Un autre monde (full text)  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
Un autre monde

Contents

Full text[1]

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AITRK MONDE




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IMl'UrMl. (Wr, I.KS PBKSSKS MECANIQUES DE H. FOniMKH F.T C

rrn saiwi-bekoit. 7


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AIJI KE MONDK


rHANSFOHMATlONS . VISIONS, I N (, A H > A FIO N S

^soK^sIo^s. locomotions, explorations. i>érÉ(;ui nation*

EXCURSIONS. STATIONS

.OSMIK.OMKS, K \NTASM A(;ORIES. RÈVKBIKS. F O L A T HK I! I KS FACÉTIES. MBIES

METAMORPHOSES. Z 00 M O R P H O S E S

I.ITIMUIOUPIIOSES. MÉTEMPSYCOSES. APnril K(>SF.s

F.T AT TRES CHOSES


PAR GRANDVILLE



PARIS

H. FOIRNIER. LIBRAlKE-finiTKlH


m F S \ I NT - H EN O I 1


M lie ce % I. I 1



LA CLÉ DES CHAMPS.

Voyager c'est vivre.


(Old NlCK. )


Nonchalamment étendus dans le double fond d'une vaste écritoire , une Plume , un Crayon et un Canif , ces trois ennemis qui ne peuvent vivre séparés, se reposaient de leurs fatigues passées. Le bec ratatiné de la Plume, ses barbes blanches , témoignaient d'une grande expérience ; le corps efflanqué du Crayon , sa tête mince et effilée , annonçaient , s'il faut en croire la phrénologie , un penchant déterminé pour les courses d exploration et les lointains voyages. Quant


LA CLE DES CHAMPS.


au Canif, nous ne pouvons dire au juste quel était son carac- tère , attendu qu'il cachait sa tête entre ses jambes ; c'est ainsi que la Providence , dans les arrêts de son éternelle sagesse , a voulu que les Canifs se livrassent au sommeil.

Il faut croire que les Crayons en général n'ont point un goût prononcé pour les plaisirs de Morphée ; car, à peine les premiers rayons du jour glissaient-ils sur les incrustations de l'écritoire, que le Crayon dont nous parlons se mit sur son séant. Les Plumes, comme chacun sait, ne dorment jamais que d'une oreille ; la nôtre se réveilla en sursaut , et dans une situation d'esprit d'autant plus fâcheuse qu'elle rêvait qu'un célèbre écrivain mettait ses doigts à califourchon sur son dos pour courir la poste du feuilleton.

— Eh quoi ! dit-elle ( ou dit-il , car le sexe des Plumes est encore à découvrir) à son voisin d'une petite \oix sèche et criarde , êtes - vous donc tellement pressé de gambader sur le papier que vous ne puissiez attendre le lever du soleil ( Le Canif dort encore et n'a nullement 1 air de songer à faire votre toilette du matin. Quant à moi, je n'ai pas d'idées de si bonne lieure, et d'ailleurs songez à bien rendre celles que je vous ai données hier : je vous ai taillé assez de besogne.

La Plume étira ses barbes , entr'ouvrit son bec pour bâiller, et se recroquevilla comme pour continuer son sommeil ; mais, sans lui donner le temps, le Crayon s'avança vers sa compagne, et lui tint à peu près ce langage :


LA CLÉ DES CHAMPS. 3

— Dormez tant qu il vous plaira, ma chère amie, ce n'est pas moi qui vous réveillerai. Gardez vos idées , et taillez de la besogne pour un autre. Vos inspirations ne me suffisent plus , votre tyrannie me fatigue ; j ai été trop modeste jus- qu'ici, il est temps que l'univers apprenne à me connaître. Dès aujourd'hui je prends La Clé des Champs ; je veux aller où me conduira ma fantaisie ; je prétends moi-même me servir de guide : Vive la liberté !

En même temps le Crayon fit un geste indiquant qu'il jetait son bonnet par-dessus les moulins. I.e Canif dormait toujours.

— O ciel ! s'écria la Plume , les Crayons font du style et de l'éloquence, dans quels temps vivons-nous! Puis elle ajouta d'un ton plus radouci : — Tu parles de liberté ; sais-tu bien ce que c'est , jeune insensé î A peine quelques années te séparent de l'adolescence , et déjà tu renies ta mère ! Qui a soutenu tes pas chancelants dans la carrière ? Qui a écarté les ronces de tes pas î Qui t'a montré ce qu'il fallait laisser dans l'ombre et ce qu il fallait éclairer? Qui t'a conduit dans le monde ( Qui t'a introduit dans le sanctuaire des beaux esprits ( Qui t'a garanti des morsures de la critique! Moi! toujours moi! et c'est ainsi que tu me récompenses ! Pars donc, jeune ingrat , et que la gomme élastique te soit légère !

La Plume termina son discours en poussant des sanglots comme une jeune première de tragédie. Les Crayons ont


4 LA CLE DES CHAMPS.

la pointe dure , et ce qu'ils veulent , ils le veulent bien ; d'ailleurs celui-ci connaissait de trop longue main le style de sa compagne pour se laisser prendre au pathétique de son langage.

— Tais ton bec, lui répondit-il.

Et il allait continuer sur ce ton , lorsque le Canif, réveillé par les pleurs de la Plume, s'écria en montrant le tranchant de son visage en colère :



— Qui fait ici des calembours sans ma permission ? Paix ou je vous tranche la tête.


LA CLE DES CHAMPS. 5

La Plume reprit d'un air humble et soumis :

— C'est le Crayon qui se croit tout permis maintenant, depuis la métaphore jusqu'au coq- à -l'âne. Il veut partir sans moi pour un pèlerinage de je ne sais combien de livrai- sons, comme s'il pouvait se priver de mon assistance, comme si le passé n'était pas là pour l'avertir de l'impuissance de sa tentative.

Le Canif fronça légèrement le sourcil ; mais le Craj^on répliqua sans se laisser intimider :

— Le passé t.. . Il me semble que certains album sont là pour rétorquer l'argument en ma faveur. C'est moi qui le premier t'ai appelé à mon aide , je suis trop franc pour ne pas en convenir ; et pour te prouver que je n ai point oublié tes anciens services , je t'offre une nouvelle association , mais à certaines conditions ...

— Lesquelles!

— Tu laisseras mes ailes se mouvoir librement dans l'espace ; tu ne gêneras en rien mon essor vers les sphères nouvelles que je veux explorer. Par-delà l'infini il y a un monde qui attend son Christophe Colomb ; en prenant pos- session de ce continent fantastique au prix de mille dangers , je ne veux pas qu'un autre m'enlève la gloire d'y attacher mon nom.


6 LA CLÉ DES CHAMPS.

— Je te comprends... Et moi, pendant que tu parcourras les vastes régions de l'inconnu, je resterai le bec dans l'encre?

— Tu attendras mon retour pour écrire sous ma dictée les grandes choses que nous n'aurons pas vues ensemble. Tu rédigeras les impressions d'un voyage que tu n auras pas accompli; c'est un procédé, dit-on, fort à la mode dans la haute littérature. Tu coordonneras les matériaux que j'aurai recueillis dans mes excursions ; tu débrouilleras le chaos sur lequel mon esprit va se promener ; tu formuleras jour par jour , livraison par livraison , la Genèse de l'univers que j'aurai inventé ; et ta gloire sera assez belle si tu t'en tires sans te livrer à tes accès ordinaires d'érudition , sans citer à tout propos et surtout hors de propos , ni Homère , ni l'Evan- gile, ni Shakespeare, ni Swedenborg , ni saint Augustin , ni la mythologie de l'Inde, ni le Talmud, ni l'Alcoran ; si tu veux bien faire semblant de ne pas savoir le grec, le latin , le cophte, le syriaque, le sanskrit, et si tu te contentes de parler

un assez bon français. >

— Trêve de beaux discours. Tu veux donc que je te serve purement et simplement de secrétaire?

— Précisément.

- — Eh bien! j'y consens, quand ce ne serait que pour


LA CLÉ DES CHAMPS. 1

voir comment le Crayon s'y prendra pour diriger la Plume.

— Je suis heureux de vous voir enfin d'accord, dit alors le Canif ; cette discussion me fatiguait , embrassez-vous et que ça commence.



— Cest fait, reprit la Plume, j'ai déjà rédigé notre conver- sation .


— Moi, je l'illustre; et je prends enfin cette Clé des Champs qui va m ouvrir le chemin de l'indépendance. Que le ciel


8


LA CLE DES CHAMPS.


et la critique protègent un innocent Crayon qui voyage seul pour la première fois , et le préservent de toute mauvaise rencontre !

Approuvé l'écriture ci-dessus.




Pour éviter toute accusation de plagiat , la présente conversation rédigée en double a été déposée dans les minutes de l'Editeur, (jui se charge de la publier afin que nul n'en ignore.



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^.a-^fe^^-^f^'î^.?^^ ■',


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Ecoutez-moi, Jt-cleurri et lectri(:e>; je viens apporter une ii(m\t4ie lévélatioii à la terre qui ne pouvait s'en passer plus longtemps. Que l'univers commence })ar faire silence pour entendre ma parole ; il pourra me dresser ensuite des autels si cola lui paraît agréable; je n'ai nullement l'intention de m'y opposer. — Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous connaissons; vous n'avez pas besoin que je vous donne mon signalement extrait de mon dernier passeport.



APOTHÉOSE DU DOCTEOR PUFF.

Lï5 Dieux revienneDt.




Je m appelle Puff : ce nom en dit assez.

Vous m'avez vu jeune, beau , brillant et traînant tous les coeurs après moi ; je marchais entouré d'une cour de flatteurs ; on se disputait l'honneur de s'atteler à mon char, qui était un landau. Beaux jours du passé, qu'êtes-vous devenus?

Mais ne tombons pas dans la romance, parlons sur un air moins connu ; d'ailleurs la poésie est morte : je dois en savoir


10 APOTHÉOSE DU DOCTEUR PUFF.

quelque chose , moi qui ai tant fait pour la ressusciter. Qu il nie soit seulement permis de citer les vers éloquents que

tout le monde connaît : Nessuii maggior dolor Ce qui

veut dire : Rien n'est amer comme le souvenir de son paletot neuf à celui dont les coudes sont percés.

J'avais besoin de cette transition poétique pour vous ap- prendre que mes coudes sont percés ; encore si ce n étaient que mes coudes !

Que n ai-je suivi les sages conseils de mon oncle Macaire ! . . . Tranquillement retiré à la campagne , je fonderais des salles d'asile ; je doterais des rosières ; et le soir , en compagnie d'un Bertrand quelconque , nous suivrions les détours de la rivière , causant de l'immortalité de lame comme deux philosophes .

Je n'étais qu un inventeur, et trop de gens étaient inté- ressés à découvrir mon secret pour qu'il ne tombât pas bientôt dans le domaine public ; aujourd hui il n'est personne qui ne connaisse, avec la manière de s'en servir, mon pro- cédé considérablement augmenté , mais pas du tout corrigé.

Ma fin est proche , je le sens à ma chaussure ; il n'y a pas d'éloquence plus persuasive que celle des semelles de bottes. En vérité , je vous le dis , c'est la réclame qui m'a tué.

jMais PufFne meurt pas , il se transforme. Voyons, en quoi vais-je me transformer ? Deviendrai-je philanthrope , homéo- pathe ou ténor? Ce sont les trois métiers qui rapportent le plus maintenant. Ne vaudrait-il pas mieux , à l'exemple de ces mythes célèbres les Saints-Simonistes , les Fouriéristes et autres socialistes , fonder une religion nouvelle l Le moyen


APOTHEOSE DU DOCTEUR PUFF


11


finira par s'user, mais on peut encore en tirer parti. Décidé- ment je passe dieu : c'est un suicide comme un autre. Je commence déjà à sentir que je deviens immortel.

Le procédé pour créer un culte est simple conune bonjour. Ajoutez n importe quoi à la syllabe néo , et vous avez une théogonie toute fraîche. Par cette règle aussi facile que fondamentale , je réunis les riantes fictions de la mythologie grecque aux incarnations non moins riantes de la mythologie indienne , et je sers le tout sous le nom de Néo-Paganisme. Je prends les choses juste au point où les ont laissées Jupiter et Brahma. Jupiter-Craquant , pour faire suite à Jupiter- Tonnant, voilà désormais mon nom de dieu. Quant à Brahma, je ne lui prendrai que sa poétique faculté d'incarnation. Maintenant , Messieurs et Dames , donnez-moi seulement le temps de passer derrière ce paravent pour changer de costume et m incarner, vous apprendrez ensuite au monde comment le Néo-Paganisme s'est fondé.


Le dieu Puff fit les deux autres néo-dieux à son image. Il ne leur interdit ni la pipe ni le paletot, il leur permit même de porter la barbe et des décorations, et il leur laissa les noms de Krackq et de Hahblle, sous lesquels ils étaient connus dans pas mal de billards, de divans, et autres sociétés savantes et comme il faut.


L'UNIVERS AU SCRUTIN.

pile, ni




Krackq, répondait à la qualité de capitaine, et Hahblle prenait celle de compositeur. Le capitaine Krackq appartenait à cette catégorie dindividus qui flottent entre trente-cinq ans et l'éternité. Il portait également bien le grog et une brochette de décorations de toutes les couleurs qu'il avait gagnées sur on ne sait quels champs de bataille. Du reste, comme il faut à chacun une position sociale, il avait , quoique manchot , des cartes de visite sur lesquelles on lisait :

" Le capitaine KRACKQ , professeur de natation. ••

Hahblle , ancien maître de chapelle, avait d'abord essayé de révolutionner la gamme et de rendre son importance philosophique à la clé de sol. Ses efforts n'eurent pas de succès. Aucun théâtre ne voulut jouer son opéra l'Esprit et la Matière, ni sa grande sjmphonie le Moi et le Non-Moi en ut majeur. Tour à tour et sans succès peintre, musicien , opticien , mathématicien , il venait de se rejeter sur la mé- canique céleste, lorsque PufF lui offrit la place de dieu, qu'il accepta , ainsi que Krackq , sans trop se faire prier.

Puff ne pouvait mieux choisir ses collègues. Ils étaient tous


14 l'univers au scrutix.

les deux dans une de ces situations où le besoin d'une trans- formation totale se fait impérieusement sentir. Chapeaux, linge , habits , pantalons , bottes , tout leur conseillait de se faire dieux depuis les pieds jusqu'à la tête. PufF convoqua la triplicité néo-divine dans le local ordinaire de ses séances en sa qualité de dieu en chef, et aussi éloquent que s'il se fût adressé à des actionnaires, il prit la parole en ces termes :

" Chers co-néo- dieux ,

" Je vous ai appelés à partager avec moi les avantages de la suprême puissance ; mais je croirais manquer à mon devoir si je vous cachais la difficulté de la situation. Quand je n'étais qu'un , je mourais de faim ; comment faire main- tenant que nous sommes trois ? N'oublions pas que nous sommes des dieux constitutionnels , et que nous n avons pas de liste civile. Voici ce que je propose :

" Partageons-nous l'univers ; tirons au sort qui de nous aura le ciel , la mer ou la terre. Nous réunirons les documents que chacun de nous aura recueillis, et nous vendrons le tout à un libraire excentrique. Si je n étais dieu, je dirais : Ce projet vous chausse-t-il l -

Krackq et Hahblle s'inclinèrent en signe d'assentiment.

— Tirons donc au sort, poursuivit Puff ; jouons l empire céleste à pile ou face.

Et comment! dit Krackq ; nous n'avons pas à nous trois une pièce de cinq centimes.

— Hélas ! non , dit Puff en soupirant ; avons-nous au moins


L'UNIVERS AU SCRUTIN.


15


un chapeau ? Nous mettrons trois billets dans cette urne en feutre , et nous tirerons ensuite.

— Oui, dans notre unique chapeau, répondit Hahblle ; mais le fond en est crevé ; le destin tomberait à terre.

— - Arrangeons-nous donc à l'amiable, reprit Puff. A toi la mer, Krackq , la mer profonde et mystérieuse ! — A toi , Hahblle , le ciel ! les comètes agitent leur queue d impa- tience , la lune te tend les bras ! — Moi , je reste sur la terre : je crois que c'est la partie qui me convient le mieux ; êtes- vous de cet avis f — Oui! oui! s'écrièrent les deux co-dieux.

— Eh bien ! partez sans retard , continua Puff , et donnez- moi promptement de vos nouvelles. J'attends les observations de Krackq , les inspirations de Hahblle , avec la plus vive impatience. Venez , que je vous serre dans mes bras, et en route ! Vous tirerez vos mouchoirs de poche une autre fois.

Krackq suspendit à son cou la bouteille qui devait lui servir à transmettre ses découvertes au chef de la société, éteignit sa pipe et piqua une tête dans l'océan.



16


L UNIVERS AU SCRUTIN.


Hahblle , muni de son album et de ses crayons , ouvrit un ballon de poche, l'insuffla, puis s'éleva dans l'espace bien au-dessus des considérations et des cheminées humaines, et non sans adresser à la terre l'apostrophe de rigueur :


iU I



" Je vous quitte sans regret, ô hommes qu'en des jours de folie j'ai appelés mes amis ; vous ressemblez à ces saltimbanques que je vois en ce moment danser sur la place publique.

" Adieu , terre maudite , ville de boue et do liunée , patrie des flâneurs , des chipeurs, des sautews, je t'abandonne, je te maudis, je te laisse en plan. "



©ë)j^©Ër^T A LA VAPSW:Fi.


CONCERT A LA VAPEUR.

La vapeur changera la face du mcnde.... el de la Mon plus grand regret est de l'avoir iDéconnue.

( NaPOLKON a SAINlK-HKlisF. )

Bcns ce siècle de progrès, la machine est un homie perfectionné.

( Lk Galoubet LrTTKHAlKB kt mi-sical. )


\\\. — Vit \a tVceovvxcYU w\eYvt,\V\.(!,\vî.«, (\\v(i \\\, Vt AocVîwv Y\v\\,


Après avoir fait l'inventaire des meubles , immeubles , actions, inventions et partitions à lui laissés par ses co- néo-dieux, le D*" Puff était sur le point de s'abandonner au désespoir, lorsqu'il découvrit dans ce matériel varié une douzaine de musiciens en fonte.

En tirant ces musiciens de la caisse dans laquelle ils étaient renfermés , le D Puff ne put s'empêcher de s'écrier : « Voilà l'homme qu'ils ont méconnu , le génie qu'ils ont laissé marcher pendant dix ans en bottes percées, pauvre fleur sur ses tiges ! Hahblle, tu es pourtant le premier qui aies compris que le seul moyen de satisfaire les exigences du public en matière de musique , était d'inventer des chan- teurs au palais de bronze , et de faire marcher un orchestre à la vapeur! C'est à moi de tirer de l'oubli ton invention sublime. Dès ce soir je donne un concert ; aussi bien ai-je besoin de trouver quelque part une recette pour dîner. ••

Sans perdre de temps, le D*" Puff se mit à rédiger le programme suivant :


f*



CONCERT MÉCANICO-IVIÉTRONOIVIIQUE

nSTRlMEMAL, VOCAL ET P1IÉ^0MÉ^AI..



1 Ouverture à grand orchestre

tirée de l'opéra les Raila- Noies.

2 L' Exjjlosion , mélodie pour

200 trombones.

3 Bire gauche et Rive droite,

grand diurne exécuté par M"' Tender et M . Tunnel.

4 Chanson à boire, par M"' ***,

âgée de 22 mois, 6 jours et une nuit.


Dtwxinwî. 'éVw.Vxow.

1 Le Moi et le Non -Moi,

sjTïiphonie philosophique en lit.

2 Les rragons sautés par eux-

mêmes , polonaise pour 400 ophicléides.

3 La Locomotive , symphonie

à basse pression , de la force de trois cents che- vaux, avec mélologue.

4 Chœur final.



Le frein sera tenu 2^a>' ^(^ D' Piff.

AVIS AU PUBI.IÇ.

Les oiil'iiiils aii-dossnus de qiialre ans qui fomniencenl à fumer, à rncr el à eoinposer, paierniil place eiiline. — Le eoiiteii aura lieu en plein gazonièlre dans une salle porlalive en l'ouïe, el lilera (jualre niyrianièlres de li(»rilures à l'Iienre. — Les musiciens sont garaniis inevplosililes. • — L'ouverlure aura lieu au di'harcadère , à 5 heures evcessivemeni précises du soir. — Le premier Irajel se fera en \vV majeur, le second en %v bémol mineur.

Les slalles, \va;rons el baignoires seroni maintenus à une Icmpcralure moyenne. — On piuiira prendre (|uel(|ues bains de vapeur dans dos loges grillées et réservées.

IN. B. EXTRAORDIXAIREME^T IMPORTAXT.

Il esl evpressénienl recommandé de ne pas passer le bout du doigt ou du nez en deliois des slalles. — Tous signes ou gestes d'iniiirobalion, tous murmures (»u silllels , p(iu\anl opérer un déplacement d'air et compromettre la santé ou hnie des spectateurs, sont formeileuu'ut interdits. — Les marijucs particulières ou manifestations unanimes de satisfaction n'entraînant pas le même danger, le public peut se livrer à son eiitbousiasnie sans le moindre inconvénient.

Aliu d'éviter les accidents qui pourraient résulter de l'cncomlirement des voyageurs à la sortie du concert, de larges soupapes de dégagement et des rondelles fusibles seront ou\erles à la circulali(ui.

A.c C.oucnA Q*V Oiowwt (VU \)t\\ii\\çe <\"\v\\ a\-V\*V« tvuVv-mVV\ou\\tv\w

\é\\V^^\t A^VWS V^.V \\VAU.



CONCERT A LA VAPEUR.


19


Le D'" Puff fit placarder dans tous les carrefours une affiche illustrée , avec la vignette suivante :


"0


' 'ii£>JiiLj^xm^*




Mélodie pùur 200 Trûinbonés.


PRIME AUX ABONNES DU GALOUBET.


-5-j^»ei>


i}I"' TENDER ET ^\. 'IW^^Y.L

Diiiis le (liiiriic : \\\\\- siiiiiclic cl l!i\(' dniilc



"^^^p/W! !ii¥\\


v V


ha ha ha ha

ha ha ha ha lia ha

ha ha ha ha ha ha ha ha

ah ah ah ah

oh la la la la ! oh ah ! oh ah !


a Ja !


^^ mmsim^ a? ils âSaâ.


que las, je te dornerai de quoi que jai,

( D.crnx |'krs.,>. )


\\. — OÙ Vow a\>\n'ç^\^ i\\vçV\e \\\V V'o\Vmou i\,\v Galoubet litléraire et musical swY Vt eo\\ct\'V iVw AocVtwY V\\\\ eu \uvvV'\avV\c\' ^ d suv \a m\vs\t\\\t à Va


Puff , comme vous n'en doutez pas, avait été journaliste. Le rédacteur en chef du Galoubet littéraire et musical , journal qui faisait alors la pluie et le beau temps dans l'atmo- sphère des arts, était connu de lui. Puff, qui avait rendu compte d'une manière un peu flambante (stjle familier) des romans de son ami , lui écrivit pour le prier de parler de son concert. En retour de tant de rhubarbe , il lui demandait un peu de séné. Le rédacteur en chef répondit qu'il était prêt à insérer tout ce que le propagateur de la musique à la vapeur voudrait lui envoyer.

Puff prit la plume et écrivit l'article suivant en vertu de cet axiome , qui est souvent faux comme tous les axiomes : On n'est jamais mieux servi que par soi-même.


N" 91,


TIRAGE DE CE JOUR : Il 1,1 11 EXEMPLAIRES.


99" Année.


Le GaLOIBET tITTKRAlBB ET MUSI- CAL parait tous les jours et toutes \e^ heures depuis sept heures du matin ju^iqu'à minuit , comme les omnibus.

Chaque numéro contient , outre les matières ordinaires , trois valses , cinq romances , huit mélodies et une cantate de nos meilleurs compositeurs.

De plus les abonnés ont droit à lit places pour chacun des concerts quoti- diens du Galoubet.

On bâtit en ce moment une salle assez vaste pour contenir tous les abonnés.


Ll


MiifilSM


LITTÉRAIRE ET IHSICAl,


JOIRNAI,


CONDITIONS DE L'ABONNEMENT.

Pour I semaine , ) les abonnés paieront


Pour I trimestre. / une symphonie inédite ils rei-evront. . ( de Tkfstmhdliz.


Pour


semestre, un opéra entièrement



inédit de Stracrinati.


Pour


an. . . . un piano à queue , une



entrée A vie ■•» l'A-



radémie de Musique.


Sans r


nmpter les portraits de Tkfstmlidli?



et de SIraccinati.


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niélodieo-liarnionifo-syDiplioiiico-imisicoloffiquc.


l'T Avril I8.'.0.


€Bill?P FBSl'IV^Ii ©U ©OCl'Eiriî FUFFa


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Nous venons d'entendre le premier concert humano-mécaniquc de l'incom- parable D'" Puff. Il faudrait , pour rendre compte dignement de cette solennité , un style entraînant comme Mozart et majestueux comme Gluck. Grâce à cette invention admirable , les rhumes , les extinctions de voix , les bronchites n'existent plus, La voix des ténors , basses , barytons , soprani , contralti , est à l'abri de tout accident ; les instruments mus par la vapeur produisent des effets d'une justesse surprenante , les grands compositeurs de l'époque ont enfin trouvé des interprètes à la hauteur de leurs mélodies , Dans ce siècle de progrès ,


la machine est un homme perfec- tionné.

Nous renonçons à décrire l'enthou- siasme soulevé à chaque morceau par les virtuoses du D'" Puff. Son orchestre peut défier ceux de tous les conser- vatoires de l'univers. Dans le grand diurne Rive droite et Rive gauche, M"^ Tender a attaqué le contre la de la contre-octave avec une plénitude de voix et de vapeur qui a enlevé les bra- vos de l'assemblée entière. Une jeune virtuose de vingt-deux mois six jours et une nuit , qui par modestie a voulu garder l'anonyme , a exécuté sur la harpe vaporéenne les variations les plus difficiles sans sortir un seul moment


LA RHUBARBE ET LE SÉNÉ.

23


du rail-way de l'harmonie, avec une chaleur d'âme et une délicatesse de


doigté qui la placent dès à présent au rang des plus célèbres exécutantes.


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Nous donnons aujourd'hui comme prime à nos abonnés les portraits de quelques-uns des exécutants avec fac- simile de leur écriture; et divers mor- ceaux inédits de leur composition.

Un accident a marqué la fin de ce concert. Dans le feu d'artifice en ré , au moment où la fugfue se termine


smorzando par une mélodie douce et rêveuse , un ophicléide , trop chargé d'harmonie, a éclaté subitement comme une bombe lançant des noires , des blanches, des grupetti de notes aiguës, de croches, de doubles croches; des nuages de fumée musicale et des flammes de mélodie se sont répandus


24


LA RHUBARBE ET LE SENE.


dans l'atmosphère. Plusieurs dilettanti ont eu les oreilles déchirées , d'autres


ont été blessés par les éclats de la clé de fa et de la clé de soi.


U



Des mesures sont prises pour c^u'un pareil accident ne se renouvelle plus. Le D' Puff, qui prouve par son double caractère qu'Esculape est fils

d'Apollon , a prodigué à tous les assistants les soins de son art avec un

désintéressement au-dessus de tout éloge.



Voilà des hommes qui passent leur vie à faire mille contorsions sur la croupe d'un cheval ; des femmes qui mettent leur gloire à sauter une cravache , à passer à travers un cercle de papier huilé , à faire le grand écart en tunique de gaze et en maillot couleur de chair, le tout sur les paroles suivantes : Houp ! houp! houp ! ou : Hop ! hop ! hop ! avec accompagnement de cymbales et de grosse caisse !


5:^^::^. "0*1:^15^0^5:^ i^x;^ ^5*ï^.^^:î;;a'<=»


Ditux! que k honimcs sonl p\[i\

(C.AIVSON ■OULA.KK. )


d Vcè t\\oèt% a '^oV «\.'o\'sîi.v\v.


Les belles imprécations de l'antiquité , y compris celles de Camille, n'ont rien de supérieur à l'éloquente apostrophe sortie de la bouche de Hahblle abandonnant la terre. La rapidité de son ascension ne saurait être comparée qu'à la rapidité de sa parole. Les objets qui frappaient ses yeux ne servaient qu'à augmenter la force de ses improvisations lyriques. En ce moment il vient d'arrêter son ballon au- dessus d'un cirque. Ne croyez pas que ce soit pour mesurer l'espace qu'il vient de franchir ; c'est pour lancer contre les hommes en gros , et les écuyers en détail , une nouvelle tirade.

A peine avait-il terminé, qu'un coup de vent fit incliner son ballon à gauche. Il planait au-dessus de la terrasse d'un jardin, dont on peut lire la description dans une foule de romans plus ou moins amusants. Un jeune homme et une jeune fille causaient à voix basse et de fort près sur cette terrasse. Un homme, père, oncle ou tuteur, longeait sour- noisement le chemin serpentant au bas du mur. Hahblle souriait des vains efforts qu'il lui voyait faire pour arriver à

4


26


LA TERRE EN PLAN.

temps , lorsque tout à coup , au moment où le jeune homme et la jeune fille vont se donner le baiser d'adieu, l'infortuné néo-dieu reconnaît sa cousine Gertrude , pour laquelle il a composé des romances palpitantes de tendresse. C'est alors qu'il comprit pour la première fois qu'un dieu pouvait aimer et souffrir comme un simple berger. Il voudrait hâter la marche de son vengeur, il voudrait voir sa colère et son parapluie s'appesantir sur un odieux rival; mais bientôt il sent le besoin de sauver sa dignité et il reprend majestueu- sement son ascension, non sans jeter à l'écho des nuages ces mots douloureux : " Ah ! Gertrude , Gertrude ! ••



leureux enfants! — Malku


Voir l'ép'jraphe précédente


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Notre divin aéronaute , en passant ainsi au-dessus des rues, des maisons, des faubourgs, eut à subir une foule de spectacles gratis et peu divertissants; il arrêta, malgré lui encore, la vue sur un ballet en plein vent dansé par de jeunes Savoyards et de vieux barbets. " Malheureux enfants! malheureux chiens! dit Hahblle, voilà pourtant à quoi l'homme emploie votre jeunesse, votre grâce, votre fraî- cheur ! L'innocence , la vieillesse , les caniches , il faut que tout serve à ses plaisirs ! Décidément je renonce à m'occuper de lui. " Cette résolution n'empêcha point Halil)lle de de- mander à un merle qui passait ce qu'il pensait de l'homme.

— L'homme , siffla le merle , est un être plat. Il nous déteste, et il passe sa vie à envier notre vol. Il meurt de chagrin de voir que les ailes qu'il se fabrique fondent au soleil. Voilà mon opinion sur l'homme. —


A VOL ET A VUE D'OISEAU.

Haliblle fit la même demande à une grue.

— L'homme , croassa la grue , est un être très-plat. Il essaie en vain de nous imiter. Il court après notre rapidité locomotive , et il est jaloux de ce que notre aile va plus vite que ses chemins de fer.

Une alouette lui vocalisa cette réponse :

— L'homme est un être excessivement plat. La perfec- tion de mon chant fait son désespoir. Qu'il soutienne donc comme moi une cadence ; qu'il lance ses notes de la terre au ciel , et chante un solo au milieu des rayons du soleil levant. L'homme est envieux et impuissant : voilà ma pensée.

Un jeune rossignol lui gazouilla dans le même sens son opinion sur l homme.

Les oiseaux ont raison , se dit Ilaliblle , je partage entiè- rement leurs vues élevées, et je n'ai jamais mieux compris sa platitude qu'à présent. Il inscrivit ces consolantes pensées sur un feuillet de son album , résolu à le confier au premier oiseau de passage qu'il rencontrerait. Un canard qui se rendait en Europe pour s'y faire traiter d'une maladie de foie, voulut bien se charger de son pli.

J'aperçois là sous moi, poursuivit Hahblle, cette colonne


A VOL ET A VUE D OISEAU.


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surmontée d'une statue de la gloire. Cochers, porteurs d'eau, duchesses , revendeuses , grands seigneurs , gens du peuple , tout le monde circule autour du monument ; entre la colonne, haute de cent pieds, et les hommes, je n'aperçois aucune différence ; tous me paraissent avoir le même niveau.


^îr^!^î^â\



Du point de vue où je suis placé, la gloire n'est que l égalité du néant.

Satisfait de cette définition , Hahblle reprit son vol vers le soleil.


32


A VOL ET A VUE D OISEAU.


Ses yeux , se reposant une dernière i'ois sur la terre , virent l'asphalte d'un boulevard célèbre inondé de fiacres, de car- rosses, de voitures chargées de masques. Un bruit de cris dis- cordants, de clameurs confuses, s'éleva jusqu à lui. Il voulut s'éloigner de ces scènes si tristes à l'œil d'un philosophe ;



mais un calme plat retint son ballon. Il mit ce contre- temps à profit pour continuer son journal; il jugea cepen- dant à propos de taire à son dieu en chef 1 histoire de Gertrude ; et c'est à l'indiscrétion d'une linotte que nous devons la révélation de cet épisode , qui démontre que toute chose, même vue de haut, peut avoir ses inconvénients.


LE CARNAVAL EN BOUTEILLE.

Tout est dans tout.

(DI^ïs , Traité d'Éduiatiuii à lu>agi- îles Écul<-> iiiiuui-llc< de Syracuse.)

L'infini de la mer plait à l'infini de la pensée,

(Hav.. uk Koei>.)

L'habit fait le moine.

( FK^sÉE ut Pascal, restituée yar M. Cuusiii.)


\\\. — T>ou\ ou u«, ço'm'^ve.uàTO \)uu Va uktè's'vVt i\\v«, \Aus. Uu-iSi, d où Vow aTçCTCio'it tt\i«,u(.ViiVA\i Vt ijCTwxQ, At Va '\>\nVo%o\>V\t <V\v t\ét\\v\*tAwt\\\ , yo\v\ \a\\'«  •sw'xU à Vtv \A'\Voso\Au >Vt V'\V\'»W\\"4.


PufF était trop néo-dieu pour ne pas savoir que rien ne s'use plus vite que le succès ; aussi songeait-il déjà à inventer quelque chose qui pût remplacer avantageusement ses musiciens fondus. Il se promenait donc sur les rives de l'océan , en proie à mille idées contraires , et sentant dans son cerveau , qu'on nous passe cette métaphore , le flux et reflux qu il voyait à ses pieds ;

Quand soudain , sur le dos de la plaine liquide ,

il aperçut une bouteille qui semblait appeler à son secours.


34 LE CARNAVAL EN BOUTEILLE.

Le docteur eut assez d'humanité pour regretter en ce moment de n'être pas chien de Terre-Neuve. La bouteille continuait cependant à faire des signaux de détresse. Heureusement une vague plus forte la souleva et la fit échouer sur le rivage.

En s'approchant de la naufragée pour lui donner les soins que réclamait son état, Puff lut l'étiquette suivante que la bouteille évanouie semblait presser contre son cœur :


Se prie la


personne qui


me trouvera


tle me


faire parvenir le plus tôt possible




à celui (tont


rotct


l'atlresse :





t^Ôû9iéôea?





ty^6o^iJ6cur /c


01) r


M^/. HCO^^


(/u6ù.






r^'a?'touL


cFcccù


\XtJ.




g^o...


ya^^.






Le souvenir de Krackq et de ses promesses marines se présenta alors à l'esprit de son associé. Il prit la bouteille dans ses bras , et rentra chez lui en s' écriant : Est-il possible \ Serait-ce lui ? En croirai-je mes jeux ( et autres exclamations qu'on emploie quand on veut faire semblant de douter d'une chose certaine.


LE CARNAVAL EN BOUTEILLE.


35


C'était possible ! c'était lui ! c'était Krackq qui écrivait à son ami. Dans un étui attaché au cou de la bouteille , était renfermé un manuscrit que nous allons mettre sous les yeux du lecteur, impatient sans doute d'avoir des nouvelles de son ancienne connaissance le professeur de natation.



y/6û////J^ré/ ae ry^/Y/rAv/.


iMofiira. — '};io}nilation — fois. — (îonailiénUiona flcnâaUa.

« Je ne puis savoir au juste combien de temps j'ai mis à opérer mon plongeon ; je présume cependant que la tête que j'ai piquée a duré trois jours. Je me suis beaucoup ennuyé dans les vagues intermédiaires. Un banc de harengs m'a longtemps fermé le passage. Après l'avoir mis en déroute, je me suis reposé de ma victoire sur un banc d'huîtres , où j'ai déjeûné. J'ai immédiatement repris mon plongeon, et le matin du troisième jour j'étais parvenu à cinq mille pieds au dessous du niveau des baleines. J'ai pris terre sur un lit de sable fin, et j'ai essayé de réparer le désordre de ma toilette. J'ai eu beaucoup de peine à démêler ma chevelure, à laquelle s'étaient attachés un grand nombre de mollusques et de coquillages de tous les genres. Cette opération était à peine terminée , que les habitants des régions humides sont venus en foule autour de moi me faire toutes sortes de gri- maces ; j'ai su depuis que la mer célébrait son carnaval, et que la licence du moment autorisait ces manières peu polies.

«Autant que j'ai pu m en convaincre jusqu à ce jour, le fond de la mer est peuplé comme la terre ; les révélations mytho- logiques au sujet des Néréides nous avaient déjà fait entrevoir cette vérité. Seulement il n'y a plus de dieux dans l'océan;


Le Coricgc soilira (les ridii's rliibk's (!(■ 11. Friiiiiiihiu |ioiir sp, \ des noiimssciirs, vk\ms, coïKliicleiiis, aclielciiis , (lé|)e(Tiirs. rendre chez' les aiilorilés mariliiiRs coiislituées. Iiidépeiidammeiil j inanseius, ele.. elc, le corlèiie sera coiiijiosé (Oimiie ci-après :

\l lliiic de |!iiiilaiil(' Inill'i'e. III. ('.oclinn-diiidf n'ili. II. Canard aii\ (dnes.


1. Lièvre faisandé.

2. Oie en matelolle.

3. Homard saiinioniié. L Perdreau à quein^ d'éere\isse


.». Dceasse cnipaudnie.

(). Sarcelle en lirocbel.

7. Escargol-lorlue.

S. Grenonille larlare.


12. (llie\rcuil à la cièle de cm;.



Attendu le poids de l'animal , loules les rues (pie traversera le cortège seront à triple rans; de pa^('S.

Le B(euf (iras parcouna l'aNcnue l'ériiîord, la place d'OsIcndc. la rue de niampa|;ir', l'impasse l'itlmiers; il fera nue station au s(|uare Tuddini;, une autre dc\anl le cliàtean des Aiidonilleiics, et une troisième devant la ma'son du président de riiisliliit Culinaire , iiiand'croix de l'ordiv du Corddn-lîf'ii.

11. .lamlioniiean , un des principaux innimsscuis maiiiis, qui pmir la vinstième fois a riiouiifur de diri;;er ccllr piomenade, a


\onln la composer cette année d'une façon cnlièrement nom elle. Le char dans le(|uel il simra sou élè\e sera eulièiement incrusté de iiicre. Les guides scioiit leiiiics par le dieu (Inmiis; ^cplnne et Ainpliilnte occiipi'idiit la liiiiHinclic du fond; les portières seront gardées par une escorte de \aïades et de I riions.

Les persimnes (|ui désireraient a\oir un lieefsteacL du liieiif (iras sent priées de se faire inscrire an reslaiiiaiit de 11. \l(nau père, ii renseigne du V)rt\v\ v\ \v\ ^\ol^c , dont les taltlis sont servies depuis sept heures du malin |iiM|ii'a miniiil.


LE CARNAVAL EX BOUTEILLE. 37

Protée est mort depuis deux mille ans , et Téthys est tombée en enfance ; si le soleil s'obstine à partager sa couche , c'est par suite d'une fidélité qui honore son caractère de mari.

• Les mœurs des animaux sous -marins mont semblé extrêmement douces. Ils ne se querellent point entre eux, et sont gouvernés par leur instinct qui les porte à se manger parfois les uns les autres. Ma présence n a paru nullement les alarmer , quoiqu'un poisson volant leur ait appris que j'étais un homme.

" Je ne puis encore évaluer la population de ces contrées. Leur religion me paraît se rapprocher du néo -paganisme; toutefois j'ai vu parmi eux des poissons à mitres d'évêques. J'ai été brusquement interrompu dans mes observations par une bande de conques , de buccins, qui s'est élancée en faisant retentir l'air de ses acclamations. Un immense cortège a défilé devant moi; c'était celui du bœuf- gras, dont on trouvera ci-joint l'ordre et la marche. Par une combinaison que j'ai trouvée pleine de goût et de sel, il avait pour escorte une cavalcade d'animaux déguisés en ce que la gastronomie offre de plus succulent à l'appétit des hommes. Ce bœuf sortait des pâturages du vieux Nérée, l'ancien éleveur des troupeaux de Neptune.

» Comme il faisait jour, des flambeaux éclairaient le passage du cortège. A la nuit tombante, l'aurore a com- mencé à paraître . Alors tout le monde s'est rendu au bal ; il avait lieu dans une grotte d'azur aux murailles de nacre , dont les stalactites illuminés par les rayons réfractés du soleil brillaient comme autant de girandoles d'or. Les



lue jeune brebis fort tendre oii\ril le bal avec une panlbne sur \f retour; ee rniiple, valsanl à peine ihi boul des pattes, captiva longtemps mes regards, lu quadrille délirant composé de singes et de guenons coiflées à ré|)agueule fut exécuté ensuite et suivi d'un menuet plein de grâce et de modestie. In renard faisait les yeux doux à une poule. Ine perdrix coquette tenait en arrêt sous son coup d'oeil fascinateur un braque amoureux.


LE CARNAVAL EN BOUTEILLE.


39


animaux étaient travestis de la faqon la plus simple et la plus pittoresque à la fois. Dans une galerie peu éclairée, un ours poursuivait une limande pour lui demander son adresse ; un lièvre hors de lui attaquait une lionne qui osait à peine lui résister ; une gazelle traînait par les cheveux un lionceau , son amant, qu'elle venait de surprendre en tête-à-tête avec une levrette de lOpéra. Le mouvement, la joie, la folie étaient partout, même chez un corbeau en domino noir, qui promenait de groupe en groupe ses lazzi et ses bons mots.



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LE CARNAVAL EN BOUTEILLE.


« Un immense hurrah annonça la fin du bal. On aurait pu se croire en pleine terre. Ebahissements , assoupissements, épanouissements , évanouissements , rien n'y manque. Les gardiens de la pudeur publique et aquatique regardent d un œil tolérant cette danse qui n a pas de nom chez les animaux , et qu exécute un canard adolescent avec une souris chat-huant, etc. , etc. Jamais je ne me suis tant •



Ici Puff interrompit sa lecture en s écriant : Euvckdl.


CARACTÈRES TRAVESTIS ET TRAVESTISSEMENTS DE CARACTÈRE.

Je te connais!

Un domino rose.

Mels Ion masque et je te dirai qui lu es.

Salomo', Proverbes.

Toutes les bêtes sont des hommes plus ou moins déguisés, et tous les hommes sont des bêtes plus ou moins travesties.


"\\\\. — ImiVutV'xou *l\vw i^M'tUnl \va\vtiiv\îi tVwjwi'st t\v (jvtt. — Lt »\otVav\ Yu\\ w'Vfc'ftU Va 'Y\n\;Oso\»\v\ii Avv, iVk^w'vètmtwV ^ou\ \au«, ■swVVe, à Vtv \»\v\Vo*o\i\ut Aï, VWstow. — T)t\doTç^«,"(\vfcuVs As, çdVs \\vtoT\t âdauk ivw tjtvx-.


Puff voulut cependant terminer la première partie du manuscrit de Krackq : il continua donc sa lecture.

" amusé. Je commençais, s'il faut dire la vérité, à

éprouver le besoin d'un peu de repos. J'allais demander l'adresse d'une hôtellerie où l'on pût me recevoir à pied et à la nuit, lorsque j'entendis auprès de moi de jeunes hannetons qui parlaient de se rendre à un autre bal donné , à quelque distance de celui-ci, par des animaux de dis-


42 CARACTÈRES TRAVESTIS

tinction. Je voulus voir en quoi consistait l'aristocratie sous- marine; la curiosité me prêta des forces, et je suivis mon guide.

" Le contrôleur , vieux requin , me laissa passer sans me demander ma carte d'entrée et en me suivant d'un regard d'admiration. Enorgueilli par ce succès, j'entrai la tétc haute ; aussitôt des groupes nombreux se formèrent autour de moi ; la foule circulait à mes côtés , avide de contempler jnes traits et mon visage. Evidemment je faisais sensation.

" Je n'en fus point étonné. Une seule chose me surprit, et me jeta dans une étrange perplexité. Avais-je devant les yeux des hommes déguisés en bêtes, ou des bêtes masquées en hommes? Mon incertitude ne cessa qu'à la fin du bal, lorsque je vis un rat quitter son masque pour avaler un sorbet au marasquin.

" L'aristocratie avait modifié le principe du déguisement : les animaux , au lieu d'échanger leur physionomie contre celle d'autres animaux, avaient emprunté des masques humains. J'eus alors le secret de mon succès ; on me prenait pour un animal, et l'on admirait l'exactitude de mon tra- vestissement. Un lézard , plus curieux que les autres , se glissa même vers moi pour me demander ladresse de mon costumier.

" Quelques oiseaux s'étaient contentés de mettre un faux nez. Ils n'en étaient pas moins méconnaissables.

■' A mon entrée, le bal était des plus animés. La salle, creusée dans une roche de cristal, retentissait sous les pas des danseurs ; le plancher de verre oscillait à cha(juc instant.



BAL MASQUE.


ET TRAVESTISSEMENTS DE CARACTÈRE. 43

Eléphants-s\lphes , polichinelles-scarabées, ours, levrettes, boucs, vautours se livraient à toutes les joies de la danse avec une telle furie que la grotte craquait à chaque instant , comme le pont d'un vaisseau prêt à se briser. Un moment la mêlée et le bruit furent tels, qu'un oison effrayé s'enfuit en laissant tomber son chapeau de Pierrot; je jugeai à propos de le suivre, et j'allai retirer ma canne et ma pipe au contrôle. Bien m'en prit, car je sus le lendemain que la salle s'était écroulée. Je dus mon salut à ce digne descen- dant des sauveurs du Capitol e.

« Le temps me manque pour coordonner mes réflexions ; cependant je ne puis m' empêcher de faire les remarques suivantes : Y a-t-il des hommes dans les contrées que je parcours? ou bien les animaux se sont-ils procuré ces mas- ques à la suite du naufrage de quelque navire l — Double question que je compte soumettre à trois académies. •>

Enlevons au prétérit eurêka son masque grec, et rendons -nous compte des motifs qui ont engagé Puflf à pousser cette ambitieuse exclamation : J'ai trouvé !

PufP venait de parcourir le dernier paragraphe du manus- crit de Krackq. Il avait pu se convaincre qu'en ces jours de folie qu'on nomme le carnaval , le délire des animaux n'avait rien à envier à celui des hommes. En jetant un coup d'œil sur les dessins que Krackq lui envoyait comme pièces justificatives de ses assertions, Puif trouva ce que nous allons dire.

Il trouva que l'homme ressemblait moralement aux ani-


44


CARACTERES TRAVESTIS.


maux qu'il avait sous les yeux. L'homme, se dit-il, se croit un et il est toujours deux ; sa physionomie et son caractère se livrent une guerre perpétuelle. Je veux me servir de cette lutte pour renouveler la face du carnaval.

Le même jour on vit l'enseigne suivante briller au-dessus d un des magasins de la ville :

POFF. COSTUMIER MORALISTE ET IlUMAUlTillRE.



En même temps il lit distribuer le prospectus qu'on va lire.



iiiiotiaiait PHYSIOLOGIOUES.


Ls lasque s&ra désormais une venté.

Ordonnance de Police pour les jours gra?t.

Le masque a été donné à rtiomme pour faire connailre S3 pensée.

Attribué ù Talleyrand.


PROSPECTUS-SPECIMEIV.


Il y a longtemps qu'une voix éloquente l'a dit, les masques s'en vont! le domino tombe en loques, le Pierrot est dévoré par les vers , la rouille s'est mise à la Ijre du troubadour.


Grandisson-Maaii'*'.


Bases diplomaliqiies.



Cuii> idioii et Aiicqiiiiiai


DÉGUISEMENTS PHYSIOLOGIQUES. 47

Le carnaval se meurt ! Le carnaval est mort ! Il s'agit de le ressusciter, mais en le moralisant.

Qu'est-ce que le bal masqué?

Un pandœmonium d'oripeaux , un cataclysme en gue- nilles , un océan sur lequel gronde une tempête de mots incompréhensibles et de clameurs confuses.

Il faut éclairer ce chaos , éteindre cette tempête.

L'intrigue de bal n'existe pas plus que la comédie d'in- trigue. Il s'agit de combler ce vide.

Pour arriver à ce résultat, je renouvelle la face du cos- tume, je donne une signification, une valeur morale au travestissement. Autrefois on disait à quelqu'un d'une voix de serinette:

" Je te connais ! tu demeures en fticc d'un vitrier ! tu t'appelles Balichon ! •>

Il iallait une prodigieuse quantité d'esprit pour se livrer aux joies du carnaval ; aujourd hui ces plaisirs sont mis à la portée des intelligences les plus vulgaires.

Avec mon système , on ne devinera pas seulement le domicile des individus, mais encore leur sexe, leur carac- tère ; lintrigue s'élèvera à la hauteur de la psychologie. Le bal masqué deviendra un cours complet de philosophie. Plus 1 homme sera déguisé, plus il se fera connaître. Mes déguisements sont doubles comme le cœur.


48


DEGUISEMENTS PHYSIOLOGIQUES.


Le néo- carnaval changera en école de mœurs une des fêtes les plus compromettantes du monde , et la postérité me bénira pour avoir fourni des travestissements complets et philosophiques au prix de 10 fr. 50 c. par soirée.


Beaux-Arts et Cassonad


La Parade et le Boudoi


La vie militaire La tête au ciel Ce qu'il y a

et la vie civile. et les pieds dans la boue sous 12 mètres de soie.



On ne reprend pa.s /es habits fae/ics.

LE ROYAUME DES MARIONNETTES.

Ddùs Is psys h M-nonncttes h Paniins sont rois. La pirouelle prEnil tout rtomms, dipuis le cirvcaii jusqu'à la plaDtt dts piefs.


W. — \>o\\V ou ^\\v\\^\v Vtx\A\ttv\\ou v\\\c y\\\i^ UvwV.

Fatigué de demander aux oiseaux leur opinion sur les hommes, Hahblle s'était endormi laissant son ballon flotter dans l'espace. Au bout d un certain temps (une minute, à moins que ce ne soit un an), il sentit un choc violent imprimé à sa nacelle , et il se réveilla , non point en plein infini , comme il s'y attendait, mais sur le toit d une maison.

Serais-je retombé sur la terre! s'écria-t-il en jetant un regard d'effroi autour de lui. Ce qu il voyait n'était guère fait pour calmer ses appréhensions. Du liaut de l'observa- toire que lui avait ménagé le hasard , il aperçut des rues , des magasins , des flâneurs , des voitures , des étalagistes , tout le personnel en un mot d'une ville. Il essaya de s'élever de nouveau ; mais l'accroc reçu par son ballon rendit l'ascen- sion impossible. Il comprit qu'il fallait se résigner à mettre en panne pour radouber son navire aérien, et, par une taba- tière laissée ouverte sur le toit, il pénétra dans la maison.

C'était un logis comme tous les logis. Il descendit jus- qu'au premier étage sans rencontrer personne. Il continua


50 LE ROYAUME DES MARIONNETTES.

sa marche jusqu'à la loge du concierge. Là, il vit un homme assis dans un grand fauteuil, et tenant un cordon de son- nette à la main. Dans cette loge régnait un ordre admi- rable et la plus complète immobilité. Un chat dormait sur la cheminée sans que son poil bougeât seulement; des charbons luisaient dans lâtre, et cependant n'échauffaient pas. Hahblle s'approcha du portier pour lui demander des indications sur le lieu où il se trouvait; le vigilant gar- dien baissa deux fois la tête par un geste bref et saccadé, fit mouvoir ses veux avec une rapidité et une précision étonnantes, et retomba dans son immobilité. Hahblle, malgré tous ses efforts, ne put obtenir d'autre réponse. Impatienté, il se dirigea vers la porte, qui céda tout de suite sous la pression de la main , et se referma d'elle- même, après lui avoir livré passage.

Il pénétra dans une rue, au bout de laquelle il vit un grand édifice en bois sur lequel était écrit le mot

^-î* îj:2 ^;^ ^;:^ -o* ;LXi. :l^ <-•

Il n y avait ni hureau , ni vestiaire , ni contrôle ; il entra dans une salle vide, et s'assit sur une banquette où il n'y avait personne. Tout à coup dix-sept mille becs de gaz écla- tèrent comme par enchantement. Alors dans une asant- scène splendide il aperçut un pantin qui frappa deux fois dans sa main en criant : • Commencez. -

La toile se leva. Aux écharpes de gaze, aux maillots cou- leur de chair, aux nuages retenus par des ficelles, Hahblle reconnut qu'on allait jouer le ballet des Amours de Vénus.



U TROIS,


52 LE ROYAUME DES M ARIOA^NETTES .

La scène s'ouvrit par un pas de crabes ; les n^^mphes étaient des souris, et les cvclopes des scarabées; ils exécutèrent la danse des marteaux, et le premier acte finit.

Habblle fit ce que tout le monde aurait fait à sa place, il sortit pour prendre l'air et des renseignements. Comme il mettait le pied sur la place publique, il aperçut le pantin de r avant-scène, qui changeait les verres placés derrière un énorme transparent ; aussitôt le clair de lune remplaça le clair de soleil.

En même temps il vit venir à lui un homme dont toute l'occupation consistait à appliquer son lorgnon sur son œil, et à le faire descendre ensuite. Tous les mouvements de cet individu paraissaient réglés par quelque mécanisme intérieur. — Monsieur veut-il bien me faire l honneur de me dire dans quelle ville je suis descendu! lui demanda llahblle. L'individu continua son chemin sans même tourner la tète.

Notre vovajreui' connnencait à trouver les habitants de cette cité inconnue fort peu ferrés sur les devoirs de la civilité puérile et honnête. Il examina avec plus d'attention les objets qui l'entouraient. La place publique était ornée d'une fontaine; mais l eau qui en coulait était en verre et se mouvait comme le jet d une pendule à ressort. Des voitures circulaient ; mais elles ne dépassaient pas une certaine distance, et parcouraient toujours le même chemin.

L'individu au lorgnon entra au théâtre. Hahblle le suivit, jugeant que l entr acte devait être fini. Cette fois il trouva la salle toute peuplée. Des femmes élégantes agi-



APOCALYPSE DU BALLET.


LE ROYAUME DES MARIONNETTES. 53

talent leur éventail ; celles-ci souriaient perpétuellement , celles-là portaient alternativement leur tête de droite à gauche. Parmi les hommes , les uns hâillaient , les autres dormaient sur leur coude, ou se penchaient du côté de leur voisin.

Ce qu'il y avait d étrange dans tout ceci , c'est que chaque spectateur répétait toujours le même geste et gar- dait la même position qu'il avait prise.

Le pantin frappa encore dans ses mains, et le spectacle recommença. Si Hahhlle se fût souvenu de l'Apocalypse, il n'eût pas manqué de rendre compte de la manière suivante de ses impressions :


" Incontinent je fus ravi en esprit, et j'aperçus une danseuse qui dansait ; elle était vêtue de madapolam garni de clinquant , elle avait des ailes de papier argenté et une couronne de similor.

" Il y avait au bas du théâtre des stalles , des trônes de velours d'Utrecht, et sur ces stalles et sur ces trônes on voyait des paires de mains sans yeux, sans esprit et sans goût. La première paire de ces mains était comme des gants jaunes; la seconde ressemblait à des pattes humaines ; la troisième était des mains de crabes ; la quatrième des battoirs de chair et d'os ; les autres étaient des bouteilles vides et des verres de cristal.

" Autour du théâtre s'élevaient des cœurs enflammés de vieillards, des plumes d'argent et des encensoirs. Il y avait aussi au bas du théâtre des animaux invisibles ; le premier ressemblait à un âne c^ui briiit , le second à un veau qui pleure, l'autre à un lion qui fume.


51


LE ROYAUME DES MARIONNETTES.


A peine cette vision, car évidemment c'en était une, eut- elle passé devant ses yeux, que Haliblle vit arriver une autre danseuse; celle-là avait un buste de sapin, des bras de



carton-pierre et des jambes de liège. La salle se peupla subitement d'individus à barbe et à moustaches qui criaient : " Bravo ! Vive la cachucha ! »


LE ROYAUME DES MARIONNETTES.


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Le petit pantin assis dans sa loge fit entendre un brrrttt qui voulait dire : Très-bien.

Vint ensuite un homme dont les jambes et tout le corps



étaient en bourre et en coton. Celui-là n'obtint pas un grand succès ; mais quand parurent deux danseurs à ressorts articulés, l'enthousiasme ne connut plus de bornes. Le pantin sauta à califourchon sur le rebord de sa loge en s'écriant : •' Admirable! c'est absolument comme là-bas. •-


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LE ROYAUME DES MARIONNETTES.



Aussitôt la salle se vida, les becs de gaz s'éteignirent; Hahblle mit le pied dans la rue déserte. — Je donnerais, se dit-il, mon titre de dieu pour savoir où je suis et l'heure qu'il est. Encore si j'avais du feu pour allumer mon cigare! fumer, c'est réfléchir. Justement un homme passait avec une lanterne. Hahblle lui demanda T heure ; — point de réponse. Il voulut approcher son cigare de la lumière , et s'aperçut avec terreur que ce feu n'était pas du feu.


yl


^imif^um vM.UL^.


iu armes. Cornichons!




" Ton sublime manuscrit m'est parvenu sans avarie, et ta bouteille sans fêlure. Tu trouveras ci-joint le mémoire que j'ai adressé à l'Académie sur tes découvertes, ainsi que le récit exact de ce qui m est arrivé depuis ton plongeon. Je t'engage à lire attentivement ma dissertation sur les races sous-marines, où je développe tes opinions sur l'existence d'une race particulière qui a connu les traditions de l'anti- quité, ou plutôt qui leur a donné naissance. Les Tritons, les Néréides sont des échantillons d'espèces existantes et qui ne sont que momentanément perdues ; la constatation de ce fait nous fera le plus grand honneur sous le rapport de la science.

" J'achève en ce moment la liquidation de ma maison de Déguisements Physiologiques, elle s'annonce sous les aus-

UNE RÉVOLUTION VÉGÉTALE.

pices les plus favorables; c'est une idée excellente et que je te dois; les bénéfices déjà réalisés m'ont permis de passer assez grassement les jours gras. Je cherche maintenant une opération nouvelle pour passer le carême ; mais comment songer à ses intérêts particuHers en présence des maux qui menacent l'humanité?

" Un règne tout entier de la nature se révolte : voilà 1 affreuse nouvelle que j'avais à t'annoncer.

" Tu connais mon amour pour l'horticulture, délassement de toutes les grandes âmes : j'ai sur ma fenêtre deux rosiers du Bengale et un basilic. Grâce à mes études approfondies sur les poètes orientaux, le langage des fleurs et des plantes m'est familier. Comme je m'approchais de mon jardin suspendu pour observer les effets du printemps qui s'avance, j'ai surpris le secret d une conspiration dont le zéphyr colporte le mot d'ordre d un calice à l'autre; les fleurs ne pouvaient choisir un complice plus zélé.

" Il s'agit d une levée de corolles et de pétales contre r homme. Le parterre et le potager se donnent la main , le vase et la cloche bientôt sonneront l alarme ; l esprit de révolte s'est glissé au milieu de toutes les étamines ; le soleil et la vengeance animent tous les pistils. L'artichaut prépare ses pointes en silence ; le melon se fabrique une armure à l'épreuve du couteau; j'ai entendu un chœur de concombres qui conspiraient en chantant l'hymne révolutionnaire :

Xous filtrerons dans la carriî're, Quand nos aînés n'y seront plus.


UXE RKVOLUTION VEGKTALP:.


59


" J'ai fait une tournée dans la campagne pour herboriser quelques nouvelles ; un frissonnement caché parcourait les plates-bandes d'oseilles ; une rumeur sourde circulait de la laitue à l'épinard et du céleri à la chicorée. Les con- spirateurs n'attendent plus que le signal.

" Une sensitive , ennemie jurée des émeutes , et une immortelle, conservateur et partisan dévoué du statu quo , m'ont révélé tous les détails du complot. C est une plante de rien, une tige sortie des rangs les plus infimes de la bota- nique, le chardon en un mot, qui s'est mis à la tête de la révolution : il n'y a que les gens qui n'ont rien à perdre qui aiment le changement. Muni des renseignements néces- saires , je me suis rendu à l'endroit choisi comme point de



réunion par les chefs de la révolte ; là , j'ai pu me convaincre que les plantes étaient organisées depuis longtemps en



LE RÉVEIL DES PLAHES.


/ /


UNE REVOLUTION VEG?:TALE. 61

société secrète, se subdivisant en centuries, décuries, ventes et sous-ventes ; cette classification, aussi peu prévue par la police que par Linnée, m'a donné une haute opinion des forces des conjurés.

• Rien n'est dangereux comme un prolétaire éloquent ; le chardon l'a bien prouvé dans cette circonstance. L'assem- blée était au grand complet , toutes les classes du règne végétal avaient là leurs représentants. Promenant ses regards sur tous les spectateurs, Catilina s'est levé, et a pris la parole en ces termes :


ARBRES ET ARBUSTES, PLANTES ET ARBRISSEAUX,

" Le moment est venu d'arracher la bêche , la hache et la serpe des mains de nos éternels oppresseurs. Nous ne voulons plus être taillables, rognables et corvéables à merci. Plus de ces alliances monstrueuses qu'on nous impose sous le nom de greffe. Le droit de greffage est mille fois plus odieux , plus immoral , que celui de jam- bage contre lequel l'espèce humaine s'est tant de fois insurgée. ( Marques d'assentiment dans l'auditoire.) — Pavots , sortez de votre sommeil, on en veut à vos têtes ! — Pensées , soucis , secouez la molle rêverie dans laquelle vous êtes plongés! — Roses, œillets, marguerites, jas- mins, laissez là vos amours , quittez vos robes de fête pour l'armure des combats , si vous voulez que l'homme



UNE REVOLUTION VEGETALE.


" cesse de fabriquer avec votre sang d'impures essences '. et d'odieux cosmétiques. — Et vous, légumes, peuple " industrieux et fécond , souffrirez-vous qu'il vous arraclie " vos enfants dès l'âge le plus tendre , pour les dévorer " sous le nom de primeurs! (Un ognon verse des larmes.) " — C'est pour les premiers-nés de 1 artichaut qu'a été " inventé le supplice de la poivrade et du beignet. " Ecoutez les cris des victimes qui vous demandent ven- " geance du fond de la poêle à frire. ( Frémissements. ) — • Champignons naissants qu'on arrache à voti'o couclie



paisible , au lieu du suc chéri des gastronomes , distillez désormais un poison mortel! — ^ Cornichons , l'iiomme,


UNE REVOLUTION VEGETALE.


63


non content de vous condamner au bocal à perpétuité , calomnie votre intelligence! (Murmures au banc des cornichons.)



— Quant à vous, cantalous ! serez-vous toujours les melons de la farce ? — Le radis consentira-t-il à passer éternel- lement pour un hors-d'œuvre aux jeux de la postérité? Et le petit-pois ne se changera- t-il jamais , pour frapper ses tyrans, en vme balle saintement homicide î ' Non , les choses ne dureront pas ainsi ; l'indignation


64 UNE RÉVOLUTION VEGETALE.

•' qui VOUS anime m en est un sûr garant. Aux armes , • enfants de la race végétale! Aux uns l'immortalité du '• triomphe , aux autres l'immortalité du trépas. Le saule " pleureur versera quelques larmes sur notre tombe , et le •' cyprès prononcera F oraison funèbre des braves morts •' pour la liberté ! »

" Là-dessus, rassemblée s est séparée dans le plus grand enthousiasme. Les asperges surtout avaient la tête montée, et les cœurs froids des citrouilles elles-mêmes s étaient exaltés. Le tabac seul a gardé une attitude pleine d'indiffé- rence ; il n'a pas cessé de fumer sa pipe pendant toute la harangue du chardon.

" Si la discorde ne se met pas parmi les conjurés, c'en est fait de la cuisine. Mais déjà les cryptogames ont formé un parti sous la dénomination de politiques ; la guerre civile a commencé par une dispute mêlée de coups entre la canne à sucre et la betterave, dispute qui ne s'est terminée que par r intervention j tardive , hélas ! ) de la carotte.

" Que faire maintenant! Dois-je prévenir la société de ces menées qui tendent à saper la gastronomie jusque dans ses fondements! Non; il vaut mieux garder le silence, et chercher dès à présent une invention qui remplace les légumes.

" Qu'en dis-tu!

" Mais j'oublie que tu ne peux pas me répondre, mon cher Krackq; hâte-toi cependant de me renvoyer ta bouteille, que je confie à la boîte aux lettres de l'océan. -



©©[i^iliAT [Dtl [DHyX ^A1F[F0


yiei ¥@Yâ©i ©»â^\^^B(k..


Inventer, c'est voyager

Prince Pickleb-Wlskai*.

Au mois d'avril plante les clioux, et méfie-toi de tes omis.

Mathieu LASHSBEnc.




Attila meurt étouffé dans son lit des suites d'une indi- gestion , et r empire du monde lui échappe ; un âne en passant broute un chardon , et les plantes sont obligées de rentrer sous le joug de l'homme : à quoi tiennent les révo- lutions !

Les réflexions philosophiques élèvent l'ame , mais elles ne nourrissent pas le corps ; Puff le comprit bien, lorsque, après avoir vu le chef de la révolte potagère broyé sous la dent d'un baudet, il se livra au rapprochement que nous venons de rapporter. A quelle industrie se vouera-t-il main- tenant qu'il ne peut plus compter sur le légume artificiel ( Puff songea qu'il n'avait point eu recours encore aux belles- lettres. Du potiron à la littérature, il n'y a qu'une tranche, se dit-il; les voyages sont à la mode, écrivons un voyage, cela me rapportera bien de quoi dîner. J'ai un titre ; pour peu que je trouve un éditeur, mon voyage est fait.

9

UN VOYAGE D AVRIL.

Quelques jours après , on lisait dans tous les cabinets de lecture le livre de Puff intitulé : Un Foyagc d'Avril; nos lecteurs nous sauront gré de leur épargner les trente-cinq centimes que leur coûterait la location de cet ouvrage, dont nous allons reproduire au hasard quelques chapitres.


LES POISSONS D'AVRIL.


On a peut-être trop vanté les cannes à parapluie ; les cannes à chemin de fer me semblent bien préférables en voyage. Quand on est fatigué d'aller trop vite, on ramasse sa route à ses pieds , on l'enferme soigneusement dans le tube préparé à cet effet, et l'on flâne tranquillement, son chemin de fer à la main. C'est ce que j'ai fait ce matin pour suivre plus à mon aise les bords fleuris d'une petite rivière qui n'est pas la Seine.

De méandres en rêveries, je me suis trouvé en face d'un barrage naturel d'où l'eau s'échappait entre les rochers pour retomber dans un bassin pur et limpide comme un lac. Masqué par un rideau de peupliers , je contemplais cette cascade dans le genre Watteau, lorsque des éclats de rire ont retenti à quelques pas de moi. C'est sans doute quelque Faune qui poursuit la Naïade de ces lieux, ne faisons pas de bruit, il s'agit de prendre la mythologie en flagrant délit.

Au lieu de Faunes, j'ai aperçu au sommet du rocher une



LIS ^@0gS@ff^8 ©p^WHOLo


UN VOYAGE D AVRIL . 67

bande joj^euse de poissons donnant un rude démenti au proverbe qui les représente muets. Est-ce que ces poissons réduits à l'état sauvage mangeraient leurs semblables ? me suis-je demandé avec terreur , en voyant la troupe écaillée armer ses lignes et les jeter dans l'eau, cette fois dans le plus grand silence.

A peine une minute s'était -elle écoulée qu'un jeune poisson rouge a retiré sa ligne , au bout de laquelle frétillait une petite femme qui avait déjà avalé plus qu'à moitié l'épingle de diamants, amorce perfide à laquelle elle s'était laissé prendre. Mes yeux se reportèrent vers le bassin ; il était rempli d'hommes et de femmes dont la transparence de l'onde me permettait de suivre tous les mouvements. Ils se dirigeaient avec rapidité vers les appâts qu'on leur ten- dait ; croix d'honneur, épaulettes, bourses d'or, ils avalaient tout avec une voracité déplorable.

Je m'aperçus alors que j'étais dans un bois enchanté : les feuilles des plantes étaient des écus, et les arbres portaient des lingots en guise de fruits. Je m'attendais à voir voltiger à l'entour des papillons et des oiseaux humains ; mais ma présence les effarouchait sans doute.

Au bout d'un quart d'heure, les poissons avaient terminé leur pêche; ils remplirent leurs paniers, mirent leurs lignes sur leurs épaules, et bientôt l'écho ne m'apporta plus que le refrain affaibli de cette chanson :


Poisson , parle bas ; Le roi des mers ne t'échappera pas.



Voitores- Fauteuils el Voitures - Clochers.


UN VOYAGE D AVRIL.


69


Des candélabres , des colonnes rostrales , des arbres asphyxiés par le gaz, de la boue et de la poussière.

Des badauds sur la chaussée, des voitures qui passent, les unes basses comme des fauteuils à quatre roues, les autres si élevées que le cocher qui les conduit ressemble à un coq sur le clocher d'un village.

Des robes de satin, des chapeaux de^gaze, des coiffures extravagantes, des chaussures idem.

Un homme se laissant fièrement traîner par un chien en lesse qui porte écrit sur son collier : ■ J'appartiens à M. le comte Alcibiade de Terre-Neuve. »



70 UN VOYAGE D AVRIL.

Décidément je suis dans une capitale.

Mais dans quelle capitale? Voilà la question.

J'ai beau regarder à travers les stores des épuipages , je n'aperçois que des perruques ou des chapeaux sur des têtes de bois ; dans quelques-unes, des mannequins habillés avec le plus grand luxe et la plus grande recherche.

Il paraît que dans ce pays la mode est de se faire repré- senter dans les promenades publiques par des Sosies en plâtre, en bois ou en cire. On fait de l'élégance en effigie. Robes , coiffures , écharpes , diamants , tout ce qui résume la beauté , le luxe ou la réputation de la personne , est au rendez-vous ; elle seule est absente. On ne pouvait trouver un moyen plus ingénieux de poser sans fatigue. A quoi bon du reste la personne? On ne va là que pour voir des habits. C'est en songeant aux solennités de la mode, que le pro- phète s'est écrié : Mannequin des mannequins, et tout n'est que mannequin !

Que vois-je sur la chaussée? Des brodequins qui se promènent , des cannes qui portent haut la tête en donnant le bras à des capotes ; des bottes marchent crânement le chapeau sur l'oreille : continuation du même système. Les tailleurs , les chapeliers , les bottiers , les modistes , ont trouvé le moyen de supprimer l'homme qui leur servait d'enseigne vivante. La réclame s'est simplifiée en se perfec- tionnant.


UN VOYAGE D AVRIL.


Tl



Après tant de mannequins, je trouve enfin un homme. Un inconnu s'approche de moi hi cravache à hi main, et me force d'admirer une amazone qui passe.

C'est la duchesse d'Alezan, me dit-il, la première des écuyères de son temps ; c'est elle qui a inventé une machine à double pression pour faire maigrir les grooms. Voyez sur le sien les résultats de son système. Elle monte Pichenette, issue de Chip of the OUI Block et de Lanterne Magique , son groom est sur Marionnette, fille de Mélodrame et de Napoléon. Il n'y a pas de chevaux plus nobles dans tout le Stud-Dook. Voyez comme son encolure est hardie, son jarret vigoureux, son poil luisant; on ne saurait avoir plus de race et plus de grâce.


12


UN VOYAGE D AVRIL.


Il faut que je sois dans une capitale excessivement civi- lisée ; les chevaux y font aristocratie. Assez de sport comme cela; quittons ce cicérone officieux et allons dîner.



TOUJOURS COMME A LONGCHAMPS.

Je sens que le beefsteack qu'on vient de me servir n était qu'une ingénieuse application du caoutchouc à la nourriture humaine. Je ne suis pas sans inquiétude sur les suites de mon dîner. N'importe ! lisons les journaux, la politique aide à la digestion.

— Garçon , un iournal !

Le garçon m apporte l'Echo des Boudoirs.

— ^lais c'est un journal politique qu'il me faut.

Le maître du restaurant me répond que le seul journal politique de 1 endroit est l'Echo des Boudoirs, organe des conservateurs ; les radicaux viennent de fonder aussi une gazette , mais on ne saurait encore rien préjuger sur son avenir. Le maître du restaurant me fit connaître alors la constitution du pays dans lequel j'avais l'honneur de me trouver. Ici les plus grands poètes sont ceux qui font le mieux les rébus; les écrivains les plus lus sont ceux qui font des articles de modes; les honnnes d'état sont des tail- leurs. Le système représentatif fonctionne au moyen de deux cliambres qui sont appelées à voter sur tous les projets de robes et sur tous les patrons d'habits que présente le gou- vernement. Dans ce moment 1 opposition venait de rem- porter un léger avantage au sujet des camails-paletots, dont


71 UN VOYAGE D AVRIL.

l'adoption était vivement combattue par le ministère. Le pouvoir semblait bien près de lui échapper, si j'en juge par le premier-Longchamps de FEcJio des Boudoirs.


" L'opposition vient d'obtenir un triomphe dont les con- séquences menacent l'état social tout entier. Déjà en sou- tenant que nos dandys ne portaient plus que des palatines à queue d'hermine, le parti radical avait laissé entrevoir ses projets. Il s'agit de bouleverser l'ordre des costumes, et de proclamer la promiscuité des vêtements. Des doc- trines aussi subversives ne sauraient prévaloir ; les gens de goût en feront promptement justice ; nous adjurons tous les bons citoyens de se rallier à nos opinions.

" Le ministère est décidé à dissoudre les chambres et à en appeler au bon sens du pays. Fermeté, courage, union, voilà notre devise ; le camail-paletot ne sera pas ratifié par la nation. Les sexes ne perdront pas les marques dis- tinctives qui les caractérisent; l'hydre de l'anarchie aura levé en vain sa tète hideuse.

" Nous profitons de cette occasion pour annoncer à nos

lecteurs que les culottes écossaises sont toujours très-bien

portées , et que le cosmétique dit // /a Ihiigravc est le

seul breveté pour empêcher la chute des cheveux et des

• dents. "

A peine ai-je le temps de finir cet article qu'on m'apporte encore tout humide le premier numéro du journal de l'op- position. Voici ce que j y trouve :



Camail-Paletot des magasins de M***. Pipe de la fabrique de M""*** brevetée par 8. M. la


UN VOYAGE D AVRIL. 75

" Le pays a déjà prouvé de quel côté il se rangerait, si le " ministère était assez imprudent pour recourir à une disso- " lution. Les femmes adoptent le costume et les habitudes '• des hommes avec un empressement qui fait le plus grand " honneur à leur patriotisme. Nos élégantes ne se montrent " plus en public qu'avec des pipes de terre ou d'écume de " mer. N'est-ce point là en effet d'où Vénus est sortie? Tout " fait présager que le camail-paletot remplacera le lourd et " incommode vêtement des hommes. Nous arriverons ainsi " peu à peu à cette égalité des sexes qui doit être le but de " toute saine politique.

" Nous saisissons avec empressement cette occasion pour " prévenir nos abonnés que les culottes écossaises sont " toujours très-mal portées, et que le cosmétique dit à la " Bargrave est plus que jamais breveté pour accélérer " la chute des cheveux et des dents. »

Heureux PufF! me suis-je écrié en terminant ma lecture, tu manges du caoutchouc en guise de beefsteack, et tu vas assister à une révolution !

( Sera continue. )

LE ROYAUME DES MARIONNETTES

Dîs goûls el des couleurs il faul loujours disputer.

Un Or ix7.r-Vi\ot.

Le peintre, c'csl le poigrel!

MlciiKi.-Axr.K.




llahblle ne put donc allumer son cigare , ce qui est excessivement désagréable pour un fumeur ; mais il aperçut le petit pantin qui remplaçait la lumière du transparent ; aussitôt il fit jour. Ce pantin m'a l'air fort intelligent, pensa notre voyageur ; demandons-lui des renseignements et du feu .

Le pantin fit deux ou trois brrrttt et cinq ou six gam- bades. Hahblle , avec son intelligence ordinaire, comprit (]ue le pantin avait voulu lui dire : • Suivez-moi ! " Et il se mit à le suivre.

Ils entrèrent d abord dans une salle assez vaste où le jour pénétrait à travers des cliâssis. Des toiles, des vases brisés, des bustes en plâtre , un râtelier de pipes culotées , de vieilles armes et de vieux babuts donnaient à cet appar- tement un air de ressemblance frappante avec un atelier. Hall bile aperçut en effet trois peintres qui balayaient leur toile sans paraître s'émouvoir de la présence d'un étranger.



le premier, nonelialanimonl élendii sur un fauteuil, fumait en remaniant le plafnmi; son pied seul se promenait sur la loile averla rapidité et la sûreté de talon d'un maître ronsomnié. h (jucliiues pas, il eut terminé son tableau , qui renfermait plus de soixante figures.

A côté de ce pictoripèdc peignant <à brosse abattue, le second artiste, surnommé par ses contemporains Brosseniiuene , enlevait une bataille de quinze mètres avec ini entrain qui lui laissait à peine le temps de se retourner pour prendre de la couleur avec son pinceau.

Le troisième peintre, que le petit pantin semblait considérer avec une attention toute particulière, n'axai! qu'une patte; mais elle valait bien si\ mains. Il excellait dans le portrait, et se nommait Manopatte.


78


LE ROYAUME DES MARIONNETTES.


Dans un atelier voisin , un peintre , à cheval sur son dada raphaélique , décalquait force jambes et draperies



sur de vieilles peintures. Évidemment c'était un grand maître, car il traînait une longue queue de disciples et d'apprentis.


LE ROYAU.ME J)ES M ARIONNEITES .


79


Hfihblle, portant ses regards vers une fenêtre de l'atelier qui donnait sur la campagne, aperçut deux paysagistes qui, pleins d'ardeur et exposés aux rayons d'un soleil non moins ardent, s'évertuaient à peindre une vaste étude de bouleaux.



Il apprit avec admiration qu'un de ces consciencieux artistes, s' étant imposé la tâche de reproduire un palmier dans ses moindres détails, avait vu trois fois fleurir et défleurir son modèle avant que cette œuvre de patience

fût parcH'hcvée.


80


LE ROYAUME DES MARIONNETTES.


Il S agissait pour tous ces peintres , travaillant comme des fourmis menacées d'un orage, d'avoir terminé leurs tableaux avant 1 époque irrévocablement fixée pour lexamen ; et déjà la figure de leur juge leur apparaissait avec terreur dans son aveugle impartialité.



L


DES MARIONNETTES.


L'art ! oh l'ail ' hû tsl un sact.

Toi-s LES Critiqves.


Eh quoi ! se dit Hahbiie , il y a donc des jurys partout! Ce conseil des quinze-vingts exerce son influence ici comme sur la terre ; il a droit de vie et de mort sur les œuvres d'art. Tribunal secret, personnification terrible, il prononce la déportation , F exil , sans rémission et sans appel. jMinotaure insatiable, il dévore peut-être deux ou trois mille tableaux par an. Pauvres artistes, que je vous plains !

En ce moment , une douzaine de tapissières , pour ne pas dire de tombereaux , pénétraient dans la cour du palais des Beaux-Arts. Les voitures de déménagement étaient pleines de chefs-d'œuvre. C'étaient les artistes à la mode qui attendaient le dernier jour pour faire leurs envois au salon. L un d'eux, peintre officiel sans doute, avait ob- tenu la permission de faire démolir une des portes du Louvre pour donner passage à une de ses compositions. Ce grand artiste était habitué depuis long-temps à mesurer le génie à la toise.


82


LE LOUVRE DES MARIONNETTES.

C'était de tous côtés une cohue , un empressement , un tumulte extraordinaires. Gens de peine occupés à clouer la gloire des artistes , commissionnaires portant sur leur dos des hottes de chefs-d'œuvre , peintres rayonnant déjà de l'immortalité promise par les amis du feuilleton , in- fortunés courbés sous le poids d'un refus , badauds et critiques , curieux et marchands , chacun attendait avec impatience le moment de pénétrer dans le sanctuaire de l'exposition.


LE LOUVRE DES MARIONNETTES. 83

L'heure sonne ; aussitôt tout le monde se précipite , et Hahblle se trouve porté par la foule au milieu du salon carré.

Un de ses voisins avait laissé tomber son livret. Chose étrange ! le propriétaire , loin de se baisser pour le ramas- ser , continua son chemin sans même détourner la tête. Hahblle s'empara du cicérone broché , et y lut les indi- cations suivantes, qui se rapportaient toutes aux tableaux exposés dans le salon d'honneur.


EXPLICATION DES OUVRAGES

DE PEINTURE, SCULPTURE, ARCHITECTURE, GRAVURE ET LITHOGRAPHIE

Exposés au ]fliisée royal

pour l'année présenle, y compris les années précédenles el celles qui suivront.

— ° -> -"> Ii> * * " Cl C. " C ° —


XiEBLAIffC (AnASTASIUs) , PASSAGE ViOLET, 6,

100 — L'Ange de la Peinture implorant la miséricorde divine pour le jury.

VERTCHOUX ( Gaspard ) , rue des Poirées , 29.

200 — Une églogue de Virgile.

Tityre , tu patulse recubans sub tegmine fagi , Sv'lvestrem tenui musam meditaris avenâ.


84 LE LOUVRE DES MARIONNETTES.

DUFI.OT (Neptune), passage du Caire, 32. 410 — Le passage de la Mer Rouge.

BICEPS (FORTUNIO), PLACE DE l'ÉcOLE-DE-MÉDECINE , 23.

320 — Deux torses de Vestales.

BOUILLY ( Anatole ) , barrière des Vertus , 17.

802 — Enfants jouant avec des hannetons.

Les liannetons , fils du printemps , Oui se nourrissent de verdure , Font les délices des enfans Et rornenient de la nature.

DuraoRTiER ( Nicolas ) ,

No (.luiinaiit pas son adresse pour (iii un ne lui suppose pas l'ignoble pensée de cliercher

à vendre ses tableaux.

101 — Vagues irritées.

Le talent d'un peintre consiste dans la façon dont il sait mettre en saillie ses plans de devant.

WiNCKELMANN.

COCCYX I Michel), a Bruges, carrt.four d'Enfer, 27. 1843 — l'n dessus de tabatière représentant le Jugement dernier.

SH-WPI.KI.MCSSTH ( CoNRAD ] , DE MuMCH.

130 — Portrait de ^I""' P. de L. , de son chien et do ses diamants.

BAUDRICHON (Numa), RUE DorÉe , 13.

9999 — Une bordure de deux mille francs d'après le procédé Ruolz et Elkington.




LE L©^MRË. ©gS M]^^a@MKllTT[


LE LOUVRE DES MARIONNETTES. 85

MiERis (Jean-Ignace-Isidore), quai des Lunettes, 88. 688. — La lecture du journal.

- — — o-D-ao-o-Cigg^f-o-c-c-c-o


Besicles , lorgnons , les yeux et les verres , les livrets et les hommes , chacun admire ces chefs-d'œuvre à sa manière. Un homme traverse les rangs en vendant un journal trois sous ; c'est le journal du soir , qui dans ces régions paraît le matin ; Hahblle l'achète. L'exposition est ouverte depuis deux heures à peine, et déjà la critique a dit son dernier mot sur l'exposition.

•' Le salon de cette année est de beaucoup inférieur à celui de l'année dernière.

" Nos meilleurs peintres n'ont rien exposé.

" L'art est dans une déplorable décadence , l'art est mort , l'art s'en va ! "

Voilà pour les considérations générales.

" Rien n'est comparable à la bataille de notre grand peintre Jérôme Tulipier. Quelle mêlée ! quel choc ! quel tourbillon ! quel ouragan ! quelle trombe ! Têtes furieuses , bras menaçans , sabres et épées , tout cela vit , sort de la toile et combat. Les gardiens feront bien d'empê- cher les visiteurs d'approcher de ce tableau , de peur d'accident.

" Ce matin , en ouvrant les fenêtres pour donner de l'air à une dame qui venait de s'évanouir suffoquée par la chaleur, on a \ii les oiseaux se précipiter sur le paysage de notre célèbre Thomas Gorju repré- sentant un verger de Normandie. En un clin d'œil cette toile a été


86


LE LOUVRE DES MARIONNETTES.


becquetée. L'artiste, qui voulait la conserver à son pays, avait refusé cent mille roubles de son tableau.



" L'éclat d'un Soleil levant a ébloui tous les regards, jusqu'à ceux d'une taupe qui était parvenue à s'introduire dans le salon.

» Notre célèbre peintre de nature morte Swidermann n'a exposé cette


LE LOUVRE DES MARIONNETTES.


81


année qu'un seul tableau , un petit couteau et un simple ognon coupé sur une table.

» En sculpture , nous mentionnerons le Doigt de Dieu , œuvre gigantesque dont l'originalité dépasse les plus belles conceptions de l'antiquité et de la renaissance. L'auteur de ce morceau colossal y travaillait depuis vingt ans ; il l'a achevé ce matin même dans la salle de l'exposition , en vertu d'une permission spéciale : faveur inouie, dans laquelle le doigt de Dieu se fait bien voir. -



ancvieRE


Voilà pour la critique impartiale.


Hahblle se croyait encore sur la terre ; il s'aperçut de son erreur lorsqu'il mit le pied dans un salon dont l'entrée


88


LE LOUVRE DES MARIONNETTES.


était signalée aux femmes et aux enfans. Tant pis ensuite pour les personnes du sexe qui s'y hasardaient. Ce salon était réservé aux sujets spécialement anacréontiques et badins. On voyait là l'art en déshabillé et la muse en peignoir. Hahblle eut à peine le temps de jeter un coup d'œil dans ce musée secret ; quatre heures venaient de sonner. On le mit poliment à la porte.



UNE ÈCLIPSE CONJUGALE.

L'attraction régit tous les corps.

Newton

Il faut des époux assortis,

De Senancour

Les liens du mariage sont indissaluth.

M. Le Maire du 13e arrondissement



— Vous avez l'air passablement étonné de tout ce que vous voyez , mon cher monsieur , dit le pantin à Hahblle qu'il venait d'accoster sur la place publique ; et je parie qu'il y a une foule de choses que vous voudriez bien me demander.

— Seigneur, je l'avoue, répondit Hahblle; et si vous vouliez seulement me dire où je suis ?

— Je ne vous dirai rien du tout ; vous êtes curieux , tant mieux ; mon bonheur sera que vous enragiez. Vous voyez devant vous le plus fantasque de tous les pantins.


13


90 UNE ECLIPSE CONJUGALE.

Je veux vous faire crever de curiosité ; ce que vous avez vu jusqu'ici n'est rien en comparaison de ce que je compte vaus montrer. Surtout ne me demandez rien si vous voulez savoir quelque chose ; ne répondez que lorsque je vous interrogerai , et partons.

Hahblle comprit qu'ayant affaire à un dieu plus fort que lui, le mieux était de se soumettre à ses volontés. Il suivit donc le petit pantin , qui ne marchait qu'en faisant des cabrioles.

Après avoir parcouru une vaste plaine couverte d'arbres et de plantes qui jouaient le carton, et de fleurs qui paraissaient être en gaze et en papier, Hahblle se trouva sur une éminence d'où il apercevait une immense étendue de pays. Nul bruit, nul souffle d'air, nul chant d'oiseau n animait cette solitude ; le paysage était éclairé , mais on ne voyait aucun rayon qui expliquât ce phénomène ; et lazur atmosphérique avait toutes les apparences d'un vaste crêpe tendu sur ce singulier pays.

Hahblle ne put s'empêcher de s'écrier : Où diable est

donc le soleil ? pourquoi les vents retiennent -ils leur

haleine î et pourquoi n'entends-je pas chanter les oiseaux! — Il me semble, Messire, que vous m'interrogez, lui

dit le pantin d'un air courroucé. Que cela ne vous arrive

plus ; je suis bon pantin , mais je n'aime pas qu'on me

contrarie.

En même temps il frappa la terre du talon , et on en

vit sortir une espèce de trépied qui soutenait une boîte en

forme de lanterne magique.


UNE ÉCLIPSE CONJUGALE. 91

— Jeune homme , appliquez votre œil contre ce verre , et dites-moi ce que vous vo^'ez.

• — Seigneur, j'aperçois au milieu des nuages un palais qui brille , et dans ce palais une chambre , et dans cette chambre un lit, et dans ce lit un homme qui vient d'éteindre sa bougie ; il a devant sa fenêtre une singulière paire de rideaux.

— Et puis !

— A l'étage supérieur se trouve aussi une chambre , et dans cette chambre un lit , et dans ce lit une jeune femme qui se lève encore toute endormie , et qui me paraît dans une posture assez délicate.

— Il n'y a rien de délicat à mettre ses jarretières ; Et puis (

— Un homme dont la tête me semble couverte d'un chapeau tressé de rayons , se dirige vers ce palais ; il porte à la main une houlette , et se fait suivre de plusieurs moutons .

— • Jeune étranger, tout ceci vous étonne, n'est-ce pas!

— Hahblle baissa la tête sans répondre.

— • Très-bien ; j'aime votre discrétion , vous méritez une récompense. Vous demandiez tout-à-l' heure , poursuivit le pantin, où diable était le Soleil t II est dans son lit, où vous venez de l'apercevoir. Il n'y a pas une heure qu'il s'est couché derrière un rideau de peupliers , pour ne pas faire mentir les poètes. Cette femme qui m^t ses bas à l'étage supérieur, c'est madame la Lune. Cet homme


9:2


UNE ECLIPSE CONJUGALE.


dont le chapeau semble tressé de rayons , c'est l'astre du Berger ; il se met en route pour faire lever le Soleil , qui



est assez paresseux quelquefois , surtout lorsqu'il rêve à ses bonnes fortunes. Vous n'ignorez point que le Soleil


UNE ECLIPSE CONJUGALE. 93

et la Lune ne font pas bon ménage. Le président du tri- bunal de première instance du ciel a même été obligé de prononcer la séparation de corps : monsieur et madame avaient fait assez de fredaines pour justifier cette décision. C'est en vain que pour se blanchir l'épouse essaierait de mettre en avant Actéon ; l'histoire de ses amours avec Endymion est trop publique pour que la Lune puisse faire croire à sa vertu. Quant au Soleil, il ne prend pas même la peine de cacher ses relations quotidiennes avec Téthys ; pour elle il abandonne le domicile conjugal , sans compter mille amourettes avec les Nymphes , Dryades , Hamadryades, et autres lorettes du ciel. Jamais flagrant délit ne fut mieux constaté de part et d'autre. La sépa- ration était donc de toute nécessité. Les deux époux ont conservé l'un pour l'autre une aversion trop légitime. Pour les punir du mauvais exemple qu'ils avaient donné, le président, en ordonnant la séparation de corps, a ajouté toutefois qu'attendu les circonstances atténuantes , le Soleil et la Lune se rencontreraient à certaines époques , et seraient tenus de s'embrasser en présence de toute la cour. Sur la terre on appelle cela...

— Une éclipse, Seigneur t répondit Hahblle,

— Je vois , mon cher , que vous êtes savant ; cela me fait plaisir. Sachez donc qu'une éclipse doit avoir lieu aujourd'hui même ; placez votre œil sur le verre à gauche et regardez en bas , vous reconnaîtrez une foule de téles- copes observant officiellement ce que les gens savans comme vous nomment un phénomène céleste , et ce


94

UNE ECLIPSE CONJUGALE.

qui n'est, à vrai dire, quune .-eprésaille de la .«orale.


-\\\- N:^^.^





C'est grande fête aujourd'hui dans le ciel. Si vous nave. P- la vue courte, vous devez certainement voir les Si.nes



[Pl^[|©^!li^TO@lî^S ©'


©@1M11T[


U\E ÉCLIPSE CONJUGALE. 95

du Zodiaque danser la sarabande ; c'est maintenant à leur



tour de se moquer du Soleil. Je sais une petite Comète à laquelle maître Phœbus dit des douceurs , qui serait bien contrariée d'apprendre ce qui va se passer ; elle serait capable de se précipiter du haut du cinquième ciel sur la terre : ces comètes sont jalouses comme de vraies grisettes. Heureusement personne ne la mettra au fait , et elle conti- tinuera à se promener sentimentalement dans l'espace , sans se douter de l'infidélité forcée de son amant. Le moment critique doit être venu. Dites-moi quelle figure font les deux époux.


96


UNE ECLIPSE CONJUGALE.


— Seigneur, ils font assez bonne contenance pour le moment ; mais pourquoi ne vous en assurez-vous pas vous-même (

— Ah ! ne me le demande pas ! dis-moi plutôt si tu ne vois rien paraître à l'horizon ?

— Maintenant que la Lune et le Soleil ont disparu , je vois s'avancer sur les nuages une beauté radieuse. Quoique des diamans brillent dans ses cheveux , sa démarche est timide et ses regards sont doux : on dirait Vénus , l'étoile d'amour.

— Ah ! cruel , en la nommant tu me perces le cœur ! En même temps le pantin s'évanouit.

LES AMOURS D'UN PANTIN ET D'UNE ÉTOILE.

Je chéris le mystère, et parle sans détour;

Je Dcijuis imcDorteL et je meurs chaque jour. J'en ai trop dit, je me trahis peut-être: Mais achevons ce portrait ingénu ; Malheur à toi si tu dois me connaître ! à toi si tu ne m'as connu!


Vos yeux sont d^s éioiks. Étoile de mes nuits!


Lorsque de mes amours s'allumera l'étoile , Etc., etc., etc., etc., etc.

Fragments d'un Classique-Vanckoucke


\\'\. — Souvmvs '\\vV\w\«,î. iVw \.(wv\is *\.t Va wv\^V\voVo*j\fc.


Il serait peut-être à propos de déterminer combien dura l'évanouissement du pantin ; mais les éléments nous manquent pour éclairer notre religion : sait-on au juste le moment où le bouton devient fleur, et la goutte d'eau cristal ( Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu en reprenant ses sens il put entendre le coq annonçant le réveil de la nature. L'Aurore mettait ses gants roses pour soulever délicate-

43


98


LES AMOURS


ment le rideau noir de la Nuit, et l'allumeur de réverbères célestes approchait sa lanterne du lampadaire du Soleil.


'//^y



d'un pantin et d'une étoile. 99

Charmes d'une belle matinée , quel cœur peut rester insensible à votre magie ( celui de notre pantin n'était pas fait pour vous résister. Un doux besoin d'épanchement s'empara de son âme; le sc»ufïle du matin ranima ses forces , bientôt il se releva ; les pantins n'aiment pas à rester longtemps étendus. A peine sur ses jambes , le nôtre s'écria en poussant un soupir douloureux :

« Jeune témoin de mes faiblesses , je vois bien que je ne dois plus rien vous cacher ; apprenez donc mon histoire.

.. Je suis fils d'une mère et d'un père inconnus. Un beau jour, je sortis des lèvres embaumées de quelque Nymphe qui soupirait amoureusement ; c'est ainsi que naissent tous les Zéphyrs; car, tel que vous me voyez, je suis né Zéphyr.

.. En cette qualité , j'errais , je vagabondais dans l'es- pace. Comme je n'avais pas de parents pour surveiller mon éducation, j'étais un fort méchant petit espiègle. Je me glissais à travers les corsages les plus rigides ; je me jouais dans les boucles de cheveux , soulevant la gaze des prudes, dérangeant la coiffure des coquettes. Un vieux Faune de mes amis m'apprenait maints tours malins pour tourmenter les bergères innocentes, et je ne manquais pas d'en profiter.

.. Un jour, je m'étais joint à une bande de Zéphyrs qui faisaient l'école buissonnière dans une forêt, lorsque je vis s'avancer une jeune et charmante fille posant à peine sur la pelouse un brodequin sentimental , et jetant des regards


100 LES AMOURS

de défiance autour d'elle : il s'agissait évidemment d un rendez-vous. Aussitôt je fais signe à mes compagnons, et, nous avançant à pas de Zéphyrs , nous entourons la belle amoureuse. Alors ce fut à qui de nous la tourmenterait le plus. Nous faisons voler son écharpe; son ombrelle fragile se brise; nous entrouvrons le fichu qui couvrait son sein. Le vieux Faune, caché derrière un arbre, riait aux éclats. Surprise, alarmée par cette brusque agression, la jeune fille fait en vain tous ses efforts pour nous résister ; déjà sa robe nous laissait apercevoir le bas d'une jambe char- mante , un souffle plus habilement dirigé allait consommer notre victoire , lorsque tout à coup mes compagnons , le Faune, la jeune fille, tout disparut; mes ailes tombèrent, et je me trouvai seul , grandi de quatre pieds , avec une barbe poudrée d'or, une tunique de pourpre, une couronne de roses sur la tête et une Ijre à la main.

" Eperdu, terrifié, je cherchais à m expliquer les causes de ce changement, lorsqu'une colombe perchée sur un arbre voisin me roucoula ces paroles :

" Je suis l'oiseau de Vénus ; c'est elle qui vient de te punir. Tu n'ignores point que les dieux et les déesses prennent quelquefois la figure des simples mortels pour partager leurs plaisirs. Tu as dérangé Vénus dans une de ses parties fines. Pour te punir, elle t'a métamorphosé en homme , je veux dire en poète ; tu ne recouvreras ta forme première qu'après avoir été amoureux d'elle jusqu'à ce qu'il lui plaise de te pardonner. -



LES ^EFHIIS IHDïSiElETSc


d'un pantin et d'une étoile. 101

« Cela se passait dans les environs de Rome , sous le règne de l'empereur Gallien. J'adressai à l'empereur des épîtres pendant le jour, et la nuit je composais des odes à Vénus pour l'attendrir. Je l'aimais sous la forme d'une étoile. Il y a bientôt deux mille ans que je l'aime, deux mille ans pendant lesquels je n'ai pas cessé d'être poëte, ce qui commence à devenir fatigant.

" O Vénus! déesse adorée, pourquoi m'avoir pris l'autre jour sur tes genoux dans cette grande soirée donnée chez Uranie ! Quand les comètes eurent dansé leur galop , quand les étoiles eurent valsé autour des planètes , je crus que tu allais me pardonner; erreur! je n'étais qu'un joujou pour toi , un vil pantin que tu laissas dédaigneusement retomber sur son royaume.

" N'allez pas croire cependant que je méprise trop ma condition actuelle. Quand on a été poëte sous les empereurs , pendant le dix-huitième siècle , sous le direc- toire , l'empire, la restauration, et pendant les treize juillets qui se sont écoulés , on peut devenir pantin sans se croire changé.

" Voici comment s'est effectuée ma métamoi-phose .

" J'étais à l'Opéra, tranquillement assis à l'orchestre, lorsqu'une loge s'ouvrit en face de moi , et une femme admirablement belle prit place sur le devant. Aussitôt tous les yeux se tournèrent de son côté. Il faut avoir vu comme moi le feu qui brillait dans tous ces yeux pour vous faire une idée de la beauté de l'inconnue ; jamais l'admiration ne fut plus prompte, plus vive, plus universelle. Un œil qui


102


LES AMOURS


devait être académicien , s'écria: C'est Vénus en personne! Quoiqu'un peu forte, cette exclamation me parut méritée.



Mon ancienne nature se réveilla, je lançai une œillade brûlante à l'étrangère, et elle eut l'air de me sourire; alors, ne prenant conseil que de mon audace, et entre- prenant comme un ex-Zéphyr, je lattends à la sortie et je veux lui glisser un billet dans la main ; l'inconnue se retourne , et , me toisant dédaigneusement , elle me dit : A^ous n'êtes qu'un pantin!


D UN PANTIN ET D UNE ETOILE. 103

« Hélas! ce n'était que trop vrai! INIon sang se figea dans mes veines ; mes articulations se durcirent ; mes bras s'allongèrent; mes jambes, qui tremblaient de frayeur, s'entrechoquèrent et rendirent un bruit sec ; je vis mon nez s'amincir démesurément ; je voulus mettre mes gants, mes mains étaient en bois. Sans pouvoir me rendre compte de la force qui m'emportait , je fus à l'instant soulevé de terre et déposé sur cette planète déserte. La dame de l'Opéra n'était autre que Vénus elle-même , qui , ajant voulu m'éprouver , avait profité , pour quitter le ciel , d'un brouillard qui ne permettait pas de remarquer son ab- sence. Jugez comme j'étais tombé!

" Depuis ce moment , je végète relégué sur cette planète abandonnée ; c'est un astre mort qui sert de Sibérie , de lieu de déportation pour ceux dont les dieux ont à se plaindre. J ai peuplé ce triste séjour avec mes souvenirs ; à force de soins et de patience, j'ai reconstruit le monde que j'ai quitté : un pantin ne pouvait régner que sur des automates. Vous devez \ous apercevoir que j'ai assez bien réussi dans la fabrication de mes sujets et dans la confection de mon royaume; cela ne m'empêche pas de m'ennuyer beaucoup; heureux si j'avais souvent l'occasion d'épancher comme aujourd'hui mes douleurs dans le sein d'un ami! »

En entendant ces derniers mots , Hahblle ne put retenir ses larmes, et il se précipita dans les bras du pantin.

" Ne nous attendrissons pas , reprit l'ex-Zéphyr ; laissez- moi contempler ma belle; c'est l'instant où elle vient res- pirer à son balcon la fraîcheur du soir et allumer le phare


104


LES AMOURS D UN PANTIN ET D UNE ETOILE.


qui guide les amants pendant la nuit. Voyons si ses yeux me disent d'espérer. ■■



Le pantin s'approcha de la lanterne magique et s'écria : O ciel !

Hahblle, en se retournant, ne vit plus ni pantin ni lanterne magique ; seulement un petit vent assez vif passa sur sa tête et agita joyeusement ses cheveux. D'où Hahblle s'empressa de conclure que Vénus avait rendu le Zéphyr à sa forme première.

UNE APRÈS-MIDI AU JARDIN DES PLANTES

Chiipitrc §cc(inli.


To'ji reste à déscuvnr es bistoire nalurtlle; on ne conRai: qu'une partie du sictiple , el rien du composé.

M. DU BlFlu.V.

Ls raonslre sied a la nature, comme le caprice à la beauté.


\N\\. — V\v\\, ti^vw* V\vVUu\,t iV'vv\v\i\x**'vo\\î) d (\,t AotwmtwV'» 'ytowv \t Novjvw^it,


» Je remarque aujourd'hui pour la première fois que les plaisirs bruyants portent à la mélancolie ; le bal masqué me poursuit encore de son fracas : il m'est impossible de trouver le sommeil. L'air pur des champs me fera du bien , allons le respirer.

" Devant mes pas s'ouvre un espace sans limites : point d'arbres , point de plantes , point de fleurs. Un doux crépuscule tient lieu d'ombre et de verdure ; un air chaud et embaumé remplace le parfum des fleurs ; rien ne trouble le silence et la solitude qui régnent autour de moi. Je m avance en livrant à l'écho, qui ne


10() UNE APRKS-.MIDI

ine répond j^as , les refrains d'une romance sentimentale.

" Au moment où je commence à faire l'observation que le pays ne me semble guère peuplé , sinon complètement désert, un bruit sourd et mesuré retentit dans le lointain. C'est un cheval , me dis-je , et monté sans doute par un cavalier. Ce n'était pas tout-à-fait un cheval , ni absolument un cavalier. Autant que j'en pus juger à travers la rapidité de sa course , l'animal que je vis ainsi lancer sa monture à la poursuite d'un ours vert (que je sus depuis être lOurs-boa) , avait beaucoup de Ihonmie, quoique ses pieds fussent ceux d un quadrupède et que sa tête ne fût pas entièrement humaine. Il me sembla entendre les aboiements d'un chien ; mais je n'aperçus (\ue le dos rond d'une tortue qui paraissait suivre avec ardeur la piste du gibier. A quelle race peuvent donc ap- partenir ces créatures que je viens de voir , et connnent se fait-il qu ici les tortues courent comme des lévriers ? .1 ai fait une lieue sans avoir pu résoudre cette question.

• Toute réflexion faite , ]'ai bien marché l'espace de trois lieues , soit douze kilomètres ( style moderne et légal ) , sans pouvoir sortir de ma perplexité. Je sens que je suis fatigué ; je me couche sur le sable et je m'endors. Pas le moindre songe à raconter : Morphée a constamment fermé pour moi la porte d'ivoire , celle par où passent les rêves qui charment les dieux et les mortels.

" Les aboiements de tout à l'heure me réveillent ; je vois cette tortue à tête de basset qui tourne autour de moi (n jnppant. A quelques pas de là, le fantastique coursier



LA l>@[t5Ki(lJ]flT


AU JAIIDIX DKS PLAXTES.


lo-


que j ai entrevu est étendu sur la terre ; son maître s'avance vers moi sur ses deux jambes de poney , et me dit quelques mots que je traduis par : Bonjour, Monsieur! " Je supprime tous les détails préliminaires de cette rencontre ; qu il vous suffise d'apprendre que ce monstre plein de politesse n'est autre qu'un ancien Centaure , chargé par les savants du pays de faire la chasse aux animaux rares, pour en orner ensuite le Jardin des Plantes, ainsi nommé parce qu il ne contient que des bêtes. Ramené en croupe par le chasseur scientifique , je traverse avec lui plusieurs villages , et nous rencontrons sur notre route deux pourvoyeurs d'animaux étrangers attachés au Jardin ,



KKS UNE APJlKS-.-SUJ)]

OU ils amènent un dromadaire amphibie. Mon guide me donne sur l'établissement tant de détails merveilleux que je m'empresse de le visiter.

" Au moment d'entamer sa description , je m aperçois quelle m entraînerait trop loin. Il me faut donc pro- céder sans méthode et au hasard, comme il convient à un flâneur qui n est chargé d'aucun rapport officiel. Au surplus , pour conserver la couleur locale , je me bornerai à citer des fragments de la notice imprimée qu'on vend à la porte du jardin. »




" Ces animaux , mi-femmes , mi-poissons , se tiennent ordinairement dans les mers de Sicile. Leur principale occupation consiste à attii-er les voyageurs par leurs chants , et à les immoler ensuite à leur faim dévorante. La nature les a douées d'une voix dont le charme et l'étendue sont inexprimables. Elles montent sans la moindre peine juscju'aux notes les plus aiguës , exécutent les trilles les plus compliqués , les points d'orgue les plus difficiles. On a essayé de les rendre propres au théâtre et de leur dessiner des cavatines; mais leur instinct rebelle s'est constamment opposé à cette éducation ; jamais elles n'ont pu vivre dans l'atmosphère des coulisses. La puissance de leur organe est si


AU JAKDIX l)i:s PLANTHS.


lOi^


i^raiulc , (|U0 les matelots ([ui naviguent dans les jiara^cs (ju'clli's fré([iientent habituellement sont oblio-és de se l)ouf'her les oreilles avec de la cire-vierge. La manière dont ces êtres se reprofluisent est un phénomène qui a défié jus([u"ici toutes les investigations de j;i science. "

•' Autour du bassin des Sirènes un grand nombre d'in- dividus s'étaient donné rendez-vous : moi-même j'ai ét('






curieux de juger de limpression que ma vue pouvait


110 IWK APllkS-MJDl

produire sur ces fallacieuses beautés. Il paraît que plu- sieurs jeunes gens sont devenus amoureux de ces jolis monstres, au point d'en perdi-e la tête. Un gardien se tient constamment auprès d'elles pour les empêcher de vocaliser. La moindre note serait la cause d un immense suicide ; les deux tiers de la population masculine se précipiteraient dans le bassin. La surveillance de ces animaux dangereux fait peser une grave responsabilité sur le directeur du Jardin des Plantes. Son prédécesseur a été destitué pour avoir permis seulement qu'une Sirène fît une simple gamme; j approuve formellement cette destitution, qu'approuveront également, j en suis sûr, les amis de lOnli-e et de la morale ]^ubli(|ue.

• Tournons maintenant la page, et passons à une autre série de faits zoologiques. ■•




" Ces nobles animaux ont été pris chez divers peuples qui leur rendaient les plus grands honneurs ; ils paraissaient être l'objet d'une espèce de culte. C'est sans doute le souvenir de leur ancienne position


AU JARDIX HES PLANTES.


m


(jui les rciul orgueilleux, et les empêche de ^ivl•e entre eux en bonne intelligence. Du reste ces espèces dégénèrent et s'éteignent de jour en jour.



" Orgueil , tu perds aussi les animaux : quelle leçon pour les hommes ! »



L/i FOSSE AUX DOl'BLll'OeES.


UNE APRES-MIDI


AU


Tous les ïfiires soûl bous , hiirs le gmre loniju. Abijtotk.


LE'ê [D)©3i)iL[l¥@:Fi[lia

" Un grand bruit mêlé d'éclats de rire , de cris , de trépignements, appelle mon attention. Je me dirige vers l'endroit d'où part ce vacarme. Une foule d'individus de tout sexe , de tout âge , de toute profession ; des grisettes , des militaires , des bonnes d'enfants , garnissent les rebords d'une fosse vaste et profonde. J'ai quelque peine à me faire une place au milieu des spectateurs ; j'y réussis cependant , grâce à une marchande de poissons , de chats , de petits chiens , qui servent , à ce que j'ai su plus tard, de friandises aux habitants de la fesse. Ces animaux sont les ours-Martin du pays. Celui qui, pour le quart d'heure, monte à l'arbre , dévore un barbillon , aux grands ap- plaudissements de la foule. Tous ont l'honneur d'être bicéphales ; une seconde tête occupe chez eux la place


15


m UNE APRES-MIDI

de cet appendice qu'on appelle vulgairement la queue. Ils ont l'avantage de posséder un double appareil digestif, au moyen duquel ils peuvent ruminer perpétuellement , et ils paraissent faire les délices du public par la gentillesse de leur voracité.

" Un de mes voisins a pris plaisir à me raconter que l'enfant d'une carpe et d'un lapin, s'étant laissé glisser dans le milieu de la fosse, avait été doublement dévoré par le plus jeune de ces ours, qui, en ce moment, se dressait avec grâce sur ses pattes, et tendait son cou de serpent pour implorer un morceau de brioche. Un mili- taire , ayant voulu rattraper son schako , avait été saisi par la trompe postérieure d'un autre Doublivore , et lancé par lui dans l'éternité. J'aperçus l'auteur de ce crime , qui dormait comme éléphant, et en tant qu'esturgeon s'amu- sait à rouler une boule. Le livret du jardin est , du reste , rempli de ces anecdotes, que je ne rapporterai pas, vou- lant éviter l'accusation de plagiat.

" Jusqu'ici , en fait d'oiseaux , je n'ai remarqué que ceux de la famille des Héraldiques ; me voici maintenant devant un immense perchoir. Voyons les indications que va me fournir le livret au sujet de ces volatiles. -•

" Sous ce litre , plus que singulier, nous sommes forcés , en attendant mieux , de désigner les oiseaux que la science n'a pu encore classer; non qu'elle y renonce ( la science ne renonce à rien ] , mais parce que



UNE APRÈS-MIDI AU JARDIN DES PLANTES

l'Académie n'a pas eu le temps de fabriquer les mots qui serviront à faire connaître ces espèces nouvelles. Quarante savants s'occupent jour et nuit de ce travail , aujourd'hui fort avancé. On a trouvé la première partie de ces mots ; car tout mot scientifique se compose nécessaire- ment de deux parties au moins : la fin ne tardera sans doute pas à arriver. 11 reste à désirer que cette nomenclature soit à la porti-e , sinon de tout le monde, du moins des intelligences d'élite. En attendant, nous sommes obligés de laisser à l'imagination de chacun le soin de caracté- riser les animaux qu'il a devant les yeux. ••

" Ce soin me retiendrait trop longtemps, j'y renonce. Les savants du pays , avant de définir les animaux , feraient bien de songer à se définir eux-mêmes. Le phénomène d'une tête humaine entée sur un corps de bête se reproduit à chaque instant, sans doute cette diialilé phênomi'iiale révélée par des philosophes incompris.

Quelques flâneurs s'étaient arrêtés en même temps que moi devant le perchoir. Parmi eux, était un petit vieillard , semi-homme , semi-perroquet , qui , malgré la défense officielle , agaçait un saumon ailé ; près de lui était son épouse , femme dont le corps s'allongeait en queue d'alose , comme dans le vers d'Horace. Quant à son jeune fils , qu'elle tenait à la main , il suçait un morceau de sucre d'orge , en se dandinant sur des pattes de poussin.

" L'étonnement continue à s'emparer de moi; j'ouvre de nouveau le livret , et je continue mes curieuses explorations. ••


116


UNE APRES-:\IIDI


" Oiseaux ruminants , quadrupèdes ailés , insectes pachydermes , tous ces animaux sont nés dans le Jardin des Plantes; c'est aux soins de M. le professeur de zoologie qu'on doit ces métis , qui produisent à leur tour des espèces croisées, iiniombrables connne celles du règne végétal.


M-





Parmi les plus remarquables on peut citer le cerf-cerf- volant , le


AU JARDIN DES PLANTES.


117


l)Ouquf'tin-puro , le casoar-chamois , le lapin-escargot , le papillon-limace, le cliat-chat-huant , le tatou à bec diliis, le cousin-pon -rpic.

•• La oirafc , l'éléphant et le rhinocéros scaraliées , le pégase, ftirment



une classe particulière , sous la dénomination de coureurs , laquelle n'a pas besoin d'explication étymologique. Us s'apprivoisent facilement, et


118 UNE APRÈS-MIDI

seraient d'une grande flicilité poar les transports , pouvant al)réger les distances et même remplacer avantageusement les chemins de fer. Le gouvernement vient d'établir des haras pour la conservation et la propa- gation de ces races précieuses. Plusieurs amateurs de courses ont suivi l'exemple du gouvernement; grâce à ces efforts réunis, nous cesserons bientôt d'être tributaires de l'étranger.

" Toutes ces espèces , d'un naturel doux et inoffensif , vivent en bon accord dans de vastes parcs qui leur sont affectés. -

" Je me trouve en face d'une grande galerie ; elle est consacrée à la minéralogie , suivant ce que m'apprend le livret. Jetons-nous dans le règne minéral.

" L'intelligence de l'homme a su asservir le globe à sa volonté; en copiant la nature, il s'est égalé à elle; il lui a pris la couleur et la forme.

" L'architecture est sortie tout entière de ces diverses cristallisations , pétrifications et stalactites. Les pyramides d'Egypte , les colonnes de la Grèce et les mille aiguilles des cathédrales gothiques n'ont pas d autre origine. L'homme a puisé ses plus gracieuses et ses plus ingénieuses inventions dans les caprices de la nature ; il lui a tout emprunté , depuis l'architecture jusqu à la bijouterie, depuis les palais jusqu'aux télégraphes , depuis les croix d'honneur jusqu'aux éleignoirs , depuis les pains de sucre jusqu'aux pains de quatre livres, les dés à jouer, les dominos, etc., etc. »


Tout-à-1 heure , nous avons vu l homme dérober à hi


1*20 UNE APRÈS-MIDI AU JARDIX DES PLANTES.

nature le secret de ses arts ; maintenant nous surprenons la nature lui demandant à son tour des modèles. Que sont , en effet , ces plantes marines , sinon une repro- duction exacte des dentelles , guipures , brosses , écrans , aigrettes , épaulettes , p;^mpons , panaches , toupets , per- ruques et gazons? ••

LA MORT D'UNE IMMORTELLE.

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1. fDUiii n.i(]iiil un ji'iir iW limmorljlilf

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Qu il est doux de se promener dans un jardin , lorsque sur l'aile des brises printanières les fleurs échangent leurs parfums , comme autant de messages d'amour !

Qu il est doux de ! Mais bornons là mon

enthousiasme : il me faudrait continuer en vers , et je n'ai point lait une provision de rimes suflisante pour mon voyage.

A vrai dire , je n étais entré dans ce jardin que pour y opérer , loin du bruit et du fracas de la foule , le phénomène de la digestion : les beefsteaks de ce pavs sont lourds à l'estomac. N'importe ! j'en viendrai à bout


122 LA MORT

avec un souvenir classique : Labor iiuprobus oinnia v'uicit.

Que je suis heureux de connaître la langue des plantes et celle des animaux ! La science me devra une grande découverte de plus !

En entrant dans le jardin , mes yeux furent frappés par un papillon qui voltigeait autour d une immortelle ; une araignée , tapie sous la plante , lui tint à peu près ce langage :

— Tu te joues de mes filets , parce que tu es un vieux routier de papillon ; mais tes enfants pourraient bien payer pour leur père. Cependant j'aime mieux conclure avec toi une alliance. Je te respecterai toi et les tiens jusqu'à la dernière génération , si tu consens à me prêter ton dos et à te laisser conduire jusqu'où je voudrai.

— Tôpe là , répondit le papillon ; et il se posa à terre.

Aussitôt l'araignée l'enfourcha, et tous les deux prirent leur vol. Pendant un moment, je les perdis de vue; puis je les vis s arrêter au sommet d un arbre placé à lex- trémité du jardin. Je me demandais quel intérêt pouvait avoir l'araignée à prendre ainsi des leçons d'équitation (ce n'était pas , à coup sûr, pour faire diminuer son embonpoint ) , lorsque de la tige de l'immortelle aux branches de l'arbre je vis flotter un fil mince couleur d'argent. Grâce au secours du papillon , l'araignée avait pu tendre sa corde de funambule ; je l'aperçus se livrant à toutes sortes de voltiges hardies avec ou sans balancier. Elle faisait le saut périlleux , quand le fd aérien se rompit


D UNE IMMORTELLE.


1-2:3



brusquement; en même temps, l'immortelle secoua sa tige et poussa un éclat de rire.

J'ai toujours beaucoup aimé les acrobates. D'un ton très-irrité , je demandai à l'immortelle pourquoi elle avait brisé le fil attacbé à sa tige par l'industrieuse araignée.

— Pour me désennuyer , me répondit-elle d'un air très- dégagé : quand on vit depuis six mille ans , et qu'on ne sait pas quand on mourra , tous les moyens sont bons pour se distraire. D'ailleurs, cette araignée a mérité son sort ; elle passe sa vie à tromper les papillons par de fausses promesses ; elle use de leurs ailes , ce qui ne l'empêcbera pas de croquer leur progéniture à la première


1:21: LA MORT

occasion. Croyez-en ma parole, je suis trop immortelle pour n'avoir pas 1 expérience de la vie.

Non loin de nous , une rose secouait ses feuilles et entr'ouvrait son calice. Un doux parfum se répandit dans l'air.

— Ma voisine fait sa toilette , reprit douloureusement l immortelle ; pour célébrer le retour du Printemps , les fleurs et les fruits donnent un bal que le dieu a promis d'honorer de sa présence. N'apercevez-vous pas les brillants préparatifs de la fête? L'œillet met du fard à ses joues et un œil de poudre à ses cheveux ; le pois de senteur, pimpant et musqué , se dirige vers la salle du bal ; la couronne impériale ceint son bandeau d émeraudes ; le myosotis essaie sa robe bleue ; le lys étale fièrement sa collerette de fine batiste ; les pensées ajustent leur toque de velours. Le dahlia a retenu la pomme d api aux joues vermeilles pour la première contredanse ; l'abricot valsera avec la fraise ; ce n'est pas pour des prunes que le jasmin s'est si bien frisé et pommadé , mais bien pour une anémone à laquelle il fait la cour depuis long-temps. Une poire est préposée aux rafraîchissements ; il faut toujours une poire pour la soif. Pendant qu'on va rire , danser, s'amuser, je serai obligée de passer la soirée avec un vieux nénuphar , qui croit m amuser par des contes à dormir debout.

— Madame, lui dis-je alors, vous n'êtes donc point invitée à ce bal ?

— Dites mieux, continua-t-elle , j'en suis bannie; les gueules de loup et les grenadiers , qui sont de faction à



LA IFITE ©ii FLiy^:


D U\E IvniORTELLE.


\'2Ô



rentrée, m'empêcheraient d'y paraître. Il y a mille ans à peu près , j'essayai de m y montrer ; mais comme je m étais parfumée de patchouli, on me mit à la porte, sous prétexte que cette odeur incommodait ces dames ; après cet affront, j'aurais voulu mourir; cela m'était impossible, je n'étais pas immortelle pour rien.

— Mais comment lêtes-vous devenue, ma chère? je ne connais guère que le Juif errant qui ait joui du même privilège que vous.

— Voici mon histoire. Le monde avait deux ans. Pro- tégée par le tronc d'un sycomore, j'avais vu tomber mes sœurs sous les coups de l'Hiver sans qu il pût m'atteindre.


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LA MORT


Le Printemps traversait les airs en secouant sur la terre sa corbeille pleine de fleurs. Il avait l'air si doux, que j'osai lui demander de m'exempter de la mort. Il exauça ma prière ; mais à quel prix! Mon corps maigrit et se dessécha, mes parfums s'envolèrent , je perdis toute jeunesse et toute fraîcheur , je passai à l'état de vieille fille ; je ne meurs pas , mais je suis toujours vieille. Je n'ai plus qu'un espoir, c'est que les Dieux, touchés de ma misère, me laissent mourir un jour....

— Quand la reine des fleurs, la rose, se rend à quelque



DUNE IMMORTELLE. 121

fête , appuyée sur son glorieux époux , le laurier triom- phateur, son palanquin , porte par ses esclaves , est entouré d'une foule d'adorateurs. Toutes les fleurs se pressent sur le passage de ce couple fortuné , toutes se prosternent et rendent hommage à la beauté et à la vaillance.

— Seule je suis délaissée ; pour toute cour j'ai à peine quelques escargots cyniques, qui viennent, roulant leur tonneau comme Diogène , chercher un abri à mes pieds.

— J'ai osé laisser entrevoir à un jeune lys que je l'aimais ; il s'est éloigné de moi avec dégoût , en m'ap- pelant : Fleur des tombeaux ! . . . . Le nénuphar me reste , unique ressource dans ma solitude.... Mais non.... ô ciel! que vois-je !

Je jetai les yeux à quelques pas de moi, et j'aperçus le nénuphar endimanché se dirigeant à moitié endormi vers la salle de bal , qui était une serre. Je compris alors le désespoir de 1 immortelle.

Le bruit de l'orchestre parvenait jusqu'à nous. Une troupe d'insectes exécutait les quadrilles les plus nouveaux : le flageolet des grillons se mêlait à la clarinette des sau- terelles ; les cigales raclaient à l'envi sur leur chanterelle ; les vitres de la serre frémissaient en cadence aux pas des danseurs.

— O Dieu! s'écria alors l'immortelle, puisque tout le monde m'abandonne, faites que mon suicide s'accomplisse ! En même temps , par un violent effort , elle s'arracha


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LA MORT D UNE DIMORTELLE.


elle-même de la plate-bande , et tomba sur le sol en murmurant d'une voix éteinte ; — Enfin , je puis mourir !



C'est depuis ce jour que l'emblème du génie est devenu une couronne d'immortelles en papier.


LOCOMOTIONS AÉRIENNES.

loii^ liiiis qui loiili'i loli'r, llcgardfî If sori d'icarf. Qui lonjba, sanscriergarc, l'niir Déplusse relever, l'helius leïiiulut orilre, l'ourpnuirson ambition Deïoler dans l'air profouil Avec des ailes de cire.

(Ctittijibinle attribuée à Homère, sui^unt le à Siinonide, sut^'ant le« autres.)

l.a tapeur a fail sou lemps. Hexso.v.




Cette triste fin d'une immortalité à laquelle Puff venait de fermer les jeux fit faire au docteur un retour sur lui- même ; en sa qualité de néo-dieu , il se voyait menacé d un éternel ennui, et, croyant déjà sentir ce poison lent circuler dans ses veines , il se prit à regretter l'humilité de sa condition première. Distribuant ses saluts et ses adieux aux fleurs, dont la vie intime et T organisation sociale venaient de grossir son bagage d'observateur, il s'em-


130 LOCOiMOTIONS AERIENNES.

pressa de quitter ce séjour , tout en s'adressent les questions d'usage en pareil cas :

— -Où irai-jet Où n'irai-je pas? Marcherai-je de bas en haut ou de haut en bas , en long ou en large , en ligne droite , oblique , circulaire , diagonale , horizontale ou per- pendiculaire ( Comment m'y prendrai -je pour satisfaire des lecteurs et un libraire haletants qui n'ont d'espoir qu'en mon génie !

L'esprit en proie à cette anxiété , il se rappela heu- reusement le titre d'un ouvrage qu'il avait vu récemment à l'état de prospectus: Voyage en zig-zag. — En zig- zag! s'écria-t-il , m'y voilà. Hurrah ! en zig-zag!

— Concevoir et exécuter un procédé mécanique qui répondit à cette pensée , fut pour lui l'affaire d'un instant. Restait cependant à résoudre un point essentiel, celui du moteur. Non loin de là une bande d'ouvriers était occupée à creuser des rochers et à combler des vallées pour le passage d'un chemin de fer. Pauvres gens ! se dit-il ; et il ne put s'empêcher de hausser les épaules et de sourire de pitié , en comparant la simpli- cité de son mécanisme , prompt comme la foudre , à ces longues et ruineuses entreprises , à ces modes arriérés de locomotion. Toutefois il ne dédaigna pas de recourir, pour la projection de sa machine, à ces bras puissants et nombreux, et, s'asseyant sur l'extrémité de sa voie pliante , en moins d'un tiers de seconde il arriva au som- met d'une montagne très-élevée , dont le nom ne figure pas sur la carte.


LOCOMOTIONS AERIENNES.


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En mettant pied à terre pour reconnaître les lieux , il trouva le sol jonché de cerfs- volants qui, ayant rompu leurs ficelles, s'y étaient donné rendez-vous. Tel était le moyen que la Providence lui offrait pour fournir le second relai de son ascension ; aussi Puff n' hésita- t-il point à se ceindre les reins, les jambes et les bras, de ce nouvel appareil aérostatique , et à donner une tête dans l'espace.

Tout d'abord le succès fut complet, et le vent enfla ses voiles; mais bientôt, le jeu de ses remorqueurs étant paralysé par des courants contraires , il resta en panne pendant une mortelle demi-heure. Cette situation com-


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LOCOMOTIONS AERIENNES.



ineiiçait à lui sembler plus qu'étrange, lorsqu'un souffle favorable le déposa enfin près d'un moulin abandonné qu'il avait aperçu à travers la vapeur des nuages,

PufF, ayant jeté ses ailes au vent, pénétra dans l'intérieur du moulin ; par une ouverture d'où ses regards s'abaissaient sur les plaines et sur les mers , il voit tout à coup les flots se gonfler en bouillonnant, et


LOCOMOTIONS AERIENNES.


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lui jeter, au bout d'une fusée élastique, une dépèche qu'il


134 LOCOMOTIONS AERIENNES.

saisit avec empressement , et qu'il reconnaît être de la main de Krackq , mais dont nous ajournerons le contenu.

Tout en réfléchissant aux moyens par lesquels pourrait s'accomplir la troisième phase de son odyssée aérienne , Puff' avisa dans un coin quelques papiers , parmi les- quels se trouvaient les archives du moulin. Grâce à ce document, il reconnut que cette construction ingénieuse et hardie avait eu pour objet une exploitation qui consis- tait à moudre de la sciure de sapin pour en faire de la farine de gruau. Les dernières lignes tracées par l'archi- viste constataient un appel de fonds fait aux actionnaires pour démolir le bâtiment et en vendre les matériaux.

Au moment où le docteur s'attendrissait sur ces tristes débris d'une industrie toute philanthropique , le vent , soufflant avec force, ébranla le frêle édifice qui lui sei'vait d'asile. Puff comprit tout le parti qu il pourrait tirer de cette circonstance.

Vn moulin porte des ailes; N'est-ce pas pour voltiger?

s'écria-t-il. En route! les moments sont précieux, et les auberges sont rares dans ces contrées.

A ces mots , il détache la meule et jette tout le lest de son navire. Le moulin , allégé de son poids et sou- levé par une violente bourrasque , s'arrache de sa base ; ses quatre ailes s'agitent rapidement , et voilà derechef le docteur lancé dans l'espace.

S' éloignant et se rapprochant tour à tour de la terre,


L0C0310TI0NS AERIENNES.


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cette machine merveilleuse , plus étonnante que celle qui, pour braver le chevalier de la Manche , lui apparaissait comme un géant aux mille bras; cette machine, qui va défiant les oiseaux et détrônant la vapeur , excite l'admi- ration du monde entier. De tous côtés les chapeaux s'agi- tent, les mouchoirs flottent aux balcons.


136 LOCOMOTIONS AERIENNES.

Enivré de cet entliousiasnie universel qui s'exprimait par mille cris de joie , comblé et non rassasié de gloire, Puff ose viser à de plus éclatants triomphes. L'idée de s'at- tacher à lui-même les ailes du moulin traverse son esprit comme un éclair, et se réalise avec la même rapidité. Sortant de son arche volante au grand étonnement de la foule ébahie , il paraît soudain planant dans les airs comme un immense condor; puis, prenant un essor nou- veau , il s'élève et disparaît aux yeux de tous.

Mais, hélas!... quel astre n'a son apogée et son périgée , son périhélie et son aphélie ! . . . Abandonné à son vol audacieux , Putï' effleure le cratère enflammé d'un volcan , et déjà une de ses ailes sent le roussi. Bientôt il perd l'équihbre , il tourbillonne... Ciel! que va-t-il devenir ! . . . Va-t-il se biiser le crâne sur un roc , s'empaler sur la flèche d'un clocher, ou, nouvel Icare, donner son nom aux flots qui l'auront englouti!...

Non; rassurez-vous, trop sensibles lectrices, Puff n'a- t-il pas les prérogatives de 1 immortalité ( D aimables bergères , de jolies faneuses , réunies pour couper la verte chevelure des prés, ont aperçu le ramier atteint par le plomb du chasseur ; elles se précipitent pour amortir sa chute ; leurs bras arrondis et leurs tabliers se ten- dent à l'envi pour recevoir ce divin aérolithe. Glycère , Amaryllis , Philis , Sylvanire , faites force de bras ; et que votre gaze ne lui soit pas légère !




^m /h^TRK W/hFlEu


LES MYSTÈRES DE L'INFINI.

Un jour le vieux Caron , devenu péager,
Laissera sur le Styx l'unlique passager,
Ht , des pouls-Poloneeau sentinelle sacrée ,
Aui passauts sans un sol interdira l'entrée.
Mans les outres d'Éole ou taillera des gants :
Rorée énianripé terra les ouragans ,
Rebelles à sa îoii , lui faire la grimace
El refuser tout net de rentrer dans sa uasse .
Jusqu'à ce que le ciel , par un nouveau décret ,
Les retienne captifs dans le creui d'un soufflet.

Delille, traduction postliuine îles Métamorphoses d'Ovide


Le monde est une bulle de savond de Wiudsor.

CONDILLAC

(Ml ne couiprenilrall pas le lini .sans l'inlini. Nouveau Traité d'Astronomie d l'ukase des demoiselles.


i'iir-dcla l'espace , liiul est m>slere.

DïMoisiltn. Lettres a Lrnilii


Lt \o\jtvijt\v\ iVètouvvt V'oYY^yvwt t\»! louVc* V«,A t\vos«* «V A,«, V)«,a\veov\Y iV'wwVvv!'»


Vous comprenez l'étonnement dans lequel Hahblle dut rester plongé . lorsqu'en se retournant il ne vit plus ni lanterne magique ni pantin. Le petit vent assez vif qui passa sur sa tête, connue vous ne pouvez manquer de vous

f8


138 LES MYSTÈRES DE l'iNFINI.

en souvenir, et qui agita joyeusement ses cheveux, devint tout de suite une espèce de raffale qui emporta le pays des Marionnettes et le fit disparaître en un clin d'œil. Au milieu de ce cataclysme, Hahblle eut la présence d'esprit de se cramponner à un courant atmosphérique. Sur cette monture plus rapide que douce , il put courir la poste dans l'espace , sans autre danger que celui de se cogner de temps en temps contre un monde placé sur la route en guise de borne milliaire. Hahblle en fut quitte pour quelques bosses au front.

Nous ne raconterons pas relai par relai ce voyage superlunaire. Après avoir gravi une côte assez rapide, le courant atmosphérique s'arrêta un moment pour souffler. Une plaine immense s'offrit aux yeux de Hahblle. Il venait de mettre le pied sur le pôle, lequel pôle n'était nullement en diamant, ainsi que plusieurs l'ont écrit.

Un pont dont l'œil humain ne pouvait embrasser à la fois les deux extrémités , et dont les piles principales s'appuyaient sur des planètes , conduisait d'un monde à l'autre sur un asphalte parfaitement poli. Au moment où il mettait le pied sur le pont, Hahblle se sentit tiré par la basque de son habit; en même temps une voix lui demandait le sou de rigueur. Hahblle se retourna , et reconnut Caron , qui, ruiné par l'établissement d'une passerelle en fil de fer sur le Styx , avait pris ses inva- lides là-haut. Pour se conformer à l'ordonnance de police ,

ICI LES VOITIRES ET LES CHEVAIX \E VOAT Ol'AL PAS.


LES MYSTERES DE L INFINI.


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le courant atmosphérique se mit à l'amble, de sorte que notre voyageur put examiner tout à son aise les objets qui l'entouraient. La trois cent trente-trois millième pile était appuyée sur Saturne. Hahblle put se convaincre alors que l'anneau de cette planète n'était autre chose qu'un balcon circulaire sur lequel les Saturniens viennent le soir prendre le frais.



A l'autre extrémité du pont le courant reprit son essor, et entraîna Hahblle vers des régions plus élevées encore. La mécanique céleste lui fut entièrement dévoilée, grâce à la négligence de son propriétaire , qui ce jour-là avait oubUé de fermer ses persiennes de nuages. Ce propriétaire était un vieux magicien qui insufflait des globules de savon et les lançait ensuite dans l'infini. Affaibli sans


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LES 3IYSTERES DE L INFINI .


doute par l'âge, le vieillard, malgré ses besicles, ne s'apercevait pas qu'un peu au-dessous de lui un petit démon attendait les globes au passage pour les colorer à



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sa manière , et y jeter toutes sortes d éléments de trouble et de confusion.

A peine les bulles de savon passaient-elles à portée de son chalumeau , qu'on pouvait distinguer à travers


LES MYSTÈRES DE LINFINI. 141

le prisme de leur enveloppe les scènes qui devaient former plus tard les péripéties les plus ordinaires du théâtre humain. L'Amour et la Jalousie y jouaient le rôle le plus important, et ceci n'étonnera personne quand on saura que le malicieux démon qui surprenait ainsi l'enfantine bonne foi du magicien était une femme.

Hahblle fut sur le point de prévenir le magicien du tour qu'on lui jouait ; mais la rapidité de sa course l'en empêcha. D'ailleurs un nouveau spectacle vint le distraire : distraction coupable , qui a empêché cette fois encore l'humanité de se soustraire au joug des mauvaises passions, et de jouir des bienfaits de cet âge d'or depuis si long- temps promis à sa patience. Pour sauver les hommes, il s'agissait tout simplement de briser un faible tube de verre ! Les sages ne se consoleront pas de la négli- gence de Hahblle. Qui le croirait ! En ce moment solennel , il aima mieux faire le badaud devant un saltimbanque.

Au sommet d'une planète assez vaste, un prestidigi- tateur équilibriste se livrait à tous les exercices de son métier. Jamais jongleur indien ne déploya autant de dex- térité ni de souplesse. Par devant, par derrière, il faisait sauter des boules et les recevait dans la main , ou les retenait immobiles sur son nez. Ces boules n'étaient rien moins que des univers. C'est ainsi que Hahblle fut initié à la grande loi de l'équilibre des mondes , non point toutefois sans avoir couru un très-grand danger. En gravissant l'endroit de la planète que les anciens appe-


142 LES MYSTÈRES DE l'iNFINI.

laient culmen , un aérolithe , connu par les savants sous



le nom de croi\v d'honneur, passa à quelques lignes de sa tète; si l'inclinaison de son front, à gauche, eût été un peu plus sensible , c'en était fait de lui. IMalheur au mor- tel sur la tête duquel l'aérolithe a opéré sa descente !


LES MYSTERES DE L INFINI.


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Vers le soir, le courant atmosphérique perdit un peu de sa force. Hahblle se rapprocha de la terre, et reconnut même la forme de certaines montagnes qu'aucun voyageur n'a encore découvertes. Entre deux pics , un énorme soufflet étalait son ventre monstrueux. Au moment où il se demandait à quoi pouvait servir un pareil ventilateur, un sourd mugissement se fit entendre ; la monture de Hahblle reçut une commotion tellement violente qu'il se vit sur le point d'être brusquement aplati sur les toits d'une ville. Heureusement le vent changea de direction. Hahblle fut sau\é, mais la ville fut bouleversée en moins d'une seconde. Enseignes, cheminées, chapeaux, man-



chons, ombrelles, parapluies, perruques, tout fut enlevé. Personne ne pouvait tenir dans les rues.


144 LES MYSTÈRES DE L INFINI.

Hahblle comprit alors que le soufflet qu'il venait de voir avait lemplacé les outres d'Eole, et que désormais il connaissait seul l'origine des ouragans. Si les instru- ments indispensables en cette circonstance ne lui eussent manqué , il n'eût pas omis de relever soigneusement la position du soufflet à ouragans pour l'indiquer ensuite sur toutes les cartes ; mais il se consola en songeant que les hommes seraient peut-être parvenus à le détruire, ce qui aurait supprimé immédiatement une quantité de métaphores indispensables à la littérature , et une grande partie des bénéfices des industriels qui s'occu- pent d'enseignes, de chapeaux, de perruques et de parapluies.

Une minute de plus, et le globe était déraciné. Mais la temp«He s'arrêta. Mollement appuyée sur un oreiller de nuages que le soleil couchant entourait de Iranges d or, au milieu de lespace, la tête blanche et timide dune jeune fille apparut aux yeux de Hahblle. C était la lune nouvelle, dite de miel par les poètes, qui se mirait dans un lac en attendant son époux, pour voir s il la trou- verait belle.

La présence de la lune suffit pour ramener la paix parmi les éléments ; ils firent silence pour l'admirer, et Hahblle reprit son vol dans les cieux.



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LES QUATRES SAISONS

(lli ' lorsqu'on a souffert ces cruelles chaleurs , Quel plaisir de goûter le doui parfum des Heurs , De respirer le frais au bord d'une fontaine ! Au murmure des eaui qui courent dans la plaine , (In ferme sa paupière ; on cherche à sommeiller. En passant sous sa tète uu bras pour oreiller, iprès souper on prend ses enfants et sa femme , l'ne douce fraîcheur pénètre jusqu'à 1 dme ; On Ta chanter sous l'ombre atec tout le hameau , Et la jeunesse danse au son du chalumeau.

Les Plaisirs de l'Été décrits dans l'AlmanacIi de Muses.


L'hiver on se balance , on croise les deni bras , On s'en bat sous l'aisselle , et l'on Tient à grands pas Se dégourdir les mains dans les mains de sa femme, lin prend une bourrée , on l'allume , et la llamme , Qui pétille et qui jette une vite clarté , Tout à coup dans les coeurs ranime la gailé. On entrelient son feu de quelque bonne souche : Ile loni son appétit on soupe, et l'on se couche.

Les Plaisirs de l'Hiver, tirés du même almanacli.


Le printemps à ce qui respire Prèle un charme toujours nouveau ; Tout vil sous son heureuî empire , Aui champs, ii la ville, au hameau.

Par lui le soleil vivifie , Féconde les fruits et les Qeurs , Les réchauffe , les multiplie , Les pare de mille couleurs.

Une belle est comme une rose Qui nait au malin d'un beau jour. Et qui n'achève d'être édo.se Que par le souille de l'Amour.

M. BiONAN , Vers à une belle qui lui demandait une définition du Printemps.


L'automne s'envole si vite ! Demain nous irons au réveil Voir la dernière marguerite Fleurir sous le dernier soleil.

Baroilhet et Mad. Sroi.rz.


W\\. — Où Utv\\\)VV«, içwvsQ, Vas éVémtuV's à.\vu uouxtaw '^omt suv Vts Sci\%o\vs .


Tout à coup on entendit retentir dans l'espace ce cri lamentable : — J'ai oublié mon parapluie !

Et les échos de l'infini répétèrent : — Mon parapluie ! Mon parapluie !

Qui poussait cette exclamation i C'était Hahblle.


116 LES QUATRE SAISONS.

Il en avait le droit , car l'infortuné était percé jusqu'aux os ; ses cheveux ruisselaient de pluie. Aucun nuage cepen- dant ne se montrait à l'horizon ; doii pouvait donc venir cette ondée subite ? En levant les jeux au-dessus de lui , llahblle eut l'explication de ce phénomène bizarre. Il se trouvait placé sous le jet continu d'une pompe aspirante et refoulante. — Holà ! dit-il à l'individu qui la faisait mouvoir, prenez donc garde; on n'inonde pas ainsi les passants.

— Pourquoi passez-vous pendant que je suis dans l'exer- cice de mes fonctions! Je suis le Solstice d'Hiver, et il faut que je pleuve ; c'est mon métier. Allez, et laissez-moi pleuvoir.

— Volontiers, reprit Hahblle; et il s'empressa de passer sous une autre zone.

Tout d un coup une nuée de projectiles fondit sur lui. Son nez en fut atteint avec assez de force pour lui faire pousser un cri douloureux. Il aperçut à sa gauche un gamin qui lui décochait à travers une sarbacane cette tempête de grêlons.

— Est-ce une farce à faire à un étranger? dit Hahblle indigné ; souviens-toi des lois de l'hospitalité.

— Je ne fais point de farces et je ne me souviens de rien , si ce n'est que je suis le Solstice d'Eté, et qu'il faut me laisser grêler. Tant pis pour vous si vous vous trouvez là pendant que je grêle.

Ses habits et ses cheveux avaient à peine eu le temps de sécher, et son nez de se cicatriser, qu une pluie plus


LES QUATRE SAISONS.


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fine, plus pénétrante, et moins froide que l'autre , rendit Hahblle à ses souffrances aquatiques.

— Morbleu ! s'écria-t-il , il n'y a donc ici que des déluges !

Une voix douce lui répondit :

— Vous me prenez pour un déluge , vous avez grand tort; je suis Flore, la déesse du printemps. Jardinière



infatigable , je devance l'Aurore , et je parcours le monde


148 LES QUATRE SAISONS.

pour arroser les plantes. Vous avez reçu quelques gouttes de mon arrosoir céleste, et vous vous plaignez, ingrat, de partager le sort des choux, des artichauts et des laitues. Vous prenez pour la pluie ce qui n'est que le beau temps, c'est-à-dire la rosée. Je devrais vous punir; mais les plantes m'attendent pour faire leur toilette du ma- tin ; je vais orner leurs robes de perles et de diamants. Bonjour, étranger, et mauvais voyage!

Flore se retira courroucée, laissant Hahblle en proie à un étonnement mêlé de crainte et de grelottements, car la rosée ne laisse pas que d'être très-fraîche quel- quefois.

Il aurait bien voulu battre la semelle pour se réchaufler; mais la chose n'était guère possible. Heureusement, le courant atmosphérique sur lequel il chevauchait rencontra un courant électrique ; tous les deux se combinèrent , et , enfilant un corridor positif, il se trouva transporté conmie par miracle dans une espèce d'atelier où la chaleur ne manquait pas , vu que WAé avait choisi ce lieu pour y fabriquer ses tonnerres.

Depuis longtemps l'Eté était en lutte avec la séche- resse, les melons crevaient de soif, et comme il les aime beaucoup, il était parvenu à grand' peine à rassem- bler quelques nuages suffisamment obèses pour produire un orage. Au premier frottement d'une simple allumette chimique, les tonnerres prirent feu ; pendant une heure ils s'en donnèrent à cœur joie.

Le fluide enlaçait les télégraphes , courait comme un


LES QUATRE SAISONS. 149

serpent de feu sur les créneaux des tours , gambadait au- tour des flèches de cathédrales ; Hahblle était quelquefois tenté d'applaudir à la prodigieuse agilité de l'acrobate électrique. La représentation dura jusqu'à ce qu'enfin



un paratonnerre , lassé de tous ces ébats , prit la foudre


150 LES QUATRE SAISONS.

par les cheveux, et l'éteignit dans un baquet plein d'eau.

Hahblle , placé au centre de 1 atelier, commençait aussi à trouver passablement monotone la musique du tonnerre , lorsqu'un éventail , irradié des mille couleurs du prisme, se déploya tout à coup devant lui. Une brise douce et parfumée se répandit dans l'atmosphère , et vint se jouer dans les plis brodés d'une étoffe chatoyante. Hahblle ne vit pas d'abord la main ([ui le tenait ; mais bientôt , à sa chevelure blonde qui flottait au milieu des nuages , il reconnut Iris , qui , surprise par l orage au moment où elle s'acquittait de quelque mission secrète pour Junon , faisait sécher son écharpe au soleil. Six jeunes Nymphes, placées de chaque côté de l'éventail ([u elles venaient d'ouvrir , l'agitaient pour chasser les nuages , qui se hâtaient de disparaître à l'horizon. Les Zéphyrs et les Amours fermaient leurs rifïlards et secouaient leur ailes mouillées. Le ciel bleu soui-iait à la terre , et lui promettait un beau jour.

Hahblle ne put malheureusement jouir longtemps de ce magnifique spectacle, ni rester sous cette zone tempérée où il eût fait volontiers élection de domicile. La rapidité de sa course l'entraîna bientôt sous des cieux moins cléments. Tout à l'heure il demandait un parapluie ; quelques instants après , il suait à grosses gouttes ; maintenant il donnerait l'empire céleste pour le moindre paletot.

Assise sur un trône de feuilles sèches , l'Automne , en- tourée de ses filles les bises et de ses fils les aquilons,



iL'EVgî^lTAQL ©^O/IOS.


LES QUATRE SAISONS. 151

charme ses loisirs en découpant le givre , les flocons , les



gelées qui doivent faire les provisions de l'Hiver. En attendant qu'il paraisse lui-même , ses courtisans les frimas prennent des glaces. Hahblle put se convaincre que les frimas n'étaient pas morts , ainsi que l'avaient annoncé certains poètes de l'école romantique. Il voulut


15-2


LES QUATRE SAISONS.



leur adresser la parole et déguster une glace avec eux, mais ses lèvres ne purent s'ouvrir, sa langue resta comme paralj^sée ; son nez devint blanc et dur , ses mains et ses pieds lui semblèrent de marbre ; son corps n'était plus qu un bloc de glace : Hahblle , quoique dieu, était gelé.


iii iâiiiiiii^


Le Franf.nis iic innniiiis imenla les llarijuisos.

BuiLEtl'.

l'c'lil blanc . luau lion (me , \\\\ petit blane si doin , Il n'est rien sur la terre li'anssijoli que tons

Une Maikmisk.




En voyant qu'elles n avaient sauvé la vie qu'à un homme de cinquante-cinq ans , les faneuses s'enfuirent épouvantées, et PufF se trouva seul.

Tout porte à le croire , ces faneuses étaient des fan- tômes que les dieux , touchés du sort de Puff, avaient envoyés pour adoucir sa chute.

Son premier soin fut de gravir une éminence , d où ses yeux découvrirent d'abord un rivage verdoyant sur lequel s'ébattait une foule bruyante d hommes et de femmes.

Suis-je tombé dans l'île de Calypso f se demanda Puff; et ses Nymphes se réjouissent-elles avec les compagnons d'Ulysse?

Comme il se posait cette question , des acclamations parties du rivage indiquèrent qu'on l'avait aperçu ; mille


LES MARQUISES.

bras tendus de son côté confirmèrent cette supposition. Dans le même moment, des groupes se dirigèrent vers lui en prenant certaines précautions qui tendaient évidemment à l'empêcher de fuir. En un instant il se vit cerné, et un naturel du pays poussa bravement vers lui , une hache à la main.

— Ne me scalpez pas, s'écria Puff, je suis chauve et dieu.

A ce mot de dieu , les naturels poussèrent de nouveaux cris, ce qui prouve qu'ils étaient extrêmement civilisés. Puff put s'en convaincre, du reste, à l'empressement avec lequel on le conduisit sur le rivage , aux soins que l'on mit à faire sécher ses habits et à lui offrir des noix de coco.

— Sauvages plus hospitaliers que des montagnards écossais , leur dit Puff, souffrez que je vous remercie et que je vous demande à (quelle peuplade vous appartenez, pour révéler au monde ses vertus touchantes.

— Nous sommes des Marquis , répondit un sauvage, et nos femmes sont des ^Marquises. Nous venons d'être incorporés à une grande nation , qui nous assure à tout jamais les bienfaits de la civilisation , et nous célébrons cet événement par des danses et des jeux.

Le sauvage parlait avec la sincérité qui caractérise les hommes primitifs. En effet , d'une extrémité du rivage à l'autre , les danses succédaient aux danses , l'île n'était qu'un vaste bal. Un groupe surtout attirait l'attention générale par la grâce et la légèreté avec lesquelles il



'DJû mEE'^ïï.T ^OJX BLEig !i^^z^:a@^yS^gc


LES MARQUISES. 155

exécutait les figures les plus compliquées de la choré- graphie civilisée. Danseurs et danseuses étaient costumés avec ce laisser-aller piquant qui caractérise tout commen- cement de civilisation. Les uns cachaient leur nudité avec un simple jabot ; les autres avaient un habit , mais pas de culottes ; celle-ci se faisait un tablier de son éventail ; celle-là avait des falbalas et pas de souliers. Le naufrage d'un baleinier avait mis à leur disposition la défroque d'une troupe dramatique qui allait jouer le vaudeville dix- huitième siècle dans l'Australie. Il n'y avait réellement plus que des ^larquis et des Marquises dans les îles de ce nom.

— Que ferez-vous , demanda Puff à son guide , quand vous aurez fini de célébrer votre agrégation à une grande nation l

— Nous célébrerons autre chose.

— Vous ne travaillez donc pasî

— Jamais. Ceci est le pays de l'âge d'or; un naviga- teur européen l'a appris à nos pères. Depuis, nous vivons en célébrant perpétuellement les plaisirs et l'amour.

— On vous fera changer bientôt d'opéra ; en attendant, soyez heureux.

— Tâchez de i'étre à votre guise ; il faut que je vous quitte pour aller danser... Et le sauvage s'éloigna en fredonnant :

Célébrons en ce jour Le plaisir et l'amour.

Puff continua sa course. Au détour d'un bois de


156


LES MARQUISES.


cocotiers , un grand bruit se fit entendre. Des femmes du pays poursuivaient des matelots ; deux d'entre elles , plus agiles que les autres ;, s'étaient emparées d'un fugitif et avaient jeté sur lui l'ancre d'amour.



— Des Européens ici ! se dit Puft , je suis perdu. Si ces femmes m'aperçoivent, je suis plus perdu encore ; et je n'ai pas le moindre manteau à laisser entre leurs mains. Comment faire?

Un autre se serait mis à courir ; Puff tira quelque chose de sa poche , et il s'assit en s' écriant : Sauvons ma vertu !



ET


^Tt. 5~ôt S^ TT^ 5~^ ^T* T-» ^fTt^ c;?^


Saus hs t'i-amls, il ji'i aurail |iuiiil de pelils In GnAXD.


SjiK les [irlils, qui' ili'ijcnilraii'iil les L'raJiils In I'ktit.




Un jet vigoureux du mécanisme à ressort dont nous lui avons déjà vu faire un si judicieux emploi , lança Pufl" à travers l'océan , et le déposa à quelques mille kilomètres de là, au milieu d'une île assez semblable pour la végétation à celle qu'il venait de quitter. Voyant que ses membres et sa vertu étaient saufs, il n'eut rien de plus pressé que de se répandre dans le paj^s pour y moissonner des obser- vations , ainsi qu'il convient à tout voyageur philosophe.

Une longue allée couverte de promeneurs lui indiqua qu'il ne devait pas être éloigné d'une ville importante. Des dames , des messieuis marchaient à la file les uns des autres d'un pas lier et majestueux. Les gestes , la démarche , 1 allure de cette foule sentaient l'aristocratie d'une lieue. Sans même faire attention à leur taille, qui était vraiment remarquable , on voyait que les gens qui


158


LES GRANDS ET LES PETITS.

s'étaient donné rendez-vous dans cette promenade ne pouvaient être que les grands du pays.



La présence de Puff sembla causer un certain éton- nement parmi les promeneurs. Les uns le toisaient dédai- gneusement , les autres se baissaient pour le considérer


LES GRANDS ET LES PETITS.


159


d'un air de pitié insolente. Puff entra dans la ville sans comprendre les motifs d'un tel accueil.

Ce fut bien autre chose quand il eut mis le pied dans la première rue : ouvriers , porteurs d'eau , gens du peuple le regardaient avec des yeux effrontément railleurs, et poussaient des éclats de rire. Voilà une hilarité bien extraordinaire , se dit Puff" ; il me semble que ce serait bien plutôt à moi de me moquer de ces avortons si



^£/^^/^/^a


rapprochés du sol. Singulier pays, où l'on ne voit que hauteur et abaissement ! Les grands sont orgueilleux et les petits impolis : c'est donc ici comme partout !

En continuant sa course , Puff" fut constamment ac- cueilli de la même manière et frappé du même spectacle. Tous les gens qui ne faisaient rien étaient très-hauts , et


160


LES CaiANDS ET LES PETITS,


tous ceux qui travaillaient étaient aplatis. Au moins , pensa Puff, la nature a pris soin ici de tracer elle-même une infranchissable ligne de démarcation entre les deux classes de la société ; les grands et les petits portent leur étiquette sur leur dos ; pas moyen de se méprendre.

A peine le docteur avait-il achevé cette pensée , qu'il aperçut un de ces grands près de franchir la ligne de démarcation , et faisant fort activement la cour à une petite ouvrière. Plus loin , un homme de la classe basse déclarait ses sentiments à la fille d'un grand, qui l'écou- tait complaisamment , et cela au grand désespoir de leurs familles respectives.



LES {JUA.\DS I:T les PETITS. KU

Oh ! oh ! des mésalhances ! se dit Puff; mais je serais bien bon de m'en étonner : là où il y a des grands et des petits , il faut bien aussi qu'il y ait des moyens , et connuent s'en procurerait-on sans les mésalliances î Grands , Moyens et Petits , voilà tous les degrés de l'échelle sociale. Les intermédiaires sont les plus malheureux , placés sans cesse entre les dédains des grands et les moqueries des petits. Il est clair qu'à ma taille on m'a pris pour un milieu. De là mon entrée peu agréable dans cette île , qui , en raison de son organisation métaphorique , ne peut porter qu un seul nom.

Terre inconnue, ajouta Purf', je te baptise, comme c'est mon droit et mon devoir,


Puff avait raison ; on ne le prenait pas pour un étran- ger , mais pour un individu appartenant à la classe moyenne : il s'en aperçut aux difficultés qu'il éprouva pour être admis parmi les grands. Son titre de docteur ne lui fut pas inutile. De tout temps et dans tous les pays , les gens de la classe moyenne ont embrassé les professions libérales. S'il n était pas accepté comme homme , il fut reçu comme médecin.

Grâce à sa spécialité scientifique , Puff put voir fonc- tionner à nu la machine sociale. Dans les grandes comme dans les petites choses , il fui Irappé de 1 anlagonisnic


162 LES GRANDS ET LES PETITS.

qui régnait entre les deux classes. Jamais les grands ne dépouillaient leur air de supériorité vis à vis des petits. Il fallait voir comment ces gens -là accueillaient leurs fournisseurs ; jamais aristocratie ne se montra plus exi- geante ; modistes, tailleurs, chapeliers n'étaient que les serfs , les vassaux, les hommes -liges de ces messieurs et de ces dames. En voyant la physionomie de ces privilé- giés de la taille , Puff comprit d'où était venu l'usage d'appliquer à certains nobles, ou à certains personnages haut placés , les titres de Grandeur ou de Grandesse , d'Altesse ou de Hautesse.

Ce serait bien le cas, pensa PufF, de faire paraître un léger discours sur l'inégalité des conditions ; mais je ne connais pas ici d'académie pour le couronner , et je n'ai lu dans aucun joiiinal qu'on eût proposé un prix de cinq cents francs sur ce sujet.

Réfléchissant ensuite que la liberté de la presse ne pouvait exister dans un pays où la noblesse se mesure au mètre , il laissa reposer son éloquence et renonça à l'idée de faire concurrence aux huit cent soixante-douze philosophes qui ont écrit des in-folios sur l'égalité ou l'inégalité , ce qui philosophiquement revient parfaitement au même.

L'inégalité dans les droits frappe bien moins que l'iné- galité dans les plaisirs ; Puff fit cette remarque à propos de la chasse. De tous les privilèges de la noblesse celui dont elle se montre le plus jalouse , c'est le droit de chasse ; de tous les droits dont le peuple est privé celui



LÎEâ mnîAi^^ê ^r L[£.3 ^lETOTs.


LES GRANDS ET LES PETITS.


163


qu'il désire le plus conquérir est le droit de chasser. On n'a pas encore suffisamment étudié l'influence des lapins, lièvres et perdreaux en matière de révolutions. Trois petits aj^ant été surpris en flagrant délit de braconnage furent



condamnés aux galères à perpétuité , suivant les pres- criptions paternelles d'un code emprunté à un des meil- leurs rois dont s'honore un pays qu'il est inutile de nommer. Cette punition draconienne excita une émeute, les petits menacèrent de se retirer sur le mont Sacré ; mais on ferma les portes de la ville , et la guerre fut étouffée à domicile. La force armée resta sur pied toute la nuit , au point du jour les trois délinquants furent tranquillement dirigés vers le bagne, et le peuple apprit avec étonnement à son réveil qu'il avait essayé la veille de faire une révolution.

PufF avait contracté dès son enfance l'habitude de se livrer à des monologues plus ou moins récréatifs. Nous


IGI


LES GRANDS ET LES PETITS.


allons citer le court entretien qu il eut avec lui-même , après avoir été témoin d un duel entre un grand cavalier et un petit faiitassin.



Que d'éléments de désorganisation , se dit-il , dans cette république ! car toutes les aristocraties sont des républiques.

L'armée elle-même , qui fait la force des états . est divisée en deux camps qui se livrent une guerre per-


LKS GRANDS KT LKS PK'riTS.


165


pétuelle. Quand ils ne font pas la cour aux bonnes d enfants, ce f^uprême délassement des braves de toutes les contrées,



les soldats se battent à outrance. C'est la taille qui est cause de toutes ces querelles. Il faut avouer que, parmi toutes les bizarreries de la nature , il n'en est pas de plus bizarre que celle d'avoir créé des hommes grands et petits à perpétuité ; on pouvait s'y prendre , il me semble , d'une


166 LES GRANDS ET LES PETITS.

façon moins absolue pour constater les droits de la nais- sance, et les privilèges de l'hérédité.

Puff, frappé de l'inconvénient qui résultait pour la sûreté de l'état de voir le duel se perpétuer au sein de l'armée , s'occupa , en excellent philanthrope qu'il était , de remédier à cet abus, et rédigea un projet de loi conçu en ces termes :

Article Premier.

Tout militaire qui se sera battu en duel sera condamné à raser le côté droit de sa moustache.

Cet article devant suffire à couper le mal dans sa racine , les autres articles sont supprimés.

Puff soumit ce projet au gouvernement ; mais le gou- vernement lui répondit que les gens de la classe moyenne n'avaient pas le droit de se mêler des affaires publiques. Il se rendit chez le Roi. Au lieu d'un sceptre , ce monar- que tenait un mètre à la main. Le Roi daigna avertir le docteur que , s'il s'avisait encore de rédiger quoi que ce fût , il l'enverrait dans une Bastille se distraire en appri- voisant des araignées.

Les soldats continuèrent donc à s'estramaçonner en paix à l'abri d'une législation protectrice. Les grands ne ces- sèrent pas d'accaparer tous les emplois militaires de quel- que importance , y compris celui de tambour-major ; un grade aussi haut leur convenait parfaitement.


168 LES (JUAXDS ET LES l^ETITS.

Voyant qu il ne pouvait ni faire cesser 1 inégalité des classes, ni mettre un terme à l'abus du duel , ni contri- buer d'une façon quelconque au bonheur de gens qui lui avaient accordé une hospitalité si peu touchante , Puff résolut de leur tirer sa révérence , et de les planter là.

Si parca licet componere niaf/nis.


Autrement dit , s'il nous est permis d'employer une si liante métaphore pour de si petites choses V


  • &s^


Assez et trop loii<j^tfi)i|)s le Crayon ;i permis (|uo la Plume , au mépris des solennelles eonvenlions i)lacées en tête de ce volume , se livrât à une foule de citations plus ou moins tirées de l'antiquité. Obligé d'accepter les faits accomplis , le Crayon déclare (ju'à l'avenir il effacera avec le canif et le caoutchouc , itmjuibus et rosiro , tout ce qui de près ou de loin ressemblerait à une violation du traité conclu avec la Plume. Ux Autre Monde doit rester exclusivement français. Le public est prié de ne pas prendre ])our une citation les (juelques mots latins placés dans cette note.


Li\


m




loin' pj's l'sl ni arrière île >li lulllr ans sur leut le resle du slcilie. Vx 3,AS„ Mandarin.

(iiele f haui|iai!ue ! !> tin pétillant Chdleani en Espajoe lait faire souteut.

In i\lAiiur.


^^N. — Vvv\\ vovV Yo\uA.\t V\v\v\ù\\ (\."u\\t wowxAVc, t\v\V\èivV\v>\v.

LA JEUNE CHINE

Palseiiibleu i s'écria PufF en repliant son mécanisme et en le renfermant soigneusement dans sa poche , je crois que je suis en Nankinie ! Pour faire des voyages agréa- bles , il n'est rien de tel que de ne pas savoir où l'on va.

Ce premier moment d'enthousiasme passé , le docteur fit une foule de réflexions toutes moins rassurantes les unes que les autres ; il se remémora tout ce que les voya- geurs ont écrit sur la haine que les Pékinois professent pour les étrangers , et le résultat de ses réflexions fut qu il s'estimerait très-heureux s'il en était quitte pour la cangue à perpétuité , supplice ingénieux qui consiste à placer autour du cou d'un individu une solive pesant une quantité illimitée de kilos.

I.e docteur songeait déjà à recourir à son appareil


22


170 LA JEU\E CHINE.

locomotif, lorsqu'il aperçut un groupe de Chinois qui se dirigeaient vers lui en poussant de grands cris.

Il n'est plus temps ! dit le docteur , ces gens-là m'ont reconnu ; je sens déjà la cangue sur mes épaules , à moins cependant que le mandarin du lieu ne préfère m' enfermer dans une cage de fer et me montrer comme un animal rare dans toute la contrée.

Or ces gens qui effrayaient tant le vénérable PufF étaient tout simplement des fumeurs d'opium qui se livraient à la joie de l'ivresse. Ils sautaient, caracolaient, gesticulaient, et chantaient des gaudrioles , ainsi qu'il convient à des gens privés de leur raison. Contrairement à l'usage gé- néral, il paraît que ces fumeurs avaient 1 opium gai. Ils passèrent sans s'apercevoir seulement de la présence de Puff ; l'un d'eux cependant , cédant à linfluence du nar- cotique , s'étendit dans un fossé , et s'endormit en criant à tue-tête qu'il était dans le paradis.

PufF était trop intelligent pour ne pas voir son salut dans la chute de ce Chinois. Il s'avança, le dépouilla de ses vêtements , mit les siens en paquet auprès du dormeur , et le laissa dans le fossé, c'est-à-dire dans le paradis.

A la queue près, Pufï faisait un Chinois fort passable. Usant du don précieux des langues qu'il avait reçu du ciel , il se dirigea vers une pagode qu'il apercevait dans le lointain ; cette pagode n'était autre chose que la maison d'été d'un riche marchand, qui déjeunait tran- quillement en famille dans un pavillon placé à l'entrée de son habitation.


LA JEUNE CHJXE.



— Goddam ! fit le Chinois à un de ses domestiques; allez dire à cet étranger que personne ne passe devant la porte de Ki-Li-Fi-Ki quand il déjeune , sans partager son déjeuner.

Cette offre était trop inespérée pour que Puff ne l'ac- ceptât pas avec empressement.

— Konfutzée a écrit : " Maudit soit celui qui interroo-e son hôte - ; asseyez-vous donc et mangez , quels que soient votre pays et votre nom. Que puis-je vous offrir? ajouta Ki-Li-Fi-Ki ; voulez-vous un beefsteack , une


11-2 LA JEUNE CHINE.

anguille à la tartare, ou bien une salade de homards!

— Je me contenterai d'une tasse de thé, répondit PufF, qui voulait flatter T amour-propre national de son hôte.

— Du thé ! reprit dédaigneusement Ki-Li-Fi-Ki ; fi ! vous êtes un homme rétrograde ; nous autres gens de progrès, nous avons renoncé à cette boisson insipide. On vous en servira pourtant , car ma famille a conservé la déplorable habitude d'en boire cinq ou six fois par jour. Je vois bien que les idées nouvelles n'ont point pénétré jusqu'à vous ; sans doute vous êtes pour l'ancienne cui- sine ; vous aimez les omelettes de vers à soie , les coulis de cloportes , les fritures de sauterelles , les compotes d'jeux de perroquets, et les côtelettes de chien. Qu'on apporte à mon hôte un entre-côte d épagneul.

— La salade de homards ne me déplaît pas, et si...

— Bravo! j'aime qu'on se rallie au progrès; vous êtes mon hôte à perpétuité. Vous accepterez aussi une demi -tasse.

— Volontiers.

— Et le petit verre î

— Très-volontiers.

— A merveille. Ce soir nous sablerons le Champagne; voilà mon opium.

On ne pouvait trouver un Chinois plus accommodant. Ki-Li-Fi-Ki expliqua à Puff qu'il faisait partie de la Jeune-Chine , qu'il soutenait les principes de la civilisa- tion européenne , et que tous les jours il recrutait un si grand nombre de partisans , que déjà il avait pu orga-


LA JEUNE CHINE.


n:i


niser une garde nationale dont il s'était nommé colonel.



Pour faire honneur à l'étranger, Ki-Li-Fi-Ki passa le jour même une grande revue ; ce qui procura au docteur le plaisir de voir la Jeune-Chine sous les armes.

Dans la demeure de Ki-Li-Fi-Ki tout dénotait les habi- tudes les plus avancées. Il avait réduit le nombre de ses femmes à vingt-quatre ; il leur permettait de marcher et de porter de simples brodequins en soie ; il mangeait avec des fourchettes ; sa fille aînée jouait du piano , et son fils aîné étudiait les belles manières de l'Europe en faisant danser des poussahs.


174


LA JEUXE CHINE.



Après dîner et comme ils étaient arrivés au dessert, Ki-Li-Fi-Ki dit au docteur :

Maintenant que nous avons sablé le champa^rne , la civilisation m'ordonnerait de vous chanter une petite chan- son pour rire ; mais il faut ({ue nous allions au théâtre; hâtons-nous , car l'on va bientôt commencer ; je vous clianterai deux chansons demain.

Pour se rendre au théâtre , ils traversèrent une pro- menade où l'élite de la fashion se donnait rendez-vous tous les soirs. De tous côtés on ne voyait que des Jeunes- Chines des deux sexes ; l'influence de l'Europe se faisait sentir dans le sous-pied et dans le mantelet ; l'œil de Ki-Li-Fi-Ki rayonnait en voyant ces témoins irrécusables de la puissance réformatrice.


LA JEUNE CHINE.


175




mms



Le programme qu'on distribuait était ainsi conçu




^^K^^^


OMBRES FRANÇAISES


COMÉDIE EN DEUX ACTES MÊLÉE DE COUPLETS

Mil. les iiiililaires au-dessous de scpl ans l'I les ciifaiils non urailrs ne paieront que moitié place.


.50:^.^-




116 LA .lEUXE CIIIXE.

La représentation fut des plus animées. L'apparition du commissaire souleva des rires inextinguibles. Dans les entr'actes c'était de toutes parts un feu croisé de binocles et de lorgnons. Plusieurs couplets furent bissés. Après le spectacle on donna une sérénade au directeur, qui con- sentit à continuer ses représentations sans augmenter le prix des places.

Une garde nationale , un théâtre , des sous-pieds , des mantelets! s'écria Ki-Li-Fi-Ki en sortant avec Puff, il ne nous manque plus rien pour être à la hauteur de la civilisation .

— Il vous manque (quelque chose , mon cher hôte , répondit Puff.

— Eh quoi donc , s'il vous plaît t

— Un journal qui publie des romans en feuilletons et des livres illustrés.

— Vous avez raison , reprit Ki-Li-Fi-Ki consterné ; j aviserai !



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©ans ^lFi^5>!]©^0ai


UNE JOURNÉE A RHECULANUM

km nous ran)^nfra les (irecs ri 1k Roraaîus?

PnxsAno.


I u'j a d'aoliqur i\»e la modf d'Iiler.

ALEIA^DRl.^iI.


a\v\Atî> mou\vmtM\ï> autitAV» ou ■wvoàtvwïs.


Le soir était venu ; la vue des animaux commençait à me fatiguer ; je voulais voir des hommes. Profitant de la fraîcheur pour me mettre en route , je me dirigeai vers le midi sans lanterne , quoique je fisse la même recherche que Diogène.


Abandonnant déjà son alcôve d'azur, L'Épouse de Tithon régnait dans le ciel pur,

lorsque je me trouvai au milieu de fertiles guérets. Un jeune berger, assis devant sa chaumière couverte d'un toit de gazon , coopeitum cespite ciilmcn , m offrit Ihos- pitalité d'un déjeuner composé de fromage, prcssi copia lactis. iiprès lui avoir voté de nombreux remerciements, je lui demandai le nom de la contrée.


J78 UNE JOURNEE

— Jeune étrang-er, me répondit-il , permets-moi avant tout de marquer ce jour avec un caillou blanc; la journée doit être heureuse qui commence par l'hospitalité. Mortel chéri de Jupiter, cette contrée s'appelle l'Antiquité ; c'est ici que nous cultivons paisiblement la tradition , loin de tous les explorateurs , commentateurs , annota- teurs, expurgateurs. Le passé et le présent se confondent ici dans une aimable alliance. Notre rôle est de montrer comment se tiennent tous les anneaux de hi chaîne de hi tradition, et comment la forme nouvelle se relie à la forme ancienne ; nous vivifions l'esprit moderne au con- tact de l'esprit antique. Si vous compreniez le langage philosophique, je vous dirais que notre vie est une palin- génésie progressive et permanente. Du reste nos mœurs sont douces , et le joug de ceux qui nous gouvernent n'est point pesant. Nous naissons tous égaux et acadé- miciens ; nous vivons tous comme au temps de Saturne et de Rhée. Tel que tu me vois, je coule en paix mes jours avec ma femme l'Idylle, et nous formons tous les deux la plus heureuse Eglogue du pays , dont tous les habi- tants sont des Bucoliques. La guerre et ses fureurs nous sont complètement inconnues; jamais les noires Furies n'ont secoué leurs flambeaux sur ces paisibles contrées. Toutes les fois que nous rencontrons un ami, après lui avoir serré la main , nous l'invitons poliment à faire assaut de poésie :

Boni (|uoniaiïi conveiiimus anibo , Tu calamob iiiflare levés, ego dicere versus.


A RHECULANUM. 119

Le premier Faune que nous trouvons sur notre passage décerne la palme du combat, et nous continuons notre chemin. Tels sont les plaisirs des habitants de cette con- trée, bien plus heureuse que la Bétique. La capitale de l'Antiquité se nomme Rheculanum , elle est située à quelques stades de ma chaumière ; tu peux y arriver avant que la troisième heure fatiguée ait quitté la troupe joyeuse de ses sœurs escortant le char du Soleil.

— Adieu donc, mon hôte, m'écriai-je; il faut partir.

— Attends , reprit-il , le costume que tu portes n'est pas suffisamment mélangé de passé et de présent pour paraître conforme à la tradition ; garde ta polonaise , mais consens à revêtir ce laticlave très-peu teint dans la pourpre de lyr; c'est ma femme qui l'a tissé, ^laintenant, jeune étranger, tu peux pénétrer sans danger dans la ville sacrée ; pars , et que les dieux te soient favorables !

Au bout de deux heures , je posai mon cothurne pou- dreux dans les rues de la capitale de la tradition. Les mœurs antiques y florissaient dans toute leur pureté ; l'encens des sacrifices s'échappait en bouffées odorantes de la porte des temples ; le peuple se rendait sur les places publiques pour recevoir sa ration de froment ; èi chaque coin de rue, des individus couronnés de lierre récitaient des vers et vendaient de la poudre persane; on lisait sur des enseignes Bureau d'esprit , et la foule s'y rendait pour acheter des odes, des madrigaux, des épîtres, qu'on lisait ensuite aux repas, aux bains, aux forums. Au pied d un temple de Jupiter, des barbiers tondaient, rasaient,


iSU


UNE JOURNEE A RHECULAXUM.


épilaient les crânes antiques pour la bagatelle de deux- sesterces , tandis que les coiffeurs démêlaient et frisaient



les chevelures des femmes. Livrant ma tête au plus habile coiffeur, je lus dans les papyii puhlicl un charmant feuille- ton sur une atellane représentée la veille, et sur les jeux du Colysée; on y vantait beaucoup deux petits grecs [Grœculi] chargés des principaux rôles , et l'on v éreintait deux lions de l'Atlas qui n'avaient pas su mettre dans leurs rôles toute la passion et tout f acharnement qu ils comportent.

A la quatrième page du journal était un article intitulé :



> Qy t.

CIRQUE-OLYMPIQUE , DE LA 2"" HEURE A LA 6"'^ PRIX DES PLACES : 6 AS.


Duels de gladiateurs.

A'auniailiie. Joule des deu\ Pliénieiens.

Danseuses de Cadix.

lulles à la grecque.



l'hlyboloé , chauson ionienne avec acconipague-

nienl de lyre par le sénateur Sirabonius. Cdurse de cbars. Combat d'un Rhinocéros contre un Serpent boa.


FORUM


De la i'^J heure à la o'"«. Jout le monde est admis. On décorne aujourd'hui le prix de di\ mille drachmes à la meilleure tragédie.



182


UNE JOURNEE


Voilà qui doit être un spectacle assez nouveau, pensai-je aussitôt , et , mettant soigneusement mon papyrus puhlicus dans ma poche, je me dirigeai vers le forum.

L'urne du scrutin était dressée sur une petite colonne en face de la tribune de l'édile. Quand les aruspices eurent consulté le vol des oiseaux , le vote commença et chaque citoyen vint déposer son suffrage.



Qui pourra redire jamais les émotions qui régnèrent dans la foule au moment où l'on dépouilla le scrutin! Les concurrents sont tiu nombre de trois. Chacun a sa


A RHECULANUM. 183

faction dans le peuple. Les uns tiennent pour Ctésiphon , l'incomparable auteur de Rembroclwariiis l'Allobroge ; les autres portent aux nues lopas , qui a mis en scène Pélops , ou le Festin des Atrides ; ceux-ci n'ont d'ap- plaudissements que pour le divin Nictesjdlon, auteur de l'Epouse innocente et coupcd)le. Chacun vocifère, on se heurte, on se mêle, on en vient aux mains. Tels les flots de l'Adriatique s'agitent avant que Neptune élève sur eux son redoutable trident.

L édile vient de lire le dernier bulletin. Nictesyllon l'emporte de deux mille trois cent soixante-douze voix sur ses concurrents. On l'entoure, on le couvre de fleurs et de couronnes, on le porte en triomphe chez lui. Outre le prix de dix mille drachmes , le sénat académique déclare qu'il aura le droit , en rentrant le soir dans ses lares , de se faire escorter par deux esclaves armés de flambeaux et quatre joueurs de flûte payés par la république des lettres.

Le jour même, sur les places publiques, des déclamateurs ambulants récitaient des fragments de V Epouse innocente et coupable; l'un d'eux fit une recette de mille as : ce qui n'empêcha pas un rival jaloux de faire circuler 1 épi- gramme suivante , qui fut généralement attribuée à lopas ;

L'Epouse innocente et coupable, Et je le dis sur mon honneur, N'offre à tout juge raisonnable Qu'un seul coupable; c'est l'auteur.


1S4


U\E JOURNEE



Le succès de L'Epouse innocente et coupable avait mis une telle exaltation dans le cœur de toutes les femmes, que , comme je voulais entrer dans un magasin de modes pour dire quelques douceurs à la domina du comptoir, ainsi que l'exige la tradition, les ouvrières, les nourrices avec leurs carlins, soi tirent en foule sur le seuil, et en farouches Lucrèces menacèrent de se tuer si je faisais un pas en avant.



Lgg L(y]©[Fl[|©


A kiie(ulam;m.


185


J'avais lu /'-/// d'ainicr d Ovide; plein de respect pour le beau sexe, et plus poli que Sextus, je me retirai.

La poussière du Forum m'avait desséché le gosier ; j'entrai dans un café. ^ — Puer! mécriai-je, apportez-moi une glace à la pomme des Hespérides et au rhum.



Absorbé par un flamine qui payait la demi-tasse à deux vestales, le garçon ne prenait point garde à moi.


186 U\E JOURNÉE

3Iacte animo , (jene rose puer .

lui criai-je impatienté ; cet hémistiche lui donna des ailes. Au bout de cinq minutes j'avais pris une glace à l'orange dont le parfum eût fait envie aux dieux et honte à Tortoni.

Il s'agit maintenant de terminer sa journée. Vers quels lieux le seigneur Krackq semblable aux immortels portera- t-il ses pas (

Je tirai mon journal de la poche de ma toge , et je con- sultai la Jonriiéc de l'Etranger.

OLVEllTS JISQV'a L.V SEPTIICME IIELKli.

il<^c


Bain d'eau de Tibre 50 as.

Bain d'eaux minérales de P.«stum. . 5 sesterces.

Bain algérien 20 drachmes.

Bain russe 10 roubles.

Bain chinois 1 taël.

Bain de Barèges 2 fr. 50 c.

Les objets de conso/n/na/wn se paient en sus.

Quant à moi je préférai le bain de rivière , plus con- forme à mes goûts et à mes moyens. Je ne connais pas de manière plus agréable de tuer le temps, que celle qui consiste à rester dans leau, en se livrant aux charmes


A RHECULANUM.


187


de la conversation; c'est ainsi que les Tritons, fils de Neptune, s'amusent au sein du liquide élément. Il est doux ensuite de sécher avec le lin les perles qui découlent sur ses épaules humides ; il est doux de boire un petit verre pour lutter contre la fraîcheur des embrassements de la Naïade. Heureux qui contemple du haut du bain , en fumant son cigare, ceux qui piquent des têtes et luttent contre le courant!



1H!S UXE JOURNÉE

En sortant du bain , je vis une foule énorme rassemblée devant un marchand d estampes; on s écrasait pour voir le portrait du divin Nictesyllon. L'auteur de l'Epouse innocente et coupable était représenté dans son ménage, mangeant une soupe aux choux avec sa femme et son gamin.

Le Soleil allait se jeter dans le sein de Téthvs, c était l heure ou s élève le vent vespcrtinus et où 1 ombre s allonge dans les vallées ,

Allisiiiif cachinl de monlibiis vinbir/^.

Que faire? et quels conseils va me donner la Journée (le I Etranger au moment où la nuit commence pour tout le monde \

Voici ce que je lis dans ce guide :

DE I.A 7'"* A LA S""' HF.IRR, Via Lu>(a , Peualrs ii" 7.

Quelle est cette Pannichis , et par qui me faire présenter chez elle!

— Par moi , répondit un passant qui avait entendu mon exclamation. Cette Pannichis est ma femme ; j'ai précisément besoin de faire constater le flagrant délit , vous me servirez de témoin.

— Eh quoi! dauK cette cité antique et traditionnelle, toutes les femmes ne sont pas des Lucrèces !


A KUKCULAXLAl.


lvS9


— - Vous allez en juger.

Pannichis, quand nous entrâmes chez elle, était à sa toilette. Un bijoutier essayait des bagues d or à ses pieds ; et elles étaient toutes trop petites. Tous les lions de la tradition étaient réunis autour de sa chaise d'ivoire ; l'armée,



la robe, la finance, le sénat (S. P. Q. R.), lui faisaient une cour assidue. Pannichis, après avoir quitté l'atrium conjugal, était devenue une des lorettes les plus à la mode de l'Antiquité. Son mari voulait obtenir le divorce; il se


190


U\K JOIRXIŒ


jeta comme un furieux au milieu de 1 appartement. Je profitai de la confusion générale pour m esquiver promp- tement, a^^ant trop peu de temps à passer au milieu de la tradition pour le perdre dans les fastidieux détails d'une procédure en séparation de corps.

Je suivis la litière d un sénateur qui se faisait conduire au théâtre. L'esclandre du mari de Pannichis était déjà connu ; on ne parlait que de cela au fo^^er. Le divin



A RHECULANUM. 19 L

Nictesvlloii, lui-même, paraissait complètement oublié. O vanité de la gloire! c'est ainsi que procèdent les hommes et la tradition.

On jouait Phèdre, le triomphe d'une jeune actrice chérie de Melpomène et nommée Leucothoé; le public semblait plus froid que de coutume. La grande scène de l'aveu à Hippoljte, dans laquelle mademoiselle Leucothoé se surpassa, ranima un moment l'attention du public. Elle dit d une façon surprenante la fameuse tirade :

Oui , prince , je languis , je brûle pour Thésée , Non point tel que l'ont vu sou^ ent les boulevards , Sur mille objets divers jetant mille regards , Et de plus d'un Dandin déshonorant la couche , Mais fidèle , mais lier, et même un peu farouche ; Charmant , jeune , traînant ses sous-pieds après soi , Tel qu'on dépeint Arnal , ou tel que je vous voi. Il avait votre port , vos yeux et votre twme , Et vos guêtres de cuir d'une coupe divine , Lorsque de notre Crète il traversa les flots , Digne sujet des vœux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte Des héros de la Grèce assembla t-il l'élite \ Pourquoi , moutard encor , ne piites-vous alors Quittant la mutuelle arriver sur nos bords? Par vous aurait péri le monstre de la Crète ; Ariane , ma sœur , vertueuse lorette , Cachant mal à vos yeux son amour incertain , Du peloton fatal eiàt armé votre main. Mais non : dans ce dessein je l'aurais devancée ,


192 IM-: JoruNKE a kueclxamm.

L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée.

Pour vous , prince , pour vous travaillant tous les jours ,

Je vous aurais brodé des bourses en velours .

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante f

Bretelle de satin , ou pantoufle amaranthe ,

Oui , j'eusse tout donné , mon aiguille et mon cœur ;

En vous seul j'aurais mis mon unique bonheur ,

Et Phèdre , à l'entresol avec vous descendue ,

Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

Une triple salve d applaudissements ébranla la salle. Quand Hippolyte voulut répondre :

Dieux ! (ju'est-ce que j'entends ! Madame , oubliez-vous Que l'hésée est mon père , et qu'il est votre époux?

il fut impossible de rien entendre. L'ovation décernée à mademoiselle Leucotlioé durait encore ; elle se prolongea même à la sortie du spectacle. La tragédienne était à peine montée en char pour se rendre chez elle, ({ue la foule entoura son tandem , détela les chevaux et se mit à leur place. Je suivis quelque temps le cortège; puis, vaincu par la fatigue, je me dirigeai vers un honnête garni où lOn pût m'assurer à un prix modeste l'hos- pitalité antique. Après être monté dans ma chambre, j'invoquai Morphée et je m'endormis du sonmicil de l;i tra<lition.


ùcnn5~ïsisiJ llru'ul [LOJlStrLriyïiru fiZ'-.j-iri CJi-J-i51ïruT5To_rn5'm-j-x5~Zj-i_n5Tin_ r"5T,-',_i-Jj"



«"^ L[E^©@TG41@[f. — [Fl@L[E Bl ?H[ED?iEp


MACÉDOINE CÉLESTE.

©oiy^p i\5^©[ii, m


L'imoiir s>D ta-t-en gnerre, tUronton ton ton mirontaine.

GkMIL BbB>AKD.




Ce matin l'Amour est sorti, dès l'aurore , du calice de la rose qui lui servait de lit. Où vas-tu , petit dieu malin t Pourquoi comptes-tu si attentivement les flèches de ton carquois t Pourquoi examines-tu si leurs pointes sont bien solides et bien acérées î Pourquoi mets-tu une corde neuve à ton arc î Tu trempes tes traits dans une goutte de rosée î Voilà donc le poison dont tu te sers pour envenimer la blessure des cœurs.

Qui se serait jamais douté que la rosée pût servir à

25


194 MACÉDOINE CELESTE.

un pareil usage t Mais l'Amour connaît mieux la toxi- cologie que tous les professeurs canicides de l'univers.

Voilà Cupidon armé en course ; évidemment il s'en va en guerre. Contre qui l Personne ne le sait ; raison de plus pour que tout le monde tremble.

La Renommée s'est levée , elle aussi , de bonne heure ce matin ; le préfet de police Mercure lui a délivré sa médaille ; elle a la permission de crier les nouvelles sur toute la surface du globe. La voilà qui embouche déjà sa trompette pour attirer la foule , et pour distribuer ensuite ses célestes canards.

L'Amour la rencontre , et la prie de ne point an- noncer son départ. Cupidon veut voyager incognito ; il n'est jamais plus dangereux que lorsqu'il se cache.

Le Temps , qui va clopin dopant , lui jette en passant un regard dédaigneux ; mais l'Amour se contente de planer en souriant au-dessus du vieillard morose, et l'barmonieux battement de ses ailes semble lui dire : Je ne vieillis pas.

L'Amour passe à côté de la Gloire endormie , et il ne la réveille pas. C'est que la Gloire est déshabituée de l'Amour ; personne ne lui fait plus la cour , on la délaisse, on l'abandonne pour des beautés qui ne la valent pas. La Gloire du reste est jalouse, et elle ne veut pas de cœur partagé. Pour se consoler . la dé- laissée a demandé à Jupiter la faveur de dormir pour se reposer de ses anciennes fatigues. Quand répondra- t-elle à la voix qui lui dira : Réveillez- vous , belle f>iidor)vii(^ '


MAC?:D0INE CELESTE.


195



Tout cela ne nous apprend pas où va l Amour. Ne voyez-vous donc pas qu'un nouveau printemps commence! La chasse aux cœurs est ouverte ; le petit dieu malin ,


196 MACEDOINE CELESTE.

puisque c'est ainsi que nous l'avons appelé , a pris un port d'armes contresigné: Vénus. L'Amour va chasser.

Puis il faut qu'il renouvelle la provision d'essence parfumée au milieu de laquelle brûle le lumignon du feu divin. Cette essence se compose des larmes d'amour qui se forment dans l'âme des vierges et que distillent ensuite leurs yeux.

Où trouvera-t-il des vierges! l'Okmpe n'en fournit guère. Quittant le pays des déesses , il se dirige de toute la vitesse de ses ailes vers les régions peuplées par les anges , sphère mystérieuse où habitent , dan un magnifique couvent bâti d opale et de lapis-lazuh, les femmes mortes avant d'avoir aimé, ou malheureuses en amour. Dans leur retraite pieuse, ces âmes se nourrissent de souvenirs et de regrets. Heureuses si on ne les troublait pas dans leur solitude ; mais les esprits de l'abîme se font un jeu de les poursuivre. Les uns lancent par dessus les murs des billets doux aux recluses; les autres poussent l'audace jusqu'à tenter l'escalade des remparts, et l'on voit les anges obhgés de soutenir un siège.

A l'heure où ceux-ci , formés en procession , chantent le cantique de l'âme et l'hosannah du cœur , l'Amour touche aux confins de cette zone sainte. Quel spectacle affreux s'offre à ses regards ! les démons ont envahi la contrée privilégiée ; la procession passe bannières dé- ployées, et, malgré les remontrances, ils persistent à rester couverts, et regardent effrontément les religieuses ailées.



AlMiâiS ET ^EM©


MACEDOINE CELESTE.


191



Une bande plus échevelée encore a brisé les portes du couvent ; les diables ont choisi la chapelle pour théâtre de leurs orgies. Celui-ci boit l'aï, celui-là chante, l'un siffle, l'autre ht ses mémoires, un autre se démène dans le béni- tier. En vain du haut de la chaire un ange essaie de leur faire entendre raison ; les démons recommencent de plus belle leur sabbat. Le prédicateur voila de ses ailes son charmant visage , et pleura.

Cupidon aurait voulu mettre le holà ; mais il vit qu'il y perdrait son grec. Allons, se dit-il, dans le paradis de


198


MACEDOINE CELESTE.


Mahomet; j'y trouverai assez de larmes d'amour pour remplir ma veilleuse.

Le paradis de Mahomet, comme persomie ne l'ignore, est rempli d'odalisques ni plus ni moins qu'un ballet. Ces odahsques, plus généralement connues sous le nom de houris, sont promises aux fidèles croyans, c'est-à-dire à



MACÉDOINE CELESTE. L99

ceux qui n ont pas bu une goutte de vin de toute leur vie, qui ont toujours été convaincus qu il n'y a pas d autre dieu que Dieu et que ^laliomet est son prophète, et qui n'ont jamais rencontré un Européen, fût-il juif, sans lui dire: Chien de chrétien !

Ces fidèles croyans ont droit à une foule de houris, à une pipe toujours pleine et à des sorbets sans fin. Un pont étroit et chancelant mène à ce paradis ; ceux qui n'ont pas pour le franchir le balancier de la vertu , tombent dans un abîme où toutes les variétés de supplices les attendent.

C'est à peine si dans les yeux de ces onze cent mille houris Cupidon trouva quelques gouttes de l'essence divine. Dans ce paradis les femmes sont peu sensibles ; elles sont plus disposées à rire qu à pleurer, surtout lorsqu'un mal- adroit, perdant l'équilibre sur la corde roide , tombe dans le trou aux rats.

Ne trouvant pas sa provision de larmes , le fils de Vénus s'approcha de la terre pour faire sa provision de cœurs .

Comme il était à l'aflut derrière un bocage , il entendit une voix harmonieuse au-dessus de sa tête ; c'était un ange qui, chassé du couvent par la victoire des diables, errait dans le ciel , et venait se cacher un instant parmi les arbres qui lui rappelaient le mortel aimé. Avec les larmes que l'ange versait, l'Amour recueilht l'essence nécessaire pour alimenter le feu divin, et, tenant sa veilleuse d'une main, sa brochette de l'autre, il remonta vers les cieux.


•200


MACEDOINE CELESTE.



Soit que le vol de l'Amour fût trop rapide, soit que le vase fût trop plein , quelques gouttes du liquide qu'il contenait s'échappèrent , et le hasard voulut qu'elles tom- bassent sur Hahblle. Le lecteur na pas oublié que l'im- prudent voyageur , perdu dans les régions hyperboréennes , n'avait pu se faire à l'atmosphère infiniment trop au-dessous de zéro du royaume des frimas , et s'était vu changé en bloc de glace. Combien de temps ne fût-il pas resté à l'état de stalactite , si la main de l'amour n'eût vacillé ! A peine eut-il senti le contact de cette rosée qu'aussitôt la glace qui l'enveloppait se fondit , une chaleur douce fit battre son cœur , et il poussa une faible exclamation qui dans la langue des soupirs signifie : Ah ! que je suis heureux !


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l l'âge de 3(1 ans. Imil filoyeu sera Ifiiu de diuhir uuc rniimi' Il moins qu'il ne préfère b murl.


Lapidons les l'éljljalaires ! MisTBfcss Kiv, prcsiilenle «le la Société pour l'abolition du célibat.


le niaria?e esl la base de la soeiele.

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WWW. — Lt «lVocVhwy Vvv\\ ^uWVt Va CAvvwe. Noxja^jt iv Va \ittV\tA\V\t iV"\v\v

ViO\vV\ÏUY.


Le lecteur sait déjà combien c est chose facile au docteur Puff de franchir en un instant les distances les plus consi- dérables. En moins de temps qu'il n'en aurait fallu à un littérateur moderne pour dicter un drame ou un feuilleton , il avait quitté la Jeune Chine et se trouvait dans une vieille capitale.

Il n est pas bon que 1 homme soit seul, j ai trop longtemps méconnu cette vérité , se dit Puff dès qu il se vit en pays civilisé ; maintenant que me voilà formé par les voyages, le moment est venu de ffiire une fin.


COURSE AU CLOCHER CONJUGAL.

J'ai longtemps parcouru le inonde , Et l'on m'a vu de toute part , Courtisant la brune et la blonde , Aimer , soupirer au hasard.

Donnons un domicile à nos amours, et fixons nos soupirs. Autrement dit, marions-nous.

Oui , c'en est fait , je me marie , Je veux vivre comme un Caton ; S'il est un temps pour la folie , 11 en est un pour la raison.

Mes co- dieux vont être singulièrement étonnés quand ils apprendront mon mariage. Mais avant de rédiger la lettre de faire-part, il faut au moins savoir qui j'épouse.

Il y a femme et femme , il 3 a aussi mariage et mariage ; quelle femme vais-je prendre l quelle forme de mariage vais-je adopter!

Procédons d abord par voie d'exclusion.

Décidément je ne suis pas pour la femme chinoise ; sa beauté consiste à chausser des pantoufles trop étroites. Je veux une femme qui puisse m' apporter vivement un lait de poule et mon bonnet de nuit.

Ni pour la femme turque; elle est généralement trop dodue, et de plus elle se teint les sourcils.

Ni pour la femme indienne ; elle porte des pendants de narines , et elle se teint les dents.

Ni pour la femme sauvage ; elle est trop peu vêtue , et elle se teint tout.


COURSE AU CLOCHER CONJUGAL.


203


Ni pour la géante , ni pour la naine : l'excès en tout est un défaut.



^04


COURSE AU clochp:r conjugal.


Cherchons cette moitié de moi-même dans les pays où le sentiment fleurit à l'abri tiitélaire d'un code civil quel- conque. Aussi bien je m'aperçois que je ferais un fort mauvais polygame ; il n'y a que la monogamie qui puisse me convenir.

J apporte des qualités très-précieuses dans le mariage : D'abord un cœur vierge ; car je ne puis appeler amour le sentiment que j'éprouvai une fois en passant pour cette



ïx^ /V^^/ffT/^/ ae / J^ ^////ruee.


ïl'C|)pU8fS VEUVES, ROSIÈKES, ETC.



i^iAiFi [i^j^TîFiflihVj@'j>*]yAL.


COURSE AU CLOCHER CONJUGAL. "205

petite laitière de Alemphis , gracieuse comme un ibis , légère comme une gazelle, si légère que je ne pus l'attraper. Ensuite une grande expérience; et, tous les philosophes l'ont dit, c'est l'expérience qui fait le bonheur.

Puft' était encore plongé dans ces réflexions quand le hasard ou plutôt la providence , car il y a un dieu pour les épouseurs , le fit déboucher sur une place publique , au milieu de laquelle un individu en livrée distribuait le prospectus qu on trouvera ci-après.

Puff, l'ayant lu, se rendit immédiatement chez le sieur Avmon.

— Monsieur, lui dit-il, je viens pour me marier.

— Cinquante ans , des lunettes , un ventre fait , répondit Ajanon en regardant son client; j'ai votre affaire. Prenez i\|me (jg Musenville. Des cheveux d'un beau gris perle, et vingt-cinq volumes de poésie en dot.

— A d'autres.

— Nous avons Milady Cœurivoore. Voici son portrait. Comme le turban lui sied ! Elle a beaucoup connu Byron. Vous préféreriez peut-être une lorette paUngénésique ou une lolotte allemande?

— Passons.

— Voulez-vous une brune Espagnole , une ravissante danseuse qui a tenu les castagnettes longtemps et partout (

— Je n'aime pas les cachuchas en ménage.

— Aimez-vous mieux une femme franc pot-au-feu, qui peigne bien vos enfants {



W3^


iPKQMiPTllTM®! = Blggi^ilTIli


A L'AUTEL



DE L'HYMENEE


KC.RIHE FRANCO AT imiECTEl'fl On ne reçoit que les Femmes alTrancbie^i de tout iKTaiit

^ '«)■<>-

Le sieur Aymon, bien connu des pères et des fils de famille, fait lettres , visites , demandes , et généralement tout ce qui concerne les Mariages.

Il tient un assortiment de Femmes de tout âge , de tout pays , de toute profession , à la disposition des personnes qui désireraient mettre un terme aux ennuis du célibat.

L'excellence de ses produits est connue de l'univers entier. Rien n'égale le velouté et le moelleux de ses veuves. Il garantit bon teint tout ce qui sort de son établissement.


REÇOIT TOrS LES JOIR?

des visites grnluiles

DE MIDI A QlATnt IlEtRES



UiK lie la i'iliclitc

PRES LE PASSAr.E M' KRAND-tEriK

entre la Barrière des Vérins et celle des Martyrs


ON TRAITE SUR PORTRAIT


m


(^7^^9^m


COURSE AU CLOCHER CONJUGAL.


207


— J'espère bien ne point en avoir.

— Alors , nous allons passer à une autre série. Voici le carton aux portraits n° 2. Prenez -moi cette jeune personne : elle a un cœur et une maison libres de toute hypothèque.

— Sa physionomie me déplaît : elle doit être mauvaise langue.



— Prenez donc celle-ci. Quinze cents arpents de forêts.

— Et une bosse. Elle doit être méchante; je perdrais


208


COURSE AU CLOCHER COXJUCIAL.


mon temps à vouloir la redresser. De plus, il y a du loucJie dans ses yeux.

— Oh ! en voici une à laquelle vous n'adresserez pas le même reproche. Le meilleur caractère

— Oui dà, et pas de tête. C'est ce qu'on nomme une honne femme.



^ B^'fFf.îEMPfJ



— Décidément, Monsieur, vous êtes trop difficile; vous ne vous marierez jamais. Au plaisir de ne pas vous revoir.


LES PLAISIRS DES CHAMPS-ELYSÉES

Trabit sua quen)i|U( lolnplas.

FOI-BIEB.

.4 rhacun suiTagt son plaisir, a rbaqup plaisir ^iiniiiii a rapacilé

KCOLK d'AlrXANDRII!,

fidebit rermiilos heroas, ft ipse Tidebitnr illis.

La Kbackqiadb, poëme en 24 chanta,

lu plaisir , à la Mie , i!onsacrons Ions nos instants

SoCBATB.




Krackq eut un songe, comme s'il était une tragédie. Il rêva qu'il n'était plus qu'une ombre légère, et qu'il errait au milieu des Champs-Elysées en compagnie des sages et des héros.

Entre deux rangées de chaises, il vit circuler une foule de célébrités vertueuses et admises aux honneurs de l'éternité, tandis que d'autres renommées, non moins ver-

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'210


LES PLAISIRS


tueuses et éternelles, devisaient tranquillement assises sur des sièges qui ne coûtaient rien. On entendait dans le lointain le bruit agréable de mille symphonies , et l'har- monieux tintement des marchands de coco.

Krackq pénétra dans ce séjour de paix , et le premier personnage de connaissance qui frappa sa vue fut Epicure



■^.ry


faisant une partie de macarons à côté d'Archimède , qui se contentait de le regarder. Sans doute l'inventeur du miroir était absorbé dans la contemplation de l'ingénieux


DES CHAMPS-ELYSÉES. "211

mécanisme au moyen duquel l'aiguille du marchand tourne sur son pivot.

Milon de Crotone essaj^ait sa force sur un dynamomètre. Hercule , descendu de l'Oljmpe pour se distraire un moment, jugeait les coups et semblait dédaigner de tenter lui-même l'épreuve.

A quelques pas d'un jet d'eau qui ne se taisait ni la nuit, ni le jour, Platon expliquait sa doctrine à Des- cartes , et Aristote prenait du tabac dans la tabatière de Leibnitz.

Roscius causait avec Talma des beautés du théâtre classique. Le tragique français déclamait à haute voix les principaux passages d'un drame moderne, et le Romain s'étonnait de la nouveauté de ce style. Euripide, Sophocle et Sénèque vinrent se mêler à l'entretien. Baron accourut tout essoufflé, tenant à la main une brochure timbrée et affranchie qu'il venait de recevoir du séjour des vivants ; c'était une tragédie , dont les Athéniens du jour s'étaient montrés ravis. Baron en récita à son tour quelques morceaux. Ducis et Crébillon crièrent à la décadence de l'art. Boileau, qui se trou- vait Là par has:ird , ne put réprimer un sourire. — Les auteurs sont toujours les mêmes , dit-il à Horace ; ils ne trouvent bien que ce qui se fait de leur temps.

De grands cris partis du rond-point forcèrent Krackq à se séparée du groupe tragique. Confucius , Zoroastre, Montesquieu, Anaxagore, J.-J. Rousseau, INLalebranche , Diogène, causaient ce tumulte. Il s'agissait de décider


212


LES PLAISIRS


une de ces mille questions litigieuses qui s'élèvent pour mesurer la distance dans une partie de cochonnet. D'un commun accord les joueurs résolurent de s'en rapporter à Salomon.



Un homme remarquable par son embonpoint et la cou- ronne consulaire qui ceignait son front, se dirigeait en donnant le bras à un individu orné d'une cravate blanche à rosette, d'une chemise plissée à mille plis, d'un habit bleu-barbeau et d'une foule de breloques , vers un pavillon d'où s'échappait un parfum à donner de l'appétit à un sage. On lisait sur l'enseigne de ce pavillon :


DES CHAMPS-ELYSÉES. 213


APIGIUS & CAREME

[a[isT^y;FiATiii3i^i ©us Âl


SALON DE CENT COUVERTS. — CABINETS PARTICULIERS.


Les deux personnages qui se rendaient ainsi chez le restaurateur étaient Lucullus et Brillât -Savarin.

Grimod de la Rejnière prit place à la même table que ces deux illustres gastronomes. Que faire à table , à moins que l'on n'y mange? et que faire quand on a mangé, sinon discuter! Au dessert, les convives en vinrent aux mots à propos de la prééminence de la cuisine de leur siècle. Lucullus soutenait que les modernes n'auraient rien inventé , si Christophe Colomb n'eût pas découvert l'Amérique; sans lui on n'aurait eu ni dindes, ni café.

Grimod de la Reynière se moquait des rôtis d'anon et des gâteaux de miel , bons tout au plus à donner à Cerbère. — L'antiquité , ajoutait-il , n'a connu ni l'entrée ni l'entremets; elle n'a eu de la sauce qu'une notion imparfaite , et a complètement ignoré le coulis. Suivant lui , la cuisine datait du dix-huitième siècle. — Erreur ! répondait Brillât-Savarin ; lisez mon livre , et vous serez convaincu du contraire. La cuisine date de l'Empire.

Pour terminer la dispute , il ne fallut rien moins que l'intervention de Jupiter. Carême parut, montrant le


214


LES PLAISIRS


menu de son dernier dîner qui datait de 1837 ; et la question fut résolue en faveur de l'époque actuelle.

En face de l'établissement culinaire se dressait un fauteuil-balance; Voltaire et le grand Frédéric s'amusaient à se faire peser. C'était au tour du philosophe à essayer son



poids; le philosophe se trouva plus léger que le conquérant. — Sire , lui dit-il , ne vous étonnez pas de cette diffé- rence ; si vous êtes plus lourd que moi, il faut l'attribuer au


DES CHAMPS-ELYSEES.


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poids de vos lauriers. Ainsi, aux Champs-Elysées même, la flatterie trouve toujours moyen de se glisser.

Près de là, Galilée et Newton se renvoyaient une sphère céleste en guise de ballon.

Guillaume Tell s'amusait à abattre des tyrans en plâtre ,



et la reine des Amazones Penthésilée , priant Brutus de lui céder son tour , attendait fièrement , appuyée sur son arc, le moment d entrer en lutte avec lui.


216 LES PLAISIRS DES CHAMPS-ELYSEES.

Krackq reconnut aussi l'inventeur des socques articulés qui causait mécanique avec Euclide , et Barème expliquant la science des nombres à Pythagore.

Il lut ensuite, au-dessus d'une échoppe, le quatrain suivant :

Par mon utile ministère , Ici, sous le sceau du mystère, On sert et chante tour à tour 31ercure , Thémis et TAinour.

Voiture , écrivain public.

Trajan se faisait traîner dans un char attelé de quatre chèvres.

Esope , Rabelais , Shakspeare , Cervantes , La Fontaine , INIolière et Picard , suivaient avec un sérieux impertur- bable la pantomime de Polichinelle.

Dans l'allée de gauche, près du Panorama de la bataille d' Arbelles , on jouait des pantomimes sur un magnifique théâtre en plein vent. Au lieu de la devise classique : Castii;at ridcndo mores , on lisait sur le fronton : Hic virtus hellica gaudet.

Le courage militaire , représenté par Condé , Turenne , Lannes, et une foule d'autres troupiers illustres, se délec- tait à la vue d'un chasseur d'Afrique qui , seul contre vingt mille Arabes, demeurait vainqueur et opérait une razzia de trente mille moutons, quarante mille bœufs, dix nille chevaux , six mille marabouts , sans compter les scheicks , les chameaux et les sultanes favorites.



©©Lg TlKlÉATl^^LI.


LES CKANDS-MAITRES DE LA SÇÈ\E,


LKS I>LAISIRS DES CHAI^IPS - KLYSEES.


217



^?:^ilT@!Mll]lt^]i IMIOLOT^ORi /h ©MiM© ii|)g©Ti\©Li=


IN PARTERBE DE HEROi?.


218 LES PLAISIRS

Achille, Attila, Mahomet, Tamerlan, Henri IV, Pierre- le-Grand , Charles XII , considéraient ce spectacle avec l'attention la plus soutenue ; le silence était si complet qu'on eût entendu voler un mouchoir.

Non loin de là , César , Alexandre , Charlemagne , Louis XIV et le maréchal de Saxe , couraient la bague montés sur des chevaux de bois ; Napoléon attendait avec impatience le moment d'entrer dans la partie.

Pascal, Junius, Paul -Louis Courier, lisaient les jour- naux à deux sous la séance dans un kiosque littéraire. Fréron parcourait un feuilleton en neuf colonnes ; arrivé à la huitième, il laissa échapper la feuille de ses mains, et s'endormit.

Aspasie entra et demanda le Dictionnaire de T Aca- démie ; elle désirait savoir la définition du mot lorette , qui ne s'y trouvera qu à la prochaine édition. Elle s'adressa à Alcibiade , qui la renvoya à Sextus, qui la renvoya à Lauzun, qui lui dit d'aller trouver M. de Richelieu. Aucun de ces messieurs ne put lui donner la définition demandée.

Franklin , debout devant une tahle surchargée de bou- teilles de Lej'de, expliquait le phénomène de la foudre à une certaine quantité de sages qui venaient à tour de rôle se faire électriser.

Au centre d'un quinconce, Orphée et Amphion exécu- taient des quadrilles et des contredanses , qui excitaient l'étonnement de Mozart et de Paganini; les pierres émues se dressaient sur leur séant et se mettaient en mouve-



Ldi ©[R^MiD)S ^i


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DES CHAMPS-PXYSEES.


•219


ment, comme au temps de la fondation de Thèbes. Derrière eux Néron et M'"^ Malibran, éclairés par quatre chandelles fichées en terre, chantaient le duo iX Otello ,



sans que la police leur demandât d exhiber leur permission. Krackq s'aperçut alors que les ravants modernes avaient raison de soutenir qu'on avait calomnié Néron , et que cet empereur était bien un sage.


•220 LES PLAISIRS DES CHAMPS-ELYSEES.

Les reflets de mille verres de couleur attirèrent les yeux de Krackq. Il se dirigea vers rillumination. Elle éclai- rait la porte d'un jardin public au-dessus de laquelle on lisait :




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TENU


PAR


VESTRIS


I r, DIT


I.E


GRAND.


Krackq entra dans ce séjour consacré à Terpsichore. ^I" (auimard, Duthé , Camargo , formaient un quadrille avec Gardel , Trénis et Vestris II.

MM. de Sartine, de La Revnie, Fouché , secondés par le sergent-de-ville Argus, surveillaient les danses et rappelaient les danseurs trop excentriques aux lois éter- nelles de la décence.

Les amateurs récalcitrants étaient conduits devant Minos, Eaque et Rliadamantbe , jugeant cette fois cor- rectionnellement. La première faute n était passible (jue d'une admonition ; la récidive était punie de trois jours au moins et d un mois au plus d'emprisonnement dans le Ténare.

A ce mot de Ténare, le songe de Krackq prit une autre tournure ; il devint cauchemar.


L'ENFER DE KRACKQ POUR FAIRE SUITE A L'ENFER DE DANTE.

it TOUS i|ui vn\rci . latssi-7 ïolre lanoe et ïiitri' parapluie. iNFKRNrt, nant" primo.


coAXvmt \ous Vtè y vos é\V\t\\ve*., tVtscewA, tu \Mv\e\' *o\v* Va to\\*V\v\\t *.V\vu


Krackq avait parcouru les Champs-Elysées sans guide, ni confident; on voit bien qu'il avait fait un songe. Dans son nouveau cauchemar , un guide lui apparut ; c'était Virgile. Voici ce que lui annonça le cj^gne de Mantoue en hexamètres que nous nous empressons de traduire pour rester fidèles à nos stipulations avec le crayon.

" O étranger, c'est à moi que les dieux ont confié remploi de cicérone officiel du sombre royaume ; j'ai seul le privilège de débiter l'exacte description de l'Enfer ainsi qu'elle est contenue au sixième livre de l'Enéide , et de montrer aux touristes l'empire de Pluton. Depuis Dante, tu es le seul voyageur qui ait osé parcourir ces opaques contrées. Suis-moi donc, je vais t en faire voir de belles! -


•>i*2 L E\FER.

Krackq se laissa conduire par Virgile. Ils parcoururent (1 abord ces régions où le deuil , les remords vengeurs , les pâles maladies , la triste vieillesse , la crainte , la faim qui donne de mauvais conseils , la misère honteuse , et une foule d autres divinités de même agrément ont fixé leur asile ; ils passèrent ensuite sous l'orme immense où habitent le sommeil et les songes. Ici Virgile s'arrêta, et dit à Krackq : — Voici la route qui conduit à l'Achéron.

Portitor has horrendus aquas et Huniinn scrvat Terribili squalore Charon

— Excusez-moi si je vous arrête, mais je n'entends pas le latin ; et comment voulez-vous que je puisse racon- ter au monde les impressions de ce voyage infernal , si je ne comprends pas la langue de mon cicérone?

— C'est à toi de m excuser, judicieux voyageur; il est bien difficile à un poète de ne pas citer de temps en temps (quelques fragments de ses vers. As-tu une obole dans ta poche ( J aperçois la barque de ce Caron dont je te faisais tout à Iheure la description en latin.

— Je n ai (ju un sou-monaco.

— Donne-le toujours; le-vieux nocher a la vue affaiblie, il n'y verra que du cuivre. Il ne faut pas faiie comme ce poète romantique et ce peintre raphaélesque , (jui Luttent philosophiquement du talon contre la berge; faute dune obole, ils erreront pendant cent ans sur ces rives, où lair n est pas bon. tant s'en faut.

— Que vois-je ! et que sens-je ! s'écria tout à coup


L ENFER.


•J'J8


Krackq en montrant la rive opposée d'où s'exhalait un léger nuage de fumée.

— Quel œil! et quel odorat! reprit Virgile. Tu vois le fameux Ixion , épicier de Thèbes. Junon s'étant dégui- sée en simple servante, vint, pour 1 éprouver, lui acheter une livre de moka première qualité. Ixion lui vendit de la chicorée , et voulut lui prendre la taille ; Junon ,



pour le punir, l'a condamné à faire tourner la manivelle d'une rôtissoire pendant l'éternité.


'2-2 {


L ENFER.


Non loin de là tu dois apercevoir les Danaïdes. Leur supplice consiste à fournir de l'encre à réciitoirc d'un des plus grands auteurs de ce temps-ci; mais l'écritoire se vide à mesure qu'elle s'emplit.



Au moment où Virgile parlait , un triple aboiement se fit entendre. — Tout beau, Cerbère! A bas! Ne me reconnais-tu pas (

Le molosse se retira en grondant vers sa niche; pour achever de le calmer, Krackq lui donna un morceau de pain d'épices qu'il avait rapporté des Champs -Eh sées.



L/h ©^[^©(y)i /h ©AJ1@[^L


L ENFER. 225

Caron, debout sur sa barque, allait donner le signal du départ ; sur l'invitation de Virgile , il s'arrêta en bou- gonnant pour prendre les nouveaux passagers.

Je continue mon office de cicérone, dit Virgile une fois qu'ils furent entrés dans la barque, par le dénombre- ment des passagers ; c'est une manière que j'ai empruntée à Homère , et dont je ne me suis pas trop mal tiré après lui.

Voici d'abord Momus, qui amusa tant de générations ; puis Sancho Pança , qui , après avoir été paysan , écuyer et gouverneur, mourut en état de grâce et de proverbe ; de son vivant , la sagesse parlait par sa bouche. Non loin de lui tu vois Majeux , exemple fameux des excès auxquels les passions peuvent entraîner les hommes ; que Minos lui soit léger ! Regarde à la proue ce cha- peau dont la coifïe flotte au gré des vents, cette redin- gote à la poche béante , cette longue figure , ce nez proéminent ; ne reconnais-tu pas Bertrand , ce type de la fidélité commerciale , ce modèle de l'associé ? Si son parapluie n'est pas à ses côtés , ne l'accuse pas d'a- voir oublié ce compagnon assidu ; il a été obligé de se conformer à l'avis affiché par ordre de Pluton à l'entrée de l'Enfer :

Voi ch' entrate, lasciate ooni speranza.

— Qu'apprends-je! s'écria Krackq, Bertrand est mort! et Robert Macaire t

— Tu sauras plus tard ce qu'il est devenu ; con-

29 .


226 L ENFER.

tente-toi pour le quart d'heure de pleurer Bertrand, si cela t'amuse: quant à moi. je continue mon dénom- brement.

Muse, dis-moi quel est cet homme à la mine effa- rée , à la longue queue tressée de rouge , à la perruque en filasse. Mais à quoi bon te le demander? je le sais parfaitement. Il s'appelle Jocrisse.

Celui-ci , c'est Falstaff au ventre étoffé ; celui-là , Arlequin à l'esprit bariolé comme son habit. Salut , Sganarelle, Crispin ! trouvez une ruse pour sortir d'ici. Jean -Jean, Giles, Paillasse, et toi, fameux postillon de Lonjumeau , vous voilà, hélas! réduits à l'état de Mânes.

Ici Krackq interrompit son guide.

— Que font donc les mortels , puisque tous les comiques passent ainsi l'onde noire ?

— Les mortels, répondit Virgile, s'ennuient et en- graissent. L'humanité en est à la période obèse. Il n'}^ a pas le plus petit mot pour rire sur la terre; l'ennui et l'embonpoint ont tué le comique. On élève des monu- ments à la comédie, mais on n'en fait plus.

En ce moment , la barque toucha au rivage ; les âmes en descendirent , et se dirigèrent vers le prétoire de Minos. Avant d'entrer sous le tunnel qui conduit dans ce lieu redouté , Virgile s'arrêta , et parla en ces termes :

— Nous sommes maintenant au centre de l'Enfer. Tu vas être témoin d un des plus beaux effets d'acoustique qu'il soit possible de rencontrer ; lécho du Panthéon nVst qu un ténor d'opéra-comique à coté de r'ehii-ci.


l'enfer. 221

En même temps Virgile montra à Krackq une ombre qui , soulevant le pan de sa toge et frappant dessus avec sa canne , imitait le bruit de la foudre.

— Tu vois devant toi le fameux Salmonée, condamné par Jupiter au tonnerre à perpétuité ; l'infortuné, puni par la colère du maître des dieux , passe sa vie ou plutôt sa mort à faire retentir l'écho du tunnel.

Vidi et crudeles dantem Salmonea pœnas Diim flammas Jovis et sonitus imitatur OJympi.

— Encore une citation!

— Ne fais pas attention, je te prie, c'est une pure réminiscence.

— Quel est cet homme qui s'avance traînant son ventre sur une brouette?

— C'est Sis^^phe. On dit sur la terre, et j'ai moi-même contribué à propager cette erreur, qu'il roulait une roche sur une surface polie et inclinée; pas du tout, c'était son ventre : il en avait fait un dieu , et les dieux le punissent de ce sacrilège.

— Voilà donc le fameux mythe de Sisyphe !

— Que parlez-vous de mythes ici (

Le mythe tombe, l'homme reste. Et la blague s'é^'anouit...

Je dis blague afin de vous être agréable , car nous sommes trop puristes pour employer des termes pareils. Passons à un autre mythe , je veux dire à une autre


228 L ENFER.

blague. Voici Tantale. Que pensez-vous de ce symbole du désir?



Nous touchons à l'atelier des sœurs filandières ; ici les Parques filent la destinée des mortels , et la coupent à leur gré. Plaignons ces pauvres diables qui se balancent sous le fatal ciseau d'Atropos.


L ENFER.


229



Silence maintenant. Nous entrons dans le palais de justice de l'Enfer. Le président Min os va recueillir l'avis du conseiller Rhadamanthe qui dort et de l'auditeur Eaque qui est sourd. Quels sont les accusés ? Robert Macaire, Don Juan, Barbe-Bleue et Martj.

Krackq et Virgile s'arrêtèrent pour entendre le juge-


•230 LEXFER.

ment. Au bout de quelques minutes d'attente, après avoir fait le résumé impartial des débats , Minos prononça l'arrêt d'une voix émue.

Sur notre âme et notre conscience, devant les dieux et devant les hommes, et à la majorité de nos trois voix ;

Sur toutes les questions, oui, les accusés sont coupables; en conséquence ,

Aux termes des articles 347,894 et 789,456 du code infernal :

Attendu , 1° qu'il est constant que Robert Macaire a tué le sieur Germeuil , et usé de manœuvres frauduleuses à l'égard du sieur Gogo,

2° Qu'il est démontré que Don Juan a trompé mille trois femmes, mille e ire, en Espagne seulement, ainsi qu'il est prouvé par la dépo- sition de Leporello;

3" Qu'il résulte des débats que Barbe-Bleue a coupé la tête à ses pre- mières épouses, et qu'il a voulu infliger le même traitement à la dernière;

Condamnons Robert Macaire à vingt-cinq mille ans d'assemblées d'actionnaires forcées ;

Condamnons Don Juan à servir de type éternel à tous les rimeurs de la terre , et de plus à épouser toutes les femmes qu'il a trompées;

Condamnons Barbe-Bleue à se la teindre en rouge et à perdre son nom ;

Condamnons Marty, traître inamovible de l'Ambigu dit Comi(|ue , à concourir éternellement pour le prix Month^on ;

Les condamnons en outre tous les quatre solidairement aux dépens , et ordonnons que l'arrêt sera affiché dans Y Antre Monde.

Les marques d'approbation ou d'improbation sont sévèrement inter- dites.

Qu'on emmène les accusés !


L K.XKKK,


231



— Que dites-vous de cet arrêt? demanda Virgile.

— Rien, répondit Krackq; voilà toujours ce que je pense.

— C est aussi mon opinion. Continuons notre route ; écartez -vous un peu , pour laisser passer Mesdames les Furies. Gare nux coups de fouet !


232


L ENFER.



C'est ainsi qu'OEdipe, Orestc , le père Sournois, et tant d'autres mortels , ont été tourmentés par les déesses impitoyables :

Continuo soutes ultrix acciiicta flagello....

— Encore une réminiscence !

— Ne vous fâchez pas, c'est une simple citation. On n'a pas été poète pour rien.

Krackq allait répliquer ; mais il se réveilla haletant , pâle, et baigné d'une sueur froide, comme il convient à quelqu'un qui revient de l'Enfer,


DU PUFF ET DE LÀ RÉCLAME,


l.a stmpathie est le lien des Jmes.

SÉNi.JlE.

I.f Joiirual eniîriidra rAnniioiicp : el l'AnDonfe enjoinlM le f.iiiidiii et la Réclame ; el la ROclaue engendra le rrusppclus ; el le Prospetlos enjendra

ObIOINES DK lA PtBlICITt.




Dans la capitale où se trouvait PufF, il y avait un quartier spécialement affecté aux vieilles filles ; on les avait reléguées dans cette espèce de ghetto , par précau- tion, et pour les empêcher de semer la discorde dans le reste de la ville. Grâce à cette mesure, les citoyens jouissaient de la plus grande tranquillité.

Sans doute quelque génie malfaisant conduisit PufT vers cette partie de la ville. A peine y eut-il mis les pieds que les habitantes du lieu se précipitèient , pour ne pas dire se ruèrent sur lui. L'une saisit les pans de son habit, l'autre s'attacha à sa cravate; celle-ci tenait ses genoux embrassés , celle-là cherchait à le fasciner par ses mines les plus coquettes. Jamais on ne vit pareille collection de visages parcheminés, de phj^sionomies ridées: c'étaient les sorcières de Macbeth multipliées à l'infini.


LES NOCES DU PUFF ET DE LA RÉCLAME.

C est que l'apparition d'un homme dans ce purgatoire n'était pas un événement de médiocre importance. Condam- nées à vivre séparées du reste des mortels jusqu'à ce qu'elles eussent trouvé un mari , les vieilles filles devaient considérer la présence d'un individu de l'autre sexe comme un bienfait du ciel. Il fallait être étranger pour s'aventurer dans ces lieux , dont tout le monde s'éloignait avec ter- reur comme d'une région inhospitalière.

Dans le milieu de cette enceinte mise au ban de l'hvménée, se dressait un mât au sommet duquel cha- cune des victimes du célibat se plaçait à son tour en observation, et répondait par une perpétuelle négative à celles qui lui demandaient: Anne, ma sœur Anne, ne vois -tu pas venir de mari f

Puff reconnut promptemcnt le danger ; voulant le conjurer, il crut faire beaucoup pour sa sûreté en cher- chant un refuge sur ce belvédère et en tirant l'échelle; avec la présence d'esprit qui le caractérise, il proposa ce terme moyen : Qu'on enduise le mât de savon ; chacune de ces dames tentera l'escalade , et ma main sera le prix de celle qui m'aura touché la première. Les parties inté- ressées acceptèrent ces conditions : 1 insensé ne connaissait pas jusqu'où peut aller l'agilité d'une vieille fille (pii poursuit un mari. En un instant, le mât de vigie fut transformé en mât de cocagne ; toutes rivalisaient d'ar- deur. Longtemps les essais demeurèrent infructueux ; mais à 1 instant ou le docteur se réjouissait du résultat de son stratagème, une vieige de cinquante ans mettait


286


LES NOCES


le grappin sur lui ; à ce moment suprême , Puff , ne pre- nant conseil que de son désespoir, et donnant un adroit croc- en-main à celle qui le serrait de si près, la fit dégringoler le long du mât; lui-même, se laissant couler avec rapidité , rebondit sur le sol ; puis , franchissant la masse des commères ébahies , bousculant tout sur son passage, il se précipita hors de ce coupe-gorge conjugal. Son audace le sauva; après quelques minutes d'une course rapide, il se trouva au coin d'une rue habitée par les deux sexes. Là, une femme vêtue d'un vieux tartan,



la tête enveloppée d'une coiffe qui n'avait pas été blanchie


DU PUFF ET DE LA RECLAME. 237

depuis la suppression de la loterie, forçait les passants à s'arrêter, et leur glissait dans la main un petit carré de papier imprimé, quelle commentait d'une voix gla- pissante. Puff ne put échapper à cette distribution imprimée , et mit machinalement le papier dans sa poche , sans daigner le lire ; mais tout à coup , comme éclairé par une illumination subite, il l'ouvrit. Ce papier était ainsi noirci :


AVIS AU PUBLIC.



une ^//'e cÂaj'man/e, c/ yueye t^eua; niaj^er/

e/emoMef/e e/ u?ie r/o/, ^ofi/ej â-é /ie?yeeà'û?M 9^eôcrueJ, e/ e/e /i/a^J eÛe ne yoiie //e/.t e/e ù acco^<^aeo?i.



— Et l'on a oublié de mettre l'adresse au bas de cet imprimé ! s'écria Puff; voilà une omission qui me coûtera peut-être mon bonheur !


'2SS LES NOCES

— Elle ne vous coûtera rien du tout , répondit la femme qui distribuait l'avis au public ; je vous conduirai moi-même vers votre fiancée; c'est ma fille. J'ai pris le bon moyen pour la caser, c'est de faire tirer ses vertus à deux mille exemplaires et de populariser moi-même ses talents ; dans peu, toutes les mères imiteront mon exemple. Du reste, nous ne manquons pas d imagination dans notre famille ; nous comprenons crânement la publicité ; ce n'est pas pour rien qu'on se nomme L'ANNONCE , qu'on a pour fils le Canard et pour fille la Réclame.

— Le Puff ne saurait être déplacé dans une famille composée de l'Annonce, de la Réclame et du Canard, dit mielleusement le docteur, qui brûlait de se donner une aussi glorieuse parenté. Belle-maman, présentez -moi à votre fille; déjà je sens que je laime considérablement.

Nous ne nous appesantirons pas sur les détails de cette affaire. Ce qu'il y a de certain , c'est que le docteur fut admis à faire sa cour et qu'il plut ; ce qu'il y a d'éga- lement certain, c'est qu'un beau jour les amis de l'Annonce reeurent l'invitation d'assister à la signature du contrat entre mademoiselle la Réclame, sa fille, et le docteur Pufl, son gendre.

Le futur apportait dans la communauté un brevet pour l'exploitation :

1" D'une locomotive aérienne;

2" D'un chemin de fer portatif;

3" D'une vis à jet continu.

L'apport de la future se composait :


DU PUFF ET DE LA RECLAME.


239


1" De vingt-cinq mille lignes de la quatrième page do quinze journaux;

2" De la clientelle de quatre-vingt-dix-sept pharmaciens et instituteurs ;

•3" Du droit exclusif de louer, recommander, célébrer la colorine Rondeau , le vin de Gingiber , le savon mélaino- come , les romans de jNI. *** et les pâtes de JNI. un tel.



Une l'oule énorme s était portée sur les pas du cortège. Journalistes , plieuses , brocheuses , distributeurs , crieurs , afficheurs, faisaient retentir l'air de leurs acclamations.

L'émotion la plus vive se peignit sur tous les visages quand M. le Claire prononça l'allocution d'usage, en présence des deux témoins le Premier-Paris et le Feuilleton.


240 LES NOCES DU PUFF ET DE LA RECLAME.

Les conjoints furent reconduits chez eux , escortés par le même enthousiasme.

Un banquet , où la mariée se chanta à elle-même une réclame en douze couplets , se prolongea jusqu'à cette heure où tout devient mystère.

Laissons dormir les époux , et n'imitons pas l'indis- crétion de ces harengères - harangueuses qui viennent carillonner à leur porte de si grand matin.



LES MÉTAMORPHOSES DU SOMMEIL.

I'ri'm'7. |iiïiii7 Jiifu flisir,

De Ions lis uiau\ Il piut (;iicrir

KoXTANAlinSK.


llil'l 1


rirur l:oa':nir iiiondf iiiondo


liiMKs |.oiM servir .-. la .Ks.ription duii

Ahlihhhhhhlihhlihh ! I ! SotriR d'un fum2ur d'opium.

Kh qiini ! ilanr . c'rlait iin révf ! Hh ! laimalile el douce erroiir! laisse-moi que je l'achèie, Tar fe rfve est rann lionheur.

OSSIAN.

rrélli' , rarrraii , iiiijui' el puis neiir , "11! pour le coup, o'csl (n'and iKiulieiir'

K.-u M.i(le,n,.l..-ll.- I,i.M,,(M..>




Le vingt- septième chapitre de ce livre méinomblc nous apprend que, l'Amour ayant laissé tomber sur Hahblle une ou deux gouttes de l'ëlixir dont sa coupe était pleine, celui-ci se trouva tout à coup dégelé et poussa l'exclamation suivante : Ah î que je suis heureux !

Qui ne l'eût été à sa place ! L'influence du philtre divin


242 LES MÉTAMORPHOSES

se fit tout à coup sentir d'une façon merveilleuse ; péné- trant dans son corps par tous les pores , l'élixir eut bientôt atteint le cœur et le cerveau ; le siège des affections et celui des idées ou des instincts, pour peu que vous teniez à la phrénologie , en reçurent un redoublement de vie et d'activité. Hahblle se trouva dans la situation exacte d'un mandarin qui a fumé de l'opium en contrebande, ou d'un feuilletoniste qui a mangé du hachych (prononcez rrhah- chihhh). Ceci en dit plus que toutes les analyses que nous pourrions faire de ses sensations.

D'abord il vit une femme qui ressemblait à cette Gertrude dont le nom a été si douloureusement prononcé au com- mencement de cette histoire , et il l'aima ; ici commence la première métamorphose du songe.

SECONDE MÉTAMORIMIOSE.

Hahblle perd de vue sa bien-aimée dans les brouillards de l'extase ; il veut la rattraper, il la cherche avec les yeux de l'esprit. La voilà!.... Pas du tout, c'est un oiseau qui étend ses ailes infinies.... C'est elle!.... Non, c'est un arc qui vole, traînant mi carquois après lui; puis elle affecte la forme bizarre d un bilboquet, d un balustre.... Pour le coup, il la tient, il reconnaît sa taille, sa tête gracieuse.... Hélas ! il ne serre dans ses bras qu'un vase dans lequel trempe une fleur épanouie.... Cette fois elle ne lui échappera pas ; voilà bien ses traits, sa robe légère, sa démarche élégante Hahblle se précipite, la forme


t)U SOMMEIL. 24â

disparaît , il se perd dans un nuage de fleurs , dans des



guirlandes enlacées , qui se terminent en rampant comme une couleuvre , éternel et menaçant emblème de la femme.


211


LES !\IKTAM0RPH0SES


T n O I s I K M F, Al K T A M () P. !• II (> S V. .


Au secours! Sauvez-moi!.... Dieux, préservez mu

vertu!.... A ces cris Haliblle reconnaît la voix de sa

maîtresse adorée; il la voit en l)Utte aux séductions les

plus dangereuses. Pour tiiomplier d Clle , lOi' a ])ris une



forme; Jupiter s'est multiplié, s'est empilé pour séduire Danaé. Résistera- t-el le f.... Haliblle s'élance....


Trop tard !


g U A T n I K .M K M !•: T A M O HP 11 () s F..


CINQ ri i:mk m ktam ou imiosk.


Haliblle assiste au triomphe du Veau d'Or. Quatre banquiers choisis dans les quatre parties du monde portent l'ignoble divinité des gens sans cœur. En passant près de


bv SO.ViMEiL.


245



Haliblle, le cortège entonne d'une voix railleuse le cantique

suivant :

Oui , l'or est une chimère....


246


LES METAMORPHOSES


SIXIKME MKTAMORPIIOSF..


Pour s'étourdir, Hahblle a recours à la méthode ordi- naire ; il cherche dans de nouvelles amours l'oubli de l'ancienne. Il se fait séducteur, volage , et profond scé- lérat. Don Juan , Richelieu , Lovelace ne lui viennent pas à la cheville. Il poursuit toutes les Lucindes , Rosalindes et autres Elvires qui se présentent devant ses veux ; un poëte de l'empire n'eût pas manqué de dire qu'il volait de belles en belles.

Il sème sous ses pas l'or, les bracelets, les petits billets et les petits vers ; ses contemporains, témoins de ses dépor- tements, inventent j^our lui Ui métaphore de panier percé.



Il devient l'effroi des tuteurs et l'épouvante des femmes



Li\ !3i\Tia!]LlL[| ©^â ©IhilTE-^o


DU SOMMEIL. 241

vertueuses ; dans toutes les villes oîi il passe , le premier soin des maris et des duègnes est de mettre double serrure à leur porte et triple rideau à leur balcon.

s K P T l k .>1 E Jl K T A M () R 1' II S E .

L'amour ne lui suffisant plus, il appelle le jeu à son secours.

Révolte des cartes , qui veulent enfin vider leurs propres querelles et ne plus servir à celles d' autrui.

Grand tournoi des piques et des cœurs en présence de leurs Rois respectifs. Les deux armées ont dressé leurs tentes à côté les unes des autres. Les étendards flottent dans l'air.

La lutte commence ; les carreaux ont pris parti pour les piques; les trèfles sont demeurés spectateurs de la lutte.

Les juges du camp, choisis dans les quatre couleurs, se placent au premier rang. On donne le signal , on se mêle, on se heurte; déjà une foule de carreaux y sont restés ( 1 ) ; plus de vingt cœurs sont blessés à mort ; les piques de leur coté ont reçu pas mal d'atouts. La victoire est encore indécise.

L'as de cœur s'entr'ouvre, et Hahbllc reconnaît celle qu il aime.

FIN nu SONGE.


fl; l.'clli|is(' ctiiiil une liiimv do rliéturiiine pairnilomcnt (lan> le îiônic (li> l:i km-jiic IVaiu.'iiisc , ikuis croyons pouvoir coinptor sur la saii;acil.( du Icriciir i»iMir suppléiM' au doriiici' iikmuIm'c (\o la phrase.... V soiU restés (sur lo carreau j.


248 LES METAMORPHOSER DU SOMMEIL.

Hahblle éternue pour se persuader qu'il ne rêve plus, et une voix douce lui répond : Dieu vous bénisse !

Le lecteur doit, comme toujours, brûler d'impatience de savoir quelle est cette voix : c est celle de T autre ooutte d'eau.

Comment ? de l'autre goutte d'eau (

Oui, eau, rosée, philtre ou élixir, comme vous voudrez. Nous avons déjà dit que l'Amour laissa tomber une goutte ou deux du liquide dont sa coupe était pleine. La première se transforma en rêve, et la seconde en femme.

C'était donc une voix de femme qui avait dit à Hahblle : Dieu vous bénisse !

Vous saurez plus tard ce qu il répondit.


LA ifVJEOLLiy^iE Jc^hl


DE GOUVERNEMENT


L'arl i( goutomiT est


If plus illllinlf


di' tous.



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S près


l'arl d'aiiiior...


••


El l'ail (It


' miilrc sa crata Comte Ut


le.


WWW. — VvtxYww *u\ V\v.v\v , \^\\v^c\u\ \HV*èv;i t\v \xv\V( vV Vyoux«, \v\v 'YA'otâVt '\u\tvvVV\\)Vt '\>ou\' YtwiVve, Vt'è \\ommtè Vtwvtux.


Après avoir exploré les régions infernales . Krackq comprit que sa triche était achevée. Il songea à retourner sur la terre, et, comme ces vigoureux plongeurs qui n'ont qu'à donner un coup de pied pour reparaître à la surface des flots , on le vit montrant sa tête auguste au milieu de l'océan. Nager n'était qu'un jeu pour lui ; au bout de (quelques instants, il toucha au rivage. La première chose qu'il apprit fut le mariage de Puff. La renommée en avait déjà répandu le bruit jusqu'aux extrémités de la terre , et les mortels , hallucinés par une vague attente , sen- taient que quelque événement prodigieux allait sortir pour eux de cette union.


250


LA MEILLEURE FORME DE GOUVERNEMENT

Nous renonçons à retracer ici les détails de la première entrevue des deux co-dieux; nous tenons trop à ménager les larmes de nos lecteurs.

Après les premiers épanchements :

— Que fais-tu en ce moment? demanda Krackq à son collègue.

— Je me contente d'être heureux, répondit celui-ci; tout entier à la joie d'aimer et d'être aimé, je songe à couler mes jours dans mon ménage , devisant au coin de mon



feu, oublieux, oublié. Nous mettons en commun ma


DE GOUVERNEMENT. 351

femme et moi tous les fruits de notre expérience ; je lui narre mon Odyssée , elle me raconte son Iliade ; ce que j'ai été et ce qu'elle fut, ce que j'ai pensé et ce qu'elle a rêvé, voilà les sujets habituels de nos entre- tiens; je ne suis pas plus ignorant qu'elle, et elle en sait autant que moi. Les soins vulgaires du ménage ne me regardent pas ; l'industrie de mon épouse pourvoit à nos besoins.

Crois-moi , cher ami , le bonheur est dans le maiiage ; les apôtres du célibat n'ont pas le sens commun ; tel que tu me vois, je soupire après le moment d'être père, je veux avoir des enfants qui obtiennent des prix au concours; quelle joie, que de douces émotions, quand je verrai ma progéniture portant une couronne de laurier à la main et des volumes entourés de faveurs roses sous le bras ! . . . .

— Est-ce donc là tout ce que l'univers attendait de toi ? Permets-moi de te le dire , tu dors , PufF !

— Je ne me réveillerai que trop tôt , reprit mélanco- liquement le docteur. Pourquoi me rappeler au senti- ment de la réalité î je voudrais rester homme et oublier que je suis dieu. Cruel, tu me perces le cœur en m'en faisant souvenir. Les temps prédits sont proches ; dans quelques jours des signes et des présages se manifeste- ront sur la terre, au fond des eaux et dans le ciel. Déjà le sol a tremblé , et des villes ont été ensevelies sous des décombres ; des chiens ont regardé la lune sans aboyer, et l'on a vu naître des veaux qui avaient


252 LA MEILLEURE FORME

quatre têtes : tous ces prodiges me regardent spéciale- ment. Non , ma tâche n'est pas achevée ; il faut que je formule les lois de l'avenir; j'attends le retour de Hahblle pour promulguer le nouvel évangile. Pendant ce temps-là, toi qui n'es pas marié , quels intérêts réclameront ta haute expérience? de quoi t'occuperas-tuf

— Du moyen de rendre les hommes heureux.

— En aurais-tu enfin trouvé un (

— Je le crois, reprit modestement Krackq; juge toi- même. Voici quarante ans , un mois , un jour, une heure et vingt -cinq minutes que je réfléchis sur la meilleure forme de gouvernement; j'en suis arrivé à cette conclusion qu'elles étaient toutes mauvaises , qu'elles avaient fait leur temps.

L'état sauvage , si cher à Rousseau,

L'état patriarcal ,

L'aristocratie ,

La démocratie ,

L'oligarchie ,

La monarchie , ne répondent qu'imparfaitement aux besoins de l'humanité. Ces états se subdivisent d'ailleurs en une foule d'autres états qui finissent par les rendre impossibles.

Le bonheur est dans la couleur et non dans les nuances. Partant de ce principe aussi fécond qu'original , je n'hésite pas à déclarer que cette variété de l'état monarchique qu'on appelle monarchie constitutionnelle me paraît un mythe insuffisant.


DE G0UVERXE3IENT. 25-3

Ce n'est pas non plus que je penche pour la liberté ou pour le despotisme.

Et d'abord, qu'est-ce que la liberté? qu'entend-on par le despotisme?

Pour les uns , la liberté c'est le droit d'inscrire sur des coquilles, plus ou moins lisiblement, les noms des citoyens illustres ,

Ou de faire des chansons,

Ou de lire tous les matins une feuille de papier imprimée et timbrée ,

Ou de monter sa garde tous les mois.

Il y a un peuple qui a longtemps fait consister la liberté à porter la barbe longue.

Le despotisme pour tel souverain est tout entier dans la faculté de se faire porter en palanquin surmonté de plumes d'autruche.

Pour tel autre, il est dans le pouvoir de faire conduire qui il lui plaît au violon : la Bastille n'était qu'un simple violon.

Celui-ci appelle despotisme l'absence de toute chambre des députés.

J'ai connu un sou^erain qu'on appelait despote parce qu'il portait encore des ailes de pigeon.

La monarcbie constitutionnelle ne participe à aucun de ces inconvénients, mais elle en a beaucoup d'autres. Tiraillée d'un côté par l'esprit rétrograde, de l'autre par l'esprit progressif, toute son habileté consiste à


054 LA MEILLEURE FORME

rester immobile. Le pouvoir constitutionnel, c'est le dieu Terme de l'antiquité, ou, en latin parlementaire, le stdtii qiio.



Ses partisans affirment qu'elle résout le problème de la politique par la pondération exacte de tous les pou-


DE GOUVERNEMENT.


255


voirs; moi je soutiens que la pondération des pouvoirs n'est que le statu qiio en l'air.

Évidemment l'humanité s'avance à pas de géante vers un autre ordre de choses.

Il ne s'agit plus de rajeunir les formes plus ou moins usées de la démocratie.

Aujourd'hui le niveau social est synonyme de com- pression.



L'humanité a brisé pour jamais le lit de Piocuste.


256


LA IMEILLEURE FORME


Montesquieu a dit : Le symbole des monarchies, c'est un budget dévoré par les sauterelles , et celui des démo- craties un pot cassé. Budget et scrutin , il faut changer tout cela.

Le bonheur n'est point dans le suffrage universel. Sur cent individus réunis , il y a à peine un lionnnc d'inteUigence. Les nonante-neuf restant ne sont que des variétés du genre cruche.



Je dis nonante-neuf pour me ftiire mieux comprendre.


DE GOUVERNEMENT. 2bl

Prenez les plus fortes têtes de la politique moderne,



assemblez-les en conseil ; qu'en résultera -t- il pour l'hu- manité ! Zéro. Aujourd'hui les ministres, ne pouvant rien pour la félicité de leurs semblables, se contentent de les décorer. JNIais les croix ne sont qu un emblème très -imparfait du bonheur.

Mortels , réjouissez-vous , ce bonheur tant cherché , vous allez le trouver enfin ; je l'aperçois qui montre son nez à l'horizon. Cieux , entr' ouvrez- vous ; et toi, terre, tres- saille d'allégresse.


53


258 LA MEILLEURE FORME

Salut, Philanthropie, messagère officielle de l'âge d'or que l'Eternel réservait à la terre.

Tu viens nous annoncer l'amnistie depuis longtemps promise à toutes les victimes innocentes , malheureuses , et persécutées par les passions.

Le vol , la prostitution, l'esclavtige, l'assassinat, vont enfin recevoir la récompense qu'ils méritent.

Les princes de la terre descendront dans les bagnes , dans les prisons , dans les tavernes , dans les cavernes , dans tous les mauvais lieux, pour y consoler la vertu méconnue.

On inscrira en lettres d'or sur le fronton du palais de justice cet axiome tutélaire :


Lia ©J^OIMlliâ ;g@KlT Z^IB^LO^


OL W^/ i\ J^LU^ QUI ï)^â f>Âû^m'm


Et commeiit les criuies snhsisleraieiit-ils en présejice de la phrénoïogie ( On n aura qu'à refouler les mau- vaises bosses sur la tête de l'enfant qui vient de naître; et si l'ignorance ou l'inadvertance de la sage-femme laisse subsister quelques-unes de ces protubérances malen- contreuses , les juges se chargeront eux-mêmes de les renfoncer ou de développer les saillies de la probité ,



Avi\VAV\V\'vi:'i^^'}<f>yK;^^^ r^^^^-^


^^^-^^g^^pft^-^^:,^^^^


^^^î^-^-w-




LU ?)|Flfl[^]©[E lPt30LAMT[^^(Q)ï5g^


Î)E GOUVERNEMENT.


25D


de l'honneur, etc., etc., suivant les instructions du code pénal.



Ainsi disparaîtra ce double fléau des sociétés modernes, la récidive et les circonstances atténuantes.

La philanthropie cicatrise les plaies de l'âme ; la phré- nologie celles de l'intelligence ; nous avons vingt manières de cicatriser celles du corps. Arrière la sangsue, la sai- gnée , et ce dérivatif que la bienséance nous empêche


260


LA MEILLEURE F0R3IE



de nommer; T homéopathie vient apporter au monde le signe de la santé universelle : une simple pilule. Elle est si petite que vous ne pouvez la voir ; voilà pourquoi elle guérit , et si l'homéopathie ne suffit pas , nous avons l'hjdropathie. L'homéopathie fait payer, dit-on, infiniment cher ses infiniment petites pilules; les classes pauvres ne peuvent se fournir de médicaments ; que les pauvres


DE (iOlIVERNEMENT. 26 1

laissent là l'homéopathie : ils n'en seront pas moins guéris. La santé coule à pleins bords de la fontaine voisine; tout le monde peut y puiser à plein codex. Aujourd'hui on dit : Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se guérit

J'entends les ennemis du progrès s'écrier : Mais c'est de la médecine renouvelée de Sangrado. Erreur! Sangrado gâtait l'eau par la saignée. Si vous voulez vivre cent ans , croyez cela, buvez de l eau, et honorez le dieu Esculape.

Plus de crimes , plus de maladies ; que manque-t-il au bonheur de l'humanité ? Rien.

Il ne s'agit plus alors que de trouver la pondération des passions , bien autrement difficile à réaliser que celle des pouvoirs. Quand je dis difficile , je me sers d'un mot usé.

D'ailleurs les passions se pondèrent d'elles-mêmes. Il suffit de leur donner un libre essor.

Rome a méconnu cette grande vérité , Athènes aussi , l'Inde pareillement, l'Egypte idem. Voilà pourquoi Rome, Athènes, l'Inde et l'Egypte n'ont pas duré; voilà pour- quoi le monde actuel est menacé d'une ruine prochaine. Heureusement l'essor des passions, dont je suis l'inventeur non breveté, est là pour prévenir le mal.

L'essor des passions aboutit à l'attraction.

L'attraction aboutit au bonheur.

Le bonheur fait pousser une queue à tous les hommes.

Passion — Bonheur — Queue, — tout est là.

Je m'explique sur cette queue. Elle n'est ni en brosse, ni en pinceau , ni en trompette. Elle se termine par un œil. Cet appendice -cyclope aura un mètre de long sur


•56â LA. MEILLEURE FORME

un décimètre de large; il affectera la forme d une trompe , et aura une bouche au dessous de l'œil pour déboucher des bouteilles de vin et absorber des morceaux de brioche.

Quand par hasard l œil sera mvope , il lui poussera immédiatement une paire de lunettes fournies par cet ingénieur -Chevalier qui s'appelle la nature.

Je crois inutile d'énumérer tous les usages auxquels les hommes pourront appliquer cette queue.

Outre la queue , chaque mortel aura ou la Pajnllonnc, ou la Composite , ou la Cahnlistc : celui qui aura ces trois passions à la fois possédera deux queues. (Voir Fourier, auquel je n ai pas volé , mais seulement emprunté cette merveilleuse révélation.)

La Papillonne est la passion qui fait qu'on aime le changement. Don Juan, Gentil Bernard, le juif errant ont la Papillonne.

La (\)inposite est un heureux mélange de l'amour du changement et du plaisir qu on trouve dans la constance. Salomon , qui n eut qu'une femme et dix mille esclaves, était éminemment doué de la Composite.

La Cahaliste représente le besoin du mouvement, l'amour de l'ao^itation , l'habileté de 1 intric^ue. On la retrouve à un haut degré dans Mazarin , Talleyrand et mademoiselle Lenormand.

L'homme qui possède à la fois : la Papillonne , la Composite , la Cahaliste , passe de droit omniarque. Nous marchons à pas de géants vers une omniarchie. Qui sera omniarque? Voilà la question.


DU GOUVERNEMENT.


263


Tout ce que je sais , c'est que les hommes ne peuvent être heureux qu'en omniarchie. Quand nous en serons là, le globe lui-même se mettra à l'unisson de l'huma- nité. Les nuages, au lieu de pluies de pierres et de crapauds, laisseront tomber des rosées d'ortolans , d'alouettes



•264 LA MEILLEURE FORME DE GOUVERNEMENT.

rôties et de cailles idem. Les arbustes porteront des babas, des charlottes russes et toutes sortes de petits fours. Des flots de vin de Champagne s'échapperont des fontaines; les estomacs se perfectionneront au point de pouvoir faire douze repas par jour. La vie ne sera plus qu un long festin , où les convives ne seront jamais atteints par la satiété. (V. Fourier. )

La lune actuelle , qui est un astre mort depuis long- temps , sera remplacée par sept lunes de diverses couleurs. Une aurore boréale entraînera un beau jour les glaces du pôle dans l'océan, qui cessera subitement d'être salé, et se métamorphosera en sorbet au citron, i Idcin. i

Tout cela, grâce à l'attraction.

Voilà, selon moi, la meilleure forme de gouverne- ment. Qu'en penses-tu ?

PufF répondit : Hum! hum! hum! et demanda du temps pour réfléchir.



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DE L'UN ET DE L'AUTRE MONDE.


IHinla '. Iclirltd'

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Hahblle ne pouvait rester plus longtemps éloigné de ses co-dieux ; il avait comme un pressentiment que sa présence devait leur être nécessaire en ce moment.

— Veux-tu me suivre sur la terre ( demanda-t-il à la femme ou plutôt à l'ange qui lui avait dit ; Dieu vous bénisse !

— Je te suivrai partout, répondit-elle en baissant les yeux ; rien ne saurait nous séparer maintenant. Je sourirai


266


LA FIN DE L'UN ET DE L'AUTRE MONDE.

dans ton sourire ; je pleurerai dans tes pleurs ; à deux nous n'aurons qu'une âme : je suis à toi pour toujours. Attendri par ce style, l'heureux mortel se précipita dans les bras de l'ange. Alors celui-ci déploya ses ailes, et, tenant Hahblle serré contre son cœur, ils eurent bientôt franchi les innombrables kilomètres qui les séparaient de la terre.



Une fois sur la terre-ferme, Hahblle ne put contenir plus longtemps l'expression de sa reconnaissance.


DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 267

— O toi , s'écria-t-il , qui viens de quitter pour moi les régions du bonheur éternel, toi qui n'as pas craint de partager l'existence d'un tiers de divinité très-peu consolidé , permets-moi de t'ofFrir mon cœur en échange de ma main.

— J'accepte , répondit l'ange avec un sourire qui aurait donné à réfléchir à tout autre que Hahblle.

Quand le cœur sert de boussole , on n'a pas grand' peine à trouver sa route ; guidé par l'aimant de l'amitié , Hahblle fut bientôt sur la trace de PufF. Ses pressenti- ments ne l'avaient pas trompé : le docteur et le capitaine l'attendaient avec impatience, l'un occupé à déguster le miel de la lune matrimoniale , l'autre absorbé par le perfectionnement de son moyen de rendre les hommes heureux.

Au bout d'une année pendant laquelle se passèrent une foule d'événements impossibles à raconter, la Réclame mit au monde quatre enfants. Ce fut la femme de Hahblle qui servit de marraine aux quatrumeaux ; ils eurent Krackq pour parrain.

Ces enfants naquirent avec toutes leurs dents.

A peine âgés d'un mois , ils adressèrent un compliment en vers à leur père , le jour de sa fête.

A six mois ils faisaient des tragédies.

A un an ils remportèrent au concours général :

L'un le prix de mémoire.

L'autre le prix de thème ,


268


LA FIN


Celui-ci le prix de version grecque , Celui-là le prix d'allemand, de cophte, d'hébreu, de syriaque, de sanscrit, etc., etc.



Un maître de pension offrit généreusement de se charger gratis de leur éducation , à condition qu'on lui per-


DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 269

mettrait d'annoncer que les quatre fils Puff étaient ses élèves.

Leur mère la Réclame refusa ; elle aima mieux s'en faire une à elle-même (l).

Les trois dieux coulaient donc des jours heureux ? Gardez-vous de le croire. Puff cachait un secret profond dans son sein ; Krackq désespérait de pouvoir rendre les hommes heureux, et Hahblle avait fait la triste décou- verte qu'il avait épousé et ramené une diablesse sous la figure d'un ange.

Le jour même du couronnement de ses fils, l'exemple et le modèle de la génération future , comme leur mère l'avait écrit et publié, Puff fit venir ses co-dieux, et leur tint ce langage solennel :

" Nous touchons au terme de notre course ; une voix intérieure m'avertit que l'instant de nous éclipser est venu,

" Nobles amis , votre conscience vous dit sans doute que nous n'avons rien négligé dans l'accomplissement de notre tâche.

" Nous laissons notre création inachevée , mais d'autres la termineront; mes fils peut-être, sous d'autres formes, seront appelés à mettre le sceau à la grande œuvre de la régénération universelle.

(1 ) Encore «no ellipse.


âlO La FiN

" Vous avez toujours cru à la métempsycose. Pourquoi ne serions-nous pas métempsycoses?

'• N'entendez-vous pas de toutes parts comme de sourds craquements! L'édifice social menace ruine; le vieux monde va s'écrouler.

" La corruption s'est mise partout. INIoi-même qui vous parle, je ne suis pas très-sûr de n'être pas un peu corrompu.

" Etes-vous aussi sans quelques petits reproches à vous faire 1

" Mais le passé est passé. Ne revenons pas sur les faits accomplis

" D'ailleurs nous nous sommes tous dûment repentis et amendés.

" Quand je dis nous tous , je veux parler , bien en- tendu , de moi Puff , de toi , cher capitaine , et de toi aussi , ô Hahblle.

" Malheureusement le temps n'est plus où un seul juste, s'immolant au salut des autres, suffisait pour apaiser la colère divine.

" Ignorants du sort qui les attend , les hommes vivent dans l'insouciance et le péché. Gare l'instant du réveil ! il sera terrible.

" Je tremble , et mes cheveux se dressent sur ma tête rien que d'y songer.

" La probité exilée de la terre n'a pas même pu trouver, comme sa sœur la vérité, le fond d'un puits pour cacher sa tête.


DE l'un et de l'autre MONDE,


211


.. De désespoir elle s'est noyée dans un impur pot-

de-vin.

.. La conscience est devenue une marchandise.

.. On se vend pour des faveurs , pour des primes , pour des épingles.



.. La morale a déserté la vie privée et la vie politi(]ue. Le fumier de la corruption engendre seul les votes. On les cote à la Bourse, on les crie au marché comme des champignons.


212 LA FIN

" La pensée n'est plus qu'une machine.

" Les hommes ne sont plus que des automates.

" On écrit à la mécanique.

" La littérature sort toute faite d un dévidoir, conune une étoffe de soie ou de coton.

" Le roman et le feuilleton se débitent dans les officines littéraires comme la galette sur le comptoir du pâtissier.



" Les idées s'écoulent goutte à goutte d'un alambic d'où elles sortent toutes cornues.


DE l'un et de l'autre MONDE. 278

« Que sont devenus , je vous le demande , les nobles plaisirs de l'intelligence? Si nous n'avions pas mis en commun les résultats de nos observations , si nous n'a- vions pas rédigé notre livre, la littérature du siècle n'au- rait pas un seul monument à offrir à l'admiration de la postérité, s'il est vrai que la postérité admire quelque chose.

« On a effacé du rideau de nos théâtres l'antique devise

CASTIGAT RIDENDO MORES,

et l'on a eu parfaitement raison ; car qu'est-ce que le théâtre châtie aujourd'hui? et où sont les mœurs?

« Entrez dans une salle de spectacle ; c'est l'endroit du monde où l'on rit le moins. Le directeur sait ce que lui coûtent les quelques éclats de rire que l'on pousse de temps en temps au parterre ; les auteurs peuvent escompter leur succès , et les acteurs inscrivent à leur budget le chiffre des applaudissements et des couronnes dont on les couvre.

" Faites-moi le plaisir de me dire où est la gaîté? Je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, je vous le donne en mille.

" Épargnez-vous la peine de chercher , vous ne trou- veriez pas; pour cette fois le proverbe de l'Ecriture serait en défaut. La gaîté est morte! Ce sont les mauvais couplets qui l'ont tuée.

55


274 LA FIN

>• Une époque qui déclare la comédie impossible est une époque jugée.

" Mettre des vêtements neufs à des idées déjà usées, proclamer qu'il n'y a que le vieux qui puisse réussir : voilà tous les secrets du théâtre.

'■ On ne prend plus la peine d'observer. Comment la comédie existerait-elle!

" Il est vrai qu'on l'a remplacée par le drame.

J'ai vu le drame moderne Décliner vers son penchant ; A peine à son midi terne , Il touchait à son couchant. L'ennui , déployant ses ailes , Couvrait d'ombres éternelles La clarté dont il jouit ; Et dans cette nuit funeste Je cherchais en vain le reste De son lustre évanoui.

" Cette strophe me rappelle une invention moderne , le lyrisme dans l'art. On a transporté le lyrisme de l'ode au théâtre ; voilà pourquoi le drame moderne ne s'écrit qu'avec des interjections , des exclamations , et surtout des vociférations.

Hélas ! que j'en ai vu mourir de mélodrames , C'est le destin. 11 faut une proie aux sifflets ; Il faut que le public qui déchire nos trames !


DE L UN ET DE L AUTRE MONDE.

Méprisant nos travaux , grande école des âmes, Foule des drames sous ses pieds.


21. y


« A le voir aujourd'hui si déchu , qui dirait que le drame a visé à la domination universelle, qu'il a essayé de devenir la synthèse de l'art! Le rire et les pleurs,



le sublime et le grotesque , le beau et le laid , le drame s'est dit : Je résumerai tout. INIalheureusement il n'est


276 LA FIN

parvenu qu'à résumer des recettes au-dessous des frais. Aussi je conçois son désespoir. Ventre-Mahom ! Dam- nation ! Rage et malheur! Si j'étais à la place du drame, je me plongerais ma bonne lame de Tolède dans le cœur.

" Décadence des décadences , et tout n'est que déca- dence ! Le drame attend sans doute pour reconquérir son ancienne influence quelque bon gros procès de cour d'assises qu'il puisse exploiter en cinq actes, mais pas en vers. La poésie, n'est plus de mise aujourd'hui; il n'y a que la prose qui rapporte : c'est sans doute pour cela que nous comptons tant de prosateurs.

« Arriver à la gloire, n'est plus aujourd'hui qu'un pro- cédé. Je suis étonné qu'on n'ait pas encore publié le Manuel du Grand Homme , pour faire suite au manuel du Pharmacien ou de \ Epicier. La quatrième page des journaux s'enrichira incessamment de l'annonce d'une recette pour faire croître la renommée et pousser la célé- brité. C'est aux dimensions de l'affiche que se mesure la grandeur de la réputation.

« Passion des acteurs , voix des chanteurs , tableaux , statues, livres, revues, illustrations, musique, danse, fleurs nombreuses et éclatantes qui composent le par- terre de la poésie , ne peuvent s'ouvrir qu'au soleil de la flatterie , et ne fleurissent que sous l'ondée fécon- dante du prospectus.

« Avant que les signes précurseurs ne m'eussent ré- vélé que la fln du monde était proche, j'avais inventé


DE L UN ET DE L AUTRE MONDE.


211


une pompe aspirante et refoulante qui devait en moins d'une seconde inonder de prospectus la capitale la plus



étendue. Cette machine m'avait été commandée par une entreprise littéraire qui désirait frapper un grand coup : invention qui fera l'admiration des générations à venir; car, ainsi que nous l'avons dit au début de ce livre, rien ne périt, tout se transforme.

« Grâces à cet axiome on dérobe sans scrupule les idées d' autrui ; on appelle cela les rajeunir.


218


LA FIN


" Le plagiat est universellement toléré et protégé. Les lois répriment tous les vols, excepté le vol à la pensée.



" L'imagination , cette déesse candide , ne peut mon- trer le bout de son nez sans qu'aussitôt de hardis détrous-


•c^.



A (s@^©yHfisiJ©go


DE L UN ET DE L AUTRE MONDE. 279

seurs embusqués ne l'arrêtent au passage , et ne la forcent à vider son escarcelle à leur profit.

" Les voleurs se volent ensuite entre eux quand vient le moment de partager le butin. Ce genre de vol s'ap- pelle concurrence.

" Tous les économistes s'accordent à dire que la con- currence est le fléau des sociétés modernes ; mais les économistes sont très-économes de moyens pour remédier au mal.

« Fontanarose est l'Apollon de la littérature actuelle; le Parnasse est un tréteau. — Prenez, prenez mon élixir! c'est-à-dire, acbetez ma prose!

" — Je la vends au rabais !

" — Je la vends . pour rien !

" ■ — Moi pour rien, et j'ajoute quelque chose par-dessus le marché.

" Si la vente va bien , on arrive à la gloire. Le plus grand homme est celui qui trouve le plus d'acheteurs, d'autres diraient le plus de dupes.

" Horace, qui dans son temps a pas mal poussé à la réclame en faveur d'un certain Auguste, s'est écrié, dans un moment de mauvaise humeur sans doute :

Odi profanum vulgus et ai'ceo.

Aujourd'hui cette sortie poétique ferait mettre Horace au ban des entrepreneurs littéraires; il ne trouverait pas un feuilleton où reposer sa poésie. Plus le vulgaire


280


LA FIN


est profane , plus il est choyé ; c'est pour la foule qu'il faut écrire, c'est comme elle qu'il faut penser. Le bon public fait comme les moutons de Panurge, il saute à



C^^^'


l'envi le fossé de l'abonnement. Si quelques moutons se montrent rétifs , en avant le chien du berger ; on saura bien les forcer à faire comme les autres. Encore quelques jours , et l'on vous demandera l'abonnement ou la vie.



LÀ JV!@[D)gc


DE L Ux\ ET DE L AUTRE MONDE.


281


" Après a\oir mis la gloire dans le succès, on a dû naturellement placer l'art dans la mode.

" Aussi règne-t-elle sans partage. Muscadins, incroyables, dandys, fasliionables , lions, se sont succédé sans dimi- nuer en rien sa puissance. Ce sont toujours les mêmes ridicules sous d'autres habits.



Les tailleurs , Les bottiers , Les cravatiers , Les corsetières,


r.6


28:2 LA FIN

Les couturières ,

Les giletières , sont les exécuteurs des hautes œuvres de la mode. Dicta- teur féminin , reine absolue, elle marche entourée d'un cortège de licteurs et de bourreaux. Personne aujourd'hui qui ne soit plus ou moins leur victime.

" L'habit ne fait pas le moine, parce qu'il n'y a plus de moines; mais il fait l'avoué, le notaire, l'avocat, le député, le pair de France, le ministre.

" Dis-moi qui t'habille, et je te dirai qui tu es.

" On ne juge de l'intérieur que par l'extérieur.

'• Que de gens sont célèbres parce qu'ils portent leurs cheveux de telle ou telle fa(;on !

" Que de riches mariages conclus , que de belles places obtenues grâces à la coupe d'un pantalon , au nœud savant d'une cravate ou à l'éclat d'une paire de bottes vernies !

" Que d hommes de génie sont morts de faim parce que leur col de chemise leur mangeait les oreilles , suivant une expression aussi pittoresque que peu littéraire !

« Moi-même, avant de me faire dieu, n"étais-je point complètement méconnu sous prétexte que je ne portais pas de sous-pieds !

" Ces pensées ne sont ni neuves , ni consolantes ; je tombe dans le lieu commun. Tout cela a été dit vingt fois, cent fois, mille fois, en vers, en prose, en musique, de toutes les façons. Raison de plus pour que je le répète; c'est la seule manière d'être original.


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' ^ ' " FRAMCAl S.



Ll J^y^ [D)l L'^î^jN],


DE l'un et de l'autre MONDE. !^8*3

.. Pauvre humanité , que je te plains ! L'esprit est devenu esclave de la matière.

Le piston de Papin est le sceptre du monde.

Cet alexandrin, que j'extrais d'un grand poëme épique sur la Vapeur, destiné à ne pas voir le jour, est le vers du siècle.

" Les hommes peuvent donner leur démission; ils ont déjà commencé. Malheureusement on n'a pas songé que même en ne travaillant plus il fallait vivre , et on n'a pas encore trouvé le moyen de nourrir les hommes à la vapeur. Plusieurs physiologistes ont essayé , il est vrai , de soutenir qu'on pouvait vivre sans manger ; mais les sujets sont morts au milieu de la démonstration.

'. Les machines remplaceront les créatures.

.' Que de progrès ont été faits dans ce sens-là depuis mon heureuse invention des nmsiciens et des chanteurs

en fonte !

" Pour épargner aux tambours de la garde nationale, aux portiers , aux facteurs , aux frotteurs , aux porteurs de journaux , aux allumeurs de réverbères , à tous les gens enfin pour lesquels la Saint-Sylvestre a été créée, l'ennui de venir chercher eux-mêmes leurs étrennes , un industriel fabrique des tirelires qui, mues par un ressort intérieur, vont quêter elles-mêmes à domicile. C'est l'apogée du perfectionnement; le dogme de la perfectibilité a vécu.


284


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" Cet industriel ingénieux a pi'is un hfevet d'inven- tion .

Un autre fabricant, aussi ingénieux et non moins breveté, confectionne des cornets de bonbons, des pan- tins, des poupards , des polichinelles, des oranges, qui se rendent eux-mêmes dans la demeure des personnes auxquelles on les donne en cadeau , et épargnent ainsi les frais de commissionnaires et de cabriolets.



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T>E L UN ET DE L AUTRE MONDE. !28o

" Le prophète a dit : Quand on verra la matière s'ani- mer, le jour de l'an sera venu ;

• Le jour de l'an, choisi par le ciel pour punir le genre humain et les vieux célibataires.

" Ce jour est demain. Si vous me demandez qui me l'a dit, je vous répondrai: Cela ne vous regarde pas. La Providence m'a choisi pour son confident , et les décrets de la Providence sont impénétrables.

" Obéissez-moi et vous serez sauvés.

" Il ne nous reste plus qu'à construire une arche d'une dimension colossale; cette arche sera mue par la vapeur et aura des roues à hélices. Nous y introduirons couple par couple tous les animaux qui doivent repeu- pler le monde nouveau; car demain il ne restera pas une seule cheminée , une seule girouette , un seul télé- graphe de celui-ci.

" Le débordement des mœurs va amener un déluo^e auprès duquel les autres déluges seront une simple pluie du mois de mai.

•• La Providence aurait peut-être pu trouver un moyen plus nouveau de se débarrasser de notre planète ; mais elle prétend que la terre ne vaut pas la peine qu'on se mette en frais d'imagination.

" Construisons donc cette arche au plus vite.

" INfes quatre fils y entreront , et ils vogueront sur la surface des ondes, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu et au vent du nord de fermer les réservoi s du ciel , et de faire rentrer les fleuves dans leur lit.


ÙS(5


LA i'iN



" L'entrée de l'arche nous est interdite. Nous devons; mourir. Soumettons -nous à la volonté du ciel, et des auteurs de ce livre qui ne savent que faire de nous.

" Les races à venir honoreront nos cendres, et tandis qu'elles viendront en pèlerinage à notre tombe, nous rayon- nerons au ciel sous la forme d'une triple constellation. Co-dieux, il faut mourir! ■•


— ^Mourons donc; s'écrièrent Krackq et Hahblle; mais quel genre de mort choisirons-nous (

— Etouffons-nous dans nos embrassements , répondit PufF en tendant ses bras à ses collègues.


DE L UN ET DE L AUTRE MONDE.



287


Ils s'y précipitèrent avec frénésie, et, après s'être serrés pendant quelques secondes , ils tombèrent frappés d une accolade foudroyante.

Pas de De profmidis, s, v. p., pour le repos de leurs âmes.




If



ÉPILOGUE

LE CRAYON, LA PLUME ET LE CANIF


(Il ;i|i'i II • i'|i'l L'iM' . ni I liiT..!iir.' . 1.1 lin t'.e

I II. In ,11 r.l;.v 'l'Il III' li. l^^.|ll |M^


Le Crayon. — Quelles courses chanuiintes nous \enons de faire ! Les voyages seraient la chose la plus agréable du inonde, n'était le retour.

La Plvme, cssiniiiii son ii.t iiioikIi' .io Mii'iir. — C^uci Uonlicur de sc reposer!

Le Crayon. — Toujours mécontente !

La Pli-ME. — Toujours satisfait !

Le Crayon. — On le serait à moins. X ai-je pas réussi dans mon entre- prise? On me demandait du nouveau, j'espère (jue je ne m'en suis pas montré avare. J'ai invente un monde.

La Pume. — Allons donc !

Le Crayon. — Comment, allons donc? Vous m'avez aidé quelquefois dans mes découverti's , j'en conviens; mais vous n'aurez pas la prétention de me disputer la "loire de cet ouvrage.


ÉPILOGUE. 289

La Plume. — Gardez-la toute entière.

Le Crayon. — Vous seriez bien attrapée si je vous prenais au mot.

La Plume. — Pas tant que vous croyez.

Le Crayon. — D'où vient ce dédain?

La Plume. — Vous ne me le demanderiez pas si vous aviez pris la peine de parcourir Un Autre Monde. Votre amour-propre de père vous aveugle, mon cher ami. Vous avez voulu n'en faire qu'à votre tête, vous m'avez reléguée au second plan , vous avez bouleversé les lois fondamentales de la littérature , et vous avez manqué votre but. Vous avez cru qu'il suffisait d'avoir de l'imagination pour plaire , d'être ingénieux pour être amusant : vous vous êtes complètement trompé . Le public veut du roman ; lui en avez-vous donné? Vous avez taillé sans pitié dans toutes mes descrip- tions , supprimé tous mes personnages ; vous n'avez voulu ni incidents, ni épisodes , ni péripéties ; le dessin seul a régné : applaudissez-vous du résultat.

Le Crayon. — Oui certes !

La Plume. — Toutes les Plumes de Paris vous feront payer cher votre orgueil outrecuidant.

Le Crayon. — J'aurai pour moi tous les Crayons.

La Plume. — Mais les Crayons n'écrivent pas.

Le Crayon. — Que me reprochent donc vos sœurs, les Plumes de Paris I

La Plume. — Elles vous reprochent d'être obscur, monotone, hiéro- glyphique .

Le Cr.won. — C'est votre faute. Pourquoi n'avez-vous pas réussi à me faire comprendre?

La Plume. — Elles ajoutent que vous n'êtes que satirique là où vous voulez être philosophique , mauvais plaisant quand vous vous croyez spiri- tuel ; que vous ne respectez rien , que la plupart de vos dessins ne sont que

37


200


EPILOGUE.


des logogriphes, et qu'il tUudmit placer en tête d' U/i Autre 3Ionde le j'élms buivarit.





KPILOGUE. '20 [

Le Crayon. — Vous êtes jalouse, et vous mentez comme une Plume que vous êtes.

La Plume. — Vous m'insultez' Prenez garde, j'ai bec et ongles.

Le Crayon. — Ma pointe est acérée, je ne vous crains pas.

La Plume. — C'est ce que nous verrons.

Le Crayon. — L'n mot de plus, et je vous somme de vous mettre en garde.

Le Crayon et la Plume sont sur le point d'en venir aux mains. — Survient le Canif.

Le Canif. — Encore en querelle! C'est donc toujours moi qui serai chargé de vous mettre d'accord. Ne vous disputez pas, c'est parfaitement inutile; le public saura bien faire la part qui revient à chacun de vous. A quoi bon d'ailleurs fournir des armes à vos ennemis? Que ce soit la faute de la Plume ou celle du Crayon , qu'importe? si le hvre est ennuyeux , vous aurez tort tous les deux. Le lecteur se soucie peu de vos querelles intestines, et vous voiLS croyez donc de Ijien grands personnages pour qu'on s'occupe aussi sérieusement de vous? A votre place je tremblerais qu'on ne me donnât raison. Au lieu de vous jeter des injures à la face, vous auriez agi plus sagement en consacrant cet épilogue à votre mutuel éloge. Les auteurs se flattent eux-mêmes; c'est la mode aujourd'hui.

Vous, monsieur le Crayon, et vous, madame la Plume, mettez- vous l'un et l'autre à mes côtés.

La Plume et le Crayon prennent la plaee indiiiuée.

C'est bien.

Répétez maintenant les paroles que je vais vous dire : Je jure qu'f'/z Autre 3Ionde est un chef-d'œuvre.

Le Crayon. — Je jure i.\^Un Avirp Monde est un chef-d'œuvre.


090


EPILOGUE.


La Plume. — Je jure qii'f n Autre Monde est un chef-d'œuvre.

Le Canif. — Bravo! Maintenant chacun vous croira. Proclamer soi- même son mérite, voilà la meilleure forme d'épilogue que l'on puisse choisir.



.^SîS^s-^'"



TABLE

La clé des champs

Apothéose du docteir piff. — L — Piiff raconte son histoire et démontre que l'univers éprouve le besoin d'une religion nouvelle

L'uMVERS AU SCRUTIN'. — II. — Où lon apprend, entre autres révélations sur les néo-dieux , comment fiuile dun sou ils furent obligés de se partager le monde à l'amiable

Concert a la vapeur. — III. — De la découverte merveilleuse que fit le docteur Puff, à l'aide de laquelle il put donner un concert monstre, et faire ce jour-là un dîner de qualie-vingt-quinze centimes

La rhubarbe et le séné. — IV. — Où l'on apprend quelle fut l'opinion du Galoubet littéraire et musical sur le concert du docteur Pufî en parti- culier, et sur la musique à la vapeur en général

La terre en plan. — V. — Ilahblle, néo -dieu et aérostographe, juge les hommes de haut et les choses à vol d'oiseau. — Il éprouve un chagrin de cœur à quinze cents mètres au-dessus du niveau de l'asphalte. . .

.\ VOL ET A VUE d'oiseau. — VI. — HahbUe émet une opinion sur la gloire , et recueille celle des oiseaux sur l'humanité

Le carnaval en bouteille. — VIL — Dont on ne comprendra bien la nécessité que plus tard , et où l'on aperçoit cependant le germe de la ]ihilosophie du déguisement, pour faire suite à la philosophie de l'histoire.


I.'}


17


21


i9


.3.S


•294 TABLK.

Caractères travestis et travestissrmf.nts de caractère. — VIII. — Traduction d'un prétérit frnnoais déguisé on groc. — Le docteur Pull' invente la philosophie du déguisement pour faire suite à la philosophie de l'histoire. — Développements de cette théorie éclairée au gaz. . . îl

Le royaume des m.\rionnettes. — IX. — Dont on n'aura l'explication que

plus tard i-'

U.NE RÉvoLiTiON VÉGÉTALE. — X. — OÙ l'on envisage les i)lantes sous le

point de vue révolutionnaire et potager. ">T

U.\ VOYAGE d'avril. — ■ XL — Comment PufT fut obligé de renoncer à l'idée

de fabriquer des légiunes et lit un très-long voyage sur le pa|)ier. . . fiii

Toujours comme a longciiamps. — Xil. — 0"' " t'^f '1'"' '•' ^"f" "^l" P'"*'"

cèdent et qui n'a pas besoin d'épigraphe 7.{

Le roy.wme des marionnettes. — XIII. - Qu'il est in(lispen>able de lire poui' n'en pas savoir davantage sur le pantin cl sui- le i)a\s dans le([uel du feu n'est pas du feu 7(i

Le LOUVRE DES MARIONNETTES. — XIV. — Qui ii'est (pie la suite du précédent. SI

Une éclipse conjugale. — XV. - Où Ion apprend les causes véritables de

l'Éclipsé (jui eut lieu deux mille ans avant la naissance d'un Autre ^Nlonde. S!»

Les amours d'un pantin et dune étoile. — ■ XVI. — Souvenirs intimes du temps de la mythologie. Vn Zéphyr peint par lui-même. — La Vengeance de Vénus. — Un pantin (pii reprend ses ailes 07

Une après-midi au jardin des plantes. — XVII. — Pulf, dans l'attente d'impressions et de documents pour le Voyage d'Avril, continue la lecture du Manuscrit de Krackq |().')

Une après-midi au jardin des plantes. - XVIII. — Continualidu et tin

du précédent Il:;

La mort d'une immortelle. — XIX. — Après avoir avalé son beefstcak en caoutchouc et le chapitre II du Manuscrit de Krackq , non moins difficile à digérer, Pufîenlre dans un parterre pour y respirer le pai-fum des lleiu-s: il y constate un suicide 121

Locomotions aériennes. — XX. — Le docteur Puff exécute trois ascensions successives par des procédés différents. - Il redescend a\ec une rajtidité inusitée sur la terre, où il reçoit un accueil ines|)éré 12!)

Les mystères de l'infini. — XXI. — Pérégrinations de Ilahblle a travers les espaces. — Le voyageur découvre l'origine de toutes les choses et de beaucoup d'autres encore \M

Les qu.\tre s.usons. — XXII. — Où Ilahblle puise les éléments d'un

nouveau poème sur les Saisons, à propos de la pluie et du beau temps. I i5

Les m.\rouises. — XXIII. — Puff court riscpie de perdre sa vertu dans

une île où l'on célèbre les plaisirs et l'amour J.").3

Les grands et les petits. — XXIV. — Puff découvre dans un groupe d'Iles la cause première de toutes les distinctions sociales, et ne songe pas à faiie une comédie la-dessus 157


TABLE. i>95

La jec.ne cHi.NE. — X\\ . - l'iill' \oit poindiv rauioio cl'iiut' nouvelle

civilisation 1(39

Unk JoiR.\ÉE A RiiECii.ANUM. — XXVI. Knickq découvre r.\nti(|uité, qui n'était point perdue ; il renoue connaissance avec les patriciens, tribuns, sénateurs, itères conscrits, et retrouve les gymnases, athénées, lycées, colysées , odéons, panthéons, et autres monuments anciens ou modernes I77

Macédoine céleste. — XXVil. Ou l'on apfjrend ce ([u'i^st devenue la Gloire , et une foule d'autres choses , notamment la manière dont s'v prennent les démons pour tourmenter les anges. — llahblle est dégelé par l'Amour I<j3

Course au clocher conjugal. — XXVIII. — Le docteur Puinpiittc la Chine. Voyage à la découverte d'un cœur et d'une dot. .V|)rès examen , le docteui- se décide à ajourner son bonheur 201

Les plaisirs des ciia.mps-élvsées. — XXIX. — Krackq , endormi du som- meil de la tradition, rêve qu'il descend au.\ Champs-Elysées, local champêtre et divin dans lequel les sages s'anuisent comme des fous. . H)\l

L'exFER de KRACKU POl R faire suite a l'eM'EU de DANTE. — XXX. —

Qui n'est qu'un complément indispensable du précédent. Krackq, comme tx)us les héros épiques, descend en Enfer sous la conduite d'un sage et d'un poète. S'étant trompé de porte, il ne traverse pas d'abord l'.Vchéron, ainsi que l'ordonne la tradition 221

Les .NOCES du puff et de la récla.me. — XXXI. — Le docteur Putt" au sommet d'un màt de cocagne. 11 y est poursuivi par plus de onze mille vierges. ■ — Un mariage par prospectus iXi

Les .métamorphoses du som.meil. — XXXII. — Qui nest qu'une longue e.vtase; où Ton apprend cependant ce qu'il advint de llahblle quand il eut reçu sa dégelée du fait de l'Amour i i I

La .meilleure forme de gouvernement. — XXXIII. — Revenu sur l'eau. Krackq passe en revue toutes les formes de g(juvernement; il trouve un procédé infaillible pour rendre les hommes heureux. ... ... ::ili

La fin de l'un et de l'autre monde. XXXIV. Qui serait trop jutrj

a faire -tj-'j

Épilogue -88


FIN DE L .V TABLE.


EXPLICATION DU RÉBUS DU LA PAGE 290.

A-rroi\ mois A iiii-locUnir neuf IV-fs p;i(|ii(' lioiiimc

.///.' cruis moi, ami lecteur, ne fais pas annme

sept imlx'rilc (|iii S(> (Mssc» la IrlP |ioiir iiic (l('\inci-. cet imbécile etc.

ERRATUM

C'est par suite d'une déplorable erreur (juc nous avons appelé sur la lèle innocente de Marty la vindicte des lois de Minos. Dans sa vie privée comme dans sa vie de comédien, il n'a jamais représenté (jue la candeur, la bicn- laisance et l'honnêteté. Marty, maintenant M. Marly, vient dernièremoni d'être décoré de l'écharpe municipale par ses concitoyens. Il nous est doux de rétablir les faits; tôt ou lard, la \erlu trouve son erratum.





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