La Comédie du diable
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La Comédie du diable is a novella by Honoré de Balzac published in 1831. It depicts the devil who hosts a giant banquet in hell because he's bored.
Contents |
French text
La Comédie du diable est une nouvelle d'Honoré de Balzac publiée en 1831. Elle met en scène le diable au cours d'un banquet géant qu'il a organisé aux enfers parce qu'il s'ennuie.
Les invités, innombrables, sont tous des damnés, et pour la plupart, des personnages légendaires comme Cléopâtre, Socrate, Voltaire et même Adam. Par ailleurs le diable a fait construire un théâtre où se joue une comédie dont les acteurs sont d'illustres personnalités : Diderot, Louis XIV, Montesquieu, Spinoza ou Montaigne.
Cette farce burlesque multiplie les jeux de mots, les dialogues absurdes et bafoue la morale, Balzac s'attachant à réunir l’ensemble des stéréotypes existants sur l'enfer et les damnés.
On connaît peu ce texte du moraliste classé trop vite dans les catholiques légitimistes parce qu'il s'est déclaré comme tel. Il a été réédité en 2005 avec les illustrations de Bertall, Daumier, Paul Gavarni ou Grandville.
Référence
La Comédie du diable, préface de Roland Chollet et Joëlle Raineau, éditions de Lume, 2005.Template:ISBN.
Full text
I
L'INTROÏT.
Cette fête avait paru des plus belles à tous les invités. La salle à manger était éclairée par dix-huit cents lustres , portant douze cents becs d'un gaz rose qui sentait la vanille. Le couvert avait été mis pour trente-deux mille conviés. La table, représentant un serpent, se déployait en longs plis et replis; tantôt se coulant en ligne droite, tantôt se courbant en légers anneaux; élégante, sinueuse, flexible, elle allait de çà, de là, remplissant tous les vides, multipliant ses nœuds; capricieuse comme un jeune chat qui joue dans l'appartement de sa maîtresse, elle courait en tous sens, se glissait partout, et, se croisant sans cesse, venait enfin reposer sa tête magnifique à l'une des extrémités de la vaste salle dans laquelle rugissait cet énorme banquet.
Les milliers de plats d'or et d'émail qui recouvraient cette table merveilleuse étincelaient comme des écailles; et deux énormes amphores, faites d'un seul rubis, flambaient à sa tête comme les yeux sanglants d'un boa.
Puis, là précisément s'élevait un dais fastueux.
Cherchant dans un vain simulacre des consolations aux douleurs de sa défaite et de l'exil, l'orgueil du maître de la maison l'avait poussé à en faire construire le dôme à l'image du firmament.
Un diamant de très-belle eau , et huit cents millions de fois plus gros que le Régent, y tenait la place du soleil. Jupiter et Saturne étaient deux saphirs d'une assez belle grosseur. Le diamètre des pierres précieuses qui figuraient les étoiles fixes et le fretin des planètes variait entre le diamètre du lustre de l'Opéra et celui d'un fromage de Hollande. La lune était comme une opale du dernier ordre; et la terre, représentée par une escarboucle médiocrement luisante, aurait produit beaucoup d'cifet dans le ciel.
Ce dôme était suspendu en l'air par un fil imperceptible et d'un métal divin. Dieu l'avait voulu ainsi. Irrité de la présomption de l'ange rebelle, il avait ordonné que CC monument menaçât toujours la tète de Satan en la cou- ronnant. Celui-ci, bon diable, mais incorrigible, débitait à ce sujet force plai- santeries. II disait que ce jeu d'enfant sentait l'épcc de Damoclès de dix mille lieues; que c'était une pauvre imitation, déshonorante pour le Créateur de toutes ciioscs, et qu'il en avait espéré du nouveau. Dieu ne l'écouta pas plus u'on écoute le public du Théâtre-Français quand il silllc llernani; le diable ut donc tenu au régime classique; car personne ne peut avoir du nouveau, ni le public, ni Satan, ni l'autre.
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LA COMÉDIE DU DIABLE. 5^1
Toutefois , le démon était assis sur son trône de feu , assez peu soucieux de la chute de son dôme, tout prêt même à le lancer dans l'espace avec une chi- quenaude s'il avait fait mine de bouger. II cachait sous de longues paupières rouges ses yeux ardents comme des fournaises; puis il sifflait du bout de ses lèvres pâles : J'ai du bon tabac dans ma tabatière ! ... Mais il était visiblement distrait et ennuyé, quoiqu'il jouât nonchalamment avec un éventail fait avec les secondes plumes de la tête de neuf millions de colibris.
Cependant, le souper avait été assez animé. Adam, assis à la seconde place d'honneur en qualité de président d'âge, avait pris soin de tout le monde. Cléopâtre, que nous représentons, par parenthèse, comme une héroïne de cinq pieds six pouces; Cléopâtre, petite, frêle, noirâtre, rieuse et colère, fai- sait des agaceries à Frédéric-le-Grand , qui racontait une de ses amourettes à Alcibiade ; le père La Chaise avait volé le verre de Socrate ; Confucius s'était moqué de Voltaire; Saint Augustin disait mille gaudrioles, et Cornélic, la mère des Gracques , venait d'avouer que ses enfants n'étaient pas de son mari.
Tout cela, et bien d'autres choses encore dont il ne serait pas décent d'instruire les mortels, n'avait pas déridé le front soucieux de l'amphitryon. Son ennui glaçait les plus ivres, et son silence pesait aux plus déterminés. Tout-à-coup, sortant de sa rêverie, il se dit avec résolution :
— Par le nom de Dieu ! il faut que je m'amuse.
A ces mots, tout l'enfer tressaillit; et, au bruit qu'il fit, les gardiens des demeures célestes armèrent leur fusil à piston.
Le Diable, enchanté de l'effet qu'il avait produit, étendit sa main blanche et maigre comme celle d'un jeune débauché. D'un signe, il ordonna le silence; et, parlant à ses sujets de cette voix puissante k laquelle il peut prêter le son retentissant de la trompette et les sourds gémissements des volcans, de cette voix qu'il fait parfois éclater comme les foudres, et qu'il adoucit souvent jus- qu'aux sons fugitifs de la harpe éolienne, il dit en souriant :
— Mes damnés.
Voilà tout à l'heure quelques millions de siècles que j'habite cette retraite, s'il faut en croire M. Cuvier*, et il n'y a guère que deux ou trois cents ans qu'il m'a pris fantaisie d'avoir un théâtre. Cependant, l'accroissement prodigieux de la population de mes Etats, surtout depuis l'invention de la poudre, la découverte du nouveau monde, l'imprimerie, les jésuites, la loterie, l'acétate de morphine, les maisons de jeu et le choléra-morbus m'avaient fait ajourner mes projets d'amusement. Mais, si mes ministres veulent se; contenter de vingt- sept sinécures outre leur portefeuille, si mes conseillers d'Etat ne mangent pas à plus de quinze râteliers, certain que mes chefs de bureau se contenteront de trente millions d'épingles, leurs femmes de trois amants et de vingt châles de Cachemire par nuit, et que mes expéditionnaires continueront à travailler vingt-quatre heures par jour pour cent écus d'appointements, je puis aujour- d'hui grâce à ces heureuses réformes, ô mes damnés! m'occuper de mes plaisirs et des vôtres. Je veux donc qu'on m'élève une salle de spectacle, qu'on me fasse des pièces , et qu'on joue la comédie chez moi . . .
Cette petite allocution, quoique assez peu remarquable, fut couverte de bravos par l'assemblée; on alla jusqu'à ces trépignements que font les admira- teurs des ballets modernes; et Satan, se couchant alors sur un canapé comme la femme d'un ministre de huit jours , dit nonchalamment :
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— \feyons , comment nous y prendrons-nous ?
— Je demande la direction du théâtre!... s'écrièrent une foule de voix ardentes comme celle des chiens impatients qui hurlent et bondissent autour d'un cerf qu'on éventre.
— La direction! la direction! s'écriait un édile chargé dans son temps de vider les sentines de Rome.
— La direction! disait un capitaine de hussards fait au tour, et qui aimait prodigieusement les petites filles.
— La direction! criait un autre qui jouait de la viole d'amour comme Sainte Cécile.
— La direction ! glapissait astucieusement un gros père qui n'était plus maître de chapelle.
Mais par-dessus tout on entendait un vaudevilliste crier avec un accent gas- con qui l'aurait trahi même à Toulouse :
— La direction , la direction !
— Silence ! silence ! dit aussitôt le souverain ; je ne veux pas de faillite dans mon empire. Vous seriez tous ruinés dans six mois. — Approchez, reprit-il en s'adressant à un de ses sujets, approchez, vous qui avez l'air de comprendre l'affaire ; expliquez-vous.
Toutes les voix s'apaisèrent soudainement, et il ne resta plus que deux can- didats.
Le premier qui s'avança était un petit damné, à l'air décidé, tenace, intelli- gent, flexible comme un osier, impertinent comme un intendant de princesse.
— Je prends l'entreprise de votre théâtre, dit-il rapidement. Je ferai con- struire une salle où tout le monde sera gêné, ce qui ressemble absolument à une salle où il y a beaucoup de monde ; j'achèterai tous les bons petits acteurs de l'enfer; je ferai faire mes pièces par un de mes camarades de pension; et, pour subvenir à toutes ces dépenses, je créerai six cent mille actions...
Il allait continuer lorsqu'une cruche d'agate pleine de vin de Malaga lui tomba sur la nuque et lui coupa la parole.
La police de l'enfer chercha le coupable, et, comme elle a d'honnêtes gens qui font avec assez d'habileté le métier d'espion , deux démons amenèrent au pied du trône une espèce de spectre qui criait avec rage :
— Des actions!... ah! ah! des actions!... ah! tu veux créer des ac- tions I . . .
Satan ordonna qu'on lui passât des lames de canif entre les ongles et la chair, pour lui apprendre à ne plus troubler ses audiences; mais, quelqu'un l'ayant reconnu pour un ancien actionnaire de la plupart des entreprises faites en France, et pour un des souscripteurs du Champ-d'Asile*, il fut gracié k l'instant.
La vigueur du coup de cruche avait tellement étourdi l'orateur, qu'on fut obligé d'écouter un second candidat.
Celui-ci, plus doux, grassouillet et blond, l'air demi-libertin, demi-benêt, dit k voix basse et patelincmcnt :
— Sire, vous ferez construire une salle, vous payerez les costumes, vous paierez les décorations, vous paierez l'éclairage, vous paierez la garde, vous paierez l'orchestre,, vous paierez les chœurs, vous paierez les acteurs, vous paierez les danseuses, vous paierez les contrôleurs, vous paierez l'admi-
LA COMEDIE DU DIABLE. 5^3
nistratlon , vous me donnerez neuf cent cinquante millions , et je me charge de votre théâtre.
Ce projet parut assez sage et assez économique aux ministres du Diable, et le petit homme fut nommé directeur à l'unanimité.
Les conviés admirèrent la sagesse du gouvernement.
— Maintenant, dit Satan, il me faut un architecte.
■Cette fois, le concours fut moins bruyant. Les aspirants se divisèrent en deux partis. Quelque nombreux qu'ils fussent, sentant tous qu'il n'y avait qu'une idée de chaque côté, les deux sectes nommèrent leur député chargé de la représenter tout entière.
Le plus âgé des deux champions fut écouté le premier.
Quoique vieux, il était moins blanc que poudré. Les damnés devinèrent qu'il avait eu des ailes de pigeon ; mais les diablotins les lui avaient coupées en haine du Saint-Esprit. Il avait sauvé sa queue. Du reste, il portait un habit gris-noisette à revers plats, un gilet d'indienne bordé de peluche, la culotte courte en drap de soie, les bas chinés et les souliers à boucles, même dans l'enfer ! . . . 11 avait gardé sa vie , autant qu'un mort peut la garder, pour ne pas changer ses habitudes.
Il mit des lunettes qui n'étaient pas à branches et qui lui pinçaient horrible- ment le nez, puis il laissa tomber ces doctes paroles :
— Et d'abord je disposerai quatre murs en parallélogramme. Sur un sou- bassement élevé de quelques marches, j'étabhrai, en dehors du principal corps de bâtiment, un portique simple sur les côtés et double sur les façades. Les colonnes d'ordre dorique supporteront un entablement des plus riches. Aux deux façades, s'élèvera un fronton couvert de magnifiques sculptures, et je ferai régner autour du monument une frise où nous représenterons les jeux gymniques des anciens; nous y mêlerons quelques usages modernes, mais nous aurons soin de donner à nos personnages le costume antique, comme plus gracieux et le seul convenable aux monuments d'un style sévère.
— Oh ! oh ! dit Satan qui écoutait l'artiste attentivement ; ceci ressemble au Parthénon comme deux gouttes d'eau.
— Parbleu ! je le crois bien , s'écria notre architecte triomphant.
Il n'avait pas achevé cette exclamation , que le Diable avait déjà tiré quelques plumes de son éventail. Satan les roula sur son petit doigt avec une adresse incroyable, leur donna la forme d'un bonnet de coton, puis en coiffa soudain l'architecte stupéfait, en lui disant :
— Allez vous coucher.
Le malheureux se retira épouvanté ; car, en passant devant le corps de ses antagonistes, il fut salué par le cri unanime de Rococo! ... mot assez en usage parmi les jeunes élèves de l'Ecole d'architecture.
Celui qui s'approcha, plus jeune mais plus gothique, avait quelque chose d'étrange; son air, qu'on aurait cru d'abord original, n'était que désagréable. Sa barbe, plus pointue que celle d'un bouc de Cossyre ou d'un juif polonais, sa moustache, fort bien copiée sur un portrait de Van Dyck, juraient à qui mieux mieux avec un costume de dandy. II salua à peine le Diable et lui tint ces propos avec assurance et d'une voix haute, comme un missionnaire qui prêche, ou comme un acteur qui chante :
— Ce sera ime magnifique façade, trois portes en ogive*, une principale et
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deux latérales ... ; des faisceaux de petites colonnes élancées jusqu'au sommet de l'édifice ... ; des milliers de petites niches , avec des milliers de statues ... ; des rosaces légères comme des toiles d'araignée...; deux espèces de tours avec des escaliers à jour, travaillées comme de la dentelle . . . C'est bien ! . . . Nous entrons ! ! ! Une nef principale . . . , deux bas côtés . . . monument triste et mélancolique ! ! . . . Les formes grêles des piliers se perdent dans une douce obscurité, se réunissent au cintre de ma voûte et pendent comme des branches sur la tête des assistants . . . Les anfractuosités de mes coupes intérieures dis- tribuent avec harmonie les masses de lumière que je laisse pénétrer par des fenêtres à vitraux qui ne peuvent s'ouvrir ! . . . C'est bien ! , . . nous conti- nuons. . .
— Non pas , non pas , s'écria Satan. Q,ue me proposez-vous là ! Je suis le Diable, c'est vrai; mais, dans ma position, il y a encore des choses qui sont de très-mauvais goût. Je ne veux pas faire jouer la comédie dans une église.
Il dit, et fit enlever le second concurrent, en ordonnant qu'on le rasât à sec avec un sabre ébréché.
Par aventure, un théophilanthrope , qui avait entendu les dernières paroles du Diable , trouva son scrupule des plus misérables , et se prit à hausser les épaules.
Le Diable s'en aperçut, le regarda de travers et lui soufHa dans le nez. Cette caresse royale procura au critique un éternûment qui dura trois mille ans ; mais il y avait près de lui un démon chargé de lui dire à tout moment :
— Dieu vous bénisse !
Les architectes et le théophilantlirope avaient disparu, lorsque Satan, gui- gnant de l'œil un certain damné qui avait l'air plus spirituel que savant, lui dit brusquement :
— Qui es-tu ?
— Je suis marquis, répondit l'interpellé.
— Bien, dit Satan, tu me feras une salle de spectacle.
— Je la ferai, reprit le marquis.
— Je veux, ajouta le maître, qu'on y voie de partout, qu'on y soit assis à l'aise, qu'on entende et qu'on y respire. Va I . . .
— C'est une pensée diabolique ! . . . se dit le damné.
Aussitôt le démon Ast.-iroth prit le nouvel artiste entre le pouce et l'index, comme fait d'une bille un jeune écolier, et le lança dans un cabinet de travail, où se trouvaient disposés des compas, des règles, de l'encre de Chine et du très-beau papier d'Annonay.
Pendant que ces choses se passaient, Satan avait entendu des murmures sourds, mais actifs, qui circulaient dans l'assemblée. Des groupes s'étaient formés et de vives interpellations avaient été échangées.
Le Diable comprit l'orage qui était prêt à éclater. Promenant un regard satisfait sur ces symptômes de désordre, il retint un moment les paroles qu'il voulait dire, comme pour en accroître l'elTet; puis, bien assuré de ne rien perdre du tumulte qu'il allait allumer, il jeta ces mots dans l'assemblée :
— Quel genre joucra-t-on sur mon théâtre ?
La phrase n'était pas achevée qu'il s'opéra un mouvement inouï. Des mil- liers de voix s'écrièrent en niômc temps; des milliers de mains agitant des manuscrits s'élevèrent ensemble; des auteurs se haussèrent sur la pointe des
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orteils, les uns jetant leurs voisins par terre; la plupart volant à ceux qui étaient devant eux, habits, esprit, idées, pain, pensions, et même dérobant des calomnies ; quelques-uns même filoutant ceux qui voulaient passer à côté ; tous cracliant les ims sur les autres, s'arrachant à belles dents des pages de roman, des pointes, des couplets, des sujets, des vers bien frappés, des pen- sées libérales et des allusions; se démenant, se battant, tombant, se relevant et criant toujours :
— Moi ! moi ! moi ! moi ! moi ! ...
— Bravo ! bravo ! dit Satan, le genus irritabile n'a pas changé. O mes bons humains ! quelle chair à damnés vous serez toujours ! — Jette ton bâton de commandement dans cette mêlée!. .. ajouta-t-il en s'adressant à Astaroth, et annonce à tous ces pieds-plats que je vais juger leurs droits et prononcer sur leurs mérites. Qu'ils parlent ! ... Je choisirai le genre le plus digne d'un théâtre national.
Astaroth obéit aux ordres de son maître, et la troupe orageuse devint immo- bile comme le parterre de l'Opéra quand la Taglioni danse.
— Attendu que ces gueux-là sont menteurs comme des marchands de salade, dit Satan à son ministre, charge quelque damné de répondre à leurs plaidoyers, et de me présenter des conclusions motivées. Tâche sur toute chose qu'on me fasse une opinion juste , ou je te forcerai de manger des tartines de fromage fondu à la chandelle.
Astarotli tira de son gousset un filet en épervier, qu'il lança très-adroitement sur cette foule attentive. Il comptait y pêcher quelque grand homme, pour en faire l'avocat du Diable; mais, les damnés de quelque force s'étant depuis long-temps retirés près de Satan pour rire avec lui , tous ceux qui restaient se trouvèrent si petits , qu'ils glissèrent comme des ablettes entre les mailles du filet.
Un seul damné resta néanmoins dans l'épervier, non pas tant à cause de sa taille qu'à cause de ses formes anguleuses et saillantes. Au moment où le filet allait revenir à vide , il se trouva retenu par une oreille ; et Astaroth , trop heu- reux de n'être pas pris au dépourvu, l'ayant installé sans lui faire prêter ser- ment, l'audience fut ouverte.
Un monsieur se présenta d'abord à la barre.
Le petit damné ricanant dirigea sur lui ses yeux de chat-tigre; et, s'appuyant les coudes sur la table et le menton dans les mains, il se mit à l'écouter, comme fit le reste de l'assemblée.
Ce monsieur, qui était doué d'un habit noir galonné de vert*, balança agréablement sa tête touffue comme le chien caniche d'un invalide, promena circulairement sur les auditeurs un regard académique, s'essuya la bouche avec le coin d'un mouchoir de batiste, toussa; puis aspirant l'air ad exemplar d'un soufHet de forge , il commença :
— Messieurs,
Je viens plaider devant vous la cause de Corneille, de Racine et de Vol- taire . . .
— Elle est jugée, jugée, archi-jugée. Plaide la tienne !
Une voix aigre et perçante, capable de dominer le tumulte de cent mille applaudissements, la voix du petit damné, avait fait cette interruption.
Les yeux du monsieur se tournèrent sur l'avocat avec un courroux d'orateur
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indigné mais dédaigneux; puis, les reportant avec calme et fierté sur Satan, il reprit sa phrase avec une voix plus imposante et un sourire de mépris superbe :
— Je viens plaider devant vous la cause de Corneille, de Racine et de Vol- taire . . .
— Jugée ! cria la même' voix, plus perçante et plus aigre qu'elle ne l'était la première fois.
Les joues de l'orateur s'enflèrent comme celles d'un Eurus du Puget. Ses yeux, semblables à ceux d'un crapaud à qui l'on met du tabac sur le dos, sor- tirent de leurs orbites, et il allait demander justice de tant d'insolence, lorsque Satan lui dit :
— Je crois qu'il a raison. Plaidez votre cause.
Le monsieur, stupéfait, recommença alors d'une voix altérée par la colère
— Academicinus sum ! ...
— Academicus , ignorant ! . .. reprit le même diable avec son fausset impas- sible et implacable.
L'orateur résolu ne tint compte de l'interruption et continua :
— En cette qualité, j'ai fait des tragédies . . .
— Les dupes qui ont pris cela pour des tragédies, imbécile! répliqua l'im- pertinent soprano.
— Et je suis devenu un homme dont le nom . . .
— Est celui d'un sot ! cria le petit damné, en sautant, comme feu Mazurier*, sur la table qui se trouvait devant lui.
Le monsieur, au comble de la fureur, allait tirer l'épée que portent les immortels, lorsque le damné grimpa, comme un chat, sur une petite tribune qu'il avait élevée avec des plumes et du papier. Ce frêle monument, soutenu par six colonnes au plus, ne durait qu'un instant, et se recommençait aussitôt de lui-même; le damné, qui en occupait le sommet, voyant accourir son ennemi, prit soixante volumes in-octavo, qui étaient à sa droite, les lança vigoureusement à la tête du Quarante, et l'enterra sous ses œuvres complètes.
Un sourd gémissement sortit de la tombe, et l'enfer entendit le cadavre, qui avait joué sur terre le rôle d'homme de génie, murmurant ces mots :
— Infâme journalisme !
Le damné, feignant de pleurer comme un Hollandais qui a bu trop de bière, se prit à dire pendant qu'on emportait le classique :
— Terre, sois-lui légère ! . . .
Quelques autres de la même espèce se présentaient déjà, lorsque l'infatigable interrupteur, leur coupant la parole avant qu'ils eussent ouvert la bouche, s'écria rapidement :
— Satan, Satan !.,. n'écoute pas ces faquins, ces marchands de guenilles, littérateurs copistes, domestiques impertinents qui imitent et g.'itent dans l'anti- chambre les bonnes manières de leurs maîtres. Ils te diront de jouer la tr.!- gédic comme ils la font. Voici leurs pièces ! . . . Un père noble, tyran ou cons- pirateur; un jeune gaillard, amoureux contre l'autorité de son papa; une princesse qui parle vertu et donne des rendez-vous à son amant; un traître qui écoute derrière les cloisons; une femme entre cinq et six pieds de h-iut, qui traiiit son mari, ou qui le rosse; un vieillard qui est la vertu même et qui lit dans l'avenir; un ami dévoué comme le pilote d'un requin; cinq ou six gamins,
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spadassins, amis intimes qui ne savent aucun des secrets de leurs camarades; alguazils, conjurés, juges, officiers vertueux ou gens à pendre ad libitum, dix- huit cents vers mal rlmés, deux cents antithèses, cent pensées fausses, trois cents plagiats, quatre cents réminiscences, une toge, des laticlaves, un pallium, une paire de cothurnes, un poignard, un verre de poison et un palais de marbre ; je veux être pris pour un académicien ou pour un de ces critiques habitués à faire des plaies et à les lécher afin de les envenimer, si cette canaille te donne autre chose pour ton argent.
— Que veux-tu donc que j'en fasse ? demanda Satan.
— Allonge-Icur les oreilles de quinze pouces, de façon qu'elles leur tombent sur le nez, et qu'ils ne puissent parler sans les mordre à belles dents ; loge-les ensemble, force-les de s'embrasser sans s'égratigner, et fais-leur apprendre le rudiment jusqu'à la règle Asinus asinum fricat.
— Approuvé l'arrêt ! s'écria Satan.
Et la barre fut ouverte à de nouveaux orateurs.
— Nous voici, nous voici!... dit en se présentant audacieusement une foule turbulente de jeunes hommes.
— Qu'est-ce que c'est que ça? dit Satan, qui n'en connaissait pas un.
— C'est le DRAME* ! répondit le petit damné. Ecoutons, voici l'orateur ordi- naire de la troupe qui va parler.
— Nous te ferons une centilogie large et puissante, les siècles reconstruits sur- giront devant toi avec leurs mœurs , leur langage , leurs intérêts et leurs cos- tumes, leurs costumes qui, à eux seuls, ressuscitent les siècles. Foin de ces pièces où la passion, sous un nom d'homme, agit seule et crée des héros qui sont des types et non pas des individus. Notre drame dédaigne les idéalités. 11 crée par la palingénésie* ! . .. Il va chercher les morts dans leurs tombes, et, par un mystérieux galvanisme, les ranime et les fait revivre. La vérité prend la place de l'imagination. La vérité sera la muse de la jeune poésie. Nous voici ! nous voici ! . . .
Le Diable , qui aime assez la jeunesse , dit en regardant son avocat :
— Ceci, quoique un peu obscur et un peu fat , ne me paraît pas absolument bête.
— Pas absolument, dit le damné avec indolence ; mais tu n'as pas le temps d'attendre ; et ces gaillards-là te tiendraient toujours au futur con- tingent.
Puis, s'adressant à l'orateur qui était en tête, il lui dit sèchement, en le renvoyant du geste :
— Préface , va te faire pièce ! . . .
— Nous en avons fait ! . . . s'écrièrent quelques voix.
Et tout aussitôt trois ou quatre manuscrits apparurent sur le flot noir des jeunes dramaturges.
— Je vous reconnais ! . .. dit l'avocat du Diable en ôtant le bonnet qu'il n'avait pas. Bonjour, Shakespeare! bonsoir, Caldéron ! adieu, Ronsard!... Vive Dieu ! Pasques Dieu ! mes petits amis, vous avez réimprimé des chroniques en les interlignant par des noms d'hommes ! . . .
Ayant dit, le petit damné, grinçant des dents et l'écume k la bouche, se dressa aussitôt de toute sa petite hauteur; puis, tremblant de colère comme une feuille de peuplier sous un vent de sud-ouest, il lança cette terrible allocu-
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tion aux petits grands hommes qui se broyaient du génie et s'en entre-bar- bouillaient incognito ;
— Ingrats, dont j'ai caché la misère, ah! vous avez fait des pièces!... Chroniqueurs, qui avez rendu votre langue rude comme celle d'un chat! tra- ducteurs mal avisés, phraséologues sans idées, capacités à ballades, génies à triolets, je vous renie ! Satan, Satan, il faut les punir exemplairement. Coupe- leur les deux mains, et qu'ils soient forcés d'écrire avec leur ventre* comme fait un brave homme de ta connaissance ; tu leur donneras ainsi le loisir de méditer sur ce qu'ils écrivent, et ils finiront peut-être par inventer quelque nouvelle invention ! Du reste , fais-leur manger des oignons crus et du fromage i la crème, mais très-épicé, pour les punir d'avoir effrontément chanté toi et Dieu, les rois et les peuples, les monarchies et les révolutions.
— Passons, dit Satan. Ah! voici des gens bien gais. Ils chantent comme des pinsons.
— Ne parlez, ne parlez pas, cria le petit damné k la nouvelle troupe qui s'approchait. Vous nous empesteriez de jeux de mots, de couplets ou de calem- bourgs. — Vois-tu, Satan, la septième plaie de l'Egypte, les sauterelles, les rats et les grenouilles, ne sont, pour une nation, que félicité, abondance et bonheur en comparaison de tous ces gentilshommes farcis de refrains. Ce sont des har- pies qui vont salissant tout ce qu'elles touchent et qui touchent à tout. Elles racornissent l'esprit humain et te rendraient le goût aussi mesquin que l'est celui d'un marchand de nouveautés. Fais balayer tous ces vermisseaux!... qu'on ratisse avec soin le plancher; s'il \en reste un seul dans l'assemblée, tu ne ren- treras pas les poches pleines ! . . . Regarde ! . . . Ils ont déjà vidé celles de Molière , de La Fontaine et de Beaumarchais. Chasse, chasse vite ces lichens, ces mousses, cette ivraie ! . . .
Satan passa légèrement son éventail sur la tourbe de ces mirlitons qui s'étaient faits hommes; ils disparurent comme l'éclair. Il y eut cependant un de ces enragés de damnés qui s'accrocha bravement à l'éventail et parvint à en arracher une plume. Il l'emporta et s'en servit pour écrire une foule de petites pièces d'un tout petit intérêt, tenant du colibri par l'exiguité, l'éclat et l'élégance. Le bec de la plume se trouva d'or pur et valait un million.
Satan commençait à être fort embarrassé de choisir un genre , lorsque le petit avocat se leva vivement et lui dit en voyant succéder une foule non moins grande i celle qu'il venait d'expédier :
— Finissons-en. Ces gens-ci ne sont pas encore ce qu'il te faut. Résidu de tous les genres, leur littérature est une sorte de bacchanale où les esclaves commandent. Point de mélodrames!.,. Etends tes regards tout là-bas, là-bas, et vois ceux qui s'avancent les derniers. Adopte le principe de l'Evangile, quoique tu ne sois pas en coquetterie avec lui, et fais que les derniers soient les premiers.
Satan , se trouvant en humeur d'être constitutionnel , ordonna que le vœu du damné fût accompli.
Aussitôt l'assemblée vit un magnifique cortège qui s'avança en mesure. Des femmes et des guerriers nmntés sur des chevaux, des chameaux, des éléphants, des chars de triomphe; des musiques guerrières; des combats tout prêts : infan- terie, cavalerie, canons, vieux drapeaux; des peuples, des rois, des tentes, des villes, les paradis de toutes les religions; le niatcrici de toutes les civilisations : cnier, vaisseaux, houris , corvettes , prisons, esclaves, nègres; des incendies, des
LA COMEDIE DU DIABLE. J^p
pompiers, des tigres tenant des enfants dans leur gueule, des sauvages polis et des comparses sauvages; enfin, des nains, des tours de force, des hourras, et peu ou point de paroles.
L'assemblée, ravie, applaudit avec fureur au bon goût du petit damné.
— C'est bien, c'est admirable !.. . dit Satan. Qu'on me joue des mélodrames. Voilà le genre national , voilà la vraie littérature. Il ne nous manque plus que des acteurs.
— Oh! oh! Je vais t'en faire!... reprit l'infatigable avocat.
Aussitôt, tirant un lorgnon de sa poche, il parcourut la foule de damnés dont il était entouré. Puis, faisant signe à un démon de lui envoyer une grande ombre à qui un jeune polisson volait son mouchoir, il interrogea rapidement ce quidam.
— En ton vivant, quel était ton métier?
— Entrepreneur d'éclairage d'une grande ville.
— Tu n'as jamais filouté l'administration?
— Jamais.
— Tu n'as point fait faillite?
— Non.
— Tu as payé tes dettes?
— Toujours.
— Tu crois que tes enfants t'appartiennent?
— Certes 1
— Tu joueras les niais.
— A un autre!... reprit-il. Apportez-moi cette grande fille, jolie comme une sainte Vierge, et qui fait rire un officier.
Elle arriva.
— Ton nom, vestale?
— Maria.
— Qu'as-tu fait dans ta vie?
— J'ai quitté ma famille à quinze ans, après avoir dérobé la montre de mon trèrc.
— Bien!
— J'ai envoyé trois amants aux galères pour crime de faux.
— Très-bien!
— J'en ai mis sept à l'hôpital.
— Parfaitement!
— Et j'ai fait onze enfants.
— Tu joueras les ingénues.
Le Diable admirait la sagacité du damné ; lorsque celui-ci , appelant un démon, lui donna une petite liste en lui disant de lui remettre sur-le-champ tout ce qu'il demandait.
Un instant après , le démon lui apporta un croque-mort.
— Voilà notre premier comique, dit-il.
Puis, s'étant muni de trois dandys d'estaminet, de quatre boxeurs, de huit servantes d'auberge et de quelques postillons habiles :
— Voici pour les rois et les reines, les généraux et les sergents, reprit-il; au commencement du siècle, nous n'avons pas garni les trônes autrement! La troupe est au complet.
6oO ŒUVRES DIVERSES.
— Fais commencer, ajouta Satan,
— Moi?... dit le damné en riant aux éclats. Tu as un directeur de théâtre : qu'il marche!... s'il peut. Si je prenais sa place, qui donc se moquerait de ton théâtre et de tes acteurs ? . . .
— Comment! dit Satan, c'est toi qui les as choisis.
— Qu'est-ce que ça fait?
— Qui es-tu donc , pour te jouer ainsi de moi ? . . .
— Qui je suis?.,, dit le damné en quittant sa gaieté et reprenant sa mine de chacal. Je suis un être qui ne te craint pas ! . . . Quand j'étais sur la terre , on m'a crevé les yeux, on m'a arraché la langue et les ongles; j'ai eu la pierre et le mal de dents; M. Broussais m'a traité d'une fluxion de poitrine; j'ai entendu la musique de tous les imitateurs de Rossini ; j'ai assisté aux séances des saint- simonistes; j'ai eu la croix de juillet; j'ai sauvé la France; j'ai été marqué à la tète tous les jours par un bourreau nommé Timbre* ; j'ai été souvent forcé de calomnier mes amis ; on m'a brûlé les jambes avec des moxas ; j'ai vu les tragé- dies de tous les auteurs de l'Empire, et je suis mort du tétanos?... J'ai tout soutVert, et je te méprise.
— Attends, attends, dit le dieu des enfers : veux-tu être démon, au lieu d'être damné ? tu feras du mal sans en recevoir.
— Tu es mon souverain, s'écria le damné; fais-moi démon.
Satan le toucha aussitôt du bout de l'index, et alluma sur son front une flamme bleue, immortelle; et, soudainement, le nouvel élu s'écria :
— Ah! votre feu me rafraîchit.
— Je suis ton dieu , dit Satan en riant à son tour. . . Viens , ambitieux , partager mes plaisirs.
Pendant ce temps, les laquais avaient distribué des liqueurs aux conviés, l'administration théâtrale s'était organisée; un censeur avait été ordonner aux auteurs de la pièce de ne point parler en mal des crimes, vu que cela pourrait blesser quelqu'un de la compagnie, mais il leur livra la Création entière.
Satan déclara qu'il serait enchanté de voir ce qui se passait sur la terre; et, cinq minutes après sa royale parole, la salle était bâtie, les décorations étaient peintes, la pièce était faite et apprise; l'orchestre prit place et joua l'ouverture.
Les sept maîtresses de Satan vinrent avant la cour, saluèrent tout le monde et particulièrement Napoléon et Louis XVIll, qui avaient lait prendre deux stalles ; puis l'assemblée attendit avec impatience l'arrivée de Satan et de sa femme.
Il REPRÉSENTATION ÉTERNELLE.
il y avait trente-deux milliards de damnés au parterre; et, dans les loges, un nombre incommensurable de bonnes diablesses. Si le vent de leurs voix avait été dirigé vers la terre quand ils se mirent i hurler en attendant le lever du rideau, le courant d'air produit par le souffle de leur conversation aurait pu faire dévier le globe et le lancer dans l'espace comme une bulle de savon. Ils étaient heureusement dans les caves de l'univers; et la manière dont leur gîte avait été bâti prouvait bien cncrgiqucment la sagesse divine ! . . .
LA COMÉDIE DU DIABLE. 6o I
Le rideau représentait Satan vainqueur de Dieu. Cette flatterie ne surprit personne. Tous les damnés avaient été, chacun dans leur patrie respective, habitués à se proclamer de grands guerriers, et à moissonner force lauriers en temps de paix.
L'assemblée lut avec plaisir cette inscription peinte sur le fronton de la scène:
VIVAT RIDENDO MALIS !
Les acteurs tardant à lever la toile, les diables se mirent tous à hurler, et les musiciens , dont le moindre instrument était un orgue aussi gros que celui de Notre-Dame, obéirent au majestueux beuglement de cinquante milliards de spectateurs.
— Le Dies ira! ... le Dies ira! . . . criaient-ils tous en riant.
Le Dies ira était leur Parisienne j à eux; leur Marseillaise, leur Vive Henri IV! leur chant national, leur God save tbe King! . . .
Aussi, à chaque strophe, répondirent-ils par des battements de pieds sur le plancher, par des cris de joie, et par des interpellations ironiques adressées au paradis.
— Oh ! oh ! dit l'archange Michel , quel tapage font-ils donc là-bas , les forçats du bon Dieu ! . . . N'ont-ils pas honte de rire et de s'amuser ! ... Si je vais à eux . . .
— Eh! laisscz-Ies ! . . . ces pauvres diables!... lui dit l'ange Raphaël.
Satan arriva en habit de garde national. La reine se plaça près lui. La reine , c'était la Mort; elle n'était pas jolie, mais elle avait des plumes sur la tète, une robe de mousseline blanche et une collerette fort simple. Avec l'air gracieux d'une souveraine et ce rire bénin que vous lui connaissez, elle salua ses sujets.
— Vivat ! . . . crièrent-ils tous.
— Elle a des gants de coton!... dit une vicomtesse facétieuse.
— Par économie, ma chère!... lui répondit l'une des plus jolies filles de l'Olympe, venue là par curiosité.
Les trois coups de canon ayant été tirés, la toile se leva.
La scène était cachée par une grande affiche de papier jaune sur laquelle ces mots avaient été imprimés en majuscules hautes de dix-sept cents coudées, au moyen d'une presse mécanique et à vapeur que le souffle d'un enfant mettait en mouvement :
FARCES CLASSIQUES.
Le cardinal Mazarin se présenta devant le trou du souffleur. L'homme rouge était habillé tout en percale blanche, comme le pierrot des Funambules, dont il avait la veste à grandes manches et les gros boutons. Il tenait à la main une baguette, courte comme un rapport sur le budget. Le cardinal, chef de l'emploi des Scapins, était chargé de réciter le discours d'ouverture, qui avait été fait par madame de Staël.
— Moussu le Diavolo, et tutti quanti qui faites le poublic, dit-il après avoir salué , zc reçois à l'instant oune petite esploit de l'administration des housplces perche faut pagar oun droit . . .
602 ŒUVRES DIVERSES.
Dix-sept millions de pommes cuites furent lancées sur le cardinal ; mais il sut les éviter en se jetant à plat ventre. Toujours premier ministre, il mettait en pratique, même en enfer, l'art de se coucher, de s'aplatir, de se relever et de voler à propos.
PROLOGUE.
— Pendant que vous étiez en vie, messieurs, reprit-il, vous avez vu partout le passé représenté par I'histoire , le présent par la LOI , l'avenir par la RELIGION ; et vous avez été, selon vos goûts, hommes de pensée, d'action ou d'espérance; érudits , notaires ou prêtres ; dupes , fripons ou honnêtes gens par spéculation ! . . . \feus voilà maintenant tous ici sans savoir comment ni pourquoi; vous n'êtes pas plus clairvoyants, couchés, que vous ne l'étiez debout; seulement, vous apercevez, à la lueur des ténèbres, qu'il est absurde de s'occuper du passé. L'histoire est une plaisanterie permanente dont le sens échappe. Elle raconte les faits ou les convertit en systèmes. Or, il n'y a pas de fait qui n'ait été contre- dit, pas de système qui n'ait été combattu. Cependant, l'histoire a rendu des services à l'humanité : d'abord, les académiciens, les bistoriogriffes et les libraires en ont fait une citerne à puiser des écus et des pensions ; puis elle a encouragé les tyrans à toujours couper la tête des gens de bien, et les peuples à se révolter: imitation périodique, par laquelle les peuples s'entretiennent en mouvement, et qu'ils appellent progrès des lumières . , .
«Quant à la LOI, vous vous en êtes tous moqués; quant à l'avenir, il est maintenant venu pour vous. Nous nous sommes donc trouvés dans un grand embarras, quand il s'est agi de chercher un sujet de pièce...
«Alors, nous avons essayé de vous représenter une espèce de charade histo- rique, en 1832,000 actes, vous suppliant, messieurs, d'en trouver aujourd'hui le mot, si vous pouvez! Cotisez toutes vos lumières et cherchez!
«Ne serait-ce pas oeuvre diaboliquement belle, que d'envoyer à nos petits- neveux une moralité qui fût réellement morale?...
«Vous approuverez, j'espère, la réserve que nous avons mise à ne pas parler de la religion et des lois devant vous. Elles souiVrent en ce moment le martyre là-haut; or, la jurisprudence satanique, toujours si noble et si grandiose, ne nous perrnettait pas d'attaquer les gens à terre.
«Nous devons laisser cette lâcheté aux vivants, et conserver l'attitude majes- tueuse et digne qui convient à une majorité aussi imposante que l'est la nôtre . . .
Et il promena ses regards sur l'assemblée, en adressant à tous les spectateurs un sourire sardoniquc.
— C'est vrai!... A bas le paradis!... crièrent les damnés.
— MM. les journalistes, dit Mazarin en regardant au balcon, sont priés de... Un rire universel éclata dans la salle.
II n'acheva pas.
— Ce prologue, dit Satan à la Mort, sent la femme et le prêtre...
La reine n'avait pus écouté : elle caressait son fils aîné , grand jeune homme blond et maigre, le Rix.ICIDE, qui causait fumilièrcmcnt avec Louis' XVI et Charles I*', devenus ses aides de cunip.
LA COMÉDIE DU DIABLE. 603
Cependant, la reine répondit avec cet à-propos qui la caractérise :
— Oui, sire, tous ces gens-là ont de grandes prétentions et ne trouvent que de petites idées.
— n y a une intention comique, dit Astaroth. II nous a parlé de morale et de générosité.
Après une ou deux phrases de la grande symphonie d'Haydn, exécutées comme elle l'est habituellement par l'orchestre du Théâtre-Français, les acteurs entrèrent en scène.
En un instant, les coulisses vomirent un peuple entier qui ciianta :
— Accourons! chantons! allégresse !/e7icii«à*.' Un homme fort laid leur dit :
— Oh! que vous êtes bien peuple!... Comment! vous ne vous apcrcevcr pas que vous souflrez?...
Le chœur répéta, comme dans les tragédies grecques :
— Nous souffrons!... nous pleurons!... tristesse, carità, la carità*!...
— Mais que faut-il faire ? Parlez . . .
L'homme prit la parole; et ses discours renversèrent des monuments, des places fortes, des statues, des églises.
Cette sccne mimodramatique eut un succès prodigieux.
— Vous êtes les maîtres parce que vous êtes les plus forts , leur cria l'orateur lorsqu'ils se trouvèrent sur des ruines ; mais vous ne serez toujours les mahres et les plus forts que si vous êtes tous égaux.
— Vous serez tous égaux ! . . . cria un personnage inconnu dont la voix d'hyène se fit entendre dans la coulisse.
Et aussitôt le peuple vit venir une grande femme de bois , dont les bras menus et grêles s'élevaient en l'air. Elle était sans tète, mais, par compensation peut- être, elle avait quatre pieds. Son rire eut quelque chose de si ellrayant, que les spectateurs en frissonnèrent, tout damnés qu'ils étaient.
Cependant, comme Satan et la reine applaudirent, le parterre et les loges se mirent à crier :
— Brava! brava!
La grande femme avait un panier rouge au bras , et tramait derrière elle un petit escalier en manière de queue. Elle se montra en faisant le tour de la scène ; puis elle se dressa de toute sa hauteur sur le théâtre et dit :
— Je suis la loi!. . toute la loi!... Mais vous êtes silencieux, mes amis?... Vous devriez me couronner de fleurs , danser autour de moi ; car, sans moi , que feriez-vous?,.. Je suis non-seulement l'égide sous laquelle vous dormirez en paix dans vos maisons, mais encore je reste au milieu de vous comme une flat- terie perpétuelle... Ceux que mon couteau laisse en repos ne sont-ils pas tous d'honnêtes gens?... Voyez-moi sans crainte, mes amis: je serai parmi vous comme un épouvantail mis dans un verger pour garantir les fruits des atteintes que les petits oiseaux veulent y porter quand ils ont faim !
Elle poussa de nouveau son rire d'hyène et de femme; puis elle ajouta :
— Je suis l'ange exterminateur des faibles!... Allons, dansez, fêtez-moi! sinon, je me fâche...
Alors, quelques-uns chantèrent un hymne composé par un grand poète, en cueillant des fleurs et tressant des couronnes; puis chacun les imita, et, graduellement, le peuple entier dansa en rond autour de la sinistre femme.
6o4 (EUVRES DIVERSES.
Elle eut une cour, des amis, des chambellans, des poètes, des ^flatteurs. Elle régna.
A son commandement, un profond silence s'établit. Elle passa ses puissantes mains sur la foule, et abattit toutes les têtes qui s'élevaient au-dessus des autres.
Le chœur se mit à chanter les plaisirs de l'égalité ; mais lorsqu'il fut question de célébrer son bonheur par une fête patriotique, il ne se trouva d'or et d'ar- gent ni dans les caisses publiques ni dans les bourses particulières.
Alors vint un matamore itahen qui promit au peuple monts et merveilles!... Il fut intronisé. Son premier soin fut de reconstruire les monuments démolis , et d'élever les citoyens au-dessus les uns des autres.
Le chœur célébra par des cris de joie la restauration des monuments, des fortunes et des hommes qu'il avait abattus ; puis , lorsque le matamore , heureux dans sept ou huit duels, eut reçu un coup d'épée et garda le lit, le chœur le maudit, l'injuria, le renvoya.
Puis le peuple se retrouva soudain dans la situation où il était au commen- cement de la pièce.
A chaque inconséquence du chœur, les damnés riaient et applaudissaient.
Enfin les destinées de la patrie furent confiées à deux hommes vertueux, chargés de défendre le pays et d'en éloigner l'ennemi conmiun.
— Nous saurons mourir plutôt que de vous trahir!... Le chœur chanta :
— Gloire et honneur!...
A la scène suivante , les deux grands citoyens , venus à l'insu l'un de l'autre , se trouvèrent dans la tente du général ennemi. Lorsqu'ils se rencontrèrent, ils se mirent à rire.
— Ils méritent bien de nous avoir pour représentants!... s'écrièrent-ils. Des bravos universels accueillirent ce passage.
Le premier qui entra en conférence dit au général ennemi :
— Je veux être fait duc et pair, je veux cinq millions, et je vous livre mon pays, mais à une condition!...
— Laquelle ?
— Vous exilerez mon camarade, qui a la bêtise de m'avoir cédé le pas ici...
— D'accord.
Après avoir salué poliment son collègue quand il sortit, le deuxième ambas- sadeur dit au général :
— Défiez-vous de cet homme!... Il vous trompera. Que vous demande-t-il ?
— Cinq millions, votre exil et un duché.
— Le sot !.. . Notre patrie ne vaut que deux millions ! Je vous la vends au rabais. Vous me ferez marquis, et vous me confierez le sort de mon ami.
Une grande bataille, dont les détails stratégiques étaient convenus entre les deux généraux ennemis, comme au théâtre deux acteurs s'entendent pour cho- quer leurs sabres en mesure, fut livrée sur le thé/itre. Elle réjouit singulièrement l'assemblée.
Le chœur chanta son éternel refrain :
— Victoire! gloire! guerriers, lauriers! allégresse, princesse!... Qucl(|ucs gens mécontents, qui n'avaient ni duchés ni millions, conspirèrent,
renversèrent les vainqueurs et se proclamèrent les amis du peuple.
Le peuple, pour la dixième fois, crut à eux avec l'imbécillité d'un vcillard
LA COMÉDIE DU DIABLE. 605
et la naïveté d'un enfant; mais, aussitôt après le triomphe, ses défenseurs se tournèrent vers le chœur, et lui dirent :
— Mais de quoi vous plaignez-vous donc?... Vous ne pouvez pas être plus heureux que vous ne l'êtes... Au nom de la nation, nous déclarons qu'il est impossible de vous donner à tous cinquante mille livres de rente, et qu'alors il faut laisser les choses comme elles sont. Que craignez-vous? les places et les emplois sont entre les mains de vos amis ; ils mangeront votre argent patrioti- quement, au lieu de le manger monarchiquement.
Un grand cri de douleur fut poussé par les nations, en s'apercevant qu'elles ne pouvaient pas être gouvernées à bon marché , qu'elles étaient toujours ven- dues et trompées, et qu'elles ne savaient pas trouver de moyens pour donner aux corps, aux esprits, aux têtes et aux fortunes d'égales dimensions et capa- cités!... Alors, le peuple se plaignit en strophes harmonieuses, composées par feu d'Avrigny. C'était une espèce de paraphrase du Super jlumina Babylonis*.
A ce chœur, l'enfer se prit à rire, et les cris de joie du parterre empêchèrent d'entendre les paroles des acteurs.
— Eh! quoi! monsieur le général, dit Louis XVllI à Napoléon, encore aujourd'hui les gens instruits ne veulent pas comprendre que la société doit perdre en liberté ce qu'elle gagne en civilisation!...
— Oh! monsieur le comte, répondit l'empereur, ne vous étonnez pas de la mauvaise foi des bavards et de la sottise populaire; mais soyons mille fois contrits de nous être si fort occupés de toutes ces niaiseries là-haut ! . .
Cependant, la scène avait changé de face. Par un tour de force, le décorateur était parvenu, non sans peine, à faire voir toutes les nations agenouillées devant Dieu le Père. C'était comme un tableau de Martynn, mais exécuté dans des proportions immenses.
En entendant la prière sublime que firent toutes les nations éclairées par des feux du Bengale, et prosternées devant un vieillard à barbe blanche, assis sur des nuages entre un agneau, une femme et une colombe, les damnés, semblables à un parterre qui fait de la morale en masse, et trom-pe, un instant après, son prochain individuellement, prirent la chose au sérieux, et se mirent à siffler de manière à faire trembler l'univers sur ses gonds et dans toutes ses charnières.
A voir l'humanité si religieusement à genoux, vous eussiez dit une jeune première de la Gaieté, s'écriant devant le trou du soufiTeur:
— O mon Dieu! je vous remercie!...
Un membre de la société des Amis du peuple monta, porté aux nues par les acclamations populaires , jusqu'à la gloire dans laquelle nageait le Père éternel , figuré par un mannequin d'Opéra. Arrivé là, il tira de sa poche un discours, et fut censé l'improviser devant le Seigneur, qui fut très-indulgent.
Le tribun du peuple demandait à Dieu de laisser les nations choisir à volonté leurs législateurs et des ministres parmi les plus honnêtes gens du paradis, afin d'expérimenter ce que serait un gouvernement dirigé par des hommes de morale et de probité.
Le damné qui représentait Dieu fut couvert d'applaudissements. Il répondit par un geste intraduisible et par lequel il sembla dire : «Ils ne sont pas bien forts, et j'ai grand'peur que vous ne vous en trouviez pas mieux...»
Les nations accueillirent le geste divin par un admirable Alléluia.
Puis il y eut aussitôt un changement de décoration.
6o6 ŒUVRES DIVERSES.
Le théâtre représenta la capitale d'une grande nation, qui avait, par une révolution soudaine, renouvelé son matériel social, ses idées, ses principes; et, selon le vœu général, le gouvernement venait du paradis.
Les spectateurs applaudirent avec enthousiasme une vue intérieure du palais où se rassemblaient les députés, et où devait se passer une scène de ce gouver- nement modèle. En effet, tous les peintres, sculpteurs et architectes de l'enfer en avaient fait les plafonds , les tableaux, les sculptures , bas-reliefs , colonnes , etc.
Il était difficile aux critiques de mordre sur la composition du ministère et de l'assemblée... Les gens de talent y fourmillaient. Jeanne d'Arc était ministre de la guerre; Samuel Bernard, aux finances; la papesse Jeanne, aux cultes et à l'instruction publique; Saint-Simon, à l'intérieur; Socrate, à la justice; Pierre Corneille, à la marine; et Jules César, aux afl'aires étrangères.
La capitale avait élu, pour la représenter, Mahomet, ancien prophète; Platon en neuf volumes in-octavo , publié par M. Cousin , philosophe spéculatif; Fénelon ,. archevêque philanthrope; Numa Pompilius, ancien rédacteur du Code civil; Rabelais, écrivain (cette élection fut due en partie à l'influence des charcutiers et des marchands de liqueurs); Tamerlan, général en retraite; et Laurent Sterne, homme de lettres.
Le programme de la séance annonçait, entre autres choses, que Saint Marc,^ ancien banquier, l'un des évangélistes les plus distingués, né à Jérusalem,, présenterait un rapport sur les comptes antérieurs à cette session, et deman- derait une allocation de 2,567,910,950,699,950,007,207,755 francs 42 centimes,, pour faire face aux profusions de l'ancien gouvernement et payer les créanciers de l'Etat, en justifiant les motifs de ces dépenses.
A l'ouverture de la séance, les spectateurs virent avec indignation que la salle était vide.
M. de Marmontel, président, occupait le fauteuil.
Marcus Tullius Cicéron, Diderot, Aristote et le Père Porée, secrétaires, attendaient l'arrivée de leurs collègues en devisant sur la meilleure manière d'étcrnuer.
A trois heures et demie, quelques députés entrèrent. C'étaient le baron Tubalcain, manufacturier connu dans la Bible, et Saint Eloi, célèbre orfèvre, élus par des villes commerçantes; le comte de Noé, capitaine au long cours, choisi par un pays vignoble; et M. Artaxerxès, Gonsalve de Cordoue, Sylla, Louis XIV, Hobbes, Spinosa et Montesquieu, envoyés par quelques collèges absolutistes.
A minuit, la chambre fut en nombre pour délibérer. A la lueur des bougies, des becs de gaz et des flambeaux, les spectateurs purent distinguer Borgia, ancien pape, chef de l'opposition royaliste. L'honorable député portait une perruque et des bas chinés. Confucius, reconnu par le centre pour son chef, était assis sur le premier banc après celui des ministres.
D'énormes moustaches, et l'ordre du Saint-Sépulcre qui brillait sur sa poitrine & côté d'un crachat en diamants, faisaient remarquer le fameux Luther, adopté comme étendard par le côté gauche; il gardait l'attitude sévère d'un procureur- général.
Platon, commente par M. Victor Cousin en neuf volumes in-octavo, comman- dait la section de gauche où étaient placés les doctrinaires. Il avait l'air tout à la fois d'une portière en mal d'enfant, et d'un avocat improvisant une charte.
LA COMÉDIE DU DIABLE. 607
Cicéron lut le procès-verbal de la dernière séance au milieu du bruit causé par toutes les conversations particulières. Cinclnnatus demandait l'ordre du Saint-Esprit à Jeanne d'Arc, et Diogène remerciait le ministre de l'in- térieur de sa nomination d'inspecteur des eaux thermales, espèce de siné- cure.
M. de Marmontel donna la parole à Olivier Crorawell, rapporteur du troi- sième bureau.
— Messieurs, dit-if, le 37,925* collège a régulièrement élu M. Prudhomme de Paris; mais nous vous proposons d'ajourner son admission jusqu'à ce qu'il ait produit, conformément à la Constitution, son acte de décès...
— Je demande la parole ! . . .
Ces mots, prononcés par la voix imposante de M. Prudhomme, attirèrent tous les regards sur ce personnage célèbre. 11 marchait d'un pas ferme vers la tribune. Les dames braquèrent leurs doubles lorgnettes sur cet illustre type des bourgeois de Paris, aussi remarquable par l'ampleur de ses mollets que par sa carrure. Ses breloques et sa chaîne d'or produisirent un léger bruit. Il était en costume de garde national. Quand il apparut au-dessus de la tribune, sa figure excita l'hilarité de l'assemblée.
— Messieurs, dit-il, je m'importe peu des murmures qui s'élèvent, parce qu'en ce moment je suis plus haut que l'approbation ou la désapprobation . . . (Le silence se rétablit.) Messieurs, reprit-il, car je n'ose vous nommer encore mes collègues, j'ai l'honneur de vous affirmer qu'il est complètement inutile de vous fournir mon acte de décès. Une raison toute simple va vous en convaincre. En effet, je n'ai jamais existé, ce qui est tout-à-fait dans l'esprit de la loi. J'ofVre une grande similitude avec Tubalcaïn, Noé, Confucius et autres, tous soumis aux sages investigations de nos savants académiciens, qui nous ont dernièrement prouvé l'existence de Popocambou XVlll. Je suis le repré- sentant des idées saines et justes qui circulent dans le monde sous le nom de lieux communs; et, à ce titre, ma place est parmi vous, qui êtes notre mère commune • . .
— Assez! assez!.,.
— La tribune est libre!... s'écria M. Prudhomme d'une voix tonnante, et vous n'aurez pas accompli les glorieuses, les immortelles, les patriotiques, les étonnantes, j'oserai même dire les sanglantes journées, pour étouffer ici la vérité ! . . . Voulez-vous donc me conférer un de ces titres singulièrement aristo- cratiques, décernés par la nmltitude, et qu'on dise l'opprimé Prudhomme, comme jadis on disait : le malheureux Chauvet, le vertueux Roberspierre , le véné- rable la Fayette, /e //ro« Charles X , l'immortel F oy; et qu'on voie mon portrait, comme celui de Manuel, dans tous les mouchoirs?... Eh! bien, messieurs, opprimez-moi ! . . . Je serai digne de ce garde national qui . . .
— Assez ! . . . assez ! . . . assez ! . . .
Platon , commenté en neuf volumes in-octavo par M. Victor Cousin. — ^^ Y ^ identité ; car l'entéité, la spontanéité et la variété sont les qualités...
— Aux voix ! aux voix ! . . .
Ces cris, poussés par l'assemblée, étouffèrent la voix grêle de l'orateur, et les journalistes ne purent pas entendre un seul mot des admirables développements que ce grand maître sut donner à son opinion.
6o8 ŒUVRES DIVERSES.
M. Prudhommc fut admis. Il siégea au centre gauche, à côté de feu Perrault, l'auteur de Peau d'âne.
— Je suis enchanté, monsieur, lui dit-il, de me trouver en relation avec un homme auquel j'ai d'immenses obligations.
Les huissiers font taire M. Prudhomme.
— Messieurs, dit le président, avant d'entendre le rapporteur de la loi des comptes antérieurs à l'an 18325792230, il convient d'accorder la parole aux auteurs des diverses propositions dont vous avez décidé la prise en considé- ration. La première est celle faite par M. Abailard sur la nécessité d'abolir l'hérédité des fortunes patrimoniales.
Les huissiers vont chercher Abailard, qui cause dans le couloir avec sa contemporaine.
— Messieurs, dit Socrate, président du conseil, en montant à la tribune afin de mettre à profit l'interruption causée par l'absence d'Abailard, je pren- drai la parole pour vous faire une communication. Messieurs, après la révo- lution immortelle qui vient de changer la face du monde, le premier besoin de la société est l'ordre, le travail et la liberté; nous avons donc l'honneur de vous présenter un projet de loi en vertu duquel il est enjoint à tous les citoyens de faire l'exercice tous les matins, des patrouilles jour et nuit, et de monter la g.arde à leurs portes, réguhèrement, sous peine de mort civile. Nous avons, direz-vous, une armée nationale de sept cents millions d'hommes; mais, messieurs, pourquoi n'en aurions-nous pas deux?...
Le discours et le projet sont accueillis par d'unanimes applaudissements. En quittant la tribune, Socrate dit à ses amis, tous patriotes éprouvés que le peuple avait portés en triomphe :
— Toi, Pythagore, tu seras chef d'état-major avec trente millions d'appoin- tements. — Toi, Prudhomme, tu seras caporal. — Toi, Néron, tu seras secrétaire d'état-major.
Il créa dix mille petites sinécures patriotiques.
— Homme incorruptible!... criait le peuple, sommes-nous heureux!...
Abailard, i u tribune. — Messieurs, vous êtes des hommes trop supérieurs pour ne pas avoir remarqué où gît le principe de la profonde immoralité qui corrode une civilisation aussi avancée que l'est la nôtre. Les anciens se glori- fiaient de la vapeur, des mouches à miel, des chemins de fer, du calicot à dix sous et des carcels*. .. Q.u'cussent-ils donc pensé s'ils nous voyaient allant d'ici à Salnt-Pétesbourg en deux heures, mangeant une once de gélatine* qui sufiit  notre nourriture pour une année, conservant les vieillards dans la glace pendant un temps illimité, et obtenant des populations humaines comme jadis ils se procuraient des poulets, en simulant, à l'aide de petits fours, l'incubation mystérieuse de la poule!... Aussi, j'en ai peut-être dcjA trop dit, et vous voterez par acclamation les dillércntcs modifications apportées, par mon projet, au droit que nos ancêtres accordaient à leurs fils de leur succéder. . .
La sensation prodigieuse produite par ce discours ne permit pas i\ l'assemblée de se lever tout-à-coup; mais, bientôt, le legs des fortunes devint, suivant la proposition d'Abailard, iacultatif aux individus sociaux.
Le célèbre publicistc reçut les félicitations de beaucoup de jeunes gens déshérités.
LA COMÉDIE DU DIABLE. 6o^
Danton fut appelé à la tribune.
Les spectateurs ne remarquent pas sans effroi que l'honorable membre est suivi de Saint Denis, et qu'ils portent leurs têtes respectives dans leur main gauche; mais ce sentiment de stupeur tait place à un rire convulsif, quand Désaugiers montre que les deux membres se sont trompés, et que Danton tient la tête de Saint Denis, et Saint Denis celle de Danton.
Caton, l'un des questeurs, s'étant enivré en buvant outre mesure de l'acide prussique, et induit en erreur par les initiales, avait donné la tête de l'un à l'autre.
L'échange s'en étant fait rapidement, Danton pose sa tête sur la tribune, et elle parle pendant qu'il gesticule avec feu.
— Par ces motifs , ajouta la tête, Je demande l'abolition de la peine de mort. La chambre adopte.
Un rire effrayant part aussitôt de la loge où sont MM. Cartouche, Nivct, Mandrin, Dautun, Desrues, Ravaillac et autres, qui sortent et vont immédiate- ment, sur la grande route, attendre les membres les plus riches de l'assemblée.»
Cette scène fut couverte d'applaudissements par les damnés.
Néron monte à la tribune, et alors un profond silence s'établit,
— Messieurs, dit-il, j'applaudis bien sincèrement à votre détermination. Mes sentiments vous sont connus. (Marques d'approbation.) Mais, tout philan- thropique que peut paraître ce décret , vous frémirez peut-être des conséquences qui dérivent d'un système de pénalité excluant complètement la peine de mort. . . Sans vouloir me prononcer encore sur cette grave question , je me per- mettrai de vous communiquer une grande nouvelle. Je reçois à l'instant une lettre particulière où l'on m'annonce la mort de MM. Mozart, Canova, Newton, Byron, Molière et Raphaël!... (Sensation.) Ils ont été assassinés dans une maison honnête où ils avaient gaiement passé la soirée en gens qui vou- laient se délasser de leurs travaux... (Sensation.) Je désirerais savoir si vous donnerez la paix du cloître à leurs meurtriers, gens sans aveu, nullement regrettables, et qui dansent autour du gibet pendant dix ans avant d'y venir mourir.
Mahomet. — Ces grands hommes sont maintenant heureux!... Nous seuls sommes à plaindre.
SOCRATE, ministre de la Justice (de s» place). — Joll !...
Mahomet, à Socrate. — N'est-ce donc pas vous qui avez mis, le premier, l'âme à la mode ?
SoCRATE. — J'avais lu le Pentateuqtu. . .
FénelON. — Mais les préopinants ne font pas attention que nous ne pou- vons pas avoir pour la race humaine le même respect que par le passé ! Que nous importent les hommes, du moment que nous les fabriquons? (Assentiment général.)
Law, i la tribune. — Messieurs, depuis cent ans environ, vous vous plaignez de l'immoralité de la loterie; en conséquence, je propose de la supprimer*, comme constituant un jeu de dupe où le gouvernement joue le rôle d'un tripon.
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HoBBES, de sa place. — La mise cst facultative...
Jean-Jacques Rousseau, k la tribune. — Mais comptez-vous donc pour rien la faiblesse humaine. . . , la tentation ? . . .
Louis XV, de s» place et nonchalamment. — Mais l'argent perdu a donné d'im- menses jouissances; un billet de loterie, n'est-ce pas de l'opium? — La perte est un réveil.
CoNFUCIUS. — L'impôt est immoral par suite de l'inégalité des chances : vous condamneriez un particulier qui tiendrait une maison où l'on jouerait un tel jeu. . .
La loterie est abolie à perpétuité.
Rabelais, à la tribune. — Messieurs, j'espère justifier votre confiance en vous présentant mes idées sur l'impôt des boissons. Sans me targuer ici de cognois- sances que je n'ai pas, car vous avez tous été à même de recognoistre mon excessive sobriété et la niaiserie de ceux qui cuydent juger un auteur d'après ses écrits...
Michel Cervantes. — Vous parlez de vous : à la question !
Rabelais, continuant. — Mais j'ai heureusement été dans le cas d'étudier le système des boissons physiologiquement et budgétivement, soit par des remarques sur la purée septembrale, soit par des observations sur le merrain — je cuydois dire le terrain, — soit dans le clos de la Devinière. .. Dans le temps, des esprits généreux ont proposé de faire déclarer au fisc, par les pro-
iétaires, la contenance de leurs cuviers, et la quantité qu'iceux vignerons récolteroient de cette mirifique eaue souveraine... Mais la commission, dont je m'honore d'être membre, m'a chargé de vous présenter les moyens de saisir plus expertement les trésors de la beuverie... id est, d'avoir les mesures de tous les gosiers du royaume, comme pourpoinctiers et chaussetiers ont celles du corps de leurs pratiques , et de créer des jurés-buveurs occupés à chercher les gens au moment où ils humcroient le piot, car en ce moment sauroient-ils bien ce que les ribauds en boivent!... Et en cettuy quart d'heure, ung chascun laschcroit l'impôt dû au roi, sans sourciller, pour ne point retarder sa jouis- sance... Cette loi bénigne est seule juste; mais, pour moi, je préfère boire mon vin sans eauc, plutôt que de payer un sol..., et j'aimerois donner autre argent sous couleur de taxe, nommée capitation vineuse (ceci est captieux et capiteux, capite? capitaines?) plutôt qu'être tourmenté dans ma joie...
M. de Marmontel, président. — L'asscmblée est dans l'usage de faire impri- mer les rapports.
Rabelais descend de la tribune aux acclamations de toute l'assemblée, et il est reporte en triomphe sur son banc par ses amis...
La séance est un instant suspendue, ce discours pantagruélique ayant donné soif à tous les membres.
Colbert, u U iriliiiMc. — Messieurs, je ne conteste pas A M. de Rabelais ses connaissances oenologiques... (Interruptions.) Mais son rapport est plus litté- raire que fiscal. Il y a trois sortes de conclusions : celle de ne rien payer du tout; celle de saisir le vin dans le gosier, ou dans le pressoir, c'est tout un; et
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celle d'asseoir autrement l'impôt. Je suis de ce dernier avis, et ce serait signaler notre session que de partager l'impôt entre le producteur et le consommateur, afin de le rendre plus léger à l'un et à l'autre.
La proposition de M. de Colbert est adoptée.
Comme elle consacre le principe de la réduction de l'impôt, on entend les propriétaires crier à grand renfort de poumons. Les brocs, les tonneaux, les cuviers, les hottes, les foudres, les pots, les bouteilles et les verres s'entre- choquent; et l'assemblée, intimidée par ce tumulte, suspend la séance.
— C'est une insurrection!... s'écrie Richelieu.
— Ce sont les intérêts matériels de la Révolution qui se réjouissent!... répond Laurent Sterne.
La séance est reprise à quatre heures du matin. L'huissier appelle M. Pitt-et-Cobourg à la tribune. L'honorable membre arrive appuyé sur ses deux béquilles.
— Messieurs, une grande erreur des peuples est de croire que les révolu- tions se fassent à bon marché. Nous avons dépensé deux milliards en gloire et en lauriers sous un grand général; puis nous l'avons renié, nous avons brisé ses statues; puis nous les avons rétablies; enfin, nous allons probablement prescrire, à l'état social que nous avons l'ambition de fonder, de prendre un nouvel uniforme : je pense donc qu'd est urgent d'ouvrir aux ministres un crédit de dix-huit cents milliards...
-^ Oh! oh!.,.
— Mais... le peuple ne les payera pas, si nous ne lui donnons une petite satisfaction en échange de son argent : je vous propose donc de décréter l'anéan- tissement du Sénat, parce qu'alors nous serons tous véritablement égaux, selon le vœu de l'Evangile.
— Le roi sera donc seul devant son peuple ! . . . dit Montesquieu de sa place.
— La plus belle place d'un roi n'est-elle pas d'être au milieu de son peuple ? s'écria M. Prudhomme.
— Alors, il ne faut pas demander qui des deux dévorera l'autre, dit M. de Malesherbes à Mirabeau.
Ce projet est renvoyé à une commission.
La papesse Jeanne monte à la tribune pour une communication du gouver- nement. (Profond silence.)
— Messieurs, sous le règne de Popocambou XXIII, les Instituteurs se plai- gnaient déjà de la rétribution universitaire... Le sous-secrétaire d'Etat va vous lire le projet de loi portant abolition des droits abusifs qui pesaient sur les écoles depuis le règne de ce fabuleux Napoléon, dont la non-existence a été si judicieusement démentie par l'Institut... J'ai l'honneur de vous annoncer que, suivant les médailles retrouvées dans une maison de la grande ville de Saint- Cloud, ensevelies sous les laves du mont Valérien, on a pertinemment établi que l'on avait attribué à ce personnage mythologique les actions d'un certain Bonaparte, homme bien plus remarquable. Le travail sera publié sous les aus- pices du prince d'Yvetot.
Saint Marc succède à la papesse Jeanne.
— Les comptes sont sur le quai Messieurs, ils consistent en
352593091055279123489100070 pièces, contenues en vingt-deux chariots
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attelés de quatre bœufs chacun... Toutes ces pièces ont été vérifiées, et nous devons la somme de dix-huit cents milliards. Aussi, j'ai l'honneur de vous proposer de nous mettre en faillite... (Violentes interruptions, murmures, M. de Marmontel se couvre. Diderot monte à la tribune.)
— Messieurs, voilà les fruits de vos paradoxes... Vous voulez créer un gou- vernement à bon marché, ce sera de tous le plus coûteux; vous voulez instruire le peuple, vous le démoraliserez et le rendrez malheureux; vous voulez perfec- tionner l'état social, et la société n'est fondée que sur les vices et ne se gou- verne que par l'injustice et l'arbitraire. Vous ne vous ferez pas des revenus avec de la morale...
— Assez !. .. assez !. ..
Diderot descend de la tribune; Saint Marc y reparaît, et l'assemblée se dis- pose à écouter l'honorable rapporteur.
— Messieurs, par des motifs très-louables, il est vrai, mais très-erronés en matière de gouvernement, vous avez consacré des principes qui ne sont point en rapport avec la civilisation actuelle...
Montesquieu. — Oh! oh!...
Louis XIV. — Laissez-le parler.
Saint Marc. — En abrogeant les droits successifs, vous avez détruit les ressources du domaine; en supprimant la loterie, vous privez le trésor de trente millions; vous avez expérimenté qu'en vous dessaisissant du monopoFe des tabacs vous perdiez une grande partie de votre revenu; vous avez enfin, tou- jours en obéissant aux enseignements du catéchisme et au vœu d'une saine morale, tari toutes les ressources du fisc. — Vous allez vous trouver devant une dépense de 3279^89150900055102257891011127861778 millions, sans un sou pour les acquitter; car, à la séance prochaine, les propriétaires réclameront contre l'énormité de l'impôt foncier, en s'apercevant qu'ils payent tout...
L'Abbé Terrav. — Eh! ehl...
Spinosa. — Il est évident que l'honorable rapporteur vient de sauver nos finances d'une ruine complète en nous démontrant qu'il fallait rétablir les sources du revenu public. Je vous propose donc de récompenser l'honorable membre en décrétant que son immense fortune sera confisquée au profit de l'Etat.
L'assemblée décrète que la iortune de Saint Marc est acquise à l'Etat.
— Réjouis-toi, mon fils, dit Saint Marc à un jeune homme, de ce que notre patrie nous a trouves dignes d'être indignement volés. La patrie est infaillible !
— Au diable la patrie !... répondit le jeune homme. Cet a parte lut couvert d'applaudissements.
Heraclite et Démocritc montent en même temps à la tribune.
DÉMOCRITE. — Citoyens!...
Heraclite. — Nigauds!...
DÉMOCRITE. — Vous voyez que la corruption...
HéRACUTE. — Vous vous apercevez que la civilisation. . .
DÉMOCRITE. — Est un clcincnt (\c...
THÉORIE DE LA DEMARCHE. 613
HERACLITE. — Est une bouffonnerie qui. . .
Montaigne, resté seul dans la salle. — Savent-ils bien ce qu'ils veulent dire?...
En ce moment, un effroyable tumulte se fit entendre derrière la toile et dans les coulisses. Aussitôt la salle des séances fut démolie par le peuple en fureur, qui criait :
— Du pain ! du travail ! nous ne voulons plus de liberté ! Un roi ! Un roi ! Alors, sur les ruines du palais, un homme, monté sur un cheval blanc,
apparut soudain; et, malgré l'uniforme de général dont il était revêtu, les damnés reconnurent en lui de vagues ressemblances avec Satan. — Il tenait un sabre d'une main, et, de l'autre, un sceptre en fer rouge.
A l'aspect de cet homme sans foi ni loi , sans croyances et sans cœur, la foule devint silencieuse et trembla, devinant instinctivement qu'il serait long-temps son maître.
Les damnés applaudirent, et Satan lui-même dît en souriant à la Mort :
— Ne devons-nous pas envoyer la décoration des deux cornes en croix à l'auteur de la pièce? La flatterie est ingénieuse.
— Flatterie! dit Astaroth; n'est-ce pas plutôt la vérité, sire?...
Ce premier acte fini, tous les damnés allèrent prendre des glaces chez Tortoni.
[.830-833.]
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