The Artist, the Scientist and the Industrialist  

From The Art and Popular Culture Encyclopedia

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"Let us unite. To achieve our one single goal, a separate task will fall to each of us. We, the artists, will serve as the avant-garde: for amongst all the arms at our disposal, the power of the Arts is the swiftest and most expeditious. When we wish to spread new ideas amongst men, we use in turn the lyre, ode or song, story or novel; we inscribe those ideas on marble or canvas…We aim for the heart and imagination, and hence our effect is the most vivid and the most decisive." --"The Artist, the Scientist and the Industrialist", Olinde Rodrigues, 1825, tr. (Harrison and Wood, 1998: 38–9)

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

"L'artiste, le savant et l'industriel" (1825, English: The Artist, the Scientist and the Industrialist) is an essay by the Saint Simonian Olinde Rodrigues which argued that the artist, the scientist and the industrialist were on even footing. The essay was the first to refer to avant-garde in an artistic context, along with the promotion of radical social reform. It is thus the first recorded use of "avant-garde" in its now-customary sense. Rodrigues calls on artists, who he called "men of imagination", to "serve as [the people's] avant-garde," insisting that "the power of the arts is indeed the most immediate and fastest way" to social, political, and economic reform. Over time, avant-garde became associated with movements focusing primarily on expanding the frontiers of aesthetic experience, rather than with wider social reform.

The text was published in Opinions littéraires, philosophiques et industrielles, Paris, Bossange père, 1825 (sans nom d'auteur)

Excerpts:

"Nous entendons par artiste le poète dans toute l'étendue de ce mot : le mot artiste , dans ce dialogue , comme dans tout l'ouvrage , signifie donc l'homme à imagination , et il embrasse à la fois les travaux du peintre , du musicien , du poëte , du littérateur, etc., en un mot , tout ce qui a pour objet la sensation."
"C'est nous, artistes, qui vous servirons d'avant-garde : la puissance des arts est en effet la plus immédiate et la plus rapide. Nous avons des armes de toute espèce : quand nous voulons répandre des idées neuves parmi les hommes, nous les inscrivons sur le marbre ou sur la toile ; nous les popularisons par la poésie et le chant ; nous employons tour-à-tour la lyre ou le galoubet , l'ode ou la chanson , l'histoire ou le roman; la scène dramatique nous est ouverte , et c'est là surtout que nous exerçons une influence électrique et victorieuse» Nous nous adressons à l'imagination et aux sentiments de l'homme, nous devons donc exercer toujours l'action la plus vive et la plus décisive ; et si aujourd'hui notre rôle paraît nul ou au moins très secondaire, c'est qu'il manquait aux arts ce qui est essentiel à leur énergie et à leurs succès , une impulsion commune et une idée générale."

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Full text

L'ARTISTE (i), LE SAVANT

ET L'INDUSTRIEL.

DIALOGUE.

Plusieurs conversations avaient eu lieu entre un artiste, un savant et un industriel, sur des questions d'une haute importance : ils se plai- gnaient réciproquement de leur position sociale , et se consultaient sur les moyens de l'améliorer. Ils convinrent d'une dernière réunion pour ré- sumer tout ce qui avait fait l'objet des discus- sions précédentes, et arriver, s'il était possible, à quelque résultat positif. Ils se rassemblèrent, et voici quelle fut leur conversation.

(i) Nous entendons par artiste le poète dans toute l'étendue de ce mot : le mot artiste , dans ce dialogue , comme dans tout l'ouvrage , signifie donc l'homme à imagination , et il embrasse à la fois les travaux du peintre , du musicien , du poëte , du littérateur, etc., en un mot , tout ce qui a pour objet la sensation.


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l'artiste.

Aucun de nous, messieurs, n'est content de sa position. Eh bien ! il est en notre pouvoir de la changer : nous n'ayons, pour y parvenir, qu'à donner une direction nouvelle à nos travaux, et qu'à changer la nature des rapports qui jusqu'ici v ont existé entre nous.

La plainte, dans la bouche du faible qui n'a ni l'espoir ni le moyen de remédier aux incon- vénients de sa situation, est un droit naturel et une sorte de consolation ; mais dans la bouche du fort, qui se lamente lorsqu'il ne tiendrait qu'à lui de faire disparaître la cause du malaise phy- sique ou moral qu'il peut éprouver, la plainte n'est qu'un ridicule.

Ne vous semble-t-il pas comme à moi , mes- sieurs, que toute la force de la société réside en nous ; que toute la vigueur dont peut disposer le gouvernement , il la tient de nous ; que nous sommes en un mot le soutien, la vie du corps social? En concevriez-vous l'existence, si nos travaux venaient à l'abandonner? Qui pourrait satisfaire aux besoins de l'homme, ou lui procu- rer les jouissances qui sont aussi des besoins


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pour lui, si les arts, l'industrie, les sciences ve- naient tout- à -coup à disparaître? Est-ce aux gouvernants, qui ne sont ni des artistes, ni des savants, ni des industriels, et qui regarderaient comme bien au-dessous de leur dignité d'être placés aux nombre des producteurs , est-ce aux gouvernants que le père de famille irait alors de- mander du pain, des vêtements, un abri pour ses enfants ; le laboureur, des instruments pour la culture, ou des conseils pour la prospérité de ses moissons; le riche, des tableaux, des sta- tues, capables de charmer à la fois son œil et sa pensée, des chants sublimes, faits pour plaire à son oreille et à son âme ? Dans cette détresse gé- nérale, que pourraient accorder les gouvernants aux prières publiques , que pourraient-ils don- ner à la société? des ordonnances, la seule chose au monde qu'ils soient aptes à produire ; et encore leur serait-il impossible d'en faire, si les arts , les sciences et l'industrie , sur lesquels elles portent toujours, venaient à refuser à la so- ciété le fruit de leurs combinaisons, le secours de leurs travaux et de leurs veilles.

A Dieu ne plaise cependant que je regarde les


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gouvernants comme inutiles! chargés de donner à la société la forme réglementaire, ils lui ren- dront des services très importants et très réels , du moment où, voyant la haute administration des affaires publiques confiée aux capacités po- sitives, ils seront amenés à ne regarder leurs fonctions que comme secondaires, et à recon- naître qu'il doit y avoir entre eux et les hommes de l'industrie, des sciences et dés beaux-arts, la même distance que celle qui existe, dans les col* léges, entre les surveillants et les professeurs. A Dieu rie plaise pareillement que je refuse aux gouvernants des intentions louables! ils se font illusion ; ils sont dans une erreur complète ; voilà toute leur faute. Us ne comprennent pas l'époque où ils vivent ; ils ne pensent pas assez que, de nos jours, la considération ne peut s'at- tacher qu'aux hommes de talent, qu'aux hommes utiles ; ils veulent jouir de la première impor- tance, de la première considération, tandis qu'ils ne sont en effet que des hommes médiocres, puisqu'ils n'ont point mérité par leurs travaux d'être rangés parmi les savants, les industriels ou leç artistes.


33S

La société européenne n'est plus composée d'enfants qui aient besoin , dans leur intérêt même , d'être dirigés par une surveillance forte et active ; elle est composée d'hommes dont l'é- ducation est faite , et qui ne demandent plus J que de l'instruction. La politique ne doit plus être autre chose que la science de procurer à la masse la plus grande somme possible de biens matériels et de jouissances morales. Les gou* vernants , quoique dominés par d'anciens préju- gés , et soumis à l'empire des illusions , n'en rendent pas moins hommage par leur conduite générale à la force des opinions ; ils commen- cent à montrer, sinon par leurs actes, du moins par la forme dont ils les entourent , qu'ils ne se dissimulent pas qu'ils ont affaire à des hommes raisonnables , qui ne veulent pas vivre pour être gouvernés , mais qui consentent à être gouvernés pour mieux vivre. Ils favorisent , je le sais ( au- tant qu'ils le peuvent dans l'état actuel des cho* ses ) , les arts , les sciences et l'industrie ; mais pourquoi ces trois grandes capacités , qui peu~ vent marcher d'elles-mêmes , et sans lesquelles rien ne pourrait marcher , ont-elles besoin qu'on


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les favorise? Ceux quiles possèdent ne pourraient- ils pas dire aux gouvernants : t Qu'y a-t-il de commun entre vous et nous? D'où vient que nous sommes à votre merci? A qui la nation doit-elle son bien-être ? Qui soutient le trône , de vous ou de nous ? C'est de notre sein, c'est du fond de nos cabinets d'études , de nos ateliers , de nos fabri- ques, et non du fond de vos bureaux et de vos salles à manger, que sort tout ce qui peut être utile à la société. Sommes- nous parvenus à concevoir un projet d'une utilité générale , il faut que nous vous sollicitions de le prendre en considération. Parvenons - nous à vous le faire adopter , c'est nous qui , sous votre bon plaisir , l'exécutons. Puisque vous nous êtes inférieurs en capacité , puisque la seule que vous possédiez est la capacité de surveillance et de police, qui de jour en jour doit devenir plus subalterne , d'où vient que vous êtes pla- cés si fort au-dessus de nous , d'où vient que vous voulez nous réduire au rôle d'instruments passifs , nous sans qui il vous serait impossi- ble d'opérer la moindre action ? Votre fierté n'est-elle pas aussi déplacée, aussi ridicule que


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léserait celle du cocher, qui, enorgueilli de 1 élévation de son siège, se croirait au-dessus de son maître , qui le paie et qui nourrit ses chevaux ? »

Je suppose que l'un de nous tînt ce discours à un gouvernant, la réponse de celui-ci serait bien simple : « Je n'ai qu'un mot à vous dire: répondrait-il: vous êtes divisés; nous sommes unis. »

Ce reproche, messieurs , serait fondé. L'union, qui est la vertu et la sauvegarde des faibles , est aussi un des devoirs de la force. Bien loin que la concorde règne entre nous, il y a, au contraire, entre les savants , les industriels et les artistes , une sorte d'hostilité permanente. Je ne prétends pas que les torts soient d'un seul côté : ils sont

réciproques. *

Le savant, porté par la nature de ses tra- vaux et de son talent à n'estimer que les dé- monstrations rigoureuses et les résultats posi- tifs , considère l'artiste comme un homme exal- té ; il ne croit ni à l'utilité ni à la puissance des beaux-arts ; il ne songe pas assez que les raisonnements ne font que convaincre , tan-


2a :


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dis que les sensations persuadent et entraînent. L'industriel , çn général , ne rend pas non plus à l'artiste toute la justice qu'il mérite ; il s'en forme une idée fausse ; il regarde comme léger le talent du littérateur, du poète, du peintre, du musicien ; il les regarde eux-mêmes comme des hommes sans tenue et sans consistance. Froids et calculateurs par l'habitude d'opérations maté- rielles et productives, les industriels considèrent avec une sorte de dépréciation des travaux intel- lectuels qui ne donnent point de faits pour ré- sultats ; quelques uns, qui ne sont point restés inaccessibles aux inspirations féodales, et qui ou- blient trop souvent leur origine plébéienne et les longs travaux, source honorable de leurs riches- ses, ouvrent de préférence leurs brillants salons à des personqages qu'un grand nom ou qu'une grande fortune ont dispensés d'être utiles , et craindraient de traiter d'égal à égal des hommes qui sav/ent se passer en général de cette espèce déconsidération que donnent les titres et les di- gnités ; tous enfin regardent la supériorité de leur position sociale sur celle des artistes comme évidente et incontestable.


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Quant à nous (je l'avouerai avec la même franchise), peut-être sommes-nous encore plus exclusifs et plus injustes : le monde idéal que nous

habitons souvent nous porte quelquefois à jeter sur ce monde terrestre un œil de compassion et de mépris; l'imagination , qui nous procure les plus douces jouissances et les consolations les plus pures, nous semble la seule des facultés humaines qui soit digne d'estime et de louange; nous n'attachons pas une bien grande valeur aux travaux des savants , dont nous méconnaissons l'importance ; nous faisons peu de cas de leur commerce , qui ne fournit pas assez d'aliment à nos sensations ; leur esprit nous paraît lourd , leurs travaux sont à nos yeux purement maté- riels. A plus forte raison déprécions-nous ceux de l'industrie , et l'opinion défavorable que plu- sieurs de nous conçoivent d'une classe d'hommes si honorables, si nécessaires, s'accroît encore par la conviction où nous sommes que les indus- triels sont exclusivement dominés parla passion de l'argent; passion éminemment terrestre, ea horreur aux poètes, aux peintres, aux musiciens, pour qui l'argent n'a ni dignité, ni valeur, et


22.


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qui, de temps immémorial, n'ont jamais excellé qu'à le dépenser.

Vous voyez que j'ai fait franchement notre part à tous , et que je parle en homme qui rie cache rien , parcequ'il veut que tout soit oublié. Changeons désormais de route et d'allure : au lieu de fixer réciproquement notre attention sur nos défauts , attachons-nous à faire mutuelle- ment valoir nos qualités. Pénétrons-nous bien de cette grande idée , que le bien-être de la so- ciété dépend uniquement des trois grandes ca- pacités dont nous représentons ici l'ensem- ble. N'oublions pas que nous contribuons tous à ce bien-être pour une portion à peu près égale; que sans l'une des trois classes dont nous faisons partie , le corps social serait en état de souffrance , et dans un imminent danger ; que, privé tout-à-coup des sciences , des arts et de l'industrie, il tomberait frappé de mort subite.

Ayons donc la conscience de notre valeur mu- tuelle , et nous aurons la dignité qui convient à notre position. Combinons nos forces , et la mé- diocrité , qui triomphe de notre désunion , aura


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honte elle - même de sa, faibjesse , et viendra prendre place au-dessous de nous , et se mettre à l'ombre de notre pacifique puissance et de notre triple couronne.

Unissons -nous; et, pour parvenir au même but , nous avons chacun une tâche différente à remplir.

C'est nous, artistes, qui vous servirons d'avant-garde : la puissance des arts est en effet la plus immédiate et la plus rapide. Nous avons des armes de toute espèce : quand nous voulons répandre des idées neuves parmi les hommes, nous les inscrivons sur le marbre ou sur la toile ; nous les popularisons par la poésie et le chant ; nous employons tour-à-tour la lyre ou le galoubet , l'ode ou la chanson , l'histoire ou le roman; la scène dramatique nous est ouverte , et c'est là surtout que nous exerçons une influence électrique et victorieuse» Nous nous adressons à l'imagination et aux sentiments de l'homme, nous devons donc exercer toujours l'action la plus vive et la plus décisive ; et si aujourd'hui notre rôle paraît nul ou au moins très secondaire, c'est qu'il manquait aux arts ce qui est essentiel à leur énergie et à leurs succès , une impulsion commune et une idée générale.

Chez les peuples de l'antiquité , auxquels les sentiments de fraternité universelle furent en- tièrement inconnus , et qui poussèrent au plus haut point l'égoïsme national, les arts ont joué un grand rôle politique ; ils ont exercé une action importante : ils ont eu du patriotisme.

Plus tard , quand une croyance nouvelle ré- pandit parmi lés hommes les principes d'une morale humaine , conciliante et éclairée ; quand se formèrent les grandes associations politiques; quand l'industrie commença à naître et à s'éten- dre à mesure que l'esclavage s'anéantissait par la salutaire influence de dogmes vraiment di- vins , les arts ont encore puissamment servi le mouvement général des esprits : ils ont eu de la religion.

Maintenant que la grande œuvre du christia- nisme s'accomplit ; que la fraternité règne entre les hommes et les nations ; que de grandes er- reurs ont été pour jamais détruites ; que la société devient de plus en plus positive , il faut que les arts prennent définitivement l'attitude qu'ils ont


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eu tendance à prendre depuis un siècle environ : il faut qu'ils aient du sens commun.

Tel est en effet le caractère du temps ou nous vivons. Il a fallu que l'espèce humaine, en Europe, passât par de terribles crises , avant d'arriver à une époque de maturité et de raison , avant de voir ses différentes facultés parvenues toutes à un tel développement, et maintenues dans un tel équilibre, que l'une ne dominât pas à l'ex- clusion des autres , mais que toutes pussent être dirigées de concert vers un but d'amélioration générale et complète.

Sans doute l'imagination aura long-temps en- core un grand empire sur les hommes ; mais son règne exclusif est passé; et si lliomirie est aussi avide que jamais des jouissances que les beaux- arts procurent, il exige que sa raison trouve aussi son compte dans ces jouissances : ainsi les arts risqueraient de perdre pour toujours leur impor- tance, et, loin de diriger là marche de la civilisa- tion , ils ne. seraient plus rangés parmi les besoins de la société, s'ils s'obstinaient à suivre une direction où ils n'ont plus rien à exploiter , celle de l'imagination sans objet, de l'imagina*


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tion rétrograde. Mais au contraire , s'ils secon- dent le mouvement général de l'esprit humain , s'ils veulent aussi servir la cause commune, con- tribuer à l'accroissement du bien-être général , produire sur l'homme des sensations fructueuses, telles qu'il convient à son intelligence développée d'en ressentir , et propager, à l'aide de ces sensa- tions , des idées généreuses qui soient actuelles ; aussitôt ils verront s'ouvrir devant eux un avenir immense de gloire et de succès ; ils pourront re- conquérir toute leur énergie , et s'élever au plus haut point de dignité qu'ils puissent atteindre: car la force de l'imagination est incalculable, quand elle s'élance dans une direction de bien public. Chaque siècle a eu son genre d'idées généreu- ses. Tantôt ce fut le fanatisme national , tantôt le fanatisme religieux. L'idée le plus long-temps çt le plus généralement réputée généreuse fut celle du mépris de la vie , comme d'un bien sans valeur, sans importance, au prix de je ne sais quelle fiction poétique, appelée gloire mili- taire. Cette idée, purement d'imagination , vous la retrouverez chez les nations barbares comme chez les nations civilisées ; et jusqu'ici elle a do-


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miné les beaux-arts. Aujourd'hui que l'homme sent tout le prix de la vie ( ce qui est un privilège de la raison et de l'âge mûr), il n'y a rien de plus généreux au monde que l'utile emploi de notre existence : il y a aujourd'hui de la noblesse et de la vertu à penser qu'on doit contribuer, pour sa part, au bien-être de la société ; que la vie est bonne à conserver , parcequ'on peut vivre avec dignité pour soi-même et avec fruit pour les au- très ; qu'on a sur cette terre d'autres devoirs à remplir que d'aller mourir pour un ambitieux, pour un conquérant , et qu'on ne doit faire le sacrifice volontaire de ses jours , que si le main- tien de la paix générale , que si la justice et l'hu- manité l'exigent. L'imagination trouve là sa part aussi bien que la raison. Les idées pacifi- ques sont donc aujourd'hui essentiellement géné- reuses : si les idées guerrières se sont un instant réveillées, c'est à la vue d'un peuple illustre par son origine et par ses malheurs, peuple que l'on croyait disparu de la face du monde , perdu dans le naufrage des temps , et qui s'est retrouvé tout- à-coup avec ses vertus antiques et des vertus nouvelles; peuple qui se soulève contre une ab-


A


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surde tyrannie, qui semble lutter contre toute la barbarie des siècles passés , et qui n'a saisi les armes que parcequ'il veut aussi prendre part à la vie libre , paisible et industrielle des nations. Voilà ce qu'a senti la société européenne; voilà pourquoi elle soutient cette guerre de ses espé- rances et de ses vœux ; voilà pourquoi ce peuple d'opprimés a trouvé des âmes nobles pour le soutenir, des poètes pour le chanter, des pein- tres qui consacreront sa résistance héroïque et ses défaites victorieuses.

On ne saurait trop le répéter , les idées gêné- reuses de l'époque présente, ce sont les idées pa- cifiques. Ces idées ont aussi leur exaltation ; et cette exaltation leurest nécessaire pour leurdon- ner le caractère de l'élévation et de la noblesse. Sans doute elles dominent aujourd'hui la société, mais elles lui donnent un aspect pâle et peu poéti- que, pareeque les beaux-arts ne s'en sont point emparés avec vigueur , pareeque la société elle- même n'a point su encore s'organiser et s'en- tendre, pour les pousser en avant le plus possi- ble* et pour en faire sa vie , son action. On verra ce résultat s'opérer , quand l'égoïsme , ce fruit


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bâtard de la civilisation , aura été refoulé jusque dans ses derniers retranchements ; quand la litté- rature et les beaux-arts se seront mis à la tête du mouvement , et auront enfin passionné pour son bien-être la société, que jusqu'ici on a tant de fois et si facilement passionnée pour son mal- heur et «a ruine. Quel plus riche avenir, quel tableau plus propre à enflammer l'imagination et à étendre les sentiments , que celui de l'espèce humaine pour jamais unie par la fraternité des jouissances et du travail, cette morale "pratique de tous les temps ! Quelle plus belle destinée pour les arts , que d'exercer sur la société une puissance positive , un véritable sacerdoce , et dp s'élancer en avant de toutes les facultés intellec- tuelles , à l'époque de leur plus grand "dévelop- pement !

Voilà le devoir des artistes , voilà leur mission ; celle des savants n'est ni moins honorable ni moins grave. Ce sont les savants, suivant l'heu- reuse définition d'un des hommes les plus con- sidérables de l'époque actuelle (i), qui démon-

(i) Humphry Davy, président de Ja société royale de Londres. ( Voyez le Récit de l'assemblée tenue à Londres


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trent l'utilité pratique du savoir , qui accroissent la puissance de l'homme sur le monde extérieur y qui multiplient et répandent le bien-être et les Jouis- sances de la vie humaine. C'est à eux de détruire entièrement l'empire que les connaissances va- gues pourraient exercer encore ; de seconder par desolidesdémonstrations les conceptions des arts, et les combinaisons de l'industrie ; d'assurer par les grands résultats de leurs travaux , et par leur action puissante , le triomphe de l'intelligence , du génie et de la force morale , sur la force animale et sur la supériorité numérique. Ils doivent faire tous leurs efforts pour amener dans leurs mains et danscelles des artistes l'instruction publique ,. qui ne peut prospérer que sous leur double influence et sous leur direction immé- diate. Alors, en effet, l'éducation concourra non moins que l'instruction à produire une génération d'hommes qui aient à la fois et la morale et les

pour l'érection d'un monument en l'honneur de James WaU, i* cahier de la Revue européenne, article de M. Ch. Dupin. Voyez aussi le Globe du 3o octobre 1824.) Nous donnerons ailleurs notre opinion sur les discours prononcés dans cette assemblée.


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connaissances de leurs temps, qui soient pleins de franchise, de dignité, et aussi éloignés de l'hy- pocrisie et de la servilité que de l'ignorance.

Lés industriels , qui sont la force physique du corps social, et qui deviendront force morale quand ils le voudront , doivent bien se pénétrer de l'idée de leur importance, des devoirs qu'elle leur impose , et s'efforcer de répandre ces senti- ments dans toute la classe des producteurs. C'est surtout aux banquiers, qui sont les fondés de pou- voir de tous les industriels , que cette mission est réservée; c'est à eux de propager, parmi toutes les classes de travailleurs , l'opinion ferme que l'organisation la plus avantageuse pour la société serait celle qui confierait la gestion des intérêts généraux aux producteurs les plus capables * dans la direction industrielle comme dans la direction morale et scientifique.

De tout temps, ce sont des hommes sortis des dernières classes de la société qui se sont distingués dans les arts , dans les sciences et dans l'industrie ; mais l'histoire ancienne et une grande partie de l'histoire moderne n'offrent que les fastes de l'aristocratie de naissance , et


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ne sont , par conséquent , qu'un long récit de batailles. Maintenant que les nations sont entrées enfin dans leur ère pacifique , l'histoire des scien- ces, de l'industrie et des arts , c'est-à-dire l'his- toire du peuple , a décidément commencé.

LE SAVANT.

Vous venez d'exprimer des idées auxquelles on ne peut refuser, il me semble, ni le mérite de la netteté, ni celui d'une tendance marquée vers le bien public ;mais j'ai à vous faire quelques ob- servations. Il me semble d'abord que , dans le système dont vous proposez l'adoption, tout le monde trouvera son compte, excepté les artistes Je vois bien en quoi ce nouvel ordre de choses serait favorable à l'industrie et à la science ; mais il me semble qu'il serait funeste aux beaux-arts, et que, sur ce point, vous vous faites illusion. Je conçois très bien que le jour où l'administration des intérêts publics sortirait des mains des non- producteurs de toute espèce , pour entrer dans celles des savants, des artistes, des cultivateurs, des fabricants , des banquiers , etc. , il en résulte- rait évidemment de grands avantages pour le pro-




35i

grès des sciences exactes , des arts industriels, et pour l'utilité de ceux qui les cultivent. Mais je con- çois aussi qu'un résultat tout contraire serait iné- vitable pour les- artistes, quoiqu'ils dussent parti- ciper, par des délégués, à l'administration des affaires publiques. Les beaux-arts procurent de nobles et de vives jouissances à ceux dont l'intel- ligence a été développée par l'éducation; mais ils ont besoin , pour se trouver en activité, et pour fournir une carrière brillante, qu'il existe dans la société une classe d'hommes riches et désœuvrés. Le despotisme même leur est favorable, si le des- pote est susceptible de sensations délicates. En un mot, j'ai toujours cru que le régime le plus convenable aux arts, le plus propice à leur dé- veloppement et à leur succès , était celui d'une monarchie absolue, entourée d'une noblesse opulente, d'une aristocratie oisive et somptueuse.


l'artiste.


Il me serafaGile de répondre à cette objection, qui est l'effet d'un préjugé très répandu, auquel vous-même vous payez tribut, malgré la rectitude de votre esprit. Les riches désœuvrés, dites-vous,


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et le despotisme , voilà les protecteurs-nés des beaux-arts. Ouvrons, pour vous répondre, le grand livre de la science et de l'expérience : con- sultons l'histoire.

Chez les Egyptiens , peuple commerçant et industriel, les arts ont opéré des prodiges, que le temps a, en grande partie, détruits, mais dont il reste encore des traces gigantesques.

En Perse* et dans ces vastes contrées de l'Orient dévouées de tout temps au despotisme , il y eut des grands rois, des satrapes , mais peu de pein- tres , de sculpteurs et de poètes.

En Grèce, les arts ont brillé partout où l'in- dustrie a été florissante , partout où un cruel es- clavage n'a point pesé sur la masse.

A Athènes , qui fut de toutes les républiques grecques celle où un plus grand nombre d'hom- mes participaient à la liberté, et qui avait un port fréquenté par le commerce le plus actif, les arts ont pris un essor remarquable , et ils se sont éle- vés à un plus haut degré de splendeur que chez aucun autre peuple de l'antiquité.

A Sparte , où quelques citoyens libres* toujours sous les armés , vivaient en sauvages , ne produi-


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sant rien . et opprimant de la manière la plus affreuse une population désarmée, les arts fu- rent continuellement dans un état de barbarie; et un musicien fut banni du territoire de Lacé- démone parcequ'il avait ajouté une corde à la lyre.

/Rome ne commençai cultiver les arts que lors- qu'elle eut étendu ses rapports par la conquête, et arraché à Carthage l'empire du commerce et celui des mers. Sous le despotisme hideux de ses empereurs , on vît leur flambeau s'éteindre. Le peuple de Rome, oisif et lâche, ne demandait plus alors que des plaisirs féroces , des combats d'animaux et de gladiateurs. Le goût du sang était descendu du maître aux esclaves ; et l'ima- gination dépravée , abrutie , n'était plus suscep- tible des paisibles jouissances des arts.

Pendant une grande partie du moyen âge rien ne troubla leur long sommeil ; ni les inva- sions , ni les massacres , ni les incendies ne pu- rent réveiller leur génie. Ce triomphe était réservé à la renaissance de l'industrie et de la paix. Ils furent ranimés au quinzième siècle, par la protection des Médicis , qui se livraient à

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un négoce étendu. Florence , qui fut le second berceau des arts , était une ville de fabriques et de commerce : c'est à l'industrie que nous som- mes redevables de ces^ magnifiques tableaux où respire tout le génie de la peinture, et où se con- centre l'admiration de tous les peuples.

La première école de peinture , dans le nord de l'Europe, l'école flamande , devenue si célè- bre, a été fondée à Anvers, celle des villes euro- ropéennes qui , proportionnellement à sa popu- lation , faisait les plus importantes entreprises industrielles.

Voyez avec quelle lenteur les arts se sont dé- veloppés en France, où la masse a été si long- temps victime d'un régime oppressif et immoral ! Voyez quel essor ils ont pris depuis un demi- siècle! Le nombre des productions en ce genre, depuis cette époque peu éloignée , surpasse tout ce que les siècles passés, réunis, avaient vu naî- tre. L'oisiveté et le despotisme, voilà , selon vous, les deux grands soutiens des arts. Allez donc les admirera Gonstantinople, à Madrid, à Alger 1 Le despote d'Asie , susceptible de sensations dé- licates, les satisfait dans son barem : il lui faut


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des sorbets et des femmes ; l'imagination n'entre pour rien dans ses plaisirs. Et depuis quand la voix d'un eunuque ou le cimeterre d'un vizir peuvent-ils faire sortirdes sons d'une lyre ou des formes d'un marbre inanimé? Là s'arrête la puis- sance du sabre. Le despotisme, en Europe, est moins brutal ; et, s'il n'étouffe pas entièrement les arts , il les dénature , il les avilit , en les pliant à sa politique et à ses préjugés. Les jouissances que les beaux-arts procurent sont le prix et le délassement du travail ; l'éloge le plus flatteur pour ceux qui les cultivent, c'est celui de la masse : l'artiste a besoin d'émotion» douces ; et le spectacle qui lui convient le mieux, c'est celui du bonheur, du travail et de la paix. Le fléau des arts . c'est le désœuvrement et le despotisme ; leur soutien, leur vie, c'est l'industrie et la li- berté.

Or simplifions les termes le plus possible. Qu'est-ce que l'industrie ? c'est le peuple. Qu'est- ce que la liberté? c'est le libre développement physique et moral de l'individu, c'est la pro- duction.

Si vous dites que les arts ont besoin , par leur

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nature , d'être encouragés et animés, vous serez d'accord avec la vérité et l'expérience. Quand les arts suivent le mouvement des esprits , quand ils participent à une grande action morale, alors ils trouvent naturellement protection chez Je peuple : tels ils se sont montrés au quinzième siècle , à l'époque du grand mouvement religieux et scientifique qui a préparé l'état de choses ac- tuel ; tels ils se sont montrés dans le siècle der- nier , où ils ont suivi et appuyé la tendance de désorganisation , produite parle malaise général et par une explosion de forces trop long- temps comprimées. Mais quand il arrive que les arts ne yoient point d'action à opérer ou à soutenir; quand ils cherchent en vain à saisir la physiono- mie de leur époque ; quand ils ne voient la ma- nifestation franche d'aucuns sentiments géné- raux ; comme ils ne consentent à s'élancer en avant que lorsqu'ils sont sûrs d'un appui qui les soutienne , ils se rejettent alors sur le pouvoir. Aussitôt l'on voit éclore des vers, des statues, des monuments de circonstance. Le poète traite alors avec un égal enthousiasme tous les sujets qu'on lui impose ; le peintre fait des


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tableaux sacrés , ou des tableaux de cour. Mais au milieu de ces travaux d'un moment , et de cette fausse direction qui les entraîne, les artistes sentent qu'ils ne suivent pas letir vocation , qu'ils ne remplissent pas leur mission noble et élevée: ils ont bien la conscience des devoirs qu'elle leur impose, mais ils attendent que ce qui n'est en- core chez un qu'un sentiment devienne une idée. Proclamons cetteidéè, et nous les verrons' revenir au peuple , à l'industrie , qui est leur pro- tectrice naturelle, qui seule leur laisse leur indé- pendance , qui seule les apprécie à leur juste va- leur, et qui leur fait du bien sans les humilier. Nous les verrons alors marcher avec leur temps, et ressaisir l'importance qu'ils ont toujours eue, quand ils ont travaillé, non pour quelques hom- mes, mais pour les masses, quand ils ont été le guide et l'expression morale des sociétés.

LE SAVANT.

Je me plais à reconnaître que j'avais cédé à un préjugé vulgaire. Vous avez complètement dé- truit en mai l'opinion que le despotisme fût fa- vorable aux arts , et qu'une classe de riches dés-


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œuvres fût nécessaire à leur succès : mais j'ai une objection nouvelle à vous soumettre. D'après les idées que vous avex précédemment énoncées, les artistes, qui, avec les savants, forment actuel- lement le véritable pouvoir spirituel delà société, devraient participer à la direction des intérêts généraux. Or persuaderez - vous jamais à la masse que des littérateurs , que des poètes , que des peintres, que des sculpteurs, que des mu- siciens , en un mot que des hommes à imagina- tion , soient capables de figurer utilement dans les conseils qui doivent diriger les grands intérêts de la nation ?

l'artiste.

Oui sans doute , dans 1 état actuel des choses, et v dans l'organisation sociale qui nous régît , non seulement les hommes à imagination , les artistes, mais encore tous les hommes à capacité réelle et positive , seraient déplacés dans le gou- vernement, et leur participation à la gestion des affaires publiques aurait quelque chose de monstrueux.

Tant que la direction des intérêts généraux


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sera l'apanage d'une classe d'hommes qui se croient propres à gouverner, par le fait d'une ca- pacité spéciale , qu'ils regardent comme la plus utile, la plus positive, etqu 'ils croient de bonne foi primer toutes les autres , l'admission de sa- vants, d'industriels, d'artistes , dans cette classe et dans les fonctions qu'elle exerce , ne pourra produire qu'un ridicule assemblage , et ne sera jamais qu'une opération bâtarde.

Il sera surtout difficile de persuader à la masse, chez qui les gouvernants ont fini par inculquer certaines idées , que des artistes , qui sont des hommes essentiellement passionnés de leur na- ture , puissent utilement siéger parmi les gouver- nants , qui par leur nature aussi sont essentiel- lement raisonnables. On sait que, dans leur lan- gue , raison signifie pouvoir; et ils ont une telle horreur de la passion, qu'ils redoutent jusqu'à celle du bien public.

Mais si une fois la capacité de gouverner , qui ne répond plus directement à un des besoins de la société, ou, pour parler avec plus d'exactitude, qui ne répond plus qu'à un de ses bespins secon- daires , devenait subalterne par sa position ,


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comme elle Test en réalité, et cédait la direc- tion des intérêts nationaux aux grandes capa- cités positives sur lesquelles repose l'édifice so- cial , non seulement il n'y aurait plus anomalie, mais il y aurait utilité et nécessité dans la parti- cipation des artistes, des hommes à imagination, à la conduite des affaires publiques.

C'est ce que sentirait fort bien la masse : elle comprendrait que, puisque les arts , c'est-à-dire les travaux de l'imagination, sont essentiels à son bonheur et à ses jouissances , ceux qui les culti- vent sont des hommes positivement utiles , et dignes de figurer dans une réunion d'hommes positifs; d'un autre côté, ce serait aux artistes à réhabiliter la passion* en dirigeant leurs travaux vers le but commun , « la plus grande amélio- ration physique et morale de l'espèce humaine. » La masse comprendrait alors que la raison c'est le bien public , et non le pouvoir ; et elle ne recon- naîtrait rien de plus raisonnable que la passion marchant vers le bien public avec toutes les , forces dont elle dispose et qu'elle sait mettre eu mouvement.

Il importe de relever à la fois les arts danslW


3tn

pinion et dans le système social. 11 n'appartient qu'à l'esprit jésuitique (1) de les déprécier, de répandre le dédain sur leurs productions , et de les juger avec une supériorité méprisante. Les artistes charment et honorent l'humanité ; ils sont une des nécessités morales du corps social , et ils doivent jouer un rôle important dans Téta-»- blissement et dans la mise en action du nouveau système, qui est favorable au développement de toutes les facultés positives , qui n'est hostile que pour le désœuvrement, et qui est essentielle- ment favorable à la royauté, à la religion , aux sciences, aux arts et à l'industrie, en un mot , à tout ce qui est utile aux hommes.

l'industriel.

Je vous arrête ici. L'intérêt bien vif, bien lé- gitime, que je porte à vos idées , et le désir que je ressens de les voir couronnées du succès ,- me font prévoir, avec trop, de sollicitude peut-être , les obstacles que vous pourrez rencontrer, et

(0 Voyez, page 128 de ce volume, le résume' que nous avons fait de la morale jésuitique. (Parallèle de faction ad- ministrative et de r action gouvernementale. ).


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me font à moi-même un besoin de m 'éclairer sur quelques doutes qui s'opposent à mon entière conviction.

Votre système , dites-vous , est essentiellement favorable à la royauté, à la religion, aux sciences, à l'industrie et aux beaux-arts. Pour ce qui con- cerne les arts , les sciences et l'industrie , je re- garde votre proposition comme évidente. Mais en est-il de même de la religion et de la royauté? Ne sëlèvera-t-il pas mille voix qui vous accuse- ront de porter atteinte à ces deux grandes insti- tutions, de prêcher l'insurrection et la révolte? Ne prêtez-vous pas des armes à la malveillance, qui épie l'occasion de vous accuser , puisque moi-même, qui suis dévoué d'ailleurs à votre doctrine, j'ai besoin que vous me rassuriez à cet égard ? Vous direz peut-être que vous reconnais- sez là le caractère de l'industrie, toujours timide, toujours craintive. Eh! sans doute nous sommes amis de l'ordre et du repos; nous avons essen- tiellement besoin de la paix. Vous autres, mes- sieurs les artistes et les savants , vous bravez fa- cilement les troubles publics : une plume , un pinceau ou un compas sont des objets qui se


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transportant sans peine , et qui échappent aux tourmentes politiques.Quant à nous, industriels, nous tenons pour ainsi dire au sol ; l'idée seule du désordre nous effraie; nos ateliers , nos fa- briques, nos maisons de banque, prennent racine en quelque sorte , et nous ne pouvons pas dire, comme ce sage de la Grèce , que nous portons tout avec nous. Aussi aimons-nous par-dessus tout la royauté et la religion, choses si bonnes en elles-mêmes, et qui, de plus, sont un gage iné- branlable de stabilité et de repos. Je vous prie donc.de dissiper en moi des doutes qui me sont pénibles, et que votre caractère seul m'aurait dû peut-être empêcher de concevoir. Mais je veux être éclairé sur ce point fondamental ; ^je veux que ma conviction soit sans nuage, et vous ex- cuserez mes craintes.


l'artiste.


Vos craintes sont trop naturelles pour qu'elles puissent m'étonner, trop honorables pour que je puisse vous les entendre exprimer sans plaisir. Il me sera facile , j'espère, de les combattre vic- torieusement , et d'attacher entièrement à la


>.


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cause que je soutiens un aussi précieux auxi- liaire.

m

Des principes pacifiques tels que ceux qui sont proclamés par nous ne peuvent conduire à ce qu'il y a de plus violent, l'insurrection et la révolte.

L'insurrection est désormais presque imposa- ble en France. L'honneur n'en appartient pas au gouvernement, qui, dans ces dernières années, a souvent mécontenté les intérêts nationaux : il appartient tout entière l'influence de l'industrie, des sciences et des beaux-arts , dont les progrès croissants ont entièrement détruit dans la masse l'esprit de turbulence et de désordre, et ont constitué la société d'une manière toute paci- fique.

Si quelque chose cependant pouvait entière- ment prémunir la société contre la crainte d'in- surrections populaires, ce serait la mise en vi- gueur du système dont nous posons les bases. Car si la masse se trouvait tout-à-fait blessée dans ses intérêts matériels , quelles que fussent d'ail- leurs ses dispositions pacifiques , elle pourrait recourir à la violence. Le manque absolu de


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travail est la seule chose, par exemple, qui dans la situation présente pourrait provoquer une insurrection. Le moyen le plus certain de mettre le corps social à l'abri de toute secousse de ce genre c'est donc d'assurer au peuple du tra- vail-

Or, le but vers lequel nous tendons est de lui assurer à la fois, et du travail, et de l'instruction, et des. jouissances qui soient de nature à déve- lopper en lui les sentiments généreux et philan- thropiques.

Gomment provoque-t-on les insurrections? comment réussit-on à les produire ? C'est en dé- terminant les ouvriers à se soustraire à l'obéis- sance qu'ils professent habituellement pour leurs chefs naturels , c'est-à-dire pour les entrepre- neurs des travaux de culture , de fabrication et de commerce ; c'est en leur faisant choisir pour chefs des militaires.

Or, nos principes ont pour objet d'attacher le plus fortement possible les ouvriers aux entre- preneurs des travaux industriels, qui sont, par leur intérêt môme , les hommes les plus pacifi- ques qui existent.


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Nous ne laissons donc subsister aucune chance d'insurrection.

Maiê il est une insurrection morale que nous fomentons , nous ne nous en défendons pas : nous voulons que tout ce qu'il y a dans la so- ciété de sentiments nobles et généreux s'in- surge contre la prépondérance du désœuvré- ment et les envahissements de la nullité.

Notre attachement pour la royauté est sincère , et notre système lui est entièrement favorable , puisqu'il aurait pour résultat immédiat de placer le trône sur des fondements solides, et de lui donner une stabilité plus complète que ne pour- raient le faire toutes les baïonnettes européennes.

Loin de reposer sur une base ferme et durable, la royauté sera continuellement en danger, tant qu'elle aura pour principal appui la noblesse et le clergé catholique.

Ces deux institutions ne soutiennent plus la royauté; elles ont perdu toute leur force; elles pèsent sur la couronne , pour qui elles devien- nent une charge, et qui peut seule leur com- v muniquer un reste de puissance et d'éclat.

Quand la noblesse formait le pouvoir tempo-


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rel de la société , quand le clergé catholique en constituait le pouvoir spirituel , la royauté avait raison de s'appuyer sur la noblesse et sur le clergé : elle obéissait alors à son intérêt bien en- tendu ; cette association lui était salutaire ; elle y trouvait un gage de force et de durée.

Mais actuellement que le pouvoir temporel de la société c'est l'industrie , ,que le pouvoir spi- rituel ce sont les sciences et les beaux- arts, la royauté , dont la mission a toujours été et doit toujours être de diriger ces deux pouvoirs , et de leur faire prendre le plus grand développement possible, ne doit plus chercher de soutien que dans l'industrie, les sciences et les beaux-arts. Là se trouvent désormais son avenir , sa sécurité, sa vigueur.

Mous voulons donner à la royauté pour ap- pui moral toutes les capacités intellectuelles et positives , pour appui physique la masse en- tière de la nation : nous voudrions bien connaître le présomptueux qui se vanterait d'être plus ami du roi que nous.

Quant à la religion , il est impossible de sou- tenir que nos idées soient hostiles contre elle,


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puisque nous tendons à la reconstituer comme puissance morale , et à la ramener à l'unité , sans laquelle elle ne peut exercer qu'une in- fluence locale et secondaire.

La religion est dans les beaux-arts ce qu'est la physiologie dans les sciences : elle a un ca- ractère de généralité qui la place en première ligne. Nous désirons qu'elle devienne positive, pour qu'elle puisse occuper une place honorable parmi les autres capacités intellectuelles. Bien plus, nous la concevons comme un professorat de morale exaltée, comme l'expression vive et animée de l'intelligence générale.

Nous ne sommes pas spécialement catholi- ques, mais nous sommes évidemment de la religion chrétienne. Nous sommes chrétiens, et meilleurs chrétiens que les catholiques , que les calvinistes . que les luthériens , que les angli- cans , que les grecs.

Nous sommes de la religion qui encourage et qui honore le travail.

Nous sommes de la religion qui dit aux hommes: « Aimez-vous et secourez-vous les uns n les autres ; plus vous ferez de bien à vos sem-


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>blables , mieux vous suivrez la loi de Dieu. » Nous sommes de la religion qui a horreur du sang , .de la violence , de l'iniquité et de la ruse : nous voudrions bien connaître les hypo- crites qui se proclameraient plus religieux que nous.

LE SAVANT.

11 me semble en effet que si Ton vous accuse de mauvaises intentions, il vous est facile de prouver que vos intentions sont pures.

Maintenant que vous avez expliqué très clai- rement l'action des beaux-arts dans la société , que vous avez relevé leur importance aux yeux des savants, trop accoutumés en général, à l'exem- ple d'un célèbre légiste (i), à ne les considérer que comme un simple amusement ,un simple jeu

(i) « Sous le nom d'arts agréables, je désigne -ceux qu'on nomme ordinairement beaux-arts : la musique , la poésie , la peinture , la sculpture , l'art dramatique , l'architecture et l'art des jardins, etc. Les jeux pourraient être compris dans cette classe.. . L'utilité , le mérite de tous ces arts , est exactement en proportion du plaisir qu'ils donnent ; toute- autre prééminence qu'on voudrait établir entre eux serait

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3?e

destiné à rçposer l'hom me de ses fatigues, et que vous avez également abjuré les préjugés des beaux-arts à 1 égard des sciences et de l'indus- trie , il m'appartient à mon tour de préciser plus que vous n'avez pu le faire toute retendue des services que les savants peuvent rendre à la so- ciété, par la combinaison générale de leurs ef- forts pour l'établissement d'un système de bien public.

C'est une chose bien reconnue, que les progrès des sciences ont puissamment contribué à ceux de l'industrie , à ceux de toute la civilisation. Maij» ce qui n'a pas été aussi bien observé jus- qu'à présent, c'est qu'il n'a existé encore entre les sciences et l'industrie que dès rapports par- ticuliers, souvent même très indirects. Or il semble que les savants sont appelés aujour-

fantastique. Préjugé à part , le jeu d'épingles, à plaisir égal , vaut la poésie ; s'il amusait autant, il serait préférable : le jeu d'épingles est à la portée de tout le monde , la poésie ne plaît qu'à un petit nombre d'élus ; le jeu d'épingles est tou- jours innocent, qui osera donner le mime éloge à la poé- sie ?... » (Théorie des peines et des récompenses, par J. Ben- tham, tome II , pages 2S7-2S9. )


3 7 l

«Fhui à prendre un essor plus élevé , à se consti- tuer dans la société , et à établir dçs rapports généraux de toute la science avec toute l'indus- trie y en un mot , l'académie des sciences doit devenir une institution politique.

Il est vrai que les sciences ont dû leurs plus grands progrès aux méditations solitaires: les savants ont long-temps vécu dans une retraite profonde ; étrangers à Tordre politique, ils se sont crus destinés à un isolement perpétuel dans la société » ne cherchant d'ailleurs de considé- ration morale qu'auprès de leurs pareils , seuls capables d'apprécier l'importance de leurs tra- vaux intellectuels. Rassemblés en académie des sciences pour conférer d'objets scientifiques , enregistrer les progrès des théories , et offrir le tribut de leurs lumières aux différentes branches de l'industrie , les savants ont toujours éloigné de leurs études les considérations politiques ; ils se sont strictement renfermés dans le cercle de leurs travaux spéciaux , et ils n'ont même pas encore entrepris de constituer la philosophie générale des sciences , destinée à les unir entre elles.

24*


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+ Telle a dû être la marche du pouvoir spirituel positif qui s'élevait pendant le déclin du système théologique , naguère tout-puissant dans la so- ciété. Mais cet état de choses doit changer : l'é- poque est venue où toutes les capacités positives doivent se constituer, et combiner leurs efforts dans l'intérêt du bien public. L'académie dés sciences , je le répète, est appelée à devenir une institution politique. Dès lors les savants démon- treront une grande vérité philosophique dans Tordre des sciences , c'est que les travaux de la plus haute abstraction dans chaque science par- ticulière f considérés par eux jusqu'à ce jour comme les plus importants, doivent maintenant céder la place aux travaux d'ensemble, suffisam- ment prépar/s par les travaux particuliers de chaque branche de nos connaissances, ou , en d'autres termes , que les théories particulières sont assez avancées pour qu'il soit in uniment plus nécessaire de combiner la théorie géné- rale des sciences avec la pratique, que de con- tinuer uniquement à les perfectionner séparé- ment.

Certainementles spéculations scientifiques les


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plus abstraites , les formules les plus inextrica- bles, lés plus transcendantes, ont une utilité fu- ture qui n'est pas douteuse; on sait assez que les méditations de Platon sur les sections coni- ques, dont l'utilité pratique était nulle de son temps , ont préparé les découvertes astronomi- ques de Kepler, survenu deux mille ans plus tard; mais il est également très vrai que les travaux scientifiques embrassés dans une vue générale présentent une grande division: i° des travaux dis- tincts dans chaque science, destinés à en perfec- tionner les théories et les applications particu- lières; 2° des travaux d'ensemble, ayant pour ob- jet la philosophie des sciences, et leur applica- tion générale aux besoins de la société. Or il est évident que les travaux d'ensemble n'ont point encore^ été commencés directement par les aca- démies, et qu'ils sont tellement réclamés par l'état actuel de la société, qu'ils seront aujour- d'hui bien plus importants que ceux de l'abstrac- tion la plus sublime.

Lorsque, les savants, une fois déterminés à combiner leurs efforts pour l'amélioration géné- rale de la société , auront porté leurs vues sur


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le corps social , ils seront assurément frappés de la grandeur de leur entreprise.

Jetant les yeux sur la situation morale des peu- ples , ils sentiront qu'ils doivent s'occuper sur-le- chainp de la réforme de l'éducation publique ; ils lui donneront des bases analogues à l'état actuel de la civilisation, et à sa tendance toute indus- trielle , toute pacifique. Ils s'entendront avec le* artistes pour unir, dans l'éducation, l'action scientifique à celle des beaux-arts , en sorte que* le développement de l'individu destiné à exercer dans la société une action utile soit également complet quant au perfectionnement des idées et quant à celui des sentiments sociaux.

Considérant ensuite l'état physique des peu* pies , ils résoudront ce beau problème :

i° Quels sont, dans l'état actuel de toutes les connaissances positives de l'homme , les moyens à employer pour porter au plus haut degré le dé* veloppement de ses facultés, la production?

2° Quelles sont les applications générales de la mécanique ou même de toutes les sciences , au moyen desquelles, la classe la plus nombreuse des producteurs verrait augmenter son aisance


À i


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tt diminuer ses labeurs physiques , le prix de la force musculaire humaine augmentant conti- nuellement dans la proportion du perfectionne- ment des procédés scientifiques ?

En un mou les savants entreprendront une série de travaux directs destinés à perfectionner l'ensemble des arts industriels* Déjà l'industrie commerciale- doit à leurs efforts des tables de navigation ; l'industrie fabricante et agricole, de»: procédés chimiques et mécaniques.

Mais, comme je l'ai déjà observé, les rapporta, des scienees avec la société ayant été particuliers et nullement généraux , ils se- sont développé» len- tement y et Ton doit s'attendre , au contraire, aux progrès les plus rapides, lorsque la science et l'industrie auront contracté une alliance di- recte de corps à corps.

On a vu, dans la révolution, un grand exemple: de la force des sciences combinées pour un but d'utilité générale. Appelés pour perfectionner les moyens de défense lors de l'invasion du terri- toire français, les savants firent des prodiges. Mais depuis , le but et l'impulsion ayant disparu, les savants sont rentrés dans leur cercle accou-



tumé, et Ton doit convenir que leur mise en activité pour favoriser l'établissement d'un nou- veau système social | industriel et scientifique , rencontrera des obstacles insurmontables , tant que l'action administrative ne sera pas superpo- sée à l'action gouvernementale. Car les savants sont bien moins en contact avec la masse de là société que les artistes et les chefs dés travaux industriels. Ils sont presque tous dans la dépen- dance des gouvernements, qui leur donnent les moyens de poursuivre leurs travaux respectifs. Absorbés par de profondes méditations , ils ont moins de penchant et de facilité que les artistes et les industriels, à -s occuper de la chose publi- que. Et c'est seulement lorsque l'opinion publi- que, passionnée par l'action des beaux-arts pour l'organisation scientifique et industrielle , aura déterminé le. triomphé de la capacité adminis- trative, que le corps scientifique prendra sa place* dans la société , et commencera ses' grands tra- vaux.

En attendant, les industriels, qui dirigent dans ses travaux journaliers le peuple, auquel tout se rapporte en dernier lieu; pourront contribuer


3 7 7

de la manière la plus efficace au succès d'une entreprise destinée essentiellement à améliorer le sort des producteurs, à placer dans une posi- tion plus avantageuse, les hommes d'une capa- cité réelle et d'une utilité positive.


l'industriel.


Je ne doute pas , messieurs , que la noblesse de vos idées , que la philanthropie éclairée de vos sentiments ne doive tôt ou tard vous concilier l'estime et l'appui des personnes qui suivent, comme moi , la carrière des travaux industriels. C'est aujourd'hui seulement que j'éprouve cette conviction'; vous m'avez en effet éclairé sur une {ouïe de points qui restaient obscurs dans mon esprit; vous avez exposé vos principes avec tant de netteté et de bonne foi , que , si je puis juger des impressions d'autrui d'après les miennes, je dois bien augurer du succès futur de vos opinions.

Il ne faut point cependant vous dissimuler les obstacles qui s'opposeront à ce qu'elles soient immédiatement adoptées dans la classe indus-


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trielle. Sans doute les individus de cette classe finiront par apprécier vos idées , et par en sou- tenir le développement; sans doute les chefs de l'industrie ont des moyens tout - puissants de favoriser une entreprise faite dans un but d'uti- lité générale; mais il faut auparavant que vous, parveniez à les soustraire à l'empire des habi- tudes 9 à les soulever de leur sphère habituelle ,. et surtout à leur montrer un avantage positif, dans l'exploitation de votre système.

C'est principalement sur les industriels, enga- gés dans des séries continues de travaux, que s'ap- pesantit le joug de la routine* cette éternelle en- nemie du bien. Ils se familiarisent difficilement avec des idées générales , et surtout sont dans une perpétuelle défiance contre les théories jtnot qu'ils appliquent aux choses les plus positives * lors- qu'elles sortent de leur point de vue accoutumée Ils discourent volontiers sur les matières politi- ques du jour ; ils ont acquis de l'indépendance dans ce qu'ils appellent leurs opinions; ils lut- tent contre chaque abus en particulier, mais ils n'osent regarder en face l'ensemble des abus; ils ne s'attachent qu'à des points superficiels, et


379 n 'abordent jamais le fond de la question ; ils frondent en détail l'administration , mais ils- craignent d'arrêter leur esprit sur tout ce sys- tème administratif , entaché du vice général de l'ancienne organisation politique. Affranchis d'hier , ils jouissent de leur liberté sous le boa plaisir de leurs anciens maîtres , qui continuent d'exercer à leur égard une grande prépondérance sociale ; et c'est là un véritable obstacle à l'éta- blissement d'un ordre de choses directement fa- vorable à la masse des producteurs. Les gens comme il faut obtiennent encore auprès d'eux des déférences et une considération qui pro- longent l'existence des débris de la féodalité , et qui prouvent combien ils sont encore éloigné» de concevoir leur importance réelle dans la so- ciété , et l'immense supériorité d'un industriel , d'un savant , ou d'un artiste , sur l'oisif le mieux apanage. Quand ils entendent dire que la civilisation les appelle à conduire eux-mêmes leurs affaires générales comme ils dirigent leurs, affaires particulières, ils s'étonnent, ils traitent de fou celui qui prononce un tel paradoxe* ils repoussent loin d'eux une pareille idée. 11$


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ont été tellement façonnés au joug de Y adminis- tration gouvernementale /qu'ils se refusent à eux- mêmes la capacité administrative ; et moi-même, ce n'est qu'à l'aide de bien longs raisonnements que je suis parvenu à comprendre ce quest réel- lement Y administration.

Un homme a paru, dans ces derniers temps, qui le premier a senti et prouvé l'importance politique de l'industrie, qui a franchi le terrain usé des discussions ordinaires , et qui s'est placé à un point de vue assea élevé pour apercevoir toutes les relations du corps social , pour en étudier l'organisation à ses différentes époques, pour en découvrir les besoins présents, et en pro- clamer l'état futur. Qu'est-il arrivé ? ce philo- sophe n'est pas encore compris , et il passe au- près de certains esprits superficiels pour un cerveau dérangé (1). Quelques industriels, il est

(i) Galilée écrivait à Kepler en 1697, " 9 U **1 craignait le » sort de leur maître commun , Copernic , qui , en s'acqué- » rant une renommée immortelle dans l'esprit d'un petit » nombre de lecteurs intelligents, s'était rendu ridicule aux » yeux des sots , qui partout composent le grand nombre. » (Histoire de l'astronomie moderne, par Delambre, discours préliminaire , page 38. )


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vrai , ont apprécié ses bonnes intentions , et ont . paru sentir le prix de sa doctrine et de ses tra- vaux ; d'autres, en plus petit nombre, commen- cent enfin à se passionner pour des idées dont le progrès des lumières et les besoins du temps préparent de jour en jour le développement et le succès avec une étonnante rapidité. Toujours est-il que sa philosophie, qui était de nature à devenir promptement populaire , n'est encore connue que de quelques esprits, et n'a qu'un nombre très limité de partisans. La seule trace que sa doctrine ait laissée dans la nation , c'est l'emploi fréquent du mot industriel, mot créé par lui pour rendre une idée nouvelle , et que , ses écrits ont décidément popularisé.

Cependant il faut tout dire ; et après avoir exposé franchement les torts inévitables et in- volontaires de l'industrie à l'égard de M. Saint- Simon , ne dissimulons pas ceux du philosophe. Il ne s'est adressé principalement qu'aux indus- triels, secondairement aux savants et aux artistes. Il a voulu faire entrer directement le corps in- dustriel en activité politique. Cette tentative était impraticable , et elle le demeurera tant quel'opi-


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mon publique n'aora pas été fortement in- fluencée par les travaux des sciences et àes beaux-arts. Il a aussi poussé trop loin l'investi- gation des rapport? établis entre les industriels marquants et les non-producteurs. Il a choqué des amours-propres , jaloux de juger par eux- mêmes de la convenance de leurs relations ; et d'ailleurs il aurait dû voir que les industriels, dont les plus grands bénéfices résultent aujour- d'hui de leurs opérations avec les gouvernements, sont intéressés à ménager, jusqu'à un certain point, les hommes qui leur sont encore utiles pour leurs affaires particulières et personnelles. C'est en évitant de pareilles fautes, c'est en suivant une marche plus naturelle et plus sage, que vous pouvez espérer de voir vos idées exer- cer sur les industriels une rapide et puissante influence. Pour les soustraire au joug de leurs habitudes, pour les lancer dans une direction nouvelle» il faut mettre en œuvre d'abord les hommes à imagination et les savants ; car ce n'est qu'à la science et aux beaux-art» qu'il ap- partient de former et de. développer une opinion nouvelle en politique* Pour décider l'industrie


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par la perspective d'un avantage positif, il faut lui prouver que le nouveau système peut être immédiatement favorable à ses intérêts pécu- niaires , et offrir une matière utile à ses combi- naisons commerciales. Car un fait qu'il faut avouer sans détour (puisque, loin d'être humi- liant , il n'a rien que d'honorable), c'est que la passion dominante des industriels , c'est l'amour de l'argent, ou autrement du travail productif. Ils soutiendront donc largement les travaux philosophiques du dix-neuvième siècle, lorsque, d'une part, ils y seront poussés par la mise en activité des savants et des artistes , et que , de l'autre , ils y trouveront un avantage matériel et un intérêt positif : ce résultat est infaillible , quand l'opinion publique aura été suffisamment développée. Alors non seulement les industriels désireront vivement l'établissement du nouveau système , mais encore les banquiers y trouve- ront l'occasion d'une opération financière plus fructueuse qu'aucune de celles qu'ils ont effec- tuées jusqu'à ce jour. Les emprunts publics ne sont devenus possibles que lorsque l'opinion publique a conçu assez clairement quelle en


384 était la nature , et quelles chances de succès ils pouvaient offrir. Il en est de même de la grande opération financière dont nous parlons : il se- rait inutile de l'exposer aujourd'hui avec détail ; il serait absurde de la tenter. Mais lorsque le temps de la commencer sera venu, lorsqu'on un mot il sera possible d'escompter l'avenir po- litique des peuples comme on escompte au- jourd'hui celui des gouvernements , on sera étonné de la rapidité avec laquelle le nouveau système s'établira dans toute l'Europe indus- trielle. Les moyens des banquiers, sont immen- ses; ils sont fort au-dessus de ce qu'ils imagi- nent 9 et de ce qu'ils imagineront, tant que leur

vue sera bornée par des considérations générales, devenues fausses dans leur application , et dont la force de l'opinion publique peut seule les dé- barrasser complètement. Ainsi, que les savants et les artistes se rassurent si leurs premiers ef- forts sont pénibles, et si le corps industriel qui doit retirer les plus grands avantages de la nou- velle doctrine ne leur prête d'abord qu'un mé- diocre appui. Soyez sûrs que les industriels , dès que nos travaux auront retenti jusqu'à eux.


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vous apporteront une franche et entière coopéra- tion. En attendant , nous nous efforcerons d'en- gager ceux d'entre eux qui apprécient déjà l'im- portance de la doctrine dont nous sommes les disciples , à s'entendre définitivement pour for- mer un centre d'Opinion industrielle* vers lequel nos travaux puissent faire converger toutes celles des opinions actuelles répandues dans la so- ciété qui ne sont pas incompatibles avec les bases de notre système.

l'artiste.

Noqs sommes parvenus, messieurs, à un ex- posé clair et précis de notre position et de nos devoirs. Nous avons puisé à un foyer commun une philosophie nouvelle ; nous éprouvons le besoin de la développer, dé la répandre , et de contribuer , chacun selon nos facultés et selon nos moyens , au succès d'application dont nous la croyons susceptible.

Je vous propose de publier d'abord un pre- mier volume de nos travaux* Nous compléterons plus tard, par un second volume, l'exposition des points les plus généraux de notre doctrine.

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Il se peut que cette publication n'obtienne ac- tuellement aucune espèce de succès , et ne pro- duise point de sensation. Nous ne serions point étonnés de cet échec : loin d'en chercher la cause ailleurs qu'en nous-mêmes , nous penserions alors que nous avons mal compris l'esprit de notre époque, et que peut-être notre livre sera ap- précié plus tard ; loin de nous laisser décourager, nous poursuivrions nos travaux dans le silence avec plus de zèle que jamais, et nous cherche- rions à exposer d'une manière plus conforme au goût du temps des principes philosophiques aux- quels rien ne pourra nous faire renoncer, parce- que nous sommes dans la conviction intime qu'ils sont vrais et salutaires.

Si, au contraire, notre ouvrage, empreint de bonne foi , de franchise et d'amour du bien pu* blic , excitait , à ces titres , l'intérêt et l'approba- tion: si nous nous sentions soutenuspar l'opinion, et compris par un certain nombre d'esprits impar- tiaux ; si l'on disait que nous sommes des gens à intentions honnêtes , qui , voyant la société en souffrance, ont découvert où était le mal, et montré où était le remède ; si, en un mot, nous


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produisions ce mouvement rapide d'adhésion qui accueille les grandes vérités quand elles sont dites à propos ; voici la marche que nous pour- rions suivre alors.

Pour le développement littéraire et philoso- phique de notre doctrine , pour son application à tous les événements du jour, nous publierons un journal.

Depuis que la révolution, long-temps com- primée par le despotisme militaire , a repris sa marche morale, c'est-à-dire depuis la restau- ration , deux journaux ont paru , exprimant chacun une opinion politique très prononcée et très distincte , la Minerve et le Conservateur.

A Tépoque où se publiaient ces deux feuilles, la nation était évidemment partagée entre les deux partis , dont chacune était l'interprète et l'organe,

Les écrivains de la Minerve défendaient la cause et les intérêts de la révolution ; mais ils commettaient la grave erreur de n'en point se* parer Bonaparte. Ils avaient à la fois pour lec- teurs et pour partisans toutes les personnes attachées à la dynastie de cet empereur, tous.


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les républicains, anciens ou nouveaux, et un grand nombre d'hommes qui croyaient les prin- cipes dé la révolution compatibles avec le régne des Bourbons. En un mot, la Minerve représen- tait alors l'opinion , sauf ses diverses nuances , de la majorité des Français.

Les écrivains du Conservateur étaient franche- ment et ouvertement attachés aux principes féodaux et théologiques: c'étaient les hommes du passé; ils voulaient l'ancien régime pur; ils faisaient à la révolution une guerre à mort ; ils soutenaient, avec chaleur et avec talent, que la France devait regarder cette tumultueuse épo- que comme l'opprobre de ses annales, en effa- cer jusqu'à la dernière empreinte , se refaire ce qu'elle était , et reculer d'un demi-siècle comme s'il ne s'était rien passé. Ces écrivains avaient pour partisans une partie du clergé, de la no- blesse , et un assez grand nombre de roturiers , dont la révolution avait froissé les intérêts , trou- blé le bonheur domestique, et qui n'étaient point revenus de l'effroi qu'elle leur avait inspiré. Ces diverses classes de lecteurs constituaient l'ex- trême çninorité de la nation,.


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La Minerve et le Conservateur , quoique dé- fendant des opinions contraires , avaient cepen- dant cela de commun , qu'elles puisaient toutes deux leurs armes dans les principes du régime gouvernemental. Ces deux feuilles ont depuis long-temps cessé de paraître , bien moins par* ceque l'autorité a pu mettre obstacle à leur pu- blication, que parceque les opinions que toutes deux représentaient se sont peu à peu modi- fiées , ou ont complètement disparu.

En effet, personne aujourd'hui ne rêve plus la dynastie de Bonaparte ou la république ; et d'au- tre part , l'idée de rétablir l'ancien régime dans son intégrité n'existe plus que dans quelques têtc& frappées de vertige et de folie. Quant à la révolu- tion, on n'en craint pas plus le retour qu'on ne songe à en ramener les désordres; on la régarde comme une époque de crise nécessaire : elle n'est plus, dans ses détails qu'un objet de curiosité et de sensations ; dans son ensemble, elle ne produit ac- tuellement que l'idée de grands résultats matériels et moraux qui ne sont guère plus contestés, et le sentiment positif qu'elle a dû servir de transition h l'établissement d'un nouveau système social. -


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Tant que ce nouveau système ne sera point présenté , l'opinion publique restera , pour ainsi dire , en expectative et dans une sorte d'abdica- tion apparente. IN ou s entendons dire que le nou- veau prince qu inous gouverne a opéré la fusion des partis , et que , grâce à lui , il n'y a plus en France qu'une opinion. On exagère, ou l'on ne voit pas bien les choses. Depuis long-temps les partisse mouraient en France; le nouveau prince n'en a pas opéré la fusion, mais peut-être en a- t-il hâté l'extinction totale et inévitable. Ses. ma- nières franches et aimables , son règne tout extérieur, ont paru montrer à tous la royauté telle que la civilisation devait la faire ; mais ce n'est là qu'un des éléments de l'organisation so- ciale, et l'on attend le reste. Au lieu de prétendre qu'il n'y a plus en France qu'une opinion , il se- rait plus juste de djre qu'il n'y a plus d'opi- nion en France. Charles X, malgré sa juste po- pularité , ne peut en constituer une à lui seul ; il a fait place nette, et rien de plus. Il serait donc possible de faire succéder au Conservateur et à la Minerve , journaux morts avec les opinions qu'ils représentaient, un journal nouveau, capable de


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réunir tous les éléments de l'esprit public , et dp le reconstituer selon les besoins moraux de notre époque.

C'est ce que nous tâcherons de faire si nos premiers travaux sont accueillis avec intérêt, et nous ne bornerons pas encore là notre tâche.

C est au moyen d'une encyclopédie que les Français sont parvenus à renverser le système théologique et féodal ; ce sera au moyen d'une encyclopédie que les Européens parviendront à établir le système scientifique et industriel.

La société peut trouver dans ses longues er- reurs, dans ses crises et dans ses agitations pas- sées , assez de matériaux pour faire enfin le ré- sumé complet de sçs devoirs et de ses besoins.

Nous tenterons donc de réunir les principaux savants et artistes de France et d'Angleterre pour exécuter une encyclopédie anglo-française* une encyclopédie du dix-neuvième siècle.

Dès ce moment nous appelons à nous tous les hommes qui ont l'amour du bien , le désir de coopérer à une grande action morale , et cette bonne foi qui est la vertu de l'indépendance. Nous sommes bien faibles sans doute si nous ne



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considérons que notre nombre; nous avons moins de lumières que de zèle , moins de talent que de dévouement: mais ce qui nous soutient, c'est la conviction que nous sommes associés pour le but le plus noble, le pLus grand que la volonté humaine se soit proposé jamais ; c'est l'espoir que tous les esprits généreux embrasseront notre cause , se joindront à nos travaux, et que nous serons ai- dés par tous les talents, auxquels nous montrons un digne emploi de leurs forces. Puissent enfin les sciences , les arts et l'industrie , cette grande trinité , former un indissoluble faisceau , et pro- duire , par leur union , ce bien-être complet au- quel la société a le droit de prétendre, puisqu'elle en possède tous les éléments !






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