Les blasphèmes  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

Les blasphèmes (1884)is a book by Jean Richepin.

Full text of "Les blasphèmes"[1]

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LES


BLASPHÈMES


SCEAUX. — IMP. CHARAIRE ET FILS.


JEAN RICHEPIN


LES


BLASPHÈMES


NOUVELLE EDITION




PARIS


G. CHARPENTIER ET O, ÉDITEURS

il, RIE DE GRENELLE, il

1890

Tous droits réservés


SONNET LIMIXAIRH


Lecteur, si c'est pour rire un brin et te distraire Que le désir d'avoir ce volume fa pris, Crois-moi, cours le revendre, et même à moitié prix; Car ces vers ne sauraient f amuser. Au contraire!

D'autres tiennent, dans la boutique littéraire, Les joujoux, bibelots, articles de Paris, Tous les brimborions « des Grâces et des Ris » . Cest à ceux-là qu'il faut porter ton numéraire.

Ici, tes bons gros sous seraient mal dépensés ;

Ici tu trouverais de sévères pensers

Qui doivent être lus ainsi qu'un théorème.

L'âjire vin que j'm fait aux monts d'où je descends N'est pas pour des palais d'enfants lécheurs de crème, Mais veut des estomacs et des cerveaux puissants.

1


A MAURICE BOUCHOR


Mon cher Maurice,

Je te dédie ce livre des Blasphèmes, d'abord parce que tu es mon ami, et, en second lieu, parce que tu comptes parmi les rares esprits capables de le com- prendre pleinement, même sans le goûter.

A part, en effet, quelques vastes et impartiales raisons qui le pourront digérer dans son ensemble, je ne sais guère, ou plutôt je ne sais que trop, comment il sera supporté par la plupart des lecteurs. Je doute que beaucoup de gens aient le courage de suivre. anneau par anneau, la chaîne logique de ces poèmes, pour arriver aux implacables conclusions qui en sont la fin nécessaire. Quand je passe en revue les diverses cat^'gories d'opinions que j'attaque sans quartier, opinions souvent contraires entre elles, mais toutes unies contre moi, je me demande avec inquiétude à qui ma sincérité ne sera pas désagréable.

Avant tout, je vais scandah'ser les dévots, les fidèles


4 LES BLASPHEMES

d'une religion organisée, quelle qu'elle soit, et à leurs yeux je ne commets rien moins qu'un sacrilège en éventrant leurs idolespourenmontrer l'inanité. Derrière eux, s'insurgeront tous les Déistes plus ou moins déguisés, religiosAtres comme les autres sont religieux, adorateurs d'un Être suprême, d'une Conscience uni- verselle, d'un Grand-Tout quelconque, depuis les Libres-Penseurs qui ne se raccrochent qu'à la ridicule trimourti du Vrai, du Beau et du Bien, jusqu'aux Pan- théistes qui, à force de souffler dans la baudruche du Dieu impersonnel, la font crever à l'infini.

Malgré leur tolérance, les sceptiques s'irriterontde mes affirmations audacieuses; et je serai accusé d'imper tinente métaphysique par les positivistes, ces ramas- seurs de bouts de faits.

Les matérialistes eux-mêmes, ou du moins ceux qui se disent tels et qui sont assez inconséquents pour par- ler des causes et des lois, me trouveront criminel et dangereux, de remplacer ces causes par des hasards et ces lois par des habitudes.

Les hommes de science ne consentiront jamais à mépriser les formules des découvertes qui font leur gloire et à les considérer comme une pure logomachie. Les bonnes gens sans prétention philosophique, mais qui se pavanent impérialement dans leur qualité d'homme et qui se donnent de l'encensoir à travers la figure, sous prétexte d'honorer la Raison, ces aimables déificateurs d'eux-mêmes, saigneront des coups que je porte à la suffisance humaine, et se révolteront en me voyant cracher dans leur stupide encensoir.


A MAURICE BOUCHOR 5

Les heureux ne me pardonneront pas de constater le néant des choses, ni les malheureux de couper toutes les fleurs de leurs rêves.

Pour m'achever enfm, la tourbe des sots et des hypo- crites croira de son devoir de sauver le Droit, la Pro- priété, la Famille, la Société, la Morale, etc., et, à la défense de ces conventions dont je ne reconnais point l'absolu, j'entendrai clabauder toutes ces oies du Capi- tole.

En vérité, tu le vois, mon cher ami, pour avoir été franc avec tout le monde, je risque fort de ne plaire à personne.

Mais qu'y faire? Faut-il donc se cantonner éternelle- ment dans ces lâches compromis, dans ces doctrines bâtardes qui n'osent pas suivre toute la pente d'un rai- sonnement et qui s'arrêtent à moitié chemin, les pieds pris parmi des préjugés qu'on respecte sans y croire? Faut-il manquer de logique, comme ces dévots qui n'ont pas le courage de se faire martyrs, comme ces faux matérialistes qui honorent la vertu, comme ces incomplets sceptiques qui doutent de tout excepté de leur doute même? Non. J'ai préféré mener mes pré- misses à leurs conclusions. Goûte que coûte, j'ai emboîté le pas à mon athéisme jusqu'au bout. Traquant l'idée de Dieu, je l'ai trouvée entourée d'une forêt d'autres idées adventices dans lesquelles j'ai dû porter la. torche et la hache. Je n'ai point hésité. Certes, je l'avoue, je détruisais ainsi non seulement des superstitions gros- sières et odieuses, mais aussi de douces et belles illu- sions. A côté des autels abominables, je renversais des

1.


(} LES BLASPHEMES

croyances souvent consolantes, la confiance dans la Justice, l'appétit de l'Idéal, l'admiration d'un Ordre éternel, et je foulais aux pieds cet unique trésor des misérables, l'espérance d'un avenir meilleur dans une autre vie et même ici-bas. N'importe! Partout où se cachait l'idée de Dieu, j'allai vers elle pour la tuer. Je poursuivais le monstre sans me laisser effrayer ni attendrir, et c'est ainsi que je l'ai frappé jusque dans ses avatars les plus subtils ou les plus séduisants, j'entends le Concept de Cause, la foi dans une Loi, l'apothéose de I9, Science, la religion dernière du Pro- grès. Voilà ce que j'ai fait, et, quelle qu'en doive être l'issue, je ne saurais m'en repentir.

Maintenant, que je sois jugé à tort et à travers, calom- nié, vilipendé, voire persécuté, je n^en fais aucun doute, ni d'ailleurs aucun cas. Je m'attends à tous les malen- tendus volontaires ou rion, et, d'avance, je me croise les bras devant toutes les haines.

Pourtant je ne demeure point sans tristesse en son- geant à l'inimitié des gens de bonne foi, qui n'entreront pas en communion avec moi simplement par impuis- sance. Ilélas! même parmi ceux qui me loueront, com- bien dénatureront mes idées en les accommodant à leurs partis pris ! Même parmi ceux qui m'aimeront, combien peu oseront me suivre jusqu'au bas de cet escalier ver- tigineux qui conduit à l'épouvantable et serein nihi- lisme!

Mais il en faut faire son deuil! Après tout, je ne cher- che pas ma joie dans le suffrage des timides ni des débiles;. je la puise à la certitude d'avoir dit pleinement


A MAURLCE BOUCHOR 7

ce que j'avais dans la tête. Somme toute, je suis allé plus loin qu'on ne le fit jamais dans la franche expres- sion de l'hypothèse matérialiste; j'ai poussé à sa for- mule extrême cette théorie du monde sans Dieu, que personne n'a le courage d'étaler et que tous mettent secrètement en pratique; je crois avoir dit le dernier mot de l'athée, véritable; je suis descendu au fln fond de ma pensée; et cela suffit à mon orgueil.

Comme, toutefois, on ne jouit absolument de sa pen- sée qu'à la condition d'être compris, j'ai tâché de rendre la mienne aussi claire que possible, et je lui ai donné tout ce que je possède de passion, de raison, de poésie, tout ce que j.'ai acquis de science dans mon métier de dompteur de mots.

J'espère donc, mon cher Maurice, que ce livre est bon; et c'est aveccetespoirqueje t'en offre la dédicace, comme un hommage à ta haute intelligence et comme un témoignage de notre inaltérable amitié.

Jean RICHEPIN. •


P. -S, Lorsque je t'écrivis, il y a cinq ans, cette dédi- cace d'un livre alors inachevé, je me croyais bien sûr de trouver dans ton esprit fraternel un tranquille et doux refuge contre la haine et l'imbécillité des autres. Hélas! voici qu'aujourd'hui cet asile même est fermé à mon espérance, l^endant que je persévérais dans mes


8 LES BLASPHÈMES

idées, lu modifiais les tiennes. Tu avais subrepticement repris goût au mauvais vin de l'Idéal, des Illusions spi- ritualistes, de la Foi en l'éternelle Justice. Donc tu me considères maintenant, toi aussi, comme un malheureux aveugle empêtré dans la boue grossière des négations. Tu t'imagines m'avoir laissé en arrière, sans t' apercevoir que je n'ai pas bougé de place, tandis que tu zigzagues autour de moi en trébuchant dans ton ivresse mystique. Soit! Je ne t'en veux pas. C'est ton sang bleu qui t'est remonté au cerveau, ton sang d'Arya, ton pauvre sang vicié par six mille ans d'hérédité dévotieuse. Tu es redevenu idolâtre comme l'est tout notre vieux monde, en proie aux accidents tertiaires de la religiosité. Tant pis! Mais ta rechute ne saurait me décourager, ni m'empècher de t'aimer non plus. Seulement, je ne cher- cherai désormais qu'en moi-même mes templa serena. Je m'envelopperai de plus en plus dans l'orgueilleuse solitude de ma pensée. Je continuerai mon œuvre sans autre désir que de m'y complaire. Cette œuvre, je la roule dans ma tète depuis plus de dix ans, et elle com- mence à prendre forme sous l'espèce de quatre livres, quejepublieraisuccessivement : les Blasphèmes, lePara- dis de r Athée, r Évangile de V Antéchrist, les Chansons éternelles. J'essaie d'y établir à ma manière une morale, une métaphysique, une politique et une cosmogonie matérialistes. Aurai-je le loisir de mener à bonne fin cette terrible et chère besogne, au milieu des luttes, des orages, des passions, des aventures, où je laisse hardi- ment chanter, crier et saigner ma vie ? Je ne sais; mais, quel que doive être le sort de cette œuvre, je ne puis


A MAURICE BOUCHOR 9

oublier que je l'ai commencée la main dans la tienne. Souffre donc que je ne retranche rien aux lignes dans lesquelles je t'en offrais la dédicace. Et si tu mérites un châtiment pour la profonde tristesse que me cause ta conversion, puisses-tu le trouver dans la tolérance iro- nique qui me permet d'inscrire, toujours tendrement, ton nom de catéchumène sur cette Bible de l'Athéisme!


DlucAi'Ooiii, 28 janvier 188i.


PROLOGLK


Encore un siècle qui décline 1 Et voici le vieux genre humain Qui redescend une colline Sans voir le bout de son chemin. A chaque pas perdant un rêve Comme un cheval fourbu qui crève. Bien que l'existence soit brève Les jours lui paraissent trop longs, ^ar ils sont vides, somme toute. Au dernier tournant de la route A-t-il enfin lâché le doute, V' ^'ïvons-nous où nous allons?

Nous avons bien à la matière I ilouté deux ou trois secrets;


i2 LES BLASPHEMES

La Nature, la reine altière, Se laisse approcher de plus près; Nos esprits, quoique noyés d'ombres, Ont su calculer quelques nombres Et tirer d'un tas de décombres De quoi faire un maigre tableau; Oui, mieux que la race première, D'une main sûre et coutumière Nous nous servons de la lumière, Du sol, de l'air, du feu, de l'eau;

Oui, puisant à l'intarissable, Nous avons ramené du puits Un seau plein de ces grains de sable Que nous nommons des faits... Et puis? Avec tous nos points de repères, Te voyons-nous mieux que nos pères, fond, fond qui nous désespères. Fond obscur, fond mystérieux? Pour avoir fait glose sur glose Nous croyons savoir quelque chose ; I Mais la Cause de tout, la Cause, i Qui donc la tient devant ses yeux?

Qui donc va crier à ses frères : « Voici les voiles arrachés !


PROLOGUE 13

Malgré les énigmes contraires Voici le mot que vous cherchez! Voici, fixe sous ma prunelle, La loi stable, unique, éternelle, Qui contient tout le monde en elle! Voici le vrai I Soyez ravis ! Homme, tu peux enfin connaître La raison sûre de ton être, Quels destins réglés te font naître, Oii tu vas, et pourquoi tu vis! »

Qui donc doit parler de la sorte? Où donc est-il, ce grand savant? Où? Dans la foule? Qu'il en sorte! Mais non! Tout reste ainsi qu'avant. La nuit ne s'est pas éclaircie; Et d'argutie en argutie. Comme toujours, on balbutie Sans trouver le mot qu'il faudrait. Science à chiffres futiles, Sur l'univers que tu mutiles Cueille des secrets inutiles! Nous voulons l'éternel secret.

Vers l'inconnu, vers le mystère, Invinciblement emportés,

2


14 LES BLASPHÈMES

Nous quitterions plutôt la terre Pour chercher ailleurs des clartés. Ce désir fou si fort nous ronge Que nous aimons même, le songe Qui dans des lueurs de mensonge Nous offre une aube de savoir. Cause, ô sphinx, ô toi qui mènes Nos pauvres cervelles humaines, Sous le tas noir des phénomènes C'est toi que notre cœur veut voir.

Mais nous avons beau dans l'espace Tendre nos bras, croiser nos mains, Croire qu'après le jour qui passe Viendront de meilleurs lendemains, Pousser au ciel des cris d'alarmes Ou le menacer de nos armes, Ou tenter à force de larmes D'user sa porte en diamant; Vains efforts et peine perdue ! Rien ne répond dans l'étendue, Et la nuit partout répandue Toujours nous couvre obstinément.

Et voilà pourquoi l'implacable Et lourd ennui s'installe en nous.


PROLOGUE 15

Voilà le poids qui nous accable Et nous fait choir sur les genoux. Voilà pourquoi l'âme qui plie Sent une âpre mélancolie Au seuil d'une époque abolie Et d'un nouveau siècle. penser Qui la désole et la torture î Elle voit dans l'iieure future La même inutile aventure Qu'il faut encor recommencer.

C'est alors qu'on perd tout courage, Qu'on va dans le spleen s'affaissant, Ou qu'on s'emporte et qu'on enrage A se reconnaître impuissant. Et l'un blasphème et l'autre pleure, Et, sachant que tout n'est qu'un leurre, L'homme écoute s'écouler l'heure Qui tombe à l'éternel égout, Et, plus stupide qu'une borne, Immobile, muet et morne, Devant la vie et ce qui l'orne II ne sent plus que du dégoût.

Oui, le printemps, le ciel, la rose. Les oiseaux grisés au réveil,


IC) LES BLASPHEMES

Les prés que la lumière arrose^ L'arbre flambant dans le soleil, Les châteaux du nuage vague, Les rires du vent qui divague, Les baisers perlés que la vague Donne au roc son amant vainqueur, Les fruits d'or plus frais que la menthe, Les viandes que le feu pimente, La pourpre saignante et fumante Des raisins exhalant leur cœur,

(La musique qui dans les moelles Vous coule d'énervants frissons, Le profond regard plein d'étoiles De celle que nous chérissons, Oui, même cette étrange ivresse Que verse en nous une maîtresse Quand sa bouche ardente se presse Sur notre bouche qui la mord. Oui, jusqu'à cette heure bénie Où l'on croit que l'on communie Au fond d'une extase infinie Prête à se fondre dans la mort.

Oui, tous les plaisirs de ce monde, Tous les biens qui nous sont donnés,


PROLOGUE 17

Au souflle de ce spleen imn\onde Se pourrissent empoisonnés; Même avant la première goutte Tout breuvage offert nous dégoûte. Nous dont l'oreille absurde écoute L'ancien. rêve en le regrettant; Toutes voluptés sont amères A nous qui cherchons ces chimères: L'absolu dans les éphémères Et réternité dans l'instant.

Donc, ô mes frères, pauvres hommes,

En vérité je vous le dis,

La fin de siècle que nous sommes

N'est pas encor le paradis.

Les religions disparues

Ne font plus déjeunes recrues;

On ne voit plus d'âmes férues

Pour les croyances d'autrefois ;

D'autre part, nul ne se révèle

Qui plante dans notre cervelle

La fleur de quelque Foi nouvelle

Sur le fumier des vieilles Fois.

Peut-être il valait mieux encore Vivre dans ces temps bienheureux


18 LES BLASPHÈMES

Que leur ignorance décore Et qui croient tout créé pour eux. Où les âmes endolories S'endorment dans des menteries Pleines d'illusions fleuries Qui font les jours délicieux. Mais hélas! qu'y pouvons-nous faire? ' Quoi qu'on désire ou qu'on préfère, Nous vivons dan^une atmosphère Où tout dit le néant des cieux.

Aussi sur nos fronts une ride Greuse-t-elle un funèbre pli, Quand nous sentons la cendre aride Dont notre cœur froid est rempli. Car malgré tout, au fond de l'âme, Je ne sais quoi toujours réclame Un peu de lumière et de flamme, Du jour, de l'air, quelques rayons. Non, rien! L'ombre épaissit ses ondes Aussi noires, aussi profondes, ' Et nous jetons en vain des sondes Dans ce gouffre où nous nous noyons.

Jetons-les quand même, n'importe! Cherchons, espérons du nouveau.


PROLOGUE 19

Au seuil de l'inouvrable porte Cognons des poings et du cerveau. Pour moi, jusqu'à ma suprême heure. Farouche, entêté, j'y demeure. C'est là qu'il faudra que je meure. Là, devant l'obstacle abhorré, Devant l'éternelle barrière; Et par menace ou par prière Je veux l'ouvrir, et si derrière ] Il n'y a rien, je le saurai.


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LA Ml-


LA VIE


Ah! ne me parlez pas du printemps! Zut! Assez! Je le sais parbleu bien, que les froids sont passés, Que ma fenêtre close au soleil s'est ouverte, Et que les cieux sont bleus, et que la terre est verte, Et que l'hiver nous lègue Avril en s'en allant, Et que le Temps, ce vieux cabotin sans talent, Ainsi que l'an dernier va reprendre son rôle Sempiternel! Et puis après? Gomme c'est drôle î)e revoir ce ténor aux culottes d'azur,

^ucouleur de chansons aigres comme un fruit sur! sez! Maudit soit-il, cet Avril mirliflore, Uù l'oiseau veut aimer, où la fleur veut éclore, ^h la terre et le ciel se disent des fadeurs

vmme un couple gâteux des birbes cascadeurs!


24 LES BLASPHEMES

Oh! quel écœurement! Toujours la même chose,

Toujours le même effet suivant la même cause,

Toujours les mêmes vers dans le même décor,

Et le dégoût de ça ne vous prend pas encor !

Vous savez ce que c'est que cette bacchanale

De la vie, une fête imbécile et banale

Où les masques dansants ont l'air de condamnés,

Où des larmes de deuil coulent sur les faux nez,

Où les moins soucieux et les plus joyeux drilles

S'arrêtent pour bâiller au milieu des quadrilles,

Où l'orchestre est mené par ce maître aux yeux morts,

L'Ennui, le pâle Ennui, qui mêle sans remords

Au chant des violons et des violoncelles,

Aux soupirs des hautbois, aux rires des crécelles,

Aux fanfares d'orgueil des cuivres éclatants.

Le glas funèbre et sourd de l'horloge du Temps;

Vous savez ce que c'est que ce bal de fantômes

Où l'humanité roule ainsi qu'un tas d'atomes

Tourbillonnant sans but dans un rais de soleil;

Vous savez qu'aujourd'hui va s'écouler pareil

A ce que fut hier, que demain doit ensuite

Répéter d'aujourd'hui la monotone fuite;

Vous savez qu'on n'a rien de plus en attendant,

Que tout passe et que rien ne change cependant,

Que ce monde à l'aspect mobile, est immobile;

Vous savez quels hoquets de spleen, quels flots de bile


LA VIE

Va soulever en vous l'heure qui vient, chantant

Qu'il faut recommencer à s'ennuyer d'autant;

Vous savez ce que c'est que cette maladie

Noire de Texistence où rien ne remédie;

Vous savez qu'il n'est pas d'espoirs, pas de regrets

Qui puissent amener cet imprévu : qu'après

Ne soit pas tel qu'avant, tous deux aussi moroses;

Vous savez que les faits, les êtres et les choses

Sont vieux: même n'étant pas encore arrivés;

Vous savez ce que c'est que vivre, et vous vivez !


Ainsi, sur le déclin des âges, L'homme en proie aux sombres présages, Morne comme un aigle au perchoir, N'espérant plus rien qui l'étonné. Au fond de l'ennui monotone Se laisse choir.

Aussi loin que va sa pensée

Elle s'est partout élancée

Loin du sol aux senteurs dégoût;


26 LES BLASPHÈMES

Mais l'abeille, allant aux chimères, N'a puisé dans ces fleurs amères Que le dégoût.

Rentrée à la ruche, elle songe Qu'elle n'a trouvé que mensonge Dans les jardins fanés du ciel; Et de son butin inutile Dans son cœur triste elle distille Ce triste miel.


Elle avait cru sur leurs paroles Ceux qui disent que les corolles Sont pleines de parfums subtils, Et qu'on peut au fond des calices Changer en sucs pleins de délices L'or des pistils.


Et joyeuse, se sentant libre, Elle avait dans l'air bleu qui vibre Pris l'essor sans peur du péril. Pour aller voir les fleurs décloses Et cueillir aux lèvres des roses L'âme d'Avril.


LA VIE 27


Elle volait, raventurière, Cherchant Tidéal, la prière, Le beau, le vrai, la foi, l'amour; Comptant après sa moisson faite Trouver toute la ruche en fête De son retour.


Mais elle a fini sa volée Dans une lande désolée Aux rocs aigus, aux fleurs de mort, Où poussent le buis et la câpre. Où l'ombre toml)e, où là bise âpre Siffle et vous mord.


Ses sœurs s'en retournaient comme elle, Et tourbillonnaient pêle-mêle Sous un ciel bas, couleur de mer, Et dans la ruche abandonnée Ne rapportaient de leur journée Qu'un miel amer.

Maintenant elle est revenue, Lasse des fleurs et de la nue, Sur le sol aux senteurs d'égout,


28 LES BLASPHÈMES

Et rumine avec des nausées Les cires qu'elle a composées De son dégoût.


Non, ne me parlez pas du printemps, de la vie Qui sourd, jaillit, déborde, et vomit son orgueil! Parlez-moi de l'hiver calme, qui vous convie A rester immobile ainsi qu'en un cercueil.

bon hiver, c'est sous tes caresses funèbres Que s'éveillent les vœux où nous nous complaisons, Saison de mort, saison pleurant dans les ténèbres. Saison portant le deuil des joyeuses saisons.

Avril nimbé de fleurs, Juillet casqué de flamme, Septembre chevelu de pampres, sont trop gais. 11 nous faut un ciel noir comm^nous avons l'âme, Et des champs aussi nus que nos cœurs fatigués.

Il nous faut l'horizon lourd de neige et qui crève En flocons de charpie au vol silencieux.


LA VIE 29

Charpie où s'emmâillolte et s'endort notre rêve, Comme un enfant blessé dont on ferme les yeux.

Ah ! notre rêve, c'est de voir ton avalanche, neige, ensevelir tout espoir, tout remord. Tombe î Lorsque la terre est morne et toute blanche. Nous nous imaginons que l'univers est mort.

joie ! ô joie ! Après tant de métamorphoses, La Nature, à la fin, sentant son ventre las D'entretenir la vie et d'enfanter les choses, Aux germes à venir a donc sonné le glasl

Elle ne veut plus voir vers le lac de sa bouche Haleter les Hasards, son troupeau de maris. A leur rut méprisé sa mïitrice se bouche. Elle croise ses bras sur ses tétons taris.

Puis, de l'immensité se faisant une tombe, Elle s'y couche, les yeux clos et les pieds joints. Et, drapée au linceul de la neige qui tombe, Éteint tous les soleils pour mourir sans témoins.

Et maintenant, plus rien de vivant ne s'élance,

Ne s'agite, ne va, ne vient, en se créant.

3.


30 LES BLASPHÈMES

Tout est fini. Tout gît dans un obscur silence. Le cadavre du monde est en proie au néant.


Hélas! à quoi bon cette envie? En vain le désir fou te mord De t'évader hors de la vie : On ne peut pas trouver la mort. Partout la vie est répandue. Aussi loin que va l'étendue, Cherche comme une enfant perdue Cette mort que ton cœu-r rêva; Partout, de l'astre à l'étincelle, Partout la vie universelle Se fond^ tourbillonne et ruisselle, Et tout passe et rien ne s'en va.

La vie elle-même s'enfante.

La mort n'est qu'un éclair qui joint

Une existence à la suivante.

On se transforme, on ne meurt point.

Vois-tu cette vague inconnue !

Demain, qu'est-elle devenue?


  • LA VIE 31

•Un flocon de la vaste nue, Une vapeur qui flotte au vent. Elle s'étend, se perd, s'efl'ace; Tu crois qu'il n'en reste plus trace; Mais dans tous les coins de l'espace Est un lambeau d'elle, vivant.

Mort apparente et transitoire !

Tu la croyais morte, et voici

Qu'elle revit. C'est notre histoire. :

De morts la vie est faite ainsi.

Chaque instant est un grain qu'on sème.

Tout devient tout. Et qui sait même,

Quand on veut, qu'on pense, qu'on aime,

Si le mot qu'on jette et qui fuit

Ne va pas par bribes fécondes

De l'éther ébranler les ondes

Et dans la genèse des mondes

Mêler aux atomes son bruit?

Fils de la mère au large ventre.

Tu ne peux éviter ton sort.

Si tout ce qui sort d'elle y rentre,

Ce qui rentre aussitôt ressort.

Va, pauvre homme qui vis en elle,


LES BLASPHEMES

La vieille Gigogne éternelle Sur sa bedaine maternelle N'a pas encor croisé ses bras. N'espère pas que, lèvres closes, Dans la mort jamais tu reposes. Au milieu des métamorphoses Immortellement tu vivras.


Rien ne repose. La matière N'a pas un point qui soit en paix. Elle est en proie, et toute entière, Vie, à toi qui t'en repais. La Vie implacable et moqueuse Nous enlace et nous tient, la gueuse. Et nous fait en ronde fougueuse Danser des galops essoufflants. Ce n'est pas la Gamarde glabre Qui conduit la danse macabre; G'est une fille qui se cabre, Le sang aux yeux, le rut aux flancs.

Passez, valsez ! La ronde immense Tourne sans bords e.t sans milieu, Ainsi qu'une roue en démence Ayant pour cercle son moyeu.


LA VIE 33


Passez, valsez! Toujours! Encore! La fille que son feu dévore Souffle dans un clairon sonore A pleins poumons jamais lassés. Passez, valsez! Elle, éperdue, Bondit à travers l'étendue, Tétons raidis, croupe tordue, Le ventre en l'air. Valsez, passez!

Passez, valsez! L'espace est large. Le temps est long. On crie : assez ! Mais le clairon sonnant la charge Ne se taira jamais. Passez ! Passez, valsez I La voix de cuivre Chante et ricane. Il faut la suivre. II faut vivre, vivre et revivre. Rien, nulle part, ne reste coi. flots de l'éternelle houle, La Vie est une putain soûle Qui dans l'inflni hurle et roule Sans savoir comment ni pourquoi.


II


SONiXEÏS AMERS


II


SONNETS AMERS


PRÉLUDE


Pas de roses dans les corbeilles ! Pas de muguets dans les forêts ! Mes essaims de noires abeilles N'ont butiné que les cyprès ;

Et de leurs larmes condensées, Tandis que soufflait Vdpre hiver, Dans la ruche de mes pensées Elles ont fait ce' miel amer.


38 LES BLASPHÈMES


TES PÈRE ET MERE...

Voici la chose! C'est un couple de lourdauds, Paysans, ouvriers, au cuir épais, que gerce Le noir travail : ou bien, des gens dam le commerce, Le monsieur à faux-col et la vierge à bandeaux.

Mais, quels qu'ils soient, voici la chose. Les rideaux Sont tirés. L'homme, sur là femme à la renverse, Lui bave entre les dents, lui met le ventre en perce. Leurs corps, de par la loi, font la bête à deux dos.

Et c'est ça que le prêtre a béni! Ça qu'on nomme

Un saint mystère! Et c'est de ça qu'il sort un homme !

Et vous voulez me voir à genoux devant ça !

Des père et mère, ça ! C'est ça que l'on révère ! Allons donc! On est fils du hasard qui lança Un spermatozoïde aveugle dans l'ovaire.


SONNETS AMERS 39


II


LE BOX TEMPS


Je ne regrette pas mon enfance. Les jours Du collège me sont un souvenir morose : Leçons, devoirs, pensums, haricots et chlorose. Et l'ennui qui suintait aux quatre murs des cours.


Je ne regrette pas ma jeunesse. Bien courts •^s temps de poésie, et qui meurent en prose !

i jujours la dent gâtée est sous la lèvre rose, t le pire dégoût suit les meilleurs amours.

Je ne regrette pas non plus l'heure bénie

' )ù j'espérais la gloire à force de génie.

</^-t là semer son cœur pour récolter du vent.

le regrette le temps où, sans vœu, sans chimère, ^ans penser, végétant encore et non vivant, Je n'étais qu'un fœtus au ventre de ma mère.


40 LES BLASPHÈMES


JII


ANALYSE


larmes, où s'en vont se noyer nos rancœurs, Comme un ciel orageux, grondant, couleur de suie, Chargé de foudre, et qui soudain se fond en pluie; larmes, ô la plus suave des liqueurs,

Quand un amant vous boit sous ses baisers vainqueurs

Ainsi que le soleil après l'averse enfuie

Boit l'arc-en-ciel dans les nuages qu'il essuie;

larmes, diamants qui tombez de nos cœurs

Comme l'eau du matin tombe des fleurs brisées ;

Vauquelin et Fourcroy vous ont analysées,

larmes; et dans leurs creusets, sur leurs réchauds,

Ils ont trouvé ceci, tel que je vais l'écrire :

Eau, sel, soude, mucus et phosphate de chaux.

larmes, diamants du cœur!... Laissez- moi rire!


SONNETS AMERS 41


IV


DIAGNOSTIC

Le front est balafré de plis. Les yeux ardents Flambent de fièvre et sont noyés de pleurs. La bouche Fait un trou noir, béant, plein de bave et farouche, Où la langue ballotte, où se cognent les dents.

Le ventre convulsé s'enfle, rentre en dedans, Puis ressort, bossue de nœuds comme une souche; Ft les poumons, crachant le spasme qui les bouche, ^"essoufflent par la gorge en cris durs et stridents.

Mais quel est donc ce mal, ce coup d'épilepsie

t)ù Ton rAle, écumant, la cervelle épaissie,

Les sens perdn^. If^>^ nerfs détraqués, où la chair

^cmble un poisson vivant dans une poêle à frire? Jlélasî Ce mal, c'est notre ami, c'est le plus cher. C'est le consolateur des hommes, c'est le Rire.

4.


LES BLASPHEMES


AMOURS PURS


Ainsi que sur un trône un empereur s'installe, Quand arrive l'Amour dans le cœur des amants. Il s'assied, cuirassé d'or et de diamants. Et tout ensoleillé de pourpre orientale.

Mais cette Majesté bientôt devient brutale. Il gueule, il bâfre, il boit de grands pots écumants, Tant qu'il se soûle, et jette enfin ses vêtements, Et dans ce cœur, ainsi que dans un lit, s'étale.

Puis ce monarque altier, cet ivrogne lougueux, S'en va le lendemain, sale et nu comme un gueux. Crever hideusement au coin de quelque borne.

Et le cœur qui fut lit, et trône, et presque autel, Reste à jamais souillé, délabré, flasque et morne, Semblable au canapé d'une chambre d'hôtel.


SONNETS AMERS 43


VI


AMOURS IMPURS


Ma l'ji ; je ne sais plus sur quel air ça commence; Mais le refrain bi^sé m'a fait pleurer un jour. On ne meurt pas d'amour, on ne meurt pas d'amour, Dit cette lamentable et stupide romance.

L'était dans un bocart. Les filles en démence, Soûles, tristes, chantaient un couplet tour à tour; Et, mouillés de leurs pleurs, ces vers de troubadour Voguaient à l'idéal d'une envergure immense.

On ne meurt pas d'amour! Tant pis, mon pauvre cœur!

douceur, de noyer là dedans sa rancœur!

Un ploni^conî L'Océan vous couvre, et tout s*eiïace.

Mais ce vaste Océan que mon cœur demandait, N'a pas môme assez d'eau pour m'y laver la face. On ne peut se noyer, pourtant, dans un bidet !


44 LES BLASPHEMES


Yll


AMOURS FOUS


Amants, enlacez-vous d'une étreinte farouche ! Serrez, à les broyer, vos seins contre vos seins ! Comme un couple noué de serpents abyssins. Collez-vous peau à peau, mordez-vous bouche abouche !

Cherchez à vous manger le cœur! Touche qui touche 1 Que vos hoquets d'amour soient des glas de tocsins! Que vos yeux, flamboyants de désirs assassins. Fassent un chaud creuset du creux de votre couche !

Amants, abîmez-vous l'un dans l'autre! Mêlez

Vos regards éperdus, vos crins échevelés,

Vos salives, vos pleurs, vos sueurs! Impossible!

Vous voulez, avec deux êtres, faire un seul moi?

Vous vous traverserez sans rencontrer la cible.

Vous vous consumerez sans vous fondre... Alors, quoi?


SONNETS AMERS 45


VIII


LES IVRESSES


S'intoxiquer*?... Sans doute. Oui, c'est la seule joie. Un oublie. On voit rose. A moi, noir bataillon Des bouteilles, au chef casqué de vermillon! Roulez dans vos flots d'or ma douleur qui se noie.

A moi, l'absinthe, où dans un ciel vert je tournoie Avec dos ailes, plus léger qu'un papillon; Le haschisch qui parmi des bruits de carillon Papillote mon cœur comme un papier de soie;

L'opium ténébreux qui sous ses baisers lourds Me berce dans des lits de brumes en velours; Venez à moi, vous tous qui consolez de vivre 1

Oh! demeurer ainsi toujours ! Je bois, je bois. Encor! Oui, mais demain, je ne serai plus ivre; Demain, mal aux cheveux, et la gueule de bois!


46 LES BLASPHÈMES


IX


LES IDEES


rêves, bulles d'or qui brusquement vidées Se crèvent en eau sale au bout des chalumeaux! On part tout amoureux, soûlé du vin des mots, Au pays chimérique où. dansent les Idées.

Mais, ô belles Houris, célestes llaydées, Quand on pense à deux mains tenir vos seins gémeaux. On n'a plus sous les doigts que d'antiques chameaux Dont la tétasse pend sur des cuisses ridées.

Pouah! de quelle nausée alors on se sent pris! On est comme un puceau qui la veille, étant gris. Raccroché, monte avec quelque fille trapue.

Se croit don Juan auprès d'Elvire, et, le matin. Parmi l'air fade et lourd d'une chambre qui pue, S'éveille en vomissant dans un lit de putain.


M


SONNETS AMERS


SAVOIR


Et pourtant, ces catins immondes, les Idées, On les engrosse pour engendrer le Savoir. Femmes à falbalas, servantes de lavoir, Malgré leurs pis tombants, leurs paupières bridées,

Leurs peaux, par la sueur ou le fard oxydées. Même gâteuses, et crachant sur un bavoir. Qu'importe I Chacun veut à son tour les avoir, Ces salopes que tout le monde a possédées.

Car de leur ventre abject doit naître, triomphant,

Le fils de notre esprit, le radieux enfant,

Le Savoir, THéraclès qui, pénétrant dans l'antre

Du Doute, égorgera le vieux monstre assailli.

Quand donc? En attendant, nous crevons sur ce ventre

D'où l'enfant radieux n'a pas encor jailli.


48 LES BLASPHÈMES


XI


LA TOUR DE BABEL


Plus haut ! Dressons toujours plus haut ces hauts piliers ! Après les tours, encor des tours! Sur la terrasse, Des terrasses ! Vieux ciel dont l'infini m'embrasse, Déjà ma main t'insulte en gestes familiers.

Des rampes, des arceaux, des piliers par milliers !

Plus haut ! Montons toujours ! Chaque homme ! Chaque race !

Et bientôt Ton verra pour y laisser leur trace

Sur la vitre d'azur les clous de nos souliers.

Mais en vain notre orgueil armé de patience

Entasse sans repos et l'art et la science.

A mesure que nous montons, le ciel s'enfuit !

Et nous retombons las, vaincus, meurtris, exsangues, Sous Babel qui s'écroule et sous fhorrible nuit Où nous nous égorgeons dans le chaos des langues.


SONNETS AMERS 49


XII


LE IIALEUR


Oui, la mort est une arche au sein de ce déluge. Ciomme dit la chanson, une fois là dedans Cest pour longtemps, on est exempt du mal de dents, De ta potence et du carcan. C'est un refuge.

Pourtant, ne plus avoir mon cri dans le grabuge, Se plus lutter avec les mystères grondants IJu monde, dont les luis, les faits, les accidents, Tremblent, obscurs, devant mon œil clair qui les juge;

Avouer ma défaite et coucher au cercueil

Ce mor si fier, armé d'un indomptable orgueil;

Non, je ne puis! Fuyons cette porte d'auberge 1

llaleur de Tinfini, je haie jusqu'au bout, Etj quand viendra mon tour de tomber sur la berge, Je veux mourir dans un dernier effort, debout.

5


50 LES BLASPHEMES


XIII


L'AUBERGE


Pauvre fou, que torture un désir implacable! Amour-propre imbécile et stupide fierté ! Ainsi, c'est pour cela qu'il n'est pas déserté Ce travail de haleur sans repos qui t'accable !

C'est l'orgueil d'expliquer demain l'inexplicable Qui te retient ! Au lieu d'avoir tant disserté, Que n'as-tu reconquis d'un coup ta liberté En desserrant tes doigts qui saignent sur le câble ?

Les autres baieraient toujours. Toi^ maintenant, Dans l'auberge tranquille ouverte à tout venant Tu dormirais. Eh bien I Que t'importent les autres,

Et leur labeur stérile et leurs devoirs remplis,

Si, tandis qu'ils sont pleins d'angoisses, tu te vautres

Dans le lit de la Mort aux draps frais et sans plis ?


SONNETS AMERS 51


XIV


LA MORT IMPOSSIBLE


Bah! Se tuer! Et puis? Soit, si l'on détruisait Quelque chose. Mais prendre une attitude altière Pour disjoindre un moment quelques grains de matière, r/ost là métier de dupe et jeu de marmouset.

Car ces atomes joints dont on se composait Se retrouvent ailleurs avec leur force entière. Tout rentre en tout. Ton sein n'est pas un cimetière, Nature, mais hien un éternel creuset.

Les Soleils primitifs aux ardeurs fabuleuses Qui, tout gonflés du sang fumeux des Nébuleuses, Dispersent dans l'espace en paquets rayonnants

Leurs gouttes de semence où vont germer les Mondes, Eux-mêmes ils ne sont que d'ignobles Onans Qui doivent ravaler un jour leurs jets immondes.


LES BLASPHEMES


XV


VERS LE MYSTERE


Donc, il faut demeurer ici, pauvre grisou

Forcé de paître dans le cercle de ta longe.

Sans doute les chardons en fleurs oii ton nez plonge

Sont doux, et doux aussi les baisers de Lison;

Mais tu n'en es pas moins à l'attache, en prison; Et quand la corde pèse à ton jarret qui flonge, MélancoKquement tu brais, ton col s'allonge, Et ton regard mouillé se perd à l'horizon.

Que vois-tu, qu'aimes-tu parmi ces lointains vagues Où vogue un soleil d'or qui fend de vertes vagues? Tu n'en sais rien. Tu sais que tu voudrais partir.

Et nous aussi, captifs au cercle de la terre, Quelques biens que le sort puisse nous départir, Nos yeux désespérés pleurent vers le mystère.


SONNETS AMERS 5H


XVI


DESIR D'INFINI


Tous, l'amant qui dans un baiser verse son âme, Le grand lis qui jaillit vers le soleil levant, L'oiseau de mer qui plane et se soûle de vent, Le martyr qui se jette en chantant dans la flamme,

Le cerf qui, fou de rut, vers les étoiles brame,

Le lion accroupi dans sa cage et rêvant.

Le poète assoiffé de rhythme, le savant

Qui dans l'obscur coït d'un problème se pâme,

Tous, un pareil désir, souvent à leur insu. Les travaille, et, toujours pareillement déçu, Il demeure quand même à jamais implacable.

désir d'infini, malgré tout persistant ! Ilélas ! il nous soutient autant qu'il nous accable. On en meurt, et la vie en est faite pourtant.

5.


54 LES BLASPHÈMES


XVII


LE PAYS DES CHIMERES


Où je vais? Au pays fabuleux des chimères, Vers les deux enchantés où les âmes en fleurs Sont divins rossignols et non merles siffleurs, Où nulle volupté n'a de rancoeurs amères,

Où l'on ne connaît point les plaisirs éphémères Que suivent pas à pas les regrets querelleurs, Où l'amour toujours calme ignore les pâleurs, Où les femmes sont plus câlines que des mères.

Où je vais? Au pays du repos éternel,

Où le cœur, cessant d'être idéal et charnel,

N'est plus comme un blessé que chaque effort mutile.

Où je vais? Au pays des rêves superflus, Au pay5 dont l'espoir, hélas! est inutile. Je sais bien qu'il n'est pas; je l'en aime encor plus.


SONNETS AMERS


XVIII


IMPUISSANCE


Et dire que, la nuit m'empêtrant de ses voiles, le peux la déchirer de feux en mille trous, •Jue je peux éventrer les vagues en courroux, Debout sur un clieval de bois ailé de toiles,

Que je peux, sans avoir un frisson dans les moelles» Tenir du ciel entier les monstrueux écrous, Et sous mes calculs sûrs comme sous des verrous Emprisonner le tas fourmillant des étoiles!

Et dire que cela, si grand, n'est rien encor, Et que je peux aussi, refaisant le décor Du monde, imaginer une énigme nouvelle,

Et la résoudre, et lui donner mon sceau vainqueur ! Dire que tout cela palpite en ma cervelle, Et que je ne sais pas le secret de mon cœur î


56 LES BLASPHEMES


XIX


LA SOIF DE QUOI?


Et quand j'aurai comblé mes vœux à mon loisir. Quand j'aurai tout goûté, vertu, passion, vice, Quand mon esprit blasé ne sera plus novice Devant aucun remords, devant aucun plaisir,

Quand je ne saurai plus rien de neuf à saisir. Rien qui m'illusionne et rien qui me ravisse, Quand tous les imprévus seront à mon service, Croyez-vous que mon cœur n'aura plus de désir?

Ilélas ! faites de moi la Force Souveraine Sachant jouir de tout sans qu'un dégoût la prenne, Que mes vœux pour esclave aient l'absolu pouvoir,

Et, sûr d'être obéi quelque rêve que j'ose,

Je serai las de tout avant de rien avoir.

Et, sans savoir de quoi, j'aurai soif d'autre chose.


SONNETS AMERS 57


XX


MANGEURS D'IDEAL


Ce qui flétrit nos cœurs et les trempe de fiel, C'est le besoin de voir l'invisible Substance. Il faudrait simplement jouir de l'existence Et, sans lanalyser, en savourer le miel.

Mais nous lui préférons ce mets artificiel, L'Idéal, où toujours notre fringale intense S'épuise en appétits au bord de la pitance. La Terre est à la fois si près, si loin du Ciel!

De nous rassasier quand viendra l'heure heureuse? Cependant qu'afl'amés de cette viande creuse Nous haletons, le miel, le bon miel, coule et fuit,

Et nous n'avons, des deux pâtures, pas plus l'une Que l'autre. Tel un chien qui jeûne dans la nuit, Ayant perdu son os pour japper à la lune.


58 LES BLASPHEMES


XXI


LES VRAIS SAVANTS


Cet aveugle béat sous sa porte cochère, Ce môme qui d'un pas rhythmé suit les tambours, Ce gas de ferme qui, tout suant des labours, Au revers d'un fossé culbute une vachère,

Ce gniaffe dans son trou, ce prêtre dans sa chaire, Ce chaudronnier errant qui va de bourgs en bourgs, Ce joueur de piquet qui fait des calembours, Tous ces simples dont la cervelle est en jachère,

Comme ils ont l'air heureux de n'avoir rien compris ! Sans doute, être idiot, c'est payer d'un bon prix Ce bonheur-là. Mais quoi! Si l'instant les enivre,

S'ils ont l'art d'en jouir sans se mettre en émoi, Au moins ont-ils goûté la volupté de vivre; Et c'est eux les savants; et l'idiot, c'est moi.


SONNETS AMERS 59


XXll


BANCO


Et si Pascal avait raison ? Si le problème Se résumait dans un pari toujours ouvert? Allons, asseyons-nous, pour voir, au tapis vert. Diable î Je sens mes doigts tremblants et mon front blême.

'Test qu'il ne s'agit pas de rire! Le dilemme

Est grave. Car le gain dont l'espoir m'est offert,

<:'est l'éternité; mais je joue à découvert

^Ion ici-bas. Ce n'est qu'un sou. SoitI Mais je l'aime.

Cn las de milliards, monstre, au chiffre inconnu, Voilà ce qu'on promet. Mais nul n'est revenu Nie dire si l'on gagne et si le banquier paye.

\-t-on vu quelque part un gagnant? Pas d'écho. Tout le monde s'en va dégarni de monnaie. N'importe! Asseyons-nous au tapis vert... Banco!


00 LES BLASPHEMES


XXIII


BANQUEIIOUÏE


L'invisible banquier qui prend notre pécune A ce tripot du monde est un pipeur de dés. Cependant que, pensifs, sur la table accoudés, Obstinés à boucher sans cesse une lacune,

Nous cherchons une marche et n'en trouvons aucune Malgré nos yeux rougis et nos crânes ridés, Lui, ramasse jusqu'aux vieux bas que vous videz, Décavés éternels perdant tout sans rancune.

Ah î si nous amenions, par une erreur du sort,

Le point vainqueur et qui pour nous jamais ne sort,

Le point divin, le point qui fait sauter la banque !

Mais si nous l'amenions, ce serait pis. Béant,

Le coffre apparaîtrait sans fonds. Car tout y manque.

Et le banquier lui-même est l'ombre du néant.


SONNETS AMERS 61


XXIV


ALORS?

Si les doux souvenirs d'enfance, si les larmes Exquises de l'amour, siTorgueil du devoir, Si le désir furtif de voler le savoir, Si l'âpre volupté de la lutte et des armes,

Si le sommeil épais, ignare, exempt d'alarmes.

Si le bonheur d'avoir des yeux pour ne point voir,

Si le rire, si rien enfin n'a de pouvoir

Sur nos cœurs, si la mort elle-même est sans charmes,

Si nous allons toujours de tourments en tourments, A la fois dégoûtés de tout, de tout gourmands, Affamés et bavant sur la table servie,

Si le néant ne peut nous consoler non plus, Alors, que devenir, où se prendre à la vie, Et faut-il donc se fondre en des pleurs superflus ?

6


62 LES BLASPHÈMES


XXV


REPRISE D'ESPOIR


Non, non, cela n'est pas possible, je vous dis! Je ne me sens pas fait pour la plainte éternelle. Car le soleil est bon, réjouit ma prunelle,. Sourit dans les matins, flambe dans les midis;

Car l'amour plane encor par les cieux attiédis ; Car la Terre est joyeuse, et douce, et maternelle ; Car je suis son enfant, j'ai foi, j'espère en elle, Je veux dans son giron trouver mon paradis.

C'est les Dieux qu'on a mis dans chacun de ses antres Quimefontpeur, avec leursyeux fous, leurs gros ventres, Leurs foudres, et leur tas de dévots prosternés.

Mais ces faux appétits, cette soif téméraire

D'infini, d'idéal, je les leur crache au nez,

Et je vas leur souffler au cul pour me distraire.


II


CARNAVAL


m


CARNAVAL


CHAIÏUT CELESTE

Puisque le carnaval s'amuse Et pousse des cris provocants, Il faut bien aussi que la Muse Pince son pas dans les cancans.

La petite n'est pas bégueule. Elle saurait, comme un chicard, Avoir des mots gras pleins la gueule Et se fendre d'un grand écart.

6.


0() LES BLASPHÈMES

Elle pourrait blaguer d'un geste Les gens en frac, plus droits qu'un pal Et faire bondir son pied leste Jusqu'au pif du municipal.

Je la pris donc, l'autre semaine, Pour la conduire à l'Opéra, • En disant : « La folie humaine, mignonne, te distraira. »


Mais elle a trouvé fort banales

Nos danses : « Tout ça, c'est mastoc.

A-t-elle fait. Vos bacchanales

En habit noir, vrai, c'est rien toc! »

Et plantant là notre séquelle, Elle a pris son vol loin d'ici. Et m'a fait entrer avec elle Dans un autre bal que voici.

Ventrebleu ! la danse macabre t Le frisson me monte aux genoux Et mon cœur effaré se cabre... Mais non, mais non, rassurons-nous.


CARNAVAL

Ce n'est pas dans un cimetière, Où, sous l'if sinistre et tremblant, Les tombeaux font une litière De dominos, tous double-blanc;

Ce n'est pas au son d'une flûte Apre et piquante comme un crin. Qui sautille, agonise et lutte Contre un rire aigre de crincrin ;

Ce n'est pas à minuit, à l'heure Où la vieille Nature en deuil, Le nez dans son mouchoir, y pleure Et se met du tabac dans l'œil;

Ce n'est pas sous la lune, veuve Qui n'a plus même un cheveu gris A son vieux crâne en pipe neuve Toul plaqué de poudre de riz ;

C'est sous le ciel clair comme un sabre, Dans des fanfares de réveil, Que j'ai vu la danse macabre Tourbillonner en plein soleil ;


68 LES BLASPHEMES

Et les morts que menait en ronde Celle à qui deux trous servent d'yeux, N'étaient pas des gens de ce monde, Pas des hommes, mais bien des Dieux î


IIoup ! La Mort au nez ridicule Les fait sauter comme des chats. Tout ça gambille, gesticule, Dans de suprêmes entrechats.

Houp ! houp! La ronde ivre chahute. Encor! Toujours! Ils vont, ils vont. Au bout du fossé la culbute. Et dans un abîme sans fond.


Houp! houp ! Ils vont sans fln ni trêve, Au vent du néant emportés, Devant notre temps dont le rêve Ne croit plus qu'aux réalités.

Les Tout-Bonté, les Tout-Mystère, Les pires comme les meilleurs, D'ici, de là, du ciel, déterre, De partout et même d'ailleurs,


CARXAYAL 69

Dieux du Nord, du Midi, du Centre, Tous ceux que la peur inventa, Depuis les idoles à ventre Jusqu'au cloué du Golgotha,

Ils vont; et quand, rosses poussives, Ils flongent d'un pas fatigué, A travers ses dents sans gencives La Mort leur siffle un air plus gai,

Et les bousculant de sa canne Qui tourne entre ses doigts roidis, Sous son panache elle ricane, Tambour-major des refroidis.


70 LES BLASPHEMES


II


LE MYSTERE DE LA CREATION


Vous ne connaissez pas le grand X! Hein! quoi! Non? Non, pas même de vue; etpas même de nom, Car il n'en a pas. Mais, qu'importe ? C'est un être Dont on raconte un tas de faits qu'il faut connaître. On dit même que dans des temps peu reculés, Pour n'y pas avoir cru d'aucuns furent brûlés. Voyons donc quelques traits de sa biographie. C'est d'un cœur simple et pur que je les versifie. Un soir que le grand X avait mangé beaucoup Et beaucoup bu, gavé jusques en haut du cou, L'estomac alourdi, la pense ballonnée, Il se plaignit de son amère destinée. En effet, rien n'étant, le bougre n'avait pas De cuvette où vomir le trop de son repas. D'ailleurs, pour en chercher, il était sans lumière. Mais, bah ! Quand on s'appelle X, la Cause Première, On trouve contre tout des trucs illimités.


CARNAVAL

Il y rélléchit deux ou trois éternités.

Puis il saisit ce rien qui n'était pas encore,

Ce rien mystérieux que son néant décore,

'^ rien, sans doute las d'être un rien incompris, Ce rien qui n'est que rien pour nous, faibles esprits, Mais qui devait pourtant être un peu quelque chose;

\r il le prit, lui, l'X, lui, la Première Cause, ^ juflla dessus, lui mit un endroit, un envers, lin fit une cuvette et vomit l'univers. Voilà, certe, une étrange et ridicule histoire. Dire que c'est pourtant la vérité notoire Des prêtres, qui, parlant de cet acte profond, - ils changent les détails, sont d'accord sur le fond !


LES BLASPHEMES


III


AUTRE VERSION


Feuilletons d'autres dossiers ! Ça, c'est pour les gens grossiers.

Mais l'esprit métaphysique Veut de plus grave musique.

Parlons en haut allemand, Très transcendantalement.

Même thème. Autre romance. Attention! Je commence.

Sous l'infini pour linceul, Zéro s'embêtait tout seul.

Soudain, au bord de Fespace^ lia vu Néant qui passe.


CARNAVAL 73

Grâce à leur Vague absolu L'un à l'autre ils se sont plu.

De cette union modèle Rien-du-tout tient la chandelle.

Donc, dans le Vide béant Zéro s'accouple à Néant.

Nullité, c'est toi qui môles Leurs Inanités jumelles.

Et de ce coït subtil

Naît le monde. Ainsi soit-il l


74 LES BLASPHEMES


IV


LA NUIT


J'ai rêvé que la Nuit n'était que la putain

D'un vieux soudard paillard qui la paye en butin.

Ce sergent aviné d'une bande en guenilles

A tué des vieillards, des enfants et des filles,

A brûlé des maisons, a mutilé des morts,

S'est vautré dans un tas de crimes sans remords,

Et le feu l'a fait noir, et le sang l'a fait rouge.

Et c'était pour gagner de quoi payer sa gouge.

Il vient lui dégrafer sa robe de velours,

Et sur cet écrin noir qui s'étage en plis lourds

Il jette par poignée, au hasard, pêle-mêle,

De l'or, des diamants, des perles. La femelle

Lui fait risette, et pour chacun de ses cadeaux

Lui rend un long baiser dont frissonne son dos.

Elle montre à son tour ses trésors de chairs blanches,

Son ventre ferme et lisse entre ses larges hanches,


CARNAVAL /O

>v\i iL^sier dur, ses reins souples, ses seins raidis,

El ses cuisses, piliers du secret paradis.

Comme sur un fumier fond un oiseau de proie.

Le soudard bondissant sur la fille de joie

La chevauche. Et voilà comment sont nés les cieux!

Or la Nuit n'aime pas les gens pour leurs beaux yeux,

Et, riche, nous trouvant trop pauvres, se dérobe

A nos regards lascifs dans l'ampleur de sa robe

Où sont restés piqués tous les clairs diamants.

Nuit, tu ne veux pas de nous pour tes amants;

Tu refuses de nous montrer ton corps sans voiles,

\ nous qui ne pouvons te payer en étoiles.

Quand nous te poursuivons de soupirs et de vœux,

Tu ramènes sur les yeux d'or tes noirs cheveux,

Tu ris de notre amour et de notre prière,

Tu fais sonner la bourse et, tournant le derrière,

Tu nous jettes au nez ta robe aux larges plis,

Aux énormes volants de ténèbres, remplis

De perles, de saphirs, d'écus et d'escarboucles,

Et, vénale, dans ton corsage tu te boucles

En disant : t Pour me voir et m'avoir, môme un peu,

Ça coûte cher. Je suis la maîtresse de Dieu. »

El c'est à les compter, ces richesses sans nombre.

Tous ces bijoux volés illuminant ton ombre,

Cest par humilité sous ton luxe insolent

Que rhomme te vénère et te prie en tremblant.


76 LES BLASPHEMES

Mais moi, tu n'auras pas mon oraison fervente, Sale prostituée à l'âme de servante ! Je me moque de ton baiser comme d'un clou. Moi, je sais bien que ton amant n'est qu'un filou; Moi, je connais ta honte, ô Nuit, fille soumise ! Car le soudard a mis du sang sur ta chemise En y posant les mains le jour qu'il la leva; Et je ris, tous les soirs, quand le soleil s'en va, De voir dans les brouillards de l'horizon qui bouge Flotter ton pan de linge avec sa tache rouge.


CARNAVAL


LA REPONSE DU GYGLOPE


.^1 j Hu crois les beaux vers de l'ancêtre Euripide, Le Cyclope vraiment n'était point si stupide, Et ce qu'il dit des Dieux ne me semble pas vain. Le subtil Odysseus l'ayant gorgé de vin, Le monstre blasphémait. « Zeus punit le blasphème, Prends garde, dit le roi . Les Dieux. . . » Mais Polyphème : c Que parles-tu des Dieux? Quand je montre le poing Au ciel, le ciel a peur. Car les Dieux ne sont point. Le seul Zeus que j'adore, ù fils, c'est ma bedaine. — Prends garde! dit le roi. Quelque foudre soudaine... » Le Cyclope éclata de rire, et soulevant Sa cuisse, il accoucha d'un formidable vent Qui déchira les airs comme un son de trompette. • Le tonnerre, fit-il, voilà ! C'est quand je pète. »

7.


78 LES BLASPHEMES


VI


BREVIAIRE D'HISTOIRE SAINTE


Adam est heureux. Qu'on l'induise en faute !

— Et le Sabaoth lui prend une côte. —

J'ai fait l'homme hier. Noyons-le aujourd'hui f

— Et le Sabaoth fait pipi sous lui. —

Mon peuple est élu. Ses vœux sont les nôtres.

— Et le Sabaoth l'asservit aux autres. — Joseph comme un saint a toujours vécu.

— Et le Sabaoth fait Joseph cocu. —

Aux Juifs pour toujours ma loi fut promise.

— Et le Sabaoth abolit Moïse. —

A mon fils vainqueur tout dira : Je crois.

— Et le Sabaoth met son lils en croix. — Pour clous d'or mon trône aura les planètes.

— Et le Sabaoth vend te pôit' lorgnettes. —


CARNAVAL 79


VU


QUELLE DÈCHE, MON EMPEREUR !


Le Père dit au Saint-Esprit : f Ça ne va plus, ça ne va guère, Et notre splendeur de naguère Finit son temps. C'était écrit.

L'homme a puu^^é son cri de guerre. Et voici que l'audacieux Nous flanque à la porte des cieux. <> ne va plus, ça ne va guère. »

Le Saint-Esprit lui répondit : « Faudra-t-il que je déménage, Moi, pauvre colombe, à mon dge? .Mais c'est donc vrai, tout ce qu'on dit?


80 LES BLASPHEMES

Tu n'es donc plus millionnaire? Qui, toi, pané, sans un radis I Qu'as-tu fait de ton paradis, De ton sceptre, de ton tonnerre?

Et ton azur, où nous trempons Les pans de tes chemises bleues, Et tes comètes et leurs queues, Et ton auréole à trois ponts?

— Rien, plus rien! Tout est sur la terre, Reprit le vieux. Tout est flambé. L'homme a prouvé par a -[- h Qu'il en était propriétaire;

Et moi, l'empereur des filous. Dépouillé par ce coupe-bourse, Je n'ai plus même la ressource De remettre mon Fils aux cloua. »


CA MX A VAL 81


VIII


VERS LES SOMMETS


Assez I assez ! La blague a perdu son tranchant

\ force de frapper le nez des dieux fossiles.

i/arme est comme le nez : tous deux vont s'ébréchant.

Laissons celte arme vaine au poing des imbéciles; Laissons les calembours, Muse, à monsieur Homais. Viens, ma fierté répugne aux victoires faciles.

Viens! Le Dieu qu'à mes coups orgueilleux je promets, '^'est celui dont l'espace et le temps sont les voiles. Allons vers lui! Montons! Et du haut des sommets

cherchons ses traces dans la forêt des étoiles!


IV


LA REQUKTi: MX ÉTOILES


IV


LA REQUETE AUX ÉTOILES


toiles, milIioDs d'étoiles, qui vers nous lignez si doucement des yeux, je vous implore! Je vous implore et vous supplie à deux genoux.

\ nu> •u-s la lumière au chœur multicolore. Vous êtes les pistils d'or et de diamant Des pâquerettes qui, sans se lasser d'éclore,

Kclosent tous les soirs aux prés du firmament; El je viens vous cueillir, mystiques pâquerettes! Naïf comme une vierge et fou comme un amant,

Je viens vous conûer mes angoisses secrètes;

I attends de vous le mot que veut mon cœur troublé,

l^t j'eiïeuille en pleurant vos pâles collerettes.

8


86 LES BLASPHÈMES

Vous êtes les épis de ces gerbes de blé

Que fait tous les malins un moissonneur étrange,

Moissonneur éternel et jamais accablé.


Chaque jour, à l'aurore, il vous coupe et vous range

Dans sa grange d'azur mystérieusement;

Et, quand revient le soir, il vous rouvre sa grange,

Et sur les noirs sillons vos grains qu'il va semant Repoussent aussitôt en des gerbes nouvelles. i^ésurrection du céleste froment,


Quel est ce moissonneur semeur que tu révèles? Étoiles, laissez-moi dans vos gerbes sans fin Comme un pauvre glaneur ravir quelques javelles.

Non, ne me chasse pas, glaive du Séraphin!

Il m'en faudrait si peu pour que ma main fût pleine !

Et devant ces monceaux de blé je meurs de faim.

Ah ! vous êtes aussi dans la divine plaine

Le tourbillon de feu des insectes rôdeurs

Qui se pâment au fond des fleurs, à perdre haleine,


LA REQUETE AUX ETOILES

Jusqu'à mourir, soûlés de couleurs et d'odeurs. Vous êtes des essaims d'abeilles travailleuses, Et vous allez posant vos baisers maraudeurs

Sur la bouche des lis, des roses, des veilleuses. Mais oii donc portez-vous le miel de vos butins? Où donc les cachez-vous, vos ruches merveilleuses?


Si ce miel savouré doit changer nos destins, Pourquoi n'en pas verser dans nos cœurs une larme Avant de vous sauver ainsi tous les matins?


Vous êtes des fanaux et des signaux d'alarme, Sous les flots de la nuit montrant partout l'écueil;

El moi qui pour boussole unique et pour seule arme

Dans ma nef de hasard n'ai rien que mon orgueil, Lâche, jo reste en panne, et flottant sur son ancre Mon ponton sans voilure a l'air d'un grand cercueil.


El la moule s'incruste à ma quille, et le cancre,

Le poulpe, toute la vermine des rochers,

Dans un bouillonnement de vase couleur d'encre


C8 LES BLASPHEMES

Me rongent lentement, à mon ventre accrochés. Non, je ne puis rester dans ce port où j'échoue, il faut le vent du large aux poumons des nochers;

Il faut le frais baiser de l'embrun sur leur joue. Levons l'ancre! Partons! Voguons vers les pays Où sur un sol nouveau la lumière se joue!


Vous m'appelez là-bas, étoiles! J'obéis.

Mais laquelle de vous mène aux pays féeriques?

Combien s'en sont allés, que vous avez trahis 1

Combien, prenant vos feux pour pôles chimériques. Sur les crocs des brisants sont restés en lambeaux, Et, sans avoir trouvé les vierges Amériques,

Sont roulés par la mer en de mouvants tombeaux! Vous êtes les clous d'or, d'argent et de topaze Que font en galopant tomber de leurs sabots

L'Espace qui me heurte et le Temps qui m'écrase.

chevaux monstrueux lancés dans l'Infini,

Plus forts que Bucéphale et plus fous que Pégase,


LA REQUÊTE AUX ÉTOILES 89

Vers quel pré fabuleux avez-vous donc henni,

En passant sur mon corps dans un fracas de foudre?

Oue ne m'emportez-vous jusqu'à ce val béni?


'\lais ils courent toujours; et je dois me résoudre

V ne jamais savoir où vont leurs pas ailés.

^i je pouvais au moins vous suivre dans la poudre,


' > vous dont leurs chemins demeurent constellés, Innombrables clous d'or, d'argent et de topaze t Mais on a peur de vous, tant vous étineelez,

Et, vouloir vous compter, c'est tomber en extase. \ax murs capitonnés du boudoir de la Nuit Vous êtes les boutons de pâle chrysoprase

Dont l'éclair scintillant et curieux reluit

!)ans les fossettes du velours. Quand sur la plume

-on inviiilil.' -imnnt la couche, à leur déduit

Comme un regard lascif votre clarté s'allume; Ht seules vous voyez la déesse tordant -on ventre de nuée et sa croupe de brume,

8.


90 LES BLASPHEMES

Seules vous pouvez dire à quel baiser ardent S'éveillent les langueurs de sa chair qui frissonne. Oh! que ne suis-je là, comme vous, et dardant


Mes yeux sur ce mystère où n'assiste personne ! Oh! dites-moi du moins ce que vous en pensez, Dites-moi ce qu'ils font quand l'heure exquise sonne.


A quels combats d'amour toujours recommencés Ils se livrent sous leurs courtines de ténèbres, Et quels mots délirants, quels râles insensés

Ils échangent dans l'ombre où craquent leurs vertèbres ! Vous êtes des lueurs tremblantes de flambeaux Autour d'un catafalque aux tentures funèbres

Que le vent sacrilège effiloque en lambeaux. Dans un ciel de tourmente éclaboussé d'averse, Des anges effarés, lamentables et beaux,


Contre la bise hostile et contre l'eau perverse Vous abritent sous leur tunique en se sauvant, Et retournent vers nous vos feux à la renverse.


LA REQUÊTE AUX ÉTOILES 91


Sur quel mort pleurez-vous dans la pluie et le vent, cierges ? Montrez-moi sa figure livide. Qui sait? On Ta peut-être enseveli vivant!


Je le réchaufferais sur mon cœur impavide; Je lui prendrais la main; je baiserais son front. Oui sait? Peut-être aussi que le cercueil est vide!


Anges, arrêtez-vous, et mes yeux le verront. Mais leur fuite éperdue à ma voix s'accélère. Ils semblent maintenant tourbillonner en rond


Comme des feuilles dans un ciel crépusculaire; Et leurs cierges épars, courant dans tous les sens Sous les sombres arceaux du temple séculaire,

Parmi les brouillards bleus où s'endormait l'encens Éveillent tout à coup dans l'ombre sépulcrale Un essor lumineux de papillons dansants.

Qui donc adore-t-on dans cette cathédrale? Pour qui scintillez-vous, cierges qui par milliers, Comme des vers luisants enchaînés en spirale,


92 LES BLASPHÈMES

Escaladez le tronc de marbre des piliers? Alentour de quel front volent en girandole Les libellules d'or que vous éparpillez?


Sur quel autel secret s'épanouit l'idole Pour qui vous déroulez les anneaux radieux De votre interminable et folle farandole?


Vous êtes les autels et vous êtes les Dieux. Pardon, ô feux vivants que vénéraient les mages! face de la Nuit resplendissante d'yeux,


Pardonne, si j'ai cru te rendre des hommages En faisant jusqu'à toi de mon cœur agité Jaillir ces vaines fleurs de verbes et d'images !

Étoiles, faites grâce à ma témérité !

Je vous implore avec ferveur, sans insolence.

Même si mon orgueil, hélas ! l'a mérité,

Ne me punissez pas en gardant le silence. vous que j'aime tant, ô vous que je bénis, Ma prière vers vous comme un oiseau s'élance.


LA REQUETE AUX ETOILES 93

Ah! ne la laissez pas dans les cieux infinis

A travers les hasards errer à l'aventure !

Dans vos seins maternels qu'elle trouve des nids!

A la pauvrette en pleurs que le doute torture, Montrez le clair chemin qui conduit au savoir; Offrez- lui vos secrets merveilleux en pâture;

Donnez-lui la clarté que vous semblez avoir; Changez en hymne ardent sa cantilène triste; Et dans le sanctuaire obscur faites-lui voir


L'éternelle splendeur de l'Être... s'il existe!


I


LA PRIÈRK DE LAÏIIÉE


LA PRIÈRE DE L'ATHÉE


cii voulu m'envoler là-haut, au ciel immense, l'our comprendre. Le ciel, riant de ma démence. M'a vomi sur le sol. s étoiles chantaient et m'ont dit de me taire; 1^1 je suis retombé lourdement sur la terre, Enfoncé jusqu'au col.

C'est vrai, je suis vaincu pas le chant des étoiles! 11 dit qu'on ne peut pas lever les chastes voiles

De risis au front noir. Il dit que, sans jamais voir le fond, nos pensées oulent dans l'infini comme des eaux lancées Au trou d'un entonnoir.

9


98 LES I3LASPHÈMES

Il dit qu'un fol orgueil nous brouille la cervelle Quand nous voulons que tout l'univers se révèle

A notre œil lin^ité, Et quand nous essayons de saisir le fantôme Impalpable, et de faire entre nos doigts d'atome

Tenir l'immensité;


Il dit que, si ce Dieu que notre voix outrage Existait, en voyant nos poings crispés de rage

L'éternel rirait bien; Il dit que le grand cri de révolte des hommes N'est qu'une imperceptible haleine, et que nous sommes

Moins que l'ombre de rien;


Il dit que celui-là seulement est un sage

Qui sait prendre les biens de la vie au passage

Tels qu'ils lui sont donnés, Qui jouit des effets sans en chercher la cause, Et qui veut ne jamais regarder autre chose

Que le bout de son nez.


Et les étoiles ont raison. Il faut se taire, Laisser le ciel en paix et vivre sur la terre. La joie est un devoir.


LA PRIÈRE DE L'ATHÉE 9^

Mets tes mains sur tes yeux fermés; baisse la tête. Heureux qui mange, boit et dort ! Vive la bête Qui sait ne rien savoir !


C'est bien. Je tenterai la sagesse abrutie Et calme. Je rirai. Je ferai ma partie

Dans le chœur des heureux. Je ne penserai plus. Je fermerai mon livre. Avec les résignés sans souci je veux vivre,

Le plus crétin d'entre eux.


C'est bien. Je tends mon front au stupide baptême De la sottise. Gai, je vais dire anathème

A mon espoir premier. Je renonce à l'idée, au rêve. Je veux être Comme un gras champignon qui pousse au pied d'un hêtre.

Le cœur plein de fumier.

Je veux dormir, je veux manger et je veux boire. Nf^ me racontez plus la merveilleuse histoire

De l'homme cherchant Dieu, Des Titans assiégeant le ciel, de Prométhée Plongeant dans les éclairs sa tête révoltée

Pour y voler le feu !


100 LES BLASPHÈMES

Qu'on ne me parle plus de leur gloire superbe f Je rumine. Je suis un bœuf vautré dans l'herbe.

J'ai ployé le genou. Dans la tranquillité banale je patauge. Je suis un porc repu, le groin dans son auge.

J'ai cessé d'être fou.


Puisqu'on n'a de bonheur qu'au prix d'être une brute, C'est entendu, je suis un lâche et fuis la lutte,

Sous l'ordure abrité. Je voulais m'échapper de la fange : j'y rentre. Et je me traînerai, s'il le faut, à plat ventre

Dans rimbécillité.


J'ai fermé la porte au doute, Bouché mon cœur et mes yeux. Je suis triste et n'y vois goutte Tout est pour le mieux.

A mes désirs de poète J'ai dit d'éternels adieux.


LA PRIERE DE L'ATHEE 101

J'ai du ventre et je suis bète. Tout est pour le mieux.

J'ai saisi mon dernier rêve Entre mes poings furieux. Voilà le pauvret qui crève. Tout est pour le mieux.

J'ai coupé l'aile et la patte Aux amours. Mes oiseaux bleus Sont manchots et culs-de jatte. Tout est pour le mieux.

Dans le trou, pensée altière! Maintenant je suis joyeux, Joyeux comme un cimetière. Tout est pour le mieux.

Dans le temps et dans l'espace Je ne suis, insoucieux, Qu'un paquet de chair qui passe. Tout est pour le mieux.

Que m'importe le mystère

De l'être épars dans les cieux?

9.


102 LES BLASPHÈMES

J'ai le cerveau plein de terre. Tout est pour le mieux.


Eh bien! non. J'ai besoin de voir le fond des choses.] Je cherche malgré moi l'épine auprès des roses,

Le ver immonde au cœur du fruit, La vase sous les flots, le fumier sous la terre, L'amertume dans les plaisirs, et le mystère

Au front étoile de la nuit.


Je ne puis rn'empêcher de regarder les astres Suspendus comme des lampes sous les pilastres

D'un temple immense au plafond bleu, Et j'entends tout le genre humain qui les contemple Dire qu'un sanctuaire est caché dans le temple,

Et dans le sanctuaire un Dieu.


Je vois toujours passer une ombre sous le dôme. J'ai beau me répéter que ce n'est qu'un fantôme Flottant dans mon œil obscurci;


LA PRIÈRE DE L'atHÉE 103

Des générations de mes frères sans nombre Ont ployé les genoux pour adorer cette ombre Qu'ils ont faite vivante ainsi.

Les mystiques Hindous, enfants des forêts vierges Où les bambous géants et droits ont l'air de cierges

Devant un invisible autel, Où le grave éléphant jette un barrit sonore Au matin, comme s'il saluait dans l'aurore La présence d'un immortel;

Les Perses enivrés du jour et de la flamme. Qui sentaient palpiter et resplendir une âme

Dans le soleil, dans le foyer; Les Chaldéens à qui l'étoile semblait être Sur le livre du ciel ténébreux une lettre

D'un grand nom qu'on voit flamboyer;


L'Égyptien troublé par le regard dos bêtes Et qui donnait aux corps de son rêve des têtes

De taureaux, d'ibis et de chiens; Les Pélasges dévots aux cavernes; la Grèce Qui faisait sur ses monts rayonner l'allégresse

Sereine des Olympiens;


104 LES BLASPHÈMES

Les Barbares venus du bout des steppes vagues. Qui voguaient à cheval ou chevauchaient les vagues

Sur leurs barques aux flancs de cuir, Tous ces aventuriers qui voyaient dans les nues. Les brumes et les flots, des formes inconnues Parmi les ouragans s'enfuir;


Le Juif toujours en lutte avec l'âpre colère Du Jehovah jaloux et dur qui ne tolère

Aucun hommage aux étrangers ; Le Chrétien amoureux du squelette et des tombes, Dont l'ostensoir luisait au fond des catacombes

Et dorait les crânes rangés;


Tous, pasteurs, cavaliers, laboureurs, astronomes, Marins, civilisés ou sauvages, des hommes

Ayant l'esprit comme le mien. Ont regardé le monde ainsi que moi, le même, Et tous ont vu dans tout vivre un Être suprême;

Moi je regarde et ne vois rien;


Mais comme eux tous je sens une implacable envie De connaître le mot inconnu de la vie; Je fais ce que les autres font;


LA PRIÈRE DE L'ATHÉE 105

Je porte dans le cœur une soif insensée D'interroger le Sphinx pour savoir la pensée Qui passe dans ses yeux sans fond.


Et je saurai ! Cette prunelle De rinfini sombre et béant, Je verrai ce qui luit en elle Et si c'est l'être ou le néant.

Je sonderai le gouffre immense, Et je saurai s'il est un point Où la création commence, Elle qui ne finira point.

Ce n'est pas vrai qu'on puisse vivre Sans jamais regarder là-haut. Le besoin de savoir enivre. Et je saurai. Car il le faut.

Aux cavernes les plus obscures Une torche en main j'entrerai, Et je forcerai les serrures Du mystère le mieux muré.


100 LES BLASPHÈMES

Parti sur mon bateau de toiles Pour le pays de l'inconnu, Je veux que les vierges étoiles Viennent me montrer leur sein nu.

J'ouvrirai toutes les alcôves; Je mêlerai mes noirs cheveux Aux crins d'or des comètes fauves En disant : a C'est moi, je te veux. »

Si quelqu'une fait la farouche Et résiste à mon rut puissant, Je baiserai si fort sa bouche Qu'elle 'aura les lèvres en sang.

Je poserai ma main hardie Sur les grands soleils étonnés Et j'éteindrai leur incendie Splendide en leur crachant au nez.

Dans toutes ses métamorphoses Je fouillerai tout l'Univers

Pour chercher la Cause des causes

Sous ses masques les plus divers,


LA PRIÈRE DE L'ATHÉE 101

Sous l'astre et sous le grain de sable, Sous la plante et sous l'animal, Et sous l'atome insaisissable, Et sous le bien et sous le mal.

Et sous tout rÉtre qui ruisselle. Et sous tout ce qu'on rêve aussi; Et si je peux la trouver, Celle Qu'on n'a pas pu trouver, voici !

Je planterai mon regard fixe Comme un couteau d'acier pointu Dans le regard de cette Nixe, Et je crierai : « Qui donc es- tu?


<Jiii donc es-tu? Voyons, parle enfin. 11 est l'heure. Tu ne peux pas toujours te taire, sais-tu bien. Depuis l'élernilé qu'on t'appelle et qu'on pleure, Pourquoi ne dis-tu rien?


108 LES BLASPHÈMES

Pourquoi restes-tu là comme un bronze livide Avec ta lèvre close au sourire moqueur, face impénétrable, ô simulacre vide

Sans pensée et sans cœur?

Pourquoi ne dis-tu rien? Pourquoi sur ton front morne Ne voit-on même pas un pli, spectre têtu ? Pourquoi cet air de souche et cet aspect de borne? Vieille sourde, entends-tu?


Si tu ne parles pas, au moins tâche d'entendre. Laisse-moi, me montrant, si tu veux, ton mépris, Croire que ton visage amer va se détendre Et que tu m'as compris.

Pour transformer en foi le doute qui m'accable, Tu n'as qu'à mettre un oui dans tes yeux épiés. Tu n'as qu'un signe à faire, et ma haine implacable Va mourir a tes pieds.

Mystère orgueilleux de tes voiles funèbres. Quand on se dit un père, il faut l'être en effet. Gomment peux-tu me voir saigner dans les ténèbres. Si c'est toi qui m'as fait?


LA PRIÈRE DE l'ATHÉE 109

Commment peux-tu me voir à genoux sur la pierre, Les bras tendus vers toi, de sanglots étouffant, Sans qu'il vienne une larme au pli de ta paupière, Si je suis ton enfant?


L'aumône, par pitié! Ma misère est si grande! Je ne suis pas méchant. Sois bon. Regarde-moi. Mon pauvre cœur est plein d'amour et ne demande Qu'à s'exhaler vers toi.

Mais non! Voici toujours ton stupide sourire. Mes injures, mes cris, mes pleurs, sont superflus. >'on, tu ne parles pas; car tu n'as rien à dire. Tu n'entends pas non plus.


Donc, après tout, es-tu? Qand je sonde l'espace, Au fond de l'infini je crois t'apercevoir. N'est-ce que le rayon de mon regard qui passe, Clair sur le gouflre noir?

Est-ce mon âme à moi qui prête une âme au monde? Si je ne pensais plus ce que mon cœur rêva, T'cvanouirais-tu comme un reflet sur l'onde Quand le soleil s'en va?

10


]10 LES BLASPHÈMES

Oui, oui, voilà le mot de ton hautain silence. Mais j'en ai trop souffert; j'en veux tirer raison. De ma bouche à présent le blasphème s'élance Et non plus l'oraison.


Dieu, brouillard flottant sur le pré des mensonges, Dieu, mirage vain des désirs d'ici-bas, Ta gloire et ton orgueil sont les fleurs de nos songes Et sans nous tu n'es pas. »


Ainsi dira ma voix grave A cet Inconnu trompeur, A ce maître que je brave Et dont les autres ont peur.

Je parlerai haut et ferme Gomme doit faire un vivant. Je saurai si ce dieu Terme N'est qu'une ombre dans du vent.


LA PRIÈRE DE L'ATHÉE 111

Qu'il dise, pour me confondre, Un seul mot, même tout bas ! Mais s'il ne veut pas répondre, Je dirai qu'il ne peut pas.


! S'il dédaigne mon injure, Pour être certain qu'il est Je ferai sur sa figure


Tomber un large soufflet.


Et je verrai bien s'il bouge En subissant cet affront; Je verrai monter le rouge A son impassible front.


Sous cette âpre rhétorique Si ses yeux restent sereins, Alors je ferai ma trique Discuter avec ses reins.

Je veux qu'il parle ou qu'il crie, Savoir s'il existe ou non. • Je veux que sa chair meurtrie Sonne comme un tympanon.


112 LES BLASPHÈMES

Ainsi que sur une enclume Je frapperai, jusqu'à tant Que la peau du dos lui fume Et soit un torchon flottant,


Jusqu'à tant qu'il disparaisse Comme un grain dans un gésier, Comme une larme de graisse Dans la gueule d'un brasier.


S'il ne peut pas disparaître, S'il existe et si j'ai tort, Il me prouvera son être En m'écrasant tout d'abord.


Qu'il ne soit pas débonnaire ! Qu'il parle! Dût-il, vainqueur, Graver à coups de tonnerre Son nom sanglant dans mon cœur.

Pour l'éternité perdue Dussé-je être torturé, Qu'il réponde, et qu'il me tue! Ou c'est moi qui le tuerai.


VI


LE JUIF-ERRANT


10


VI


LE JUIF -ERRANT


Le jour où Jésus-Christ gravissait le Calvaire,

J'étais à ma fenêtre, assis, vidant mon verre,

Le cœur content après un modeste repas.

Qu'était ce Jésus-Christ? Je ne le savais pas.

Moi, petit ouvrier, pauvre que nul n'envie,

J'avais assez de mal, certe, à gagner ma vie,

Sans aller m'occuper des mots plus ou moins creux

Que les prêtres et les prophètes ont entre eux.

Or celui-là s'était fourré dans la cervelle,

Parait-il, de prêcher comme une foi nouvelle

Au nom d'un autre monde où tout est pour le mieux.

Quelque fou! Franchement, que m'importent les cieux,

A moi qui n'ai qu'un temps à vivre, et sur la terre?

Pourvu, lorsque j'ai soif, que je me désaltère,


116 LES BLASPHEMES

Et que, lorsque j'ai faim, je mange peu ou prou,

Pourvu que je possède en im coin quelque trou

Oii reposer le soir ma tête et ma chair lasses,

Je ne demande point au destin d'autres grâces,

Et j'estime que tous les bonheurs sont du vent

Comparés à celui de se sentir vivant.

Donc ce Jésus pour moi ne valait pas grand'chose.

Qu'il eût en orgueilleux rôvé l'apothéose,

Ou qu'il fût bonnement un simple, je ne sais.

Mais je sais que les Dieux présents, les Dieux passés

Et les Dieux à venir ne sont jamais en somme

Que des mensonges vains qui font du mal à l'homme.

Or ce Jésus, malgré sa très grande douceur,

Se disait fils de Dieu. D'autre part la rousseur

De ses cheveux et de sa barbe, et ses mains blanches,

Me déplaisaient. Mes mains, à moi, sont des éclanches

Que le travail sans fin rend noires; mes cheveux

N'ont pas l'air d'un chignon de pucelle; et je veux,

Pour m'en faire un ami, qu'un homme soit un mâle.

Donc, après tout, tant pis pour ce fou, faible et pâle!

Cette religion, dans l'œuf on l'étoufTait.

Le Dieu venait mourir en croix. C'était bien fait.


Aussi, quand il passa, sanglant, sous ma fenêtre, A mon regard tranquille et froid il put connaître


LE JUIF-QRRANT 117

Oue je n'étais point un de ces estropiés

Qui croyaient à sa voix et tombaient à ses pieds.

Ce mépris lui fit mal. Malgré tout, il en coûte,

Ouand on meurtpour un mot,de voir qu'un autre en doute.

Ces martyrs exaltés, un ennemi les rend

Moins tristes mille fois qu'un simple indifférent.

Ce qui leur fait suer leur plus âpre agonie

N'est pas le fer qui tue, et c'est l'esprit qui nie.

Sur mon esprit Jésus se sentait sans pouvoir.

'Se sachant me convaincre, il voulut m'émouvoir.

11 pleura. Ses beaux yeux resplendissaient d'extase

Et de douleur. « Pitié! dit-il, ma croix m'écrase.

Je suis déjà tombé trois fois. Ne veux-tu pas

Que je m'asseye un peu chez toi? Je suis si lasl »


Ahl certes, jeus alors un instant de faiblesse.

Je le revois encor, sous sa croix qui le blesse.

Les pieds meurtris, les mains saignantes, les genoux

Dans la fange, et des yeux si tendres et si doux

Qu'il fallait, pour ne point céder, un cœur de pierre.

Une larme vraiment roula sous ma paupière.

Je sentis comme un vent d'amour m'emplir d'émoi.

Je fus près de lui dire : « Allons, entre chez moi. »

Et j'avançais la main pour lui verser à boire.

Mais je vis dans ses yeux un éclair de victoire;


118 LES BLASPHÈMES

Je compris qu'il croyait, grâce à mon cœur dompté,

Avoir conquis mon âme à sa divinité.

Aussi je me raidis dans mon indifférence;

Et, malgré ma pitié pour l'homme et sa souffrance,

Pour le Dieu condamné je restai sans pardon,

Et je lui dis à voix très haute : « Marche donct »


Jésus, la bonté même, Me dit en soupirant : Tu marcheras toi-même Pendant plus de mille ans. Le dernier jugement Finira ton tourment.


Et j'ai marché, du soir au matin, de l'aurore

Au couchant. J'ai marché toujours. Je marche encore.


LE JUIF-ERRANT 119

A travers monts et vaux, et déserts, et cités, A travers les malheurs et les félicités, Parmi les chocs sanglants des races, la bataille De la vie où chacun prend la part qu'il se taille, Parmi les cris, les pleurs^ les espoirs, les regrets, J'ai marché, comme tu l'as dit, Jésus!.... Après? Mon âpre châtiment, qu'est-ce qu'il te rapporte? Aujourd'hui comme à l'heure où je t'ai clos m^a porte, Où je t'ai refusé de te verser mon vin, Malgré le temps pas^é, malgré ton nom divin Chanté par des troupeaux de prêtres en délire, Malgré ta gloire et ta puissance qu'on peut lire En lettres de granit dans tes mille milliers De temples à genoux sous leurs larges piliers, Malgré ton ostensoir dont les flammes astrales Allument un soleil au fond des cathédrales, Malgré les poings tendus pour excommunier nuiconque ose lever la tête et te nier, Malgré la lâcheté du monde ton complice, Aujourd'hui comme au jour lointain de ton supplice, Christ, je ne veux pas être un de tes témoins. Je ne crus pas en toi. J'y crois de moins en moins. A l'heure où je te vis gravissant le Calvaire, Pour ne point partager ma maison et mon verre .Vvec toi, je n'avais qu'un instinct mécréant; J'ai ceci désormais, que j'ai vu ton néant.


120 LES BLASPHÈMES

Au lieu du châtiment, j'ai trouvé sur ma route

Des arguments partout corroborant mon doute;

Et je sais maintenant combien j'avais raison

De refuser au Christ mon verre et ma maison.

Ah 1 tu m'avais maudit à ton heure suprême!

Tu voulais me punir, Jésus la bonté même!

De l'homme au cœur rétif Dieu cherche à se venger î

Tu m'as dit: «Marche! «...Eh bien! soit! J'aime à voyager.


J'ai marché. J'ai vu le monde. J'ai de bons yeux qui voient bien. J'ai vu que la terre est ronde Et que tu n'en savais rien. J'ai vu des races, les tiennes, Martyrs et vierges chrétiennes, Mourir avec des antiennes Pour un ciel qui reste clos. J'ai vu tes élus, tes prêtres, La main dans la main des reîtres, Menteurs, voleurs, cruels, traîtres, Trafiquant de tes sanglots.


LE JUIF-ERRANT 121

J*ai VU tes papes féroces,

Ayant ta croix pour drapeau.

Massacrer à coups de crosses

Les brebis de ton troupeau.

J'ai vu, comme un grain qu'on foule,

Sous leurs pieds d'où le sang coule

Pleurer et crever la foule

De ceux pour qui tu prêchas.

Dans ta Rome tant vantée

J'ai vu ta face insultée

Par plus d'un pontife athée

Qui Ja couvrait de crachats.


J'ai vu, fiers, impitoyables, Les forts toujours triomphants Écraser les pauvres diables Et les petits, tes enfants. J'ai vu les gueux, le vulgaire, Pour qui tu mourus naguère. Fauchés sans fin par la guerre En ton nom, ô Dieu de paix! Dans leur existence brève J'ai vu qu'ils souffraient sans trêve Et qu'ils souffraient pour ton rêve, Et qu'ainsi tu les trompais.

11


122 LES BLASPHÈMES

Alors j'ai crié vengeance

A ces crédules aigris,

Et j'ai vu l'intelligence

Partout surgir à mes cris.

J'ai vu le monde à ma suite

Renier ta foi détruite.

J'ai vu tes prêtres en fuite

Et tes autels renversés.

« Marche! » as-tu dit. Bient je passe.

En vain tu me crieras grâce.

A ma marche jamais lasse

Tu ne peux plus dire assez.


« Marche! as tu dit. Marche encore! Jusqu'au dernier jugement. » Mais quand naîtra cette aurore? Jamais, ô Dieu. Ta voix ment. Toi, revenir dans ta gloire? Allons donc! Sous la nuit noire Je vais sans manger, sans boire, Sans siège, sans lit, sans toit. Pauvre, plus voûté qu'une arche Et plus vieux qu'un patriarche ; Mais à force d'être en marche, Dieu, j'ai marché sur toi.


LE JUIF-ERRANT 123

Le vrai nom dont on me nomme, Ce n'est pas le Juif-Errant. O Dieu, je nvappelle l'Homme Et je vais. Le monde est grand. Je suis le marcheur qui passe, Et dont la course rapace Use le temps et l'espace Toujours ouverts sous ses pas. Je suis le roi de la terre, L'innombrable prolétaire Qui va sans jamais se taire En criant que tu n'es pas.


Oui, le Dieu meurt. Ce prodige

Doit étonner tes élus.

Mais quoi! Je marche, te dis-je;

Et toi, tu ne marches plus.

Et que faut-il pour qu'on ose

Nier ton apothéose?

Deux mille ans. Ce peu de chose

Suffit pour en voir le bout.

Pauvres Dieux ! Quelle hécatombe !

Vous allez tous à la tombe;

Voici le dernier qui tombe;

Et l'Homme est toujours debout.


124 LES BLASPHEMES

Il est toujours debout, l'Homme! Il marche. Est-ce que tu crois Qu'il peut s'arrêter à Rome, Les bras cloués sur ta croix? Point de halte en sa carrière ! Il franchit toute barrière; Il marche, et laisse en arrière Tout son passé sans remords. Il marche, il lutte, il renverse, Lâchant d'une main perverse Dans les gouffres qu'il traverse Les vieux mots et les Dieux morts.


Il marche. Son pas l'emporte. Il ne sait pas rester coi. Vers quoi marche-t-il? Qu'importe! Il marche et cherche vers quoi. Il marche sans perdre haleine En chantant d'une voix pleine. Là-bas, au bout de la plaine. On dit que le jour a lui. Oii donc, là-bas? Il en doute. Mais quand même il suit sa route. Il marche sans y voir goutte Et ne croit à rien qu'à lui.


LE JUIF-ERRANT 125

Il marche, et tant que la terre

Sera ferme sous ses pas,

Bien que le ciel déblatère,

Il ne s'arrêtera pas.

Il marchera, fier et sombre,

Les yeux grands ouverts dans l'ombre,

Augmentant toujours le nombre

Des mystères qu'il comprend.

Pas de repos, pas de somme,

Jusques à tant- qu'on l'assomme !

C'est avec le dernier homme

Que mourra le Juif-Errant.


Il,


VII


LAPOLOGIK DU DIABLE


VII


L'APOLOGIE DU DIABLE


Ne croyant pas à Dieu, je ne crois pas au Diable.


i.i |».Furtant je l'ai vu l'autre nuit, rElTroyable, Le Malin, le Cruel, l'Envieux, le Trompeur, Celui dont tous les noms terribles nous font peur. Celui qu'on n'ose pas nommer. J'ai vu l'Archange Tentateur et damné qui demande en échange


130 LES BLASPHEMES

De son appui notre âme à perpétuité.

Le Diable, je l'ai vu, vous dis-je, en vérité.

J'étais au coin du feu, seul, relisant le livre

Du vieux Lucrèce dont la parole m'enivre,

Ce livre obscur, gonflé d'une amère liqueur,

Où le sage Épicure a versé son grand cœur.

Je le buvais avec une soif obstinée,

Quand tout à coup je vis, près de la cheminée,

A l'autre coin, vautré dans le fond d'un fauteuil,

Le Malin souriant 'et qui clignait de l'œil.

Il n'avait pas cet air grotesque qu'on lui prête,

Le nez noir, le pied bot, les cornes sur la tête,

La queue au cul. C'était un monsieur fort bien mis.

Il ressemblait à l'un de mes meilleurs amis,

Félix Bouchor, qui fut un des rois de la mode.

Sa jaquette, à la fois très collante et commode,

Moulait sa taille. Un nœud fait d'un ruban étroit

Planait en papillon à son col raide et droit.

Sa chemise à plastron lui cuirassait le buste.

Son pantalon tombait sur sa bottine juste

En un rond tracé net sans plis inélégants.

Quant aux cornets de ses manchettes sur ses gants

Jaunes, deux-porte-fleurs avec deux giroflées !

Pas de bijoux voyants; pas de poches gonflées;

Rien qui puât la pose ou bien le luxe faux.

Un goût riche et discret, sans excès ni défauts.


l'apologie du diable. 131

C'était le plus correct des modernes dandies.

Mais ses yeux roux flambaient comme deux incendies.


< Mon cher, fit-il soudain en taquinant le feu Avec son stick, je crois que vous pensiez à Dieu. Vous me direz que non, que vous lisiez Lucrèce, Épicure, et que vous savouriez l'allégresse De voir qu'ils ont tué les Dieux. Mais, entre nous, Ne sentez-vous jamais monter dans vos genoux Un frisson de terreur, quand leur voix révoltée Dit le ciel vide?... Bref, ôteS-vous bien athée? Ètes-vous très certain que Dieu n'existe point? Si Dieu n'est rien, pourquoi lui montrez- vous le poing? Si ce n'est qu'un brouillard dont votre âme est trompée, Pourquoi dans ces vapeurs donner des coups d'épée? Don (juichotte chargeait, pour frapper un géant, Sur un moulin; mais vous, c'est contre le néant Que vous vous colletez avec l'ombre. C'est drôle. i Dieu n'existe pas, vous jouez un sot r«Me ;


132 LES BLASPHEMES

Vous n'êtes qu'un roseau pensant... comme mon stick.

Donc, au fond, vous croyez à Dieu, voilà le hic.

Vous ne l'avouez pas; la honte est pitoyable.

Vous y croyez, my dear. J'y crois bien, moi, le Diable !

Si nous n'y croyions pas, nous autres les damnés,

Quel plaisir aurions-nous à lui cracher au nez?

Heureusement, il est. On peut blaguer son œuvre.

Il est partout, il est toujours, comme une pieuvre

Au corps informe, aux bras infinis et flottants,

Nageant sous les flots noirs de l'espace et du temps,

Et tenant l'Univers avec ses tentacules.

Ce n'est pas un de ces grands-pères ridicules,

A barbe blanche, à l'air folâtre et bon enfant.

C'est un monstre hideux et fantasque, étouff'ant

Le monde dont il boit le sang par ses ventouses.

Il a des désirs fous, des rancunes jalouses,

Des caprices, des cris de haine, des remords.

Il fait les hommes, puis HVoudrait les voir morts.

Son Eden est un guet-apens. Il se déjuge

Et sa création aboutit au déluge.

Ensuite il se repent du tour qu'il a joué

En voulant vous détruire : il conserve Noé.

Pourquoi? Pour amener ce résultat, en somme.

Que son Fils, éternel, infini, se fasse homme,

Naisse sans déflorer sa mère, et meure en croix.

C'est un original, allez, le Roi des Rois !


l'apologie du diable 133

Il fait martyriser ses bons catéchumènes Pour amuser la plèbe et les catins romaines. Il fait verser du sang, brûler des corps, afin De pouvoir dire un jour en riant d'un air fin : « Saint-Pierre, tu seras dans l'Église ma pierre. » Le voyez-vous d'ici, gai, plissant sa paupière, Ayant fait massacrer des milliers d'hommes pour Accoucher à la fin d'un piètre calembour? Heureux s'il n'eût commis que de pareilles bourdes ! Mais, plus que son esprit encor, ses mains sont lourdes. Quand nous dirions de lui pis que pendre en effet, Nous n'en dirions jamais autant qu'il en a fait. Je ne suis pas, mon cher, un professeur d'histoire, Et je ne veux pas prendre un ton déclamatoire Ni m*emballer en vous contant par le menu Un tas de crimes dont le cours vous est connu. Partout où la pensée éclate, où le cœur vibie. Quand on s'efforce d'être heureux ou d'être libre, Quand on travaille afin de conquérir un droit, Quand dans un bénitier l'on se trouve à l'étroit, Quand on ne veut pas être une bête de somme,. On voit paraître Dieu pour assassiner l'homme. Oui, persécutions, exils, bagnes, cachots, Huile en feu, plomb fondu, poix bouillante, fers chauds, Tenailles arrachant les ongles, lames tors< s, lîrodeqiiins pour Ifs pipds, chevalets pour los torses,

12


134 LES BLASPHÈMES

Fouets, grils, bûchers, gibets, croix, écartèlements, couronne de Dieu, voilà tes diamants! »


Comme il jactait sa tirade, L'hôte assis près de mon feu, Le dandy, le camarade, Avait changé peu à peu.

Ses habits à la moderne, Mêlant leurs discrets accords De toilette sobre et terne, S'étaient fondus sur son corps,

Et sa nudité d'Archange Resplendissait à présent Avec la lueur étrange D'un gouffre phosphorescent.

Je sentais une brûlure A voir les deux soleils clairs De ses yeux. Sa chevelure Formait un fouillis d'éclairs.


l'apologie du diable 135


Ce n'était plus le jeune homme A qui tantôt je rêvais ; C'était l'être que l'on nomme L'Orgueilleux et le Mauvais;


C était celui que le prêtre Chasse en lui disant : Va-t'en ! C'était le Puissant, le Maître, Le beau, le divin Satan.


  • Oui, reprit-il, je suis le laid, le noir, l'immonde,

l>e vaincu. Dieu m'écrase. Il a tout. Je n'ai rien. Kh bien! il faut m'aimer. Dieu fait le mal au monde C'est moi qui ffns le bien.


</e€t moi qui mis au mains de votre premier père le fruit d'autant plus doux qu'il était défendu, juand il perdit l'Eden, c'est moi qui dis : Espère, Il te sera rendu.


136 LES BLASPHEMES

Dieu te ferme à jamais son jardin solitaire Et tourne à l'éternel exil tes pas maudits. 3Iais malgré lui tu peux être heureux. C'est sur terre Qu'est le vrai Paradis.


Dieu, s'amusant à voir souffrir sa créature, T'a dit : « Gagne ton pain aux sueurs de ton front. » Moi, je ferai pour toi pulluler la nature Et tes fils en vivront.

Pour te rendre odieux à ta compagne aimée, Dieu mit l'enfantement dans le sang et les pleurs. Moi, je t'offre une couche où la femme pâmée Oubliera ses douleurs.

Quand elle te tiendra sur sa gorge et sa bouche, Tout pantelant d'amour entre ses deux genoux, Vous jouirez assez pour que ce Dieu farouche En devienne jaloux.

Et ce que j'ai promis, je l'ai tenu. Paresses, Plaisirs, amour, et les rires du nouveau-né, Et les baisers profonds, et les longues caresses, Je vous ai tout donné.


l'apologie du diable 137

J'ai réduit à néant tous les décrets du Juge. 11 a voulu noyer la terre, mais en vain; Et je me suis servi de l'eau de son déluge Pour en tirer le vin.-


IJieu vous tenait courbés sous la noire ignorance. Moi, j'ai cherché pour vous les sciences, les arts. Aux mains des inventeurs mon souffle d'espérance Fit fleurir les hasards.

Te vous donnai le feu pour dissiper les ombres, Le fer, l'or, le travail dompté des animaux, Et je vous enseignai les lettres et les nombres. L'écriture et les mots.

En vain Dieu vous roulait dans des voiles funèbres Et vous entortillait d'inextricables nœuds; Je défaisais les nœuds, je fendais les ténèbres Ue mes doigts lumineux.

Le chercheur, le penseur, le poète, le sage, Tous ceux qui vous ont dit les causes et les lois, C'est moi qui leur ai mis cet éclair au visage Et ce cri dans ia voix.

12.


138 LES BLASPHÈMES

C'est moi qui vibre dans toute âme révoltée, Dans tout âpre génie où vous voyez un fou. C'est moi le noir Caïn, et c'est moi Prométhée Le sublime filou.


C'est moi Lucrèce, et c'est moi Job, et Galilée, Kepler, Newton, Fulton, Volta, tous les savants, Et Gutenberg par qui votre pensée ailée S'envole aux quatre vents.

Grâce à moi vous avez dominé la matière, Subjugé ses secrets les plus mystérieux, Et vous êtes les rois de la nature entière; Non pas les rois; les dieux!

Vous avez éventré les montagnes énormes, Franchi les mers, bâti des cités. Exigeants, Obéis, vous donnez à la terre les formes De vos rêves changeants.

Vous avez maintenant fait de chaque mystère Votre esclave. Tout cède à votre volonté, Même la foudre : vous avez pour secrétaire Le tonnerre dompté.


l'apologie du diable 139

Encore un peu de temps et vous aurez des ailes, Et Ton verra voguer vos flottilles dans l'air, Traînant pour pavillon derrière leurs nacelles Le serpent d'un éclair.


Oui, Dieu m'a foudroyé ! Mais, pour sa récompense, Moi, je vous rends heureux, que Dieu le veuille ou non. Oui, je suis le Malin! Mais le Malin, je pense, N'a pas volé son nom.

Uui, je suis l'orgueilleux vaincu! Mais je me venge En disant au petit, au pauvre, au mécontent : Voici mon sang, voici ma chair, prends, bois et mange! Dieu n'en fait pas autant.

Aussi c'est moi qu'il faut aimer, moi qui vous aime. Venez à moi, venez, tous les déshérités, Venez tremper chez moi dans le vin du blasphème Le pain des vérités.

Venez^ redressons-nous de toute notre taille! Venez, rebâtissons une tour de Babel! Venez, recommençons ensemble la bataille De l'orgaeil éternel !


140 LES BLASPHÈMES

A moi ! à moi! Voici le jour de la revanche Formidable. Je vois frissonner le Très-Haut. A moi ! Faisons crouler son vieux trône qui penche Sous un dernier assaut I


Homme, ô mon frère, monte avec moi si tu l'oses ! Je vais escalader le firmament en feu, Et nous nous vautrerons dans les apothéoses A la place de Dieu. »


Et l'Ange, ouvrant ses larges ailes Qui firent sauter le plafond, Devint si grand que ses prunelles Semblaient deux abîmes sans fond.


Puis je ne vis plus sa figure Ni ses yeux tant il était loin. Mais sa bouche, béante, obscure. Avait un pôle à chaque coin;


l'apologie du diable 141

Et dans ces ténèbres compactes Les blasphèmes tonnaient pareils A des milliers de cataractes Tombant sur des tas de soleils.


On eût dit que sous la tempête Des cris furieux Dieu puni Roulait et se cassait la tête En s'écrasant dans Tinfîni.


Brusquement au fond de l'espace Tout se tut; l'ombre s'envola Comme une hirondelle qui passe; Et le Diable n'était plus là.


Je me retrouvai seul, effaré, sans lumière, A genoux. Je priais, t Salut, disais-je, ô fière, Héroïque, superbe, et divine vertu! Salut! Je suis à toi, je t'appartiens, veux-tu?


142 LES BLASPHÈMES

Toi qui fis tous nos biens et qui les fais encore, / C'est toi, Maudit, c'est toi que j'aime et que j'adore. Salut, consolateur béni des pauvres gens, Bon nourricier, donneur de pain aux indigents, Semeur d'espoirs qui nous font prendre patience, Inventeur des plaisirs, des arts, de la science. Accoucheur des esprits ! Salut, grand révolté Qui préféras l'enfer avec la liberté, Toi dont on a cassé, mais non ployé les ailes, Toi qui dois endurer des peines éternelles Sans pouvoir aspirer aux douceurs du trépas, Toi qui souffres sans fm et qui ne te plains pas, Toi dont l'orgueil damné reste irrémédiable... »


Si je croyais à Dieu, je serais pour le Diable.


VIII


LA MORT DES DIEUX


VIII


LA MORT DES DIEUX


Comme je cheminais au pas de mon cheval, Je me trouvai soudain dans un étrange val, Sans bien me rappeler comment, par quelle route, Et pourquoi j'étais là. J'avais un vague doute D'avoir marché longtemps, en philosophant, seul, Absorbé. Lentement, ainsi qu'en un linceul La nuit m'enveloppant dans l'ombre, était venue. Pas d'étoile! Aucun trou de lumière à la nue! Et mon regard, par les ténèbres habité, Se heurtait à des murs d'opaque obscurité. Je voulus tourner bride, et, crainte d'aventure, Suivre pour revenir le flair de ma monture. Mais à peine j'eus fait volte-face, une main Empoigna mon cheval aux naseaux. Le chemin

13


146 LES BLASPHÈMES

Était barré par un grand fantôme effroyable. Sur son arrière-train faisant un saut du diable, Effaré, renâclant, cabré droit, mon cheval M'emporta ventre à terre au plus profond du val , Et parmi les coups drus, martelés et sans nombre Que son galop roulant précipitait dans l'ombre, J'entendis le fantôme inconnu me crier : « Va, va, lâche la bride et tiens bon l'étrier ! Le cheval qui t'emmène a pour nom la Révolte. Tu vas voir la moisson que le bon Dieu récolte. »


Où vais-je? Depuis longtemps Je galope, je galope. . Une brume aux plis flottants De toutes parts m'enveloppe.

Où vais-je? Je cours, je cours, Et dans ma tête pesante Le vent bat de ses tambours Une marche assourdissante.


LA MORT DES DIEUX 147

Où suis-je? Voici la nuit Oui s'en va. Le jour se lève Chassant l'ombre qui s'enfuit A la pointe de son glaive.


J'ai fait un rêve, voj^onsl Le val, le spectre, mensonge! Avec ses premiers rayons Le soleil boira mon songe.


Mais où suis-je, en attendant? Tout ceci me déconcerte. Oui, je rêve. Cependant Je suis bien réveillé, certô.

C'est bien moi, ma chair, mes os. C'est mon cheval. Son haleine Fume encore à ses naseaux. Mais quelle est donc cetle plaine?

Aussi loin que l'œil atteint S'étend une blanche arène Où la brume du matin Kn s'évaporant -^ traîne.


148 LES BLASPHEMES

Le brouillard s'en est allé, Et sur cette morne terre Gît largement étalé Un silence solitaire.

Bon soleil, soleil joyeux, Viens donc ! J'ai perdu ma voie. Mets ta flamme dans mes yeux ! Où suis-je? 11 faut que j'y voie.


Le soleil apparut au bord des pâles cieux.

Mais ce n'était point l'astre aimé, bon et joyeux.

C'était un lourd soleil à la figure rouge

Qui sortait de l'aurore ainsi qu'on sort d'un bouge;

C'était un Roi-boucher, égorgeur des humains,

Qui sur sa trogne immonde avait passé ses mains

Chaudes de l'abattoir, et dont la marche lente

S'embarrassait aux plis d'une robe sanglante.

Ses rayons n'étaient pas de beaux cheveux d'or roux.

Mais des crins hérissés par un fauve courroux.


LA MORT DES DIEUX 149

Une atroce forêt de piques et d'épées D'un carnage récent encor toutes trempées Et qui sur son front bas dégouttaient. Sous ses pieds 11 écrasait, ainsi qu'un tas d'estropiés, Les nuages, vieillards aux barbes vénérables, Qui s'affaissaient, tordus, déchirés, misérables, Et qu'il précipitait pêle-mêle en prison Dans l'oubliette qui pour seuil a l'horizon. Tremblantes, rougissant de pudeur, les nuées, De peur d'être sur son poitrail prostituées, Vers l'autre bout du ciel vite prenaient l'essor. Plus d'une toutefois n'évitait point son sort. Il l'attrapait par Taile ou le pan de sa robe. En vain elle résiste, et glisse, et se dérobe. 11 l'attire; il l'enlace; elle s'évanouit; L'ogre, la meurtrissant de baisers, en jouit. La vierge est violée avant que d'être morte ; Et le vent, comme un chien rôdeur et lâche, emporte Quelque lambeau pendant, où son croc est entré, Du cadavre qui saigne et qui flotte éventré. El le soleil roulait toujours, plein de furie. Satisfait du viol, joyeux de la tuerie. Féroce, 11 se léchait les lèvres en riant ; Derrière lui, criblé de flèches, l'Orient Flambait comme un brasier dans un poêle de cuivre. Devant lui, sur le grand chemin qu'il allait suivre,

13.


150 LES BLASPHÈMES

Une averse de pourpre en flux torrentiel Mettait un tapis rouge au pavé bleu du ciel. Et lui, noyé dans cette atmosphère écarlate Qui servait d'auréole à sa figure plate, Semblait un assassin ivre, se prélassant Dans un lit d'incendie aux oreillers de sang.


Quoique ce soleil en colère Me fît bien plus peur que plaisir. Toutefois, selon mon désir, La plaine devenait plus claire.

J'allais donc être calme enfin. Car la lumière rassérène. Je fixai mes yeux sur l'arène Que je croyais de sable fin.

Or, je me frottai les paupières Devant un prodige étonnant;


LA MORT DES DIEUX 151

Un prodige, car maintenant

Les grains de sable étaient des pierres.

Avec un mouvement muet Elles prenaient des formes vagues. Et moutonnaient comme des vagues, Si bien que le champ remuait.


Je poussai mon cheval au large. Le sol sonnait sous ses sabots. On eût dit que sur des tombeaux Ses quatre pieds battaient la charge.

Soudain, plein d'épouvantements, J'eus rhorribie mot du mystère, Et vis que cette immense terre Etait couverte d'ossements

Et que ces débris de carcasse,

Crânes, tibias et fémurs,

Plus blancs que le plâtre des murs,

Plus secs qu'un vieux roseau qu'on casse,

Dans de tumultueux accords Cherchaient à calmer une envie


152 LES BLASPHÈMES

De revivre un jour de leur vie Et d'habiter leurs anciens corps;

Et sous leurs formes incomplètes Je voyais dans chaque sillon Grouiller en blême tourbillon, Ce fourmillement de squelettes.

Semblant se complaire à leur vœu, Là-haut le soleil rouge, âpre, ivre, Pour que ces morts pussent revivre, Versait du sang, versait du feu,

Et sous l'abominable averse Germaient en fleurs le long des os Les artères aux bleus réseaux, Les muscles qu'un frisson traverse,

Les nerfs et les tendons bandés Comme des cordes de machine, Tant qu'enfin sur leur maigre échine Tous se dressèrent enviandés.

Avec un sourd effort la plaine Suait, se tordait, étouffant,


LA MORT DES DIEUX 153

Comme une femme en mal d'enfant Qui d'un peuple entier serait pleine.

Versant du sang, versant du feu, Le soleil de ses deux yeux louches Contemplait ces énormes couches. Et ce Soleil-là, c'était Dieu.


Et voici qu'un grand vol de hurlements farouches Sortit des milliard de millions de bouches, Et dans un cri de mort unique se mêla. Toutes les nations, tous les temps, étaient là. Tyrans, sujets, guerriers, mages, prêtres, apôtres, Aucun ne comprenait ce que disaient les autres; Mais tous ils regardaient le ciel, et chacun d'eux Croyant que pour lui seul luisait l'astre hideux, Tyrans, sujets, guerriers, mages, prêtres, apôtres, Chacun d'eux avait soif du sang de tous les autres. Le Soleil flamboyant était épanoui. Et comme on lui criait : « Faut-il? » Il leur dit : « Oui. »


154 LES BLASPHÈMES

Alors le vin mauvais des fratricides luttes Soûla ces milliards de millions de brutes; Pour les voir de plus près le soleil se baissa; Et la bataille épouvantable commença.


Ils sont corps à corps. L'épée Contre l'épée est frappée Avec un baiser d'éclair. Le sang gicle des blessures Et par d'étroites morsures La chair a mangé du fer.


Ainsi qu'un oiseau la flèche Siffle sa chanson, et lèche Ainsi qu'un chat jusqu'au vif. La lance entre d'outre en outre Comme un foret dans une outre Ou comme un doigt dans du suif»


LA MORT DES DIEUX 155

Les fronts que heurte une masse Semblent des noix que l'on casse, Claquant au choc d'un marteau. Les dents sautent sous les pierres. Les yeux entre les paupières Voient se glisser le couteau.


Avec leurs lèvres farouches Des gorges ont l'air de bouches Béantes sous le menton. D'un coup tranchant qui l'émonde Cet homme a. nourrice immonde, Un jet de pourpre au téton.

Tout déchiquetés de plaies Les dos sont comme des haies Faites de dards embrouillés. Des pieds, qu'une main coupée Tient d'une étreinte crispée, Ont des poignets pour souliers.

Tel un mur qui se crevasse. Un tronc d'homme tout vivace Est fendu par le mitan.


.56 LES BLASPHEMES

Tel un poisson hors de l'onde, Hors de sa cage profonde Tressaille un cœur palpitant.


On voit des faces pareilles A des boules, sans oreilles, Sans lèvres, sans yeux, sans nez. Un os tout dénudé grince Ainsi que dans une pince Sous des ongles retournés.


De larges poitrines blanches Qui s'effondrent sur les hanches Y craquent en se crevant. Des caboches, décollées D'un coup, se sont envolées Avec leurs barbes au vent.


Un haillon de viande rouge Au bout d'une pique bouge Comme à sa hampe un drapeau. Des paquets d'entrailles vertes Pendent des panses ouvertes Dans un tablier de peau.


LA MORT DES DIEUX 157

Chaque membre mord un membre, Torse tordu qui se cambre, Reins rompus ou bras cassé. Par lambeaux, comme une loque, Se déchire et s'effiloque Le corps humain fracassé.


Et sur ce champ de bataille Où l'on brise, arrache, taille^ Empli d'un fade relent, On voit un amas bleuâtre D'écorchés d'amphithéâtre Se charcuter en hurlant.


Or le Soleil u haut jubile à ce carnage. Dans la vapeur du sang, fumante et chaude, il nage. Les combattants d'en bas, éperdus, haletant. Le regardent toujours pour voir s'il est content, Elj sans s*: liiliguer d'un combat sans victoire, Sous des noms différents tous ils chantent sa gloire.

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158 LES BLASPHÈMES

L'Hindou, qui le premier dans ce monde arriva,

Dit en le contemplant : Brahma, Vishnou, Siva!

Le Ghaldéen pensif, amoureux des étoiles.

Le Phénicien, qui sur la mer ouvrit les voiles,

Son fils Carthaginois, le père d'Annibal,

Ces trouveurs d'alphabets et d'astres disent : Bhal !

Le roide Égyptien aux épaules carrées

Crie Osiris, roi des cryptes démesurées.

Le Perse ne sachant lequel l'emportera

D'Ormuz ou d'Arhiman, les confond en Mithra.

Le Chinois jaune, aux yeux bridés, aux longues queues,

Peint Bouddha blanc au flanc des porcelaines bleues.

Le Noir, dont le patois obscur n'a que cent mots,

Bégaye au Manitou le nom des animaux.

Le Grec au corps parfait, fils d'Orphée et d'Homère,

Crée un Olympe entier pour loger sa chimère.

Le Romain glabre et dur, fils de Mars le soldat.

Met dans son Panthéon quiconque lui céda.

Le Scandinave blond, au teint blanc, aux yeux vagues.

Fait répéter Odin aux longs échos des vagues.

Le Gaulois moustachu dit aux bois ténébreux

Tentâtes. Oubliés dans un coin, les Hébreux

Encensent Jéhovah, Sabaoth des armées.

Et voici le chéri des nations charmées,

Jésus, Sabaoth fils, le dernier né des Dieux,

Homme très doux que l'homme a fait très odieux.


LA MORT DES DIEUX 159

le Chrétien sans nom. sans race, sans patrie !

Par lui plus que par tous l'Humanité meurtrie

Pleure et saigne. Car tous, Barbares et Romains,

Se fondent en un peuple étrange sous ses mains;

Et rOccident botté, l'Orient en sandales,

Les Huns camards, les Goths énormes, les Vandales,

Les esclaves rasés, les affranchis, le tas

Des pillards sans habits, des gueux sans galetas,

Toute la lie épaisse et fermentant qui nage

Sur un monde détruit, vomit le Moyen Age.

L'Arabe, qui jusqu'en Espagne s'en alla,

A beau courir comme un éclair, criant : Allah !

Sur lui déborde à flots la foule bigarrée

Des croisades qui vont ainsi qu'une marée.

Puis les Chrétiens vainqueurs se déchirent entre eux.

C'est à qui traitera son frère de lépreux.

Catholiques latins, Albigeois, Hérétiques,

Huguenots, chacun tient les livres authentiques,

Et ces fous, se ruant par bataillons épais,

Font un nimbe de guerre au front d'un Dieu de paix,

H s'agit de tuer, et tout sert de prétexte.

Comme au coin d'un buisson, au coin de chaque texte,

L'arquebuse ou la dague au poing, sont embusqués

Moines tondus, manants boueux, mignons musqués.

Tout le monde est armé. Nul ne peut rester neutre.

I>es Saint-Bartholemy, la croix piquée au feutre,


160 LES BLASPHÈMES

Ouvrent leurs ailes d'ombre ainsi que des hiboux. La crosse d'or du pape est une arme à deux bouts Dont l'un est Violence et l'autre Hypocrisie. La figure du Christ est toute cramoisie, Car Loyola le fait mentir en l'abaissant Et l'Inquisition le barbouille de sang. N'importe ! sa croix brille au fort de la bataille, Et l'on frappe d'estoc, et l'on frappe de taille, Et les grands pistolets gorgés crachent du plomb, Et l'on tue au hasard, trouvant qu'il est trop long De distinguer les rangs, ni l'âge, ni le sexe. Et comment pourrait-on d'ailleurs être perplexe? Dieu ne saura-il pas reconnaître les siens? Frappe ! Autour de la croix on lit les mots anciens Tu vaincras par ce signe. Et la foule trompée Voit au lieu d'une croix une garde d'épée.


La plaine cependant fume comme un pressoir. Et l'on se bat toujours. Ni l'approche du soir. Ni la faim, ni la soif, ni l'amour de la vie, Rien ne peut apaiser leur rage inassouvie.


LA MORT DES DIEUX 161

Le sanglot du blessé, le iioquet du mourant, Sont autant d'hameçons où leur fureur se prend, Comme si dans le sang ils cherchaient leur baptême. Les menaces, les cris féroces d'anathème, Les psaumes accrochés aux jurons sur les dents. Les clameurs, les abois, sont des clairons stridents Qui, parmi les sueurs montant en lourde brume, Parmi la poudre bleue et qu'un éclair allume, Poussent un rauque appel sans jamais dire assez. Ah ! c'est que pour fournir de l'ardeur aux lassés, Pour redonner du nerf à quiconque s'attarde, Le Dieu, le Soleil fauve, est là-haut, qui regarde

es vaincus sans regrets, ces vainqueurs sans remords, Ce champ rouge encombré par la moisson des morts; Et, quand il voit leur force un instant abattue, Il leur rugit : assomme! Et l'écho répond : tue! Lt l'affreux tourbillon, pour consommer ce vœu, Recommence en hurlant : Dieu le veut! Dieu le veut!


Dieu le veut! Dieu le veut! te dis-je. Et je sens l'attirant vertige Mé remuer.

14.


162 LES BLASPHÈMES

Il me prend une folle envie D'épandre à flots rouges ma vie Et de tuer.


Hurrah ! mon grand cheval frissonne. Hurrah ! hurrah t le clairon sonne

D'âpres chansons. Je veux que mon sabre ruisselle, Et que les morts mordent ma selle

Jusqu'aux arçons.


Hurrah! hurrah 1 ma bonne bête! Fends du poitrail et de la tête

Ce tourbillon, Et dans ce sol de chair mouvante, Hurrah! hurrah! que l'épouvante

Creuse un sillon!


Hurrah ! hurrah I bride abattue ! A mort I à mort! massacre ! tue !

Du sang! du fer! Que tes naseaux ronflent du soufre ! Mes yeux vont mettre dans ce gouffre

Un double éclair.


LA MORT DES DIEUX 163

Hurrah ! je broierai tous ces êtres, Les rois, les soldats et les prêtres

De ce brigand. Je traverserai cette plaine Soufflant la mort avec l'haleine

D'un ouragan.


IIop ! hop ! Et mon cheval se cabre. Et dans la bataille macabre,

Dans les efl"rois, Dans la mêlée épileptique, M'emporte d'un bond fantastique,

Les crins tout droits.


Mais devant nous la plaine est vide. lIop! hop! ma fureur est avide

De combattants. Hop ! hop! mais sur la plaine chauve Là-bas la bataille se sauve.

Arrête ! Attends !


Arrête! reprenons haleine. Nous sommes seuls dans celte plaine. Voici la nuit.


164 LES BLASPHÈMES

Je n'entends que tes pas sans nombre, Et je ne vois plus que notre ombre Qui nous poursuit.


Arrête ! mais il file, il vole. Où finira la course folle

De mon cheval? Devant nous un rocher se montre. Nous allons nous briser là contre?

Non, c'est le val.


Arrête ! mais il va plus vite, Comme un flot tournoyant qu'invite

Un entonnoir; Et je ferme les yeux, livide, Quand il s'engoufl're dans le vide

Du grand trou noir.


Ah 1 j'aurais dû ne pas les rouvrir, et sans trêve Galoper les yeux clos jusqu'au bout de mon rêve.


LA MORT DES DIEUX 165

J'en avais assez vu pour être soûl d'horreurs, Et je ne croyais pas qu'après tant de fureurs, Après le sang coulant des corps comme d'un crible, 11 me restait encore à voir le plus terrible. J'ouvris les yeux. Et sur les flancs ardus des monts S'étageait une foule immense de démons Grouillant comme des flots sous un vent de colère, Et qui se détachaient noirs sur la flamme claire. Car ces hommes démons attisaient de grands feux Dont la langue pointue allait piquer les deux. Et le vieillard, l'enfant, le mâle, la femelle, Les générations, s'entassaient pêle-mêle. Craquant et pétillant tels que des brins d'osier, Sous la robe flottante et rouge du brasier. Des colosses d'airain, chaufl'és à blanc, le ventre Roide et tendu, la gueule ouverte comme un antre, Piétinaient un bûcher croulant, monstre vaincu Qui leur léchait les pieds et leur baisait le cul; Et, bourrés de vivants qui flambaient comme paille. Gavés, ils digéraient en ronflant leur ripaille, Bavant une fumée épaisse entre leurs crocs Dans des mugissements entrecoupés de rots. Çà et là se cabraient des torches toutes droites Qui tordaient dans le vent leurs spirales étroites Et semblaient vous parler avec des gestes fous. Alors on distinguait des tètes sur des cous;


166 LES BLASPHÈMES

Car c'étaient des martyrs revêtus de résine.

Plus loin on apportait des engins de cuisine,

Et des êtres roussis se roulaient sur un gril ;

Et tantôt de leurs reins, tantôt de leur nombril

Dégouttaient dans le feu de longs filets de graisse,

Et leur peau paraissait une peau de tigresse,

Jaune et dorée avec des bandes de velours.

Les pieds tirés au poids de leurs membres trop lourds,

Des crucifiés nus, longs comme une journée

Sans pain, se balançaient sur la croix retournée.

Et parfois à l'envers faisaient d'horribles bonds ;

Car leur tête pendait au-dessus des charbons,

Sans barbe, sans sourcils, sans cils, sans chevelure;

Et sur leur front rugueux, gercé par la brûlure,

Leurs yeux, au bout des nerfs que crispait la douleur,

Coulaient en se crevant comme un énorme pleur.


Et tout cela passait plus rapide qu'un rêve, Dans une vision vertigineuse et brève, Tandis que mon cheval dans sa course plongeait. C'était comme un éclair, qui montre d'un seul jet


LA MORT DES DIEUX 167

Tout un tableau, dans tous ses détailsjusqu'au moindre. Mais cet éclair semblait lui-même se rejoindre; Car j'avais beau pousser mon cheval haletant, A mesure que tout fuyait, au même instant lout réapparaissait, et toujours tout de même : Lhomme-torche. le gril, le grand colosse blême, Et les crucifiés qui pleurent à rebours, A droite, à gauche, en haut, en bas, toujours, toujours ! Et dans la rauque voix du feu qu'on alimente, Dans le crépitement de la viande fumante, 1 oujours le même cri, toujours le même vœu ; Toujours, comme un refrain : Dieu le veut! Dieu le veut!


Aussi, quand las et tout en nage, Hors de la plaine et hors du val, Loin du bûcher et du carnage Je suis descendu de cheval, Quand, prêt à respirer l'aurore. J'ai vu que les hommes encore, Aimant ce Dieu qui les dévore, Le vénéraient comme un aïeul,


168 LES BLASPHEMES

Quand j'ai su qu'à l'horrible maître Il fallait toujours se soumettre, Ah! comme j'eus regret de m'être Dans mon voyage en allé seul !


Certes j'aurais dû prendre en croupe, Pour les abreuver de mon fiel, Tous les croyants, toute la troupe Des faibles assoiffés de ciel. A ceux dont le désir préfère L'azur vide à la bonne sphère Où nous pouvons si bien nous faire, Étant ruis, la part du lion, A eux [ui voient dans les étoiles Un Died sous de mystiques voiles, Je voudrais verser dans les moelles L'esprio le ma rébellion.


Je voudrais que les pauvres diables Pussent bien voir et bien toucher Sur ses tas de morts effroyables Le Dieu-bourreau, le Dieu-boucher. Je voudrais que leur lèvre amère, Perdant le goût de la chimère,


LA MORT DES DIEUX 169

Se collât au sein de leur mère La terre, où vont ceux qui s'en vont. Je voudrais que toute ma race Soufflât sur Dieu, sans peur, en face, Et le vît fondre dans l'espace Comme une bulle de savon.


Mais les hommes ne sont pas braves, Et pour ces vaincus sans fierté Mieux vaut la paix dans les entraves Que la guerre et la liberté. Eh bien! J'irai tout seul, qu'importe! Que le cheval encor m'emporte, Et que ses pieds brisent la porte Du temple où siège le tyran; Et dans l'enfer ou dans la nue, Malgré sa majesté chenue, Je lui mettrai la tête nue. J'irai, par les pieds le tirant,


J'irai le montrer à la foule, Le vieux coquin roi des tueurs ; On verra sa trogne de goule Sous mon œil aux fauves lueurs.

15


170 LES BLASPHEMES

Plus tremblant qu'un tambour de basque. Il laissera tomber son masque Gomme un clodoche ivre son casque, Et je lui dirai dans les yeux : ({ Sous tous les noms dont tu te nommes, Tu n'es pas ; et c'est nous qui sommes. Tu faisais la moisson des hommes ! Je ferai la moisson des Dieux. »


Oui, je tuerai les Dieux. Oui, j'ai soif de ce crime. Dans l'infini crevé je veux planter mon poing. Je veux, à qui les cherche encore, que l'abîme Puisse répondre : ils ne sont point.

Je l'ai fait. J'ai frappé la terre Pour bondir d'un vol effrayant, Et dans le noir ciel solitaire J'ai plongé ma torche en criant :


LA MORT DES DIEUX 171

« Voici l'homme ! Voici rathée ! Quel Dieu dans ma course arrêtée Veut encor brûler Prométhée Au feu des éclairs éclatants? Dût-il, cuirassé de désastres, Du ciel ébranler les pilastres, Dût-il se défendre à coups d'astres. Qu'il vienne, ce Dieu! Je l'attends. »


Les lâches n'ont rien dit. J'ai vu des spectres pâles Qui s'évanouissaient ainsi qu'une vapeur. Derrière les soleils on entendait des râles. Ils se cachaient. Ils avaient peur.


Et, tremblant devant ma vengeance, Comme ils n'osaient pas même fuir, Pour chasser cette vile engeance Alors je pris un fouet de cuir, Et courant d'étoile en étoile, Du ciel je déchirai la toile En mille trous, comme une voile Que lacère un vont furieux, Et j'entrai dans chaque tanière De la première à la dernière,


172 LES BLASPHEMES

Et je fis claquer ma lanière Sur l'échiné auguste des Dieux.


Quand je les eus fouaillés jusqu'aux confins du monde. Comme ils ne pouvaient pas être chassés plus loin Ils tombèrent, ainsi qu'un tas d'ordure immonde Qu'on pousse du pied dans un coin.


« Ah! ah! misérables, leur dis-jo, Vous voici chauves de rayons. Allons, fabriquez un prodige ! Un petit miracle, voyons! Arrangez-vous pour que je tombe, Pour que l'infmi soit ma tombe. On vous paiera quelque hécatombe Si vous sortez de ce faux pas. Mais vous tremblez, comme à la brise La feuille morte qui se brise... Hé ! toi, là-bas, la barbe grise, Jéhovah, tu ne réponds pas?


Toi, le Dieu tout-puissant, toi qui créas la terre, Le ciel, les eaux, et tant de choses en six jours;


I


LA MORT DES DIEUX 173

Toi, le Dieu Sabaoth, toi, le Dieu militaire, Dieu des huissiers et des tambours !


Et vous, déités plus antiques, Rêves de nos premiers effrois, Pantins aux poses hiératiques, Aux gestes roides et très froids, Enfants monstres, ayant pour langes Des gaines de pierre, et pour fanges Les Xils, les Euphrates, les Ganges, rois des étés sans avril, Sphinx dont la narine est un antre, Brahma qui regardes ton ventre, Et dont l'œil comme une flèche entre Dans le trou gras de ton nombril !


Et vous, Dieux des Germains, Dieux aux cheveux filasse, Dont les moustaches font des virgules sans fin. Bourrés de lard, suant la bière à la mélasse,

Buveurs j^an^ s.. if. mangeurs sans faim!


El toi, Jupin, duc de l'Olympe, Empereur des vieux polissons,

15.


174 LES BLASPHEMES

Dont l'aigle est proxénète et grimpe Sur le dos des petits garçons ! Et toi, Jésus mystique et triste, Ami de Jean FÉvangéliste, Toi, le dernier dieu de la liste, Le plus jeune et déjà si vieux! Non, ce n'est pas toi qui regimbes. Mais, morbleu ! quand je jette aux limbes Vous, vos tonnerres, et vos nimbes, Criez donc, espèces de Dieux ! »


Je cinglais de coups drus leurs peaux noires ou blanches. Gomme la grêle en mars fouette les vieilles branches; Et je les regardais fixement dans les yeux. Ils se taisaient, le front baissé, l'air anxieux, Attendant leur arrêt de mort. La Sainte Vierge Était pâle comme une hostie ou comme un cierge. On eût dit que j'allais remettre Christ en croix. Découvrant son vieux sein, Vénus pleurait, je crois, Sans réfléchir que sa figure était plâtrée. Ainsi que des moutons, troupe lâche et châtrée,



LA MORT DES DIEUX 17S

S'entassent dans leur parc quand vient l'horreurdu soir,

Tels les Dieux se pressaient dans le fond du ciel noir.

Déjà de me prier ils prenaient la posture,

Quand d'un grand coup de pied j'enfonçai la clôture

Qui nous cachait Tabîme âpre et tumultueux

Où fermente et rugit le Chaos monstrueux.


Le Chaos, matrice et gouffre ! Épouvantable rumeur ! Tout y naît et rien n'y meurt. Rien n'y vit et tout y souffre.

Là, sous d'insondables flots, Comme un tas de noyés blêmes Le tourbillon des problèmes Roule avec d'obscurs sanglots.

Ainsi l'on voit sous les vagues, Parmi les mouvants limons,


176 LES BLASPHEMES

Frissonner des goémons

Les bras douloureux et vagues.

C'est la soif du devenir Qui bout dans tous ces atomes. Rut aveugle de fantômes Qui se battent pour s'unir.

On dirait les sauts funèbres Et les reculs furieux D'étalons fous et sans yeux S'accouplant dans les ténèbres.

Les futurs et les passés Se cherchent sans se connaître. Va-t-il donc jaillir un être Des contraires enlacés?

Les bonds se heurtent aux chutes. Le silence est fait de bruit. L'éclair est noir. L'ombre luit. Ces baisers sont-ils des luttes?

Comme des serpents tordus Les hasards mêlés aux choses


I


LA MORT DES DIEUX 177

Font pour enfanter les causes Des coïts inattendus.


Et de ces viols immondes, Sans lois, sans but, sans amour, Naissent ces bâtards d'un jour Que nous appelons des mondes.


Regardez là dedans, dis-je aux Dieux prosternés : Voilà d'où nous venons, voilà d'où vous venez. C'est pour offrir un but au désir impossible, Pour que notre pensée errante eût une cible, Que les prêtres, un jour, ont inventé vos noms. Dans l'au-delà sans fin que nous imaginons, Cherchant de cause en cause à voir le bout du câble Et voulant expliquer la chose inexplicable. Pour donner une forme à Tidéal rêvé Ils ont appelé Dieu le rien qu'on a trouvé. Ils ont menti d'abord pour consoler les hommes. Ils ont dit : « Écoutez, frères; c'est nous qui sommes


178 LES BLASPHEMES

Les sages, et voici ce que nous avons vu.

De lois et de ressorts l'Univers est pourvu.

Une âme est dans le monde, et les Dieux sont en elle

Pour diriger de tout l'harmonie éternelle.

Nous les voyons là-haut; nous les sentons en nous;

Ils sont très grands, ils sont très bons. Homme, àgenoux !

Et si tu reconnais que c'est un bien de vivre.

Si le soleil te chauffe et si l'air pur t'enivre,

Si la terre a du blé, si les fleurs ont du miel,

S'il eet doux d'habiter sous le dôme du ciel,

Dans les champs nourriciers, dans les forêts ombreuses,

Parmi les fruits, parmi les peuplades nombreuses

Des animaux domptés dont on est souverain.

Si le présent est calme et l'avenir serein.

Si rien ne manque à ton bonheur, à ta pâture.

Si tu te sens enfin chez toi dans la nature,

A genoux! Et rends grâce aux Dieux! Ils ont tout fait.

Écoute encor. La mort autrefois étouffait

Ton pauvre cœur rêvant de choses immortelles

Et vers l'amour sans fin voulant ouvrir ses ailes;

Et tu pleurais, devant la mort de l'être aimé.

Ton espoir avec lui dans la tombe enfermé.

Eh bieni ne pleure plus. Ta chair est asservie

A la mort; mais ton âme entre dans l'autre vie

Dont la porte céleste a pour clef le trépas;

Et ton amour vivra, car l'âme ne meurt pas. »



LA MORT DES DIEUX 179

D'aucuns restèrent clos à ce tondre Évangile.

Se sentant faits, non pas d'extase, mais d'argile,

A jouir de la terre ils oubliaient les cieux.

Ces brutes n'y vojaient pas plus loin que leurs yeux !

Ils mangeaient, ils buvaient, ils engrossaient les femmes.

Et ce bétail, quand on parlait des Dieux, des âmes,

A la barbe du ciel de rire s'esclaffait,

Ayant l'impiété d'être très satisfait.

Alors, nous connaissant lâches comme nous sommes,

Les prêtres ont menti pour effrayer les hommes.

Us ont dit : < Écoutez mugir le ciel profond !

Le pas pesant des Dieux sonne sur le plafond,

Et Ton sent leur colère éparse dans l'espace.

Le vent qui hurle, c'est leur haleine qui passe.

L'éclair est leur clin d'oeil torve. Les ouragans,

Qui vont cassant l'échiné aux chênes arrogants.

Qui font bouillir la mer ainsi qu'une lessive,

Qui, des solides monts déchirant la gencive,

En arrachent les rocs comme des dents d'enfant,

Qui retournent le ciel tel qu'un jupon bouffant,

Ne sont rien que des mots qui tombent de leur bouche.

Et le Déluge blême, échevelé, farouche.

Au corps de brume, aux mains de pluie, aux yeux fondus,

Le Déluge n'est qu'un de leurs crachats perdus.

Les profonds tremblements de terre sont leurs gestes.

La Misère, la Faim, les Fièvres et les Pestes,


180 LES BLASPHÈMES

Louves maigres, chacals rampants, hyènes de nuit,

Dont la babine pend en lambeau qui bleuit,

Les Pourritures, race aux haleines aigries,

Le troupeau pantelant des fauves Hj^stéries,

Les Délires, dont les yeux blancs sont retournés,

Et la Lèpre sans forme, et les Cancers sans nez,

Meute aux mufles hideux, crocs aigus, langues réches,

Ayant soif de sang chaud et faim de viandes fraîches,

Tiennent l'arrêt aux trous de notre noir clapier

Et sont les chiens des Dieux dont l'homme est le gibier.

Malheur à l'incrédule et malheur à l'impie !

Dans l'ombre veille un œil sinistre qui l'épie.

En quelque lieu qu'il aille, il ne pourra marcher

Sans être en butte aux traits d'un invisible archer.

Tout le menace, l'air, l'eau, le feu, son cœur même.

Il est en proie. Et tout le hait, et rien ne l'aime.

Le bonheur empoisonne et la volupté mord.

La vie a pour pavés les pièges de la mort.

Encore si la mort vous délivrait des craintes I

Mais non ! L'Enfer vous prend dans ses chaudes étreintes,

Et pour avoir péché, ne fût-ce qu'un moment,

On va souffrir sans trêve un éternel tourment.

Écrasés sous le poids du mal qui les accable,

Entendez-vous crier vers le ciel implacable

Tous ces suppliciés, lamentable troupeau,

Qui portent leur suppHce incrusté dans leur peau?


LA MORT DES DIEUX 181

Entendez-vous grincer des dents dans la géhenne Et bouillir dans le soufre et la poix et la haine, Éprouvant à la fois leur mal par tous les sens, Toujours à Tagonie et toujours renaissants, Dites, vous qui des Dieux avez méprisé l'ordre, Entendez-vous souffrir, et hurler, et se tordre, Les damnés effarés que chevauche Satan? Malheur à vous! malheur! Car l'enfer vous attend 1 A genoux! Respectez les Dieux! Priez les maîtres ! Les Dieux sont effrayants,et nous sommes leursprêtres ! » ...Les rebelles vaincus près des faibles fervents Joignirent les deux mains en prière, et les vents Portèrent au ciel vide un orageux cantique. Où soupirait le vœu de l'amoureux mystique, Où criait le remords du lâche anéanti.


Hommes, relevez-vous! Les prêtres ont menti. Et vous le savez bien, vous, Dieux, faces de songes. Que vous n'êtes que des mots creux et des mensonges, Oue par la foudre qui nous frappe à vos genoux Vos simulacres vains sont frappés comme nous,

16


182 LES BLASPHÈMES

Que votre gloire est un loyer qu'on vous accorde, Que votre pourpre s'use et montre enfin la corde, Et que vous n'avez pas fait l'homme, et que c'est lui Qui vous a mis au front l'auréole qui luit, Qui vous a tout donné, temples, sceptres, et trônes, Et que, si vous vivez, c'est grâce à nos aumônes, Et que, nous étant cause, et vous étant effets, Nous pouvons vous défaire après vous avoir faits!


Alors je les poussai tous dans le Chaos sombre. Et je vis les Dieux choir éperdûment dans l'ombre.


Quelle chute énorme ils font Dans le mystère sans fond Cela tombe et se confond.


LA MORT DES DIEUX 183

Fourmillant comme une foule, Lourd comme une tour qui croule, Cela coule, tourne, roule.

«» Les diadèmes, jetés

Pêle-mêle, font, heurtés,

Des broussailles de clartés.

L'encensoir brise la châsse, Et l'auréole se casse Contre une mitre qui passe.


^Vrgent, cuivre, or, diamant, S'éparpillent ardemment, Et dans le noir firmament


On croirait voir se dissoudre Des blocs de soleils on poudre Et grêler des coups de foudre.


Comme des corps écorchés Sur des pointes de rochers Et l'un à l'autre accrochés,


184 LES BLASPHÈMES

Tels sur les angles des choses Les Dieux en d'horribles poses Se brisent sans fin ni pauses.


Fouillis sombre et lumineux, Tas de grappes et de nœuds, Raccourcis vertigineux^

Qui sur le mur gigantesque De la nuit font une fresque Épouvantable et grotesque.

Nus, tordus, meurtris, sanglants, Les torses noirs, les seins blancs, Les jambes, les bras, les flancs,

Les ventres roux, les fronts chauves, Ont des accouplements fauves Dans les gouffres pour alcôves.

Les Déesses, les Très-Hauts, S'entrechoquent par cahots Qui font rire le Chaos.


LA MORT DES DIEUX 185

Une Satjresse embrasse Jéhovah, qui s'embarrasse Dans les cheveux d'une Grâce.


Diane d'un bond soudain Cabriole comme un daim Entre les genoux d'Odin.


Junon dans Bouddha s'empêche, Et, l'empoignant par sa mèche, Roule sous lui tête-bêche.


Enlacée au bœuf Apis

Cérès tire sans répits

Ce qu'elle prend pour un pis.

Avec la crosse papale Minerve d'un coup s'empale. Un dieu nègre en devient pàb


Vénus à Jésus se pend.

La Vierge comme un serpent

S'enroule aux cuisses de Pan.

16.


f86 LES BLASPHÈMES

On dirait une cohue A l'étroit dans l'étendue Qui s'étreint et s'entretue


Et, soûle et fermant les yeux, Dans un rut prodigieux Crève le ventre des cisux.


Mais ils vont, ils vont encore L'ombre peu à peu dévore Le flamboyant météore.

Ils s'en vont, s'en vont toujours, Et plus obscurs et plus lourds, Dans le vide aux échos sourds.


Plus loin ! Plus bas ! Comme un songe,

Sous le néant qui le ronge

Le tourbillon plonge, plonge

Puis, plus rien. De vagues bruits. Ainsi, penché sur un puits, En automne, dans les nuits,


LA MORT DES DIEUX 187

On entend la rumeur douce Que fait la campagne rousse Oui dort sur son lit de mousse.


Frères, vous le voyez, j'ai lutté faible et nu Contre ces Tout-Puissants revêtus d'épouvante. J'ai fait acte d'orgueil impie, et je m'en vante. Je suis parti là-haut et j'en suis revenu.

Ouand j'ai rayé les Di^ux comme un mot qu'on efface, Puisqu'ils ne m'ont rien dit, puisqu'il n'a pas tonné, Vous pouvez relever votre front prosterné Et regarder ces grands cadavres face à face.

En fouillant tout le ciel, plus vide que la main D'un pauvre, vous rirez des fantômes inertes, Et pour cueillir la fleur des espérances vertes Vous jetterez vos peurs aux fossés du chemin.


188 LES BLASPHÈMES

Du mystère cherché vous lèverez les voiles Et, sans trouver un maître à ce monde infini, Vous verrez dans le ciel ainsi que dans un nid Sous l'aile des Hasards éclore les étoiles.


Vous sentirez couler la Matière en tourment

Gomme un fleuve sans bords et sans fond qui ruisselle

En tourbillons sans fin de vie universelle,

N'ayant pas de pourquoi bien qu'elle ait un comment.

Vous sachant tout petits et perdus dans ce nombre Plus qu'un grain de raisin noyé dans le cuveau, Vous direz que les Dieux, fils de votre cerveau, Au prix de ce grand Tout sont le rêve d'une ombre.

Tranquillement, avec le calme des vainqueurs. Sans vous laisser duper par le prêtre et l'apôtre, Sur ce coin de planète, heureux puisqu'il est vôtre, Vous vous reposerez dans la paix de vos cœurs.

Vous jouirez du bien, quelque mal qui s'y mêle. Comme le nourrisson, enfant d'un pauvre gueux, Qui malgré la peau sale et le tétin rugueux Clôt ses yeux de plaisir en suçant la mamelle.


LA MORT DES DIEUX 189

Vous chi\trerez vos cœurs de tout vague désir, Et les bouches en fleur des femmes et des mères Vous feront oublier le baiser des chimères Dont la gorge est si loin qu'on ne peut la saisir.


Par le contentement d'une modeste envie, Ilenouvelé sans peine et frais chaque matin, Par Tespoir rapproché facilement atteint, Vous aurez l'esprit libre et la chair assouvie.

Tout besoin satisfait, tout problème prouvé, Vous seront des bonheurs possibles et des proies, Et vous boirez le vin de vos meilleures joies Dans l'amour qu'on partage et dans le Beau trouvé.

Alors vous n'aurez plus à craindre l'ennui blême, Les Vouloirs avortés, les Remords étouffants, Et vous vivrez ainsi que des petits enfants Sur les genoux de la Nature qui vous aime.

Les angoisses, les vœux stériles d'autrefois, Les superstitions fantasques et terribles, Évangiles, Corans, Védas, toutes les Bibles, Le fatras ancien des Dogmes et des Fois,


190 LES ]ÎLAS.PHKMES

Ces vautours carnassiers, Apres, fauves, farouches, Qui planaient dans vos cœurs, et depuis six mille ans Se gorgeaient de la chair saignante de vos flancs Et vous empestaient l'air que respiraient vos bouches,

Effarés, aveuglés par le matin qui luit, Clabaudant au soleil dont le feu vient les mordre, Ils tourbillonneront, lourds, veules, en désordre, Comme un vol ténébreux de papillons de nuit.


Et quand ils se fondront dans l'ombre et le mystère, Pour sonner leur départ, pour leur tinter le glas, Ils entendront un rire aux énormes éclats Qui secouera gaîment le ventre de la terre.

Et tout sera fini. Les temples étant clos. L'herbe et la vigne folle en cacheront les portes. Les idoles sans prêtre étant à jamais mortes, L'oubli les roulera peu à peu sous ses flots.

Seuls, les cœurs amoureux de légendes antiques, Errant dans la forêt des poèmes perdus, Ainsi qu'à des échos vaguement entendus S'attarderont encore aux souvenirs mystiques.


LA MORT DES DIEUX lUl

Puis, eux aussi perdant la mémoire des noms Que l'homme avait donnés à ces ombres sanglantes, L'écho même éteindra ses vibrations lentes (lomme un rûle voilé de lointains tympanons.

Et nul ne sachant plus les noms dont on les nomme. Sur le charnier des Dieux la fleur de notre orgueil Croîtra comme un rosier d'Avril né d'un cercueil. Car il n'y a qu'un Dieu sur la terre : c'est l'homme.


IX


LA CHANSON DU SANG


17


IX


LA CHANSON DU SANG


Peul-«5lre, ô Solitude, est-ce toi qui délivres

De cette ardente soif que l'ivresse des livres

\e saurait étancher aux flots de soa vin noir.

Pen ai bu comme si j'étais un entonnoir,

De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable;

l'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la table,

A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau.

Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveau

L'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.

Peut-être, ô Solitude, es-tu la source fraîche

Qu'on trouve au fond des bois et que je cherche en vain.

Vive ta belle eau claire, après ce mauvais vin!

De tous les livres bus je laverai mes lèvres;

Oubliant les rancœurs, les regrets et les fièvres


190 LES BLASPHEMES

Que laisse leur orgueil après qu'on Ta cuvé,

Je vomirai tout mon savoir sur le pavé;

Moi, le roi, je serai mon propre régicide;

Et je renaîtrai simple, ignorant et lucide,

Tel qu'un petit enfant dont les yeux sans couleur

S'ouvrent à la clarté du jour comme une fleur.

Ainsi que toi, regard d'enfant^ qui te promènes

Dans les étonnements des vierges phénomènes,

Mon regard curieux et ravi va marcher

Dans une forêt neuve, où, comme un jeune archer,

Il criblera de traits tout ce qui fuit et passe.

Mais tandis que tu fais la chasse dans l'espace,

Mon regard va descendre en moi-même, chassant

Au plus profond de moi, dans ma chair, dans mon sang

Car j'offre à mon esprit, pour qu'il s'y désaltère,

La méditation de mon moi solitaire


C'est fait. J'ai mis au cercueil

Mon savoir et mon orgueil.

Au lieu de leurs rumeurs vaines,


LA CHANSON DU SANG 197

J'entends, comme un enfaneon, L'obscure et rouge chanson Qui bourdonne dans mes veines.


Dans ces canaux azurés, Qu'est-ce que vous murmurez. Globules plein de mystères, Infatigués pèlerins Errant par les souterrains Ténébreux de mes artères ?


Que de clameurs à la fois I Ce sont les milliers de voix Qu'eurent mes milliers d'ancêtres, Les cris de guerre et d'amour Qu'ils ont poussés tour à tour Dans la bataille des êtres.


Chaque atome a ramassé Un souvenir du passé Qu'il rouie à travers les Ages, Et ces échos clandestins Résonnent dans nos destins Qu'ils règlent de leurs présages.

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i*.)8 LES BLASPHEMES

Ainsi, tristes oujoyeux, Revivent tous mes aïeux. Le temps a perdu leur trace ; Mais dans mon cœur je les sens. morts toujours renaissants! Suis-je moi? Suis-je une race ?

Dans ce tumulte confus Qui dira ce que je fus? Un cri sort de chaque goutte. Tous ces cris font-ils ma voix ? Roule, mon sang! Je te vois. Chante, chanson ! Je t'écoute.


Et comme j'attendais, extatique, anxieux^ Tendant l'oreille au bruit, tenant fixes mes yeux, Ainsi que dans la nuit rêvent les somnambules. J'entendis peu à peu tous les rouges globules Rapprocher le fracas de leurs lointains accords, Puis leur voix devenir plus claire et prendre corps,


LA CHANSON DU SANG 199

Puis leur tumulte sourd se fondre enharmonies Où je pus distinguer des paroles unies ; Et, tandis qu'à mon pouls plus vif roulait mon sang. Je notai ces chansons qu'il chantait en passant.


LA TRICOTEUSE


Dansons le Ça ira, la Carmagnole ! Voici le tas des nobles qui paraît. Sanson va leur flanquer une torgnole Avec son couperet.

Un, deux, trois d'arrangés pour mettre en bière ! Dansons! Madam' Veto avait promis... Dansons! Si la Camarde est la barbière, Sanson est son commis.


Dansons la Carmagnole !... Assez de phrase! Tais-toi, joli marquis ! Tiens-toi, fiston ! Voici le grand rasoir, celui qui rase De la nuque au menton.


200 LES BLASPHÈMES

Voyez la ci-devant qui se mutine Ah! ça ira!.,. Sanson va la lier. Dansons ! C'est ton trou rond, ô guillotine, Qui lui sert de collier.


Un autre! Un autre encor! Passez, muscade! Dansons la Carmagnole !... Houp! et ce soir Nous nous rafraîchirons à la cascade Giclant de ce pressoir.


Dansons! Vive le son!... Foulons nos rates ! Et si nous suons trop, mes chérubins , C'est dans du beau sang bleu d'aristocrates Que nous prendrons des bains.


LE MARQUIS


Avec des princesses royales Et des princesses d'Opéra Buvons des rasades loyales,

Tradéridéra ! La France est riche. Elle paiera.


LA CHANSON DU SANG 201

Ainsi que kos troupes défaites,

Rendons ce x[ue nous avons pris.

La France est en deuil : nous en fêtes.

Landriry! j'en ris. Je vois rose quand je suis gris.


Narguant sa colère future, Au nez du peuple fatigué Je chante la bonne aventure

Et ma mie au gué. La France est triste, et je suis gai.


Je suis cocu; mais je m*en vante. Marquise, faisons notre jeu : Toi mon laquais, moi ta suivante!

Lanturlu! quel feu! Croisons les races, sarpejeu!


Un gazetier à mine épaisse Hier devant moi haussait le ton J'ai fait bâtonner cette espèce.

Tontaine et tonton ! Je m'amuse. Que me veut-on?


202 LES BLASPHEMES

Messieurs du Tiers pleins de faconde

Disent que tout ça finira.

Baste ! Après moi la fin du monde !

Qui vivra verra ! Lanturlu tradéridéra !


LE PHILOSOPHE


Évitant tout scandale et fuyant tout dommage,

Dans la Hollande, ainsi qu'un rat dans un fromage.

Je me suis retiré philosophiquement

Pour suivre en paix le fil de mon raisonnement,

A me cacher ainsi je n'ai point de vergogne.

Chacun à sa façon doit faire sa besogne,

Et je n'ai de valeur dans le combat humain

Qu'à coups de syllogisme, une plume à la main.

Or, je brave d'ici le Pape et la Sorbonne;

Je suis calme; le poêle est chaud; la chère est bonne

Je peux penser à l'aise, et, sans danger aucun,

Démontrer que le Tout et le Rien ne sont qu'un.

Aussi, poussant plus loin que Descartes mon maître,

En un style élégant et net de géomètre


LA CHANSON DU SANG 203

Je refais l'univers du bout de mon compas Et je prouve par a + b que Dieu n'est pas.


LE FLIBUSTIER


Ho ! les flibustiers, à la prise ! Tombe la nuit. Fraîchit la brise. La côte est loin. La mer est grise. Sabre au poing et poignard aux dents ! A l'abordage! Droit au centre Du galion chargé qui rentre t Accrochons-nous à son gros ventre ! Montons voir ce qu'il a dedans.


Ho ! les flibustiers, à la noce ! Pour ripailler que Ton s'embosse ! Cargue la toile! Bitte et bosse! Fête aujourd'hui, combat demain î Pas de prisonniers! Qu'on les noie ! Quant à leur vaisseau, qu'il flamboie, Allumé comme un feu de joie Pour éclairer notre chemin!'


204 LES BLASPHÈMES

Ho ! les flibustiers, à la voile ! Largue les ris, largue la toile! Ce soir le ciel est sans étoile; Enfuyons-nous dans le brouillard. Les gas morts à la découverte Et qui s'en vont la gueule ouverte,. Ont les flots à crinière verte Pour chevaux de leur corbillard.


LE GOINFRE


Avec le fin Théophile

Ou le bon gros Saint-Amant,

Je dépense savamment

Les jours que Glotho me file.

Sitôt que Phœbus paraît,

Je me rends au cabaret,

Et là, vieux vin, tu réveilles

Les chansons dans mon gosier,

Ainsi qu'un essaim d'abeilles

Bourdonnant sur un rosier.


LA CHANSON DU SANG 205

Lorsque l'ivresse opportune N'a point noyé mon souci, Vite, pour qu'il soit roussi, A sa barbe je pétune. Et le lâche empoisonneur Qui corrompait mon bonheur, Éternuant, pris de rhume, Se sauve à ce feu vermeil, Comme s'envole une brume Au baiser d'or du soleil.


Je sais ce qu'il faut qu'on pense Et des hommes et des dieux. Mais voulant devenir vieux D'en parler je me dispense. Docteurs et théologiens Sont bons à jeter aux chiens. Mais pour l'avoir dit à Rome, Théophile est en exil; Moi, je crains les juges comme La vigne craint le grésil.


Puisqu'une fois sous la terre On rentre dans le néant,

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206 LES BLASPHEMES

Vivons en nous rédréant

Sans chercher d'autre mystère.

Pour moi, mes vœux sont contenir

Si je puis boire longtemps,

Et si l'on veut condescendre

A faire sans plus de frais

Un pichet avec ma cendre

Pour y tenir le vin frais.


LE FLORENTIN


Je suis poète, peintre et sculpteur, et sans trêve Je cherche la Beauté qui fuit devant mes yeux. Dans la couleur, le marbre et les mots précieux J'emprisonne, pour la fixer, sa splendeur brève.


Le monde est une ébauche et c'est moi qui l'achève. N'est-ce pas moi qui fais, ou forts ou gracieux, Visibles sur la terre et presque dans les cieux, Ces Dieux qui ne sont pas, sinon quand je les rêve?


LA CHANSON DU SANG 207


Moi qui chante leur gloire et montre leur portrait Je n'aurais qu'à cesser, le monde apparaîtrait Comme un chaos informe, obscur, sans harmonie.


Mais j'aime mieux le pas causer un tel émoi. Il me plaît de créer ces Êtres que je nie; Car, en les adorant, on n'adore que moi.


LA MIGNOTE


Fille de Bohême aux yeux d'alouette,

Aux cheveux en vrille, aux petits pieds courts,

.rachetais jadis d'une pirouette

Les sous qui pour moi pleuvaient dans les cours.


Maintenant je suis la belle des belles. J'ai des amoureux dans le monde entier. El sans qu'on me paie impôts et gabelles, Ainsi que le roi, j'ai mon argentier.


208 LES BLASPHÈMES

Dans les carrefours mon nom se pavane Sur des plaques d'or montrant le chemin Par où l'étranger vient en caravane De lointains pays pour baiser ma main.


Rien qu'à déplisser mes lèvres hautaines, Rien qu'à laisser voir le bout de mes seins, J'ai fait déloyaux de vieux capitaines, J'ai fait renégats des apôtres saints.

J'ai vu, tout fondus en larmes amères, Mourir des enfants que j'avais damnés. J'ai vu sous mes pieds sangloter leurs mères Que je relevais pour leur rire au nez.

Je rends fou le sage et gai le morose; Et l'agonisant revivrait soudain S'il pouvait flairer le bouton de rose Dont s'enorgueillit mon secret jardin

J'aurais l'Empereur, le Pape lui-même; J'aurais leur bon Dieu, si je le voulais. Mais je n'aime pas ce troupeau qui m'aime, Ces fronts de vaincus, ces cœurs de valets.


LA CHANSON DU SANG 209

J'aime un argotier au mufle de fauve, Aux yeux de vieil or, aux reins embrasés, Qui seul fait craquer mon lit dans l'alcôve Et mon petit corps sous ses grands baisers.


LE SPADASSIN


Je suis tailleur à ma manière : Car je taille et je ne couds point, Et ma méthode routinière Ne sait travailler qu'au pourpoint Pour y fendre la boutonnière.


Et voyez si je suis galant! Dès que la boutonnière est faite, Sur la poitrine du chaland J'y mets tout éclos pour sa fête Un œillet rouge en m'en allant.


D'aucuns frappent comme on divague, A tort, à travers. Moi, tout droit.

18.


210 LES BLASPHÈMES

Et, trou de rapière ou de dague, C'est si petit, mignon, étroit, Qu'on en pourrait faire une bague.


Bref, dans Paris, pour le moment, Je le dis sans fausse vergogne, Il n'est pas un seul escrimant. Fût-il de Naple ou de Gascogne, Pour faire un mort plus proprement.


Venez donc chez moi. Je vous jure Qu'après vous me direz merci. Ma boutique est cette masure Dont l'enseigne dit : C'est ici Que l'on est tué sur mesure.


LE CONQUISTADOR


Sur la rade où s'éteignent les feux, Balance-loi, vaisseau de mes vœux! Demain soufflera dans mes cheveux


LA CHANSON DU SANG 211

Le vent mystérieux des voyages. Vienne le dernier quart de la nuit, La flotte aventureuse s'enfuit; Et la boussole qui nous conduit, C'est l'espoir des vierges mouillages.


Quittons ce vieux monde où tout est vieux. Où le soleil las n'est plus joyeux. Viens! je sens des larmes plein mes yeux Quand passe un nuage sur ma tête. Comme lui je veux fuir loin du sol. Laisse au bois chanter le rossignol IN'ous, les goélands au large vol, Allons crier dans la tempête.


Adieu, ma mère ! Ma femme aussi ! De mes enfants qu'un autre ait souci! La vie est trop lourde à vivre ici. Vous demanderez sans moi l'aumône. Je n'ai pas vos désirs ingénus, Mais j'ai soif de pays inconnus Où je puisse baigner mes bras Dans le sang rouge et dans l'or jaune.


212 LES BLASPHP^MES

Au large, au large, conquistador! Sois chasseur d'hommes et chasseur d'or! Ouvre comme une aile de condor La voile noire des caravelles 1 Si l'Océan est couleur de fiel, Là-bas la terre est d'ambre et de miel Et l'on y voit au jardin du ciel Fleurir des étoiles nouvelle?.


LE PAPE


Huml... Benedicat vos Omnipotens Deus! Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus! Quel chemin parcouru, souvent louche et nocturne, Avant l'heure où mon nom sortit enfin de l'urne Gomme un soleil levant sort d'un lac ténébreux f Que de métiers j'ai faits, et combien de scabreux! Marchand de drogues, chien de bourreau, condottiere. Ma mémoire tient plus de morts qu'un cimetière. Dans l'infamie encore et dans la saleté J'ai ramassé du pain quand on m'en a jeté. Mignon de prêtre, amant de courtisane riche,


LA CHANSON DU SANG 213

Valet qu'on bat, filou qu'on pend, joueur qui triche,

Mendiant, proxénète, et pamphlétaire enfin,

J'ai su manger de tout pour manger à ma faim.

Mais mon fier appétit avait d'autres fringales.

Orgueil, farouche orgueil, c'est toi seul qui régales

L'insatiable ardeur d'un cœur ambitieux;

Et j'aurais sans pâlir escaladé les cieux

Pour y renverser Dieu, si je n'étais athée.

Son ombre au moins vivait, son ombre redoutée,

Cette ombre dont ma force est vêtue aujourd'hui,

Faite des lâchetés de ceux qui croient en lui.

Oh! ce qu'il m"a fallu d'obscure patience.

De forte hypocrisie et de vaine science,

Pour ramper jusqu'au sceptre avant de le saisir 1

J'ai su châtrer mes sens en rut vers le plaisir.

Ma chair servait d'hostie au fond du Saint-Ciboire.

Dans le calice, au lieu du vin qu'on doit y boire,

Moi, je buvais mes pleurs et ma bile et mon fiel.

Même quand les honneurs y versèrent leur miel,

L'absinthe remontait aux lèvres du calice.

Sous les splendeurs de la pourpre cardinalice

La haire m'enfonçait dans le ventre ses crins

Et le cilice en feu ceinturonnait mes reins.

Mais qu'importe I A présent, je ne m'en souviens guère.

Je suis le Souverain Pontife, le vicaire

De ce Dieu que je crée en prononçant son nom.


214 LES BLASPHEMES

Quel que soit mon désir, nul ne me dira non.

Je fais ce que je veux. Demain, si je l'ordonne,

Je peux faire de ma maîtresse une madone.

Donc, benedicat vos Omnipotens Deus !

Pater, et Filins, et Spiritus Sanctusf

Amen!... Prosternez-vous, ô troupeau de fidèles!

Mes gestes envolés font à leurs grands coups d'ailes

Passer sur vos fronts las chargés de péchés noirs

Le vent rafraîchissant des célestes espoirs.

Allez, pauvres croyants, humbles que je méprise,

Laissez vos pauvres cœurs s'enfler à cette brise

Pour voguer vers un ciel aux décevants appas

Où nul n'abordera puisqu'il n'existe pas.

Moi, je vis désormais mon rêve grandiose.

Je me pavane, athée, en pleine apothéose,

Et seul au monde j'ai cet orgueil inouï

De représenter Dieu pour tous sans croire en lui.


LE TURC


Hop! mon cheval, hop! galope! Mon sabre flous enveloppe D'éclairs bleus en tourbillon.


LA CHANSON DU SANG 215

Ta crinière que je flatte Dans la mêlée écarlate Déroule un noir pavillon.


Quand aux carrefours des villes

Nous broyons les foules viles

Des chiens de Chrétiens tremblants,

Tes pieds plus vifs que des ailes

Arrachent des étincelles

De feu rouge aux pavés blancs.

La mer aux flots de sinople Qui garde Constantinople, Demain nous la franchirons. J'irai dans les basiliques Déclouer Tor des reliques Pour ferrer tes sabots ronds.


Les Grecques, mes prisonnières.

Seront tes palefrenières,

Et leurs mains aux doigts nacrés.

Pour te rafraîchir la gorge,

Mêleront le miel et Torge

Au fond des vases sacr<'s.


21() LES BLASPHÈMES

Afin que ton poil qui fume Se repose et se parfume, Tu prendras si tu le veux Leurs chambres pour écuries Et pour litières fleuries Les gerbes de leurs cheveux.


Tu les verras toutes nues, Et, pris d'ardeurs inconnues, Tu henniras en rêvant Devant leurs croupes rivales De la croupe des cavales Qui s'en vont la queue au vent.


LA SUCCUBE


Pourquoi m'appelez-vous Vampire?

Il est cruel; mais je suis pire. Et pourtant je n'ai pas ses ongles griffants.

Je suis douce, tendre et câline.

Ma bouche en fleur sent la praline. Laissez venir à moi les petits enfants.


LA CHANSON DU SANG 217

Riches vieillards, gardez vos sommes.

Il me faut de tout jeunes hommes Dont je boive le sang et suce les os.

Il me faut des amoureux vierges

Que je fonde ainsi que des cierges. Laissez venir à moi les beaux jouvenceaux.

Je suis Tamante criminelle

Portant l'enfer dans sa prunelle Et dont les spasmes sont des nœuds étouffants.

Je suis la maîtresse tigresse,

Aux bras de poulpe, aux dents d'ogresse. Laissez venir à moi les petits enfants.

Quand à la torture on m'a mise,

Les juges, levant ma chemise, Se sont pris à grogner comme des pourceaux,

Et la rage leur est venue

A me contempler toute nue. laissez venir à moi les beaux jouvenceaux.

C'est le grand diable de Luxure Qui dans mes reins bat la mesure De la chanson que font mes jupons bouffants.

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2iH LES BLASPHEMES

On voit passer, quand je les trousse, Sous mon ventre sa barbe rousse. Laissez venir à moi les petits enfants.


LE TOURMENTÉ


— C'est donc toi qui te dis athée et qui t'en vantes?

— C'est moi. J'ai blasphémé tous les noms de ton Dieu. J'ai regardé l'envers des faces décevantes.

J'ai dit à la statue en bois : tu n'es qu'un pieu.


— Je trouerai d'un fer chaud cette langue insensée.

— Ce qu'elle a dit est dit. Fais donc ce qu'il te plaît. Ton Dieu ne rira pas de ma langue percée;

Car de ce trou saignant je peux faire un sifflet.


— Si je te gonflais d'eau l'estomac, comme une outre?

— Mais, quand tu m'emplirais encore comme un muid, Une fois plein, ton eau ne pourrait passer outre;

Et si ton Dieu versait, je vomirais sur lui.


LA CHANSON DU SANG 219

— Tu n'es qu'un chien. Je vais te ployer comme viorne.

— La viorne se redresse, et vous serez déçus.

Puis, si je suis un chien, ton Dieu n'est qu'une borne; Je lèverai la patte et pisserai dessus.


— Des entrailles qu'on voit dévider sont charmantes.

— Oui, c'est un de vos jeux, je sais. Quand tu voudras Commence. Je prendrai mes entrailles fumantes

Et vous en cinglerai la gueule à tour de bras.


— Il faudra te tuer afin que tu sois sage.

— Soit! je mourrai. Mais quoi ! réfléchis, pauvre oison. Parce qu'un homme meurt, Dieu vit-il davantage ? Tu ne prouveras pas que je n'ai pas raison.


LE TOrUMENTEUR


Ho! la canaille. Que l'on s'en aille! Ou ma tenaille


220 LES BLASPHEMES

Va VOUS happer. Faites la haie! C'est moi qu'on paie A tant la plaie, Pour tous frapper.


Selon la somme, Je saigne, assomme, Et, soit gros homme Ou gringalet, Baron farouche Ou bourgeois louche, Tous ont pour couche Mon chevalet.


La créature Que je torture, C'est ma pâture Et ma boisson. Dans le carnage. Mon apanage, Gaîment je nage Comme un poisson.


LA CHANSON DU SANG 221

Quand un os grince Pris dans ma pince, Ainsi qu'un prince J'ai mon orgueil. Quand le sang coule, Mon cœur s'en soûle Comme une goule A plein cercueil.


Son flot rougeoie, Et je m'y noie. J'aurais pour joie Qu'on m'en gorgeAt. Coule, ô sang rouge. Que nui ne bouge! La mort est gouge; Moi son goujat.


L'ESCHOLIER


Léger d'esprit et de pochette, Je n'ai ni soucis, ni deniers.

19.


222 LES BLASPHÈMES

Mais je sais comme on décacheté Les flacons que les taverniers Au caveau tiennent prisonniers. Quand gratis je m'y désaltère, Comme les oiseaux printaniers Mon cœur plane entre ciel et terre.


Je n'ai rien de ce qu'on achète,

Pas même un lit dans les greniers.

Mais je sais trouver ma couchette

Où la trouvent les lanterniers,

Dans les vieux fours, dans les charniers.

Parfois je me fais locataire

D'un arbre, où, loin des centeniers,

Mon cœur plane entre ciel et terre.


Souvent aussi j'entre en cachette Chez les seigneurs mal aumôniers, Et là je dîne sans fourchette Aux dépens de leurs cuisiniers. Quand ils surgissent, chicaniers, En les tuant je les fais taire. Pour fuir les remords rancuniers Mon cœur plane entre ciel et terre.


LA CHANSON DU SANG 223

Prince, à ce jeu mes jours derniers Risquent une fin gibétaire. Si l'on me pend, adieu paniers ! Mon cœur plane entre ciel et terre !


LE JACQUES


Ding! ding! don!... ding! doni Les Jacques! Les Jacques! Voici les rouges Pâques I De trop jeûner nous sommes las Prenons nos faulx pour coutelas. Tocsin, tocsin, sonne le glas! Voici les rouges PAques !


Ding! ding! don!... ding! don!

Les Jacques! Les Jacques ! Voici les rouges Pâques! Les feux que nous avons boutés Au pied des donjons redoutés


224 LES BLASPHÈMES

Crépitent dans l'ombre. Écoutez ! Voici les rouges Pâques !


Ding! ding! don!... ding! don Les Jacques I Les Jacques! Voici les rouges Pâques ! Partout l'incendie en passant Met comme un coq resplendissant Sous sa crête couleur de sang. Voici les rouges Pâques !


Ding! ding! don!... ding! dont Les Jacques! Les Jacques I Voici les rouges Pâques! Flambez, castels et châtelains, Femmes grosses et moines pleins! Feux de Saint- Jean pour les vilains! Voici les rouges Pâques !


Ding! ding! don!... ding! don! Les Jacques î Les Jacques ! Voici les rouges Pâques I Nous qui semions tant pour autrui,


LA CHANSON DU SANG 225

Hardi, paysans! L'heure a lui De semer pour nous aujourd'hui. Voici les rouges Pâques !


Ding! dingî don!... ding! don! Les Jacques! Les Jacques! Voici les rouges PAques ! Dans la nuit aux sombres sillons, Semeurs de flamme, éparpillons (les coquelicots vermillons! Voici les rouges Pâques!


Ding! ding! don!... ding! don! Les Jacques! Les Jacques! Voici les rouges Pûques ! Dans ce champ de coquelicots Le coq de feu sur ses ergots Claironne des cocoricos. Voici les rouges Pâques !


Ding! ding! don!... ding! don! Les Jacques! Les Jacques! Voici les rouges Pâques!


-220 LES I3LASPHP]MES

Nous prendrons, quand nous serons las, Leurs cadavres pour matelas. Tocsin, tocsin, sonne le glas! Voici les rouges Pâques!

Ding! ding! don!... ding! donl


LE SORCIER


Souffle, souffle, sorcier du Grand-OEuvre !

Souffle les alambics grondants! Souffle dessous, regarde dedans. Le Temps est une vieille couleuvre

Qui tient sa queue entre ses dents.


Vieux crapaud roi dans ta crapaudière,

Mets ton masque aux verres cornés, Et tourne avec des clous bigornés Dans le ventre noir de la chaudière Des anus verts d'enfants morts-nés.

Souffle ! Au carrefour de la clairière La lune baise les pendus.


LA CHANSON DU SANG 22'

Qu"importe ! Cours aux fruits défendus. Trois pas en avant, deux en arrière! Tel va le Maître aux pieds fendus.


Souffle, souffle ! La loi de ce monde,

C'est in bello, non iu pace. Qui veut le futur, monte au passé. Le laid est beau, le pur est immonde.

Morceaux perdus ! Miroir cassé !

Souffle, souffle encore ! Souffle et soufl'reî Beaucoup se trouve en cherchant peu.

C'est d'un caillou gris que naît le feu.

Et dans la chrysalide du soufre Dort Taile d'un papillon bleu.


LA FORGERONNE


Forge le fer, forgeronne, Sœur des Kobolds au poil roux. Sur ton enclume* qui gronc Forge des clous pour les trous.


228 LES BLASPHEMES

Les Normands dans leurs mains blanches N'ont plus les secrets anciens. Mais la race aux jaunes hanches Garde le trésor des siens.

Forge le fer, forgeronne, Sœur des Kobolds au nez tors. Sur ton enclume qui grone Forge le fer pour les forts.

Pour avoir la moisson drue 11 faut l'acier sans défauts Dans le soc de la charrue Et dans le fil de la faulx.

Forge le fer, forgeronne, Sœur des Kobolds au pied fin. Sur ton enclume qui grone Forge le fer pour la faim.

Ceux qui vont dans les batailles. Avec quoi pour s'égorger Se feraient-ils des entailles, Si tu ne savais forger ?


LA CHANSON DU SANG -^29

Forge le fer, forgeronne, Sœur des Kobolds à l'œil clair. Sur Ion enclume qui grone Forge le fer pour la chair.


LE RONCEVALAIS


Vieil Empereur à la barbe fleurie, A Roncevaux se tient l'hôtellerie Où vont dormir tous tes preux chevaliers Qui plus jamais ne seront réveillés. On ne prend pas la terre montagnarde ! La foudre seule en passant la poignarde. Mais à son front aucun bras outrageant IVe peut ravir sa couronne d'argent. Frappe d'estoc, Roland, frappe de taille! Tu livres là ta dernière bataille. Et ceux qui vont te mettre à leurs genoux, Ce ne sont pas les Sarrasins, c'est nous, Roncovalais fiers et vivants sans lègles, Fils des glaciers, frères aînés des aigles. Sonne, Roland, sonne ton olifant 1 Voici que la montagne se défend.

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230 LES BLASPHEMES

La bonne mère avec nous t'assassine. Pour te broyer son cœur se déracine. Nous t'en jetons les lambeaux arrachés. Il pleut des pins. Il grêle des rochers. Sonne, Roland! La montagne t'écrase... Et l'Empereur aura la barbe rase.


LE BOHEMIEN


Quand sur mon chariot pour la première fois En courant l'univers j'arrivai dans ces lieux, Une ville y grouillait, avec ses vieilles lois, Ses murs, ses atehers, ses palais et ses Dieux. Et quand je demandai, voyageur curieux. Depuis quand florissait la superbe cité, Un homme répondit, grave et l'orgueil aux yeux « C'est ma patrie. Elle a de tout temps existé. »


Cinq mille ans il s'écoula. Je suis repassé par là.


LA CHANSON DU SANG 231

Murs, palais, temples, Dieux, tout avait disparu. Rien ! plus rien I Le soleil allumait des rubis Aux javelots mouillés et verts d'un gazon dru ; Et seul un vieux berger dans ses grossiers habits Se dressait sur la plaine en mangeant son pain bis. Or je voulus savoir depuis quels temps très courts Dans ce pré tout nouveau l'on paissait des brebis. Le berger dit d'un air moqueur : « Depuis toujours. »


Cinq mille ans il s'écoula. Je suis repassé par là.


La plaine était changée en un bois ténébreux. Des lianes pendaient sous des porches béants Comme un tas de serpents tordus noués entre eux ; Et tels que de grands mâts, sur ces noirs océans De feuilles s'élançaient des troncs d'arbres géants. Et je dis au chasseur perdu dans ces flots verts : « Depuis quand donc voit-on une forêt céans? — Ces chênes sont plus vieux, fit-il, que l'univers. »


Cinq mille ans il s'écoula. Je suis repassé par là.


232 LES BLASPHÈMES

La mer, la vaste mer, sous son glauque linceul

Avait enseveli lianes et forêts.

Un bateau de pêcheur, tout petit et tout seul,

A la brise du soir balançait ses agrès.

Et je dis au pêcheur : « Est-ce que tu saurais

Depuis quand la marée a pris la terre ainsi?

— Tu plaisantes? » dit-il... Puis il reprit après :

« Car depuis que la mer est mer, elle est ici. »


Cinq mille ans il s'écoula. Je suis repassé par là.


A la place des flots au panache d'argent

Se déroulaient sans fin des flots à crête d'or.

Le désert! Aucun arbre au lointain n'émergeant.

Du sable là, du sable ici, du sable encor.

Et quand j'interrogeai sur ce nouveau décor

Le marchand qui chargeait ses chameaux à genoux .

(( Depuis le jour, dit-il, oii l'être a pris l'essor,

On connaît ce désert, éternel comme nous. »


Cinq mille ans il s'écoula. Je suis repassé par là.


LA CHANSON DU SANG 233

Et voici derechef une cité debout,

Avec ses lois, ses murs, ses palais et ses Dieux,

Et son peuple grouillant ainsi qu'une eau qui bout.

Alors j'ai dit très haut à ce tas d'orgueilleux :

« Où sont donc les flots verts, les flots d'or, les flots bleus,

Et la cité du temps jadis ? » Et l'un cria :

K Notre ville est, sera, fut toujours dans ces lieux. ))

Kt j'éclatai de rire au nez de l'Arya.


Coulera ce qui coula!... Je repasserai par là.


LE HUxN


Vole, ô cavale folle! Franc, ou Goth, ou Germain, Ou Gaulois, ou Romain, Partout sur mon chemin Devant ta course folle Le vieux monde croula

20.


2:^4 LES BLASPHÈMES

Comme un brouillard s'envole. Attila ! Attila!


Galope à perdre haleine ! J'arrive du levant, Des plateaux oi^ le vent Court en nous soulevant, Et c'est lui dont l'haleine De là-haut me souffla Comme un flocon de laine,

Attila!

Attila!


Je plonge dans l'espace, A travers monts et vaux, Vers les pays nouveaux Des guerriers sans chevaux. Je me soûle d'espace Sans crier halte là, Comme un oiseau qui passe.

Attila!

Attila!


LA CHANSON DU SANG 235

Dans mon galop superbe Je passe, et quand je pars On voit de toutes parts Des cadavres épars. C'est mon sabre superbe Qui les éparpilla Comme un fléau la gerbe.

Attila !

Attila!


LES NOMADES


Les Huns! les Bohémiens 1 les races vagabondes ! O clameurs! tourbillons! Les Bohémiens! les Huns! mon sang, qui plus vif dans mes veines abondes, Sens-tu leur vent rapide et plein d'acres parfums?

Le Nomade! Oui, ce nom, tout mon sang le répète. Ses globules, dans un tumulte plus ardent, Ainsi qu'à des appels furieux de trompette Redoublent il ce nom leur flot cavalcadant.


236 LES BLASPHÈMES

Le Nomade! C'est lui dont les fauves passages Ont laissé dans mon moi depuis ces jours anciens Leur marque indélébile à travers tous les âges. Mes rêves d'aujourd'hui, ce sont toujours les siens.


Oui, oui Je me souviens. J'écoute. Je savoure. Chantez, chantez plus fort, chantez tous à la fois, globules ! Battez vos marches de bravoure ! Les voilà, mes aïeux, les voilà ! Je les vois.

Avant les Aryas laboureurs de la terre Qui la firent germer sous leurs lourdes sueurs Et qui mirent des Dieux dans le ciel solitaire, Vivaient les Touraniens nomades et tueurs.

Ils allaient, pillant tout, le temps comme l'espace. Sans regretter hier, sans penser à demain. N'estimant rien de bon que le moment qui passe Et dont on peut jouir quand on l'a dans la main.

Ils allaient, éternels coureurs toujours en fuite, Insoucieux des morts, ne sachant pas les Dieux, Et massacraient gaîment pour les manger ensuite Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux.


i


LA CHANSON DU SANG 237

Libres et fiers, exempts de toute idolâtrie, Ils méprisaient les lois, les sciences, les arts. Ils n'avaient ni foyer, ni temple^ ni patrie, Kt ne croyaient à rien si ce n'est aux hasards.


Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j'ai beau vivre En France, je ne suis ni Latin ni Gaulois. J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre, Un torse d'écuyer et le mépris des lois.


Oui,je suis leurbcUardl Leur sang bout dans mes veines, Leur sang, qui m'a donné cet esprit mécréant. Cet amour du grand air et des courses lointaines, L'horreur de Tldéal et la soif du ^Y*ant.


Hue de fois, dans les champs déserts, sur les rivages,

La nuit, ai-je entendu, frénétique et joyeux,

Des galops enragés, des musiques sauvages,

Qui versaient dans mon cœur le cœur de mes aïeux!

Et je les redirai, ces chansons de voyages Pleines d'orgueil farouche et d'appétit brutal. Parlant de libeité, de meurtres, do pillages, Sur des rhythmes criards aux rimes de métal.


LES BLASPHEMES


Tant mieux si ces chansons, âpres, aigres, pareilles A des hennissements parmi des bruits d'essieu, Font grincer la mâchoire et saigner les oreilles Aux fils des Aryas, ces inventeurs de Dieu!


MARCHES TOURANIENNES


Toujours, par monts et vallons

Nous allons Au galop des étalons,

Toujours, toujours, à travers

L'univers Aux espaces grands ouverts,


Toujours, toujours de l'avant.

En buvant La liberté dans le vent.


LA CHANSON DU SANU 239

Au grand air nous nous plaisons.

Sans maisons Pour nous garder des saisons.

Du soleil il ne nous chaut.

S'il est haut, Tant mieux! nous aurons plus chaud.

Qu'il pleuve et qu'il vente après

Tout exprès, Tant mieux.' nous serons plus frais.

Qu'il vienne, incendiant l'air.

Un éclair. Tant mieux ! nous verrons plus clair.

Dans le ciel tout rempli d'yeux

Radieux Nous n'avons pas vu de Dieux.

Nous avons vu seulement

Le tourment Des astres en mouvement.


240 LES BLASPHÈMES

Ainsi vont, le bridon fou

Sur le cou, Nos chevaux, sans savoir où,


Tra la la la! Entremêlons Les violons Et la guzla

Et le chant fou Que font les voix Et les hautbois, Tra la la ou!

Jusqu'à demain Place à l'amour! Au point du jour Hop! en chemin 1

Dansez en rond I Embrassez-vous I Ce soir les fous Se marieront.


LA CHANSON DU SANG 241

Pas pour toujours, Mais pour la nuit; Car le temps fuit Sous les amours,

Aux sons railleurs Des violons, Et les moins longs Sont les meilleurs.


Les Aryas blancs Vont prier, tremblants,

Le soir, Leurs morts précieux Qu'ils envoient aux cieux

S'asseoir.

Les Aryas fous Mettent dans des trous

Leurs morts. Nous les étalons Sur des étalons

Sans mors.


21


LES BLASPHEMES

Hop î un coup de fouet ! Qu'ils soient le jouet

Des vents! Nous ne connaissons Que les bons garçons

Vivants.


Les morts noirs et laids Sont morts. Laissons-les

Là-bas. Le Néant est sûr, Et le ciel futur

N'est pas.

Quand les loups hurleurs, Attirés par leurs

Fumets, Les auront bâfrés, Vous n'y penserez

Jamais.

Ne sois pas songeur Pour ce voyageur Qui part..


LA CHANSON DU SANG 243

Ça ne sert à rien. Prends donc de son bien Ta part.

Puis en route, après! A J3as pleurs., regrets,

Remords! Sois tout au présent. Vis en méprisant

Les morts.


Donc, Aryas, vous croyez A la patrie, aux foyers, Au sol que vous fossoyez !

Nous antres, nous ne croyons Pas même aux joyeux rayons Du soleil que nous voyons.

La terre et le ciel qui luit, Tout s'écoule et tout s'enfuit Comme de l'eau dans la nuit.


244 LES BLASPHÈMES

Dès lors, à quoi bon le temps Que vous passez, haletants, A fixer des riens flottants?


Pourquoi vous meurtrir la main

A labourer le chemin

Qu'il faudra quitter demain?

Pourquoi l'amour décevant De ces foyers que le vent Va souffler en se sauvant?


Que deviennent vos travaux

Et vos champs, quand nos chevaux

Ont brouté les blés nouveaux?


Et vos murs et vos pavés Croyez-vous qu'ils soient sauvés Quand nous serons arrivés?


Votre patrie, elle est là Dans ces maisons que voilà. Nous les brûlons. Cherchez-la!


LA CHANSON DU SANG 245

La nôtre, à nous les guerriers, Prenez-la ! Vous ne pourriez. Elle est dans nos étriers.


Devoirs et lois, disent-ils!

Ce sont des mots creux. Que les Aryas subtiîs

Les gardent pour eux!

Le monde n'est qu'un champ clos

Où l'on va courant. Le butin et les gros lots

Sont à qui les prend.

Et c'est tant mieux. Quel ennui,

Vivre sans danger ! Moi, j'aime à manger celui

Qui peut me manger.

Je ne sais pas d'autre emploi

De tous mes efforts. Je ne connais qu'une loi :

La loi des plus forts.

21.


246 LES BLASPHÈMES

Je ne connais qu'un devoir : C'est, le sabre au poing,

De massacrer pour avoir Ce que je n'ai point.


Si mon rival Est sans cheval Et sans appui, Voici ma loi : Tant mieux pour moi, Tant pis pour lai!

S'il se défend Comme un enfant Rempli d'émoi Pendant la nuit, Tant pis pour lui. Tant mieux pour moi

S'il croit vraiment A mon serment, Ce mot qui fuit,


4


LA CHANSON DU SANG 247

Je suis sans foi; Tant mieux pour moi, Tant pis pour lui !

Vienne un vainqueur Qui dans mon cœur Plonge Teffroi D'un fer qui luit, Tant mieux pour lui, Tant pis pour moi !


Par le monde, au milieu du danger, Soixante ans à cheval j'ai couru, Emportant au désert pour manger Sous ma selle un quartier de bœuf cru.

J'étais fort dans mon temps et joyeux. Nul ne fut mon égal pour dompter Les poulains et la vierge aux beaux yeux, Et j'ai fait des enfants sans compter.

Vagabond, formidable et puissant, J'ai pillé, j'ai tué, j'ai vaincu.


248 LES BLASPHÈMES

J'ai versé plus de gouttes de sang Que la mer n'a de flots. J'ai vécu.


Maintenant, je suis vieux. C'est fini. Que l'aîné fasse place au cadet I Cette nuit mon cheval a henni M' annonçant que la mort m'attendait.

J'ai dit oui. Que mon corps massacré Soit mangé par mes fils en buvant ! Chantez, fils ! Je suis fier, car j'aurai Vos boyaux pour sépulcre vivant.


Nous nous aimions sans nous être rien promis. le meilleur, le plus vieux de mes amis ! Et tout chez l'un était à l'autre permis.

Un soir d'hiver il s'en vint tout pâle. « Eh bien ! J'ai faim, dit-il. Je veux manger. N'as-tu rien? » Et j'étais pauvre alors, plus pauvre qu'un chien.


LA CHANSON DU SANG 249

Pas de gibier! Pas même un vieux cheval mort! Depuis trois jours la fringale aussi nous mord. Ma pauvreté me pesait comme un remord.


« J'ai faim, dit-il. N'as-tu donc rien à manger? Je ne vois pas ta femme se déranger. Suis-je ton hùle, ou bien un vil étranger? »

Rien dans le coffre, et rien dans le dernier coin! Pas même un bout de cuir, même un brin de foin! Et sur le steppe est la neige morte au loin.

« Puisque les cœurs des vieux amis sont perclus, .J'irai, dit-il, prier les grands ours velus. .le pars d'ici; car on ne m'y aime plus. »

Il se leva, mon vieil ami, mon plus vieux, Le regard plein de reproches et d'adieux; Et de gros pleurs roulaient dans ses tristes yeux.

« Ne t'en va pas! criai-je alors, étouffant.

Ne t'en va pas! ton ami te le défend. »

Et puis tout bas, à ma femme : « Oii est l'enfant?


250 LES BLASPHÈMES

— Il dort, fit-elle, il dort, notre cher petit, Comme un poulain qui dans l'ombre se blottit, ¥A le sommeil trompe un peu son appétit.


— Va le chercher, » dis-je à ma femme. Et ma voix Lui fit si peur qu'elle croisa ses dix doigts Pour supplier. Mais je dis : (c Va, je le dois. »

Et quand mon fils, le doux trésor, l'innocent, Fut devant nous, je leur dis en l'embrassant : « Je n'ai que luil C'est le meilleur de mon sang.

Mais, des petits, on en peut avoir beaucoup;

Des amis, peu. Mangeons, mon hôte ! » Et d'un coup

A mon unique enfant je coupai le cou.


En route! en marche! Déjà Le matin sanglant a lui. En route ! Hier il neigea. Il va venter aujourd'hui.


LA CHANSON DU SANG 251

Sur les chariots mouillés Claquent les bAches de cuir. Allons, roulons, les rouliers î Il est l'heure de s'enfuir.

Marchons avec le soleil Vers le pays attiédi Où le ciel est plus vermeil. En route pour le Midi !

Les chevaux, les lévriers Et les chamelles ont bu. Hop! chaussons les étriers. En colonne, la tribu!

Les enfants, femmes et sœurs Dormiront dans les doux lits Que les chariots berceurs Balancent de leur roulis.


Les hommes, joyeux garçons, Eux, ne sommeilleront point, Mais, fermes sur les arçons, Chanteront le sabre au poing.


LES BLASPHEMES

Ils chanteront les vieux airs, Les vieux airs toujours nouveaux, La musique des déserts Rhythmée au pas des chevaux.

Pour charmer les chemins longs Nous avons les chants d'amours, Les guzlas, les violons, Les hautbois et les tambours.

Contre les Aryas blancs Nous avons les chants guerriers, Contre ces lapins tremblants Qui vivent dans des terriers.

Nous, les buveurs de grand air, Nous vivons comme des loups, Et le vent sur notre chair Tord la pointe de ses clous.

Aussi nous les méprisons. Ces faiseurs de bons repas Dont les toits sont des prisons Où le soleil n'entre pas.


LA CHANSON DU SANG 253

Qu'ils crèvent dans leurs clapiers ! Nous, allons droit devant nous. Le sol tremble sous nos pieds Et jamais sous nos genoux.


En marche! en guerre! Là-bas

Sont leurs fleurs, leurs fruits, leurs blés.

Leurs femmes dans des cabas

Pour nous les ont rassemblés.


Leurs femmes savent encor Tisser le drap des manteaux Et pétrir des pains en or Aussi bons que des gâteaux.

Sur les charbons, dans les fours, Avec un art tout divin Elles font de grands plats lourds Qu'on digère à coups de vin.

En marche! en guerre! en avant! Tous ces enfants d'un ciel bleu Ont le cœur rempli de vent, Ont des lois, des arts, un Dieu.

22


254 LES BLASPHEMES

Nous n'avons, nous, gens sans arts, Nous, le peuple mécréant, D'autres lois que les hasards, D'autre Dieu que le Néant.


Mais pour vaincre et nous venger Nous avons ce qu'ils n'ont point : L'âpre mépris du danger Et le sabre au bout du poing.

Devant nous, les chevaucheurs, Ils fuient, quand nous les piquons, Comme des pigeons nicheurs Devant un vol de faucons.

Tous les biens qu'ils vont semant^ Quand nous aurons combattu Nous les mangerons gaîment A bedaine que veux-tu.

Nous autres, les gens d'ailleurs, Nous autres, les meurt-de-faim, Au nez de ces travailleurs Nous nous gorgerons enfin.


LA CHANSON DU SANG

Puis avec leurs cheveux roux, Avec leurs boyaux tordus, Leurs os durs percés de trous, Leurs cuirs tannés et tendus,


Pour charmer les chemins longs Nous ferons, ô mes amours, Des guzlas, des violons, Des hautbois et des tambours.


dO


En avant I Ventre à terre! Au galop ! Hurrah! Plus d'un bon vivant Qui fendait le vent Aujourd'hui sous le vent du destin mourra. Ventre à terre! Au galop I En avant!

Tout au bout du grand steppe, en un val herbeux, L'Arya berger Danse au son léger Des pipeaux dont il joue en paissant ses bœufs, Et les bœufs sont très bons à manger.


256 LES BLASPHÈMES

D'un grand coup de sa faulx tranchant nos genoux,

L'Arya souvent

Tue en se sauvant... Bah ! sur lui, sur ses bœufs, tant pis, ruons-nous! Ventre à terre! Au galop! En avant 1


11

Au jarret de nos chevaux Ils ont su lancer leurs faulx,

Ces Aryas ! Ils nous ont vaincus ainsi. Les lâches, et nous voici

Des Parias.

Ils se disent purs et doux Et sont dévots, ces Hindous,

Ces Aryas ! Mais ils mentent : les vainqueurs N'ont jamais ouvert leurs cœurs

Aux Parias.

Ils ont bâti des cités Pleines de félicités, Ces Aryas !


LA CHANSON DU SANG 257

Mais ils les gardent pour eux, Laissant les marais fiévreux Aux Parias.


Ils ont des greniers de riz, Du bon vin, des pains fleuris,

Ces Aryas, Et regardent, inhumains, Crever le long des chemins

Les Parias.


Ils ont des lances, des dards, Des glaives, des étendards,

Ces Arj-as ! Mais chez le tigre aux yeux verts Ils envoient nus comme vers

Les Parias.


On dit qu'ils ont inventé Droit, justice et charité,

Ces Aryas ! Des mots, des mots, et des mots! Cela guérit-il les maux

Des Parias?

22.


258 LES BLASPHÈMES

Tant qu'ils seront les plus forts, Ils mettront tous leurs efforts,

Ces Aryas, A saigner les malheureux, Les pauvres, qui sont pour eux

Des Parias.


Ils ont des prêtres voleurs Et des rajahs querelleurs,

Ces Aryas ! Et combats, vols et cadeaux, Tout se solde sur le dos

Des Parias.


Ils ont tout. Nous n'avons rien, Ils proclament que c'est bien,

Ces Aryas, Et que le bonheur, l'amour. Le ciel, ne sont pas faits pour

Les Parias.


Le ciel, ça nous est égal. Qu'ils en fassent leur régal, Ces Aryas!


LA CHANSON DU SANG 259

Mais tous les biens d'ici-bas. Pourquoi donc n'iraient-ils pas Aux Parias?


Patience! il vient un temps Qu'ils ne seront pas contents.

Ces Aryas, Quand tous les pauvres meurtris Se soulèveront aux cris

Des Parias.


Sont-ils donc plus fiers que nous? Je les ai vus à genoux,

Ces Aryas 1 Et leurs Dieux, qui ne sont point, N'ont jamais vu que le poing

Des Parias.


Nous le montrerons aussi A ces maîtres sans merci,

Ces Aryas, Quand le jour sera venu D'y brandir le sabre nu

Des Parias.


260 LES BLASPHÈMES

En attendant, fous d'orgueil, Comme ils raillent notre deuil,

Ces Aryas, Courbons-nous, petits, petits, Mais gardons nos appétits

De Parias.


Dans l'ombre oii nous travaillons, S'ils comptaient nos bataillons,

Ces Aryas, Plus nombreux que les fourmis Ils verraient les insoumis,

Les Parias.


Mais ils n'ouvrent pas les yeux, Se croient forts et sont joyeux,

Ces Aryas ! Voici l'heure, mon sang bout. Alerte! Alerte! Debout

Les Parias!


Ah ! vengeance, et sans remord ! Nous crierons : A mort, à mort Ces Aryas !


LA CHANSON DU SANG 261

Tue! à mort! c'est dans leur peau Qu'on taillera le drapeau Des Parias !


A mort ! au feu leurs palais Et leurs temples! Brûlons-les,

Ces Aryas, Le rois, les chefs, les héros, Les prêtres, tous les bourreaux

Des Parias!

Écrasons sur les pavés Les richards et les gavés,

Ces Aryas ! Leurs femmes en falbalas Serviront de matelas

Aux Parias.


De leurs Dieux mis en morceaux, Qu'ils priaient comme des sots,

Ces Aryas, Nous ferons à pleines mains Des joujoux pour les gamins

Des Parias.


262 LES BLASPHÈMES

Tue! à moitl à feu t à sang! Où donc sont-ils à présent,

Ces Aryas? Eux, leurs arts et leur progrès, Qu'en restera-t-il après

Les Parias?


Plus de lois, de droits, plus rien î Plus de vrai, de beau, de bien,

Ces Aryas ! Par le fer et par le feu Place au Néant, place au Dieu

Des Parias !


HALLALI


gouttes de mon sang, voilà donc votre histoire Et les chansons que vous chantez!

Va, sang de mes aïeux, vieux sang blasphématoire, Sang des gueux, sang des révoltés.

Tes leçons dans mon cœur ne resteront pas vaines^ Brave sang toujours en éveil


LA CHANSON DU S A N ix 263

Dont le flot vagabond aime j\ jaillir des veines

Pour montrer sa pourpre au soleil! Je veux aussi, je veux comme vous, mes ancêtres,

Vivre debout sur l'étrier, Pousser ma charge, et dans la bataille des êtres

Ouvrir mon sillon meurtrier. En ce temps où le vent des folles aventures

^'e souffle plus dans nos poumons, Je n'irai pas chercher les victoires futures

A travers les vaux et les monts. Mais dans l'intelligence humaine, ensemencée

D'un tas de mots intimidants, Je lancerai les noirs chevaux de ma pensée,

Ventre à terre et le mors aux dents; Et malgré les fourrés obscurs pleins de racines,

Les fondis où Ton disparaît, Les étangs croupissants aux plantes assassines,

Malgré tout, fouillant la forêt, J'y donnerai la chasse à la bête hagarde

Qu'elle cache en ses antres verts, Afin de. lui plonger au cœur jusqu'à la garde

Le clair yatagan de mes vers. <) Dieu, jusqu'à présent, dans les mythologies,

Parmi tes avatars passés, A te mettre en lambeaux mes mains se sont rougies;

Mais pour moi ce n'est pas assez.


264 LES BLASPHÈMES

Ce qu'il faut à ma haine, à ma vengeance entière,

A mes blasphèmes triomphants, Ce n'est pas seulement ton corps fait de matière

Par les hommes encore enfants; C'est la chair de ta chair, c'est l'âme de ton âme.

Ton concept enfin dégrossi, Moins palpable que l'air, plus subtil que la flamme.

Et que je veux tuer aussi. Par le respect des lois, l'amour de la nature.

Le culte de notre raison. C'est toi, c'est toujours toi qui dans notre pâture

Mets l'xVbsolu comme un poison. En vain les Dieux sont morts, le dernier agonise;

Toi, tu demeures immortel. En se divinisant l'homme te divinise

Et son orgueil te sert d'autel. Mais moi, je ne sais pas ce's lâches défaillances.

Suivant ma route jusqu'au bout, Ces cultes, ces respects, ces amours, ces croyances

Qui dans nos cœurs restent debout, J'éteindrai leurs lueurs, suprêmes girandoles

Des vieux temples abandonnés. Hurrah ! pour l'hallali des dernières Idoles,

Fanfares des aïeux, sonnez ! sang des Touraniens qui bous dans mes artères,

Sang des révoltés, sang des gueux,


LA CHANSON DU SANG 265

Gomme à travers les champs, à travers les mystères

On peut prendre un galop fougueux. Taïaut! taïaut! Voici le troupeau des Idées

Qui fuit effaré devant nous. Taïaut! taïaut! Que nos montures débridées

Aient la tête entre leurs genoux ! Hardi! Traversons tout, le taillis, la clairière;

Sautons les rus, les chemins creux! Plus vite, et sans jamais regarder en arrière I

Ceux qui tombent, tant pis pour eux! Hallali! hallali! Quand la bète forcée

Sera morte, le ventre ouvert, Alors enfin, ô noirs chevaux de ma pensée.

Je pourrai vous remettre au vert; Alors, à ciseler des bijoux de vitrine

J'emploierai mon clair yatagan; Alors, ô sang cruel qui fis dans ma poitrine

Passer ce souffle d'ouragan, vieux sang des aïeux, du sang de la curée

Je serai pour toi l'échanson, Et je t'en ferai boire une pleine verrée

Pour te payer de ta chanson.


23


LES DERNIÈRES IDOLES


X


LES DERNIERES IDOLES


RAISON

Et d'abord, toi, Raison, à nous deux! Viens çal Laisse

Tes airs superbes, s'il te plaît. Tu ne m'imposes point, impudente drôlesse

Dont rhomme se croit le valet. Tes prétendus présents, ta grandeur mensongère,

Tes outrecuidantes leçons, Les faux espoirs que ta vanité nous suggère,

Les rêves dont nous t'engrossons, J'ai tout pesé. J'ai mis face à face en balance

Tes promesses et mon désir,

23.


270 LES BLASPHEMES

Et j'ai vu que la proie où notre faim s'élance

Tu ne pouvais pas la saisir. Que m'importent tes mots subtils, tes phrases creuses^

Ton retentissant tympanon? Pauvres âmes en deuil, nous vouions être heureuses.

Sais-tu nous rendre heureuses? Non.


Et cependant, la Vie est-elle si mal faite

Qu'on n'en puisse sortir comme on sort d'une fête?


Quelle est donc cette fièvre, hélas ! dont nous souffrons, Dont le coup de marteau bat toujours sous nos fronts,

Dont nul remède ne délivre? Quel est donc cet obscur et lâche empoisonneur Dont le souffle corrompt jusqu'au simple bonheur

De respirer, d'aller, de vivre?


LES DERNIERES IDOLES 271

Pourquoi n'avons-nous pas la paix, la douce paix, Comme loi, notre sœur, brute qui te repais

Aux mamelles de la Matière, Brute contente, brute aux beaux grands yeux ravis. Brute dont les désirs sont toujours assouvis,

Dont la joie est toujours entière?

D'où vient que l'homme seul, ton seigneur et ton roi. Ne peut rien contempler sans un mystique effroi,

Ni rien goûter sans amertume. Ni jouir de ses biens sans un secret tourment? D'où vient qu'à savourer les choses bonnement

Jamais son cœur ne s'accoutume?


Pourtant, comme il serait heureux, s'il le voulait ! (^omme il pourrait aussi se soûler de ce lait

Que te fait téter la Nature ! N'a-t-il pas le soleil et ses riches bontés, Les arbres, les prés verts, les animaux domptés,

Pour subvenir à sa piituio?


N'a-t-il pas Tordre sûr des mobiles saisons. Et, ce que tu n'as pas, des foyers, des maisons Plus tranquilles que tes tanières?


272 LES BLASPHEMES

Ps'a-t-il pas le bon vin saignant dans les pressoirs Et qui, même en hiver, sait parfumer les soirs De chaudes odeurs printanières?


N'a-t-il pas le suave amour, les longs baisers, Pour rafraîchir le feu de ses sens embrasés

Quand le rut aux reins vient le mordre? N'a-t-il pas des parents, des enfants, des amis. Et, parmi tes pareils, des esclaves soumis

Pour qui son caprice est un ordre?


Voici les fleurs, les fruits, l'or vivant des moissons, Les gibiers, ruminants, coureurs, oiseaux, poissons.

Dont sa large faim se régale. Voici les durs métaux et les clairs diamants. Quels que soient ses désirs, terribles ou charmants,

Tout s'offre à calmer sa fringale.


Voici, pour le distraire au retour des travaux, Des passe-temps divins incessamment nouveaux.

Les arts, les jeux et la musique. Il n'a qu'à se donner la peine de choisir Pour cueillir une joie et goûter un plaisir

Dans ce beau paradis physique.



LES DERNIÈRES IDOLES 273

Ses jours sont assurés, aussi ses lendemains. Il peut, tant qu'il le veut, puiser à pleines mains

Et selon les besoins de l'heure A cet inépuisable et magique trésor. La terre est toute à lui. Que faut-il donc encor

A ce maître absolu qui pleure ?


Ah! bien loin d'être triste, il devrait, le vieux fou, Étant gorgé de biens sans nombre jusqu'au cou,

Éclater d'une joie immense, Et craindre seulement le risible danger De n'avoir pas assez d'appétit pour manger

Ce plat qui toujours recommence.

Il devrait être heureux comme toi, satisfait, Et même infiniment plus heureux en effet,

Puisque son cerveau qui raisonne Des plaisirs dégustés peut juger mieux le prix Et trouver, dans l'effort de les avoir compris,

Un orgueil qui les assaisonne.


Hélas! c'est justement ce pouvoir merveilleux, De sentir plus à fond et de connaître mieux, Qui pèse à sa tête sensée.


274 LES BLASPHÈMES

Voilà le mal qu'il souffre et que tu ne sais pas. Ce qui flétrit pour lui le monde et ses appas, C'est ce tourment de la pensée.


Oh ! le mystérieux et terrible tourment !

En place de jouir de tout naïvement,

L'homme, analysant tout, se torture lui-même.

Il ne lui suffit pas de tenir ce qu'il aime;

Il recherche pourquoi ce qu'il aime lui plaît,

D'oii vient que tel objet est beau, tel autre laid,

En quoi consiste au fond le bien ou son contraire,

Ce qu'il doit en conclure, imaginer, abstraire;

Et de tous ces travaux son esprit obstiné

A la fin comme un miel amer n'a butiné

Que science incertaine au vénéneux délice.

Au lieu de respirer les fleurs à plein calice.

Même quand il éprouve une joie, à l'instant

Le voilà qui l'arrête au vol, la discutant :

« D'où sors-tu ? Que veux- tu ? Quelle est ta raison d'être?

« Dans quel but es-tu née et vas-tu disparaître ?


LES DERNIÈRES IDOLES 275

€ Est-ce bien moi qui t'ai, d'ailleurs ? Ne suis-je pas

t Le jouet d'un mirage aux décevants appas ?

« Je ne puis te connaître, ô monde qui m'enserres,

< Que par mes sens; et qui me dit qu'ils soient sincères?

c Ce qu'il me faut toucher, c'est la Cause. Voyons! »

Et piquant d'une épingle au cœur ces papillons,

Ces légers et brillants papillons de la joie,

Il écrase l'or fin de leurs ailes de soie,

Et ne trouve dessous qu'un pauvre ver mourant

Qui laisse entre ses doigts un peu de poudre. Il prend

Dans le creux de sa main ce cadavre en guenille,

Et dit : « joie, adieu I tu n'es qu'une chenille. »

Ainsi de tout. Pour qui cherche l'essence au fond

Des chosae, chaque chose en un néant se fond.

Mais pourquoi donc, ô fous, tentez-vous l'impossible ?

C'est l'Etre en soi que vous visez comme une cible;

Vous ne l'atteignez pas, et vous vous étonnez!

La cible est infinie et vous êtes bornés.

N'importe ! Et de nouveau l'homme absurde s'entôte,

Oubliant tout, la vie en fleurs, la terre en fôte,

Pour s'abîmer dans sa pensée à corps perdu.

€ Je suis. Donc le secret de mon être m'est dû. »

Tel qu'un imperceptible atome d'une goutte,

Qui, noyé dans la mer, voudrait l'embrasser toute,

Depuis que l'homme existe il a toujours voulu

Dans son cœur contingent absorber l'Absolu.


276 LES BLASPHÈMES

Lui, grain de l'univers, il ne peut se résoudre

A ne voir dans ce Tout qu'un tourbillon de poudre

Qui s'agite au hasard et dont nul n'a l'emploi.

Il a soif d'y trouver une Cause, une Loi,

Une Raison qui parle à son moi qui raisonne.

Gomme en dernier ressort il ne trouve personne.

Puisque le Tout ne peut se centrer en un lieu,

Alors il croit que cet inconnu, nommé Dieu,

S'enveloppe à dessein dans l'ombre et le mystère,

Et se moque de nous, et nous a mis sur terre

Non pour vivre et jouir ainsi que l'animal,

Mais pour philosopher sur le bien et le mal,

Pour rendre des devoirs à la Cause des causes.

Pour nous mortifier, pour nous priver des choses,

Pour mériter enfin d'aller revivre ailleurs,

Sous un destin plus noble et sous des cieux meilleurs

Où, purs et délivrés de cette terre immonde.

Nos esprits entreront dans le secret du monde.

Et désormais voici de nouvelles raisons

De n'aimer pas les biens auxquels nous nous plaisons.

De vivre malheureux, de dénigrer la joie.

A présent, dès qu'en nous quelque désir rougeoie

Nous promettant la fraîche aurore d'un plaisir,

Avant qu'à son amorce il ait pu nous saisir

Yite il faut l'étouffer comme une impure flamme.

Sacrifions le corps afin de sauver l'âme !


LES DERNIERES IDOLES 27/

Fuyons ces voluptés menteuses! Méprisons Ces sens grossiers qui pour l'esprit sont des prisons I Revêtons un cilice et coilîons-nous de cendre! Plutôt que de céder, même de condescendre A ces tentations vers de sales péchés, Que nos cœurs pantelants, saignants, soient arrachés ; Que tous nos appétits fougueux soient mis à l'ordre, Muselés comme un tas de chiens qui veulent mordre ; Et faisons pénitence; et pleurons à genoux; Et, mieux encor, pour être en repos, chàtrons-nous ! Ainsi, des deux côtés, que l'homme doute ou croie, Au dégoût de son sort terrestre il reste en proie, Et triste, à tous les hiens offerts montrant le poing, Du simple et doux bonheur de vivre il ne veut point. Et tout cela, c'est pour avoir mis dans sa tête Qu'il a droit de penser autrement que la bête, Que l'Absolu réside au fond du contingent, Et que lui, l'Homme, libre, actif, intelligent, Doit dans cet Absolu rencontrer le principe Eternel, infini, duquel il participe! Tout cela, c'est pour s'être un jour grisé l'esprit De ce raisonnement : qu'il fallait qu'il comprît, Puisqu'il portait en soi le désir de comprendre. Il s'est dit : « Dieu m'a fait, si je puis le lui rendre. « Je pense; donc il est quelqu'un qui m'a pensé. » De ce jour la douleur pour l'homme a commencé.

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278 LES BLASPHEMES

Voilà le mal secret dont l'humanUé souffre, Incrusté dans sa chair comme un moxa de soufre I Voilà l'obscur virus, le lâche empoisonneur Par lequel dans nos mains crève notre bonheur!


>^


Mais je t'humilierai, coureuse de chimères,

Faiseuse de vœux clandestins, Toi qui parles si haut de nos corps éphémères

Et de tes immortels destins, Raison! J'armerai mes mains endolories.

Tes crimes seront expiés. Déjà j'ai su crever tes fantasmagories

A coups de poings, à coups de pieds. Tous ces mots ambigus au mensonge sonore,

Oà ton fol orgueil s'est complu. Tous ces vocables creux dont ton rêve s'honore,

L'Ame, l'Idéal, l'Absolu, Les Principes, l'Abstrait, l'Ordre infini, la Cause,

Le Vrai, le Beau, le Bien, la Loi, Et tes espoirs de ciel et de métempsycose,

Et tes prières, et ta foi,


LES DERNIÈRES IDOLES 279

Et tes Dieux, tous ces Dieux en qui ces mots eux-mêmes

A la fin se sont incarnés, .le les vus tout nus, dégonflés, vidés, blêmes,

Et leur ai fait des pieds de nez. .Pai sans peur insulté ces stupides images

En haut de qui tu te perchas. Tous ces pantins en qui tu te fais rendre hommages,

Je les ai couverts de crachats. L'idole que je hais maintenant, c'est toi-même,

Puisque toi seule me trompais. Contre mon propre esprit je me rue au blasphème.

.Je veux la paix t Je veux la paix ! Je veux goûter les biens que m'ofl*re la Nature,

Tranquillement, d'un cerveau coi. Sans qu'un sourd désespoir aussitôt me torture

De n'en pas savoir le pourquoi. Au soleil radieux, parmi les grasses plaines, Dans les fleurs, sous un ciel léger, Je veux jouir du Temps qui passe les mains pleines,

Et prendre sans l'interroger. Je veux ouvrir mes bras aux humaines tendresses

Et n'en pas craindre les regrets. Et boire des baisers et manger des caresses,

Quoi que ce soit qui vienne après. lo ^o.ix être joyeux, content, aimer les choses,

Chanter, rire, m'extasier,


280 LES BLASPHÈMES

Respirer librement l'air pur, cueillir les roses

En laissant l'épine au rosier, M'épanouir parmi les enfants de la Terre

Bonne pour moi comme pour eux, Et ne pas demeurer sinistre et solitaire

Au milieu de ce tas d'heureux. Je veux que mon bonheur me pénètre les moelles,

Dans ce monde où je suis le roi. Je veux enfin pouvoir contempler les étoiles

Et mon propre cœur sans effroi. Donc, à nous deux, Raison ! Je ne suis plus ta dupe,

Et jusqu'au dernier oripeau Je vais te dévêtir de ta royale jupe

Pour te fouailler à pleine peau.


vieille commère bavarde, Qui t'a dit que ça te regarde De voir le fond de l'Être en soi? Qui t'a dit, ô rêveuse triste, Que dans les choses il existe Un principe, un but, un pourquoi?


LES DERNIÈRES IDOLES 281

Qui? C'est ton orgueil téméraire. Du corps mortel tu veux l'abstraire, Te distinguer, te délier. Comme à tes sottes entreprises Il s'oppose, tu le méprises Et tu l'appelles ton geôlier.

Tu veux trouver une Substance Où raccrocher ton existence A l'abri du temps qui la mord, Une autre Substance éternelle Qui renferme la tienne en elle Et t'assure contre la mort.


De là cette soif insensée Que tu mets dans notre pensée, Soif que rien ne rafraîchira Et qui nous fait après une onde Chimérique courir le monde Ainsi qu'un morne Sahara.

Et nous allons, fouillant le sable De ce désert infranchissable, Ne buvant que lorsqu'il a plu,

24.


282 LES BLASPHEMES

Fuyant loin des sources humaines, Dans le sable des phénomènes Cherchant le puits de l'Absolu.


Mais c'en est trop ! Tirons vengeance De cette folle Intelligence Qui fait tant souffrir notre chair, Et qu'en nous la bête délivre Notre pauvre corps qui veut vivre, Notre bon corps qui nous est cher!


toi qu'enfin j'ai su connaître, Qui te crois l'être de mon être, Le mieux dans ce qu'il a de bon, toi qui t'intitules l'Ame Et sors de moi comme la flamme Sort des entrailles du charbon,

Tais-toi ! ne cherche pas encore Par la lueur qui te décore A me jeter la poudre aux yeux! flamme qui deviendras cendre, Ne te vante pas de descendre Dans les gouflres mystérieux I


LES DERNIÈRES IDOLES '28^i

Cesse tes airs d'impératrice ! Ne prétends plus que ton caprice A tous mes vœux serve de loi ! Surtout ne tiens plus en tutelle Cette chair, à coup sûr mortelle, Mais qui ne l'est pas plus que toi !


Pour forcer son obéissance, Tu te proclames d'une essence Autre que celle de la chair. Mais que serais-tu donc au monde Si ce corps que tu dis immonde Te refusait son regard clair?


C'est par lui seul, grâce à son aide, Grâce aux sens, aux nerfs qu'il possède, Au sang chaud qui lui sert d'engrais, Que tu peux cueillir les idées Et tirer des choses vidées La moelle obscure des secrets.


11 voit, il flaire, il goûte, il touche, Il entend; et c'est par sa bouche Qu'aux objets tu donnes des noms.


284 LES BLASPHÈMES

Tu n'es que la bulle légère Du gaz formé quand il digère Les empreintes que nous prenons.


De la bulle qui vient d'éclore Le prisme au feu muticolore Fait un chatoyant arc-en-ciel; Mais cette enveloppe qui crève Ne cache dans sa splendeur brève Que l'affreux vide essentiel.


Toi donc, qui tires tout ton être De ce corps qui seul te fait naître, De ce corps avec qui tu meurs, Allons, ô reine fanfaronne, A bas ton sceptre et ta couronne Et tes insolentes clameurs !


Servante du corps qui t'exhale, Redeviens son humble vassale, Rentre avec lui sous le niveau. Toi non plus tu n'es que matière, Raison, ô Pensée altière, borborygme du cerveau!


LES DERNIÈRES IDOLES 285


I


H


NATURE

Nature, je te hais pour t'avoir trop aimée ! soupirs langoureux épars sous la ramée, Confus chuchotements où l'on entend des voix Comme si les buissons et les feuilles des bois Se racontaient tout bas des histoires de fée; propos amoureux que la brise étouffée Vient bourdonner le soir au passant tout songeur; troublante fraîcheur du matin; ô rougeur De Taurore, par qui la nuée est pareille A quelque joue en fleur de vierge qu'on éveille Sous un baiser; ô pourpre étrange des couchants; parfums capiteux qui rôdez par les champs; souffles vagabonds qui vous mouillez les ailes En vous pâmant d'amour sur les roses nouvelles; consolations endormeuses des flots, Oui semblent des amis répétant nos sanglots, Tandis que pour calmer notre pein^' phémère


286 LES BLASPHÈMES

La mer nous berce ainsi qu'une bonne grand'mère :

profonds, ô lointains regards du firmament,

Où les étoiles sont des pleurs de diamant

Oue l'on croirait versés par des sœurs immortelles

Quand nous levons nos yeux, nos tristes yeux, vers elles ;

chansons, 6 regards, ô parfums, ô couleurs,

bruits mystérieux, appels ensorceleurs.

J'ai cru comme un enfant à vos promesses vagues;

Et les bois, les matins, les soirs, les vents, les vagues,

Les étoiles, tous ceux qui m'ont dit un beau jour

Que l'homme peut aimer d'un éternel amour.

Tous ceux qui m'ont juré de finir ma torture.

Toutes ces voix qui sont les voix de la Nature,

Tous ces spectres fuyards qui m'ont fait les yeux doux.

Tout m'a trahi, tout m'a menti... Malheur à vous!

Malheur à vous! malheur à toi. Nature infâme!

Je secouerai mes vers à la langue de flamme,

Ces vers que je forgeais pour toi naguère encor

Afin d'orner ton front avec leurs rayons d'or;

Je les prendrai sans peur dans mes deux mains crispées,

Faisant de ces rayons des lances, des épées,

Des flèches^ dont la pointe entrera dans ta chair.

Sifflant comme un serpent, brûlant comme un éclair;

Et je te criblerai d'invectives, d'outrages;

Je t'envelopperai d'un tourbillon de rages;

Je lâcherai sur toi tous les noirs bataillons


LES DERNIÈRES IDOLES 287

De mes haines mettant ta poitrine en haillons;

Et je saurai viser les places les plus sûres

Pour te planter les plus déchirantes blessures;

Et je te crèverai les yeux, et je ferai

Saigner par tous les bouts tout ton corps lacéré

Tant et tant qu'il sera troué comme une cible,

Et nous verrons alors si tu l'es, l'Impassible!

Et d'abord jette bas ton masque de beauté,

Ce masque que les mains du poète ont sculpté,

Enluminé, verni, maquillé pour la foule,

Ce masque sous lequel est ta face de goule.

Nous avons fait de toi la déesse aux beaux flancs

Oui porte deux rubis aux bouts de ses seins blancs,

Deux astres dans ses yeux plus miroitant* que l'onde,

Tout le soleil fondu dans sa crinière blonde,

Toutes les voluptés au creux de son nombril.

Nous avons célébré les fleurs de ton Avril

Humide, les moissons de ton Juin monotone,

Le ciel sale et brouillé de ton fiévreux Automne,

Et même les frimas de Tlliver. Nous plaçons

Le los de ta beauté dans toutes nos chansons.

Pour te parer toujours d'une splendeur nouvelle

Nous nous vidons depuis six mille ans la cervelle.

Mais il est temps qu'on sache enfin la vérité.

De tous tes beaux renoms, pas un n'est mérité.

Venez! je vais ouvrir à deux battants l'alcôve.


288 LES BLASPHÈMES

Regardez la déesse au lit! Son front est chauve; Car ses cheveux n'étaient qu'une perruque. Elle a Non pas deux astres dans les yeux, mais deux trous là. Les seins ne sont pas vrais. La peau du ventre est fausse. Le creux de son nombril est creux comme une fosse. On y enterrerait des peuples tout entiers. couleurs de la vie, ô formes, vous mentiez ! Voici que la chair tombe ainsi qu'une toilette. La déesse aux beaux flancs n'est qu'un hideux squelette. Vieux monstre, avec ton nez camard en triolet, carcasse qui n'as ni cœur, ni sang, ni lait, Que viens-tu nous parler de tes larges mamelles? Mais tu n'as même plus ce qui fait les femelles. Ton corps est une cage ouverte à tous les vents. Nature, avec quoi fais-tu donc des enfants? Aussi n'est-ce pas toi qui les fais. Tu les tues. Mais, pour qu'il y en ait toujours, tu prostitues Tout le monde, tu mets dans tout être animé Le désir frénétique, aveugle, d'être aimé. Ne pouvant éprouver ces désirs qui sont nôtres, Tu pousses l'aiguillon du rut aux flancs des autres. Tu nous excites par tes voix, par tes senteurs, Par les souffles errants dans tes arbres chanteurs, Et par tout ce qui peut troubler la chair vivante. Ainsi qu'une sorcière aux noirs philtres savante, Tu rajeunis toujours notre soif de baisers.


LES DERNIÈRES IDOLES 289

Tout te sert à nourrir nos vœux inapaisés.

Tu fais qu'à certains jours, le plus froid, le plus sage

Sent une âpre chaleur lui monter au visage,

Un frisson lui fouiller les moelles brusquement,

Si bien que, s*ii regarde au ciel en ce moment,

Les étoiles ont Tair d*un vol de canlharides.

Toi, tu restes toujours la vieille aux flancs arides.

Tu ne t'enflammes pas à ce feu que tes mains

Attisent. Tu ne mets l'amour dans nos chemins

Que pour faire engendrerplus d'êtres, plus de races.

Afin d'en avoir plus à tuer. Tes voraces

Et sombres appétits ne sont jamais lassés.

Même, quand quelque mâle ose enfin dire assez,

Quand il veut le repos, ayant fait sa besogne,

Tu lui donnes du pied au cul de sa charogne.

Et tu dis: « Qu'on m'en fasse un autre! Il est trop vieux. »

C'est qu'avant tout, terrible enterreuse, tu veux

Que l'on croisse sans cesse et que l'on multiplie :

Car plus nous augmentons, plus ta fosse est remplie.

Nature, c'est pourquoi je te hais sans remord.

Toi qui fais des vivants pour amuser la Mort,

Toi qui nous donnes ton soleil, ton air, tes ondes.

Et les vierges forêts, et les terres fécondes,

Et la vigne et les fruits, et les moissons, afin

De nous mieux engraisser pour la Mort qui a faim,

Toi qui nous fais aimer et pulluler pour elle,

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290 LES BLASPHÈMES

marchande de chair humaine, ô maquerelle !

Et maintenant qu'on sait le métier que tu fais,

Reprends, si tu le veux, ce dont tu t'attifais;

Reprends ton linge frais brodé de pierreries,

Tes bas d'azur et tes jarretières fleuries,

Ta collerette aux plis tuyautés par les vents,

Ton corsage d'ccorce, et tes jupons boufl'ants

Dont la fine dentelle a pour fils les nuées

Et dont les volants sont les vagues remuées;

Reprends ton diadème et tes bandeaux vermeils

Pleins d'aurore, de feux, d'épis et de soleils;

Reprends ta robe verte, et jaune, et rouge, et bleue,

Élargissant la traîne énorme de sa queue

Dont la soie est tissue avec l'herbe des prés.

Les bois, les fleurs, les fruits, les pampres empourprés

Reprends ton noir manteau de velours, o\i scintille

Le semis précieux des astres, ta mantille

Que fiche à ton chignon la lune en s'y plongeant

Comme une riche épingle à la tête d'argent ;

Rgprends aussi ta chair dont je t'ai dépouillée;

Et qu'elle nous paraisse encor belle, mouillée

Par les avrils, dorée au baiser des chaleurs,

Fardée et parfumée aux corolles des fleurs.

Et toute blanche à la poudre de riz du givre ;

Reprends ce corps superbe où nous te faisons vivre,

Où nous t'imaginons adorable; reprends


LES DERNIÈRES IDOLES 291

Ces seins gonflés, ces bouts de tétins fulgurants,

Ce ventre ferme et bîanc ainsi qu'un bloc d'ivoire,

Ce ventre incendiant l'univers de sa gloire,

Ce ventre de Cybèle ensemble et de Vénus,

Où fleurit le secret d'un étrange lotus;

Telle que te voilà, telle qu'on te décore.

Sous ce tas de splendeurs, vieille, tu mens encore I

Non, non, tu n'es point belle. On me répète en vain

Que ton œuvre est parfait, que ton ordre est divin,

Que tout cela compose une immense harmonie,

Que nous devons tomber à tes pieds. Je le nie.

Ton ensemble n'est rien qu'un mélange sans art :

Car celui qui le crée a pour nom le Hasard.

Lui seul se trouve au fond de l'être et de la chose.

Ses caprices n'ont point de but et point de cause.

Par zigzags, ainsi qu'un ivrogne, ainsi qu'un fou,

Il marche, et ne sait pas pourquoi, comment, par où ;

Il marche, il pousse, il tombe, il roule, il gesticule;

Il chante quelque bout do chanson ridicule

Dont il ne peut jamais trouver le dernier vers;

Et dans tout ce que dit sa cervelle à l'envers

Je n'entends pas de quoi former une pensée.

La vie, incessamment éparse et dépensée.

Ne suit pas un chemin qui mène quelque part;

Mais, sans point d'arrivée et sans point de départ,

Palpite, s'enfle, gronde, et bouillonne sur place,


292 LES BLASPHÈMES

Les efîcls, comme un nœud de serpents qui s'enlace,

S'enchevêtrant au sein d'un tumulte profond :

Telle une mer sans bords dans un gouffre sans fond.

Comment tout ce chaos serait-il harmonie?

Comment de cette lutte éternelle, infinie,

Peut-il sortir un mot que l'on érige en loi?

L'ordre que je crois voir en tout, il n'est qu'en moi.

Perdu dans cette mer dont j'habite une goutte, \

Je regarde à deux pas autour de moi, j'écoute,

Et je raisonne; et c'est pour calmer mon désir

De comprendre ce tout que je ne puis saisir.

C'est par orgueil, que dans mon esprit j'imagine

Des ressorts, une idée, une âme à la machine.

Mais rien de tout cela n'existe hors de moi.

La matière ne peut connaître ni l'émoi,

Ni l'espoir, ni le but, ni le vouloir. En elle

Ne peut se condenser de forme personnelle.

Elle n'obéit point et ne commande point. ;

Elle est. Elle n'a pas dans son orbe un seul point

Où tous ses autres points doivent chercher leur centre.

EUen'est pas comme un cerveau, maiscomme un ventre

Qui serait à la fois et matrice et tombeau.

Rien n'est bien, rien n'est mal, rien n'est laid, rien n'est beai

Le monde n'est qu'un tas confus de phénomènes

Sans but. Ce n'est pas toi, fantôme, qui le mènes.

Ce n'est pas Dieu. Ce n'est personne. 11 porte en soi


LES DERNIÈRES IDOLES 293

Son être inconscient : la Force, et non la Loi. Que veux-tu maintenant, Nature, que je fasse Des menteuses beautés qui brillent sur ta face? Que m'importent ton ordre apparent, et tes lois, Ces lois que l'on croyait divines autrefois, Et qui sont simplement une habitude prise? Elles pourront changer un jour. Je les méprise. Mais, telles qu'elles sont, puisque j'y suis soumis, Je saurais les aimer, si leurs décrets amis Ordonnaient mon bonheur et me doraient mes rêves. Loin de là ! Me courbant sous des peines sans trêves, Me chargeant de soucis, m'écrasant de fardeaux, Elles pèsent d'un poids terrible sur mon dos. Si la Force est quelqu'un, je me la représente Non pas comme une femme aimante et bienfaisante, Mais comme une catin tuant son nouveau-né. Car, pour nous rendre heureux, que nous as-tu donné, Nature? S'il est vrai que tu nous mets au monde Sachant ce que tu fais, réponds, mégère immonde, Pourquoi condamnes-tu tes enfants au malheur? S'ils naissent, c'est ta faute et ce n'est point la leur. Alors d'où vient contre eux ta haine? farce amère! Quel est donc l'insensé qui t'appelle sa mère? Non, non, ce n'est pas vrai. Nature, tu n'es pas La bonne ménagère apprêtant nos repas, La nourrice pressant à deux mains ses mamelles

25.


294 LES BLASPHÈMES

Pour abreuver le monde à ces sources jumelles,

La mère qui chérit, la mère qui défend.

L'homme ne te doit rien. Il n'est pas ton enfant.

Tu gardes tes bontés pour les petits des bêtes.

C'est pour eux, pour eux seuls, quêtes herbes sontfaites,

Que tes fruits odorants ont des larmes de miel,

Que ton soleil fleurit dans le jardin du ciel.

Quand ils naissent, avant que leur regard s'allume.

Ils sont déjà vêtus ou de poil ou de plume;

Tu leur as prodigué des duvets, des toisons,

Pour abriter leur corps des changeantes saisons.

Ils grandissent, choyés par ta main qui les berce,

Sur la terre féconde où la semence perce.

Dans les prés pleins de sucs toujours frais et nouveaux,

Dans les bois opulents qui poussent sans travaux.

Pour avoir à foison ce que chacun préfère,

Ils n'ont qu'à se baisser, à prendre, et rien à faire.

Heureux! Car tu n'as pas voulu leur dispenser,

Gomme à nous, tes maudits, le besoin de penser.

De tous tes faux présents c'est là le plus funeste!

Mais nous avons encor d'autres malheurs du reste.

Lorsque l'enfant paraît dans ce monde inconnu.

Cependant que sa mère agonise, il est nu.

Bleui, couvert de sang et d'ordure, il arrive

Comme un marin noyé rejeté sur la rive.

Où sont donc tes bontés pour lui dans ce moment ?


LES DERNIÈRES IDOLES 295

Aussi, son premier cri, c'est un vagissement

Lugubre, comme si dans les choses futures

Il voyait ce qu'il doit endurer de tortures.

Ah! qu'il pleure, qu'il pleure encor, l'infortuné!

On ne peut trop gémir du malheur d'être né.

Le voilà qui grandit lentement, laid^ débile,

Acre de sang, rongé d'humeurs, pétri de bile,

Plein de gourme au dehors et de fièvre au dedans,

Souffrant comme un damné rien qu'à faire ses dents.

Il faut l'entortiller de maillots et de langes

Ainsi qu'une momie. Il a des maux étranges :

La rougeole qui met son sang à fleur de peau.

Le croup qui dans sa voix fait râler un crapaud.

Et les convulsions qui tordent sa carcasse

Comme des branches d'arbre au vent fou qui les casse.

Un rien le rend mourant. Pour peu qu'il ait été

Ou cinglé par l'hiver ou mordu par l'été,

il faut le rétablir à coups de médecines.

Les moindres voluptés pour lui sont assassines :

Le plaisir de courir les membres découverts,

De barboter dans l'eau, de manger des fruits verts,

De jouer, c'en est plus qu'il ne faut pour le mettre

Sur le flanc. Malgré tout, il vit. Alors un maître

^empare de sa vie. Un supplice nouveau

Commence. Sans relâche on meurtrit son cerveau ;

On laboure en tous sens sa mémoire obsédée


296 LES BLASPHÈMES

De sillons douloureux où doit germer l'idée.

On use à ce travail ses jours d'adolescent.

Puis la jeunesse arrive et le tourmente. Il sent

Mille désirs confus s'éveiller dans son âme,

Des espoirs insensés, des passions de flamme,

D'inextinguibles soifs qu'il ne peut étancher,

Gomme un martyr brûlé vivant sur un bûcher.

Son sang fiévreux, qui bout comme une lave épaisse,

Roule l'âpre besoin de propager l'espèce,

Et le fait se ruer aux griffes de l'amour

Qui roucoule en colombe et dévore en vautour.

Il est jaloux, trompé, torturé. Plus il aime

Et plus il soufi're. Aimé, son cœur gémit quand même;

Dans son bonheur présent il songe au lendemain,

Et ses plus belles fleurs se fanent dans sa main.

Car, pour ronger sa joie à peine commencée.

Il porte en son cerveau le ver de la pensée.

Il pense. Il veut savoir. Il fouille au fond de tout,

Et pour trouver le doute abominable au bout.

Comme un enfant perdu dans une forêt sombre,

Il chemine à tâtons, pleurant, les yeux pleins d'ombre,

Le front meurtri par les arbres aux rudes nœuds,

Les doigts ensanglantés aux buissons épineux,

Parmi les hurlements des loups, les bruits funèbres.

Dans le fourmillement des profondes ténèbres

Où ricanent des voix, où partout l'on se sent


I


LES DERNIÈRES IDOLES 297

Frôlé par les cheveux d'un spectre grimaçant. terreur ! Et c'est toi, Nature, qui lui causes Ces épouvantements dans la forêt des choses; C'est toi qui l'as perdu dans ce carrefour noir, En lui donnant des yeux qui n'y peuvent rien voir. Écrasé sous le poids de Tombre qui l'accahle, Il cherche à s'expliquer ce monde inexplicable ; Et plus il cherche, moins il trouve. Et cependant 11 n'y renonce pas. Car dans son cœur ardent, A mesure qu'il va, ta main cruelle enfonce Ainsi qu'un aiguillon l'espoir d'une réponse. Quand tu l'as bien piqué de cet espoir trompeur, Alors avec tes yeux de Sphinx tu lui fais peur En ramenant sur toi ta robe de mystère. 11 reste anéanti, la face contre terre, Affamé de comprendre encor, mais voyant bien ju'il aura beau penser, il ne comprendra rien. Il songe à l'Infini troublant que tu lui voiles. II ne peut sans pâlir regarder les étoiles. Il imagine un Dieu terrible et tout-puissant Et donne à ce bourreau le meilleur de son sang. Ah! s'il avait du moins les loisirs de la bête, S'il pouvait, sans porter d'autres soucis en tête, Se livrer tout entier au besoin de savoir, Peut-être, malgré tout, qu'il finiraitpar voir ! Mais non. Pour le frustrer de sa dernière joie,


298 LES BLASPHÈMES

Au labeur incessant tu veux qu'il soit en proie.

Tu ne lui donnes pas à manger dans ta main,

A lui ! Tu ne mets pas le long de son chemin

De quoi lui composer sans peine sa pâture.

Tu ne l'aimes pas, lui! Mère avare, ô Nature,

Le pain qu'il doit manger et que ses doigts feront,

Tu veux qu'il soit trempé des sueurs de son front;

Et, dure jusqu'au bout, pour que ta main le lâche

Il faut qu'il te l'arrache en crevant à la tâche.

Grever est doux encor, quand on crève d'un coup.

Qu'un beau matin mon chef aille choir de mon cou,

C'est la mort qu'il me faut, et je vote pour elle.

Mais tu nous fais mourir à petit feu, bourrelle!

Après avoir été martyrs, nous voici vieux.

La flamme et la chaleur s'éteignent dans nos yeux.

Le coton sourd des ans s'amasse en nos oreilles.

Notre goût, notre nez, se font veules. Pareilles

Aux échalas fouettés par le vent, aux fuseaux,

Vont nos jambes. Le froid nous grimpe au fond des os.

Goutte à goutte le sang sèche dans nos artères.

Nos poils sont englués au pus blanc des cautères.

Notre crâne est tout nu. Notre peau flasque pend.

Nos doigts paralysés, aux choses s'agrippant,

Ne savent plus porter les mets à notre bouche

Que la toux fait vomir et que la morve bouche.

Nous bavons, nous allons pissant sur nos genoux


LES DERNIÈRES IDOLES 299

Et laissant s'évader notre fiente sous nous, Jusqu'à l'heure où, la mort râlant dans nos poitrines, Nous retombions en toi comme on tombe aux latrines. ?son, non, qui que ce soit qui t'ait donné ce nom De mère, il a menti. Non. ce n'est pas vrai, non, Tu ne mérites pas que l'homme t'idolâtre. L'homme ne te doit rien. Tu n'es que sa marâtre. Mais nous nous vengerons de tant de cruautés. Déjà les animaux, tes chéris, sont domptés. On leur a mis le joug, les brides, les entraves. Nous en faisons, de ces fainéants, nos esclaves. Ah ! tu les nourrissais, bercés dans ton giron 1 Tu travaillais pour eux! Pour nous ils trimeront! Afais ce n'est pas assez de vaincre cette engeance.

est de toi-même aussi qu'il faut tirer vengeance, Misérable ! Ah ! tu ris de nous avoir donné, Pour que notre bonheur en fût assassiné, La raison; et cela te distrait et t'enchante De voir nos doigts coupés par cette arme tranchante Quand nous la manions dans les ténèbres! Oui,

otre sang a longtemps coulé; mais aujourd'hui Nous savons nous servir du glaive à lame torse, Et nous l'avons saisi par la poignée; à force De le frapper aux murs du noir cachot, le fer Jette tant de lueurs que nous y voyons clair; Lt le rire a cessé sur ta face hagarde;


300 LES BLASPHÈMES

Car c'est contre ton cœur que nous tombons en garde.

Et nous avons alors étudié tes lois

Monstrueuses, qui nous effaraient autrefois ;

Nous avons à son tour torturé la matière;

Nous avons mis le front de cette reine altière

Sous nos pieds ; nous avons forcé tes éléments

A s'accoupler pour nous dans nos creusets fumants ;

Nous t'avons dit sanspeur que nous n'étions plus dupes,

Et notre main profane a relevé tes jupes.

Et ce n'est pas fini, vieille gueuse! Nos yeux

Veulent se promener, lascifs et curieux,

Dans les mille replis de ta chair inconnue.

Nous te mettrons un jour. Nature, toute nue.

Nous te déchirerons ta chemise et tes bas

Pour voir ce que tu vaux du haut jusques en bas.

Nous sommes des petits, des riens, de la vermine

Que la peste détruit, que la guerre extermine ;

Et toi, la toute-grande au sourire outrageux,

Tu crois que nos clameurs terribles sont des jeux!

Mais la vermine est forte et travaille dans l'ombre.

Elle a la patience, et le temps, et le nombre;

Elle hvre à ta chair d'insensibles assauts;

Elle envahira tout, ton sol, ton air, tes eaux;

Et pour ces poux grouillant dans les poils de la Terre

Tes plus secrets appas n'auront plus de mystère.

Et ce ne sera pas encor tout! Quand nos yeux


LES DERNIERES IDOLES 301

Se seront bien repus de toi, nous ferons mieux ; Car nous te rongerons fibre à fibre, vivante. Ton corps mis en morceaux connaîtra l'épouvante D'être broyé, mâché, trituré, digéré, Et d'aller se dissoudre en nous. Ton corps sacré, Ton corps divin, ainsi qu'une infecte matière Après nos estomacs aura pour cimetière Nos intestins. Alors tous nos anciens affronts Seront enfin vengés, et c'est nous qui rirons A pleine gorge; et l'on verra ce qu'il faut croire De ta grandeur, de ta majesté, de ta gloire. Déesse dont les yeux étaient des firmaments. Quand ta ne seras plus qu'un paquet d'excréments.


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302 LES BLASPHEMES


III


PROGRES


Oui, la croyance aux Dieux subsiste encor, tenace. On a beau s'en guérir, toujours elle menace De reparaître, ainsi que les vieux maux secrets. Voici qu'un Dieu nouveau nous ronge : le Progrès. Omon temps, toi qu'on dit sans foi, toi qui contemples D'un œil sûr le ciel vide, ô détrousseur de temples. Brûleur de livres saints, démolisseur d'autels, Sacrilège hardi qui pris les Immortels Flamboyants au milieu des foudres usurpées Et qui crevas le ventre à ce tas de poupées, Pourquoi donc te voit-on t'agenouiller aussi, Toi, le vainqueur des Dieux, adorer celui-ci, Avoir tes dogmes, tes mystères, tes apôtres, Et ta religion bête comme les autres ? Le Progrès! Oui, grand fou, sous ce titre nouveau C'est toujours Dieu qui vient te hanter le cerveau, C'est toujours la stérile et dangereuse idée


LES DERNIERES IDOLES 303

Dont ton àme d'enfant fut jadis obsédée. Sans le savoir, tu crois encor. Écoute bien : Que l'Idole se fige en fétiche nubien, Qu'elle cherche à cacher sa figure de sphinge Sous le mufle du bœuf ou le museau du singe Comme en Egypte, qu'elle arbore noblement La face humaine ainsi que sous le ciel charmant De la Grèce et de l'Inde, où la larve maudite Prend la voluptueuse allure d'Aphrodite Et l'héroïque aspect du vertueux Brahma, Qu'elle soit tout le bien et le beau qu'on aima. Qu'elle revête enfin sa forme la. plus belle, Et, pour toucher à fond le cœur qui se rebelle, Pour émouvoir ceux-là qu'on ne peut convertir, Qu'elle apparaisse dans le Dieu pauvre et martyr, Dans Jésus-Christ, ou bien qu'elle se subtilise. Se raffine, et devienne, en dernière analyse. Une abstraction pure, un mot, sous tout cela Elle est toujours l'Erreur qui nous ensorcela, La mangeuse d'esprit, l'ennemie éternelle, La Chimère, l'Idole, et si tu crois en elle, Si tu suspends ta vie à son œil décevant, Si tu prends pour quelqu'un ce rien rempli de vent, Sous son masque d'idée ou son masque de pldtre Tu crois encore à Dieu : tu n'es qu'un idolâtre. Le Progrès, c'est la foi dan^ un but assuré.


304 LES BLASPHÈMES

Tu marches en disant : « Un jour j'arriverai

« Quelque part; j'entrevois une halte possible;

« Je vais comme une flèche en route vers la cible;

« J'en approche aujourd'hui; j'y toucherai demain;

« Et la perfection est au bout du chemin. »

Mais alors il te faut une Loi nécessaire,

Un Ordre par lequel le monde se resserre

Pour s'absorber ainsi qu'une sphère en un point;

Et ce centre, tu le sais bien, n'existe point

Sinon au sein d'un Dieu que l'esprit imagine,

En qui tout a sa fin comme son origine.

Tu peux l'appeler Force ou Nature, à ton gré,

Et voiler sous des mots obscurs chaque degré

Que tu gravis vers lui, lâche. Je te défie

De le noyer aux flots de ta philosophie.

Quand tu l'auras nommé comme tu l'as voulu.

Il restera toujours l'Infini, l'Absolu.

Tu ne le perdras pas dans ces métempsychoses :

C'est la Cause première où remontent les causes.

Les Causes et les Lois te tiennent prisonnier.

Les Causes et les Lois, c'est ce qu'il faut nier,

Si tu ne veux pas croire en Dieu. Prends pour principe

Que tout ordre, une fois qu'on l'admet, participe

A prouver Dieu. Dès lors sache voir l'Univers

Autrement que comme un poème dont les vers

Sont écrits par quelqu'un pour dire quelque chose.


LES DERNIÈRES IDOLES 305

Descends au fond de ta négation. Cherche, ose

Formuler ta pensée et choisir le Hasard

Pour unique raison de ce monde sans art.

Xe crains pas d'affirmer qu'avec assez d'étude

On verrait que les Lois ne sont qu'une habitude

Dont l'aspect éternel et la sublimité

Sont un effet d'optique à notre œil limité.

La plus haute des Lois, celle par qui les astres

Nous paraissent régis à l'abri des désastres,

Ne dure qu'un moment sans doute dans le cours

Du temps sans borne ; nous, dont mille ans sont plus courts

Qu'un éclair, nous avons pour la croire infinie

Notre brièveté qui fait son harmonie.

Mais je conçois sans peine, en quelque autre moment

Du Monde, que le Monde ait pu vivre autrement.

Ainsi je m'imagine une habitude inverse,

Les choses en tous sens fuyant à la traverse,

Se dispersant au lieu de s'attirer. Les corps

N'existent plus; le ciel a changé de décors;

La lumière s'éteint et la chaleur s'arrête;

Uien ne peut s'attarder sous la forme concrète ;

J out s'éloigne de tout et va se divisant;

Et le Monde ordonné qui fleurit à présent,

Les soleils blancs, les bleus, les rouges et les jaunes.

Tous ces incendieurs flamboyants sur leurs trônes,

Tous ces victorieux drapés dans leurs habits

26.


306 LES BLASPHÈMES

Tissus de diamants, de saphirs, de rubis,

Tous ces rois dont les rais comme des baïonnettes-

Ensanglantent le ventre arrondi des planètes.

Tous ces grands créateurs des éléments divers

Et des forces d'où naît et vit notre univers,

Tout cela cesse d'être encor possible ; l'âme

De cet autre univers nouveau n'est plus la flamme

Qui fond et réunit les atomes épars ;

Maintenant, c'est la nuit, la nuit de toutes parts

S'épaississant tandis qu'à travers l'étendue

Les choses sont en proie à la fuite éperdue,

Les atomes épars évitant le baiser

Par qui leur être joint pourrait s'organiser;

Dans cette nuit sans fond tout cherche à se dissoudre.

Et le monde n'est plus qu'un tourbillon de poudre.

Eh bien! dans cet état de choses différent

Que deviennent nos lois? Quel principe les rend

Nécessaires ? Vraiment il faut n'être pas sage

Pour n'y point reconnaître un aspect de passage,.

Et pour trouver un ordre immuable, absolu,

Ayant l'air d'un plan fait et d'un décret voulu,

Dans ce concours fortuit de rapports éphémères.

Non, les effets n'ont pas dans les causes des mères

Qu'un souffle intelligent féconde. L'appareil

Des Causes et des Lois qu'on croit voir est pareil

Aux châteaux merveilleux, aux Babels colossales.


LES DERNIÈRES IDOLES. 307

Avec leurs murs, leurs tours, leurs dômes et leurs salles,

Ou'on admire au soleil couchant dans les vapeurs,

Et dont l'architecture et les trésors trompeurs

Ne sont pas dans le ciel, mais bien dans nos pensées.

Non, la Vie et la Force au hasard dispensées

N'ont pas besoin qu'on leur suppose le pouvoir

D'une Ame. Ce qui est se meut pour se mouvoir.

Mais la marche est sans but; personne ne la mène.

Tout change, tout devient, car tout est phénomène,

Les Causes et les Lois comme le reste. Au fond,

Sous le cours fugitif des êtres qui se font

Et se défont, sous la figure transitoire

Des rapports exprimés dont les Lois sont l'histoire,

Si quelqu'une paraît vivre éternellement

Et dit : « Je suis la Loi, l'Absolue » elle ment.

Pour faire concorder l'apparence infinie

Du monde, et son aspect momentané qui nie

Cette apparence, il faut en dernier examen

Conclure qu'aujourd'hui, comme hier, comme demain,

Il n'y a que ceci dans le temps et l'espace :

La Matière qui dure et la Forme qui passe.

mon siècle, je sais, tu jettes un coup d'œil

Plein de regrets amers et de larmes de deuil

Sur tes illusions et sur tes découvertes;

Tu te croyais entré, toutes portes ouvertes,

Au temple défendu d'Isis; pour une loi


308


LES BLASPHEMES


Ou deux dont tu connais la formule et l'emploi.

Pour avoir calculé du fond de ta caverne

La valeur du petit soleil qui nous gouverne,

Pour quelques éléments domptés, tu te sacrais

Vainqueur de la Nature et roi de ses secrets ;

Tu te disais : « Encore un peu de patience !

« Espérons! l'heure est proche où j'aurai la science

& Complète, où je pourrai faire tout à mon gré

f Et remplacer ce Dieu que j'ai tant dénigré. »

Et voilà que l'on vient t'arracher à tes rêves,

T'affirmer que les Lois éternelles sont brèves,

Et qu'il faut renoncer au fruit de tes travaux

Si longs, à ta foi jeune, à tes espoirs nouveaux;

On vient souffler sur tes conquêtes merveilleuses

Comme si ces flambeaux n'étaient que des veilleuses;

On vient effrontément nier tout ton pouvoir,

Te dire que tu crois en Dieu sans le savoir,

Et, pour mettre à néant ta dernière allégresse,

T'enseigner que tout change et que rien ne progresse!

Hélas! oui, pauvre ami, je ne l'ignore pas.

Le vin de ton erreur a pour toi plus d'appas

-Que l'eau claire de ma logique. Tu t'enivres

A l'abreuvoir banal des journaux et des livres

■Qui te gonflent avec l'espoir empoisonneur

Que tu vivras demain dans le parfait bonheur.

Ton poète., un écho qui se croit un prophète,


LES DERNIÈRES IDOLES 309

Chante depuis trente ans l'approche de la fête.

Tous, même les plus forts, vous avez hérité

De sa folie. Eh bien ! voici la vérité,

Telle que je la sens, et je la dirai telle :

Si tu veux croire en Dieu, croire en l'âme immortelle,

Si ces faux biens perdus t'inspirent des regrets,

Si tu crains le Néant, alors crois au Progrès;

Mais au contraire, crois au Hasard qui varie,

A la Matière immense incessamment fleurie

De changements sans fln et sans but, aux efl'ets

Xi pires ni meilleurs et toujours imparfaits,

Crois à cela, si tu te sens fort et de taille

A narguer tous les Dieux et leur livrer bataille,

Si tu n'es plus d'amour céleste infatué.

Si tout respect humain dans ton cœur est tué,

Si tu sais sans pâlir regarder face à face

La Mort comme un néant où tout l'être s'efl*ace,

Si tu réponds de toi jusqu'au dernier moment,

Si tu veux être athée imperturbablement.


IX


LES VIEUX ASTRES


XI


LES VIEUX ASTRES


Noyé dans les vapeurs d'une brume rougeâtre, Le Soleil sur Paris se levait triste et lent, Plus faible qu'un tison resté d'hier dans l'àtre Que ranime une vieille accroupie et soufflant.

Comme un fiévreux transi qui se débat en rêve, Il tâchait d'arracher son linceul de brouillard, Et, par les trous béants des lambeaux gris qu'il crève, Sa lumière coulait, pâle sang de vieillard.

La Terre regardait, hébétée, éblouie. Comme une courtisane éveillée â demi

27


314 LES BLASPHÈMES

Qui bâille, le cuir gras, la paupière bleuie, Lasse d'avoir bu trop et d'avoir mal dormi.


Ainsi le vieux Soleil, ainsi la vieille Terre, Sous l'aurore sinistre où s'engluaient leurs yeux, Agonisaient; et dans l'espace solitaire J'ouïs se lamenter ces moribonds des cieux.


LE SOLEIL ET LA TERRE


« mon épouse, ô ma maîtresse, Pauvre Terre au front abattu. Te souviens-tu de notre ivresse Des temps passés, t'en souviens-tu? Quand dans l'azur clair et sans ride J'agrafais ma riclie chlamyde Aux plis d'argent fondu splendide Qui t'embrasaient de rayons blancs, Tu voyais flamboyer ma face Et dans l'éblouissant espace Aux baisers de l'amant qui passe Tu sentais se gonfler tes flânes.


LES VIEUX ASTRES 315

— Quelle est donc cette voix qui râle ? Est-ce toi, Soleil, ô mon roi ? Hélas ! sous ta caresse pâle Mon front livide reste froid. Laisse-moi! Que la mort jalouse Au fond de l'infini me couse ! Je ne suis plus ta jeune épouse Et tu n'es plus mon jeune amant. L'azur, notre ancien sanctuaire, Me semble un caveau mortuaire Où sous les plis lourds du suaire Nous frissonnons lugubrement.


— Terre, souviens-toi quand même I Ne reste pas sourde à ma voix. Il n'est plus personne qui m'aime, Et tu m'aimais tant autrefois I Malgré la vieillesse ennemie, Réveille-toi, belle endormie ! Si tu n'es plus qu'une momie Et moi qu'un lampion sans feu, Avant que la mort nous entraîne llappelons-nous l'heure sereine Où la Terre était une reine, Où le Soleil était un dieu.


316 LES BLASPHÈMES

— Nous ne savions rien de la vie Alors, nous étions triomphants, Le regard pur, l'âme ravie, Gais comme les petits enfants. Vêtus de printemps et d'aurore, Nous ne connaissions pas encore Que le vieux père Temps dévore Ses pauvres fils les univers; Nous vivions sans croire qu'on souffre, Dans le jardin du ciel, ce gouffre, Toi papillon d'or et de soufre. Moi fleur brune aux pétales verts.


— Oh t qu'un nouveau cycle renaisse Pour nous rendre un nouveau destin, Pour que notre fraîche jeunesse Recommence un autre matin, Pour que le bois, le mont, la plaine, La campagne de moissons pleine, La brise à l'odorante haleine. Les flots bleus sous le ciel vermeil. Pour que la nature infinie Dans une éclatante harmonie Chante encor l'union bénie De la Terre avec le Soleil!



LES VIEUX ASTRES 31'

— Par les cimes, par les nuées. Nous échangions des baisers d'or; Mais ces lèvres exténuées, Quand pourrons-nous les joindre encor? Maintenant les cimes sont nues. Plus de lumière dans les nues, Plus de chants ! Des voix inconnues Braillent dans Tair qui fume et bout. C'est le cri de la ville immense, Plein de blasphème et de démence ; C'est le travail qui recommence, Et voici que l'homme est debout. »


En effet, au milieu de la campagne morte, Énergique et vivant, Paris s'était levé. Comme de l'eau bourbeuse et qu'un torrent emporte, Des flots d'hommes déjà roulaient sur le pavé.

Las d'hier, le front lourd, les bras noirs, la peau hâve, A Tœuvre, ouvrier, va ! Le travail carnassier,

27.


318 LES BLASPHÈMES

Pour graisser sa machine avec ton sang d'esclave, Tord tes muscles de chair dans ses muscles d'acier


Mais, pour prix des sueurs dans ces prisons infâmes, Entendez-vous la voix que le monstre excité Fait ronfler dans sa gorge en vomissant des flammes ? C'est un hymne d'orgueil que rugit la cité.


L'HOMME


« A moi les cieux, la terre et l'onde t

Pas de remords et pas d'efl'roi !

Moi, l'Homme, atome dans le monde,

Du monde je veux être roi.

Qui me gêne, je le rature.

J'ai, pour y chercher ma pâture,

Ouvert le ventre à la Nature.

Tous ses biens, je le ai pillés.

La marâtre a fait la cruelle !

J'ai lutté, je suis plus fort qu'elle,

Ses éléments et leur séquelle,

Et sur son front j'ai mis les pieds.


LES VIEUX ASTRES 319

J'ai dit aux montagnes hautaines D'aplatir leur dos sous ma main, Ou bien qu'à travers leurs bedaines Je ferais passer mon chemin. Au rauque Océan qui m'arrête J'ai dit que la vague fût prête A courber sa superbe crête Sous mes noirs steamers sans agrès. J'ai dit à la foudre insensée Qu'au lieu d'être sur moi lancée, Elle porterait ma pensée, Comme une esclave, où je voudrais.


Je saurai la raison entière De ce qui me reste à savoir. Toutes les lois de la matière Obéiront à mon pouvoir. Dans sa retraite, ciel ou terre, Je forcerai chaque mystère, Et nul ne pourra plus se taire Ou répondre en mots décevants. Je verrai l'infini sans voiles, Et, pour monter jusqu'aux étoiles, Au timon de mon char de toiles J'attellerai les quatre vents.


320 LES BLASPHÈMES

S'il faut changer l'axe des pôles, Plus fort que le géant Atlas Je porterai sur mes épaules Tout l'univers sans dire hélas. Moi, le maigre nain, j'imagine Des crics à levier de machine Autrement sûrs que son échine Et ne ployant sous aucun faix. Je trouverai des forces neuves. Encor quelques siècles d'épreuves, Et je tiendrai toutes mes preuves Et mes rêves seront des farts.


Car tout ce que je veux, je l'ose, Et je veux tout. Dans mon creuset Je brûlerai l'Être et la Chose Pour refondre ce qui s'usait. La Nature y mourra ! Qu'importe ? Eh ! quand la vieille serait morte, La race humaine est assez forte Pour se passer des anciens dieux. Que tout s'éteigne ! Je sais faire De la chaleur, de la lumière; J'arrondirais une autre sphère Et j'allumerais d'autres cieux.


LES VIEUX ASTRES 321

Donc, au travail, sans paix ni trêve ! Arrachons lambeau par lambeau Tous les secrets. La vie est brève; Mais on se transmet le flambeau. ^ Sous les calculs de ma cervelle Déjà le monde se nivèle Et prend une forme nouvelle. Lorsque j'aurai changé l'emploi De tout ce vieux chaos immonde Que je pétris et que j emonde, Alors dans le temple du monde Il n'y aura qu'un Dieu : c'est moi. »


La Xuit vint. La négresse aux mamelles funèbres Xoya l'air obscurci sous son lait de ténèbres Et ferma l'horizon de ses pesants baisers. Et l'on n'entendit plus dans les cieux apaisés Ni les cris du Soleil ni les pleurs de la Terre. Seul, l'Homme, enflé de son orgueil qui déblatère, Acharné malgré tout à son travail ardent, Continuait son bruit dans l'ombre en clabaudant


322 LES BLASPHÈMES

Et tâchait à créer sa lumière nouvelle

Avec ses feux tremblants que le vent échevèle.

Une étoile soudain fleurit les noirs sillons,

Puis deux, puis trois, puis mille, et puis des millions,

Émeraudes, rubis, topazes fabuleuses,

Poudre de diamant qui fait les nébuleuses

Et dont chaque parcelle est tout un univers

Avec ses éléments combinés et divers ;

Et j'entendis alors dans l'infini physique

Une silencieuse et terrible musique

Auprès de quoi la voix de l'Homme mécréant

Ne semblait que l'écho de l'écho du néant.

Les étoiles chantaient cet éternel cantique

Qui dit que la Matière est neuve, bien qu'antique.

Et n'a pas d'origine et n'aura pas de fin,

Mais que tout est fugace et que rien n'est divin.


LES ETOILES


« Homme, larve, avorton, qu'est-ce que tu ronronnes, Blotti près du soleil comme un chat près d'un feu ? Crois-tu nous effrayer de clameurs fanfaronnes? Crois-tu que ton haleine ait terni le ciel bleu ?


LES VIEUX ASTRES 323

Parce que ta raison sait combiner des chiffres, Tu veux que l'Univers te vénère à genoux. Parce que de mots creux et d'orgueil tu t'empiffres, Tu penses blasphémer en rotant contre nous.


Donc tu cambres tes reins et tu raidis ta force Pour embrasser le Monde entre tes maigres bras. Toi qui n'es rien qu'un ver dans le trou d'une écorce, I Tu dis que nous mourons et que toi tu vivras.

Donc avec la pitié d'une victoire altière Tu veux bien nous laisser encor quelques répits, Après quoi tu prendras dans tes doigts la Matière Pour créer à nouveau les êtres décrépits.

Eh bien ! quoique tes mains aient déchiré nos voiles

Et touché les portants du céleste décor,

Ta science de nain fait rire les étoiles.

Sous tout ce que tu sais, tu ne sais rien encor.

Tu juges un ensemble aux mystères sans nombre A travers un regard de ton œil obscurci. Si tu pouvais sortir un moment de ton ombre, Tu verrais le secret des choses, (jue voici.


324 LES BLASPHEMES

Ni toi, ni nous, ni qui que ce soit, n'est le maître De changer ce qui est, qui n'est ni mal ni bien. Tout roule où le Hasard sans but veut le permettre, Pauvre éphémère, pauvre atome, pauvre rien.


La nature ne vit que de métamorphoses.

Elle marche toujours et ne s'arrête pas

Dans le chemin fatal des effets et des causes,

Où la naissance, ainsi que la mort, n'est qu'un pas.

Chaque chose paraît quand elle forme un être

Et s'en va quand le sort de l'être est révolu.

Mais tout naît pour mourir et tout meurt pour renaître.

Rien de ce qui devient ne devient absolu.

Certe, il faut que la Terre à son tour passe et meure. Elle n'est pas sans fm puisqu'elle n'est qu'un corps. Sous la neige des ans sa flamme intérieure Ou s'éteindra dedans ou coulera dehors.


Ses forces décroîtront d'heure en heure, une à une. Elle perdra ses bois, ses fruits, son eau, son air, Et deviendra pareille à la lugubre Lune, Un cadavre d'étoile, un squelette sans chair.


LES VIEUX ASTRES 325

Elle ne verra plus si le ciel la regarde. Elle n'entendra plus l'existence et son bruit. Elle conservera sur sa face hagarde Le silence éternel dans l'éternelle nuit.


Le Soleil usera son foyer solitaire. Ses rayons pâlissant, il pâlira comme eux. Sa carcasse assombrie aura l'air d'une terre. Il sera triste et noir comme un charbon fumeux.

Peut-être qu'il ira, planète vagabonde,

Tourner alors lui-même autour d'un autre point,

Entraînant avec lui tout votre petit monde

Vers ce Soleil nouveau que vos yeux ne voient point,

Jusqu'au jour où, cessant d'être une forme entière, Tombant on ne sait où, partout et nulle part, Tout cela flotte, au sein de l'obscure Matière Où dorment les Chaos qu'éveille le Hasard.

Si ces corps merveilleux, dont la durée est telle Qu'ils semblent infinis à tes regards béants. Ne sont pas assurés d'une vie immortelle, Si la destruction mine tous ces géants,

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BLASPHEMES

Comment peux-tu le croire une autre destinée, Toi dont le jour s'éteint aussitôt qu'il paraît? Pourquoi redresses-tu ta tête mutinée Et veux-tu fuir tout seul l'inévitable arrêt ?


Sois donc moins orgueilleux, étant plus éphémère. Ne vois pas l'Univers dans le creux de ta main, Parce que tu te sens maître et roi chez ta mère, La Terre, qui t'a fait son petit Benjamin.

Songe que tu n'es rien auprès d'elle, ô fantôme, Et qu'elle-même auprès de nous n'est rien non plus, Et que le Tout ne peut tenir dans un atome, Et qu'il n'existe pas de concrets absolus.

Il faudrait arrêter le Temps, borner l'Espace, Pour qu'un être absorbât tout l'être dans son moi. Or l'Espace à jamais court sous le Temps qui passe. Ainsi, ne te mets pas la cervelle en émoi t

Tu n'y peux rien changer; tes destins sont les nôtres. Seule la Matière est, sans bords et sans milieu. Tu ne seras pas Dieu, pas plus toi que les autres. Le Monde n'a point d'àme et personne n'est Dieu. »


EPILOGUE


AU CHRIST FUTUR


ÉPILOGUE


AU CHRIST FUTUR


Écoule, toi qui dois venir... î Car, j'en suis sûr, Tu viendras. C'est en vain qu'aux gouffres de l'azur J'ai dardé les éclairs de ma torche livide Dans les derniers recoins pour en montrer le vide; C'est en vain que, prenant mes frères par la main, .J'ai conduit leur esprit jusqu'au bout du chemin Où la pente de la logique nous entraîne, A la négation radicale et sereine; C'est en vain que partout, en tout temps, en tout lieu, l'ai traqué le concept multiforme de Dieu Sous ses dehors grossiers et ses aspects mystiques, Que j'ai brisé d'abord les Idoles antiques, Puis étouffé dans Tœuf les Dogmes rajeunis Dont la couvée allait chanter au bord des nids;

28.


830 LES BLASPHEMES

C'est en vain qu'à travers ses figures sans nombre Anéantissant Dieu, tuant jusqu'à son ombre, J'ai, pour faire avorter ses futurs avatars, Du ventre du possible arraché leurs têtards; C'est en vain que j'ai vu lui, sa gloire et ses crimes, Roulés dans le linceul solide de mes rimes Gomme un enseveli bien cousu dans ses draps; C'est en vain, c'est en vain! Malgré tout, tu viendras.


Tu viendras, quand le dernier songe De notre orgueil infatué, Vomissant son dernier mansonge, Sera décidément tué; Quand notre science enfin lasse Dira qu'en vain l'on se prélasse Dans l'espoir fugace et fallace D'un progrès toujours incomplet; Quand la chercheuse race humaine Faisant le tour de son domaine N'y verra plus rien qui la mène Au rêve où son cœur se complaît;


AU CHRIST FUTUR 331

Quand sur la route de la vie Allant sans s'arrêter jamais, Après chaque côte gravie Découvrant de nouveaux sommets, Les jarrets lourds, le front en nage, Elle aura refait d'âge en âge L'inutile pèlerinage Sans que les tournants du chemin Aient à sa marche endolorie Jamais montré l'hôtellerie Blanche sous sa treille fleurie, Toujours promise pour demain;


Quand de cet Océan sans bornes Où son désir s'est embarqué Elle saura que les flots mornes Ne doivent point trouver de quai. Mais que sur l'éternelle houle Qui tantôt monte et tantôt croule Il faut suivre le flux qui roule De lui-même se reformant. Sans que les nefs désemparées Au gré des vents et des marées Puissent jamais être amarrées Dans un port tranquille et dormant!


332 LES BLASPHÈMES

Alors, sa pauvre âme assagie N'ayant plus pour suprême objet L'irréalisable magie D« Tâge d'or qu'il se forgeait, Comme l'Homme, épris du mystère, N'aura pas le courage austère De se résigner à se taire Devant ses rêves morts en fleurs, Comme à l'espérance obstinée D'une meilleure destinée Toujours sa tête mutinée Se redressera dans les pleurs,


Comme à son cœur rongé de bile Il faudra l'aurore d'un ciel, Ainsi qu'au nourrisson débile Il faut un sein sucré de miel, Comme, en voyant sa longue tâche A jamais vaine et sans relâche. Il redeviendra l'être lâche Qu'il fut dans les siècles maudits, Comme lui-même par avance. Vieillard qui retombe en enfance, Il se livrera sans défense Aux prometteurs de Paradis,


AU CHRIST FUTUR 333

Comme, les yeux voilés de larmes, Les poings crispés dans ses cheveux, C'est lui qui par ses cris d'alarmes Te fera naître de ses vœux, Sous sa chimère démolie Retrouvant la route abolie Qui mène à sa vieille folie, Ouvrant ton cœur, ouvrant tes bras, Sachant quels affamés nous sommes De Tespoirque seul tu consommes, Consolateur des derniers hommes, Christ à venir, tu viendras !


Eh bien ! écoute, toi que d'avance ou adule, Toi qu'on désire, toi le futur Benjamin Des suprêmes amours de ma race crédule,

Toi qui n'auras qu'à faire un signe de la main

Pour voir comme un troupeau de brebis lamentables

Toute l'humanité marcher dans ton chemin,


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LES BLASPHEMES


Toi qui leur montreras les prés et les étables Où repaître leur faim et reposer leur corps, Toi de qui l'Évangile aux douceurs charitables


Sera tel qu'un orchestre oii de savants accords Sous le rire perlé des fifres et des flûtes Étouffent les sanglots et lé râle des cors,


Toi qui décréteras l'apaisement des luttes Et qui feras s'unir tout un monde sauvé En des processions déroulant leurs volutes


Pour chanter à ta mère un glorieux Ave Et monter avec toi par des routes fleuries A la conquête du Paradis retrouvé,


Toi qui ne connaîtras ni les ergoteries Du Pharisien âpre à discuter tes droits, Ni Pilate exposant ses louches théories,


Ni les gens du prétoire aux cerveaux trop étroits. Ni la foule haineuse et sa stupide rage Préférant Barrabas et réclamant ta croix,


AU CHRIST FUTUR


Ni la désertion de ton lâche entourage, A l'heure du danger les tiens te délaissant Et Pierre reniant ton nom comme un outrage,

Toi qui ne connaîtras ni la sueur de sang,

Ni l'inutile appel poussé dans l'agonie

Vers le ciel vide et sourd et vers ton Père absent,

Toi dont tous aimeront la parole bénie. Qui feras des heureux sans faire des ingrats, Toi qui ne. trouveras personne qui te nie,

Écoute, ô dernier-né des Dieux, toi qui viendras !


Le mot qu'on jette dans l'espace, Une fois vivant, ne meurt plus. C'est en vain que le Temps rapace Le roule en ses flux et rellux.


336 LES BLASPHEMES

Une fois sur ce mot lancée Dans l'Océan illimité, Insubmersible, la Pensée Y vogue pour l'éternité.

La terre, les eaux, l'atmosphère, Les planètes, le firmament, Tout peut finir; rien ne peut faire Qu'elle n'aille éternellement.

Sur les voiles qu'il effiloque Le vent peut user ses poumons ; Le flot peut enliser la coque Dans le sable et les goëmons ;

La tempête folle et barbare Peut sous des écroulements d'eau Casser les mâts, casser la barre, Raser la nef comme un radeau;

Mais, qu'elle flotte ou qu'elle échoue, On n'éteindra plus désormais Le fanal qui devant sa proue A troué l'ombre pour jamais;


AU CHRIST FUTUR 337

Rien n'arrêtera dans sa fuite Cette clarté qui resplendit; Car rien ne peut faire qu'ensuite Ce qu'on a dit ne soit pas dit.


Eh bien ! écoute, ô Christ des prochains Évangiles !

Le blasphème, qui va de mes lèvres fragiles

Jaillir pour me survivre impérissablement,

Suffit à m'assurer de ton crucifiement.

Dans l'orgueil triomphal de ta gloire future,

Tu connaîtras par lui l'angoisse et la torture.

Qu'importe tout le genre humain mis sous ta loi?

Un homme t'aura dit : « Je ne crois pas en toi. »

Et parmi l'hosannah de la foule exaltée

Tu n'entendras plus rien que cette voix d'athée.

Alors, désespéré, sans appel, sans merci,

Christ, tu soufi'riras ta passion aussi.

Ces simples mots, dans leur refus blasphématoire,

Seront pour toi Pilate, et les gens du prétoire,

Et la corde liant tes poignets de ses nœuds,

Et la couronne ardente aux rayons épineux^

29


338 ' LES BLASPHÈMES

Et le sceptre moqueur, et la pourpre ironique,

Et les (lés des soldats s'arrachant ta tunique,

Et Pierre reniant son maître, et l'abandon

Des tiens, et Laquédem te disant « Marche donc »,

Et l'ascension au Calvaire, longue et lente.

Et les caillons aigus où ton pied s'ensanglante,

Et les crachats sur ton visage douloureux

Par des fous outrageant celui qui meurt pour eux,

Et la lance à ton flanc, et l'éponge à tes lèvres,

Et le doute final dans les suprêmes fièvres,

Et le râle exhalant vers le vide infini

Son lamentable Eli lamma Sabacthani!

Oui, oui, je te le dis, moi qui ne suis qu'un homme.

De quelque nom sacré que l'avenir te nomme,

Et quand même ce nom en cantiques fervents

Aurait pour le chanter l'orgue des quatre vents,

Oui, oui, je te le dis et je te le répète,

Comme un coup de sifflet s'entend dans la tempête

Et domine à lui seul les flots en hourvari,

Dans ton triomphe tu n'entendras que mon cri;

Et, malgré le troupeau des blondes Madeleines

T'enveloppant de leurs cheveux, de leurs haleines,

Tu sentiras perler à ton front pâlissant

Les horribles rubis de la sueur de sang.

Oui, oui, tu souffriras tout ce qu'a souffert l'Autre !

Et c'est pourquoi dans mon blasphème je me vautre



AU CHRIST FUTUR 339

Comme un lion s'étend sur sa proie et la mord. Avant que tu sois né, te condamnant à mort, Loin de la redouter j'appelle ta venue; Car je te vois déjà, les regards dans la nue, Y cherchant vainement ton rêve en vain rêvé Que mon blasphème aura par avance crevé; Car j'ai tout préparé pour que l'ancien supplice Avec tous ses détails contre toi s'accomplisse ; Car j'ai forgé les clous, emmanché le marteau, En haut du bois infâme accroché l'écriteau ; Car j'ai fourbi le fer de lance qui te navre; Car j'ai dressé la croix où pendra ton cadavre; Car c'est pour t'y clouer que je t^ouvre mes bras !


Et maintenant tu peux venir, toi qui viendras t


TABLE DES MATIERES


SONNET LIMINAIRE 1

A MAUglCE BOUCHOR 3

PROLOGUE U

I. LA VIE .. 21

1 [. SONNETS AMERS :i5

Prélude 37

1. Tes Père et Mère 38

2. Le Bon Temps 39

3. Analyse iO

i. Diagnostic 41

5. Amours purs i2

6. Amours impurs ..... i:»

7. Amours fous U

8. Les Irresses iîi

9. Les Idées 40

10. Savoir Al

i 1. U Tour de Babel 48

12. Le Haleur 49

13. L'Auberge.... CO


342 LES BLASPHÈMES

44. La Mort impossible 51

y' 45. Vers le mystère 52

d6. Désir d'infini 53

17. Le Pays des chimères 54

•18. Impuissance 55

49. La soif de quoi ? 56

20. Mangeurs d'idéal 57

/ 21. Les vrais savants 58

22. Banco 59

23. Banqueroute 60

24. Alors ? 61

/ 25. Reprise d'espoir 62

IIL CARNAVAL 63

4. Chahut céleste 65

2. Le Mystère de la Création 70

3. Autre version 72

4. La Nuit 74

5. La réponse du Cyclope 77

6. Bréviaire d'histoire sainte 78

7. Quelle dèche, mon empereur ! 79

8. Vers les sommets 81

IV. LA REQUÊTE AUX ÉTOILES 83

V. LA PRIÈRE DE L'ATHÉE 95

VI. LE JUIF-ERRANT 113

VII. L'APOLOGIE DU DIABLE 127

VIII. LA MORT DES DIEUX 143

IX. LA CHANSON DU SANG 493

La Tricoteuse 499

Le Marquis 200

Le Philosophe ^ 202

Le Flibustier 203

Le Goinfre 204

Le Florentin 206


TABLE DES MATIERES 343

La Mignote 207

Le Spadassin -209

Le Conquistador 210

Le Pape ^212

Le Turc 2U

La Succube ... 216

Le Tourmenté 218

Le Tourraenteur. ...... 219

L'Escholier 221

Le Jacques 223

Le Sorcier 226

La Forgeronne 227

Le Roncevalais 220

Le Bohémien 230

Le Hun 233

Les Nomades 235

Marches Touraniennes 238

Hallali 262

X. LES DERNIÈRES IDOLES 267

i . Raison 269

2. Nature 285

3. Progrès 302

XL LES VIEUX ASTRES 311

ÉPILOGUE. - AU CHRIST FUTUR 327


.Sceaux. — Imprimerie Charaire et ftls/






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