Le Rire (Coquelin cadet)  

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Mona Lisa Smoking a Pipe by Eugène Bataille from the corresponding page of Le Rire by Coquelin cadet  The accompanying text reads: "This is a masterpiece depicting a woman of striking beauty. Imagine for a moment that, by chance, the master has left in the mouth of this ideal beauty, a cheeky pipe  -.. You laugh. For the eyes. "
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Mona Lisa Smoking a Pipe by Eugène Bataille from the corresponding page of Le Rire by Coquelin cadet
The accompanying text reads: "This is a masterpiece depicting a woman of striking beauty. Imagine for a moment that, by chance, the master has left in the mouth of this ideal beauty, a cheeky pipe -.. You laugh. For the eyes. "
This page Le Rire (Coquelin cadet) is part of the laughter series.Illustration: Mona Lisa Smoking a Pipe by Eugène Bataille
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This page Le Rire (Coquelin cadet) is part of the laughter series.
Illustration: Mona Lisa Smoking a Pipe by Eugène Bataille

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

Le Rire[1] (1887) is a book by Coquelin cadet illustrated by Sapeck.

It features the illustrious Mona Lisa Smoking a Pipe.

See also

Full text


Le Rire


DU MÊME AUTEUR


La Vie humoristique, i volume grand in-i8.

L* Art de dire le Monologue, i volume grand-in-i8, (en collaboration avec Coquelin aîné).

Le Cheval, monologue, illustré par Sapeck.

Fariboles, dessins de Henri Pille, i volume in-4®.


e>


Le Rire

ade


"^ PAR

COdUELIN CADET


ILLUSTRATIONS DE


DEUXIÈME ÉDITION


PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

38 £(S, RUE DE RICHELIEU, 28 hls

Toui droils ritcniSyT \'V' '"


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1» .,

il


I


Causes du rire. — A la comédie. — Dans la rue. — Sur les paquebots. — Douleurs comiques. — Rire raté. — Le rire aux enterrements, aux baptêmes, aux mariages. — Rire produit par les acteurs gais et par les acteurs tristes. — Se tordre de rire. — Le rire hygiénique. — Différents rires.


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^e.


N a beaucoup écrit sur le rire, mais on n'a pas déterminé d'une façon absolue ce qui fait rire.

Évidemment c'est l'imprévu, c'est l'image soudaine d'une chose bouffonne inattendue et entrevue, à la seconde, dans un mot, dans un son, dans un mouvement, dans un geste, dans une grimace ; c'est ce qui atteint directement la rate, en passant par les yeux ou les oreilles, c'est-à-dire le cerveau , c'est l'expression outrée d'un état de l'âme, l'exagération d'une manière d'être du corps, toute sensation connue qui est grossie, c'est l'aspect d'une chose sérieuse bossuée par la charge, par la critique drolatique de cet aspect, c'est la déformation gaie d'un objet grave.

Voici un tableau de maître représentant une femme d'une beauté éclatante. Supposez, un instant, que, par hasard, le maître ait laissé dans la bouche de cette femme idéale, une pipe culottée. — Vous riez. Voilà pour les oreilles.

Au théâtre, c'est encore l'imprévu qui fait rire. Vous entendez dire par un acteur une vérité brutale sur un personnage in- supportable de la pièce : si l'auteur a donné à l'acteur pour juger ce personnage, un mot caractéristique, inattendu, la salle éclatera à ce mot.

Dans le premier acte de Denise de Du- mas, M°" de Pontferrand écorche, mas- sacre le monde au cours d'une conversation


brillante et féroce. Un ami de M. de Pont- ferrand dit au mari : « iW"* de Punifevrand a beaucoup d'esprit. >> — Et Pontferrand répond en souriant : « Oui, oui, elle est mauvaise comme la gale. »

La salle part d'un éclat de rire, parce que l'image est imprévue dans la bouche de


LE RIRE. 7

cet homme titré, d'une grande distinction de manières, le mot gale, très commun, mais très juste, éclate comme un obus et fait partir le rire.

Au théâtre, la répétition périodique d'une même phrase, d'un même mot, fait rire ; — entendre dire le contraire de ce qu'on a l'habitude d'entendre dire provoque aussi l'hilarité.

Les contrastes violents ont une action directe sur le rire.

A la ville, un passant très comme il faut passe sur le boulevard. Il glisse sur une pelure d'orange, bat l'espace avec ses bras, son chapeau et sa canne sautent, le passant s'allonge sur le dos, les jambes en l'air. Ce passant, très comme il faut debout, n'est plus que comique, tombant et tombé. Tout le monde rit. Il s'est fait mal, mais, comme le rire est de première sensation, on com- mence par s'esclaffer.

Un individu est dans la voiture d'un


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G^HPiT^e I


Causes du rire. — A la comédie. — Dans la rue. — Sur les paquebots. — Douleurs comiques. — Rire raté. — Le rire aux enterrements, aux baptêmes, aux mariages. — Rire produit par les acteurs gais et par les acteurs tristes. — Se tordre de rire. — Le rire hygiénique. — Différents rires.


Il •f




10 LE RIRE.

de pleurer au récit de ses stupidités qui le fonttordre,lui,et que vous écoutez, vous, d'une oreille lamentable. L est évident qu'on rit plus aux enterre- ments qu ' aux mariages ou aux baptêmes. Est-ce à dire que c'est plus gai de mourir que de se marier ou de baptiser un enfant dont on se croit bien le père? — Non.

La loi des contrastes nous poursuit, et comme il faut avoir une physionomie grave et triste aux enterrements, alors des flots de gai.eté vous montent au cerveau et inondent votre gravité. Parce que c'est défendu, vous avez envie d'éclater de rire, et vous éclateriez, si vous n'étiez pas ar- rêté par la majesté de l'église. Vous sont-


-LE RIRE. n

frez, un rire terrible bouillonoe au fond

-même... surtout si

vous êtes héritier.

NDANT, un mariage ou pendant un bap- e, on a le droit .re gai — on serait tôt triste. Pourquoi? Toujours la loi des contrastes. Ce sont pourtant deux cérémonies graves : le ma- riage, qui vous enchaîne pour la vie, et le baptême, qui fait d'un tout jeune être un chrétien, — ou autre chose, — malgré lui; car, quelqu'un Ta dit très spirituellement, on ne demande pas aux enfants ce qu'ils veulent être quand on les baptise, catho- lique, protestant, Israélite ; — on les fait ce qu'on veut, et, un jour, ils ont le droit de vous dire : « Pardon, pardon, vous m'avez mis du sel et de l'eau dans le cou, mais je ne vous avais rien demandé, moi ! »


i2 LE RIRE.

Dans ces deux cérémonies graves, on ^c^ rit tout de même. — On rit

^^-?^^^ de la façon dont le mioche M écarlate gigote entre les bras ^J[^ de sa nourrice et Ton rit de ' ce l^sus éternellement en- tendu en sortant de la sacristie après un mariage : « Allez-vous jusqu'au cime- tière? »

Je me rappelle un mariage, il y a quelques années. — Nous revenions de la mairie et j'étais tout remué par les formalités civiles : le maire avec son écharpe, les paroles austères qu'il avait prononcées d'une voix profonde, solen- nelle, malgré plusieurs prises de tabac qui avaient ponctué son discours. — Je me trouvais dans la voiture de la mariée.

J'étais assailli de réflexions graves que je faisais sur la longue durée des liens du mariage (le divorce n'était ^pas encore


LE RIRE.


13


voté), — quand un gamin se mit à crier



en courant après notre voiture : « Oti ! c'nez! oh! c'nez! » Je fus arraché à mes réflexions par ce

cri. Je ne pensais natu- rellement pas qu'il m'é- tait adressé. J'ai un nez régulier. E regardai la mariée qui avait un piton ! mais un piton !... C'était à elle que le gavroche en avait. Je me mis à rire. Vous voyez qu'on rit des choses les plus respectables, même du nez d'une mariée! Il faut le reconnaître sérieusement, les choses tristes, quand elles font rire, font bien plus rire que les choses gaies.



4 LE RIRE.

Les comiques Iristes ont toujours eu sur


le public une action plus grande que les comiques gais.

Le rire communiqué par un tempéra- ment gai se propage petit à petit, le feu est mis à la salle par degré : ça prend, ça pétille, ça flambe, le rire va crescendo.

Le rire communiqué au public par un



tranquilles devant un masque morne, un


LE RIRE. iS

nez allongé, des yeux presque éteints — paf ! un mot violent sort tout à coup de cette bouche d'acteur funèbre — et comme on ne s'y- attend pas, le mot a plus de puis- sance, l'éclat de rire part comme un coup de foudre et parcourt la salle comme un tonnerre.

Il faut être naturel pour faire vraiment rii^e, l'excentricité a moins d'action sur le public que le naturel. On peut dire aux acteurs : « Si vous avez rair>d'un assassin comme acteur, ne cherchez pas à vous corriger, gardez l'air assassin. Soyez na- turel. Le public vous ayant admis avec cet air, vous prendriez, à la place de l'air assassin, l'air gendarme que vous trom- periez le public. »

Le milieu dans lequel on vit, l'atmo- sphère, la digestion, ont une grande in- fluence sur le rire.

Les gens qui ont mal à l'estomac ne rient pas. Les gens qui ont la colique non


plus. Il faut se bien porler et être bons, pour rire, pour rire vraiment — les. mé- chants ne rient pas, c'est leur chiltiment. Le rire, quoique partant de l'entre-sol de l'individu, a son siège dans la tête, — pas au Sénat, dans la tête ; — ceux qui jouissent d'une excellente constitution in- tellectuelle rient volon- tiers. Ilire à se tordre n'est pas commode. On ne dit pas souvent en disant vrai : « Je me suis tordu. » r.. Se tordre est pourtant l'idéal du mondé entier, car le rire est hygiénique, radical et cohservateur, il active les fonctions or- ganiques, il rafraîchit le cerveau, il fait s'épanouir la rate, il donne du jeu aux côtes et au ventre, et, en somme, il n'est pas désagréable aux reins.

Dans le monde, il y a les gens qui ne rient pas du tout — et qui s'amusent h mourir —


LE n[[<E. Il

d'ennui ; ceux qui éclatent pour rien et qui rient à se faire éclater {ces rieurs n'ont rien de commun avec les abonnés du Mardi au Théûtre-Français, beaucoup plus réservés). Ceuxqui poussent unaliletpuis c'est tout. Les gens qui rient aux lai-mes — de tous les côtés. Les gens qui ont la figure si convulsée


qu'ils ressemblent à de vilains masques en caoutchouc. Ceux qui rient avec des hoquets joyeux rappelant les hihan d'un ftne ravi.


18 LE RIRE.

Les gens d'esprit, les observateurs rient silencieusement, les gens stupides rient d'un gros rire bruyant et bête.

Il y a ceux qui, comme maximum de la joie, sourient simplement; — ça fait com- pensation à ceux qui lorsqu'ils entendent une farce crient « assez ! » à tous les mots en agitant les jambes — vrais coups de pied de cheval — dans un fauteuil, et en s'essuyant les yeux de désespoir de ne pouvoir rire davantage. Il y a ceux qui rient faux, d'un rire agaçant au-dessus ou au-dessous du diapason normal du rire. Il y a ceux qui rient comme des crécelles, trop haut, et les gens qui rient

r, dans la cave comme des ivrognes. Autant d'individus, autant de rires. Le rire c'est l'homme, c'est la signature de son caractère, de sa santé. Ce qui fait rire celui-ci, ne fera pas rire celui-là, et remarquez que le public se


compose de personnes qui, séparément, ne rient pas pour les mêmes choses : réu- nissez CCS personnes, faites-en le public, et elles vont rire ensemble, au même en- droit emportées à la même seconde dans la joyeuse communion du rire.

De grands philosophes, de grands hu- moristes, ont essayé de dire pourquoi l'on riait — ils ne l'ont pas dit exactement.

Et j'ose chercher le pourquoi des choses joyeuses, si bizarres et si complexes ! C'est cela qui devrait faire rire.


-)Ac


GÇHPiTï^ec II


Diable caché en nous. — Joie égoïste. — Le rire supérieur. — Rire bourgeois. — Rire à la Paul de Kock. — Rire excessif. — Dans le grand monde. — Les échelons de la gaieté. — Le rire de Rabe- lais. — Nos auteurs comiques. — Rire forain. — Rire humoristique. — Rire populaire.


i >


A Grenel-Dancourt.


On pourrait croire que ce qui nous fait rire est une espèce de diable caché en nous


-f-


qui secoue notre gravité et nous fait éclater au moment précis où il ne le faudrait pas


ai LE RIRE.

Un monsieur nous raconte que sa belle- mère est morte, ce diable cacbé en nous nous fait dire : « Vous voulez rire ! » A moins que celte nouvelle de la mort d'une belle-mère ne nous soit apportée par un vé- ritable ami, auquel cas nous subissons le contre-coup de ce malheur — ou de ce bonheur.


Dans toutes les études qui ont été faites sur le rire, on a été d'accord pour affirmer que c'est la joie égoïste de voir le mal- heur des autres, pendant qu'on est dans une bonne situation de santé et de for- tune, qui excite le rire.


Il y a évidemment, dans le rire qui éclate aux petits malheurs du prochain,


la sensation d'une supériorité, c'est ce qui explique le rire qui part à la vue d'un homme dégringolant de cheval, d'une dame se disposant à s'asseoir à table, ne visant


26


LE RIRE.


"N


S -s


pas bien la chaise, et s'allon- geant sur le parquet. On est d'aplomb et solide sur les jambes pendant que le voisin s'étale. On lui est vraiment supérieur — cette supériorité se manifeste par le rire. Le rire est partout. Dans un milieu bourgeois, la plaisanterie n'a pas besoin d'être violente pour faire rire. On joue au loto en famille le soir sous la lampe fidèle (pourquoi fidèle, les lampes trahissent donc?). Un jeune homme plaisant, au lieu de crier 1 1 , dira « Sarah Bern- hardt et son parapluie. » L'au- ditoire sera plongé à l'instant dans rhilarité. Un enfant met les lunettes de sa grand'mère, le chapeau à larges bords de son grand-père en faisant des efifets de


LE RIRE. 27

canne avec le rotin de son père, il a un succès inouï.

Azor se tient sur son train de derrière avec le bonnet grec du maître de la mai- son sur Toreille, une pipe entre les dents, on s'esclaffe.

Ici le rire naturel est vraiment chez lui. Dans la même maison on tire les Rois. La galette est distribuée, on attend, anxieux, la proclamation du roi, — le roi est un bon fumiste qui avale la fève sans dire un seul mot.

On sera d'abord décontenancé, puis tout le monde rira de cette plaisanterie... sur- tout si le fumiste s'accuse de bonne grâce, donne des rendez-vous pour retrouver la fève et paie nonobstant des choses à la so- ciété et à la reine.

Toujours même maison, le mardi gras, on fait des crêpes. La cuisinière — par malheur — a laissé tomber dans la pâte une bobine de fil blanc.



28 LE RIRE.

On mange les crêpes — le fil blanc reste dans les dents des invités et semble un mince macaroni d'une longueur extraordinaire, — comme tout le monde est à la gaieté, à cause du mardi gras, on ne se préoccupera pas de ce petit malheur et on en rira à gorge déployée — cependant que des gens peu délicats avaleront le fil sans sourciller. C'est là qu'on pourra dire plus que jamais que le rire purifie tout.

Chez certaines gens d'une éducation plus relevée, aux habitudes luxueuses, le rire partira moins facilement. La plaisanterie au simple sel sera trop faible pour propa- ger l'hilarité. 11 y faudra quelque chose de plus inattendu, de plus fantaisiste, le rire deviendra là, pour ainsi dire, littéraire. Tel homme d'esprit racontant telle farce quelconque ne fera pas bouger l'auditoire, et une drôlerie haute en couleur, d'une


LE RIRE. 29

bouffonnerie capricieusement ouvragée plaira et déridera rassemblée.

Dans le grand monde, pour qui sait re- garder, le comique existe aussi très intense. 11 est évident que les trop grandes manières exagérées font rire. Kegarder un mon- sieur suprême de distinction ne pas parler du tout, parce que c'est excessivement dis- tingué de garder un silence profond en société, ou regarder parler un monsieur avec une bouche en... dos de poule, sous prétexte que c'est tout h fait aristocratique de parler ainsi, excite le rire.

Grandes dames faisant trop la roue, messieurs couverts de plaques et de déco- rations, arborant un sourire si vainqueur qu'il semble dire : « vous savez, je les gagne à tout coup, les décorations, moi ; » domestiques à l'air bouffi, promenant les plateaux de punch et de glaces comme s'ils promenaient des Saints-Sacrements ; — musiciens soufflant et grattant derrière

3.


30 LE RIRE.

des feuillages en ayant l'air déjouer une mu-


sique bien plus chère que partout ailleurs


LE RIRE. 31

composent une variété de gonflements, de


bouffissures vraiment comiques que l'épin- gle du rire fait joyeusement crever.

Il ne faudrait pas croire pourtant qu'il n'existe qu'une façon de s'esclaffer. Ce sérail dommage si la qualité du rire était partout la même', si l'on riait aux parades de la foire, comme on rit aux chefs-d'œu-


32 LE RIRE.

vre de Molière; si le rire ne s'affinait pas, ne se subtilisait pas pour ainsi dire, ne deve- nait pas plus ailé, en raison de la finesse de son essence, de la hauteur de son essor.



Je sais qu'il s'adresse au ventre, ce rire si désiré, si aimé, et qu'on n'a pas malheureusement trente-six ventres pour riro de trente-six rires différents, mais l'esprit, premier moteur de la joie et tamis du rire, fait que Ton rit d'un nombre in- calculable de façons. L'esprit décide de l'intensité du rire ; il y a des échelons dans l'échelle de la gaieté, que l'on monte ou que l'on descend selon que le rire satisfait plus ou moins les instincts élevés ou bas de notre individu, selon que le rire contient en lui ce qui peut caresser nos appétits de rieur simplement physique ou de rieur littérairement intellectuel.


11 y a un rire qui nous donne la double joie de l'esprit et du corps, celui-là sa- luons-le, c'est le rire par excellence, c'est le rire immortel de Rabelais qui met en branle tout notre organisme et nourrit notre esprit en le perfectionnant, c'est ce rire français qui, lorsqu'il nous prend, est si large et si sonore, qu'on a l'air de rire avec son cœur. On dirait un rire pa- triotique.

Un rire fin, charmant, c'est le rire qne


nous donne une comédie où se trouvent


réunis observation, esprit, caractères où l'heureuse nature d'un auteur vraiment gai et délicat se manifeste presque à chaque mot, oîi les scènes se développent bril- lamment dans un dialogue qui pétille, où les personnages ne parlent que pour met- tre en joie le public, et au milieu de ce rire d'une espèce si délicieuse, l'intrigue se mêlant, s'enchevètrant pour se démêler au dénouement, le rire qui nous chatouille l'esprit à l'audition des pièces de Gondinet qui nous montre la vie toute enguirlandé de fleurs riantes! Le rire d'Augier si éclatant, si intense, n'a rien de commun avec le rire de Du- mas, si incisif et si brillant; les deux ' rires qu'excitentces

deux grands écri- vains n'ont qu'une communauté, la puissance. Mais leur rire


LE RIRE. 35

est dififérent et donne bien la caractéris- tique de leurs merveilleux tempéraments d'auteurs comiques.

Le rire de Sardou et le rire de Pail- leron éclatent brillamment comme des fanfares, — c'est la gaieté même, — quoique ces deux hommes par nature soient des pince -sans -rire d'infiniment d'esprit.



Henry Becque a un rire noir et Octave Feuillet un rire rose.

Le rire de Meilhac, dans lequel le sourire d'Halévy s'est fondu si long- temps, est joliment parisien, boulevar- dier, exquisement français.

On pourrait dire qu'il est distingué, si le rire pouvait jamais l'être 1


'M LE RIRE.

C'est niâiatenant Fliilippe Gille qui rit avec Meilliac. Le rire de Philippe Gille est d'une bonhomie toute spirituelle, d'une


franche originalité, facile et imprévue, té- moignant d'une sincère gaieté.

Et sur tous ces rires célèbres rayonne le rire de Labiche, qui représente le grand rire gaulois, le rire moliéresque emportant



LE RIRE. 37

tout dans sa largeur, dans son éclat, riro irrésistible , merveilleux , qui fait d'Eugène Labiche un bienfaiteur de Thu- manité. ; . -, \ ^

Après ces rires de . grande lignée, il faut parler du rire tout simple qui ne donne aucune satis- faction à Fintellect , et ; ne s'a- •dresse qu'à la rate, le rire qu'inspire le bas comique. Rire tout à fait primitif qui détend les gens d'esprit en les réjouissant et qui ravit en extase les spectateurs moins édu- qués, — c'est le rire que nous devons aux pitres. ' .

J'ai vu de grandes intelligences se repo- ser aux drôleries sans prétentions et aux joyeusetés bêtes des jocrisses forains. Ba- dauds et hommes d'esprit dégustaient avec plaisir les coq-à-l'ane de la place du Trône, de Saint-Cloud et de Neuilly. L'hilarité



4


38 L,E RIRE.

toute naturelle qui descend de la devan- ture des baraques sur la voix des frîppe- sauces délasse et fait oubHer les soucis quotidiens.

C'est comme un bain de son après un sérieux voyage.

Le rire que nous inspirent les clowns dans


les cirques grossier ; ils les clowns, dans leur fa- ser la gale- taine re-



est moins sont naïfs, mais on sent çon d'amu- rie une ccr- cherche.


l'ingéniosité qu'auraient des enfants ma- lins.

Une scène — fort naïve — qui ne manque jamais son effet, c'est celle où Ton voit un clown ayant la prétention d'arrêter à toute force un cheval lancé au galop s'accrocher à la queue de l'animal et être entraîné au- tour de l'arène sans pouvoir retenir le che- val. Lc3 mines de macaque que fait le


LE RIRE. 39

clown, les cris de paon qu'il pousse sont inénarrables, — personne ne résiste à ce spectacle, — on rit.



Une scène plus ingénieuse : un clown à l'accent anglo- français agace, turlupine sournoisement un écuyer du nom d'Henry, en répétant après chaque gifle, coup de pied au derrière, croc-en-jambe donné -à l'écuyer : « Tiens, Henry » (lisez Hannrey !), — après quoi le clown se promène , l'air indiffèrent, le nez en l'air, puis recom- mence son manège. Henry, fatigué de rece- voir tant de gnons, va chercher un bâton


49


LE RIRE.


et en donne un coup épouvantable à mon- sieur clown qui ne Ta vraiment pas volé.


é^



Le clown tombe et fait le mort. Henry rentre heureux d'avoir exterminé Tinsolent clown. A peine Henry est-il à la porte, que le clown, qui fait le mort, se relève un peu et crie : « MossiEuii Hannrey ! pardonnez- moâ, maintenant que je souis morte! »

Tout le monde rit de ce clown qui ne devient poU qu'après sa mort, qui a traité Henry d'Henry pendant sa vie et q^i, une


LE RIRE,


41


fois mort, l'appelle gros comme le bras : MossiEUR Hannrey!

C'est là de Thumour véritable que cette politesse posthume de clown.

Et tout cela compose le rire populaire.



4.


G^HPiT^ec III


Le rire à tous les âges de la vie.


A Philippe Gilk.


rire des enfants à juignol est un rire laïf, naturel. Il a pour- tant l'air d'un rire immoral, car cet ivrogne de polichi- nelle qui est mau- vais mari, mauvais citoyen, bâtonnc le commissaire, image delà Loi, et c'est pour les jeunes spectateurs une adorable source de rire que la vue de l'Autorité rossée par la Débauclie.


43

de printemps qui se dégage de la jeune femme heureuse de vivre ...

Mettez ce. couple dans un beau paysage, faites passer dans les feuilles un souffle d'avril, figurez-vous un ciel fin et nuancé comme ceux qui nous ravissent dans les tableaux de Cazin. Regardez la tête ra- dieuse du jeune homme penchée vers celle de l'exquise créature qu'il conduit — et écoutez...

Des éclats de rire légers s'échappent de leurs lèvres et montént"Nians l'air. Ah! le joli rire, heureux et jeune, le plus joli rire de la vie ! celui qu'entend la vingtième an- née et qu'accompagne la chanson des bran- ches, celui qui éclate sous les amandiers en fleur, — le rire que les fauvettes con- naissent. Rire perlé, rire divin des amants. — Rire qui a traversé deux cœurs et qui vient s'égrener sur quatre lèvres entre deux baisers riants !


5.


Je me souviens des rires fous qui m'ont terrassé, qui ont exterminé mu rate les premières fois que je suis allé au Palais-Royal. J'avais seize ans, je m'amusais tant que j'en étais malade


r


J'arrivais au rire convulsif, celui qu'on ne peut arrêter, qui peut nous faire écla-


ter comme un ballon, le rire qui fait crain- dre l'explosion du rieur. Mon ingénuité


t»« 


LE RIRjE. bit


provinciale était à une noce exceptionnelle quand j'allais admirer les excellents comi-



ques qui faisaient alors courir tout Paris.

Combien je riais !

A vingt-cinq ans on rit encore beaucoup, mais plus avec cette ardeur, cet amour d'a- musement qu'on a dans la prime jeunesse.

C'est évidemment à seize ans que les immenses rires vous prennent. On entre dans la vraie vie à cet âge et les pre- miers grands éclats de rire partent comme de vrais feux d'artifice pour célé- brer la nouvelle existence.



Le rire se transforme avec l'âge.

De vingt-cinq à trente-cinq ans on rit


56 LE RIRE.

d'une façon plus nuancée, on crève moins de rire — crever de rire, quelle belle chose ! — la gaieté se tempère. Il est entendu qu'il n'est question ici que des rieurs in- telligents, non des idiots qui rient de tout avec le même entrain et le même manque de motif.

Est-ce à dire que lorsqu'on avance vers la quarantaine on rit avec plus de discer- nement, qu'on met sa raison en travers de sa rate, qu'on l'oblige à une certaine modé- ration, sa rate? Oui, sans doute. Et si l'on pouvait dire ceci, j'insinuerais avec précaution que, passé la trentaine, on rit plus sérieusement.

Le rire de l'homme de quarante ans est singulièrement distinct du rire des autres âges.

A quarante ans on déguste le rire, on n'a plus l'abandon immédiat des jeunes rieurs, le rire est comme philtre par les ans. On ne se méfie pas précisément avant


LE RIRE. 57

de rire, mais on se livre moins, on écoute avec une certaine prudence, on savoure les saillies joyeuses en gourmet intellec- tuel, en dilettante du rire.



Plus on avance en âge, plus le senti- ment de défiance s'accentue pour le rire, l'observateur entrave le rieur. — On est tout à fait difficile à amuser en vieillissant — surtout si la santé se détériore, si l'es- tomac se détraque; alors on devient un rieur intermittent et ergotant, — un rieur qui ne rit plus.

Quel bon rire à entendre que le rire des vieillards bien portants ! Il est la preuve d'une vieillesse heureuse et robuste. L'ouïe et la vue, tout est resté presque excellent chez ces vieillards-là, — la joie des mots et la joie des gestes d'un acteur comique !eur entrent, coïnme un régal, par les yeux et par les oreilles.


.■'8 LE RIRE.

Le rire des gens de quatre-vingt-dix ans, très déjetés, courbés sous le faix des années est un rire rappelant, sans avan- tage, le bruit des vieilles crécelles.

C'est un vilain rire sec, saccadé, une sorte de rire en bois qui part du nez et des épaules, le ventre est si peu solide et



si plat que la rate n'ose plus bouger de peur de tout faire sauter. Ce rire, sans gaieté, secoue toute l'ossature du vieux monsieur maigre qui semble avoir man- qué le dernier convoi au railway de la mort, au P.-L.-M. de l'éternité.


L£ RIRE.


50


Le rire du centenaire tout tremblant est affreusement affaibli. C'est un souffle qui semble rire, ou un rire qui semble souf- fler.

Je parle du rire des centenaires de Paris — (bien rares les centenaires parisiens, et



bien usés; j'excepte le superbe et résistant M. Chevreul) — les centenaires de province poussent encore de vigoureux éclats de rire, car la province conserve et garde


69


LE RIRE.


longtemps solides ses vieux enfants. Les centenaires provinciaux ont la force de rire jusqu'au rire final, dont Fécho doit résonner dans la grande avenue des Champs-Élyèées de Fautre monde J



CliHPIT^© lY


Lo riio dans une salle de spectacle. — Spécimens

de rieurs.


(i


> >


A Willi/.


Le rire donne le degré d'intelligence, de compréhension rapide ou lente de chaque rieur.

H faudrait photographier toute une salle de spectacle riant en écoutant une pièce comique , pour avoir un vrai choix de physionomies expressives différentes, un échantillon de gaietés diverses.


6'è LE RIRE.

Ce spectateur, la bouche fendue, les lar- mes aux yeux, se livre tout entier au plaisir de crever de rire. Peu importe sa condi- tion dans le monde à ce spectateur. A-t-il des soucis domestiques? Il n'y paraît guère.

Cet autre rit avec gravité. Ce doit être un chef de bureau, obligé dans la journée



de se faire un visage de glace pour avoir Tair administratif. L'administration le poursuit, le soir, jusque dans son rire. 11 rit administrativement.

Celui-là a une physionomie d'une finesse extraordinaire, les yeux plissés à l'excès témoignent, dans leur expression de malice satisfaite, d'un bonheur de raffiné.

On sent une indicible joie dans toutes les profondeurs de son être.


LE RIRE. e.'i

lia voilà un immobile, — insensible à la joie comme à la tristesse — il s'a- muse comme une borne, et en a bien l'air. Voici les contorsions d'un homme qui discute son p'aisir. Le pli fort accusé, entre le front et le nez, donne liien l'expression d'un individu qui ergote et ne s'amuse pas comme toullemoniJc. Minute! il faut savoir si cela vaut vraiment la peine de rire. 11 n'a pas envie ce rire f ojr rien, lui. L'impru- denll pendant ce temps-là le plaisir passe I tT homme aux fau- teuils d'orchestre dort d'un profond sommeil, un pâle sourire voltige sur sa grosse lippe — papillon anémique sur un vilain fruit. Ce spectateur vient de rêver, au théiltre, qu'il s'amuse.

Qu'a donc ce vieillard sec? Pendant que tout le monde rit, sa figure exprime un


immense regrel. — Il trouve idiot qu'on rit des choses de mainlenaDt, hausse les épaules h chaque éclat de rire de la salle et regrette jadis.

En voici un autre qui rit en poussant i^es « ah ! » joyeux qu'il essaie de réprimer sans y parvenir. Il est venu au théâtre pour beaucoup s'amuser et regrette de ne pou- voir s'amuser davantage.


Oh! ce gros monsieur! Deux larmes coulent silencieuses sur une grimace, deux grosses mains répriment les brusques mouvements d'un gros ventre secoué par le rire. Voilà comment se divertit ce gros


LE RIRE. ^7

1

monsieur. Excellent homme, tout à fait sympathique à tout ce qui a la prétention éetre joyeux.

Cette figure impassible ayec des yeux très brillants est celle d'un spectateur qui n'est pas impressionné au théâtre, mais qui — une fois couché — va rire de souvenir à faire sauter son édredon.

Quel est ce rire à coup de poing? C'est celui du potache qui exprime sa joie en tapant de toute sa force sur ses cuisses, et quelquefois sur ses voi- sins — ce qui ne fait aucun plaisir à ses voisins — qui se fâchent — mais le po- tache continue.

Il y a des rires d^ commerçants qui n'é- clatent que quand il est question de. leur profession : droguerie, mercerie, plom- berie, charcuterie, etc.

lis resteront froids, ces commerçants.



os LE RJRE.I

au reste de la pièce. Ce sont des rieurs exceptionnels.

Le rire du larbin qui s'amuse beaucoup au Théâtre-Français — à l'ancien réper-


toire où les Mascarille et les Fronlin font sans cesse la leçon à leur maître et leur sont très supérieurs. C'est un rire qu'on Antend aux troisièmes et quatrièmes gale- ries, rire bruyant et vengeur.

Celui-là va éclater, c'est sûr. Il est pour- pre,les yeux lui sortent de la tète, sa bouche se fend, jusqu'aux oreilles, il rit d'un rire sonore, plantureux.irrésislible.C'est le pro- vincial qui vient oublier saprovinceà Paris.


- Voici la jeuoe fille. Elle met pour la pre- mière fois les pieds dans un thétUre. Elle [)as rire, parce qu'elle croit que inconvenant pour uoejeune fille, 'S elle pleure d'ennui de ne pas rire. Plus lard celle jeune fille se rattrapera, elle rira, der- rière un éventail, à gorge tout à fait déployée! L Celte femme mariée , un

..— _ fc peu mûre, s'ennuie à périr

dans son ménage avec un mari grave comme la loi et bête comme un pot — aussi vient-elle au Ihéftlre Iftcher toutes ses éco- nomies de rire.

Le rire de l'étranger qui ne comprend pas un mot de ce qu'il en- — ^

tend, et qui ne rit que de la Jljt^^-i: mimique des acteurs.

En voilà un rire excessif celui des amis de l'acteur comique! — la concierge du jeune pre-



"0 LE RIRE.

mier qui adore l'art et lés arlisles. — ■


Ces spectateurs-amis exagèrent ostensible- ment leur plaisir en riant à tout casser, en battant des mains, pour montrer au pu- blic coml)ien leur ami comique est co- mii'iiie.


Le rire du magistrat iotègre. Od voit un simple pli h droite ou à gauche des lèvres du magistrat intègre — le front,


très haut, reste marmoréen. Ses sour- cils se froncent à du Labiche comme ils se fronceraient à une sentence de mort.

Où rient les magistrats intègres? Mys- tère.

Ce beau garçon-là ne rit que pour faire voir de belles dents blanches. Ses dents blanches ne savent pas pourquoi elles rient, le beau garçon non plus.


Un visage bridé par la prétention est celui d'un bas bleu qui vient au tliéfttre se


retremper dans le sein de l'art. Le bas bleu rit du bout des deat^, comme il applaudit du bout des ongles — rire prétentieux et bleu des bas bleu.

II y a le monsieur qui n'a jamais ri nu théâtre — qu'on n'a jamais pu faire rire — parce qu'il est supérieur au rire et aux


ik


LE RIRE. 73

rieurs... quelquefois un sourire émerge sur sa lèvre hautaine... un sourire... l'obser- vateur le note... hélas! c'est un sourire



de pitié. Ce monsieur, dans une salle, est un fléau, un empêcheur de rire en rond.

Le rire du vieux savant qui ressemble à un vieux singe.

Le spectateur qui rit quand on tape sur les belles-mères.

C'est un gendre.

Il y en a généralement quelques-uns dans une salle.

C'est pourquoi la plaisanterie obliga- toire sur les belles-mères ne manque nulle part son effet.

A côté, il y a le rire aigu de la belle-


74 LE BIRE.

mère qui s'esclaffe quand on tape sur les gendres.

Ce bonnet à rubans roses qui s'agite


derrière un carreau de loge — c'est l'ou- vreuse qui rit dans le corridor en voyant la pièce.

Voilà un couple gai, un mari et sa femme, nouvellement mariés et s'ado- rant. Ils viennent au théâtre pour s'amu- ser ensemble, rire ensemble — à chaque éclat de rire ils se cognent mutuelle- ment le front en voulant se dire ensem- ble : n Est-ce drôle! » Après quelques rencontres, le couple gai rit sans bou- ger.


LE RIRE. n

11 y a le rire sceptique du musicien de


l'orcheslre , le rire naïf du pompier et le rire navré du soutTleur.



hE RIRE.



UEL est celui-là qui rit de confiance avant même qu*on ait levé le rideau? La pièce commence, il rit; un domestique entre, il rit; le domestique an- nonce un personnage, il rit ; le personnage s'assied, il rit ; Tactrice apprend au personnage que son père est mort, il rit.

Celui-là est un vrai rieur. Il n'est venu au théâtre que pour rire.

Enfin, il y a le rire gaulois, populaire du Gavroche, perché en haut de son cher paradis, murmurant: « Oh! mince alors ! »

Le cou tendu, le regard fixe; il s'agite ensuite comme un forcené, serrant des deux mains la barre en fer du paradis comme s'il faisait du trapèze.


Quels joyeux croquis on ferait de tous ces visages grimaçants!

Quelle étude psychologique pourrait écrire un observateur qui supputerait les mille nuances, les mille replis de toutes ces ftraes qui, toutes différemment, se nour- rissent de gaieté, s'enivrent de joie, le rire aux lèvres, la flamme aux yeux!


1


Gt^HPiT^e Y


Le rire faux. — Le rire bête. — Le rire des repas officiels. — Le rire à table.


4


A Raoul Ponchon.


Les Concourt ont dit qu'il y avait des rires qui sonnaient faux comme des pièces de monnaie fausses; et ils ont eu raison.



Il y a des gens qui rient faux comme des actrices disent faux, comme des chan- teurs chantent faux.

Leur rire est à côté du ton juste, au-des-


82 LE RIRE.

SUS OU au-dessous. Cela fait souffrir To- reille et agace les nerfs.

L'homme qui a ce rire peut être doué dkme certaine sincérité ; mais son rire est faux comme le serait celui d'un jeton, si un jeton pouvait rire.

Tout le monde est gai, on rit de bon cœur ; la personne au rire faux se fait en- tendre, cela jette une note discordante qui arrête la gaieté des autres, — si ce sont

P. des gens délicats. — Si ce sont des cochers qui rient ensemble, dans le nombre il peut y avoir trois ou quatre rires bien faux, les cochers ne s'en apercevront pas, ils iront tout de même de leur gros voyage de rire ; — mais pour des rieurs fins, éduqués, joliment pen- sants, des rieurs qui ont le rire sen- sible, — il y a une souffrance affreuse à écouter rire la personne au rire faux. Et si par-dessus le marché, le monsieur qui rit faux est très gai, c'est un bonheur


LE RIRE.


83


sans pareil de le voir souvent. Il vous offre sans cesse les fausses perles de son rire détonnant.

Ce rire n'implique pas une vilaine nature. On rit faux, voilà tout.

On ne peut pas dire que ce soit un rire triste; il vaudrait mieux qu'il fût triste, il serait franc, au moins. L'homme au rire faux rira toujours faux.



Et le rire bête 1

Quelle calamité que le rire bête! Il est très haut, très sonore et très tyrannique.


8i LE RIRE.

Le rire bête est un grand rire. Les gens bêtes n'ont aucun scrupule, ils sont bêtes et ne se fichent pas mal d'être bêtes, ils ont carrément et hautement le courage de leur opinion. Us ont Tair de s'en faire gloire d'être bêtes, et de le proclamer en riant de toutes leurs forces !

Ce rire bête, qui n'éclate que pour d'é- cœurantes inepties j part comme un coup de canon et dévaste autour de lui tou- tes les envies de rire des rieurs fins. Les rieurs fins sont foudroyés par le rire bête.



Il n'y a rien à faire quand un imbécile

bien robuste et bien gouailleur se met à

rire.

Il faut se résigner à être assourdi.


Il faut être philosophe, ne pas se mettre en colère , parce que si l'on manquait de sang'froid on se précipiterait à la gorge du rieur idiot et on lui ferait rentrer dans le gosier ses larges éclats de rire imbécile à coups de genou, à uoups de soulier, à coups de n'importe quoi.


Si l'exaspération vous prenait, ce se- rait effrayant ce que l'on ferait à ce rieur beaucoup trop sonore et beaucoup trop idiot.

Par bonheur, la prudence, les lois du monde veulent que nous restions anéantis sur place pendant que le rire bête corne au-


88 LE RIRE.

dessus de nos oreilles et jette le malaise et l'effroi jusqu'au fond de nos rates.

Le châtiment de ce rire, c'est que, quand il se fait entendre dans un salon vraiment mondain , on n'a pas l'air de croire qu'il \ient du haut de la per- sonne absurde affligée du rire bête.

Fuyons ces rires insupportables


gre rire, étouffé à l'instant, qui se ha- sarde dans les repas ofliciels; il s'agit du rire, — vrai bouquet de feux d'artifice de


gaieté — qui illumine les déjeuners ou les (iiriers d'amis.


I


Ici la sympathie, l'améDité, la bonté, et surtout le bonheur d'être ensemble, se sont donné rendez-vous.

Le repas est commencé depuis dix mi- nutes, la première faim est un peu apaisée, vous avez bu deux verres de vin mousseux glacé ou d'un bordeaux doucement répa- rateur, — vous êtes en train.


Vous vous sentez écouté par des oreilles qui ne demandent qu'à être réjouies, par des intelligences qui vous ouvrent un cré-


dit de fantaisie, illimité. Si, par surcroît, — quelques jolies femmes sont au nombre des convives, — qu'elles aient de beaux yeux, et dans ces yeux la flamme de joie, la flamme de cordialité, — alors vos trou- vailles seront extraordinaires, le mot co- loriste, original, vainqueur, viendra sans effort sur vos lèvres, vous enfilerez avec dextérité des colliers de paradoxes bons enfants, vous serez éblouissant sans fati-


gue, vous caracolerez intellectuellement sans soubresauts et sans secousses.

Vous ferez épanouir le rire comme le soleil fait épanouir les fleurs.

Êtes-vous intelligent? Vous deviendrez remarquable. Remarquable? Vous serez


LE RIRE. 89

supérieur. Supérieur? Vous pourrez con- finer au génie. . . Qui sait ! tout est possible, vous êtes si heureux! Les plats sont si parfaits, les vins si magiques, les cœurs si ouverts au plaisir, à Famitié, peut-être à l'amour ! Vous parlez...

Et vous entendez de jolis rires, clairs, partir comme un vol d'oiseau, dans l'atmo- sphère chargée d'odeurs gastronomiques.

On vous déguste. Vous faites rire et vous riez en même temps. Tout le monde goûte un bonheur infini.

Le beau rire que le rire à table !

A table, la joie est double, puisqu'elle est alimentée par cet adorable plaisir du corps : bien manger; et, par cet exquis plaisir de l'esprit, trouver facilement de jo- lies choses à l'instant comprises et aimées !



8.


G^HPiTï^e: YI


' Le rire dissimulé. — Le rire à TOdéon. — Le rire

' dans les ministères.


k


A Sapeck.


Ce chapitre ne sera pas illustré.

Le dessinateur proteste contre les plaisanteries fossiles de Cadet sur VOdéon et les déserts qui Venvironnent.

Ces déserts sont le pays de la jeunesse et de la fantaisie, où Sapeck a rayonné pendant dix ans, et que PoNCHON illumine encore.


Le rire dissimulé, voilà un rire intéres- sant à observer et exclusivement féminin. C'est le rire de derrière Téventail, le rire sous cape.

Un monsieur très spirituel raconte dans


H LE RIRE.

un salon une chose forte avec un art de conteur malin, quelques dames écoutent cette narration pleine de sous-entendus, en riant presque en silence, en se mettant à Tabri d'un éventail qu'elles lèvent jus- qu'aux cheveux lorsque le rire dissimulé devient trop intense et qu'il a besoin d'écla- ter, alors elles pouffent derrière ce petit rempart de dentelle et d'écaillé, puis, lorsque l'éclat est fini, elles reprennent une physionomie simplement souriante, l'éventail à hauteur des yeux.

Le rire dissimulé a bien des aspects dif- férents. Il est curieux à noter en wagon, où le rire est surexcité par la trépidation du train. Plusieurs voyageurs ont des ra- contars aux épices à se communiquer, — les voyageurs, à moins d'exceptions, ne sont pas très . édifiants comme conversa- tions (les compartiments étant réservés ^ les voyageurs n'ont pas besoin de l'être), surtout si ce sont des gens qui voyagent


LE RIRE. 0« 

pour leur agrément. En voyage, on donne un peu de jeu aux convenances sociales. On lâche quelques gaudrioles sentant leur Armand Silvestre, si elles sont très rabe- laisiennes ; quel plaisir de suivre les mou- vements divers de la figure de la voyageuse blottie dans son coin, qui a Y air de ne pas écouter et qui ne perd pas un seul mot de l'histoire ! Elle fait celle qui dort pour sauver les apparences. Si Ton pouvait voir dans Tâme de cette voyageuse à Tœil clos, on découvrirait qu'elle voudrait écouter le récit vif avec des yeux grands ouverts, la physionomie attentive : hélas 1 le monde, le quant à soi, exige qu'une dame paraisse murée physionomiquement pendant que des gaillards échangent de joyeux propos. Une dame ne doit pas bouger. Il lui est absolument défendu de sourciller.

Alors les coins de la bouche qui s'agitent, les yeux qui font des efforts pour rester fermés, le nez qui remue, la démangeaison


96 LE RIRE.

suprênîe du rire combattue par le savoir- vivre, réducation, le respect humain^ don- nent un bien amusant échantillon de rire dissimulé.

En somme, ne plaignons pas trop cette voyageuse, ravie d'être montée avec d'aussi gais compagnons, elle s'amuse beaucoup intérieurement, et n'oubliera certes pas l'histoire drôle à laquelle elle n'a pu prendre une part visible, mais qui la fera rire loin du chemin de fer. Si elle s'en souvient... elle s'en souviendra.

Il y a le rire dissimulé tout à fait inté- rieur aussi, avec un visage d'une sérénité parfaite, visage de quelqu'un qui ne com- prend pas tin mot de la chose comique et gauloise que l'on raconte, et qui cependant savoure fort bien le sel de la drôlerie. Le masque n'indique aucune compréhension. En cherchant dans l'expression de l'œil, on verrait comme un rayon de joie, mais le regard reste pur, les traits sont immobiles.


LE RIRE. 97

La dame à qui appartient cette physionomie pleine de volonté rit d'une façon si dissi- mulée que personne ne s'en aperçoit. C'est une rieuse fameusement dissimulée. Dans le grand monde, il y a une masse de lûeuses qui dissimulent placidement leur gaieté.

N'oublions pas le rire dissimulé si ca- ractéristique des domestiques qui servent dans les dîners et qui prennent part à la gaieté générale, ils ont toutes les peines du monde à renfoncer leur envie de rire, ils secouent malgré eux les plats et renversent des gouttelettes de sauce sur les dames.

Quand un homme de belle humeur dîne dans une maison où il y a des larbins hila- res, c'est un grand bonheur pour les lar- bins, mais ce n'est pas drôle pour les toi- lettes.

Les domestiques font de dangereux suc- cès de rire dissimulé aux joyeux dîneurs.

Le rire à l'Odéon, voilà un rire provin-


{i8 LE RIRE.

cial. Les éclats de rire qui éclatent dans le vieil Odéon sont sonores et naïfs. Ce sont des gens faciles à amuser qui sont venus avec confiance tout près du Luxembourg et qui rient à l'ancien répertoire représenté par d'agréables acteurs, étonnés de jouer dans un théâtre aussi lointain. Un poète a dit :

Le dorique Odéon éloigné de la ville.

La troupe comique va très bien aux spec- tateurs de rOdéon, qui — je parle des ha- bitués de cet établissement de plaisir — ne sont pas précisément dans le grand mou- vement de Paris. Les comédiens excitent un rire qui part avec une facilité étonnante. Le rire odéonien a quelque chose de bour- geois.

On rit dans cette respectable enceinte sans arrière-pensée.

On ne se dit pas : « Je ris beaucoup pour un spectateur de l'Odéon. » Non, on


LE RIRE. 09

ne se dit pas cela. On rit avec bonho- mie, comme on rit dans une maison de campagne habitée par de braves gens. Le moindre mot gai va droit à la rate de ce brave public. Les grands auteurs comiques représentés, quelquefois à la bonne fran- quette, par des lauréats du Conservatoire, ont une action directe sur les auditeurs qui ne connaissent pas l'ergotage qu'ils mani- festent dans les théâtres du centre de Paris.

Racine, avec ses Plaideurs, Molière, avec toutes ses comédies, jettent une joie sans mélange Çii bonne enfantdduïs ce théâ- tre où les couloirs ressemblent à ceux d'un établissement d'eaux thermales, où les ouvreuses semblent contentes de voir le public s'amuser et arborent un sourire presque maternel en délivrant des contre- marques.

Les gens qui ont fait le voyage de l'O- déon se retrouvent au foyer du public avec


831473A


«♦00 LE. RIUE.

plaisir, et se rient les uns aux autres comme des touristes français qui se retrouveraient à l'étranger.

Le rire à TOdéon est un rire familial très bon, presque un rire patriarcal. C'est bien le rire de gens qui rient là-bas, là- bas

Note personnelle .

On joue aussi la tragédie à TOdéon, — et ce n'est pas gai la tragédie, — mais ce qui l'est, c'est de prendre l'omnibus après une représentation d'un Macbeth quelcon- que, — de se mettre au fond de la voiture et de voir des spectateurs qui frissonnent encore en omnibus, qui échangent leurs impressions à l'oreille de leurs voisins avec des visages affreusement émus. L'omnibus part, presque tous les voyageurs ont la mine de gens attristés d'avoir vu repré- senter d'aussi grands malheurs. Ces per- sonnes, venues au théâtre pour s'amuser,


LE RlRË. lOl

s'en retournant Tair désolé, me font beau- coup rire.

Je donne cette note comme opposition à la vision de Tomnibus, les soirs où Ton joue à rOdéon le Malade imaginairey le Médecin malgré lui, où les spectateurs voya- geurs rient encore en donnant leurs six sous, — à moins que tout Fomnibus ne soit endormi d'une façon encore très odéo- nienne.

Le rire des employés de ministère est le rire de vieux collégiens. Le ministère n'est qu'un grand bahut. On y rit pour un rien,

— pendant que l'on rit on ne travaille pas,

— c'est le grand travail, chercher à ne rien faire, — et ce qu'on y arrive!...

Alors on rit de ceci, de cela, de pas grand'chose, de rien du tout, des moindres potins de la grande ville, des histoires de toutes petites actrices, on y fait des imita- tions d'acteurs comiques, — et c'est un rire énorme. On rit de tout : du ministre,

9.


i02 LE RIRE.

des chefs, des sous-chefs, des garçons de bureau. Il n'y a qu'une chose qui ne fasse pas rire : c'est Tavancement ou la décora- tion du voisin ; on rit à tout casser quand il arrive quelque malheur conjugal au sous- secrétaire ou à quelqu'un de sa famille.

Le rire des employés de ministère a sa place dans cette étude, comme un des rires les plus intenses qu'on connaisse. Ne dit- on pas toujours : rire à gorge ^'employé?



G^HPiT^e: YII


Le rieur perpétuel. — Le rieur qui ne rit pas.


I


A Touchatoiit.


11 y a rhomme qui rit par habitude. Un rien le fait rire. 11 rit partout, à table, en voiture, au théâtre, à l'enterrement, il rit en prenant un bain chaud, en entendant raconter de grands malheurs.

C'est un gai compagnon, mais agaçant à la fin.

Il arrive chez vous — on n'est pas tou- jours disposé à rire, surtout si l'on pense à ces individus trop riants, — vous enten- dez un éclat de rire dans l'escalier. C'est le rieur qui monte et qui rit tout seul, rien


qu'à l'idée que vous allez pouvoir le faire rire en lui racontant quelque chose de ri- golo. Dieu vous garde de cet homme qui a toujours la bouche fendue jusqu'aux oreil-


les, les sourcils en accents circonflexes, les yeux briflants, bridés et pleurants! Quel fléau! Il vous guérirait de l'amour du rire.

Il sonne en riant, il entre en riant, vous lui dites que vous avez des palpitations et qu'au fond, vous craignez le début d'une maladie de cœur. 11 rit à se tordre en en-


tendant cette confidence, il est persuadé-, lui, le rieur, que vous la lui faites à la maladie. Vous insistez, il rit davan- tage.

Vous lui faites tater votre cœur, il rit tellement qu'en tAtant et en riant, il bourre de coups de poing votre pauvre cœur. Ce rieur est un bourreau.


Il n'y a qu'une chose à opposer à ces rieurs exagérés : un flegme sévère. Pendant que l'homme qui rit pousse ses intermina- bles éclats de rire, ayez un visage morne, regardez le rieur avec des yeux désolés. Peut-être arriverez- vous à le désarmer ; — à moins que le malheur ne veuille que, tout en étant sincère, vous ayez une figure co- mique, alors le rieur repartira de plus belle,


108 LE RIRE.

et criera en riant que vous avez une tête impayable !



Si vous n'êtes pas armé d'une indiffé- rence de fer contre ce bonhomme assom- mant, il n'y a qu'un moyen de lui échapper : voyager, mettre des distances entre lui et vous... Carie rieur sempiternel est collant par-dessus le marché; vous pourrez tout faire pour l'éviter, il ife vous ratera pas, lui, et sera, dès l'aube, chez vous à vous rire au nez.



Il n'est pas de plus triste compagnon que cet homme à qui tout rit et qui rit à tout. On en arrive à lui souhaiter d'épou- vantables catastrophes pour lui voir un visage sérieux. Hélas ! les malheurs ne


LE RIRE. 109

sont pas faits pour ces joyeuses natures !

11 vous quitte en riant , vous voulez savoir s'il va encore rire dans Tescalier. Le rieur rit en dégringolant vos quatre étages, dit quelque chose au concierge, qui ne rit pas, et s'en va en riant, — vous laissant des bourdonnements de rire dans les oreilles.

A côté du rieur perpétuel, il y a le rieur



qui ne rit pas, mais pas du tout, le rieur qui ne rit jamais. Ce rieur est exception- nel — heureusement pour l'humanité! — Celui-ci est aussi assommant que celui qui rit trop. Étant donné l'esprit de contradic- tion que chacun porte en soi, l'homme qui

10


HO X.E RIRE.

ne rit pas nous est odieux quand nous avons envie de rire.

Il est si bon, lorsqu'on a une belle farce à raconter, lorsqu'une vraie joie nous ar- rive de la dire à un visage ouvert et bien mobile, se mettant aussitôt à l'unisson de notre bonheur.

Il est si bon de voir une physionomie s'éclairer et refléter le plaisir qui nous transporte, d'entendre partir l'éclat de rire à l'endroit juste où le récit devient irré- sistible.

C'est bien facheu?^ de rencontrer l'homme



qui ne rit pas au moment où l'on est plein de l'événement heureux qui transforme notre existence. Vous faites part de votre


LE RIRE. 111

grande joie à Thomme qui ne rit pas, et vous vous dites : « Je suis si content qu'il va rire cette fois — une fois, pas plus ! — une fois seulement, pour me faire plaisir. C'est si gai, si heureux pour moi, si drôle, si immanquable comme effet, qu'il va rire. Nous allons nous esclaffer, nous tordre ensemble la joie qui me réchauffe des pieds à la tête va le gagner, le réchauffer! »



Vous commencez votre récit, vous le dites avec entrain, la sueur perle sur votre front, votre physionomie est étonnante d'expression communicative, vous avez des larmes de plaisir dans les yeux, de grosses larmes — si abondantes que vous ne voyez pas la face de carême du monsieur qui ne rit pas, vous dépensez une verve inouïe, vous éclatez de rîrê : « Figurez-vous que...


1(2 LE RlUE.

enh! euh! euh! Alors il me dit... hi ! hi! hî!... que je suis nommé... eh! eh ! eh!... Cette chose énorme en août... ouh ! ouh! ouh! Et moi... ah! ah! ah! Je lui dis que ce sont des mots... oh! ohl oh! pas du tout des faits eh! eh! eh! »

Le monsieur qui ne rit pas ne bronche pas en vous écoutant. Au milieu du récit, il se dit : « Je ne peux pourtant pas enten-


dre tout cela avec ma figure de plâtre; faisons un effort. » Il fait un immense effort de muscles et accouche d'une gri- mace qu'il veut faire passer pour un sou- rire d'approbation — mais cette grimace


LE RIRE. ii3

est si laide, si douloureuse, Thomme qui ne rit pas s'embête tellement en vous écou- tant que vous finissez par vous apercevoir de sa froideur et cela coupe, net, votre hilarité.

Vous laissez vite ce gêneur, ce masque de bois, cet imbécile qui ne connaît pas la plus grande jouissance de ce monde, « rire », et vous le lâchez en lui disant : Zut ! Et c'est tout ce qu'il mérite.

Il est trop bete ou trop envieux !



10.


4 4


GliHPiT^ec YIII


Le rire complaisant. — Le faux rire complaisant. — Le rire des ratés. — Le mauvais rire. — Le rire (lu portier. — Le rire jaune.


I»'


^

4


A Paul Hervieu.


A cause du rire com- plaisant est dansl'indul- gence excessive , dans .— C ■ les sentiments

d'infériorité d'un subordonné pour son supérieur; j c'est une espèce

I t de dette de re-

connaissance qu'un obligé acquitte en écoutant celui qui lui a rendu service, quand le bien-


118 l-^ ItlRE.

faiteur raconte quelque chose de drôle, c'est le suffrage exagéré d'unmonsieurqui mettra bientôt ù, contribution l'obligeance d'un autre monsieur, c'est l'aplatissement


d'un individu au cœur uo peu domestique devant un autre individu. Le premiervenu lui annonce une histoire à mourir de rire; comme toutes les histoires à mourir de rire, elle n'est pas drôle, mais l'individu au cœur domestique s'esclaffera. Le rire com- plaisant sera volontiers le rire du pied-plat. Le rieur complaisant rit à tout ce qu'on lui dit, — ça lui est égal; il n'a pas de pré- férence, il est complaisant. Sa joie n'a pas de degré, il rit sanS plaisir quoiqu'il ail


l'air de s'amuser, le vrai rieur complaisant possédanttouteslesapparencesd'un homme qui éprouve une véritable joie. Ce rieur-là a l'air sincère, c'est pourquoi il est si per- fide. Son rire trompe merveilleusement le ^ai raconteur qui se fie là-dessus et se dit en écoutant rire le rieur complaisant : « Oh ! oh ! c'est joliment drôle, ce que je lui ai envoyé là. >* Le gai raconteur, très content de l'efTel produit, en conclut que sa drô- lerie sera excellente à colporter, il l'essaie devant des rieurs sincères — vraiment sin- cères, ceux-là — et remporte une veste complète. Personne ne sourcille. C'est le rieur complaisant, qui l'a mis dedans.

ÉFiEz-vous de ces rieurs !

Il y aie faux rieur complaisant. Celui- là, on le reconnaît après quelques éclats de rire, on voit que son rire l'ennuie


^20 LE RIRE.

etqu'il ne veut queflatter votre manie. Alors on se méfie en apercevant des yeux faus- sement allumés, un rictus forcé, des traits qui grimacent péniblement au lieu de donner le bel épanouissement du rire véridique. On sent que ce faux rieur com- plaisant est un blagueur malhabile qui n'a pas la force de vous faire croire que les choses que vous donnez comme amu- santes sont ennuyeuses comme la pluie.

A nuance est assez fine à saisir : le faux rieur com- plaisant s'amuserait sans doute beaucoup s'il enten- dait quelque chose de vraiment drôle, tandis que le vrai rieur complaisant rira énormément à n'importe quelle fadaise, à n'importe quelle balourdise, bonne ou mauvaise. Il mettra à votre disposition son rire men- teur.

Ce rieur-là ne s'amuse pas du tout en



LE RIRE. 121

VOUS écoutant et mesure l'intensité de son rire à la grandeur des services que vous avez pu lui rendre.

Si vous lui avez par hasard prêté de l'ar- gent, il rira d'autant plus que la somme que vous lui avez prêtée sera plus impor- tante.

Vous pouvez vous méfier quand c'est un rieur à qui vous avez avancé une jolie



somme, vous devez croire que ce qui le fait Tire, c'est la pensée qu'il ne vous rendra jamais votre argent. Ce qui est fort co- mique — pour celui qui ne rend pas l'ar- gent. Le rieur complaisant semble doué de

trésors de bienveillance, d'aménité; —

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aucunement, sa complatsance est la ma- nifestation d'une âme subalterne, ce rieur a des instincts de valet. Il aime servh- son


rire comme un domestique sert des rafraî- chissements dans un bal, il ril à tout, pour tous.

A part lui peut-être méprise-t-il l'hQmme hilarant qu'il écoute," et comme le rieur complaisant n'a aucune dignité, il rit dès


LE RIRE. i23

que son semblable — qui est son supé- rieur — ouvre la bouche en en annon- çant une bien bonne.

Quel rire assommant que celui de ce rieur menteur ! Sitôt qu'il y en a plusieurs dans une réunion où quelques hommes gais exercent leur verve, on entend éclater les rires complaisants; l'observateur, qui re- garde et écoute bien, s'aperçoit vite que ces rires n'ont rien de joyeux, que leur éclat est froid, qu'ils ne reposent sur aucune conviction, que leurs Ah ! ah ! ah! — ou leurs Oh ! oh ! oh 1 — sont bruyants, mais blancs comme on dit au théâtre, qu'ils n'entraînent pas, que Ton ne se n^et pas à rire en les écoutant, ce que l'on fait quand éélatent à l'oreille les rires de gens qui se donnent vraiment une bosse de rire, — et avec qui il faut faire presque aussitôt assaut de ventres secoués. Les éclats de rire du rieur complaisant n'intéressent personne au monde.


lEN des ratés qui n'ont pas le courage de montrer leurs mau- vais seolimenls, envie, jalou- _- sie, haine, sont des rieurs complaisants. Ces ratés-là, plus ils ont conscience de leur vilaine nature et besoin de cacher leur ratage, plus ils rient complaisamment û tout ce qu'ils enten- dent de soi-disant drôle, mais ils rient surtout à éclater quand un véritable im- bécile bien gonflé de lui-même leur ra- conte une stupidité prétendue comique, alors le rire complaisant des ratés est for- midable, ils mettent dans leur joie feinte toutes les fureurs de la vengeance.



Le mauvais rire. — Len mau- vais rire » doul il est tant ques- tion dans les romans et dans les drames est le rire que sable, le traître,

fait entendre net ses forfaits, enlève des en- ère qui les aime

— il s'enfuit iurante progéni- iras, et, un rictus sur le masque, lissés par une ses : (1 Ah ! ah ! ement au nom. luelquefois qua- trattre est plus



i26 LE RIRE.

méchant, sont effrayants de sécheresse; ils rappellent le bruit que les potaches obtien- nent quand ils font claquer deux morceaux d'ardoise entre leurs doigts, mais mille fois plus fort.,, d'une dureté abominable, — rire d'homme sans aucune espèce de cœur, je dirai presque sans entrailles, — car ils ont généralement peu de ventre, les traîtres, la méchanceté n'engraisse pas. Ah ! ah ! ah ! — l'homme haïssable vient

d'incen- dier une ^>^v^; maison. ^ Une jeune vierge est fiancée à un très grand seigneur , fort riche ; le mariage a lieu demain. Dans la nuit, le maudit vient enlever la jeune vierge et l'emporte dans la montagne!... Ah! ah ! ah ! Ah! ah! ah! — Le traître a volé tout



LE RIRE. i27

Tor de ses anciens maîtres ! Il a rompu les digues avec quelques hardis pontonniers, Teau arrive à flots, c'est l'inondation !! ! la dévastation! ! ! la mort pour de braves villageois au milieu desquels vit celle qui n'a pas voulu de lui comme époux!... Tant pis ! qu'ils meurent tous ! ! ! Ah ! ah ! ah ! ah !

Le rire infernal que fait entendre Mé- phistophélès est un mauvais rire, le rire de Don Juan aussi, celui d'Yago empoi- sonnant l'âme du noir Othello n'est pas un excellent rire. Si Tartufe riait, ce serait sûrement d'un mauvais rire. Mordaunt, des Trois Mousquetaires^ a un bien mau- vais rire. J'en passe... et des plus mau- vais!

Le « mauvais rire » est terriblement ironique et railleur.

En descendant des hauteurs lyriques dans lesquelles planent les illustres per- sonnages que nous venons d'évoquer, on


peut s'arrêter au « mauvais rire » que l'on entend dans l'escalier le jour du terme le rire du portier qui vous apporte la quit- tance de votre loyer.


Oh ! le mauvais « mauvais rire » que le rira du portier!...

® Le rire jaune est celui des

.m^ . ■ , , . .

gens qui ont la jaunisse, cest . aussi celui des maris trompés. Le rire jaune est celui des envieux, des ratés affreusement bilieux, des sécois qui donneraient tout au monde pour ne pas rire et qui jaunissent en riant,


tant ça les navre de rire. Ils ressemblent à des citrons désespérés.

Ces malheureux sont obligés de rire {il y a des choses indispensables qui les y contraignent — rien ne peut les sous- traire à ces choses). Alors ils deviennent jaunes et rient jaune.

On dirait de la bile qui rit. Us feraient joliment bien de rire dans un pot de chambre, ces vilains bonshommes-là!

Oh ! les laids rieurs, j'allais dire les pos- térieurs que les rieurs jaunes!


GljiiPiTï^ec IX


Le rire des jeunes filles en écoutant un monologue.


VI


A Chaudes Let^oy.


C'était chez madame de B... il y a quel- ques années, dans un salon où il n'y avait que des jetnes filles de seize à dix-huit ans.



Je disais la Famille Dubois du rieur âpre, américain et irrésistible Charles Gros auquel la France est redevable de tant de jolis . monologues depuis V Obsession et le Bilboquet jusqu'à et y compris le

12


134


LE RIRE.



fcMrmidable hareng saur.

C'est là que j'ai entendu le plus rire de ma vie. Tout ce jeune pu- blic en robes blanches et roses,

au bout de quelques minutes de Famille Dubois, était fauché par un rire d'ouragan. Toutes les jeunes filles avaient l'air de sa- luer chaque Dubois qui passait , et il y en a des Dubois dans ce monologue I

C'était extraordinaire à voir et un peu efifrayant à entendre; car, avant d'être pris moi-même par un fou rire intérieur, je songeais à l'état épouvantable dans lequel devaient être les charmantes rates de ces jeunes personnes coupées


\ A


en deux sur leur chaise par le rire fou de Charles Gros.


J'ai Uni la Famille Dubois en riant du rire convulsif de l'auditoire et je n'ai eu que le temps d'aller tout de suite après


Â


dans la pièce à côté me tenir les côtes très compromises par ces éclats de rire.


Je le déclare très sérieusement, jamais je n'ai entendu rire avec une pareille vio- lence...

Entends-tu, gros moine de la rue de Douai ! ! !


CrjHPiT^e: X


Le rire de Théritier.


12.


Celui-ci est un rire

mouillé de larmes,

mais qui n'a rien de

printaoier et qui ne

rappelle en rien le rire

!S amoureux élégiaques

ii sourient à travers de

lieslarmescristallines. On

„.nt dans, la physionomie

de l'héritier quelque chose de grimaçant.


^?


140 LE RIRE.

S'il y avait des larmes sèches, celles qu'il verse le seraient — et ne mouil- leraient pas son museau de croco- dile.

Le rire est au fond des traits, la douleur est feinte et peinte en mauvaises couleurs ; il geint, s'essuie, se tamponne le nez; — et quand il sent qu'on ne le regarde pas, il



s'assure que personne n'a l'œil sur lui, pour pouffer de rire, d'un rire silencieux, mais énorme ; il s'esclaffe , s'esbaudit largement — sans bruit — à la pensée de la perte du cher mort ou de la chère morte qui lui laisse un gros sac. Rire infect et grotesque que l'on aperçoit dans des


voilures de deuil — derrière bien des cor- billards 1 Dans l'église, on croit entendre


quelquefois un sanglot, c'est un éclat de rire qui ressemble à un hoquet de douleur et qui est un bel hoquet de joie irrésistible que rien ne peut combattre ni calmer, pas même la sainteté du lieu. Le savoir mort, lui! et pouvoir bieu boustisfailler, bien rigoler avec sa fortune, gagnée à la sueur d'un front honnête, — quelle joie!

Ah ! le sale rire ! . . . qui fait rire — excepté ceux qui n'héritent pas ou qui sont déshé--


rites el qui roulent des yeux effrayants, ce qui fait rire davantage les pleureurs croco- dilesques, les rieurs macabres, les héri- tiers!



GDHPIT^€: Xl


Le rire de Molière.


»^ ^


l .


I[


i!


i




A M, Jules ClareJie.


Voilà le rire dont on ne se lassera ja- mais.

A toutes les époques il y a eu bien de l'engouement pour certains rires éphé- mères. Le rire de notre grand comique a traversé deux siècles ; il est plus jeune que jamais !

Il se perpétuera d'âge en âge et sera le dernier qu'on entendra quand les derniers survivants de notre race pousseront leur dernier éclat de rire. Ils riront encore à Molière.

13


Le comique du grand Français est si large, si simple, que nous rions et que nous applaudissons charmés, conquis par ce slyle lumineux et brave.


Le rire de Molière repose et rend meil- leur. C'est bien le rire des honnêtes gens. Et quand on pense que Poqueliu trouvait que ce n'était pas une mince besogne de faire rire les honnêtes gens! cela lui était si facile! — Elle est innombrable la quan- tité de gens très honnêtes qui, depuis deux cents ans, ont ri aux comédies fran- çaises du fils du tapissier, qui se sont


LE RIRE. 147

épanoui la rate et le cœur à ce magnifique répertoire, dans lequel Molière a touché à presque toutes les passions, aux vices ca- pitaux, à tous les ridicules.

Après avoir ri aux ouvrages d'autres auteurs qui ont su aussi réjouir les foules, on revient à Molière comme au maître suprême du rire.

On sort du théâtre, solidifié, avec une provision de joie, quand on a entendu une pièce de Molière et aux heures sombres de Texislence si la pensée se souvient du puissant rieur, elle est réconfortée par le plus beau rire de la France.

On a dit que, comme le feu, le rire pu- rifie; le rire de Molière a surtout le don d'assainir, de détruire les miasmes qui empoisonnent nos C3rveaux. Après avoir lu certaines œuvres modernes où le pathos et les pornographies nous contaminent rintellect, allons nous nettoyer, nous re- tremper l'esprit au rire de Molière.


k


ii» LE RIRE.

De son vivant on a appelé Molière le contemplateur, aujourd'hui on peut l'ap- peler le réparateur.

Vive le rire de Molière !


Gl(H»ITQe Xll


}


TABLE DES MATIÈRES


CHAPITRE PREMIER

Pages.

Causes du rire. — A la comédie. — Dans la rue.

— Sur les paquebots. — Douleurs comiques. — Rire raié. — Le rire aux enterrements, aux bap- têmes, aux mariages. — Rire produit par les ac- teurs gais et (^r les acteurs tristes. — Se tordre

de rire. — Le rire hygiëuique. — Différents rires. 1

CHAPITRE II

Diable caché en nous. — Joie égoïste. — Le rire supérieur. — Rire bourgeois. — Rire à la Paul de Kock . — Rire excessif. -^ Dans le grand monde.

— Les échelons de la gaîté. — Le rfre de Rabelais,

— Nos auteurs comiques. — Rire forain. — Rire humoristique. — Rire populaire , 21

CHAPITRE 111

Le rire à tous les âges de la vie 43

CHAPITRE IV

Le rire dans une salle de spectacle. — Spécimens de rieurs 61

CHAPITRE V

Le rire faux. — Le rire bêt«. — Le rire des repas officiels. — Le rire à table 79


432 Lfi RIRE.

CHAPITRE VI

Pages.

Le rire dissimulé. — Le rire à TOdëon. — Le rire dftns les ministères 9)

^ CHAPITRE VI!

Le rieur perpétuel. — Le rieur qui oe rit pas. . . . t03

CHAPITRE VIII

Le rire complaisant. -^ Le faux rire complaisant. — Le rire det ratés. — Le mauvais rire. — Le rire du portier. — Le rire jatfne 115

CHAPITRE IX

Le rire des jeunes filles en écoutant ua monologue . 131

CHAPITRE X Le rire de Thëritier 137

CHAPITRE XI Le rire de Molière 143

CHAPITRE XII

Fini de rire 149


P«ris. — Typ. Georges Chamarot, 19, rue des Saints-Pères. >- 80ft-'>6






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