. — Laisse donc ! tu en mourais d'envie, je t'ai bien sentie gigoter. Nous recommencerons ça. Cette rigolade acheva d'exaspérer Lise, sa colère qui montait contre son mari, creva contre sa ca- dette : « C'est vrai, putain ! je t'ai vue. Tu l'as em- poigné, tu l'as forcé.... Quand je disais que tout mon malheur venait de toi ! Ose répéter maintenant que tu n'as pas délKiuché mon lu)mme, oui ! tout de suite, au lendemain du mariage, quand je te mou- chais encore ! — Tu mens ! criait Françoise. Tu sais bien que tu mens.... Moi! moi ! et, tout à l'iieure, est-ce moi encore ? Vache qui m'as tenue ! Oui, tu m'aurais cassé lajaml)e! Et ça. vois-tu, je ne com- prends pas, faut que tu sois dégoûtante, ou faut que tu aies voulu m'assassiner, gueuse !


-4i - Une bataille enragée, scélérate, s'éleva entre les deux sœurs, les bonnets arrachés, les chairs meur- tries, chacune fouillant des doigts où elle pourrait atteindre la vie de l'autre.... Lise vit rouge, elle eut la pensée nette, aiguë, de tuer sa sœur, Ce fut comme dans un éclair, elle culbuta Françoise de toute la force de ses poignets. Trébuchante , la malheureuse tourna, s'abattit à gauche, en jetant un cri terrible. La faux lui entrait dans le flanc. Nom de Dieu! Nom de Dieu! bégaya Buteau.... Et ce fut tout. {La Terre, p. 447-)

Séverine conta son enfance cliez le président Grandmorin, elle voulut mentir, ne pas confesser ses rapports avec celui-ci, puis céda à la nécessité de la franchise, trouva un soulagement, un plaisir pres({ue, en disant tout. — Moi, ne plus t'aimer, pourquoi? Je me moque de ton passé, disait Jacques, ce sont des affaires qui ne me regardent pas. Tu es la lemme de Roubaud, tu as bien pu être celle d'un autre. — Tous deux s'étreignaient à s'étoulfer, et il sentait sa g'orge ronde, gonllée et dure dans son liane. — Ah ! tu as été la maîtresse de ce vieux. Tout de même, c'est drôle. Mais elle se traîna le long de lui, jusqu'à sa bouche, balbutiant dans un baiser : Il n'y a que toi que j'aime, jamais je n'ai aimé que toi.... Oh! les autres, si tu savais! Avec eux, vois-tu, je n'ai pas seulement appris ce que ça pouvait être ; tandis que toi, mon chéri, tu me rends si heureuse ! Elle l'enllammait de ses caresses, s'of-


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frant, le voulant, le reprenant de ses mains égarées. {La Bête humaine:^. 249.)

Les dents serrées, n'ayant plus qvi'un bégaie- ment, Jacques, cette fois l'avait prise ; et Séverine aussi le prenait. Ils se possédèrent, retrouvant l'a- mour au fond de la mort, dans la même volupté douloureuse des bêtes qui s'éventrent dans le rut. Leur souffle rauque, seul, s'entendit. {La Bâte hu- maine, p. 263.)

Il y a bien des choses qu'un honnête homme fe- rait à ma place, et que je ne fais pas. D'abord, je devrais te flanquera la porte, avec mon pied au der- rière. Elle était devenue toute pâle, car elle aussi avait souvent pensé que, lorsqu'un homme, un ja- loux, est ravagé par un mal intéi-icur, au point de tolérer un amant à sa femme, il y a l'indice d'une gangrène morale, à marche envahissante, tuant les autres scru^Dules, désorganisant la conscience en- tière. Mais elle se débattait, elle refusait d'être res- ponsable. {La Bête humaine, p. 278.)

Jacques et Séverine. A son tour, Jacques désha- billé se coucha, ce fut un brusque enlacement, une possession emportée, qui les étoulfa tous les deux, hors d'haleine. Dans l'air mort de la chambre, il n'y eut pas un cri. pas un bruit, i*ien <]u'un grand tressaillement éperdu, un spasme profond jusqu'à l'épanouissement.


-43- Jacques, déjà, ne reconnaissait plus en Séverine la femme des premiers rendez-vous, si douce, si passive, avec la limpidité de ses yeux bleus. Elle semblait s'être passionnée chaque jour, sous le casque sombre de ses cheveux noirs; et il l'avait sentie peu à peu s'éveiller, dans ses bras, de cette longue virginité froide, dont ni les pratiques séniles de Grandmorin, ni la brutalité conjugale de Rou- baud n'avaient pu la tirer. La créature d'amour, simplement docile autrefois, aimait à cette heure, et se donnait sans réserve, et gardait du plaisir une reconnaissance brûlante. Elle en était arrivée à une violente passion, à de l'adoration pour cet homme qui lui avait révélé ses sens. C'était ce grand bon- heur, de le tenir enfin à elle, librement, de le gar- der contre sa gorge, lié de ses deux bras, qui venait ainsi de serrer ses dents, à ne pas laisser échapper un soupir.... Elle le reprit tout de suite dans ses bras, se pelotonna contre lui, enfonça le nez dans son cou. Et, soupirant d'aise : Mon Dieu ! qu'on est bien ! {La Bête hiimaine, p. 345.)


L'Amour à la campagne

Une seule chose (Françoise) l'emplissait, était restée dans sa chair, matérielle, aiguë : l'attaque de cet homme (Buteau) au Ijord du champ, là-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait encore l'étau aux


-44- cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mâle qu'elle attendait toujours, Tlialeine coupée, dans une angoisse de désir combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait.... Jean, alors, ne parla plus, le sang de ses veines frappait à grands coups, il ré- sistait, dans une idée que ce serait mal d'abuser de cette enfant. Mais le bruit de son cœur l'étourdis- sait, il l'avait tant désirée ! et l'image de la posses- sion l'affolait, comme dans ses nuits de fièvre. Il se coucha j)rès d'elle, il se contenta d'abord de sa main, puis de ses deux mains, qu'il serrait à les broyer, en n'osant même les porter à sa bouche. Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupières lourdes, elle le regarda sans un sou- rire, sans une honte, la face nerveusement allongée. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le rendit tout d'un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l'empoigna aux cuisses, comme l'autre.... Non, non, balbutia-t-elle, je t'en prie.... C'est sale.... Mais elle ne se défendit point. Elle n'eut qu'un cri de douleur. Il lui semblait que le sol fuyait sous elle ; et, dans ce vertige, elle ne savait plus : était- ce l'autre qui revenait? elle retrouvait la môme ru- desse, la même âcreté du mâle, fumant de gros tra- vail au soleil. La confusion devint telle, dans le noir incendié de ses paupières obstinément closes, qu'il lui échappa des mots, bégayés, involontaires. — Pas d'enfants.... Otc-toi. Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi détournée et perdue, tomba dans le blé mûr, sur la terre, qui, elle, ne se refuse


-45- janiais, le flanc ouvert à tous les germes, éternelle- ment féconde. {La Terre, p. 241.)

Que vient faire ici la tevve féconde poétisant /'//?- fécondité criminelle de l'homme ?


L'Amour du changement

Tu regrettes qu'il soit parti, hein? — J'ai fini par me rappeler ce que disait ton mari, que tu coucherais un beau soir avec ce garçon, sans plaisir, uniquement pour recommencer autre chose. — Recommencer, recommencer.... Eh! bien, écoute, c'est vrai.... Nous pouvons nous dire tout, nous autres. Il y a assez de choses qui nous lient. Depuis des mois, il me poursuivait, cet homme. Il savait que j'étais à toi, il pensait que ça ne me coiitei'ait pas davantage d'être à lui. Et, quand je lai retrouvé en bas, il ma parlé encore, il m'a répété qu'il m'aimait à en mou- rir,.... c'est vrai, j'ai fait un moment le rêve de l'aimer aussi, de recommencer autre chose, quelque chose de meilleur, de très doux. Oui, quelque chose sans plaisir peut-être, mais qui m'aurait calmée. Car, devant nous deux, maintenant, c'est barré, nous

n'irons pas plus loin — Et c'c.^t pour ça que tu as

couché avec l'autre? — Non, je n'ai pas couché avec lui.... Non, je n'ai pas pu, pas davantage que tu n'as pu toi-même, pour l'autre affaire (l'assassinat de son mari). Hein? ça t'étonne qu'une femme ne puisse se

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clonner à un homme, quand elle raisonne le cas, en trouvant qu'elle y aurait intérêt. .. Eh bien ! je n'ai pas pu cette fois-là ! Il m'a baise les mains, pas même les lèvres, je te le jure.... — Mais l'autre encore, il y en a vin autre, ce Caboche? — Ah! tu t'es aperçu, tu sais cela aussi; oui, c'est vrai, il y a celui-là encore. Je me demande ce qu'ils ont tous.... Seulement, tu ne vas pas t'imaginer que je suis capable de céder à ce sauvage. Il est trop gros, il me ferait peur.... Avant toi, je n'ai été à personne. Je suis tienne et je resterai tienne, même si tu ne veux pas, même si je ne le voulais pas moi-même. Avec les autres ça me fait peur, ça me répugne ; tandis que toi, tu as fait de ça un plaisir délicieux, un vrai bonheur du ciel!.... Alors il l'emporta, ils se cou- chèrent. Ce fut une de leurs plus ardentes nuits d'amour, la meilleure, la seule où ils se sentirent confondus, disparus l'un dans l'autre. Brisés de ce bonheur, anéantis au point de ne plus sentir leur corps, ils ne s'endormirent pourtant pas, ils restèrent liés d'une étreinte.... Mais lui, ce soir-là, lorsqu'il la retrouvait fidèle, d'une passion élargie et fidèle, pourquoi voulait-il la tuer? Etait-ce donc que plus elle l'aimait, plus il la voulait posséder, jusqu'à la détruire, dans ces ténèbres effrayantes de l'égoïsme du mâle?.... Elle cherchait, elle, le moyen de tuer son mari, suflbquée un peu, parce qu'il lui ramassait la gorge sous les lèvres, pour la baiser toute.... Et, cette fois, emportés jusqu'à l'évanouissement, ils s'aimèrent Oh! embrasse-moi, si fort, si fort!


-47- embrasse-moi comme si tu me mangeais, pour qu'il ne reste plus rien de moi en dehors de toi !.... em- brasse-moi, embrasse-moi.... Mais il tenait le cou- teau, les dents serrées, il ne disait pas un mot.... il abattit le poing et le couteau lui cloua.... son amour dans la gorge. Le mari avait tué l'amant; le second amant tuait sa maîtresse ; le second crime n'était-il pas la logique du premier? {La Bête humaine, p. 3;5.)


L'Amour et la Mort

Etienne et Catherine au fond de la mine, agoni- sants. — Hein ! fait-il chaud! Prends-moi donc, res- tons ensemble, oh! toujours, toujours! Il la serrait, elle se caressait contre lui, longuement, continuant dans un bavardage de fille heureuse : Avons-nous été bêtes d'attendre si longtemps ! Tout de suite j'aurais bien voulu de toi, et tu n'as pas compris, tu as boudé.... Puis, tu te rappelles, chez nous, la nuit, quand nous ne dormions pas, le nez en l'air, à nous écouter respirer, avec la grosse envie de nous pren- dre?.... — Tu m"as battu une fois, oui, oui! des souf- flets sur les deux joues! — C'est que je t'aimais, mur- mura-t-elle. — Rien n'est jamais fini, il sufiit d'un peu de bonheur pour que tout recommence. — Alors, tu me gardes, c'est le bon coup cette fois!.... Oh! garde-moi, garde-moi tout entière ! D'un élan, elle s'était pendue à lui, elle chercha sa bouche et y


-48- colla passionnément la sienne. Les ténèbres s'éclai- rèrent, elle revit le soleil, elle retrouva un rire calmé d'amoureuse. Lui, frémissant de la sentir ainsi contre sa chair, demi-nue," sous la veste et la culotte en lambeaux, l'empoigna, dans un réveil de sa virilité. Et ce fut enfin leur nuit de noces, au fond de cette tombe, sur ce lit de boue, le besoin de ne pas mourir avant d'avoir eu leur bonheur, l'obs- tiné besoin de vivre, de faire de la vie iine dernière fois. Ils s'aimèrent dans le désespoir de tout, dans la mort. (Romans célèbres. Gej'minal, p. 54-)


L'Amour filial

Cçmment tu t'appelles? reprit Fouan, je le sais trop, je t'ai fait. Buteau ricana. Fallait pas me faii-e. Ah! mais oui, ça y est, chacun son tour. Je suis de votre sang, je n'aime pas qu'on me taquine.... Et encore un coup, foutez-moi la paix, ou ça tournera mal! — Pour toi, bien sûr!.... Jamais je n'ai parlé ainsi à mon père. — Oh! là là, en voilà une raide ! Votre père, vous l'auriez crevé s'il n'était pas mort ! — Sale cochon, tu mens! Et, nom de Dieu de nom de Dieu ! tu vas ravaler ça tout de suite. — Dis que tu as menti, sale cochon, dis que tu as menti, ou je vas te faire danser, aussi vrai que cette chandelle nous éclaire ! Je suis le njaître, le père! — Allons donc, vieux farceur, vous n'êtes rien du tout!....


-4o- Lorsqu'on a fait son temps et qu'on a passé la terre aux autres, on avale sa chique, sans les emmerder davantage. (La Terre, p. 3io.)


Amour précoce

Lydie, tremblante, car elle éprouvait, devant Jeanlin (lo ans), une peur et une tendresse de petite femme battue,... Pour lui fermer la bouche, il l'avait empoignée en riant, il se roulait avec elle sur le terri. C'était sa petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l'amour qu'ils entendaient et qu'ils voyaient chez eux, derrière les cloisons, par les fentes des portes. Ils savaient tout, mais ils ne pouvaient guère, trop jeunes, tâtonnant, jouant, pendant des heures, à des jeux de petits chiens vicieux. Lui appelait ça « faire papa et maman ; » et, quand il l'emmenait, elle galopait, elle se laissait prendre avec le tremblement délicieux de l'instinct, souvent fâchée, mais cédant toujours, dans l'attente de quelque chose qui ne venait point.

Gomme Bébert n'était pas admis à ces parties-là, et qu'il recevait une bourrade, dès qu'il voulait tâter de Lydie, il restait gêné, travaillé de colère et de malaise, quand les deux autres s'amusaient, ce dont ils ne se gênaient nullement en sa présence. Aussi n'avait-il qu'une idée, les eifrayer, les déranger, en leur criant qu'on les voyait.


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— C'est foutu, y'ià uii homme qui regarde. (Ro- mans célèbres. Germinal, p. 99.)


Un Amour.... vaste

La veuve Désir parut tellement vaste à Etienne, que, malgré son inquiétude, il ne put s'empêcher de sourire en la regardant, avec une paire de seins dont un seul réclamait un homme pour être embrassé ; ce qui faisait dire que, maintenant, sur les six ga- lants de la semaine, elle en pi'enait deux chaque soir à cause delà besogne. (Romans célèbres, Germinal, p. 195.)


Un Bain.... en famille

La Maheude lavait Maheu dans le dos et les par- ties qu'il lui était mal commode d'atteindre. D'ail- leurs, il aimait qu'elle le savonnât, qu'elle le frottât partout, à se casser les poignets.... Du dos, elle passa aux fesses, et lancée, elle poussait ailleurs, dans les plis, ne laissant pas une place du corps sans y passer, le faisant reluire comme ses trois cassei'oles, les samedis de grand nettoyage.... Main- tenant, elle l'essuyait, le tamponnait avec un torchon, aux endroits où ça ne voulait pas sécher. Lui, heu- reux, sans songer au lendemain de la dette, éclatait d'un gros rire et l'empoignait à pleins bras.


— Laisse donc, bète! tues trempé, tu me mouilles.

— Il l'empoigna de nouveau et cette fois ne la lâcha plus. Toujours le bain finissait ainsi, elle le ragaillardissait à le frotter si fort, puis à lui passer partout des linges qui lui chatouillaient les poils des bras et de la poitrine. D'ailleurs, c'était également, chez les camarades du coron, l'heure des bêtises, où Ton plantait plus d'enfants qu'on n'en voulait, La nuit on avait sur le dos la famille. Il la poussait vers la table, goguenardant en brave homme qui jouit du seul moment de la journée, appelant ça prendre son dessert, et un dessert qui ne coûtait rien. Elle, avec sa taille et sa gorge roulantes, se débattait un peu pour rire.

— Es-tu bête, mon Dieu! es-tu bête!.... Et Estelle qui nous regarde ! Attends que je lui tourne la tête.

— Ah ! ouiche ! à trois mois, est-ce que ça com- prend.!' (Romans célèbf^es, Gei^niinal, p. 92.)


Amours innocents de la campagne

Ce sacré Buteau, nous étions camarades.... Ah! ça ne lui coûte guère de mentir aux filles ! Il lui en faut quand même, il les prend à coups de poing, lorsqu'elles ne veulent pas par gentillesse. — Bien sûr que c'est un cochon ! déclara Françoise d'un air convaincu. On ne fait pas à une cousine la cochon- nerie de la planter là, le ventre gros. — Attends,


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la Goliche! (une vache) Je vais te faire danser!.... La voilà qui recommence, elle est enragée, cette bête, quand ça la tient !

.... Et comme Jean se décidait à entrer dans la cuisine, la Cognette le prit par la taille, se frottant à lui d'un air de rire, sans s'inquiéter d'être vue, en amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maître.

La Goliche prolongea son meuglement déses- péré de désir ; et un souille ranque vint de la vache- rie, dont la porte était fermée. — Tiens ! cria Jean, ce bougre de César l'a entendue ! Écoute, il cause là dedans. Oh ! il connaît son affaire, on ne peut en faire entrer dans la cour, sans qu'il la sente et qu'il sache ce qu'on lui veut. Si tu voulais, je t'amène- rais le taureau. Nous ferions bien ça à nous deux? — Oui, c'est une idée, dit Françoise (i4 ans) qui se

leva César s'avança, se colla contre la Coliche,

posa la tête sur la croupe, d'une courte et rude pression ; sa langue pendait, il écarta la queue, lé- cha jusqu'aux cuisses.... Jean et Françoise, grave- ment, les mains ballantes, attendaient.

Quand il fut prêt, César monta sur la Coliche, d'un saut brusque, avec une lourdeur puissante qui ébranla le sol. Elle n'avait pas plié, il la serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grand taille, était si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu'il n'arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter inutilement.

— Il est trop petiot, dit Françoise, — Oui, un peu,


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dit Jean. Ça ne fait rien, il entrera tout de même. Elle hocha la tête ; et, César, tâtonnant encore, s'é- puisant, elle se décida.

— Non, faut Taider.... S'il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra pas. D'un air calme et atten- tif, comme pour une besogne sérieuse, elle s'était avancée. Le soin quelle y mettait fonçait le noir de ses yeux, entrouvrait ses lèvres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le bras d'un grand geste, elle saisit à pleine main le membre du taureau, qu'elle re- dressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramassé dans sa force, il pénétra d'un seul tour de reins, à fond. Puis il ressortit. C'était fait : le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la fertilité impas- sible de la terre qu'on ensemence, la vache avait reçu, sans un mouvement, ce jet fécondant du mâle. Elle n'avait même pas frémi dans la secousse. Lui, déjà, était retombé, ébranlant de nouveau le sol. — Ça y est, dit Françoise. — Et raide ! répondit Jean. Jacqueline se tenait sur la porte, après la saillie, ils partirent ensemble , elle leur cria de sa voix chaude de farceuse : Pas de danger, hein ! si vous vous perdez ensemble ; la petite connaît le bon che- min. — Si la Coliche recommençait Veux-tu

que je t'accompagne chez toi! — Non, non, inutile, plus de danger ! elle a le sac plein ! (La Terre, p. lO.)

Et voilà qu'un mâle l'habitait, un mâle brutal, habitué à trousser les filles au fond des fossés, et


-54- dont les rigolades secouaient les cloisons, haletaient à travers les fentes des boiseries ; elle savait tout, instruite par les bètes, elle en était dégoûtée et exas- pérée. Dans la journée, elle préférait sortir, pour les laisser faire leur cochonnerie à Taise. Le soir, ils commençaient à rire en quittant la table, elle leur criait d'attendre au moins qu'elle eût fini la vais- selle. Et elle gagnait sa chambre, fermant les portes violemment, bégayant des insultes : Salauds ! sa- lauds ! entre ses dents serrées. Malgré tout, elle croyait entendre encore ce qui se passait en bas. La tète enfoncée dans l'oreiller, le drap tiré jus- qu'aux yeux, elle brûlait de fièvre, l'ouïe et la vue hantées d'hallucinations, souffrant des révoltes de sa puberté.

Le pis était que Buteau, en la voyant si occupée de ça, la plaisantait par farce. Eh bien! quoi donc? qu'est-ce c{u'elle dirait, quand il lui faudrait y pas- ser? Lise aussi riait, ne trouvant là aucun mal. Et lui, aiors, expliquait son idée sur la bagatelle : puisque le bon Dieu avait donné à chacun ce plaisir qui ne coûtait rien, il était permis de s'en payer tant qu'on pouvait, jusqu'aux oreilles ; mais pas d'en- fants, ah ! pour ça, non ! N'en fallait plus ! On en faisait toujours trop , lorsqu'on n'était pas marié, par bêtise. Ainsi Jules, une fichue surprise tout de même, qu'il avait bien dû accepter. Mais, lorsqu'on était marié, on devenait sérieux, et lise serait plutôt coupé comme un chat que d'en recommencer un autre. Merci ! pour qu'il y eût une bouche encore à


la maison, où le pain déjà filait si raide ! Aussi ou- vrait-il l'œil, se surveillant avec sa femme, si grasse, la mâtine, qu'elle goberait la chose du coup, disait- il. en ajoutant, pour rire, qu'il labourait dur et ne semait pas. Du blé, oh! du blé, tant que le ventre enflé de la terre pouvait en lâcher ! Mais des mio- ches, c'était fini, jamais !

.... Il faisait chaud, Buteau était resté la chemise ouverte, la culotte déboutonnée, près de lui tomber des fesses, après s'être lavé au puits; et, comme il s'asseyait pour manger sa soupe, Françoise, qui le servait, tourna \n\ instant derrière lui. Enfin, elle éclata toute rouge. — Dis, rentre ta chemise, c'est dégoûtant. 11 était mal planté, il s'emporta. — Nom de Dieu ! as-tu fini de m'éplucher ! Ne regarde pas

si ça t'ofl'usque T'as donc bien envie d'en tâter,

morveuse, que t' es toujours là-dessus? — lia raison, dit Lise, tu nous embêtes à la fin.... Va-t'en, si l'on nest plus libre chez soi. {La Terre, p. 199.)

Un soir, le tourment de Jean l'ut tel que, se glis- sant dans la bergerie , il vint tirer par les pieds une femme mariée avec un des faucheurs, et qu'il avait culbutée, deux ans auparavant, jeune fille en- core. Elle céda sans défense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les ténèbres embrasées , sur le sol battu.... Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits. {La Terre, p. 234-)

Dis? murmura tout d'un coup la Mouquette, en


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venant prendre gentiment (Etienne) par la taille, pourquoi ne veux-tu pas m'aimer ? Il ne put s'empê- cher (le rire, lui aussi, tellement elle avait lancé ça d'un air mignon. — Mais je t'aime bien, répondit-il.

— Non, non, pas comme je veux Tu sais que j'en

meurs d'envie. Dis ? ça me ferait tant plaisir !.... Il la regardait toujours, se collant à lui, l'étrcignant de ses deux bras frissonnants, la face levée dans une telle supplication d'amour, qu'il en était très touché. Sa grosse ligure ronde n'avait rien de beau, avec son teint jauni, mangé par le charbon, mais ses yeux luisaient d'une flamme, il lui sortait de la peau un charme, un tremblement de désir, qui la rendait rose et toute jeune. Alors, devant ce don si humble, si ardent, il n'osa plus refuser. — Oh! tu veux bien, balbutia-t-elle ravie. Oh ! tu veux bien !

Et elle se livra dans une maladresse et un éva- nouissement de vierge, connue si c'était la première fois, et (ju'elle n'eût jamais connu d'homme. Puis, quand il la quitta, ce fut elle qui déborda de recon- naissance ; elle lui disait merci, elle lui baisait les mains. {Roinaiis célèbres, GermiudJ, p. 212.)

Déjà Zacharie poussait Philomène dans ce même chemin écarté, malgré sa résistance. Elle était pres- sée, une autre fois. Ça n'avait rien de drôle, de ne se voir que dehors, surtout l'hiver, lors(|ue la terre est mouillée, et qu'on n'a })as les blés pour se cou- cher dedans. (Romans célèbj-es, Gei-minal, p. 9^.)


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Rest of the text

Une Baronne qui s'immole sur l'autel de la Bourse

Saccard s'était mis oalaninient à la disposition de la baronne Sandorlf pour tous les renseignements qu'elle désirait, en l'emuienant dans la pièce réser- vée, au fond du corridor. Et là, à la première attaque Innitale, elle céda sur le divan, ainsi qu'une jeune lille, d'avance résignée à l'aventure. {L'Argent. p. 220.)

A quatre heures, lorsque Saccard arriva, la ba- ronne Sandorfr était déjà là, allongée sur la chaise longue, devant le feu. Elle se montrait d'habitude très exacte, en femme d'affaires qui sait le prix du temps. Les premières fois, il avait eu la désillusion de ne pas trouver l'ardente amoureuse qu'il espérait, chez cette femme si brune, aux paupières bleues, à la provo- cante allure de bacchante en folie. Elle était de marbre, lasse de sou inutile effort à la recherche d'une sensation qui ne venait point, tout entière prise par le jeu, dont l'angoisse au moins lui chaulfait le sang. Puis l'ayant sentie curieuse, sans dégoût, résignée à la nausée, si elle croyait y découvrir un frisson nouveau, il l'avait dépravée, obtenant d'elle toutes les caresses. Elle causait Bourse, lui tirait des renseignements; et comme, le hasard aidant sans doute, elle gagnait depuis sa liaison, elle traitait un peu Saccard en fétiche, l'objet ramassé que l'on


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garde et que l'on baise, même malpropre, pour la chance qu'il vous porte.

Clarisse avait fait un si grand feu, ce jour là, qu'ils ne se mirent pas au lit, par un rafïinement de rester devant les hautes flammes, sur la chaise longue. Dehors, la nuit allait se faire. Mais les volets étaient fermés, les rideaux soigneusement tirés ; et deux grosses lampes^ aux globes dépolis, sans abat-jour, les éclairaient d'une lumière crue.

A peine Saccard était-il entré, que Delcambre, à son tour, descendit de voiture. Le procureur général Delcambre, personnellement lié avec l'empereur, en passe de devenir ministre, était un homme maigre etjaune de cinquante ans, à la haute taille solennelle, à la face rase, coupée de plis profonds, d'une austère sévérité. Son nez dur, en bec d'aigle, semblait sans défaillauce comme sans pardon. Et, lorsqu'il monta le perron, de son pas ordinaire, mesuré et grave, il avait toute sa dignité, son air froid des grands jours d'audience. Personne ne le connaissait dans la mai- son, il n'y venait guère qu'à la nuit tombée.

Clarisse l'attendait dans l'étroite antichambre.

— Si monsieur veut me suivre, et je recommande bien à monsieur de ne pas faire de bruit.

Il hésitait, pourquoi ne pas entrer par la porte qui ouvrait directement sur la chambre? Mais, à voix très basse, elle lui expliqua que le verrou était mis sûrement, qu'il faudrait briser tout et que madame, avertie, aurait le temps de s'arranger. Non ! ce qu'elle voulait, c'était la lui faire surprendre telle qu'elle


— 09 — lavait vue, un jour, en risquant un œil au trou de la serrure. Pour cela, elle avait imaginé quelque chose de bien simple. Sa chambre, autrefois, communi- quait avec le cabinet de toilette par »inc porte, au- jourd'hui fermée à clef: et, la clef ayant été ensuite jetée au fond d'un tiroir, elle avait eu seulement à la reprendre là, puis à rouvrir; de sorte que, grâce à cette porte condamnée, oubliée, on pouvait mainte- nant pénétrer sans bruit dans le cabinet de toilette, qui lui-même n'était séparé de la chambre que par une portière. Certainement, madame n'attendait personne de ce côté.

— Que monsieur se confie entièrement à moi. J'ai intérêt, n'est-ce pas ? à la réussite.

Elle se glissa par la porte entre-bâillée, disparut un instant, laissant Delcambre seul, dans son étroite chambre de. bonne, au lit en désordre, à la cuvette d'eau savonneuse, et dont elle avait déjà déménagé sa malle, le matin, pour filer, dès que le coup serait fait. Puis, elle revint, referma doucement la porte sur elle.

— Il faut que monsieur attende un petit peu. Ce n'est pas encore ça. Ils causent.

Delcambre restait digne, sans un mot, debout et immobile sous les regards vaguement blagueurs de cette fille qui le dévisageait. Cependant, il se lassait, un tic nerveux tirait toute la moitié gauche de son visage, dans la rage contenue dont le flot montait à sou crâne. Le furieux mâle, aux appétits d'ogre, qu'il y avait en lui, caché derrière la glaciale


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sévérité de son masque professionnel, commençait à gronder sourdement, irrité de cette chair qu on lui volait.

— Faisons vite, faisons vite, répéta-t-il, sans savoir ce qu'il disait, les mains fiévreuses.

Mais, lorsque Clarisse, disparue de nouveau, revint un doigt sur les lèvres, elle le supplia de pa- tienter encore.

— Je vous assure, monsieur, soyez raisonnable, autrement vous perdrez le plus beau.... Dans un moment, ça y sera en plein.

Et Delcambre, les jambes brus(|uement cassées, dut s'asseoir sur le petit lit de bonne. La nuit tom- bait, il resta ainsi dans l'ombre, tandis que la femme de chambre, aux écoutes, ne perdait aucun des bruits légers qui venaient de la chambre, et qu'il entendait, lui, décuplés par un tel bourdonnement de ses oreilles, qu'ils lui paraissaient être le piétinement d'une armée en marche.

Enfin, il sentit la main de Clarisse tâtonnant le long de son bras. Il comprit, lui donna, sans une parole, une enveloppe, où il avait glissé les deux cents francs promis. Et elle marcha la première, écarta la portière du cabinet, le poussa dans la chambre, en disant :

— Tenez ! les v'ià !

Devant le grand feu, aux braises ardentes, Sac- card était sur le dos, couché au bord de la chaise longue, n'ayant gardé que sa chemise, qui, roulée, remontée jusqu'aux aisselles, découvrait, de ses


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pieds à ses épaules, sa peau bruue, envahie avec Tàge d'un poil de bête ; tandis que la baronne, en- tièrement nue, toute rose des flammes qui la cui- saient, était agenouillée ; et les deux grosses lampes les éclairaient d'une clarté si vive, que les moindres détails s'accusaient, avec un relief d'ombre excessif.

Béant, suiFoqué par ce flagrant délit anormal, Delcambre s'était arrêté, pendant que les deux au- tres, comme foudroyés, stupides de voir entrer cet homme par le cabinet, ne bougeaient pas, les yeux élargis et fous.

— Ah ! cochons ! bégaya enfln le procureur géné- ral, cochons ! cochons !

Il ne trouvait que ce mot, il le répéta sans lin, l'accentua du même geste saccadé, pour lui donner plus de force. Cette fois, d'un bond, la femme s'était levée, éperdue de sa nudité, tournant sur elle-même, cherchant ses vêtements, qu'elle avait laissés dans le cabinet de toilette, où elle ne pouvait aller les 'reprendre ; et, ayant mis la main sur un jupon blanc resté là, elle s'en couvrit les épaules, garda les deux bouts de la ceinture entre les dents, afin de le serrer autour de son cou, contre sa poitrine. L'homme, qui avait quitté aussi la chaise longue, rabattit sa che- mise, l'air très ennuyé.

— Cochons ! répéta encore Delcambre, cochons ! dans cette chambre que je paie !

Et, montrant le poing à Saccard, s'aflblant de plus en plus, à l'idée que ces ordures se faisaient sur un meuble acheté avec son argent, il délira.


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— Vous êtes ici chez moi, cochon que vous êtes ! Et cette lemme est à moi, vous êtes un cochon et un voleur !

Saccard, qui ne se fâchait pas, aurait voulu le calmer, fort embarrassé d'être ainsi en chemise, et tout à fait contrarié de Taventure. Mais le mot de voleur le blessa.

— Dame ! monsieur, répondit-il, quand on veut avoir une femme à soi tout seul, on commence par lui donner ce dont elle a besoin.

Cette allusion à son avarice acheva d'enrager Del- canibre. Il était méconnaissable, elfroyable, comme si le bouc humain, tout le priape caché lui sortait de la peau. Ce visage, si digue et si froid, avait brus- quement rougi, et il se gonflait, se tuniétiait, s'avan- çait en un mufle furieux. L'emportement lâchait la brute charnelle, dans l'aff'reuse douleur de cette fange remuée.

— Besoin, l)csoin, balbutia-t-il, besoin du ruis- seau. . . . Ah ! garce !

Et il eut vers la baronne un geste si violent, qu'elle prit peur. Elle était restée debout, immobile, ne par- venant à se voiler la gorge, avec le jupon, qu'en laissant à découvert le ventre et les cuisses. Alors, ayant compris que cette nudité coupable, ainsi éta- lée, l'exaspérait davantage, elle recula jusqu'à une chaise, s'y assit en serrant les jambes, en remon- tant les genoux, de façon à cacher tout ce qu'elle pouvait. Puis, elle demeura là, sans un geste, sans un mot. la tête un peu basse, les yeux obliques et


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sournois sur la ])ataille, en femelle que les mâles

se disputent, et qui attend, pour être au vainqueur.

Saccard, courageusement, s'était jeté devant elle.

— Vouf=- n'allez pas la battre, peut-être ! Les deux hommes se trouvèrent face à face.

— Enfin, monsieur, reprit-il, il faut en finir. Nous ne pouvons pas nous disputer comme des cochers.... C'est très vrai, je suis l'amant de madame. Et je vous répète que, si vous avez payé les meubles ici, moi j'ai payé...,

— Quoi ?

— Beaucoup de choses : par exemple, l'autre jour, les dix mille francs de son ancien compte chez Mazaud, que vous aviez absolument refusé de régler.... J'ai autant de di'oits que vous. Un cochon, c'est possible ! mais un voleur, ah! non! Vous allez retirer le mot.

Hors de lui, Delcambre cria :

— Vous êtes un voleur, et je vais vous casser la tête, si vous ne déguerpissez pas à l'instant.

Mais Saccard, à son tour, s'irritait. Tout en re- mettant son pantalon, il protesta.

— Ah ! çà, dites donc, vous m'embêtez, à la fin! Je m'en irai si je veux.... Ce n'est pas encore vous (pii me ferez peur, mon bonhonnue !

Et, quand il eut enfilé ses bottines, il tapa résolu- ment des pieds siu' le tapis, en disant :

— Là, maintenant, je suis d'aplomb, je reste. Etouffant de rage, Delcambre s'était rapproché,

le mufle en avant.


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— Sale cochon, veux-tu filer !

— Pas avant toi, vieille crapule !

— Et si je te flanque ma main sur la figure !

— Moi, je te plante mon- pied quelque part !

Nez à nez, les crocs dehors, ils aboyaient. Ou- blieux d'eux-mêmes, dans cette débâcle de leur éducation, dans ce flot de vase immonde du rut qu'ils se disputaient, le magistrat et le financier en vinrent à une querelle de charretiers ivres, à des mots abominables, qu'ils se lançaient avec un be- soin croissant de l'ordure, comme des crachats. Leurs voix s'étranglaient dans leur gorge, ils écu- maient de la boue.

Sur sa chaise, la baronne attendait toujours que l'un des deux eût jeté l'autre dehors. Et, calmée déjà, arrangeant l'avenir, elle n'était plus gênée que par la présence de la femme de chambre, qu'elle devinait derrière la portière du cabinet de toilette» restée là pour se l'aire un peu de bon sang. Cette fille, en eflet, ayant allongé la tète, avec un ricane- ment d'aise, à entendre des messieurs se dire des choses si dégoûtantes, les deux femmes s'aperçu- rent, la maîtresse accroupie et nue, la servante droite et correcte, avec son petit col plat; et elles échangèi'ent un flamboyant regard, la haine sécu- laire des rivales, dans cette égalité des duchesses et des vachères, quand elles n'ont plus de chemises.

Mais Saccard, lui aussi, avait vu Clarisse. Il achevait de s'habiller violemment, enfilait son gilet et revenait lâcher une injure dans la figure de Del-


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cambre, passait la manche gauche de sa redingote et en criait une aiitre, passait la manche droite et en trouvait d'autres, d'autres toujours, à pleins ba- quets, àia volée. Puis, tout d'un coup, pour en finir:

— Clarisse, venez donc!.... Ouvrez les portes, ou- vrez les fenêtres, pour que toute la maison et toute la rue entendent!.... Monsieur le procureur général veut qu'on sache qu'il est ici, et je vais le faire con- naître, moi !

Pâlissant, Delcambre recula, en le voyant se diri- ger vers une des fenêtres, comme s'il voulait en tourner la crémone. Ce terrible homme était très capable d'exécuter sa menace, lui qui se moquait du scandale.

— Ah! canaille, canaille! murmura le magistrat. Ça fait bien la paire, vous et cette catin. Et je vous la laisse....

— C'est ça, décampez ! On n'a pas besoin de vous.... Au moins, ses factures seront payées, elle ne pleurera plus misère.... Tenez! voulez- vous six sous, pour prendre l'omnibus ?

Sous l'insulte, Delcambre s'arrêta xm instant, au seuil du cabinet de toilette. Il avait de nouveau sa haute taille maigre, sa face blême, coupée de plis rigides. Il étendit le bras, il lit un serment.

— Je jure que vous me paierez tout ça.... Oh ! je vous retrouverai, prenez garde !

Puis, il disparut. Tout de suite, derrière lui, on entendit la fuite d'une jupe : c'était la femme de chambre qui, par crainte d'une explication, se sau-

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vait, très égayée, à la suite de la bonne farce. Saccard, secoué encore, piétinant, alla fermer les portes, revint dans la chambre, où la baronne était restée, clouée sur sa chaise. Il se promena à grands pas, repoussa dans la cheminée un tison qui s'écrou- lait; et, la voyant seulement alors, si singulière et si peu couverte, avec ce jupon sur les épaules, il se montra ti^ès convenable.

— Habillez-vous donc, ma chère.... Et ne vous émotionnez pas. C'est bête, mais ce n'est rien, rien du tout.... Nous nous reverrons ici, après-demain, pour nous arranger, n'est-ce pas? Moi, il faut que je file, j'ai un rendez-vous avec Huret,

Et, comme elle remettait enfin sa chemise, et qu'il partait, il lui cria de l'antichambre :

— Surtout, si vous achetez de l'Italien, pas de bêtise ! ne le pi'enez qu'à prime. {L'Ai'g'ent, p. 229.)


La Bourse et la Vie

La spéculation.... Pourquoi ce mot vous fait-il peur? Mais la spéculation, c'est l'appât même de la vie, c'est l'éteinel désir qui force à lutter et à vivre.... Si j'osais une comparaison, je vous con- vaincrais.... Il riait, pris d'un scrupule de délica- tesse. Puis il osa tout de même, volontiers brutal devant les femmes. — Voyons, pensez-vous que sans.... comment dirai-je? sans la luxure, on ferait


-67 - beaucoup d'enfants? Sur cent enfants qu'on manque de faire, il arrive qu'on en fabrique un à peine. C'est l'excès qui amène le nécessaire, n'est-ce pas?.... — Certes, répondit-elle, gênée. — Violemment, faites flamber un rcve à l'horizon, promettez qu'a- vec un sou on en î^agnera cent, offrez à tous ces endormis de se mettre à la chasse de l'impossible, des millions conquis en deux heures, au milieu des plus efl'royables casse-cou ; et la course commence, les énergies sont décuplées, la bousculade est telle, que, tout en suant uniquement pour leur plaisir, les gens arrivent parfois à faire des enfants, je veux dire des choses vivantes, grandes et belles.... Ah! dame, il y a beaucoup de saletés inutiles, mais cer- tainement le monde fmirait sans elles. {L'Argent, p. 143.)


Le Calcul de la prostitution

Elle (Jacqueline) espérait bien l'amener à l'épou- ser.... ou à faire un testament en sa faveur, quand elle aurait achevé de l'user.... Depuis des années que je mesquinte à l'amuser, conclut-elle, tu ne conq^rends pas que ce n'est pas pour ses beaux yeux.... Dis, caporal, ça marchait mieux avec toi, nous étions si d'accord. {La Terre, p. 439.)


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Un Caprice.... de deux cent mille francs

Le choix de Saccard, tout de suite, tomba sur M""® de Jeumont, chez qui il avait dîné deux ou trois fois avec Maxime. Elle était encore fort belle à trente-six ans, d'une beauté régulière et grave de Junon, et sa grande réputation venait de ce que l'empereur lui avait payé une nuit cent mille francs, sans compter la décoration pour son mari, un homme correct qui n'avait d'autre situation que ce rôle d'être le mari de sa femme. Tous deux vivaient largement, allaient partout, dans les ministères, à la cour, alimentés par des marchés rares et choisis, se suffisant de trois ou quatre nuits par an. On sa- vait que ça coûtait horriblement cher, c'était tout ce qu'il y avait de plus distingué. Et Saccard, qu'ex- citait particulièrement l'envie de mordre à ce mor- ceau d'empereur, alla jusqu'à deux cent mille francs, k^ mari ayant d'abord fait la moue sur cet ancien linaucicr louche, le trouvant trop mince personnage et d'une immoralité compromettante. {L'Argent, p. 1283.)


Le Curé et les Filles de la Vierge

— Et puis, est-ce que c'est propre, des cérémonies avec des jeunesses sans aucun respect pour les commandements de Dieu?


- «9 - — Vous ne dites pas ça pour ma fille, j'espère? demanda Cœlina, les dents serrées. — Ni pour la mienne, bien sûr? ajouta Flore. Alors, le curé s'em- porta, excédé : Je le dis pour qui je dois le dire.... Ça crève les yeux. Voyez-vous ça avec des robes blanches! Je n'ai pas une procession ici, sans qu'il y en ait une d'enceinte... Non, non, vous lasseriez le bon Dieu lui-même ! {La Tei-re.)


Le dernier Coup de feu de Jésus-Christ

Pendant que la Borderie brûle et que les der- nières pelletées de terre tombent sur le cadavre de son père, Jésus-Christ, planté entre deux tombes, se tenait immobile, ses regards se noyaient d'un rêve, sa face entière de crucifié soulard exprimait la mélancolie finale de toute philosophie. Peut-être songeait-il que l'existence s'en va en fumée. Et, cemme des idées graves l'excitaient toujours beau- coup, il finit par lever la cuisse, inconsciemment, dans le vague de sa rêverie. Il en fit un, il en fit deux, il en lit trois. — Un quatrième, pendant que Bécu passait, l'efïleura de si près, qu'il crut en sen- tir le tonnerre sur sa joue. Alors, il cria au cama- rade : Si ce vent-là continue, il va tomber de la merde. Jésus-Christ, d'une poussée, se tâta : Tiens ! tout de même, j'ai faim de chier. {La Terre, p. 51^.)


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Le dernier Voile de la pudeur

Ah! ce père, quil pesait donc lourd.... On ne s'imaginait pas ce qu'il avalait de pain, et glouton, prenant la viande à pleins doigts, renversant le vin dans sa barbe, si malpropre, qu'on avait mal au cœur rien que de le voir. Avec ça, maintenant, il s'en allait toujours déculotté, on l'avait surpris en train de se découvrir devant des petites filles : une manie de vieille bète finie, une fin dégoûtante pour un homme qui n'était pas plus cochon qu'un autre, dans son temps. Vrai! c'était à l'achever d'un coup de pioche, puisqu'il ne se décidait pas à partir de lui-même! {La Terre, p. 494-)


Description d'une maison galante

M. Charles Badeuil, mari de Laure Fouan, coutu- rière, de caractère très entreprenant, eut l'idée d'acheter une des maisons publiques de la rue aux Juifs, à Chartres, tombée en déconfiture, par suite de personnel défectueux et de saleté notoire. D'un coup d'œil, il avait jugé la situation, les besoins de Chartres, la lacune à combler dans un chef-lieu qui manquait d'un établissement honorable, où la sécu- rité et le confort fussent à la hauteur du progrès


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moderne. Dès la seconde année, eneiïet, le i g, res- tauré, orné de rideaux et de glaces, pourvu d'uu personnel choisi avec goût, se fit si avantageusement connaître, qu'il fallut porter à six le nombre des femmes. Messieurs les oflîciers, messieurs les fonc- tionnaires, enfin toute la société n'alla plus autre part. Et ce succès se maintint, grâce au bras d'acier de M. Charles, à son administration paternelle et forte ; tandis que M'"^ Charles se montrait d'une activité extraordinaire, l'œil ouvert partout, ne laissant lùen se perdre, tout en sachant tolérer, quand il le fallait, les petits vols des clients riches.

En moins de vingt-cinq années, les Badeuil écono- misèrent trois cent mille francs ; et ils songèrent alors à contenter le rêve de leur vie, une vieillesse idyl- lique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver d'acheteur pour le j^, au prix élevé qu'ils l'estimaient. N'est-ce pas à déchirer le cœur, un établissement fait du meilleur d'eux- mêmes, qui rapportait plus gros qu'une ferme, et -qu'il fallait abandonner entre des mains inconnues, où il dégénérerait peut-être? — ....Sa fille Estelle, élevée chez les sœurs de la Visitation, se maria à vni employé de l'octroi, Ernest Vaucogne, et demanda d'elle-même la préférence pour acheter le i g. Pour- quoi l'affaire serait-elle sortie de la famille, puis- qu'elle était si sûre et si belle? L'affaire fut faite et quand les Vaucogne entrèrent au ig, leur fille Elodie entra à la Visitation, où sa mère avait été


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élevée clans une moralité rig;ide. {La Terre, p. 4'-^)

Mon gendre Achille est im mollasse, il passe les journées à fumer des pipes, il laisse tout salir, tout casser. Il monte même avec celle du 5 , une grosse. — Qu'est-ce que tu dis là? Oh ! j'en suis sûre, je les ai vus. M. Charles, tremblant, serra les poings dans un élan d'indignation exaspérée : Le misérable! fatiguer son personnel, manger son établissement, Ah ! c'est la fin de tout ! {La Terre, p. 274-)

M. Charles (l'ex-tenancier) se planta au milieu de la pièce, croisa les bras, dans une indignation qui faisait trembler sa face correcte, grasse et jaune, de magistrat retiré. — Croyez-vousça? avez-vous jamais vu une abomination pareille? J'étais à nettoyer mon rosier, je monte sur le dernier échelon, je me penche de l'autre coté machinalement, et qu'est-ce que j'a- perçois? Honorine, oui! ma bonne, Honorine, avec un homme, l'un sur l'autre, les jambes à l'air, en train défaire leurs saletés! Ah! les cochons, les cochons! au pied de mon mur! Il suffoquait, il se mit à marclier, avec des gestes nobles de malédic- tion. — Je l'attends pour la flanquer à la porte, la gueuse, la misérable! Nous n'en pouvons pas garder une. On nous les engrosse toutes. Au bout de six mois, c'est réglé, elles deviennent impossibles dans ime famille honnête, avec leurs ventres.... Et celle- ci que je trouve à la besogne, et d'un cœur! Décidé- ment, c'est la fin du monde, la débauche n'a plus de bornes.... — Sûr, ce nest pas propre, oh! non, pas


-"3- propre! — C'était déjà assez de tracas, dehors, d'avoir à épargner à Elodie les grossièretés des paysans et le cynisme des animaux : il perdait cou- rage, s'il devait trouver dans sa maison un foyer

constant d'immoralité. — La voici qui rentre

Vous allez voir, — Mademoiselle, faites votre malle, et partez tout de suite. Je vous paierai vos huit jours. La bonne, ehétive, maigrichonne, l'air pauvre et honteux, voulut s'expli(pier, bredouiller des ex- cuses. — Inutile, tout ce que je puis l'aire, c'est de ne pas vous livrer aux autorités pour attentat aux mœurs. Alors, elle se révolta. — Dites donc qu'on a oublié de payer la passe ! — A-t-on idée de cette putain qui déshonorait ma maison! Sur, c'en est une, ah! une vraie! {La Terre, p. 182.)


Le Dévouement conjugal

Si elle accouchait, n'est-ce pas? ce n'était point une raison pour laisser Goupeau sans manger. Enfui le ragoût mijota sur un feu couvert de cendre. Elle revint dans la chambre, crut avoir le temps de mettre un couvert à un bout de la table. Et il lui fallut repo- ser bien vite le litre de vin; elle n'eut plus la force d'arriver au lit, elle tomba et accoucha par terre, sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva, un quart d'heure plus tard, ce fut là qu'elle la délivra.... Quand le zingueur rentra, à sept heures, il la trouva


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couchée, bien enveloppée, très pâle sur Toreiller. — Ah ! ma pauvre femme ! dit Coupeau en embras- sant Gervaise. Et moi qui rigolais, il n'y a pas une heure, pendant que tu -criais aux petits pâtés ! Dis donc, tu n'es pas embarrassée, tu vous lâches ça, le temps d'éternuer. . . . Cette pauvre poule ! elle a eubien du bobo! Ces crapoussins-là, quand ça vient au monde, ça ne se doute guère du malc|ue ça fait. Vrai, ça doit être comme si on vous ouvrait les reins.... Où est-il le bobo, que je l'embrasse? Il lui avait glissé délicatement sous le dos une de ses grosses mains, et il l'attirait, il lui baisait le ventre à travers le drap, pris d'un attendrissement d'homme rude pour cette fécondité endolorie encore. (Assom- moir, p. i3o, i3i.)


Un Électeur réaliste

Lengaigne, enragé, ce soir-là, posa culotte à la porte de son rival victorieux. Et il gueula : Je fais où ça me dit, maintenant que les cochons gou- vernent! (La Terre, p. 3^6.)


Une Femme qui accouche et une vache qui vêle

Pourvu que la Coliche (la vache) ne vêle pas en


-75- même temps que moi ! répétait, à chaque matin, Lise.

Et, trainaut son ventre énorme, Lise s'oubliait dans retable, à regarder d'un œil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi démesurément. Jamais bète ne s'était enilée à ce point, d'mie ron- deur de futaille, sur ses jambes devenues gi'éles. Les neuf mois tombaient juste le jour de la Saint- Fiacre, car Françoise avait eu le soin dinscrire la date où elle lavait menée au taureau. Malheureuse- ment, c'était Lise qui, pour son-compte, n'était pas certaine, à quelques jours près. Cet enfant-là avait poussé si drôlement, sans qu'on le voulût, qu'elle ne pouvait savoir. Mais ça taperait bien sûr dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-être la veille, peut-être le lendemain. Et elle répétait, désolée :

— Pourvu que la Goliche ne vêle pas en même temps que moi!.... Ça en ferait, une alïaire ! Ah! bon sang ! nous serions propres !

On gâtait beaucoup la Coliche, qui était depuis dix ans dans la maison. Elle avait fini par être une personne de la famille. Les Buteau se réfugiaient près d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chaulTage que l'exhalaison chaude de ses lianes. Et elle-même se montrait très allectueuse, surtout à l'égard de Françoise. Elle la léchait de sa langue rude, à la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute à elle. Aussi la soignait-on davantage, à me- sure que le vêlage approchait : des soupes chaudes.


-76- (les sorties aux bons moments de la journée, une surveillance de chaque heure. Ce n'était pas seule- ment qu'on l'aimât, c'étaient aussi les cinquante pistoles qu'elle représentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie fortune, qu'on pouvait perdre en la perdant.

Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'écou- ler. Dans le ménage, Françoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se fût rien passé entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublié, elle-même évi- tait de songer à ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontré et averti par elle, n'était pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de s'é- chapper, de le rejoindre le soir, dans des fossés qu'il indiquait. Mais elle refusait, effrayée, cachant sa froideur sous des airs de grande prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle à la mai- son. Et, un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre, elle s'obstina à ne pas le suivre derrière l'église, elle lui parla tout le temps de la Coliche, des os qui connnençaient à se casser, du derrière qui s'ouvrait, signes certains auxquels lui-même déclara que ça ne pouvait pas aller bien loin, maintenant.

Et voilà que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, après le diner, fut prise de grosses coliques, au moment où elle était dans létable avec sa sœur, à regarder la vache, qui, les cuisses écar- tées par l'enflure de son ventre, souflrait, elle aussi, en meuglant doucement.


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— Quand je le disais! eria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres !

Pliée en deux, tenant à pleins bras son ventre à elle, le brutalisant pour le punir, elle récriminait, elle lui parlait : est-ce qu'il n'allait pas lui foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'étaient comme des mouches (pii la piquaient aux lianes, et les coliques lui partaient des reins, pour lui descendre jus([ue dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle piétinait, en répétant qu'elle voulait faire ren- trer ça.

Vers dix heures, lorsqu'on eut couché le petit Jules, Bateau, ennuyé de voir que rien n'arrivait, décidé à dormir, laissa Lise et Françoise s'entêter dans l'étable, autour de la Coliche, dont les souf- frances grandissaient. Toutes deux commençaient à être inquiètes, ça ne marchait guère, bien que le travail, du côté des os, parût fini. Le passage y était, pourquoi le veau ne sortait-il pas ? Elles flattaient la bète, l'encourageaient, lui apportaient des frian- dises, du sucre, que celle-ci refusait, la tète Ijasse, la croupe agitée de secousses profondes. A minuit, Lise, qui jusque-là s'était tordue, se trouva brusque- ment soulagée : ce n'était encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes ; mais elle fut persuadée quelle avait rentré ça, comme «lie aurait réprimé un besoin. Et, la nuit entière, elle et sa sœur veillèrent la Coliche, la soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brû- lants sur la peau: tandis que l'autre vache, Rou-


gette, la dernière achetée au marché de Cloyes, étonnée de cette chandelle qui brûlait, les suivait de ses gros yeux bleuâtres, ensommeillés.

Au soleil levant, t'rançoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se décida à courir chercher leur voi- sine, la Frimât. Celle-ci était réputée pour ses con- naissances, elle avait aidé tant de vaches, qu'on recourait volontiers à elle dans les cas difficiles, afin de s'éviter la visite du vétérinaire. Dès qu'elle arriva, elle eut une moue.

— Elle n'a pas bon air. murmura-l-clle. Depuis quand est-elle connue ça?

— Mais depuis douze heures.

La vieille femme continua de tourner derrière la bète, mit son nez partout, avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui efl'rayaient les deux autres.

— Pourtant, conclut-elle, v'ià la bouteille qui vient.... Faut attendre pour voir.

Alors, toute la matinée fut employée à regarder se former la bouteille, la poche que les eaux gonflent et poussent au dehors. On létudiait. on la mesurait, on la jugeait : une bouteille tout de même qui en valait une autre, bien quelle s'allongeât, trop grosse. Mais, dès neuf heiu'cs. le travail s'arrêta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamen- table, agitée d'un balancement régulier, par les frissons convidsifs de la vache, dont la situation empirait à vue d'œil.

Lorsque Bateau rentra des champs pour déjeuner.


— 79 — il prit peur à son tour, il parla d'aller chercher Patoir, tout en frémissant à l'idée de l'argent que ça coûterait.

— Un vétérinaire ! dit aigrement la Frimât, pour qu'il te la tue, hein? Celle au père Saucisse lui a bien claqué sous le nez.... Non, vois-tu, je vas cre- ver la bouteille, et je Tirai chercher, moi, ton veau !

— Mais, fit remarquer Françoise, M. Patoir défend de la crever. Il dit que ça aide, l'eau dont elle est pleine.

La Frimât eut un haussement d'épaules exaspéré. Un bel àne. Patoir! Et, d'un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselèrent avec un bruit d'écluse, tous s'écartèrent, trop tard, éclaboussés. Un instant, la Coliche souffla plus à l'aise, la vieille femme triompha. Elle avait frotté sa main droite de beurre, elle l'introduisit, tâcha d'aller reconnaître la position du veau; et elle fouillait là dedans, sans hâte. Lise et Françoise la regardaient faire, les pau- pières battantes d'anxiété. Buteau lui-même, qui n'était pas retourné aux champs, attendait, immo- bile et ne respirant plus.

— Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tête

n'est pas là Ce n'est guère bon, quand on ne

trouve pas la tête....

Elle dut ôter sa main. La Coliche, secouée d'une tranchée violente, poussait si fort, que les pieds parurent. C'était toujours ça, les Buteau eurent un soupir de soulagement : ils croyaient tenir déjà un peu de leur veau, en voyant ces pieils qui passaient;


— 8o —

et, dès lors, ils furent travaillés d'une pensée unique, tirer, pour l'avoir tout de suite, comme s'ils avaient eu peur qu'il ne rentrât et qu'il ne ressortît plus.

— Vaudrait mieux ne pas le bousculer, dit sage- ment la Frimât. Il finira l>ien par sortir.

Françoise était de cet avis. Mais Buteau s'agitait, venait toucher les pieds à toutes minutes, en se là- chant de ce qu'ils ne s'allongeaient pas. Brusque- ment, il prit une corde, qu'il y noua d'un nœud so- lide, aidé de sa femme, aussi frémissante que lui ; et, comme justement la Bécu entrait, amenée par son flair, on tira, tous attelés à la corde, Buteau d'abord, puis la Frimât, la Bécu, Françoise, Lise elle-même, accroupie, avec son gros ventre.

Ohé hisse ! criait Buteau. tous ensemble !.... Ah ! le chameau, il n'a pas grouillé d'un pouce, il est collé là dedans !.... Aïe donc! aïe donc! bougre!

Les femmes, suantes, essoufllées, répétaient :

— Ohé hisse !.... Aïe donc ! bougre !

Mais il y eut une catastrophe. La corde, vieille, à demi pourrie, cassa, et toutes furent culbutées dans la litière, au milieu de cris et de jurons.

— Ça ne fait rien, il n'y a pas de mal! déclara Lise, qui avait roulé jusqu'au mur et qu'on se hâtait de relever.

Cependant, à peine debout, elle eut un éblouisse- ment, il lui fallut s'asseoir. Un quart d'heure plus tard, elle se tenait le ventre, les douleurs de la veille recommençaient, profondes, à des intervalles régu-


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liers. Et elle ([ui croyait avoir rentré ça ! Quel fichu guig'non tout de inènie que la vache n'allât pas plus vite, et qu elle, maintenant, fût reprise, à ce point qu'elle était bien capable de la rattraper ! On n'évi- tait pas le sort, c'était dit que toutes les deux vêle- raient ensemble. Elle poussait de grands soupirs, une querelle éclata entre elle et son homme. Aussi, nom de Dieu! pourquoi avait-elle tiré? est-ce que ça la regardait, le sac des autres ? qu'elle vidât donc le sien, d'abord! Elle répondit par des injures, tel- lement elle souffrait : cochon ! salaud ! s'il ne le lui avait pas enqjli, son sac. il ne la gênerait pas tant!

— Tout ça, fit remarquer la Frimât, c'est des pa- roles, ça n'avance à rien.

Et la Bécu ajouta :

— Ça soulage tout de même.

On avait heureusement envoyé le petit Jules chez le cousin Delhomme, pour s'en débarrasser. Il était trois heures, on attendit jusqu'à sept. Rien ne vint, la maison était un enfer : d'un côté. Lise qui s'entê- tait sur une vieille chaise, à se tortiller, en geignant ; de l'autre, la Goliche qui ne jetait qu'un cri, dans des frissons et des sueurs, dun caractère de plus en plus grave. La seconde vache, Rougette, s'était mise à meugler de peiu". Françoise alors perdit la tète, et linteau, jurant, gueulant, voulut tirer en- core. Il appela deux voisins, on tira à six, comme pour déraciner un chêne, avec une corde neuve, qui ne cassa pas, cette fois. Mais la Coliche, ébranlée,


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tomba sur le flanc et resta dans la paille, allongée, soufllante, pitoyable.

— Le bougre, nous ne l'aurons pas! déclara Bu- teau en nage, et la garce y passera avec lui !

Françoise joignit les mains, suppliante.

— Oh! va chercher monsieur Patoir!.... Ça coû- tera ce que ça coûtera, va chercher monsieur Pa- toir !

Il était devenu sombre. Après un dernier combat, sans répondre un mot, il sortit la carriole.

La Frimât, qui affectait de ne plus s'occuper de la vache, depuis qu'on reparlait du vétérinaire, s'in- quiétait maintenant de Lise. Elle était bonne aussi pour les accouchements, toutes les voisines lui pas- saient par les mains. Et elle semblait soucieuse, elle ne cachait point ses craintes à la Bécu, qui rappela Buteau, en train d'atteler.

— Écoutez.... Elle souff'i'e beaucoup, votre fenmie. Si vous rameniez aussi un médecin?

Il demeura muet, les yeux arrondis. Quoi donc? encore une qui voulait se faire dorloter ! Bien sûr qu'il ne paierait pas pour tout le monde !

— Mais non ! mais non ! cria Lise entre deux co- liques. Ça ira toujours, moi ! On n'a pas d'argent à jeter par les fenêtres.

Bateau se hâta de fouetter son cheval, et la car- riole se perdit sur la route de Cloyes, dans la nuit tombante.

Lorsque, deux heures plus tard, Patoir arriva enfin, il trouva tout au même point, la Coliche râ-


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lant sur le flanc, et Lise se tordant comme un \er, à moitié glissée de sa chaise. Il y avait vingt-quatre heures que les choses diiraient.

— Pour laquelle, voyons? demanda le vétérinaire, qui était d'esprit jovial.

Et, tout de suite, tutoyant Lise :

— Alors, ma grosse, si ce n'est pas pour toi, fais- moi le plaisir de te coller dans ton lit. Tu en as be- soin.

Elle ne répondit pas, elle ne s'en alla pas. Déjà, il examinait la vache.

— Fichtre ! elle est dans un foutu état, votre bête. Vous venez toujours me chercher trop tard.... Et vous avez tiré, je vois ça. Hein ? vous l'auriez plu- tôt fendue en deux que d'attendre, sacrés mala- droits !

Tous l'écoutaient, la mine basse, l'air respectueux et désespéré; et, seule, la Frimât pinçait les lèvres, pleine de mépris. Lui, ôtant son paletot, retrous- sant ses manches, rentrait les pieds, après les avoir noués d'une ficelle, pour les ravoir; puis, il plongea la main droite.

— Pardi ! reprit-il au bout d'un instant, c'est bien ce que je pensais : la tète se trouve repliée à gau- che, vous auriez pu tirer jusqu'à demain, jamais il ne serait sorti,... Et, vous savez, mes enfants, il est fichu, votre veau. Je nai pas envie de me couper les doigts à ses quenottes, pour le retourner. D'ail- leurs, je ne l'aurais pas davantage, et j'abîmerais la mère.


-84- Françoise éclata en sanglots.

— Monsieur Patoir, je vous en prie, sauvez notre vache cette pauvre Coliche qui m'aime....

Et Lise, qu'une tranchée verdissait, et Buteau, bien portant, si dur au mal des autres, se lamen- taient, s'attendrissaient, dans la même siipplica- tion.

— Sauvez notre vache, notre Aieille vache qui nous donne de si bon lait, depuis des années et des années.... Sauvez-la, monsieur Patoir....

— Mais, entendons-nous bien, je vas être forcé de découper le veau.

— Ah ! le veau, on s'en fout du veau !.... Sauvez notre vache, monsieur Patoir, sauvez-la !

Alors, le vétérinaire, qui avait apporté un grand tablier bleu, se fit prêter un pantalon de toile ; et, s' étant mis tout nu dans un coin, derrière la Rou- gette, il enfila simplement le pantalon, puis attacha le tablier à ses reins. Quand il reparut, avec sa bonne face de dogue, gros et court dans ce costume léger, la Coliche souleva la tête, s'arrêta de se plain- dre, étonnée sans doute. Mais personne n'eut im sourire, tellement l'attente serrait les cœurs.

— Allumez des chandelles!

Il en fit planter quatre par terre, et il s'allongea sur le ventre, dans la paille, derrière la vache, qui ne pouvait plus se lever. Un instant, il resta aplati, le nez entre les cuisses de la bête. Ensuite, il se dé- cida à tirer sur la ficelle, pour ramener les pieds, qu'il examina attentivement. Près de lui, il avait


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posé une petite boîte longue, et il se redressait sur un coude, il en sortait un bistouri, lorsqu'un gémis- sement rauque Tétonna et le fit s'asseoir.

— Comment! ma grosse, tu es encore là?.... Aussi, je me disais : ce n'est pas la vache !

C'était Lise, prise des grandes douleurs, qui pous- sait, les flancs arrachés.

— Mais, nom de Dieu ! va donc faire ton aftaire chez toi, et laisse-moi faire la mienne ici! Ça me dé- range, ça me tape sur les nerfs, parole d'honneur! de tentendre pousser derrière moi.... Voyons, est- ce qu'il y a du bon sens ? emmenez-la, vous autres !

La Frimât et la Bécu se décidèrent à prendre cha- cune Lise sous un bras et à la conduire dans sa chambre. Elle s'abandonnait, elle n'avait plus la force de résister. Mais, en traversant la cuisine, où brûlait une chandelle solitaire, elle exigea pourtant qu'on laissât toutes les portes ouvertes, dans l'idée qu'elle serait ainsi moins loin. Déjà, la Frimât avait préparé le lit de misère, selon l'usage des campa- gnes : un simple drap jeté au milieu de la pièce, sur luie botte de paille, et trois chaises renversées. Lise s'accroupit, s'écartela, adossée aune des chaises, la jambe droite contre la seconde, la gauche contre la troisième. Elle ne s'était pas même déshabillée, ses pieds s'arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus montaient à ses genoux ; et sa jupe, rejetée sur sa gorge, découvrait son ventre monstrueux, ses cuisses grasses, très blanches, si élargies, qu'on lui voyait jusqu'au cœur. *


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Dans l'étable, Butean et Françoise étaient restés poui" éclairer Patoir, tous les deux assis sur leurs talons, approchant chacun une chandelle, tandis que le vétérinaire, allongé de nouveau, pratiquait au bistouri une section autour du jarret de gauche. Il décolla la peau, tira sur l'épaule qui se dépouilla et s'arracha. Mais Françoise, pâlissante, défaillante, laissa tomber sa chandelle et s'enfuit en criant :

— Ma pauvre vieille Coliche.... Je ne veux pas voir ça! je ne veux pas voir ça!

Patoir s'emporta, d'autant plus qu'il dut se rele- ver, pour éteindre un commencement d'incendie, déterminé daus la paille par la chute de la chan- delle.

— Nom de Dieu de gamine ! ça vous a des nerfs de princesse !.... Elle nous fumerait comme des jam- bons.

Toujours courant, Françoise était allée se jeter sur une chaise, dans la pièce où accouchait sa sœur, dont l'écartement béant ne l'émotionna pas, comme s'il se fût agi d'une chose naturelle et ordinaire, après ce qu'elle venait de voir. D'un geste, elle chas- sait cette vision de chairs découpées toutes vives ; et elle raconta en bégayant ce ([u'on faisait à la vache.

— Ça ne peut pas marcher, faut que j'y retourne, dit soudain Lise, qui. malgré ses douleurs, se sou- leva pour quitter ses trois chaises.

Mais déjà la Frimât et la Bécu, se fâchant, la maintenaient en place.


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— Ah ! çà, voulez-vous bien rester tranquille ! Quest-ce que vous avez donc dans le corps ?

Et la Frimât ajouta ;

— Bon ! voilà que vous crevez la bouteille, vous aussi !

En effet, les eaux étaient parties d'un jet brusque, que la paille, sous le drap, but tout de suite ; et les derniers efforts de l'expulsion comuiencèrent. Le ventre nu poussait malgré lui, s'enflait à éclater, pendant que les jambes, avec leurs bas bleus, se re- pliaient et s'ouvraient, d'un mouvement inconscient de grenouille qui plonge.

— Voyons, reprit la Bécu. pour vous tranquilli- ser, j'y vas aller, moi, et je vous donnerai des nou- velles.

Dès lors, elle ne fît que courir de la chambre à l'étable. Même, pour s'épargner du chemin, elle finit par crier les nouvelles, du milieu de la cuisine. Le vétérinaire continuait son dépeçage, dans la litière trempée de sang et de glaires, une pénible et sale besogne, dont il sortait abominable, souillé de haut en bas.

— Ça va bien. Lise, criait la Bécu. Poussez sans regret.... Nous avons l'autre épaule. Et, maintenant, c'est la tête qu'on arrache.... Il la tient, la tête, oh ! une tête! — Et c'est fini, de ce coup, le corps est venu d'un paquet.

Lise accueillait chaque phase de l'opération dun soupir déchirant ; et l'on ne savait si elle souilrait pour elle ou pour le veau. Mais, brusquement, Bu-


teau apporta la tète, voulant la lui montrer. Ce fut une exclamation générale.

— Oh ! le beau veau !

Elle, sans cesser le travail, poussant plus rude, les muscles tendus, les cuisses gonflées, parut prise d'un inconsolable désespoir.

— Mon Dieu! est-ce malheureux!.... Oh! le beau veau, mon Dieu!.... Est-ce malheureux, un si beau veau, un veau si beau, qu'on n'en a jamais vu de si beau !

Françoise également se lamentait, et les regrets de tous devinrent si agressifs, si pleins de sovis-en- tendus hostiles, que Patoir s'en blessa. Il accourut, il s'arrêta pourtant à la porte, par décence.

— Dites donc, je vous avais avertis.... Vous m'a- vez supplié de sauver votre vache.... C'est que je vous connais, mes bougres ! Faut pas aller raconter partout que je vous ai tué votre veau, hein?

— Bien svir, bien sûr, murmura Buteau, en re- tournant dans l'étable avec lui. Tout de même, c'est vous qui l'avez coupé.

Parterre, Lise, entre ses trois chaises, était par- courue d'une houle, qui lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses, en un élargissement continu des chairs. Et Françoise, qui jusque là n'avait pas vu, dans sa désolation, de- meura tout d'un coup stupéfaite, debout devant sa sœur, dont la nudité lui apparaissait en raccourci, rien que les angles relevés des genoux, à droite et à gauche de la boule du ventre, que creusait une


- 89 - cavité ronde. Cela était si inattendu, si défiguré, si énorme, qu'elle n'en fut pas gênée. Jamais elle ne se serait imaginé une chose pareille, le trou bâillant dini tonneau défoncé, la lucarne grande ouverte du fenil, par où l'on jetait le foin, et qu'un lierre touffu hérissait de noir. Puis, quand elle remarqua qu'une autre boule, plus petite, la tête de l'enfant, sortait et rentrait à chaque ed'ort. dans un perpétuel jeu de cache-cache, elle fut prise d'une si violente envie de rire, qu'elle dut tousser, pour qu'on ne la soup- çonnât pas d'avoir mauvais cœur.

— Un peu de patience encore, déclara la Frimât. Ça va y être.

Elle s'était agenouillée entre les jambes, guettant l'enfant, prête à le recevoir. Mais il faisait des fa- çons, comme disait la Bécu ; même, un moment, il s'en alla, on put le croire rentré chez lui. Alors seu- lement, Françoise s'arracha à la fascination de cette gueule de four braquée sur elle ; et un embar- ras la saisit aussitôt, elle vint prendre la main de sa sœur, s'apitoyant, depuis qu'elle détournait les yeux .

— Ma pauvre Lise, va ! t'as de la peine.

— Oh ! oui, oh ! oui, et personne ne me plaint.... Si l'on me plaignait.... Oh ! là, là, ça recommence, il ne sortira donc pas !

Ça pouvait durer longtemps, lorsque des excla- mations vinrent de l'étable. C'était Patoir , qui, étonné de voir la Coliche s'agiter et meugler encore, avait soupçonné la présence d'un second veau ; et


— 90 — en efïet, replongeant la main, il en avait tiré un, sans difficulté aucune cette fois, comme il aurait sorti un mouchoir de sa poche. Sa gaieté de gros homme farceur fut telle, qu'il oublia la décence, au point de courir dans la chambre de Taccouchée, portant le veau, suivi de Buteau qui plaisantait aussi.

— Hein! ma grosse, t'en voulais im.... Le vlà!

Et il était à crever de rire, tout nu dans son ta- blier, les bras, le visage, le corps entier barbouillé de fiente, avec son veau mouillé encore, qui sem- blait ivre, la tète trop lourde et étonnée.

Au milieu de l'acclamation générale. Lise, à le voir, fut prise d'un accès de fou rire, irrésistible, interminable.

— Oh ! qu'il est drôle ! oh ! que c'est bète de me faire rire comme ça!.... Oh ! là, là, que je souffre, ça me fend!.... Non. non! ne me faites donc plus rire, je vas y rester !

Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son ventre, où ils poussaient d'un souffle de tempête. Elle en était ballonnée, et la tête de l'enfant avait repris son jeu de pompe, comme un boulet près de partir.

Mais ce fut le comble, lorsque le vétérinaire, ayant posé le veau devant lui. Aoulut essuyer d'un revers de main la sueur qui lui coulait du front. Il se bala- fra d'une large traînée de bouse, tous se tordirent, l'accouchée suffoqua, poulfa avec des cris aigus de poule qui pond.


— 91 —

— Je meurs, finissez ! Foutu rigolo qui me fait rire à elaquer dans ma peau !.... Ah ! mon Dieu ! ah! mon Dieu, ça crève

Le trou béant s'arrondit encore, à croire que la Frimât, toujours à genoux, allait y disparaître ; et. d'un coup, comme d'une femme canon, l'enfant sor- tit, tout rouge, avec ses extrémités détrempées et blêmes. On entendit simplement le glouglou d'un goulot géant qui se vidait, Puis, le petit miaula, tandis que la mère, secouée comme une outre dont la peau se dégonfle, riait plus fort. Ça criait d'un bout, ça riait de l'autre. Et Buteau se tapait svu' les cuisses, la Bécu se tenait les côtes, Patoir éclatait en notes sonores. Françoise elle-même, dont sa sœur avait broyé la main dans sa dernière poussée, se soulageait enfin de son envie contenue, voyant toujours ça. une vraie cathédrale où le mari devait loger tout entier.

— C'est une fille, déclara la Frima.

— Non, non, dit Lise, je n'en veux pas. je veux un garçon.

— Alors, je la renfile, ma belle, et tu feras un gar- çon demain.

Les rires redoublèrent, on en fut malade. Puis, comme le veau était resté devant elle, l'accouchée, qui finissait par se calmer, eut cette parole de re- gret :

— L'autre était si beau Tout de môme, ça nous

en ferait deux !

Patoir s'en alla, après qn'on eut donné à la Co-


— 92 — liche trois litres de vin sucré. Dans la chambre, la Frimât déshabilla et coucha Lise, tandis que la Bécu, aidée de Françoise, enlevait la paille et ba- layait. En dix minutes, tout fut en ordre, on ne se serait pas douté qu'un accouchement venait d'avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu'on lavait à l'eau tiède. Mais, emmaillotée, couchée dans son berceau, elle se tut peu à peu ; et la mère, anéantie maintenant, s'endormit d'un sommeil de ploml), la i'ace cong-estionnée, presque noire, au mi- lieu des gros draps de toile bise.

Vers onze heures, lorsque les deux voisines furent parties, Françoise dit à Buteau qu'il ferait mieux de monter se reposer au fenil. Elle, pour la nuit, avait jeté par terre un matelas, où elle comptait s'é- tendre, de façon à ne pas quitter sa soîur. Il ne ré- pondit ])oint. il acheva silencieusement sa pipe. Un grand calme s'était fait, on n'entendait que la respi- ration forte de Lise endormie. Puis, comme Fran- çoise s'agenouillait sur son matelas, au pied môme du lit, dans un coin d'ombre, Buteau, toujours muet, vint brusquement la culbuter par derrière. Elle se retourna, comprit aussitôt, à son visage contracté et rouge. Ça le reprenait, il n'avait pas lâché son idée de l'avoir ; et fallait croire (|uc ça le travaillait ru- dement fort, tout d'un coup, pour qu'il voulût d'elle ainsi, à côté de sa femme, après des choses qui n'é- taient guère engageantes. Elle le repoussa, le ren- versa. Il y eut une lutte sourde, haletante.

Lui, ricanait, la voix étranglée.


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— Voyons, qvi'est-ce que ça te fout?.... Je suis bou pour vous deux.

Il la connaissait bien, il savait qu'elle ne crierait pas. En eflet, elle résistait sans une parole, trop lîère pour appeler sa sœur, ne voulant mettre per- sonne clans ses aflaires, pas même celle-ci. Il l'étouf- fait, il était sur le point de la vaincre.

— Ça irait si ]>ien.... Puisqu'on vit ensemble, on ne se quitterait pas —

Mais il retint un cri de douleur. Silencieusement, elle lui avait enfoncé les ongles dans le cou ; et il s'enragea alors, il fit allusion à Jean.

— Si tu crois que tu l'épouseras, ton salaud.... Jamais, tant que tu ne seras pas majeure !

Cette fois, comme il la violentait, sous la jupe, à pleine main brutale, elle lui envoya un tel coup de pied entre les jambes, qu'il liurla. D'un bond, il s'é- tait remis debout, effrayé, regardant le lit. Sa femme dormait toujours, du même souffle tranquille. Il s'en alla pourtant, avec un geste de terrible me- nace.

Lorsque Françoise se fut allongée sur le matelas, dans la grande paix de la chambre, elle demeura les yeux ouverts. Elle ne voulait point, jamais elle ne le laisserait faire, même si elle en avait l'envie. Et elle s'étonnait, car l'idée qu'elle pourrait épou- ser Jean ne lui était pas encore venue. {La Terre, p. 248-2G9.)


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Une Femme.... a convictions

La Moiiquette s'étranglait de l'ureui*, en pensant que des soldats voulaient trouer la peau à des femmes. Elle leur avait craché tons ses gros mots, elle ne trouvait pas d'injure assez basse, lorsque, brusquement, n'ayant plus que cette mortelle of- fense à bombarder au nez de la troupe, elle montra son cul. Des deux mains, elle relevait ses jupes, tendait les reins, élargissait la rondeur énorme. — Tenez, v'ià pour vous, et il est encore trop propre, tas de salauds ! Elle plongeait, culbutait, se tournait pour que chacun en eut sa part, s'y reprenait à chaque poussée qu'elle envoyait. — V'ià pour l'offi- cier! V'ià pour le sergent! V'ià pour les militaires!

Un rire de tempête s'éleva. Bébert et Lydie se tordaient. (Romans célèbres, Geî^minal, p. 374-)


La Gamme.... pornographique

Mon cher, vous allez voir le costume de ma femme au second acte.... Il est d'un cochon ! {Nana,

p. 21.)

Une jolie femme, mise avec modestie.... une femme honnête qui avait un amant, pas plus, et un homme toujours respectable. {Nana, p. 3o.)


-95- Nana était nue. Elle était nue avec une tranquille audace, certaine de la toute-puissance de sa chair. Une simple gaze l'enveloppait ; ses épaules rondes, sa gorg-e d'amazone, dont les pointes roses se tenaient levées et rigides comme des lances, ses larges han- ches qui roulaient dans un balancement voluptueux, ses cuisses de blonde grasse, tout son corps se devi- nait, se voyait sous le tissu léger, d'une blancheur d'écume. C'était Vénus naissant des flots, n'ayant pour voile que ses cheveux. Et, lorsque Nana levait les bras, on apercevait, aux feux de la rampe, les poils d'or de ses aisselles. Il n'y eut pas d'applau- dissements. Personne ne riait plus, les faces des hommes, sérieuses, se tendaient, avec le nez aminci, la bouche irritée et sans salive. Un vent semblait avoir passé, très doux, chargé d'une sourde menace. Tout d'un coup, dans la bonne enfant, la femme se dressait, inquiétante, apportant le coup de folie de son sexe, ouvrant l'inconnu du désir. Nana souriait toujours, mais d'un sourire aigu de mangeuse d'hommes.

Fichtre ! dit simplement Fauchery. {Nana, p. Sa.)

Peu à peu, Nana avait pris possession du public, et maintenant chaque homme la subissait. Le rut qui montait d'elle, ainsi que d'une bête en folie, s'était épandu toujours davantage, emplissant la salle. A celte heure, ses moindres mouvements souf- flaient le désir, elle retournait la chair d'un geste de son petit doigt.


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.... Cette salle, ainsi alluiuce, est bien un bordel, comme dit Bordenave, ce bougre d'entêté de direc- teur. {Nana, p. 33.)

Cent pas plus loin, il tomba encore sur des cou- ples.... Autour de la vieille fosse en ruines, toutes les filles deMontsou rôdaient avec leurs amoureux.... Une végétation drue reconquérait ce coin de terre, elle s'étalait en herbe épaisse, jaillissait en jeunes arbres déjà forts. Aussi chaque fille s'y trouvait- elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes, les galants les culbutaient sur les poutres, derrière les bois, dans les berlines. On se logeait quand même, coudes à coudes, sans s'occuper des voisins. Et il semblait que ce fût, autour de la ma- chine éteinte, près de ce puits las de dégorger de la houille, ime revanche de la création, le libre amour qui, sous le coup de fouet de l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles à peine femmes. (Romans célèbres, Germinal, p. 99.)

Vous êtes bètc! Vous ne songez qu'à la saleté! disait Gervaise à Coupeau. . . . Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux bêtises, elle rêvait uni(|ueiuent de vivre toujours ensemble, très heureux. Et, connue Coupeau ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu'elle n'avait certainement pas mis couver sous le traversin, elle lui allongea des tapes sur les doigts, elle ajouta que, bien sûr, elle était bâtie sur le patron des autres femmes ; seule-


— 97 — ment on avait tort de croire les femmes toujours acharnées après ça.... (Assommoir, p. 44"45-)

Catherine reçut dans le derrière, à toute volée, un coup de pied dont la violence l'étourdit de sur- prise et de douleur. C'était Chaval qui lui allongeait une ruade de hète mauvaise.

— Ah! salope, hurla-t-il, je tai suivie, je savais bien que tu revenais ici t'en l'aire foutre jusqu'au nez! Et c'est toi qui le paies, hein? Tu l'arroses de café avec mon argent ! — Sortiras-tu, nom de Dieu ! Un joli métier de garder la maison, craclia-t-il à la mère, pendant que ta putain de fille est là-haut les jambes en lair!

.... A la porte, il se retourna de nouveau vers la Maheude, clouée sur sa chaise. Elle en avait oublié de rentrer son sein. Estelle s'était endormie, le nez glissé en avant, dans la jupe de laine, et le sein énorme pendait libre et nu, comme une mamelle de vache puissante.

— Quand la fille n'y est pas, c'est la mère qui se fait tamponner, cria Chaval. Va, montre-lui ta viande! Il n'est pas dégoûté, ton salaud de logeur! (Romans célèbres. Germinal, p. 182.)

Malgré son effort (Etienne), il revenait quand même à sa gorge, à cette coulée de chair blanche, dont l'éclat maintenant le gênait. Sans doute, elle avait quarante ans et elle était déformée, comme une bonne femelle qui produisait trop; mais beau-

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coup la désiraient encore, large, solide, avec sa grosse figure longue d'ancienne belle fille. Lente- ment, d'un air tranquille, elle avait pris à deux mains sa mamelle" et la rentrait. Un coin rose s'obs- tinait, elle le renfonça du doigt, puis se déboutonna, toute noire à présent, avachiedans son vieux caraco. — C'est un cochon, dit-elle enfin. Il n'y a qu'un sale

cochon pour avoir des idées si dégoûtantes Moi,

je m'en fiche! Ça ne méritait pas de réponse.... J'ai mes défauts, bien sur, mais je nai pas celui-là.... Il n'y a eu que deux hommes qui m'ont touchée, un herscheur autrefois à quinze ans, et Maheu ensuite. (Romans célèbres. Germinal, p. i88.)


Une Femme qui aime l'amour.... pour l'amour

Saccard pointa ses vues sur la petite M""^ Conin, mais elle refusa carrément de prendre du plaisir avec lui. Il était très séduit par cette adorable blonde, rose et potelée, aux cheveux de soie pâle, en neige, un petit mouton frisé, et gracieuse, et câ- line, toujours gaie. — Non, je ne veux pas, jamais avec vous ! Non, non ! elle n'avait pas damant. Pas un homme ne pouvait se vanter de l'avoir eue deux fois. Pour qui la prenait-il? Une fois, oui! par ha- sard, par plaisir, sans que ça tirât autrement à con- séquence ! Et tous restaient ses amis, très reconnais-


— 99 — sants. très discrets. — C'est donc parce que je ne suis plus jeune? INIais d'un nouveau geste, avec son continuel l'ire, elle sembla dire qu'elle s'en moquait bien, qu'on fût jeune ! Elle avait cédé à des moins jeunes, à des moins beaux encore, à de pauvres diables souvent. — Pourquoi, alors, dites pourquoi? — Mon Dieu ! c'est simple, parce que vous ne me plaisez pas. Avec vous, jamais!.... — Voyons, re- prit-il brutalement, ce sera ce que vous voudrez.... Voulez-vous mille, voulez-vous deux mille, pour une fois, une seule fois? — Voulez- vous.... Voyons, voulez- vous dix mille, voulez-vous vingt mille? — Pas dix. pas cinquante, pas cent mille ! Vous pour- riez monter longtemps comme ça, ce serait non, tou- jours non.... Ah! on m'en a offert, des choses, de l'argent, et de tout! Je ne veux rien, est-ce que ça ne

suffit pas quand ça fait plaisir? Non, non! pas

pour un million ! — Il s'acharna pendant près d'un mois.... Comment, l'argent ne donnait donc pas tout? Voilà une femme que d'autres avaient pour rien, et qu'il ne pouvait avoir, lui, en y mettant un prix fou! Elle disait non, c'était sa volonté. (L'Arg-ent, p. 283.)


Gervaise rêvant d'être.... honnête

Son rêve était de vivre dans une société honnête, parce que la mauvaise société, disait Gervaise, c'était comme un coup d'assommoir, ça vous cassait le


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crâne, ça tous casse une femme en moins de rien.... Mais C'oupeau la plaisantait de ses idées noires, la ramenait à tout son courage, en essayant de lui pin- cer les hanches. (Assommoir, p. 57.)

Vous ignorez (Gervaise à Coupeau) vous-même ce que vous éprouvez pour moi. Si vous ne me rencon- triez pas de huit jours, ça vous passerait, je parie. Les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la première, et puis les nuits se suivent, les jours s'al- longent, toute la vie. et ils sont joliment embêtés.... Mais je vous veux, répétait-il. en tapant son poing sur son genou dun martèlement continu. Vous en- tendez bien, je vous veux.... Il n'y a rien à dire à ça, je pense? (Assommoir, p. Oo-Oi.)


Inceste fraternel

L'autre semaine, il y avait eu un scandale, dont tout Roynes causait encore, une telle batterie, que les voisins étaient accourus et l'avaient trouvé se livrant sur elle à des al)ominations. — Dis. ma lille, demanda Rose, pour provoquer ses conlidences. c'est donc qu'il voulait te forcer, le brutal? — Est-ce que ça les regardait, les autres? est-ce ipiils avaient besoin d'entrer espionner chez nous? Nous ne vo- lons personne. — Dame, reprit la vieille, pourtant si vous couchez ensemble, comme on le raconte.


c'est très mal. — Ah ! très mal, est-ce qu'on sait ? Le curé m'a fait demander, pour me dire que nous irions en enfer. Pas le pauvre chéri, toujours.... {La Terre, p. 204.)

C'est donc des menteries, ce qu'on raconte, que vous couchez avec votre frère? De blême qu'il était, le visage de Palmyre s'empourpra.... Oh! les mé- chants.... si l'on peut croire.... Leurs paillasses se touchaient par terre, bien sur qu'ils se trompaient la nuit. — Voyons, c'est vrai, dis que c'est vrai. D'ailleurs, on le sait. Toute droite, Palmyre, ahurie, s'emporta douloureusement : Et quand ce serait vrai, qu'est-ce que ça vous fiche? Le pauvre petit n'a déjà pas tant de plaisir. Je suis sa sœur, je pour- rais bien être sa femme, puisque toutes les filles le rebutent. Deux larmes coulèrent sur ses joues à cet aveu, dans le déchirement de sa maternité pour l'infirme, qui allait jusqu'à l'inceste. Après lui avoir gagné du pain, elle pouvait encore, le soir, lui don- ner ça, ce que les autres lui refusaient, un régal qui

ne leur coûtait rien — Elle a raison, qu'est-ce

que ça nous fiche ? reprit Jean de son air bonhomme, touché de la voir si bouleversée : ça les regarde, ça ne fait du tort à personne. (La Terre, p. iS^.)


Infanticide

Lise, en se mettant au lit et en soufflant la chan-

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délie, eut un rire singulier, elle dit que tant que les mioches ne sont pas venus, ils peuvent ne pas ve- nir.... Collée contre lui. la bouche à son oreille, elle lui fit an aveu : le mois dernier, elle avait eu Fem- bêtement de s'apercevoir qu'elle se trouvait de nou- veau pincée; si bien que, sans. le prévenir, elle avait lilé chez la Sapin, une vieille de Magnolles qui était sorcière. Encore enceinte, merci! il l'aurait bien reçue! La Sapin, avec une aiguille, tout simple- ment, l'avait débarrassée. Il l'écoutait sans approu- ver, sans désapprouver, et son contentement ne perça que dans la façon goguenarde dont il exprima l'idée qu'elle aurait dû se procm-er l'aiguille pour Françoise. Elle s'égaya aussi, le saisit à pleins bras, lui souffla que la Sapin enseignait une autre ma- nière. Oh! une manière si drôle! — Hein? laquelle donc? Eh bien ! un honune pouvait défaire ce qu'un homme avait fait : il n'avait qu'à prendre la femme en lui traçant trois signes de croix sur le ventre et en récitant un Ave à l'envers. Le petit, s'il y en avait un, s'en allait comme un vent. Enfin. Lise dé- sira, très câline, qu'il essayât sur elle VAve à l'en- vers et les trois signes de croix, voulant se rendre compte si elle ne sentirait rien. Non, rien ! C'était que l'aiguille avait suffl. Sur Françoise, ça en aurait fait, du ravage! Il rigola, est-ce qu'il pouvait? Tiens! pourquoi pas, puisqu'il l'avait déjà eue? Jamais. (La Terre, p. 442-)


lo'i


Jésus-Christ ou la Parodie scatologique du Clirist

Un grand gaillard entra, dans toute la force mus- culaire de ses quarante ans, les cheveux bouclés, la barbe en pointe, longue et inculte, avec une face de Christ ravagé, un Christ soulard, violeur de filles et détrousseur de grandes routes. Depuis le matin, à Cloyes, il était gris déjà, le pantalon boueux, la blouse ignoble de taches, une casquette en loques renversée sur la nuque ; et il fumait un cigare d'un sou, humide et noir, qui euipestait. Cependant, au fond de ses beaux yeux noyés, il y avait de la gogue- nardise pas méchante, le cœur ouvert d'une bonne crapule. {La Terre, p. i6.)

Jésus-Christ surtout répétait une histoire qui en- flait de rires énormes les ventres des paysans : une grande cavale de femme, jaune comme un citron, qu'on avait fait courir toute nue. avec une pipe dans le derrière. {La Terre, p. 69.)

Jésus-Christ appelait la Trouille à pleins poumons,

jurant, gueulant — Ta fille, lui cria Jean, elle est

sous les saules, à regarder la lune avec Victor. — Nom de Dieu de bougresse, qui me déshonore! Je vas chercher mon fouet.

Jésus-Christ n'était sévère que sur un point, la mo- rale. Aussi entra-t-il dans une grande colèi'e, quand


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un paysan endimanché, qui passait en bas, sur la route, le héla. — Jésus-Christ ! ohé ! Jésus-Glirist ! — Quoi? — G*est ta fille qui est sur le dos. — Et puis ? — Et puis, il y a un homme dessus. — Où ça donc? — Là. dans le fossé, au coin de la pièce à Guil- laume. Alors, il leva ses deux poings au ciel, furien. sèment. — Bon! merci! je prends mon fouet! Ah! nom de Dieu de salope qui me déshonore. G'était Delphin qui était sur la Trouille. Nénesse faisait le guet, chacun son tour d'ailleurs, l'un en sentinelle avancée, lorsque l'autre rigolait. — Méfiance ! cria Nénesse, v'ià Jésus-Ghrist ! Dans le fossé herbu, la Trouille, d'une secousse, avait jeté Delphin de côté. Ah ! fichu sort, son père ! — Ah ! salope, ah ! catin, tu vas la danser !.... Elle, empêtrée, la jupe en l'air, ne pouvait nier. D'un coup, qui cingla les cuisses, il la mit debout. Et la chasse commença. — Tiens, fille de putain ! Tiens, vois si ça te le bouche ! (La Terre, p. 219.)

M. Gharles, emprisonné dans ce cercle abomi- nable de coups de fouet, claquant à la volée, devint grossier : Mais, sale trou, veux-tu bien nous lâcher ! Mais qui est-ce qui m'a foutu cette famille dans ce bordel de pays ! — Donne tes cent sous, dit le père. G'estpour te punir. Elle jura qu'elle les avait perdus en courant.... Il la fouilla. Gomme il ne trouvait rien, il s'emporta de nouveau. — Hein? tu les a donnés à ton galant. Nom de Dieu de bote ! qui leur fout du plaisir et qui les paie. Il partit, elle dévissa


— loa — la serrure, sortit et rejoignit Delphin et Nénesse... et ce fut le tour de son cousin Nénesse.

Jésus-Christ rencontra Bécu. la plaque astiquée sur une blouse neuve. — Dis-donc, toi, si c'est comme ^a (|ue tu fais ta tournée ! sais-tu oîi j'ai trouvé ton Delphin? — Où ça? — Sur ma lille. Je vas écrire au préfet pour qu'il te casse, père de cochon, cochon toi-même ! Du coup, Bécu se fâcha. — Ta fille, je ne vois que ses jambes en Tair. Ah! elle a déjjauché Delphin. D\i tonnerre de Dieu si je ne la fais pas emballer par les geudarmes ! — Essaie donc, brigand ! Les deux hommes, nez à nez, se mangeaient. Et, brusquement, il y eut une détente, leur fureur tomba. — Eaut s'expliquer, entrons boire un verre, dit Jésus-Christ. — Pas le sou, dit Bécu. Alors, l'autre, très gai, sortit une première pièce de cinq francs, la fit sauter, se la planta dans l'œil. — Hein? cassons-la, père la Joie. Entre donc, vieille tripe ! C'est mon tour, tu paies assez souvent. {La Tertre, p. 221.)

Dites donc, la Bécu, répéta à dix reprises Jésus- Christ en mangeant, si Bécu veut, nous couchons ensemble. Ça va-t-il? Elle était très sale, ne sachant pas, disait-elle, qu'elle resterait à la fête ; et elle riait, chafouine, noire, d'une maigreur rouillée de vieille aiguille ; tandis que le gaillard, sans tarder, lui empoignait les cuisses à nu sous la table. Le mari, ivre-mort, buvait, ricanait, gueulait que la garce n'en aurait pas trop de deux. {La Terre, p. 224.)


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Mais Béca intervint, ricanant et flatté au souvenir des gaillardises précoces de son fils. Lâche-le donc ! le v'ià qui pousse. Alors, vermines, vous fricassez ensemble! Ah! le bougre, ah! le bougre!.... {La Terre, p. 225.)

Lengaigne s'étant avancé, Jésus-Christ le har- ponna. Hein? lui avait-il lâché son aftaire à ce chieur d'encre ! Ou lui en donnerait des filles riches ! Ce n'était point que N"en-a-pas fût si chic ; car elle n'avait de cheveux que sur la tète, et, très allumé, il aflirma la chose comme s'il l'avait vue. Ça se disait de Cloyes à Châteaudun, les garçons en rigolaient. Pas un poil, parole d'honneur ! La place aussi nue qu'un menton de curé. Tous alors, stupé- fiés du phénomène, se haussèrent pour contempler Berthe, en la suivant avec une légère grimace de répugnance, chaque fois que la danse la ramenait, très blanche dans le vol de ses jupes. Vieux filou, reprit Jésus-Christ, qui se mit à tutoyer Lengaigne, ce n'est pas comme ta fille, elle en a ! Celui-ci ré- pondit d'un air de vanité : Ah! pour sûr! {La Terre, p. 226.)


La Lutte de deux femmes pour un amant

(Parodie des combats d'Homère)

Gervaise et Virginie au lavoir. — Gervaise, les bras en avant, cherchant à terre, tournant sur elle-


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mèine, dans un tremblement de tous ses membres, marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le saisit à deux mains, le vida à toute volée.

— Chameau, va ! cria la grande Virginie.

Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines seules étaient mouillées. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme révolutionnaient de- puis un instant, se bousculait pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, montèrent sur des baquets. D'autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle se forma.

— Ah ! le chameau ! répétait la grande Virginie. (Qu'est-ce qui lui prend, à cette enragée-là?

Gervaise en arrêt, le menton tendu, la face con- vulsée, ne répondait pas, n'ayant point encore le coup de gosier de Paris. L'autre continua :

— Va donc ! C'est las de rouler la province, ça n'avait pas douze ans que ça servait de paillasse à soldats, ça a laissé une jambe dans son pays.... elle est tombée de pourriture, sa jambe

Un rire courut. Virginie, voyant son succès, s'ap- procha de deux pas, redressant sa haute taille, criant plus fort :

— Hein ! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire ! Tu sais, il ne faut pas venir nous embê- ter ici.... Est-ce que je la connais, moi, cette peau ! Si elle m'avait attrapée, je lui aurais joliment re- troussé ses jupons ; vous auriez vu ça. Qu'elle dise seulement ce que je lui ai fait.... Dis, rouchie, qu'est- ce qu'on t'a fait?


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' — Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous savez bien. On a vu nu)n mari, hier soir.... Et taisez-vous, parce que je vous étranglerais, bien sur.

— Son mari! Ah! elle est bonne, celle-là!.... Le mari à madame ! Comme si on avait des maris avec cette dégaine !.... Ce nest pas ma faute s'il t'a lâ- chée. Je ne te l'ai pas volé, peut-être. On peut me fouiller. Veux-tu que je te dise, tu l'empoisonnais, cet homme ! 11 était trop gentil pour toi.... Avait-il son collier, au moins ? Qui est-ce qui a trouvé le mari à madame? Il y aura récompense....

Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix pres- que basse, se contentait toujours de murmurer :

— Vous savez bien, vous savez bien C'est votre

sœur, je l'étranglerai, votre sœur

— Oui, va te frotter à ma sanir, reprit Virginie en ricanant. Ah ! c'est ma sœur ! C'est bien possible, ma sœur a un autre chic que toi.... Mais est-ce que ça me regarde ? est-ce qu'on ne peut plus layer son linge tranquillement ? Flanque-moi la paix, entends- tu, parce qu'en voilà assez !

Et ce fat elle qui revint, après avoir donné cinq ou six coups de battoir, grisée par les injures, empor- tée. Elle se tut et recommença ainsi trois fois :

— Eh bien ! oui, c'est ma sœur. Là, es-tu contente? Ils s'adorent tous les deux. Il faut les voir se béco- ter!.... Et il t'a lâchée avec tes bâtards! De jolis mômes qui ont des croûtes plein la ligure ! Il y en a un d'un gendarme, n'est-ce pas? et tu en as fait cre-


— loy — ver trois autres, parce que tu ne voulais pas de sur- croît de bagages pour venir.... C'est ton Lantier qui nous a raconté ça. Ah ! il en dit de belles, il en avait assez de ta carcasse !

— Salope ! salope! salope! hurla Gervaise, hors d'elle, reprise par un trenibleuient furieux.

Elle tourna, chercha une fois encore par terre; et, ne trouvant que le petit baquet, elle le prit par les pieds, lança l'eau du bleu à la figure de Virginie.

— Rosse ! elle m'a perdu ma robe ! cria celle-ci, qui avait toute une épaule mouillée et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue !

A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme. Alors, une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes deux le long des baquets, s'emparant de seaux pleins, revenant se les jeter à la tète. Et chaque déluge était accompagné d'un éclat de voix. Gervaise elle-même répondait, à présent.

— Tiens! saleté!.... Tu las reçu, celui-là. Ça te calmera le derrière.

— Ah! la carne! Voilà pour ta crasse. Débar- bouille-toi une fois en ta vie.

— Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue !

— Encore un!.... Rince-toi les dents, fais ta toi- lette pour ton quart de ce soir, au coin de la rue Relhomme.

Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant qu'ils fassent pleins, elles conti- nuaient leurs ordures, Les premiers seaux, mal lan- cés, les toachaicntà peine. Mais elles se faisaient la


main. Ce fut Virginie qui, la première, eu reçut uû en pleine figure ; l'eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa par-dessous sa robe. Elle était encore tout étoui'die, quand un se- cond la prit de biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche, en trempant son chignon, qui se déroula comme une ficelle. Gervaise fut d'a- bord atteinte aux jambes ; un seau lui emplit ses souliers, rejaillit jtisqu'à ses cuisses ; deux autres l'inondèrent aux hanches. Bientôt, d'ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles étaient l'une et l'autre ruisselantes de la tête aux pieds, les corsages plaqués aux épaules, les jupes collant sur les reins, maigries, raidies, grelottantes, s'égouttant de tous les côtés, ainsi que des parapluies pendant une averse.

— Elles sont rien drôles! dit la voix enrouée d'une laveuse. Le lavoir s'amusail énormément.... Toutes les laveuses parlaient ensemble. — Elle lui a cassé une patte ! — Dame ! l'autre a bien voulu la faire cuire! — Elle a raison, après tout, la blonde, si on i à a pris son homme! — Voyons, allez- vous-en ! disait madame Boche, soyez raisonnable.... j'ai les sangs tournés, ma parole ! On n'a jamais vu une tuerie pareille.... La bataille recommença muette, sans un cri, sans une injure — Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se redressa sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle le brandissait. Elle râlait, la voix changée : Voilà du chien, attends ! Apprête ton linge sale ! Gervaise,


— III —

vivement, allongea la main, prit également un bat- toir, le tint levé comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix rauque. — Ah ! tu veux la grande lessive Donne ta peau que j'en fasse des tor- chons!.... Alors, mises en train, elles se tapèrent comme les laveuses tapent leur linge, rudement, en cadence.... Mais Gervaise. brusquement, hurla. Vir- ginie venait de l'atteindre à toute volée sur son bras nu, au-dessus du coude ; une plaque rouge parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut quelle voulait assommer l'autre.

— Assez ! assez ! cria-t-on.

Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa approcher. Les forces décuplées, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en l'air; et, malgré les secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente, Tarracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues. Puis le battoir levé, elle se mit à battre, comme elle battait autrefois à Plassans.... Le bois mollis- sait dans les chairs avec un bruit mouillé. A chaque tape, une bande rouge marbrait la peau blanche.

— Oh ! oh ! murmurait le garçon Charles, émer- veillé, les yeux agrandis.... Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de confusion. Et elle causait, prise d'une gaieté féroce :

— Ça c'est pour toi, ça c'est pour ta sœur, ça c'est pour Lantier.... (^uand tu les verras, tu leur donne-


— Il2 —

ras ça. Attention ! Je recommence. Ça c'est pour Lantier, ça c'est pour ta sœur, ça c'est pour toi. Pan ! Pan ! Margot au lavoir.... Pau ! Pau ! à coups de battoir.... (L'Assommoir, p. 35.)


Plus de luxe que de vertu

jyjme Hennebeau et son amie, elles en ont pour de l'argent sur la peau, ça vaut pbis cher qu'elles, peut-être !

— Ah! sûr.... Je ne connais pas l'autre, mais celle d'ici je n'en donnerais pas quatre sous, si grosse qu'elle soit. On raconte des histoires —

— Hein ! quelles histoires ?

— Elle aurait des hommes, donc !.... D'abord l'in- génieur....

— Ce petiot maigre!.... Oh! il est trop mince, elle le perdrait dans les draps

— Qu'est-ce que ça fiche, si ça l'amuse? (Romans célèbres, Germinal, p. 84.)


La Maîtresse villageoise

La veille encore, (Hourdcquin) l'avait gillée, â la STiite d'une scène qu'elle lui taisait, pour couclicr dans le lit où était morte sa fennne; et, toute la nuit.


— ii3 —

elle s'était refusée, lui allongeant des tapes, dès ([u"il s'approchait ; car, si elle continuait à se donner le régal des garçons de la ferme, elle le rationnait, lui, le fouettait d'abstinences, afin d'augmenter son pouvoir — Depuis longtemps, il flairait ses conti- nuelles trahisons : Ah! bougresse, si je te pince!.... Jacqueline avait filé à travers la maison muette; son envie la tenait si fort, que frissonnante, essoufflée, elle alla au fond, dans la soupente qui servait de lit, l'embrassa tout endormi, lui fermant la bouche d'un baiser, lui dit à voix très basse : C'est moi, grosse bête, aie pas peur.... Vite, vite, dépêchons!.... Mais il ne voulut jamais, ils grimpèrent dans le fenil, laissèrent la trappe ouverte, se culbutèrent au milieu du foin. — Oh! grosse bète, grosse bête! répétait Jacqueline pâmée, avec son roucoulement de gorge, qui semblait lui monter des flancs. Dans le foin, Jean et Jacqueline étouffaient leur souffle.... La tète de Hourdequin apparut au ras de la trappe. Il vit du même regard l'ombre de l'homme, qui fuyait, et le ventre de la femme encore vautrée, les jambes ouvertes — D'ime gifle à tuer im bœuf, il rejeta par terre Jacqueline, qui se relevait sur les genoux. Ah ! putain! P]lle hurla, elle nia l'évidence d'un cri de rage. — Ce n'est pas vrai ! Il se retenait de défon- cer à coups de talon ce ventre qu'il avait vu, cette nudité étalée de bête en folie.

— Je l'ai vu! Disque c'est vrai ou je te crève! — Non, non, non, pas vrai! Et, d'ailleurs, qu'est- ce que ça te fiche? p]st-ce que je suis ta fennne?


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Puisque tu ne veux pas que je couche dans ton lit, je suis bien libre de coucher où ça me plait. Elle eut son roucoulement de colombe coriime une moquerie lascive. Allons, ôte-toi de là, que je descende.... Je m'en irai ce soir. — Tout de suite! — Non, ce soir.... Attends donc de réfléchir. {La Te/'re,^. 98. )

Cette nuit même, au lieu d'être partie le soir, Jacqueline coucha dans la chambre de feu M'"^ Hou- dequin. La Cognette, en chemise, monta dans le lit conjugal, elle s'y étala, y écarta les bras et les cuisses, pour le tenir tout entier, riant de son rire de tourterelle. {La Tertre, p. loi.)


La Concubine

Ah! si ma garce de femme, dit Soûlas, le berger, avant d'en crever, navait pas bu tout mon saint- frusquin, à mesure que je le gagnais, c'est moi qui aurais décampé de la ferme pour ne pas y voir tant de saletés.... Cette Cognette, en voilà une dont les fesses ont plus travaillé que les mains ! et ce n'est pas, bien sûr, à son mérite, c'est à sa peau qu'elle la doit, sa position! Quand on pense que le maître la laisse coucher dans le lit de sa défunte et qu'elle a fini par lamener à manger seul avec elle, comme si elle était sa vraie fenuue !.... Une salope qui a traîné avec le dernier des cochons!.... Jeannot, va! grand serin ! tu es aussi bête qu'elle est maligne ! Ah ! elle


IIO


te le montrera sous verre, son pucelage ! Quand je te dis que tout le pays lui a traîné sur le ventre ! Moi, je me promène, je n'ai qu'à regarder, et j'en vois sans le vouloir, de ces filles qu'on bouche ! Mais, elle, ce que je l'ai vue bouchée de fois, non ! c'est trop! Tiens! elle avait quatorze ans à peine, dans l'écurie, avec le père Mathias, un bossu qui est mort; plus tard, un jour qu'elle pétrissait, contre le pétrin même , avec un galopin, le petit porcher Guillaume. . . . et dans tous les coins, sur de la paille, sur des sacs, par terre.... D'ailleurs, pas besoin de chercher si loin. Si tu veux en causer, il y en a un là que j'ai aperçu un matin dans le fenil en train de la recoudre solidement. {La Terre, p. 288.)


Le Mariou

Ah! sacré mariou, j'aurai ton nez! C'est tonnez que je veux me foutre quelque part!.... Donne donc ta gueule, miroir à putains, que j'en fasse de la bouillie pour les cochons, et nous verrons après siles garces de femmes couri'ont après toi ! — Touché ! hurla Chaval, atout sur ta carcasse! — Tiens! à tes tripes ! bégaya-t-il de sa voîx étranglée ! Faut que je les dévide au soleil! — Ah! non, ah! non, puisque c'est lui que tu veux, couche avec lui, sale rosse ! Et ne refous pas les pieds chez moi, si tu tiens à ta peau! (Romans célèbres. Germinal, p- 356.)


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Mépris de la Religion

Dites donc, reprit brusquement la Frimât, si l'on ne va pas chercher maître Sourdeau (le sorcier), on pourrait tout de même faire venir monsieur le curé. La Grande pinça les lèvres. — En v'ià une idée ! Qu'est-ce qu'il y ficherait, monsieur le curé ? — Ce qu'il y fiche donc ! Il apporterait le bon Dieu, ce n'est pas mauvais, des fois ! Elle haussa les épaules, comme pour dire qu'on n'était plus dans ces idées- là; chacun chez soi, le bon Dieu chez lui, les gens chez eux.... {La Terre, p. 456.)


Un Monsieur à succès

Sabatani, le levantin, était avantageusement coté à la Bourse et près des dames. Saccard le plaisanta sur Germaine Cœur, avec laquelle il l'avait rencon- tré la veille, faisant allusion crûment au bruit qiu le douait d'un véritable prodige, une exception géante, dont rêvaient les filles du monde de la Bourse, tourmentées de curiosité. Et Sabatani ne niait pas, riait de son rire écpiivoque sur ce sujet scabreux : oui, oui ! ces dames étaient très drôles à courir après lui, elles voulaient voir. {U Ar g'cnt ,

p. 123.)


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La Morale de l'argent

De l'argent à putains, ça se dépense comme ça se gagne, ricana Jésus-Christ, enparlantde M"^^ Charles, l'ancienne tenancière du i g, qui dépensait six francs de consultation pour un chat qui ne valait pas la corde pour le foutre à l'eau!.... — IN'empêche, dit Delhomme. riiomnie sage, qu'on n'est ni un feignant, ni une bête, lorsqu'on a su mettre de côté douze mille livres de rente. {La Terre, p. 46)

Lise était enceinte de huit mois. Cette grossesse exaspérait Buteau. Lui qui prenait tant de précau- tions! comment ce bougre d'enfant se trouvait-il là? Il bousculait sa femme, l'accusait de l'avoir fait exprès, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un animal eri^int, se fût introduit chez lui pour manger tout; et, après huit mois, il en était à ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l'insulter : foutu ventre ! plus bète qu'une oie ! la ruine de la maison ! {La Terre, p. 235.)


Le Parricide

Brusquement, Lise, exaspérée empoigna l'oreiller, le tapa sur la face du père. — Bougre de lâche ! Il faut donc que ce soient toujours les femmes ! Alors

7.


— II» —


Buteaii se rua, pesa de tout le poids de son corps, pendant qu elle, moutée sur le lit, s'asseyait, enfon- çait sa croupe nue de jument liydropique. Ce fut un enragement, l'un et l'autre foulaient des poings, des épaules, des cuisses. Le père avait eu une secousse violente, ses jambes s'étaient détendues avec des bruits de ressorts cassés. On aurait dit qu'il sautait, pareil à un poisson jeté sur l'herbe. Mais ce ne fut pas long. Ils le maintenaient trop rudement, ils le sentirent sous eux qui s'aplatissait, qui se vidait de l'existence. Un long frisson, un dernier tressaille- ment, puis rien du tout, quelque chose d'aussi mou qu'une chiffe. Je crois bien que ça y est, gronda Buteau essoufflé. — Lise, toujours assise, en tas. dit : Ça y est, rien ne grouille. {La Terre, p. 49"-)


Un Personnage du marquis de Sade.... reconstitué par Zola

Et, tout d'un coup, comme ils (Jacques et Philo- mène) passaient près d'un talus gazonné, dans un chemin désert, et qu'elle l'y entraînait, s'allongeant, le besoin monstrueux (de tuer) le reprit, il fut em- porté par une rage, il chercha parmi l'herbe une arme, une pierre, pour lui en écraser la tête.... D'une secousse, il s'était relevé, et il fuyait, il ga- lopait dans la nuit, non pour hur Pecqueux, (juil venait de reconnaître ; mais il se fuyait lui-même.


— 119 — fou de douleur. Eh quoi ! un meurtre n'avait pas suffi, il n'était pas rassasié du sang de Séverinq.; Voilà qu'il recommençait. Une autre, et puis une autre, et puis toujours une autre ! Dès qu'il se serais repu, après quelques semaines de torpeur, sa îaif).\ effroyable se réveillerait, il lui faudrait sans ces^§ de la chair de femme pour le satisfaire. Même^.^^ présent, il n'avait pas besoin de la' voir, cette cli^î\iç de séduction; rien qu'à la sentir tiède dans ses bras, il cédait au l'ut du crime, en mtde farouche qui éventre les femelles. (La Bâte humaine, p. 4io.)


Le Petit-Fils qui viole sa grand'mèr^çi)


Hilarion, le petit-fils de la Grande, cette stnpide et contrefaite, aux nmscles de taureau, Avait laissé sa grandmère abuser de ses forces, san,^ môme oser lever les yeux sur elle. Elle eut le ,tqijtj pour l'exciter, de le frapper à la nuque, du bout:d|Ç sa canne. Il lâcha la cognée, il la regarda. IrritQe;4!^ cette révolte, elle le cinglait aux flancs, aux cuisses, partout, lorsque, brusquement, il se rua su^\^l|:e^ Alors, elle se crut renversée, piétinée, étra^igl^^^ mais non, il avait trop jeûné depuis la movl^-de^g^ sœur Palmyre, sa colère se tournait en une rage-.dg mâle, n'ayant conscience ni de la parentq, ,ni jde l'âge, à peine du sexe. La brute la violait,, çptte aïeule de quatre-vingt-neuf ans, au corps ç|e, b^âl^i^


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séché, où seule demeurait la carcasse fendue de la femelle. Et, solide encore, inexpugnable, la vieille ne le laissa pas faire, put saisir la cognée, lui ouvrit le crâne d'un coup. A ses cris, des voisins accou- raient, elle conta l'histoire, donna des détails : un rien de plus, et elle y passait, le bougre était au bord. Hilarion ne mourut que le lendemain. {La Terre, p. 420.)


Les Restes d'un vieux

Nom de Dieu de garce! tu as couché avec!.... couché avec ! couché avec ! Il abattait les poings, chaque fois qu'il les prononçait : — Le reste d'un vieux, nom de Dieu de garce! couché avec! couché avec ! . . . . Avoue que tu as couché avec. — Non ! Non ! — Avoue que tu as couché avec, nom de Dieu! ou je t'éventre ! — Eh bien ! oui, c'est vrai, laisse-moi m'en aller. — Ainsi, tu as couché avec, garce ! Ré- pète, répète, que tu as couché avec ce vieux.... Et à quel âge, hein? toute petite, toute petite, n'est-ce pas ? Nom de Dieu ! veux-tu me dire ! Hein ? tu n'a- vais pas dix ans, que tu l'amusais, ce vieux ? C'est pour ça qu'il t'élevait à la becquée, c'est pour sa cochonnerie, dis-le donc, nom de Dieu ! ou je recom- mence ! A quel âge, dis-le donc, garce ! dis-le donc !

Cela, pour sûr, avait commencé les jours où les autres gamines s'enfuyaient, au milieu de leurs jeux, s'il venait à paraître, taudis qu'elle, souriante, le


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nmscaii en lair. attcntlait (|u'il lui donnât en pas- sant une petite lape sur la joue. YA, plus tard, si elle osait lui parler eii face, si elle obtenait tout de lui, n'était-ce pas qu'elle se sentait maîtresse , alors qu'il l'achetait par ses complaisances de trousseur de bonnes, si digne et si sévère aux autres ? Ah ! la sale chose, ce vieux se faisant baisoter comme un grand-père, regardant passer cette fillette, la tàtant, l'entamant un peu, à chaque heure, sans avoir la pa- tience d'attendre qu'elle fût mûre ! — Enfin, à quel âge, répète, à quel âge? — Seize ans et demi. — Et je veux que tu me dises, qu'est-ce qu'il t'a fait, la première fois ? — Tu ne me croirais pas. — Dis tou- jours, il n'a pu rien faire, hein ? — D'un signe de tête, elle répondit. C'était bien cela. ICt alors, il s'acharna sur la scène, il voulut la connaître jusqu'au bout, il descendit aux mots crus, aux interrogations im- mondes.... Des rapports normaux, complets, l'au- raient hanté d'une vision moins torturante. Cette débauche pourrissait tout, enfonçait et retournait au fond de sa chair les lames empoisonnées de sa ja- lousie. — Mais, nom de Dieu ! pourquoi m'as-tu épousé?.... Lui, hein ? désirait te caser pour que ça continue, et vous avez continué.... Jusqu'à la fin, alors ça aurait recommencé, ces ordures ! (La Bête humaine, p. aS.)

Et, dis donc, s'il était ton père?.... Séverine, vio- lente, protestait : non, non, pas ça ! Tout ce que tu voudras pour le reste Mais, ne dis pas ça, tu mens.


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— Est-ce que tu en sais quelque chose? C'est bien parce que tu en doutes toi-même, que ça te soulève ainsi. — Pour que je ne crève pas d'aller encore avec toi, vois-tu, il faut avant ça que je crève l'autre... Il faut que je le crève, que je le crève !

.... Ça ne pense qu'à ça, les hommes. Ah! si je te répétais ce que Louisette m'a raconté, le jour où elle est morte, chez Gabuche. D'ailleurs, j'en savais déjà sur le président, parce que j'avais vu des saletés, ici, lorsqu'il venait avec des jeunes filles. 11 y en a une que personne ne soupçonne, une qu'il a mariée. {La Bête humaine, p. 56.)


Le Scellement du crime.... par un baiser

Pardonne-moi, attends encore, disait Jacques.... Je te le jure, bientôt (je le tuerai ton mari), dès que je pourrai. Tout de suite, elle avait collé sa bouche à la sienne, comme pour sceller ce serment, et ils eurent \n\ de ces baisers profonds, où ils se confon- daient dans la communauté de leur chair. {La Bête humaine, p. So^.)


Une Vierge chlorotique

Klodie, lentement, dégagea sa tète, et elle se leva, de son air de grand lis poussé à l'ombre, avec sa pâleur mince de vierge chlorotique, ses yeux vides.


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ses cheveux incolores. Elle les regarda, elle dit tranquillement : Mon cousin a raison, on ne peut pas lâcher ça. — Mais mon petit lapin, si tu savais. — Je sais. Il y a beau temps que Yictorine m'a tout dit, à cause des hommes. Je sais, j'y ai réfléchi, je vous jure qu'on ne peut lâcher ça. Une stupeur avait cloué les Charles. Leurs yeux s'étaient arrondis, ils la contemplaient dans un hébétement profond. Eh ! quoi, elle connaissait le ig, ce qu'on y faisait, ce qu'on y gagnait, le métier enfin, et elle en parlait avec cette sérénité! Ah! l'innocence, elle touche à tout sans rougir!.... On ne peut lâcher ça, répétâ- t-elle. C'est trop bon, ça rapporte trop.... Et puis, une maison que vous avez faite, où vous avez travaillé si fort, est-ce que ça doit sortir de la famille?.... Laissez-moi suivre mon idée.... Je veux être comme maman, ce quelle a fait, je peux le faire. 11 n'y a pas de déshonneur, puisque vous l'avez fait vous- mêmes.... Ça me plaît beaucoup, je vous assure. Les Charles débordaient d'émotion et de larmes à cette pensée giorieiise que \e i g, leur œuvre, leiu' chair, allait être sauvé de la ruine.... Il attira sa petite- fille dans ses bras : Ton père nous a causé bien des soucis, tu nous consoles de tout, mon ange ! {La Terre, p. 4oi)


Un Viol dans un asile d'enfants

— Il s'est passé hier des choses terribles, continua


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la princesse d'Orviedo, tout un crime que rien ne saurait réparer.

Et elle conta, de son air glacé, une épouvantable aventure. Depuis trois jours, Victor, fils de Saccard, s'était fait mettre à rinlirmerie, en alléguant des douleurs de tète insupportables. Le médecin avait bien flairé une simulation de paresseux ; mais l'en- fant était réellement ravagé par des névralgies fré- quentes. Or, cet après-midi-là, Alice de Beauvilliers se trouvait à TŒuvre sans sa mère, venue pour aider la sœur de service à l'inventaire trimestriel de l'armoire aux remèdes. Cette armoire était dans la pièce qui séparait les deux dortoirs, celui des filles de celui des garçons, où il n'y avait en ce moment que Victor couché, occupant un des lits; et la sœur, s'étant absentée quelques minutes, avait eu la sur- prise de ne pas retrouver Alice, si bien qu'après avoir attendu un instant, elle s'était mise à la cher- cher. Son étonnement avait grandi en constatant que la porte du dortoir des garçons venait d'être fermée en dedans. Que se passait-il donc? Il lui avait fallu iaire le tour par le couloir, et elle était restée béante, terrifiée, par le spectacle qui s'offrait à elle : la jeune fille à demi étranglée, une serviette nouée sur son visage pour étoufler ses cris, ses jupes en dé- sordre relevées, étalant sa nudité pauvre de vierge chlorotique, violentée, souillée avec une brutalité im- monde. Parterre, gisait un porte-monnaie vide. Vic- tor avait disparu, l^t la scène se reconstruisait : Alice, appelée i)eiit-ètre, entrant pour donner un bol de lait


I20

à ce garçon de quinze ans, velu comme un homme, puis la brusque faim du monstre pour cette chair frêle, ce cou trop long, le saut du mâle en chemise, la fille étouffée, jetée sur le lit ainsi qu'une loque, violée, volée, et les vêtements passés à la hâte, et la fuite. Mais que de points obscurs, que de questions stupéfiantes et insolubles! Gomment n'avait-on rien entendu, pas un bruit de lutte, pas une plainte? Comment de si effroyables choses s'étaient-élles passées si vite, dix minutes à peine? Surtout, com- ment Victor avait-il pu se sauver, s'évaporer pour ainsi dire, sans laisser de traces? car, après les plus minutieuses recherches, on avait acquis la certitude qu'il n'était plus dans l'établissement. Il devait s'être enfui par la salle de bains, donnant sur le corridor, et dont une fenêtre ouvrait au-dessus d'une série de toits étages, allant jusqu'au boulevard ; et encore un tel chemin olfrait de si grands périls, que beaucoup se refusaient à croire qu'un être humain avait pu le suivre. Ramenée chez sa mère, Alice gardait le lit, meurtrie, éperdue, sanglotante, secouée d'une intense fièvre.

Madame Caroline écouta ce récit dans lui saisisse- ment tel, qu'il lui send:>lait que tout le sang de son co'ur se glac^ait. Un souvenir s'était éveillé, l'épou- vantait d'un affreux rapprochement : Saccard, au- trefois, prenant la misérable Rosalie sur une marche, lui démettant l'épaule, au moment de la conception de cet enfant qui en avait gardé comme une joue écrasée ; et, aujourd'hui, Victor violentant à son


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tour la première fille que le sort lui livrait. Quelle inutile cruauté ! cette jeune fille si douce, la fin dé- solée d'une race, qui était sur le point de se donner à Dieu, ne pouvant aA^oirun mari, comme toutes les autres ! Avait-elle donc un sens, cette rencontre im- bécile et abominable? Pourquoi avoir brisé ceci contre cela?

— Je ne veux vous adresser aucun reproche, ma- dame, conclut la princesse, car il serait injuste de faire remonter jusqu'à vous la moindre responsabi- lité. Seulement, vous aviez vraiment là un protégé bien terrible. (L'Argent, p. 47i-)


Une Bonne en mal d'enfant

Ce soir-là, Adèle monta se coucher vers onze heures. La pensée de la soirée du lendemain la ter- rifiait : encore trimer, encore être bousculée par Julie ! et elle ne pouvait plus aller, elle avait tout le bas en compote. Cependant, les couches, pour elle, restaient lointaines et confuses ; elle aimait mieux ne pas y réfléchir, elle préférait garder ça longtemps encore, avec l'espoir que ça finirait par s'arranger. Aussi n'avait-elle fait aucun préparatif, ignorante des syuiptômes, incapable de se rappeler ni de calculer une date, sans idée, sans projet. Elle n'était bien que dans son lit, allongée sur les reins. Comme la gelée prenait depuis la veille, elle garda ses bas pour se coucher, soufïla sa bougie, attendit


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d'avoir chaud. Enfin, elle s'endormait, lorsque de légères douleurs lui firent rouvrir les yeux. C'é- taient, à fleur de peau, des pincements; elle crut d'abord (pi'une mouche lui piquait le ventre, au- tour du nombril; puis, ces piqûres cessèrent, elle ne s'en inquiéta pas, accoutumée aux choses étran- ges et inexplicables qui se passaient en elle. Mais, brusquement, au bout d'une demi-heure à peine d'un mauvais sommeil, une tranchée sourde l'é- veilla de nouveau. Cette fois, elle se mit en colère. Est-ce qu'elle allait avoir des coliques, maintenant? Elle serait fraîche, le lendemain, s'il lui fallait cou- rir à son pot toute la nuit ! Cette idée d'un embarras d'entrailles l'avait préoccupée dans la soirée ; elle sentait une pesanteur, elle attendait une débâcle. Pourtant, elle voulut résister, se frotta le ventre, crut avoir calmé la douleur. Un quart d'heure s'é- coula, et la douleur revint, plus violente.

— Cré nom d'un chien ! dit-elle à demi-voix, en se décidant cette fois à se lever.

Dans l'obscurité, elle tira son pot, s'accroupit, s'épuisa en efforts inutiles. La chambre était glacée, elle grelottait. Au .bout de dix minutes, comme les coliques se calmaient, elle se recoucha. Mais, dix minutes plus tard, les coliques recommençaient. Elle se releva, essaya encore inutilement, et rentra toute froide dans son lit, où elle goûta un autre mo- ment de repos. Puis, ça la tordit avec une telle force, qu'elle étouffa une première plainte. Était-ce bête à la fin ! avait-elle envie, ou n'avait-elle pas


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envie ? Maintenant, les douleurs persistaient, pres- que continues, avec des secousses plus rudes, comme si une main brutale, dans le ventre, la serrait quelque part. Et elle comprit, elle eut un grand frisson, en bégayant sous la couverture :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! c'est donc ça !

Une angoisse l'envahissait, un besoin de marcher, de promener son mal. Elle ne put rester au lit da- vantage, ralluma la bougie, se mit à tourner autour de sa chambre. Sa langue se desséchait, une soif ardente la tourmentait, tandis que des plaques rouges lui brûlaient les joues. Quand une contrac- tion la pliait brus(piement, elle s'appuyait contre le min% saisissait le bois d'un meuble. Et les heures passaient dans ce piétinement cruel, sans qu'elle osât même se chausser, de peur de faire du bruit, garantie seulement du froid par un vieux chàle jeté sur ses épaules. Deux heures sonnèrent, puis trois heures.

— Il n'y a pas de bon Dieu! se disait-elle tout bas, avec un besoin de se parler et de s'entendre. C'est trop long, ça ne finira jamais.

Pourtant, le travail de préparation s'avançait, la pesanteur descendait dans ses fesses et dans ses cuisses. Même lorsque son ventre la laissait un peu respirer, elle souflrait là, sans arrêt, d'une souf- france fixe et têtue. Et, pom' se soulager, elle s'était empoigné les fesses à pleines mains, elle se les sou- teiuiit. pendaut quelle continuait à marcher en se dandiuant, les jambes nues, couverte jusqu'aux ge-


— 129 — iioux de ses gros bas. Non, il n'y avait pas de bon Dieu ! Sa dévotion se révoltait, sa résignation de bête de somme qui lui avait fait accepter sa gros- sesse comme une corvée de plus, Unissait par lui échapper. Ce n'était donc pas assez de ne jamais manger à sa faim, d'être le souillon sale et gauche, sur lequel la maison entière tapait : il fallait que les maîtres lui fissent un enfant ! Ah ! les salauds ! Elle n'aurait pu dire seulement si c'était du jeune ou du vieux, car le vieux l'avait encore assommée, après le mardi gras. L'un et l'autre, d'ailleurs, s'en fichaient pas mal, maintenant, qu'ils avaient eu le plaisir et qu'elle avait la peine ! Elle devrait aller accoucher sur leur paillasson, pour voir leur tête. Mais sa terreur la reprenait : on la jetterait en pri- son, il valait mieux tout avaler. La voix étranglée, elle répétait, entre deux crises :

— Salauds!.... S'il est permis de vous coller une pareille affaire !.... Mon Dieu ! je vais mourir !

Et, de ses deux mains crispées, elle se serrait les fesses davantage, ses pauvres fesses pitoyables, re- tenant ses cris, se dandinant toujours dans sa lai- deur douloureuse. Autour d'elle, on ne remuait pas, on ronllait ; elle entendait le bourdon sonore de Julie, tandis que, chez Lisa, il y avait un sifflement, une musique pointue de fifre.

Quatre heures venaient de sonner, lorsque, tout d'un coup, elle crut que son ventre crevait. Au mi- lieu d'une douleur, il y eut une rupture, des eaux ruisselèrent, ses bas furent trempés. Elle resta un


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moment immobile, tei'rifice et stiipéi'aite, avec l'idée qu'elle se vidait par là. Peut-être bien qu'elle n'ar vait jamais été enceinte ; et, dans la crainte d'une autre maladie, elle se regardait, elle voulait voir si tout le sang- de son corps ne fuyait point. Mais elle éprouvait un soulagement, elle s'assit quelques mi- nutes sur une malle. La chambre salie l'inquiétait, la bougie allait s'éteindre. Puis, comme elle ne pou- vait plus marcher et qu'elle sentait la fin venir, elle eut encore la force d'étaler sur le lit une vieille toile cirée ronde, que M'" Josserand lui avait donnée, pour mettre devant sa table de toilette. Et elle était à peine recouchée, que le travail d'expulsion com- mença.

Alors, pendant près d'une heure et demie, se dé- clarèrent des douleurs dont la violence augmentait sans cesse. Les contractions intérieures avaient cessé, c'était elle maintenant qui poussait de tous les muscles de son ventre et de ses reins, dans un besoin de se délivrer da poids intolérable qui pesait sur sa chair. Deux fois encore, des envies illusoires la firent se lever, cherchant le pot d'une main éga- rée, tâtonnante de fièvre ; et, la seconde fois, elle faillit rester par terre. A chaque nouvel eflbrt, un tremblement la secouait, sa face devenait brûlante, son cou se baignait de sueur, tandis qu'elle mordait les draps, pour étoulïer sa plainte, le han! terrible et involontaire du bûcheron qui fend im chêne. Quand l'effort était donné, elle balbutiait, comme si elle eût parlé à quelqu'un :


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— C'est pas possible il sortira pas il est

trop gros....

La gorge renversée, les jambes élargies, elle se cramponnait des deux mains au lit de fer, qu'elle ébranlait de ses secousses. C'étaient heureusement des couches superbes, une présentation franche du crâne. Par moments, la tète qui sortait, semblait vouloir rentrer, repoussée par l'élasticité des tissus, tendus à se rompre ; et des crampes atroces l'étrei- gnaient à chaque reprise du travail, les grandes douleurs la bouclaient d'une ceinture de fer. Enfin, les os crièrent, tout lui parut se casser, elle eut la sensation épouvantée que son derrière et son devant éclataient, n'étaient plus qu'un trou par lequel cou- lait sa vie ; et l'enfant roula sur le lit, entre ses cuisses, au milieu d'une mare d'excréments et de glaires sanguinolentes.

Elle avait poussé un grand cri, le cri furieux et triomphant des mères. Aussitôt, on remua dans les chambres voisines, des voix empâtées de sommeil disaient : « Eli bien! quoi donc? on assassine!....

Y en a une qu'on prend de force ! Rêvez donc pas

tout haut ! » Inquiète, elle avait repris le drap entre les dents, elle serrait les jambes et ramenait la cou- verture en tas sur l'enfant, qui lâchait des miaule- ments de petit chat. Mais elle entendit Julie ronfler de nouveau, après s'être retoui'née ; pendant que Lisa, rendornùe, ne silllait môme plus. Alors, elle goûta pendant un quart d'heure un soulagement im- mense, une douceur infinie de calme et de repos.


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Elle était comme morte, elle jouissait de ne plus être.

Puis, les coliques reparurent. Une peur l'éveil- lait : est-ce qu'elle allait en avoir un second ? Le pis était qu'en rouvrant les yeux, elle venait de se trou- ver en pleine obscurité. Pas même un bout de chan- delle ! et être là, toute seule, dans du mouillé, avec quelque chose de gluant entre les cuisses, dont elle ne savait que faire ! Il y avait des médecins pour les chiens, mais il n'y en avait pas pour elle. Crève donc, toi et ton petit! Elle se souvenait d'avoir donné un coup de main chez M™*^ Pichon, la dame d'en face, quand elle était accouchée. En prenait-on des précautions, de crainte de l'abîmer ! Cependant, l'enfant ne miaulait plus, elle allongea la main, cher- cha, rencontra un boyau qui lui sortait du ventre ; et ridée lui revint qu'elle avait vu nouer et couper ça. Ses yeux, s'accoutumaient aux ténèbres, la lune qui se levait éclairait vaguement la chambre. Alors, moitié à tâtons, moitié guidée par un instinct, elle fit, sans se lever, une besogne longue et pénible, décrocha derrière sa tète un tablier, en cassa un cordon, puis noua le boyau et le coupa] avec des ci- seaux pris dans la poche de sa jupe. Elle était en sueur, elle se recoucha. Ce pauvre petit, bien sûr, elle n'avait pas envie de le tuer.

Mais les coliques continuaient, c'était comme une affaire qui la gênait encore et que des contractions chassaient. Elle tira sur le boyau, d'abord douce- ment, puis très fort. Ça se détachait, tout un paipict


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finit par tomber et elle s'en débarrassa en le jetant dans le pot. Cette fois, grâce à Dieu ! c'était bien fini, elle ne souffrait plus. Du sang tiède coulait seu- lement le long de ses jambes,

Pendant près d'une heure, elle dut sommeiller. Six heures sonnaient, lorsque la conscience de sa position l'éveilla de nouveau. Le temps pressait, elle se leva péniblement, exécuta des choses qui lui menaient à mesure, sans qu'elle les eût arrêtées d'a- vance. Une lune froide éclairait en plein la chambre. Après s'être habillée, elle enveloppa l'enfant de vieux linge, puis le plia dans deux journaux. Il ne disait rien, son petit cœur battait pourtant. Comme elle avait oublié de regarder si c'était un garçon ou une fille, elle déplia les papiers. C'était une fille. Encore une malheureuse ! de la viande à cocher ou à valet de chambre, comme cette Louise, trouvée sous une porte ! Les domestiques dormaient tou- jours, et elle put sortir, se faire tirer en bas le cor- don par M. Gourd endormi, aller poser son paquet dans le passage Choiseul dont on ouvrait les grilles, puis remonter tranquillement. Elle n'avait rencontré personne. Enfin, une fois dans sa vie, la chance était pour elle ! {Pot-Bouille, p. 471-4^7-)


Une Scène d'amour.... vénal

Le cordon de son jupon résistait, et elle cassa le nœud. Puis, assise au bord du lit pour ôter ses bas :

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^ i34 - Ah! comme je regrette ma faiblesse, monsieur! comme on réfléchirait, si l'on pouvait tout prévoir! Maintenant, elle était en chemise, les jambes et les bras nus, d'une nudité douillette de petite femme grasse. Sa gorge, soulevée de colère, sortait des dentelles.... Elle avait pos.^ un genou au bord du matelas, les seins tendus, la cuisse pliée. dans le joli mouvement d'une femme qui se couche.... — xMi ! Dieu ! si c'était à refaire ! — Vous en prendriez un autre, n'est-ce pas? dit-il brutalement, très haut. Elle s'était allongée près de lui, sous le drap, et elle allait répondre du même ton.... quand une voix sourde dit : — Ouvrez, je vous entends bien faire vos saletés.... C'était le mari.... (La scène est assez vive pour avoir droit à une citation, mais elle est trop longue ; finissons-la par le mot en situation de Camparden, l'architecte, qui couche avec sa cou- sine.) — Eh ! va te faire caramboler ailleurs ! {Pot- Bouille, p. 3^3.) — Oui, oui, continuait la bonne enragée, tu ne me flanc[uais pas dehors, quand je cachais tes chemises, derrière le dos de ton cocu ! Et le soir où ton amant a dû remettre ses chaussettes au milieu de mes casseroles, pendant que j'empê- chais ton cocu d'entrer, pour te donner le temps de le refroidir! salope, va! (P. 4^3.)


Une Précaution conjugale

— Enfin, que voulez-vous? dit pour conclure


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jy^me Dambreville, on ne se marie jamais comme on veut. Le plus sage est encore de s'arranger après, le mieux possible. {Pot-Bouille, p. 179.)


Un Galopin qui promet

— Oui, cet animal (Duveyrier) avait d'abord voulu Julie ; seulement, celle-là était trop propre, et du reste, là-bas, à la campagne, elle en tenait pour le petit Gustave (le fils de Duveyrier), un ga- lopin de seize ans qui promettait. {Pot- Bouille, p. 336.)


Une Bonne qui ne sait rien refuser

On ne savait ni où ni comment, il (Duveyrier) sctait jeté sur Adèle : sans doute derrière une porte, dans un courant d'air, car cette grosse souillon empochait les hommes counne les gifles, l'échiné tendue, et ce n'était certes pas au propriétaire qu'elle aurait osé faire une impolitesse. {Pot-Bouille, p. 336.)


Morale... immorale

— Dame! tel maître, tel valet.... Quand les pro- priétaires donnent l'exemple , les larbins peuvent bien avoir des goûts pas honnêtes. Ah ! tout fout le


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camp en France, décidément. (Pot- Bouille, p. 337-) — Croyez-moi, mon cher, laides et bêtes, pourvn qu'on en ait plein les bras ; voilà mon opinion, par principe et par goût. (P. 338.) — Maintenant, dit Victoire, Bertlie (la femme d'Auguste) se fait don- ner un coup de plumeau par le commis de son homme.... Pas de danger qu'il y ait de la pous- sière ! (P. 344-) — Tenez, monsieur, je suis décoré. Eh bien ! si je vous disais que, pour ne pas salir trop de rubans, je ne porte pas ma décoration dans mon intérieur.,.. Alors, raisonnez : quand je nous prive, ma femme et moi, du plaisir d'être décoré chez nous, nos enfants peuvent bien se priver du plaisir de faire des filles.... Non, monsieur, il n'y a pas de petites économies. (P. 35^.) On ne peut se défendre contre un fou.... Quelle rage a-t-il donc de A^ouloir me saigner, ce brigand, parce que sa sœur ma fait cocu ! (P. 4o8.) — Oui. quand on a fait une garce de sa fille, on ne la fourre pas à un honnête homme! (P. 4i^5.) — Mon Dieu! mademoiselle, celle-ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. Au jour d'aujourd'hui, qui a fait l'une a fait l'autre. C'est co- chon et compagnie. (P. 49-^-)


Une Leçon bien suivie

Alors, elle, comme si elle se fût souvenue d'an- ciennes leçons, laissa tomber son mouchoir. — Oh!


- 137 - pardon, dit-elle au jeune homme qui le ramassait. Leurs doigts s'effleurèrent, ils furent rapprochés par cet attouchement d'une seconde. Maintenant, elle souriait tendrement, elle avait la taille souple, se rappelant que les hommes détestent les planches. On ne faisait pas la niaise, on permettait les enfan- tillages, sans en avoir l'air, si l'on voulait en pêcher un. — Voilà la nuit qui vient, en allant pousser la fenêtre. Il la suivit, et là, dans l'ombre des rideaux, elle lui abandonna sa main.... Elle montra un cou jeune et délicat, tout gonflé de sa gaieté. Éperdu, il la baisa sous le menton. — Oh ! monsieur Oc- tave !.... Mais il l'empoigna, la jeta sur le lit qu'elle venait d'ouvrir, et, dans son désir contenté, toute sa brutalité reparut, le dédain féroce qu'il avait de la femme sous sou air d'adoration câline. Elle, si- lencieuse, le subit sans bonheur.... D'un geste, elle sembla dire : « Tant pis! c'est fait. » {Pot- Bouille, p. 3i5.) Saturnin le regardait avec des yeux d'a- mour, comme s'il avait partagé la douceur de la faute. (P. 3i6.) — Et elle en était venue à être lasse de son amant comme de son mari, le trouvait, lui aussi, trop exigeant pour ce qu'il donnait, tâchait, avec une tranquille inconscience, de ne pas lui faire son poids de bonheur. (P. 33i.) — Qu'est-ce qu'il lui fait votre papa (à la cousine)? Faites un peu, pour voir! Alors, l'enfantse jeta au cou de la bonne, la serra de ses bras nus, l'embrassa violemment sur la bouche, en répétant : Tiens! comme ça.... Tiens, comme ça ! (P. 356.) La dame a une entorse ! . . . .


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— Montrez un peu comme elle a pris son entorse?

— Tiens ! comme ça ! répondait lenfant, en se jetant au cou de la bonne, et en la baisant sur les lèvres.

(P- 3:4-)

Une Éducation intime de jeune fille

Octave regardait Lisa. A la voir nerveuse, la poi- trine plate, les paupières meurtries, cette pensée lui vint qu'elle devait faire une sacrée noce chez sa vieille tante. Du reste, il approuvait fortement la mère, qui continuait à lui soumettre ses idées sur l'éducation : une jeune fille est une responsabilité si lourde, il fallait écarter d'elle jusqu'aux souffles de la rue. Et, pendant ce temps, Angèle, chaque fois que Lisa se penchait près de sa chaise pour changer une assiette, lui pinçait les cuisses, dans une rage d'intimité, sans que ni l'une ni l'autre, très sé- rieuses, eussent seulement un battement de pau- pières. {Pot-Bouille, p. 22.)


Un jeune Homme décidé à tout

Octave, pourtant, eut beaucoup de peine à s'en- dormir. Il se retournait fiévreusement, la cervelle occupée des figures nouvelles qu'il avait vues.... Il ne savait laquelle choisir, il s'eilorçait de garder sa voix tendre, ses gestes câlins, et, brusquement.


- i39- accablc, exaspéré, il céda à son fond de brutalité, au dédain féroce qu'il avait de la femme, sous son air d'adoration amoureuse.

— Vont-elles me laisser dormir, à la fin! dit-il à Toix haute, en se remettant violemment sur le dos. La première qui voudra, je m'en fiche ! et toutes à la fois, si ça leur plaît! Dormons, il fera jour demain. {Pot-Bouille, p. 24.)


L'Honnêteté est souvent pis que la Malhonnêteté

Josserand, le caissier, marié à..., une femme qui faisait retomber sur lui toutes les prétentions trom- pées de sa coquetterie et toutes les ambitions ren- trées de son stupide orgueil, le menaçait de le plan- ter là avec ses deux cruches de filles.... Est-ce qu'elle était née pour cette vie de sans le sou? Tou- jours couper les liards en quatre, se refuser jusqu'à une paire de bottines, ne pas même pouvoir recevoir ses amis d'une façon propre : et tout cela par sa faute, oui, sa faute! i\ 'était-il pas un subalterne, un homme à gages.... Tenez ! vous manquez de cœur.... — J'ai huit mille francs, murmura l'employé. C'est

un beau poste. — Un beau poste On vous mange,

et vous êtes ravi. Savez-vous ce que j'aurais fait, moi? Eh bien ! j'aurais mis vingt fois la maison dans ma poche. C'était si facile, j'avais vu ça en vous épousant, je n'ai cessé de vous y pousser de-


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puis. Mais il fallait de l'initiatiTC et de l'intelligence, il s'agissait de ne pas s'endormir sur son rond de cuir, comme un empoté. — Voyons, interrompit M. Josserand, vas-tu me reprocher maintentant d'être honnête? — Elle se leva, s'avança ^ers lui en brandissant son Lamartine. — Honnête! comment l'entendez-vous? Soyez d'abord honnête envers moi. Les autres ne viennent qu'ensuite, j'espère! Et, je vous le répète. Monsieur, ce n'est pas être honnête que de mettre une jeune fille dedans, en ayant lair de vouloir être riche un jour, puis en s'abrutissant à garder la caisse des autres. Vrai, j'ai été filoutée d'nne jolie façon! Ah! si c'était à refaire, et si j'avais seulement connu votre famille ! — Ma fa- mille ne t'a rien fait, n'en parle pas.... — Dans la vie, finit M'"^ Josserand, il n'y a que les plus hon- teux qui perdent. L'argent est l'argent : quand ou n'en a pas, le plus court est de se coucher.... Je porte- rais plutôt des jupons sales qu'une robe d'indienne. Mangez des pommes de terre, mais ayez un poulet quand vous avez du monde à diner.... Et ceux qui disent le contraire sont des ind^éciles. {Pot-Bonille, p. 49.)


Un Moyen économique de se marier sans dot

Tout le monde connaît la (h)t que ton oncle doit te donner! Non, il y a autre chose, il a rompu trop


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brusquement.... En dansant, vous avez passé dans le petit salon.... — Oui, maman.... et même, comme nous étions seuls, il a voulu de vilaines choses, il m'a embrassée, en m'empoignant comme ça. Alors j'ai eu peur, je l'ai poussé contre un meuble.

Sa mère l'interrompit, reprise de fureur.... Poussé contre un meuble! Ah! la malheureuse, poussé contre un meuble ! — Mais, maman, il me tenait....

— Après?.... Il vous tenait la taille, la belle afFaire! Mettez donc ces cruches-là en pension ! Qu'est-ce qu'on vous apprend, dites ! Un flot de sang avait envahi les épaules et les joues de la jeune liUe. Des larmes lui montaient aux yeux, dans une confusion de vierge Aàolentée. — Ce n'est pas ma faute, il avait l'air si méchant.... Moi, j'ignore ce qu'il faut faire.

— Ce qu'il faut faire ! elle demande ce qu'il faut faire !.... Eh! ne vous ai-je pas dit cent fois le ridi- cule de vos elï'arouchements. Vous êtes appelée à vivre dans le monde. Quand mi homme est brutal, c'est qu'il vous aime, et il y a toujours moyen de le remettre à sa place d'une façon gentille.... Pour un baiser, derrière une porte! en vérité, est-ce que vous devriez nous parler de ça, à nous, vos parents? Et vous poussez les gens contre un meuble, et vous ratez des mariages! Elle prit un air doctoral, elle continua : — C'est fini, je désespère, vous êtes stu- pide, ma fille.... Il faudrait tout vous seriner, et cela devient gênant. Puisque vous n'avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose. On est aimable, on a


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des yeux tendres, oq oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l'air ; enfin, on pêche un mari. — Voyons, essuie tes yeux, regarde-moi comme si j'étais un monsieur en train de te faire la cour.... Tu souris, tu laisses tomber ton éventail, pour que le monsieur, en le ramassant, effleure tes doigts.... Ce n'est pas ça. Tu te rengorges, tu as l'air d'une poule malade.... Renverse donc la tète, dégage ton cou, il est assez jeune pour que tu le montres. — Alors, comme ça, maman? — Oui, c'est mieux.... Et ne sois pas raide, aie la taille souple. Les hommes n'aiment pas les planches.... Surtout, s'ils vont trop loin, ne fais pas la niaise. Un homme qui va trop loin est flambé, ma chère. {Pot-Bouille, p. 44.)


Une Tante prévoyante

J'ai été trente ans brodeuse.... Je ne faisais plus rien, les yeux perdus, lorsque ma nièce Fanny m'est tombée sur les bras. Son père, le capitaine Menu, était mort sans laisser un sou, et pas un parent.... Alors, j'ai dû retirer l'enfant de sa pension, j'en ai fait mie brodeuse ; un métier où il n'y a pas de l'eau à boire ; mais, que voulez-vous? ça ou autre chose, les femmes crèvent toujours de faim!.... Heureuse- ment, elle a rencontré M. Narcisse. Désormais, je puis mourir. Et, les mains jointes sur le ventre, dans son inaction d'ancienne ouvrière qui avait juré


- i43 - do ne plus toucher une aiguille, elle couvait 13aclie- lard et Fili dun regard mouillé. Jnstenient, le vieil- lard disait à la petite : — Vrai, vous avez pensé à moi ! Et que pensiez-vous ? Fifi leva ses yeux lim- pides, sans cesser de tirer son iil d'or. — Mais que vous étiez un bon ami et que je vous aimais bien.... Je l'aurais mariée, disait la tante, n'est-ce pas? Un ouvrier la battrait, un employé se mettrait à lui faire des enfants par-dessus la tète.... Vaut mieux encore qu'elle se conduise bien avec M. Narcisse, qui a l'air d'un honnête homme.... Allez, monsieur Narcisse, il n'y aurait pas de ma faute si elle ne vous contentait pas.... Toujours je le répète: fais-lui plaisir, sois reconnaissante. C'est naturel, je suis si contente de la savoir enfin à l'abri. On a tant de peine à caser une jeune fdle, quand on n'a pas de relations ! — Mon petit poulet, déclara enfm Bachelard en se le- vant, nous avons des affaires. A demain. Soyez tou- jours bien sage. (Pot-B ouille, p. 164.)


Un Oncle.... digne de mépris

Bachelard était complètement ivre, ils se décidè- rent à le soutenir. — Sacredieu ! l'oncle, tenez-vous donc! vous nous cassez les bras. Lui, la gorge pleine de larmes, était devenu très tendre et très moral. — Va-t'en, Gueulin, bégayait-il, va-t'en ! Je ne veux pas ([ue tu voies Ion oncle dans un état pa-


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reil....Non, mon garçon, ce n'est pas convenable, va-t'en ! — Et, comme son neveu le traitait de vieux filou : Filou, ça ne dit rien. Il faut se faire respec- ter Moi, j'estime les femmes. Toujours des

femmes propres, et quand il n'y a pas du sentiment, ça me répugne.... Va-t'en, Gueulin, tu fais rougir ton oncle. Ces messieurs suffisent. — Alors, déclara Gueulin, vous allez me donner cent francs. — Hein? quoi? cent francs.... Ne me fouillez pas. Je n'ai que des sous....

Ils passaient dans une rue étroite, derrière l'église Saint-Gervais, où seule une lanterne blanche brû- lait avec une clarté blafarde de veilleuse, détachant sur ses vitres dépolies un numéro g-igantesque.... J'en ai assez, déclara Gueulin brusquement. Pardon, mon oncle, j'ai oublié là-haut mon parapluie. Et il entra dans la maison. Bachelard s'indigna, plein de dégoût : il réclamait au moins un peu de respect pour les femmes ; avec des mœurs pareilles , la France était fichue ! (Pot-Boiiille, p. ij^.)


Un Conseiller à la Cour qui en a pour son argent

La maîtresse, la veille, avait tout déménagé, tout était nu, de cette nudité laide et glacée du plâtre dont on a arraché les tentures. Et pour comble de mélancolie, l'appartement était très propre, sans


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un brin de papier ni de paille, aussi net qu'une écuelle lavée à grande eau.... Mon Dieu ! mon Dieu ! bégaya Duveyrier, pouvant enfin pleurer. — Du courage, monsieur! répétait Bachelard. Ça m'est arrivé et je n'en suis pas mort. L'honneur est sauf, ([ue diable ! — Vingt-cinq mille francs de meubles, il y en avait pour vingt-cinq mille francs ! Eh bien ! non, non, ce n'est pas eux que je regrette ! Expli- quez-moi où elle peut être ? — C'était délicat. Pour- tant loncle prit ime décision virile, et il conta tout au pauvre homme, les farces de Clarisse, ses con- tinuelles culbutes, les amants qu'elle ramassait der- rière lui, à chacune de leurs soirées. Certainement, elle avait dû filer avec le dernier, le gros Payan, ce maçon dont une ville du Midi voulait faire un ar- tiste.

— Il n'y avait plus d'honnêteté sur terre ! Non,

elle est indigne de moi. Il faut qu'elle me demande pardon à genoux. — Si ça vous démange, dit Tru- blot, je saurai l'adresse. Je connais la bonne. (Pot- Bouille, p. aSo.) — N'est-ce pas? dit Duveyrier, tor- turé d'angoisses, ce que j'ai de mieux à faire est encore de me remettre avec ma femme, en attendant? {Pot- Bouille, p. 2.53.)


Tout ce que vous voudrez, mais pas ça

Elle lui appliqua sa main ouverte sur les lèvres. Naturellement, il dut la baiser. Alors, elle écarta

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les doigts davantage, en riant, comme chatouillée. Mais, lui, excité par ce jeu, chercha à pousser les choses plus loin. Il l'avait saisie, la serrait contre sa poitrine, sans qu'elle fit un mouvement pour se dé- gager ; et très bas, dans un souflle, à l'oreille : Voyons, pourquoi ne voulez-vous pas !.... — Tout ce que vous voudrez, mais pas ça! Entendez-vous, ça. jamais! jamais! Jaimerais mieux mourir.... Vous êtes donc brutal comme les autres hommes, que rien ne satisfait tant qu'on leur refuse quelque chose.... Tout ce que vous voudrez, mais pas ça, mon amour. Elle se livrait, lui permettait les caresses les plus vives et les plus secrètes , ne le repoussant d'un mouvement de brusque vigueur nerveuse que s'il tentait le seul acte défendu Elle éprouvait une sa- vante jouissance personnelle à se faire manger de baisers partout, sans le coup de bâton de l'assouvis- sement final. Elle trouvait ça meilleur, elle s'y entê- tait, pas un homme ne pouvait se flatter de l'avoir eue, depuis le lâche abandon de son mari. Elle était une femme honnête ! — Non, monsieur, pas un ! Ah ! je puis aller la tête haute, moi ! Que de malheu- reuses, dans ma position, se seraient mal conduites ! Elle l'écarta avec douceur et se leva du canapé. Laissez-moi. (Pot-Bouille, p. 274-)

Et, dans l'antichambre, elle ferma les yeux, lors- qu'il la baisa sur la bouche. Lcui's lèvres sucrées fondaient, pareilles à des bonbons. (P. 2^5.) — Ah ! oui, la petite femme bien malheureuse.... Tout ce


que vous voudrez, mais pas ça! Lui, ne l'avait pas, mais un de ses camarades. Et tous ceux, d'ailleurs, que ce grignotage amusait. (P. ^83.)


Si, encore, ellefaisait ça pour de l'argent!

Le mari, blême et se grandissaut sur ses courtes jambes, pour dominer le ridicule, en vint à ce qu'il appelait la mauvaise conduite de cette malheureuse. Deux fois, il lavait soupçonnée.... mais, cette fois poui'tant, il fallait se rendre à l'évidence. — Encore, si elle faisait ça pour de l'argent, je comprendrais. Mais on ne lui en donne pas, j'en suis sûr, je le saurais.... Alors, dites-moi ce qu'elle peut avoir dans la peau?.... Si vous comprenez, monsieur, dites-le- moi, je vous en prie. — C'est bien curieux, bien cu- rieux, répéta Octave.... — Je commence à en avoir assez, dit madame Josserand.... Ce n'est pas drôle pour ma ilUe. tout ce cocuage qui n'en finit plus ! {Pot-Bouille, p. 19O.)


Un Conseiller à la Cour vertueux.... après un dîner de garçon

Duveyrier Inivait du kunnnel à petits coups, sa face raide de magistrat tiraillée par de courts frissons sensuels. — Moi, dit-il, je ne puis admettre le vice.


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— i48 — lime révolte.... N'est-ce pas, pour aimer une femme, il faut l'estimer? Ça me serait impossible d'appro- cher une de ces malheureuses, à moins, bien entendu, qu'elle ne témoignât du repentir, qu'on ne l'eût tirée de sa vie de désordre pour lui refaire une honnêteté. L'amour ne saurait avoir de plus noble mission.... Enfin, une maîtresse honnête, vous m'en- tendez. Alors, je ne dis pas, je suis sans force.... — ISIais j'en ai eu des maîtresses honnêtes! cria Ba- chelard. Elles sont encore plus assommantes que les autres; et salopes, avec ça! Des gaillardes qui, der- rière votre dos, font une noce à vous flanquer des maladies. Par exemple, ma dernière, une petite dame très bien, que j'avais rencontrée à la porte d'une église. Je lui loue, aux Ternes, un commerce démodes, histoire de la poser; pas une cliente, d'ailleurs. Eh bien! monsieur, vous me croirez si

vous voulez, mais elle couchait avec toute la rue

Toutes, l'oncle, toutes, disait Gueulin, elles se sont fichues de vous! — Mon petit, tu peux toutes les prendre. J'ai mieux que ça.... Imaginez-vous quelque chose de bêtement chaste ! Un hasard. Je l'ai eue comme ça. Elle ne s'en doute pas encore, positive- ment.... Enfin, j'ai un coin gentil où je me repose de toutes ces roulures.... FA, si vous saviez, c'est poli, c'est frais, ça vous a une peau de fleur, avec des épaules, des cuisses, pas maigres du tout, monsieur, rondes et fermes comme des pêches! Les taches rouges du conseiller saignaient dans le flot de sang qui gonflait son visage.... — Après tout, mon seul


— i49 — rêve est de la rendre heureuse, cette enfant. Mais voilà, le ventre pousse, je suis un papa pour elle. Parole d'honneur! si je trouve un garçon bien sage, je la lui donne, oh! en mariage, pas autrement,

— Vous ferez deux heureux, murmura Duveyrier avec sensibilité. (Pot-BouilIe, p. 245.)


La Mouquette.... avait fait mouche dès 10 ans

La Mouquette, la fille du père Mouque, dès dix ans avait fait la culbute dans tous les coins des dé- combres, non en galopine effarouchée et encore verte comme Lydie, mais en fdle déjà grasse, bonne pour des garçons barbus. Le père Mouque n avait rien à dire, car elle se montrait respectueuse, jamais elle n'introduisait un galant chez lui. Puis, il était habi- tué à ces accidents-là. Quand il se rendait au Vo- reux, ou qu'il en revenait, chaque fois qu'il sortait de son trou, il ne pouvait risquer un pied, sans le mettre sur un couple, dans l'herbe ; et c'était pis, s'il voulait ramasser du bois pour sa soupe, ou chercher des glaiterons pour son lapin, à l'autre bord du clos : alors, il voyait se lever, un à un, les nez gour- mands de toutes les filles de Mentsou, tandis qu'il devait se méfier de ne pas butter contre les jambes, tendues au ras des sentiers. D'ailleurs, peu à peu, ces rencontres-là n'avaient plus dérangé personne,


— loo

ni lui qui veillait tout simplement à ne pas tomber, ni les filles cjuil laissait achever leur afl'aire. s'éloi- gnant à petits pas discrets, en brave homme paisible devant les choses de la nature. Seulement, de même qu'elles le connaissaient à cette heure, lui, avait également fini par les connaître, ainsi que Ton con- naît les pies polissonnes qui se débauchent dans les poiriers des jardins. Ah ! cette jeunesse, comme elle en prenait, comme elle se bourrait ! Parfois, il ho- chait le menton avec des regrets silencieux, en se détournant des gaillardes bruyantes, soufflant trop haut au fond des ténèbres. Une seule cliose lui cau- sait de riiumeur : deux amoureux avaient pris la mauvaise habitude de s'embrasser contre le mur de sa cliambre. Ce n'était pas que ça rempèchàt de dormir, mais ils poussaient si fort qu'à la longue ils dégradaient le mur. (ihaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami le père Bonnemort ;... autour d'eux, des galants troussaient leurs amoureu- ses, des baisers et des rires chuchotaient, une odeur chaude de filles montait, dans la fraîcheur des herbes écrasées. (Romans célèbres. Germinal, p. loo.)


Nana.... actrice

— Si votre Nana ne chante ni ne joue, vous au- rez un four, voilà tout. — Un four! un four! cria le dii'ccteur, dont la face s'empourprait. Est-ce qu'une


femme a besoin de savoii' jouer et chanter? Ah ! mon petit, tu es trop bète.... Nana a autre chose, par- bleu ! et quelque chose qui remplace tout. Je l'ai flairée, c'est joliment fort chez elle, ou je n'ai plus que le nez d'un imbécile — Tu verras, tu verras, elle n'a qu'à paraître, toute la salle tirera la lan- gue Oui, elle ira loin, ah! sacredié ! oui, elle ira

loin Une peau, oh ! une peau ! {Nana, p. 6.)

Elle était drôle tout de même, cette belle fille. Son rire lui creusait un amour de petit trou dans le men- ton.... Son rire éclairait sa petite bouche rouge, et luisait dans ses grands yeux, d'un bleu très clair. A certains vers un peu vifs, une friandise retroussait son nez, dont les ailes roses battaient, pendant qu'une flamme passait sur ses joues.... Comme la voix lui manquait complètement, alors, sans s'in- quiéter, elle donna un coup de hanche qui dessina lUie rondeur sous la mince tunique, tandis que, la taille pliée, la gorge renversée, elle tendait les bras. Tout de suite, elle s'était tournée, faisant voir sa nuque, où des cheveux roux mettaient comme une toison de bète. (Nana, p. 18-19.)

— Parbleu ! pour sCir, je l'ai vue quelque part.... — Dans un sale endroit. C'est dégoûtant que le pu- blic accueille comme ça la première salope venue. Il n'y aura bientôt plus d'honnêtes femmes au théâ- ti'e.... (Nana, p. 20.)

Dès le second acte, tout lui fut permis.... elle n'a-


vait qu'à se tourner et à rire, pour enlever les bra- vos. Quand elle donnait son fameux coup de hanche, rorehestre s'allumait, une chaleur montait, de gale- rie en galerie, jusqu'au cintre ; aussi fat-ce un triom- phe, lorsqu'elle mena le bastringue. Elle était là chez elle, le poing à la taille, asseyant Vénus dans le ruisseau, au bord du trottoir. {Nana. p. a5.)


La Nymphomanie

Berthe, elle non plus, n'était guère catholique, malgré ses grands airs de demoiselle élevée en ville. Oui, elle avait beau porter des jupes à volants, des corsages de velours, et se grossir le derrière avec des serviettes, le par-dessous n'en était pas meilleur, au contraire, car elle en savait long, et en apprenait davantage en s'éduquant à la pension de Gloyes, qu'en restant chez soi à garder des vaches. Pas de danger que celle-là se laissât de sitôt coller un en- fant : elle aimait mieux se détruire toute seule la santé! — Comment ça? demanda Françoise qui ne comprenait point. Il eut un geste, elle devint sé- rieuse, et dit sans gêne : C'est donc ça qu'elle vous lâche toujours des saletés et qu'elle se pousse sur vous!

— Puis, tu sais, N'en-a-pas. — Hein? — Berthe, pardi! N'en-a-pas, c'est le petit nom que les garçons lui donnent, à cause qu'il ne lui en a pas poussé. —


— i53 —

De quoi? — Des cheveux partout.... Elle a ça, comme une gamiae, aussi lisse que la main ! — Al- lons donc, menteur! — Quand je te dis ! — Tu l'as vue, toi? — Non, pas moi, d'autres. — Qui, d'au- tres? — Ah! des garçons qui l'ont juré à des gar- çons que je connais. — Et où l'ont-ils vue? Com- ment? — Dame! comme on voit quand on a le nez sur la chose, ou quand on la moucharde, par une fente. Est-ce que je sais.... S'ils n'ont pas couché avec, il y a des moments et des endroits où l'on se trousse, pas vrai ? — Bien sûr que s'ils sont allés la guetter ! — Enfin, n'importe ! parait que c'est d'un bête, que c'est d'un laid, tout nu ! Comme qui dirait le plus vilain de ces vilains petits moigncEîux sans plumes, qui ouvrent le bec dans les nids, oh! mais vilain, vilain, à en dégobiller dessus ! Françoise, du coup, fut secouée d'un nouvel accès de gaieté, telle- ment l'idée de ce moigneau sans plumes lui parais- sait farce. {La Terre, p. i3i.)

— Peut-être bien que N'en-a-pas se faisait cha- touiller à distance avec une paille, et puis, le maître d'école pouvait enfourner, ce n'était pas pour lui que cuirait la galette. — Est-il sale! répéta Palmyre, qui ne savait pas rire et qui étouffait. — Avec ça que vous êtes arrivée à là-e de trente-deux ans sans avoir vu la feuille à l'envers ! — Moi, jamais ! — Comment! pas un garçon ne vous l'a pris. Vous n'avez pas d'amoureux? — Non, non. {La Terre, p. i36.)


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Et, d'ailleurs, à ce qu'on raconte, celle-là se tue le tempérament avec ses mauvaises habitudes. {La Terre, p. 345.)

— Dis donc, est-ce qu'il lui en est venu? — Ah! je n'y ai pas mis le nez.... possible que ça lui ait poussé au printemps. — Ce n'est pas moi qui l'ar- roserai, conclut Victor avec une moue répugnée. Autant se payer une grenouille.... et puis, ce n'est guère sain.... ça doit s'enrhumer, cet endroit-là, sans perruque. {La Terre, p. 346.)


Pédérastie et....

La Levaque poussa la porte en coup de vent, hors d'elle, criant dès le seuil à la Mahcude : Alors, c'est toi qui as dit que je forçais mon logeur à me donner vingt sous, quand il couchait avec moi! L'autre haussa les épaules. — ïu m'embêtes, je n'ai rien dit.... D'abord, qui t'a dit ça? — On m'a dit que tu l'as dit, tu nas pas besoin de savoir.... Même que tu as dit que tu nous entendais bien faire nos saletés derrière ta cloison, et que la crasse s'amas- sait chez nous, parce que j'étais toujours sur le dos.... Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein !

.... Justement, Levaque arrivait à son tour, en amenant de force Bouteloup. — Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donné vingt sous à ma femme pour coucher avec. Le logeur, cachant sa douceur


ellarée dans sa grande barbe, protestait, bégayait. — Oh ! ça, non, jamais rien, jamais ! Du coup, Le- vaque devint menaçant, le poing sous le nez de Malien.... ïu sais, ça ne me va pas.... Mais nom de

Dieu! s'écria Malien qui a dit que ma femme

l'avait dit? — Qui la dit?.... C'est la Pierronne qui l'a dit. La Maheude éclata d'un rire aigu; et, reve- nant vers la Levaque : — xA.li! c'est la Pierronne.... Eh bien ! je puis te dire ce qu'elle m'a dit, à moi. Oui ! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes, l'un dessous et l'autre dessus!.... — Elle a dit ça, elle a dit ça, hurla Malien. C'est bon, j'y vais, moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la gueule.

.... Dansaert, trouvant la Pierronne seule, était resté chez elle à boire un verre de genièvre devant le bon feu. — Chut ! taisez-vous, faut les voir ! mur- mura Levaque, avec un rire de paillardise.... Va-t'en, toi, petite garce! Lydie recula de quelques pas, pen- dant qu'il mettait un œil à la fente du volet. Il étoulfa de petits cris, son échine se renflait dans un frémis- sement. A son tour, la Levaque regarda, mais elle dit, comme prise de colicjues, que ça la dégoûtait. Maheu, qui l'avait poussée, voulant voir aussi, dé- clara qu'on en avait pour son argent. Et ils recom- mencèrent, à la fde, chacun un coup d'œil, ainsi qu'à la comédie.... Qu'elle se fît bourrer jusqu'à la gorge, les jupes en l'air, c'était drôle. Mais, nom de Dieu ! est-ce que ce n'était pas cochon de se payer ça devant un si grand feu, et de se donner des forces


•■'.ia^jiif.


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avec des biscuits, lorsque les camarades n'avaient ni une lichette de pain ni une escarbille de houille.

— Vlà papa, cria Lydie en se sauTant. — Tout de suite, Maheu l'interpella. — Dis donc, on m'a dit que j'avais vendu Catherine et que nous étions tous pourris à la maison.... Et, chez toi, qu'est-ce qu'il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en train de lui user la peau? — Étourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tête au point d'entre-bâillerla porte pour se rendre compte. On l'aperçut toute rouge, le corsage ouvert, la jupe remontée, accrochée à la ceinture ; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait éperdûment.... Toi, qui dis toujours des autres qu'elles sont sales, cria la Le vaque à la Pierronne, ce n'est pas étonnant que tu sois propre, si tu te fais récurer par les chefs. — Ah! ça lui va de parler! reprenait Levaque. En voilà une salope qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l'un dessus et l'autre des- sous!.... Oui, oui, on me dit que tu l'as dit.

.... La Brûlé, arrivant du lavoir, dit de Pierron, son gendre : Ce cochon-là me déslionore ! » {Romans célèbres, Germinal, p. 349-)


La Poésie des.... champs

Il faisait très chaud, une chaleur humide et vi- vante, accentuée par la forte odeur de la litière.


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Une des deux vaches, qui s'était mise debout, fîen- tait, et l'on entendit le bruit doux et rythmique des bouses étalées... (La Terre, p. 71.)

Qu'est-ce que je vais donc en faire, de son enfant? dit Lise. — Dame ! faut bien qu'il sorte, murmura Françoise. {La Terre, p. 83.)

La Grande, brusquement, furibonde, ramassa des cailloux, les lança en l'air pour crever le ciel, qu'on ne distinguait pas. Et elle gueulait : Sacré cochon, là-haut! tu ne peux donc pas nous foutre la paix? {La Terre, p. 112.)

La semaine dernière, n'est-ce pas? dit la Frimât, vous avez fait cadeau à l'une et à l'autre de foulards, qu'on leur a vus dimanche à la messe.... C'est trop sale, ils affirment que vous couchez avec les deux (sœurs)! {La L'erré, p. 124.)


La Promiscuité dans ia passion

Cette nuit, lorsque Adèle est rentrée, j'ai entendu un pas d'homme avec le sien. Alors j'ai voulu sa- voir, j'ai regardé dans l'escalier. Le particulier était déjà au deuxième étage, mais j'ai bien reconnu la redingote de M. Lantier.... C'était Adèle, vous en- tendez. Virginie a maintenant un monsieur chez lequel elle va deux fois par semaine. Seulement, ce n'est guère propre tout de même, car elles n'ont


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qu'une chambre et une alcôve, et je ne sais trop où Virginie a pu coucher. (Assoinmoi?', p. 27.)


Un Pucel... enlevé

Un couple descendait de Mentsou. La fille, une pucelle, bien sûr, se débattait, résistait avec des supplications basses, chuchotées; tandis que le gar- çon, muet, la poussait quand même vers les té- nèbres d'un coin de hangar, demeuré debout, sous lequel d'anciens cordages moisis s'entassaient. C'é- tait Catherine et le grand Chaval.... Il les suivait des yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualité qui changeait le cours de ses réflexions. Pourquoi serait-il intervenu? Lorsque les filles disent non, c'est cju'elles aiment à être bourrées d'abord.

.... Elle n'eut pas le temps de se fâcher : déjà, il la tenait à la taille, il l'étourdissait d'une caresse de mots continue. Etait-elle bête d'avoir peur? est-ce qu'il voulait du mal à un petit mignon comme elle, aussi douce que la cire, si tendre qu'il l'aurait man- gée ? Et il lui souillait derrière l'oreille, dans le cou, il lui faisait passer un frisson sur toute la peau du corps. Elle, étoufl'ée, ne trouvait rien à répondre. C'était vrai qu'il semblait l'aimer

— Oh ! non, oh ! non, murmura-t-clle, je t'en prie, laisse-moi ! La peur du mâle l'aflblait, cette


— 1^9 — peur qui raidit les muscles dans un instinct de dé- fense, même lorsque les filles veulent bien, et qu'elles sentent l'approche conquérante de l'homme. Sa virginité, qui n'avait rien à apprendre pourtant, s'épouvantait, comme à la menace d'un coup, d'une blessure dont elle redoutait la douleur encore in- connue.

— \on, non, je ne veux pas ! Je te dis que je suis

trop jeune Vrai, plus tard, quand je serai faite

au moins.

Il grogna sourdement : Bête ! rien à craindre alors.... Qu'est-ce que ça te fiche?

Mais il ne parla pas davantage. Il l'avait empoi- gnée solidement, il la jetait sous le hangar. Et elle tomba à la renverse sur les vieux cordages, elle cessa de se défendre, subissant le mi\le avant 1 âge; avec cette soumission héréditaire qui, dès l'enfance, cidbutait en plein vent les filles de sa race. Les bé- gaiements efl^rayés s'éteignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme. (Romans célèbres, Genninal. p. loa.)


La Religion du paysan d'après Zola

On ne sait (pielle avanie faire à Dieu dans ma per- sonne, dit le curé, c'est un nouveau soufflet chaque fois que je viens à Rognes. Vous allez vivre sans prêtre, comme des bêtes.... — Craindre un Dieu de châtiment et de colère.... c'était bien sûr du temps


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perdu, valait mieux garder son respect pour les gen- darmes du gouvernement, qui étaient les plus forts. L'abbé Godard les vit goguenards : Je sais bien que vos vaches ont plus de religion que vous. Adieu! et trempez-le dans le marc, pour le baptiser, votre enfant de sauvages ! — Faut courir après le curé, dit Lise. Un y a que les chiens qu'on ne baptise pas....

]\jme Charles sortit six boîtes de bonbons pour l'acouchée. — Ça vient de la confiserie de maman? demanda Élodie. — Non, ma mignonne, répondit la grand'mère, une seconde embarrassée, ta mère n'a pas cette spécialité. {La Terre, p. 272.)

— Nom de Dieu de nom de Dieu! jura entre ses dents Buteau. Sacré cochon de bon Dieu. {La Terre, p. 186.)

Buteau, exaspéré que Jean demandât Françoise en mariage, gueula, en menaçant du poing sa femme et sa belle-sœur. — Nom de Dieu de vaches! Oui, toutes les deux, des vaches, des salopes! Voulez- vous savoir? Je couche avec les deux et si c'est pour ça qu'elles se foutent de moi! Avec les deux, je vous dis, les putains! M'""^ Charles, couvrant de son corps Élodie, et la poussant vers le potager, cria très fort : — Viens voir les salades, viens voir les choux.... Oh ! les beaux choux! {La Terre, p. 278.)

Toute l'œuvre de Zola devrait se passer au pota- ger, que de salades, de choux, il faudrait admirer et


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que de pois il faudrait ramer. . . . pour échapper à ses

gaillardises!

C'est moi, àcette heure, qui vas vous faire marcher toutes les deux, garces que vous êtes!.... Et toi, bougre, avise-toi de venir encore m'enimerder dans mon ménage.... D'abord, tu vas foutre le camp tout (k» suite. — Lire la lutte homérique aux fléaux, de Buteau et de Jean, pour une nouvelle Hélène de.... village. {La Terre, p. 280.)


Une Restitution.... peu ordinaire

Buteau s'était satisfait t{uand même, au petit bon- heur, n'importe où.... Françoise, triomphante, avait pris une poignée d'herbes, et elle s'en essuyait la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se fût contentée elle-même, un peu, à cette obstination de refus. D'un geste de bravade, elle jeta la poignée d'herbe aux pieds de sa sœur. — Tiens! c'est à toi. Ce n'est pas ta faute si je te le rends. — Bougres de saligauds, tous les deux ! Vou- lez-vous bien la laisser tranquille En v'ià assez,

hein? {La Terre, p. 3io.)


Une Scène d'amour

Elles étaient pressées (les repasseuses), eh bien !


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quoi? ce n'était pas sa faute. Il ne faisait rien de mal. Il ne touchait pas, il regardait seulement. Est- ce qu'il n'était pas permis de regarder les belles choses que le bon Dieu a faites? Elle avait tout de même de sacrés ailerons, cette dessalée de Clémence ! Elle pouvait se montrer pour deux sous et laisser tâter, personne ne regretterait son argent. L'ou- vrière, cependant, ne se défendait plus, riait de ces compliments tout crus d'homme en ribote. Et elle en venait à plaisanter avec lui. Il la blaguait sur les chemises d'homme. Alors, elle était toujours dans les chemises d'homme. Mais oui? elle vivait là dedans. Ah! Dieu de Dieu! elle les connaissait joliment, elle savait comment c'était fait. Il lui en en avait passé par les mains, et des centaines et des centaines ! Tous les blonds et tous les bruns du quartier portaient de son ouvrage sur le corps.... Et Gléuience. appuyée fortement sur l'établi, les poi- gnets retournés, les coudes en l'air et écartés, pliait le cou dans un elTort ; et toute sa chair nue avait un gonflement, ses épaules remontaient avec le jeu lent des muscles mettant des battements sous la peau fine, la goi'ge s'enflait moite de sueur, dans l'ombre rose de la chemise béante. Alors il envoya les mains, il voulut toucher. — Madame ! madame ! cria Clé- mence, faites-le tenir tranquille à la fin !.... Je m'en vais, si ça continue. Je ne veux pas être insultée.... — Décidément, Coupeau, tun'espas raisonnable, dit Gervaise d'un air d'ennui, comme si elle avait grondé un enfant s'entctant à manger des confitures sans


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pain. Tu vas venir te coucher. — Ah bien, vous êtes

encore joliment toc On ne peut plus rigoler alors?

Les femmes, ça me connaît, je ne leur ai jamais rien cassé. On pince une dame, n'est-ce pas? mais on ne va pas plus loin ; on honore simplement le sexe.... Et puis, quand on étale sa marchandise, c'est pour qu'on fasse son choix, pas vrai? Pourquoi la grande blonde montre-t-elle tout ce qu'elle a?.... Tu sais. ma biche, tu as tort de faire ta poire.... (Assommoir, p. 185-187.)


Ce que Zola pense des prêtres

Certes, il naimait pas les corbeaux, ça lui crevait le cœur de porter ses six francs à ces galfatres-là. qui n'en avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais. Mais un mariage sans messe, on avait beau dire, ce n'était pas un mariage. Il alla lui-même à l'église pour marchander ; et, pendant une heure, il s'attrapa avec un vieux petit prêtre, en soutane sale, voleur comme une fruitière. Il avait envie de lui ficher des calottes. Puis par blague, il lui demanda s"il ne trouverait pas, dans sa boutique, une messe d'occasion, point trop détériorée, et dont un couple bon enfant ferait encore son beurre. Le vieux petit prêtre, tout en grognant que Dieu n'aurait aucun plai- sir à bénir son union, finit par lui laisser sa messe à cinq francs. C'était toujours vingt sous d'économie. Il lui restait vingt sous. (Assommofr, p. 79-80.)


— i64 — — Un prêtre (pour la messe de mariage) vint à grandes enjambées, l'air maussade, la face pâle de faim, précédé par un clerc en surplis sale qui trotti- nait. 11 dépêcha sa messe, mangeant les phrases latines, se tournant, se baissant, élargissant les bras, en hâte, avec des regards obliques sur les mariés et sur les témoins.... Et, au fond de la chapelle perdue, dans la poussière d'un coup de balai donné par le bedeau, le prêtre à l'air maussade promenait vive- nient ses mains sèches sur les têtes inclinées de Gervaise et de Coupeau, et semblait les unir au milieu d'un déménagement, pendant une absence du bon Dieu, entre deux messes sérieuses. Quand la noce se retrouva en plein soleil, sous le porche, elle resta là, ahurie, essoufflée d'avoir été menée au ga- lop. — Voilà, dit Coupeau, avec un rire gêné. Il se dandinait, il ne trouvait rien là de rigolo. Pourtant il ajouta : Ah bien! ça ne traîne pas. Ils vous en- voient ça en quatre mouvements.... C'est connue chez les dentistes ; on n'a pas le temps de crier ouf! ils marient sans douleur. — Oui, oui, de la belle ou- vragre, murmura Lorilleux en ricanant. Ca se bâcle eu cinq minutes et ça tient bon toute la vie — Ah! ce pauvre Cadet-Cassis, va! {Assoininoi/\ p. 81-82.)

L'obscénité dans le crime

emasculation of a corpse in Germinal

La bande venait d'apercevoir Maigrat (l'épicier), sur la toiture du hangar.... Et brusquement ses deux mains lâchèrent à la fois, il roula comme une boule, sursauta à la crouttière, tomba en travers du mur mitoyen, si malheureusement, qu'il rebondit du côté de la route, où il s'ouvrit le crâne, à l'angle d'une borne. La cervelle avait jailli. Il était mort. Sa femme en haut, pâle et brouillée derrière les vitres, regardait toujours. D'abord, ce fut une stupeur.... Tout de suite les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se précipitaient, prises de l'ivresse du sang.

— Il y a donc un lion Dieu ! Ah ! cochon, c'est fini ! Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec des rires, traitant de sale gueule sa tète fracassée, hurlant à la face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.

— Je te devais soixante francs, te voilà payé, voleur ! dit la Maheude, enragée parmi les autres. ïu ne me refuseras plus crédit.... Attends! attends! Il faut que je t'engraisse encore. De ses dix doigts elle grattait la terre, elle en prit deux poignées, dont elle lui emplit la bouche, violemment. — Tiens ! mange donc! Tiens! mange, mange, toi qui nous mangeais! Les injures redoublaient, pendant que le mort, étendu sur le sol, regardait immobile, de ses grands yeux fixes, le ciel immense d'où tombait la nuit. Cette terre, tassée dans sa bouche, c'était le pain qu'il avait refusé. Et il ne mangerait plus que de ce pain-là maintenant. Ça ne lui avait pas porté bonheur dafl'amer le pauvre monde. Mais les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances.


Elles tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes cherchaient un outrage, une sauvagerie qui les soulageât. On entendit la voix aigre de la Brûlé. — Faut le couper comme un matou ! — Oui, oui! au chat! au chat! Il en a trop fait, le salaud ! Déjà la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la Levaque soulevait les jambes. Et la Brûlé, de ses mains de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant, dans un efl'ort qui tendait sa maigre échine et faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle dut s'y reprendre, elle finit par emporter le land^eau, un paquet de chair velue et sanglante qu'elle agita avec un rire de triomphe.

— Je l'ai ! je l'ai ! Des voix aiguës saluèrent d'imprécations l'abominable trophée.

— Ah! bougre, tu n'empliras plus nos filles! — Oui ! c'est fini de te payer sur la bête, nous n'y pas- serons plus toutes, à tendre le derrière pour avoir un pain. — Tiens ! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte ? Moi, je veux bien, si tu peux encore ! Cette plaisanterie les secoua d'une gaieté terrible. Elles se montraient le lambeau sanglant, comme une béte mauvaise, dont chacune avait eu à soufl'rir, et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles voyaient là, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles avançaient leurs mâchoires, en répétant dans un furieux éclat de mépris : Il ne peut plus ! Il ne peut plus ! Ce n'est plus un homme qu'on va foutre dans la terre.... Va donc pourrir, bon à rien! La Brûlé alors planta tout le paquet au bout de son bâton ; et, le portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur la route, suivie de la débandade liurlante des femmes. Des gouttes de sang pleuraient, cette chair lamentable pendait, comme un déchet de viande à l'étal d'un boucher!.... Et peut-être M'"« Maigrat, battue, trahie à chaque heure, riait-elle quand la bande des femmes galopa, avec la bête mauvaise, la bête écrasée, au bout du bâton.

Cette mutilation affreuse s'était accomplie dans une horreur glacée. — Quont-elles donc au bout de ce bâton ? demanda Cécile qui s'était enhardie jusqu'à regarder. Lucie et Jeanne déclarèrent que ce devait être une peau de lapin. — Non, non, murmura M'"^^ Hennebeau, ils auront pillé la charcuterie, on dirait un débris de porc. A ce moment, elle tressaillit et elle se tut, M"^« régoire lui avait donné un coup de genou. Toutes les deux restèrent béantes. Ces demoiselles, très pâles, ne questionnaient plus, suivaient de leurs grands yeux cette vision rouge, du fond des ténèbres. (Romans célèbres, Germinal, p. 319.)

Rest of the text

Le Paysan en rut

Buteau sautait sur elle dans tous les coins de la maison, certain que s'il l'avait une fois, elle sei'ait


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ensuite à lui tant qu'il voudrait. Il était assez bon coq pour deux poules.... Et, de là, dans Tétable, dans la cuisine, partout, des quils étaient seuls une minute, l'attaque et la défense brusques. Buteau se ruant, Françoise cognant. Et toujours la même scène courte et exaspérée ; lui, envoyant la main sous la jupe, l'empoignant là, à nu, en un paquet de peau et de crinière, ainsi qu'une bête qu'on veut monter; elle, les dents serrées, les yeux noirs, le forçant à lâcher prise, d'un grantl coup de poing entre les jambes, en plein. Et pas un mot, rien que leur haleine brûlante, un souffle étouflé. le bruit amorti de la lutte : il retenait un cri de douleur, elle rabattait sa robe, s'en allait en boitant, le bas- ventre tiré et meurtri, avec la sensation de garder à cette place les cinq doigts qui la trouaient. (La Terre, p. 299.)

Furieuse, enragée des coups dont l'assommait Bu- teau. Lise dit à sa somu* : Salope, couche avec, à la lin ! Jen ai assez, je lile, moi ! si tu t'obstines, pour me faire battre ! Aussi vrai que Dieu m'entend, j'aime mieux ça! Il nous iichera la paix, peut-être! Voyons, pourquoi ne veux-tu pas? Révoltée, étran- glée, Françoise ne trouva que ce cri de colère : Tu es plus dégoûtante que lui ! (La Terre, p. 3o2.)

Sacrée cateau, faut cette fois que j'y passe à mon tour. Quand le tonnerre de Dieu y serait, je vas y passer après l'autre ! Alors une lutte furieuse s'engagea. Le père Fouan distinguait mal. dans la


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Françoise n'avait point bougé, dans la torpeur qui l'engourdissait, ses yeux vagues, toujours en lair, ses jambes restées nues. Il n'y avait pas à nier, elle ne l'essaya pas. — Ah ! garce ! Ah ! sa- lope ! C'est avec ce gueux que tu couches (disait Buteau), et tu me flanques des coups de pied dans le ventre, à moi ! Nom de Dieu ! nous allons bien voir. Il la tenait déjà, elle lut clairement sur sa face congestionnée qu'il voulait profiter de l'occasion. Pourquoi pas lui maintenant, puisque l'autre venait d'y passer? Dès qu'elle sentit de nouveau la brû- lure de ses mains, elle fut reprise de sa révolte pre- mière. — Yeux-tu me laisser, cochon ! Je te mords ! Une seconde fois, il dut y renoncer, enragé de ce plaisir qu'on avait pris sans lui. — Ah! je m'en doutais que vous fricassiez ensend^le ! j'aurais dû le foutre dehors depuis longtemps. — Nom de Dieu de catcau ! qui te fais tanner le cuir par ce vilain bou- gre ! Et le flot d'ordures continua, il lâcha tous les mois abominables, parla de l'acte avec une crudité, qui la remettait nue, honteusement. Elle, enragée

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aussi, raidie et pâle, affectait un grand calme, ré- pondait à chaque saleté, d'une voix brève : Qu'est- ce que ça te iiclie ? Si ça me plaît. Est-ce que je ne suis pas libre? — Eh bien ! je vas te flanquer à la porte, moi! Oui, tout à l'heure, en rentrant.... Je vas dire la chose à Lise, comment je t'ai trouvée, ta chemise sur la tète ; et tu iras te faire tamponner ailleurs, puisque ça t'amuse. — Dis-le à Lise, je m'en irai si je veux. — Si tu veux, ah! c'est ce que nous allons voir! à coups de pied au cul ! {La Terre, p. 243.)

Françoise etButeau. — Est-ce qu'il était à elle, cet homme ? Est-ce qu'elle voulait les restes dune autre ? Va donc avec ma sœur, cochon ! Crève-la, si ça l'amuse ! fais-lui un enfant tous les soirs ! Buteau, sous les coups, commençait à se fâcher, grondait, croyait qu'elle avait seulement peur des suites. — Foutue bète ! Quand je te jure que je m'ôterai, que je ne t'en ferai pas d'enfant ! D'un coup de pied, elle l'atteignit au bas-ventre, et il dut la lâcher; il la poussa si brutalement, quelle étoufla un cri de dou- leur.,.. Alors, Buteau tomba sur sa femme qui ve- nait d'arriver. — Qu'est-ce qu'elle foutait encore là, étendue comme une truie, à chauffer son ventre au soleil? Ah! quelque chose de propre, une fameuse courge à faire mûrir ! Elle s'égaya de ce mot, ayant gardé sa gaieté de grosse commère : c'était peut-être bien vrai que ça le mûrissait, que ça le poussait, le petiot; et, sous le ciel de flamme, elle arrondissait


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ce ventre énorme, qui semblait la bosse d'un germe, soulevée de la terre féconde. {La Terre, p. 239.)

Françoise sentait que Buteau voulait d'elle, de- puis qu'il l'avait vue pousser et qu'elle était une vraie femme. Cette idée la bouleversait : oserait-il, le cochon, que toutes les nuits elle entendait s'en donner avec sa sœur? Jamais ce rut hennissant de cheval ne l'avait irritée à ce point. Oserait-il? et elle l'attendait, le désirant sans le savoir, décidée, s'il la touchait, à l'étrangler. Brusquement, comme elle serrait les yeux, Buteau l'empoigna. — Co- chon ! cochon ! bégaya-t-elle en le repoussant. — Bête ! laisse-toi faire ! Je te dis qu'ils dorment, per- sonne ne regarde. — Bète ! goùtes-y donc. Lise n'en saura rien.... Mais elle ne céda pas, tapant des deux poings, ruant de ses deux jambes nues, qu'il avait découvertes jusqu'aux hanches. {La Terre, p. sSq.)


Réflexions d'une lesbienne

Ensuite, elle (Nana) s'était fâchée en apprenant la maladie de Satin, disparue depuis quinze jours, et en train de crever à Lariboisière, tellement madame Robert l'avait mise dans un fichu état. Comme elle faisait atteler pour voir encore une fois cette petite ordure, Zoé venait tranquillement de lui donner ses huit jours.... {Nana, p. 5oo.)

.... Je suis bienmalheureuse.... Oh! je comprends.


va! ils vont encore dire que je suis une coquine

C'est ça, tapez sur Xana, tapez sur la bête! Oh! j'ai bon dos, je les entends comme si j'y étais : cette sale fille qui couche avec tout le monde, qui nettoie les uns, qui fait crever les autres, qui cause de la peine à un tas de personnes.... Eh bien! non, ils diront ce qu'ils voudront, ce n'est pas ma faute ! Est-ce que je suis méchante, moi?.... Ce sont eux, oui, ce sont eux! Jamais je n'ai voulu leur être désagréable. Et ils étaient pendus après mes jupes, et aujourd'hui, les voilà, qui claquent, qui mendient, qui posent tous pour le désespoir.... N'étaient-ils pas toujours une douzaine à se battre pour inventer la plus grosse saleté? Ils me dégoûtaient, moi!.... Ah! je leur en ai évité des ordures et des crimes! Ils auraient volé, assassiné, tué père et mère.... Aujourd'hui, tu vois

ma récompense C'est comme Daguenet que j'ai

marié, celui-là, un me\irt-de-faim dont jai fait la po- sition, après l'avoir gardé gratis, pendant des se- maines. Hier, je le rencontre, il tourne la tète. Eh ! va donc, cochon! je suis moins sale que toi! — Nom de Dieu! ce n'est pas juste ! La société est mal faite. On tombe sur les femmes, quand ce sont les hommes

qui exigent des choses Tiens! je puis te dire ça.

maintenant : lors([ue j'allais avec eux, n'est-ce pas? eh bien ! ça ne me faisait pas plaisir, mais pas plai- sir du tout. Ça m'embêtait, parole d'honneur!.... Et zut! après tout, s'ils y ont laissé leur monnaie et leur peau. C'est leur faute ! Moi, je n'y suis pour rien. {Nana, p. 5o3.)


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Muffat, un petit mufe qui ne comprend pas les femmes

Un matin qu'il vit sortir Foucarmont de chez"elle, à une heure singulière, il lui fît une scène. Du coup, elle se fâcha, fatiguée de sa jalousie.... Mais, à la fin, il l'assommait avec son entêtement à ne pas com- prendre les femmes; et elle fut brutale. — Eh bien ! oui, j'ai couché avec Foucarmont. Après ? Hein ! ça te défrise, mon petit mufe! C'était la première fois qu'elle lui jetait mon petit mufe à la figure.... En voilà assez, hein? Si ça ne te convient pas, tu vas me faire le plaisir de sortir.... Mets bien dans ta ca- boche que j'entends être libre. Quand un homme me plaît, je couche avec. . . . Parfaitement, c'est conmie ça.... Et il faut te décider tout de suite; oui ou non, tu peux sortir. {Naiia, p. 47^)

— Hein? tu n'as pas la monnaie — Alors, mon pe- tit mufe, retourne d'où tu viens, et plus vite que ça! En voilà un chameau, il voulait ni'embrasser en- core! ! Plus d'argent, plus rien, tu entends ! (P. ^'jo.)

Alors, continuellement, les scènes recommencè- rent pour l'argent. Elle en exigeait avec brutalité, c'étaient des engueulades au sujet de sommes misé- rables; une avidité odieuse de chaque minute, une cruauté à lui répéter qu'elle couchait avec lui pour son argent, pas pour autre chose, et que cane l'amu-

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sait pas, et qu'elle en aimait un autre, et qu'elle était bien malheureuse d'avoir besoin d'un idiot de son espèce!.... L'impératrice avait dit : Il est trop dé- goûtant. Ça c'était bien vrai. (P. 4"7-)

Tous les jours, elle Taisait son tour du lac, ébau- chant là des connaissances, qui se dénouaientailleurs. C'était la grande retape, le persil au clair soleil, le raccrochage des catins illustres, étalées dans le sou- rire de tolérance et dans le luxe éclatant de Paiùs. (F, 478.)

Un jour de règlement, comme elle l'accusait de la voler, Charles (son cocher) s'emporta et l'appela salope, crûment; bien sûr, ses chevaux valaient mieux qu'elle, ils ne couchaient pas avec tout le monde (P. 479-)


Le Paiement d'une commission matrimoniale

Qui est-ce? dit Nana, qui se levait maintenant. Daguenet, forçant l'entrée, s'annonça lui-même. Du coup, elle s'accouda sur l'oreiller, et, renvoyant la femme de chambre : — Comment, c'est toi! le jour qu'on te marie? Qu'y a-t-il donc?.... Lui, avançait, cravaté et ganté de blanc. Et il répétait : Eh bien! oui, c'est moi.... Tu ne te souviens pas? — Non, elle ne se souvenait de rien. Il dut s'oilrir carrément de son air de blague. — Voyous, ton courtage.... Je


t'apporte Tétrcnne de mon innocence. Alors, comme il était au bord du lit, elle lempoigna de ses bras nus, secouée d'un beau rire, et pleurant presque, tant elle trouvait ça gentil de sa part : — Ah ! ce Mimi, est-il drôle ! Il y a pensé pourtant ! Et moi qui ne savais plus ! Alors, tu tes échappé, tu sors de Téglise. C'est vrai, tu as une odeur d'encens.... Mais baise-moi donc! oh! plus fort que ça, mou Mimi! Va, c'est peut-être la dernière fois. {JVana, p. !\oi.)


Un Amant trompé par un autre

Le comte, ayant aperçu Nana renversée, aux bras de Georges, assis, les mains sur les genoux, regar- dait par tem-e, dans Ihébétementde ce qu'il venait de voir.... Cette douleur muette toucha la jeune femme. Elle essayait de le consoler. — Eh bien! oui, j'ai eu

tort.... C'est très mal, ce que j'ai fait Tu vois, je

regrette ma faute. J'en ai beaucoup de chagrin, puis- que ça te contrarie.... Allons, sois gentil de ton côté, pardonne-moi. Elle sétait accroupie à ses pieds, cherchant son regard d'un air de tendresse soumise, pour savoir s'il lui en voulait beaucoup; })uis, comme il se remettait, en soupirant longuement, elle se fit plus câline, elle donna une dernière raison, avec une bonté grave : Vois-tu, chéri, il faut comprendre.... 3e ne puis i^efiiser ça à mes amis pauvres. (P. 454-)

Une femme complaisante par charité! Une Nana offrant ses faveurs par amour des pauvres !


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Un Monsieur Alphonse.... scatologique

Un soir, Nana, en rentrant vers onze heures, trouva la porte fermée au verrou. Elle tapa une première fois, pas de réponse; une seconde fois, toujours pas de réponse. Cependant, elle voyait de la lumière sous la porte, et Fontan, à l'intérieur, ne se g-ènait pas pour marcher. Elle tapa encore sans se lasser, appelant, se fâchant. Enfin, la voix de Fontan s'éleva, lente et grasse, et ne lâcha qu'un mot : — Merde! Elle tapa des deux poings. — Merde ! Elle tapa plus fort, à fendre le bois. — Merde !

Et, pendant un quart d'heure, la même ordure la souffleta, répondit comme un écho goguenard à cha- cun des coups dont elle ébranlait la porte. Puis, voyant qu'elle ne se lassait pas, il ouvrit brusquement, il se campa sur le seuil, les bras croisés, et dit de la même voix froidement brutale : Nom de Dieu! avez-vous fini? Qu'est-ce que vous voulez? Hein? allez-vous nous laisser dormir? Vous voyez bien que j'ai du monde. Il n'était pas seul, en elTet. Nana aperçut la petite femme des Boufîes, déjà en chemise, avec ses cheveux filasse ébourilfés et ses yeux en trous de vrille, qui rigolait au milieu de ces meubles qu'elle avait payés. Mais Fontan faisaitunpas sur le carré, l'air terrible, ouvrant ses gros doigts comme des pinces. — File, ou je t'étrangle ! Nanaeut peur et se sauva. {Nana, p. 3o2.)


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Une Femme.... chic

Nana devint une fennne ehic. rentière de la bêtise etdelordure des inàlcs, marquise des hauts trottoirs. Ce fut un lançage l)rusque et définitif, une montée dans la célébrité de la galanterie, dans le plein jour des folies de l'argent et des audaces gâcheuses de la beauté. Elle régna tout de suite parmi les plus chères. Ses photographies s'étalaient aux vitrines, on la citait dans les journaux. Quand elle passait en voiture sur les boulevards, la foule se retournait et la nonnnait, avec l'éniotioii dun peuple saluant sa souveraine ; tandis que. familière, allongée dans ses toilettes flottantes, elle souriait d'un air gai, sous la pluie de petites frisures blondes, que noyaient le bleu cerné de ses yeux et le rouge peint de ses lèvres.... Elle donnait le ton, de grandes dames l'imitaient. {Nana, p. 340.)


L'Immoralité jugée et condamnée par Nana

\ana causa avec les quatre honnnes, en maîtresse de maison j>leine de charme. Elle avait lu dans la journée un roman qui faisait grand bruit, l'histoire dune fille ; et elle se révoltait, elle disait que tout cela était faux, témoignant d'ailleurs une répugnance indignée contre cette littérature immonde, dont la


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prétention était de rendre la nature ; comme si l'on pouvait tout montrer! comme si un roman ne devait pas être écrit pour passer une heure agréable! En matière de livres et de drames, Nana avait des opi- nions très arrêtées : elle voulait des œuvres tendres et nobles, des choses pour la faire rêver et lui gran- dir l'àme.... Puis, elle s'emporta contre les républi- cains. Que voulaient-ils donc, ces sales gens qui ne se lavaient jamais? Est-ce qu'on n'était pas heureux, est-ce que l'empereur n'avait pas tout fait pour le peuple? Une jolie ordure, le peuple ! Elle le connais- sait, elle pouvait en parler ; et, oubliant les respects qu'elle venait d'exiger à table pour son petit monde de la rue de la Goutte-d'Or, elle tapait sur les siens avec des dégoûts et des peurs de femme arrivée.... Oh! ces ivrognes! dit-elle d'un air répugné. Non, voyez-vous, ce serait un grand malheur pour tout le monde, leur république.... Ah! que Dieu nous con- serve l'empereur le plus longtemps possible! — Dieu vous entendra, ma chère, répondit gravement M ulTat. {Nana, p. 869.)

Cette crilique, pleine d'ironie, contre le natura- lisme, mise dans la bouche de Nana, la naturaliste- modèle, non seulement ne réhabilite pas les ten- dances de cette école, mais elle prouve combien Zola redoute l'accusation d'immoralité. Passant rapide- ment sur les ridicules de ces romans tendres et nobles qui font rêver de douces choses et grandissent l'àme, il commet l'indélicatesse littéraire d'ensevelir


— t79 — ce genre Watteaii sous les crudités de cette littérature immoade et sous les cruautés bètes et crapuleuses de la politique impériale. Tu ricanes, donc tuas tort, peut-on dire à un auteur qui n'a pas d'autres raisons en faveur de ses livres, que de s'en moquer.


L'Étrenne d'un mariage

Ah! je suis une coquine ! dit Nana. Écoute, tu te mai'ieras sije veux, mon petit!.... Alors, Daguenet (sentant que son mariage avec la fille de Muffat dépendait d'elle), après avoir mis ses gants, lui de- manda, avec les formes strictes, la main de made- moiselle Estelle de Beuville. Elle finit par rire, comme chatouillée. Oh! ce Mimi! il n'y avait pas moyen de lui garder rancune.... Quand ils quittèrent la table d'hôte, elle était toute rose, vibrante à son bras, reconquise.... Elle l'accompagna à pied jusque chez lui, puis, monta, naturellement. Deux heures plus tard, elle dit, en se rhabillant : — Alors, Mimi, tu y tiens, àce mariage? — Dame ! nmrmura-t-il, c'est

encore ce que je ferais de mieux Tu sais que je n'ai

plus le sac. Elle l'appela pour boutonner ses bottines. Et au bout d'un silence : Mon Dieu ! moi je veux bien. Je te pistonnerai.... Oh ! je vais te bâcler ça. Puis, se mettant à rire, la gorge nue encore : — Seulement, qu'est-ce que tu me donnes? Il l'avait saisie, il lui baisait les épaules, dans un élan de reconnaissance.


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Elle, très g'aie, frémissante, se débattait, se renver- sait. — Ah ! je sais, cria-t-elle, excitée par ce jeu. Ecoute ce que je veux pour ma commission.... Le jour de ton mariage, tu m'apporteras Fétrenne de ton innocence.... Avant ta femme, entends-tu ! — C'est ça, c'est ça! dit-il, riant plus fort qu'elle. Ce mai'ché les amusa. Ils trouvaient l'histoire bien bonne. {Nana, p. 362.)


La Nostalgie de la boue

Bien sûr (dit Nana) cjue je m'amusais davantage, quand je n'avais pas le sou. — N'est-ce pas, mon chat? répétait-elle à Satin.... Les deux femmes se lancèrent dans leurs souvenirs. Ça les prenait par crises bavardes ; elles avaient un brusque besoin de remuer cette bouc de leur jeunesse; et c'était tou- jours quand il y avait là des hommes, comme si elles cédaient à une rage de leur imposer le fumier où elles avaient grandi. Ces messieurs pâlissaient, avec des regards gênés.... — ïu te souviens de Victor? dit Nana. En voilà un enfant vicieux, qui menait les petites Mlles dans les caves ! — Parfaitement, répon- dit Satin.... Un soir ton père est rentré pochard, mais pochard !....

Mais Satin, qui avait pelé une poire, était venue la manger derrière sa chérie, appuyée à ses épaules, lui disant dans le cou des choses dont elles riaient très fort; puis, elle voulut partager son dernier mor-


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ceau de poire, elle le lui présenta entre les dents ; et toutes deux se mordillaient les lèvres, achevaient le fruit dans un baiser.... Au milieu de ces messieurs, de ces grands noms, de ces vieilles honnêtetés, les deux femmes, face à face, échangeant un regard tendre, s'imposaient et régnaient, avec le tranquille abus de leur sexe et leur mépris avoué de l'homme. Ils applaudirent. (Nana, p. 36^.)


L'Adultère patriotique

Oh ! ma chérie (disait M™^ Delaherche), si tu sa- vais.... Jamais je n'oserais te dire.... Et pourtant je n'ai que toi, tu peux seule me donner peut-être un bon conseil.... J'étais avec Edmond, alors, à l'instant madame Delaherche vient de me surprendre — — Gomment de te surprendre? — Oui, nous étions là, il me tenait, il m'embrassait.... Et, baisant Henriette, la sei'rant dans ses bras tremblants, elle lui dit tout. — Oh! ma chérie, ne me juge pas trop mal. ça me

ferait tant de peine! Je sais bien, je t'avais juré

que ça ne reconnnencerait jamais. Mais tu as vu Ed- mond, il est si brave, et il est si joli! Puis, songe donc, ce pauvre jeune homme, blessé, malade, loin de sa mère ! Avec ça il n'a jamais été riche, on a tout mangé chez lui, pour le faire instruire. Je t'assure, je n'ai pas pu refuser.

Henriette l'écoutait, effarée, ne revenant pas de sa

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surprise. — Comnieut! c'était avec le petit sergent ! Mais, ma chère, tout le monde te croit la maîtresse du Prussien ! Du coup, Gilberte se releva, s'essuya

les yeux, protestant. — La maîtresse du Prussien

Ah! non,parcxemple ! Ilestafllreux, il me répugne. ... Pour qui me prend-on? Comment peut-on me croire capable d'une pareille infamie? Non, non, jamais! J'aimerais mieux mourir! {La Débâcle, p. 56i.)


Un Amour de trois jours

Madame Volmar conta la douloureuse histoire de sa vie, son mariage avec le marchand de diamants, désastreux dans son apparent coup de fortune, sa belle-mère une àme dure de bourreau et de geôlier, son mari un monstre de laideur physique, de vilenie morale.... On l'avait battue, on s'était acharné contre ses goûts, ses envies, ses faiblesses de femme. Elle savait qu'au dehors son mari entretenait des lilles.... Pendant des années, elle avait vécu dans cet enfer, espérant quand môme, ayant en elle un tel flot de vie, un si ardent besoin de tendresse, qu'elle atten- dait le bonheur, croyant toujours le voir entrer, au moindre souflle. Monsieur l'abbé, je vous jure que je n'ai pas pu ne pas laire ce que j'ai fait. J'étais trop malheureuse, tout mon être brûlait de se don- ner.... Quand mon ami, la première fois, m'a dit qu'il m'aimait, j'ai laissé tomber ma tète sur son épaule;


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et c'était fini, j'étais sa chose pour toujours. Il faut comprendre ces délices, être aimée, ne trouver chez son ami que des gestes de caresse, des paroles de douceur, la continuelle préoccupation de se nu^ntrer prévenant et aimable ; et savoir qu'il pense à vous, qu'il y a quelque part un cœur où vous vivez; et n'être que vous deux, n'être plus qu'un, s'oublier dans une étreinte où tout se fond, les corps et les âmes !.... Ah ! si c'est un crime, monsieur l'abbé, je ne puis en avoir le remords. Je ne dis même pas qu'on m'y a poussée, je dis que je l'ai commis aussi naturellement que je respire, parce qu'il était néces- saire à ma vie — Non, je ne suis pas une croyante, la religion ne m'a pas sufli. On prétend que des fem- mes s'y contentent, qu'elles y trouvent une protection solide contre la faute. Moi, j'ai toujours eu froid dans les églises, j'y meurs de néant.... Si vous me trouvez ici. à Lourdes, c'est que de toute l'année, je n'ai que ces trois jours de liberté absolue, d'absolu bonheur. .... Ah! ces trois jours! vous ne pouvez pas savoir avec quelle ardeur je les atttends, avec quelle flamme je les vis, avec quelle rage j'en emporte le souvenir! {Lourdes, p. 474-)


Lourdes est peut-être un pèlerinage, mais il est une ville malhonnête

— Et si je vous disais (de Gaersaint), monsieur, ce qu'ils ont l'ait de notre pauvre ville ! Les filles y


— i84 — étaient très sages, je vous assure, il y a quarante ans. Je nie souviens que, dans ma jeunesse, lorsqu'un gar- çon voulait rire, il n'y avait pas ici plus de trois ou quatre dévergondées pour le satisfaire; si bien que, les jours de foii'e, j'ai vu des hommes faire queue à leur porte, ma parole d'honneur!.... Ah bien! les temps sont changés, les mœurs ne sont plus les mêmes. Maintenant, les filles du pays se livren* presque toutes à la vente des cierges et des bouquets; et vous les avez vues raccrocher les passants, leur mettre de force leur marchandise dans les mains. C'est une vraie honte que des effrontées pareilles ! Elles gagnent beaucoup, se donnent des hal3itudes de paresse, ne font plus rien, l'hiver, en attendant le retour de la saison des grands pèlerinages. Et je vous assure que les garçons coureurs trouvent aujourd'hui à qui parler....

Pierre, très frappé, avait laissé tomber son jour- nal. 11 écoutait, il avait pour la première fois l'in- tuition des deux Lourdes, l'ancien Lourdes si hon- nête, si pieux dans sa tranquille solitude ; le nouveau Lourdes gâté, démoraiisépar tant de millions remués, tant de richesses provoquées et accrues, par le flot croissant d'étrangers qui traversaient la ville au ga^^ lop, par la pourriture fatale de l'entassement, la con- tagion des mauvais exemples. {Lourdes, p. ^78.)


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L'Amour qui tue

Alors, ce fut pitoyable. Angélique aima en déses- pérée, se débattit dans cet amour sans espoir, qu'elle ne pouvait tuer. Toujours elle voulait courir à Féli- cien, le reconquérir en se jetant à son cou, et tou- jours la bataille recommençait. Parfois, elle croyait avoir vaincu, il se faisait un grand silence en elle, il lui semblait se voir, comme elle aurait vu une éti'angère, toute petite, toute froide, agenouillée en fille obéissante, dans Ihumilité du renoncement; ce n'était plus elle, c'était la fille sage qu'elle devenait, que le milieu et l'éducation avaient faite. Puis, nn flot de sang montait, l'étourdissait; sa belle santé, sa jeunesse ardente, galopaient en cavales échappées; et elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion, toute à l'inconnu violent de son origine. Pourquoi donc aurait-elle obéi? Il n'y avait pas de devoir, il n'y avait que le libre désir. Déjà elle apprêtait sa fuite.... Mais, déjà aussi, l'angoisse revenait, un sourd malaise, le tourment du doute. Si elle cédait au mal, elle aurait l'éternel remords. Des heures, des heures abominables se passaient, au milieu de cette incertitude du parti à prendre, sous ce vent de tem- pête qui, sans cesse, la rejetait de la révolte de son amour à l'horreur de la faute....

Puisqu'ils s'aiment, ils sont les maîtres.... Il n'y a rien au delà, quand on aime et qu'on est aimé....


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Oui! par tous les moyens, le bonheur est légitime. {Le Rêve, p. 25i.)

Tout n'est que rêve. Et, au sommet du bonheur, Angélique avait disparu, dans le petit souffle d'un baiser. {Le Rêve, p. 3io.)


Une Idylle d'adultère la nuit de la débâcle de Sedan

Mais les reg'ai'ds d'Henriette venaient de tomber sur une paire de gants d'ordonnance, des gants d'homme oubliés sur un guéridon.... Gilberte rougit beaucoup, l'attira au bord du lit, d'un geste confus et câlin.... — Oui, j'ai bien senti que tu savais, que tu l'avais su.... Chérie, il ne faut pas me juger sévè- rement. C'est un ami ancien, je t'avais avoué ma fai- blesse, à Charleville, autrefois, tu te souviens.... Elle baissa encore la voix, continua avec wn attendrisse- ment où il y avait un petit rire : — Hier, il m'a tant suppliée, quand je l'ai revu. Songe donc, il se bat ce matin, on va le tuer peut-être?.... Est-ce que je pou- vais refuser? Et cela était héroïque et charmant, dans sa gaieté attendrie, ce dernier cadeau de plaisir, cette nuit heureusedonnée à la veille dune bataille, (rétait de cela qu'elle souriait, malgré sa confusion, avec son étourderie d'oiseau.... Est-ce que tu me con- dannies? Elle était sans méchanceté perverse, ado- rant simplement le plaisir; et il semblait bien car-


- i87 - tain qu'en prenant un amant, elle avait cédé à son irrésistible besoin d'être belle et gaie.

— C'est très mal d'avoir renoué, dit enfin Henriette de son air sérieux. Déjà, Gilberte lui fermait la bouche, d'un de ses jolis gestes caressants. — Oh ! chérie, puisque je ne pouvais pas faire autrement et que c'était pour une seule fois.... Tu le sais, j'aime- rais mieux mourir, maintenant, que de tromper mon nouveau mari. (La Débâcle, p. 262.)

Devant le capitaine Beaudoin (rapporté blessé), Gilberte avait frémi. Mon Dieu! qu'il était pâle, couché sur ce matelas, la face toute blanche sous la saleté qui la souillait ! Et la pensée que, quelques heures auparavant, il l'avait tenu entre ses bras, plein de vie et sentant bon, la glaçait d'effroi. Elle s'était agenouillée.... — Quel malheur, mon ami! Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?.... Ce n'est rien, ce n'est que votre jand^e. (P. 336.)


Les Paysans vivent comme leurs coch....

Le frère Archangias. J'avais à vous dire ce que je vous ai dit. Les Artaud vivent comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'aînée du père lîandionsse, est grosse. Tous attendent ça pour se marier. Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit allée dans les blés avant de passer à l'é-


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glise.... Et elles prétendent en riant que c'est la cou- tume du pays!

.... Cette Rosalie ! poursuivit le frère, elle ajuste dix-huit ans. Case perdsurlesbancs de l'école. II n'y a pas quatre ans, je l'avais encore. Elle était déjà vicieuse. J'ai maintenant sa sœur Catlierine, une ga- mine de onze ans, qui promet d'être plus éhontée que son aînée. On la trouve dans tous les trous avec ce j3etit misérable de Vincent.... Les femmes ont la damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier, avec leurs saletés qui empoisonnent. {La Faute de Vabbé Moiiret, p. 46.)

.... L'abbé Mouret dit à Rosalie qu'en attendant, elle devait obéir, cesser tout rapport avec Fortuné, ne pas aggraver son péché davantage. — Oh ! main- tenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronté, il n'y a plus de risque, puisque ça y est. (P. 58.)

.... Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable, elles le puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout.... C'est ce qui ensorcelle les imbé- ciles. (P. 121.)

Il n'y a qu'ordure.... C'est une honte de souffrir que des femmes promènent leurs robes si près des saintes reliques. Je m'en Aais, reprit frère Archan- gias, la religion n'est pas une fille, pour qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles.... Méfiez- vous (monsieur l'abbé) de votre dévotion à la Vierge. (P. 124.)


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Le Mois de mai, le mois des amours

. L'autel de la Vierge était un bosquet, un enfonce- nieut de taillis, avec une pelouse verte sur le devant. — Mesdemoiselles, dit l'abbé Mouret, nous conti- nuerons demain les exercices du mois de Marie.... Les paysannes suivaient son oraison d'un marmotte- ment confus, où perçaient des rires. Une d'elles, se sentant pincée par derrière, laissa échapper un cri, qu'elle tâcha d'étouffer dans un accès de toux ; ce qui égaya tellement les autres, qu'elles restèrent un instant à se tordre, le nez sur les dalles, sans pouvoir se relever.

La Teuze renvoya ces effrontées. — Allons, déguer- pissez maintenant. Vous êtes untas de propres à rien, qui ne savez même pas respecter le bon Dieu.... C'est une honte, ça ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent par terre dans une église, comme des bètes dans un pré. {La Faute de Vahbé Mouret, p. i3i.)

Elle avait réussi à les faire sortir jusqu'à la der- nière, lorsqu'elle aperçut Catherine tranquillement installée dans le confessionnal avec Vincent; ils man- geaient quelque chose d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le cou hors de l'église, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie se pendre aux épaules du grand Fortuné qui l'attendait; tous deux se perdirent dans le noir, du côté du cimetière, avec uu l)ruit alfaibli de baisers.... Les antres ne

IL


— I90 — valent pas mieux, je le sais bien. Toutes des gour- gandines qui sont venues ce soir, avec leiu^s fagots, histoire de rire et de se faire embrasserpar les garçons, à la sortie. Demain, pas une ne se dérangera,... On n'apercevra plus que les gueuses (]ui auront des rendez-vous. (P. i33.)

.... La passion n'a qu'un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave, Serge ne les avait pas répé- tés une seule fois. Ce murmiu'e monotone, cette pa- role sans cesse la même qui revenait, pareille au : Je faillie des amants, prenait chaque fois une signi- fication plus profonde ; il s'y attardait, causant sans fin à l'aide de l'unique phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu'à ce que, le dernier grain du Rosaire s'échappantde ses mains, il se sentit dé- faillir à la pensée de la séparation. (P. 146.)


Bouquet de pensées, de maximes, etc.

Ma lîUe, où il y a des femmes, il y a des claques. C'est Napoléon qui a dit ça, je crois.... Va, tu en re- cevras d'autres, et ne te plains pas, tant que ta n'au- ras rien de cassé. {Nana, p. 28S.)

Il n'a pas le sentiment des moindres convenances. Sa mère devait être commune ; ne dis pas non, ça se sent! (Nana, p. 288.)

Satin se contentait de répondre que, lorsqu'on n'ai-


— 191 — maitpasune chose, ce n'était pas une raison pour en vouloir dégoûter les autres. (Nana. p. 292.)

Satin guettait les mieux mis, elle voyait ça à leurs yeux pâles. C'était comme un coup de folie charnelle passant sur la ville. Elle avait bien un peu peur, car les plus comme il faut étaient les plus sales. Tout le vernis craquait, la bête se montrait, exigeante dans sesgoùtsmonstrueux, raflinantsaperversion. {Nana, p. 295.)

Depuis qu'elle (Nana) allait avec d'autres pour le (un amant) nourrir, elle l'aimait davantage, de toute la fatigue et de tous les dégoûts qu'elle rapportait. Il devenait un vice qu'elle payait, un besoin dont elle ne pouvait se passer, sous l'aiguillon des gifles. Lui, en voyant la bonne bète, finissait par abuser. Elle lui donnait sur les nerfs, il se prenait d'une haine féroce, au point de ne plus tenir compte de ses intérêts. {Nana, p. 3oi.)

Satin l'écoutait avec complaisance, la consolait, s'indignait plus fort qu'elle (Nana), tapant sur les hommes. — Oh! les cochons, oh ! les cochons! Vois- tu, n'en faut plus de ces cochons-là!.... Ah ! que tu es bête de te faire de la bile ! Je te dis que ce sont des salauds ! Ne pense plus à eux — Moi, je t'aime bien.... ¥A, dans le lit, elle prit tout de suite Nana entre ses bras, afin de la calmer.... Chaque fois que le nom de Fontan revenait sur les lèvres de son amie, elle l'y arrêtait d'un baiser, avec une jolie moue de colère, les cheveux dénoués, d'iine beauté enfantine et noyée


— 192 — d'attendrissement. Alors, peu à peu, dans cette étreinte si douce, Nana essuya ses larmes. Elle était touchée, elle rendait à Satin ses caresses. (Nana, p. 3o3.)

Voyons, as-tu fmi de me tripoter? Je suis bonne fille, je veux bien un moment, puisque ça te rend si malade ; mais en voilà assez, n'est-ce pas? Laisse-moi me lever. Tu me fatigues.... Non, non, non, je ne veux pas.... Ah! l'argent ! mon pauvre chien, je l'ai quelque part! Yois-tu, je danse dessus, l'argent! Je crache dessus !.... Ah! si l'on me donnait ce que je désire.... Enfin, nous causons.... Je voudrais avoir le rôle de la fenïme honnête, dans leur machine. — Quelle femme honnête ? murmura-t-il étonné. — Leur duchesse Hélène, donc!.... J'ai assez des cocottes. Toujours des cocottes, on dirait vraiment que j'ai des cocottes dans le ventre....

Quand je veux être distinguée, je suis d'un chic! Quand je te dis que je tiens la femme honnête.... Et, puis je veux jouer une femme honnête ; j'en rêve, j'en suis malheureuse, il me faut le rôle, tu entends!

— Je ne peux pas! dit-il, plein d'angoisse. Tout ce que tu voudras, mais pas ça, mon amour, oh! je t'en prie. Alors, elle ne s'attarda pas à discuter. De ses petites mains, elle lui renversa la tête, puis, se penchant, colla sa bouche sur sa bouche, dans un long baiser. Un frisson le secoua, il tressaillait sous elle, éperdu, les yeux clos. Elle le mit debout. Va, dit-elle simplement. (Nana, p. 328.)


— 193 — Puisque maintenant tu comprends ce qu'il faut à une femme. Tu donnes tout, n'est-ce pas? Alors je nai besoin de personne.... Tiens! il n'y en a plus que pour toi ! Ça, et ça, et encore ça ! Quand elle l'eut poussé dehors, après l'avoir chauffé d'une pluie de baisers sur les mains et sur la figure, elle souffla un moment. (P. 328.)


La Maîtresse qui ne compte plus ses amants.... et le reste

iNIuffat (l'amant banquier) fut forcé de tout con- naître. Nana, toquée d'un baryton de café-concert et quittée par lui, rêva de suicide, dans une crise de sentimentalité noire; elle avala un verre d'eau où elle avait fait tremper une poignée d'allumettes, ce qui la rendit horriblement malade, sans la tuer. Le comte dut la soigner et svibir l'iiistoire de sa passion, avec des larmes, des serments de ne plus s'attacher aux hommes. Dans son mépris de ces cochons, comme elle les nommait, elle ne pouvait pourtant rester le cœur libre, ayant toujours quelque amant de cœur sous ses jupes, roulant aux béguins inexpli- cables, aux goûts pervers des lassitudes de son corps. .. Muffat n'osait pousser une porte, tirer un rideau, ouvrir une armoire ; les trucs ne fonctionnaient plus, des messieurs traînaient partout, on se cognait à chaque instant les uns dans les autres.... C'étaient


— 194 — des abandons brusques derrière son dos, du plaisir pris dans tous les coins, vivement, en chemise ou en grande toilette, avec le premier venu. Elle le rejoi- gnait toute rouge, heureuse de ce vol. Avec lui, ça l'assommait, une corvée abominable !

Dans l'angoisse de sa jalousie, le malheureux en arrivait à être tranquille, lorsqu'il laissait Nana et Satin ensemble. Il l'aurait poussée à ce a ice, pour écarter les hommes. Mais, de ce côté encore, tout se gâtait. Nana trompait Satin comme elle trompait le comte, s'enrageant dans des toquades monstrueuses, ramassant des lilles au coin des bornes. Quand elle rentrait en voiture, elle s'amourachait parfois d'un souillon, aperçu sur le pavé, les sens pris, l'imagi- nation lâchée ; et elle faisait monter le souillon, le payait et le renvoyait. Puis, sous un déguisement d'homme, c'étaient des parties dans des maisons in- fâmes, des spectacles de débauche, dont elle amusait son ennui. Et Satin, irritée d'être lâchée continuelle- ment, bouleversait l'hôtel de scènes atroces ; elle avait fini par prendre un empire absolu sur Nana, qui la respectait. Muiîat rêva même une alliance. Quand il n'osait pas, il déchaînait Satin. {Nana, p. 48i.)


Un Boursier vidé

Un homme ruiné tombait de ses mains comme un fruit mùr, pour se pourrira terre de lui-même. Nana


— iqS — se mit sur Steiiicr, sans dégoiit mais sans tendresse. Toutes ses entreprises ne pouvaient suflire aux plai- sirs de Nana. Elle dévorait tout comme un grand feu. les vols de l'agio, les gains du travail. Cette fois, elle finit Steiner, elle le rendit au pavé, sucé jus- qu'aux moelles, si vidé, qu'il resta même incapable d'inventer une coquinerie nouvelle.... Un soir, chez elle, il se mit à pleurer, il lui demanda un emprunt de cent francs, pour payer sa bonne. Et Nana, atten- drie et égayée par cette fin du terrible bonhomme qui écumait la place de Paris depuis vingt années, les lui apporta, en disant: ïu sais, je te les donne, parce que c'est drôle.... Mais, écoute, mon petit, tu n'as plus l'âge pour que je t'entretienne. Faut cher- cher une autre occupation. {Nana. p. 4^4-)


Le Mariage! une machine

La Faloisc dit un soir à Nana, après avoir reçu des calottes, très allumé : Tu ne sais pas, tu devrais m'épouser.... Hein? nous serions rigolos tous les deux! Le mari de Nana, hein? quel chic! Une apo- théose un peu crâne! Mais Nana le moucha d'une belle façon. — Moi t'épouser !.... Eh ! non, je ne veux pas! Est-ce que je suis faite pour cette machine? Re- garde-moi un peu, je ne serais plus Nana si je me collais un homme sur le dos.... Et, d'ailleurs, c'est trop sale.... Et elle crachait, elle avait un hoquet


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de dégoût, comme si elle avait vu s'élargir sous elle la saleté de toute la terre. (P. 4^7.)

.... Ah! si ta femme (la comtesse Mufîat) claquait, comme tu viendrais vite, comme tu te jetterais par terrCj comme tu m'offrirais ça, avec le grand jeu, les soupirs, les larmes, les serments! Hein? chéri, ce serait si bon! Elle avait pris une voix douce, elle le blaguait d'un air de càlinerie féroce. Lui, très ému, se mit à rougir, en lui rendant ses baisers. Alors, elle cria: Nom de Dieu! dire que j'ai deviné! H y a songé, il attend que sa femme crève.... Ah bien! c'est le comble, il est encore plus coquin que les autres ! (P. 488.)


La Galanterie et la richesse ne font pas le bonheur

Cependant, dans son luxe, au milieu de cette cour, Nana s'ennuyait à crever. Elle avait des hommes pour toutes les minutes de la nuit, et de l'argent jusque dans les tiroirs de sa toilette, mêlé aux pei- gnes et aux brosses ; mais ça ne la contentait plus, elle sentait comme un vide quelque part, un trou qui la faisait bâiller.... Elle était comme enfermée dans un métier de lîUe. Ne sortant qu'en voiture, elle perdait l'usage de ses jambes. Elle retournait à des goùls de gamine, baisait Bijou du matin au soir, tuait le temps à des plaisirs bètes, dans son imique attente de l'homme, qu'elle subissait d'un airdelassi-


— 197 — tude complaisante; et, au milieu de cet abandon delle-mcme, elle ne gardait guère que le soiici de sa beauté, un soin continuel de se visiter, de se laver, de se parfumer partout, avec l'orgueil de pouvoir se mettre nue, à clia({ue instant et devant n'importe qui, sans avoir à en rougir. (Nana, p. 354-)

Très gaie par métier et par nature, elle devenait alors lugubre, résumant sa vie dans ce cri qui reve- nait sans cesse, entre deux bâillements : Oh ! que leshonmies m'embêtent! (P. 35".)


Satin.... satine le vice féminin

Dès lors, jN'ana eut vme passion qui l'occupa. Satin fut son vice. Installée dans l'hôtel de l'avenue de Yilliers, débarbouillée, nippée, pendant trois jours elle raconta Saint-Lazare, et les embêtements avec les sœurs, et ces salauds de la police qui l'avaient mise en carte.... Des après-midi de tendresse com- mencèrent entre les deux femmes, des mots cares- sants, des baisers coupés de rire. C'était le petit jeu, interrompu par l'arrivée des agents rue de Laval, qui reprenait sur un ton de plaisanterie. Puis, un beau soir, ça devint sérieux. Nana, si dégoûtée chez Laure, comprenait maintenant. Elle en fut boule- versée, enragée; d'autant plus que, justement, le matin du quatrième jour. Satin disparut.... Elle avait filé, avec sa robe neuve, prise d'un besoin d'air.


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ayant la nostalgie de son trottoir.... Brusquement, le soir, Nana demanda sa voiture et se fit conduire chez Laure. L'idée lui était venue qu'elle trouverait Satin à la table d'hôte de la rue des Martyrs. Ce n'é- tait pas pour la ravoir, c'était pour lui coller la main sur la figure. En effet. Satin dînait à une petite table, avec M'"^ Robert. En apercevant Nana, elle se mit à rire. Celle-ci, frappée au cœur, ne fît pas de scène, très douce et très souple au contraii'e. Elle paya du Champagne, grisa cinq ou six tables, puis enleva Satin, comme M'"^ Robert était aux cabi- nets. Dans la voiture seulement, elle la mordit, elle la menaça, une autre fois, de la tuer. Alors, con- tinuellement, le même tour recommença. A vingt reprises, tragique dans ses fureurs de femme trom- pée, Nana courut à la poursuite de cette gueuse, qui s'enA'olait par toquade, ennuyée du bien-être de l'hô- tel. Elle parlait de souffleter M"'^ Robert; un jour même, elle rêva de duel; il y en avait une de

trop Laure, sanglée et luisante, baisait tout son

monde d'un air de maternité plus lai'ge. Satin, au milieu de ces histoires, gardait son calme, avec ses veux bleus et son pur visage de vierge; mordue, battue, tiraillée entre les deux femmes, elle disait simplement que c'était drôle, qu'elles auraient bien mieux fait de s'entendre. Ça navançait à rien de la gifler; elle ne pouvait se couper en deux, malgré sa bonne volonté d'être gentille pour tout le monde. A la lin, ce fut Nana qui l'emporta, tellement elle com- bla Satin de tendresses et de cadeaux ; et, pour se


— 199 — venger, M'"« Robert écrivit aux amants de sa rivale des lettres anonymes abominables. (P. 359-)

Une au comte Muflat était longue. Ses rapports avec Satin s y trouvaient racontés en termes d'une crudité ignoble. . . . Comme Muffat voulait un démenti : Ça, mon loup, c'est une chose qui ne te regarde pas.... Qu'est-ce que ça peut te faire ? Elle ne niait point. Il eut des paroles révoltées. Alors, elle haussa les épaules. D'où sortait-il? Ça se faisait partout, et elle nomma ses amies, elle jura que les dames du monde en étaient. Enfin, à l'entendre, il n'y avait rien de plus commun ni de plus naturel.... A quoi bon lui mentir sur nne chose sans conséquence ? — Qu'est- ce que ça peut te faire, voyons? Dès lors, Satin fut installée dans la maison, ouvertement, sur le même pied que ces messieurs. (P. 36o.)


Un Mariage.... après l'enfant

Fortuné et Rosalie baissaient le menton, un peu émus, bien qu'ils se fussent poussés du coude en s'a- genouillant, pour se faire rire.... Eh! le petit est là, dit la Rousse. L'enfant pleurait tout haut, se débat- tait comme un diable. — Mets-le sur le ventre, fais- le teter, soufHaBabetà Catherine (la sœur de la ma- riée). Celle-ci, avec son clfronterie de gueuse de dix ans, leva la tète et se prit à rire. — Ça ne m'anmse pas, dit-elle, en secouant l'enfant! Veux-tu te taire,


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petit cochon ! Ma sœur me la lâché sur les genoux.

— Je crois bien, reprit méchamment Babet. Elle ne pouvait pas le donner à garder à monsieur le curé, peut-être! Sans le petit, continua-t-elle, mon- sieur le curé perdait son eau ])énite.... — Coquines! bégaya ia Teuze, vous venez encore dire vos saletés ici! Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place se- rait là-bas, à genoux devant l'autel, comme la Rosa- lie.... L'enfant riait, Rosalie le baisa, elle rattacha son maillot, tout en menaçant du poing Catherine.

— S'il était tombé, je t'aurais allongé une belle paire de soufflets. — Le voilà fier, maintenant, le grand Fortuné, murmura Ballet à l'oreille des deux autres. Ce gueux-là, il a gagné les écus du père Bambousse dans le foin, derrière le moulin....

On aimerait mieux marier des bêtes que cette Ro- salie et son gueux, avec leur mioche qui a pissé sur une chaise, disait la Teuze. {La Faute de Vabbc Moiiret, p. 4ii-)

Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuze, mon- sieur le curé a promis au grand Fortuné et à la Rosalie d'aller bénir leur chambre, comme il est d'usage.... Vite, monsieur le curé ! Le frère vous accompagnera. L'abbé Mouret était debout, mais frère Arehangias, sans lâcher ses cartes, se fâchait. — Laissez donc! est-ce que ça a besoin d'être bénit, ce trou à cochons ! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur chambre ! Encore un usage que vous devriez abolir. Un prêtre n'a pas à mettre son nez dans les draps


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des nouveaux mariés.... Eh bien! oui, je reste. C'est trop bète!.... Mais il suivit l'abbé, ce prêtre qui l'a- vait trompé, tout souillé de son adultère divin, ayant trahi ses serments, rapportant sur lui des caresses défendues, dont la senteur lointaine suffisait à exas- pérer sa continence de bouc qui ne s'était jamais satisfait. (P. 433.)


De rébus venereis ad usum confessariorum

Onlui avait fait lire cet ouvrage de l'abbé Craisson, supérieur du g-rand séminaire de Valence. Il en était sorti épouvanté, sanglotant de cette lecture. Cette casuistique savante du vice, étalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus mons- trueux des passions hors nature, vidait brutalement sa virginité de coj^ps et d'esprit. Il restait à jamais sali, comme une épousée, initiée d'une heure à l'au- tre aux violences de l'auiour. Et il revenait fatale- ment à ce questionnaire de honte, chaque fois qu'il confessait. Si les obscurités du dogme, les devoirs du sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le lais_ saient serein, heureux de n'être que l'enfant de Dieu , il gardait malgré lui l'ébranlement charnel de ces saletés qu'il devait remuer, il avait conscience d'une tache ineffaçable, quelque part, au fond de son être, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue. {La Faute de l'abbé Moaret, p. 176.)


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« Zola, en jugeant aussi sévèrementlesDiaconales, guide secret du confesseur, ne se doute pas qu'il prononce contre son œuvre, entre les mains de tous les lecteurs, la critique la plus juste et la mieux jus- tifiée. Il n'est aucun mot de réprobation, lancé contre cette encyclopédie du vice, qui ne puisse s'appliquer à cet abus savant des cas monstrueux des passions hvunaines, dont il étale complaisamment Tabomina- tion dans tous ses livres. Il est aussi moral dans son verdict contre cet ouvrage : De rehus venereis, qu'il est immoral dans l'exploitation littéraire qu'il fait de ces choses vénériennes. Qu'on lise Bouvier, Car- rière, Gousset, Graisson, etc., et Emile Zola; et, à partquelques fantaisies théologiques, qu'on peut ap- peler les fioritures du vice charnel, on verra si le chef naturaliste ne mérite pas, par sa science mœ- chialogique, de figurer à côté de ces éducateurs du crime. »


Le Paradis dans le paradou

Serge s'était soulevé lentement. Il la (Albine) re- gardait, frappé d'étonnement, comme eflrayé de la trouver là. Il lui demanda : Qui es-tu, d'où viens- tu, que fais-tu à mon coté? Elle souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors, il parut se souvenir, il reprit avec un geste de contiancc heu- reuse : — Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne entre mes bras,


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pour que nous lie fassions plus qu'un.... Je revais de toi. Tu étais clans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de mon cœur, si doucement que c'était en moi une volupté de me partager ainsi.... Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura- t-il. Mais je ne vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée.... Ette voilà à moi maintenant! et tu n'es autre que moi-même! Ecoute, il ne faut jamais me quitter, car tu es mon souHle, tu emporteras ma vie. Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair,

comme je serai dans la tienne Il lui prit les mains

en répétant d'une voix frémissante d'admiration : Gomme tu es belle! (La Faute de Vabbé Moiiret, p. 238.)

— Et que je t'aime ! dit Serge (l'abbé Mouret) en l'attirant à lui. Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la joue, unis, muets, charmés de n'être plus qu'un.... Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.... Et Serge la respirait, la mettait à sa poitrine. — Oh ! dit-elle, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre tout entière. (P. 242.) ,... Elle laissa tomber les nattes lourdes de son chi- gnon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses che- veux la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à ce flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait chaque mèche, il se


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brûlait les lèvres à ce rayonnemenl de soleil cou- chant.... Non, je ne me souviens pas. Tes cheveux sont une pluie fine. Jamais je n'avais^ baisé tes che- veux.... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta beauté assouplie, tout en- tière entre mes doigts. Quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie. Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses lèvres comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine.


Veux-tu être mon mari? Je serai ta femme

Veux-tu être mon mari? Je serai ta femme.... Je suis ta femme, répondait-elle sérieusement à toutes les révoltes qu'il tentait.... Tu comprends mainte- nant, nous allons dormir.... Tu dois te coucher à côté de moi, tout contre moi.... Vois-tu, murmurait Albine, quand on est mai'ié, on a chaud.... Tu ne me sens pas? Au milieu du grand silence, Serge ajouta cette seule parole : Moi, je t'aime bien. C'était l'a- mour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les jietits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes blanches.... Voilà, c'est lîni, dit Albine en se levant. Nous avons dormi. Lui, resta un peu sur- pris que cela fût fini si vite. Il allongea le bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui.


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Et elle tomba sur les genoux, riant, répétant : Quoi donc? Quoi donc? Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier.... Voilà, c'est fini, dit-il en se levant à son tour. {La Faute de Vabbé Moiiret, p. 3o4.)

Je t'aime! disait Serge d'une voix légère qui soule- vait les petits cheveux dorés des tempes d'Albine. Il voulaittrouverune autre parole, ilrépétait : Je t'aime ! je t'aime! — Je t'aime! Je t'aime! soupirait Albine plus délicieusement, de sa voix perlée déjeune fille. Puis, levant ses yeux bleus, où une aube de lumière grandissait, elle demanda : Gomment m'aimes-tu? — Je t'aime plus que tout, répondit-il.... Je t'aime, conLinua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu es, je ne sais d'où tu viens; tu n'es ni ma mère, ni ma sœur; et je t'aime, à te donner tout mon cœur, à n'en rien garder pour le reste du monde.... Écoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime ta bouche qui aune odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je me vois avec mon amour, j'aime jusqu'à tes cils, jusqu'à ces petites veines qui bleuissent la pâleur de tes tempes.... C'est pour te dire que je t'aime, que je t'aime, Albine. — Oui, je t'aime, re- prit-elle. Tu as une barbe très fine qui ne me fait pas . mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu es graud,tuesbeau. Je t'aime, Sergc.(P.'3i8.)


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La première Faute... d'amour

Dans rétourdissement de la chaleur, Albine chan- cela, se tourna vers Serge : — Prends-moi, dit-elle, d'une voix mourante. Dès qu'ils se touchèrent, ils s'abattirent, les lèvres sur les lèvres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le roc se lut enfoncé sous eux, iudéliniment. Leurs mains er- rantes cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de leurs vêtements. Mais c'était une approche si pleine dangoisse, qu'ils se rele- vèrent presque aussitôt, exaspérés, ne pouvant aller plus loin dans le contentement de leurs désirs. Et ils s'enfuirent, chacun par un sentier diflerent Pen- dant trois jours, ils se boudèrent. Ils étaient horri- blement malheureux. {La Faute de l'abbé Moiiret, p. 334.)

Albine faisait des mines, se renversait, riait de la flgm*e sotte que Serge avait à ses pieds. — Grosbèta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables, puis({ue tues censé mon amoureux.... Tu ne sais donc pa^ m'aimcr? Mais dès qu'il la tenait, qu'il la soule- vait brutalement, elle se débattait, elle s'échappait toute fâchée, — Non, laisse-moi. je ne veux pas!.... Il claquait des dents parfois, en la regardant à la voir si désirable.... Tous ses sens la buvaient. Et il se défendait désespérément contre cette lente posses- sion de son être.


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.... Non. ce iicsl pas défendu, dit Albine.... Dis-toi que, dèsque tu seras assis sur ce tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous connaî- trons tout, nous serons les vrais maîtres.... Oh! tu viendras. C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts, plus sains, phis parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aisé. Tu pourras me prendre, ainsi que tu rêvais de le faire, si étroitement, que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine quelque chose de céleste qui descen- dra en nous....

Elle alla, la première, se coucher au pied même de l'arbre. Elle lui tendit les mains avec un sourire, tan- dis que hu, debout, souriait aussi en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint, elle l'attira à elle, lente- ment. Il tomba à son côté, il la prit tout de suite contre sa poitrine. Cette étreinte les laissa pleins d'aise,... Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous.... Tu ne souffres pas? — Non, non, répondit-elle, il

fait bon Une émotion délicieuse sans secousse,

douce comme une nappe de lait répandue, les enva- hissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps d' Albine. Il répétait : Ton visage est à moi, tes yeux, ta bouche, tes joues.... tes bras sont à moi, depuis tes ongles jusqu'à tes épaules.... Tes pieds sont à moi, tes genoux sont à moi, toute ta personne est à moi. Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les joues. Il lui baisait les bras, à pe- tits baisers rapides, remontant des doigts jusqu'aux épaules.... Il lui baisait les pieds, il lui baisait les


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genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tom- bant à larges gouttes, tièdes comme les gouttes d'une averse d'été, partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs. C'était une prise de possession sans emportement, continue, conquérant les plus petites veines bleues sous la peau rose. — C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me donner à toi tout entier, à jamais; car, je le sais bien à cette heure, tu es ma maîtresse, ma souveraine, celle que je dois adorer à genoux. (Suivent ti'ois pa- ges d'adorations brûlantes, d'incandescents soupirs, de folies amoureuses.)

Les parcelles de vie invisibles qui peuplent la ma- tière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient, s'accouplaient, donnaient au sol un branle volup- tueux, faisaient du parc une grande fornication. Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les entourait. Ils cédèrent aux exigen- ces du jardin.... Albine se livra, Serge la posséda,... Le parc applaudissait formidablement. (P. 870. )


Le premier Baiser

M'aimes-tu? maimes-tu? balbutiait Albine sans ouvrir les yeux. — Lui (l'abbé) aurait voulu donner tout son être dans le uiot qu'il sentait sur ses lèvres, sans pouvoir le prononcer. Alors il se pencha encore,


- 209 — parut chercher à quelle place exquise de ce visage il poserait le mot suprême. Puis, il ne dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les lèvres d'Albine. — Albine, je t'aime! — Je t'aime, Serge! Et ils s'ar- rêtèrent frémissants de ce premier baiser.... Jusqu'à la nuit, ils vécurent de ce mot aimer qui, sans cesse, revenait avec une douceur nouvelle.... Serge ne son- gea pas à mettre un second baiser sur les lèvres d'Albine. Ça sufflsait à leur ignorance de garder l'odeur du premier. {La Faute de Vabbé Moiiret,

p. 321.)


Le Mal d'amour

Allaient-ils mourir là, de ce mal inconnu?.... La chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air dormait, sans un souffle, dans une moi leur d'alcôve. Un par- fum d'amour oriental, le parfum des lèvres peintes de la Sulamite, s'exhalait des bois odorants. — ïu ne t'assois pas? dit Albine. — Non, j'ai plus de fièvre que toi, je te brûlerais.... Ecoute, si je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances. Oh ! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans nu\ chair.... Je ne pense qu'à cela. La nuit, je m'éveille, serrant le vide, serrant ton rêve. Je vou- drais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt: puis, je t'aurais tout entière, lentement, jus- qu'à ce qu'il ne reste rien de toi. jusqu'à ce que tu

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sois devenue mienne, de tes pieds au dernier de tes cils. Je te g-arderais toujours. Ce doit être un bien délicieux, de posséder ainsi ce qu'on aime. Mon cœur fondrait dans ton cœur.... Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi.... Où es-tu donc tout entière, pour que j'aille t'y chercher?.... Dans une attitude écrasée d'admiration, il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors, comme si elle avait reçu ce baiser sur la peau, elle se leva toute droite. Elle por- tait les mains à ses tempes, affolée, balbutiante. (P. 3'3i.)


La Folie de l'amour

Grande enfant, as-tu donc peur que je ne te garde rancune du don que tu m'as fait ? Va, ce ne peut être une faute. Nous nous sommes aimés comme nous devions nous aimer Je voudrais baiser les em- preintes que tes pas ont laissées, lorsque tu m'as amené ici, de même que je baise tes lèvres qui m'ont tenté, de même que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure, commencée, tu te souviens? par tes petites mains fraîches.... Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse ; mais elle s'écarta.... Et, hâtant le pas de plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont elle cachait sa nudité.... Tu vas au bal? demanda Serge. Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir. Elle lui dit à voix basse, d'un air d'alarme : Ne vois-tu pas


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que nous sommes nus?.... Lui aussi se souvint et il eut peur. La caresse de sa barbe sur ses mains jointes hii lit peur. Il ne se connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux cpii lui donnait une beauté de bête. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux à deux mains, cherchant la nudité de la tonsure ; mais ses cheveux avaient poussé puissamment, la tonsure était noyée sous un Ilot viril de grandes boucles rejetces du front jusqu'à la nuque. Toute sa chair, jadis rasée, avait un hérissement fauve. — Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard désespéré à Albine ; nous avons péché, nous méritons quelque châtiment ter- rible....

Frère Archangias resta debout au seuilde labrèche, il regardait le couple, All)ine réfugiée au coude Serge, avec un dégoût d'homme rencontrant une ordure au bord dun fossé. — Je m'en doutais, mâcha-t-il entre ses dents.... Je vous vois, je sais que vous êtes nus. C'estune abomination. Êtes-vous une bete, pour cou- rir les bois avec cette femelle? Elle vous a mené loin, dites ! elle vous a traîné dans la pourriture, et vous voilà tout couvert de poils comme un bouc. Arrachez donc une branche pour la lui casser sur les reins ! Albine, d'une voix ardente, disait tout bas : ^NLaimes-tu? m'aimes-tu? — Toujours, disait le frère, la tentation vous mordra de sa dent de ilamme, et désormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre.... Elle a des épaules dont la vue seule donne des vomissements.... elle est le commence- ment de l'enfer....


M'aimes-tu? m'aimes-tii ? répétait Albine.

Serge, invinciblement, marchait vers la brèche. Quand frère Archangias, d'un geste brutal, Teut tiré hors du Paradou, Albine, glissée à terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en allait, se releva, la gorge brisée de sanglots. {La Faute de Vabbé Moiiret, p. 386.)


Un Curé et son compagnon

Eh ! curé, attendez-moi. Je vous fais donc peur? — .... La petite croit que c'est moi qui vous empêche de revenir. Je lui ai répondu : le curé est une bête.

Et ça, je le pense Frère Archangias ayant poussé

un grognement plus menaçant, il reprit: Eh! curé, vous promenez donc votre cochon avec vous? — Attends, brigand ! hurla le frère, les poings fermés. Jeanbernat, le bâton levé, feignit de le reconnaître. Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'au- rais dû te flairer à l'odeur de ton cuir.... Nous avons lin compte à régler ensemble. J'ai juré d'aller te cou- per les oreilles au milieu de ta classe. Ça amusera les gamins que tu empoisonnes. — Je t'enverrai les gendarmes, ball)utia le frère, assassin ! Tu as craché sur l'église, je t'ai vu !.... A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une fdle en la forçant à mâcher une hostie consacrée que tu avais volée. Au Béage, tu es allé déterrer des enfants que tu as emportés sur ton dos


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pour tes abominations. Tout le monde sait cela, mi- sérable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'étran- glerait gagnerait du couple paradis. Le vieux écou- tait, ricanant, faisant le moulinet avec son bâton. Entre deux injures de l'autre, il répétait à demi-voix: Va, va, soulage-toi, serpent! Tout à l'heure, je te casserai les reins. L'ab])é Mourct voulut intervenir. Mais frère Archangias le repoussa en disant ; Vous êtes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher sur la croix? dites le contraire. Et se tour- nant vers Jeanbernat : Ah ! Satan, tu as dû bien rire, quand tu as tenu un prêtre !.... Tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un chien, tu le mettais en rut.... Et c'est ainsi que tu l'avais changé en bête, Satan!

— Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son bâton sur ré])aule. 11 m'ennuie. Le frère, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez. — Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'as fourrée toute nue dans le lit du prêtre !

Mais il poussa un hurlement en faisant un bond en arrière. Le bâton du vieux, lancé à toute volée, venait de se casser sur son échine. (Ici une lutte ho- méi'ique à coiq)S de cailloux entre le vieux et le frère.) — Oui, tu l'as fourrée dans son lit! Et tu avais mis un christ sous le matelas, pour que l'ordure tombât sur lui !.... Tu attends quelque monstre de cet accou- plcmcnt-là. Tu fais chaque matin les treize signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle ac- couche de l'Antéchrist. Tu veux l'Antéchrist, ban-


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dit!.... Tiens, que ce caillou t'éborgne ! — Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! répondit Jeauber- nat — Je vais t'apprendrc ton catéchisme. Ceci est pour le Père, et cecipourle Fils, et ceci pour le Saint- Esprit.... Ah! tu es encore debout. Attends, attends! Ainsi soit-il ! Il lui jeta une volée de petites pierres en façon de mitraille.... Je t'extermine! C'est Dieu qui le veut. — Dieu est dans mon bras, bégaya frère Archangias. — Te tairas-tu, dit le vieux, en Tempoi- gnant à la nuque. — J'ai envie, dit-il en le tenant renversé sous lui, de te casser un bras pour casser ton bon Dieu. Tu vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui l'extermine. Main- tenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as trop ennuyé. L'abbé intervint. — Vous avez tort, curé, dit le vieux. Ce gaillard a besoin d'une saignée.

J'attendrai Il n'y a que des imbéciles comme ce

calotin-là pour voir le mal.... Où as-tu vu le mal, cocjuin ? C'est toi qui as inventé le mal, brute ! {La Faute de l'abbé Moiiret, p. 44"-)


Un Frère qui prêche la morale à son curé

Le frère Archangias, de sa voix dure, dit à l'abbé Mouret : Irez-vous? Et l'abbé ne répondant pas, il continua : Prenez garde, vous retournez au péché.... Il a suHi que cet honnne passât pour que toute votive chair eût un tressaillement. Je vous ai vu sous la


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lune, pâle coniine une lille. Prenez garde, entendez- vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la pourriture dernière. Ah! misé- rable bouc, c'est la saleté qui vous emporte ! Le prêtre leva enfin la face. Il pleurait à grosses larmes, silencieusement. Il dit avec une douceur navrée : Pourquoi me parlez-vous ainsi? Ne doutez pas de moi, laissez-moi la force de me vaincre — Le frère Archangias, devant cette douleur sublime, malgré sa rudesse, se sentit troublé. Il s'assit sur la caisse renversée d'une vieille charrette, où il attendit avec une patience de dogue. {La Faute de Vabbé Moiiret, p. 443.)

.... Monsieur le curé, riez un peu. Il vaut mieux se traîner sur le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous m'entendez, hein? On est une bete pour un moment, on se frotte, on laisse sa vermine. Ça repose. Moi, lorsque je me frotte, je m'imagine être le chien de Dieu, et c'est ça qui me fait dire que tout le paradis se met aux fenêtres, riant de me voir. Vous pouvez rire aussi, monsieur le curé. C'est pour les saints et pour vous. Tenez, voici une culbute pour saint Joseph , en voici une autre pour saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une pour saint Mathieu.... et il continua, défilant tout un chapelet de saints, culbutant autour de la pièce. (P. 528.)

(Zola, inventeur d'un chapelet de saints, dont cha- que nom est représenté et sanctifié par une culbute


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sur Téchine, les pieds en l'air — ce serait du dernier comique, ou plutôt de la farce burlesque — si vrai- ment ce n'était aussi naïf! Mais, le comble, c'est que le chapelet se termine par une dévotion.... aussi im- prévue que peu sainte.) — Frère Archangias s'é- tait mis à quatre pattes. Il marchait droit à la ïeuze, faisant le loup. Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonça la tête sous ses jupons, il lui mordit le genou droit. — Voulez-vous bien me lâcher! criait-elle. Est-ce que

vous rêvez des saletés, maintenant. — Moi! Eh!

regarde, j'étrangle rien que d'avoir goûté à ton ge- nou. Il est trop salé, ton genou.... Je mords les fem- mes, puis je les crache, tu vois. Il la tutoyait, il cra- chait sur ses jupons. (P. 029.)

. . . .Frère Archangias, réveillé, debout sur la brèche, jurait abominablement. — Que le diable leur casse les cuisses! qu'il les cloue au derrière l'im de l'autre comme des chiens ! qu'il les traîne par les pieds, le nez dans leur ordure.... Adieu, la gueuse! Retourne forniquer avec tes loups.... Ah! tu n'as pas assez d'vm saint. Il te faut des reins autrement solides. Il te faut des chênes. (P. 558.)

.... Dieu vous dit par ma bouche, monsieur le cui'é, que l'enfer n'a pas de tourments assez effroyables pour les prêtres enfoncés dans la chair. S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gâtera sa justice. (P. 558.)

— Voyez-vous, quand un prêtre fait ce que vous avez fait, il scandalise tous les autres prêtres.... Moi- même, je ne me sentais pas chaste, à marchera côté


- ai:? - (levons. Vous empoisonniez le sexe — Allez, vons n'avez pas besoin de vous confesser, je eonnais ce coupdebàton-là. Le ciel vous a cassé les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux! Est-ce fini, cette fois? (P. 559.)


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CONCLUSION


Un médecin peut pathologiquement expliquer un cas littéraire, mais non l'excuser

Dans un volume flambant neuf, puiscfuil sort à peine des presses, un docteur, vient de livrer à la curiosité publique la dissection psycho-physiologique d'Emile Zola. En parcsiulo.i;ie dcs(iuais et des bouquinistes de Paris. Les âmes des livres. Comment on de- vient bouquiniste. Ce que deviennent et ce que deviendront les bouquinistes. Les bouquinistes disparus. Un sous-bouquiniste. Les bouquinistes du jour : quais d'Orsay, Voltaire, Malaquais. Conti, des Grands-Augustins, Saii.t-Michel. I.,es bouquinistes de la rive droite. Les Ijouquineurs et les bouquineuses. Le legs Marmier. Deux meneurs des quais. Béunion des bouqninistes^le -^ juillet ls;h. Deux circulaires bouquinières. Pas de caisse, pas de pain, mais du vin et d .s chansons !....

Notes curieuses sur Jeanne d'Arc, sa vie, par Hcince et Hi- gnon en 1667: le problème de sa mort, par Poîluche d'Orléans, en 1744; ce qu'a coûté Jeanne la Pucelle à la France et à ['\i\- gle terre ; sa coiti'ure de"\»ille, etc Inl8, papier fort, titre rouge et noir, portrait et grav., 2 fr. 50. Tire à 100 exemplaires.

Emile Zola, l'homme et l'œuvre, suivi de la l)ibliogr;ii)hic do ses ouvrages et de la liste des écrivains qui ont écrit pour et contre lui. In-18 Jésus de 322 p. Papier vélin fort, 3 fr 50. 10 exem- plaires papier versé blanc, 15 fr. 10 exemplaires i)apicr japon, 20 fr.

La critique est un droit et un devoir. — Emile Zola, l'Itonane: son intérieur h Paris et à Médan ; sa naissance ; ses études; ses échecs universitaires ; ses emplois aux docks et chez Hachette, ses débuts Uttéraires. — L'œuvre : le na- tuialisme, qu'est-ce? le naturalisme philosophique, scientifique, moral: l'idéal de Zola ; Zola romancier: l'art dans le rouian ; la geiiè.se'litté:aire de Zola : Zola polémiste, plagiaire, auteur dramatitiue : qui mourra le premier de Zola ou de ses leuvres; que restera-t-il de Zola à Zola: que deviendra le natui-alisnie ? — Zola h l'Académie, ou le candidat perpétuel, vers ini'dils de M. Clovis Pierre, ancien greffier de la .Morgue. — Bibliographie des ouvrages de Zola : romans et nouvelles, la famille Itougon-Macquart ; œuvres critiques ; théâtres; préfaces; articles de journaux. — Liste des écrivains qui ont écrit pour ou contre lui ; livres, brochures, revues et journaux. — Un naturaliste en cour d'assises, procès coniplet avec plaidoiries et verdict.

BESANÇON. — LMPR. ET STÉRÉOTVP. DE P.\UL JACQUI.N.




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