Contes d'un buveur d'éther  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

Contes d'un buveur d'éther (translated as Nightmares of an Ether-Drinker) is a collection of tales by Jean Lorrain.

Nightmares of an Ether-Drinker was translated by Brian Stableford and published by Tartarus Press.

The collection is comprised of the following stories: Contes d'un buveur d'Éther est un recueil composé de 9 nouvelles :

-Le mauvais Gîte -Une Nuit trouble -Réclamation Posthume -Un Crime inconnu -Les Trous du masque -Le Visionnaire -Le Possédé -La Main gantée -Le Double

Full French text

UNE NUIT TROUBLE


(( La somme de mystère et d'effroi flottant dans l'impalpable et l'invisible, les affinités de certains éléments fantômes, comme le vent par exemple, avec certaines formes d'animaux tenant du rêve et du cauchemar, l'aspect sorcier de certains pay- sages entrevus à des heures troubles et le carac- tère équivoque de quelques créatures, certains oi- seaux entr'autres, véritables ébauches de gnomes et de monstres échappés d'une tentation de Callot ou d'une scène de bohémiens de Goya, personne n'en a mieux exprimé le frissonnement et l'angoisse maladive que ce madré poète paysan dans son livré la Nature », et de Jacquels d'un geste indifférent désignait, traînant là grand ouvert sur la table, le dernier volume de Maurice Rollinat.

(( Avez-vous lu sa nuit d'orage? sa nuit d'orage passée dans l'atmosphère lourde et vénéneuse d'une chambre de campagne hantée de vieux portraits, de vieux portraits hostiles aux clairs regards fixes, aux


dl2 . SENSATIONS ET SOUVENIRS

minces sourires froids et ses obsessions morbides de misérable, dont le raisonnement sombre et que le surnaturel va ensorceler.

Là-bas devant vos yeux hallucinés par l'ombre Dans la haute fenêtre, où chuchote le vent, Une forme s'ébauche inerte et se mouvant

Ayant sûrement vu quelque monstrueux drame, Mainte agonie et maint ensevelissement Les murs — vous semble-il — vivent en ce moment Desrampements de spectre et des frôlements d'âme.

Des rampements de spectre et des frôlements d'âme! Eh bien! cette nuit de fièvre et d'épouvante, moi, qui ne suis ni superstitieux ni nerveux, je l'ai vécue dans des circonstances si étranges qu'il faut, ma foi, que je vous la raconte. Les vers de ce diable de Rollinat m'en ont singulièrement rajeuni l'im- pression, et puis, comme vous êtes tous aujourd'hui plus ou moins collaborateurs dans les feuilles, n'est- ce pas une aubaine qu'un récit de cette sorte.»

— (( Hé, gare à la neuvième, » objectait le petit André Frary en train de se confectionner un soda.

— La neuvième ! je défie bien tous les Gabat du monde de trouver cette fois dans ma prose un 2ofa... C'était, il y a quatre ans, à cette époque de l'année, je m'étais rendu à l'invitation d'un ami de province marié depuis peu et qui offrait en l'hon- neur de sa jeune femme un grand bal costumé à la société de sa ville. J'étais descendu chez lui, appelé


CONTES d'un BUVELR d'ÉTHER il3

à l'aider de mes lumières dans l'organisation de la fêle et, arrivé l'avant-veille du fameux jour en plein tohu-bohu des derniers préparatifs et d'une maison presque entièrement déménagée, j'avais été relégué je ne sais où, tout à l'extrémité du logis, dans une aile ordinairement inhabitée.

Mon ami et sa jeune femme s'en étaient excusés, au désespoir de me loger si loin, mais les autres pièces étaient encombrées par le mobilier, puis trois nuits étaient vite passées et j'avais d'ailleurs la plus belle vue sur la campagne et les bois envi- ronnants.

Mon ami habitait aux portes de la ville ; et le corps de logis où on m'avait confiné, bâti à cheval sur le mur de clôture, dominait, en effet, un chemin de traverse et le plus vaste horizon de vallées et de forêts qu'on eût pu souhaiter, mais d'une solitude et d'une tristesse sous ce ciel jaune et bas d'hiver!

Superbe, en effet, le paysage ! mais d'une détresse à vous noyer l'âme de spleen. Entrevu par les vitres claires des deux hautes fenêtres à grands rideaux blancs, c'était à boucler sa valise et à reprendre le train le soir même ; carrelée, d'ailleurs, avec son étroite cheminée de marbre blanc et ses meubles Empire, la chambre était froide et sèche comme un parloir de couvent, elle exhalait de tous les coins une indéfinissable odeur d'ambre vieux et de poires mûres; mon Dieu, qu'étais-je venu faire là! Il aurait fallu des troncs d'arbres entiers pour

10.


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échauffer une pareille chambre, et je dois avouer que, dans le désarroi de leur maison au pillage, mes hôtes avaient complètement oublié d'y faire allumer du feu.

Ils y songeaient d'ailleurs, mais un peu tard, à la fin du dîner, à l'annonce faite par un des domes- tiques qu'il neigeait à gros flocons et que tout dehors était déjà blanc. « Ah mon Dieu! et mon bal, soupirait la jeune femme, nous n'aurons per» sonne s'il fait ce temps-là! — Et la chambre d'Edouard, s'écriait tout à coup mon ami, tu vas geler, pauvre vieux, on n'a même pas songé à faire de feu dans sa chambre, c'est ridicule cela, vois-lu ! Ce bal nous fait perdre la tête, vite du feu dans la chambre de Monsieur. » A quoi le domestique in- terpellé observait avec raison que jamais feu de bois allumé à pareille heure n'échaufferait sem- blable chambre et qu'il serait plus simple d'y ins- taller un des chouberski, car il y en avait des chouberski dans cette maison, cinq ou six au moins dans les salons du rez-de-chaussée, et en grande marche, en prévision de la fameuse soirée.

On traînait donc un des chouberski dans ma chambre avec expresse recommandation de l'en- lever au moment où je monterais coucher.

A dix heures, j'avais pris congé de mes hôtes, et, reconduit par un domestique, un bougeoir à la main, par les interminables corridors d'une maison déserte^ j'étais solidement verrouillé dans ma gla-


CONTES D UN BUVEUR D ETHER


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rière... glacière, non, j'exagère; grâce au chou- berski mainlenant enlevé, la température était fort supportable, mais dehors la tourmente de neige laisaitrage, et comme une démence de bruits confus et de gémissements tournoyait autour de mon corps de logis, dans le livide assombrissement du paysage.

Du moins je le supposais tel, car je n'avaisgarde d'aller m'attrisler l'esprit par le lugubre aspect de la campagne, et, dévêtu en un clin d'œil, je me mettais prestement au lit en soupirant : « Si je pouvais au moins m'endormir ! »

Et je m'endormais en effet et du sommeil du juste, quand vers les deux heures du matin un bruit inusité m'éveillait. Dehors le vent s'était calmé ; lasde siffler et de gémir, il dormait enfin autour dé la maison muette, et dans le silence inquiet de la chambre le bruit continuait à se faire entendre, saccadé et mou comme celui d'un corps qui se heurterait aux parois d'une cloison. Singulière- ment ému, je prêtais l'oreille; le bruit qui s'était tu un moment reprenait, il partait de la cheminée, le rideau de tôle en était baissé. C'étail, mainte- nant, mêlé de sourds glapissements, comme un large effarement d'ailes; quelque oiseau de pas- sage sans doute balayé par la tempête et tombé dans cette cheminée, où il se débattait misérable- ment.

D'un bond j'étais debout, et d'un autre bond


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à genoux devant la cheminée, mon bougeoir allumé à la main, je relevais le tablier.

Dans un brusque déploiement d'ailes un être accroupi dans l'ombre se redressait tout à coup et reculait eri ouvrant démesurément un hideux bec à goitre, un bec membraneux de chimérique cormo- ran; à mon tour je reculais. Quelle était cette bête? A quelle race appartenait-elle ? Hideuse et fantoma- tique avec son ventre énorme et comme bouffi de graisse, elle sautelait maintenant dans le foyer, piétinant çà et là sur de longues cuisses grêles et grenues aux pattes palmées, comme celles d'un canard, et, avec des cris d'enfant peureux, elle se rencognait dans les angles, où ses grandes ailes de chauve-souris s'entrechoquaient avec un bruit de choses flasques.

Effrayée et menaçante, elle dardait affreusement un œil rond de vautour, et, dans un recul de tout son corps, tendait vers moi le tranchant de son bec effilé comme un poignard ; elle tenait à la fois du gnome et de la stryge, de l'engoulevent et du nain; et, ignoblement obscène avec son ventre offert et ses longues cuisses nues, elle sentait le marécage et la ruine, la feuille morte et le sabbat. Je la con- templais terrifié ; soudain une rage me prenait, et m'emparant des pincettes, je fondais sur le monstre, le lardant de coups au flanc et au ventre, essayant d'étrangler ce long cou de vautour, de trouer cette chair blême d'oiseau fantôme^ exaspéré,


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devenu ivre, fou ; et la bête sautelait avec des cris pareils à des râles, essayait de se défendre du tran- ■ chant de son bec, de ses pattes palmées, tout â coup griffues, debout de toute sa hauteur dans l'envergure déployée de ses ailes. Elle finissait pourtant par s'effondrer sur elle-même en un amas confus de chair et de vertèbres, oîi mes coups de pincettes entrait comme dans du mou ; mon cœur défaillait à chaque coup porté dans ses flancs et, quand elle se fut accroupie dans son coin en claquant misérablement du bec, la membrane hideuse qui lui servait de paupière retombée sur son œil terne, j'étais moi-même à bout de force et, rabattant vivement le tablier sur la bête inerte, je laissais tomber les pincettes sanglantes et n'avais que le temps de courir à mon. nécessaire pour y prendre mon flacon d'élher. Une goutte, deux gouttes et, la poitrine dégagée, le cœur libre, je me remettais au lit et m'endormais comme un enfant.

Un clapotement de bec, un bavardage sournois de vieille femme, me réveillait au bout de combien d'instants ? L'hallucination continuait, la cheminée était pourtant bien muette ; non, le bruit venait de la croisée maintenant, je me retournais sur mon lit et, dans l'encadrement d'une des hautes fenêtres (comment le domestique avait-il négligé d'en fermerles persiennes elles rideaux?) qu'aper- cevais-je? Se détachant en noir sur le ciel bru-


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meux d'hiver, sur la campagne blanche de neige et de lune... deux oiseaux monstrueux à bec de cormoran, à ventres flasques et renflés de vam pires, deux êtres de cauchemar pareils à la bête morte dans la cheminée. qui,perchéssurle rebord d'extérieur de la fenêtre, cliquetaient de leurs longs becs et, rengorgeant leur goitre, me regardaient sour- noisement.

Dans l'attitude à la fois hiératique et comique des gargouilles sculptées qui montent leur garde éternelle aux balustres des cathédrales, les deux monstres ailés s'entretenaient de moi évidemment, ruminaient quelque projet de vengeance et s'aigui- saient le bec aux angles de la pierre avec des rica- nements bizarres et des petits clignements d'yeux menaçants.

Enervé de ce colloque, voulant mettre fin à cette vision, je me relevais et, courant à la fenêtre, je cognais aux carreaux pour effrayer les étranges visiteurs et les faire envolor; peine perdue, les deux monstres, dardant sur moi leur œil à paupière membraneuse, continuaient à gouailler, immobiles et, parfois allongeant leur cou, piquaient les vitres de leur bec.

Décidément le cauchemar se prolongeait trop ; une sueur froide me perlait au visage, je me sen- tais envahi par le froid de la petite mort, et, prêt à tout pour en finir, je me précipitais de nouveau hors de mon lit et me baissais pour rc^masser les


CONTES d'un buveur d'ÉTIIER 119

pincettes, quand, en cherchant à tâtons sur le plancher, ma main s'abattait sur quelque chose d'humide et de mou qui vivait, sur un frôlement de vampire, un rampement de spectre qui m'assénait un formidable coup de bec et, du tranchant de sa corne, me détachait presque le pouce de la main.

La bête que je croyais morte au fond de la che- minée n'était qu'étourdie ; elle en avait soulevé, comment? le tablier de tôle et, se traînant par la chambre vers ses deux compagnes entrevues, s'était, à moitié mourante, trouvée à ma portée et venait de se venger en me mutilant.

Et les deux autres en dehors, dans le froid et la neige, dont j'entendais bruire les ricanements sinistres ! A cet instant, je l'avoue, la douleur res- sentie dans ma chair et l'épouvante vrillée en moi furent si fortes que je trébuchais sur le carrelage et je m'évanouis. »

— Et le lendemain ? interrogeait en cœur l'assis- tance. ((Le lendemain, je m'éveillais couché dans mon litavec une fièvre de cheval et mes amis à mon chevet, les rideaux étaient tirés, les persiennes bien closes; dans la cheminée, dontje voulus visiter le foyer, pas plus de trace d'oiseau que sur ma main, je dis que sur ma main, non, car j'avais entre le pouce et l'index une longue estafdade, et, au beau milieu de la chambre en désordre aux meubles renversés, la paire de pincettes gisait, ses


120 SENSATIONS ET SOUVENIRS

deux branches rouges de sang coagulé et de chair en bouillie, pantelante.

J'avais rêvé et pourtant je n'avais pas tout à fait rêvé ; je quittais mon jeune ménage le jour même sans vouloir rien entendre, je n'avais cure de de- meurer plus longtemps dans une ville hantée de pareils oiseaux de nuit; ma blessure à la main fut fort longue à guérir et encore consultai-je un peu plus que la Faculté pour en venir à bout, et sur cette épouvantable nuit plane toujours un mystère dont l'énigme est encore à déchiffrer, à moins que vous ne le trouviez dans cette fin de let- tre... une lettre de l'ami de là-bas que j'ai reçue, avant-hier, » — et de Jacquels lisait tout haut : (( Nous avons bien ri, ma femme et moi, d'une étrange découverte faite ce matin par les ramo- neurs. Les fumistes sont venus nettoyer la cheminée de la fameuse chambre au cauchemar que tu as habitée une nuit, qu'ont-ils trouvé tout à fait dans le haut, à deux mètres du chapiteau ? Trois sque- lettes de petites chouettes tassées les unes contre les autres, trois squelettes bijoux, blancs comme de l'ivoire et que nous tenons à ta disposition, puisque, c'est toi leur meurtrier. Nul doute qu'elles n'aient été asphyxiées par le chouberski de ta chambre, la nuit où tu y as couché. » — « Et voilà, concluait de Jacquels, y aurait-il des âmes de chouettes? »


RÉCLAMATION POSTHUME


Pour Oscar Wilde.

Pendue auprès du lit, la tèle aux lèvres peintes, Calme et blême, égouttait ses lourds caillots de sang Au-dessus d'un bassin de cuivre éblouissant Et gorgé jusqu'aux bords de lys et de jacinthes.

Ces longs yeux vert de mer aux prunelles éteintes, Ces cheveux d'un blond roux, nimbe d'or flavescent, Tout jusqu'aux rudes jets de pourpre éclaboussant Ce cou martyrisé, gonllé de sourdes plaintes,

Lui qui les avait peints, grisé d'un fauve espoir, Quand il eut fait sécher le tout au feu de l'acre, Il baisa longuement cette bouche rosàtre,

Pendit la tête au mur et, s'habiliant de noir,

Lui fil de sa douleur d'homme un morne encensoir,

Artiste épris vivant d'un moulage de plâtre.

- (( Et qu'est-ce que cette tête que vous avez-là,un moulage ou une cire peinte ? Très réussi comme horreur et d'une jolie perversionde goût, cechefdc décollée au-dessus de ce cuivre rempli de muguets etde jacinthes ! On dirait un primitif. . . quelque sainte

li


122 SENSATIONS ET SOUVENIRS

Cécile.., est-ce ancien seulement?» Et de Romer, se haussant sur la pointe du pied, approchait ses yeuxmyopes de la tapisserie et détaillait en curieux prodigieusement intéressé, le plâtre colorié pendu au mur de mon cabinet de fravail.

Et quand je lui eus avoué que le primitif, qu'il admirait si sincèrement, était un simple surmou- lage du Louvre décapité pour la circonstance, une fantaisie qui m'était venue de posséder, sanglante et martyrisée, la fameuse Feinme inconnue de Donatello, que la décollation de ce buste était de mon invention et que c'était moi qui en avais donné l'ordre et la commande au mouleur avec aggrava- tion de grumelots de sang; quand enfinje lui eus ap- pris, un peuconfus, tel un enfant pris en faute, que le barbare coloriage de ce plâtre, le vert glauque des aveugles prunelles, le rose fané des lèvres, les touches d'or des cheveux jusqu'à la pourpre humide des caillots étaient mon œuvre de peintre ou plutôt l'emploi maladroit d'une journée de paresse passée à m'essayer à de vains tâtonne- ments : (( Pas si maladroit que cela, mâchonnait de Romer, cette fois si rapproché du moulage de plâtre que «a joue en frôlait presque les caillots sanguinolents; pas si maladroit que cela... au con- traire. L'exécution en est naïve, mais d'une rare vérité de sentiments. .. de sensation, je veux dire, ou plutôt d'intuition, car vous n'avez jamais vu de tête de femme guillotinée, que je sache ». Etcomme


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je balbutiais, un peu gêné : « Evidemment non ! » •de Romer se tournait vers moi, tout à coup très grave et, me plongeant ses yeux clairs dans les yeux : « Ah çà, vous avez donc toutes les perversi- tés et toutes les audaces? voilà que vous mutilez les chefs-d'œuvre maintenant ! »

Et comme je demeurais coi, stupéfait de cette attaque : « Vous avez tout bonnement commis envers Donatello un crime de lèse-pensée et une profanation. C'est son rêve que vous avez décapité en faisant de son buste une tête de martyre ; la Femme inconnue, dont vous avez là le chef décollé et sanglant, a vécu, sinon dans la réalité, du moins dans le cerveau de l'artiste, et d'une vie bien supérieure à notre misérable existence humaine, puisque évoquée jadis par des yeux visionnaires depuis longtemps éteints, elle a traversé les révo-. lutions et les siècles et que, dans l'ennui de nos mornes musées, sa forme nous obsède encore, nous autres modernes dénués du don de vision et de foi, et de son sourire de mystère et de son impéris- sable beauté.

— Alors, vous croyez? murmurai-je, émolionné malgré moi par le ton gravé et précieux de Romer.

— Moi, je ne crois rien, sinon que vous êtes un bourreau. Quelle satanique idée vous a-t-il donc pris de muliler ce buste ? C'est une fantaisie tout à fait diabolique et vous ne paraissez pas du tout vous en douter. Cela ne vous a jamais empêché de


124 SENSATIONS ET SOUVENIRS

dormir, n'est-pas? Ah! vous êtes un grand criminel et un criminel inconscient, l'espèce la plus dange- reuse, et vous avez dormi depuis dans cette pièce, sinon dormi, travaillé tard le soir, veillé seul dans la nuit, et vous n'avez jamais eu de cauchemars, pas même d'inquiétudes? Eh bien! vous êtes heu- reusement organisé, je ne m'en serais pas tiré, moi, à si bon compte. » Et comme intrigué de tout ce mystère, j'insistais pour obtenir de plus amples explications: «Je n'ai rien à vous dire de plus, concluait de Romer, que mutiler un chef-d'œuvre est un véritable meurtre et que c'est là un jeu quelquefois dangereux. » Et, sans me vouloir ren- seigner davantage, de Romer me serrait la main et prenait congé.

Ce de Romer, un fou, un déséquilibré à l'imagi- nation ardente, au bon sens depuis longtemps som- bré dans les pratiques de l'occultisme; un de ces innombrables obsédés d'au-delà qui flottent abîmés dans la lecture d'Eliphas Lévy, entre le mysticisme terrorisé de Huysmans et les fumisteries du salon des Rose-Croix. J'étais bien bon d'accorder atten- tion aux billevesées qui lui avaient passé par la tête à propos du moulage entrevu chez moi ; à ce compte les ateliers de sculpteurs seraient peuplés de vi- sionnaires et l'Ecole des beaux-arts une succur- sale de chez Charcot, tandis que tous les sculpteurs de ma connaissance se trouvaient être au contraire de joyeux vivants râblés et barbus aux idées et aux


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teints clairs, plus préoccupés de sensations que de songes. Histoire à dormir debout, que ces rêvasse- ries de Romer et qui ne m'empêcheraient pas, moi, de dormir.

Comment, à quelques jours de là. étant à travail- ler le soir dans la solitude et le silence de mon cabinet de travail, au coin du feu, les domestiques couchés et moi seul encoredeboutdans le recueille- ment de la maison, m'arrêtai-je tout àcoup d'écrire et relevai-je instinctivement la tête avec l'angoissante sensation que je n'étais plus seul dans la vaste pièce assourdie de tentures et que quelqu'un, que je ne voyais pas, était là. Et cependant personne : autour de moi, le long des murs, les vagues person- nages d'une vieille tapisserie vivant leur vie de laines et de soies effacées, la retombée des lourdes draperies des fenêtres hermétiquement closes, et çà et là, dans l'ombre, à la lueur intermittente du foyer, l'or d'un cadre ou l'étincellement d'un bibelot s'éveillant brusquement à l'angle d'un bahut; il n'y avait personne, personne de visible et pour- tant, dans le silence de cette maison morte et de ce quartier perdu, de cette banlieue ouatée de neige, ma plume ne grinçait plus sur le papier, ma respi- ration montait plus courte et plus sifflante, il y avait quelqu'un là, sinon dans cet appartement, alors derrière cette porte, et cette porte allait s'ouvrir sous la poussée d'un être ou d'une forme inconnue, une forme dont les horribles pas ne fai-


126 SENSATIONS ET SOUVENIRS

saient aucun bruit, mais dont je sentais épouvan- tablement s'affirmer la présence .

Tout valait mieux que cette angoisse, je préférais tout à ce cloute et déjà j'esquissais le mouvement de me lever pour aller à cette porte, quand je. retombai sur ma chaise, anéanti. Au ras d'une por- tière de soie vert turc, brodée ^'argent, masquant une porte condamnée, je venais d'apercevoir, se détachant en clair sur le bleu du tapis, un pied nu : et ce pied vivait, brillante aux orteils par la nacre des ongleSj un peu rose au talon et d'un grain de peau si uni et si pâle qu'on eût dit un précieux objet d'art, un albâtre ou un jade posé sur le tapis. Oh! la cambrure de ce pied! la transparence de ses chairs! La soie verte delà portière le coupait juste au-dessus de la cheville, cheville si délicate qu'elle ne pouvait appartenir qu'aune femme. Je me levai, précipité malgré moi vers Tadorable apparition, le pied n'y était plus.

Avez- vous remarqué l'imperceptible parfum d'éther qui se dégage de la neige? La neige a sur moi presque les même effets que l'éther, elle me déséquilibre et me trouble; il y a des gens qu'elle rend même fous ; or il neigeait depuis trois jours ; j'attribuai ma vision à la neige.

D'ailleurs l'apparition ne se renouvelait pas, et, d'abord inquiet pendant quelques jours, je repre- nais bientôt mes ha'ntudes de veillées solitaires dans mon cabinet de travail. Mais, à quelques semaines


CONTES d'un buveur d'éther 127

de là, un soir où je m'étais attardé à corriger des notes très avant dans la nuit, je sursautai sur mon fauteuil, brusquement redressé par l'horrible certi- tude qu'encore une fois je n'étais plus seul, et que quelque chose d'inconnu vivailrlà, près de moi, entre ces tapisseries et ces murs ; mes yeux allaient ins- tinctivement à la portière de soie vert turc. Deux pieds nus, cette fois, féminins et charmants s'y cambraient sur le tapis; ils y crispaient leurs doigts comme agités d'une impatience fébiile et, au-dessus de leurs chevilles, la soie verte de la portière ondu- lait dans toute sa hauteur, se renflant et se bossuant à la place d'un ventre et de seins, dessinant tout un corps de femme debout derrière la draperie.

Je me levai à la fois sous le charme et l'épouvante: une puissance plus forte que ma volonté m'entiaî- nait;lesyeuxdilatés de terreur et les mainsenavant, je me précipitai vers ce corps deviné ; je le pres- sentais jeune, souple, élastique et froid; il n'était déjà plus là, mes mains impatientes se refermaient sur le vi 'e en éraflant leurs ongles aux broderie de la soie.

Il n'y avait pas de neige pourlant celte nuit-là.

De guerre lasse , j'en arrivai à suspecter ma portière de soie vert pâle et ses arabesques orfè- vrées : je l'avais achetée à Tunis, dans un de ces bazars de là-bas, et tout était louche en elle, et sa provenance et ses broderies emblématiques en forme d'oiseaux et de fleurs, sa nuance même m'iu-


128 SENSATIONS ET SOUVENIRS

quiétait. Je faisais enlever la portière ; l'agence- ment de mon cabinet en souffrait, mais je recou- vrais mon calme et reprenais le cours de mes Ira- vaux nocturnes, comme si rien ne s'était passé.

Précaution inutile car, il y a quelques jours, m'étant assoupi le soir après dîner, les pieds sur les chenets, dans la douce chaleur de la haute pièce amie, je m'éveillais tout à coup transi et le cœur fade dans l'obscurité, près d'un feu éteint.

Toute la pièce était plongée dans une nuit pro- fonde, et comme une chape de plomb pesait sur mes épaules, me rivant au fauteuil où je venais de m'éveiller, et cela juste vis-à-vis le plâtre colorié de la Femme inconnue, et je vis, ô terreur ! que la tête coupée brillait étrangement dans l'ombre. Les yeux fixes, elle baignait, nimbée d'or, dans un -j halo de clarté; une auréole l'irradiait, et ses yeux, ses terribles yeux dont j'avais moi-même enduit d'outre-mer les prunelles aveugles, dardaient deux regards, qui étaient deux rayons, sur la porte condamnée, désormais veuve de la portière que j'avais fait enlever.

Et dans l'embrasure de cette porte, voilà qu'un corps de femme s'érigeait, se dressait : un corps de femme toute nue, un corps bleuâtre et froid de femme décapitée, un cadavre de morte appuyé dans toute sa hauteur contre la porte elle-même, avec une plaie rouge entre les deux épaules et du sang en filets coulait du cou béant.


CONTES d'un buveur d'éther 129

Et la tête de plâtre pendue à la muraille regar- dait le cadavre, et dans le cadre obscur de la porte maudite le corps décapité tressaillait longuement ; et sur le tapis sombre les deux pieds se tordaient, convulsés dans une angoisse atroce; à ce moment la tête darda sur moi son regard d'outre-tombe et je roulai brisé sur le tapis.


UN CRIME INCONNU


A Jules Bois.

« Préservez-nous, seigneur, de la chose effrayante qui se promène la nuit. »

Le roi David.

(( Ce qui peut se passer dans une chambre d'hôtel meublé une nuit de mardi gras, non, cela dépasse tout ce que l'imagination peut inventer d'horrible ! » Et, s'étant versé de la chartreuse plein son verre à soda, d'un trait Serge Allitof vidait ce verre et commençait ;

« C'était il y a deux ans, au plus fort de mes troubles nerveux : j'étais guéri de l'éther, mais non des phénomènes morbides qu'il engendre, troubles de l'ouïe, troubles de la vue, angoisses nocturnes et cauchemars : le sulfonal et le bromure avaient déjà eu raison de pas mal de ces troubles, mais les angoisses néanmoinspersistaient. Elles persistaient surtoutdans l'appartement que j'avais si longtemps


132 SENSATIONS ET SOUVENIRS

habité avec elle, rue Saint-Guillaume, de l'autre côté de l'eau, et où sa présence semblait avoir imprégné les murailles et les tentures de je ne sais quel délétère envoûtement : partout ailleurs mon sommeil était régulier, mes nuits calmes, mais à peine avais-je franchi le seuil de cet appartement, que l'indéfinissable malaise des anciens jours cor- rompait autour de moi l'atmosphère ambiante; d'irraisonnées terreurs me glaçaient etm'étouffaient tour à tour : c'étaient des ombres bizarres setassant hostilement dans les angles, d'équivoques plis dans les rideaux, et les portières tout à coup animées de je ne sais quelle vie effrayante et sans nom. La nuit, cela devenait abominable; une chose horrible et mystérieuse habitait avec moi dans cet apparte- ment, une chose invisible, mais que je devinais accroupie dans l'ombre et me guettant, une chose ennemie dont je sentais parfois le souffle passer sur mon visage et presque à mes côtés l'innomable frôlement. G'étaitune sensation a^ffreuse, Messieurs, et s'il me fallait revivre dans ce cauchemar, je crois que j'aimerais mieux... mais passons...

(( Donc, j'en étais arrivé à ne plus pouvoir dormir dans mon appartement, à ne plus pouvoir même l'habiter et, en ayant encore pour une année de bail, j'avais pris le parti d'aller loger à l'hôtel ; je ne pouvais toutefois m'y tenir en place, quittant le Continental pour l'hôtel du Louvre et l'hôtel du Louvre pour d'autres plus infimes, dévoré d'une


CONTES d'un buveur d'éther l33

tracassante manie de locomotion, de changement.

(( Comment, après huitjours passés au Terminus, dans tout le confort désirable, avais-je été amené à descendre dans ce médiocre hôtel de la rue d'Ams- terdam, hôtel de Normandie, de Brest ou de Rouen, comme ils s'intitulent tous aux abords de la gare Saint-Lazare !

« Etait-ce le mouvement incessant des arrivées et des départs qui m'avait séduit, fixé là plutôt qu'ailleurs?... Je ne saurais le dire... Ma chambre, une vaste chambre éclairée de deux fenêtres et située au second, donnait justement sur la cour d'arrivée de la place du Havre; j'y étais installé depuis trois jours, depuis le samedi gras et m'y trouvais fort bien.

(( C'était, je le répète, un hôtel de troisième ordre, mais de fort honnête apparence, hôtel de voyageurs et de provinciaux, moins dépaysés dans le voisinage de leur gare que dans le centre de la ville, un hôtel bourgeois d'un soir à l'autre vide et pourtant toujours plein.

(( D'ailleurs peu m'importaient les visages ren- contrés par l'escalier et les couloirs, c'était là le moindre de mes soucis ; et cependant en entrant ce soir-là vers les six heures dans le bureau de l'hôtel pour y prendre ma clef (je dînais en ville et rentrais m'habiller), je ne pouvais m'empécher de regarder plus curieusement qu'il n'eût fallu les deux voya- geurs qui s'y trouvaient.

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134 SENSATIONS ET SOUVENIRS

((Ils venaient d'arriver, un nécessaire de voyage en cuir noir était posé à leurs pieds et, debout devant le bureau du gérant, ils discutaient le prix des chambres.

<( — G'estpour une nuit, insistait le plusgrand des deux qui paraissait aussi le plus âgé, nous repar- tons demain, la première chambre venue fera l'af- faire. — A un lit ou à deux lits? demandait le gérant. — Oh ! pour ce que nous dormirons, nous nous coucherons à peine, nous venons pour un bal costumé. — Donnez à deux lits, intervenait le plus jeune. — Bon ! Une chambre à deux lits, vous avez cela, Eugène? » et le gérant interpellait un des garçons qui venait d'entrer, et, après quelques pourparlers: ((Mettez ces messieurs au 13, au second, vous serez très bien là, la chambre est grande ; ces Messieurs montent? » Et sur un signe que non des deux étrangers :

(( — Ces Messieurs dînent? nous avons la table d'hôte. — Non, nous dînons dehors, répondait le plus grand, nous rentrerons vers onze heures nous costumer, qu'on monte la valise. — Et du feu dans la chambre ? demandait le garçon. — Oui, du feu pour onze heures. » Ils avaient déjà les talons tournés.

(( Je m'aperçus alors que j'étais resté là béant, mon bougeoir allumé à la main, à les examiner ; je rougissais comme un enfant pris en faute, et montais vite à ma chambre ; le garçon était en


CONTES d'un buveur d'éther 135

train de faire les lits de la chambre à côté, on avait donné le 13 aux nouveaux arrivés et j'occu- pais le 12, nos chambres étaient donc contiguës, cela ne laissait pas de m'intriguer.

« En redescendant par le bureau, je ne pouvais m'empècher de demander au gérant quels étaient les voisins qu'il m'avait donnés. « Les deux hom- mes au nécessaire ? m'était-il répondu, ils ont rempli leurs bulletins, voyez! » Et d'un coup d'œil rapide je lisais : Henri Dcsnoyels, trente-deux ans, et Edmond Ghalegrin, vingt-six ans, résidence Ver- sailles, et tous les deux bouchers.

(( Bien élégants d'allures et de vêtements malgré leurs chapeaux melons et leurs pardessus de voyage, mes deux voisins de chambre, pour des garçons bouchers; le plus grand surtout m'avait paru soigneusement ganté avec, dans toute sa personne, un certain air de hauteur et d'aristocratie. Il y avait d'ailleurs comme une certaine ressemblance entre eux : mêm.es yeux bleus d'un bleu profond et presque noir, longs fendus et longs cillés, et mêmes longues moustaches roussàtre soulignant le profil heurté; mais le plus grand, beaucoup plus pâle que l'autre, avec quelque chose de las et d'ennuyé.

(( Au bout d'une heure, je n'y songeais déjà plus; c'était soir de mardi gras et les rues braillaient pleines de masques; je rentrais vers les minuit, montais dans ma chambre, et, déjààmoitié dévêtu, j'allais me mettre au lit quand un bruit de voix


136 SENSATIONS ET SOUVENIRS

s'élevait dans la pièce à côté. C'étaient mes bouchers qui rentraient.

(( Pourquoi la curiosité, qui m'avait déjà mordu dans le bureau de l'hôtel, me reprenait-elle irrai- sonnée, impérieuse? Malgré moi je prêtai Vo- reille. (( Alors tu ne veux pas te costumer, tu ne viens pas au bal ! stridait la voix du plus grand, c'était bien la peine de nous déranger. Qu'est-ce que tu as? es-tu malade? » Et l'autre gardant le silence : » Tu es saoul, tu as encore bu ? » repre- nait le plus âgé. Alors la voix de l'autre répondait empâtée et dolente : «C'est ta faute, pourquoi m'as- (( tu laissé boire ? je suis toujours malade quand je (( bois de ce vin-là. — ■ Allons, c'est bon, couche- ce toi, brusquait la voix stridente, attrappe ta che- (( mise. )) J'entendis crier la serrure du nécessaire qu'on ouvrait. «Alors, toi, tu vas pas au bal? traînait (( la voix de l'ivrogne. — Beau plaisir d'aller courir « seul les rues en costume ! Moi aussi, je vais me (( coucher. » Je l'entendais bourrer rageusement de coups de poing son matelas et son oreiller, puis c'étaient des chutes de vêtements à travers la chambre ; les deux hommes se déshabillaient ; j'écoutais haletant, venu pieds nus à côté de la porte de communication ; la voix du plus grand reprenait dans le silence : « Et de si beaux costumes, si c'est (( pas malheureux ! » Et c'était un bruissement d'étof- fes et de satins froissés.

(( J'avais approché un œil du trou de la serrure ;


CONTES d'un buveur d'étiier 137

ma bougie allumée m'empêchait de faire chambre noire et de distinguer quoi quecefutdans la pièce voisine, je la soufflai : le lit du plus jeune se trou- vait juste en face de ma porte; tombé sur une chaise adossée au lit, il se tenait là sans mouvement, extraordinairement pâle et les yeux vagues, la tête glissée du dossier de la chaise et ballant sur l'o- reiller; son chapeau était à terre, et le gilet débou- tonné, le col de sa chemise entr'ouvert, sans cra- vate, il avait l'air d'un asphyxié. L'autre, que je n'aperçus qu'après un effort, rôdait en caleçon et en chaussettes autour de la table encombrée d'é- toffes cl&ires et de satins pailletés. « Zut! faut que « je l'essaie ! » éclatait-il sans se préoccuper de son compagnon et, se campant droit devant l'armoire à glace dans sa sveltesse élégante et musclée, il enfilait un long domino vert à camail de velours noir dont l'effetétait à la fois si horrible et si bizarre que je dus retenir un cri, tant je fus émotionné. « Je ne reconnaissais plus mon homme : comme grandi dans cette gaine de soie vert pâle qui l'amin- cissait encore, et le visage reculé derrière un masque métallique, sous ce capuchon de velours sombre ce n'était plus un être humain qui ondulait devant mes yeux, mais la chose horrible et sans nom, la chose d'épouvante, dont la présence invisible em- poisonnait mes nuits de la rue Saint-Guillaume. Mon obsession avait pris forme et vivait dans la réalité.

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'138 SENSATIONS ET SOUVENIRS

« L'ivrogne, du coin de son lit, avait suivi la méta- morphose d'un regard égaré; un tremblement l'avait saisi et, les genoux entrechoqués de terreur, les dents serrées, il avait joint les mains d'un geste de prière et frissonnait de la tête aux pieds. La forme verte, spectrale et lente tournait, elle, en silence au milieu de la chambre, à la clarté des deux bougies allumées, et sous son masque je sentais ses deux yeux effroyablement attentifs; elle finissait par aller se camper droit devant l'autre et, les bras croisés sur sa poitrine, elle échangeait avec lui sous le masque un indicible et complice regard; et voilà que l'autre, comme pris de folie, s'écroulait sur sa chaise, se couchait à plat ventre sur le parquet et, cherchant à étreindre la robe entre ses bras, il roulait sa tête dans les plis, balbutiant d'inintelligibles paroles, l'écume aux dents et les yeux révulsés.

« Quel mystère pouvait-il exister entre ces deux hommes, quel irréparable passé venait d'évoquer aux yeux de cet ivrogne celte robe de spectre et ce masque glacé? Oh! celle pâleur et ces deux mains tendues se traînant en extase dans les plis dé- roulés d'une robe de larve! oh! cette scène du sabbat dans le décor banal de cette chambre d'hôtel ! Et, tandis qu'il râlait, lui, avec le trou noir d'un long cri étranglé dans sa bouche, la forme, elle, se dérobait, reculait sur elle-même, entraînant sur ses pas l'hypnose du malheureux vautré à ses pieds.


coiNTES d'un buveur d'éther 139

Et je touchais du doigt une touffe de floconneuses fleurs d'un ton ver- dâtre mêlées à des charpies d'écarlate et de rouille, commetachéesdesanganéraiéd'un rose mort. «Iln'v


CONTES d'un buveur d'éther Ioo

a que toi pour dénicher de semblables monstres ; parole, il ne te manque plus que quelques chauves- souris empaillées, accrochées çà et là sur ces ten- tures violàtres, ce sera complet. malade, malade! ]^t ce choix de lectures, Serres chaudes de Mœter- liiik, laPrbicesse Maleine, duCatulle Mendèsetdu .Iules Laforgue, de l'Henri de Régnier et du Marcel Schwob, toute la lyre naturellement, trop de rêves, mon ami, trop de rêves, on en meurt, il faut soigner cela. ))

Le domestique venait d'apporter les lampes ; de Jacquels,le front obstinément colléaux vitres, con- tinuait de garder le silence, et dans le jour crépuscu- laire son immobilité, sa pâleur prenaient un carac- tèreen vérité siétrange qu'une inquiétude mevenait. (( Maxime! » lui criai-je dans l'oreille pour m'assu- rer qu'il ne dormait pas ; mais alors lui, d'une voix lointaine, comme s'il poursuivait un rêve ;

Au fond, dans l'ombre des tentures, Un grand vitrail limpide et clair Laisse apparaître les mâtures D'un port de pêclie, un riel d'hiver .

Et puis, se décidant enfin à me répondre ; (( Vois-tu, ce qui me manque ici, ce qui fait la dé- tresse et le désespoir de mes horizons, ce sont ces vergues et ces mâts que mes yeux ne retrouvent plus et qui m'étaient là-baschoses familières. Oh ! ce petit port de pêche de mon enfance, où je me suis tant ennuyé cependant, les yeux toujours


156 SENSATIONS ET SOUVENIRS

tournés A^ers Paris ou ailleurs, comme il emplissait mes prunelles et mon cœur! Gomme j'aimais ses quais empuantis et grouillants avec ses barils de saumure, ses harengs en tonne et ses bateaux de pêche, perpétuellement en partance! Des marins engoncés dejaunes toiles luisantes, bottés de grands bas de laine montant jusqu'à mi-cuisse, se dandi- naient lourdement dans le port, des mousses se hélaient d'une chaloupe à l'autre, des calfats sus- pendus à mi-flanc des navires en radoubaient la coque et, par les hublots ouverts, des têtes brunes et frisées se penchaient vers des femmes cram- ponnées dans le vide aux barreaux de fer des éche- velles de quai.

(( Ça sentait le départ, le rêve et l'éternelle aven- ture : le soir une gaîté formidable de marins en bordée roulait par les rues, une odeur d'alcool et de sel vous prenait à la gorge, et, derrière de lourdes portes entrebâillées, sur des seuils glis- sants, du fond de tous les couloirs humides des bas quartiers, montait un bruit de grosses voix, de gros baisers et de grosses bottes qui me versait la joie et la santé au cœur.

(( Que de fois, assis au fond d'un cabaret aux vitres épaisses et jaunes comme de la corne, au milieu des cartes et des jurons de matelots saouls, Je me suis épanoui dans cette lourde atmosphère de brutes primitives, heureux de leurs propos d'enfants ordu- riers et naïfs, ravis de leurs chansons gaillardes et


CONTES d'un buveur d'éther 1o7

légendaires, où le vaisseau fantôme côtoyait le rouge cotillon de Loïsc et le manteau palmé de Notre- Dame. Et les belles flaques d'or que la lampe allu- mait aux ventres des poissons, turbots et harengs- saurs suspendus au plafond, la même lampe fu- meuse qui faisait j)étiller sous le bonnet de laine les cheveux blonds des jeunes et miroiter le crâne chauve des vieux. Parfois des criailleries éclataient dehors, dans la boue grasse de novembre ; un gabelou entrait tout ruisselant de pluie et annonçait qu'un tel venait de saler un tel et toute l'assemblée de hocher la tète avec de gros rires, sur cette déclara- tionqui n' faut point s' mêler d's affaires d'au- trui ; et je riais, moi aussi, dans mon coin, recon- naissant bien là la prudence normande.

((Mais les meilleurssoirs étaient ceux de tempête, quand la mer démontée courait le long des jetées et que la grêle et la pluie par rafales balayaient les vieux quais déserts.

(( Les cabarets alors regorgeaient de figures longues

toutes d'hommes du métier attristés par cette idée

de la mer mauvaise et entrés là pour s'étourdir ;

mais ces soirs-là on avait beau vider les pichets et

les cruches, les conversations demeuraient graves,

et je me sentais défaillir de joie en entendant ces

simples et ces braves parler tourmentes en mer et

navires en détresse, abordages et naufrages, tandis

que la pluie redoublait sur les vitres et que là-bas,

sous la falaise, les hou, hou, hou de la bourrasque

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lo8 SENSATIONS ET SOUVENIRS

faisaient dire aux plus vieux de la bande qu'il ven- tait ce soir-là La. poupée à Robillard.

(( Lapouprek Robillar cl, unelocuiion sans aucun sens, sans origine même et toute locale, comme en aie bas peuple dans tous les pays; mais dans mon imagination inquiète, les nuits de grand vent, je me figurais, flottant à la dérive, la tète sous la pluie et les pieds hors des vagues, une informe poupée fantomnâle et géante, un immense manne- quin hideusement livide et bourré de chifîons. Spectre démantibulé aux longues mains inertes, elle courait, cette poupée, sur la crête des vagues, à l'entrée des jetées, tourbillonnait dans la bour- rasque et sa tête inanimée de morte, toute ruisse- lante d'écume, brillait étrangement dans l'échan- crure des nuées, bien au-dessus des falaises. Sa silhouette éperdue tournoyait sur les lames et du revers de ses mains lourdes souffletait les navires* en péril qui sombraient sur le coup ou allaient s'émietter au loin sur les récifs.

Ohl cette Poupée à Robillard l ■ qneWe vision délicieuse et terrible et comme elle me faisait battre et sauteler le cœur! Et puis c'étaient d'autres légen- des et d'autres cauchemars non moins doucement effroyables et horribles; ma mémoire en était pleine et, le calme revenu, une fois rentré dans ma chambre, je n'avais, derrière ma fenêtre, qu'à regarder les vergues et les imts dans le port pour revoir mes fantômes me sourire et me


CONTES D'un buveur d'étiier 1.">0

héler de loin dans les voilures, là-bas, là-bas. » Là-bas! sa voix s'était presqu'éteinte : toujours immobile à l'angle dq la fenêtre, on eût dit qu'il parlait en songe et, m'étant approché tout près, je vis que ses yeux étaient fixes, ses traits tout con- tractés et qu'il dormait debout : il s'était endormi. Là-bas, là-bas, dans le petit port de pèche, dont il regrettait les quais et les mâtures, le ciel de cendre et les soirs de tempêtes pleins de râles et de cris.

Il dormait; j'appelai son domestique et nous le portâmes tout habillé sur son lit.


LE POSSEDE


Au docteur Albert Rohin.

« Oui, me déclarait Serge, il faut que je m'en aille, je ne peux plus demeurer ici ; et ce n'est pas parce que j'y grelotte^ tout l'organisme à jamais refroidi par les pintes de sang que les chirurgiens me soutirent depuis des mois. Le coffre est encore bon, Dieu merci ! et avec des précautions je suis relativement sûr de mes bronches ; mais je ne peux plus hiverner ici, parce que, dès les premières bourrasques de novembre, j'y deviens halluciné, quasi fou, en proie à une obsession vraiment affreuse : en un mot, parce que j'y ai peur. »

Et devant la fixité de mon regard : « Oh ! ne vas pas croire à des troubles d'éther ! Je suis guéri, radicalement guéri ; je suis intoxiqué d'ailleurs et le poison, qui, il y a deux ans à peine, répandait dans tout mon être comme une alacrité d'air plus

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162 SENSATIONS ET SOUVENIRS

vif avec je ne sais quelle délicieuse sensation d'impondérable, l'éther aujourd'hui me rompt bras et jambes et j'ai gardé pendant trois jours dans tous les membres une véritable courbature, la der- nière fois, il y a un an de cela, que j'en ai res- piré.

« Au reste, pourquoi en prendrais-je ? Je n'ai plus ni insomnies ni étreintes au cœur. Ces gon- flements et ces lourdeurs d'épongés sous le côté gauche, ces atroces sensations d'agonie qui me dressaient brusquement sur mon lit avec sur toute ma chair moite le frisson de la petite mort, tout cela n'est plus pour moi qu'un lointain cauchemar, comme un vague souvenir des contes d'Edgar Poë qu'on aurait lus dans son enfance, et vraiment, quand je songe à cette triste période de mon exis- tence, je crois l'avoir moins vécue que rêvée.

(( Et pourtant il faut que je parte, je retomberais malade dans ce Paris fantomatique et hanté de novembre ; car le mystérieux de mon cas, c'est que j'ai la terreur non plus de l'invisible, mais de la réalité. — De la réalité ? » Et comme j'appuyais intentionnellement sur les mots, un peu dérouté par ce dernier aveu : « De la réalité ! répétait Serge en scandant chaque syllabe, c'est dans la réalité que je deviens visionnaire. Ce sont les êtres en chair et en os rencontrés dans la rue, c'est le pas- sant, c'est la passante, les anonymes même de la foule coudoyés oui m'apparaissent dans des atti-


CONTES d'un buveur d'éther 163

tudes de spectres, et c'est la laideur, la banalité même de la vie moderne qui me glacent le sang et me figent de terreur. »

Et s'asseyant brusquement sur un coin de table : « Ce n'est pas d'aujourd'hui, tu le sais, que je suis visionnaire. Quand j'étais un misérable damné de l'éther, tu m'as vu en deux ans changer trois fois d'appartement pour échapper à la persécution de mes rêves ; je peuplais littéralement les chambres de fantômes ; ils étaient en moi et, dès que je me trouvais seul dans quelque pièce close, l'atmos- phère ambiante, toute grouillante de larves, comme une goutte d'eau vue au microscope l'est de micro- bes et d'infusoires, laissait transparaître à mes yeux d'épouvantables faces d'ombres. C'était l'é- poque où je ne pouvais promener mes regards dans la solitude de mon cabinet de travail sans voir surgir d'équivoques pieds nus au ras des portières ou d'étranges mains pâles dans l'intervalle des ri- deaux; l'affreuse époque enfin où l'air que je res- pirais était empoisonné par d'horribles présences et où je me mourais exténué par d'incessantes luttes contre l'inconnu, à demi fou d'angoisse au milieu de blêmes rampement d'ombres et d'inno- mables frôlements.

«Mais que tout cela est loin ! Je suis guéri, Dieu merci ! j'ai retrouvé mon appétit et mon sommeil de vingt ans, je dors comme un loir, je mange comme un ogre et tout cet été j'ai couru la mon-


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10 i SENSATIONS ET SOUVENIRS

tagne avec un entrain d'écolier; et pourtant il faut que je m'en aille, et cela au plus vile, car l'ignoble névrose est là qui me guette et m'attend ; la peur est en moi, et moi qui me connais, j'ai peur de cette peur. »

Serge s'était levé ; il arpentait maintenant la pièce à grands pas, les mains croisées derrière le dos, le front comme buté et les yeux au tapis de haute laine : tout à coup il faisait halte. « As-tu remarqué comme la laideur des gens rencontrés dans la rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail, petits employés à leur bu- reau, ménagères et domestiques, s'exaspère et s'f.g- grave d'aspects quasi fantastiques dans l'intérieur des omnibus ! Avec les premiers froids, cela de- vient terrible. Est-ce le souci quotidien des basses besognes, le poids déprimant des préoccupations mesquines, la terreur des fins de mois, des échéan- ces et des dettes qu'ils ne payeront jamais, la lassi- tude de tous ces sans le sou aux prises avec la vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d'exister sans une pensée un peu haute sous le crâne ou sans un rêve un peu vaste au cœur? Toujours est-il. que je n'ai jamais vu nulle part plus ignobles caricatures du visage humain ! Gela en devient hallucinant. Est-ce le sentiment de leur laideur tout à coup mise face à face, la brusque détente de l'organisme s'oubliant une minute sur la tiédeur des banquettes ou la délétère influence


CONTES d'un buveur d'éther 16u

de l'atmosphère empuantie ? mais im subit ava- chissement semble s'emparer de tous les êtres entassés là; ceux qui sont debout luttent encore, préoccupés animalement de ne pas tomber de la plate-forme ; mais les grosses dames écroulées aux quatre angles de l'intérieur, les vieux ouvriers aux doigts noueux, aux pauvres nuques jambonnées par le froid, aux pauvres cheveux rares, et la physio- nomie chafouine des bonnes en course, l'air chlo- rotique et vicieux, les yeux obliques, toujours cha- virés d'un coin à l'autre sous les paupières flas- ques, d'équivoques messieurs boutonnés jusqu'au cou dont on ne voit jamais le linge ; peut-il exister, mon cher, sous la terne clarté d'une journée de novembre, un plus morne et répugnant spectacle que celui d'un intérieur de tramway ? Le froid du dehors a durci tous ces traits, comme figé tous ces yeux et contracté ces fronts qu'il a coiffés d'un casque ; les regards vitreux, sans expression, sont des regards de fous ou de somnambules. S'ils ont une pensée, c'est pis, car la pensée est ignoble ou sordide et les regards sont criminels; on n'y voit luire et passer que des éclairs de lucre et de vol ; la luxure, quand elle y apparaît, est vénale et spolia- trice ; chacun, en son for intérieur, ne songe qu'aux moyens de piller et de duper son prochain, La vie moderne, luxueuse et dure, a fait à ces hommes comme à ces femmes des âmes de bandits ou de gardes-chiourme; l'envie, la haine elle désespoir


lOG SENSATIONS ET SOUVENIRS

d'être pauvre font aux uns des têtes aplaties et re- vêches, des faces aiguisées et retortes de musarai- gnes et de vipères; l'avarice et l'égoïsme donnent aux autres des groins de vieux porcs avec des mâ- choires de requins, et c'est dans un l)esliaire, où chaque bas instinct s'imprime en traits d'animal, c'est dans une cage roulante, pleine de fauves et de batraciens cocassement vêtus comme les person- nages de Grandville de pantalons, de châles et de robes modernes, que je voyage et je circule depuis le commencement du mois.

(( Car je n'ai pas vingt-cinq mille francs de renie, moi, et je prends le tramway, tout comme mon concierge. Hé bien ! cette perspective de cohabiter, ne fût-ce qu'une heure par jour, avec des hommes à tète de pourceaux et des femmes à profds de volailles, hommes de loi pareils à des corbeaux, voyous aux yeux de loups cerviers et »trottins de modistes à faces aplaties de lézards, cette promis- cuité forcée avec tout l'ignoble, l'innomable de l'âme humaine remontée soudain à fleur de peau, cela est au-dessus de mes forces; j'ai peur, com- prends-tu ce mot ?j'ai peur ?

(( L'autre jour, pas plus tard que samedi, l'im- pression de cauchemar a été si forte (c'était dans le tramway du Louvre à Sèvres et la détresse d'un paysage de banlieue, les quais déserts de l'avenue de Versailles exacerbaient peut-être encore l'an- goissante laideur de tous ces visages), que j'ai dû


CONTES d'un buveur d'éther 167

faire arrêter et descendre en pleine solitude des berges du Point-du-Jour. Je ne pouvais plus en supporter davantage^ j'avais, aiguë à en crier grâce, la conscience que tous les gens assis en face et autour de moi étaient des êtres d'une autre race, à moitié bêtes, à moitié hommes, des espèces de spectres ayant vie, produits ignobles de je ne sais quels monstrueux coïts, espèces d'anthropoïdes plus près de l'animal que de l'homme et incarnant chacun un instinct bas et malfaisant de bêtes puan- tes, de grands carnassiers, d'ophidiens ou de ron- geurs.

(( 11 y avait entre autres, juste devant moi, une plate et sèche bourgeoise au long cou granulé comme celui d'une cigogne, aux petites dents dures et écartées dans une bouche béante de poisson et dont l'œil à paupière membraneuse, à pupille ex- traordinairement dilatée et béate, effarait. Cette femme était la sottise même, elle l'incarnait et l'i- dentifiait d'une façon définitive, et un effroi gran- dissant me poignait, l'effroi qu'elle n'ouvrît la bou- che et n'émît une parole : elle eût, j'en suis sûr, gloussé comme une poule. Cette femme était de basse-cour, et une grande tristesse, un navrement infini me prenait devant cette dégénérescence d'un être humain.

(( Une broche camée agrafait les deux brides d'un chapeau de velours mauve. J'ai préféré descendre; et tous les jours, en tramway, en omnibus, en


168 SENSATIONS ET SOUVENIRS

wagon môme, où la Iiideiir des visages de spectres s'horrifie la nuit à la clarté des lampes, les mêmes profds d'animaux se dégagent lentement des faces entrevues, et cela pour moi seul, rien que pour moi. C'est une possession, que veux-tu ?

(( Aussi j'en ai pris mon parti, je fuis cet enfer, je pars. ))


LA MAIN GANTEE


Pour Edouard de la Ganduru.

C'était assez avant dans la nuit, après un dîner d'hommes. Tout en vidant force sodas au sherry, au wisky et autres boissons américaines, les cau- seurs, vautrés les uns sur des divans, les autres accroupis sur leurs talons, les reins accotés à des écroulements de coussins, avaient glissé de la politi- que et de l'actualité, du théâtre et des femmes, aux accidents de morphine et d'éther ; le cas de Serge Al- litof, obligé de quitter Paris pour échapper à une ob- session de ressemblance animale se dégageant pour lui de tout visage humain, avait un bon moment défrayé la conversation, et, de la monomanie de ce misérable garçon contraint à fuir dans le Midi devant un Paris peuplé d'hommes à gueules de fauves et de femmes à profds de volailles, on était arrivé à passer en revue tous les troubles nerveux

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170 SENSATIONS ET SOUVENIRS

plus OU moins cités par les docteurs Charcot et Lombroso, tous pour la plupart lésions de l'encé- phale donnant éclosion à des phénomènes quel- quefois curieux ; on faisait naturellement la part des héréditaires et des accidentels, — la délicatesse de l'organisme mental est telle que l'incident le moins grave en apparence peut occasionner les plus sérieux désordres, — et, la personnalité de chacun finissant par prendre le dessus dans la con- versation générale, les huit hommes réunis-là en étaient venus à se faire les uns aux autres, d'une voix fiévreuse et un peu changée, les confidences les plus baroques. C'était, accompagné de regards vaguement inquiétants et de gestes automatiques, un échange effaré d'impressions personnelles sur des terreurs d'enfance, de jeunesse et même d'hier. <( Ainsi moi, déclarait Sargine, passé onze heu- res en été, neuf heures en hiver, je ne peux pas prendre un fiacre, — fiacre ou voiture de cercle. J'habite avenue de Wagram, près de la place Pe- reire. Sans être loin, loin, loin, ce n'est pas très près du centre ; pour regagner mon chez moi je passe inévitablement par des endroits quelque peu solitaires; il y a par là, convenez-en, quelquesave- nues assez sinistres sous la brume de novembre; passé le boulevard de Courcelles, le boulevard Ma- lesherbes n'a rien de bien récréant, et la rue Car- dinet, donc! Eh bien, je préfère revenir à pied du cercle et cela qu'il vente ou qu'il neige, et j'ai


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quelquefois sur moi jusqu'à cinquante ou soixante mille francs. J'ai, je le sais bien, mon revolver dans ma poche, mais une mauvaise rencontre est toujours une mauvaise rencontre et un fia- cre couperait court à tout. Mais, voilà... dès que je suis installé dans ce maudit sapin et que le cocher enlile les rues désertes, crac ! la boussole se détraque et une idée fixe s'installe là-dedans, — et de son index il se touchait le front entre les deux sourcils, — une idée indéracinable y'ait tout fait pour la retirer de là) et pas réjouissante du tout, l'idée, je vous en fait juges. Je ne roule pas plutôt par les rues noires que la conviction s'éta- blit en moi que mon cocher est masqué, et avec quel masque? avec un masque colorié imitant le visage humain, un faux visage, le faux vis2ige des routiers du seizième siècle, et ce que j'ai cru voir de sa peau sous l'engoncement du cache-nez et des collets devient dans ma pensée une face de cire ou de carton abritant les plus abominables projets. C'est un ignoble rôdeur qui est assis sur ce siège ; ce faux visaige me conduit à bride abat- tue vers quelque horrible guet-apens. C'est hors des fortifications, dans les solitudes sinistres d'Au- bervilliers et de Saint-Ouen que fera seulement halte ce fiacre de mauvais rêve, cette maudite boîte roulante dont la portière machinée résiste à tous mes efforts, ce corbillard de minuit dont je ne puis pas plus baisser le vasistas scellé que forcer la ser-


172 SENSATIONS ET SOUVENIRS

rure à secret, et tout mon poil se hérisse et toute ma chair devient moite et je suffoque, étranglé d'horreur, déjà assassiné en imagination, dévalisé, assommé, laissé pour mort, le crâne en bouillie, sur le pavé durci des routes. Le fiacre s'arrête, mon cocher inquiet saute à bas de son siège, ouvre la portière : « Qu'est-ce qu'il y a donc mon bour- geois ? On s'était endormi? » Je me vois dans ma rue, à la porte de ma maison, et, tout frissonnant encore, je suis trop heureux de donnez cinq francs de pourboire à mon cocher ahuri.

(( Vous comprenez maintenant pourquoi je ren- tre à pied. ))

Et, devant un unanime sourire, Sargine, de sa voix veule : « Et tout cela pour avoir pris un soir de mardi gras, sans m'en être aperçu, un cocher à faux nez, un pauvre hère inoffensif qui pour fêter le carnaval s'était collé sur la trogne le tradition- nel cartonnage. Un accident survient, il casse un trait; l'affaire à réparer, demandant cinq minutes, il croit devoir m'avertir ; je sommeillais à demi, j'ouvre les yeux et je vois devant moi ce masque, cet épouvantable postiche, à une heure du matin, dans l'avenue de Villars, derrière les Invalides, un bal oî^i j avais promis d'aller retrouver pour le co- tillon une femme de mes amies.

(( Vous voyez le tableau. Il gelait cette nuit-là à. pierre fendre, avec une lune claire, claire, clairesur un ciel traversé de nuages d'encre; j'ai cru à uneat-


I CONTES d'un buveur d'éther 173

taque nocturne et suis tombé sur l'homme à bras raccourcis.

« Mais, depuis, c'est plus fort que moi, je ne peux pas prendre de fiacre ».

A quoi de Marlimpré : « Le fiacre après minuit, voilà, certes, un état d'ànie qui gênerait fort mes sorties du soir, moi qui habite Auteuil et ne veux sous aucun prétexte revenir en chemin de fer ; car moi, c'est autre chose. C'est le compartiment de première classe, de seconde classe, de première classe surtout, où je déménage et deviens littéra- mentlouf dès les lampes allumées ! Et ce train de minuit quarante, ce train des théâtres, l'ai-je assez pris pourtant, l'ai-je assez aimé et béni avant ma petite aventure il y a trois ans? Ah! le prati- quai-je assez, le petit truc de tous les habitants de Xeuilly, Passy et Auteuil, qui consiste à se jeter à minuit vingt en fiacre pour être à minuit qua- rante salle des Pas-Perdus et à une heure dix boulevard Montmorency, point terminus du der- nier train ! Un peu plus rassurante tout de même, cette petite demi-heure en wagon, que le solo de corbillard en fiacre par les steppes équivoques de l'avenue de Versailles, cette avenue de Versailles aux louches auberges de mariniers et de trimar- deurs aux volets clos, mais aux vitres encore brai- sillantesà une heure et deux heures du matin.

ï Oui, il a bien simplifié mon existence pen- dant dix ans au moins, ce bon chemin de fer de

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174 SENSATIONS ET SOLVENIRS

ceinture adoré des suburbains; mais voilà, depuis trois ans, ni, ni, c'est fini de rire. Je préfère main- tenant grelotter, en plein hiver, dans mes fourru- res, les pieds raidis sur la bouillotte toujours gla- cée des fiacres de nuit^ et pourtant je ne suis, moi, ni éthéromane comme Allitof ni gâteux comme Sar- gine. )) Et ce dernier s'étant incliné très bas en si- gne de remerciment, de Marlimpré s'alîalait plus profondément encore dans son fauteuil de point de Hongrie, croisait ses jambes l'une sur l'autre et du ton nonchalant qui lui est habituel : « Voilà ma petite aventure. Avant de commencer vous m'accorderez bien qu'il n'y a rien de plus impres- sionnant et je dirai même de plus macabre que l'éclairage des compartiments de première classe.

Surlalignede l'Ouest cela devient terrible ; c'est d'une brutalité qui souligne tous les traits en les dé- formant. Gela lient àla fuis du réflecteur de laMor- gue et de la lumière diffuse de l'amphitéàtre. Tous les visages y apparaissent d'une pâleur de mort, les yeux s'y creusent sous le relief exagéré des pau- pières, lesnarines s'y emplissent d'ombre, et, dans ces faces toutes devenues camardes sous le gicle- ment lumineux des lampes, la plupart des bouches semblent des trous noirs. Le moindre méplat, la plus petite saillie d'os ou de muscles y prennent un relief inquiétant, et. pour peu que le physique, des voyageurs y prête, vous pouvez sans grand efTort d'imagination vous croire aisément dans une salle


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d'hôpital, en compagnie de malades en mauvaise passe ou môme de macchabées, au choix, dans une salle de dissection. »

Un des asistants ayant dit alors : « Charmante, mais un peu longue ta prière des agonisants )>, de Martimpré sourit avec complaisance, décroisa sa jambe droite qu'ilavaitmise sur sa gauche, etayant repris en sens inverse la même position : « C'est accordé, je vois. Vous me concédez lous le côté spectrale et vraiment horrible de l'éclairage de nos wagons ; j'arrive au fait.

« C'était il y a quatre ans ; je sortais de la Porte- Sain-Martin où j'avais assisté à une des dernières de Cléopâtre. Oh ! le Botticelli qu'y évoquait alors Sarah dans ses enroulements d'étoffes lamées, agra- fées çà et là de scarabées de turquoises etde joyaux d'Egypte î Jamais sa ressemblance avec la Prima- verade la fameuse fresque de Florence n'avait été si précieusement soulignée, et, malgré mon peu de goût pour le drame de Sardou, c'était bien la dixième ou onzième fois que je le voyais, attiré là par l'inoubliable vision plastique offerte par la tragé- dienne.

(( Si j'insiste ainsi sur le spectacle d'où je sor- tais, c'est pour vous bien marquer mon état d'esprit ce soir-là, nullement tourné au noir, bien au con- traire, puisqu'une délicieuse image d'art flottait encore, quasi vivante, devant moi. Je monte donc en wagon presque aussitôt au complet, — les


176 . SENSATIONS ET SOUVENIRS

compartiments se remplissent vite au dernier train, — et nous voilà partis. Je n'avais même pas regardé les sept compagnons de route que me donnait le hasard. Il y a toujours beaucoup de fourrures du côté hommes et pas mal de pelisses de soie miroitante et brochée du côté femmes dans ce train dit des théâtres, et le public, cravaté de blanc, ganté clair et tout en- joaillé en est assez élégant, verni même ; je n'y prête pas plus d'attention d'ailleurs ; nous roulons, et à chaque station, Courcelles, Neuilly, Bois-de- -Boulogne, des couples descendent et le comparti- ment se vide.

(( Au Trocadéro je reste seul et m'avise alors d'un autre voyageur assoupi, presque vis-à-vis de moi, contre l'accotoir mobile du milieu : petit, les épaules hautes et comme remontées au-dessus des oreilles, l'homme endormi là étalait sous la clarté brutale de la lampe la plus effroyable laideur : une grosse tête en poire plus large du bas que du haut, une face prognate aux maxillaires énormes, au front étroit mangé de luisants cheveux noirs, une figure olivâtre aux lourdes paupières paresseuses et grasses , au nez heurté et court avec, dans sa pâleur verte, les bourrelets tuméfiés de deux lèvres épaisses hideu- sement pendantes, une de ces faces de cauchemar comme Goya en prête à ses scènes de compnichi- cos et telle que le musée deMadrid en présente dans les portraits des derniers Habsbourg, laideur de dé-


CONTES d'un buveur d'éther 177

gtMiérescents de grande race redescendus à la fé- rocité meurtrière de la brute.

1 Je regardai l'homme, il avait une façon alîreuse de dormir : ses grosses paupières ne rejoignaient pas et l'on voyait entre leurs fentes un peu du blanc de l'œil ; on eût dit son regard embusqué derrière le grillage de ses cils, et tandis qu'il ronflait comme pour me rassurer avec je ne sais quel hideux renàclement du fond de la gorge, il tenait posée sur ses genoux une longue main gantée de noir, une main à la fois crispée et inerte, démesurément longue et follement étroite, qui semblait mal emmanchée dans le poignet blanc de sa chemise et, certes, ne devait pas être la main de son corps.

(( Gela devenait de l'obsession ; je ne pouvais plus maintenant détacher mes yeux de cette main; tout à coup l'homme se levait (c'était après la sta- tion de Passy et le train venait de se remettre eu marche), faisait quelques pas dans le wagon et venait se planter devant moi. Ce fut affreux. Ses grasses paupières s'étaient relevées et ses yeux blancs me regardaient ; l'homm.e avait fourré sa main dans sa poche et, les deux bras enfoncés jusqu'aux coudes dans les profondeurs de son par- dessus, il me fouillait de ses yeux vitreux sans mot dire, immobile, et je vis alors qu'il dormait.

(( Ce furent là cinq minutes d'inoubliable angoisse. Oh! ce têle-à-tête avec cet étrange somnambule,


178 SENSATIONS ET SOUVENIRS

dans le silence et la trépidation de ce train de nuit ! Nous arrivions en gare d'Auteuil, le serrement des freins faisait chanceler mon compagnon sur ses jambes courtes; il faillit tomber, portait en gro- gnassant ses deux mains à ses yeux et, comme subitementrappelé àlanotion des choses, se diri- geait vers une portière et descendait à contre-voie. On y faisait des manœuvres et, moi-même, enfin rassuré, crus devoir l'avertir. « Pas par ici, par là >, faisais-je en lui touchant le bras. Il étouffait un autre grognassement et, sans me répondre, se pré- cipitait vers l'autre portière ouverte, descendait dans le vide... Il avait disparu.

(( Le singulier voyageur! J'allais descendre à mon tour, quand mon pied ayant heurté quelque chose de mou, je me baissai pour voir et trouvai sous mes doigts la main, l'horrible main gantée, déme- surément longue et follement étroite, la main déjà froide, inerte et crispée que le somnambule avait oubliée.

« C'était une main de femme toute fraîchement coupée, car elle suintait encore et avait marqué en taches rougeâtres sur les coussins. »

Et de Martimpré ajoutait de son ton languis- sant :

« Voilà pourquoi je n'ai jamais repris le train de minuit quarante ! »


LE DOUBLE


Pour Romaiji Coolus.

« Comme elle descendait l'escalier du palais, elle rencontra de grandes ombres qni le montaient en sens inverse : c'étaient des formes de chevaliers casqués, de dames en hennins et de moines eu cagoules ; il y avait aussi parmi eux des prélats mitres, des lansquenets et des pages ; le profil des morions, des bannières et des lances se détachait en noir sur la haute tapisserie, mais ce n'étaient que des ombres et elles ne faisaient aucun bruit.

« Gerda s'arrêta, n'osant plus faire un pas devant ce cortège de silence. — Ne crains rien, croassa le corbeau posé sur son épaule, ils sont plus vains que fumée, ce sont les Songes; dès les lumières éteintes, ils envahissent chaque nuit le palais. »

J'ai toujours adoré les contes et, doucement affalé sous le rond lumineux de ma lampe, je me grisais


l'80 SENSATIONS ET SOUVENIRS

délicieusement du délicat opium d ; celte histoire de fées, une des plus poétiques visions du conteur Andersen, quand dans le silence de la pièce assou- pie un domestique s'irruait brusquement. Il me tendait une carte sur un plateau : c'était un mon- sieur qui apportait un livre et tenait à le remet- tre à monsieur lui-même; on avait beau lui dire que monsieur ne recevait pas, était absent, sorti, le visiteur insistait ; je vis qu'on m'avait ma! défendu et, résigné, je pris la carte. « Michel Hangoulve » ; ce nom ne m'était pas inconnu. (( Jeune ou vieux? demandai-je au domestique. — Jeune, tout jeune », m'était-il répondu. — Allons, c'est quelque débutant qui se sera fait présenter un jour dans une salle de rédaction, pensai-je, à moins que je n'aie remarqué son nom au bas de quelque article de petite revue. Il faut encourager les jeunes. » Je fis signe d'introduire.

Je n'eus pas plutôt vu mon homme que je regret- tai immédiatement d'avoir laissé entrer M. Michel Hangoulve. Entièrement glabre, les yeux ronds à fleur de tête et la peau d'un rose vineux de cica- trice, il s'avança précautionneux et sautillant, sa longue échine onduleuse obséquieusement tendue vers moi, d'une laideur à la fois si servile et si plate que j'eus immédiatement l'aversion instinctive de cette mine de pleutre et de cafard. Il s'excusa avec une politesse outrée de son insistance, objectant la grande admiration qu'il professait pour mon ta-


coxTEs d'un huveur d'éther 181

lent; il avait saisi l'occasion rare dune publication pour forcer ma porte et me demander des con- seils... et un article aussi, car il s'étendait mainte- nant sur les difficultés accumulées aujourd'hui devant tout débutant, sur l'indifférence de la presse en matière de littérature, la, dégradation des jour- naux envahis d'interviews de filles et de soute- neurs, sur la grande autorité de ma plume en matière d'art, — et il osait me regarder sans rire, — sur le krach du livre, sur l'agonie méri- tée du roman de l'égout, et après quelques coups de patte à Zola et une heureuse diversion sur l'exposition, le Parc de Bouteville et la peinture symbolique, il s'appesantissait enfin sur le grand service qu'un homme comme moi pouvait lui rendre avec quelques mots, moins que rien, deux ou trois lignes dans un article, et sur ma bienveil- lance bien connue de tous.

D'un geste discret il avait, entre temps, déposé son livre sur ma table. C'était un volume in-octavo, presque de luxe, orné d'un frontispice d'Odilon Redon et dont toute une liste de noms de la finance et du monde, publiée en première page, flattait et rassurait la vanité des souscripteurs ; je l'avais pris par contenance et, tout en le feuilletant, j'obser- vais du coin de l'œil cet inquiétant Michel Han- goulve ; son réel aplomb et sa timidité jouée m'intéressaient. Avec sa face prognathe et ses dents menaçantes il était vraiment curieux par le

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182 SENSATIONS ET SOUVENIRS

soin qu'il apportait à démentir l'audace de ses appétits, par les mille et une simagrées de ses gestes étroits, de ses mains caressantes, incessamment frottées l'une contre l'autre, le? restrictions de sa parole, ses ânonnements, ses réticences, comme toujours en peine de corriger quelque phrase trop hardie, et ses regards de vierge à paupières baissées, où je sentais passer des éclairs de meurtre et d'étranglement ; il y avait à la fois de l'anarchiste et du normalien dans ce bon jeune homme, et à tout prendre c'était le normalien qui gâtait l'anarchiste tout en le rendant intéressant, car il est doux de trouver une tare d'hypocrisie à la haine. Si disgraciés qu'ils fussent les vingt-trois ans de ce jeune auteur ne lui don- naient pas encore droit à tant d'altières rancunes contre une société dont le plus grand crime à ses yeux était sans doute d'ignorer son œuvre ; mais ce n'était déjà plus ce mélange heureux d'envie et de bassesse, de servilité et de mauvais instincts qui m'intriguait dans mon visiteur.

Plus je le remarquais, plus il était visiblement en proie à une agitation singulière, il ne pouvait littéralement tenir en place. A toutes les minutes il se levait de son siège, allait s'asseoir brusque- ment sur un autre, mais c'était pour le quitter aussitôt et revenir à sa première place. C'était enfin, au milieude sa conversation, de perpétuels ressauts et sursauts comme si quelqu'un lui avait parlé


CONTES d'un buveur d'éther 183

tout à coup à l'oreille, des virements entiers de son corps vers on ne sait.quelle présence invisible et des salutations, des attentions du geste et de toute la face, des tensions de la tête et du cou vers je ne sais quel mystérieux conseil. Dans la tiédeur et l'apai- sement de la haute pièce assombrie de mystère et de tapisseries anciennes, cela prenait des propor- tions inquiétantes. Tout s'aggrave facilement d'as- pects surnaturels dans certains décors, à la tombée de la nuit; et dans le clair-obscur de la chambre close, à la lueur équivoque de l'unique lampe ennuagée de gazes bleuâtres et des braises rou- geoyantes du foyer, je ne pouvais me défendre d'une certaine terreur, à la longue ce tête-à-tête m'angois- sait : ce Michel Hangoulve avec ses sautillements et son agitation m'oppressait comme un cauche- mar.

Evidemment il n'était pas seul, il était entré quelqu'un avec lui, quelqu'un qui lui parlait, auquel il répondait et dont la présence l'obsédait, mais dont la forme échappait à mes yeux, se perdait dans la nuit, demeurait invisible, et les phrases du conte d'Andersen me hantaient, tenaces comme un remords:

(( Comme elle descendait l'escalier du palais, elle rencontra de graades ombres qui le montaient en sens inverse: c'étaient des formes de chevaliers casqués, de dames en hennins et de moines en cagoules; il y avait aussi parmi eux des prélats


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mitres, des lansquenets et des pages ; le profil des morions, des bannières et des lances ce détachait en noir sur la haute tapisserie, mais ce n'étaient que des ombres et elles ne faisaient aucun bruit. »

Et j'en arrivais à guetter mon homme chaque fois qu'il se levait, espérant et craignant à la fois voir apparaître derrière lui, sur le fond de la tapis- serie, quelque ombre effroyable et velue: son double.

Ce Michel Hangoulve, dans quelle opprimante et bizarre atmosphère de contes d'Hoffmann et d'Ed- . gard Poë se mouvait-il donc? ' Jusqu'au son de sa voix m'impressionnait main- tenant, elle était aigre commeunhissementde pou- lie et coupée de petits rires brusques, presque des ricanements. Etait-ce bien lui ou l'autre qui rica- nait à ces affreuses minutes? La sauvagine a, par les nuits d'hiver, aux bords des fleuves gelés, de ces étranges piaulements.

Et l'horrible homme continuait, redoublant de volubilité et d'amabilité; plus je le regardais, plus son aspect larveux se dégageait visible et m'em- plissait d'effroi. J'en étais arrivé à ne plus oser regarder dans les angles obscurs ni dans l'eau morte de la glace ; j'avais trop peur d'y voir surgir quelque forme sans nom.

Il n'était pas entré seul chez moi, cela était de plus en plus évident: quelle atroce présence allait- il laisser derrière lui dans la chambre ensorcelée,'


CONTES d'ln buveur d'étiier 185

Ce misérable hallucinait l'atmospiière, envoûtait les objets et les êtres ; c'était quelque larve ani- mée au service d'un mauvais esprit, un fantôme d'être, quelque mandragore enchantée par une volonté occulte et dont l'homonculns inane se dé- mantibulait devant moi.

Et dans mon for intérieur je songeais à Péia- dan.

II y avait bien aussi pour me rassurer ce paysage du conte.

(( Gerda s'arrêta, n'osant plus faire un pas devant ce cortège de silence: — Ne crains rien, croassa le corbeau posé sur son épaule, ils sont plus vains que la fumée; ce sont les Songes; dès les lumières éteintes, ils envahissent chaque nuit le palais. »

Après tout, ce n'était peut-être qu'un songe, une vaine fumée.

L'équivoque visiteur prit enfin congé ; il se retira avec maintes révérences et forces protestations, il n'oublierait jamais mon accueil si cordial, et toute sa reconnaissance, etc., etc. J'eus enlln le bonheur de voir la porte se refermer sur lui.

Je sonnai aussitôt la livrée : « Je n'y serai jamais pour M. Michel Ilangoulve, jamais, vous m'enten- dez?;) Et m'étant penché vers le foyer, j'y pris la pelle et y fis brûler un peu d'encens.


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See also





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