Les Caprices d'un bibliophile  

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"... sociologist of prostitution, captured the depiction of collecting as both virus and obsessional vice. In his highly ironical set piece "Le Cabinet d'un eroto-bibliomane," framed inside a larger work called Les Caprices d'un bibliophile (1878), ..."--Feminizing the Fetish (2018) by Emily Apter

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Kunstformen der Natur (1904) by Ernst Haeckel
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Kunstformen der Natur (1904) by Ernst Haeckel

Les Caprices d'un bibliophile (1878) is a book by Octave Uzanne published by Edouard Rouveyre.

Contents

Full text

CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:

500 sur papier vergé de Hollande.

 50 sur papier Whatman extra-fort.

(Numérotés de XI à LX.)

 10 sur papier de Chine.

(Numérotés de I à X.)

 10 sur papier de couleur.

(Non mis dans le commerce.)

   2 sur parchemin choisi.


DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS

frontispiece CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE

PAR OCTAVE UZANNE

déco PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE ÉDOUARD ROUVEYRE 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1

1878


PRÉFACE AU LECTEUR Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala; Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber. Martial.


cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout l'encens dont le public seul est comptable.—Certains écrivains, nous devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules thuriféraires de leurs œuvres IIpersonnelles; mais il faut ajouter, pour être juste, que, lorsqu'on plaide pro domo suâ, il est difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de vanité.

Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.—Lorsqu'un lecteur tient son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»—La préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le: Morituri te salutant.

Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit subitement de l'inspiration ou IIIde l'éréthisme des sensations éprouvées.—La première méthode donne pour résultat des œuvres mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux, hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême: ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité.

C'est de cette génération spontanée que sont issues ces Boutades de Bibliophile; elles ont été mises au jour dans les innocents badinages d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de Pochades bibliographiques, rien de plus.

Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre s'est trouve fait.—Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos Caprices, un frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance marquée que les Bibliophiles ont iVdaigné nous accorder jusqu'à ce jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer, en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise, pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique, est: Vogue la galère!

signature d'Octave Uzanne Paris, 15 février 1878.

1


UNE VENTE DE LIVRES A L'HOTEL DROUOT Ma Bibliothèque aux Enchères.

Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes songes. J. J. Rousseau.

I

L est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée, dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux, misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. 2Il ne me souvient pas, cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené, tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents.

O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il vous sera aisé de me comprendre:—savez-vous rien de plus digne d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort railleur des enchères.

Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives, vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à l'oreille des réalités frappées à la glace.—Ceci tue cela, et, tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des beautés que vous n'admirez que trop, votre 3bourse, triste thermomètre de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité.

C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.

II Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors ne saurait avoir accès, le Home, est et sera toujours une fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule. Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle énergie.

Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.

4Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble faix, et la vue de mes livres me rasséréna.

Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté, splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient, semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux du Bouquin.

Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile vibrèrent avec intensité.

«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»

Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer ses pavots sur d'autres 5paupières que les miennes, je résolus d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de minuit.

Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.

III Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le spectacle à l'époque des belles ventes—c'était une cohue: D'adorables petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!—Je m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un bric à brac étonné de se trouver réuni.

Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la face rouge, rasée de frais, 6plus impétueux que jamais, Maître Oudard pontifiait.—Je m'approchai.

«Nous allons vendre, disait l'expert, deux colonnes Doriques avec tores et chapiteaux en Brocatelle, l'une est en brêche de Sicile, l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.»

Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, deux superbes colonnes Doriques des plus curieuses, combien dit-on?... Il y a marchand à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce..... Adjugé.»

Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire, puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix de Me Oudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,... non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: Adjugé.

Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour au distributeur qui passait.

Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes 7Doriques, sur l'un des catalogues que je venais de réclamer, Horresco referens! Je lus les lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu tendre d'un assez copieux in-8o:

«Catalogue des Livres anciens et modernes, rares et curieux.—Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.—La plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes. Provenant de la Bibliothèque de M...»

Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.—Le Mané, Thécel, Pharès ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir, et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai vers la salle no 6 où la vente devait avoir lieu.

IV La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également encombré et là, avec grandes peines, je parvins, 8à gravir sur un tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.

Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres, la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible! mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies vertes de la salle rendaient encore plus belles?

Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier, appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison! Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à entendre sans proférer un son.

J'examinai la salle.

Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune 9de M..., et le visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.—Toute la fine fleur des bouquinistes parisiens.

Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais.

L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant de M. L... rompit ce silence.

«No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont la collection est surtout remarquable!»

«No 160. Théophile Gautier. LA COMÉDIE DE LA MORT, Paris, Desessart, 1838, in-8, broché. Édition originale.»

«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie. Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.—Je demande 150 francs.»

Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on 10entendit des «on demande à voir» de tous côtés, et un grand bourdonnement parcourut l'assistance.

On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.—Il y a marchand dit résolument un de mes amis les plus intimes,—160 lança ED. R...,—180 fit M...,—200 reprit l'ami intime...—Ce fut un ouragan d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la voix délicate et timide d'une femme.

V Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères.

Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin d'ombre d'où elle me paraissait sortir.—A 350 francs; La Comédie de la Mort fut adjugée à cette folle enchérisseuse.

J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique 11inconnue;... qui cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte, une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée, soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et prêts à dévorer mes Romantiques.

Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la nomenclature du catalogue.

VI Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était grande, et, sous 12les verres convexes de ses lunettes, les yeux de l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés, mes amis se regardaient effarés.

Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?

Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des Gautier, éditions originales, avec reliures étranges et envois curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les Victor Hugo de chez Renduel et de chez Gosselin et Bossange, les Musset de chez Urbain Canel; les Sainte-Beuve, les Nodier, les Drouineau, les Mérimée, les Antoni Deschamps, les Alphonse Royer, etc., tous de la bonne date, furent payés au poids de l'or; La Madame Putiphar de Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit 500 francs, et un exemplaire intact des Roueries de Trialph, notre contemporain 13avant son suicide, eut l'honneur d'être violemment disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.

Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites dans mon cœur de Bibliophile.

VII Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres, XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.

La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres contemporains du XIXe siècle, depuis Népomucène Lemercier, jusqu'à J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.

14Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.

Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les jours précédents?

J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, plus étouffantes et plus amères.

Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais anéanti.

Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la communication de son catalogue.

Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure grâce du monde, il me tendit le précieux 15catalogue annoté, que dans ma brutale impatience je faillis lui arracher.

VIII Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent à cet article: La Pucelle, ou la France délivrée, poëme héroïque, par M. Chapelain; à Paris, chez Augustin Courbé, 1656, in-folio, maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque d'Orléans. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.

Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.

Ma Pucelle, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma Pucelle, vendue 10 francs...!!!

Toujours au hasard, j'ouvris et lus:

Le Roland fvrievx, de messire Loys Arioste, Noble Ferrarois, traduit d'Italien en François, à Lyon, pour Estienne Michel, 1582, 1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.

Oh! les monstres!! 5 francs un Roland en très-bel état, un Roland sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: 16une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du Bibliophile Lyonnais sur le verso.

5 francs! oh les barbares!

J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait.

IX Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le crâne.

Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel bleu;—tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, 17ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus réjouissant.

Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon imagination agitée!

Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les compulsai, caressant spécialement ma Pauvre Pucelle, et Messire Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois, ainsi que tous ceux que mon cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.

Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.

Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était 18à moitié consumée, je vis la plaquette petit in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'Enfer du Bibliophile, cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier avant que de m'assoupir.

X Mais la petite voix de femme, me direz-vous?

Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui diable la supposer?

Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes, nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...

Mademoiselle Vanité. 19


LA GENT BOUQUINIÈRE Esquisse parisienne

Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un homme; d'où il résulte que le bonheur, c'est un bouquin. P. L. (bibliophile Jacob).


vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent?

Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais forment 20la marge qu'ils parcourent pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal.

Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs ombragés de feuilles manuscrites.

Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront, raræ aves, un Alde ou un Estienne, un Giolito ou un Torrentin.—Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.—Qu'il vente, qu'il pleuve ou que 21le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont piano, pianissimo, toujours debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans l'âme.—Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:

C'est la gent bouquinière!

De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.

L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise; le Bouquiniste est 22quelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde avec ces Messieurs, et, si l'un de ces Bibliophobes avec un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.

Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but; chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;—pour ce dernier: les Renduel, les Barba, les Desessart, les Lecou; pour d'autres: les Barbin, les Courbé, les Guillaume de Luynes, les De Sercy; pour les piocheurs: les outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du libraire, et pour les ambitieux enfin, les éditions de Verard, les Molière de chez Jean Ribou, les contes de La Fontaine, édition dite: Des Fermiers Généraux, et les bibles interfoliées de 23billets de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle Mars.

Mais, pour arriver à satisfaire ces pia desiderata, il leur faudra soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler Capefigue sur l'Annuaire des longitudes, rejeter des monceaux d'Années chrétiennes et de Géographies de Malte-Brun, retomber à chaque pas sur l'Almanach des Muses ou les Spectacles de la nature de Pluche et voir enfin surgir le Manuel du parfait fumiste à côté de l'Archi-Monarquéide de Gagne, ou de l'Histoire philosophique des deux Indes, de Raynald.

Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus complètes de la Revue des deux mondes, sautent à pieds joints par-dessus les Cours de littérature de Laharpe, franchissent Anquetil et son Histoire, Napoléon Landais et son Dictionnaire, Sainte-Foix et ses Essais sur Paris, Mably et Condillac; ils avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.

Par contre, s'ils mettent la main, les veinards! sur l'unique cheveu de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent comme Archimède lâchant son Eureka, et l'immense bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues passées.

Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou 24découvert! de quelles larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.

«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»

O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent:

C'est la gent bouquinière!


25


LES GALANTERIES DU SIEUR SCARRON A Madame la Baronne de X***

Saint-Louis en l'Isle, Paris.

Paris, 1er janvier 1878.


A délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, chère petite Baronne?

C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis XV,—seule devant un bon feu,—seule sur une causeuse.

Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.

C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos 26rêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.

N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants diables roses de votre mignonne cervelle?

Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les concierges disséquaient la générosité des locataires.

Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me mettre à vos côtés!—Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,—tantôt me frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et lançant des roulades grelottantes de brrrr à morfondre un 27rocher.—Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!

Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés et timides dans leur joli nid,—votre silence fut moins complet,—mon attitude fut plus décente.

Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.—Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me fusse mis à Crébillonner avec vous.

Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du jour de l'an.

Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un délicat service de Saxe à portée de la main.

28«Un nuage de lait? me disiez-vous.

«—Mille grâces?

«—Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais, tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»

Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les saints, je vous citais: Musset, Lamartine, Hugo, Gautier, ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»

Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.—C'était à damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette renversante apostrophe:

«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?

29«—La belle question! Scarron le bouffon, Scarron le malade de la Reine, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, Scarron le raccourci de toutes les misères humaines, Scarron enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.»

Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;—les demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:

«Quel est le volume de Scarron que je lisais?

«—Le Roman comique, parbleu!

«—Fi donc!

«—Le Typhon?

«—Point.

«—Le Virgile travesti?

«—Nenni.

«—Jodelet duelliste!

«—En aucune façon.

«—Les Épistres chagrines?

«—Pouvez-vous le penser?

«—Les Nouvelles?

«—Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les Poésies du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme 30vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»

«—Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»

Mais le livre déjà était ouvert;—placée dans l'attitude du Mascarille des Précieuses ridicules, et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»

Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion, j'écoutai.

A MADEMOISELLE DE LENCLOS Estrennes O belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra: Non, Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne, Tant est grande l'authorité Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne, Quand avec de l'esprit elle a de la beauté. Ce premier jour de l'an nouveau, Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau De quoi vous bastir une Estrenne; 31 Contentez-vous de mes souhaits, Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits. Je souhaite donc à Ninon Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon, Force gibier tout le carême, Bon vin d'Espagne, gros marron, Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme, Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron. Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques, quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que votre regard était vif, pendant la lecture de ces Etrennes! j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter—véritable magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes.

Je revis Ninon, sa cour brillante et ses passants de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.

Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois 32femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.—J'étais environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors ingambe, alors petit collet, courant de groupe en groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel gaulois.

Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le temps jadis.

Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement en cadence:

O belle et charmante Ninon...

Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs, c'était à qui réciterait le plus d'Estrennes jusqu'à ce que, la mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.

Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les Parnasses d'antan, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller l'ombre de tous nos chers poëtes.

33Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler dans la pièce voisine.

L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon triste logis de célibataire.—Jamais amoureux transi ne s'en revint plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que d'un œil.—Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon cœur et mon esprit.

Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies, souvenez-vous-en!

Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je me présenterais chez vous—je vous trouverais seule dans votre grand salon Louis XV—seule 34devant un bon feu—seule sur une causeuse—mais... Mariette aurait congé—pour changer les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon ex libris. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être demanderiez-vous grâce;

O belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra non!....

35


LE QUÉMANDEUR DE LIVRES CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA Periit fides et ablata est de ore eorum. Jérémie VII.


H! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.

Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori.

D'où vient-il? nul ne le sait—le plus souvent c'est un pauvre déclassé, qui, après avoir meurtri 36ses illusions aux angles les plus rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse incarnation de littérateur mendiant.—Ecrivain déçu ou poète infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.

Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels raffinements de cruauté il en a mûri le plan!—La société s'est montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil, il quémandera leurs œuvres; les libraires ont refusé ses volumes, il leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce sera un chat aux griffes gantées.—Il n'a pas pu se faire valider artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène.

Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne résiste à 37la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du: Cher Maître, de l'Excellent Confrère, de l'Illustre Collègue, du Savant Bibliophile avec un tact surprenant; il se dit attaché à quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa missive.

Son style est une merveille—: à son usage particulier le détestable flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés, émollients, onctueux, bien confits en parfums—les tons les plus fins, les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une entente des fadeurs qu'on ne saurait trop admirer.—Après avoir posé un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un divin, un admirable, un sublime, un docte, un savantissime dont l'effet tendre et persuasif est immanquable.

Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de sympathie; c'est étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de livres n'en accuse pour le succès de sa victime.

38L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non...

Et le Renard encore a trompé le Corbeau.

Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le modus vivendi de celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit, ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module le: «cher maître» de commande, les reins attendent un siége, le cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va commencer.

Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux, du plaisant au sévère: Sua res agitur! quel déluge d'enthousiasme il verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à s'extasier sur une 39chaise de paille; il a des louanges de toutes les tailles; c'est un jongleur émérite.

Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande, Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,—c'est lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique, verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il implore!

Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants.

«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque, Dieu! le ravissant petit bijou!»

Et le voilà levé—il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait.

«O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous coûter, cher monsieur, bien des recherches et bien des fatigues. Il vous a fallu un goût et des connaissances 40étonnantes pour colliger de telles merveilles?»

Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède enfin?

Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à un de tous ses volumes, qu'il bazarde à vil prix.

Quelle pénible existence que celle de ce misérable!—Valet de tous, il quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se 41produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie, vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures, photographies—ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'Homme rouge des bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe.

Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... Il n'en donne à personne.


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LE VIEUX BOUQUIN ESSAI MONOCHROME Nunc victi, tristes. Virgile.


LOIRE à toi, bouquin!—Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé!—Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux Bibliophiles rougissent!—Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,—Gloire à toi!

Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont rongé!

Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes tranches harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords flétris; l'orageux coloris de tes gardes, si magistralement disposé en étranges volutes s'est 44atténué dans les tons fins d'une gouache et ton signet de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.

Ton titre, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans l'amertume du vagabondage, tes coins écorchés par les plus farouches brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que, mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes nervures effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.

Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la Sainte Chapelle ou de la Galerie des Merciers, depuis le jour, où, de la Cour à la Ruelle, de la Gazette à l'Académie, Paris, pendant de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée!

Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux aridités noueuses d'une pression de Savant!

Les années ont enterré les années, les amants 45de la première heure ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;—les dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion fiévreuse de ses recherches.

D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton faux titre, d'après tes ex-libris héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits, d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait longuement à reconstituer ta vie errante?

Dans l'interligne de ton impression, quels mémoires à écrire! que de piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines typographiques, corrigées par une main toute paternelle!

Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!—Tes grands frères in-4o, fiers de leur majorat de première édition sont recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul Bibliophile.

Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console; dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route; ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant qui t'a acquis, les dictames que tu 46contiens; dans ces longs tête à tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.

Gloire à toi, bouquin,—Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux Bibliophiles rougissent.


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LE LIBRAIRE DU PALAIS ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE D'après un dialogue du Carpenteriana.

On est instruit de cent choses qu'il faut savoir de nécessité et qui sont de l'essence du bel esprit. Molière.

L'Amateur entre chez le Libraire, et salue.

LE LIBRAIRE


ONSIEUR, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre? Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma boutique, que pourrois-je vous proposer?

L'AMATEUR

Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du ragoust, du piquant et de l'enjoué.

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LE LIBRAIRE

Me permettroi-je de vous soumettre le Grand Cyrus dont on fait grand bruit à la ville et à la cour, la Clélie, de Mlle de Scudéry, ou encore le Louïs d'or, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos illustres se les arrachent; préférez-vous le Pharamond, la Cléopatre ou bien le Mitridate; tous ces agréables Menteurs, comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.

L'AMATEUR

Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai cependant le Cyrus et vous le ferai mander.

LE LIBRAIRE

Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'Amadis que voicy, relié en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes peines à me procurer.

L'AMATEUR

La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix; mais je possède déjà un 49Amadis, bien qu'en estat inférieur, et je ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque personnage de marque qui vous le paiera honnestement.

LE LIBRAIRE

Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M. Perrot d'Ablancourt? voicy son Lucien, son Thucidide, son Cæsar et son Tacite.

L'AMATEUR

Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs qu'elles pensent traduire.

LE LIBRAIRE

Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;—vous présenteroi-je alors le Clovis, de Desmarest, le Saint-Louys, du Père Le Moyne, Alaric ou Rome vaincue, de Scudéry, la fameuse Pucelle, de...

L'AMATEUR

Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans esprouver 50l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez bâiller à la seule pensée.

LE LIBRAIRE

Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits tout à fait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.

L'AMATEUR

Quels sont vos livres d'histoire?

LE LIBRAIRE

J'ai en ce moment un Froissart et un Monstrelet des belles impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le Mezeray, les Mémoires de Castelnau, Montrésor et Hardoin de Perefixe.

L'AMATEUR

Monstrelet, Froissart, Castelnau et Mezeray sont dans ma Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'Histoire du roy Henry le Grand au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande; c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils, que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces volumes qui laissent peu de vuide à la 51curiosité, l'on passe agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.

LE LIBRAIRE.

Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et, tenez, voulez-vous les six volumes du Recueil des plus belles pièces du tems? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et de plusieurs autres.

L'AMATEUR.

Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point d'autre manière?

LE LIBRAIRE.

J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien entendus: que diriez-vous des Dernières paroles de Scarron, des Poésies diverses de Colletet, des Énigmes et de la Ménagerie de Cotin, des Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées? j'ay de jolies éditions de l'Apologie de 52Girac contre Costar, des Éloges poétiques de Brébeuf, des Amitiés, Amours et Amourettes de M. le Pays, et enfin... je puis vous bailler les Deux pièces de M. de Lignières, contre la Pucelle.

L'AMATEUR.

Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout: comment les eustes-vous?

LE LIBRAIRE.

Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M. Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.

L'AMATEUR.

Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça, fait-on encore beaucoup de satires contre la Pucelle?

LE LIBRAIRE.

Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme qu'on se croyroit au beau tems des Jobelins et des Uranistes.

L'AMATEUR.

Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La Pucelle est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il y a quelques mois.

53

LE LIBRAIRE.

Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir d'acquérir un Ronsard et un du Bartas?

L'AMATEUR.

Point.—Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous déterrer nos vieux poëtes du siècle passé.

LE LIBRAIRE.

Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos prétieuses, la boutique d'un libraire est le «Semetierre des vivants et des morts;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que ceux d'aujourd'hui.

L'AMATEUR.

Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?

LE LIBRAIRE.

Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...

L'AMATEUR.

Non pour le moment, Monsieur le Libraire, 54le tems de deux postes s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je vous manderay de mes nouvelles.

LE LIBRAIRE.

Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir.

L'Amateur salue et se retire.

LE LIBRAIRE, seul.

Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le monde, et que leurs connoissances sont estroites!

Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable, On vantoit en tous lieux son ignorance aimable, Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur, Il a pris un faux air, une sotte hauteur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté; Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité.

55


UN EX LIBRIS MAL PLACÉ HISTOIRE D'HIER Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar.


OMMENT, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue, comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le voyant passer.

Eh! que peut-on dire, bon Dieu!—le Bibliophile Z. est, à ce qu'il paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?

Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!

Que dit-on alors?

On raconte avec malice qu'il a placé son ex libris sur le livre d'autrui.

Sur le livre d'autrui!—C'est, en vérité, la première fois que j'entends ce vilain propos.

L'histoire est adorable.

Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.

56Volontiers,—cependant je dois vous prévenir,—elle est du ressort de la Chronique scandaleuse.

Peu importe, je serai discret.

Vous m'en donnez l'assurance?

En toute loyauté.

C'est un document de haute curiosité que je vous livre.—Je commence donc:

Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand, sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant, derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses desiderata dans le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve le plus vif serait de recueillir les épaves 57de la fameuse Bibliothèque de Coislin, en un mot, il donnerait la Bible de Mayence 1462, pour un Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502 ou l'Euripide en lettres majuscules.

La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?

Impatient! Daignez au moins écouter.

Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses merles blancs, soit à la Nationale, soit dans des Académies savantes, soit encore au dîner des Helleno-Bibliognostes dont il est président.—Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front, il soupire et s'endort.

Tout cela ne me dit pas?

De grâce, une minute! nous arrivons au fait.

Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue racine grecque:—Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce buisson.

58Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie, l'Opéra,—que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant jeu du mariage;—sans oublier Minerve, mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais, hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint Mentor pour toujours.—L'Alpha, l'Oméga, l'Iota souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.—Mme Z. fut veuve.—Du vivant de son mari, l'étude enterra son époux.

La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans 59les fêtes mondaines et fut considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.—Il me faudrait tout un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite au point pathétique.—Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: Le contre-temps de l'amour permis.

Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie de sa 60femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: De Matrimonio. Vous jugez si la situation se montrait sombre et critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: Quem nuptiæ demonstrant.—Or, voici ce qu'il advint:

Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture des Philosophumena d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.

Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le seuil depuis si longtemps.

Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus ravissante que jamais.—de longs soupirs tendres et étouffés soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au coin.—Les rideaux de la chambre étaient 61tirés,—peut-être aussi les verroux.—Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.

Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.

La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur naissante.—Elle s'était rapprochée,—les plis moëlleux de sa robe, dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras nus; 62elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.—Ses lèvres rouges et humides se crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder avec rage de la vitalité de ses sens.

Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista—rigide comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.

Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il, dormez en paix..... Je le reconnaîtrai.


Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en le voyant passer qu'il a placé son Ex-libris sur le livre d'autrui.

Entre-nous—Fit-il pas mieux que de se plaindre?

63


LES QUAIS EN AOUT Ballade des Bouquineurs.


E thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais, les bouquinistes sont somnolents. Les passants font hâte vers leurs affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le front.—Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes admirablement transparentes, passent en voitures découvertes; d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche aussitôt.—C'est l'été dans toute sa cruauté.

Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes, on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.

... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.

Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés 64de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.

La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres. Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.

Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement, majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la redingote.

Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit comme un casque classique, les arbres roux et grisâtres semblent asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.

... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.

Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.


65


LES CATALOGUEURS Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède pas à tel érudit. Sébastien Mercier.


A-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet du mot Tannerie, dont il s'est servi, dans son chapitre: De la Mode, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.

Tannerie! quelle irrévérence! s'est-on écrié—Tannerie! fi, le vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute remarquable d'un amateur d'Antan!—Tannerie! mais, c'est horrible, monstrueux, pendable!—Tannerie!—ah! Tannerie!!

Eh! eh! Tannerie n'est point déjà si mal trouvé; Tannerie est bien concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.—De qui s'agit-il en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'un 66Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de Harlay ou d'un Lamonnoye.—Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la Bibliotière d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane ramassier, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.

La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La Folie du Bibliomane, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:

C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez, Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez, Et ne les voit jamais que par la couverture. Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bien 67étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et l'on nous comprendra.

Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et Bibliophile?

Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons très volontiers:

«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les entasse.—Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou le mesure.—Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»

Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons nous-même autrement:

Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile catalogueur de femmes.—Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, non, mille fois non.

68Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;—le type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et Choudard-Desforges.

M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer que non;—véritables Don Juans de la Bibliophilie, ce sont des Catalogueurs de Livres.

Le Catalogueur collectionne des volumes comme d'autres réunissent des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles rares, des bronzes, des 69bibelots de toutes sortes. Avant même que de les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une Tannerie. La Bruyère de nos jours serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;—que son ombre nous guide, car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur quelques Catalogueurs pourtraicturés sur de bons patrons;—sois indulgent, ô bénévole lecteur de nos Caprices! si notre pinceau est parfois impuissant.

I Richard vit retiré des affaires, dans le high-life parisien. Sa fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur d'afficher ses maîtresses. Richard possède une loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au cœur.—Richard est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.

70Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui, Richard s'est fait antiquaire: il raffole, dit-il, des choses du temps et raconte avec emphase qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit de lui qu'il a le flair, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.—Il n'achète pas, il place son argent.

Richard cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.

Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la reliure; il contemple de luxueuses éditions des Baisers de Dorat, du Temple de Gnide et des Chansons de La Borde et se permet de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les: Avant la lettre, et il ajoute, 71que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. Richard dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne peut se passer, et le nomme cependant: «mon bon» avec une certaine familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.

Richard se jette à bourse pleine dans sa nouvelle passion, il y met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats; d'immenses desiderata le provoquent sans cesse, il achète, il achète toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité, à son catalogue, à sa vente enfin.

Richard aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il les 72enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: Ite ad vendentes.—De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.

.... Richard est le Catalogueur in-folio, le Catalogueur à grandes marges; passons au Catalogueur d'un rang moins élevé, avant que d'arriver au petit Catalogueur, le plus modeste, mais non pas le moins fou.

II Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle, Placide est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration des gens médiocres.—Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin honnêtement passé sa licence.

Placide a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel, avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès son début dans le monde, il 73s'est appliqué au grave maintien de la haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le Psautier in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre Schœffer.

Placide est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel: «le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que cela fait bien dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres, parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres, donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de l'orphelin.—Post hoc ergo propter hoc.

Quels sont les ouvrages que collectionne Placide? 74Sont-ce les Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge taxateur, le Juris civilis Euchiridium et alia? assurément il ne saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas l'Esprit des lois! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites: Variorum et Ad usum Delphini; il a même mis côte à côte les ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière, Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de Théologie et de Morale divine.—La Chimie de Boërhave heurte les Méditations de Descartes et le Traité de l'entendement humain de Locke; les Essais de morale de Nicole et les Réflexions de Bellegarde sur la Politesse du style, coudoient L'Art Héraldique et l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux; un volume: De l'ambassadeur et de ses fonctions par Wiquefort se trouve appuyé aux Dix Livres de Vitruve par Perrault et quelques Notions d'Ostéologie et d'Anatomie 75comparée fraternisent avec la: Méthode pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy.

Placide a tout empilé dans son cabinet, il a le Traité du vrai mérite de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et, s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.—Dirons-nous à voix basse, que si Placide ne regarde jamais les livres qu'il achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue furtivement au cabinet de lecture le plus proche?—Dirons-nous qu'il dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité, il pourrait être appelé: Bibliophile de cabinet de lecture! Dieu! il succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:

Ce qu'apprend ou lit Théodore N'a nul rapport à son devoir, Mais en récompense, il n'ignore Rien, que ce qu'il devrait sçavoir. 76Quand, sur le tard, Placide sera arrivé à la position qu'il ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure, lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses dérideront son froid facies, alors le vir bonus cessera d'être un Tartufe Bibliophile, un Catalogueur par avenir, un Bibliolathe et un Bibliotaphe; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret, de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus grivois; il lira alors l'Ecumoire, le Sopha, Grigri, le Pied de Fanchette, le Sultan Misapouf, et il commencera à comprendre Rabelais et Boccace.—Par décorum, cet homme de glace aura installé la morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser.

III L'oncle de Damis, honnête homme, éclairé, 77profondément instruit, Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les Chroniques de Jean Froissart, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard en quatre tomes in-folio, la Bible de Coverdale (Zurich 1535); le Rituel de l'Eglise Anglicane (White-church 1560), le Martial de Sweynheym et Pennartz de 1473, le Tite-Live de Spire, les Œuvres d'Amadis Jamyn, puis les romans de chevalerie Lancelot du Lac, Gérion le Courtois, Méliadus, le Turpin, le Merlin, le Fier à Bras, les Amadis, Regnaut de Montauban, le Saint Gréal et le Chevalier de la Triste Figure.

Damis se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille volumes.—En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes in-folio, in-quarto et in-12, Damis jeta les hauts cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut empressé d'aller toucher la rente!

Que fit Damis? Il vendit la bibliothèque de 78son oncle aux enchères publiques; le produit de la vente atteignit près de trois cent mille francs.—Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense; la veille, il eut donné pour rien tous ces Bouquins qui l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se révéla effréné Bibliophile.—Les livres avaient fait Damis riche;—Damis voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.—Avec sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, et, dans ce but, il se tint au courant de la Bourse de la Librairie moderne; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à autre aux soirées de la salle Silvestre.

Une fois dans cette voie, Damis s'y élança avec bonheur et orgueil; il apprit à avoir du nez, comme on dit dans l'argot de la brocante. Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse, était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et biens.

Aujourd'hui Damis est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi les amateurs sérieux; certains libraires lui envoient d'autorité et à 79compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier, la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.

Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste pièce rectangulaire exposée au levant.—Damis y vient dès l'aube, non pour se délecter dans la lecture de ses livres,—il faudrait les couper et cela leur ôterait du prix,—mais pour travailler ses exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille choses qu'il case.—Il lit aussi les catalogues qu'il vient de recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, je l'ai.... superbe.... magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et que je trouve catalogué: Cinquante.—Il se frotte les mains et se met en devoir de découper en 80chantant le numéro qu'il vient de remarquer, afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est question.—Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point cher;—le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner.

Damis passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un otium sine dignitate, c'est un Catalogueur Bibliopole: on ne peut pas dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une action soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le livre que parce qu'il en tripote.—Lui parlez-vous d'un volume relié?—Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin, Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant, croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé, dans l'état primordial de sa brochure.

CONCLUSION. Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos perdreaux font à mes joues.»


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SIMPLE COUP-D'ŒIL SUR LE ROMAN MODERNE Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi. Job, XXI.

I

OUS achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à lire,—les pieds sur les chenets,—les vigoureuses aventures d'un d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au chapitre final, où triomphait sa cause.

C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert tendre ou d'un chaud orangé,—peu importe; en deux temps, vous aviez lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu votre sympathie, 82et, avec toute la simplicité de votre belle âme de lecteur,—vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin de ses peines.

Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en souvenez-vous?

Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets! Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant chapitre.—Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.

II Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,—qui résume tout cela,—le Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et l'échelle de corde ont été 83abandonnés aux magasins d'accessoires; Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et tutti quanti ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur le chemin de Damas de la littérature.

Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos délices.—Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un scalpel; nous anatomisons. Le Roman est devenu une école pratique, nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau, dans les égouts des villes.

III Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallait 84du nouveau, des choses fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.

Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou la Sagesse du Sieur Charron.

IV Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher ab ovo les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons découvrir dans Byron et le Byronnisme l'origine de la Nouvelle Ecole.

Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:

Nous sommes en 1830;—la littérature classique est moribonde; le Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, la ligne, la couleur, la fooorme. Dans l'autre, la lecture de Byron a 85sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.

Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et digne, regarde sans comprendre.

V Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il était utile de le désefféminer, de lui montrer, en l'intéressant, la vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la société.

—«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades 86et aux variations en mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos œuvres:»—tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et Daudet.

Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre, correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui flâne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés. Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait à glaner sur ses timidités, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que font aujourd'hui ses successeurs.

Les héritiers directs de l'auteur de la Comédie humaine se montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau, les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend 87exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.

VI Avec Gustave Flaubert et Madame Bovary, se dessine dans sa véritable incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les productions remarquables si discutées aujourd'hui.

Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de faire une merveille; il a écrit Madame Bovary, parce qu'il avait vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,—il a vaincu,—la fameuse promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.

88Après Madame Bovary on voit apparaître la Fanny de Feydeau, L'Affaire Clémenceau de Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres, signées des noms les plus connus.

Edmond et Jules de Goncourt spécialisent le genre, dans cette admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en trace les types les mieux accusés.—La Fortune des Rougon, La Curée, La Conquête de Plassans, La Faute de l'Abbé Mouret et L'Assommoir sont des Romans typiques, forts, accentués et vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.

Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et amour. Ses Contes du Lundi, ses Lettres de Mon Moulin, Fromont-Jeune et Risler aîné, resteront assurément dans l'avenir, comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.

Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef d'œuvre trop peu 89connu: L'Abbé Tigrane. Nous voudrions dire quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,—au reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: Ne, sutor, supra crepidam.

VII Il faut des Romans aux peuples corrompus, a dit J.-J. Rousseau. Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue; dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.

Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas dévoré par le temps, par le journalisme, 90par les gêneurs et aussi par la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?

Comment cela?

Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens plus la force.... que ce serait beau, cependant!

Enfin, que feriez-vous?

Un Roman par Dépêches.


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LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. Montaigne.


Rus! quando ego te aspiciam! s'exclamait le vieil Horace avec des perspectives de calme et de repos.—O ubi campi! modulait Virgile, regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.—O campagnes! lointains paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies, quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (si parva licet componere magnis). Livre à grandes marges, divinement relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.

«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le retrouve au coin du feu».—Le Bibliophile sait cela, et, 92avant de quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures les longs farniente et les molles langueurs de sa villégiature. La valise est prête.—Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement, minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et charmés, ses Juntes, ses Dollet, ses Vascosan, ses Gryphes, ses Turnèbe, ses Plantin, ses Baskerville et ses Elzéviers; il considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte de Hoÿm.—Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là, bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et des larves, bien en dehors de tout contact humide!—Le Bibliophile a le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi, les joies poignantes de la trouvaille.—Il faut cependant partir, et faire un tri avec discernement.

Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de rossignols.—Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec inquiétude; choisirai-je Delille et ses Jardins, 93Jean-Jacques et sa Botanique, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?—Eh! voici, bien à propos, les Lettres à Emilie sur la Mythologie, par Demoustier.... Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur les attache au rivage.

Le Bibliophile est très perplexe;—choisir parmi ceux qu'on aime n'est pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne Bibliothèque portative du voyageur, si intelligemment publiée par T. Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.—Quelle aimable Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!—Heureusement, Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer satisfait.

94Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de l'excédent, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc des peintres de genre—ut pictura poesis,—François Coppée, Josephin Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?—le Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en plein air, et prendre quelques romans—pour ce, il s'appuie sur le raisonnement de S. Mercier:—«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit l'auteur du Tableau de Paris; reviendra-t-on sur une éternelle tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France dédaigne;—on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à suivre tous ces caractères mélangés.»

95Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du spirituel Monselet, ne serait-ce que l'Almanach des Gourmands, un livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au contraire.

Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques, aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de corps de l'immortalité.

Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux ses Lettres de Madame de Sévigné ou la poésie rectiligne de Despréaux;—on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit Trianon, 96et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole vénitienne en vue de La Piazzetta.

Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe dans quelques villes de province où il fouille, remue, bouleverse les rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont chauves.—Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage d'érudition.—Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.

Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre 97les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers auteurs qui l'accompagnent.

Lit-il Aline, reine de Golconde, ce conte ravissant de Boufflers? il ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit Aline;—lit-il le Paradis perdu? il croit le retrouver.

Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de Béroalde de Verville;—ajoutons à cela, une femme qui travaille et des enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là?

Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: ab uno disce omnes,—pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux champs l'onde perfide du Léthé!—la chasse, la pêche, les courses à cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la lecture et font négliger les livres;—nous en connaissons plus d'un, qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné 98dans ses pénates hivernales sans les avoir même déballées.

Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des Bibliophiles ab hoc et ab hac.

L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec ingratitude ces amis des temps néfastes.


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LES PROJETS D'HONORÉ DE BALZAC Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent. Rivarol.


ORSQU'UN colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du microscope et du scalpel.—La poule aux œufs d'or est morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus; c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot des enfants, à y chercher la petite bête.—Las de filer ses feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, laissant un vide immense dans la littérature militante.—Balzac est mort. Vive Balzac!—La place est aussitôt occupée par les biographes, ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est 100plus, que déjà le héros survit et prête à la légende.

Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les portraits intimes et les croquis sans façons, à bâtons rompus, du romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,—après Madame de Surville, la sœur dévouée, l'Alma Soror, apportant un pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du Home, deux familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à tisonner la braise encore chaude des Jardies,—Lamartine, lyrique contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en essayant les souliers du géant (errare humanum), donna la note de son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.

Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure, largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent peu de place enfin, à de nouvelles investigations.—La correspondance 101qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de ses larmes.

La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.—Une Bibliographie de Balzac serait cependant un ouvrage aussi utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour l'entreprendre?—Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de catalogographe, plutôt que d'érudit les projets littéraires éclos dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque.

Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges idées qui se sont produites et développées sous son crâne effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée.

102A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse et Lui-Même pour domestique, le jeune Honoré se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le jour.—C'est d'abord Coqsigrue, un roman qui le hante pendant de longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer; puis, c'est un Opéra Comique (?) auquel il renonce, faute de compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à son fameux Cromwell enfin, dont il résume le plan détaillé dans une lettre à sa sœur Laure (1820).—Pour se délasser des fatigues que lui procure sa Tragédie, le Débutant Croquignole, selon son mot. Un Petit Roman dans le Genre Antique, fait mot à mot, pensée à pensée, avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.

Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste entreprise, ce sont Les Trois Cardinaux, œuvre dans laquelle il eût voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'Eminence grise, Mazarin et Dubois—à la même époque il prépare des Romans et des articles de Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en voici les titres: Un Article sur le Serment,—Les Causeries du Soir (volume de nouvelles) 103Le Maudit (article ébauché pour la Revue de Buloz), Les Amours d'une Laide,—Le Marquis de Carabas, et, principalement La Bataille d'Austerlitz, dont Balzac parle fréquemment comme devant faire partie des Scènes de la Vie Militaire.

De 1833 à 1850, l'auteur du Père Goriot, fait plus de besogne que de projets; nous devons néanmoins citer comme tels: 20 pages sur le Salon de 1833,—Le Privilége, roman qui devait suivre Le Curé de Campagne,—L'Histoire d'une Idée heureuse, dont le prologue seul a été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: Richard Cœur d'Eponge, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter au Théâtre des Variétés.

Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir exécuté en entier, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.—En 1836, il écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur: «J'ai terminé le manuscrit de Sœur Marie des Anges, je ne veux pas le confier à la diligence.»

Sœur Marie des Anges, cela est patent, n'a jamais existé que dans l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la conduira au couvent—: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa jeunesse où elle 104ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet, (Lettre à Madame Hanska, 1838) et le malheur la ramènera au couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez content de moi.»

Hélas, de Sœur Marie des Anges, de ce Livre d'Amour, comme se plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes fugitives!

Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous occuper maintenant, c'est l'auteur de la Grrrande Comédie humaine, et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans son ensemble.

Dans les Scènes de la vie privée, Balzac avait projeté les romans suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:—Les Enfants,—Un Pensionnat de Demoiselles,—Intérieur de Collége, puis, (ici nos regrets s'accentuent),—Gendres et Belles-Mères.

Dans les Scènes de la vie parisienne devaient prendre place: Une Vue du Palais,—Entre-Savants,—Le Théâtre comme il est.

Aux Scènes de la vie politique, se seraient 105ajoutées les œuvres suivantes: L'Histoire et le Roman,—Les Deux Ambitieux,—L'Attaché d'Ambassade et... Comment on fait un Ministère.

Avant d'entreprendre les Scènes de la vie militaire, Balzac en avait dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: Les Soldats de la République (trois épisodes), L'Entrée en Campagne,—Les Vendéens,—Pour Les Français en Egypte, les 2e et 3e épisodes font défaut, ce sont:—Le Prophète,—Le Pacha. Pour le reste, voici tous les titres des Œuvres militaires projetées: L'armée Roulante,—La Garde Consulaire,—Un Combat,—L'Armée assiégée,—La Plaine de Wagram,—L'Aubergiste,—Les Anglais en Espagne,—Moscou,—La Bataille de Dresde,—Les Traînards,—Les Partisans,—Une Croisière,—Les Pontons,—La Campagne de France,—Le Dernier Champ de Bataille,—L'Emir,—La Pénissière et Le Corsaire Algérien.

Il manque deux romans aux Scènes de la vie de Campagne: Le Juge de Paix,—Les Environs de Paris.—Aux Etudes Philosophiques, il en manque cinq: Le Phédon d'Aujourd'hui,—Le Président Fritot,—Le Philanthrope,—Le Nouvel-Abeilard,—La Vie et les Aventures d'une Idée.—Dans les Etudes Analytiques, enfin, Balzac devait faire: L'Anatomie des Corps Enseignants, Une Monographie de la Vertu et 106un grand Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du XIXe siècle.

Notre travail de catalogographe se termine ici,—nous ne chercherons pas à y ajouter un Postface, ni à savoir, si Balzac, qui a changé tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,—nous avons pensé pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de Nos caprices, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils valent, sans commentaires ni frais d'érudition,—qu'on nous tienne compte du reste.


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VARIATIONS SUR LA RELIURE DE FANTAISIE La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces cartonnages.


L semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en veluyeau sanguin, vermeil, vert ou noir; en pel velue, en soie blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre, frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de fermouers, $1m>, fermails ou fermaillets, de pipes d'or ou d'argent, de tuyaux du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante.

Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les robes, 108les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend, que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en cuir en grain.

L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.

On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,—de la reliure pour tous,—du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant des causeries intimes.

109Les cartonnages, dits à la Bradel, sont fort appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand défaut.

On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du papier peigne, soit du papier marbré, maroquiné ou à escargots, soit du papier de couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient les bords en gouttières, ornent le dos de très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là, se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.

Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps sur le chemin du convenu et du ponsif.

Un Livre doit être relié, selon son esprit, 110selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque monochrome! un Bibliotaphe seul peut en posséder une semblable.

Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;—le dos de chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su assembler en docte académie.—Si votre Molière est relié en veau porphyre, que Montaigne le soit en veau racine, Montesquieu en veau granit et Dorat en veau rose, n'allez pas couvrir la Pucelle de Voltaire en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à celle de Chapelain; vêtir les Lettres de Madame de Maintenon en Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux Historiettes de Tallemant des Réaux une tunique vert bile, ne serait que justice.

Certains amateurs, bien pensants, ont adopté 111une couleur particulière pour chaque classe de leur Bibliothèque.—Ces Chromo-Bibliotactes habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de Théologie et les Saintes Ecritures. En souvenir du printemps de la Nature, l'Histoire naturelle est revêtue du vert le plus tendre; aux Œuvres dramatiques, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour les Romans, ils prennent le rose, tandis que pour les Livres d'histoire, de Médecine ou de Jurisprudence, ils emploient le noir avec de minces filets d'or.—L'Astrologie porte l'azur céleste, les Œuvres Badines sont gratifiées du ton mauve, les Voyages de bleu d'outre-mer, les Traités du Mariage de jaune serin et les Opuscules Scatologiques de Terre de Sienne.

Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité.—Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.

Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs; celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse 112et de goût afin de spécialiser davantage leur talent individuel.—Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.

Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à mettre en usage.—Un Livre doit être habillé avec toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à la toilette d'une femme.

113La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille, de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre ses ébats.—N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de toile verte, rouge ou grise pour ce Faublas, pour ce Pied de Fanchette ou pour ces Contes grivois du charmant de Caylus; Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure à la fanfare ou à la rose, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et trouvez.—Pour nous—qu'on excuse notre extravagance, si extravagance il y a,—lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui disons impérieusement: «Voici un cartonnage Pompadour de notre invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois centimètres du haut du volume, dans l'intervalle 114des fleurs brochées; dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est commandé et ne répliquez pas.

Ce Cartonnage Pompadour, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux et d'une couleur locale qui charme.—Quel plaisir de lire, sous ce costume, Crébillon le fils, de La Morlière ou de Cahusac! Ce n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en réjouir.—Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous apprendre qu'il a placé dans le Sopha, un sachet à la Sénéchale, et un autre de poudre d'Iris, dans les Bijoux indiscrets, nous le jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions: Bravo.

Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa Bibliothèque: Trésor des Remèdes de l'âme; Jules Janin, modifiant les termes, mit sur la porte de la sienne: Pharmacie de l'âme.—Si nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison pour l'antidote, le Marquis de Sade pour l'Internelle Consolation; le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée, environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin 115Borgiaque qu'il enferme.—L'Internelle Consolation, au contraire, dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de suite aux yeux: «Venite ad me afflicti mærore». C'est encore un point à observer dans la reliure des Livres.

Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent voir.

La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps, des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien ne se heurte; toutes ces babioles, d'un goût si délicat et d'un prix si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse 116qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou les parchemins antiques.

Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou séparément;—dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins, introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons, ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant, une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement les papiers peigne ou unis, les toiles, les basanes, et tous les autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.

Voyez entre autres la Guerre du Nizam, de Méry, recouverte des dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez Salambô enfermé dans un cuir byzantin, et encore les Caprices en zigzags, de Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos chagriné à titre d'or? Pour Mérimée, pour de Nerval pour Barbey-d'Aurévilly, pour Edgard Poë ou Baudelaire, c'est bien là ce qu'il faut.—Afin de mieux exprimer 117notre façon de voir et de comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces, des mosaïques, des signets et des gardes,—quelque chose dans cette manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées, gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au milieu.—Date et lieu de publication à froid au bas du dos.»

Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de demi-reliure;—qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de n'avoir pas prêché dans le désert.—Ainsi soit-il!


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RESTIF DE LA BRETONNE ET SES BIBLIOGRAPHES

ŒUVRE de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver; glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, quel sera son sort demain?

Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.

Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus de mille huit cents personnes suivirent son 120corps au cimetière Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé.

Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes, où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans la plus profonde insouciance.

Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes infortunés.

L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de nouveau leur grande morale si variée.

Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: ad posteros et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il 121puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du passé.—Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix aujourd'hui.

Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce fécond littérateur[5].

Dans les numéros du Constitutionnel des 17, 18 et 19 août 1849, le spirituel auteur de M. de Cupidon consacra à Restif de longs articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il publia cinq ans plus tard[6].

122Dans l'intervalle, en 1850, la Revue des Deux-Mondes fit paraître une analyse de M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé[7].

Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif, ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier mis en roman par un rare poëte.

Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes, mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à rechercher les Restif, on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer dans les plus fières bibliothèques.

L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de Rivarol: L'imprimerie est l'artillerie de 123la pensée; les formats même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète, tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée un moment ternie du père du Pornographe.

Ce fut bien vite une Restifomanie parmi les collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les conditions suivantes:

«Œuvres de Nicolas-Edme Restif de la Bretonne. Deux cent douze parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8, et in-fol.—maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et encollé.—Prix; Vingt mille francs.»

20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8]

124L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne. Cet ouvrage colossal, outre la description raisonnée des collections originales, des réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations, contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus curieuses et les mieux étudiées.

Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur l'écrivain du Paysan perverti.

M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une réimpression d'un choix des Contemporaines, fit une notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler 125de Restif et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et l'érudition.

Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les bibliophiles et les érudits.

L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que oui.—Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux ouvrages de la collection, dans les Nuits de Paris, dans Les Parisiennes, dans Les Françaises, dans Le Palais Royal, dans les Années des Dames Nationales, dans Les Posthumes, dans les Idées Singulières et Les Veillées du Marais, on arriverait certainement à prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne, dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si confuse, si démodée, 126qu'il est presque impossible d'en affronter la lecture aujourd'hui.

Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus, ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour que nous lui consacrions ces quelques lignes.


127


LE CABINET D'UN EROTO-BIBLIOMANE

Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent. Sénèque.


OUVENT, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion que l'on voit aux conspirateurs.—Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves, pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question», disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher cependant;—je repasserai bientôt.»

Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule m'intriguait particulièrement, 128et sous la sénilité vainement dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à part.

Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «Mauvais sujet qui pourrait être son propre grand-père.»

A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses joues.—On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles: «L'avez-vous?—Non, répondait-on;—Pensez-y, n'est-ce pas», reprenait-il avec découragement, et il se retirait.—Un coupé de couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas 129rose broché d'argent, l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà disparaissait au loin. C'était une vision.

J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir assisté.—De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il stationnait des heures entières au foyer de la danse.—Les déesses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont ses poches étaient toujours pleines.

130Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des stoïciens, le fameux Sequere Deum. Je m'aperçus en effet que le destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à souhait.

II Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis m'avait conduit.—Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans, lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse, je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu s'inquiéter de ma présence.—Je ne me 131demandai pas comment il était venu là, sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller son attention et mieux affermir ma voix:

—Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande, murmurai-je, afin d'engager la conversation.

—Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son laisser-aller de tête et de bottine.

—Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes.

—Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à lui-même;...cependant Gungl's.

—Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.—Le Rêve sur l'Océan est une œuvre toute d'harmonie.

—Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.

—Il y eut un silence;—mon voisin de divan, renversé en arrière, avec une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.—Je ne perdis pas courage et fis un nouvel effort.

132—Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si gracieuses de style.

Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver;—Je continuai:

—Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart.

—Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance! Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le meilleur Pleyel du monde.

—Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles ravissants, décorés 133avec un art incomparable par des artistes tels que Boucher, Watteau...

Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard, ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt de la peinture; ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom.

—Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire modestement, mais c'est une œuvre si blonde de ton, si mignarde dans son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille véritable.

Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui, possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du tableau.—Quel en est le sujet, je vous prie?

Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai?

Les Dames Galantes sont pour moi un bréviaire.

Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, vous y avez vu décrit le sujet de mon Fragonnard, dans le Discours premier; vous l'avez lu 134dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se termine par ce vers:

Hic ubi vir non est, ut sit adulterium.

Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente des fricatrices; Donna con Donna.

La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux morts avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient d'étonnement, et la sueur ravinait son visage.

—Vous avez un tel tableau de Fragonnard! exclamait-il avec admiration; un sujet si bien traité par un tel maître,—que ce doit être beau!

Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.

Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais touché juste; il avait bondi à la description d'un sujet érotique et déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur l'origine de cette œuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit salon dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques 135jolies femmes qui vinrent prendre place à ses côtés.—L'intimité était rompue.

—Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et après un échange mutuel de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.

III Quelques jours après, je sonnais à l'huis du Chevalier de Kerhany, dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;—un grand diable de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.—Je traversai d'abord une vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style Pompéïen, où se trouvaient rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus l'accubitum, le biclinium, le triclinium, orné de ses plagula; le lectulus, et même le subselium, le seliquastrum, le scabellum et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.—Le Chevalier était visible; il se tenait dans un petit fumoir tendu de soie havane capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande cordialité, me félicitant de n'avoir pas craint de le déranger. Nous parlâmes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique de mon Erotomane semblait se réunir et se résumer dans l'éternel féminin; il ne voyait 136la musique, la poésie, la peinture que dans un sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait à établir malgré lui entre tous les chefs-d'œuvre et l'amour des filles d'Ève;—prenant chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée que, dans les grandes manifestations de l'art, on pouvait répéter le mot d'un policier célèbre: Cherchez la femme. Il me parla du sexe charmant comme un habile général le ferait d'une forteresse dont il connaît les coins et recoins; exprimant avec grâce les différentes manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories si audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des femmes turques, les raconter ici.—Je fus entièrement séduit par ce vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, le Chevalier de Riom, tant il annonçait de connaissances approfondies et de crânerie passionnée dans les sujets délicats qu'il avait à traiter.

Cependant, si attrayante que fut la conversation, je ne tardai pas à réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il accéda avec la meilleure grâce à ma demande:—«C'est juste, c'est juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes billevesées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des maîtres.»

137Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie exposée au nord;—étourdi un instant par la splendeur des cadres et l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me remettre, et je pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière qu'il m'ait été donné de voir.—Il y avait là des Velazquez et des Murillo, des Titien et des André del Sarte, des paysages éclatants de Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que des Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des Paul Veronèse.—Il m'eut fallu des journées entières pour rassasier mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les sensations que j'éprouvai.—Je m'arrachai cependant à cette féerie sublime pour faire remarquer à l'heureux propriétaire de tant de merveilles que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième siècle ne tenait aucune place dans sa galerie.

«Un moment, un moment, répondit-il,—ceci tuerait cela,—suivez-moi, vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais vous satisfaire.»

Le Chevalier souleva une portière; nous 138nous trouvions alors dans une chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace immense remplaçait le plafond et tout à l'entour de la pièce jusques à la cimaise étaient suspendus des tableaux du dix-huitième siècle.—C'était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de Gainsborough, et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo, Pater, Boucher, Lancret, Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich, Le Barbier, L'Epicié et Boilly.—Ce qui donnait un caractère particulier à cette réunion de chefs-d'œuvre, c'était la nature même du choix des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses, qu'un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses; qu'une débauche de postures alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.—La dépravation de tout un siècle s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de luxure et aimablement vicieuses; les torses cambrés, lascifs, endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du plafond, tandis que les jambes velues des faunes et des sylvains nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient secouer dans l'air une odeur âcre de bouc qui montait au cerveau.

Il y avait près d'une heure que je me trouvais 139là, ivre de tant de beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée: «Eh bien! jeune homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous de mon dix-huitième siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort belle compagnie dans mon modeste petit musée?—Ce n'est pas tout, ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque qui compte certaines curiosités qui seront de votre goût.—Mais... qu'avez-vous?—on dirait que vous vous sentez mal?

Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et remerciant le Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous pour le lendemain à la même heure.

Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal, loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course échevelée à travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore à soulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.

Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à 140cette heure, un magicien sinistre, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à plaisir de mon enthousiasme juvénile.—Je lui en voulais presque de m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api, c'est-à-dire des petites parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie d'or.

IV Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords de coquets lambrequins de moire vert myrte, dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier 141rayon, dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et le caractère singulier de ceux que l'on voit dans Le Musée Secret du Roi de Naples. Je me croyais chez un juge d'instruction après la saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.—La pièce n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons, sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Çà et là quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes et une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint de satyriasis.

Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta:

142«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie.—Mon coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac?

Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos pestiférés.

—Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est graduée,—les incurables sont à gauche à l'extrémité du lieu où vous vous trouvez;—je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous prendre.

La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait appeler la série des anodins: c'étaient pour la plupart des romans ou 143contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis Grigri; Thémidore; Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître; Les Œuvres galantes de Bordes; Le Grelot; Le Roman du Jour; Le Sopha; Le Tant pis pour lui ou les spectacles nocturnes; les différents Codes: Code de la Toilette; Code des Boudoirs; Code du Divorce; Code des mœurs ou la prostitution régénérée; Code de Cythère ou lit de justice d'Amour; puis la Bibliothèque des petits maîtres, la Bibliothèque des Bijoux: Les Bijoux indiscrets; Le Bijou des Demoiselles, Les Bijoux des neuf Sœurs; Le Bijou de Société ou L'Amusement des Grâces; les Bijoux des petits neveux d'Arétin et autres; les Caleçons des Coquettes du jour, les Calendriers de Cythère, L'Almanach cul à tête, ou étrennes à deux faces pour contenter tous les goûts ainsi qu'une foule d'œuvres scatologiques et d'ana orduriers.

Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers par esprit de couleur 144locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures, en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin sur le plat des volumes en guise d'armoiries.—Des gravures licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes même, subissaient quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux et je ne pouvais m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fut trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du Chevalier de Kerhany.

Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la graduation libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes: La Muse folâtre; L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps (1670); Le Parnasse satyrique du sieur Théophile; Le Cabinet satyrique; Les Œuvres de Corneille Blessebois; Dulaurens; Les Muses en belle humeur ou Elite des poésies libres; le Pucelage nageur; L'Anti-Moine; Le Parnasse du XIXe siècle et tous les ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines de volumes pour atteindre l'extrême gauche.

145Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, comme me l'avait dit le Chevalier, c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le nec plus ultra de la dépravation et à la fois du luxe artistique des livres et des gravures; Les Œuvres badines d'Alexis Piron touchaient L'Amour en Vingt Leçons et le Meursius François; L'Arétin y était représenté par le Recueil de postures érotiques d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache; par l'Alcibiade Fanciullo à Scola; par l'Arétin français et par le livre dit: Bibliothèque d'Arétin; près du Divus Arétinus je remarquai Félicia ou Mes Fredaines; Monrose ou le Libertin par fatalité; les Monuments de la vie privée des Douze Cæsars et les Monuments du Culte secret des Dames Romaines; plus loin je vis Justine ou Les Malheurs de la vertu; Cléontine ou La Fille malheureuse; Juliette ou la suite de Justine; Le Portier des Chartreux; La France fout...; La Philosophie dans le Boudoir; Les crimes de l'amour ou le délire des Passions; en un mot toutes les œuvres sadiques du Marquis de Sade, en éditions originales, avec reliures à petits fers de torture.—J'allais me livrer au plaisir de regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main sur l'un des trois exemplaires connus du Recueil de La Popelinière: Tableaux des Mœurs du Temps dans les différents âges de la vie, 1 vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement impudiques 146de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante rareté se présenta:

—«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher enfant, non-seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus rare de mes livres rares après l'Anti-Justine de Restif de la Bretonne; savez-vous que la possession de mon La Popelinière, imprimé sous les yeux et par ordre du fermier général, m'a coûté dix ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et deux mille écus sonnants.»

—C'est à peu près le prix de mon Fragonnard Lesbien, sans omettre les luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.

Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange?

Qui sait?

Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon Fragonnard;... mais, outre mes grandes et petites entrées dans son cabinet, je suis, de par son testament, héritier présomptif de l'Anti-Justine et du fameux La Popelinière.

FIN

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RONDEAU AU LECTEUR [and the rest]

Dans mes Caprices rédigés, Imprimés, revus, corrigés, Je m'aperçois avec grand peine Que j'ai fait plus d'une fredaine Dont mes Lecteurs sont affligés. Des Errata mal fustigés, En maint endroit se sont logés; Je les puis compter par vingtaine Dans mes Caprices, Car ces écrits très-négligés, Ont été conçus, colligés, Et bâclés dans une quinzaine; S'ils courent trop la pretentaine, C'est que je les ai propagés Dans mes caprices.

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ERRATA[9] Page 22, ligne 5, au lieu de: si l'un de ses Bibliophobes, lire: si l'un de ces Bibliophiles.

Page 35, sous-titre, au lieu de: Gauchemar à la manière de Goya, lire: Cauchemar à la manière de Goya.

Page 37, ligne 24, au lieu de: Les lettres sont..., lire: Ses lettres sont...

Page 46, ligne 1, au lieu de: Germe lui, lire: Germe en lui.


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TABLE DES MATIÈRES Préface au Lecteur I Une vente de Livres a l'Hôtel Drouot 1 La Gent bouquinière 19 Les Galanteries du sieur Scarron 25 Le Quémandeur de livres 35 Le Vieux Bouquin 43 Le Libraire du Palais 47 Un Ex-Libris mal placé 55 Les Quais en aout 63 Les Catalogueurs 65 Simple Coup-d'Œil sur le roman moderne 81 Le Bibliophile aux champs 91 Les Projets d'Honoré de Balzac 99 Variations sur la reliure de fantaisie 107 Restif de la Bretonne et ses bibliographes 119 Le Cabinet d'un eroto-bibliomane 127 Rondeau 147


ACHEVÉ D'IMPRIMER

Sur les presses de Bluzet-Guinier

Typographe

A DOLE-DU-JURA

le 10 février 1878


Pour Édouard ROUVEYRE, éditeur

A PARIS


NOTES: [1] Madame Bovary fut écrit au jour le jour—nous donnons ces détails pour les Bibliophiles curieux—sur un de ces longs agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert fixa son œuvre impérissable,—voilà un agenda qui vaudrait cher aujourd'hui!

[2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et son Lycée.

[3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu à achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: Histoire des Œuvres de Honoré de Balzac.

[4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.

[5] Quérard dans La France littéraire, Didot, 1835; M. Eusèbe Girault, dans La Revue des Romans (2 vol. in-8o, 1839, tome II, pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les Lettres sur le fouriérisme (Revue sociale de Pierre Leroux, mars 1850) avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la Bretonne.

[6] Restif de la Bretonne, sa vie et ses amours, etc., par Charles Monselet, avec un beau portrait gravé par Nargeot. Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.

[7] Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle.—Les Confidences de Nicolas. (Restif de la Bretonne) par Gérard de Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.—M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé, fait partie des Illuminés ou les Précurseurs du socialisme, Récits et portraits, par Gérard de Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.

[8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres de son grand parent.

[9] Nous n'indiquons ici que les principaux Errata Sans aucun doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance est moindre et nous ne voulons pas les souligner.

(Note de l'Éditeur.)

See also




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