The Sofa: A Moral Tale  

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Kunstformen der Natur (1904) by Ernst Haeckel
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Kunstformen der Natur (1904) by Ernst Haeckel

Le Sopha, conte moral is a 1742 libertine novel by Claude Prosper Jolyot de Crébillon.

An early example of fictional forniphilia, the story concerns a young courtier whose soul in a previous life was cursed to travel from sofa to sofa as a sofa in search of true love and not to be reincarnated in a human body until a man and a woman sincerely in love with each other had consummated their passion on "his" sofa.

Many of the characters in the novel are satirical portraits of influential and powerful Parisians of Crébillon’s time. For this reason the book was published anonymously and with a false imprint. Nevertheless, Crébillon was discovered to be the author and, as a consequence, he was exiled to a distance of fifty leagues from Paris.

Le Sopha was translated into English by Eliza Haywood and William Hatchett in 1742, and later by Bonamy Dobrée.

Contents

Analysis

The tale features an oriental setting evocative of the Arabian Nights. The narrator, Amanzei, is transformed by the Brahma into sofa and only to regain his human form "when two people give each other on [it/him] their first fruits." The story's protagonists are the bored Sultan Shah Baham, a grandson of Scheherazade and Shahryār from the Arabian Nights, and the Sultana. The sopha recounts the scenes it witnessed by telling of seven couples. The last one, formed of two teenagers (Zeinida and Phlebas) whose young hearts innocently enjoy giving themselves pleasure, fulfills the condition for releasing Amanzei.

The various episodes - (9 chapters) including the longest about Zuleika - are all opportunities to ridicule hypocrisy in its various forms (worldly respectability, virtue, devotion).

A precursor to the novel was le Canapé couleur de feu.

History

After the publication of this novel, the author was exiled from Paris on April 7, 1742, because of the cynicism of the work and his "libertinage", but mainly because the protagonist Sultan Shah Baham was easily recognizable as a ridiculed Louis XV. Crebillon manages to re-enter the capital on July 22, arguing in his defense that the work was commissioned by Frederick II of Prussia and have been issued only after an indiscretion against his will.

Illustrators

See also

The Sofa: A Moral Tale (full text)[1]metamorphosis, objectification, transmogrification

Full text[2]

INTRODUCTION


fel^ Lya déjà quelques siècles qu'un

||C prince nommé Schah-Baham ré-

-^,j][^ gnoit sur les Indes. Il étoit petit-

'^'^ fils de ce magnanime Schah-Riar,



de qui l'on a lu les grandes actions dans les Mille et une Nuits, et qui, entre autres choses, seplaisoittantà étrangler les femmes et à entendre des contes : celui-là même, qui ne fit grâce à l'incomparable Schéhérazade qu'en faveur de toutes les belles histoires qu'elle sçavoit.

Soit que Schah-Baham ne fut pas extrê- mement délicat sur l'honneur, soit que ses femmes ne couchassent point avec leurs nègres, ou (ce qui est pour le moins aussi vraisemblable) qu'il n'en sçut rien, il étoit bon et commode mari, et n'avoit hérité de


INTRODUCTION


Schah-Riar que ses vertus et son goût pour les contes. On assure même que le recueil des contes de Schchérazade que son auguste grand- pèie avoit fait écrire en lettres d'or, étoit le seul livre qu'il eût jamais daigné lire.

A quelque point que les contes ornent l'esprit, et quelque agréables, ou quelque sublimes que soient les connoissances et les idées qu'on y puise, il est dangereux de ne lire que des livres de cette espèce. Il n'y a que les personnes vraiment éclairées, au des- sus des préjugés, et qui connoissent le vuide des sciences, qui sçachent combien ces sortes d'ouvrages sont utiles à la société, et com- bien l'on doit d'estime et même de vénération aux gens qui ont assez de génie pour en faire, et assez de force dans l'esprit pour s'y dévouer, malgré l'idée de frivolité que l'or- gueil et l'ignorance ont attachée à ce genre. Les importantes leçons que les contes renfer- ment, les grands traits d'imagination qu'on y rencontre si fréquemment, et les idées riantes dont ils sont toujours remplis, ne prennent point sur le vulgaire, de qui l'on ne peut acquérir l'estime qu'en lui donnant des choses qu'il n'entende jamais, mais qu'il puisse se faire honneur d'entendre.


INTRODUCTION


Schah-Baham est un exemple bien mémo- rable de l'injustice des hommes à cet égard. Quoiqu'il sçùt l'origine de la féerie, aussi- bien que s'il eût été de ces tems-là ; que personne ne connût plus particulièrement le célèbre pays du Ginnistan, ne fût plus instruit sur les fameuses dynasties des pre- miers rois de Perse, et qu'il fût sans contredit l'homme de son siècle qui possédât le mieux l'histoire de tous les événemens qui ne sont jamais arrivés, on le faisoit passer pour le prince du monde le plus ignorant.

Il est vrai qu'il narroit avec si peu de grâces, (chose d'autant plus désagréable qu'il narroit toujours) qu'il étoit impossible qu'il n'ennuyât pas un peu, sur-tout n'ayant ja- mais pour auditeurs que des femmes et des courtisans ; personnes qui, communément aussi délicates que superficielles, s'attachent plus à l'élégance des tours, qu'elles ne sont frappées de la grandeur et de la justesse des idées. C'est sans doute d'après ce que l'on pensoit de Schah-Baham dans sa propre cour, que Scheik-Ebn-Taher-Abou-Faraïki, auteur contemporain de ce prince, nous l'a dépeint dans sa grande histoire des Indes tel qu'on va le voir ci-dessous ; c'est à l'endroit où il parle des contes.


INTRODUCTION


Schah-Baham, premier du nom, étoit un prince ignorant et d'une mollesse achevée. On ne pouvoit pas avoir moins d'esprit ; et, (ce qui est assez ordinaire à ceux qui par cet endroit lui ressemblent) on ne pouvoit pas s'en croire davantage. Il s'étonnoit tou- jours de ce qui est commun, et ne comprenoit jamais bien que les choses absurdes et hors de toute vraisemblance. Quoiqu'en tout un an, il ne lui arrivât pas une seule fois de penser ; à peine en tout un jour lui arrivoit- il de se taire une minute. Il disoit pourtant de lui modestement, qu'à l'égard de la viva- cité d'esprit, il n'y prétendoit pas ; mais que pour la réflexion, il ne croyoit pas avoir son pareil.

Aucun des plaisirs qui sont dépendans de l'esprit, ne touchoit le sultan : tout exercice, quel qu'il fût, lui déplaisoit ; et cependant il n'étoit pas désœuvré. Il avoit des oiseaux, qui ne laissoient pas de l'amuser beaucoup ; des perroquets qui, grâces aux soins qu'il prenoit de leur éducation, étoient les plus bétes perroquets des Indes, sans compter des singes auxquels il donnoit une assez grande partie de son tems ; et ses femmes, qui après tous les animaux de sa ménagerie, lui pa- roissoient fort propres à le divertir.


INTRODUCTION


Malgré de si grandes occupations, et des plaisirs aussi variés, il fut impossible au sultan d'éviter l'ennui. Il n'y eut pas jus- qu'à ces contes fameux, objets perpétuels de son étonnement et de sa vénération, et dont il étoit défendu sur peine de la vie de faire la critique, qui, à force de lui être connus, ne lui fussent devenus insipides. Il les admiroit toujours, mais il bâilloit en les admirant. L'ennui enfin le suivoit jusques dans l'appartement de ses femmes, où il pas- soit une partie de sa vie à les voir broder et faire des découpures ; arts pour lesquels il avoit une estime singulière, dont il regardoit l'invention comme le chef-d'œuvre de l'esprit humain, et auxquels il voulut enfin que tous ses courtisans s'appliquassent.

Il récompensoit trop bien ceux qui y excel- loient, pour qu'il y eût dans tout l'empire quelqu'un qui les négligeât. Broder ou décou- per étoient alors dans les Indes, les seuls moyens d'arriver aux honneurs. Le sultan ne connoissoit aucune autre espèce de mérite, ou du moins ne doutoit pas qu'un homme qui avoit de pareils talens, n'eût à bien plus forte raison tous ceux qu'il faut pour être un bon général, ou un excellent ministre. Pour prouver à quel point il en étoit persuadé, il


INTRODUCTION


avoit élevé à la place de premier visir un de ces courtisans désœuvrés, de ceux qui ne sçachant à quoi employer leur lems, le pas- sent à ennuyer les rois de la leur. Celui-ci, qui avoit été lon,<;-tems confondu cans la foule, se trouva heureusement pour lui un des premiers découpeurs du royaume, lors- qu'il plut à Schah-Baham de révérer la décou- pure ; et sans être comme beaucoup d'autres, obligé de faire des brigues, il ne dut qu'à la supériorité" de ses talens l'honneur éclatant de découper auprès de son maître et la pre- mière place de l'empire.

Entre toutes les femmes du sultan, on dis- tinguoit la sultane-reine, qui par son esprit, faisoit les délices de ceux qui, dans une cour aussi frivole, avoient encore le courage de penser et de s'instruire. Elle seule y connois- soit et y soutenoit le mérite, et le sultan lui- même osoit rarement n'être point de son avis, quoiqu'elle n'approuvât ni ses goûts ni ses plaisirs : il se contentoit, lorsqu'elle le railloit sur ses singes et sur ses autres occu- pations, de lui dire qu'elle ttoit caustique, défaut que les sots ne manquent jamais de trouver aux gens d'esprit.

Un jour Schah-Î3aham étant avec toute sa cour dans l'appartement de ses femmes, où


INTRODUCTION


il regardoit découper avec une attention incroyable, et ne pouvant cependant vaincre l'ennui qui l'accabloit : Je ne m'étonne point, dit-il en bâillant, si je m'endors; nous ne disons mot. Oh ! je voudrois de la conver- sation, moi !

Eh ! de quoi voulez-vous qu'on vous parle, demanda la sultane ? Que sçais-je, reprit-il, suis-je fait pour deviner cela ? Ne suffit-il pas que je veuille qu'on me parle de quelque chose, sans que je sois encore obligé de dire ce que je voudrois qu'on me dît ? Sçavez-vous bien que vous n'avez pas, à beaucoup près, tant d'esprit que vous vous en croyez ; que vous rêvez plus que vous ne parlez, et, qu'à cela près, de quelques bons mots, que les trois quarts du tems je n'entends seulement pas, je vous trouve on ne peut pas plus stérile ? Pensez-vous, par exemple, que si la sultane Schéhérazade vivoit encore, et qu'elle fût ici, elle ne nous fît pas d'elle- même et sans en être priée par ma tante Dinarzade, les plus beaux contes du monde ?

Mais vraiment, à propos d'elle, je pense une chose! Quelque mémoire qu'elle eût, il est impossible qu'elle ait retenu tous les contes qu'elle avoit appris ; que quelqu'un ne sçache pas précisément ceux qu'elle avoit oubliés ;


INTRODUCTION


qu'on n'en ait pas fait depuis elle, ou qu'actu- ellement même on n'en fasse pas. Cela n'est pas douteux : Sire, dit le visir, et je puis as- surer votre majesté que non-seulement j'en sçais, mais que j'ai même le talent d'en faire de si bizarres, que ceux de feu Madame votre grand-mère n'ont rien qui les puisse sur- passer,

Visir, visir, dit le sultan, c'est beaucoup dire ! ma grand-mère étoit une personne d'un rare mérite.

En effet, s'écria la sultane, il en faut beau- coup pour faire des contes ! Ne diroit-on pas, à vous entendre, qu'un conte est le chef- d'œuvre de l'esprit humain ? Et cependant quoi de plus absurde ? Qu'est-ce qu'un ouvrage (s'il est vrai toutefois qu'un conte mérite de porter ce nom) qu'est-ce, dis-je, qu'un ouvrage, oii la vraisemblance est tou- jours violée, et où les idées reçues sont per- pétuellement renversées ; qui s'appuyant sur un faux et frivole merveilleux, n'emploie des extraordinaires, et la toute-puissance de la fée- rie ne bouleverse l'ordre de la nature et celui des élémens que pour créerdes objets ridicules, singulièrement imaginés : mais qui souvent n'ont rien qui rachète l'extravagance de leur création . Trop heureux encore si ces misé-


INTRODUCTION


rables fables ne gâtoient que l'esprit, et n'alloient point, par des peintures trop vives et qui blessent la pudeur, porter jusques au cœur des impressions dangereuses ?

Propos de Caillette, dit gravement le sul- tan, grands mots qui ne signifient rien; ce que vous venez de dire, a d'abord l'air d'être beau; il saisit, il faut l'avouer; mais avec le secours de la réflexion , il est impossible que. . . . Au fonds, il ne s'agit ici que de sça- voir si vous avez raison; et comme je voulois vous le dire, et que je viens de le prouver, c'est ce que je ne crois pas, car ce n'est pas pour faire le bel esprit, assurément; mais puisqu'un conte m'a toujours amusé, il est clair qu'il faut qu'un conte ne soit pas une chose frivole. Ce ne sera certainement pas à moi qu'on fera croire qu'un sultan peut-être une bête d'ailleurs, c'est-à-dire par parenthè- se, il est tout aussi clair qu'une chose mer- veilleuse; j'entends par-là une de ces cho- ses. . . . que je dirois bien, si c'étoit de cela qu'il fût question. . . . mais parlons de bonne foi; que nous importe, après tout. Je soutiens, moi, que j'aime les contes, et qu'au surplus je ne les trouve plaisans que quand ils sont ce qu'on appelle entre gens sensés, un peu gaillards. Cela y jette un intérêt d'une viva- cité. ... si vive! au reste, j'entends, je com-


10 INTRODUCTION

prends bien : c'est comme si vous me disiez que vous sçavez des contes, et que vous en faites. Voilà véritablement ce qu'il me faut. Je pensois que pour rendre les jours moins longs, il faudroit que chacun de nous racontât des histoires; quand je dis des histoires, je m'entends bien! Je veux des événemens sin- guliers, des fées, des talismans; car ne vous y trompez pas, au moins, il n'y a que cela de vrai. Eh bien! nous convenons donc tous de faire de contes? Mahomet veuille m'assister ! mais je ne doute pas que même sans son se- cours, je n'en fasse de meilleurs que qui que ce soit; et la raison de cela, c'est que je sors d'une maison où l'on n'ignore pas que l'on en sçait faire, et sans vanité d'assez bons.

Au reste, comme je suis sans partialité quelconque, je déclare que l'on parlera cha- cun à son tour; que ce sera le sort qui déci- dera les places, et non ma volonté; que j'en- tends que tout le monde ait la liberté de me faire des contes, et chaque jour on parlera une demi-heure, plus ou moins, selon qu'il me conviendra.

En achevant ces paroles, il fit tirer au sort toute sa cour : malgré les vœux du visir, il tomba sur un jeune courtisan qui, après en avoir reçu la permission du sultan, com- mença ainsi.


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LE s O P H A

CONTE MORAL


PREMIERE PARTIE


CHAPITRE L

Le moins ennuyeux du livre.

SIRE; votre majesté n'ignore pas que, quoique je sois son sujet, je ne suis pas la même loi qu'elle et que je ne reconnois pour dieu que Brama.


12 LE SOPHA

Quand je le sçaurois, dit le sultan, qu'est- ce que cela feroit à votre conte? Au reste, ce sont vos affaires : tant pis pour vous si vous croyez Brama, il vaudroit mieux cent fois que vous fussiez mahométan. Je vous le dis en ami, n'allez pas croire au moins que ce soit pour faire le docteur? car, au fonds, cela ne m'importe guère. Après.

Nous autres sectateurs de Brama, nous croyons la métempsycose, continua Aman- zéi, (c'est le nom du conteur) c'est-à-dire, pour ne point embarrasser mal à-propos votre majesté, que nous croyons qu'au sortir d'un corps notre âme passe dans un autre, et ainsi successivement, tant qu'il plaît à Brama, ou que notre âme soit devenue assez pure pour être mise au nombre de celles qu'enfin il juge dignes d'être éternellement heureuses.

Quoique le dogme de la métempsycose soit parmi nous généralement établi, nous n'avons pas tous les mêmes raisons pour le croire certain, puisqu'il y a fort peu de gens à qui il soit accordé de se souvenir des diffé- rentes transmigrations de leur âme. Il arrive ordinairement qu'au sortir du corps où une âme étoit emprisonnée, elle entre dans un autre, sans conserver aucune idée, soit des connoissances qu'elle avoit acquises, soit des choses auxquelles elle a eu part.


CONTE MORAL 13


Ainsi, nos fautes sont perpétuellement perdues pour nous, et nous recommençons une nouvelle carrière avec une âme aussi neuve et aussi susceptible d'erreurs et de vices, que lorsque Brama la tira, pour la première fois, de cet immense tourbillon de feu dont, en attendant sa destination, elle fait partie.

Beaucoup d'entre nous se plaignent de cette disposition de Brama, et je doute qu'ils aient raison. Nos âmes destinées pendant une longue suite de siècles, à passer de corps en corps, seroient presque toujours malheu- reuses, si elles se souvenoient de ce qu'elles ont été. Telle, par exemple, qui après avoir animé le corps d'un roi, se trouve dans celui d'un reptile, ou dans le corps d'un de ces mortels obscurs que la grandeur de leur misère rend plus à plaindre encore, que les animaux les plus vils ne soutiendroient pas, sans désespoir, sa nouvelle condition.

J'avoue qu'un homme qui se voit dans le sein des richesses, ou élevé au rang suprême, s'il se souvenoit de n'avoir été qu'un insecte, pourroit abuser moins de l'état heureux ou brillant, où la bonté de Brama l'a mis. A considérer cependant l'orgueil, la dureté, l'insolence de ces gens nés dans la bassesse,


14 LE SOPHA

et élevés par la fortune, on peut croire, à la promptitude avec laquelle ils perdent le sou- venir de leur premier état, que d'un corps à un autre leur humiliation se déroberoit plus rapidement encore n leurs 3-eux, etn'influeroit en rien sur leur conduite.

L'âme d'ailleurs se trouveroit nécessaire- ment surchargée d'un grand nombre d'idées qui lui resteroient de ces vies précédentes; et plus affectée peut-être de ce qu'elle auroit été, que de ce qu'elle seroit, négligeroit les devoirs que le corps qu'elle occupe lui pres- crit, et troubleroit enfin l'ordre de l'univers, au lieu d'y contribuer.

Mon cher am,i, dit alors le sultan, Mahomet me pardonne, si ce n'est pas de la morale que ce que vous vene2 de me dire. Sire, répondit Amanzéi, ce sont des réflexions préliminaires qui, je crois, ne sont pas inu- tiles. Fort inutiles, c'est moi qui le dis, répliqua Schah-Baham. C'est que tel que vous me voyez^ je n'aime pas la morale, et que vous m'obligerez beaucoup de la laisser là.

J'exécuterai vos ordres, répondit Amanzéi ; il me reste cependant à dire à votre majesté, que Drama permet quelquefois que nous nous souvenions de ce que nous avons été, sur-tout quand il nous a infligé quelque peine singu-


CONTE MORAL


lière; et ce qui le prouve, c'est que je me souviens parfaitement d'avoir été Sopha.

Un Sopha! s'écria le sultan, allons; cela ne se peut pas. Me prenez-vous pour un autruche, de me faire de ces contes-là? J'ai envie de vous faire un peu brûler, pour vous apprendre à me dire, et affirmativement, de pareilles balivernes.

Votre clémente majesté a de l'humeur aujourd'hui, dit la sultane : il est dans son auguste caractère de ne douter de rien, et elle ne veut pas croire qu'un homme ait pu être Sopha. Cela n'est pas relatif à ses idées ordinaires.

Croyez-vous, répliqua le sultan, terrassé par l'objection? Il me semble pourtant que je n'ai pas tort. Ce n'est pas cependant que je ne pusse... Mais, parbleu, j'ai raison. Je ne sçaurois en conscience croire ce que dit Amanzéi : est-ce donc pour rien que je suis musulman?

A merveille, répondit la sultane : hé bien ! écoutez Amanzéi, et ne le croyez pas. Ah ! oui, reprit le sultan, ce ne sera point parce que la chose est incroyable, qu'il faudra que je ne la croie pas, mais parce que, fût-elle vraie, je ne dois pas la croire. Je comprends bien, cela fait une différence. Vous avez donc


l6 LE SOPHA

été Sopha, mon enfant? Cela fait une terrible aventure! Hé, dites-moi, étiez- vous brodé?

Oui, sire, répondit Amanzéi, le premier Sopha dans lequel mon âme entra, étoit couleur de rose, bordé d'argent. Tant mieux, dit le sultan, vous deviez être un assez beau meuble. Enfin, pourquoi votre Brama vous fit-il Sopha plutôt qu'autre chose? quel étoit le fin de cette plaisanterie? Sopha! Cela me passe.

C'étoit, répondit Amanzéi, pour punir mon âme de ses déréglemens. Dans quelque corps qu'il l'eût mise, il n'avoit pas eu lieu d'en être content; et sans doute il crut m'humilier plus en me faisant Sopha, qu'en me faisant reptile.

Je me souviens qu'au sortir du corps d'une femme, mon âme entra dans celui d'un jeune homme. Comme il étoit minaudier, coquet, tracassier, médisant, grand connoisseur en bagatelles, uniquement occupé de ses habits, de sa toilette, et de mille autres petits riens, à peine s'apperçut-elle qu'elle eût changé de demeure.

Je voudrois bien, interrompit Schah- Baham, sçavoir un peu ce que vous faisiez pendant que vous étiez femme; cela doit faire un détail fort curieux. J'ai toujours cru que les femmes avoient de singulières idées. Je


CONTE MORAL 17


ne sçais si je me fais bien entendre, mais je veux dire qu'on a de la peine à deviner ce qu'elles pensent.

Peut-être, répondit Amanzéi, serions-nous plus éclairés là-dessus, si nous leur croyions moins de finesse. Il me semble que lorsque j'étois femme, je me moquois beaucoup de ceux qui m'attribuoient des idées réfléchies, pendant que le moment seul me les faisoit naître, qui cherchoient des raisons où je n'avois pris de loix que du caprice, et qui pour vouloir trop m'approfondir, ne me pénétroicnt jamais. J'étois vraie, dans le tems que je passois pour fausse : on me croyoit coquette, dans l'instant que j'étois tendre; j'élois sensible, l'on imaginoit que j'étois indifférente. On me donnoit presque toujours un caractère qui n'étoit pas le mien, ou qui venoit de cesser de l'être. Les gens intéressés à me connoître le plus, avec qui jedissimulois l,e moins, à qui même, emportée par mon indiscrétion naturelle, ou par la violence de mes mouvemens, je découvrois les secrets les plus cachés de ma vie, ou les sentimens les plus vrais de mon cœur, n'étoient pas ceux qui me croyoient le plus, ou qui me saisis- soient le mieux; ils ne vouloient juger de moi que suivant le plan qu'ils s'en étoient fait, s'y

2


LE SOPHA


trompoient sans cesse, et croyoient m'avoir bien connue, quand ils m'avoient définie à leur gré.

Oh! je le sçavois, dit le sultan, on ne con- noît jamais bien les femmes, et comme vous dites, il y a longtems, pour moi, que j'y ai renoncé, mais laissons là cette matière, elle aiguise trop l'esprit, et elle est cause que vous m'avez fait un grand préambule dont je n'avois que faire, et que vous n'avez pas répondu à ce que je vous demandois. Il me semble que je voulois sçavoir ce que vous faisiez pendant que vous étiez femme.

Il ne m'est resté de ce que je faisois alors, qu'une idée fort imparfaite, répondit Aman- zéi. Ce dont je me souviens le plus, c'est que j'étois galante dans ma jeunesse, que je ne sçavois ni haïr ni aimer; que née sans carac- tère, j'étois tour à tour ce qu'on vouloit que je fusse, ou ce que mes intérêts et mes plaisirs meforçoient d'être; qu'après une vie fort dérangée, je finis par me faire hypocrite, et qu'enfin je mourus en m'occupant, malgré mon air prude, de ce qui, dans le cours de ma vie, m'avoit amusé le plus.

Ce fut apparemment du goût que j'avois eu pour les Sopha que Brama prit l'idée d'enfer- mer mon âme dans un meuble de cette


CONTE MORAL ig


espèce. Il voulut qu'elle conservât dans cette prison toutes ses facultés, moins sans doute pour adoucir l'horreur de mon sort que pour me la faire mieux sentir. Il ajouta que mon âme ne commenceroit une nouvelle carrière que quand deux personnes se donneroient mutuellement et sur moi leurs prémices.

"Voilà, s'écria le sultan, bien du galima- thias, pour dire que... N'allez-vous pas avoir la bonté de nous expliquer cela. demanda la sultane. Pourquoi pas. reprit-il, j'aime assez les choses claires. Cependant si vous n'êtes pas de mon avis, je consens qu'Amanzéi soit aussi obscur qu'il le voudra. Grâces au pro- phète! il ne le sera jamais pour moi.

Il me restoit assez d'idées, et de ce que j'avois fait, et de ce que j'avois vu, continua Amanzéi, pour sentir que la condition à laquelle Brama vouloit bien m'accorder une nouvelle vie, me retenoit pour long-tems dans le meuble qu'il m'avoit choisi pour prison; mais la permission qu'il me donna de me transporter quand je le voudrois de Sopha en Sopha, calma un peu ma douleur. Cette liberté mettoit dans ma vie une variété qui devoit me la rendre moins ennuyeuse; d'ail- leurs, mon âme étoit aussi sensible aux ridi- cules d'autrui que lorsqu'elle animoit une


20 LE SOPHA

femme, et le plaisir d'être à portée d'entrer dans les lieux les plus secrets, et d'être entier dans les choses que l'on croiroit les plus cachées, la dédommagea de son supplice.

Après que Brama m'eut prononcé mon arrêt, il transporta lui-même mon âme dans un Sopha que l'ouvrier alloit livrer à une femme de qualité, qui passoiL pour être extrêmement sage : mais s'il est vrai qu'il y ait peu de héros pour les gens qui les voient de près, je puis dire aussi qu'il y a pour leur sopha bien peu de femmes vertueuses.


CHAPITRE II.

Qui ne plaira pas à tout le monde.

UN sopha ne fut jamais un meuble d'an- tichambre, et l'on me plaça chez la dame à qui j'allois appartenir, dans un cabinet séparé du reste de son palais, et où, disoit-elle, elle n'alloit souvent que pour mé- diter sur ses devoirs et se livrer à Brama avec moins de distraction. Quand j'entrai dans ce


CONTE MORAL


cabinet, j'eus peine à croire à la façon dont il étoit orné, qu'il ne servît jamais qu'à d'aussi sérieux exercices. Ce n'étoit pas qu'il fut somptueux, et que rien y parut trop recher- ché; tout y sembloit au premier coup-d'œil, plus noble que galant, mais à le considérer avec réflexion, on y trou voit un luxe hypo- crite, des meubles d'une certaine commodité, de ces choses enfin que l'austérité n'invente pas, et dont elle n'est pas accoutumée à se servir. Il me sembla que j'étois moi-même d'une couleur bien gaie pour une femme qui affichoit tant d'éloignement pour la coquet- terie.

Peu de temps après que je fus dans le cabi- net, ma maîtresse entra, elle me regarda avec indifférence, parut contente, mais sans me louer trop, et d'un air froid et distrait, elle renvoya l'ouvrier. Aussitôt qu'elle se vit seule, cette physionomie sombre et sévère s'ouvrit ; je vis un autre maintien et d'autres yeux, elle m'essaya avec un soin qui m'an- nonçoit qu'elle ne comptoit pas faire de moi un meuble de simple parade. Cet essai volup- tueux, et l'air tendre et gai qu'elle avoit pris d'abord qu'elle s'étoit vue sans témoins, ne m'ôtoient rien de la haute idée qu'on avoit d'elle dans Agra.


22 LE SOPHA

Je sçavois que ces âmes que l'on croit si parfaites, ont toujours un vice favori, souvent combattu, mais presque toujours triomphant, qu'elles paroissent sacrifier des plaisirs, qu'elles n'en goûtent quelquefois qu'avec plus de sensualité, et qu'enfin, elles font souvent consister la vertu, moins dans la privation que dans le repentir. Je conclus de cela, que Fatmé étoit paresseuse, et je me serois alors reproché de porter mes idées plus loin.

La première chose qu'elle fit après celle dont je viens de parler, fut d'ouvrir une ar- moire fort secrètement pratiquée dans le mur, et cachée avec art à tous les yeux, elle en tira un livre. De cette armoire elle passa à une autre, où beaucoup de volumes étoient fastueusement étalés; elle y prit aussi un livre qu'elle jetta sur moi avec un air de dé- dain et d'ennui, et revint avec celui qu'elle avoit choisi d'abord, se plonger dans toute la mollesse des coussins dont j'étois couvert.

Dites-nous un peu, Amanzéi, interrompit le sultan, étoit-elle jolie, votre femme rai- sonnable?

Oui, Sire, répondit Amanzéi, elle étoit belle, plus qu'elle ne le paroissoit. On sentoit même qu'avec moins de modestie, ces airs évaporés qui inspirent le mépris à la vérité,


CONTE MORAL 23


mais qui excitent les désirs, elle auroit pu ne céder à personne. Ses traits étoient beaux, mais sans jeu, sans vivacité, et n'exprimant que cet air vain et dédaigneux, sans lequel les femmes de ce genre croiroient n'avoir pas une physionomie vertueuse Tout en elle annonçoit d'abord l'abandonnement et le mé- pris de soi-même. Quoiqu'elle fût bien faite, elle se tenoit mal, et si elle marchoit noble- ment^ c'est parce qu'une démarche lente et posée convient à des personnes occupées des objets les plus sérieux. La haine qu'elle témoi- gnoit pour la parure n'alloit pas jusques à cette négligence, qui rend presque toujours les vertueuses dégoûtantes: ses habits étoient simples, de couleurs obscures; mais dans leur modestie on trouvoit de la noblesse et du choix : elle avoit même soin qu'ils ne pussent rien dérober de l'élégance de sa taille, et sous l'attirail de l'austérité il étoit aisé de remar- quer qu'elle aimoit la propreté la plus recher- chée et la plus sensuelle.

Le livre qu'elle avoit pris le dernier, ne me parut pas être celui qui l'intéressoit le plus. C'étoit pourtant un gros recueil de réflexions, composées par un bramine. Soit qu'elle crut avoir assez de celles qu'elle faisoit elle-même, ou que celles-là ne portassent pas sur des


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objets qui lui plussent, elle ne daigna pas en lire deux, et quitta bientôt ce livre pour prendre celui qu'elle avoit tiré de l'armoire secrète, et qui étoit un roman dont les situa- tions étoient tendres et les images vives. Cette lecture me paroissoit si peu devoir être celle de Fatmé, que je ne pouvois revenir de ma surprise. Sans doute, dis-je en moi-même, elle veut s'éprouver, et sçavoir jusques à quel point son âme est affermie contre toutes les idées qui peuvent porter le trouble dan^- celles des autres.

Sans deviner alors le motif qui la faisoit agir d'une façon si contraire aux principes que je lui croyois, je ne lui en supposai qu'un bon. Il me parut cependant que ce livre l'animoit, ses yeux devinrent plus vifs, elle le quitta, moins pour perdre les idées qu'il lui donnoit que pour s'y abandonner avec plus de volupté. Revenue enfin de la rêverie dans laquelle il l'avoit plon- gée, elle alloit le reprendre, lorsqu'elle enten- dit un bruit qui le lui fit cacher. Elle s'arma à tout événement de l'ouvrage du bramine ; sans doute elle le croyoit meilleur à montrer qu'à lire.

Un homme entra, mais d'un air si respec- tueux, que malgré la noblesse de sa physio-


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nomie et la richesse de ses vêtemens, je le pris d'abord pour un des esclaves de Fatmé. Elle le reçut avec tant d'aigreur, lui parla si durement, parut si choquée de sa présence, si ennuyée de ses discours, que je commen- çai àcroire que cet homme si maltraité, ne pouvoit être que son mari. Je ne me trompois pas. Elle rejetta longtemps et avec aigreur, les instantes prières qu'il lui fit de le laisser auprès d'elle, et n'y consentit enfin que pour l'accabler de l'importun détail des fautes qu'elle prétendoit qu'il commettoitsans cesse. Ce mari, le plus malheureux de tous les époux d'Agra, reçut cette impatiente correction avec une douceur dont je m'indignois pour lui. L'opinion qu'il avoit de la vertu de Fatmé, n'étoit pas la seule chose qui le rendît si do- cile ; Fatmé étoit belle, et quoiqu'elle parût se soucier peu d'inspirer des désirs, elle en inspiroit pourtant. Quelque peu aimable qu'elle voulut paroître aux yeux de son mari, elle éveilla sa tendresse. L'amant le plus timide, et qui parleroit d'amour pour la pre- mière fois à la femme du monde qu'il crain- droit le plus, seroit mille fois moins embar- rassé que ce mari ne le fut pour dire à sa femme l'impression qu'elle faisoit sur lui. Il la pressa tendrement et respectueusement de


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répondre à son ardeur, elle s'en défendit long- tems de mauvaise grâce, et céda enfin comme elle s'étoit défendue.

Avec quelque opinâtreté qu'elle lui refusât tout ce qu'il auroit pu lui faire penser qu'elle n'avoit pas, pour ce qu'il exigeoit d'elle, la plus forte répugnance, je crus m'appercevoir qu'elle étoit moins insensible qu'elle ne vou- loit paroître. Ses yeux s'animèrent, elle prit un air plus attentif, elle soupira, et quoi- qu'avec nonchalance, elle devint moins oi- sive. Ce n'étoit cependant pas son mari qu'elle aimoit. Je ne sçais quelles étoient alors les idées de Fatmé, mais, soit que la reconnois- sance la rendît plus douce, soit qu'elle voulût engager son mari à de nouvelles attentions, des propos asse^ tendres, quoique graves et mesurés, succédèrent à ce ton dur et gron- deur dont elle s'étoit armée en le voyant. Il est apparent qu'il n'en découvrit pas le motif, ou qu'il n'en étoit pas touché, et qu'il ne l'est pas moins que sa froideur, ou sa distrac- tion déplurent à Fatmé. Insensiblement elle engagea une querelle, elle vit dans un instant à son mari les vices les plus odieux. Quelles horribles mœurs n'avoit-il pas! Quelle dé- bauche! Quelle dissipation! Quelle vie! Elle l'accabla enfin de tant d'injures que, malgré


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toute sa patience, il fut obligé de la quitter. Fatmé se fâcha de son départ, le trouble de ses yeux, moins obscur pour moi qu'il ne l'avoit été pour ce mari, m'apprit que ce n'é- toit point par son absence qu'elle auroit voulu être calmée, avant même que quelques mots assez singuliers qu'elle prononça, quand elle se vit seule, m'eussent absolument mis au fait de ce qu'elle pensoit là-dessus.

Que cette femme, l'exemple et la terreur de toutes celles d'Agra, qu'elles haissoient toutes, et que toutes vouloient cependant imiter, devant qui la moins contrainte sur ses passions, se croyoit obligée au moins d'être hypocrite, que cette femme auroit rassuré des gens, s'ils avoient pu, comme moi, la voir dans la solitude et la liberté du cabinet.

Oui-dà, dit le sultan, est-ce que c'étoit une

femme, qui dans le fond comme il y

en a qui font semblant C'est que cela

arrive, au moins? Il ne faut pas du tout croire que ce soit une chose si peu ordinaire que celle que je veux dire. Vous m'entendez bien, je pense?

A la façon dont sa majesté s'explique, reprit Amanzéi, il n'est pas bien difficile de deviner ce qu'elle désire, et sans vouloir me vanter de trop de finesse, j'ose croire que jq l'ai pénétrée.


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Oui, dit le sultan, en riant, eh bien, voj'ons un peu, qu'est-ce que je pensois?

Que Fatmé n'étoit rien moins que ce qu'elle vouloit paroître, répondit Amanzéi. C'est cela, ou je meure, interrompit le sultan, con- tinuez, vous avez réellement bien de l'esprit.

Fatmé, en apparence, fuyoit les plaisirs, continua Amanzéi, et ce n"étoit que pour s'y livrer avec plus de sûreté. Elle n'étoit pas du nombre de ces femmes imprudentes, qui ayant donné leur jeunesse à l'éclat, à la dissipation, aux jeunes gens que le caprice met à la mode, quittent dans un âge plus avancé le fard et la parure, et après avoir été long-temps la honte et le mépris de leur siècle, veulent en devenir l'exemple et l'ornement; plus méprisables en affectant des vertus qu'elles n'ont pas, qu'elles ne l'étoient par l'audace avec laquelle elles affichoient leurs vices. Non, Fatmé avoit été plus prudente. Assez heureuse pour être née avec cette fausseté qu'inspirent aux femmes la nécessité de se déguiser et le désir de se faire estimer, (désir qui n'est pas toujours le premier qu'elles conçoivent) elle avoit senti de bonne heure qu'il est impossible de se dérober aux plaisirs, sans vivre dans les plus cruels ennuis, et qu'une femme ne peut ce- pendant s'y livrer ouvertement, sans s'exposer


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à une honte et à des dangers qui les rendent toujours amers. Dévouée à 1 imposture dès sa plus tendre jeunesse, elle avoit moins songé à corriger les penchans vicieux de son coeur qu'à les voiler sous Tapparence de la plus austère vertu. Son âme, naturellement... Dirai-je voluptueuse ! Non, ce n'étoit pas le caractère de Fatmé : son âme étoit portée aux plaisirs : peu délicate, mais sensuelle, elle se livroit au vice, et ne connoissoit point l'amour. Elle n'avoit pas encore 20 ans, il y en avoit cinq qu'elle étoit mariée, et plus de huit qu'elle avoit prévenu le mariage. Ce qui séduit ordinairement les femmes, ne prenoit rien sur elle ; une figure aimable, beaucoup d'esprit, lui inspiroient peut-être des désirs ; mais elle n'y cédoit pas. Les objets de ses passions étoient choisis parmi des gens non suspects engagés par leur genre de vie à taire leurs plaisirs, ou entre ceux que la bassesse de leur état dérobe aux soupçons du public, que la libéralité séduit, que la crainte retient dans le silence, et qui dévoués en apparence aux plus vils emplois, quelquefois n'en pa- roissent pas moins propres aux plus doux mystères de l'amour. Fatmé, au reste, mé- chante, colère, orgueilleuse, s'abandonnoit sans danger à son caractère, il n'y avoit mé-


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me pas un défaut qu'elle n'eût fait servir avec succès à sa réputation. Haute, impérieuse, dure, cruelle, sans égards, sans foi, sans amitié, le zèle pour Brama, le chagrin que lui causoient le dérèglement des autres, le dé- sir de les ramener à eux-mêmes, couvroient et honoroient ses vices. C'étoit toujours à si bonne fin qu'elle nuisoit! Elle étoit si sainte- ment vindicative! Son âme étoit si pure! Quel moyen de soupçonner un cœur si droit, si sincère, d'être conduit dans ses haines par quelque motif que lui pût être personnel?


CHAPITRE III.

Qui contient des faits peu vraisemblables.

APRES le départ de son mari, Fatmé alloit reprendre sa lecture, lorsqu'un vieux bramine, suivi de deux vieilles femmes, dont il se disoit consolateur, et dont il étoit le tyran, entra. Fatmé se leva, et les reçut d'un air si modeste, si recueilli, qu'il étoit impossible de n'y pas être trompé. Il


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fallut même que le vieux bramine l'empêchât de vse prosterner devant lui, mais ce fut d'un air d'orgueil qui me peignit si bien le cas qu'il faisoitde lui-même; il paroissoit si con- tent de ce qu'elle faisoit pour lui, si persuadé même qu'il méritoit encore plus, qu'il me fut impossible de ne pas rire en moi-même de la sotte vanité de ce ridicule personnage.

Il étoit bien difficile qu'entre des personnes d'un si rare mérite, la conversation ne fût pas aux dépens d'autrui. Ce n'est point que les gens qui vivent dans la dissipation, ne médi- sent souvent; mais plus occupés des ridicules que des vices, la médisance n'est pour eux qu'un amusement, et ils ne sont point asse^ parfaits pour s'en faire un devoir. Ils nuisent quelquefois, mais Jils n'ont pas toujours l'in- tention de nuire, ou du moins leur légèreté et le goût des plaisirs ne leur permettent, ni de la conserver long-tems, ni de songer à la mettre à profit. Cette façon aigre et pesante de parler mal des autres, et qu'on trouve si nécessaire pour les corriger, qui sans cette vue même, paroîtroit si condamnable, leur

est inconnue; ils Aurez-vous bientôt

fait, interrompit le sultan en colère? Nevoilà- t-il pas vos chiennes de réflexions qui revien- nent encore sur le tapis? Mais, Sire, répondit


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Amanzéi, il y a des occasions où elles sont indispensables. Et moi, je prétends, répliqua le sultan, que cela n'est pas vrai ; et quand cela seroit. . . . En un mot, puisque c'est à moi qu'on fait des contes, j'entends qu'on les fasse à ma fantaisie. Divertissez-moi , et trêve, s'il vous plaît, de toutes ces morales qui ne finissent point, et me donnent la mi- graine. Vous aimez à faire le beau parleur, mais parbleu, j'y mettrai bon ordre, et je jure, foi de sultan, que je tuerai le premier qui osera me faire une reflexion. Nous verrons à présent comment vous vous en tirerez.

En me préservant des réflexions, répondit Amanzéi, puisqu'elles n'ont pas le bonheur de plaire à votre majesté. Fort bien cela, dit le sultan ; allez.

Jamais on n'est sensible au plaisir de dire mal des autres, qu'on ne le soit aussi à celui de parler bien de soi-même. Fatmé et les per- sonnes qui étoient chez elle, avoient trop de raison de s'estimer beaucoup, pour ne pas mépriser tous ceux qui ne leur ressembloient pas. En attendant qu'on apprêtât ce qui leur étoit nécessaire pour jouer, elles commencè- rent une conversation qui ne démentit point leur caractère. Le vieux bramine cependant dit du bien d'une femme que Fatmé connois-


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soit, et l'éloge lui déplut. Entre toutes les choses contre lesquelles elle se déchaînoit, l'amour étoit ce qui lui paroissoit le plus digne de blâme. Qu'une femme aimât, eût- elle d'ailleurs les qualités les plus estimables, rien ne pouvoit la sauver de la haine de Fat- mé; mais qu'elle eût les vices les plus désho- norans et les plus odieux, et qu'on ne pût pas nommer son amant, c'étoit pour elle une per- sonne respectable, et dont on ne pouvoit asse2 révérer la vertu.

La femme que le bramine louoit étoit mal- heureusement pour elle, dans le cas où l'on méritoit l'indignation de Fatmé. Une femme perdue, dit-elle d'un ton aigre, peut-elle mé- riter vos éloges .' Le bramine se défendit sur ce qu'il ignoroit qu'elle eût des mœurs si con- damnables, et Fatmé l'instruisit charitable- ment des raisons qui la lui faisoient mépriser.

Je ne doute pas, Fatmé, lui dit alors une des femmes qui étoient chez elle, que géné- reuse et portée au bien comme vous l'êtes, vous ne soyez infiniment sensible à ce que je vais vous apprendre. Nahami, cette Nahami dont nous avons ensemble tant déploré la perte, Nahami lassée de ses erreurs, vient tout d'un coup de quitter le monde, elle ne met plus de rouge. Hélas ! s'écria Fatmé,

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qu'elle est louable, si ce retour est sincère ! Mais, Madame, vous êtes bonne, et les per- sonnes de votre caractère sont facilement trompéeSj je le sens par moi-même, quand on est née avec cette droiture de cœur, cette candeur que vous avez, on n'imagine pas que quelqu'un soit assez malheureux pour ne les avoir point. Après tout, c'est un beau défaut que déjuger trop bien des autres. Mais, pour revenir à Nahami, je ne sçaurois m'empêcher de craindre que dans le fond de l'âme, tout entière au monde, elle n'en ait pas abjuré sincèrement les erreurs. On quitte le rouge plus aisément que les vices, et souvent on prend un air plus réservé, plus modeste, moins pour commencer à entrer dans la vertu, que pour en imposer au monde sur des déré- glemens auxquels on est encore attaché.

Mon cher ami, dit Schah-Baham en bâil- lant, cette conversation m'est mortelle; pour l'amour de moi, ne l'achevez pas. Ces gens-là m'excèdent à un point que je ne puis dire. En conscience, cela ne vous ennuie-t-il pas vous-même? En grâce, faites qu'ils s'en ail- lent. Très- volontiers, Sire, répondit Aman- zéi. Après avoir poussé sur Nahami la con- versation aussi loin qu'elle put aller, on revint aux médisances générales, et j'appris, en


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moins d'un moment, toutes les aventures d'Agra. Ensuite on se loua, on se mit triste- ment au jeu, on le continua avec toute l'ai- greur et toute l'avarice possible, et l'on sortit.

J'étois sur les épines, dit le sultan, vous venez de m'obliger considérablement. Me donnez-vous parole qu'ils ne rentreront pas, ces gens-là? Oui, Sire, répondit Amanzéi. Eh bien, reprit le sultan, pour vous prouver que je sçais récompenser les services qu'on me rend, je vous fais Emir; d'ailleurs, c'est que vous brodez bien, vous travaillez avec ardeur, je crois que vous sortirez bien de votre conte, enfin. . . . Tout cela me fait plaisir; et puis il faut encourager le mérite.

Le nouvel Emir, après avoir rendu grâces au sultan, poursuivit ainsi. Malgré l'air affable de Fatmé, je crus m'appercevoir que la visite de ces trois personnes avoit fait sur elle le mê- me etïet que sur votre majesté, et que si elle en eût été la maîtresse, elle auroit employé sa journée à d'autres amusemens qu'à ceux qu'elles lui avoient procurés.

Aussi-tôt qu'elles furent sorties, Fatmé se mit à rêver profondément, mais sans tris- tesse : ses yeux s'attendrirent, ils errèrent lang^uissamment dans le cabinet, il sembloit


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qu'elle désirât vivement quelque chose qu'elle n'avoit pas, ou dont elle craignoit de jouir. Enfin, elle appella.

A sa voix, un jeune esclave d'une figure plus fi-aîche qu'agréable, se présenta. Fatmé le fixant avec des yeux où régnoient l'amour et le désir, parut cependant irrésolue et crain- tive. Ferme la porte, Dahis, lui dit-elle enfin, viens, nous sommes seuls, tu peux sans danger te souvenir que je t'aime, et me prouver ta tendresse.

Dahis à cet ordre, quittant l'air respec- tueux d'un esclave, prit celui d'un homme que l'on rend heureux. Il me parut peu délicat, peu tendre, mais vif et ardent, dévoré de désirs, ne connoissant point l'art de les satisfaire par degrés, ignorant la galanterie, ne sentant point de certaines choses, ne dé- taillant rien, mais s'occupant essentiellement de tout. Ce n'étoit pas un amant, et pour Fatmé, qui ne cherchoit pas l'amusement, c'étoit quelque chose de plus nécessaire. Dahis louoit grossièrement; mais le peu de finesse de ses éloges ne déplaisoit pas à Fatmé, qui, pourvu qu'on lui prouvât forte- ment qu'elle inspiroit des désirs, croyoit toujours être louée assez bien.

Fatmé se dédomma<:"ea avec Dahis de la


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réserve avec laquelle elle s'étoit forcée avec son mari. Moins fidelle aux sévères loix de la décence, ses yeux brillèrent du feu le plus vif; elle prodigua à Dahis les noms les plus tendres, et les plus ardentes caresses; loin de lui rien dérober de tout ce qu'elle sentoit, elle se livroit à tout son trouble. Plus tran- quille, elle faisoit remarquer à Dahis toutes les beautés qu'elle lui abandonnoit, et le forçoit même à lui demander de nouvelles preuves de sa complaisance, et que de lui- même il n'auroit pas désirées.

Dahis cependant paroissoit peu touché; ses yeux s'arrétoient stupidement sur les objets que la Facile Fatmé lui présentoit, c'étoit machinalement qu'ils faisoient impres- sion sur lui, son âme grossière ne sentoit rien, le plaisir ne pénétroit même pas jusqu'à elle, pourtant Fatmé étoit contente. Le silence de Dahis et sa stupidité ne cho- quoient point son amour-propre, et elle avoit de trop bonnes raisons pour croire qu'il étoit sensible à ses charmes, pour ne pas préférer son air indifférent aux éloges les plus outrés, et aux plus fougueux transports d'un petit- maître.

Fatmé, en s'abandonnant aux désirs de Dahis, annonçoit assez qu'elle avoit aussi


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peu de délicatesse que de vertu, et n'exigeoit pas de lui cette vivacité dans les transports, ces tendres riens que la finesse de l'âme et la politesse des manières rend supérieurs aux plaisirs, ou qui, pour mieux dire, les sont eux-mêmes.

Dahis sortit enfin après avoir bâillé plus d'une fois. Il étoit du nombre de ces person- nes malheureuses, qui ne pensant jamais rien, n'ont jamais aussi rien à dire, et qui sont meilleurs à occuper qu'à entendre.

Quelque idée que les amusemens de Fatmé m'eussent donnée d'elle, j'avouerai qu'après la retraite de Dahis, je crus que ne lui restant plus rien sur quoi elle pût méditer dans ce cabinet, elle en sortiroit bientôt, je me trom- pois: c'étoit sur ce genre de méditation, une femme infatigable. Il n'y avoit pas long- temps qu'elle étoit toute aux réflexions dont Dahis lui avoit fourni si ample matière, lorsqu'il lui arriva de quoi en faire de nou- velles.

Un bramine sérieux, mais jeune, frais, et avec une de ces physionomies dont l'air composé ne détruit pas la vivacité, entra dans le cabinet. Malgré son habit de bra- mine, peu fait pour les grâces, il étoit aisé de remarquer qu'il étoit tourné de façon à


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donner des idées à plus d'une prude, aussi étoit-il le bramine d'Agra le plus recherché, le plus consolant et le plus employé. Il parloit si bien, disoit-on, c'étoit avec tant de douceur qu'il insinuoit dans les âmes le goût de la vertu; le moyen sans lui de ne pas s'égarer ! Voilà ce qu'en public on disoit de lui; on verra bientôt sur quoi en particulier on lui devoit des éloges, et si ceux qu'on lui donnoit le plus haut étoient ceux qu'il méri- toit le mieux.

Cet heureux bram.ine s'approcha de Fatmé d"un air doucereux et empesé, plus fade que galant. Ce n'étoit pas qu'il ne cherchât des airs légers, mais il copioit mal ceux qu'il prenoit pour modèles, et le bramine perçoit au travers du masque qu'il empruntoit.

Reine des cœurs, dit-il à Fatmé, en mi- naudant, vous êtes aujourd'hui plus belle que les êtres heureux destinés au service de Brama. Vous élevez mon âme à un extase qui a quelque chose de céleste, et que je voudrois bien vous voir partager. Fatmé, d'un air languissant, lui répondit sur le même ton, et le bramine n'en changeant point, il s'établit entre eux une conversation fort tendre, mais où l'amour parloit une langue bien étrangère, et en apparence bien peu


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faite pour lui. Sans leurs actions, je doute que j'eusse jamais compris leurs discours.

Fatmé, qui naturellement faisoit assez peu de cas de l'éloquence, et qui, quoiqu'elle en dît, n'estimoit pas beaucoup celle du bramine même, fui la première à s'ennuyer du senti- ment. Le bramine, à qui il ne plaisoit pas plus qu'à elle, le quitta bientôt aussi, et cette conversation si fade, si doucereuse, finit comme celle de Dahis avoit commencé.

Il est vrai cependant que Fatmé, en faisant les mêmes choses, étoit plus soigneuse des dehors. Elle vouloit et paroître délicate, et que le bramine pût croire qu'elle ne cédoit qu'à l'amour.

Le bramine, qui pour le caractère et la figure ressembloit assez à Dahis, ne lui fut inférieur en rien, et mérita tous les compli- mens que lui prodiguoit sans cesse la com- plaisante Fatmé. Après qu'ils eurent donné à leur tendresse ce qu'elle avoit exigé d'eux, ils tournèrent la vertu en ridicule, s'entre- tinrent ensemble du plaisir qu'il y a à trom- per les autres, et se firent mutuellement des leçons d'hypocrisie. Ces deux odieuses per- sonnes se séparèrent enfin ; Fatmé alla désespérer son mari, et faire parade de ses mortifications.


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Pendant que je fus chez elle, je ne lui connus point d'autres façons d'amuser ses loisirs que celles que j'ai racontées à votre toujours auguste Majesté.

Fatmé, toute prudente qu'elle étoit, s'ou- blioit quelquefois. Un jour que seule avec son bramine, elle se livroit à ses transports, son mari que le hasard conduisit à la porte du cabinet, entendit des soupirs et de certains termes qui l'étonnèrent. Les occupations pu- bliques de Fatmé laissoient si peu imaginer ces amusemens particuliers, que je doute que son mari devinât d'abord de qui partoient les soupirs et les étranges paroles qui venoient de frapper ses oreilles.

Soit enfin qu'il crut reconnoître la voix de Fatmé, soit que la curiosité seule lui fit désirer de s'éclaircir de cette aventure, il voulut entrer dans le cabinet. Malheureuse- ment pour Fatmé, la porte n'étoit pas bien fermée, et il l'enfonça d'un seul coup.

Le spectacle qui frappa ses yeux, le sur- prit au point que sa fureur demeurant sus- pendue, il sembla pendant quelques instans douter de ce qu'il voyoit, et ne sçavoir à quoi se déterminer. Perfides ! s'écria-t-il enfin, recevez le châtiment dû à vos vices et à votre hypocrisie.


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A ces mots, sans écouter ni Fatmé ni le bramine qui s'étoient précipités à ses pieds, il les fit expirer sous ses coups. Quelqu'af- freux que fut ce spectacle, il ne me toucha pas. Ils avoient tous deux trop mérité la mort pour qu'ils pussent être plaints, et je fus charmé qu'une aussi terrible catastrophe apprît à tout Agra ce qu'avoient été deux personnes qu'on y avoit si long-tems regar- dées comme des modèles de vertu.


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CHAPITRE IV.

Où l'on verra des choses qu'il se pourrait bien qu'on n'eût pas prévues.

APRES la mort de Fatmé, mon âme prit son essor, et vola dans un palais voisin, où tout me parut à peu près réglé comme dans celui que j'abandonnois. Dans le fond pourtant, on y pensoit d'une façon bien différente.

Ce n'étoit pas que la dame qui l'habitoit, entrât dans cet âge où les femmes un peu


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sensées^, quand elles ne condamneroient pas la galanterie comme un vice, la regardent au moins comme un ridicule.

Elle étoit jeune et belle, et Ton ne pouvoit pas dire qu'elle n'aimoit la vertu que parce qu'elle n'étoit point faite pour l'amour. A son air simple et modeste, au soin qu'elle prenoit de faire de bonnes actions et de les cacher, à la paix qui sembloit régner dans son cœur, on devoit croire qu'elle étoit née ce qu'elle paroissoit. Sage sans contrainte et sans vani- té, elle ne se faisoit ni une peine, ni un mérite de suivre ses devoirs. Jamais je ne la vis un moment, ni triste, ni grondeuse : sa vertu étoit douce et paisible ; elle ne s'en faisoit pas un droit de tourmenter, ni de mépriser les autres, et elle étoit sur cet arti- cle beaucoup plus réservée que ne le sont ces femmes qui ayant tout à se reprocher, ne trouvent cependant personne exempt . de reproche. Son esprit étoit naturellement gai, et elle ne cherchoit pas à en diminuer l'en- jouement. Elle ne croyoit pas sans doute, comme beaucoup d'autres, qu'on n'est jamais plus respectable que lorsqu'on est fort ennu- yeux. Elle ne médisoit point et n'en sçavoit pas moins amuser. Persuadée qu'elle avoit autant de foiblesses que les autres, elle sça-


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voit pardonner à celles qu'elle leur décou- vroit. Rien ne lui paroissoit vicieux ou cri- minel que ce qui l'est effectivement. Elle ne se défendoit pas les choses permises, pour ne se permettre, comme Fatmé, que celles qui sont défendues. Sa maison étoit sans faste, mais tenue noblement. Tous les hon- nêtes gens d'Agra se faisoient honneur d'y être admis, tous vouloient connoître une femme d'un aussi rare caractère, tous la respectoient, et malgré ma perversité natu- relle, je me vis enfin forcé de penser comme eux.

J'étois, lorsque j'entrai chez cette dame, si rempli encore de la fausseté de Fatmé, que je ne doutai pas d'abord qu'elle ne fît les mêmes choses, et je confondis au premier coup-d'œil, la femme vertueuse avec l'hypo- crite. Jamais je ne voyois entrer un esclave, ou un bramine, sans croire qu'on me mettroit de la conversation, et je fus longtems étonné d'y être toujours compté pour rien.

L'oisiveté à laquelle on me condamnoit dans cette maison, m'ennuya enfin, et persu- adé que ce seroit en vain que j'attendrois qu'on m'y donnât matière à observations, je quittai le Sopha de cette dame, charmé d'être convaincu par moi-même qu'il y avoit


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des femmes vertueuses^ mais désirant assez peu d'en retrouver de pareilles.

Mon âme, pour varier les spectacles que son état actuel pouvoit lui procurer, ne vou- lut pas, en quittant ce palais, rentrer dans un autre, et s'abattit dans une vilaine maison obscure, petite, et telle que je doutai d'abord s'il y auroit de quoi m'y donner retraite. Je pénétrai dans une chambre triste, meublée au dessous du médiocre, et dans laquelle pourtant je fus assez heureux pour rencon- trer un Sopha, qui, terni, délabré, témoi- gnoit assez que c'étoit à ses dépens qu'on avoit acquis les autres meubles qui l'accom- pagnoient. Ce fut, avant que je sçusse chez qui j'étois, la première idée qui me vint, et quand je l'appris, je ne changeai pas d'opi- nion.

Cette chambre en effet servoit de retraite à une fille assez jolie, et qui, par sa naissance et par elle-même, étant ce qu'on appelle mauvaise compagnie, voyoit cependant quel- quefois les gens qui, dit-on, composent la bonne. C'étoit une jeune danseuse qui venoit d'être reçue parmi celles de l'empereur, et dont la fortune et la réputation n'étoient pas encore faites, quoiqu'elle connût particuliè- rement presque tous les jeunes seigneurs


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d'Agra, qu'elle les comblât de ses bontés, et qu'ils l'assurassent de leur protection. Je doute même, quelque chose qu'ils lui promis- sent, que sans un intendant des domaines de l'empereur qui pril du goût pour elle, sa fortune eût si-tôt changé de face.

Abdalathif, cest le nom de cet intendant, par sa naissance et par son mérite pei^sonnel, ne faisoit pas une conquête brillante. Il étoit naturellement rustre et brutal, et depuis sa fortune, il avoit joint l'insolence à ses autres défauts. Ce n'étoit pas qu'il ne voulût être poli ; mais persuadé qu'un homme comme lui, honore quelqu'un quand il lui marque des égards, il avoit pris cette politesse froide et sèche des gens d'un certain rang, qu'en eux on veut bien appeler dignité, mais qui dans Abdalathif étoit le comble de la sottise et de l'impertinence. Né dans l'obscurité la plus profonde, non-seulement il l'avoit oublié, mais même, il n'y avoit rien qu'il ne fît pour se donner une origine illustre ; il couronnoit ses travers en jouant perpétuellement le seigneur ; vain et insolent, sa familiarité outrageoit autant que sa hau- teur ; ignoble et sans goût dans sa magni- ficence, elle n'étoit en lui qu'un ridicule de plus. Avec peu d'esprit et moins encore


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d'éducation, il n'y avoit rien à quoi il ne crut se connoître, et dont il ne voulut décider. Tel qu'il étoit cependant, on le ménageoit, non qu'il pût nuire, mais il sçavoit obliger. Les plus grands d'Agra étoient assidûment ses complaisans et ses flatteurs, et leurs femmes même étoient sur le pied de lui par- donner des impertinences qu'avec elles il poussoit à l'excès, ou de ne rien refuser à ses désirs. Quelque couru qu'il fût dans Agra, il étoit quelquefois bien aise de se délasser des trop grands empressemens des femmes de qualité, et de chercher des plaisirs, qui, pour être moins brillans, n'en étoient pas moins vifs, et (selon ce qu'il avoit l'insolence de dire,) souvent guère plus dangereux.

Ce fut un soir en sortant de chez l'empe- reur, devant qui Aminé avoit dansé, que ce nouveau protecteur la ramena chez elle. Il promena dans son triste et obscur logement des regards orgueilleux et distraits, puis en daignant à peine lever les yeux sur elle ; vous n"êtes pas bien ici, lui dit-il, il faut vous en tirer. C'est autant pour moi que pour vous, que je veux que vous soyez plus convenable- ment logée. On se moqueroit de moi, si une fille de qui je me mêle, n'étoit pas d'une façon à se faire respecter. Après ces paroles,


LE SOPHA


il s'assit sur moi, et la tirant sur lui brusque- ment, il prit avec elle toutes les libertés qu'il voulut ; mais comme il avoit plus de liber- tinage que de désirs, elles ne furent pas excessives.

Aminé que j'avois vu haute et capricieuse avec les seigneurs qui alloient chez elle, loin de prendre avec Abdalathif des airs familiers, le traitoit avec un extrême respect, et n'osoit même le regarder que quand il paroissoit désirer qu'elle le fît. Vous me plaisez assez, lui dit-il enfin, mais je veux qu'on soit sage. Point déjeunes gens ; des mœurs, une con- duite réglée : sans tout cela, nous ne serions pas longtems bons amis. Adieu, petite, ajouta-t-il en se levant, demain vous enten- drez parler de moi : vous n'êtes point meu- blée de façon qu'on puisse aujourd'hui sou- per avec vous, j'y vais pourvoir, bonjour.

En achevant ces mots, il sortit ; Aminé le reconduisit respectueusement, et revint sur moi, se livrer à toute la joie que lui causoit sa bonne fortune, et compter avec sa mère les diamans et les autres richesses qu'elle attendoit le lendemain de la générosité d'Abdalathif.

Cette mère qui, quoique femme d'honneur, étoit la plus complaisante des mères, exhor-


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toit sa fille à se conduire sagement dans le bonheur qu'il plaisoit à Brama de lui envoyer, et comparant l'état où elles étoient à celui dans lequel elles alloient se trouver, faisoit raille réflexions sur la providence des dieux qui n'abandonnent jamais ceux qui le méri- tent,

•Elle fit après cela une longue énumération des seigneurs qui avoient été amis de sa fille. Combien peu leur amitié vous a-t-elle été utile ! mon enfant, lui disoit-elle ; aussi, c'est bien votre faute. Je vous l'ai dit mille fois, vous êtes née trop douce : ou vous vous donnez par pure indolence, ce qui est un grand vice, ou ce qui ne vaut pas mieux, et vous a donné de grands ridicules, vous vous prenez de fantaisie. Je ne dis pas qu'on ne se satisfasse quelquefois, à Dieu ne plaise ! mais il ne faut pas tellement se sacrifier à ses plaisirs, qu'on en néglige sa fortune ; il faut sur-tout éviter qu'on ne puisse dire qu'une fille comme vous, peut se livrer quel- quefois à l'amour, et malheureusement vous avez donné là-dessus matière à bien des propos. Enfin, vous êtes encore bien jeune, et j'espère que cela ne vous fera pas grand tort. Rien ne perd tant les personnes de votre condition que ces étourderies que j'ai entendu

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nommer des complaisances gratuites. Quand on sçait qu'une fille est dans la malheureuse habitude de se donner quelquefois pour rien, tout le monde croit être fait pour l'avoir au même prix, ou du moins, à bon marché. Voyez Rozane, Atalis, Elizire, elles n'ont pas une foiblesse à se reprocher; aussi Brama à béni leur conduite. Moins jolies que vous, voyez comme elles sont riches ! profitez bien de leur exemple, ce sont des filles bien rai- sonnables !

Hé oui ! ma mère, oui, répondit Aminé, que cette exhortation impatientoit, j'y son- gerai ; mais me conseilleriez-vous pourtant de n'être qu'au monstre que j'ai actuelle- ment ! cela est impossible, je vous en avertis.

Vraiment non, reprit la mère, à l'égard de son cœur, on n'en est pas la maîtresse ; je dis simplement qu'il faut que vous renon- ciez aux seigneurs de la cour, à moins que vous ne les voyiez incognito, et qu'ils n'aient pour vous de meilleures façons qu'ils n'en ont eues jusques ici. Si vous voulez je leur parlerai, moi. Vous avez Massoud que vous aimez, c'est un bon choix, il n'est connu de personne, il se prête à tout, vous le faites passer pour votre parent, on le prend pour cela, il n'y a rien à dire. Ce Monsieur qui


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VOUS veut du bien s'y trompera comme les autres, en vous conduisant avec prudence, il ne se doutera de rien, et Croyez- vous, ma mère, interrompit Aminé, qu'il me donne des diamans ? Ah ! Oui, il m'en don- nera. Ce n'est pas, ajoutoit-elle, que j'ai de la vanité, mais quand on tient un certain rang, on est bien aise d'être comme tout le monde. Là-dessus elle se mit à compter toutes les filles qui seroient désespérées, et des diamans et des belles robes qu'elle auroit. Idée qui la flattoit plus que la fortune même. Le lendemain d'assez bonne heure, un char vint la prendre, et mon âme curieuse de voir l'usage qu'Aminé feroit des conseils de sa mère, la suivit. On la conduisit dans une jolie maison toute meublée, qu'Abdala- thif avoit dans une rue détournée. Je me plaçai en y arrivant, dans un Sopha superbe que l'on avoit mis dans un cabinet extrême- ment orné. Jamais je n'ai vu personne dans une aussi sotte admiration que celle qu'Aminé témoignoit pour tout ce qui s'y offroit à ses yeux. Après avoir examiné tout, elle vint se mettre à sa toilette. Les vases précieux dont elle la vit couverte, un écrin rempli de diamans, des esclaves bien vêtus, qui d'un air respectueux s'empressoient à la servir.


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des marchands et des ouvriers qui attendoient s.es ordres, tout la transportoit et augmentoit son ivresse.

Quand elle en fut un peu revenue, elle songea au rôle qu'elle, devoit jouer devant tant de spectateurs. Elle parla à ses esclaves avec hauteur, aux marchands et aux ouvriers avec impertinence, choisit ce qu'elle voulut, ordonna que tout ce qu'elle commandoit fut prêt pour le lendemain au plus tard, se remit à sa toilette, y resta long-tems, et en atten- dant les magnificences qui lui étoient desti- nées, se revêtit d'un déshabillé superbe qui avoit été fait pour une princesse d'Agra, et qu'elle trouva à peiiie assez beau pour elle.

Elle passa la plus grande partie de la journée à s'occuper de tout ce qu'elle voyoit, et à attendre Abdalathif. Vers le soir enfin, il parut. Hé bien, petite, lui dit-il, comment vous trouvez-vous de tout ceci ? Aminé se précipita à ses pieds, et dans les termes les plus ignobles, le remercia de tout ce qu'il faisoit pour elle; iiipâjJuui luoq Jiurr^.ioaùjj

J'étois étonné, 'mbi' qui jusquesalorfe avoit- été en bonne compagnie, de tout ce qui frappoit mes oreilles. Ce n'étoit pas que je n'eusse jamais entendu des sottises, mais du moins elles étoient élégantes, et de ce


CONTE MORAL 53


ton noble avec lequel il semble presque qu'on n'en dit pas.

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CHAPITRE V !A J-ioqsnBii

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■j'ù-jsi Jo /MeMleur à passer qu'àMreii'.ol ?.n:Bh

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AVANT qud 'de s'engager dans une jplus longue conversation, Abdalathif tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, qu'il jetta sur une table d'un air négligent. Serrez ceci, lui dit-il, vous en aurez peu de besoin. Je me charge de toute la dépense de. votre maison, et; de celle de votre personne. Je vous ai envoyé un cuisinier, c'est, après le mien, le meilleur d'Agra. Je. compte souper souvent ici. Nous n'y serons pas toujours seuls; des seigneurs, de mes amis, avec quelques beaux esprits à qui je prête de l'ar- -gent, y viendront quelquefois. On y joindra de vos compagnes, des plus jolies s'entend; cela fera des soupers gais, je les aime.

A ces mots, il la conduisit dans le petit

cabinet où j'étois, et la mère d'Arnine, cette


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femme respectable, qui jusques-là avoit été présente à la conversation, se retira et ferma la porte.

Ce n'est pas d'une pareille conversation, dit Amanzéi en s'interrompant, que je ren- drai un compte exact à votre majesté; Aminé y parut tout-à-fait tendre et vive jusqu'au transport. Abdalathif avoit pris soin de lui dire auparavant que les femmes réservées dans leurs discours lui déplaisoient, et avec l'envie qu'Aminé avoit de lui plaire, son édu- cation et les habitudes qu'elle avoit contrac- tées, votre majesté imagine sans peine qu'il se tint des propos qu'il seroit difficile de lui rendre, et qui d'ailleurs ne la flatteroient pas.

Pourquoi cela, demanda le sultan, peut- être les trouverois-je fort bons. Voyons un peu ? Voyez, dit la sultane en se levant, mais comme je suis sûre qu'ils ne m'amuseroient pas, vous trouverez bon que je sorte.

Voyez-vous cela? s'écria le sultan, la belle modestie! Vous croyez peut-être que j'en suis la dupe, détrompez-vous. Je connois les femmes à présent, et je me souviens d'ail- leurs qu'un homme qui les connoissoit aussi bien que moi, ou à peu près, m'a dit que les femmes ne font rien avec tant de plaisir que ce qui leur est défendu, et qu'elles n'aiment


CONTE MORAL


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que les discours qu'il semble qu'elles ne doi- vent pas entendre ; par conséquent, si vous sortez, ce n'est pas que vous ayez envie de sortir. Mais n'importe, Amanzéi me dira à mon coucher ce que vous ne voulez pas qu'il me dise à présent. Cela fera précisément que je n'y perdrai rien, n'est-il pas vrai .'* Aman- zéi n'avoit garde de ne pas convenir que le sultan avoit raison, et après avoir exagéré la prudence de sa conduite, il continua ainsi.

Après l'entretien d'Abdalathif et d'Aminé, qui fut plus long qu'intéressant, on servit. Comme je n'étois pas dans la salle à manger, je ne puis. Sire, vous rendre compte de ce qu'ils y dirent. Ils revinrent longtemps après. Quoiqu'ils eussent soupe tête-à-téte, il me parut qu'ils n'en avoient pas été plus sobres. Après quelques fort mauvais discours, x\bda- lathif s'endormit sur le sein de sa dame.

Aminé, toute complaisante qu'elle étoit, trouva mauvais d'abord qu'Abdalathif prît avec elle de si grandes libertés. Sa vanité souffroit aussi du peu de cas qu'il paroissoit faire d'elle. Les éloges qu'il lui avoit donnés sur la façon dont elle avoit soutenu l'entre- tien qu'elle avoit eu avec lui, l'avoient enor- gueillie, et lui f^isoient croire qu'elle méritoit qu'il prît la peine de l'entretenir encore.


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Malgré les attentions qu'elle devoit à Abda- lathif, elle s'enuuya de la contrainte où il la retenoit, et elle en auroit étourdiment marqué son chagrin, si Abdalathif ouvrant pesam- ment les yeux, ne lui eût demandé d'un ton brusque l'heure qu'il étoit. Il se leva sans attendre sa réponse. Adieu, lui dit-il, en la caressant brutalement, je vous ferai dire demain si je puis souper ici.

A ces mots il voulut sortir. Quelque envie qu'eût Aminé qu'il la laissât libre, elle crut devoir le retenir, quoiqu'elle poussât la faus- seté jusqu'à pleurer son départ, il fut inexo- rable, et se débarrassa des bras d'Aminé, en lui disant qu'il vouloit bien qu'elle l'aimât mais qu'il ne prétendoit pas être gêné.

D'abord qu'il fut sortit, elle sonna, en l'ho- norant à demi-bas desépithètes qu'il méritoit. Pendant qu'on la déshabilloit, sa mère vint lui parler bas. La nouvelle qu'elle donnoit à Aminé, lui fit hâter ses esclaves, enfin elle ordonna qu'on la laissât seule. Peu de mo- mens après que sa mère et ses esclaves se fu- rent retirés, la première rentra. Elle menoit un nègre mal fait, horrible à voir, et qu'A- miné n'eut pourtant pas plutôt apperçu , qu'elle vint l'embrasser avec emportement.

Manzéi, dit le sultan, si vous vtiez ce ne-


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gre-là de votre histoire, je pense qu'elle n'en

seroit. pas plus mauvaise. Je ne vois pas ce

- qu'il y gâte, Sire, répondit Amanzéi. Je m'en

levais vous le dire, moi, répliqua le sultan,

puisque vous n'avez pas l'esprit de le voir.

La première femme de mon grand-père

Schah-Riar couchoit avec tous les nègres de

son palais. Ça été, grâces à Dieu, une chose

assez notoire. En conséquence de ce, mon

susdit grand-père, non-seulement fit étran-

igler celle-là, mais toutes les autres qu'il eut

i après, jusqu'à ma grand-mère Schéhérazade,

t'qui lui en fit perdre l'habitude. Donc, je

trouve fort peu respectueux que l'on vienne,

après ce qui est arrivé dans ma famiile;, me

parler de nègres, comme si je n'y devois

prendre aucun intérêt. Je vous passe celui-ci,

puisqu'il est venu, mais qu'il ne vienne plus,

je vous prie. Amanzéi, après avoir demandé

pardon au sultan de son étourderie, continua

ainsi. Ah! Massoud, dit Aminé à son amant,

que j"ai souffert d'être deux jours sans te voir!

Que je hais le monstre qui m'obsède! qu'on

est malheureuse de se sacrifier à sa fortune !

Massoud, à tout cela répondoit assez peu

de choses. Il lui dit cependant que quoiqu'il

l'aimât avec toute la délicatesse possible, il

ijî'étoit pas fâché qu.'Abdalathif eût pour elle


LE SOPHA


des attentions. Il l'exhorta ensuite à faire tout ce qui seroit convenable pour le ruiner, et se livrant après à toute la fureur des ca- resses d'Aminé, ils commencèrent une sorte d'entretien dont la joie de tromper Abdala- thif augmentoit encore la vivacité. Avant que de sortir du cabinet, elle paya fort généreu- sement Massoud de l'extrême amour qu'il lui avoit témoigné.

Elle passa avec lui la plus grande partie de la nuit, et le renvoya enfin lorsqu'elle vit paroître le jour, et la mère d'Aminé, qui par une porte de son appartement qui donnoit dans celui de sa fille, l'avoit introduit, le fit sortir par la même voie.

Aminé passa la matinée à essayer toutes les robes qu'elle avoit commandées, et à en ordonner d'autres. Ce fut son amusement jusqu'à l'heure qui lui étoit marquée pour aller danser chez l'empereur. Elle en fut ra- menée par Abdalathif; ils étoient suivis de quelques jolies compagnes d'Aminé; de quel- ques jeunes Omrahs, et de trois beaux esprits des plus renommés d'Agra. Il s'empressèrent à l'envi de louer la magnificence d'Abdala- thif, son goût, son air noble, la délicatesse de son esprit et la sûreté de ses lumières. Je ne concevois pas comment des gens qui, par


CONTE MORAL 5g


leur naissance ou leurs talens, tenoient un rang distingué, pouvoient se pardonner la bas- sesse et la fausseté de leurs éloges. Ils n'ou- blioient pas même de louer Aminé ; mais à la vérité, c'étoit d'une façon qui devoit lui faire sentir qu'elle n'étoit que subalterne, et que sans ce qu'on vouloit bien devoir à Abdala- thif, on auroit été avec elle aussi familier que l'on cherchoit à le paroître peu. Après les louanges d'Abdalathif, chacun se dispersa dans le salon avec qui il lui plut, La conver- sation étoit selon ceux qui parloient, tantôt vive, tantôt plate, et en tout, il me parut que l'on ménageoit assez peu les dames qui dé- voient souper chez Aminé, et qu'elles ne s'en offensoient guère.

On descendit enfin pour souper. Comme il n'y avoit pas de retraite pour mon âme dans le lieu où l'on mangeoit, je ne pus pas en- tendre les discours qui s'y tinrent. A en juger par ceux qui précédèrent le souper, et ceux qui le suivirent, on pouvoit ne pas regretter de n'être point à portée de les entendre.

Abdalathif noyé dans le vin, enivré des éloges que le mérite qu'on avoit découvert à son cuisinier avoit rendu plus vifs et plus nombreux, ne tarda point à s'endormir. Un jeune homme qui avoit intérêt qu'il laissât


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bientôt Aminé en état de disposer d'elle, osa bien l'éveiller pour lui représenter qu'un homme comme lui, chargé des plus grandes affaires, et nécessaire à l'état, autant qu'il l'étoit, pouvoit quelquefois permettre aux plaisir de le distraire, mais ne devoit jamais s'y abandonner.

Il prouva si bien enfin à Abdalathif com- bien il étoit cher au prince et au peuple, qu'il le convainquit qu'il ne pouvoit différer de s'aller coucher sans que l'état ne risquât jd'y perdre son plus ferme appui.

Il sortit, et tout le monde avec lui. Quel- ques regards que j'avois surpris entre Aminé et le jeune homme qui venoit de haranguer si bien Abdalathif, me firent croire que je le reverrois bientôt. Elle se mit à sa toilette d un air nonchalant, et débarrassée de cet attirail superbe, plus gênant encore pour les plaisirs, qu'il n'est satisfaisant pour l'amour- propre, elle ordonna qu'on la laissât seule.

La respectable mère d'Aminé, gagnée apparemment par le récit que le jeune homme lui avoit fait de ses souffrances, (car je ne sçaurois croire qu'une âme si belle eût pu être sensible à l'intérêt) l'introduisit discrè- tement dans l'appartement de sa fille, et ne se retira qu'après qu'il lui eût donné parole


CONTE MORAL 6l


positive de ne faire à Aniine aucune propo- sition qui pût alarmer la pudeur d'une fille aussi sage et aussi modeste. -;:-.-'i. cji ii.-i-qhi

En vérité ! dit Aminé au jëun'e hommë^' quand ils furent seuls, il faut que je vous aime bien tendrement pour m'être détermi- née à ce que je fais ! car enfin, je trompe un honnête homme, que je n'aime point à la vérité, mais à qui pourtant je devrois être fidelle. J'ai tort, je le sens bien, mais l'amour est une terrible chose, et ce qu'il me fait faire aujourd'hui est bien éloigné de mon caractère. Je vous en sçais d'autant plus de gré, répondit le jeune homme, en voulant l'embrasser. Oh ! pour cela, répliqua-t-elle en le repoussant, voilà ce que je ne veux pas vous permettre : de la confiance, du senti- ment, du plaisir à vous voir, je vous en ai promis, mais si j'allois plus loin, je trahirois mon devoir. Mais, mon enfant, lui dit le jeune homme, deviens-tu folle ? Qu'est-ce donc que le jargon dont tu te sers . Je te crois tout le sentiment du monde, assuré- ment, mais à quoi veux-tu qu'il nous serve '?■ Est-ce pour cela que je suis venu ici ? ■

"Vous vous êtes trompé, répondit-elle, si vous avez attendu de moi quelqu'autre chose. Quoique je n'aime point le seigneur Abdala-


62 LE SOPHA

thif, j'ai fait vœu de lui être fidelle, et rien ne peut m'y faire manquer. Ah ! petite reine, répartit le jeune homme en raillant, d'abord que tu as fait un vœu, je n'ai rien à dire, cela est respectable ; et pour la rareté du fait, je te permets d'y demeurer fidelle. Hé, dis-moi, en as-tu beaucoup' fait de pareils en ta vie ? Ne raillez pas, répondit Aminé, je suis fort scrupuleuse. Oh ! tu ne m'étonnes point, répliqua-t-il, vous autres filles, tant soit peu publiques, vous vous piquez toutes de scru- pule, et vous en avez en général beaucoup plus que les femmes vertueuses. Mais à propos de ton vœu, tu aurois tout aussi bien fait de m'en instruire tantôt, et de ne me pas faire prendre la peine de venir passer la nuit ici. Cela est vrai, répondit-elle d'un air embar- rassé, mais vous m'avez fait des propositions si brillantes, que d'abord elles m'ont ébloui, je l'avoue. Hé ! lui demanda-t-il, la réflexion te les a donc gâtées ? tiens, poursuivit-il en tirant une bourse, voilà ce que je t'ai promis, je suis homme de parole ; il y a là dedans de quoi guérir tes scrupules, et te relever de tous les vœux que tu as pu faire. Conviens-en du moins. Que vous êtes badin ! répondit-elle en se saisissant de la bourse, vous me con- noissez bien peu ! Je vous jure que sans l'in-


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clination que je me sens pour vous Finis- sons cela, interrompit-il. Pour te prouver combien je suis noble, je te dispense des remerciemens, et même de cette prodigieuse inclination que tu as pour moi : aussi bien dans le marché que nous avons fait ensemble, ne m'a-t-elle servi à rien. Je te paie même aussi cher que si j'étois en premier, et tu sçais bien que cela n'est pas dans les règles. Il me semble que si, répondit Aminé, je fais une perfidie pour vous, et.... Si je ne te payois, interrompit-il, qu'à raison de ce qu'elle te coûte, je te réponds que je t'aurois pour rien. Mais encore une fois finissons, quoique tu aies de l'esprit autant qu'on en puisse avoir, la conversation m'ennuie.

Quelque impatience qu'il marquât, il ne put empêcher qu'Aminé, qui étoit la prudence même, ne comptât l'argent qu'il venoit de lui donner. Ce n'étoit pas, disoit-elle, qu'elle se défiât de lui, mais il pouvoit lui-même s'être trompé, enfin elle ne se rendit à ses désirs que quand elle sut qu'il n'avoit point commis d'erreur de calcul.

Lorsque le jour fut prêt à paroître, la mère d'Aminé revint, et dit au jeune homme qu'il étoit tems qu'il se retirât : il n'étoit pas tout- à-fait de cet avis. Quoiqu'Amine le priât de


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vouloir bien ménager sa réputation, cette considération ne l'auroit sûrement pas ébran- lé, et malgré ses prières, il seroit resté, si Aminé ne lui eût promis de lui accorder à l'avenir autant de nuits qu'elle pourroit en dérober à Abdalathif.

Outi-e Abdalathif, Massoud, et ce jeune homme à qui quelquefois elle tenoit parole, Aminé qui avoit reconnu l'utilité des conseils que sa mère lui avoit donnés, recevoit indiffé- remment tous ceux qui la trouvoient assez belle pour la désirer, pourvu cependant qu'ils fussent assez riches, pour lui faire agréer leurs soupirs. Bonzes, bramines, imans, militaires, cadis, hommes de toutes nations, de tout genre, de tout âge, rien n'étoit rebu- té. Il est vrai que comme elle avoit des prin- cipes et des scrupules, il en coûtoit plus aux étrangers, à ceux sur- tout qu'elle regardoit comme des infidèles, qu'à ses compatriotes et à ceux qui suivoient la même loi qu'elle. Ce n'étoit qu'à prix d'argent qu'ils pouvoient vaincre ses répugnances, et après qu'elle s'étoit donné, triompher de ses remords. Elle s'étoit même fait là-dessus des arrange- mens singuliers. Il y avoit des cultes qu'elle avoit plus en horreur que les autres, €t je me souviendrai toujours qu'il en coûta plus à un


CONTE MORAL 65

Guèbre, pour obtenir d'elle des complaisan- ces, qu'il n'en avoit coûté en pareil cas à dix Mahométans.

Soit qu'Abdalathif fût trop persuadé de son mérite, pour croire qu'Aminé pût être inti- delle, soit qu'aussi ridiculement, il comptât sur les sermens qu'elle lui avoit faits de n'être jamais qu'à lui, il fut long-tems avec elle dans la plus parfaite sécurité, et sans un événement imprévu, quoiqu'il ne fût pas sans exemple, il est apparent qu'il y auroit tou- jours été plongé.

J'entends bien, dit alors le sultan, quel- qu'un lui dit qu'elle étoit infidelle. Non, Sire répondit Amanzéi. Ah ! oui, reprit le sultan, je vois à présent que c'étoit toute autre chose, cela se devine : lui-même il la surprit. Point du tout. Sire, reprit Amanzéi, il auroit été trop heureux d'en être quitte à si bon marché. Je ne sçais donc plus ce que c'étoit, dit Schah-Baham : au fonds ce ne sont pas mes aft'aires, et je n'ai pas besoin de me tour- ner la tête pour deviner quelque chose qui ne m'intéresse pas.


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CHAPITRE VI.

Pas plus extraordinaire qîianmsant.

Le moment fatal où toutes les grandeurs des diamans, les richesses qu'Aminé possédoit, alloient s'évanouir pour elle, étoit venu. Du moins pour se consoler de leur perte, lui restoit-il le souvenir d'un beau songe, et Abdalathif, supposé qu'il eût rêvé, ne l'avoit pas fait aussi agréablement qu'elle.

Depuis quelques jours, j'avois remarqué qu'Aminé étoit plus triste qu'à l'ordinaire, sa maison la nuit étoit fermée, et le jour elle ne voyoit qu'Abdalathif. On lui avoit écrit beaucoup de lettres, et toutes l'avoient cha- grinée. Je me perdois en réflexions pour de- viner ce qu'elle pouvoit avoir, et ne pouvant le pénétrer, je fus assez imbécille pour croire que les remords dont elle étoit agitée, cau- soient seuls le chagrin qu'elle paroissoit avoir.

Quoique la connoissance que j'avois de son caractère, dût m'interdire cette idée, la diffi- culté de pénétrer la cause de son inquiétude me la fit former. Je ne fus pas long-tems à voir que je m'étois trompé sur tout ce que j'avois imaginé.


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Aminé, l'air embarrassé, pensif, sombre, étoit un matin à sa toilette. Abdalathif entra Elle rougit à sa vue, elle n'étoit pas accoutu- mée à le voir le matin, et cette visite inopinée lui déplut. Confuse et timide, à peine osa-t- elle lever les yeux sur lui, A la mine refro- gnée d'Abdalathif, aux regards terribles que de tems en tems il lançoit sur elle, il n'étoit pas difficile de juger qu'il étoit tourmenté d'une idée fâcheuse à laquelle vraisemblable- ment, elle avoit donné lieu. Aminé sans doute sçavoit ce que c'étoit, car elle n'osa ja- mais le lui demander. Il garda quelque tems ^'•■■ le silence. Vous êtes jolie! lui dit-il enfin, avec une fureur ironique, vous êtes jolie! Oui, très-fidelle! oh! parbleu, ma reine, par- bleu ! On sçaura vous apprendre à être sage, et vous mettre en lieu où vous serez forcée de rêtre, du moins quelque tems.

Quel est donc ce discours, Monsieur? lui répondit Aminé d'un air de hauteur, est-ce à une personne comme moi qu'il peut jamais s'adresser? Mesurez un peu vos paroles, je vous prie.

L'insolence d'Aminé, dans la situation présente, parut si singulière à Abdalathif que d'abord elle le confondit ; mais enfin la fureur prenant le dessus, il l'accabla de toutes les


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injures et de tout le mépris qu'il croyoit lui devoir. Aminé voulut alors entrer en justifi- cation, mais Abdalathif qui sans doute avoit des témoins convaincans de ce dont il l'accu- soit, lui ordonna brusquement de se taire.

Aminé convint en ce moment qu'Abdala- thif avoit raison de se plaindre ; mais il lui paroissoit si peu possible que ce fût d'elle, qu'elle n'en revenoit pas. Elle crut même de- voir à son tour l'accabler de reproches sur ses infidélités, lui faire même des remontrances sur les mauvais choix qu'il foisoit ; toutes choses qu'elle ne lui disoit, ajouta-t-elle, que par l'extrême intérêt qu'elle osoit prendre à ce qui le regardoit.

Une impudence si soutenue impatienta enfin Abdalathif au point qu'il pensa s'échap- per tout-à-fait. Aminé voyant qu'il n'étoit la dupe, ni de sa hauteur ni de ses reproches, et craignant, à la fureur où elle le voyoit, que cette scène ne finît pour elle de la façon la plus tragique, crut enfin qu'elle devoit pren- dre le parti des larmes et de la soumission. Ce fut en vain, rien ne calma Abdalathif : je ne vous dirai pas ce qu'il avoit, mais jamais je n'ai vu d'homme si fâché. De moment en moment il entroit dans des accès de fureur, pendant lesquels il auroit, sans doute, tout


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brisé dans la maison, si tout ce qui y étoit ne lui eût pas appartenu. Cette sage considéra- tion le retenoit sur un fracas indécent qui l'auroit peut-être soulagé, et la violence qu'il se faisoit pour se retenir sur cela, augmentoit sa colère contre Aminé. Ce dont il étoit le plus outré, c'étoit qu'on eût osé manquer d'une façon si cruelle à ce qu'on devoit à un homme comme lui. Cela seul lui paroissoit inconcevable.

Après avoir dit toutes les impertinences que sa fureur et sa fatuité lui dictoient tour-à- tour, il s'empara généralement de tout ce qu'il avoit donné à Aminé. Elle s'étoit atten- due à être quittée, et elle s'en consoloit, en jettant de tems en tems les yeux sur les dia- mans et les autres choses qu'elle croyoit qui luiresteroient; mais quand elle vit l'impitoya- ble Abdalathif se mettre en devoir de tout reprendre, elle poussa les cris les plus per- çans et les plus douloureux. Sa mère alors entra, se jette mille fois aux pieds d'Abdala- thif, et crut l'appaiser beaucoup en lui avouant que c'étoit un maudit bonze qui étoit cause de tout ce qui arrivoit.

Loin que ce qu'on disoit du bonze parût attendrir Abdalathif, il sembla le déterminer à user de toute la rigueur possible. Hélas!


yo LE SOPHA

ajoutoit tristement la mère d'Aminé, nous sommes bien punies de nous être fiées à un infidèle. Ma fille sçait ce que j'en pensois, et que je lui ai toujours dit que cela ne pouvoit que lui porter malheur.

Pendant ces lamentations, Abdalathif, ayant à la main un état de tout ce qu'il avoit donné à Aminé, se faisoit tout restituer par ordre. Lorsque cela fut fait : à l'égard de l'argent que je vous ai donné, dit-il à Aminé d'un air grave, je vous le laisse ; il n'a pas tenu à moi, petite reine, que vous n'ayez été plus heureuse. Cette mortification ci vous rendra sans doute plus prudente, je le désire sincèrement; allez, ajouta-t-il, je n'ai plus besoin de vous ici. Rendez grâces au ciel de ce que je ne porte pas plus loin ma colère.

En achevant ces paroles, il ordonna à ses esclaves de les faire sortir, n'étant pas plus ému des injures atroces qu'alors elles vomis- soient contre lui, qu'il ne l'avoit été des larmes qu'il leur avoit vu répandre.

La curiosité de voir l'usage qu'Aminé fe- roit de son humiliation, me fit résoudre, mal- gré le dégoût que ses mœurs me causoient, à la suivre dans ce réduit obscur d'où Abda- lathif l'avoit tirée et où elle retourna cacher sa honte et la douleur de n'avoir pas su le ruiner.


CONTE MORAL 71


Ce fut dans ce triste lieu que je fus témoin de ses regrets et des imprécations de sa ver- tueuse mère. Les débris de leur fortune, qui étoient encore considérables, les consolèrent enfin de ce qu'elles avoient perdu.

Hé bien ! ma fille, disoit un jour la mère d'Aminé, est-ce donc un si grand malheur que ce qui vous est arrivé ? Je conviens que ce monstre que vous aviez, étoit la libéralité même, mais est-il donc le seul à qui vous puissiez plaire? D'ailleurs^ quand vous n'en retrouveriez pas un aussi riche, croiriez-vous pour cela être malheureuse. Non, ma fille, où l'espèce manque, il faut se dédommager par le nombre. Si quatre ne suffissent pas pour le remplacer, prenez en dix, plus même, s'il le faut. Vous me direz peut-être que cela est sujet à des accidens, cela est vrai ; mais quand on ne se met au-dessus de rien, que l'on craint tout, on reste dans l'infortune et dans l'obscurité.

Quelque envie qu'Aminé eût de mettre à profit ces sages conseils, l'abandonnement où elle étoit ne lui permit pas de s'en serviraussi- tôt qu'elle l'auroit voulu. Son aventure avec Abdalathif lui avoit si bien donné dans Agra la réputation d'une personne peu sûre dans le commerce, que hors le fidèle Massoud, de


72 LE SOPHA

qui la tendresse étoit à l'épreuve de tout, je ne vis chez elle, pendant long-temps, que quelques-unes de ses compagnes qui ver.oient la voir, plutôt sans doute pour jouir de son malheur que pour l'en consoler.

Le tems qui efface tout effaça enfin la mau- vaise opinion qu'on avoit d'Aminé. On la crut changée, on imagina que les réflexions qu'on lui avoit laissé le tems de faire l'au- roient guérie de la fureur d'être infidelle. Les amans revinrent. Un seigneur Persan, qui arriva dans ce tems à Agra, et qui n'en sça- voit que médiocrement les anecdotes, vit Aminé, la trouva jolie, et s'en entêta d'au- tant plus, qu'un de ces hommes obligeans, qui ne s'occupent que du noble soin de pro- curer des plaisirs aux autres, l'assura que s'il avoit le bonheur de plaire à Aminé, il de- vroit lui en sçavoir d'autant plus de gré, que ce seroit la première foiblesse qu'elle auroit à se reprocher.

Tout autre auroit cru la chose impossible, le Persan ne la trouva qu'extraordinaire. Cette nouveauté le piqua, et à l'aide de l'irrépro- chable témoin de la vertu d'Aminé, il acheta au plus haut prix des faveurs qui, dans Agra, commençoient à être taxées au plus bas, et n'étoient pourtant pas encore aussi mépri- sées qu'elles auroient dû l'être.


CONTE MORAL y 7,


Cette triste maison qu'Aminé habitoit, fut encore une fois quittée pour un palais superbe où brilloit tout le faste des Indes, Je ne sçais si Aminé usa sagement de sa nouvelle for- tune ; mon âme rebutée d'étudier la sienne, alla chercher des objets plus dignes de s'oc- cuper, dans le fond peut-être aussi méprisa- bles, mais qui plus ornés, la révoltoient moins et l'amusoient davantage.

Je m'envolai dans une maison, qu'à sa ma- gnificence et au goût qui y régnoit de toutes parts, je reconnus pour une de celles où je me plairois à demeurer, où l'on trouve tou- jours le plaisir et la galanterie, et où le vice même, déguisé sous l'apparence de l'amour, embelli de toute la délicatesse et de toute l'élégance possible, ne s'offre jamais aux yeux que sous les formes les plus séduisantes.

La maîtresse de ce palais étoit charmante, et à la tendresse qu'elle avoit dans les yeux, autant qu'à sa beauté, je jugeai que mon âme y trouveroit des amusemens. Je restai quelque tems dans son Sopha sans qu'elle daignât seulement s'y asseoir. Cependant elle aimoit, et elle étoit aimée. Poursuivie par son amant, persécutée par elle-même, il n'y avoit pas d'apparence que je lui fusse toujours aussi indifférent qu'elle sembloit se le promettre,


74 LE SOPHA


Quand j'entrai chez elle, il avoit déjà obtenu la permission de lui parler de son amour; mais quoiqu'il fût aimable et pres- sant, que même il eût déjà persuadé, il étoit encore bien loin de vaincre.

Phénime, (c'est ainsi qu'elle s'appeloit) re- nonçoit avec peine à sa vertu, et Zulma trop respectueux pour être entreprenant, attendoit du tems et des soins, qu'elle prît pour lui au- tant d'amour qu'il en ressentoit pour elle. Mieux informé que lui des dispositions de Phénime, je ne concevois pas qu'il pût con- noître aussi peu son bonheur. Phénime à la vérité ne lui disoit pas encore qu'elle l'aimoit, mais ses yeux le lui disoient toujours. Lui parloit-elle d'une chose indifférente, sans qu'elle le voulût, même sans qu'elle s'en aper- çût, sa voix s'attendrissoit, ses expressions devenoient plus vives. Plus elle s'imposoit de contrainte avec lui, plus elle lui marquoit d'amour. Rien de son amant ne lui paroissoit indifférent, elle en craignoit tout, et les gens qu'elle aimoit le moins, en étoient en appa- rence mieux traités que lui. Quelquefois elle lui imposoit silence, et l'oubliant à l'instant même elle continuoit la conversation qu'elle avoit voulu finir. Toutes les fois qu'il la trou- voit seule (et sans s'en apercevoir, elle lui en


CONTE MORAL 75


donnoit mille occasions,) l'émotion la plus tendre et la plus marquée s'emparoit d'elle involontairement. Si dans le cours d'un en- tretien long et animé, il arrivoit à Zulma de lui baiser la main ou de se jetter à ses genoux, Phénime s'effrayoit, mais ne se fâchoit pas; c'étoit même si tendrement qu'elle se plai- gnoit de ses entreprises!

Et cependant, interrompit le sultan, il ne les continuoit pas? Non assurément, Sire,

répondit Amanzéi, plus il étoit amoureux

Plus il étoit béte, dit le sultan, je le vois bien. L'amour n'est jamais plus timide, reprit Amanzéi, que quand... Oui, timide, inter- rompit encore le sultan, voilà un beau conte! Est-ce qu'il ne voyoit pas qu'il impatientoit cette dame? A la place de cette femme-là, je l'aurois renvoyé pour jamais, moi qui vous parle.

Il n'est pas douteux, reprit Amanzéi, qu'avec une coquette, Zulma n'eût été perdu; mais Phénime qui réellement désiroit de n'être pas vaincue, tenoit compte à son amant de sa timidité. D'ailleurs, plus il ménageoit les scrupules de Phénime, plus il s'assuroit la victoire. Un moment donné par le caprice, s'il n'est pas saisi, ne revient peut-être jamais, mais quand c'est l'amour qui le donne, il


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semble que moins on le saisit, plus il s'em- presse à le rendre. J'ai cependant ouï dire, répliqua Schah-Baham, que les femmes n'aiment point qu'on ne les devine pas. Cela peut-être quelquefois, réponditAmanzéi, mais Phénime pensoit différemment et n'aimoit jamais tant Zulma que quand il avoit été plus respectueux qu'elle-même ne l'avoit en- core désiré. Et, demanda encore le sultan, lui arrivoit-il souvent de s'y méprendre?

Oui, Sire, réponditAmanzéi, et quelquefois si ^grossièrement qu'il en étoit ridicule. Un jour, par exemple, il entra chez Phénime : il y avoit plus d'une heure que livrée à sa ten- dresse, elle ne s'occupoit que de lui; elle avoit commencé par le désirer vivement, et son imagination s'échauffant par degrés, elle s'a- bandonna voluptueusement à son désordre; il étoit au plus haut point lorsque Zulma se présenta à ses yeux; son trouble augmenta, elle acheva de rougir en le voyant; ah! s'il eût deviné ce qui faisoit alors rougir Phé- nime; s'il eût osé même la presser, mais il se croyoit fort mal avec elle de quelques libertés fort innocentes que la veille il avoit voulu prendre, il employa à lui en demander par- don, le tems où elle ne se seroit offensée de rien.


CONTE MORAL 77

Ah! le butor, s'écria le sultan^ il n'est pas croyable qu'on soit si béte! Il ne faut cepen- dant pas que cela vous étonne, Sire, répartit Amanzéi; tout le tems que j'ai été Sopha, j'ai vu manquer plus de momens que je n'en ai vu saisir. Les femmes accoutumées à nous cacher sans cesse ce qu'elles pensent, mettent sur-tout leur attention à nous dissimuler les mouvemens qui les portent à la tendresse, et telle a peut-être à se vanter de n'avoir jamais succombé, qui doit moins cet avantage à sa vertu qu'à l'opinion qu'elle en a sçu donner.

Je me rappelle, qu'étant chez une femme célèbre par sa rare vertu, j'y fus assez long- tems sans rien voir qui démentît l'idée qu'on avoit d'elle dans le monde. Il est vrai qu'elle n'étoit pas jolie, et qu'il faut convenir qu'il n'y a point de femmes à qui il soit plus aisé d'être vertueuses, qu'à celles qui manquent d'agrémens. Celle-ci joignoit à sa laideur un caractère d'esprit dur et sévère, qui effrayoit pour le moins autant que sa figure. Quoique personne ne se fût hasardé à essayer de la rendre sensible, on n'en croyoit pas moins qu'il étoit impossible qu'elle le devînt. Par je ne sçais quel hasard un homme plus hardi, ou plus capricieux que les autres, ou qui ne croyoit pas à la vertu des femmes, un jour se


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trouvant seul auprès d'elle, osa lui dire qu'il la trouvoit aimable. Quoiqu'il le lui dît assez froidement pour ne devoir pas en être cru, un discours si nouveau pour elle lui fit impres- sion. Elle répondit modestement, mais avec trouble, qu'elle n'étoit point faite pour inspi- rer de pareils sentimens; il lui baisa la main, elle en tressaillit; son air embarrassé, sa rou- geur, le feu qui tout d'un coup anima ses yeux, furent de sûrs garants du désordre qui s'élevoit dans son âme. Il lui répéta, en la serrant dans ses bras avec transport, qu'elle faisoit sur lui l'impression la plus vive. Je ne sçais, (pendant qu'elle continuoit à s'en éton- ner) comment il fit pour lui prouver qu'il di- soit vrai, mais cette modestie dont elle s'étoit armée, commença à céder à l'évidence. De quelque nature que fût la preuve qu'il lui of- froit en la convaincant, elle acheva de la sub- juguer. Soit que les objets si nouveaux pour elle lui imposassent, soit qu'en ce moment elle se sentît fatiguée du poids de sa vertu, à peine se souvint-elle que la bienséance de- mandoit au moins qu'elle combattît, et elle se rendit plus promptement que les femmes mêmes accoutumées à résister le moins. Cet exemple et quelques autres de même genre m'ont fait croire qu'il y a bien peu de femmes


CONTE MORAL 79


vertueuses qu'on ne puisse attaquer sans suc- cès, et qu'il n'y en a point de plus faciles à vaincre que celles qui ont le moins d'habitude de l'amour; mais je reviens aux deux amans dont je faisois l'histoire à votre majesté.




CHAPITRE VII.

Où l'on trouvera beaucoup à reprendre.

UN soir, en quittant Phénime, Zulma lui demanda quand il pourroit la revoir; quoiqu'elle craignît beaucoup sa présence, elle ne sçavoit pas s'en passer, ainsi après avoir rêvé quelque tems, elle lui répondit qu'il pourroit la voir le lendemain.

Phénime, qui sentoit bien tout le danger qu'il y avoit pour elle à être seule avec lui, avoit pensé avoir du monde, et pourtant fit dire, le jour du rendez-vous, qu'elle n'y étoit pour personne que pour Zulma. Il lui sem- bloit que quand il trouvoit quelqu'un chez elle, moins il avoit la liberté de lui parler de son amour, plus par mille choses qu'il imagi-


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noit, il tâchoit de lui faire comprendre qu'il en étoit perpétuellement occupé; et l'on est si clairvoyant dans le monde ! Elle entendoit si bien Zulma! La méchanceté des spectateurs ne pouvoit-elle pas leur donner cette péné- tration qu'elle ne devoit qu'à l'amour ? Zulma étoit moins dangereux pour elle quand ils étoient seuls, puisqu'alors il sçavoit être res- pectueux, et que devant des témoins il n'étoit pas assez prudent : donc il ne falloit jamais le voir en compagnie que le moins qu'il seroit possible.

D'ailleurs, il étoit si triste quand il ne pou- voit pas lui parler ! N'y avoit-il pas trop d'inhumanité à le priver d'un plaisir que jus- ques alors elle avoit trouvé si peu de risque à lui accorder.

Toutes ces raisons avoient déterminé Phé- nime, ou du moins elle le croyoit, et elle fon- doit toujours, soit sur les usages, soit sur des choses qui lui paroissoient aussi sensées, ce que l'amour seul lui faisoit faire en faveur de Zulma.

Ce jour même elle avoit été extrêmement tentée de faire son bonheur, elle s 'étoit dit tout ce que peut se dire une femme qui veut se vaincre elle-même, sur ce qu'elle oppose à son amour; elle s'étoit exagéré la constance


CONTE MORAL


et les soins de Zulma, ce désir toujours si pressant qu'il avoit de lui plaire : elle se sou- venoit même avec plaisir qu'il avoit toujours mieux aimé être trompé qu'infidèle. Zulma d'ailleurs étoit jeune, spirituel, bien fait, toutes choses sur lesquelles elle ne croyoit pas appuyer, mais qui n'en étoient pas moins celles qui l'avoient le plus touchée.

Qui diable l'arrêtoit donc? demanda le sul- tan; cette femme-là m'excède. Huit ans de vertu, répondit Amanzéi, huit ans dont une seule foiblesse alloit lui enlever tout le mé- rite; en effet, s'écria le sultan, voilà ce qui s'appelle une perte!

Elle est, pour une femme qui pense, plus considérable que votre, majesté ne le croit, répondit Amanzéi. La vertu est toujours ac- compagnée d'une paix profonde, elle n'amuse pas, mais elle satisfait. Une femme assez heureuse pour la posséder, toujours contente d'elle-même, peut ne se regarder jamais qu'a- vec complaisance : l'estime qu'elle a pour elle est toujours justifiée par celle des autres, et les plaisirs qu'elle sacrifie ne valent pas ceux que le sacrifice lui procure.

Dites-moi un peu, dit le sultan, croyez- vous que, si j'avois été femme, j'eusse été vertueuse? En vérité. Sire, répondit Aman-

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zéi, stupéfait de la question, je n'en sçais rien. Pourquoi n'en sçavez-vous rien, de- manda le sultan? Mais est-il croyable que l'on fasse de pareilles questions, dit la sul- tane? Ce n'est pas vous que j'interroge, répli- qua-t-il, je veux seulement qu'Amanzéi me dise si j'aurois été vertueuse. Sire, je crois qu'oui, répartit Amanzéi. Hé bien, mon cher, vous vous trompez, reprit Schah-Baham, j'aurois été tout le contraire. Ce que j'en dis, au reste, ajouta-t-il en s'adressant à la sul- tane, ce n'est pas pour vous dégoûter d'être vertueuse, vous; ce que je pense là-dessus n'est que pour moi, et peut-être bien que si j'étois femme je changerois d'avis : sur ces sortes de choses chacun pense comme il veut, et je ne contrains personne. Votre maître s'embarrasse, dit en souriant la sultane à Amanzéi, et je vous réponds qu'il vous sera fort obligé si vous poursuivez votre conte. Ce que j'entends n'est pas mauvais, répliqua le sultan, ne diroit-on pas que c'est moi qui interromps?

Zulma entra, reprit Amanzéi ; et Phénime, quoiqu'il vînt plutôt qu'elle ne l'attendoit, ne laissa pas de lui dire qu'il venoit bien tard.

Que je suis heureux, Phénime, lui dit-il tendrement, que vous me trouviez coupable!


CONTE MORAL 83


Phénime ne s'apperçut que dans cet instant de la force de ce qu'elle venoit de lui dire; elle voulut s'excuser, et ne sçut que répondre. Zulma sourit de l'embarras où il la voyoit, et elle rougit de l'avoir vu sourire. Il sejetta à ses genoux, et lui baisa la main avec une ar- deur extrême ; elle fit un mouvement pour la retirer, mais comme il ne faisoit pas d'efforts pour la retenir, elle la lui rendit.

Zulma cependant lui disoit les choses les plus tendres, elle ne lui répondoit pas ; mais elle l'écoutoit avec une attention et une avi- dité qu'elle se seroit sûrement reprochée si elle avoit pu démêler ses mouvemens. Sa gorge étoit un peu découverte, elle s'apper- çut qu'il y portoit ses yeux, et voulut rappro- cher sa robe. Ah! cruelle, lui dit Zulma.

Cette exclamation sulfit pour arrêter la main de Phénime. Pour laisser jouir Zulma de la légère faveur qu'elle lui accordoit, sans qu'il pût rien en conclure contre elle, elle fei- gnit d'avoir quelque chose à raccommoder à sa coëffure. Les yeux de Zulma ne purent, sans s'enflammer, s'attacher long-tems sur l'objet que Phénime lui avoit abandonné. Elle se livra d'abord au plaisir d'être admirée de ce qu'elle aimoit, ses yeux se troublèrent, elle regarda Zulma languissamment, et parut plongée dans la plus tendre rêverie.


84 LE SOPHA


Allons, Zulma, dit alors le sultan ; mais il ne voyoit pas cela lui ! Ah ! la cruelle béte !

Phénime, malgré le désordre qui s'empa- roit d'elle, poursuivit Amanzéi, s'apperçut de celui de son amant, et craignant également l'émotion de Zulma et la sienne, elle se leva brusquement. Il fit quelques efforts pour la retenir, et n'ayant plus la force de lui parler, il tâcha, en arrosant sa main des pleurs qu'il répandoit, de lui faire comprendre combien il étoit touché de la cruelle résolution qu'elle prenoit. Tant de respect achevoit d'émouvoir Phénime, mais l'amour ne l'ayant pas encore absolument vaincue, elle triompha, et de ses propres désirs, et de ceux de son amant plus dangereux pour elle peut-être que les siens mêmes.

Aussi-tôt qu'elle se fut débarrassée des bras de Zulma, elle lui fit signe de se relever, il obéit. Ils se regardèrent quelque tems en gardant le silence. Phénime, enfin, lui dit qu'elle vouloit jouer. Quelque déplacée que cette envie parut à Zulma, il ne sçavoit pas résister aux volontés de Phénime, et il prépa- ra tout lui-même avec autant de vivacité que si c'eût été lui qui eût désiré le jeu. Cette nouvelle preuve de sa soumission toucha


CONTE MORAL


extrêmement Phénime, et je la vis prête à lui demander pardon d'une fantaisie qu'alors elle trouvoit ridicule.

Le repentir de Phénime ne dura pas autant qu'il l'auroit fallu pour le bonheur de Zulma, et plus elle se sentit émue, et plus elle crut devoir lui cacher son trouble. Elle se mit donc au jeu, mais il lui inspira un ennui qui lui fit bientôt connoître que ce qu'elle avoit imaginé contre Zulma. étoit pour elle d'une bien foible ressource. Elle ne voulut pour- tant pas croire d'abord que les dispositions où elle étoit pour lui, causassent cette lan- gueur dans laquelle elle se sentoit, et l'attri- buant uniquement au jeu qu'elle avoit choisi, elle pressa son amant d'en prendre un autre, il obéit en soupirant, et elle n'en fut pas moins tourmentée. Ce désordre qu'elle-cro- yoit calmer, ces tendres idées dont elle cher- choit à se distraire, sembloient par la violence qu'elle se faisoit, s'accroître et prendre plus d'empire sur son âme. Abymée dans la rêve- rie, elle croyoit regarder son jeu, et ne s'oc- cupoit que de Zulma.

L'air pénétré qu'elle lui voyoit, les pro- fonds soupirs qu'il poussoit, ses larmes qu'elle voyoit prêtes de couler, et que son respect pour elle semblait seul retenir encore, ache-


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vèrent d'attendrir Phénime. Toute entière aux tendres mouvemens qu'il lui inspiroit, elle s'attacha uniquement à le regarder ; soit qu'enfin elle fût confuse de l'état où elle se trouvoit, soit qu'elle ne pût plus soutenir les regards de Zulma, elle appuya sa tête sur sa main. Zulma ne la vit pas plutôt dans cette attitude qu'il alla se jettera ses pieds; ou Phénime trop occupée ne le vit pas, ou elle ne voulut pas l'en empêcher. Il profita de ce moment de foiblesse pour lui baiser la main qu'elle avoit libre, et il la baisa avec plus de transport qu'un amant ordinaire n'en éprouve en jouissant de tout ce qui peut le rendre heureux.

Comblé d'une faveur que dans les termes mêmes où ils en étoient ensemble, il n'osoit pas encore espérer, il voulut chercher dans les yeux de Phénime quel devoit être son dessin. Elle avoit toujours la tête appuyée sur sa main, il s'en empara doucement, et Phénime en se découvrant le visage, le laissa voir couvert de ses larmes. Ce spectacle émut Zulma au point d'en verser lui-même. Ah Phénime ! s'écria-t-il, en poussant un pro- fond soupir. Ah Zulma ! répondit-elle ten- drement. En achevant ces paroles ils se regardèrent, mais avec cette tendresse, ce


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feu, cette volupté, cet égarement que l'amour seul, et l'amour le plus vrai peut faire sentir.

Zulma enfin, d'une voix entrecoupée par les soupirs, reprit la parole : Phénime, dit-il avec transport, ah ! s'il est vrai qu'enfin mon amour vous touche, et que vous craigniez encore de me le dire, laissez du moins à ces yeux charmans, à ces yeux que j'adore, la liberté de s'expliquer en ma faveur. Non, Zulma, répondit-elle, je vous aime, et je ne me pardonnerois pas de vous retrancher rien d'un triomphe que vous avez si bien mérité. Je vous aime, Zulma; ma bouche, mon cœur, mes yeux, tout doit vous le dire, et tout vous

ledit Zulma! mon cher Zulma! je ne

suis heureuse que depuis que je peux vous apprendre tout ce que je sens pour vous. A des paroles si douces, et si peu attendues, Zulma pensa mourir de joie.

Dans quelque égarement qu'elle le plon- geât, il n'oublia pas que Phénime pouvoit le rendre encore plus heureux. Quoiqu'il n'igno- rât pas que l'aveu qu'elle lui faisoit, l'autori- soit à mille choses qu'à peine jusqu'à ce mo- ment il avoit osé imaginer, le respect qu'il avoit pour elle l'emportant sur ses désirs, il voulut attendre qu'elle achevât de décider de son sort.


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Phénime connoissoit trop Zulma, pour se méprendre au motif qui suspendoit ses em- pressemens; elle le regarda encore avec une extrême tendresse, et cédant enfin aux doux mouvemens dont elle étoit agitée, elle se précipita sur lui avec une ardeur que les ter- mes les plus forts et l'imagination la plus ar- dente ne pourroient jamais bien peindre.

Que de vérité! que de sentiment dans leurs transports ! non ! jamais spectacle plus atten- drissant ne s'étoit offert à mes yeux. Tous deux enivrés, sembloient avoir perdu tout usage de leurs sens. Ce n'étoit point ces mou- vemens momentanés que donne le désir; c'é- toit ce vrai délire, cette douce fureur de l'a- mour toujours cherchés, et si rarement sentis. O dieux! dieux! disoit de tems en tems Zul- ma, sans pouvoir en dire davantage ; Phé- nime, de son côté, abandonnée à tout son trouble, serroit tendrement Zulma dans ses bras, s'en arrachoit pour le regarder, s'y rejettoit, le regardoit encore. Zulma, lui di- soit-elle avec transport, ah Zulma! que j'ai connu tard le bonheur!

Ces paroles étoient suivies de ce silence dé- licieux auquel l'âme se plaît à se livrer, lors- que les expressions manquent au sentiment qui la pénètre.


CONTE MORAL 89


Zulma cependant avoit bien des choses en- core à désirer; et Phénime, à qui son ardeur les rendoit en ce moment presque aussi néces- saires qu'à lui-même, loin de vouloir rien opposer à ses désirs, s'y livra aveuglément. Il sembloit même qu'il fît encore plus pour elle qu'elle ne faisoit pour lui; plus elle s'é- toit défendue contre son amour, plus elle croyoit devoir lui prouver combien sa résis- tance lui avoit coûté, et lui faire une sorte de satisfaction sur les tourmens qu'elle lui avoit fait éprouver si long-tems. Elle auroit rougi de s'armer de cette fausse décence qui si sou- vent gène et corrompt les plaisirs, et qui paroissant mettre sans cesse le repentir à côté de l'amour, laisse au milieu du bonheur mê- me, un bonheur encore plus doux à désirer. La tendre, la sincère Phénime se seroit crue coupable envers Zulma, si elle lui avoit dé- robé quelque chose de l'ardeur extrême qu'il lui inspiroit; elle voloit avec empressement au devant de ses caresses, et comme quelques momens auparavant, elle s'estimoit de lui résister, elle mettoit alors toute sa gloire à le bien convaincre de sa tendresse.

Dans un de ces intervalles que, tout courts qu'ils étoient, ils remplissoient par mille ten- dres transports : Phénime ! lui dit Zulma de


go LE SOPHA


l'air le plus passionné, vous mettiez trop de vérité dans tous vos mouvemens pour que je n'aie pas dû croire quelquefois que vous m'ai- miez; pourquoi avez-vous retardé si long- tems cet aveu !

Mon cœur s'est déterminé promptement pour vous, répondit Phénime, mais ma rai- son s'est long-tems opposée à mes sentimens. Plus je me sentois capable de la passion la plus sincère, plus je craignois de m'engager sans avoir aimé, je sentois que j'exigerois plus de tendresse que je ne pourrois en inspi- rer. Vous seul m'avez fait connoître qu'il y a encore des hommes capables d'aimer; vous m'aviez touchée, mais vous ne m'aviez pas vaincue. Vous l'avouerai-je Zulma? cette vertu que je vous sacrifie aujourd'hui avec tant de plaisir, a long-tems combattu contre vous. Je n'imaginois pas sans désespoir, qu'une seule foiblesse alloit me ravir, et la douce certitude que j'étois estimable, et le bonheur d'être estimée. Ah Zulma! ajouta-t- elle en le serrant dans ses bras, que tu me rends odieux tous les momens que je n'ai point passés à te prouver ma tendresse ! Qui moi! Zulma, j'ai pu te résister! je t'ai fait répandre des larmes, et ce n'a pas toujours été celles que tu répands aujourd'hui ! par-


CONTE MORAL


donne-le moi, j'étois plus malheureuse que toi-même ! Oui Zulma, je me reprocherai toujours d'avoir pu croire qu'être à toi ne dût pas remplir tous mes vœux, et me tenir lieu de tout. Tu m'aimois, et je pouvois songer à l'estime des autres ! Ah, puis-je encore méri- ter la tienne !

Votre majesté devine sans doute, continua Amanzéï, quelle fut la suite d'une pareille conversation; quelque plaisir qu'elle m'ait donné, il me seroit impossible de me.rappel- 1er les discours des deux amans qui, enivrés d'eux-mêmes, s'interrogeoient, et ne se don- noient jamais le tems de se répondre, et dont les idées n'ayant alors entre elles aucune liai- son, ne peignoient que le désordre de leur âme, et ne dévoient pas avoir pour un tiers le même charme que pour eux. J'étois sur- pris, et de la vivacité de leur passion et des ressources qu'ils y trouvoient. Ils ne se sépa- rèrent que fort tard, et Zulma fut à peine sorti, que Phénime, qui lui avoit consacré tous ses momens, se mit à lui écrire. Zulma revint le lendemain de fort bonne heure, tou- jours plus amoureux, toujours plus tendre- ment aimé, jouir aux genoux, ou dans les bras de Phénime des plus délicieux momens.

Malgré le penchant qui me portoit à chan-


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ger souvent de demeure, je ne pus résister au désir de sçavoir si Zulma et Phénime s'aime- roient longtemps, et cette curiosité m'arrêta chez elle près d'un an ; mais voyant enfin que leur amour, loin de diminuer, sembloit tous les jours prendre de nouvelles forces, et qu'ils avoient même joint à toutes les délica- tesses, à toute la vivacité de la passion la plus ardente, la confiance et l'égalité de l'ami- tié la plus tendre, j'allai chercher ailleurs ma délivrance, ou de nouveaux plaisirs.


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CHAPITRE VIII.

EN sortant de chez Phénime, j'entrai dans une maison où ne voyant que de ces choses qui, à force d'être ordinaires, ne va- lent la peine d'être ni regardées, ni racontées, je ne demeurai pas long-tems. Je fus encore quelques jours sans trouver dans les différens endroits où mon inquiétude et ma curiosité me conduisirent, rien qui m'amusât, ou qui dût me paroître nouveau. Ici l'on se rendoit par vanité: là, le caprice, l'intérêt, l'habitude,


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même l'indolence, étoient les seuls motifs des foiblesses dont on me faisoit le témoin. Je rencontrois assez souvent ce mouvement vif et passager que l'on honore du nom de goût, mais je ne trouvois nulle part cet amour, cette délicatesse, cette tendre volupté qui chez Phénime avoient fait si long-tems mon admiration et mes plaisirs.

Las de la vie errante que je menois, con- vaincu que le sentiment dont on veut sans cesse paroître rempli est cependant- ce que l'on éprouve le moins, je commençai à m'en- nuyer de ma destinée, et à désirer vivement de trouver cette occasion qui devoit terminer le supplice auquel j'étois condamné.

Quelles mœurs! m'écriois-je quelquefois; non, Brama qui les connoît, m'a flatté d'une espérance vaine ; il n'a pas cru qu'avec ce goût effréné des plaisirs qui règne dans Agra, et ce mépris des principes qui y est si géné- ralement répandu, je pusse jamais trouver deux personnes telles qu'il les demande, pour m'appeler à une autre vie.

Tout entier à ces chagrinantes réflexions, je me transportai dans une maison où tout avoit l'air paisible. Une fille âgée de qua- rante ans y logeoit seule. Quoiqu'elle fût en- core assez bien pour pouvoir sans ridicule se


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livrer à l'amour, elle étoit sage, luyoit les plaisirs bruyans, voyoit peu de monde, et sembloit même avoir moins cherché à se faire une société agréable, qu'à vivre avec des gens qui, soit par la nature de leurs em- plois, pussent la mettre à l'abri de tout soup- çon. Aussi y avoit-il dans Agra peu de mai- sons plus tristes que la sienne.

Entre les hommes qui alloient chez elle, celui qu'elle paroissoit voir avec le plus de plaisir, et qui aussi la quittoit le moins, étoit un homme déjà d'un certain âge, grave, froid réservé, plus encore par tempérament que par état, quoiqu'il fût chef d'un collège de bramines. Il étoit dur, haïssoit les plaisirs, et ne croyoit pas qu'il y en eût aucun dont l'âme du vrai sage pût n'être pas avilie.

A cette mauvaise humeur, à cet extérieur sombre, je le pris d'abord pour une de ces per- sonnes plus farouches que vertueuses, inexo- rables pour les autres, indulgentes pour elles- mêmes, et blâmant en public avec aigreur les vices auxquels elles se livrent en secret; je le pris enfin pour un faux dévot. Fatmé m'avoit terriblement gâté l'esprit sur les gens dont l'extérieur étoit sage et réglé. Quoique je me sois rarement mépris en pensant mal d'eux, je me trompois sur


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Moclès ; et lorsque je le connus, il méritoit que j'eusse de lui d'autres idées.

Son âme alors étoit droite, et sa vertu sin- cère. Tout Agra le croyoit plus sage même qu'il ne vouloit le paroître; personne ne dou- toit que son aversion pour les plaisirs ne fût réelle, et que, quelques durs que fussent ses principes, il ne les eût toujours suivis. L'on avoit d'Almaïde, (c'est le nom de la fille chez quij'étois) des idées aussi favorables. L'é- troite liaison qui étoit entre elle et Moclès, n'avoit donné aucun lieu à des soupçons qui leur fussent désavantageux, et quelle que soit sur les liaisons intimes la méchanceté du public, il n'y avoit personne qui ne respectât la leur, et qui ne la crût fondée sur le goût qu'ils avoient pour la vertu.

Moclès venoit tous les soirs chez Almaide, et, soit qu'ils fussent en compagnie, soit qu'ils fussent seuls, leurs actions étoient irré- prochables, et leurs discours sages et mesu- rés. Communément ils agitoient quelques points de morale; Moclès dans ces discus- sions, faisoit toujours briller ses lumières et sa droiture. Une chose seule me déplaisoit ; c'étoit que deux personnes si supérieures aux autres et qui tenoient toutes deux leurs pas- sions dans des bornes si resserrées, n'eussent


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point triomphé de l'orgueil, et que mutuelle- ment elles se proposassent pour exemple. Souvent même ne s'en reposant pas sur l'es- time qu'ils avoient l'un pour l'autre, chacun d'eux entreprenoit son panégyrique, et se louoit avec une complaisance, une chaleur, une vanité dont assurément leui" vertu n'au- roit pas dû être contente. Quoiqu'une maison si triste m'ennuyât beaucoup, je résolus d'y demeurer quelque tems. Ce n'étoit pas que j'espérasse de m'y amuser un jour, ou d'y trouver ma délivrance. Plus je croyois Al- maïde et Moclès assez parfaits pour l'opérer, moins j'osois attendre d'eux une foiblesse: mais las encore de mes courses, dégoûté du monde, sentant alors avec horreur à quel point il m'avoit perverti, je n'étois pas fâché d'entendre parler morale, soit que la nou- veauté dont elle étoit pour moi, fût seule- ment ce qui la rendoit agréable, ou que dans les dispositions où j'étois, je la regardasse comme une chose qui pouvoit m'être salu- taire.

Ah vraiment ! s'écria le sultan, je ne suis plus étonné que vous m'en ayez accablé, je vois où vous l'avez prise ; mais afin que vous ne soyez pas encore tenté de me montrer votre éloquence, ou votre mémoire, je réitère


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les menaces que je vous ai faites avec tant de prudence au commencement de votre conte. Si j'étois moins clément, je vous laisserois faire, et avec le plaisir que vous avez à par- ler, sans doute vous iriez loin, mais je n'aime pas la supercherie, et je veux bien vous re- dire encore, que rien n'est moins salutaire que la morale.

Malgré la rare vertu dont Almaïde et Mo- des étoient doués, reprit Amanzéi ils mê- loient quelquefois à la morale des peintures du vice un peu trop détaillées. Leurs inten- tions, sans doute, étoient bonnes ; mais il n'en étoit pas plus prudent à eux de s'arrêter sur des idées dont on ne sçauroit trop éloi- gner son imagination, si l'on veut échapper au trouble qu'elles portent ordinairement dans les sens.

Almaïde et Moclès qui n'y sentoient pas de danger, ou s'y croyoient supérieurs, ne crai- gnoient point assez de disserter sur la volup- té; il est bien vrai qu'après en avoir vivement étalé tous les charmes, ils en exagéroient la honte et les dangers. Ils convenoient même que la vraie félicité ne se trouve que dans le sein de la vertu, mais ils en convenoient sè- chement, et comme d'une vérité trop généra- lement reconnue, pour avoir besoin d'être

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discutée. Ce n'étoit pas avec la même rapidi- té qu'ils faisoient l'examen du plaisir; ils s'é- tendoient sur une matière si intéressante, et s'appesantissoient sur les détails les plus dangereux, avec une confiance dont enfin j'osai espérer qu'ils pourroient bien être la dupe.

Il y avoit au moins un mois que tous les soirs ils s'amusoient de ces peintures vives que je croyois si peu faites pour eux ; et quel- que sujet qu'ils traitassent d'abord, ils retom- boient toujours sur celui qu'ils auroient dû éviter. Moclès, de qui insensiblement ces dis- cours avoient adouci l'humeur, venoit chez Almaïde plutôt qu'à son ordinaire, s'y amu- soit davantage, et en sortoit plus tard. Al- maïde, de son côté,rattendoit avec plus d'im- patience, le voyoit avec plus de plaisir; l'é- coutuit avec moins de distraction. Quand Mo- clès arrivoit chez elle, et qu'il y trouvoit du monde, il y avoit l'air contraint et embar- rassé, et elle-même ne paroissoit pas être plus contente. Enfin les laissoit-on seuls, je remarquois sur leur visage cette joie que res- sentent deux amans, qui, long-tems troublés par une visite importune, ont enfin le bon- heur de pouvoir se livrer àleur tendresse.

r\lmaïde et Moclès s'approchoient l'un de


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l'autre avec empressement, se plaignoient de ce qu'on ne les laissoit pas assez à eux-mêmes, et se regardoient mutuellement avec une ex- trême complaisance. C'étoit à peu près la même façon de se parler, mais ce n'étoit plus le même ton. Ils vivoient enfin avec une fa- miliarité qui devoit les mener d'autant plus loin, qu'ils s'étourdissoient sur ce qui l'avoit fait naître, ou (ce que je croirois plus aisé- ment) ne le pénétroient pas.

Moclès un jour louoit excessivement Al- maïde sur sa vertu; pour moi, dit-elle, il n'est pas bien singulier que j'aie été sage : dans une femme, les préjugés aident la vertu, mais dans un homme, ils la corrompent. C'est une espèce de sottise à vous de n'être pas galans, en nous c'est un vice de l'être. Vous avez dû vous, par exemple, qui me louez, en ne pensant que comme moi, méri- ter pouitant plus d'estime. A ne pas exami- ner les choses avec cette exactitude de rai- sonnement qui les montre telles qu'elles sont, répondit-il gravement, on imagineroit que je suis en effet plus estimable que vous, et l'on se tromperoit. Il est aisé à un homme de ré- sister à l'amour, et tout y livre les femmes. Si ce n'est pas la tendresse qui les y porte, ce sont les sens. Au défaut de ces deux mou-


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vemens qui causent tous les jours tant de dé- sordres, elles ont la vanité qui, pour être la source de leurs foiblesses que l'on doit excu- ser le moins, n'en est peut-être pas la moins ordinaire; et ce qui, ajouta-t-il en soupirant et en levant les yeux au ciel, est encore plus terrible pour elles^ c'est le désœuvrement perpétuel dans lequel elles languissent. Cette nonchalance fatale livre l'esprit aux idées les plus dangereuses; l'imagination naturelle- ment vicieuse les adopte et les étend : la pas- sion déjà née, en prend plus d'empire sur le cœur; ou s'il est encore exempt de trouble, ces fantômes de volupté que Ion se plaît à se présenter, le disposent à la foiblesse. Quand, seule et abandonnée à toute la vivacité de son imagination, une femme poursuit une chimère que son désœuvrement l'a forcée d'enfanter, pour n'être pas troublée dans cette jouissance imaginaire, elle écarte toutes ces idées de vertu qui la feroient rougir des illu- sions qu'elle se forme; moins l'objet qui la séduit est réel, plus elle croit inutile de lui résister; c'est dans le silence, c'est vis-à-vis elle-même qu'elle est foible, qu'a-t-elle à craindre? Mais ce cœur qu'elle nourrit de tendresse, ces sens qu'elle plie à l'habitude de la volupté se contenteront-ils toujours d'illu-


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sions? Supposé même qu'elle ne cherche pas ce qui blesse plus réellement la vertu, peut- elle se flatter que dans un moment, (et qui sera peut-être un de ceux où intérieurement elle s'égare) où un amant tendre, ardent, em- pressé viendra gémir à ses genoux, et y por- ter en même tems ses larmes et ses trans- ports, elle trouvera dans un cœur qu'elle a tant de fois livré volontairement aux charmes de la mollesse, ces principes qui seuls pou- voient la faire triompher d'une si dangereuse occasion !

Ah Moclès, s'écria Almaïde en rougissant, que la vertu est. difficile à pratiquer! Vous êtes moins faite qu'une autre pour le croire, répondit-il, vous qui, avec tous les agrémens possibles, née pour vivre au milieu des plai- sirs, avez tout sacrifié à cette même vertu, qu'aujourd'hui l'on sacrifie aux choses mêmes qui sembleroient devoir le moins l'emporter sur elle. Je ne me flatte point, répliqua-t- elle modestement, d'être arrivée à la perfec- tion; mais il est vrai que j'ai tout craint, sur tout ce désœuvrement dont vous venez de parler, et ces livres, et ces spectacles perni- cieux qui ne peuvent qu'amollir l'âme. Oui, je le sçais, reprit-il, et c'est à ce soin conti- nuel de vous occuper que vous devez princi-


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paiement votre sagesse, car (et je le vois par nous-mêmes) rien ne nous livre plus aux pas- sions que l'oisiveté; et si elle prend tout sur nous qui sommes nés moins fragiler-, jugez de ce qu'elle peut sur vous. Il est vrai, répondit- elle, que nous avons tout à combattre. Infini- ment plus que nous ne pensons, répliqua-t-il, et c'étoit ce que je vous disois. Il faut de plus, que vous considériez que les femmes sont toujours attaquées, et que (si vous en exceptez quelques-unes sans pudeur et sans principes^ qui même sans aimer, osent les premières dire qu'elles aiment) il n'arrive pas, quelque corrompu que l'on soit aujourd'hui, que nous ayons à combattre ces soins, ces pleurs, et cette obstination que nous employons tous les jours contre les femmes avec tant de succès. D'ailleurs, si vous ajoutez aux hommages qu'on leur rend, l'exemple ... A cet égard, interrompit-elle, nous n'avons point d'avan- tage sur vous; l'exemple doit même d'au- tant plus vous entraîner, que vous êtes ga- i-ans par état. Cela n'est pas exactement vrai pour tous les hommes, reprit-il, puisqu'il y en a beaucoup à qui leur état même interdit cette frénésie de l'âme, que l'on appelle le plaisir d'aimer : moi, par exemple, je suis dans ce cas-là. Quand cela ne seroit pas, ré-


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pliqua-t-clle, né assez heureux pour être inaccessible aux passions, vous aurez tou- jours ... Ici, Moclès leva les yeux au ciel en soupirant. Quoi ! continua Almaïde, vous re- procheriez-vous quelque chose ? Ah Moclès ! si vous n'êtes pas content de vous-même, qui peut oser l'être de soi? Quoi! vous auriez voulu connoître l'amour? Oui, répondit-il tristement; cet aveu m'humilie, mais je le dois à la vérité. Il est vrai aussi que je n'ai pas cédé à cette funeste tentation. En vous avouant que j'ai quelquefois été obligé de combattre, je me montre sans doute à vos yeux avec des foiblesses dont, à votre étonne- ment, je vois bien que vous ne me croyez pas capable ; mais en vous tirant d'une erreur qui m'étoit avantageuse, je crains de vous faire trop bien penser de moi. Il est moins humiliant d'être tenté, qu'il n'est glorieux de résister à la tentation. En vous confiant mes foiblesses, je suis forcé de vous parler de mes triomphes; ce que je perds d'un côté, il sem- ble que je veuille le regagner de l'autre, et je ne sçais si je ne dois pas craindre que vour; n'attribuyez à orgueil un aveu que je ne vous fais que pour éviter le mensonge.

En achevant ce modeste discours, Moclès baissa les yeux. Oh! vous ne risquez rien


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avec moi, lui dit vivement Almaïde, je vous connois. Eh bien ! vous avez donc été quel- quefois tenté de succomber; vous ne m'éton- nezpas; on a beau marcher d'un pas con- stant à la perfection, on n'y arrive jamais. Ce que vous dites n'est malheureusement que trop prouvé, répondit-il. Hélas! s'écria-t-ellc douloureusement, pensez-vous donc que j'aie tant à me louer de moi-même, et que je sois exempte de ces foiblesses que vous vous re- prochez ! Quoi, lui dit-il, vous aussi, Al- maïde! j'ai trop de confiance en vous pour vouloir rien vous cacher, reprit-elle, et je vous avouerai que j'ai eu cruellement à com- battre. Ce qui m'a long-tems étonnée, et qu'encore aujourd'hui je ne conçois pas, c'est que ce trouble qui s'empare des sens et les confond, soit indépendant de nous-mêmes : cent fois il m'a surprise dans les occupations les plus sérieuses, et qui naturellement dé- voient y rendre mon âme moins accessible. Quelquefois je le combattois avec assez de succès, dans d'autres tems, moins forte con- tre lui, malgré moi-même, il m'asservissoit, entraînoit mon imagination, se soumettoit toutes mes facultés. Que ces honteux mouve- mens subjuguent une âme qui se plaît à les nourrir, et qui ne se trouve heureuse qu'au-


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tant qu'elle y est en proie, je n'en suis pas surprise; mais pourquoi y est-on exposé, quand on fait le plus grand et le plus continu de ses soins, de les anéantir?

Ce que l'on appelle sagesse, répondit Mo- des, consiste beaucoup moins à n'être pas tenté, qu'à sçavoir triompher de la tentation, et il y auroit trop peu de mérite à être ver- tueux, si pour l'être l'on n'avoit pas d'obsta- cles à surmonter. Mais, puisque nous en sommes sur ce chapitre, dites-moi de grâce, depuis que vous êtes dans cet âge où le sang coulant dans les veines avec moins d'impé- tuosité, vous rend moinssusceptiblede désirs, sentez-vous encore ces mouvemens affreux ? Ils sont beaucoup moins fréquens, répartit- elle, mais j'y suis encore sujette. Je suis aussi dans le même cas, répondit-il en soupi- rant.

Mais nous sommes fols de parler comme nous faisons, dit Almaïde en rougissant, et cette conversation n'est pas faite pour nous. Je doute, toutes réflexions faites, que nous devions beaucoup la craindre, répondit Mo- des en souriant d'un air vain : il est bon de se défier de soi-même, mais ce seroit aussi avoir trop mauvaise opinion de nous que de nous croire si susceptibles. Je conviens que


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le sujet que nous traitons, ramène nécessai- rement à de certaines idées; mais il est bien différent de le discuter dans la vue de s'éclai- rer, ou dans celle de se séduire ; et nous pou- vons, je crois, sans nous tromper, nous ré- pondre de nos motifs et nous reposer sur eux de notre tranquillité. Il ne faut pas, d'ailleurs, que vous croyez que ces sortes d'objets, si dangereux pour les gens qui vivent dans le désordre, puissent faire la même impression sur nous : par eux-mêmes ils ne sont rien; des personnes de la vertu la plus pure sont quelquefois forcées de s'y arrêter, sans que la discussion la plus exacte de ces matières prenne sur l'innocence de leurs mœurs. Tout est mal et corruption pour les cœurs corrom- pus, comme les choses qui paroissent le plus contraires à la sagesse, sont sans pouvoir sur ceux qui ne cherchent point à s'y complaire. Cela n'est pas douteux, puisque vous le croyez, répondit-elle; et je n'ai garde de me faire des scrupules, quand il vous paroît que je n'en dois pas avoir.

Vous ne devineriez jamais, lui dit-il, la curiosité qui m'occupe ; je n'ose vous la dé- couvrir, parce que je la crois indiscrète, et je ne puis cependant y résister ; je voudrois sça- voir si jamais on ne vous a fait de proposi-


CONTE MORAL IO7

tions d'un certain genre, si jamais enfin (pour vous montrer ma curiosité toute entière) vous n'avez essuyé les transports d'aucun homme, soit volontairement, soit malgré vous ?

A cette question qu'Almaïde n'avoit pas prévue, elle demeura étonnée, rougit, et pa- rut rêver: enfin, prenant son parti; mais oui, répondit-elle avec embarras, et puisque vous voulez le sçavoir, je vous avouerai naturelle- ment qu'un jour un jeune étourdi qui (car je ne veux rien vous dissimuler) malgré mon aversion pour les hommes, me paroissoit assez aimable, me trouvant seule, me dit de ces galanteries que les hommes croient nous devoir, quand nous ne sommes pas encore parvenues à cet âge heureux qui ne leur inspire pour nous que du respect, ou que nous sommes assez à plaindre pour avoir une figure qui nous expose à leurs désirs. Nous étions seuls; je lui répondis selon les principes que je m'étois faits. Loin que ma réponse lui imposât, il crut que je cherchois moins à lui dérober sa conquête, qu'à lui faire valoir; il osa même m'assurer que je l'aimerois ; vous imaginez bien que je lui soutins fortement le contraire. Je ne sçais avec quelles femmes vivoit ordinairement cet étourdi ; mais assu-


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rément elles ne l'avoient pas accoutumé au respect. Il s'approcha de moi, et me prenant brusquement enti'e ses bras, il me renversa sur un Sopha. Dispensez-moi de grâce du reste d'un récit qui blesseroit ma pudeur, et qui peut-être troubleroit encore mes sens. Qu'il vous suffise de sçavoir... Non, inter- rompit Moclès, vous me direz tout : c'est moins, je le vois, (et ne le vois pas sans fré- mir pour vous) la crainte d'émouvoir vos sens, ou de blesser la pudeur qui vous ferme la bouche, que la honte d'avouer que vous avez été trop sensible, et ce motif, loin d'être louable, ne sçaurait être trop blâmé. Je puis, je crois même devoir ajouter à ce que je vous dis, que s'il est vrai que vous craignez que le récit que j'exige de vous, ne vous jette dans une émotion dangereuse, vous ne pouvez le supprimer ou l'adoucir, sans être coupable. N'est-il donc pour vous d'aucune consé- quence d'ignorer ce que peuvent sur vous de certaines idées? Oserez-vous compter sur vous-même, quand vous ne vous serez pas éprouvée? Ainsi donc, ménageant toujours votre âme, vous ignorez toujours quelles sont ses forces ! Almaïde, croyez-moi, l'on ne craint jamais assez un danger que l'on ne connoît pas, et l'on ne tombe ordinairement


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que pour avoir trop compté sur soi-même. Vous ne pouvez donc peser trop sur toutes les circonstances de votre histoire ; ce n'est que par l'effet qu'elles feront aujourd'hui sur vous que vous pourrez apprendre jusques où vont les progrès que vous avez faits dans le chemin de la vertu, ou (ce qui est encore plus essentiel) ce qu'il vous reste encore à détruire pour parvenir à cette aversion totale des plai- sirs, qui seule fait les vertueux.

Ce conseil me surprit dans la bouche de Moclès : je lui connoissois de la droiture et des lumières, et je ne concevois pas ce qui dans cet instant le faisoit raisonner d'une fa- çon si contraire à ses principes. Quoi, me dis-je avec étonnement, c'est Moclès qui con- seille à Almaïde de peser sur des détails qui peuvent blesser la pudeur, et porter à la cor- ruption? L'envie que j'avois de m'éclaircir des motifs de Moclès, me le fit regarder avec attention, et je lui trouvai tant d'égarement dans les yeux, que je commençai à croire que je pourrois bien trouver ma délivrance dans le lieu du monde où j'aurois le moins osé l'attendre.

Pendant que je fondois de si douces espé- rances, autant sur l'idée que j'avois de la vertu d'Almaïde et de Moclès, que sur le


LE SOPHA


trouble où tous deux commençoient à se met- tre, Almaïde continua son histoire.


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CHAPITRE IX.

On l'on trouvera tme grande question à décider.

JE vous obéirai aveuglément, répondit Almaïde à Moclès : vous venez de me faire sentir que la vanité seule me fermoit la bouche, et je vais m'en punir en vous con- iiant sans déguisement les circonstances de mon aventure qui me mortifient le plus.

Je vous ai dit, ce me semble, que ce jeune homme dont je vous parlois m'avoit renver- sée sur unSopha ; je n'étois pas encore reve- nue de mon étonnement, qu'il s'y précipita sur moi. Quoique l'excès de ma surprise me permît à peine de lui exprimer ma colère, il la lut aisément dans mes yeux, et voulant se précautionner contre mes cris, il parvint, malgré ma résistance, à me fermer la bouche avec le baiser le plus insolent ; il me seroit


CONTE MORAL


impossible de vous dire combien d'abord j'en fus révoltée, je l'avouerai pourtant, mon indignation ne fut pas longue. La nature qui me trahissoit me porta bientôt ce baiser dans le fond du cœur ; il se mêla tout d'un coup à ma colère des mouvemens qui ne la laissèrent plus agir qu'avec foiblesse. Tous mes sens se soulevèrent, un feu inconnu se glissa dans toutes mes veines ; je ne sçais quel plaisir qui, en le détestant m'entraînoit, remplit insensiblement toute mon âme ; mes cris se convertirent en soupirs, et emportée par des mouvemens auxquels, malgré ma colère et ma douleur, je ne pouvois plus ré- sister, en gémissant de l'état où je me voyois, je n'avois plus la force de m'en défendre.

Voilà, s'écria Moclès, une terrible situa- tion ! Eh bien ! continua-t-il en la regardant avec des yeu.x enflammés. Que vous dirai-je, reprit-elle ? Quand je le pouvois, je lui fai- sois des reproches, mais c'étoit machinale- ment. Je crois que je lui parlois, que je le traitois avec tout le mépris qu'il méritoit, je dis que je le crois, car je n'oserois l'assurer. A mesure que ce trouble cruel augmentoit, je sentois expirer mes forces et ma fureur, une confusion singulière régnoit dans toutes mes idées. Je ne m'étois pourtant pas encore


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rendue ; mais quelle résistance ! qu'elle étoit foible ; et que toute foible qu'e-lle étoit, elle nie coûtoit encore ! Je ne me rappelle, Moclès, ce souvenir qu'avec horreur, et la honte qu'il me cause, me le rend aussi présent que si je gémissois encore entre les bras de cet auda- cieux. Quel moment pour ma vertu ! Ah Moclès ! comment, sentant tout le prix de cette innocence que l'on cherchoit à me ravir, ne craignant rien tant, même au milieu du désordre auquel j'étois livrée, que le malheur de la perdre, trouvois-je tant de douceur dans cette volupté qui s'étoit emparée de moi ? Comment des craintes si vives ne m'arra- choient-elles pas aux plaisirs, ou pourquoi les plaisirs laissoient-ils encore sur mon cœur tant d'empire à la vertu ? Je souhaitois, (mais avec quels efforts ! combien ne souffrois-je pas à souhaiter ?) que l'on vînt m'arracher au sort qui me menaçoit. En même tems que je formois cette idée, un mouvement con- traire qui agissoit sur moi avec la dernière violence, et qui cependant déplaisoit moins que le premier, me faisoit désirer vivement que rien ne s'opposât à ma défaite. En rou- gissant de ce que je sentois, je brûlois d'en sentir davantage; sans imaginer de nouveaux plaisirs, j'en souhaitois ; l'ardeur qui me dévo-


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roit, commençoit à devenir un supplice pour moi et à fatiguer mes sens.

Quelle que fût l'ivresse dans laquelle j'étois plongée, je n'avois pas encore pu parvenir à étouffer cette voix importune qui crioit au fond de mon cœur, et qui n'ayant pu m'arra- cher à ma foiblesse, continuoit de me la re- procher, lorsque ce jeune homme remar- quant, sans doute, l'impression qu'il faisoit sur moi, poussa enfin jusqu'au bout les ou- trages qu'il me faisoit. IL . . . mais comment- pourrois-je vous exprimer ce dont je rougis encore? Occupée uniquement, autant que mon trouble me le permettoit, à me défendre de ses baisers dont il m'accabloit sans cesse, je n'avois point pris d'ailleurs de précautions contre lui. Malgré le cruel état où j'étois, cette nouvelle insulte réveilla ma fureur; hé- las! cène fut pas pour long-tems. Je sentois bientôt augmenter mon désordre; jusqu'aux efforts que je faisois pour échapper à cet au- dacieux, ou pour le déranger du moins, tout y contribuoit, tout achevoit de me séduire. Perdue enfin dans des transports inexpri- mables, dans un ravissement dont il me seroit impossible de vous donner l'idée, je tombai sans force et sans mouvement, entre les bras du cruel qui me faisoit de si sanglans affronts.


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Quel état! s'écria Moclès, et que j'en crains les suites ! Elles ne furent cependant pas telles que vous les imaginez, répondit Almaïde. Au milieu d'une situation dont j'avois d'autant plus à craindre, que je n'en craignois plus rien, je ne sçais pourquoi mon ennemi sus- pendit tout d'un coup sa fureur et ses entre- prises. Par un prodige que je n'ai jamais pu concevoir, et que vous ne croirez peut-être pas, tant il est extraordinaire ! dans l'instant où je n'avois plus rien à lui opposer, et où lui-même paroissoit au comble de l'égare- ment, ses yeux, dont je ne pouvois soutenir l'éclat et l'impression, changèrent; une sorte de langueur qui vint y régner, en bannit la fureur : il chancela, et en me pressant dans ses bras, avec plus de tendresse et moins de violence qu'auparavant, il devint, (juste puni- tion des maux qu'il m'avoit faits! ) aussi foible que je l'étois moi-même.

En ce moment, mon trouble commençoit à se dissiper, et je fus assez heureuse pour pouvoir jouir de toute l'humiliation de mon ennemi; après l'avoir considérée avec tout le le plaisir possible, et remercié intérieurement Brama de la protection visible qu'il m'avoit accordée, je me relevai avec vidlence, A me- sure que mes sens se calmoient, et que mes


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idées devenoient plus claires, je sentois plus vivement ma honte. Vingt fois j'ouvris ma bouche pour charger ce jeune téméraire des reproches qu'il méritoit ; mais cette confu- sion secrète dont j'étois accablée, me la fer- ma toujours, et après l'avoir regardé avec toute l'indignation que méritoit l'insolence de son procédé, je le quittai brusquement. J'aimai mieux, à vous dire vrai, garder le silence, que d'entrer dans des détails qui m'auroient fait rougir, et que la foiblesse dont je venois d'être capable me faisoit craindre.

Voilà, poursuivit-elle, la seule fois que je me suis trouvée dans ce danger que j'avois toujours craint avant que de le connoître, et que je n'ai connu que pour l'éviter avec plus de soin que jamais. Je me crus même d'autant plus obligée à le fuir, que je ne doutai pas aux mouvemens que j'avois éprouvés, que je n'eusse plus de penchant à l'amour que je ne l'avois cru.

Vous voyez bien, dit alors Moclès, qu'il est important d'essayer son âme; mais à pro- pos, comment va la vôtre? ce récit a-t-il fait sur vous les impressions que vous craigniez? Mais enfin, répondit-elle en rougissant, elle n'est pas aussi tranquille qu'elle l'étoit. De sorte, reprit-il, que si actuellement vous


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trouviez un téméraire, vous ne laisseriez pas pas d'en être un peu embarrassée. Ah ! ne me parlez plus de cela, s"écria-t-elle, ce seroit le plus cruel malheur qui pût m'arriver. Oui, répondit-il avec distraction, cela se conçoit aisément.

En achevant ces paroles, il tomba dans la rêverie la plus profonde : de tems en tems il regardoit x\lmaide d'un air interdit et avec des yeux qui peignoient ses désirs et son irré- solution. L'aveu qu'Almaïde venoit de lui faire de son trouble, l'encourageoit; mais son inexpérience ne lui permettant pas de sçavoir le mettre à profit, peu s'en falloit qu'il ne lui devînt inutile. La façon dont il devoit s'y prendre pour achever de séduire Almaïde, n'étoit pas la seule chose à laquelle il rêvât. Retenu par le souvenir de ce qu'il avoit été, tyrannisé par l'idée des plaisirs, séduit, ces- sant de l'être, je le voyois tour à-tour prêt à fuir, ou à tout tenter.

Pendant qu'il éprouvoit tant de combats, Almaïde n'étoit pas dans un état plus tran- quille. Le récit que Moclès lui avoit de- mandé, avoit produit tout ce qu'elle en avoit craint. Ses yeux s'étoient animés, une rougeur différente de celle que la pudeur fait naître; des soupirs entrecoupés, de l'in-


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quiétude, de la langueur, tout m'apprit mieux qu'elle ne le sçavoit elle-même, la force de l'égarement dans lequel elle étoit plongée. J'attendois avec impatience ce que devien- droit la situation oii deux personnes si sages, s'étoient si imprudemment engagées. Je crai- gnis même quelque tems qu'ils ne sentissent l'erreur où leur trop grande sécurité les avoit entraînés, et que^ dans des cœurs accoutumés à la vertu, elle ne fît pas tout le progrès que mon état et les promesses de Brama me for- çoient de souhaiter.

Je crus voir enfin aux regards d'Almaïde et de Modes, qui de moment en moment deve- noient moins timides, et se chargeoient de plus de volupté, que c'étoit moins la crainte de succomber qui les retenoit, que l'embar- ras d'amener leur chute. Tous deux étoient également tentés, tous deux me sembloient avoir le même désir et le même besoin de connoître. Cette situation pour deux person- nes qui auroient eu un peu d'usage du mon- de, n'auroit pas été embarrassante, mais Al- maïde et Moclès, loin de sçavoir l'art de s'aider mutuellement, n'osoient ni se confier leur état, ni se marquer autrement que par des regards encore mal assurés, le feu dont ils se sentoient brûler. Quand même ils se


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seroient crus l'un à l'autre les mêmes idées, sçavoient-ils à quel point il étoit séduits tous deux?

Quelle honte ne seroit-ce pas pour celui qui parleroit le premier, s'il trouvoit dans le cœur de l'autre quelques restes de vertu ; et comment pouvoir s'éclaircir, quand tous deux avoient tant de raisons de ne pas rompre le silence ? En supposant à Almaïde plus de foiblesse encore qu'à Moclès, elle n'en étoit pas moins forcée de l'attendre. A cette sa- gesse dont elle avoit toujours fait profession, se joignoient la pudeur et les bienséances de son sexe, qui ne lui permettoient pas de dé- clarer ses désirs; et quoique pour toutes les femmes cette loi ne soit pas inviolable, Al- maïde, ou tout-à-fait neuve, ou peu faite à la galanterie, craignoit le mépris si justement attaché à une démarche de cette nature. D'ailleurs, sçavoit-elle comment Moclès la prendroit? Peut-être si elle eût été sûre qu'en la méprisant, il eût voulu céder, se seroit- elle étourdie là-dessus; mais, s'il s'en tenoit simplement au mépris !

Après qu'ils eurent agité quelque tems en eux-mêmes, de quelle manière ils pourroient se parler sans s'exposer à la honte de ne pas réussir, Moclès, de qui un aveu formel de ses


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sentimens auroit trop blessé l'orgueil et l'état, crut qu'il ne pouvoit mieux réussir que par le sophisme; supposé cependant que le choix des moyens dépendît encore de l'examen qu'en pouvoit faire sa raison, et qu'il ne cher- chât pas encore plus à s'éblouir lui-même, ou à sauver sa gloire, en cas que l'épreuve qu'il alloit tenter ne lui réussît point, qu'à tromper Almaïde. Heureux s'il eût voulu employer pour se défendre, seulement la moitié de l'art qu'il mit à achever de se séduire, ou à se jus- tifier de sa séduction !

Oh parbleu ! dit alors le sultan, on peut dire que s'il s'y prend mal, ce ne sera pas faute d'y avoir beaucoup rêvé.

Mais, dit la sultane, je ne sçais pas pour- quoi vous êtes si étonné qu'il ait fait tant de réflexions; il me semble que la situation où il se trouvoit exigeoit qu'il en fît quelques- unes. Quelques-unes, passe, répondit Schah- Baham, et c'est précisément parce qu'il n'en falloit que quelques-unes qu'il n'avoit pas besoin d'en faire tant.

Il falloit que ces gens-là fussent terrible- ment tentés pour ne pas rentrer en eux- mêmes avec le tems qu'ils se donnoient pour cela. Vous avez risqué de faire une remarque judicieuse, reprit la sultane. Vous avez risqué !


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dit Schah-Baham, oserois-je bien vous de- mander ce que cela veut dire? Vous avez de petites façons de parler aussi peu respec- tueuses que j'en connoisse, et dont il n'y a peut-être pas au monde de sultan qui voulût s'accommoder. Mais je veux dire, répondit la sultane, qu'elle porte à faux. Toutes ces idées tumultueuses qui occupoient Almaïde et Mo- des, se succédoient avec une extrême promp- titude ; et si vous vouliez bien y penser, vous verriez que ce qu'Amanzéi ne nous a dit qu'en un quart-d'heure, ne dût pas suspendre deux minutes leurs résolutions. Eh bien, ré- pliqua le sultan, le conteur est donc une bête, s'il emploie tant de tems à rendre ce que les gens dont il parle pensèrent avec tant de promptitude. Je voudrois bien, reprit-elle, que vous fussiez obligé de nous en peindre autant. J'ai mes raisons pour croire que je m'en acquitterois fort bien, répartit-il, mais je ferois encore mieux que tout cela; car ce que je trouverois si difficile à dire, je ne me ferois point du tout de peine de le passer. Les idées dans lesquelles Moclès étoit ab- sorbé, ses désirs, les efforts qu'il faisoit pour les éteindre, le plaisir avec lequel il s'y livroit lui donnoient un air si sérieux et si occupé, qu'Almaïde enfin jugea à propos de lui de-


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mander ce qu'il avoit pour garder si long- tems le silence. Je crains, ajouta-t-elle, que vous ne vous fassiez des idées noires. Vous avez raison, répartit-il, et c'est le récit que vous venez de me faire qui me les a fait naî- tre. Almaïde parut étonnée de ce qu'il lui di- soit. N'en soyez pas surprise, continua-t-il, et ne soyez pas plus choquée de ce que je vais vous dire, tout extraordinaire qu'il sera dans ma bouche. Je suis désolé que ce jeune témé- raire qui vous ménagea si peu, n'ait pas eu le tems d'achever son crime. Ah Moclès ! s'écria- t-elle, et pourquoi? Parce que, répondit-il, vous seriez en état de calmer des doutes qui me tourmentent depuis long-tems, que vous venez de me rendre dans toute leur force, et que notre inexpérience réciproque laissera toujours subsister, puisque vous ne pourriez point répondre à mes questions, et qu'il se- roit trop dangereux pour moi d'interroger sur ce qui m'agite une autre personne que vous. Ma curiosité roule sur des choses d'une nature si étrange pour un homme de mon ca- ractère et de ma profession, qu'à moins de me connoître comme vous faites, on ne manque- roit pas de l'attribuer à un motif qui ne me feroit pas honneur. Il est certain, répondit- elle, que vous pouvez tout me dire sans rien


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risquer. C'est cela même, reprit-il, qui me fe- roit presque désirer que vous fussiez plus instruite, car ayant en moi autant de con- fiance que j'en ai en vous, sûrement vous ne me cacheriez rien. Quand j'aurois pu douter de votre amitié et de la façon dont vous comptez sur ma discrétion, la vérité avec la- quelle vous venez de me confier jusqu'à vos plus intimes mouvemens, m'en auroit con- vaincu. Sçachons toujours ce qui vous occupe, répliqua-t-elle, peut-être à force de raisonner, viendrons-nous à bout Oh non! interrom- pit-il, vous ne pourriez me donner que des conjectures ; et ce qui m'occupe est d'une na- ture à exiger la plus parfaite certitude. Sans vous inquiéter davantage, je vais vous dire ce que c'est, et vous jugerez s'il doit m'étre in- différent, pensant comme je fais, d'être sur un pareil article dans une si profonde ignorance. D'ailleurs, votre intérêt s'y trouve joint au mien, puisqu'il n'est pas possible que, ver- tueuse comme vous êtes, vous ne soyez pas tourmentée des mêmes idées que moi. Vous m'effrayez! lui dit Almaïde, parlez, je vous en conjure. Eh bien! lui dit-il, je pense qu'il est possible que nous ayons fort peu de mé- rite à ne nous être jamais écartés de nos de- voirs. Cela se pourroit-il! s'écria-t-elle, et


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d'un air assez fâché de ce que la conversation prenoit un tour si sérieux. Sans doute, reprit- il, et je vais vous en convaincre. Vous n'avez, vous, jamais éprouvé les douceurs de l'amour (car, quelque chose que vous en puissiez croire, il n'est pas douteux que ce qui vous est arrivé avec ce jeune homme, ne vous en a donné qu'une idée fort imparfaite) moi, je l'ai toujours fui, est-ce là de quoi nous croire si parfaits? Mais, direz-vous, nous avons eu des désirs, et nous en avons triomphé. Est-ce donc une si grande victoire que celle-là ? sça- vions-nous ce que nous désirions ? sommes- nous même bien sûrs d'avoir eu des désirs ? non, notre orgueil nous a trompés : ce que nous avons pris pour les désirs les plus ar- dens étoient, sans doute, de bien légères ten- tations. Ce n'est peut-être que par ignorance que nous nous y sommes mépris, plût au ciel ! mais s'il est vrai (comme je crains bien) que la seule envie de nous exagérer nos triomphes, ou de croire seulement que nous en remporterions, nous ait trompés là-dessus, dans quelle coupable erreur n'avons-nous pas vécu? Nous nous sommes flattés d'être ver- tueux, pendant que nous étions peut-être plus imparfaits que ceux que nous osions blâmer, et que notre vanité nous donnoit même un vice de plus qu'à eux.


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Cela est vrai, dit Almaïde, vous venez de faire là une affligeante réflexion ! Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle me tourmente, répliqua- t-il d'un air triste, et d'autant plus que, pour me guérir de mes doutes, je ne vois qu'un moyen qui, tout simple qu'il est, ne laisse pas d'être dangereux. Voyons toujours, lui demanda-t-elle; comme je suis précisément dans le même cas que vous, j'ai l'intérêt du monde le plus pressant à sçavoir ce que vous avez pensé. Il faut vous connoître comme je fais, répondit-il, pour ne pas craindre de vous le dire.

Nous nous cro3'ons vertueux, vous et moi ; mais comme je vous le disois tout à l'heure, nous ne sçavons réellement ce qui en est, et vous n'en allez plus douter. En quoi consiste la vertu? dans la privation absolue des choses qui flattent le plus les sens. Qui peut sçavoir quelle est la chose qui les flatte le plus? celui- là seul qui a joui de toutes. Si la jouissance du plaisir peut seule apprendre à le connoître, celui qui ne l'a point éprouvé ne le connoît pas; que peut-il donc sacrifier? Rien, une chimère; car, quel autre nom donner à des désirs qui ne portent que sur une chose qu'on ignore? et si, comme cela est décidé, la difti- culté du sacrifice en fait seule tout le prix,


CONTE MORAL 125


quel mérite peut avoir celui qui ne sacrifie qu'une idée. Mais après s'être livré aux plai- sirs et s'y être trouvé sensible, y renoncer, s'immoler soi-même, voilà la grande, la seule, la vraie vertu, et celle que ni vous ni moi ne pouvons nous flatter d'avoir.

Je ne le vois que trop, dit Almaïde il est certain que nous ne pouvons pas nous en flatter. Nous nous en sommes flattés pourtant, répondit vivement Moclès qui craignit qu'en laissant à Almaïde le tems de la réflexion, elle ne sentît combien les raisonnemens qu'il employoit étaient faux ; nous avons osé le croire, et dès ce moment nous voilà coupa- bles d'orgueil. Je suis bien aise, continua-t-il et je vous loue sincèrement de ce que vous sentez que tant qu'on ne s'est point mis à portée de pouvoir faire une comparaison exacte du vice et de la vertu, l'on ne peut avoir sur l'un et sur l'autre que des idées fausses. D'ailleurs, car ce mal, tout grand qu'il est, n'est pas le seul, on est sans cesse tourmenté du désir d'apprendre ce que l'on s'obstine à ignorer. L'âme exercée malgré elle-même par ce mouvement de curiosité, en a sûrement plus de négligence sur ses de- voirs ; en proie à des distractions fréquentes, elle perd à raisonner, à entrevoir, à suivre, à


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détailler, à approfondir ce qu'elle a conçu, le tems que sans cette tourmentante idée qui l'obsède toujours, elle donneroit uniquement à la pratique de la vertu. Si elle sçavoit à quoi s'en tenir sur ce qu'elle souhaite de con- noître, elle seroit plus tranquille, elle seroit plus parfaite : il faut donc connoître le vice, soit pour être moins troublé dans l'exercice de la vertu, soit pour être sûr de la sienne.

Quoiqu'Almaïde fût dans une situation à ne pouvoir guère saisir que ce qui, en lui démon- trant la nécessité du plaisir, la délivroit de la crainte des remords, ce sophisme la fit fris- sonner; elle demeura quelques momens inter- dite, mais l'envie qu'elle avoit de s'éclairer sur la volupté, ou de s'y perdre encore, l'em- portant sur la terreur, elle me parut enfin plus surprise qu'effrayée de ce qu'elle venoit d'entendre. Vous croyez donc, lui demandâ- t-elle d'une voix tremblante, que nous en se- rions plus parfaits? Mais vraiment, répliqua- t-il, je n'en doute pas; car, considérez de grâce la position oli nous sommes, et jugez s'il en est de plus horrible. Je ne le vois que trop, dit-elle ; elle est réellement épouvan- table !

Premièrement, continua-t-il, nous ne sça- vons pas si nous sommes vertueux; état


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triste pour des gens qui pensent comme nous. Ce doute, tout cruel qu-il est, n'est pas le seul malheur qu'entraîne notre situation : il n'est que trop certain que contens de la privation que nous nous sommes imposée, il y a mille choses plus essentielles, peut-être, sur les- quelles nous nous sommes dispensés de nous observer par conséquent à l'ombre d'une vertu qui pourroit bien n'être qu'imaginaire, nous avons commis des crimes réels, ou (ce qui, sans être de la même importance, a ce- pendant des inconvéniens considérables) nous avons négligé de faire de bonnes actions. Enfin, en nous supposant tels que nous nous sommes crus jusques ici, je me défierois en- core d'une vertu que nous avons choisie, et je n'imaginerois pas qu'il y eût un grand mérite à l'avoir. Mettez différens fardeaux au choix d'un homme, il n'est pas douteux que ce sera du plus léger qu'il se chargera.

Je vous entends, dit-elle en soupirant, vous voulez dire que nous avons fait de même. A combien de scrupules ne me livrez-vous pas, continua-t-elle en baissant les yeux; et comment n'en être pas tourmenté, quand le seul moyen que l'on ait pour s'en délivrer en fait lui-même naître tant! Ce moyen, reprit- il vivement, est dans le fond moins à craindre


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qu'il ne le paroît. Je suppose (et plût au ciel que je ne supposasse rien,) que fatigués de notre incertitude, sentant enfin qu'il est de notre devoir de nous en tirer, nous voulons connoître le plaisir et juger de ses charmes par nous-mêmes; quel seroit le danger de cette épreuve, de ne pouvoir pas nous y arra- cher, quand une fois nous l'aurions connu? Pour des âmes un peu foibles, j'avoue que cela seroit à risquer ; mais il me semble que sans trop de présomption, nous pouvons un peu compter sur nous-mêmes. Si, comme à ne vous rien cacher, je ne le présume, ce plaisir est moins séduisant qu'on ne le dit, ce ne sera pas la peine de nous livrer à des choses à la privation desquelles, flatteuses ou non, l'on a attaché de la gloire : si, au con- traire, elles peuvent porter dans l'âme un trouble aussi grand qu'on l'assure, nous nous en priverons avec d'autant plus de joie, que nous serons sûrs qu'il y a beaucoup de vertu à le faire.

Ce raisonnement, que sans doute Almaïde auroit détesté si elle avoit été plus à elle- même, fit sur une âme qui n'attendoit plus pour succomber que l'apparence d'une excuse, tout l'effet que le malheureux Moclès s'en étoit promis. Après l'avoir regardé quelque


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tems avec des yeux incertains et troublés, je sens comme vous, lui dit-elle, la nécessité ab- solue de cette épreuve; mais avec qui la pour- rions-nous faire en sûreté?

A ces mots elle se pencha languissamment sur Moclès, qui peu à peu s'étoit approché d'elle, au point qu'en ce moment, il la tenoit entre ses bras. Je crois, lui répondit-il, que si nous la voulions hasarder, ce ne pourroit être qu'entre nous deux : nous sommes sûrs l'un de l'autre, et comme nous ne pouvons point douter que cène soit par une grande recherche de la vertu que nous nous déterminons à des actions qui semblent la blesser, nous sommes certains de ne nous pas faire une habitude d'un mouvement de curiosité qui ne part que d'un si bon principe. De quelque façon que ce puisse être enfin, nous y gagnerons, puis- qu'au moins le souvenir de notre chute nous garantira de l'orgueil.

Quoiqu'Almaïde ne répondît rien, elle pa- roissoit encore incertaine; Moclès qui vouloit, à quelque prix que ce fût, la déterminer, lui opposa pour achever de la vaincre, de ne tenter cette épreuve que par degrés, afin, disoit-il, que s'ils trouvoient dans leurs pre- miers essais assez de volupté pour fixer leurs doutes, ils n'allassent pas plus loin. Elle y


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consentit ; bientôt ils s'égarèrent, et irritant leurs désirs par des choses qui, quoiqu'elles fussent faites sans grâces et avec mal adresse, n'en prenoient pas moins d'empire sur leurs sens, ils perdirent de vue le marché qu'ils ve- noient de faire. Tous deux trouvant trop ou trop peu dans ce qu'ils sentoient, jugèrent à propos de poursuivre, ou ne purent s'arrêter

et tout d'un coup vous devîntes autre

chose, interrompit le sultan? Non, Sire, ré- pondit Amanzéi. Je ne comprends rien à cela, reprit Schah-Baham, et je sçais bien pour- quoi, c'est que cela est incompréhensible; car il n'est pas douteux qu'ils n'eussent tout ce que votre Brama demandoit. Je le crus d'abord comme votre invincible majesté, re- partit Amanzéi ; il falloit pourtant qu'au moins l'un des deux en eût imposé à l'autre. J'imagine que vous fûtes bien fâché, répliqua le sultan; et dites-moi, duquel des deux. vous défiâtes-vous le plus? Le récit d'Almaïde, ré- pondit Amanzéi, me donna sur elle de grands soupçons, et l'ignorance qu'elle affecta quand elle se rendit à Moclès, quoiqu'elle fût ex- trême, ne m'empêcha pas de croire qu'en lui faisant le récit de son aventure, elle avoit supprimé la circonstance qui me faisoit rester dans ma prison. Voilà bien les femmes!


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s'écria le sultan ; oh oui ! votre réflexion est juste : eh bien ! je n'en ai rien dit, mais j'au- rois parié qu'elle ne disoit pas tout ; si je m'en étois vanté, il y a ici des gens qui m'auroient accusé de faire l'esprit fort. Allez, allez, soyez-en certain ; ce fut elle qui empêcha que vous ne fussiez délivré.

La chose, toute probable qu'elle est, répon- dit Amanzéi, souffre des difficultés; Moclès, pour un homme jusques alors si irréprocha- ble, m'a paru avoir bien de l'expérience.

Ceci change la thèse, dit le sultan, car ah

oui ! on le voit bien, c'étoit lui. Mais accor- dez-vous donc, dit la sultane, c'étoit elle, c'étoit lui : pourquoi, sans se tourmenter tant, ne pas penser que tous deux étoient de mauvaise foi ? Vous avez raison, répliqua le sultan, à la rigueur cela se pourroit : il me semble pourtant qu'il seroit plus plaisant que ce fût l'un ou l'autre, je ne sçais pas pourquoi, mais je l'aimerois mieux. Voyons toujours, que dirent-ils après? Ce n'est pas là ce qui m'intéresse le moins.

Moclès fut le premier qui revint de son égarement, il me parut d'abord comme étonné de se trouver entre les bras d'Almaïde ; et sa raison reprenant peu à peu son empire, à l'étonnement succéda l'horreur : il sembloit


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ne pouvoir pas comprendre ce qu'il voyoit; il cherchoit à. en clouter, à se flatter qu'un songe seul lui ofl'roit de si cruels objets. Trop sûr enfin de son malheur, il leva douloureu- sement les yeux sur lui-même, et se retraçant tout ce qu'il avoit fait pour séduire Almaïde, combien sa criminelle passion l'avoit aveuglé, avec quel art il l'avoit corrompue par degrés, il tomba dans la doulour la plus amère...

Almaïde enfin ouvrit les yeux ; mais encore troublée, ne distinguant pas les objets aussi bien que Moclès, elle fut d'abord plus confuse qu'affi.gée. Soit enfin que le désespoir où elle le voyoit lui fit senur sa chute, soit que d'elle-même elle connût tout ce qu'elle avoit à se reprocher : Ah Moclès ! s"écria-t-elle en pleurant, vous m'avez perdue!

Moclès en convint, il s'accusa de l'avoir sédUite, la plaignit, tâcha de la consoler, et lui parla en homme vraiment humilié sur le danger qu'il y a à compter trop sur soi- même. Enfin, après lui avoir dit tout ce que peuvent inspirer la plus vive douleur et le repentir le pius sincère, sans oser la regar- der, il prit congé d'elle pour toujours.

Almaïde restée seule, n'en i'ut ni moins honteuse ni plus tranquille ; elle passa toute la nuit à pleurer et à se reprocher tout, jus-


CONTE MORAL


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ques au reproche qu'elle avoit fait à Moclès, et dans lequel alors elle trouvoit trop de va- nité. Moclès, dès le lendemain, prit le parti de la retraite la plus austère... Voilà qui achève de me décider, interrompit le sultan, ce n'étoit pas lui. Et Almaïde, continua Amanzéi, toujours inconsolable, quelques jours après suivit son exemple. Ceci me dé- range, reprit le sultan, il falloit donc que ce ne fût pas elle. Jamais question plus difficile à décider ne s'étoit offerte à mon esprit, et je la laisse à résoudre à qui le pourra.


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CHAPITRE X.

Où entre autres choses, on trouvera la façon de tuer le tents.

QUELQUE goût que j'eusse pris pour la morale, je commenço's à m'ennuyer chez Almaïde, lorsque Moclès la séduisit. Un jour plus tard j'en serois sorti, persuadé qu'il y avoit au moins dans Agra deux femmes insensibles, ma patience heureusement me sauva une idée fausse.


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Après avoir quitté Almaïde, j'errai long- tems ; les ridicules, ou les vices d'un genre qui m'étoit déjà connu, me promettant peu de plaisir, j'évitai avec soin ces maisons où tout avoit l'air décent et arrangé. Mes courses me conduisirent dans un fauxbourg d'Agra, qui étoit rempli de maisons fort ornées ; celle pour qui je me déterminai, appartenoit à un jeune seigneur qui n'y logeoit pas ; mais qui quelquefois y venoit incognito.

Le lendemain que je m'y fus fixé, je vis sur le soir arriver mystérieusement une dame, qu'à sa magnificence, et plus encore à la noblesse de son air, je pris pour une femme du plus haut rang. Mes yeux furent éblouis de ses charmes ; avec plus d'éclat encore que Phénime, elle avoit la même modestie, et une physionomie si douce, que je ne pus la voir sans m'intéresser à elle vivement. A l'air dont elle entra dans le cabinet où j'étois, il sembloit qu'elle fût étonnée de la démarche qu'elle faisoit ; elle ne parla qu'en tremblant à l'esclave qui la conduisoit, et sans oser lever les yeux, elle vint s'asseoir sur moi en rêvant, mais avec tant de langueur, qu'il ne me fût pas possible de deviner quel étoit le mouvement qui l'occupoit.

A peine fut-elle seule, et livrée à elle-


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même, que s'occupant des plus tristes ré- flexions, après avoir soupiré plusieurs fois, ses beaux yeux répandirant des larmes. Sa douleur paraissoit cependant plus tendre que vive, et elle sembloit moins pleurer des mal- heurs qu'en craindre. Elle avoit à peine essuyé ses pleurs, qu'un jeune homme fort bien fait, et mis proprement, entra avec im- pétuosité, et en chantant, dans le cabinet. Sa présence acheva de troubler la dame ; elle rougit, et en détournant ses yeux de dessus lui, et en se cachant le visage, elle tâcha de lui dérober la confusion oii elle étoit.

Pour lui, il s'avança vers elle de l'air du monde le moins tendre et le plus galant, et se jettant à ses genoux : Ah Zéphis ! lui dit- il, mes yeux ne me trompent-ils pas ! est-ce Zéphis que je vois ici ! est-ce vous ! vous que j'adore, et que je n'osois presque pas y espé- rer ! quoi ! c'est vous qu'enfin je tiens dans mes bras !

Oui, répondit-elle en soupirant, c'est moi qui n'aurois jamais dû venir ici, c'est moi qui meurs de honte de m'y trouver, et qui n'ai cependant pas craint de m'y rendre. Que vous me rendez chère cette solitude, s'écria-t-il, en lui baisant la main ! Ah ! répondit-elle, qu'un jour, peut-être, elle me coûtera de re-


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grets ! Les preuves que je vous y donne de ma foiblesse deviendront plus cruelles pour moi, à mesure qu'elles s'effaceront de votre souvenir, et elles s'en effaceront, Mazulhim : ou si vous vous les rappeliez quelquefois, ce ne sera que pour me mépriser de ce que j'au- rai fait pour vous. Mais quelle erreur ! répli- qua-t-il d'un ton badin ; pouvez-vous, belle comme vous êtes, vous former de pareilles chimères; sçavez-vous bien qu'au vrai, je n'ai jamais aimé personne aussi tendrement que vous; et vous doutez de mes sentimens! Non, je n'ai pas le bonheur d'en douter, re- prit-elle tristement; je srais que vous ne pouvez être ni constant, ni fidèle : je doute même que vous sçachiez aimer; cependant je vous aime, je vous l'ai dit, et je viens dans ces lieux vous le dire encore. Je sens ma foi- blesse dans toute son étendue, je m'en fais pitié à moi-même, j'en vois toutes les suites, et pourtant j'y cède. Ma raison me fait voir tout ce que j'ai à craindre, mon amour me fait tout braver.

Mais, en vérité, répondit-il, sçavez-vous bien que vous me faites un vrai tort mortel de ne me pas voir aussi tendre que je le suis? Ah! Mazulhim, s'écria-t-elle, est-ce ain- si que vous sentez tout ce que je vous sacri-


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fie, et que vous rassurez mon cœur ! Je vous aime, Mazulhim; si vous me connoissiez mieux, vous n'en douteriez pas. Ce cœur qui vous adore, n'a (vous ne pouvez pas l'ignorer) jamais élé qu'à vous ; dites-moi que vous dé- sirez qu'il y soit toujours. Si vous sçaviez combien j'ai besoin de croire que vous m'ai- mez, vous ne me refuseriez pas de me le dire, ne fût-ce même que par humanité. C'est à vous seul aujourd'hui que mon bonheur est attaché; vous voir, vous aimer toujours, c'est mon seul bien et mes uniques vœux. Seroit- il bien vrai que vous fussiez incapable de pen- ser pour moi comme je pense pour vous!

Ah! s'écria-t-il, je vous proteste... Mazul- him, interrompit-elle, laissez-moi le soin de vous justifier, je m'en acquitterai mieux que vous-même, et j'ai plus d'envie de croire que vous m'aimez, que vous de me le persuader. Je vous avouerai. Madame, reprit-il d'un air plus sérieux que touché, que je ne me croyois pas assez malheureux pour que les preuves que depuis six mois j'ai tâché de vous donner de ma tendresse, vous en eussent aussi peu persuadée. Je sens bien qu'un amour extrême tel que celui que j'ai eu le bonheur de vous inspirer, ne va jamais sans un peu de dé- fiance; si celle que vous me témoignez pou-


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voit ne tourmenter que moi ajouta-t-il en la serrant dans ses bras, je m'en plaindrois beau- coup moins, et le plaisir de vous trouver si délicate, me feroit oublier combien vous êtes injuste; mais c'est de votre repos qu'il s'agit ici, et si vous connoissiez mes sentimens, vous n'auriez pas de peine à croire qu'il m'est infiniment plus cher que le mien.

En achevant ces mots, il voulut prendre avec Zéphis les plus tendres libertés, mais elle se défendit d'un air si vrai, que ne pou- vant plus imaginer que ce fût en elle envie de faire de ces façons auxquelles on ne prend seulement pas garde aujourd'hui, il la regarda avec étonnement. Eh quoi ! Zéphis, lui-dit- il, est-ce ainsi que vous me prouvez votre tendresse, et devois-je m'attendre à tant d'in- différence? Mazulhim, répondit-elle en pleu- rant, daignez m'écouter. Je ne suis pas venue ici sans sçavoir à quoi je m'exposois, et vous me verriez verser moins de larmes, si je n'é- tois pas déterminée à me livrer à votre ten- dresse; je vous aime, et si je n'en croyois que les mouvemens de mon cœur, je serois entre vos bras; mais Mazulhim, il en est encore tems, et nous ne sommes pas encore assez engagés l'un à l'autre pour que vous deviez me cacher vos sentimens. Il n'y a pas de


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tems où il ne me soit affreux d'apprendre que vous ne m'aimez pas; mais jugez combien j'aurois à me plaindre de vous, jugez quel seroit mon état, si je ne l'apprenois qu'après que ma foiblesse ne vous auroit rien laissé à désirer! Dominé par le désir de plaire, accou- tumé à l'inconstance par des succès qui ne se sont point démentis, vous ne cherchez qu'à vaincre, et vous ne voulez pas aimer. Peut- être est-ce sans passion pour moi que vous m'avez attaquée : examinez bien votre cœur, vous êtes maître de ma destinée, et je ne mé- rite pas que vous la rendiez malheureuse.

Si ce n'est pas l'amour le plus tendre qui vous attache à moi, en un mot, si vous ne m'aimez pas comme je vous aime, ne crai- gnez pas de me le déclarer; je ne rougirai pas d'être le prix de l'amour, mais je mour- rois de honte et de douleur, si je ne m'étois vue que l'objet d'un caprice.

Quoique ces paroles, et les pleurs que Zé- phis versoit en les prononçant, n'attendrissent pas Mazulhim, elles lui firent prendre un ton moins froid que celui qu'il avoit d'abord em- ployé auprès d'elle. Que vos craintes me tou- chent, lui dit-il; mais que je les mérite peu! est-il possible que vous vous imaginiez que je vous confonds avec ces objets méprisables.


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qui seuls jusqu'à ce jour ont paru m'occuner. J'avoue que la façon dont j'ai vécu i. pu donner lieu à vos soupçons; mais, Zéphis, voudriez-vous que j'eusse joint au ridicule d'avoir eu les femmes qui ont rempli mes loi- sirs, la honte de les avoir aimées ? Il est vrai, je craignois l'amour; eh! que pouvois-je faire de mieux, pour lui échapper toujours, que de vivre avec des femmes sans moeurs et sans principes, qui, dans l'instant même qu'elles me séduisoient le plus par leurs agrémens, me sauvoient par leur caractère du danger d'une passion ! Je suis, dites-vous, accoutumé à l'inconstance par le succès? M'estimez-vous assez peu pour croire qu'avant de vous avoir touchée, je me flattasse d'en avoir eu quel- ques-uns? Il n'y a pas une de ces victoires dont, peut-être, vous me croyez si vain, qui intérieurement ne m'ait couvert de confusion; pas une enfin qu'au prix de tout mon sang je ne voulusse n'avoir point remportée, puis- qu'elles me rendent moins digne de vous !

Zéphis, à ces paroles, parut un peu rassu- rée, et tendit la main à Mazulhim, en atta- chant sur lui ses beaux yeux, avec cette ex- pression tendre et touchante que l'amour seul peut donner. Oui, Zéphis, continua Mazulhim, je vous aime ! ah ! combien vivement ! avec


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quel plaisir je sens à vos genoux, qu'au mi- lieu même des transports les plus ardens, ce n'étoit pas à l'amour que je sacrifiois ! qu'il m'est doux de le connoître, et de ne le con- noître que par vous! sans vos charmes, même sans vos vertus, j'aurois, sans doute, ignoré toujours ce sentiment auquel, jusques à vous, je refuserois de me livrer. C'est à vous seule que je le dois, c'est pour vous seulequeje veux en être éternellement rempli !

Ah Mazulhim? s'écria-t-elle, que nous se- rions heureux si vous pensiez ce que vous me dites ! s'il est vrai que vous m'aimi<^z, vous m'aimerez toujours ! A ces mots, elle se pen- cha sur Mazulhim, et en le serrant tendrement dans ses bras, elle approcha sa tête de la sienne. La plus tendre ivresse étoit peinte dans ses yeux, et bientôt Mazulhim, par ses transports, en pénétra toute son âme. Dieux! quels yeux quand il eut achevé de les trou- bler! Je n'avois vu les mêmes qu'à Phénime.

Quelque préparée qu'elle fût cependant à rendre Mazulh-'m l'amant du monde le plus heureux, elle ne put sans se ressouvenir de ses craintes, et peut-être de sa vertu, le voir si près de son bonheur.

Vous ne doutez pas que je ne vous aime, lui dit-elle, en lui opposant la plus foible


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résistance ; mais ne pouvez-vous — Ah Zéphis ! interrompit-il, Zéphis ! pouvez-vous craindre encore de me prouver votre ten- dresse ?

Zéphis soupira, et ne répondit rien : phis vaincue par son amour qu'elle n'étoit persua- dée de celui de son amant, elle céda enfin à ses désirs. Trop heureux Mazulhim ! que de charmes s'offrirent à tes regards, et combien la pudeur de Zéphis n'en augmentoit-elle pas le prix ! aussi Mazulhim m'en parut-il vive- ment frappé ; tout l'étonnoit ; tout étoit en Zéphis l'objet d'un éloge et d'un baiser. Quoique loin de condamner l'admiration dans laquelle il étoit plongé, je la partageasse avec lui, il me sembla que pour la situation où il se trouvoit, elle duroit trop long-tems, et qu'elle sembloit même suspendre, ou lui faire oublier ses désirs.

Il est bien vrai que plus on est délicat plus on s'amuse de bagatelles. Le sentiment seul connoît ces tendres écarts qu'il imagine, et qu'il varie sans cesse ; mais enfin, on ne sçauroit s'y plaire toujours, et si l'on s'y arrête, c'est moins pour y borner ses désirs, que pour y trouver de nouvelles sources de flammes. J'eus quelques instans assez bonne opinion de Mazulhim, pour n'attribuer l'ané-


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antissement OÙ je le voyois, qu'à un excès d'amour, et les charmes deZéphisjustifioient cette idée. Vraisemblablement Zephis le crut aussi, et plus long-tems que moi. Je ne con- cevois pas comment les transports d'un amant si tendre, si pressé d'être heureux, s'affoiblis- soient à mesure qu'ils trouvoient de quoi augmenter : il étoit vif sans être ardent ; il louoit, il admiroit toujours : mais n'est-ce donc que par des éloges qu'un amant sçait exprimer ses désirs ?

Avec quelque adresse que Mazulhim dis- simulât son malheur, Zéphis s'apperçut du peu de succès de ses charmes : elle n'en parut ni surprise, ni choquée, et tournant ses beaux yeux vers son amant, levez-vous, lui dit-elle avec le plus doux sourire, je suis plus heu- reuse que je ne le pensois.

Mazulhim à ce discours, qui ne lui parut qu'insultant, s'eftorça, mais vainement, de prouver à Zéphis qu'il ne méritoit pas qu'elle eût de lui l'idée qu'elle sembloit en avoir prise.

Forcé enfin de se rendre justice : Hélas, Madame, lui dit-il d'un ton qui me fit rire, c'est que vous m'avez attristé! Votre trouble me divertit, répondit Zéphis; mais votre douleur m'offenseroit. Il seroit trop cruel


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pour moi, que vous crussiez mon cœur blessé... Ah Zéphis ! interrompit Mazulhim, qu'il est affreux d'avoir tort avec vous, et difficile de s'en justifier! Cessez donc de vous afflif^er, répondit tendrement Zéphis; je crois que vous m'aimez, je ne le crois même que depuis un instant, et vous ne pouviez mieux me prouver votre tendresse que parles choses que vous vous reprochez.

Ah! cela, comme l'on dit, est bon pour le discours, dit le sultan; mais dans le fond de l'âme, cette dame-là n'étoit sûrement pas contente. Premièrement, c'est que par soi- même cela est affligeant, et qu'il y a appa- rence que ce qui afflige toutes les femmes, n'en sçauroit divertir une, ou du moins vous conviendrez qu'en ce cas-là elle seroit bien capricieuse. D ailleurs, c'est que le sentiment n'est pas une chose si consolante, quand cela arrive, qu'on pourroit bien dire.

A ce propos, je me souviens qu'un jour (j'étois parbleu bienjeune,) c'étoit une femme. Je ne vous dirai pas comment cela arriva; nous étions pourtant tous deu.\... Réellement, je ne m'en serois jamais défié; ne voilà-t-il pas que tout d'un coup... je ne sçais pas trop comment vous dire cela. Eh bien! j'eus beau lui tenir les propos du monde les plus galans,


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plus je lui parlai, plus elle pleura. Je n'ai jamais vu cela qu'une fois; mais il est vrai que c'étoit une chose bien attendrissante. Je lui dis pourtant, entre autres choses, qu'il ne falloit désespérer de rien, que je ne l'avois pas fait exprès... Eh! finissez votre cruelle histoire, interrompit la sultane. Je trouve assez bon, reprit Schah-Baham, qu'il ne me soit point permis de faire un conte, et chez moi surtout. De là. comme je vous disois, poursuivit-il, j'ai conclu, et pour jamais, qu'il n'y a point de femme à qui cela fasse un certain plaisir; par conséquent la dame de Mazulhim qui disoit de si belles choses... auroit tout autant aimé n'avoir pas eu à les dire, interrompit la sultane, cela est probable; mais sçachez pourtant que ce que vous croyez si fâcheux pour une femme, l'afflige moins qu'il ne l'embarrasse. Ah oui, reprit le sultan, je n'aurois, par exemple,

qu'à mais n'ayez pas peur! continuez,

Emir.

Quelque déconcerté que Mazulhim me parût de son aventure, il me sembla qu'il étoit encore plus étonné de la façon dont Zéphis la prenoit.

Si quelque chose peut, lui dit-il, me con- soler de cette aftreuse disgrâce, c'est de voir

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qu'elle ne prenne rien sur votre cœur; que de femmes me détesteroient, si elles avoient autant à se plaindre de moi ! Je vous avoue, répondit Zéphis, que je ferois peut-être comme elles, si je pouvois attribuer cet acci- dent à votre froideur; mais si, comme vous me l'avez dit et que je le crois, l'amour seul trouble vos sens, je ne trouve dans cette aventure que mille choses plus flatteuses pour moi que tous vos transports. Je vous aime trop pour ne pas croire que vous m'ai- mez ; peut-être aussi ai-je trop de vanité, ajouta-t-elle en souriant, pour imaginer qu'il y a de ma faute; mais quel que soit le motif de mon indulgence, ce qu'il y a de vrai, c'est que je vous pardonne. Je vous avertis au reste, que je serois moins tranquille sur le plus simple soupçon sur votre fidélité, que sur ce que vous appeliez un crime. Oui, Mazulhim, soyez-moi fidèle, et puissé-je toujours vous trouver tel que vous êtes actuellement. Ce que j'y perdrois du côté de ce que vous appeliez des plaisirs, ne le trou- verois-je pas bien dans la certitude que vous seriez constant?

Pendant que Zéphis parloit, Mazulhin qui auroit bien voulu lui avoir moins d'obliga- tion, n épargnoit rien de tout ce qui pouvoit


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faire cesser son malheur. Zéphis se prêtoit à ses désirs avec une complaisance qu'intérieu- rement, peut-être, il n'approuvoit pas, parce que de moment en moment, elle le rendoit moins excusable. Cette complaisance même devenoit plus tendre, insensiblement elle augmentoit; Zéphis défendoit moins, ou accordoit de meilleure grâce; ses yeux bril- loient d'un feu que je ne leur avois pas encore vu; il sembloit que ce ne fût que dans cet instant qu'elle se fût véritablement ren- due : elle n'avoit jusques-là que souffert les empressemens de Mazulhim, alors elle les partageoit. Cette répugnance inséparable du premier moment que tant de femmes jouent, et que si peu sentent, avoit cessé.

Zéphis soutenoit sans embarras les éloges de Mazulhim, et paroissoit même désirer qu'il pût se mettre à portée de lui en donner de nouveaux : elle rougissoit, et ce n'étoit pas la pudeur qui la faisoit rougir ; ses regards ne se détournoient plus de dessus les objets qui d'abord avoient paru les blesser ; la pitié que Mazulhim lui inspiroit, enfin n'eut plus de bornes; cependant...

Ah oui, interrompit le sultan, cependant... J'entends bien, voilà un impertinent homme ! Je ne connois rien qui soit à la longue plus


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insupportable que les procédés qu'il a avec Zéphis; je suis bien sûr qu'elle s'en fâcha. Et moi, dit la sultane, je le suis du contraire; se fâcher d'un pareil malheur, c'est le mériter. Bon, reprit le sultan, pensez-vous qu'une femme fasse une pareille réflexion. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est qu'en pareil cas je me fâcherois, et si je ne m'en croirois pas moins raisonnable, non. Voyons pourtant ce que dit Zéphis, car, à ce que je vois, en cela comme en toute autre chose, chacun a son goût.

Quelque indulgente qu'elle fût, reprit Aman- zéi, l'obstination du malheur de son amant me parut l'ennuyer; soit qu'ayant plus fait pour lui que la première fois, elle crut le mé- riter moins ; soit qu'étant en ce moment plus favorablement disposée, elle trouvât dans sa raison moins (je force pour le soutenir.

Mazulhim, moins convaincu que Zéphis de son infortune, ou accoutumé peut-être à braver de pareils malheurs, ne pensant pas de Zéphis aussi bien qu'il le devoit, tenta ce que, s'il eût été plus sage ou plus poli, il n'auroit pas tenté. Il me sembla qu'elle n'agréoit pas une épreuve qui lui montroit moins encore de présomption dans Mazulhim, que la mauvaise opinion qu'il osoit avoir de ses charmes.


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Malgré son trouble, il lui échappa un sou- ris malin qui sembloit dire à Mazulhim qu'elle n'étoit point personne avec qui cette témérité fût placée, et pût être heureuse. Sûre qu'il en seroit bientôt puni, elle se livra à ses ridi- cules entreprises, avec une intrépidité que toute femme est assez vaine pour avoir en pareil cas, mais qui n'est point dans toutes justifiée par le succès. Quoique Mazulhim fût en ce moment moins à plaindre qu'il ne l'avoit été, il n'étoit pas cependant dans une situa- tion dont on pût le féliciter, et quels que fussent ses efforts^ Zéphis eut raison de ne les avoir pas craint.

A l'air étonné de Mazulhim, je dus croire que s'il étoit fait à une partie de ce qui lui arrivoit, il ne l'étoit pas à trouver des femmes qui comme Zéphis, ne pussent dans ses mal- heurs lui laisser aucunes ressources. Ce que je dis toutefois sans vouloir en offenser au- cune ; et que sçait-on d'ailleurs, si ce seroit toujours à elles qu'on devroit s'en prendre ?

Quoi qu'il en soit, la surprise de Mazulhim fut si plaisamment marquée, et aux dépens de beaucoup d'autres femmes, faisoit si bien l'éloge de Zéphis, qu'elle ne put s'empêcher d'en rire. Si vous me l'aviez demandé, lui- dit-elle, je vous l'aurois dit, mais vous ne


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m'en auriez peut-être pas crue. J'aurois assu- rément eu tort, répondit-il, mais je ne devois pas m'y attendre ; une expérience de dix ans toujours heureuse, me faisoit croire toujours possible ce qu'avec vous seule j'ai inutilement tenté. Ah Zéphis ! ajouta-t-il, faut-il que je trouve dans ce qui devroit combler mes désirs de nouvelles raisons de me plaindre ! En effet, répondit-elle en riant, je conçois combien vous êtes malheureux, et vous devez aussi être bien sûr de toute ma pitié. Zéphis ! reprit-il avec un transport plus vrai que tous ceux que je lui avois vus, rien n'égale ma tendresse que vos charmes ; chaque moment augmente mon ardeur et

mon désespoir ; et je sens Eh Mazulhim !

interrompit-elle, quel auroit donc été ce bon- heur dont vous regrettez tant la perte ? Non, s'il est vrai que vous m'aimiez, vous n'êtes pas à plaindre. Un seul de mes regards doit vous rendre plus heureux que tous ces plaisirs que vous cherchiez, si vous les aviez trouvés auprès d'une autre. Vos sentimens me char- ment et me pénètrent, dit-il ; mais en redou- blant mon amour, ils augmentent mes regrets et ma douleur.

Finissons cet entretien, dit Zéphis en se levant. Quoi ! s'écria-t-il, voudriez-vous


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déjà me quitter ? Ah Zéphis ! ne m'abandon- nez point à l'horreur de ma situation ! Non Mazulhim, répliqua-t-elle, je vous ai promis de passer ce jour avec vous. Eh puisse-t-il ne vous point paroître plus long qu'à moi ! Mais sortons de ce cabinet : allons jouir de la déli- cieuse fraîcheur qui commence à se répandre; distraire votre imagination, la détourner enfin de dessus les objets qui l'attristent, peut-être, Mazulhim, plus on cherche les plaisirs, moins on peut les goûter ; essayons si, en y arrêtant moins notre pensée, nous ne nous y disposerions pas mieux.

La généreuse Zéphis sortit en achevant ces paroles, et Mazulhim lui donna la main de l'air du monde le plus respectueux.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce Ma- zulhim qui employoit si mal les rendez-vous qu'on lui donnoit, étoit l'homme d'Agra le plus recherché ; il n'y avoit pas une femme qui ne l'eût eu, ou qui ne voulût l'avoir pour amant: vif, aimable, volage, toujours trom- peur, et n'en trouvant pas moins à tromper, toutes les femmes le connoissoient, et toutes cependant cherchoient à lui plaire ; sa répu- tation enfin étoit étonnante. On le croyoit!... que ne le croyo't-on pas? et pourtant, qu'étoit il ? que ne devoit-il pas à la discrétion des


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femmes, lui qui ayant pour elles de si mau- vais procédés, les ménageoit cependant si peu?

Après une heure de promenade, Zéphis et lui revinrent du jardin. Je cherchai prompte- ment dans leurs yeux s'ils, étoient plus con- tens que lorsqu'ils étoient sortis. A l'air mo- deste de Mazulhim, je crus que non, et je ne me trompois pas, Zéphis s'assit sur moi non- chalamment, et Mazulhim se mit à ses pieds sur des carreaux. Ayant assez peu de chose à lui dire, et n'imaginant d'abord aucune sorte d'amusements qu'il fût en état de lui procurer, il s'abandonna à la rêverie, en la regardant assez tendrement.

Honteux peu de tems après, du personnage qu'il jouoit auprès de la plus belle femme d'Agra, mais consterné encore de ses mal- heurs, tremblant en voulant les réparer, d'es- suyer de nouveaux affronts, il fut quelques momens sans sçavoir à quoi se déterminer. II craignit enfin que son silence et sa froideur ne parussent plutôt à Zéphis des preuves d'indifférence que de crainte ou de repentir.

Il la prit brusquement dans ses bras, et lui donnant les baisers les plus tendres, sembla vouloir sortir par un coup d'éclat de la pro- fonde léthargie dans laquelle il étoit plongé.


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Zéphis d'abord parut délibérer en elle-même si elle se prêteroit aux nouvelles entreprises de Mazulhim, Si la tendresse la sollicitoit à tout accorder, cette même tendresse lui fai- soit voir avec douleur qu'elle n'avoit jamais plus de cruauté pour Mazulhim, que quand elle ne lui refusoit rien. Désiroit-il d'être heu- reux, ou la connoissoit-il assez peu pour croire qu'elle seroit blessée s'il ne cherchoit pas à le devenir! Etoit-ce enfin l'amour ou la vanité qui le ramenoit si tendre?

Pendant qu'elle s'occupoit de ces idées, Mazulhim (soit qu'il cherchât uniquement à se tirer d'une situation qui l'ennuyoit, soit que, comme il étoit admirable pour les menus détails de l'amour, il voulût empêcher Zéphis de s'ennuyer) crut devoir employer ces riens charmans quand ils précédent ou suivent une conversation sérieuse ; mais qui par leur fri- volité ne sont pas faits pour en tenir lieu. Zéphis refusa d'abord de s'y prêter, mais croyant à l'empressement extrême avec le- quel Mazulhim lui demandoit plus de com- plaisance qu'il avoit besoin qu'elle en eût, elle consentit par pure générosité, et en haus- sant les épaules, à ce dont il se faisoit de si grandes idées, et dont, car il faut lui rendre justice, elle attendoit beaucoup moins que lui.


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L'air inattentif et mémo ennuyé qu'elle garda long-tems, loin d'impatienter Mazul- him, l'engagea à redoubler ses soins, et com- me il étoit l'homme de son tems qui sçavoit le mieux traiter les petites choses, il la força à lui prêter plus d'attention ; de l'attention il la conduisit à l'intérêt : le peu de réalité des objets qu'il lui offroit, disparut insensible- ment à ses yeux; elle seconda elle-même l'il- lusion où il la jettoit, et connut enfin de com- bien de plaisirs l'imagination est la source, et combien sans elle la nature seroit bornée. Pour comble de bonheur, ce que Mazulhim avoit peut-être moins regardé comme une ressource pour lui, que comme une sorte de dédommagement qu'il devoit à Zéphis, lui fit une impression plus vive qu'il ne s'en étoit flatté. Les charmes de Zéphis^ devenus mê- me plus touchans, lui firent sentir cette émo- tion qu'il avoit jusques-là cherchée si vaine- ment, et dans le doux désordre qui commen- çoit à s'emparer de ses sens, ayant perdu le souvenir de ses malheurs, ou en étant alors plus irrité qu'abattu, il vainquit enfin glorieu- sement ces obstacles par lesquels il s'étoit vu si long-tems et si cruellement arrêté.

J'entends, dit alors le sultan, c'est fort bien fait : il vaut mieux tard que jamais, c'est-à-dire que


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N'allez-vous pas nous expliquer cela, inter- rompit la sultane, et pensez-vous qu'Amanzéi ait eu la prudence, ou la finesse de nous laisser quelque chose à deviner? Je n'en sçais rien, reprit le sultan, ce ne sont pas là mes affaires; mais enfin, c'est que, comme vous le sçavez aussi bien que moi, ce Mazul- him est un peu sujet à des accidens, et qu'il me paroît tout simple que l'on s'informe... Eh bien ! dites-moi donc un peu, Mazulhim?

Sire, il fut heureux; mais il sçavoit mieux offenser, qu'il ne sçavoit réparer les outrages qu'il faisoit, et je doute que s'il eût eu affaire à une personne moins généreuse que Zéphis, il eût pu pour si peu obtenir un pardon. Plus vain qu'il n'étoit amoureux, il me parut moins sentir le bonheur de posséder Zéphis, que le plaisir d'avoir moins à rougir devant elle. Ils commencèrent une conversation tendre, où Zéphis mit beaucoup de sentiment, et Mazulhim extrêmement de jargon.

Peu de tems après, on servit un souper où il avoit épuisé la délicatesse et le goût. Zéphis animée de plus en plus par la présence de son amant, lui dit mille choses fines et passionnées qui ne me firent pas moins admirer son esprit que sa tendresse. Quoique lui-même fût étonné de tant de charmes, ils


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n'agissoient pas sur lui aussi vivement que sur inoi, et il me parut que son orgueil étoit plus flatté de la conquête de Zéphis, que son cœur n'étoit touché de cette passion vive et délicate qu'elle avoit pour lui, et dont malgré ce qu'elle craignoit de son inconstance, elle étoit uniquement remplie.

Si la possession de Zéphis n'avoit pas rendu Mazulhim aussi amoureux qu'elle l'auroitdû, il en étoit du moins devenu plus vif; son cœur inaccessible au sentiment, languissoit encore ; toutes les vertus de Zéphis, que l'ingrat louoit sans les connoître, et peut-être sans les lui croire, loin de l'atta- cher à elle, sembloient l'en éloigner et le contraindre. Je ne le voyais pas même ému de l'amour tendre et vrai qu'elle avoit pour lui, mais elle commençoit à lui inspirer des désirs. Il la regardoit avec transport, il sou- piroit, il lui parloit avec ardeur du bonheur dont il avoit joui, et sembloit attendre avec impatience que le souper finît. Il le lui dit lui-même, mais soit qu'elle n'eût pas si bonne opinion que lui de l'après-souper, elle étoit moins impatiente. Cependant elle l'aimoit, il la pressa, bientôt... Ah Mazulhim! que tu aurois été heureux si tu avois sçu aimer!

Peu de tems après, Zéphis sortit, et Ma-


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zulhim la suivit, en lui faisant des protesta- tions d'amour et de reconnoissance, que je crus d'autant moins vraies, qu'elle les méri- toit mieux. Zéphis étoit trop estimable, pour qu'il put s'attacher constamment à elle; elle étoit vraie, sans fard, sans coquetterie; Ma- zulhim étoit sa première aftaire, mais ce qui auroit fait la félicité d'un autre, n'étoit pour ce cœur corrompu qu'une liaison où il ne trouvoit ni plaisir ni amusement. Il ne lui falloit que de ces femmes qui nées sans sen- timent et sans pudeur, ont mille aventures, sans avoir un amant, et qu'à l'indécence de leur conduite, on pourroit accuser de cher- cher plus encore le déshonneur que le plaisir. Il n'étoit pas étonnant que Mazulhim, qui n'étoit qu'un fat, plût aux femmes de ce genre, et qu'à son tour, il les recherchât.

Mais Amanzéi, demanda la sultane, com- ment un homme de si peu de mérite avoit-il pu toucher une personne aussi estimable que vous nous avez peint Zéphis ? Si votre ma- jesté vouloit bien se ressouvenir du portrait que j"ai fait de Mazulhim, répondit Amanzéi, elle s'étonneroit moins qu'il eût sçu plaire à Zéphis; il avoit des agrémens, et sçavoit feindre des vertus. Zéphis d'ailleurs ne seroit pas la première femme raisonnable qui auroit


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eu le malheur d'aimer un fat, et votre majesté n'ignore pas qu'on ne voit autre chose tous les jours. Sans doute, dit le sultan, par exemple, il a raison, l'on ne voit que cela; au reste, ne me demandez pas pourquoi, car je n'en sçais rien. Ce n'est pas à vous non plus que je le demande, reprit la sultane. Ce ne sont des choses, qu'avec tout l'esprit que vous avez, il me paroît simple que vous ne sçachiez pas.

Qu'une femme raisonnable, continua-t-elle, se rende à un amour également tendre et constant; que sûre des sentimens et de la probité d'un homme qui l'aime (si toutefois quelque chose peut jamais l'en assurer) elle se livre enfin à lui, cela ne me surprend pas; mais qu'elle soit capable de foiblesse pour un Mazulhim, voilà ce que je ne puis compren- dre. L'amour, répondit Amanzéi, ne seroit

pas ce qu'il est, si Si, si, interrompit le

sultan, allez-vous faire longtems les beaux esprits? et ne vous souvient-il plus que j'ai défendu les dissertations ? Que vous importe, dites-moi, que cette Zéphis aime ce Mazul- him, que l'une soit une bégueule, et l'autre un fat ? Eh bien, elle l'aime tel qu'il est. Vous voulez sçavoir pourquoi, que ne deman- diez-vous à Amanzéi, pendant qu'il étoit


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femme? Croyez-vous qu'il se souvienne de cela lui à présent? Vous êtes cause, au reste, avec tous vos discours, que les contes que l'on me fait ne finissent point, et cela m'ex- cède. Voyons, Emir, où en étiez-vous ? que devint cette Zéphis si raisonnable qu'elle ennuie? quelle fut la fin de tout cela?

Celle qu'elle devoit avoir, reprit Amanzéi; Mazulhim ne voulant pas d'abord manquer totalement d'égards pour Zéphis, la trompa le plus secrètement qu'il put. Ou les ména- gemens qu'il eût pour elle ne furent pas assez habilement employés pour la tromper long- tems, ou les infidélités qu'il lui faisoit étoient trop fréquentes et trop marquées pour qu'il pût toujours les lui dérober. Quoi qu'il en soit, elle se plaignit; mais comme avec toutes les délicatesses de l'amour le plus tendre, elle en avoit tout l'aveuglement, il vint aisément à bout de la calmer. Il conti- nua ses infidélités, et elle recommença ses reproches. Enfin, il s'impatienta, et peu touché de son amour et de ses larmes, il rompit absolument avec elle, et la laissa livrée à la honte de l'avoir aimé, et à la froideur de l'avoir perdu.

Ma foi, dit le sultan, il fit fort bien de la quitter; et la preuve de cela, c'est que j'aurois


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fait de même. Je sçais bien qu'elle étoit fort belle, qu'elle avoit beaucoup de mérite ; mais ce mérite-là m'auroit, moi qui veux qu'on me divertisse, ennuyé tout comme lui. Ce n'est pourtant pas que je sois un Mazulhim, je pense qu'on ne me le reprochera pas; mais c'est qu'il ne laisse pas d'être plaisant de quitter des femmes, quand ce ne seroit uni- quement que pour entendre ce qu'elles en disent.


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CHAPITRE XI.

Qui contient une recette contre les enchantemens.

TROIS jours après que j'eus vu Zéphis pour la première fois, Mazulhim arriva seul. A peine avoit-il eu le tems de donner quelques ordres, qu'une petite femme, dont l'air étoit vif, indécent, étourdi, et pourtant maniéré, entra dans le cabinet. De loin, elle ne manquoit pas d'éclat; de près, ce n'étoit qu'une figure médiocre, et que sans ses ridi-


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cules, ses mines, et cette prodigieuse vivacité qu'elle affectoit, on n'auroit pas si facilement remarquée. Aussi étoit-ce la seule chose qui avoit fait naître à Ma2ulhim l'envie de l'avoir.

Ah J s'écria-t-il, en la voyant, c'est vous; mais sçavez-vous bien que vous êtes divine d'arriver de si bonne heure !

Cette beauté, malgré ses airs enfantins, s'avança vers Mazulhim, avec cette noble in- décence qui composoit presque toutes ses grâces; et sans lui répondre, ni presque le regarder: Vous aviez raison, lui dit-elle, de me dire que votre petite maison étoit jolie ; mais, c'est qu'elle est charmante! meublée d'un goût! d'une volupté! cela est divin! N'est-il pas vrai, répondit-il, que c'est la plus jolie du fauxbourg! Ne diroit-on pas à ce propos, répliqua-t-elle, quej'enconnois beau- coup? Ce cabinet-ci est charmant! continuâ- t-elle, galant au possible! Je suis, dit-il, charmé de vous y voir, et qu'il vous plaise.

Oh pour moi, répliqua-t-elle, je n'ai peut- être pas fait pour y venir, toutes les façons ■que je devois; ce n'est pas que je ne sçache, aussi bien qu'une autre, l'art de filer, et de mettre de la décence dans une affaire, mais... Vous ne la pratiquez pas, interrompit-il, oh! pour cela l'on vous rend justice.

II


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C'est que cela est vrai au moins, reprit- elle exactement, je ne suis point fausse. Hier quand vous me dîtes que vous m'aimiez, et que vous me proposâtes de venir ici.... je fus pourtant bien tentée de vous répondre non, mais la vérité de mon caractère ne me le per- mît point; je suis franche, naturelle, vous me plaisez, et me voilà. Vous n'en pensez pas plus mal de moi, peut-être? Qui! moi! répondit-il en haussant les épaules, voilà une belle idée! j'en penserois mille fois mieux, s'il m'étoit possible. Au vrai, vous êtes char- mant, reprit-elle; mais, dites-moi donc? y a- t-il long-tems que vous êtes ici? J'arrivois, répartit-il, et j'en rougis, j'en suis confondu: mais vous avez pensé être ici la première. Cela auroit vraiment été joli, dit-elle, et je n'aurois pas manqué de vous en savoir gré. Vous concevez bien, répondit-il, qu'on ne fait pas ces choses-là exprès, et qu'elles peu- vent arriver aux gens les plus empressés.

Oui, oui, reprit-elle, je le conçois bien, je ne l'aimerois pourtant pas. Ecoutez donc, que je vous dise des nouvelles. Zobéide vient dans la minute de quitter Areb-cham. Ne lui a-t-elle fait que cela, demanda-t-il? Et So- phie, continua-t-elle, vient de prendre Dara. N'a-t-elle pris que lui, demanda-t-il encore?


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Pendant qu'elle parloit, Mazulhim qui la connoissoit trop pour la respecter seulement un peu, prenoit avec elle les plus grandes li- bertés. Loin qu'elle m'en parût plus émue que lui, elle promena ses yeux dans le cabinet avec distraction, puis les ramenant sur sa montre, mais, quelle folie, donc, Mazulhim, lui dit-elle, est-ce que nous serons seuls tout le jour? Voilà une assez bonne question, ré- pondit-il; sans doute nous serons seuls.

Mais vraiment reprit-elle, je n'avois pas compté là-dessus; laissez donc, ajouta-t-elle, sans aucun désir qu'il finît, ni qu'il continuât (aussi ne s'en embarrassa-t-il pas plus qu'elle) vous êtes au vrai d'une folie qui ne ressemble à rien ; et à propos de quoi être seuls, s'il vous plaît? Il me semble, répondit froidement Mazulhim, que cette conversation n'empé- choit pas de s'amuser, que cela étoit convenu entre nous.

Convenu, dit-elle, quelle conte; où avez- vous donc pris cela ? je n'en ai pas dit un mot, je vous le jure; après tout, cela m'est égal, et je sçaurai bien vous contenir. Ah pour cela, laissez donc, vous avez des façons singulières. Pas trop, il me semble que je ne suis pas plus singulier qu'un autre. D'ailleurs, étant ensemble comme nous y sommes, je


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dois croire que je n'outre rien. Ah Zulica! ajouta-t-il, vous qui avez du goût, dites-moi ce que vous pensez de ce plafond ; c'étoit à cela que je révois, dit-elle, je le voudrois moins chargé de dorure ; tel qu'il est, je le trouve pourtant fort beau, ajouta- t-elle en s'asseyant sur ses genoux, et selon toutes apparences, ce n'étoit pas pour le déranger.

Quand j'y pense, reprit-elle, il faut que je sois bien folle pour croire que vous me serez fidelle, vous qui ne l'avez encore été à per- sonne. Ah ! ne parlons pas de cela, répliqua- t-il, en s'occupant toujours (et grâces aux bontés de Zulicaj fort commodément ; vous seriez peut-être embarrassée, si j'étois plus constant que vous me soupçonnez de l'être. Vous ne voulez donc pas me laisser ? dit-elle, en ne faisant pas le moindre mouvement pour lui échapper, ou pour le contraindre. A l'égard de la constance, continua-t-elle aussi froidement que s'il n'eût pas continué lui, j'en ai dans le caractère, j'ose le dire. Ce n'est pas aujourd'hui une vertu que la con- fiance tant elle est commune, répondit-il, et l'on peut, sans se vanter, dire qu'on en est capable; vous avez pourtant, malgré celle dont vous pouvez vous piquer, changé quel- quefois. Pas tant, n'allez pas croire cela.


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Maisjesçais, et vous ne l'ignorez pas, ré- pondit-il, tous les amans que vous avez eus. Eh bien! dit-elle, en ce cas-là vous convien- drez qu'il n'a tenu qu'à moi d'avantage, finis- sez donc ! vous me tourmentez ! Beaucoup moins que je ne devrois. Mais enfin, répli- qua-t-elle, c'est toujours plus que je ne veux. Quoi! lui dit-il, ne m'aimez-vous pas! allez- vous avoir un caprice? N'avons-nous pas tout réglé? Eh ! mais — oui, répondit-elle, mais.... Ah Mazulhim ! vous me déplaisez! C'est un conte, répartit-elle froidement, cela ne se peut pas.

Alors il la posa doucement sur moi. Je vous assure, Mazulhim, lui dit-elle en s'y arrangeant, que je suis outrée contre vous: je vous le dis, c'est que je ne vous pardon- nerai jamais une telle insulte.

Malgré ces terribles menaces de Zulica, Mazulhim voulut achever de lui déplaire. Comme entre autres choses, il avoit la mau- vaise habitude de ne s'attendre jamais, et qu'elle avoit apparemment celle de ne jamais attendre personne, il lui déplut en effet à un point qu'on ne sçauroit imaginer.

Cependant, malgré sa colère, elle attendit, et la vanité lui fit suspendre son jugement. Dans toutes les occasions où elle s'étoit trou-


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vée, (et elles avoient été fréquentes assuré- ment) on ne lui avoit jamais manqué: c'étoit pour elle une preuve incontestable de ce qu'elle valoit. D'ailleurs, ce Mazulhim qu'elle trouvoit si peu digne d'estime, de quels pro- diges, si l'on en croyoit le public, n'étoit-il pas capable ! Si (comme la chose lui parois- soit assez avérée) elle n'avoit rien à se repro- cher, par quel hasard Mazulhim qui, disoit-on, n'avoit jamais eu tort avec personne en avoit- il avec elle un si singulier? Elle avoit ouï dire à tout le monde qu'elle étoit charmante; la réputation de Mazulhim étoit trop belle pour qu'il ne méritât pas, au moins, par quelque endroit; donc ce qui lui faisoit faire tant de réflexions, n'étoit point naturel, ne pouvoit pas durer.

Avec ces consolantes idées, et d'ouï-dire en ouï-dire, Zulica s'étoit armée de patience, et cachoit son dépit le mieux qu'il étoit pos- sible. Mazulhim cependant tenoit les propos du monde les plus galans sur les beautés qui sembloient le toucher si peu. Il falloit, disoit- il, que pour le rendre tel qu'il se trouvoit, tous les magiciens des Indes eussent tra- vaillé contre lui; mais continuoit-il, que peu- vent leurs charmes contre les vôtres ? Ai- mable Zulica! ils en ont différé le pouvoir, mais ils n'en triompheront pas.


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A tout cela Zulica plus fâchée que Mazul- him n'étoit déconcerté, ne lui répondit que par des souris malins, mais auxquels, de peur de l'achever, elle n'osoit donner toute l'ex- pression qu'elle auroit voulu.

Vous êtes, lui demanda-t-elle d'un air rail- leur, brouillé avec des magiciens? Je vous conseille de vous raccommoder avec eux; des gens capables de jouer de pareils tours, sont de dangereux ennemis ! Ils le seroient moins si vous vous étiez bien mise en tête de leur en donner le démenti, répondit-il, et je doute aussi que, malgré leur mauvaise volonté, si je vous aimois avec moins d'ardeur, j'eusse éprouvé — Oh! c'est un propos auquel j'a- joute assez peu de foi, que celui que vous me tenez là, interrompit Zulica, qui ayant déterminé en elle-même le tems que l'on pou- voit rester enchanté, croyoit alors avoir ac- cordé assez de répit. Je sçais bien, reprit-il, que si vous me jugez à la rigueur, vous ne devez pas être contente; mais moins vous l'êtes, plus vous devriez achever de me mettre dans mon tort. Je doute, répliqua-t-elle, que cela fût convenable. Je vous croyois moins attachée à la décence, reprit-il d'un air rail- leur, et j'osois espérer..,. Vous prenez assu- rément bien votre tems pour railler, inter-


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rompit-elle, vous avez raison, rien n'est si glorieux pour vous que cette aventure ! Mais Zulica, ne voudriez-vous donc jamais sentir que le ton que vous prenez ne peut que me nuire et perpétuer mon humiliation ? C'est, je vous jure, dit-elle, ce dont je me soucie le moins. Mais, lui demanda-t-il_, si vous vous en souciez si peu, de quoi vous fâchez-vous tant! Vous me permettrez de vous dire. Mon- sieur, que c'est une fort sotte question que celle que vous me faites,

A ces mots elle se leva malgré tous les ef- forts qu'il fît pour la retenir: laissez-moi, lui dit-elle d'un ton aigre, je ne veux ni vous voir, ni vous entendre : assurément! s'écria- t-il, j'en ai vu d'aussi malheureuses, mais je n'en ai jamais vu d'aussi fâchées.

Cette exclamation de Mazulhim ne plut pas à Zulica; désespérée de l'accident qui lui arrivoit, outrée de l'air froid de Mazulhim, elle s'en prit dans sa fureur à un grand vase de porcelaine qu'elle trouva sous sa main, et qu'elle brisa en mille morceaux. Hélas ! Madame ! lui dit Mazulhim en souriant, vous n'auriez rien trouvé ici à briser si toutes les personnes qui n'y ont pas été contentes de moi, s'en étoient vengées de la même ma- nière; au reste, ajouta-t-il en s'asseyant sur


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moi, je vous conjure de ne vous pas gêner.

Voilà une femme qui me plaît tout-à-fait, dit Schah-Baham, elle a du sentiment, et n'est pas com.me cette Zéphis, à qui tout étoit égal, et qui d'ailleurs étoit bien la plus sotte précieuse que j'aie de ma vie rencon- trée? Je sens qu'elle m'intéresse iniiniment, et je vous la recommande, Amanzéi ; enten- dez-vous ; tâchez qu'on ne la chagrine pas toujours. Sire, répondit-Amanzéi, je la favo- riserai autant que le respect dû à la vérité pourra me le permettre.

Mazulhim en finissant de parler, se mit à rêver d'un air distrait. Zulica qui étoit allée s'asseoir dans un coin, et loin de lui, soutint assez bien pendant quelque tems la mépri- sante indifférence qu'il lui témoignoit, et pour la lui rendre, elle se mit à chanter. Ou je me trompe, lui dit-il, quand elle eut fini, ou le morceau que Madame vient de me chanter, est d'un tel opéra. Elle ne répondit rien. Vous avez, continua-t-il, une jolie voix, peu étendue, mais flûtée, et dont les sons vont droit au cœur. Il est heureux qu'elle vous plaise, répondit-elle, sans le regarder. Vous ne le croyez peut-être pas, répartit-il; mais il est vrai pourtant que vous pourriez en être flattée, et que peu de gens s'y connois-


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sent aussi bien que moi. Un autre agrément que je vous trouve et que je vous dirois si je pouvois à présent vous paroître digne de vous louer; c'est une expression charmante qui ne laisse rien à désirer par sa vivacité et par sa justesse, et que vos yeux secondent si bien qu'il est impossible de vous entendre sans se sentir remuer jusques au fond du cœur. Vous allez me répondre encore qu'il est heureux que cela me plaise?

Non, répondit-elle d'un ton plus doux, je ne suis pas fâchée que vous me trouviez des choses aimables, et plus je vous sçais con- noisseur, plus vos éloges doivent me flatter. Voilà précisément, dit-il, la raison qui me feroit désirer de mériter les vôtres. Ah sans doute ! dit-elle. Allez-vous dire que vous ne vous connoissez à rien, répondit-il, et pour mettre le comble à l'injustice, n'imaginerez- vous pas aussi qu'il m'est indifférent que vous pensiez de moi bien ou mal? Joindriez-vous cette injure à toutes celles que vous m'avez déjà faites? Ah Zulica! est-il possible que ce qui devoit augmenter votre tendresse, ne serve qu'à vous irriter contre moi !

Est-il possible aussi, reprit-elle avec em- portement, que vous me croyez assez dupe pour regarder comme une preuve d'amour


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l'affront le plus sanglant que jamais vous puissiez me faire! Un affront! s'écria-t-il, aimable Zulica ! vous connoissez peu l'amour, si vous croyez que nous devions vous et moi rougir de ce qui nous est arrivé. Je ne crain- drai pas de vous dire plus : les gens que vous avez honorés de votre tendresse vous ont aimé bien peu si vous ne les avez pas trouvés tous aussi malheureux que moi.

Oh ! pour cela, Monsieur, dit-elle en se levant, finissez, ou je vous quitte; je ne puis plus soutenir le l'idicule et l'indécence de vos propos. Je n'ignore pas qu'ils vous blessent, répondit-il, et je suis surpris, je l'avoue, de ce qu'ils font cet effet là sur vous ; mais, ce dont je ne reviens pas, c'est que vous vous obstiniez à me trouver si coupable. Je trou- verois tout simple qu'une femme ordinaire, sans monde, sans usage, s'offensât mortelle- ment d'une aventure pareille : mais vous ! que vous soyez précisément comme quelqu'un qui n'a jamais rien vu ! en vérité cela n'est pas pardonnable.

En effet, dit-elle, il faut être sotte au der- nier point pour ne la pas trouver flatteuse, et je m'étonne de ne vous avoir point encore remercié de l'impression singulière que j'ai faite sur vous! Raillerie à part, dit-il en vou-


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lant se lever, je vais vous prouver que je n'ai pas tort.

Non, Monsieur, s'écria-t-elle, je vous défends de m'approcher. J'exécuterai vos ordres, tout injustes qu'ils sont, et je prou- verai de loin, puisque vous le jugez à propos.

Oui, répliqua-t-elle, cela vous sera sûre- ment plus commode; mais faisons mieux, n'en parlons plus; aussi bien ne suis-je pas assez imbécille pour que vous puissiez me persuader jamais que plus un amant a de tendresse, moins il peut l'exprimer à ce qu'il aime.

C'est-à-dire, reprit-il d'un air nonchalant, que vous croyez précisément le contraire, vous? Oui, répartit-elle, précisément, c'est qu'on ne peut pas être plus persuadée d'une chose que je ne le suis de celle-là. Eh bien. Madame, vous pouvez donc vous vanter d'être la femme la moins délicate qu'il y ait au monde, et si je ne vous aimois au point que je ne connois sous le ciel rien d'assez fort pour m'arracher à vous, je vous avouerais. Madame, que cette façon de penser m'en éloigneroit pour jamais. Il seroit en effet, dit-elle, assez étonnant qu'elle vous plût beaucoup.

Oh non, reprit-il d'un air détaché, je ne


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suis pas intéressé autant que vous voulez bien me faire l'honneur de le croire, à m'en dé- clarer l'ennemi; mais c'est qu'il est décidé de tout tems que plus on a d'amour, moins on a l'usage de ses sens, et qu'il n'appartient qu'à des cœurs grossiers et incapables de se laisser pénétrer des charmes de la volupté, de se posséder dans les momens où vous m'avez trouvé si loin de moi-même. Si l'espoir du plaisir suffit pour troubler un amant, jugez de ce que doit produire sur lui l'approche de ces instans heureux qu'il a si vivement désirés, combien son âme doit s'être usée dans les transports qui les précè- dent, et si ce désordre que vous me reprochez est aussi désobligeant pour une femme qui sait penser, que ce sang-froid dont, faute d'y réfléchir sans doute, vous voudriez que j'eusse été capable. Franchement, ajouta-t-il en s'allantjetter à ses genoux, seroit-ce la pre- mière fois que vous... Ah! cessez cette mau- vaise plaisanterie, interrompit-elle; laissez- moi, je veux sortir, et ne vous voir de ma vie. Mais, Zulica, lui dit-il, en la ramenant de mon côté, ne voudriez-vous donc jamais sentir qu'il semble, à la façon dont vous prenez mon malheur, que vous ne vous croyez pas assez de charmes pour le faire cesser?


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Soit que les délicates distinctions de Ma- zulhim eussent déjà disposé Zulica à la clé- mence, soit que la grande réputation qu'il s'étoit acquise rendît ce qu'il disoit plus vrai- semblable, elle se laissa conduire sur moi en faisant cette légère résistance qui commu- nément enflamme plus qu'elle n'arrête. Peu à peu Mazulhim en obtint davantage, et se retrouva enfin dans la même circonstance où Zulica s'étoit fâchée.

Déjà troublée par les emportemens de Mazulhim, elle commençoit à désirer vive- ment qu'il se laissât moins frapper les sens que la première fois; déjà même elle espéroit lorsque Mazulhim, plus délicat que jamais, manque cruellement à ses plus douces espé- rances. Elle en fut d'autant plus indignée que (vanité à part) il lui auroit alors fait plaisir de se comporter différemment.

Oh bien ! dit le sultan, qu'il finisse donc aussi lui ; cela m'ennuie autant qu'elle. Ce n'est pas parce que j'ai déjà pris le parti de Zulica, mais je vous demande s'il y a quel- qu'un que cela n'impatientât pas, si la pa- tience d'un derviche y tiendroit? C'est, par- bleu, bien la peine de la faire attendre! Amanzéi, vous ne m'aviez pas promis cela, au moins à la fin vous me feriez croire que


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VOUS en voulez à cette femme-là; et, je vous le dis naturellement, je ne le trouverois pas bon. Mais, point du tout. Sire, répondit Amanzéi, si je faisois un conte à votre ma- jesté, il me seroit facile d'arranger les objets comme elle le voudroit, mais je raconte ce que j'ai vu, et je ne puis, sans altérer la vérité, donner à Mazulhim des procédés diffé- rens de ceux qu'il avoit. Ah! le sot que ce Mazulhini, s'écria Schah-Baham, et que je suis piqué contre lui ! Mais, dit la sultane, je ne sçais pas pourquoi vous lui en voulez tant: il ne le faisoit pas plus exprès que vous. Lui, reprit-il? ma foi je n'en sçais rien, c'étoit un méchant homme ! D'ailleurs, dit encore la sultane, c'est que cette Zulica qui vous plaît tant, étoit la dernière des.... Je vous prie, Madame, interrompit-il, d'en penser tout bas ce qu'il vous plaira, et de ne m'en point dire de mal. Je sçais bien qu'il suffit que je prenne quelqu'un en amitié, pour qu'il vous déplaise; et cela me choque, je vous en avertis. Votre colère ne m'effraie point, répondit la sultane, et de plus, je ne serois point du tout étonnée que cette Zulica que vous aimez tant aujour- d'hui, vous ennuyât demain mortellement. J'en doute, reprit le sultan, je ne me préviens pas comme vous, moi; en attendant que cela


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arrive, voyons toujours le reste de son his- toire.

Zulica rougit de fureur au nouvel affront que Mazulhim faisoit à ses charmes : en vé- rité, Monsieur, lui dit-elle en le repoussant avec violence, si c'est une préférence que vons me donnez, j'ose dire qu'elle est mal placée. Je le dirois tout le premier, répondit- il, si je pouvois imaginer que vous crussiez un seul moment mériter les torts que j'ai avec vous; mais je n'y vois pas d'apparence, et j'avouerai sans peine, que rien ne me justifie. C'est que quand on se connoît d'une certaine façon, dit-elle, l'on doit laisser les gens en repos. Ce sera sans doute le parti que je pren- drai, si ceci à des suites, répliqua-t-il, vous permettrez pourtant que je me flatte du con- traire. En vérité, dit-elle, je ne vous le con- seille pas.

Alors elle se leva, prit son éventail, remit ses gants, et tirant une boëte à rouge, alla vis-à-vis une glace. Pendant qu'avec toute l'attention possible elle tâchoit de se remettre comme elle étoit, lorsqu'elle étoit entrée, Mazulhim qui étoit venu derrière elle, en troublant son ouvrage la prioit tendrement de ne se point donner une peine, qu'à coup sûr il faudroit qu'elle reprît. Zulica ne lui répon-


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dit d'abord que par une mine qui dût lui prouver le peu de foi qu'elle avoit à ses pré- dictions; mais voyant enfin qu'il continuoit à la tourmenter. Eh bien ! Monsieur, lui dit- elle, ceci sera-t-il éternel, et ne voulez-vous pas que je puisse sortir? vous n'avez qu'à dire. Mais autant que je puis m'en souvenir, répondit-il, tout est dit là-dessus; est-ce que vous ne soupez pas ici? Non pas que je sçache, reprit-elle. Vous verrez, dit-il en sou- riant, que vous n'avez pas non plus compté là-dessus. Enfin, dit-elle, je suis engagée, et il est tard. Voilà une assez bonne folie, dit-il en la rejettant sur moi, et en voulant encore essayer s'il ne trouveroit pas enfin le moyen de lui rendre les heures moins longues : Te- nez Mazulhim, lui dit-elle d'un ton doux, vous m'en croirez, si vous voulez, je vous le dis sans colère; mais le personnage que vous me faites jouer est insoutenable. Plus de bonté de votre part, répondit-il, m'auroit rendu moins à plaindre; mais vous êtes si peu complaisante? En vérité, répartit-elle, il y auroit aussi trop d'inhumanité à vous ôter la seule excuse qui puisse vous rester. Il lui répondit avec fermeté, qu'il en courroit vo- lontiers le hasard.

Alors elle entra dans ses raisons, pour avoir


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le plaisir de le combler de tous les torts ima- ginables. Plus il méritoit sa pitié, plus (car elle n'étoit pas née généreuse) elle se sentoit d'indignation. Blessée qu'il eût été si peu sensible à ses charmes, elle sembloit l'être encore plus qu'il eût répondu si mal à ses dernières bontés; sa vanité seule lui faisoit soutenir ce qui la blessoit si sensiblement. A peine elle s'étoit flattée du triomphe, qu'elle le voyoit s'évanouir. Vingt fois elle fut près de renoncer à un espoir qui ne sembloit se présenter à elle que pour la tromper après plus cruellement. Mais quoi ? après tout ce qu'elle a fait pour Mazulhim, l'abandonnera- t-elle à sa destinée? un moment de plus peut vaincre son ingratitude. S'il eût été plus doux pour elle de devoir tout à la tendresse de Ma- zulhim, il lui doit être plus glorieu-x de lui tout arracher.

Ce raisonnement n'étoit peut-être pas le plus juste que Zulica pût faire ; mais pour la situation où elle se trouvoit, c'étoit encore beaucoup qu'elle pût raisonner.

Mazulhim qui sentoit à l'air dont elle le re- gardoit, que pour résister à l'opiniâtre froi- deur que, malgré lui-même, il lui témoignoit, elle avoit besoin d'être soutenue, lui donnoit sans cesse les éloges les plus flatteurs sur son


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caractère compatissant. Assurément, s'écria- t-elle à son tour, dans un instant où peut-être l'impatience prenant le dessus, lui faisoit trouver plus de mérite dans les bontés qu'elle avoit pour Mazulhim, assurément il faut con- venir que j'ai une belle âme !

A cette exclamation si bien placée, Ma- zulhim ne put s'empêcher d'éclater, et Zulica qui sçavoit combien quelquefois il est dange- reux de rire se fâcha fort sérieusement de ce qu'il avoit ri,

La gaieté de Mazulhim ne lui fut cepen- dant pas aussi funeste qu'elle l'avoit craint. Les enchanteurs qui l'avoient jusques-là si cruellement persécuté, commencèrent même à retirer leur bras malfaisans de dessus lui. Quoiqu'il s'en fallût beaucoup que la victoire qu'elle remporteroit sur eux, ne fût complette, elle ne laissa pas de s'en féliciter tout haut; ce n'étoit pas qu'avec les lumières qu'elle avoit, elle s'y trompât; mais elle vouloit for- tifier Mazulhim, par la confiance qu'elle sem- bloit avoir: elle le connoissoit bien peu, de croire qu'il en eût besoin.

A peine Mazulhim, qui étoit l'homme du monde le plus avantageux, se sentît moins accablé, qu'il porta la témérité jusqu'à se croire capable des plus grandes entreprises.


LE SOPHA


Quelque chose que Zulica, qui étoit à portée de juger des choses plus sainement que lui pût lui dire, elle ne put l'arrêter. Soit qu'il imaginât qu'il ne pouvoit différer sans se perdre, soit ( ce qui est plus vraisemblable ) qu'il crût n'avoir besoin de rien dire de plus auprès d'elle, il voulut tenter ce qui (et encore par le plus grand hasard du monde ) ne lui avoit jamais manqué qu'une fois. Zulica qui ne s'éblouissoit pas facilement, et qui d'ailleurs n'étoit pas la femme d'Agra qui pensoit le moins bien d'elle-même, fut éton- née de la présomption de Mazulhim, et lui fit sur son audace les représentations les plus sensées. Elles ne réussirent pas ; et Mazulhim s'opiniâtra toujours, par une suite nécessaire de la confiance en ses charmes ; et pour l'hu- milier, elle ne se refusa pas plus que Zéphis à des idées dont elle ne pouvoit assez admi- rer le ridicule. Ah oui, dit-elle d'un air dé- daigneux ! Tout à coup sa physionomie chan- gea, et je jugeai à sa rougeur et à son dépit, autant qu'à l'air railleur et insultant de Mazu- Ihim, que ce qu'elle avoit annoncé comme impraticable, étoit aisé au dernier point.

Voyez-vous cela, sécria le sultan ! eh puis les femmes se pleindront, ou feront les mer- veilleuses ! cela est bon à sçavoir. Quoi lui


CONTE MORAL


demande la sultane, quelle admirable décou- verte venez-vous donc de faire ? Oh! je m'en- tends bien, répondit le sultan; c'est que si jamais on s'avise de me faire des reproches, je sçais à présent ce que j'aurai à répondre. Je suis pourtant bien fâché que cette mortifi- cation arrive à Zulica, elle la méritoit certai- nement moins que personne; mais, poursui- vez. Emir: il y a de très belles choses dans ce que vous venez de nous raconter; et ceci me donne fort bonne opinion pour le reste.


FIN DE LA PREMIERE PARTIE







LE SOPHA

CONTE MORAL


DEUXIÈME PARTIE


CHAPITRE XIL

Le même ci peu près que le précédent.

Si le désagrément qui arrivoit à Zulica la mortifia beaucoup, il ne lui ôta pas la pré- sence d'esprit qui lui étoit nécessaire dans un accident aussi fâcheux. Elle félicita Mazulhim, se plaignit de toute autre chose que de ce qui


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la pénétroit de fureur, et pour tâcher de sau- ver sa gloire, ne craignit pas de lui faire un honneur qu'assurément il ne méritoit pas.

Je ne sais si ce fut pour mortifier Zulica, ou si, contre son ordinaire, il vouloit se ren- dre justice; mais quelque chose qu'il fît, il ne voulut jamais croire qu'il fût ce qu'il disoit. Il y avoit, disoit-il opinâtrement, des jours malheureux, des jours que si, on les pré- voyoit, on mourroit plutôt que de les at- tendre.

Zulica convenoit bien qu'il y en avoit qui en effet ne commençoient pas d'une façon brillante, mais dont à la fin on trouvoit plus à se louer qu'à se plaindre. Je vous avoue, ajouta-t-elle, avec une tendresse dont en ce moment elle étoit bien éloignée; que j'ai eu lieu de croire que ce que vous m'avez dit cent fois sur ma beauté n'étoit pas sincère, ou que les choses que vous m'avez paru admi- rer, étoient effacées par des défauts qui vous choquoient d'autant plus que vous les aviez moins prévus, mais vous m'avez rassurée.

Ah! Zulica, s'écria l'impitoyable Ma/iulhim, vos craintes étoient donc bien médiocres ! Je sens tous ce que je dois à vos bontés, mais elle ne m'aveuglent pas, et plus je vous trouve généreuse, plus vous augmentez mes


CONTE MORAL 185


remords. Mais, quelle folie répartit-elle, n'al- lez pas au moins vous frapper d'une idée aussi fausse, rien ne seroit plus injuste.

En finissant ces mots, ils se mirent à se promener dans la chambre tous deux fort em- barrassés l'un de l'autre, sans amour, sans dé- sirs, et réduits par leur mutuelle imprudence, et l'arrangement qu'entraîne un rendez-vous dans une petite maison, à passer ensemble le reste d'un jour qu'ils ne paroissoient pas disposés à employer d'une façon qui pût leur plaire. Zulica avoit de belles réflexions à faire sur la fausseté des réputations; Ce qui inté- rieurement la désespéroit, (car je lisois aisé- ment dans son âme) c'étoit l'impossibilité de se venger de Mazulhim. Si je le dis, qui le croira, se disoit-elle ? ou si on le croit, la prévention où l'on est pour lui, permettra-t- elle de penser qu'il eût eu autant de tort avec moi, si j'avois eu de quoi l'empêcher de l'a- voir. Quelque chose que je fasse, il me sera impossible de désabuser tout le monde !

Ces idées l'occupoient assez triste- ment. Pour Mazulhim, il sembloit qu'il fût sur cela hors de tout intérêt. Il se prome- nèrent quelque temps sans se rien dire ; de temps en temps cependant ils se sourioient d'une façon froide et contrainte.


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Vous rêvez, lui dit-il enfin. Vous en éton- nez-vous, répondit-elle d'un air prude? Pen- sez-vous que d'être avec quelqu'un comme je suis avec vous, ne soit point pour une femme raisonnable une chose extraordinaire ? Non, répliqua-t-il, j'y crois les femmes rai- sonnables tout-à-fait accoutumées. Il paroit bien, reprit-elle, que vous ignorez ce que cela prend sur elles, et combien, avant que de se rendre, elles éprouvent de combats. Ce que vous dites, par exemple, est très probable, répliqua-t-il ; car à la façon dont elles les ont abrégés, il falloit qu'ils les fatiguassent cruellement.

Voilà, s'écria-t-elle, un des plus mauvais propos qu'on puisse tenir! Croyez-vous avoir eu bien de l'esprit quand vous avez dit de pareilles choses ? Sçavez vous bien que ce n'est là qu'un vrai discours de petit-maître 1 Je ne l'en tiendrois pas plus mauvais pour cela, répondit-il. Du moins vous le trouveriez bien faux, reprit-elle, si vous sçaviez ce qu'il m'en a coûté pour vous prendre. Quoi ! s'écria-il, vous y avez rêvé! cela m'outrage; je me flattois du contraire, et je vous sçais mauvais gré de m'ôter une erreur à laquelle je gagnois, sans que vous y perdissiez rien dans mon esprit. Hé ! dites-moi de grâce.


CONTE MORAL 187


Zâdis VOUS a-t-il autant coûté de réflexions ? Que voulez-vous dire demanda-t~elle froide- ment? qu'est ce que c'est que Zâdis? Je vous de- mande pardon, répondit-il en raillant, j'aurois jugé que vous le connoissiez.

Oui, répondit-elle, comme on connoît tout le monde. Je crois, tout peu connu qu'il vous est, qu'il seroit bien fâché s'il vous sçavoit ici, continua-t-il, et je me trompe fort, ou vos bontés pour moi le chagrineroient beau- coup. Soyez de bonne foi, ajouta-t-il en lui voyant hausser les épaules, Zâdis vous plai- soit avant que j'eusse le bonheur de vous plaire, et je parierois m^ême qu'actuellement vous êtes bien ensemble.

Voilà répondit-elle, une plaisanterie d'un bien mauvais genre ! Au fond, continua-t-il, quand vous lui feriez une infidélité, il seroit encore trop heureux ; une homme comme Zâdis est peu fait pour être aimé et j'ai tou- jours été surpris que, vive comme vous êtes et d'une gaieté charmante, vous eussiez pu prendre un amant aussi froid, aussi taciturne ! Mazulhim, répondit-elle, il n'est que tendre. Je vous l'ai sacrifié, il seroit inutile de vous dire le contraire; mais je crains que vous ne me forciez bientôt à m'en repentir. Vous étiez légère, répliqua t-il, et j'avoue que j'étois in-


LE SOPHA


constant, mais moins nous avons jusques ici été capables d'un attachement sérieux, plus nous aurons de gloire à nous fixer l'un l'autre.

A ces mots, il la conduisit de mon côté, mais d'un air qui faisoit aisément connoître que la bienséance seule y guidoit ses pas. Il est vrai que vous êtes charmante, lui dit-il, et sans un air un peu trop décent que même avec moi vous ne quittez pas, je ne connois personne qui pût mieux que vous faire le bon- heur d'un amant. J'avoue, répondit-elle, que naturellement je suis réservée ; ce n'est pour- tant pas à vous à vous en plaindre. Vous me rendez heureux, sans doute, répliqua-t-il, mais née sans désirs, vous n'accordez pas assez à ceux que vous faites naître, je sens de la contrainte dans tout ce que vous faites pour moi, vous craignez sans cesse de vous livrer trop, et entre nous, je vous soupçonne d'être assez peu sensible.

Mazulhim en parlant ainsi à Zulica, lui serroit les mains d'un air passionné. Quoique l'excès de vos charmes m'ait déjà nui, pour- suivit-il, je ne sçaurois me refuser au plaisir de les admirer encore ; dussé-je même en pé- rir, tant de beautés ne me seront pas cachées plus long-tems. Dieu ! s'écria-t-il avec trans- port, ah ! s'il se peut, rendez-moi digne de mon bonheur.


CONTE MORAL


Quelque chose que Zulica eût dit de son peu de sensibilité, l'admiration où Mazulhim paroissoit plongé, la vivacité de ses trans- ports, les soins qu'il prenoit pour les lui faire partager, l'émurent et la troublè- rent. Vous plaindrez-vous, lui dit-elle tendre- ment ? Il ne lui répondit qu'en voulant lui prouver toute sa reconnoissance, mais Zulica se souvenoit encore du peu de fonds qu'il y avoit à faire sur lui ; et redoutant tout de l'é- garement dans lequel elle le voyoit, ah ! Ma- zulhim, lui dit-elle, d'un ton qui marquoit toute sa crainte, n'allez-vous pas m'aimer trop ? Quoique Mazulhim ne pût s'empêcher de rire de sa terreur, elle se trouva moins aimée qu'elle ne craignoit de l'être.

Leur bonheur mutuel leur ôta cette con trainte, et cet air ennuyé que depuis quelque tems ils avoient l'un avec l'autre. Leur conversation s'anima, Zulica qui croyoit avoir délivré Mazulhim des mains des enchanteurs s'applaudissoit de l'ouvrage de ses charmes, et Mazulhim plus content de lui-même, s'abandonna aussi à son enjouement.

Comme ils étoient dans ces heureuses dis- positions, on vint servir; leur repas fut gai. Zulica et Mazulhim qui étoient peut-être les deux plus méchantes personnes qu'il y eût


igo LE SOPHA

à la cour d'Agra, n'épargnèrent qui que ce pût être.

Ne pourriez-vous pas me dire, demanda Mazulhim, à propos de quoi Altun-Can a depuis quelque jours pris cet air important que nous lui voyons ?

Mon Dieu ! sans doute, répondit-elle, est- ce que vous ignorez qu'il est infiniment bien avec Aïscha? Mais, ce seroit, à ce qu'il me semble, répondit-il, une raison de plus pour être modeste. Oui pour un autre, répartit- elle, mais est-ce que vous ne le trouvez pas trop heureux, lui ? Je vous avouerai que non, répartit-il ; quelque ridicule que soit Altun- Can, je ne puis m'empêcher de le plaindre : un homme qui appartient à Aïscha, est sans contredit le plus malheureux homme du monde.

Ce qu'il y a de particulier, dit-elle, c'est qu'elle en fait mystère. Ah ! pour le coup, répondit-il, vous cherchez à lui donner un travers, jamais Aïscha n'a caché ses amans, et je puis vous jurer qu'à l'âge qu'elle a, et de l'énorme figure dont elle est, elle y sera moins disposée que jamais. Rien n'est pourtant plus réel que ce que je vous dis. Hé bien ! répon- dit-il, si cela est, c'est qu'Altun-Can lui a demandé le secret.


CONTE MORAL 191


Et la petite Mesem, demanda-t-il, il me semble que vous ne la voyez plus ? C'est qu'on ne peut plus la voir, répliqua-t-elle, en prenant un air prude, et qu'elle a une con- duite misérable. Vous avez raison, répartit-il fort sérieusement, rien n'est si important pour une femme qui se respecte, que de voir bonne compagnie.

Je trouve, continua-t-il, qu'elle embellit. Tout au contraire, répondit-elle, elle devient hideuse. Je ne suis pas de votre avis, reprit- il ; elle prend depuis quelque tems un fond de jaune, un air d'abattement qui lui sied tout-à-fait bien ; si elle continue celui de la mauvaise santé, elle deviendra charmante.

Je ne finirois pas. Sire, dit, alors Amanzéi en s'interrompantjSi je voulois rendre à votre majesté tous les propres qui se tinrent. Ah ! je le conçois bien, répondit le sultan, et je vous permets de les abréger ; pourtant quand j'y songe, vous me feriez plaisir de me les redire tous. J'oserois représenter à votre majesté, reprit Amanzéi, qu'il y en auroit beaucoup qui ne seroientpas assez intéressans pour... Oui, justement, interrompit le sultan, cela ne m'intéresseroit pas ; mais pourquoi (car j'ai fait vingt fois cette réflexion-là) pourquoi, dis-je, dans une histoire, ou dans


192 LE SOPHA

un conte, comme vous voudrez, tout n'est-il pas intéressant ? Par bien des raisons, dit la sultane ; ce qui sert à amener un fait, ne sçauroit, par exemple, être aussi intéres- sant que le fait même ; d'ailleurs si les choses étoient toujours au même degré d'intérêt, elles lasseroient par la continuité ; l'esprit ne peut pas toujours être attentif, le cœur ne pourroit soutenir d'être toujours ému, et il faut nécessairement à l'un et à l'autre des tems de repos. J'entends, répondit le sultan, c'est comme pour se divertir mieux, il est à propos de s'ennuyer quelquefois ; quand on a un certain jugement, qu'on pense d'une cer- taine façon, on a beau faire, on devine tout. Enfin donc, Amanzéi.

Mazulhim, moins touché encore l'après-sou- per, des charmes de Zulica qu'il ne l'avoit été dans la journée, entre mille idées d'amu- sements qu'il lui proposa, ne trouva jamais ce qui auroit pu lui convenir, et Zulica se prépara à sortir, d'un air qui me fit douter de la revoir.

Cependant malgré la mauvaise humeur de Zulica, et la façon dontMazulhim l'avoit trai- tée, il osa cependant, avant que de la quitter, lui demander qu'ils se revissent, et ajouter avec empressement qu'il falloit que ce fût


CONTE MORAL 193


dans deux jours. Quoiqu'en ce moment elle eût, je crois, peu d'envie de lui accorder ce qu'il sembloit désirer avec tant d'ardeur, elle lui répondit qu'elle le vouloit bien, mais si froidement que je n'imaginai pas qu'elle vou- lût lui tenir parole.

En cet instant je fis réflexion qu'après le départ de Mazulhim, je m'ennuierois dans sa petite maison; qu'il suffiroit que je revinsse quand il reviendroit lui-même, et que je ne pouvois mieux faire pour m'amuser et pour m'instruire, que de suive Zulica chez elle; je m'abandonnai à cette idée, et montai avec elle dans son palanquin. Aussitôt que je fus dans son palais, j'allai par le mouvement de l'attraction que Brama avoit mis en moi, me cacher dans le premier Sopha qui s'offrit à mes yeux.

Zulica venoit le lendemain de se mettre à sa toilette, lorsqu'on lui annonça Zâdis; elle le fit prier d'attendre, soit qu'elle ne voulût paroître à ses yeux qu'avec toute la beauté qu'elle avoit ordinairement lorsqu'elle s'étoit préparée, ou qu'elle imaginât qu'il seroit in- décent qu'il la vît dans le désordre où elle étoit alors. Vu la fausseté de Zulica, cette dernière raison n'étoit peut-être pas aussi imaginaire qu'elle pourroit le paroître.

13


194 LE SOPHA

Zâdis entra enfin : quand on ne l'auroit pas nommé, au portrait que la veille j'en avois entendu faire à Mazulhim, je l'aurois reconnu. II e'toit grave, froid, contraint, et avoit toute la mine de traiter l'amour avec cette dignité de sentimens, cette scrupuleuse délicatesse qui sont aujourd'hui si ridicules, et qui peut-être ont toujours été plus ennuyeu- ses encore que respectables.

Zâdis s'approcha de Zulica avec autant de timidité que s'il ne lui eût pas encore déclaré sa passion; de son côté, elle le reçut avec une politesse étudiée et cérémonieuse, et un air aussi prude qu'il le falloit pour le tromper toujours.

Tant que les femmes de Zulica furent pré- sentes, ils se parlèrent indifféremment de nouvelles, ou d'autres choses aussi frivoles. Zâdis, qui croyoit être le seul que Zulica eût aimé, et qui ne trouvoit pas que les ménage- mens les plus grands suffissent à ce qu'elle méritoit, ne se permettoit pas le moindre re- gard; et Zulica qui, contre toute apparence, trouvoit un homme assez imbécille pour l'es- timer, imitoit sa réserve, ou ne le regardoit qu'avec ces yeux hypocrites et couchés que l'on voit communément aux prudes dans quelque occasion qu'elles se trouvent.


CONTE MORAL I95


Avec quelque soin que Zâdis se contraignît, Zulica crut remarquer dans ses yeux une tris- tesse différente de celle qu'il portoit toujours; elle lui demanda vainement ce qu'il avoit. A toutes les questions qu'elle lui faisoit d'un ton fort doux, il ne répondoit que par des pro- fondes révérences, et par des soupirs plus profonds encore.

Lorsqu'elle fut coëffée les femmes sor- tirent. Voulez-vous bien, Zâdis, lui demandâ- t-elle d'un air d'autorité, me dire ce que vous avez? Pensez-vous que m'intéressant à ce qui vous regarde, comme vous sçavez que je fais, je ne doive pas me fâcher de votre silence? En un mot, je le veux, répondez-moi, je ne vous pardonnerai pas si vous vous obstinez à vous taire.

Vous me pardonneriez peut-être moins d'avoir parlé, répondit-il enfin; et ce qui m'agite, ne doit d'aucune façon vous être con- fié. Zulica insista, et d'une façon si pressante qu'il crut que sans l'offenser, il ne pouvoit se taire plus long-tems. Le croiriez-vous, Ma- dame, lui dit-il en rougissant de l'absurdité qu'il trouvoit dans ce qu'il alloit lui dire, je suis jaloux.

Vous, Zâdis, s'écria-t elle d'un air d'éton- nement; c'est moi que vous aimez ! Je vous


igô LE SOPHA

aime! et vous êtes jaloux! Y pensez-vous bien? Ah! Madame, répliqua-t-il d'un air pé- nétré, ne m'accablez point de votre colère. Je sens tout le ridicule de mes idées, j'en rougis moi-même. Mon esprit se refuse aux mouve- mens de mon cœur, et les désavoue, cepen- dant ils m'entraînent, et tout le respect que j'ai pour vous, toute l'estime que je vous dois, n'empêchent pas que je ne sois cruellement tourmenté. La honte enfin que je me tais de mes soupçons ne les détruit point.

Ecoutez-moi, Zâdis, lui répondit-elle^ d'un air majestueux, et souvenez- vous à jamais de ce que je vais vous dire. Je vous aime, je ne crains point de vous le répéter, et je vais vous donner de mes sentimens une preuve qui, pour vous doit être sans réplique, c'est de vous pardonner vos soupçons. Peut-être pourrois-je vous dire que ce qu'il vous en a coûté pour me vaincre, et la façon dont je vis, ne devroient vous laisser aucun lieu de douter de moi, et qu'une personne de mon caractère doit inspirer de la confiance. Je de- vrois même mépriser vos craintes, ou m'en offenser, mais il est plus doux pour mon cœur de vous rassurer, et mon amour veut bien descendre jusques à une explication.


CONTE MORAL I97


Ah! Madame, s'écria Zâdis en se proster- nant à ses genoux, je crois que vous m'aimez, et je mourrois de douleur, si je pouvois pen- ser que des soupçons auxquels même je ne me suis pas arrêté long-tems, fussent pour vous une raison de douter de mon respect. Non, Zâdis, répondit-elle en souriant, je n'en doute pas ; mais sçachons un peu ce qui vous a donné de l'inquiétude? Qu'importe, Ma- dame, quand je n'en ai plus, reprit-il ? Je veux sçavoir, répliqua-t-elle. Hé bien! dit-il; les soins que Mazulhim a paru vous rendre... Quoi! interrompit-elle, c'est de lui que vous étiez jaloux? Ah Zâdis, êtes-vous fait pour craindre Mazulhim, et m'avez-vous assez méprisée pour croire qu'il pût jamais me plaire? Ah Zâdis, dois-je et puis-je jamais vous le pardonner?


CHAPITRE XIII.

Fin d'une avenUtre, et commencement d'nne antre.


E


N achevant ces paroles, ses yeux se mouillèrent de quelques larmes, et Zâ-


igS LE SOPHA

dis qui les croyoit sincères, ne put s'empêcher d'y mêler les siennes. Oui, j'ai tort, lui disoit- il tendrement, et quelque violente que soit ma passion pour vous, je sens qu'elle ne peut pas même me servir d'excuse. Ah! cruel, ré- pondit-elle en sanglottant, soyez jaloux, si vous le voulez; abandonnez- vous à toute votre frénésie, j'y consens, mais si vous me connoissez assez peu pour vous défier de ma tendresse, du moins ne me soupçonnez pas d'être capable d'aimer Mazulhim.

Je crois que vous ne l'aimez pas, répliqua- t-il, et je n'ai jamais imaginé que vous pus- siez prendre du goût pour lui; mais je n'ai pu sans frémir, le voir venir ici. Et c'est pour- tant, répondit-elle, de tous ceux que vous y voyez, le moins dangereux pour moi. Quand je n'auroio pas le cœur rempli de la passion la plus vive, que Mazulhim m'adoreroit, que le nombre de ses agrémens surpasseroit, s'il étoit possible, le nombre de ses vices, il seroit encore à mes yeux le dernier des hommes. Comment voudriez-vous qu'une femme (je ne dis pas qui se respecte, mais qui n'a pas perdu toute honte) voulût prendre Mazulhim? lui qui n'a jamais aimé, qui dit tout haut qu'il est incapable d'une passion, et pour qui le sentiment le plus foible est encore une chi-


CONTE MORAL 19g


mère; lui enfin qui ne connoît d'autre plaisir que celui de déshonorer les femmes qu'il a. Je laisse là ses ridicules, ce n'est pas assuré- ment que je n'eusse de quoi m'étendre ; mais en vérité, je rougirois de vous parler de lui plus long-tems. Au reste je suis bien aise, quoique je trouve vos soupçons aussi inju- rieux que déplacés, que vous m'ayez confié le sujet de vos inquiétudes, et je vous réponds que vous ne verrez Mazulhim ici que le tems qui me sera nécessaire pour rompre avec lui sans éclat.

Zâdis en lui baisant la main avec transport, lui rendit grâces mille fois de ce qu'elle fai- soit pour lui. De quoi me remerciez-vous donc? lui demanda-t-elle, je ne vous fais point de sacrifice. Mais, Madame, lui dit-il, est-il possible que Mazulhim ne vous ait jamais dit que vous lui paroissiez aimable? Voilà une belle idée! s'écria-t elle en souriant; oh! non, je vous assure que Mazulhim me connoît mieux que vous ne me connoissez, et que tout étourdi qu'il veut paroître, il ne l'est pas assez pour s'adresser à des femmes d'un certain genre. Au surplus, pourtant je ne serois pas surprise, que, sans m'avoir jamais désirée, et sans m'avoir de sa vie parlé de rien, il dît publiquement quelqu'un de ces jours, ou qu'il


LE SOPHA


a été, ou qu'il est avec moi au mieux. A la vérité, ajouta-t-elle en riant, il n'y auroit qu'un jaloux comme vous qui pût le croire; n'est-il pas vrai? Non, reprit-il, je puis avoir le ridicule de le craindre quelquefois, mais je vous jure que je n'aurai jamais celui de le croire. Et moi je n'en jurerois pas, répondit- elle. De l'humeur dont vous êtes, ce doit être pour vous une chose délicieuse que d'enten- dre mal parler de votre maîtresse, et de venir lui faire une querelle la plus grande du monde, sur le propos du premier fat qui, connoissant votre caractère, aura voulu vous donner de l'inquiétude.

De grâce, épargnez-moi, lui dit-il, et son- gez que la jalousie que vous voulez bien me pardonner... ne sera peut-être pas, interrom- pit-elle, la dernière d'aujourd'hui; je ne vou- drois, pour vous voir retomber dans vos cha- grins, que l'arrivée de Mazulhim. Ne parlons plus de lui, répondit-il, et puisque vous m'avez pardonné, et que jusques à mes injus- tices, tout vous prouve que je vous adore, ne perdons pas des momens précieux, et daignez me confirmer ma grâce.

A ces mots, que Zulica comprenoit fort bien, elle prit un air embarrassé. Que vous êtes incommode avec vos désirs, lui dit-elle !


CONTE MORAL


Ne me les sacrifierez-vous donc jamais? Si vous sçaviez combien je vous aimerois, si vous étiez plus raisonnable... Cela est vrai, ajouta-t-elle en le voyant sourire, je vous en aimerois mille fois plus; je le croirois du moins, et n'ayant rien à craindre de vous, du côté de ce que je hais, vous me verriez me livrer avec beaucoup plus d'ardeur aux choses qui me plaisent.

Tout en disant ces augustes paroles, elle se laissoit conduire languissamment de mon côté. Je vous jure, dit-elle à Zâdis, quand elle fut sur moi, que de ma vie je ne me brouille- rai avec vous. Je le voudrois bien, répondit- il, mais je ne l'espère pas. Et moi, répondit- elle, a ce que me coûtent les raccommode- mens, je commence à le croire.

Malgré sa répugnance, Zulica céda enfin aux empressemens de Zâdis, mais ce fut avec une décence, une majesté, une pudeur, dont on n'a peut-être pas d'exemple en pareil cas. Un autre que Zâdis s'en seroit plaint sans doute; pour lui attaché aux plus minutieuses bienséances, la vertu déplacée de Zulica le transporta de plaisir, et il imita du mieux qu'il put, l'air de grandeur et de dignité qu'il lui voyoit, et fut d'autant plus content d'elle, qu'elle lui témoignoit moins d'amour.


202 LE SOPHA

Je ne sçais pourtant pas comment les choses à la fin se tournèrent dans l'imagination de Zulica, mais elle lui proposa de passer la journée avec elle. Pour que personne ne sçut qu'ils étoient ensemble, et le tems qu'ils y demeureroient, en un mot, plus pour éviter les discours que pour toute autre raison, elle ordonna qu'on dît qu'elle n'étoit pas chez elle; Zâdis que sa jalousie n'avoit, comme c'est l'ordinaire, rendu que plus amoureux, répon- dit fort bien aux bontés de Zulica, et malgré sa taciturnité, ne l'ennuya pas une minute. Il sortit enfin vers la moitié de la nuit, et quitta Zulica, persuadé autant qu'on peut l'être, qu'elle étoit la femme d'Agra la plus raisonnable et la plus tendre.

J'ai dit que je ne croyois pas, à l'air dont Zulica avoit quitté Mazulhim, et beaucoup plus encore à sa façon de penser, qu'elle vou- lût continuer un commerce peu agréable pour une femme de son carctère, et où ni l'amour ni les plaisirs ne l'intéressoit ; cependant la curiosité l'emporta sur toutes les raisons qu'elle pouvoit avoir. Elle dit à Zâdis en le quittant, qu'une affaire fort importante l'empêcheroit de le voir le lendemain ; et le soir marqué pour le rendez-vous fut à peine arrivé, qu'elle monta dans son palanquin, et


CONTE MORAL 203


prit, avec mon âme qui la suivit, le chemin de la petite maison, où nous ne trouvâmes qu'un esclave qui attendoit, et elle et Mazu- Ihim.

Comment donc ? dit-elle à l'esclave, d'un ton brusque, il n'est pas encore ici ? Je le trouve charmant de se faire attendre ! Il est admirable que je sois ici la première. L'es- clave l'assura que Mazulhim allait arriver. Mais, reprit-elle, c'est que ce sont des airs tout particuliers que ceux qu'il se donne; l'esclave sortit, et Zulica vint d'un air colère se mettre sur moi. Comme elle étoit naturel- lement impétueuse, elle n'y fut pas tranquille et en s'accusant tout haut d'être d'une facilité sans exemple, elle jura mille fois de ne plus voir Mazulhim. Enfin, elle entendit un char arrêter ; préparée à dire à Mazulhim tout ce que la colère pouvoit lui fournir, elle se leva vivement, et ouvrant la porte; en vérité. Monsieur, dit-elle, vous avez des façons aussi singulières, aussi rares 1 Ah ciel ! s'écria-t- elle en voyant l'homme qui entroit.

Je fus presque aussi étonné qu'elle à la vue d'un homme que je ne connoissois pas. Quoi! demanda le sultan, ce n'étoit pas Mazulhim! Non, Sire, répondit Amanzéi. Ce n'étoit pas lui, dit le sultan! cela est bien


204 LE SOPHA

particulier! Et pourquoi n'étoit-ce pas lui? Sire, répondit Amanzéij votre majesté va l'apprendre. Sçavez-vous bien, reprit le sul- tan, que rien n'est si comique que cela? Cet homme se trompoit apparemment. Ah ! sans doute, il se trompoit, on le voit bien. Mais dites-moi, Amanzéi, pendant que j'y pense, qu'est-ce que c'est qu'une petite maison? Depuis que vous en parlez, j'ai fait semblant de sçavoir ce que c'étoit, mais je n'y peux plus tenir. Sire, répartit Amanzéi, c'est une maison écartée, où sans suite et sans témoins, on va... Ah! oui, interrompit le sultan, je devine, cela est vraiment fort commode. Poursuivez.

La colère et la surprise qui saisirent Zulica à l'aspect de l'homme qui venoit d'entrer, l'empêchant de parler : Je sçais. Madame, lui dit cet Indien d'un air respectueux, com- bien vous devez être étonnée de me voir. Je n'ignore pas davantage les raisons qui vous feroient désirer ici toute autre vue que la mienne. Si ma présence vous interdit, la vôtre ne me cause pas moins d'émotion. Je ne m'attendois pas que la personne à qui Mazulhim m'a prié de porter ses excuses, seroit celle de toutes à qui (si j'avois eu le bonlieur d'être à sa place) j'aurois voulu


CONTE MORAL 205


manquer le moins. Ce n'est pas cependant que Mazulhim soit coupable; non, Madame, il sçait tout ce qu'il doit à vos bontés, il brû- loit de venir à vos genoux vous parler de sa reconnoissance : des ordres cruels auxquels même il a pensé désobéir, quelques sacrés qu'ils lui doivent être, l'ont arraché à d'aussi doux plaisirs. Il a cru devoir compter sur ma discrétion plus que sur celle d'un esclave, et n'a pas imaginé qu'il fallût mettre au hasard un secret où une personne telle que vous se trouve aussi particulièrement intéressée.

Zulica étoit si étonnée de ce qui lui arri- voit, que l'Indien auroit pu parler plus long- tems sans qu'elle eût la force de l'interrompre. L'embarras où elle étoit lui faisoit même souhaiter qu'il eût encore plus de choses à lui dire. Consternée et presque sans mouve- ment, elle baissoit les yeux, n'osoit le regar- der, rougissoit de honte et de colère; enfin, elle se mit à pleurer. L'Indien lui prenant civilement la main, la conduisit sur moi, où sans prononcer une seule parole, elle se laissa tomber.

Je le vois. Madame, continua-t-il, vous vous obstinez à croire Mazulhim coupable, et tout ce que je puis vous dire pour le jus- tifier semble augmenter la colère où vous


2o6 LE SOPHA

êtes contre lui. Qu'il est heureux! Qu'il est heureux! Tout mon ami qu'il est, que j'envie les précieuses larmes qu'il vous fait verser!

Quêtant d'amour Qui vous dit que je

l'aime, Monsieur, interrompit fièrement Zu- lica qui avoit eu le tems de se reniettre. Ne puis-je pas être venue ici pour des choses où l'amour n'a point de part? Ne peut-on voir Mazulhim sans concevoir pour lui les senti mens que vous semblez m'attribuer? Sur quoi enfin osez-vous juger qu'il offense mon cœur

J'ose croire, répondit l'Indien en souriant que si mes conjectures ne sont pas vraies au moins elles sont vraisemblables. Les pleurs que vous versez, votre colère, l'heure à laquelle Je vous trouve dans un lieu qui jamais n'a été consacré qu'à l'amour, tout m'a fait croire que lui seul avoit eu le pouvoir de vous y conduire. Ne vous en défendez pas, Madame, ajouta-t-il, vous aimez; faites- vous, si vous le voulez, un crime de l'objet, et non de la passion.

Quoi ! s'écria Zulica que rien ne faisoit renoncer à la fausseté, Mazulhim a osé vous dire que je l'aimois ! Oui, Madame. Et vous le croyez, lui demanda-t-elle avec étonne- ment? Vous me permettrez de vous dire, répondit-il, que la chose est si probable qu'il


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seroit ridicule d'en douter. Hé bien! Oui, Monsieur, répliqua-t-elle, oui, je l'aimois, je le lui ai dit, je venois ici le lui prouver, l'ingrat avoit enfin sçu m'amener jusques-là. Je ne rougis pas de vous l'avouer; mais le perfide n'aura jamais d'autres preuves de ma foiblesse que l'aveu que je lui en ai fait. Un jour plus tard! Ciel! que serois-je de- venue ?

Eh Madame ! dit froidement l'Indien, pen- sez-vous que Mazulhim ait eu assez mauvaise opinion de moi, pour ne m'avoir confié que la moitié du secret? Qu'a-t-il donc pu vous dire, demanda-t-elle aigrement? A-t-il joint la calomnie à l'outrage ? Et seroit-il assez indigne

Mazulhim peut être indiscret, répondit-il, mais j'ai peine à le croire menteur. Ah le fourbe ! s'écria-t-elle, c'est la première fois que je viens ici. Je le veux bien, puisque vous le voulez, répliqua-t-il; et j'aime mieux croire que Mazulhim m'a trompé que de douter de ce que vous me dites. Mais, Madame, devant qui vous en défendez-vous ? Si vous vouliez me rendre justice j'ose me flatter que vous craindriez moins que je fusse le dépositaire de vos secrets. Vous pleu- rez ! Ah ! c'est trop honorer l'ingrat !


2o8 LE SOPHA


Belle comme vous êtes, vous sied-il de croire que vous ne pourriez pas vous venger ! Oui Madame, oui, Mazulhim m'a tout dit; je n'i- gnore pas que vous avez comblé ses vœux, je sçais même des détails de son bonheur qui vous étonneroient. Ne vous en offensez point, poursuivit-il, sa félicité étoit trop grande pour qu'il pût la contenir ; moins content, moins transporté sans doute, il auroit été plus discret. Ce n'est pas sa vanité, c'est sa joie qui n'a pu se taire.

Mazulhim, interrompit-elle avec transport! Ah ! le traître ! Quoi ! Mazulhim me sacrifie ! Mazulhim vous a tout dit? il a bien fait, poursuivit-elle d'un ton plus modéré, je ne connoissois pas encore les hommes; et grâce à ses soins, j'en serai quitte pour une foi- blesse. Eh ! Madame, répondit froidement l'Indien qui feignoit de la croire, ce n'est pas vous venger, c'est vous punir. Non, répondit- elle, non, tous les hommes sont perfides, j'en fais une trop cruelle expérience pour en pou- voir douter; non ils ressemblent tous à Mazu- lhim.

Ah ! ne le croyez pas, s'écria-t-il, j'ose vous jurer que si vous m'aviez mis à sa place vous ne l'auriez jamais vu à la mienne. Mais, reprit-elle, ces ordres qui l'ont retenu ne


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sont qu'un vain prétexte, et sans doute il m'abandonne. Ah ! ne craignez point de me l'apprendre. Ah bien ! Oui, Madame, répon- dit l'Indien, il seroit inutile de vous le cacher, Mazulhim ne vous aime plus. Il ne m'aine plus s'écria-t-elle douloureusement ! Ah ! ce coup me tue, l'ingrat ! étoit-ce là le prix qu'il réservoit à ma tendresse !

En finissant ces paroles, elle fit encore quelques exclamations, et joua tour-à-tour les larmes, la fureur et l'abattement.

L'Indien qui la connoissoit ne s'opposoit à rien, et feignoit toujours d'être pénétré d'ad- miration pour elle. Je sens que je meurs. Monsieur, lui dit-elle, après avoir long-tems pleuré, ce n'est point à un cœur aussi sensible, aussi délicat que le mien, qu'on peut porter impunément d'aussi rudes coups ; mais qu'au- roit-il donc fait si je l'avois trompé? Il vous auroit adorée, répondit l'Indien. Je ne conçois rien, reprit-elle, à ce procédé, je m'y perds. Si l'ingrat ne m'aimoit plus, et qu'il craignît de me l'annoncer lui-même, ne pouvoit-il pas me l'écrire? Romproit-on plus indignement avec l'objet le plus méprisable? Pourquoi en- core faut-il que ce soit vous qu'il choisisse pour me le faire dire ?

Je ne vois que trop, répliqua l'Indien, que

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2IO LE SOPHA

le choix du confident vous déplaît plus encore que la confidence même, et je puis vous jurer que connoissant, comme je sais, votre injuste aversion pour moi, vous ne m'auriez pas vu ici si Mazulhim m'avoit nommé la dame à laquelle il me prioit de porter ses excuses. Je doute même (étant pour vous dans des dispo- sitions fort différentes de celles où j'ai le mal- heur de vous voir pour moi) que je l'eusse cru, s'il m'eût nommé Zulica; je n'aurois ja- mais pu penser qu'il y eût au monde quel- qu'un qui pût ne pas faire son bonheur d'être aimé d'elle.

C'est donc fort innocemment, ajouta-t-il, que je contribue à vous donner le chagrin le plus sensible que vous puissiez recevoir, et que je me trouve mêlé dans des secrets que sûrement vous aimeriez mieux voir entre les mains de tout autre qu'entre les miennes. Je ne sçais pas ce qui vous le fait croire, ré- pondit-elle d'un air embarrassé; les secrets de la nature de celui dont vous vous trouvez aujourd'hui possesseur, ne se confient ordi- nairement à personne; mais je n"ai point de raisons particulières...

Pardonnez-moi, Madame, interrompit-il vivement, vous me haïssez, je n'ignore pas qu'en toute occasion mon esprit, ma figure et


CONTE MORAL


mes mœurs ont été l'objet de vos railleries, ou de votre plus sévère critique. J'avouerai même que si j'ai quelques vertus, je les dois au désir que j'ai toujours eu de me rendre digne de vos éloges, ou de vous obliger du moins à me faire grâce de ces traits amers dont, depuis que nous sommes dans le monde, vous n'avez pas cessé de m'accabler.

Moi! Monsieur, dit-elle en rougissant, je n'ai jamais rien dit de vous dont vous puis- siez être fâché ; d'ailleurs, à peine nous con- noissons-nous, vous ne m'avez jamais donné sujet de me plaindre de vous, et je ne me crois pas assez ridicule... Brisons-là, de grâce. Madame, interrompit-il, une plus longue explication vous gêneroit; mais puis- que nous sommes sur ce chapitre, permettez- moi seulement de vous dire que par les sen- timens que j'ai toujours eus pour vous (senti- mens tels que votre injustice n'a pas pu un moment les altérer) j'étois l'homme du monde qui méritoit le plus votre pitié et le moins votre haine.

Oui, Madame, ajouta-t-il, rien n'a été ca- pable d'éteindre le malheureux amour que vous m'avez inspiré ; vos mépris, votre haine, votre acharnement contre moi m'ont fait gémir, mais ne m'ont pas guéri. Je connois


312 LE SOPHA

trop votre cœur pour me flatter qu'il puisse un jour prendre pour moi les sentimens que je pourrois désirer; mais j'espère que ma discrétion sur ce qui vous regarde vous fera revenir de votre prévention, et que si elle est au point que vous ne puissiez jamais m'ac- corder votre amitié, au moins vous ne me refuserez pas votre estime.

Zulica, gagnée par un discours si respec- tueux, lui avoua qu'en eflet, par un caprice dont elle n'avoit jamais pu découvrir la source, elle s'étoit ouvertement déclarée son ennemie, mais que c'étoit un tort qu'elle comptoit si bien réparer, qu'il n'en seroit plus question entre eux, et qu'elle l'assuroit de son estime, de son amitié et de sa l'econ- noissance.

Après l'avoir prié de vouloir bien lui gar- der le secret le plus inviolable, elle se leva dans l'intention de sortir.

Où voulez-vous aller, Madame, lui dit l'Indien en la retenant? Vous n'avez ici per- sonne à vous; j'ai renvoyé mes gens, et l'heure à laquelle ils doivent revenir est en- core bien éloignée. N'importe, répliqua-t- elle, je ne puis rester dans un lieu où tout me reproche ma foiblesse. Oubliez Mazulhim, reprit-il ; cette maison aujourd'hui n'est point


CONTE MORAL 213


à lui, il me l'a cédée; permettez à l'homme du monde qui s'intéresse le plus véritable- ment à vous, de vous prier d'y commander. Songez du moins à ce que vous voulez faire. Vous ne pouvez sortir à l'heure qu'il est sans risquer d'être rencontrée. Que votre colère ne vous fasse pas oublier ce que vous vous devez.

Songez à l'éclat affreux que vous feriez, songez que peut-être demain vous seriez la fable de tout Agra, et qu'avec une vertu et des sentimens que l'on doit respecter, l'on vous croiroit personne à qui ces sortes d'aven- tures sont ordinaires.

Zulica résista longtemps aux raisons que Nasses (c'étoit le nom de l'Indien) lui appor- toit pour la faire rester. Tout étoit préparé ici pour vous recevoir, ajouta-t-il, souffrez que j'y passe la soirée avec vous; ce que vous êtes, ce que je suis moi-même, tout doit vous répondre de mon respect. Je n'ap- puie pas sur mes sentimens; si j'ose encore vous en parler, c'est uniquement pour vous faire sentir à quel point je m'intéresse à vous, et pour tâcher de vous ôter les impres- sions sinistres que l'indiscrétion de Mazulhim me semble vous avoir laissées.

Après quelque résistance, Zulica, persua-


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dée par ce que lui disoit Nasses, consentit enfin à rester. Pensant, comme vous faites, Madame, lui dit-il, vous devez être bien

étonnée de vous trouver si sensible Bon!

interrompit le sultan, il ne sçait ce qu'il dit; car autant que je puis m'en souvenir, c'est toujours cette dame qui étoit fâchée de ce que Mazulhim n'avoit pas de bonnes façons pour elle ; sans doute, dit la sultane, c'est la même. Un moment de grâce, reprit le sultan, orientons-nous. Si c'est la même, pourquoi lui dit-il... ce qu'il lui dit? Vous voyez bien qu'il se trompe. Cette dame-là est accoutu- mée à avoir des amans, par conséquent il est ridicule qu'il lui dise qu'elle doit être bien étonnée? Ne voyez-vous pas qu'il veut la tourner en ridicule, répondit la sultane ? Ah! c'est une autre affaire, répliqua le sultan. Mais pourquoi ne m'en avertit-on pas? où veut-on que j'aille deviner cela! Ah! il se moque d'elle, je le vois bien; mais à propos de quoi s'en moque-t-il? Voilà ce que je vou- drois sçavoir. Et sans doute ce qu'Amanzéi vous apprendra, si vous voulez le laisser continuer. Soit, dit le sultan; ce que j'en dis, comme vous le concevez bien, ce n'est pas que cela ne me soit égal ; on parle pour par- ler, cela amuse, et pour moi, je ne hais pas la conversation.


CONTE MORAL 215


CHAPITRE XIV. Qiù contient moins de faits que de discours.

AMANZÉI, le lendemain, continua ainsi : Pensant, comme vous faites, Madame, disoit Nasses à Zulica, vous devez être bien étonnée de vous trouver si sensible! Cela n'est pas douteux, répondit-elle, et c'est, je vous assure, une aventure bien singulière dans ma vie que celle qui m'arrive. Que vous ayez aimé, reprit-il, ce n'est pas ce qui m'étonne; il y a bien peu de femmes qui se soient sauvées de l'amour; mais que ce soit Mazulhim qui ait triomphé de votre cœur, de ce cœur qui sembloit si peu fait pour connoî- tre l'amour, c'est, je vous l'avouerai, ce que je ne comprends point.

Je ne le comprends pas moi-même, répon- dit-elle; et réellement quand je m'examine, je ne puis concevoir comment il a pu me plaire et me séduire. Ah! Madame, s'écria-t- il avec un air pénétré, quelle cruelle destinée que la nôtre ! Vous aimez qui ne vous aime plus, et j'aime qui ne m'aimera jamais. Pour- quoi toujours arrêté par cette injuste aversion que je sçavois que vous aviez pour moi, ne vous ai-je pas dit à quel point vous m'aviez


Zl6 LE SOPHA


touché? Peut-être hélas! mes soins, ma cons- tance, mon respect vous auroient désarmé. Et peut-être aussi, dit-elle, m'auriez-vous traitée comme Mazulhim me traite. Non, répondit-il en lui prenant la main, non, Zu- lica se seroit vue adorée aussi religieusement qu'elle mérite de l'être. Mais, répartit-elle, Mazulhim m'a tenu les mêmes discours que vous; pourquoi croirois-je que vous n'auriez pas fait les mêmes choses que lui?

Tout devoit vous faire douter de la vérité de ses sentimens, répondit-il; Mazulhim in- constant^ dissipé, n'a jamais sçu ce que c'étoit qu'aimer. Vous ne pouviez pas ignorer qu'il étoit plus indiscret, et plus trompeur qu'il ne nous est même permis de l'être. Il est vrai cependant que quelque infidèle qu'il fût, vous pouviez, sans être accusée de trop d'orgueil, prétendre à la gloire de le fixer. La difficulté de vous plaire, vos charmes, le plaisir si doux et si rare de régner dans un cœur qu'avant lui personne ne s'étoit soumis, tout devoit vous faire espérer de sa part une tendresse éternelle !

Ce qui, en toute autre, auroit été une va- nité ridicule, ne devenoit pour Zulica qu'une idée si simple, qu'elle ne pouvoit pas s'em- pêcher de l'avoir. Il est certain, du moins,


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répondit-elle modestement, que par ma façon de penser, je pouvois mériter quelques égards. Des égards! Vous ! s'écria-t-il, ah! des égards vous rendent-ils tout ce qu'on vous doit ? Ainsi donc, pour prix de vos bontés, vous n'exigeriez que ce qu'on doit à la femme même qu'on estime le moins. Vous voyez pourtant, reprit-elle, que j'ai encore trop exigé.

S'il m'étoit permis de vous parler, répar- tit Nasses Vous le pouvez, interrompit- elle, vous ne devez pas douter que ce qui se passe aujourd'hui entre nous, ne doive nous lier de la plus tendre amitié. Oui, Madame, dit-il vivement, de la plus tendre ; mais est-ce à moi, est-ce à ce Nasses si long-tems haï, que Zulica daigne promettre l'amitié la plus tendre ? Oui, Nasses, répondit - elle, c'est Zulica qui reconnoît son injustice, qui en est désespérée, et qui vous jure de la réparer par des sentimens et une confiance à toute épreuve.

Alors elle le regarda obligeamment ; il étoit d'une figure fort agréable ; et quoique moins à la mode que Mazulhim, il ne lui cédoit en rien. Quoi ! s'écria-t-il encore, c'est vous qui me promettez de m'aimer ! ' ui, répliqua-t-elle, mon cœur vous sera ouvert


2l8 LE SOPHA

vousy lirez comme moi-même, mes moindres sentimens, mes idées, tout vous sera connu.

Ah Zulica ! dit-il en se jettant à ses genoux et en lui baisant la main avec ardeur, que ma tendresse sçaura bien vous payer de ce que vous ferez pour moi !

Avec quel plaisir ne vous soumettrai-je pas toutes mes pensées ! Maitresse souveraine de ma vie, vos ordres seuls régleront ma condui- te ? Laissons cela, dit-elle en souriant, et levez-vous, je n'aime pas à vous voir à mes genoux ; revenons à ce que voulez me dire.

Il se leva, s'assit auprès d'elle, et lui tenant toujours la main, il poursuivit ainsi. Je vais vous interroger, puisque vous voulez bien le permettre. Par quelles voies, Mazulhim a-t- il pu vous plaire ? par quel enchantement la femme la plus respectable par ses sentiments et par sa conduite, Zulica enfin, l'a-t-elle trouvé aimable ?

Comment un homme aussi vain, aussi im- pétueux, a-t-il pu convenir à une femme aussi sage, aussi modeste que vous ? Car, qu'il plaise à des femmes de son caractère, à ces femmes frivoles, étourdies, dissipées, à qui aucun objet n'inspire de l'amour, et qui cependant sont vaincues par tous ceux qui se présentent à leurs yeux; qu'il leur plaise, dis-je, cela ne m'étonne pas, mais vous?


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Pour commencer avec vous le commerce de confiance que je vous ai promis, répondit Zulica, je vous dirai naturellement que je ne devois pas craindre que Mazulhim pût jamais m'étre cher. Ce n'étoit pas que je me crusse incapable de foiblesse. Sans en avoir fait la cruelle expérience, comme je l'ai faite depuis, je n'ignorois pas qu'il ne faut qu'un moment pour plonger la femme la plus vertueuse dans les égaremens les plus funestes; mais rassu- rée par mes sentimens, par le tems même qu'il y avoit que j'étois dans le monde, sans avoir manqué aux moindres des devoirs qui nous sont prescrits, j'osois me flatter que ce calme seroit éternel.

Sans doute, dit Nasses d'un air fort sérieux, rien ne perd les femmes comme cette sécurité dont vous parlez. Cela est vrai, au moins, répondit-elle; une femme' n'est jamais plus exposée à succomber que lorsqu'elle se croit invincible. J'étois dans ce calme trompeur, continua-t-elle, lorsque Mazulhim s'est offert à mes yeux; je ne vous dirai pas comment il a fait pour me séduire. Ce que je sçais, c'est qu'après lui avoir résisté long-tems, mon cœur s'est ému, ma tête s'est troublée. J'ai senti des mouvemens qui prenoient sur moi, d'autant plus que je n'étois pas dans l'habi-


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tude de les éprouver. Mazulhim qui sçavoit mieux que moi-même de quelle nature étoit mon trouble, en a profité,, pour m'engager dans des démarches dont j'ignorois la consé- quence; enfin il m'a amenée au point de me faire venir ici. Je croyois, et il me l'avoit promis, qu'il ne vouloit que m'entretenir avec plus de liberté que dans le tumulte du monde nous n'en pouvions espérer. J'y suis venue, sa présence m'a plus émue que je n'avois pensé; seule avec lui, je me suis trouvée moins forte contre ses désirs; sans sçavoir ce que j'accordois, je n'ai pu lui refu- ser rien ; l'amour enfin ma séduite jusqu'au bout.

En finissant ces paroles, elle avoit les yeux à demi-mouillés de larmes qu'elle s'ef- forçoit de répandre. Nasses qui paroissoit prendre à sa douleur la part la plus sincère, en feignant de la consoler, lui disoit les choses du monde les plus propres à la déses- pérer. Sur-tout il appuyoit malignement sur le peu de tems que Mazulhim l'avoit gardée : ce n'est pas assurément, lui dit-il, que vous n'ayez de quoi rendre un homme heureux; du moins, on en doit juger ainsi. Il est pourtant vrai que cette inconstance si prompte de Ma- zulhim, feroit, si c'étoit toute autre que vous, penser les choses les plus désavantageuses.


CONTE MORAL


Zulica, à ce propos, fit une mine qui mar- quoit assez à Nasses qu'elle croyoit avoir rai- son de ne se rien reprocher là-dessus.

On n'ignore pas, reprit Nasses, que les hommes sont assez malheureux pour ne pou- voir pas jouir long-tems de l'objet même le plus aimable, sans que leurs désirs se ralen- tissent; mais au moins on aime trois mois, six semaines, quinze jours même, plus ou moins ; on n'a jamais imaginé de quitter une femme aussi brusquement que Mazulhim vous a quittée, vous ; c'est d'un ridicule, d'une horreur même qu'on ne peut imaginer! Ah! Zulica, ajouta-t-il, j'ose encore le répé- ter, vous m'auriez trouvé plus constant. Zulica, lui répondit qu'elle en étoit bien per- suadée, mais que ne voulant plus aimer, ce lui étoit désormais une chose indifférente que les hommes fussent constans ou non; qu'elle désiroit même, par la sincère amitié qu'elle avoit pour lui, que l'amour qu'il disoit sentir ne fût pas véritable, et qu'elle seroit extrê- mement fâchée qu'il conservât des sentimens qu'il ne pourroit jamais voir récompensés.

Oui, lui répondit Nasses d'un air triste, je sens bien tout ce que vous me dites. Je trouve dans votre caractère cette fermeté que j'ai toujours craint en vous, et que je ne puis


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m'empêcher d'admirer, quoiqu'elle fasse mon malheur. Si vous étiez moins estimable, j'en serois beaucoup moins à plaindre ; car enfin il me seroit permis d'imaginer que puisque vous avez aimé Mazulhim, il ne seroit pas impossible que vous m'aimassiez aussi. C'est une idée qu'on pourroit concevoir, avec toutes les femmes du monde, sans les offenser; mais malheureusement, vous ne ressemblez à personne, et c'est sans tirer à consé- quence pour l'avenir, que vous avez eu une foiblesse.

Zulicaqui, sans doute, rioit en elle-même de la fausse idée que Nasses sembloit avoir d'elle, l'assura qu'il lui rendoit justice, et s'étendit beaucoup sur l'heureuse façon de penser qu'elle avoit reçue de la nature, le peu de disposition qu'elle avoit à se laisser toucher, et la froideur dans laquelle, ce qui étoit pour beaucoup d'autres femmes des plai- sirs dune extrême vivacité, Tavoit laissée, même malgré l'amour violent que lui avoit sçu inspirer Mazulhim.

Tant pis pour vous, Madame, lui dit Nasses; plus vous êtes estimable, plus vous êtes à plaindre. Votre insensibilité va faire le mal- heur de votre vie. Toujours Mazulhim sera présent à vos yeux. La façon humiliante dont


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il VOUS a quittée ne sortira pas un moment de votre mémoire; c'est un supplice qui vous accablera dans la solitude, et dont la dissipa- tion et les plaisirs du monde ne vous distrai- ront jamais assez. Mais que faire, lui de- manda-t-elle, pour effacer de mon esprit une idée aussi cruelle? Je conviens avec vous, qu'un nouvel amour pourroit m'ôter le sou- venir de Mazulhim, mais sans compter les nouveaux malheurs qui peut-être y seront attachés, puis-je croire que mon cœur vou- droit s'y livrer, autant qu'il le faudroit, pour assurer ma guérison? Non, Nasses, croyez- moi, une femme qui pense d'une certaine façon, ne sçauroit aimer deux fois. Idée fausse! s'écria-t-il, j'en connois qui ont aimé plus de six, et qui ne s'en estiment pas moins. Vous êtes d'ailleurs dans un cas si cruel, qu'il vous met au-dessus des règles, et que si l'on sçavoit votre aventure, on vous verroit aimer dix hommes à la fois, qu'on trouveroit que vous ne vous en dédommageriez pas encore. On auroit assurément de la bonté de reste, répliqua-t-elle en souriant. Mais non, répar- tit-il, on trouveroit cela plus simple que vous ne croyez. Vous concevez bien, au reste, que ce que j'en dis n'est pas pour vous conseiller de les prendre, puisque c'en seroit assez d'un pour me faire mourir de douleur.


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Ah! dit Zulica en rêvant, c'est qu'on nous trouve si blâmables quand nous aimons, qu'avec une seule passion, la plus longue et la plus sincère qu'on puisse voir, nous avons encore bien de la peine à échapper aux mé- pris, et que tel est notre malheur, que ce que l'on regarde en nous comme des vertus, nous est toujours compté pour des vices.

Oui, autrefois on pensoit cela, répondit-il ; mais les mœurs ayant changé, nos idées ont changé, avec el es. Oh ! non, si ce n'étoit que la crainte du blâme qui vous retînt, vous pourriez vous livrer à l'amour. Dans le fond reprit-elle, vous avez raison ; car qu'importe qu'on occupe son cœur essentiellement, je n'y vois pas le moindre mal. Et cependant, ré- pliqua-t-il avec un esprit qui vous fait discer- ner si bien le faux du vrai, vous sacrifiez aux préjugés, comme quelqu'un qui ne sçauroit pas raisonner? Vous voilà déterminée à pleu- rer toute votre vie votre foiblesse pour Mazul- him, plutôt que de songer sagement à vous en consoler; vous croyez qu'une femme qui pense d'une certaine façon,nedoit aimer qu'une fois ; vous sentez bien intérieurement que le principe d'après lequel vous agissez, n'est pas vrai; mais vous résistez à vos lumières, pour jouir du noble plaisir de vous affliger,


CONTE MORAL 225


et apparemment aussi, pour qu'on ne cesse pas de dire que c'est la perte de Mazulhim que vous voulez pleurer toujours. Ne sont-ce pas là de beaux propos à faire tenir de soi ? De moi ! répondit-elle, mais je me flatte qu'on n'en parlera pas.

Je le crois bien, répliqua-t-il, je sçais que vous, Madame, vous ne direz rien de ceci ; il est constant que je n'en parlerai pas moi; la chose fait assez peu d'honneur à Mazulhim pour qu'il se croie obligé à garder le silence; et cependant si vous ne changez point de façon de penser, tout le monde le sçaura. Mais pourquoi, demanda-t-elle ?

Parbleu ! reprit-il, croyez- vous qu'on vous voie affligée, sans qu'on cherche à pénétrer pourquoi vous l'êtes, et que si on le cherche opiniâtrement, enfin on ne le découvre pas ? Pensez-vous que Mazulhim même, de qui votre douleur flattera la vivacité, résiste au plaisir d'apprendre au public que c'est sa perte qui la cause ? Cela est vrai, dit-elle ; mais Nasses, est-ce donc qu'il dépendroit de moi de n'être plus affligée ? Sans doute, répondit- il, cela dépend de vous. Au fond, que regret- tez-vous à présent, Mazulhim ? S'il revenoit à vous, consentiriez-vous à le recevoir ? Moi ! s'écria-t-elle, ah ! j'aimerois mieux être au

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dernier des hommes, que d'être à lui. Si, quelque chose qu'il pût faire, rien ne pourroit lui rendre votre cœur, il est donc, reprit-il, bien ridicule que vous le regrettiez.

Dites-moi un peu, demanda le sultan, en avez-vous encore pour long-tems? Oui, Sire, répondit Amanzéi. De par Mahomet! Tant pis, répliqua Schah-Baham, voilà des dis- cours qui m'ennuient furieusement, je vous en avertis. Si vous pouviez les supprimer, ou les abréger du moins, vous me feriez plaisir, et je n'en serois pas ingrat.

Vous avez tort de vous plaindre, lui dit la sultane, cette conversation qui vous ennuie est, pour ainsi dire, un fait par elle-même. Ce n'est point une dissertation inutile, et qui ne porte sur rien, c'est un fait... N'est-ce pas dialogué qu'on dit, demanda-t-elle à Amanzéi en souriant? Oui, Madame, répondit-il. Cette façon de traiter les choses, reprit-elle, est agréable, elle peint mieux, et plus universel- lement les caractères que l'on met sur la scène ; mais elle est sujette à quelques incon- véniens. A force de vouloir tout approfondir, ou de saisir chaque nuance, on risque de tomber dans des minuties, fines peut-être, mais qui ne sont pas des objets assez impor- tans pour que l'on doive s'y arrêter, et l'on


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excède de détails et de longueurs ceux qui écoutent. S'arrêter précisément oij il le faut, est peut-être une chose plus difficile que de créer. Le sultan a tort de vouloir que dans l'endroit où vous êtes, vous marchiez si rapi- dement, mais vous l'aurez devant moi et de- vant toute personne de goût, si la fureur de parler vous emporte, et si vous ne sçavez pas sacrifier de tems en tems les choses mêmes qui vous paroîtront les plus agréables, lors- que vous ne pourrez nous les dire qu'aux dé- pens de celles que nous attendons. Le sultan a tort, dit Schah-Baham, cela est bientôt dit! et moi je soutiens que cet Amanzéi-là n'est qu'un bavard, qui se mire dans tout ce qu'il dit, et qui, ou je ne m'y connois pas, a le vice d'aimer les longues conversations, et de faire le bel esprit. Cela vous choque, ajouta- t-il, en se tournant du côté d'Amanzéi, mais c'est que je suis franc; et si vous voulez l'être, je parie que vous avouerez que j'ai raison. Oui, Sire, répondit Amanzéi, et complaisance de courtisan à part, je suis d'autant plus forcé d'en convenir, qu'il y a long-tems qu'on me trouve le défaut que votre majesté me re- proche. Corrigez-vous-en donc, dit Schah- Baham. S'il m'avoit été aussi facile de m'en corriger, qu'il me l'a paru d'en convenir,


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répartit Amanzéi, votre majesté n'auroit pas eu de reproche à me faire.

La force du raisonnement de Nasses frappa Zulica, poursuivit-il. Dans le fond, vous avez raison, lui dit-elle, aussi n'est-ce plus Mazulhim que je pleure, c'est ma foiblesse, c'est de m'étre donnée à un homme si indigne de moi. J'avoue, l'épliqua Nasses, d'un air simple, que le tour qu'il vous joue ne doit pas le rendre aimable à vos yeux ; cependant si vous voulez le juger sans prévention, je ne doute pas que vous ne lui trouviez des agré- mens; car enfin il en a. Si vous voulez, ré- pondit-elle , dédaigneusement ; d'abord il n'est pas bien fait.

Je ne sçais pas reprit-il, mais personne cependant n'a plus de grâces que lui; il a la plus belle tète et la plus bel.e jambe du monde, l'air noble et aisé, l'esprit vif, léger, amusant. Oui, reprit-elle, je ne nie point qu'il ne soit une bagatelle assez jolie; mais après tout, il n'est que cela, et de plus je vous assure qu'il s'en faut de beaucoup qu'il soit aussi amusant qu'on le dit. Entre nous, c'est un fat, d'une présomption, d'une suffisance ! . . . Je pardonne un peu d'orgueil à un homme, assez heureux pour vous avoir plu, inter- rompit Nasses; on en prend à moins tous les jours.


CONTE MORAL 22g


Mais , Nasses , répondit-elle , pour un homme qui me dit qu'il m'aime, et qui veut que je le croie apparemment, vous me tenez de singuliers propos. Tout odieux que vous est à présent Mazulhim, répondit Nasses, il vous l'est encore moins que moi, et je croi- rois risquer plus à vous parler d'un amant que vous n'aimerez jamais, que je ne fais à vous entretenir d'un que vous avez si tendre- ment aimé. Il vous occupe encore si vive- ment, que jamais je ne prononce son nom, que vos yeux ne se mouillent de larmes; ac- tuellement encore ils s'en remplissent, et vous voulez en vain me les cacher. Ah ! retenez vos pleurs, aimable Zulica, s'écria-t-il, elles me percent le cœur ! Je ne puis, sans un atten- drissement qui me devient funeste, les voir couler de vos yeux.

Zulica, qui depuis quelque tems n'avoit pas envie de pleurer, ne put entendre ce dis- cours, sans se croire obligée de verser de nouvelles larmes. Nasses qui se divertissoit de tout le manège qu'il lui faisoit faire à son gré, la laissa quelque tems dans cette douleur affectée.

Cependant pour ne pas perdre ses momens auprès d'elle, il s'amusa à lui baiser la gorge qu'elle avoit extrêmement découverte. Elle


230 LE SOPHA

fut assez longtems sans daigner songer à ce qu'il faisoit; et ce ne fut qu'après lui avoir laissé là-dessus entière liberté qu'elle s'avisa d'y trouver à redire. Vous n'y pensez pas, Nasses, lui dit-elle, ayant toujours un mou- choir sur ses yeux, voilà des libertés qui me blessent. Vraiment! je le crois, répondit-il, n'allez-vous pas prendre cela pour une fa- veur? regardez-moi donc, ajouta-t-il, que je voie vos yeux. Non, reprit-elle, ils ont trop pleuré pour être beaux. Sans vos larmes, ré- pliqua-t-il, vous me paroîtriez bien moins belle.

Ecoutez-moi, continua-t-il, l'état où je vous vois m'afflige, je veux absolument que vous vous en tiriez. Je vous ai prouvé la né- cessité où vous êtes d'aimer encore, et je vais, autant qu'il me sera possible, vous prouver actuellement que c'est moi qu'il faut que vous aimiez. Je doute, répondit-elle, que vous y réussissiez. C'est ce que nous allons voir, reprit-il. Premièrement, vous convenez de m'avoir haï sans sujet, c'est une injustice que vous ne pouvez réparer qu'en m'aimant à la fureur. Elle sourit. D'ailleurs, continua- t-il, je vous aime, et tout facile qu'il vous est de faire prendre à qui que ce soit plus d'amour même qu'il ne vous plaira peut-être


CONTE MORAL 23 I

de lui en inspirer, jamais vous ne trouverez personne aussi disposé que moi, à vous aimer avec toute la tendresse que vous mé- ritez.

Que nous ayons tort ou raison, il est cons- tant qu'en général, nous pensons mal des femmes; nous nous sommes persuadés qu'el- les ne sont ni fidèles, ni constantes, et sur ce fondement, nous croyons ne leur devoir ni constance, ni fidélité. De passions, par consé- quent, on n'en voit guère ; il faudroit pour nous déterminer à en prendre une, que nous sçussions qu'une femme mérite des sentimens moins légers que ceux que communément on lui accorde; examiner son caractère et sa fa- çon de vivre et de penser, et régler là-dessus le degré d'estime que nous pouvons lui de- voir... Hé bien! interrompit-elle, qui vous en empêche? Vous vous moquez. Madame, répondit-il, cette étude prend du tems ; pen- dant que nous en serions occupés, une femme nous préviendroit d'inconstance, et c'est un si cruel accident pour nous, que pour n'y pas être exposés, nous la quittons souvent, avant que de sçavoir si elle mérite que nous l'ai- mions plus longtemps. Mais, demanda-t-elle, qu'est-ce que tout cela peut conclure pour vous?


232 LE SOPHA

' Le voici, répondit-il; mais ce mouchoir sera-t-il éternellement sur vos yeux? ne vous ai -je pas regardé, lui dit-elle? Pas assez, répondit-il, je ne veux plus que ce mouchoir paroisse, ou je vous hais, s'il est possible, autant que vous m'avez haï.

Alors elle le regarda en souriant et d'une façon assez tendre. Continuez donc, lui dit- elle, en se penchant sur lui. Oui, répondit-il en la serrant fortement dans ses bras, je vais continuer, n'en doutez point. Ce que j'ai vu de vous ici, poursuivit-il, me vaut l'étude dont je vous parlois, puisqu'il vous a acquis toute mon estime, et conséquemment a re- doublé mon amour pour vous. Un autre que moi ne peut donc pas vous aimer autant que je vous aime ; il ne verroit de vous que vos charmes, et la beauté de votre âme seroit une chose dont il ne pourroit jamais être sûr, puisque rien ne lui prouveroit jusques à quel point vous portez la délicatesse des senti- mens. Il l'apprendroit, direz-vous, en me voyant agir. Eh! Madame, (je vais parler mal de nous) pensez-vous qu'un homme dissipé, étourdi, sans mœurs, surtout sur ce qui re- garde les femmes, et ne trouvant pas de moyen plus sûr pour les mépriser toujours que de ne leur faire jamais l'honneur de les


CONTE MORAL 233


examiner; pensez-vous, dis-je, qu'il s'apper- çoive des choses qui devroient vous assurer son estime, ou qu'il ne vous accuse pas de forcer votre caractère, et de vous parer à ses yeux de vertus que vous ne possédez point? Oui, je le crois, dit-elle, ce que vous dites-là, par exemple, est on ne peut pas plus sensé.

Nasses, pour la remercier de cet éloge, voulut d'abord lui baiser la main, mais la bouche de Zulica se trouvant plus près de lui, ce fut à elle qu'il jugea à propos de témoi- gner sa reconnoissance. Ah Nasses, lui dit elle, doucement, nous nous brouillerons. Vous voyez donc bien, poursuivit -il sans lui répondre, que puisque je suis l'homme du monde qui vous estime le plus, et qui a le plus de raison de le faire, je dois être aussi le seul que vous puissiez aimer.

Non, répondit-elle, l'amour est trop dan- gereux. Vieille maxime d'opéra, si plate, si usée, répliqua-t-il, qu'on ne la voudroit seu- lement pas aujourd'hui passer dans un ma- drigal, et qui, au reste, n'empêchera point du tout que vous ne m'aimiez. Je vous en avertis.

Si ce n'est pas elle qui m'en empêche, répondit-elle Mais pourquoi me deman- der de l'amour ? ne vous ai-je pas promis de


234 LE SOPHA

l'amitié ? Sans cloute ! répliqua-t-il, l'effort est généreux ! il est constant que si je ne vous aimois pas, je vous tiendrois quitte pour cela, et peut-être même à moins ; mais les sentimens que j'ai pour vous, ne peuvent être payés que par le plus tendre retour de votre part, et je puis vous jurer que je n'ou- blierai rien pour vous inspirer toute l'ardeur que je vous demande.

Je vous proteste aussi, répondit-elle, que je n'oublierai rien pour m'en défendre. Ah, ah ! dit-il, vous voulez prendre des précautions contre moi, j'en suis charmé, ce m'est une preuve que vous me croyez: dangereux. Vous avez raison. En vous aimant comme je fais, je le ferai pour vous, plus que personne. Avec une femme moins estimable que vous, je ne serois pas si sûr de ma victoire.

Cependant, reprit-elle, plus je suis estima- ble, plus je résisterai. Tout au contraire, répliqua-t-il, les coquettes seules coûtent à vaincre ; on leur persuade aisément qu'elles sont aimables ; mais on ne les touche pas de même ; et de toutes les conquêtes la plus ai- sée, c'est celle d'une femme raisonnable. Je ne l'aurois assurément pas cru, dit-elle. Rien n'est pourtant plus vrai, répondit-il. Vous ne pouvez pas douter que je ne vous aime,


CONTE MORAL 235


VOUS, par exemple : Répondez, en doutez- vous ? Soyez de bonne foi ! je viens d'être si sottement crédule, répartit-elle, que je crois qu'on ne me persuadera de long-tems. Mais, Mazulhim à part, insista-t-il, qu'en croyez- vous ? Elle répondit qu'elle croyoit qu'il ne la haïssoit pas ; il s'obstina, et enfin obtint d'elle qu'elle étoit persuadée qu'il l'aimoit. Et vous, poursuivit-il, vous ne me trouvez plus odieux ! Odieux ! dit-elle, non sans doute je puis vouloir être indifférente; mais je ne veux plus être injuste.

Vous croyez que je vous aime? s'écria-t-il , vous ne me haïssez pas, et vous vous imaginez que vous me résisterez long-tems ! Vous ! avec cette vérité que vous avez dans le carac- tère ! vous vous flattez que vous pourrez me rendre malheureux, lorsque vos propres dé- sirs vous parleront en ma faveur ! que vous fixerez un tems pour céder, et que ce ne sera que lorsqu'il sera arrivé que vous croirez pou- voir vous rendre avec décence ! Non, Zulica, non, j'ai meilleure opinion de vous que vous- même. Vous n'aurez pas assez de fausseté pour vouloir désespérer un amant que vous aimez, vous ignorez l'art perfide de me con- duire de faveur en faveur, jusqu'à celle qui doit à jamais combler et ranimer mes désirs,


236 LE SOPHA

l'instant où je vous attendrirai sera celui où je mourrai de plaisirs entre vos bras, et cette bouche charmante, ajouta-t-il avec trans- port

Fort bien cela, fort bien, interrompit le sultan, vous me tirez d'une grande peine. Ma foi ! je commençois à craindre que cela ne fût jamais. ...Ah ! la sotte créature que cette Zulica, avec ses façons ! En effet ! dit la sultane, il faut convenir qu'on ne peut pas faire attendre des faveurs plus long-tems. Comment donc ! résister une heure ! Cela est sans exemple ! Ce qu'il y a de vrai, répondit le sultan, c'est que cela m'ennuyoit autant que s'il y eût eu quinze jours, et que pour peu qu'Amanzéi eût encore retardé la chose, je serois mort de chagrin et de vapeurs ; mais qu'auparavant, il lui en auroit coûté la vie, et que je lui aurois appris à faire périr d'ennui une tête couronnée.


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CONTE MORAL 237


CHAPITRE XV

Qîii n'amusera pas ceux que les précédens ont ennuyés.

AU silence qui se fit dant cet instant dont votre majesté étoit hier si contente, dit Amanzéi le lendemain, je jugeai que Nasses empéchoit Zulica de parler, et qu'elle l'em- pêchoit de poursuivre. Ah ! Nasses, s'écria-t elle, dès qu'elle le put ; Nasses, ! songez- vous à ce que vous faites ? Si vous m'aimiez ? Plus Nasses craignoit les reproches de Zulica, moins il lui laissait la liberté de lui en faire. Jamais je n'ai mieux, qu'en cet instant, con- çu combien il est avantageux d'être opiniâtre avec les femmes. Mais écoutez-moi, disoit Zulica, Nasses ! Ecoutez-moi ! Voulez-vous

donc que je vous déteste ?

Tous mots qui, entrecoupés, prononcés foi- blement, perdoient leur force ; et n'imposoient pas. Zulica vit bien qu'il étoit inutile qu'elle parlât davantage à un homme perdu dans ses transports, et à qui l'on auroit, sans aucun fruit, dit les plus belles choses du monde. Que faire ? Ce qu'elle fit. Après s'être précau- tionnée contre les entreprises de Nasses, au milieu de son trouble, tentoit avec toute la


238 LE SOPHA

témérité possible, et s'être mise à cet .égard hors de toute crainte, elle attendit patiemment qu'il fût en état d'entendre les discours qu'elle préparoit sur ses impertinences. Nasses ce- pendant, soit pour obtenir plus aisément son pardon, soit qu'en effet Zulica Teût troublé, ne la laissa en liberté que pour tomber sur son sein, et dans un abattement qui ne devoit pas le laisser sensible à quelque autre chose qu'à l'état 011 il se trouvoit.

Embarras nouveau pour Zulica ; car à quoi sert-il de parler à quelqu'un qui ne sçauroit entendre? Ce qui, en cet instant, pouvoit lui rendre moins pénible le silence auquel elle étoit forcée, c'est qu'il n'y avoit pas d'apparence que Nasses eût l'esprit assez libre pour faire là-dessus des commentaires. Elle tenta pourtant de se retirer tout-à-fait d'entre ses bras, et n'y réussit point. Quand il revint de son trouble, il avoit l'air si ten- dre ! Ses premiers regards errèrent sur Zu- lica d'une façon si touchante, il referma les yeux si languissamment, poussa de si pro- fonds soupirs, que loin de pouvoir lui mon- trer autant de colère qu'elle s'en étoit jBattée, elle commença, malgré son insensibilité na- turelle, à se sentir émue, et à partager ses transports.


CONTE MORAL 239


Cette vertueuse personne étoit perdue, si Nasses eût pu s'appercevoir des mouvemens dont elle étoit agitée. Nasses enfin rendu à lui-même, saisit la main de Zulica. Nasses, lui dit-elle d'un ton de colère, est-ce ainsi que vous croyez vous faire aimer ?

Nasses s'excusa sur la violence de son ar- deur, qui disoit-il, ne lui avoit pas permis plus de ménagement. Zulica lui soutint que l'amour, quand il est sincère, étoit toujours accompagné de respect, et que l'on n'avoit des façons aussi peu mesurées que les siennes, qu'avec les femmes que l'on méprisoit. Lui, de son côté, soutint qu'il n'y avoit qu'à celles qui inspiroient des désirs que l'on manquoit de respect, et que rien ne devoit mieux prouver à Zulica la force du sien que l'emportement qu'elle s'obstinoit à condam- ner en lui.

Si je vous avois moins estimée, poursuivit- il, je vous aurois demandé ce que je viens de ravir; mais quelques légères que soient les faveurs que je vous ai dérobées, je n'ignorois pas que vous me les refuseriez. Sûr de les obtenir de vous, je n'aurois pas songé à ne les devoir qu'à moi-même. Plus on pense bien d'une femme, plus on est forcé d'être coupable auprès d'elle de trop de hardiesse; rien n'est si vrai.


240 LE SOPHA

Je n'en crois pas un mot, répondit Zulica, mais quand ce que vous venez de me dire se- roit vrai, c'est toujours une règle établie de ne pas commencer l'aveu de ses sentimens par des façons aussi singulières que celles que vous avez.

Supposé que j'eusse brusqué les choses au- tant que vous le dites, répliqua-t-il, ce seroit encore une attention pour vous, dont vous devriez me remercier. Non, reprit-elle avec impatience, vous avez dans l'esprit des opi- nions d'une bizarrerie dont rien n'approche ! Il est plaisant, répartit-il, que ces opinions, que vous traitez de bizarrerie, soient toutes fondées en raison. Celle que vous me repro- chez actuellement, est d'une vérité que sûre- ment je vous ferai sentir ; car, non-seulement vous avez de l'esprit, mais encore vous l'avez juste ; mérite assez rare dans votre sexe, pour que l'on puisse vous en féliciter. Le compliment ne me séduit pas, dit-elle d'un ton brusque, et je vous avertis que je n'en fais que les cas que je dois. C'est sans doute un désagrément pour moi, répondit-il, de vous voir si peu sensible aux discours obligeans que je vous tiens. En un mot, Monsieur, in- terrompit-elle, pour entreprendre de cer- taines choses, il faut au moins avoir per- suadé ; trouvez bon que je vous le dise.


CONTE MORAL 24 I


Je vous entends, Madame, reprit-il, vous voulez que je vous perde dans le monde. Hé bien ! je vous y perdrai. Je voulois vous met- tre à portée de m'aimer, sans que qui que ce fût s'en doutât ; mais puisque ce ménage- ment de ma part vous déplaît ; je vous ren- drai des soins, Madame, on sçaura que je vous aime, et je ne vous épargnerai aucune des tendres étourderies qui pourront ap- prendre au public quels sont les sentimens que j'ai pour vous.

Mais que voulez-vous dire, lui demandâ- t-elle? Vous êtes un étrange homme ! C'est par respect pour moi que vous me faites une impertinence que je ne devrois jamais vous pardonner; c'est par une attention infinie sur ce qui me regarde, que vous me brusquez, comme la femme du monde qui mériteroit le moins d'égards? C'est vous qui faites mille choses condamnables, et c'est moi qui ai tort. Dites-moi, de grâce, comment tout cela se peut faire ?

Si vous étiez moins neuve en amour, ré- pliqua-t-il, vous m'épargneriez toutes ces explications-là. Je vous dirai pourtant que, quelque gênantes qu'elles puissent être pour moi, j'aime sans comparaison mille fois mieux vous donner des leçons sur cette ma-

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tière, que de vous voir assez instruite pour n'en avoir pas besoin. Etes-vous encore à sçavoir que ce sont moins les bontés qu'une femme a pour son amant, qui la perdent, que le terns qu'elle les lui fait attendre ? Croyez- vous que je puisse vous aimer, et être mal- heureux sans que mes assiduités auprès de vous, sans que les soins que je prendrai pour vous attendrir, échappent au public? Je de- viendrai triste, et (ma discrétion fût-elle ex- trême) on n'ignorera pas que vos seules rigueurs causent ma mélancolie. Enfin, car il en faut toujours venir là, vous me rendrez heureux. Pensez-vous qu'avec quelque atten- tion que je m'observe, vos yeux, les miens, cette tendre familiarité qui, malgré tous nos efforts, naîtra entre nous, ne découvrent pas notre secret ?

Zulica, par son étonnement et son silence, sembloit approuver ce que lui disoit Nasses. Vous voyez donc bien, poursuivit-il, que quand je vous presse de me rendre prompte- ment heureux, c'est moins encore pour moi que pour vous que je vous le demande. En suivant mes conseils, si vous m'épargnez des tourmens, vous évitez l'éclat qui suit tou- jours les commencemens d'une passion. D'ailleurs, dans la situation où nous avons


CONTE MORAL 243

été ensemble, je ne pourrois, sans tout dé- couvrir, marquer d'abord de l'amour pour vous. D'accord tous deux, nous imposerons au public sur nos affaires, tant que nous le jugerons à propos ; persuadé que vous me dé- testez, il ne pourra jamais imaginer que, d'un sentiment qui lui est si contraire, vous ayez passé si rapidement à l'amour. Il vous sera facile au reste d'amener naturellement notre réconciliation.

A la cour, ou chez la première princesse où nous nous trouverons ensemble, vous sai- sirez quelque occasion que ce soit de me faire une politesse; ne vous inquiétez pas de la conjoncture, j'aurai soin de la faire naître. Je répondrai avec empressement à ce que vous m'aurez dit d'obligeant, je parlerai tout haut de l'envie que j'ai que vous ne me haïssiez plus. Je vous ferai même proposer par quel- qu'un de nos amis communs, de vouloir bien que je vous voie; vous direz que vous le vou- lez bien ; je me ferai présenter à vous, je re- tournerai vous voir : je vanterai les charmes de votre commerce, et le malheur que j'ai eu d'en avoir été si long-tems privé. Il n'en fau- dra pas davantage pour justifier mes empres- semens : ils paroîtront simples et naturels, et nous aurons d'autant plus de plaisir à nous


244 LE SOPHA


aimer, que nous jouirons de celui de le ca- cher à tout le monde. Non, répondit-elle en rêvant, si je vous rendois si promptement heureux, je craindrois trop votre inconstance. J'avoue que je ne serois pas fâchée de lier avec vous un commerce fondé sur plus d'es- time, de confiance et d'amitié, qu'on n'en trouve ordinairement dans le monde; je vous dirai plus, je ne haïrois pas l'amour : si un amant pouvoit n'exiger d'une femme que l'aveu de sa tendresse.

Ce que vous demander, reprit-il tendre- ment, est une chose plus difficile avec vous qu'avec quelque femme que ce puiase être. J'avoue aussi que quelque peu que vous ac- cordiez, on doit en être plus flatté que d'ob- tenir tout d'une autre. Mais Zulica, croyez- moi, je vous adore, vous m'aimez, faites le bonheur de l'homme du monde qui ressent pour vous la passion la plus vive. Si vous sçaviez borner vos désirs, répondit-elle avec émotion, et que ce que l'on pourroit vous accorder, ne fût pas pour vous un droit de demander davantage, on pourroit essayer de

vous rendre moins malheureux, mais

Non, Zulica, interrompit-il vivement, vous serez contente de mon obéissance.

Sur cette parole que Zulica sentoit bien


CONTE MORAL 245


aussi périlleuse qu'elle l'étoit, elle se pencha nonchalamment sur Nasses qui se précipi- tant sur elle, usa sans ménagement des fa- veurs qui venoient de lui être accordées. Ah Zulica! lui dit-il tendrement, un moment après, ne sera-ce qu'à votre complaisance que je devrai de si doux instans, et ne voulez-vous donc pas qu'ils le deviennent autant pour vous, qu'ils le sont déjà pour moi!

Zulica ne répondit rien, mais Nasses ne se plaignit plus. Bientôt il fit passer dans l'âme de Zulica tout le feu qui dévoroit la sienne. Bientôt il oublia la parole qu'il venoit de lui donner, et elle ne se souvint pas elle-même de qu'elle avoit exigé de lui. Elle se plaignit à la vérité, mais si doucement que ce fut moins un reproche qu'un soupir tendre, que l'espèce de plainte qui lui échappa. Nasses sentant à quel point il l'égaroit, crut ne de- voir pas perdre d'aussi précieux instans. Ah Nasses, lui dit-elle d'une voix étouffée, si vous ne m'aimez pas, que vous allez me ren- dre à plaindre !

Quand les craintes de Zulica sur l'amour de Nasses auroient été aussi vraies et aussi vives qu'elles paroissoient l'être, il y avoit apparence que les transports de Nasses les auroient dissipées. Aussi, presque assuré


246 LE SOPHA

qu'elle ne douteroit pas long-tems de son ar- deur, il ne jugea pas à propos de perdre à lui répondre, un tems qu'il devoit employer à la rassurer, et d'une façon plus forte qu'il ne l'auroit pu faire par les discours les plus tou- chans. Zulica ne s'offensa point de son si- lence ; bientôt même (car il ne faut souvent qu'une bagatelle pour faire perdre de vue les choses les plus importantes) elle ne parut plus s'occuper d'une crainte que, sans faire une injure mortelle à Nasses, elle croyoit ne pouvoir plus garder. D'autres idées, plus douces sans doute, succédèrent à celles-là. Elle voulut parler, mais elle ne put proférer que quelques mots sans suite, et qui n'expri- moient rien que le trouble de son âme.

Lorsqu'il eut cessé. Nasses se jetta à ses genoux. Ah! laissez-moi, lui dit-elle en le repoussant foiblement. Quoi ! répondit-il d'un air étonné, aurois-je eu le malheur de vous dé- plaire, et seroit-il possible que vous eussiez à vous plaindre de moi? Si je ne m'en plains pas, reprit-elle, ce n'est pas que je n'eusse de quoi le faire. Eh ! de quoi vous plaindriez- vous, répliqua-t-il, ne deviez-vous pas être lasse d'une aussi cruelle résistance .-^ Je con- viens, répondit-elle, que beaucoup de femmes se seroient rendues plutôt, mais je n'en sens


CONTE MORAL 247


pas moins que j'aurois dû vous résister plus long-tems.

Alors elle le regarda avec ce trouble, cette langueur dans les yeux qui annoncent et exci- tent les désirs. M'aimez-vous, lui demanda Nasses aussi tendrement que s'il l'eût aimée lui-même ? Ah ! Nasses, s'écria-t-elle, quel plaisir vous feroit un aveu que vos emporte- mens m'ont déjà arraché ; m'avez-vous là- dessus laissé quelque chose à vous dire ? Oui Zulica, répondit-il ; sans cet aveu charmant que je vous demande, je ne puis être heureux; sans lui je ne puis jamais me regarder que comme un ravisseur. Ah ! voulez-vous me laisser un si cruel reproche à me faire ? Oui, Nasses, lui dit-elle en soupirant, je vous aime !

Nasses alloit remercier Zulica, lorsque l'esclave de Mazulhim vint servir ; il en sou- pira Parbleu ! je le crois bien, inter- rompit le sultan, voilà comme sont les valets ! On ne les voit jamais que quand on a le moins besoin de leur présence. N'ayez pas peur qu'il soit venu tantôt, pendant que Nas- ses et Zulica m'ennuyoient tant ! Il faut pré- cisément qu'il vienne interrompre, quand j'ai le plus de plaisir à entendre. Vous m'avez étonné, vous, dit la sultane, de n'avoir rien


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dit. Tubleu ! répliqua-t il, je n'avois garde de les troubler; j'avois trop d'envie de sçavoir comment tout ceci finiroit. J'en suis fort con- tent, ajouta-t-il en se tournant vers Amanzéî; voilà ce qui peut s'appeller une situation tou- chante, j'en ai encore les larmes aux yeux. Quoi ! lui dit la Sultane, vous pleurez de cela ? Pourquoi donc pas, répondit-il ? cela est fort intéressant, ou je me trompe fort. C'est pour moi comme une tragédie, et si vous n'en pleurez point , c'est que vous n'a- vez pas le cœur bon. En achevant ces paro- les qu'il prenoit pour une épigramme san- glante contre la sultane, il ordonna d'un air satisfait à Amanzéi de poursuivre.

Nasses soupira de se voir interrompu, pour- suivit Amanzéi ; ce n'étoit pas qu'il fût amou- reux, mais il avoit cette impatience, cette ardeur qui, sans être amour, produit en nous des mouvemens qui lui ressemblent, et que les femmes regardent toujours comme les symptômes d'une vraie passion, soit qu'elles sentent combien il leur est nécessaire avec nous de paroître s'y tromper, ou qu'en effet elles ne connoissent rien de mieux.

Zulica qui n'attribuoit qu'à ses charmes l'impatience qu'elle remarquoit dans Nasses, en avoit toute la reconnoissance possible ;


CONTE MORAL 349


mais pour soutenir ce caractère de personne réservée qu'elle s'étoit donné, elle lui fit signe, en lui serrant la main, d'avoir devant l'esclave de Mazulhim un peu de circonspection. Ils se mirent à table.

Après le souper.... Tout doucement, s'il vous plaît, interrompit Schah-Baham, je veux, si cela ne vous déplaît pas, les voir souper. J'aime sur toutes choses les propos de table. Vous avez dans l'esprit une consé- quence bien singulière, lui dit la sultane, vous vous êtes impatienté mille fois à des discours qui étoient nécessaires, et vous en demandez actuellement qui, absolument hors de l'histoire qu'on vous raconte, ne peuvent que l'allonger! Hé bien! répondit le sultan, si je veux être inconséquent, moi, y a-t-il quelqu'un ici qui puisse m'en empêcher? Voyons? Je veux bien qu'on apprenne qu'un sultan est fait pour raisonner comme il lui plaît; que tous mes ancêtres ont eu le même privilège que celui qu'on me dispute; que jamais femme bel esprit n'a eu le crédit de les empêcher de parler comme ils vouloient, et que ma grand'mère même à qui, je crois, vous n'avez pas l'audace de vous comparer, n'a jamais eu celle de contredire Schah-Riar mon aïeul , fils de Schah-Mamoun , qui


250 LE SOPHA

engendra Schach-Thechni, lequel... Ce que j'en dis, au reste, continua-t-il plus modéré- ment, c'est plus pour vous faire voir que je sçais ma généalogie que pour contrarier per- sonne, et vous pouvez poursuivre, Amanzéi.

C'est, dit Zulica, un instant après qu'elle se fût mise à table, une chose bien singulière que la façon dont les événemens les plus marqués de notre vie sont amenés! Qui diroit à une femme, vous aimerez ce soir à la fu- reur un homme, non-seulement auquel vous n'avez jamais pensé, mais que même vous haïssez ; elle ne le croiroit pas, et pourtant il n'est pas sans exemple que cela arrive. Je vous en réponds, répartit Nasses, et je serois bien fâché que cela n'arrivât pas. De plus, il est certain que rien n'est si commun que de voir les femmes aimer violemment quelqu'un qu'elles voient pour la première fois, ou qu'elles ont haï.

C'est même de là que naissent les passions les plus vives. Et pourtant, reprit-elle, vous trouvez des gens, mais je dis beaucoup, qui vous soutiennent quil n'y a presque point de coups de sympathie.

Sçavez-vous, répondit Nasses, qui sont les gens qui soutiennent cela ? ce sont ou de jeunes gens qui ne connoissent pas encore le


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monde, ou des femmes dont l'esprit est prude et le cœur froid, de ces femmes indolentes qui ne prennent une passion qu'avec toutes les précautions possibles, ne s'enflamment que par degrés, et vous font acheter bien cher un cœur où vous trouvez toujours plus de remords que de tendresse, et dont vous ne jouissez jamais parfaitement. Hé bien! répon- dit-elle, ces femmes-là, toutes ridicules qu'elles sont, ont encore des partisans ; et moi qui vous parle, il n'y a pas long-tems que je pensois comme elles.

Vous, répliqua-t-il, mais sçavez-vous bien que vous avez tous les préjugés qu'on peut avoir? Cela se peut, reprit-elle, mais actuelle- ment j'en ai un de moins, car je crois aux coups de sympathie. Quant à moi, dit-il, je sçais qu'ils sont fort communs. Je connois même une femme qui y est si sujette, qu'elle en trouve ordinairement trois ou quatre dans la journée. Ah ! Nasses, s'écria-t-elle, cela n'est pas possible! Quand vous diriez simple- ment que cela n'est pas ordinaire, sçavez-vous bien, répartit-il, que vous vous tromperiez encore, et qu'une femme qui a le malheur d'être née fort tendre, (si pourtant c'en est un) ne peut pas répondre un moment d'elle- même? Je vous suppose, vous, dans la néçe§<


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site de m'aimer, que ferez-vous? Je vous ai- merai, répondit-elle. Hé bien! supposez à présent, continua-t-il, une femme qui soit dans la nécessité d'aimer par jour trois ou quatre hommes. Je la trouve bien à plaindre, dit-elle. Soit, j'en conviens, mais que voulez- vous qu'elle fasse ? Qu'elle fuie, me direz- vous? Mais on ne va pas loin dans une cham- bre; quand on s'y est promené quelque tems, on s'est lassé, il faut se rasseoir. Cet objet qui vous a frappé est toujours présent à vos yeux. Les désirs se sont irrités par la résis- tance qu'on a faite, et la nécessité d'aimer, loin d'en être diminuée, n'en est devenue que plus pressante. Mais, répondit-elle en rêvant, en aimer quatre ! Puisque le nombre vous choque, répliqua-t-il, j'en ôte deux.

Ah! dit-elle, cela devient plus vraisembla- ble, et plus possible même. Que de façons pourtant n'avez-vous pas faites, s'écria-t-il, pour n'en aimer qu'un! Taisez-vous, lui dit- e'ie en souriant, je ne sçais où vous prenez tous les raisonnemens que vous me faites, et où je prends moi toutes les réponses que je vous fais. Dans la nature, répondit-il. Vous êtes vraie, sans art, vous m'aimez assez pour ne vouloir rien me cacher de ce que vous pensez, et je vous en estime d'autant plus


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qu'il y a bien peu de femmes qui aient autant de vérité dans le caractère.

Avec tous ces propos, et quelques autres qui ne furent pas plus intéressans, Nasses parvint à gagner le dessert. Il fut à peine servi, que se voyant sans témoins, il se leva avec feu, et se mettant aux genoux de Zulica, vous m'aimez, lui dit-il? Ne vous l'ai-je pas assez dit, répondit-elle languissamment? Ciel! s'écria-t-il en se relevant et en la prenant dans ses bras, puis-je trop vous l'entendre dire, et pouvez-vous trop me le prouver? Ah Nasses ! répondit-elle, en se laissant aller sur lui et sur moi, quel usage faites-vous de ma foiblesse ?

Eh que diable! dit le sultan, vouloit-elle donc qu'il en fît ? Ceci n'est pas mauvais ! Elle auroit, je crois, été bien fâchée qu'il l'eût laissée plus tranquille. Non ! les femmes

sont d'une singularité bien singulière!

elles ne sçavent jamais ce qu'elles veulent. On ignore toujours comme on est avec elles... Quelle colère! interrompit la sultane, quelle torrent d'épigrammes ! Que vous avons-nous donc fait? Non, dit le sultan, c'est sans co- lère que je dis tout cela. Est-ce que pour trouver les femmes ridicules on a besoin d'être fâché contre elles? Vous êtes d'une


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causticité sans exemple, lui dit la sultane, et je crains bien que vous qui haïssez tant les beaux esprits, vous n'en deveniez un inces- samment. C'est cette Zulica qui m'a fâché, répartit le sultan, je n'aime point les façons déplacées. Que votre majesté prenne moins d'humeur contre elle, dit Amanzéi, elle n'en fit pas long-tems.


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CHAPITRE XVI.

Qui contient une dissertation qui ne sera pas goûtée de tout le monde.

APRÈS avoir dit ce peu de mots qui ont déplu à votre majesté, Zulica se tut. Croyez-vous, lui demanda enfin Nasses, que Mazulhim vous aimât mieux que je ne sais ? Il me louoit davantage, répondit-elle; mais il me semble que vous m'aimez mieux. Je ne veux vous laisser aucun-lieu de douter de ma tendresse, répartit-il, oui, Zulica, vous ap- prendrez bientôt combien Mazulhim m'est inférieur en sentiment.


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Eh quoi! reprit-elle, quoi!... Nasses ne la laissa pas achever, et elle ne se plaignit pas d'avoir été interrompue. Ah Nasses ! s'écria- t-elle tendrement, que vous êtes digne d'être aimé ! Nasses ne répondit à cet éloge qu'en homme qui croyoit qu'on le loueroit moins sur le présent si l'on ne prétendoit point par là l'encourager sur l'avenir. Il avoit attendri Zulica, il parvint à l'étonner; aussi prit-elle pour lui une considération, même une sorte de respect qui, vu le motif qui les lui faisoit obtenir, devenoient extrêmement plaisants, et qui dévoient flatter un homme d'autant plus qu'ils ne sont pas chez les femmes l'effet de la prévention comme le sentiment. Nasses, assez content de lui-même, crut qu'il pouvoit suspendre pour un moment l'admiration qu'il causoit à Zulica. Avoir triomphé d'elle, n'étoit rien pour lui : il la connoissoit trop pour en être flatté, et les bontés qu'elle lui marquoit, loin de diminuer la haine qu'il lui portoit, l'avoient augmentée. Il se sentoit pour elle ce mépris profond qui nous rend impossible la dissimulation et les ménage- mens avec les personnes qui nous l'inspirent; et dans cette disposition, il ne croyoit pas pouvoir lui montrer assez tôt toute l'impres- sion que sa conduite avec lui avoit faite sur son âme.


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Vous trouvez donc, lui demanda-t-il, que je ne vous loue pas si bien que Mazulhim? Oui, répondit-elle, mais je trouve en même tems que vous sçavez aimer mieux que lui. Voilà, répliqua-t-il, une distinction que je n'entends pas; quelle valeur attachez-vous actuellement au mot d'aimer? Celle qu'il a, répartit-elle, je ne lui en connois qu'une, et ce n'est que de celle-là que je prétends parler; mais vous qui me paraissez aimer si bien, pourquoi me demandez-vous ce que c'est que l'amour? Si je le demande, répliqua-t-il, ce n'est pas que je l'ignore; mais comme chacun définit ce sentiment suivant son caractère, je voulois sçavoir ce qu'en particulier vous entendez, vous, en disant que je vous aime mieux que Mazulhim ne vous aimoit. Je ne puis connoître la différence que vous mettez entre lui et moi, si vous ne m'apprenez pas ce que c'étoit que sa façon d'aimer. Mais, répon- dit-elle en affectant de rougir, c'est qu'il a le cœur épuisé, lui.

Le cœur épuisé, reprit-il ! voilà une ex- pression qui, selon moi, n'offre point de sens déterminé. Le cœur s'épuise, sans doute, sur une passion trop longue; mais Mazulhim ne pouvoit pas se trouver avec vous dans ce cas là, puisque pour ses yeux et son imagination


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VOUS étiez un objet nouveau. Par conséquent, ce que vous me dites de lui n est pas ce que vous devriez m'en dire. Je n'en dirai pour- tant que cela, répondit-elle; ce que j'en sçais, c'est (du moins je m'en doute) qu'il y a peu d'hommes moins faits pour aimer que lui, et ne m'interrogez pas davantage, car je sens que sur cet article je n'ai rien de plus à vous répondre.

Ah! je vous entends, répliqua-t-il; cepen- dant je ne reconnois point Mazulhim au por- trait que vous m'en faites. Mais, reprit-elle, il me semble que je ne vous dis rien de lui. Ah! pardonnez-moi, répartit-il, on sent aisé- ment ce qu'on reproche à un homme quand on dit de lui qu'il a le cœur épuisé; c'est une expression modeste et mesurée, mais on l'entend. Je suis surpris pourtant que vous ayez eu à vous plaindre de lui. Je ne m'en plains pas, Nasses, répondit-elle; mais puis- que vous voulez sçavoir ce que j'en pense, je vous dirai qu'il est vrai que j'en ai été sur- prise. Ah! ah! dit-il, quoi! vous l'avez trouvé... Cela est étonnant, reprit-elle, à ce que je crois du moins !

Oh ! je m'en rapporterois bien à vous. Sans doute, répondit-elle ironiquement, l'expé- rience m'a donné là-dessus de si grandes

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lumières!... Expérience ou non, répliqua-t- il, on sçait ce que ce doit être un amant, quand on veut bien ne lui laisser plus rien à désirer; il y a là dessus une tradition établie ; mais j'avoue encore une fois que vous me surprenez, car Mazulhim

Hé bien ! Nasses, interrompit-elle> c'est à un point qu'on ne sçauroit imaginer ! je ne sçaurois revenir de ma surprise, répondit-il, je sais de lui des choses incroyables, des pro- diges ! Ce sera apparemment lui qui vous les aura contés, dit-elle ? Quand ce n'auroit été que par amour propre, je me serois, répartit- il, défié d'un pareil récit. Non, il ne m'a parlé de rien; je vous dirai plus, il a là dessus une vraie modestie. Pour modeste, répondit- elle, il ne l'est pas ; mais quelquefois'peut- être il se rend justice.

Madame, Madame, lui dit-il, une réputa- tion ausi brillante que celle de Mazulhin doit avoir un fondement et vous ne me ferez ja- mais croire que quelqu'un dont toutes les fem- mes d'Agra pensent bien, soit un homme si peu estimable. Eh ! pensez-vous, répondit- elle, qu'une femme mécontente de Mazulhim ( s'il est vrai cependant qu'il puisse s'en trou- ver qui soient sensibles à ce dont nous par- lons ) dise à qui que ce soit la raison pour


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laquelle elle en est si mécontente. Précisé- ment oui, reprit-il, elle ne le dira pas à tout le monde ; mais elle le dira à quelqu'un, et la preuve de cela, c'est que vous me le dites à moi. Je n'ignore pas que je ne dois cette confidence qu'à la façon dont nous sommes ensemble. Mais Mazulhim a plu à d'autres personnes que vous. Après lui, elles ont aimé des gens à qui sans doute elle confioient leurs aventures. Il y a peut-être dans Agra plus de mille femmes qui n'ont pas résisté à Mazulhim ; il y auroit par conséquent qua- rante mille hommes, ou à peu près, qui sçauroient, dans la plus exacte vérité, ce qu'il est, et vous voudriez qu'entre des femmes piquées et des hommes humiliés, un secret de cette nature eût été enseveli ? Cela n'est pas probable. Non, Madame, encore une fois ; non, un homme tel que Mazulhim vous a paru, n'en auroit pas imposé si long-tems. Vous dirai-je plus ? Vous connoissez Tel- misse ; elle n'est plus assurément, ni jeune, ni jolie ! Il n'y a que dix jours au plus que Mazulhim lui a prouvé toute l'estime possi- ble, et qu'il a mérité et acquis toute la sienne. C'est pourtant un fait. Telmisse le dit à qui veut l'entendre ; ce n'est pas une personne à dire gratuitement du bien de quelqu'un, et


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nous ne connoissons point de femme de qui le sutlrage fasse plus d'honneur, et soit plus diflicile à obtenir que le sien. Pouvez-vous après cela penser mal de Mazulhim ? Non, répondit-elle sèchement, je ci'ois qu'il est incomparable. C'est ma faute, sans doute, ajouta-t-elle, avec un souris dédaigneux, si je ne l'ai pas trouvé tel. Je ne suis pas fait pour le penser, reprit-il ; mais il est vrai qu'il y a là dedans quelque chose d'inconcevable. Au surplus, vous ne croiriez peut-être pas une chose; si j'étois femme, les gens de l'espèce dont Alazulhim vous a paru, me plairoient inhniment plus que les autres. Je crois, répondit-elle, que ce ne seroit pas une raison de n'en pas vouloir, ou de les quitter ; mais je vous avouerai que je ne vois pas à propos de quoi il faudroit leur donner la préférence.

Ils aiment mieux, dit-il ; eux seuls con- noissent les soins et la complaisance ; plus ils sentent qu'on leur fait grâce de les aimer, plus ils s'empressent à mériter de l'être : nécessairement soumis, ils sont moins amans qu'esclaves. Sensuels et délicats, ils imagi- nent sans cesse mille dédommagemens, et l'amour leur doit peut-être ce qu il a de plus ingénieux en plaisirs. Leur arrive-t-il de se


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transporter ? ce n'est point à un mouvement aveugle, et par conséquent jamais flatteur pour une femme, qu'elle doit l'ardeur dont leur âme se remplit ; c'est elle seule, ce sont ses charmes qui subjuguent la nature. Peut-il jamais y avoir pour elle de triomphe plus doux et plus vrai ?

Vous ne m'étonnez point, lui dit Zulica, vous aimez les opinions singulières. Vous pensez trop bien, répondit-il, pour que celle- ci vous paroisse telle, et je sçais que plus d'une femme.. .. Laissons cela, interrompit- elle, je n'ai jamais disputé sur les choses qui ne m'intéressoient pas. Au reste, c'est à ce qu'il me semble, moins à vous qu'à Mazu- Ihim, à tâcher de faire recevoir cette opinion.

Elle a raison, dit le sultan. Quand s'en va-t-elle ? Que vous êtes impatient ! répondit la sultane. Ce n'est pas que je m'ennuie, reprit le sultan, à beaucoup près ; mais quoi- que je me divertisse fort, il me semble que j'aimerois tout autant entendre quelque autre chose. Je suis comme cela moi. Que voulez-vous dire, lui demanda la sultane ? Est- ce que cela ne s'entend pas, répondit-il ? je me trouve fort clair.

Quand je dis que je suis comme cela, c'est que je pense qu'un plaisir quelquefois n'em-


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pêche pas qu'on n'en souhaite un autre. Je vais encore me faire mieux entendre. Il y a mille choses qui perdent à être expliquées, interrompit la sultane, on vous entend, vou- lez-vous quelque chose de plus? Oui, dit le sultan, je veux qu'Amanzéi finisse son his- toire. Il faut pour cela qu'il la continue, répondit la sultane. Au contraire, reprit Schah-Baham, il me semble que s'il la lais- soit là, il la finiroit beaucoup plutôt; mais comme je suis la complaisance même, je lui permets de poursuivre, à condition pourtant que cela ne tirera pas à conséquence.

Au surplus, poursuivit Zulica, vous m'obli- geriez beaucoup si vous vouliez bien ne me plus parler de Mazulhim. Très-volontiers, répondit-il; c'est ce cœur épuisé dont vous avez parlé qui nous a fait tomber sur une dissertation fort inutile en effet, et que je me reprocherois, puisqu'elle vous a fâchée, si je ne me rappellois que ma tendresse pour vous, et le désir de sçavoir pourquoi vous croyez que je vous aimois mieux que Mazulhim, l'ont seuls amenée. Plus les sentimens que vous me marquez me sont chers, moins vous devriez me blâmer d'une curiosité que je n'ai que parce que je vous aime. Non, répondit- elle d'un air triste, il me semble que depuis


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quelques momens vous ne m'aimiez plus autant que vous m'aimiez, je ne sçais pas pourquoi je le crois, mais je le crois enfin, et cette idée m'afflige.

Je suis enchanté de vous la voir, répliqua Nasses; ces sortes d'inquiétudes qui, pour n'avoir pas d'objet^ n'en tourmentent pas moins vivement, ne peuvent être senties que par un cœur également tendre et délicat; vous me faites injustice, mais cette injustice même me prouve combien vous m'aimez, et vous ne m'en êtes que plus chère. Rassurez- vous, poursuivit-il, aimable Zulica. Ciel! que de plaisirs je trouve à bannir vos craintes ! charmante Zulica! pour votre bonheur et le mien, puissent-elles renaître sans cesse! En disant ces paroles, il prenoit Zulica dans ses bras et l'accabloit des caresses les plus ten- dres. Que vous me donnez de transports, s'é- cria-t-elle! je sens tous les vôtres passer dans mon cœur, ils le remplissent, le troublent, le pénètrent! Ah Nasses! quel plaisir pour moi de vous en devoir de si doux, et que je con-

noissois si peu! vous seul! Oui, vous

seul! .... Mais Nasses! Ah! cruel!

Quoique Zulica ne cessât point de parler, il ne me fut plus possible d'entendre ce qu'elle disoit. C'est qu'apparemment elle par-


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loit trop bas, dit le sultan? Cela est vraisem- blable, répondit Amanzéi. Et puis, continua le sultan, c'est qu'il est vrai que vous ne perdîtes pas beaucoup à ne pas l'entendre, car, ou je suis bien trompé, ou il n'y avoit pas le sens commun dans ce qu'elle disoit; du moins moi, je n'y ai rien compris. Je suis de votre avis, Sire, reprit Amanzéi, rien n'étoit moins clair. Cependant, ou Nasses l'enten- doit, ou il n'avoit pas en ce moment plus d'esprit qu'elle ; car il disoit à peu près les mêmes choses. Ne vous dis-je pas répartit le sultan ; ces gens-là n'avoient pas le sens commun.

Lorsque Nasses et Zulica furent devenus plus raisonnables, continua Amanzéi, Zulica en le regardant tendrement : vous êtes char- mant. Nasses, lui dit-elle, ah ! pourquoi ne vous ai-je pas aimé plutôt ! Vous devez moins vous en plaindre que moi, répondit-il, moi, dis-je, à qui chaque instant fait sentir que je n'ai commencé de vivre que depuis que vous m'avez aimé. Lorsque je songe à quelles beautés Mazulhim a fermé les yeux, que je le plains ! Quoi Zulica ! dans ces lieux où nous sommes, dans ces mêmes lieux que vos bon- tés pour moi me rendent aussi chers que cel- les que vous y avez eues pour lui, me les ont


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d'abord fait trouver odieux, l'ingrat a pu ne pas rougir d'en avoir aimé d'autres, et renon- cer pour jamais à son inconstance ! Quel gé- nie ! Quel dieu même veillait pour moi, lors- qu'après l'avoir rendu insensible à tant de charmes, il lui inspira le dessein de me choi- sir pour vous apprendre sa perfidie. Ah! Zuli- ca, quel n'aurait pas été mon malheur, s'il vous avait été fidèle, ou si quelque autre que moi... Arrêtez, interrompit majestueusement Zulica : s'il m'avoit été fidèle, je n'aurois ja- mais aimé que lui, mais pour le bannir de mon cœur, il ne falloit pas moins qu'un Nas- ses.

Je crois, puisque vous m'avez choisi, ré- pondit-il que j'étois en effet le seul qui puisse vous plaire ; mais quand je songe à l'état où vous étiez ici, à ce que pouvoit exiger de vous un étourdi que Mazulhim vous auroit envoyé, à quel prix, peut être, il auroit mis son silence, je ne puis m'empêcher de frémir.

Je ne vois pas bien pourquoi, répondit-elle, ne voulant rien accorder, il m'auroit été assez indifférent que l'on eût exigé quelque chose. Vous n'en pouvez pas répondre, dit-il; il y a pour les femmes de terribles situations, et celle où je vous ai vue, étoit peut-être une des plus affreuses ! Tant qu'il vous plaira,


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interrompit-elle ; mais je vous prie de croire qu'il est bien moins cruel pour une femme qui a des sentimens, d'être abandonnée d'un homme qui l'aime, que de se livrer à quel- qu'un qu'elle n'aime pas. Cela n'est pas dou- teux, répliqua-t-il ; mais c'est une terrible chose que d'être prise dans une petite maison. Je ne sçais pas, si j'étois femme, et que cela m'arrivât, ce que je ferois ; mais il me sem- ble que je serois bien aise que l'homme qui m'y auroit surprise, voulût bien n'en dire mot.

Vous seriez bien aise, reprit-elle ! appa- remment, cela est tout simple ; et moi aussi j'aurois été bien aise que, qui que ce fût qui m'eût surprise ici, n'en eût rien dit. Le beau propos ! Il faut que vous perdiez l'esprit pour en tenir de pareils ! Pensez-vous qu'un hon- nête homme ait besoin pour se taire, qu'on l'engage au silence par les choses que vous imaginez, et croyez-vous d'ailleurs qu'on fasse certaines propositions à des femmes d'un certain genre ? Certainement oui, répon- dit-il. Toute femme surprise dans une petite maison, prouve qu'elle a le cœur sensible : on tire là-dessus de terribles conséquences ; et communément plus la femme est aimable, moins l'homme est généreujc.


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Oh ! c'est un conte, reprit Zulica ; le goût seul, mais je dis le goût le plus vif, peut excuser une femme de s'être rendue, et je ne crois pas, quoi qu'on en puisse dire, qu'il y en eût une qui voulût acheter aussi cher que vous le croyez, la discrétion dont elle auroit besoin; et l'honneur... Bon ! interrompit-il, croyez-vous qu'une femme craigne jamais de sacrifier son honneur à sa réputation ? Enfin, répondit-elle, je ne le ferois pas, et je ne connois point de situation, quelque terrible qu'elle fût, qui pût me déterminer à accorder à un homme ce que mon cœur voudroit tou- jours lui refuser. Il faut être bien délicate, reprit-il, pour faire cette distinction, et s'y arrêter. En attendant que l'on puisse gagner le cœur, on cherche à gagner une femme, de façon que ce qu'elle ait de mieux à faire, soit de vous le donner, et assez souvent elle est trop heureuse de pouvoir finir par là.

Je commence à vous entendre, Monsieur, lui dit-elle ; vous voulez me faire sentir que vous ne croyez me devoir qu'à la situation 011 vous m'avez trouvée ici, et vous aimez mieux imaginer que vous n'aviez pas de quoi me plaire, que de ne pas mal penser de moi. Voilà donc, ajouta-elle en pleurant, le bonheur dont je m'étois flattée ? Ah Nasses !


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étoit-ce de VOUS que je devois attendre un procédé aussi cruel ! Mais, Zulica, répondit- il, croyez-vous que j'aie oublié la résistance que vous m'avez faite, et ce qu'il m'en a coûté pour obtenir de vous mon bonheur ! Et ! pensez-vous, reprit-elle en sanglottant, que je ne sente pas que vous me reprochez de ne m'étre pas assez long-tems défendue ? Hélas ! entraînée par le goût que j'avois pour vous, plus encore que par celui que vous me marquez, j'ai cédé sans craindre qu'un jour vous me feriez un crime de n'avoir pas assez long-tems résisté.

Mais quelle idée est donc la vôtre, Zulica, répondit-il en se rapprochant d'elle ? Moi, vous reprocher d'avoir fait mon bonheur ! Pouvez-vous le croire ? Moi qui vous adore, ajouta-t-il, en n'oubliant rien de tout ce qui pouvoit lui prouver qu'il disoit vrai. Laissez- moi, lui dit-elle en le repoussant foiblement, laissez-moi, s'il est possible, oublier combien je vous ai aime.

La résistance de Zulica étoit si douce, que quand les empressemens de Nasses auroient été moins vifs, ils en auroient encore triom- phé. Vous ! cesser de m'aimer, lui disoit-il d'un air tendre, ajoutant à ce discours tout ce qui pouvoit rendre plus persuasif, vous,


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qui devez faire éternellement mon bonheur ! Non, votre cœur nest point fait pour me haïr, quand le mien ne garde que pour vous ses plus tendres sentimens. Non, répondit Zulica, d'un ton qui commençoit à ne pou- voir plus marquer de colère ; non, traître que vous êtes ! vous ne me tromperez plus. Ciel ! ajouta-t-elle plus doucement encore, n'étes-vous pas le plus injuste et le plus cruel

des hommes? Ah! laissez-moi Non,

vous ne me persuadez plus Je ne dois pas

vous pardonner.... Que je vous hais !

Malgré toutes ces protestations de haine que Zulica faisoit à Nasses, il ne voulut pas croire un moment qu'il pût être haï, et Zulica, en effet, sembloit ne pas se soucier beaucoup qu'il crût qu'il n'étoit plus aimé. Je ne sçais pas si je me flatte, lui dit-il enfin; mais je jurerois presque que vous me haïssez moins que vous ne dites. Le beau triomphe, répon- dit-elle en haussant les épaules ! croyez-vous que je vous en déteste moins? Est-ce ma faute si Mais cela est vrai, je vous hais beau- coup. Ne riez pas, ajouta t-elle, rien n'est plus certain que ce que je dis. Je vous estime trop pour le penser, répondit-il, et cela est au point que je vous verrois inconstante, que je n'en voudrois rien croire. Je suis, et je


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veux être persuadé que vous m'aimez autant que vous pouvez aimer quelque chose. En ce cas-là, reprit-elle, je vous aime donc autant qu'il est possible; mon cœur n'est point fait pour des sentimens modérés. Je le crois bien, répliqua-t-il, et c'est aussi ce que je voulois dire. Plus on a de délicatesse, plus on a les passions vives; et quand j'y songe, une femme est bien malheureuse quand elle pense comme vous. En vérité, j'ose le dire, la dé- pravation est telle aujourd'hui, que plus une femme est estimable, plus on la trouve ridi- cule; je ne dis pas que ce soient les femmes seules qui lui fassent cette injustice, cela seroit tout simple; mais ce que l'on ne con- çoit pas, c'est que ce sont les hommes. Eux, qui leur demandent sans cesse des sentimens ! Cela n'est que trop vrai, dit-elle.

Je le vois dans le monde, continua-t-il ; qu'y cherchons-nous? l'amour? Non sans doute. Nous voulons satisfaire notre vanité, faire sans cesse parler de nous; passer de femme en femme; pour n'en pas manquer une, courir après les conquêtes, même les plus méprisables : plus vains d'en avoir eu un certain nombre, que de n'en posséder qu'une digne de plaire; les chercher sans cesse, et ne les aimer jamais. Ah! que vous


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avez raison, s'écria-t-elle; mais aussi c'est la faute des femmes, vous les mépriseriez moins, si toutes pensoient d'une façon, et avoient des sentimens qui pussent les faire respecter. Je l'avoue à regret, répondit-il, mais il est certain qu'on ne sçauroit nier que les senti- mens ne soient un peu tombés. Un peu, dit- elle avec étonnement ! Ah! dites beaucoup. Il y a encore des femmes raisonnables assuré- ment, mais ce n'est pas le plus grand nom- bre. Je ne parle point de celles qui aiment, car je crois que vous les trouvez vous-mêmes plus à plaindre qu'à blâmer; mais pour une que l'amour seul conduit, combien n'en est-il pas qui, loin de pouvoir le prendre pour excuse, font ce qu'elles peuvent, pour qu'on ne puisse pas seulement les soupçonner de le connoître. Il y a, répartit-il, bien peu de femmes assez équitables pour parler comme vous. A quoi sert-il de vouloir dissimuler des choses aussi connues, répondit-elle ? Je vous dirai, pour moi, qu'autant que je voudrois qu'on ménageât les femmes raisonnables, autant je voudrois qu'on accablât de mépris celles dont la conduite est du dernier délabre- ment. Toute foiblesse est excusable, mais en vérité l'on ne peut trop condamner le vice. On le condamne, répliqua-t-il, mais on le


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tolère; le vice ne paroît ce qu"il est que dans celles qui ne sont point faites pour inspirer des désirs, et le plus grand agrément peut-être des femmes d'aujourd'hui, est cet air indé- cent qui annonce qu'on en peut facilement triompher.

Je n'ignore pas, répondit-elle, que ce sont celles-là que vous cherchez le plus ; ce n'est jamais le cœur que vous demandez. Comme vous n'aimez pas, vous ne vous souciez pas d'être aimés; et pourvu que vous triomphiez de la personne, la conquête du reste vous paroît toujours inutile.

Un moment, Amanzéi, dit le sultan. Quand est-ce donc qu'il l'a méprisée? L'admirable question, s'écria la sultane! Ce que je dis, répondit le sultan, n'est point par méchan- ceté. Une question, une fois, c'est une ques- tion, et je n'ai pas tort, à ce qu'il me semble, de faire celle-là. On m'ennuie, et l'on ne veut pas encore que je parle, cela est plai- sant, oui ! On me donne pour conte un recueil de conversations où il n'y a le mot pour rire que quand on n'y parle pas, et c'est moi qui ai tort. En un mot comme en mille, Aman- zéi, si demain Nasses n'a pas méprisé Zulica, je ne vous dis que cela; mais c'est à moi que vous aurez affaire.


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CHAPITRE XVII.

Qui apprendra aux femmes novices, s'il en est, à éluder les questions embarrassantes.

VOTRE majesté, dit Amanzéi le lende- main, se souvient sans doute Oui,

interrompit brusquement le sultan ; je me souvient qu'hier je mourus d'ennui ; est-ce cela que vous me demandiez ? Si le conte vous ennuie, dit la sultane, il n'y a qu'à le finir. Non pas, s'il vous plaît, répondit le sultan, je veux qu'on le continue, et qu'on ne m'ennuie pas, si cela se peut, s'entend, car je ne demande point des choses impossi- bles. Amanzéi reprit ainsi la parole.

Vous, par exemple, continua Zulica, je crains que vous n'ayez fort peu de délicatesse. Vous me faites tort, répondit-il d'un air tran- quille, je suis naturellement fort susceptible d'amour. J'avouerai pourtant que j'ai eu plus de femmes que je n'en ai aimées. Mais voilà qui est infâme, répliqua-t-elle ! Je ne conçois pas comment on peut se vanter de cela ! Je ne m'en vante pas non plus, répartit-il, je dis simplement ce qui est. Je crois, dit-elle, que vous avez trompé bien des femmes. J'en


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ai quitté quelques-unes, et n'en ai point trompé, répondit-il ; elles ne m'avoient point prié d'être constant, par conséquent je ne leur avois pas promis de l'être, et vous con- cevez bien que quand on se prend sans con- ditions, on n'a d'aucun côté à se plaindre qu'on en ait violé quelqu'une.

Je serois curieuse au possible, dit Zulica, de sçavoir tout ce que vous avez fait. Vous faut-il, répartit Nasses, une histoire de ma vie bien circonstanciée ? Cela seroit long, et je craindi'ois de vous ennuyer beaucoup. Je puis cependant vous obéir sans risque, en supprimant les détails. Il y a dix ans que je suis dans le monde, j'en ai vingt-cinq, et vous êtes la trente-troisième beauté que j'ai conquise en affaire réglée. Trente-trois, s'écria-t-elle ! Il est pourtant vrai que je n'en ai eu que cela, répondit-il, mais ne vous en étonneZj,pas ; je n'ai jamais été à la mode, moi.

Ah Nasses ! dit-elle, que je suis à plaindre de vous aimer, et que difficilement je pourrois compter sur votre constance ! Je ne vois pas pourquoi, répondit-il ; croyez- vous que pour avoir eu trente-trois femmes, je doive vous aimer moins? Oui, reprit-elle, moins vous auriez aimé, plus je pourrois


CONTE MORAL 275

croire qu'il vous resteroit de ressources pour aimer encore, et qu'enfin, vous ne seriez pas absolument usé en sentiment. Je crois, répli- qua-t-il, vous avoir prouvé que je n'ai pas le cœur épuisé ; d'ailleurs, à vous parler avec franchise, il y a bien peu d'affaires où l'on se serve du sentiment. L'occasion, la convenace et le désœuvrement les font naître presque tou- tes. On se dit, sans le sentir, qu'on se paroît aimable ; on se lie, sans se croire ; on voit que c'est en vain qu'on attend l'amour, et l'on se quitte de peur de s'ennuyer. Il arrive aussi quelquefois qu'on est trompé à ce que l'on sentoit, on croyoit que c'étoit de la passion, ce n'étoit que du goût ; mouvement, par con- séquent, peu durable, et qui s'use dans les plaisirs, au lieu que l'amour semble y renaî- tre. Tout cela, comme vous voyez, fait qu'a- près avoir eu beaucoup d'affaires, on n'en est quelquefois pas encore à la première passion. Vous n'avez donc jamais aimé, lui deman- da-t-elle .' Pardonnez-moi, répliqua-t-il, j'ai aimé deux fois à la fureur, et je sens à la fa- çon dont je commence avec vous que si de- puis mon cœur n'a pas été ému, ce n'étoit pas comme je le croyois, qu'il ne dût plus l'être, mais parce qu'il n'avoit pas encore rencontré l'objet qui devoit lui faire retrouver plus de


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sentimens qu'il ne craignoit d'en avoir perdu. Mais vous qui m'interrogez, me seroit-il per- mis à mon tour de vous demander combien de fois vous vous êtes enflammée ? Oui, ré- partit-elle, et je vous le permettrois encore plus volontiers, si je ne l'avois déjà dit ; vous n'ignorez pas que Mazulhim et vous, êtes les seuls qui ayez pu me plaire.

Quand nous nous connoissions moins, re- prit-il, il étoit naturel que vous me tinssiez ce langage. Je n'ai pas même trouvé à redire que tout impossible qu'il étoit de me cacher Mazulhim, vous avez cependant voulu le faire ; mais à présent que la confiance doit être établie, et que je n'ai moi-même rien de caché pour vous, il me paroîtroit singulier , je l'avoue, que vous ne me fissiez pas le dépo- sitaire de vos secrets. Vous le seriez assuré- ment, répondit-elle, si je m'en étois réservé quelques-uns ; mais je vous jure que je n'ai rien à me reprocher là-dessus, et qu'il me paroît même étonnant, pour le peu de tems qu'il y a que je vous aime, j'aie en vous une aussi grande confiance, et qu'enfin je croie devoir en être aussi sûre que je le suis de moi-même.

J'en suis charmé, Madame, répondit-il d'un air piqué ; j'ose dire cependant qu'après la


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façon dont je me suis livré, j'étois en droit d'attendre mieux de vous.

A ces mots, il voulut s'éloigner, mais elle le retenant : Quelle est donc cette fantaisie, Nasses lui demanda-t-elle tendrement, com- ment se peut-il que tantôt vous vous fussiez fait un crime de douter de ce que je vous disois, et qu'à présent il semble que vous vous re;rochiez de me croire ? S'il faut vous le dire. Madame, répondit-il, tantôt je ne vous croyois pas ; mais occupé alors d'un intérêt plus pressant pour moi, j'ai cru qu'il valoit mieux travailler à vous persuader, que d'entrer dans les détails qui ne pouvoient en cet instant que vous déplaire, et que je n'étois pas même en droit d'exiger de vous. Mais, Nasses, insista-t-elle, je vous jure que je n'ai à vous dire que ce que je vous ai dit.

Cela n'est pas possible, Madame, interrom- pit-il brusquement. Depuis plus de quinze ans que vous êtes dans le monde, il n'est pas croyable que vous n'ayez souvent été atta- quée, et qu'au moins vous ne vous soyez point quelquefois rendue. Vous seriez la première qui, dans un espace de tems aussi considé- rable, n'auroit eu que deux amans, où vous serez forcée de convenir que le goût de la galanterie vous auroit pris bien tard. Cela


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ne seroit pas assez nouveau, Monsieur, pour être trouvé incroyable, répondit-elle ; et je suis bien trompée, s'il n'est arrivé à d'autres que moi d'être long-tems indifférentes, faute d'avoir rencontra de bonne heure l'objet auquel il étoit réservé de les rendre sensibles. Je n"ai certainement rien à vous dire, mais quand il seroit vrai que j'eusse sur cet arti- cle quelque chose à vous confier ; la crainte de vous perdre m'empêcheroit toujours de le faire. J'ai presque toujours vu le mépris sui- vre ces sortes de confidences ; et quoique pour avoir autrefois aimé, nous ne soyons point coupables envers l'objet qui nous occupe, il est cependant fort rare que sa vani- té nous pardonne de n'avoir pas été le pre- mier qui nous ait rendu sensibles.

Mais quelle idée, lui dit-il, qui, moi ? je vous mépriserois parce que vous me donne- riez, en m'avouant tout ce que vous avez fait, une nouvelle preuve de votre tendresse, et peut-être la plus convaincante de toutes, par la peine qu'on a communément à l'obte- nir ; eh bien ! vous avez aimé, Mazulhim, cela m'a-t-il étonné . Vous en estimé-je moins ? Pourquoi voudriez-vous que quelques amans de plus fissent sur moi une impression désagréable 1 ai-je quelque chose à démêler


CONTE MORAL 279

avec ceux qui m'ont précédé ? est-ce votre faute, si le destin ne m'a pas offert à vos yeux le premier ? Non, Zulica, non ; je ne suis pas même de l'avis de ceux qui croient qu'une femme qui a beaucoup aimé n'est plus capable d'aimer encore. Loin que je pense que le cœur s'use en aimant, je suis au con- traire persuadé que plus on aime, plus on est vif sur le sentiment, plus on a de délica- tesse.

Suivant ce principe^ répondit-elle, vous ne seriez donc pas flatté d'être le premier amant d'une femme. J'ose dire que non, répli- qua-t-il, et voici sur quoi je fonde une façon de penser qui peut-être vous paroît ridicule.

Dans cet âge tendre où une femme n'a point encore aimé, si elle désire d'être vain- cue, c'est moins encore parce qu'elle est pressée par le sentiment, que parce qu'elle désire de le connoître, elle veut enfin moins aimer que plaire. On l'éblouit plus qu'on ne la touche. Comment la croire, quand elle dit qu'elle aime ? a-t-elle, pour s'assurer de la nature et de la force de son sentiment actuel, de quoi le comparer ? Dans un cœur où par leur nouveauté, les plus foibles mou- vemens sont des objets considérables, la moindre émotion paroît trouble, et le simple


28o LE SOPHA

désir, transport ; et ce n'est pas enfin quand on connoît aussi peu l'amour qu'on peut se flatter de le ressentir, et qu'on doit le per- suader.

Peut-être en effet s'exagère-t-on ses mou- vemens, répondit Zulica ; mais du moins on ne dit que ce qu'on croit sentir, et que ce désordre parte du cœur, ou qu'il n'existe que dans l'imagination, l'amant en est-il moins heureux ? Non, Nasses, avec quelque désa- vantage que vous peigniez les premiers sen- timens, je vous aimerois, s'il étoit possible, mille fois plus que je ne vous aime, si j'étois la première à qui vous rendissiez hommage.

Vous y perdriez plus que vous ne pensez, répliqua-t-il. Je suis à présent mille fois plus en état de sentir ce que vous valez, que je ne l'aurois été dans le tems que vous voudriez que je vous eusse aimée. Tout alors m'échap- poit, esprit, délicatesse, sentimens, toujours tenté, n'aimant jamais, mon cœur ne s'éniou- voit point, même dans ces moments, où em- porté par mes transports, je n'étois plus à moi-même. Cependant, on me croyoit amou- reux, je croyois l'être aussi. L'on s'applau- dissoit de pouvoir me rendre si sensible ; moi-même, je me félicitois d'être capable d'une aussi délicate volupté : il me sembloit


CONTE MORAL


qu'il n'y avoit dans la nature que moi d'assez heureux pour sentir aussi vivement les char- mes de l'amour. Sans cesse aux pieds de ce quej'aimois, quelquefois languissant, jamais éteint, je trouvois dans mon âme mille re- sources dont j'étois étonné de pouvoir faire si peu d'usage. Un seul regard portoit le trouble et le feu dans mes sens ; mon imagi- nation toujours bien au-delà de mes plaisirs.. . Ah Nasses ! sécria vivement Zulica, que vous deviez être aimable ! Non ! vous n'aimez plus comme vous aimiez alors.

Mille fois davantage, répliqua-t-il ; dans le tems dont je vous parle, je n'aimois point. Emporté par le feu de mon âge, c'étoit à lui, non à mon cœur, que je devois tous ces mou- vemens que je croyois de l'amour, et j'ai bien

senti depuis Ah! interrompit-elle, il est

impossible que vous n'ayez point perdu à être désabusé. La jalousie, la défiance, mille mons- tres qu'alors vous vous seriez seulement fait scrupule d'imaginer, empoisonnent à présent vos plaisirs. Plus instruit, vous avez donc été moins heureux. Votre esprit n'a pu s'éclaircir qu'aux dépens de votre cœur ; vous raisonnez mieux sur le sentiment, mais vous n'aimez plus si bien.

Ce raisonnement, répondit-il, seroit autant


282 LE SOPHA


contre vous que contre moi, et je dois croire en supposant toujours que Mazulhim a été votre premier amant que vous ne pouvez pas aimer autant que vous l'avez aimé, lui. Je ne serois point surprise du tout que vous eussiez cette idée, répliqua-t-elle ; vous ne suivez avec plaisir que celles auxquelles je

puis dire mais laissons cela. Point du

tout, dit-il, ne le laissons pas.

Au reste, continua-t-elle aigrement, à la façon dont vous avez vécu, il n'est pas bien surprenant que vous pensiez mal des femmes Et si c'étoit, interrompit-il, la façon dont les femmes vivent qui fût cause que je n'en pense pas bien ?

Vous allez dire qu'il est impossible que cela soit. Non, je vous jure, reprit-elle d'un air dédaigneux, je n'en prendrai pas la peine. Ah ! j'entends, répartit-il, vous craindriez qu'elle ne fût inutile. Vous ne voulez donc pas absolument me dire qui vous avez aimé.

Quoi ! s'écria-t-elle, pensez-vous encore à cela ? Si vous m'aimiez, pourriez-vous douter de ce que je vous dis ? En vérité, Zulica, lui dit-il, vous m'en croirez si vous voulez, mais ceci devient du dernier ridicule.

Zulica qui, comme votre majesté a pu le voir, dit Amanzéi, cherchoit depuis long-


CONTE MORAL 283


tems à détourner la conversation Elle

faisoit bien, interrompit le sultan ; mais vous auriez, vous, fait beaucoup mieux si vous l'aviez rapprochée, et si vous m'aviez épar- gné toutes ces dissertations que vous y avez mises à tort et à travers. Vous convenez que vous n'êtes qu'un bavard, et ce n'est que pour en parler plus ! Comment voulez-vous qu'on tienne à ces perfidies-là ? En un mot, comme en mille, finissez votre histoire.

Zulica, continua Amanzéi, opposa long- tems encore de mauvaises défaites aux em- pressemens de Nasses. Enfin elle parut se rendre après avoir tiré parole de lui qu'il ne l'en estimeroit pas moins. Plus je me suis défendue de satisfaire votre curiosité, lui dit- elle, moins à présent j'y devrois céder. Vous me sçaurez peut-être moins de gré de l'aveu qu'enfin vous m"arrachez, que vous ne me voudrez de mal de vous l'avoir refusé si long- tems. Vous aurez tort. Vous ne devez pas ignorer qu'il est plus aisé d'inspirer un nou- veau goût à une femme, que de la faire con- venir de ceux qu'elle a eus. Je ne sçais si c'est par fausseté que quelques-unes pensent ainsi ; mais pour moi, je puis vous jurer que mon silence n'étoit pas fondé sur un aussi indigne motif. Je crois qu'il est impossible


284 LE SOPHA

que l'on se rappelle avec plaisir une foiblesse qui, loin de se retracer à votre imagination avec les charmes qu'elle avoit autrefois pour vous, ne s'y présente jamais qu'accompagnée des remords qu'elle vous cause, ou du souve- nir douloureux des mauvais procédés d'un amant. Cela est exactement vrai, dit Nasses ; une femme délicate est bien à plaindre.

Fort bien, dit le sultan, mais pour le plai- sir que je prends à vous entendre, je désire que vous remettiez à demain la suite (car je n'ose encore dire la fin) de cette inouie con- versation.


CHAPITRE XVIII. Rempli d allusions fort difficiles à trouver.

YOUS sçaurez donc, continua Zulica, que quand j'entrai dans le monde, je ne lais- sai pas (sans être pourtant plus belle qu'une autre) de trouver plus d'amans que je n'en désirois, toute sotte que j'étois alors sur ce que l'on appelle l'empire de la beauté. Quand je dis des amans, j'entends cette foule de gens


CONTE MORAL 285


désœuvrés qui disent qu'ils aiment, plus par habitude que par sentiment; qu'on écoute parce qu'il le faut, et qui parviennent plus aisément à nous faire croire que nous sommes aimables, qu'à se le faire trouver eux-mêmes. Ils amusèi'ent long-tems ma vanité, et ne m'en rendirent pas plus sensible. Née déli- cate, je craignoio l'amour; je sentois que je trouverois difficilement un cœur aussi tendre, aussi vrai que le mien; et que le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme rai- sonnable, est d'avoir une passion, quelque heureuse même qu'elle puisse être. Tant que je dus être indifférente, ces considérations prirent tout sur moi; mais je connus enfin qu'elles n'avoient retenu mon cœur que parce qu'on n'avoit pas encore sçu le toucher, que ce calme dont nous nous applaudissons, est moins en nous l'ouvrage de la raison que l'effet du hasard.

Un moment, un seul moment suffit pour troubler mon cœur ? Voir aimer, adorer mê- me; sentir à la fois et avec une extrême vio- lence ce que l'amour a de plus doux et de plus cruels mouvemens ; être livrée au plus flatteur espoir, retomber de là dans les plus cruelles incertitudes; tout cela fut l'ou- vrage d'un regard et d'une minute. Etonnée,


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confuse même d'un état si nouveau pour mon âme ; dévorée de désirs qui jusqu'alors m'a- voient été inconnus, sentant la nécessité d'en démêler la cause, craignant de la connoître; ab- sorbée dans cette douce émotion, cette divine langueur qui avoient surpris tous mes sens. je n'osois m'aider de ma raison pour détruire des mouvemens qui, tout confus, tout inex- pliquables qu'ils étoient pour moi, me fai- soient déjà jouir de ce bonheur qu'on ne peut définir, et quand on le sent, et quand on ne le sent plus.

Je vis enfin que j'aimois. Quelque empire que ce mouvement eût déjà pris sur moi, j'es- sayai de le combattre. Les leçons du devoir, la crainte de me perdre dans le monde, sou- pirs, larmes, remords, tout fut inutile, ou, pour mieux dire, tout augmentoit encore ce sentiment cruel dont j'étois tyrannisée. Ah Nasses ! quel ne fut pas mon plaisir, quand dans les soins respectueux, quoiqu'empres- sés, de ce que j'adorois, je connus que j'étois aimée? Quel trouble! Quels transports! Avec quel ménagement, quels égards, ne m'appre- noit il pas sa passion ! Quelle douleur d'être obligée de contraindre la mienne !

Que vous êtes heureux, Nasses, de pou- voir, au premier mouvement dont votre âme


CONTE MORAL 287


est agitée, l'apprendre à l'objet qui le cause, de ne pas connoître cette dissimulation si nécessaire pour nous conserver votre estime, mais si pénible pour un cœur tendre ! Com- bien de fois, en l'entendant soupirer auprès de moi, soupirois-je de douleur de ne l'oser faire pour lui ! quand ses yeux s'attachoient tendre- ment sur les miens, que j'y trouvois cette expression douce et langoureuse, que j'y trou- vois enfin l'amour même. Ah ! comment dans des instants qui me mettoient si loin de moi, avois-je la force de me dérober à cette vo- lupté qui m'entraînoit? Enfin il parla. Nasses, vous ignorez le plaisir que donne ce tendre, ce charmant aveu. On ne vous dit qu'on vous aime qu'après vous l'avoir fait désirer, et quelquefois trop longtemps ; qu'après vous avoir fait redire mille fois que vous aimez ; mais voir un amant adoré, qui ne sçait pas son bonheur, pénétré de sentiment, de crainte, de respect, venir à vos pieds vous déclarer tout ce qu'il sent pour vous l'apprendre; tremblant autant de l'émo- tion que son amour lui donne, que de la crainte qu'il ne soit pas agréé; voler au devant de ses paroles, se les répéter tout bas, se les graver dans le cœur; en lui répondant qu'on ne le croit pas, se faire intérieurement


288 LE SOPHA

un crime de son mensonge; s'exagérer même ce qu'il vous dit, ajouter à tout l'amour qu'il vous montre, celui que vous sentez pour lui ; Nasses! croyez-moi, de tous les spectacles, de tous les plaisirs, ceux dont je vous parle, sont assurément les plus doux.

Si la vanité sulïît pour vous rendre agréa- ble le spectacle que vous me peignez si vivement, répondit Nasses, je conçois que quand l'amour y mêle l'intérêt du cœur, il il n'en est pas pour vous de plus satisfaisant. Mais enfin il parla, cet amant si tendrement aimé, répondites-vous ?

Peignez-vous, mon embarras, répliqua-t- elle ; combattue par l'amour, et par la vertu si la dernière ne l'emporta pas, du moins elle me servit à masquer l'autre ; mais ce ne fut

point autant que je le désirois Livrée trop

long-tems à ses discours, mon émotion dé- couvrit le secret de mon cœur, et croyant ne répondre que froidement, ma bouche et mes yeux lui dirent mille fois que ma tendresse égaloit la sienne.

C'est un malheur qui est arrivé à d'autres, répondit froidement Nasses. Hé bien ! qui étoit cet homme si dangereux, que le voir et l'aimer ne furent, malgré votre fierté natu- relle, qu'une même chose ? Que vous importe


CONTE MORAL 289


son nom, demanda-t-elle ? ne vous dis-je pas ce que vous vouliez sçavoir ? Pas encore, répliqua-t-il ; et vous sentez bien vous-même que la confidence n'est pas complète. Hé bien répondit-elle, c'étoit le Raja Amagi.

Amagi ! s'écria-t-il, quel tems avez-vous donc pris pour l'avoir ? Il est mon ami, ne me cache rien, et je sçais que, depuis qu'il est dans le monde, il n'a véritablement aimé que Canzade. Amagi ! répéta-t-il, mais ne vous tromperiez-vous point.

Assurément, sécria-t-elle à son tour, voilà une singulière question ! elle est unique. Point du tout, reprit-il, vous allez voir qu'elle est fort simple. Amagi m'a dit que, malgré son extrême tendresse pour Canzade, et le peu d'envie qu'il avoit de lui manquer, il s'é- toit quelquefois amusé ailleurs, parce qu'il y a des femmes qui font des avances si peu mé- nagées, et que nous sommes si fats, que le mépris qu'elles nous inspirent ne nous empê- che pas de leur sçavoir gré, pour le moment du moins de ce qu'elles font pour nous. En me parlant des infidélités qu'il avoit faites à Canzade, il m'a avoué qu'il se les reprochoit d'autant plus que parmi les femmes qui l'a- voient quelquefois arraché à elle, il n'en avoit pas trouvé une qui méritât de l'estime et de

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l'attachement, et qui ne fît pour lui, par dé- règlement de tête seulement, ce qu'il avoit été assez ridicule pour attribuer quelquefois à un sentiment si vif qu'il leur avoit fait ou- blier toutes bienséances. Vous n'êtes pas de ces femmes-là, vous ? Par conséquent, je dois croire qu'il ne vous a pas aimée.

Vous voyez bien qu'il ne vous dit pas tout, répondit-elle; car il m'a aimée plus de trois ans avec toute l'ardeur possible. S'il ne me Ta pas dit, répartit-il, ce n'étoit pas qu'il voulût m'en faire un mystère, mais c'est qu'apparemment il ne s'est pas souvenu de me le dire. Fût-ce vous qui lui fîtes une infidélité? Me ferez-vous longtems de pareil- le > questions, lui denianda-t-elle? Je vous en demande pardon, reprit-il ; mais vous êtes si peu faite pour être quittée, qu'elle ne doit pas vous surprendre. Il vous quitta donc? Après lui, qui est-ce qui vous occupa?

Personne, répondit-elle d'un air simple. Long tems livrée à la douleur de l'avoir perdu, je me flattois que je ne pouvois plus être sen- sible, mais Mazulhim parut, et je ne me tins point parole.

Parbleu! s'écria-t-il, les femmes sont bien malheureuses et bien cruellement exposées à la calomnie! Cela n'est que trop vrai, dit-elle;


CONTE MORAL 29 I


mais à propos de quoi vous en souvenez-vous à présent? A propos de vous, répartit-il, à qui, puisqu'il faut vous le dire, on a l'injustice de donner un peu plus d'aventures que je vois que vous n'en avez eues. Oh! répondit-elle, cela ne me fâche ni ne m'étonne. Pour peu qu'une femme ne fasse pas peur, on n'imagi- ne point qu'elle ne soit pas plus sensible qu'il ne le faudroit;et ce sont souvent les hommes qu'elle a voulu écouter le moins que le public lui donne le plus; quoi qu'il en soit, cela ne me fait rien.

Ne seroit-il donc pas possible de vous obli- ger à parler d'autres chosesPIl n'est donc pas vrai que vous avez eu tous les amans qu'on vousa donnés, lui demanda-t-il encore? Zulica neréponditàcette nouvelle impertinence qu'en haussant les épaules. Ne vous fâchez point de ce que je vous dis, conîinua-t-il, si vous étiez moins aimable, je croirois plus aisément que vous ne diminuez rien de votre histoire. Par- donnez-moi, répondit-elle aigrement, j'ai eu toute la terre. Enfin, reprit-il, voici ce qu'on m'a dit:

Vos commencemens sont douteux; on sçait pourtant que dans votre très-grande jeunesse, passionnée pour les talens,et persuadée que le meilleur moyen pour en acquérir et les


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perfectionner, est d'intéresser vivement tous ceux qui les possèdent, vous ne dédaignâtes pas vos maîtres, et que c'est ce qui fait que vous chantez avec tant de goût, et que vous dansez avec tant de grâce.

Ah ! grand Dieu ! quelle horreur ! s'écria Zulica. Vous avez raison de vous récrier là- dessus, Madame, répondit-il froidement, car en effet, cela est horrible. Pour moi, je ne vous condamne pas, et ne sçaurois même assez vous estimer de ce que dans un âge où les femmes qui un jour doivent être le moins réservées, ont tous les préjugés ima- ginables, vous avez eu assez de force d'esprit pour sacrifier ceux que votre naissance et l'éducation dévoient vous avoir donnés.

A votre entrée dans le monde, convaincue qu'on ne sçauroit y être trop fausse, vous cachâtes sous un air prude et froid le penchant qui vous porte aux plaisirs. Née peu tendre, mais excessivement curieuse, tous les hom- mes que vous vîtes alors piquèrent votre curiosité; et autant que vous le pûtes, vous les connûtes à fond. Quand on a autant d'esprit et de pénétration que vous, l'étude d'un hom- me n'est pas une chose bien difficile, et j'ai ouï dire que celui que vous vous attachâtes le plus à observer ne vous occupa pas huit


CONTE MORAL 293


jours. Ces amusemens philosophiques écla- tèrent, on donna un mauvais tour à vos inten- tions ; sans renoncer à votre curiosité, vous la modérâtes, cependant cène fut pas pour long-tems. Vos occupations particulières n'ayant pas l'aveu de ceux qui en étoient les témoins, vous crûte=! devoir vous soustraire à leurs yeux, vous renonçâtes à la solitude, et vous allâtes porter dans le monde ce penchant naturel qui vous portoit à tout connoître.

La princesse Saheb avoit alors Iskender pour amant, vous voulûtes juger par vous- même si l'on pouvoit se fier à son goût, et vous le lui enlevâtes. Elle ne vous l'a jamais pardonné, et s'en plaint même encore tous les jours.

Ah ! juste ciel ! s'écria Zulica outrée de fureur, est-il au monde de plus abominables calomnies ?

On m'a assuré, continua-t-il avec le même sang froid qu'il avoit commencé, que vous quittâtes bientôt Iskender pour prendre Aké- bat-Mirza, à qui, parce que, tout prince qu'il étoit, il vous ennuyoit, vous associâtes le visir Atamulk, et l'Emir Noureddin ! que le prince ne vous entretenant jamais que du mauvais état de sa santé, que vous connois-


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siez pour être plus déplorable encore qu'il ne le disoit, le visir étant trop occupé des affaires de l'état pour l'être de vos charmes autant qu'il l'auroitdû, et ne vous amusant jamais que des détails de profonde politique, et l'Emir des grandes actions qu'il avoit faites à la guerre, vous vous étiez dégoûtée de trois personnages plus importans qu'aimables.

On ose ajouter que sçachant combien il est dangereux à la cour de se faire des enne- mis, vous leur aviez laissé ignorer vos dispo- sitions à leur égard, et que forcée de les ménager, vous vous étiez, avec tout le mys- tère possible, jettée entre les bras du jeune Vélid, qui moins grand, moins profond, moins guerrier, mais plus agréable que ses rivaux, vous avoit lui seul pendant quelque tems dédommagée de l'ennui qu'ils vous causoient. On dit encore que voyant Vélid moins amoureux, et ayant besoin pour réveil- ler son ardeur de lui donner de l'inquiétude, vous aviez pris Jemla ; que Vélid fâché de se voir un rival, et vous épiant avec soin, avoit enfin découvert les trois autres, et que toute cette affaire, jusques-là si judicieuse- ment conduite, avoit fini pour vous par l'éclat le plus injurieux, et vous avoit donné les plus cruelles et les plus publiques morti- fications.


CONTE MORAL 295


Ah ! c'en est trop, interrompit Zulica en

se levant, et je vais Un moment encore,

s'il vous plaît, Madame, dit Nasses en la retenant, bn a poussé l'impudence jusqu'à me dire, que voyant que les affaires réglées ne vous réussissoient pas, haïssant l'amour, mais tenant encore aux plaisirs, vous ne vous étiez plus permis que des amusemens passa- gers, assez agréables pour remplir vos mo- mens, mais jamais assez vifs pour intéresser votre cœur ; sorte de philosophie qui, pour le dire en passant, n'a pas laissé de faire quelques progrès dans ce siècle-ci, et dont il seroit aisé de démontrer la sagesse et l'uti- lité, si c'étoit ici le tems de le faire.

A la fin de ce récit, Zulica se mit à pleurer de fureur, et Nasses feignant de ne pas s'en appercevoir, continua ainsi : Vous concevez bien que je vous rends trop de justice, que je vous connois trop à présent, pour croire absolument tout ce qu'on m'a dit.

Vous me faites trop de grâce, répondit- elle. Non, reprit-il modestement, ce que je fais pour vous est tout simple ; et pour sçavoir l'opinion que je dois en avoir, je n'ai qu'à consulter la façon dont vous vous êtes rendue à mes désirs ; mais en ne croyant pas tout, vous sentez bien aussi qu'il est impossible que je ne croie rien.


296 LE SOPHA

Pourquoi donc, lui demanda-t-elle ? Tout ce qu'on vous a dit est si probable, que je ne puis concevoir que vous vouliez avoir pour moi un ménagement si déplacé. Je 'crois donc

seulement, reprit-il Ah ! croyez tout,

Monsieur, interrompit-elle, croyez tout, et ne nous revoyons jamais. Quand vous le méri- teriez, répondit-il, c'est un effort dont je ne serois pas capable ; jugez si, en vous croyant innocente, je pourrois prendre assez sur moi, être assez barbare pour faire ce que vous semblez me conseiller. Non, non. Monsieur, répliqua-t-elle, vous croyez tout ce qu'on a dit, vous le croyez, et vous ne valez pas la peine que je vous désabuse. Ainsi donc, reprit-il, nous allons être brouillés ? Une mê- me soirée aura vu naître et finir votre ardeur, car je ne parle pas de la mienne, ajouta-t-il en soupirant, je ne sens que trop qu'elle sera éternelle.

Oui, Monsieur, répondit Zulica ; oui, nous serons brouillés, et pour jamais. Pour jamais, s'écria-t-il . c'est-à-dire, que vous me quittez aussi promptement que vous m'avez pris. C'est en honneur une chose que je ne croyois pas possible. Mais comment cette cons- tance si prodigeuse dont vous vous piquez, cette âme si délicate sur le sentiment, peut-


CONTE MORAL 297


elle s'accommoder d'un procédé pareil ? Quelle cruelle violence n'allez-vous pas vous faire pour me tenir parole ? Que je vous plains ! Après tout, rien n'est plus heureux pour moi, puisque vous deviez changer, que de vous voir changer si promptement ; un plus long commerce avec vous m'auroit rendu votre inconstance trop douloureuse. Je me flatte pourtant encore que vous ferez vos réflexions, et que s'il est vrai que votre goût pour moi soit totalement éteint, vous crain- drez du moins que je puisse dire que, comblé de vos bontés les plus particulières, vous, ayant tous les sujets du monde de vous louer de moi, vous n'avez pas pu gagner sur vous d'être constante seulement vingt-quatre- heures.

Après les petites libertés que vous m'a- vez permises, on trouvera votre procédé mauvais, je vous en avertis. Non, continua- t-il en s'avançant vers elle et en la serrant tendrement dans ses bras ; non, vous ne ferez pas cette injustice à l'amant du monde le plus passionné. Qui moi ? s'écria-t- elle en se débattant dans ses bras avec violence, moi ? je serois encore à vous ? Elle ajouta à ce propos tout ce qui pouvoit marquer vivement à Nasses son indignation


298 LE SOPHA

contrelui.Ce fut en vain qu'il voulut triom- pher de ses efforts ; son dépit la servant mieux que n'avoit fait cette sévère vertu pour laquelle elle combattoit si mal à propos, il fut obligé de disputer contre elle, jusqu'à des faveurs si peu importantes qu'il n'avoit pas encore cru les lui devoir demander. Elle se défendoit toujours con- tre lui, lorsqu'un char qu'ils entendirent arrêter, suspendit l'attaque et la résistance.

Voilà sans doute mes gens, Monsieur lui dit-elle, et je pars. Je ne vous presse pas de réfléchir sur ce qui s'est passé entre nous, cela vous seroit inutile ; plus on est capable d'un mauvais procédé, moins on est fait pour le sentir.

En achevant ces paroles, elle se leva, et elle alloit sortir, lorsque ce que je dirai demain à votre majesté, la força de demeu- rer. Pourquoi demain, dit le sultan ; pen sez-vous que vous ne me le diriez pas aujourd'hui, si j'en avois la fantaisie. Heu- reusement pour vous je n'ai sur tout ceci aucune curiosité, et soit demain, soit un autre jour, tout cela m'est indifférent.


CONTE MORAL 299


CHAPITRE XIX Ah ! Tant mieux !

APRES ce qui s"étoit passé entre Zulica et Mazulhim, elle devoit peu s'atten- dre à le revoir; c'étoit cependant lui qui entroit. Elle recula de surprise en le voyant, et les pleurs succédant à son étonne- ment, elle se laissa tomber sur moi. Il feignit de ne pas remarquer l'état où sa pré- sence la mettoit, et s'avançant vers elle d'un air libre : Je viens, reine, lui dit ih vous demander pardon. Un enchaînement d'affaires, accablantes, affreuses, désespé- rantes, m'a empêché de me rendre à vos

ordres

Quoi .'vous pleurez ! Ah Nasses .'cela n'est pas bien; vous avez abusé de ma facilité, de mon amitié, de ma confiance... Mais, au vrai, je ne comprends rien à tout ceci, moi. Vous êtes fâchée! c'est que j'en suis furieux, désolé, je ne m'en consolerai jamais. Ceci fait une aventure unique, étonnante, du premier rare .'...Enfin, ne peut-on pas sçavoir ce que c'est que tout cela? Dites donc, vous autres? vous ne parlez point ? Ah ! je vois ce que c'est,


300 LE SOPHA

j'en suis la cause innocente. Vous me croyez infidelle, oui, vous le croyez. Que vous con- noissez peu mon cœur ! je reviens à vous, mille fois, je dis, mille fois plus tendre, plus épris, plus enchanté que jamais.

Plus Mazulhim feignoit de tendresse, plus Zulica déconcertée, abattue, s'obstinoit au silence. Nasses qui jouissoit malignement de la confusion, craignoit, s'il répondoit à Mazu- lhim, qu'elle ne profitât de ce tems-là pour se remettre, et attendoitimpatiemment qu'elle répondît elle-même. Ce fût en vain. Ils res- tèrent quelque tems tous trois dans le silence. De grâce, éclaircissez-moi ce mystère, dit enfin Mazulhim à Nasses; est-ce de vous, ou de moi que Madame a à se plaindre. Ne m'ai- me-t-elle plus, vous aime-t-elle.'* Point du tout, répartit Nasses; c'est moi, puisqu'il faut vous le dire, que l'infidelle juge à propos de ne plus aimer. Nous sommes brouillés. Ah perfide, dit Mazulhim ! Après les sermens que vous m'aviez fait de m'étre toujours fî- delle — Quelle horreur! Ce n'est qu'avec une peine extrême que je suis parvenu à consoler Madame de votre perte, répondit Nasses, c'est une justice que je lui dois, et pour faire mon devoir jusqu'au bout, je vais, quelque chose qu'il m'en coûte, vous laisser essayer


CONTE MORAL 30 I


si vous pourrez avec plus de facilité la con- soler de la mienne. Adieu, Madame, poursui- vit-il en s'adressant à Zulica, mon bonheur n'a pas duré long-tems; mais je connois trop la bonté que votre prévention me fait per- dre aujourd'hui. En cas qu'il vous plaise de vous souvenir de moi, soyez sûre que je serai toujours à vos ordres.

Lorque Nasses fut parti, Zulica se leva brusquement, et sans regarder Mazulhim, voulut sortir aussi. Non, Madame, lui dit-il d'un air respectueux, je ne puis me détermi- ner à vous quitter sans m'étre justifié; il se pourroit aussi que vous eussiez quelques peti- tes excuses à me faire, et de quelque façon que ce soit, il me paroît indécent que nous nous séparions sans nous être expliqués.

Garderez-vous toujours le silence ? Ne vous souvient-il plus que vous m'aviez promis une constance éternelle ? Ah ! Mon- sieur, répondit-elle en pleurant, n'ajoutez pas à vos autres indignités celle de me parler encore d'un amour que vous n'avez jamais ressenti ! Hé bien ! répliqua-t-il, voilà les femmes ! On manque malgré soi, on en gémit, on sèche, on languit de douleur ; et lorsqu'on n'a mérité que d'être plaint, que l'on revient, plein des plus tendres transports,


302 LE SOPHA

sejetter aux pieds de ce qu'on aime, on se trou- ve abhorré ! Après tout, vous seriez moins in- justes si vous étiez moins délicates. Avec les âmes sensibles, on n'a jamais de petits torts. Je vous remercie de votre colère pourtant, sans elle j'aurois peut-être ignoré toute ma vie combien vous m'aimiez, et je vous en aurois moi-même aimé moins. Mais, dites- moi donc, ajouta-t-il en s'approchant d'elle familièrement , étes-vous réellement bien fâchée .

Zulica ne répondit à cette question qu'en le regardant avec le dernier mépris. C'est qu'au fond, continua-t-il, il me seroit bien aisé de me justifier, mais oui, ajouta-t-il en lui voyant hausser les épaules, très aisé, je ne dis rien de trop. Car voyons, quels sont mes torts avec vous ?

En vérité, s'écria-t-elle, j'admire votre impudence ! me faire venir ici, ne vous.y pas rendre ; tout mauvais, tout impertinent, tout méprisable même qu'est ce procédé, vous êtes fait pour l'avoir, il ne m'a point étonnée; mais y joindre la dernière perfidie ! M'en- voyer ici un inconnu que vous instruisez de ma foiblesse, quand vous devriez la cacher à toute la terre.... Oui ! la cacher interrompit- il, ce seroit un beau mystère et fort utile au


CONTE MORAL 303


reste, que celui-là. Pensez-vous qu'une affaire entre personnes comme nous puisse s'igno- rer ? Mais je suppose que, contre votre expé- rience même, vous vous fussiez assez aveuglée pour croire qu'on ne vous nommeroit pas ; en quoi, (permettez-moi de vous le demander) vous ai-je exposée ? Notre secret n'est il pas mieux entre les mains d'un homme d'un certain rang qu'entre celles d'un esclave ?

Avois-je même alors, pour vous l'envoyer, celui qui a auprès de moi le détail de ces sortes de choses, et n'étoit-il pas ici à nous attendre ? Le tems me pressoit. J'ai choisi pour vous instruire de ce qui m'arrivoit, celui de mes amis à qui sçais le plus de mœurs, Nasses enfin qui, outre des moeurs, a de l'esprit, est l'homme du monde qui assurément mérite le plus d'être vu avec plaisir, et à qui j'ose le dire, on doit le plus d'estime et de considération.

Au reste, je prendrai la liberté de vous dire que je ne vois pas bien pourquoi, après les remercimentsque vous l'avez si généreuse- ment mis à portée de vous faire, vous vous plaignez de ce que je vous l'ai envoyé. Entre nous, cet article pourroit mériter éclaircisse- ment, vous ne me le donnerez pourtant qu'en cas qu'il vous plaise de le faire ; car, soit


304 LE SOPHA

dit sans vous fâcher, je ne suis ni aussi cu- rieux, ni aussi incommode que vous.

Que d'impertinence et de fatuité, s'écria Zulica ! Doucement s'il vous plaît, Madame sur les exclamations de ce genre, dit vivement Mazulhim : tel que vous me voyez, il y a mille choses sur lesquelles je pourrois me récrier au; si, et je vous demande en grâce de ne pas ; n'obliger à prendre ma revanche. Si vous voulez bien me faire l'honneur de m'en croire, nous nous parlerons amicale- ment ; peut-être y gagnerez-vous autant que moi. Voyons un peu ? La présence de Nasses vous a fâchée d'abord, je n'en doute pas ; et ce dont je doute aussi peu, c'est que pour vous mettre à l'aise avec lui, vous l'avez accablé de toutes les faveurs que vous aviez la bonté de me destiner. Quand cela seroit, répondit fièrement Zulica... J'entends interrompit-il, cela est. Hé bien ! oui, reprit- elle, courageusement, oui, je l'ai aimé. N'abusons pas ici des mots, répliqua- t-il, vous ne l'avez point aimé ; mais cela est revenu au même. Convenez, puisqu'à présent vous le connoissez un peu, que c'est un homme d'un rare mérite.

Ce que j'en sçais, répartit-elle froidement c'est que s'il est fat, insolent, et sans égards,


CONTE MORAL 305


il a du moins de quoi se le faire pardonner et que tel qui ose prendre les mêmes tons, auroit plus d'une raison pour être modeste.

Toute détournée qu'est cette épigramme, reprit-il, je sens à merveille qu'elle s'a- dresse à moi, et je veux bien, sans que cela tire à conséquence, vous donner la petite consolation de me l'entendre avouer.

Je pousserai même les égards beaucoup plus loin, et ne me permettrai pas une justification dont peut-être la politesse seroit blessée.

Que vous tenez de misérables propos, s'écria-t-elle, en le regardant d'un air de pitié, et que le ton railleur et léger convient mal à une espèce comme vous ! Vous aurez beau faire. Madame, répondit-il, je ne m'écarterai ni du respect que je vous dois, ni du plan sur lequel j'ai résolu de vous entretenir. Je ne serai pas fâché de vous offrir en ma per- sonne un modèle de modération ; peut-être qu'en ne me voyant point me démentir, vous serez tentée de m'imiter. Vous l'exercerez donc tout seul cette modération si vantée, répartit-elle en se levant, car je vais .... Non, s'il vous plaît. Madame, dit-il en la retenant, vous ne me quitterez point ; ce n'est pas ainsi que des gens comme nous

20


306 LE SOPHA

doivent finir ; pour votre honneur et pour le mien, nous devons mutuellement nous prêter à un éclaircissement, et éviter un éclat qui seroit beaucoup plus à craindre pour vous que pour moi. En un mot, Zulica, vous m'écouterez.

Soit que Zulica sentît le tort que cette aventure pourroit lui faire si elle se répandoit, et qu'elle crût, toutes réflexions faites, ne devoir rien oublier pour engager Mazulhim au silence ; soit que trop méprisable pour être long-tems fâchée qu'on la méprisât, sa colère commença à se calmer, elle se rejetta sur le Sopha, mais sans regarder Mazulhim, qui, peu touché de cette marque de dépit, reprit ainsi son discours. Vous convenez que vous avez pris Nasses ; un autre vous diroit que communément une femme ne s'engage dans une nouvelle affaire que quand celle qu'elle avoit est entièrement rompue ; et là- dessus il vous accableroit de tout le mépris qu'en apparence semble mériter cette con- duite ; pour moi, qui ai assez d'usage du monde pour sentir comment cela s'est fait, loin de vous en sçavoir mauvais gré, je vous en aime davantage.

Ce n'étoit cependant pas l'effet que je vou- lois produire sur votre cœur, répondit-elle.


CONTE MORAL 307

Vous n'en pouvez rien sçavoir, répliqua-t-il : dans le trouble où vous étiez, étoit-il possible que vous démêlassiez les motifs qui vous fai- soient agir ? Vous me croyiez inconstant, on vous pressoit de vous engager ; si vous m'a- vie^; moins aimé, vous ne l'auriez pas fait ; et Nasses auroit tenté vainement de vous mener aussi loin qu'il l'a fait.

Il n'appartient, croyez-moi, qu'à la passion la plus vive d'inspirer ces mouvemens qui ne laissent pas aux réflexions le tems ou la liber- té d'agir. Je ne sçaurois assez m'étonner que Nasses ait été assez peu délicat pour vouloir profiter du moment où vous vous trouviez, ou assez aveuglée pour ne pas voir que, même entre ses bras, vous étiez toute à un autre, et que sans votre amour pour moi, vous ne l'au- riez jamais rendu heureux.

Oh! non, répondit-elle, il m'a plu, et je vous ai fait assurément une infidélité dans toutes les règles. Vanité toute pure de votre part, répliqua-t-il, n'allez pas croire cela, rien n'est moins vrai.

Commen t donc, dit-elle ? rien n'est moins vrai ! Je trouve assez singulier que vous vouliez sçavoir mieux que moi ce qui en est. Jelesçais pourtant si bien, que je pourrois V ous dire mot à mot comment il s'y est pris


308 LE SOPHA

pour vous séduire, répondit-il: Nasses vous a trouvé belle; il a mieux aimé vous instruire des désirs que vous lui donniez, que de me justifier, et je parierois même que loin de vous parler de ma faveur, il a... Cela n'est pas douteux, interrompit-elle. Ne vous dis-je pas, continua-t-il ? Quel misérable triomphe a-t-il remporté là, et qu'il est peu flatteur ! Après tout, il y a des gens à qui il faut par- donner ces petits stratagèmes, ils en ont besoin pour plaire.

(^uoi ! lui dit-elle avec étonnement, vous oseriez me soutenir que vous n'êtes point in- fidelle ? Assurément , reprit-il , je ne l'étois pas, et c'est ce qui rend votre aventure si plaisante. Vous n'étiez pas coupable, répétâ- t-elle ? qu'étiez-vous donc devenu ? Je ne suis, répliqua-t-il, sorti de chez l'empereur qu'à l'heure à laquelle vous m'avez vu arriver ici: et Zâdis même à qui, par parenthèse, on a fait mille plaisanteries sur ce qu'il a été hier -per- du tout le jour, ne m'a point quitté; il peut vous le dire.

Au nom de Zâdis, Zulica frémit, et regar- da en rougissant Mazulhim, qui, sans paroître remarquer aucun de ses mouvemens, conti- nua ainsi :

Quoique j'aie toujours pour vous un goût


CONTE MORAL 309

fort vif, VOUS concevez bien que nous ne vi- vions plus ensemble dans cette inimitié que vous m'avez permise.

Ce n'est pas que je vous pardonne tout, mais un commerce lié ne nous convient plus; au reste^ nous nous étions pris plus de fantaisie que d'amour; ce n'étoit point le sentiment qui nous unissoit ; ce qui arrive ne doit ni vous mortifier, ni me déplaire, ni nous empêcher de céder au caprice, si sans vouloir nous repren- dre, nous nous en trouvons quelquefois sus- ceptibles l'un pour l'autre. Je me flatte, répon- dit-elle dédaigneusement, qu'en faisant cet arrangement, vous en sentez tout le ridicule, et vous n'espérez pas de m'}' faire consentir. Pardonnez-moi, reprit-il; vous êtes trop rai- sonnable pour ne pas sentir ce que l'on doit d'é- gards et de ménagemens à ses anciens amis ; d'ailleurs, vous n'ignorez pas qu'aujourd'hui, c'est un usage établi de former autant d'affai- res que l'on peut, et d'accorder tout à ses nou- velles connoissances, sans pour cela retran- cher rien aux anciennes. Vous trouverez bon que les choses s'arrangent, comme j'ai l'honneur de vous le dire, et que je regarde ce point-là comme très décidé entre nous.

A ce honteux marché, Zulica très-digne qu'on le fit avec elle, s'offensa pourtant de


3IO


LE SOPHA


ce que Mazulhim osoit la croire capable de ce quelle faisoit tous les jours, et voulût le prendre avec lui sur un ton de dignité qui, ne la rendant que plus méprisable, ne l'encou- ragea que plus à ne la pas ménager.

S'il n'étoit pas si tard, lui dit-il, je vous prouverois que loin que vous ayez à vous plaindre de moi, vous avez mille remerci- mens à me faire. Je n'ignore pas que Zâdis à passé hier, chez vous, et seul avec vous, toute la journée, et une grande partie de la nuit. Plus curieux que je n'étois jaloux, et sûr que vous manqueriez à la parole que vous m'aviez donnée de ne le jamais revoir, je vous ai fait observer tous deux... Il n'étoit pas besoin, interrompit-elle, que vous en prissiez la peine. Je n'ai point prétendu me cacher ; le motif qui m'a fait recevoir hier Zâdis chez moi, ne peut jamais que me faire honneur. Ah, ah ! dit-il d'un air surpris, cela est très-particulier ! Votre air railleur n'em- pêchera point que je ne dise vrai, répliqua-t- elle ; je n'avois pas encore rompu absolument avec lui, et c'étoit pour lui annoncer que je

ne le verrois jamais Que vous passâtes,

interrompit il, tout le jour et toute la nuit avec lui.

Je ne vous contredis pas sur le motif, tout


CONTE MORAL 311


extraordinaire qu'il est ; car enfin vous avoue- rez qu'il est rare qu'une femme se renferme vingt-quatre heures avec un homme quand elle ne veut que se brouiller avec lui. Mais comme une chose, pour être sans exemple, peut n'en être pas moins sensée, je conçois, moi qui ne cherche uniquement qu'à vous justifier, que Zâdis recevant de vous la con- firmation de son malheur, en a pensé mourir de désespoir à vos genoux, et que touchée de l'abattement où votre inconstance le jettoit, vous l'avez consolé avec toute l'humanité dont vous êtes capable, sans que vos soins pour lui prissent rien sur la fidélité que vous m'aviez jurée. Un homme désespéré est peu raisonnable, on a de la peine à l'amener à une conduite sensée, il faut dire, redire, retourner mille fois la même chose ; essuyer des re- grets, des reproches^ des larmes, de la fureur: rien ne prend plus de tems. Au reste, je vous dirai que vous n'avez pas à regretter celui que vous avez employé à tâcher de calmer Zâdis, il étoit aujourd'hui d'une gaieté char- mante. Zâdis gai ! Cela vous paroît-il conve- nable ? Si, comme je me garderai bien d'en douter, vous me dites vrai ; ou vos conseils ont eu de l'empire sur lui, ou pour vous regretter aussi peu qu'il le fait, il falloit qu'il


3i:


LE SOPHA


VOUS aimât bien foiblement. Si l'un fait Iion- neur à votre esprit, l'autre en fait assez peu à vos charmes ; mais je ne vous afflige pas, vous sçavez à quoi vous en tenir là-dessus. A tout événement, vous deviez bien lui recommander de paroître triste, au moins pour le tems que vous pouviez avoir besoin de me tromper.

Zulica, à ces propos, voulut essayer de se justifier, mais Mazulhim l'interrompant : Tout ce que vous pourriez me dire, Madame, lui dit-il, seroit inutile. Epargnez-vous une justification que je ne vous demande, ni ne veux recevoir, et qui vous coùteroit sans me satisfaire. Adieu, ajouta-t-il en se levant, il est tard ; et nous devrions déjà nous être séparés. A propos, que ferez- vous de Nasses?

Zulica, à cette question, parut étonnée. Ce que je vous demande, poursuivit-il, me paroît sensé. Vous vous êtes quittés mal, et il me semble qu'en cela vous avez manqué de prudence. Si vous faites bien, vous le reverrez ; croyez-moi, évitez un éclat. Il ne doit pas vous être plus dilflcile de le garder en le haïssant, qu'il ne vous l'a été de le pren- dre sans l'aimer.

Si vous vous obstinez à ne le pas revoir, il parlera peut-être, et quoique rien assurément


CONTE MORAL 313


ne soit si simple que ce que vous avez fait, il se trouveroit des gens assez noirs, assez injustes pour vous donner le tort, et pour faire d'une chose toute ordinaire, l'histoire la plus singulière et la plus ridicule. Ce n'est pas, dans le fond, ce qu'on en dira qui doit vous inquiéter; quand on porte un certain nom, qu'on est d'un certain rang, une affaire déplus ou de moins n'est pas une chose à laquelle on doive regarder de si près; mais c'est qu'il faut éviter de se faire des ennemis. Demain, je vous le présenterai. Moi ! s'écria-t-elle, je vous reverrois ? Eh oui ! répondit-il en lui présentant la main pour descendre, il faudra prendre cela sur vous. Si par hasard Zâdis est assez extraordinaire pour le trouver mau- vais, comptez sur moi; ou il sera forcé de vous quitter, ou il s'accoutumera à la fin à nous voir vous faire assidûment notre cour.

En achevant ces paroles, il lui offrit encore la main, et voyant qu'elle s'obstinoit à la refuser : Quelle misère, lui dit-il en la lui prenant malgré elle ! Vous faites l'enfant à un point qui n'est pas supportable.

Alors ils sortirent. Ils sortirent, s'écria le sultan ! Ah ! le grand mot^ c'est à mon gré, le meilleur de votre histoire; et ne revinrent-ils pas ? Je ne revis plus Zulica, répondit Aman-


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LE SOPHA


zéi, mais je vis encore long-tems Mazulhim. Et toujours, dit le sultan, comme vous sça- vez.... Parbleu! c'étoit un rare garçon ! Quelle femme eût-il après Zulica? Beaucoup qui ne valoient pas mieux qu'elle, et quelques- unes qui ne méritoient pas de l'avoir, et dont le destin me faisoit pitié. Mais à propos, de- manda Schah-Baham à la sultane, n'avez- vous pas trouvé que Mazulhim traite bien mal cette Zulica ? Je la trouve si méprisable, répliqua la sultane, que je voudrois, s'il étoit possible, qu'il l'eût encore plus punie. Il m"a semblé à moi, répartit le sultan, qu'elle étoit trop douce avec lui ; cela n'est pas dans la nature. Et moi, je crois le contraire, dit la sultane ; une femme telle que Zulica n'a point de ressources contre le mépris ; et comme l'ignominie de sa conduite la livre aux plus cruelles insultes, la bassesse de son caractère et cette honte intérieure dont mal- gré elle-même, elle se sent toujours accablée, ne lui laissent pas la force de les repousser. D'ailleurs quand il seroit vrai qu'Amanzéi eût outré l'humiliation de Zulica, loin de lui en faire des reproches, je lui en sçaurois bon gré. Ce seroit en quelque façon donner des préceptes du vice, que de le peindre heureux et triomphant. Oh oui ! reprit le sultan, cela


CONTE MORAL 3x5

est bien nécessaire ! Mais laissons cela, la dispute m'aigrit ; et je ne doute point que je me fâchasse, si nous parlions plus long- tems. Quand vous eûtes quitté Mazulhim, où allâtes-vous Amanzéi.


CHAPITRE XX.

Amusemens de l'Ame.

QUELQUES plaisirs que je trouvasse dans la petite maison de Mazulhim, l'intérêt de mon âme me força de m'en arra- cher ; et persuadé que ce ne seroit pas là que je trouverois ma délivrance, j'allai chercher quelque maison où je fusse, s'il étoit possible, plus heureux que dans toutes celles que j'a- vois déjà habitées. Après plusieurs courses qui n'offrirent à mes yeux que des choses que j'avois déjà vues, ou des faits peu dignes d'être racontés à votre majesté, j'entrai dans un, vaste palais qui appartenoit à un des plus grands seigneurs d'Agra. J'y errai quelque tems, enfin je fixai ma demeure dans un


31 6 LE SOPHA

cabinet orné avec une extrême magnificence et beaucoup de goût, quoique l'un semble toujours exclure l'autre. Tout y respiroit la volupté ; les ornemens, les meubles, l'odeur des parfums exquis qu'on y brûloit sans cesse, tout la retraçoit aux yeux, tout la portoit dans l'âme ; ce cabinet enfin auroit pu passer pour le temple de la mollesse, pour le vrai séjour des plaisirs.

Un instant après que je m'y fus placé, je vis entrer la divinité à qui j'allois appartenir. C'étoit la fille de l'Omrah chez qui j'étois. La jeunesse, les grâces, la beauté, ce je ne sçais quoi qui seul les fait valoir, et qui, plus puissant, plus marqué qu'elles-mêmes , ne peut cependant jamais être défini ; tout ce qu'il y a de charmes et d'agréraens, compo- soit sa figui'e. Mon âme ne put la voir sans émotion, elle éprouva à son aspect mille sensations délicieuses que je ne croyois pas à mon usage.

Destiné à porter quelquefois une si belle personne, non seulement je cessai de me tourmenter sur mon sort, mais même je commençai à craindre d'être obligé de commencer une nouvelle vie.

Ah ! Brama, me disois-je, quelle est donc la félicité que tu prépares à ceux qui


CONTE MORAL 317


t'ont bien servi, puisque tu permets que les âmes que ton juste courroux à réprouvées, jouissent de la vue de tant d attraits ! Viens, continuois-je avec transport, viens image charmante de la divinité, viens calmer une âme inquiète qui déjà seroit confondue avec la tienne, si des ordres cruels ne la retenoient pas dans sa prison.

Il sembla dans cet instant que Brama voulût exaucer mes vœux. Le soleil éioit alors à son plus haut point, il faisoit une chaleur excessive ; Zéïnis se prépara bientôt à jouir des douceurs du sommeil, et tirant elle-même les rideaux, ne laissa pas dans le cabinet de ce demi-jour si favorable au som- meil et aux plaisirs, qui ne dérobe rien aux regards, et ajoute à leur volupté, qui rend enfin la pudeur moins timide, et lui laisse accorder plus à l'amour.

Une simple tunique de gaze, presque toute ouverte, fut bientôt le seul habillement de Zéïnis ; elle se jetta sur moi nonchalamment Dieux ! avec quels transports je la reçus ! Brama, en fixant mon âme dans des Sopha lui avoit donné la liberté de s'y placer où elle voudroit; qu'avec plaisir en cet instant j'en fis usage !

Je choisis avec soin l'endroit d'où je


3l8 LE SOPHA

pouvois le mieux observer les charmes de Zéïnis, et je me mis à les contempler avec l'ardeur de l'amant le plus tendre, et l'admi- ration que l'homme le plus indifférent n'au- roit pu leur refuser. Ciel ! que de beautés s'offrirent à mes regards ! Le sommeil enfin vint fermer ces yeux qui m'inspiroient tant d'amour.

Je m'occupai alors à détailler tous les charmes qu'il me restoit encore à examiner, et à revenir sur ceux que j'avois déjà par- courus. Quoique Zéïnis dormît asse^ tranquil- lement, elle se retourna quelquefois ; et chaque mouvement qu'elle faisoit, dérangeant sa tunique, offrit à mes avides regards de nouvelles beautés.

Tant d'appas achevèrent de troubler mon âme. Accablée sous le nombre et la violence de ses désirs, toutes ses facultés demeurèrent quelque tems suspendues. C'étoit en vain que je voulois former une idée, je sentois seulement que j'aimois, et sans prévoir, ou craindre les suites d'une aussi funeste passion je m'y abandonnois tout entier.

Objet délicieux, mécriai-je enfin ! Non, tu ne peux pas être une mortelle. Tant de charmes ne font pas leur partage ! Au dessus même des êtres aériens, il n'en point que tu


CONTE MORAL 319


n'effaces. Ah ! daigne recevoir les hommages d'une âme qui t'adore, garde-toi de lui préférer quelque vil mortel. Zéïnis ! divine Zéïnis ! Non, il n'en est point qui te mérite ; non, Zéïnis ! puisqu'il n'en est point qui puisse te ressembler !

Pendant que je m'occupois de Zéïnis avec tant d'ardeur, elle fît un mouvement, et se retourna. La situation où elle venoit de se mettre, m'étoit favorable, et malgré mon trouble, je songeai à en profiter. Zéïnis étoit couchée sur le côté, sa tête étoit pen- chée sur un coussin du Sopha, et sa bouche le touchoit presque. Je pouvois, malgré la ri- gueur de Brama, accorder quelque chose à la violence de mes désirs; mon âme alla se placer sur le coussin, et si près de la bouche de Zéïnis, qu'elle parvint enfin à s'y coller toute entière.

Il y a, sans doute, pour l'âme des délices que le terme de plaisir n'exprime pas, pour qui même celui de volupté n'est pas encore assez fort. Cette ivresse douce et impétueuse où mon âme se plongea, qui en occupa si délicieusement toutes les facultés, cette ivresse ne sçauroit se peindre.

Sans doute notre âme embarrassée de ses organes, obligée de mesurer ses transports


320 LE SOPHA

sur leur foiblesse, ne peut, quand elle se trouve emprisonnée dans un corps, s'y livrer avec autant de force que lorsqu'elle en est dépouillée. Nous la sentons même quelquefois dans un vif mouvement de plaisir qui, voulant forcer les bairières que le corps lui oppose, se répand dans toute sa prison, y porte le trouble, et le feu qui la dévore cherche vainement une issue, et accablée des efforts qu'elle a faits, tombe dans une lan- gueur qui pendant quelque tems semble l'avoir anéantie. Telle est, à ce que je crois du moins, la cause de l'épuisement où nous jette l'excès de la volupté.

Tel est notre sort, que notre âme toujours inquiète au milieu des plus grands plaisii's, est réduite à en désirer plus encore qu'elle n'en trouve. La mienne collée sur la bouche de Zéïnis, abymée dans sa félicité, cherche à s'en procurer une encore plus grande. Elle es- saya, mais vainement, à se glisser toute en- tièi-e dans Zéïnis ; retenue dans sa prison par les ordres cruels de Brama, tous ses efforts ne purent l'en délivrer. Ses élans redoublés, son ardeur, la fureur de ses désirs, échauffè- rent apparemment celle de Zéïnis. Mon âme ne s'apperçut pas plutôt de l'impression faite sur la sienne, qu'elle redoubla ses efforts. Elle


CONTE MORAL 321


erroit avec plus de vivacité sur les lèvres de Zéïnis, s'élançoit avec plus de rapidité, s'y attachoit avec plus de feu. Le désordre qui commençoit à s'emparer de celle de Zéïnis, augmenta le trouble et les plaisirs de la mien- ne. Zéïnis soupira, je soupirai ; sa bouche forma quelques paroles mal articulées, une aimable rougeur vint colorer son visage. Le songe le plus flatteur vint enfin égarer ses sens De doux mouvemens succédèrent au calme dans lequel elle étoit plongée. Oui, tu m'aimes, s'écria-t-elle tendrement ! Quelques mots, interrompus par les plus tendres sou- pirs, suivirent ceux-là. Doutes-tu, continuâ- t-elle, que tu ne sois tendrement aimé ?

Moins libre encore que Zéïnis, je l'enten- dois avec transport et n'avois plus la force de lui répondre. Bientôt, son âme aussi confon- due que la mienne» s'abandonna toute au feu dont elle étoit dévorée ; un doux frémisse- ment... Ciel, que Zéïnis devint belle !

Mes plaisirs et les siens se dissipèrent par son réveil. Il ne lui resta plus que la douce illusion qui avoit occupé ses sens, qu'une ten- dre langueur à laquelle elle se livra avec une volupté qui la rendoit bien digne des plaisirs dont elle venoit de jouir. Ses regards où l'a- mour même régnoit, étoient encore chargés

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3 22 LE SOPHA

du feu qui couloit dans ses veines. Quand elle put ouvrir les yeux, ils avoient déjà perdu de l'impression voluptueuse que mon amour et le trouble de ses sens y avoient mise, mais qu'ils étoient encore touchans ! Quel mortel en se devant le bonheur de les voir ainsi, ne seroit expiré de l'excès de sa tendresse et de sa joie !

Zéinis, m'écriois-je avec transport, aima- ble Zéïnis, c'est moi qui viens de te rendre heureuse ; c'est à l'union de ton âme et de la mienne que tu dois tes plaisirs Ah ! puisse- tu les lui devoir toujours, et ne répondre ja- mais qu'à mon ardeur. Non, Zéinis, il n'en peut jamais être de plus tendre et de plus fi- dèle. Ah ! si je pouvois soustraire mon âme au pouvoir de Brama, ou qu'il pût l'oublier ; éternellement attachée à la tienne, ce seroit par toi seul que son immortalité pourroit de- venir un bonheur pour elle, et qu'elle croiroit perpétuer son être. Si je te perds jamais, âme que j'adore! Eh ! comment dans l'immensité de la nature, ou accablé de ces liens cruels dont Brama me chargera peut-être, pourrai - je te retrouver ! Ah Brama ! si ton pouvoir suprême m'arrache à Zéinis, fais au moins que, quelque douloureux que me soit son sou- venir, je ne le perde jamais !


CONTE MORAL 323


Pendant que mon âme parloit si tendre- ment à Zéïnis, cette fille charmante sem- bloit s'abandonner à la plus douce rêverie et je commençai à m'alarmer de la tranquil- lité avec laquelle elle avait pris ce songe dont quelques instants auparavant, je trouvois tant à me féliciter. Zéïnis, me disois-je, est sans doute accoutumée aux plaisirs qu'elle vient de goûter. Quelque chose qu'ils aient pris sur ses sens, ils n'ont point étonné son imagina- tion : elle rêve, mais elle ne paroît pas se de- mander la cause des mouvemens dont elle a été agitée. Familiarisée avec ce que l'amour a de plus tendres transports, je n'ai fait que lui en tracer l'idée. Un mortel plus heureux a déjà développé dans le cœur de Zéïnis ce ger- me de tendresse que la nature y a mis. C'est son image, non mon ardeur, qui l'a enflam- mée ; elle connoît l'amour, elle en a parlé, elle sembloit au milieu de son trouble, être occupée du soin de rassurer un amant qui, peut-être, est accoutumé à porter dans ses bras ses craintes et son inquiétude. Ah Zéï- nis ! s'il est vrai que vous aimiez, que dans l'état où m'a mis la colère de Brama, mon sort va devenir horrible !

Mon âme erroit entre toutes ces idées, lors- que j'entends frapper doucement à la porte.


324 LE SOPHA

La rougeur de Zéïnis à ce bruit imprévu aug- menta mes craintes. Elle raccommoda avec promptitude le dérangement où les erreurs de son sommeil l'avoient laissée, et plus en état de paroître, elle ordonna qu'on entrât. Ah ! me dia-je avec une extrême douleur, c'est peut-être un rival qui va s'offrir à ma vue ; s'il est heureux, quel supplice ! S'il le devient, que Zéïnis soit telle que quelquefois je la suppose, et que ce soit à elle que je doi- ve ma délivrance ; quel coup affreux pour moi, si je suis forcé de me séparer d'elle après les sentiments qu'elle m'a inspirés !

(Quoique par la connoissance que j'avois des muiurs d'Agra, je dusse être rassuré con- lie la crainte de quitter Zéïnis, et qu'il fût asse2 vraisemblable qu'à l'âge de quinze ans à peu prés qu'elle paroissoit avoir, elle n'eût pas tout ce que Brama demandoit pour me rendre à une autre vie, il se pouvoit aussi que j'eusse tout à craindre d'elle de ce côté là, et (luelque cruel qu'il fût pour moi d'être té- moin des bontés qu'elle auroit pour mon rival, je préférois ce supplice à celui de la perdre.

A l'ordre de Zéïnis, un jeune Indien de la figure la plus brillante, étoit entré dans le cabinet. Plus il me parut digne de plaire,


CONTE MORAL 325


plus il excita ma haine; elle redoubla à l'air dont Zéinis le reçut. Le trouble, l'amour et la crainte se peignirent tour-à-tour sur son vi- sage: elle le regarda quelque tems avant que de lui parler; il me parut aussi agité qu'elle, mais à son air timide et respectueux, je ju- geai que s'il étoit aimé, on ne le favorisoit pas encore. Malgré son trouble et son extrê- me jeunesse ( car il ne me parut guère plus âgé que Zéïnis ) il n'en sembloit pas à sa première passion, et je commençai à espérer que je n'aurois de cette aventure que le cha- grin que je pouvois le mieux supporter.

Ah Phéléas ! lui dit Zéïnis avec émotion, que venez-vous chercher ici ? Vous que j'es- pérois y trouver, répondit-il en se jettant à ses genoux, vous sans qui je ne puis vivre, et qui voulûtes bien hier me promettre de me voir sans témoins. Ah ! n'espérez pas, reprit- elle vivement, que je vous tienne parole; sor- tons, je ne veux pas rester plus long-tems dans ce cabinet. Zéïnis, répliqua-t-il, m'en- viez-vous le bonheur de rester seul un mo- ment avec vous, et se peut-il que vous vous repentiez si-tôt de la première faveur que vous m'accordez ? Mais, répondit-elle d"un a'r embarrassé, ne puis-je donc pas vous par- ler ailleurs qu'ici, et si vous m'aimiez, vous


3 26 LE SOPHA

obstineriez-vous à me demander une chose pour laquelle j'ai tant de répugnance ?

Phéléas, sans lui répondre, lui saisit une main, et la baisa avec toute l'ardeur dont j'aurois été capable. Zéïnis le regardoit lan- guissamment, elle soupiroit ; encore émue de ce songe qui lui avoit peint son amant si pressant, et où elle avoit été si foible, dispo- sée encore plus à l'amour par les impressions qui lui en étoient restées ; chaque fois que ses yeux se tournoient vers Phéléas, ils devenoient plus tendres, et reprenoient insensiblement un peu de cette volupté que mon amour y avoit mise quelques momens auparavant.

Malgré le peu d'expérience de Phéléas, sa tendresse qui le rendoit attentif à tous les mouvemens de Zéïnis, les lui laissoit assez remarquer, pour qu'il ne pût pas douter qu'elle le voyoit avec plaisir. Zéïnis d'ailleurs simple, et sans art, ne cachant à Phéléas que par pudeur l'état où sa présence la mettoit, en croyant lui dérober beaucoup du trouble dont elle étoit agitée, le lui montroit tout entier. Phéléas n'en sçavoit pas assez pour triompher d'une coquette dont la fausse vertu et les airs décens l'auroient effrayé ; mais il n'étoit que trop dangereux


CONTE MORAL 327


pour Zéïnis, qui, pressée par son amour, ignoroit, même en craignant de céder, la façon dont elle auroit pu se défendre.

Avec quelque plaisir qu'elle vît Phéléas à ses genoux, elle le pria de se lever. Loin de lui obéir, il les lui serroit avec une expres- sion si tendre et des transports si vifs, que Zéïnis en soupira. Ah Phéléas ! lui dit-elle avec émotion, sortons d'ici, je vous en conjure. Me craindrez-vous toujours, lui demanda-t-il tendrement ! Ah ! Zéïnis ! que mon amour vous touche peu ! Que pouvez- vous craindre d'un amant qui vous adore, qui presque en naissant fut soumis à vos charmes, et qui depuis, uniquement touché d'eux, n'a voulu vivre que pour vous? Zéïnis. ajouta-il en versant des larmes, voyez l'état où vous me réduisez !

En achevant ces paroles, il leva sur elle ses yeux chargés de pleurs ; elle le fixa quel- que tems d'un air attendri, et cédant enfin aux transports que l'amour et la douleur de Phéléas lui causoient : Ah cruel ! lui dit-elle d'une voix étouffée par les pleurs qu'elle tâchoit de retenir, ai -je mérité les reproches que vous me faites, et quelles preuves puis- je vous donner de ma tendresse, si après toutes celles que vous en avez reçues, vous


328 LE SOPHA

voulez en douter encore ? Si vous m'aimic/i, reprit-il, ne vous oublieriez-vous pas avec moi dans cette solitude ; et loin d'en vouloir sortir, auriez-vous quelque autre crainte que celle qu'on ne vînt nous y troubler. Hélas, reprit-elle naïvement, qui vous dit que j'en aie d'autres ?

A ces mots, Phéléas quittant brusquement ses genoux, courut à la porte, et la ferma. En revenant, il rencontra Zéïnis, qui devi- nant ce qu'il alloit faire, s'étoit levée pour l'en empêcher ; il la prit entre ses bras ; et malgré la résistance qu'elle lui opposoit, il la remit sur moi, et s'y assit auprès d'elle.


CONTE MORAL 32g


CHAPITRE DERNIER.

JE ne sçais si Zéïnis imagina que quand une porte est fermée, il est inutile de se défendre, ou, si craignant moins d'être sur- prise, elle-même se craignît plus ; mais à peine Phéléas fut-il auprès d'elle, que rougis- sant moins de ce qu'il faisoit que de ce qu'elle appréhendoit qu'il ne voulût faire : avant même qu'il lui demandât rien, d'une voix tremblante et d'un air interdit, elle le supplia de vouloir bien ne lui rien demander. Le ton de Zéïnis, étoit plus tendre qu'impo- sant, et ne fâcha ni ne contint Phéléas. Cou- ché auprès d'elle, il la serroit dans ses bras avec tant de fureur, que Zéïnis, en commen- çant à connoître combien elle devoit le craindre, malgré elle, partagea ses trans- ports.

Quelque émue qu'elle fût, elle tâcha de se débarrasser des bras de Phéléas ; mais c'étoit avec tant d'envie d'y rester, que pour rendre ses efforts inutile, il n'eut pas besoin d'en employer de bien grands. Ils se regardèrent quelque tems sans se rien dire, mais Zéïnis sentant augmenter son trouble, et craignant enfin de ne pouvoir pas en triompher, pria.


330 LE SOPHA

mais doucement, Phéléas de vouloir bien la laisser.

Ne voudrez-vous donc jamais me rendre heureux, lui demanda-t-il ? Ah ! répondit-elle avec une étourderie que je ne lui ai pas en- core pardonnée, vous ne l'êtes que trop, et avant que vous vinssiez, vous l'avez été bien davantage.

Plus ces paroles parurent obscures à Phé- léas, plus il lui parut nécessaire d'apprendre de Zéïnis ce qu'elles vouloient dire. Il la pressa long-tems de les lui expliquer, et quel- que répugnance qu'elle eût à parler davan- tage, il la pressoit si tendrement, la regardoit avec tant de passion, qu'enfin il acheva de la troubler.

Mais si je vous le dis, dit-elle d'une voix tremblante, vous en abuserez. Il lui jura que non avec des transports qui, loin de la rassu- rer sur ses craintes, ne dévoient pas lui laisser douter qu'il ne lui manquât de parole. Trop émue pour pouvoir former cette idée, ou trop peu expérimentée pour connoître toute la force de la confidence qu'elle alloit lui faire; après s'être encore foiblement défendue con- tre ses empressemens, elle lui avoua qu'un moment avant qu'il entrât, s'étant endormie, elle l'avoit vu, mais avec des transports dont


CONTE MORAL 331


elle n'avoit jamais eu l'idée. Etois-je entre vos bras, lui demanda-t-il en la serrant dans les siens ? Oui, répondit-elle, en portant sur lui des yeux troublés. Ah ! continua-t-il avec une extrême émotion, vous m'aimiez plus alors que vous ne m'aimez à présent. Je ne pouvois pas vous aimer plus, répliqua-t-elle; mais il est vrai que je craignois moins de vous le dire. Après, lui demanda-t-il. Ah Phé- léas ! s'écria-t-elle en rougissant, que me demandez-vous ? Vous étiez plus heureux que je ne veux que vous le soyez jamais, et vous n'en étiez pas moins injuste.

Phéléas à ces mots ne pouvant plus conte- nir son ardeur, et devenu plus téméraire par la confidence que Zéïnis lui avoit faite, se soulevant un peu et se penchant sur elle, fit ce qu'il put pour approcher sa bouche de la sienne. Quelque hardie que fût cette entre- prise, Zéïnis peut-être ne s'en seroit pas of- fensée, mais Phéléas, uniquement occupé de se rendre heureux, porta son audace si loin, qu'elle ne crut pas devoir lui pardonner ce qu'il faisoit. Ah Phéléas ! s'écria-t-elle, sont- ce là les promesses que vous m'avez faites, et craignez-vous si peu de me fâcher ?

Quelque violens que fussent les transports de Phéléas, Zéïnis se défendit si sérieusement


332 LE SOPHA

et il vit tant de colère dans ses yeux, qu'il crut ne plus devoir s'opiniâtrer à une victoire qu'il ne pouvoit remporter sans offenser ce qu'il aimoit, et qui même par la résistance de Zéïnis devenoit extrêmement douteuse pour lui.

Soit respect, soit timidité, enfin, il s'arrê- ta, et n'osant plus regarder Zéïnis : Non, lui dit-il tristement, quelque cruelle que vous soyez, je ne m'exposerai plus à vous déplaire Si je vous étois plus cher, vous craindriez sans doute moins de faire mon bonheur ; mais quoique je ne doive plus espérer de vous ren- dre sensible, je ne vous aimerai pas moins tendrement.

En achevant ces paroles, il se leva d'au- près d'elle^ et sortit. Mortellement fâchée que Phéléas la quittât, et n'osant cependant pas le rappeler, la tête appuyée sur ses mains, Zéïnis pleuroit et étoit demeurée sur le So- pha. Inquiète pourtant du départ de son amant, elle se levoit pour sçavoir ce qu'il étoit devenu, lorsque ramené par sa tendresse il rentra dans le cabinet.

Elle rougit en le revoyant, et se laissa tomber sur moi en poussant un profond sou- pir. Il courut se jetter à ses genoux, lui prit tendrement la main, et n'osant la baiser, il


CONTE MORAL J33


l'arrosa de ses larmes. Ah ! levez-vous, lui dit Zéïnis sans le regarder. Non, Zéïnis, lui dit-il, c'est à vos pieds que j'attends mon arrêt; un seul mot... Mais vous pleure/ ! Ah Zéinis! est-ce moi qui fais couler vos larmes ?

La harbare Zéïnis en ce moment lui serra la main, et tournant vers lui des yeux que les pleurs qu'ils versoient embellissoient encore, soupira sans lui répondre. Le trouble qui ré- gnoit dans ses yeux ne lut pas plus obscur pour Phéléas qu'il ne l'étoit pour moi-même. Ciel ! s'écria-t-il en l'embrassant avec fureur, seroit-il possible que Zéïnis gardât encore le silence? Hélas! Phéléas ne perdit rien de ce qu'il sembloit lui dire, et sans interroger da- vantage Zéïnis, il alla chercher jusques sur sa bouche l'aveu qu'elle sembloit lui refuser encore.

En cet instant, je n'entendis plus que le bruit de quelques soupirs étouffés. Phéléas s'étoit emparé de cette bouche charmante ou mon âme un instant avant lui — Mais pour- quoi rappellé-je un souvenir encore si cruel pour moi ? Zéïnis s'étoit précipitée dans les bras de son amant; l'amour, un reste de pu- deur qui ne la rendoit que plus belle, ani- moient son visage et ses yeux. Ce premier


334 LE SOPHA

trouble dura long-tems. Phéléas et Zéïnis, tout deux immobiles, respirant mutuellement leur âme, sembloient accablés de leurs plai- sirs.

Tout cela, dit alors le sultan, ne vous fai- soit pas grand plaisir, n'est-il pas vrai ? aussi de quoi vous avisiez-vous de devenir amou- reux pendant que vous n'aviez pas de corps.

Cela étoit d'une folie inconcevable ; car, en bonne foi, à quoi cette fantaisie pouvoit- elle vous mener ? Vous voyez bien qu'il faut sçavoir raisonner quelquefois. Sire, répon- dit Amanzéi, ce ne fut qu'après que ma passion fût bien établie que je sentis combien elle devoit me tourmenter, et selon ce qui arrive ordinairement, les réflexions vinrent trop tard. Je suis vraiment fâché de votre accident ; car je vous aimois assez sur la bouche de cette fille que vous avez nommée, reprit le sultan, c'est réellement dommage qu'on vous ait dérangé.

Tant que Zéïnis avoit résisté à Phéléas, dit Amanzéi, je m'étois flatté que rien ne pourroit la vaincre, et lorsque je la vis plus sensible, je crus qu'arrêtée par les préjugés de son âge, elle ne porteroit pas sa foiblesse jusques où elle pouvoit faire


CONTE MORAL 335


mon malheur. J'avouerai cependant que quand je lui entendis raconter ce songe, que j'avois cru qu'elle ne devoit qu'à moi, que j'appris d'elle-même que l'image de Phéléas étoit la seule qui se fût pré- sentée à elle, et que c'étoit au pouvoir qu'il avoit sur ses sens et non à mes trans- ports qu'elle avoit dû ses plaisirs ; il me resta peu d'espoir d'échapper au sort que je craignois tant. Moins délicat cependant que je n'aurois dû l'être, je me consolois du bonheur de Phéléas par la certitude que j'avois de le partager avec lui. Quelque chose qu'il eût dit à Zéïnis de sa passion et de la fidélité qu'il lui avoit toujours gardée, il ne me paroissoit pas possible qu'il fût parvenu à l'âge que quinze ou seize ans sans avoir eu au moins quelque curiosité qui l'empêcheroit de délivrer mon âme de cette captivité qui m'avoit long-tems paru si cruelle, et que je préférois dans cet instant au poste le plus glorieux qu'une âme pût remplir. Tout désespéré que j'étois de la foiblesse de Zéïnis, j'en attendis les suites avec moins de douleur, dès que je me fus persuadé que, quelque chose qui arrivât, je ne serois pas contraint de la quitter.

Quelque affreuse que fût pour moi la tendre


336 LE SOPHA


léthargie où ils étoient plongés, et que chaque soupir qu'ils poussoient paroissoit augmenter encore, elle retardoit les témé- raires entreprises de Phéléas, et quoiqu'elle me prouvât à quel point ils sentoient leur bonheur, je priois ardemment Brama de ne point permettre qu'elle se dissipât.

Inutiles vœux ! j'étois trop criminel pour que deux âmes innocentes et dignes de leur félicité me fussent sacrifiées.

Phéléas, après avoir langui quelques ins- tants sur le sein de Zéïnis, pressé par de nouveaux désirs que la foiblesse de son amante avoit rendu plus ardens, la regarda avec des yeux qui exprimoient la délicieuse ivresse de son cœur. Zéïnis embarrassée des regards de Phéléas, détourna les siens en soupirant. Quoi ! tu fuis mes regards, lui dit-il ? Ah! tourne plutôt vers moi tes beaux 3'eux. Viens lire dans les miens toute l'ardeur que tu m'inspires.

Alors il la reprit entre ses bras. Zéïnis tenta encore de se dérober à ses transports ; mais soit qu'elle ne voulût pas résister long- tems, soit que se faisant illusion à elle-même en cédant, elle crut résister, Phéléas fut bientôt regardé aussi tendrement qu'il dési- roit de l'être.


CONTE MORAL 337


Quoique les dernières bontés de Zéïnis l'eussent jette dans une tendre langueur peu différente de celle où mes transports Tavoient plongée, et qu'elle regardât Phéléas avec toute la volupté qu'il avoit désiré d'elle, elle parut se repentir de s'être trop livrée à son ardeur, et chercha à se retirer des bras de Phéléas. Ah Zéïnis, lui dit-il, dans ce songe dont vous m'avez parlé, vous ne craigniez pas de me rendre heureux ! Hélas ! répondit- elle, quel que soit mon amour pour vous, sans lui, sans le trouble qu'il a mis dans mes sens, vous n'en auriez pas moins ob- tenu.

Imaginez, Sire, quel fut mon chagrin, lorsque j'appris que c'étoit à moi seul que mon rival devoit son bonheur. Vous devez être content de votre victoire, continua-t-elle, et vous ne pouvez sans m'offenser vouloir la pousser plus loin. J'ai fait plus que je ne devois pour vous prouver ma tendresse,

mais Ah Zéïnis! interrompit l'impétueux

Phéléas, s'il étoit vrai que tu m'aimasses, tu craindrois moins de me le dire, ou du moins tu me le dirois mieux. Loin de ne te livrer à mon amour qu'avec timidité, tu t'abandonnerois à tous mes transports et tu ne croirois pas encore faire assez pour


338 LE SOPHA

moi. Viens, continua-t-il, en selançant auprès d'elle avec une vivacité qui m'auroit fait mourir, si une âme étoit mortelle, viens, achève de me rendre heureux.

Ah Phéléas ! s'écria d'une voix tremblante la timide Zéinis, songes-tu que tu me perds . Hélas ! tu m'avois juré tant de respect, Phéléas ? Est ce ainsi qu'on respecte ce qu'on aime .

Les pleurs de Zéïnis, ses prières, ses ordres, ses menaces, rien n'arrêta Phéléas. Quoique la tunique de gaze qui étoit entre elle et lui ne laissât jouir déjà que de trop de charmes, et que ses transports l'eussent remise comme elle étoit pendant le sommeil de Zéïnis ; moins satisfait des beautés qu'elle oftroit à sa vue, que transporté du désir de voir celles qui lui étoient encore dérobées, il écarta enfin ce voile que la pudeur de Zéïnis défendoit en- core foiblement, et se précipitant sur les char- mes que sa témérité offroit à ses regards, il l'accabla de caresses si vives et si pressantes qu'il ne lui resta plus que la force de soupi- rer.

La pudeur et l'amour combattoient cepen- dant encore dans le cœur et dans les yeux de Zéïnis. L'une refusoit tout à l'amant, l'autre ne lui laissoit presque plus rien à désirer. Elle


CONTE MORAL 339

n'osoit porter ses regards sur Phéléas, et lui rendoit avec une tendresse extrême tous les transports qu'elle lui inspiroit. Elle défendoit une chose pour en permettre une plus essen- tielle: elle vouloit, et ne vouloit plus, cachoit une de ses beautés pour en découvrir une au- tre ; elle repoussoit avec horreur, et se rap- prochoit avec plaisir. Le préjugé quelquefois triomphoit de l'amour et lui étoit un instant après sacrifié, mais avec des réserves et des précautions qui, tout vaincu qu'il avoit paru, le faisoient triompher encore. Zéïnis avoit tour-à-tour honte de sa facilité et de ses répu- gnances, la crainte de déplaire à Phéléas, l'é- motion que lui causoient ses transports et l'é- puisement où un combat aussi long l'avoient jettée, la forcèrent enfin à se rendre. Livrée elle-même à tous les désirs qu'elle inspiroit, ne supportant qu'impatiemment des plaisirs qui l'irritoient sans la satisfaire, elle chercha la volupté qu'ils lui indiquoient et ne lui don- noient point.

En ce moment, outré du spectacle qui s'of- frit à mes yeux, et commençant à craindre à de certaines idées de Phéléas qui me prou- voient son peu d'expérience, qu'il ne chassât mon âme d'un lieu où, malgré les chagrins qu'on lui donnoit,elle se plaisoit à demeurer,


340


LE SOPHA


je voulus sortir quelques instants du sopha de Zéinis et éluder les décrets de Brama. Ce fut en vain. Cette même puissance qui m'y avoit exilé, s'opposa à mes efforts et me contraignit d'attendre dans le désespoir la décision de ma destinée.

Phéléas O souvenir affreux ! moment

cruel dont l'idée ne s'effacera jamais de mon âme ! Phéléas enivré d'amour et maître, par les tendres complaisances de Zéïnis, de tous les charmes que j'adorois, se prépara à ache- ver son bonheur : Zéinis se prêta voluptueu- sement aux transports de Phéléas ; et si les nouveaux obstacles qui s'opposoient encore à sa félicité, la retardèrent, ils ne la diminuè- rent pas. Les beaux yeux de Zéïnis versèrent des larmes, sa bouche voulut former quelques plaintes, et dans cet instant sa tendresse seu- le ne lui fit point pousser des soupirs.

Phéléas, auteur de tant de maux, n'en étoit cependant pas plus haï ; Zéïnis, de qui Phéléas se plaignoit, n'en fut que plus tendre- ment aimée. Enfin un cri plus perçant qu'elle poussa, une joie plus vive que je vis briller dans les yeux de Phéléas, m'annoncèrent mon malheur et ma délivrance, et mon âme, plei- ne de son amour et de sa douleur, alla en murmurant recevoir les ordres de Brama et de nouvelles chaînes.


CONTE MORAL 34 I

Quoi ! c'est là tout, demanda le sultan ? ou vous avez été sopha bien peu de tems, ou vous avez vu bien peu de chose pendant que vous l'étiez. Ce seroit vouloir ennuyer votre majesté que de lui raconter tout ce dont j'ai été témoin pendant mon séjour dans les so- phas, répondit Amanzéi; et j'ai moins préten- du lui rendre toutes les choses que j'ai vues, que celles qui pouvoient l'amuser. Quand les choses que vous avez racontées, dit la sulta- ne, seroient plus brillantes que celles que vous avez supprimées, je crois ( puisqu'il est impossible d'en faire la comparaison) qu'on auroit toujours à vous reprocher de n'avoir amené sur la scène que quelques caractères, pendant que tous étoicnt entre vos mains, et d'avoir volontairement resserré un sujet qui de lui-même est si étendu. J'ai tort sans doute, Madame, répondit Amanzéi; si tous les caractères sont agréables, ou marqués au même coin ; si j'ai pu les traiter tous, sans tomber dans l'inconvénient d'exposer à vos yeux des traits communs, ou rebattus, et si j'ai pu m'étendre beaucoup sur une matière qui devoit, quelque variété que j'eusse mise dans les caractères, devenir ennuyeuse par la répétition continuelle et inévitable du fond.

En effet, dit le sultan, je crois que si l'on


342 LE SOPHA

vouloit peser tout cela, il pourroit bien avoir raison ; mais j'aime mieux qu'il ait tort que de me donner la peine d'examiner ce qui en est. Ah, ma grand-mère ! continua-t-il en soupirant, ce n'étoit pas ainsi que vous con- tiez.


FIN DE LA DEUXIEME ET DERNIERE PARTIE.






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