Histoire de la prostitution, Volume 1 (full text)  

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This is the full text of the first volume in the series Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde, depuis l'antiquite la plus reculee jusqu'a nos jours by Paul Lacroix.

For his discussion on Greek prostitution, he relies heavily on Athenaeus's Deipnosophistae (Kendrick, 1987).

Begin text

HISTOIRE

DE LA

PROSTITUTION

CHEZ TOUTS les PEUPLES DU MONDE


DEPUIS


L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,


PAR


PIERRE DUFOUR,

Membre de pltuieart Académiet et Sociétët lavantes franfaiMS et étrangères.


TOMa vaaMZBR.


PARIS - 1851

SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI ,

P. MARTIVOV, RUE DU COQ-SAINT-EONOUÉ , 4.


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PUSUC UB&UY

1466.1B

SHiOaN rOUKDATItKi

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INTRODUCTION.


S'il est difficile de définir le mot Prostitution^ com- bien est-il ptas difficile de caractériser ce qui est son histoire dans les temps anciens et modernes ! Ce nK>t Prostitution^ qui flétrit comme avec un fer rouge une des plus tristes misères de l'humanité , s'emploie moins au propre qu'au figuré, et il reparaît souvent dans la langue parlée ou écrite , sans y prendre sa véritable acception. Les graves auteurs du Diction- naire de r Académie (dernière édition de 1 835) n'ont pas trouvé pour ce mot-là une meilleure définition


6 INTRODUCTION.

que celle-ci : a Abandonnement à Timpudicité. » Avant eux, Richelet s'était contenté d'une définition plus vague encore : et Dérèglement de vie ; » mais peu satisfait lui-même de cette explication, dont Tin- suffisance accuse la modestie y il en avait complété le sens par une phrase moins amphibologique : « C'est un abandonnement illégitime que fait une fille ou femme de son corps à une personne , afin que cette peraoïine prenne aVèo dlQ des «plaisirs dé- fendus. » Cette phrase, dans laquelle les auteurs du Dictionnaire de l'Académie ont puisé leur définition, ne dit pas même tout ce que renferme le mot Prosti- tution, puisque X abandonnement dont il s'agit s'est étendu y en certaines circonstances, aux personnes d« deux sexe», et que les plaisirs défendus par la religion ou la morale sont souvent autorisés ou to«  lérés par la loi. Nous pensons donc que ce motPro^- titulion doit être ramené à son étymologie {Prostitum) et d'entendre alors de toute espèce de trafic obscène du corps humain.

Ce trafic sensuel, que la morale réprouve, a existé dans tous les siècles et chez tous les peuples ; mais il a revêtu les formes les plus variées et les plus étranges, il s'est modifié selon les moeurs et les


INTRODUCTION. 7

idées ; il a obtenu ordinairement la protection du lé* gislàteur; il est entré dans les -codes politiques et même parfois dans les cérémonies religieuses ; il a presque toujours et presque partout conquis son droit de cité, pour ainsi dire^ et il est encore, de nos jours, sous l'empire du perfectionnement pbiloso^ phique des sociétés , il est Tauxiliaire obligé de la police des villes, il est le gardien immoral de la m^ ralité publique j il est le triste et indispensable tri** butaire des passions brutales de Thomme.

C'est là j il faut Tavouer, une des plus honteuses plaies de l'humanité ; mais cette plaie, aussi an^ cienne que le monde j s'est déguisée tantôt dans les ténèbres du foyer hospitalier, tantôt dans les mys- tères des temples du paganisme, tantôt sous les voiles décents de la tolérance légale ; cette plaie infâme, qui ronge plus ou moins le corps social , a trouvé dans la philosophie antique et dans la religion chrétienne un puissant palliatif, sinon un remède absolu , et à mesure que le peuple s'éclaire et s'améliore , le md inévitable de la Prostitution diminue d'intensité et circonscrit , en quelque sorte , ses ravages. On ne peut espérer qu'il disparaisse tout à fait, puisque les instincts vicieux auxquels il répond sont malheur-


8 INTRODUCTION.

reusement innés dans Fespèce humaine; mais on doit prévoir avec certitude qu'il se cachera un jour au fond des sentines publiques et qu' il n'affligera plus les regards des honnêtes gens.

Déjà, de toutes parts, en France ainsi que dans tous les pays soumis à un gouvernement réguli^, la Prostitution voit décroître progressivement le nombre de ses agents avec celui de ses victimes ; elle recule, comme si elle était accessible à un sentiment de pu- deur, devant le développement de la raison morale ; elle n'abdique pas, mais elle se sait détrônée et s'en- veloppe dans les plis de sa robe de courtisane, en ne songeant plus à reconquérir son royaume impudique. Le moment n'est pas loin où elle rougira d'elle-même , où elle sortira pour jamais du sanctuaire des mœurs, où elle tombera par degrés dans l'obscurité et Tou- bli. Il en est de ces maladies du cœur humain, comme de ces maladies physiques qui finissent par s'user et par perdre leur caractère contagieux ou épidémique sous l'influence du régime de vie. La lèpre ne nous est plus connue que de nom , et si l'on rencontre çà et là quelques rares vestiges de cette terrible peste du moyen âge, on reconnaît avec bonheur qu'ils n'ont plus la force de s'étendre et de se propager : ce


INTRODUCTION. 9

sont sealement des témoignages redoutables da fléau qai sévissait jadis sur la population entière, et qui at- taque à peine maintenant certains individus isolés.

L^beure est donc venue d'écrire l'histoire de la Prostitution, lorsqu'elle tend de plus en plus à s'ef- facer dans les souvenirs des hommes comme dans les habitudes des nations. L'historien s'empare des temps qui ne sont plus; il ressuscite les choses mcH-tes; il ranime , il fait vivre le passé , pour l'enseignement du présent et de l'avenir; il donne un corps et une voix à la tradition. Le vaste et curieux sujet que nous allons traiter avec le secours de Térudition et sous là censure de la prudence la plus sévère , ce su- jet , délicat et suspect à la fois , se rattache de tous côtés à rhistoire des religions, des lois et des mœurs; mais il a été constamment mis à l'écart et comme à l'index par les historiens qui s'occupaient des mœurs, • des lois et des religions anciennes et modernes. Les archédogues «euls , tels que Meursius, Laurentius, Musonius, etc., ont osé l'aborder, en écrivant des dissertations latines où la langue de Juvénal et de Pétrone a pu tout à son aise braver l'honnêteté et dans les mots et dans les faits.

Quant à nous, tout archéologue que nous sommes


  • '■


40 INTRODUCTION.

aussi , nous n'cablierons pas que nous écrivons en français j et qae nous nous adressons à un public français qui veut être instruit , mais qui en même temps veut être respecté. Noas ne perdrons jamais de vue que ce livre, préparé lentement au profit de la science , doit servir à la morale et qu'il a pour principal objet de faire détester le vice en dévoilant ses turpitudes. Les Lacédémoniens montraient à la jeunesse le hideux spectacle des esclaves ivres, pour lui apprendre à fuir Tivrognarie. Dieu nous garde de vouloir rendre le vice aimable, même en le montrant couronné de fleurs chez les peuples de Tantiquité ! C'est là , surtout , que nous nous distinguerons des archéologues et des savants proprement dits, qui ne se préoccupent pas de la moralité des faits et qui ne se soucient pas d'en tirer des conséquences philoso- phiques. Ils dissertent longuement, par exemple, sur les cultes scandaleux dlsis, d' Astarté , de Vénus et de Priape \ ils en dévoilent les monstruosités , ils en retracent les infamies, mais ils oublient ensuite de nous purifier la pensée et de nous tranquilliser l'es- prii, en opposant à ces images impures et dégra- dantes les chastes leçons de la philosophie et Taction bienfaisante du christianisme.


INTRODUCTION. 44

La Prostitution 9 dans Thistoire ancienDe et mo- derne, revêt. trois formes distinctes ou se traduit àtrx)is degrés différents, qui appartiennent à trois époques différentes de la vie des peuples : 1 "" la Pro- stitution hospitalière ; %"" la Prostitution sacrée ou re* ligieuse; Z'* la Prostitution légale ou politique. Ce$ trois dénominations résument assez bien les trois es-^ pèces de Prostitution , que M. Babutaux caractérise en ces termes , dans un savant travail sur le sujet que nous nous disposons à traiter après lui, sous un point de vue plus général : « Partout, aussi loin que rhistoire nous permet de pénétrer, chez tous les peuples et dans tous les temps, nous voyons, comme \kxk fait plus ou moins général, la femme, acceptant le plus odieux esclavage , s'abandonner sans choix et sans attrait aux brutales ardeurs qui la convoitent el la provoquent. Parfois, toute lumière morale ve- nant à s'éteindre, la noble et douce compagne de rhomme perd dans cette nuit funeste la dernière trace de sa dignité, et, devenue, par un abaissement supr^e» indifférente à celui même qui la possède, elle prend plaoe comme une chose vile parmi les présents de Fhospitalité : les relations sacrées d'où lotissent les joies du foyer et les tendresses de la fa-


lî INTRODUCTION.

mille n'ont chez ces peuples dégradés aucune im- portance , aucune valeur. D'autres fois, dans Tan- cien Orient , par exemple , et de proche en proche diez presque tous les peuples qui y avaient puisé d'antiques traditions, par un accouplement plus hi- éexkx encore, le sacrifice de la pudeur s'allie chez la ftoime aux dogmes d'un naturalisme monstrueux qui exalte toutes les passions en les divinisant ; il devient un rite sacré d'un culte étrange et dégénéré, et le salaire payé à d'impudiques prétresses est comme une offrande faite à leurs dieux. Chez d'au* très peuples enfin , chez ceux qui tiennent sur l'é- chelle morale le rang le plus élevé , la misère ou le vice livrent encore aux impulsions grossières des sens et à leurs cyniques désirs une classe entière, reléguée dans les plus basses t*égions, tolérée mais notée d'infamie, de femmes malheureuses pour les- quelles la débauche et la honte sont devenues un métier. »

Ainsi , M. Rabutaux regarde comme un odieux es- clavage la Prostitution que nous considérons comme un odieux trafic. En effet, dans ses trois formes prin- cipales, elle nous apparaît plus vénale encore que ser- vile, car elle est toujours volontaire et libre. Hospita-


INTRODUCTION. I»

lière, elle représente un échange de bons procédés avec un étranger, un inconnu , qui devient tout à coup un hôte , un ami ; religieuse , elle achète, au prix de la pudeur qu'elle immole, les faveurs du Dieu et la consécration du prêtre; légale, elle s'établit et se met en pratique à Tinstar de tous les métiers : comme eux, elle a ses droits et ses devoirs; elle a sa mar- chandise , ses boutiques et ses chalands; elle vend et elle gagne; ainsi que les commerces les plus hon* nétes, die n'a pas d'autre but que le lucre et le profit. Pour que ces trois sortes de Prostitution pus* sent être rangées dans la catégorie des servitudes morales et physiques, il faudrait que l'Hospitalité , la Religion et la Loi les eussent violemment créées , et leur imposassent la nécessité d'être , en dépit de toutes les résistances et de tous les dégoûts de la nature^ Mais, à aucune époque, la femme n'a été une esclave qui ne fût pas même maîtresse de son corps , soit an foyer domestique , soit dans le sanctuaire des temples, soit dans les lupanars des villes.

La véritable Prostitution a commencé dans le monde , du jour où la femme s'est vendue comme une denrée , et ce marché , de même que la plupart des marchés, a été soumis à une multitude de con-*


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ditioQS diverses. Quand la femme se donnait en obéissant aux désirs du cœur et aux entraînements de la chair, c'était Vamour, c'était la volupté, ce n'était pas la Prostitution qui pèse et qui calcule, qui tarife et qui négocie. Comme la volupté, comme Tamour, la Prostitution remonte à Torigine des peu- ples, à l'enfance des sociétés.

Dans l'état de simple nature, lorsque les hommes commencent à se chercher et à se réunir, la promis- -cuité des sexes est le résultat inévitable de la barba- rie qui n'a pas encore d'autre règle que l'instinct. L'ignorance profonde dans laquelle végète Pâme hu- maine lui cache les notions élémentaires du bien et du mal. Alors, la Prostitution peut exister déjà : la femme, afin d'obtenir de l'homme une part du gibier qu'il a tué ou du poisson qu'il a péché , consentira sans doute à se livrer à des ardeurs qu'elle ne res- tent pas; pour un coquillage nacré, pour une plume ' d'oiseau éclatante , pour un lingot de métal brillant , elle accordera sans attrait et sans plaisir à une bru- talité aveugle les privilèges de l'amour. Cette Prosti- tution sauvage, on le voit, est antérieure à toute religion comme à toute législation , et pourtant, dès ces premiers temps de l'enfance des nations, la


INTRODUCTION. 4o

femme ne €ède pas à une servitude , mais à son libre arbitre 9 à son choix, à son avarice. Quand les peu- plades s'assemblent , quand le lien social les divise en familles , quand le besoin de s'aimer et de.s'entr'ai- der a fait des unions fixes et durables , le dogme de l'hospitalité engendre une autre espèce de Prostitu- tion qui doit être également antérieure aux lois reli- gieuses et morales. L'hospitalité n'était que l'applica- tion de ce précepte, inné peut-être dans le cœur de l'homme, et procédant d'une prévoyance égoïste plu- tôt que d'une générosité désintéressée, qui a fait depuis la charité évangélique : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fit à toi-même. » En effet, dans les bois au milieu desquels il vivait , l'homme sentait la nécessité de trouver toujours et partout, t^ez son semblable, place au feu et à la table, lorsque ses chasses ou ses courses vagabondes le condui- saient loin de sa hutte de branchages et loin de sa couche de peaux de bêtes : c'était une condition d'utilité générale qui avait donc fait de Thospita- lité un dogme sacré, une loi inviolable. L'hôte, chez tous les anciens peuples, était accueilli avec respect et avec joie. Son arrivée semblait de bon augHre; sa présence portait bonheur au toit qui


46 INTRODUCTION.

Favait abrité. En échange de cette heureuse in- âuence qu'il amenait avec lui et qu'il laissait partout où il avait passé , n'était-ce pas justice de s'efforcer à lui plaire et à lui être agréable j chacun dans la mesure de ses moyens? De là l'empressement elles soins dont il était Tobjet. Un mari cédait volontiers son lit et sa femme à l'hôte que les dieux lui en- voyaient , et la femme ^ docile à un usage qui flattait sa curiosité capricieuse , se prêtait de bonne grâce à l'acte le plus délicat de l'hospitalité. Il est vrai qu'elle y était entraînée par l'espoir d'un présent que l'é- tranger lui offrait souvent le lendemain en prenant congé d'elle. Ce n'était pas le seul avantage qu'elle retirait de sa prostitution autorisée , prescrite même par ses parents et par son époux ; elle courait la chance de recevoir les caresses d'un dieu ou d'un génie qui la rendrait mère et la doterait d'une glo- rieuse progéniture; car, dans toutes les religions, dans celles de l'Inde comme dans celles de la Grèce et de rÉgypte, c'était une croyance universelle que le passage et le séjour des dieux parmi les hommes sous la figure humaine. Ce voyageur, ce mendiant , cet être difforme et disgracié, qui faisait partie de la famille dès qu'il avait franchi le seuil de la maison


INTRODUCTION. 47

OU de la lente, et qui s'y installait en maître au nom de rhospitalité , ne pouvait-il pas être Brama , Osiris, Jupiter ou quelque dieu déguisé descendu chez les mortels pour les voir de près et les éprouver? La femme ne se trouvait-elle pas alors purifiée par les embrassements d'une divinité? Voilà comment la Prostitution hospitalière , commune à tous les peu- ples primitifs, s'était perpétuée par tradition et par habitude dans les mœurs de la civilisation antique.

La Prostitution sacrée était presque contemporaine de cette première Prostitution , qui fut en quelque sorte un des mystères du culte de rhospitalité. Aus- sitôt que les religions naquirent de la crainte qu'im- primait au cœur de l'homme l'aspect des grandes commotions de la nature ; aussitôt que le volcan , 1^ tempête, la foudre, le tremblement de terre et la mer en fureur eurent fait inventer les dieux , la Pro- stitution s'offrit d'elle-même à ces dieux terribles et non pas implacables , et le prêtre s'attribua pour son compte une offrande dont les dieux qu'il représentait n'auraient pu profiter. Les hommes ignorants et cré- dules apportaient sur les autels tout ce qu'ils avaient de plus précieux : le lait de leurs génisses , le sang


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et la chair de leurs taureaux , les fruits et les mois* sons de leurs champs , le produit de leur chasse et de leur pêche, les ouvrages de leurs mains; les fem- mes ne tardèrent pas à s*offrîr elles-mêmes en sacrifice au dieu, c'est-à-dire à son idole ou à son prêtre; prêtre ou idole, c'était l'un ou l'autre qui recevait l'offrande , tantôt la virginité de la fille nubile, tantôt la pudeur de la femme mariée. LeS religions païennes), nées du hasard et du caprice , se formulèrent en dogmes et en principes, se façonnèrent selon les mœurs et 8*as* similèrônt aux gouvernements des États politiques : les philosophes et les prêtres avaient préparé et accom- pli d'intelligence cette œuvre de fraude ingénieuse; mais ils se gardèrent bien de porter atteinte aux vieux ddages de la Prostitution sacrée : ils ne firent que la Ôglementer et en diriger l'exercice, qu'ils entourèrent de cérémonies bizarres et secrètes. La Prostitution devint dès lors l'essence de Certains cultes de dieux et de déesses qui l'ordonûalent, la toléraient ou l'en* ôou rageaient. De là, les mystères de Lampsaque, de Babylone , de Paphos , de Memphis ; de là , le trafic infâme qui se faisait à la pot*te des temples ; de là , ces idoles monstrueuses auxquelles se prostituaient les vierges de l'Inde; delà, l'empire obscène que les



INTRODUCTION. ^ 49

prêtres s^arrogeaient sous les auspices de leurs im«* pures divinités.

La Prostitution devait inévitablement passer de la religion dans les mœurs et dans les lois : ce fut donc la Prostitution légale qui s'empara de la société et qui la corrompit jusqu'au cœur. Cette Prostitution, plus dangereuse cent fois que celle qui se cachait à Tombre des autels et des bois sacrés , se montrait sans voile à tous les yeux et ne se couvrait pas même d'un prétexte spécieux de nécessité publique : elle eut pour fille la débauche qui engendra tous les vices. C'est alors que des législateurs , frappés du péril que courait la société , eurent le courage de s'élever con- tre la Prostitution et de la resserrer dans de sages limites ; quelques-uns essayèrent inutilement de Vé* touflFer et de l'anéantir ; mais ils n'osèrent pas la^gi. poursuivre jusque dans les asiles inviolables que lui ouvrait la religion à certaines fêtes et en certaines occasions solennelles. Cérès, Bacchus, Vénus, Priape, la protégeaient contre l'autorité des magistrats , et d^ailleurs elle avait pénétré si avant dans l'habitude du peuple , qu'il n'eût pas été possible de l'en arra* cher sans toucher aux racines du dogme religieux. Une nouvelle religion pouvait seule venir en aide à

2.


20 INTRODUCTION.

la mission du législateur politique et faire disparaître la Prostitution sacrée en imposant un frein salutaire à la Prostitution légale. Telle fut Tœuvre du christia- nisme, qui détrôna les sens et proclama le triomphe de Tesprit sur la matière.

Et pourtant Jésus-Christ, dans son Evangile, avait réhabilité la courtisane en relevant Madeleine, et, admettant cette pécheresse au banquet de la parole divine, Jésus-Christ avait appelé à lui les vierges folles comme les vierges sages; mais, en inaugurant Père du repentir et de Texpiation , il avait enseigné la pudeur et la continence. Ses apôtres et leurs suc- cesseurs, pour faire tomber les faux dieux de Tim- pudicité, annoncèrent au monde chrétien que le vrai Dieu ne communiquait qu'avec des âmes chastes et ne s'incarnait que dans des corps exempts de souillures. A cette époque de civilisation avancée, la Prostitution hospitalière n'existait plus; la Prosti- tution sacrée, qui rougissait pour la première fois, se renferma dans ses temples, que lui disputait un nouveau culte plus moral et moins sensuel. Le pa- ganisme, menacé, attaqué de toutes parts, ne tenta même pas de défendre, comme une de ses formes favorites , cette Prostitution que la conscience publi-


INTRODUCTION. Î4

que repoussait avec horreur. Ainsi, la Prostitution sacrée avait cessé d'exister, du moins ouvertement, avant que le paganisme eût abdiqué tout à fait son culte et ses temples. La religion de l'Évangile avait appris à ses néophytes à se respecter eux-mêmes; la chasteté et ta continence étaient désormais des vertus obligatoires pour tout le monde, au lieu d'être comme autrefois le privilège de quelques philoso- phes; la Prostitution n'avait donc plus de motif ni d'occasion pour se faire un manteau religieux et pour se blottir en quelque coin obscur du sanctuaire. <]ependant elle s'était dépuis tant de siècles infiltrée si profondément dans les mœurs religieuses, elle avait procuré tant de jouissances cachées aux mi* nistres des autels, qu'elle survécut encore çà et là au fond de quelques couvents et qu^elle essaya de se mêler au culte indécent de quelques saints. C'était toujours Priape qu'un vulgaire grossier et ignorant adorait sous le nom de saint Guignolet ou de saint Grelichon : c'était toujours, dans Torigine du chris- tianisme , la Prostitution sacrée qui mettait les femmes stériles en rapport direct avec les statues phallophores de ces bienheureux malhonnêtes. Mais la noble morale du Christ avait illuminé les


fd INTRODUCTION.

esprits, assoupi les passions, exalté les sentiments, purifié les cœurs. Aux commencements de cette foi nouvelle, on put croire que la Prostitution s'efface- rait dans les mœurs comme dans les lois, et qu'il ne serait pas même nécessaire d'opposer des digues légales aux impuretés de ce torrent fangeux que saint Augustin compare à ces cloaques construits dans les plus splendides palais pour détourner tes miasmes infects et assurer la salubrité de Tair. La société nouvelle, qui s'était fondée au milieu de Fancien monde et qui se conduisait d'abord selon la règle évangélique, fit une rude guerre à la Prosti- tution, sous quelque forn^ qu'elle osât demander grâce ; les évoques , les synodes , les conciles la dé- nonçaient partout à la haine des fidèles, et la for- çaient de se cacher dans l'ombre pour échapper à des châtiments pécuniaires et corporels. Mais la sa- gesse des législateurs chrétiens avait trop présumé de l'autorité religieuse ; ils s'étaient trop hâté de ré- primer tous les élans de la convoitise charnelle ; ils n'avaient pas fait la part des instincts, des goûts, des tempéraments : la Prostitution ne pouvait disparaître sans mettre en péril le repos et l'honneur des femmes de bien. Elle rentra dès lors effrontément dans ses


INTRODUCTION, 13

ignobles domaiueci , et elle brava (M:)UYeat la loi qui ne la tolérait qu'à regret, qui la retenait dan» les bornes les plus étroites , et qui s efforçait de réloi<^ gner des regards honnêtes. C'était encore le cbris- tianisme qui lui opposait les barrières les plus réelles et les plus respectées. Le christianisme, en faisant du mariage une institution de sérieuse moralité, et en relevant la condition de la femme vis^à-vis de répoux qui la prenait pour compagne devant Dieu ,et devant les hommes , condamna la Prostitution à vivre hors de la société dans des repairea mystérieux et sous le sceau de la flétrissure publique.

Cependant la Prostitution, malgré les rigueurs de la loi qui la tolérait, mais qui la menaçait ou la pour*- suivait sans cesse, n'en avait pas une existence moins assurée ni moins nécessaire ; elle était expnU sée des villes, mais elle trouvait refuge dans les foubourgs, aux carrefours des routes, derrière les haies, en rase campagne; elle se distinguait au mi-^ lien du peuple par certaines couleurs réputées in- fâmes, par certaines- formes de vêtement à elle seule ailPdctées, mais elle affichait ainsi son abominable métier; elle faisait horreur aux personnes pieuses et pudiques , mais elle attirait à elle les jeunes dé-


24 INTRODUCTION.

bauchés^ les vieillards pervers et les gens sans aven. On pent donc dire qu'elle n'a jamais cessé d'être et de mener son train de vie, lors même que les scru- pules moraux ou religieux d'un roi, d'un prince ou d'un magistrat, en étaient venus à ce point de l'in- terdire tout à fait et de vouloir la supprimer par un excès de pénalité. Les lois qui avaient prononcé wn abolition ne tardaient pas à être abolies elles- mêmes, et cette odieuse nécessité sociale restait constamment attachée au corps de la nation, comme un ulcère incurable dont la médecine surveille et arrête les progrès. Tel est le rôle de la Prostitution depuis plusieurs siècles dans tous les pays où il y a une police prévoyante et intelligente à la fois. C'est là ce qu'on doit appeler la Prostitution légale : la religion la défend, la morale la blâme, la loi l'au- torise.

Cette Prostitution légale comprend non-seulement les créatures dégradées qui avolient et pratiquent officiellement leur profession abjecte, mais encore toutes les femmes qui , sans avoir qualité et diplôme pour s'abandonner aux plaisirs du public payant, font aussi commerce de leurs charmes à divers de- grés et sous des titres plus ou moins respectables. Il


INTRODUCTION. 25

y a donc, à vrai dire , deux espèces de Prostitution légale : celle qui a droit et qui porte avec elle une autorisation dûment personnelle; celle qui n'a pas droit et qui s'autorise du silence de la loi à son égard : Tune dissimulée et déguisée, l'autre patente et re- connue. D'après cette distinction entre deux sortes de prostituées qui profitent du bénéfice de la loi ci- vile, on peut apprécier à combien de catégories dif- férentes s'étend cette Prostitution de contrebande sur laquelle le législateur a fermé les yeux et que le moraliste hésite à livrer aux jugements de l'opinion dont elle relève à peine. Plus la Prostitution perd son caractère ^écial de trafic habituel, plas elle s'é- loigne du poteau légal d'infamie auquel l'enchatne sa destinée; quand elle est sortie du cercle encore indéfini de ses marchés honteux, elle s'égare, insai- sissable, dans les vagues espaces de la galanterie et de la volupté. On voit qu'il n'est point aisé d'assi- gner des bornes exactes et fixes à la Prostitution légale, pijisqu'on ne sait pas encore où elle com- mence , où elle finit.

Mais ce qui doit être désormais clairement établi dans Tesprit de nos lecteurs » c'est la distance énorme qui sépare de la Prostitution ancienne la Prostitution


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moderne. Celle-ci , purement légale , tolérée plutôt que permise, sous la double censure de la religion et de la morale ; celle-là , au contraire , également condamnée par la philosophie , mais consacrée par les mœurs et par les dogmes religieux. Avant Père du christianisme , la Prostitution est partout , sous le toit domestique , dans le temple et dana les car- refours; sous le règne de FÉvangile, elle n'ose plus se montrer qu'à certaines heures de nuit, dans les lieux réservés et loin du séjour des honnêtes gens. Plus tard cependant , pour avoir la liberté de pa^ raitre au grand jour et d'échapper à la police des mœurs, elle prit des emplois*, des costumes et des noms, qui n'effarouchaient ni les yeux ni les oreilles, et elle se fit un masque de décence pour avoir le privilège d'exercer son métier librement , sans con- trôle et sans surveillance. Mais toujours, lors même qi^e la loi est impuissante ou muette , l'opinion pro- teste contre ces métamorphoses hypocrites de la Pro- stitution légale.

Nous en avons dit assez déjà pour laisser deviner le plan de cet ouvrage , fruit de longues recherches et d'études absolument neuves. Quant à son but, nous ne croyons pas utile d'insister pour le faire


INTRODUCTION. 27

comprendre; vis-à-vis d'un pareil sujet, un écri- vain, qui se respecte autant qu'il respecte ses lec- teurs, doit s'attacher à faire détester le vice, quand bien même le vice se présenterait sous les dehors les plus séduisants. Il suffit, pour rendre le vice haïs- sable , d'en étaler les tristes conséquences et les re- doutables enseignements . Notre ouvrage n'est pas un livre de morale austère et, glacée ; c'est une histoire curieuse , pleine de tableaux dont nous voilerons la nudité, surtout dans ceux que nous fournissent en abondance les auteurs grecs et romains. Mais, à toutes les époques et dans tous les pays, on verra que les sages avertissements des philosophes et des législateurs ont protesté contre les débordements des passions sensuelles. Moïse inscrivait la chasteté dans le code qu'il donnait aux Hébreux; Selon et Ly- curgue sévissaient contre la Prostitution, dans la patrie voluptueuse des courtisanes; le sénat romain flétrissait la débauche, en face des sales mystères dlsiset de Vénus; Gharlemagne, saint Louis, tous les rois qui se regardaient comme des pasteurs d'hommes j suivant la belle expression d'Homère, travaillaient à épurer les inœurs de leurs peuples et à ciontenir la Prostitution dans une obscure et ab-


. j


28 INTRODUCTION.

jecte servitude. Ce n'était là que raclion vigilante de la loi. Mais en même temps la philosophie, dans ses leçons et dans ses écrits , prêchait la continence et la pudeur; Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, prêtaient une voix entraînante ou persuasive à la morale la plus pure. Lorsque TÉvangile eut réha- bilité le mariage, lorsque la chasteté fut devenue une prescription religieuse , la philosophie chré- tienne ne fit que répéter les conseils de la philoso- phie païenne. Depuis dix-huit siècles, la chaire de Jésus-Christ tonne et foudroie l'antre de la Prostitu- tion. Ici la fange et les ténèbres; là une onde sainte oîi le cœur lave ses souiHures , une lumière vivi- fiante qui vient de Dieu.

Ce livre se divise en quatre parties dont la réu- nion présentera l'histoire complète de la Prostitution dans les temps anciens et modernes , ainsi que chez tous les peuples.

La première partie , qui nous offrira la Prostitu- tion sous ses trois formes particulières , suivant les lois de l'hospitalité, de la religion et de la politique, ne comprend que Tantiquité grecque et romaine. Les sources et les matériaux sont si abondants et si riches pour cette première partie, qu'elle pourrait


INTRODUCTION. 29

à elle seule, en recevant tous les développements qu'elle comporte , embrasser retendue de plusieurs volumes. Les Lettres d^Alciphron, les Déipnosophistes d'Athénée et les Dialogues de Lucien nous font moins regretter la perte des traités historiques, que Gorgias, Ammonius, Antiphane, Apollodore, Aristophane et d'autres écrivains grecs avaient rédigés sur la vie et les mœurs' des courtisanes ou hétaïres. Meur- sius, Musonius et plusieurs savants modernes, entre autres le professeur Jacobs, de Gotha, n'ont pas jugé ce sujet indigne de leurs graves dissertations. L'ancienne Rome ne nous a pas laissé de livre con- sacré spécialement à un sujet qui ne lui était pour- tant point étranger; mais les auteurs latins, les poëtes principalement, renferment plus de maté- riaux que nous ne pourrons en employer. D'ail- leurs, des savants en us^ tels que Laurentius, Cho- veronius, etc., n'ont pas manqué de compiler et de disserter sur les arcanes de la Prostitution romaine. Nous avons si peu de chose à dire de la Prostitution chez les Égyptiens , chez les Juifs , chez les Babylo- niens , que nous ne nous ferons pas scrupule de rat* tacher aux antiquités grecques les chapitres que nous consacrerons à ces anciens peuples, chez les-


30 INTRODUCTION.

quels la Prostitotion hospitalière avait laissé des tra- ces si profondes.

La seconde partie de notre ouvrage, la plus consi- dérable, la plus intéressante des quatre qui le compo* sent, appartient tout entière à la France. Nous y sui- vons pas à pas, province par province, ville par ville, l'histoire de la Prostitution depuis les Gaulois jusqu'à nos jours. Nous retrouverons bien quelques vestiges à peine reconnaissables de la Prostitution sacrée j mais c'est la Prostitution légale qui , dans cette partie de To u- vrage , se dégagera de l'histoire de la jurisprudence, de la police, de la religion et des mœurs. Ce sujet de haute moralité n'avait été mis en œuvre que pouf la période de temps contemporaine : Parent-Ducha*- telet, qui était un observateur et non un historien et un archéologue, n'a vu, n'a jugé la Prostitution que sous le rapport de l'administration , de l'hygiène et de la statistique. Les ouvrages du même genre que le sien, publiés par A. Béraud et par Sabalier, renferment quelques faits historiques de plus que le volumineux traité et la Prostitution dans la ville de Parts; mais ils n*ont d'importance qu'au point de Vue de la législation sur la matière. L'histoire des mœurs et de leurs aspects variés est encore à faire,


INTRODUCTION. 34

et nous rayons tirée pièce à pièce des historiens, des chroniqueurs , des poètes et de tous les auteurs qui ont enregistré 9 enpassant, un fait^ un détail , une ob«  servation , relativement au sujet si vaste et si cotn* plexe que nous abordons pour la première fois. Quel- ques pages du Traité de la Police, de Delamarre; du Répertoire de Jurisprudence , de Merlin; des En- cyclopédies et des recueils analogues ^ voilà tout ce qui existait sur ce sujet, avant la savante monogra* phie que M. Rabutaux publie en ce moment comme appendice au grand ouvrage intitulé Le Moyen Age et la Renaissance, M. Rabutaux a borné son travail d'é- rudition à ce qu'il nomme le sennce des mœurs. Noos y ajouterons l'historique de la Prostitutiop en France, et la peinture mitigée de ses caractères extérieurs et de son culte secret, d'après les documents le» plus authentiques. Nous pénétrerons, le flambeau de la science à la main , dans les clapiers de la rue Baillehoë ou de Huleu; nous serons introduit, par les erotiques du dix-huitième siècle dans les petites maisons des impures; nous nous glisserons j usque dans les bocages royaux du Parc-aux-Cerfs ; nous descen- drons, en nous cachant le visage, dans les bouges infects du Palais-Royal ; et toujours et partout, nous


32 INTRODUCTION.

écrirons sur la muraille , en lettres de feu , cet arrêt plus intelligible que celui du festin de Balthazar: Sans les moeurs , il ny a ni Dieif^ ni patrie^ ni repos,

fiib(mheur.
  1. La troisième partie de ce livre est réservée à

l'histoire de la Prostitution dans le reste de FEu- rope. L'Italie, TEspagne, l'Angleterre, l'Allema- gne, etc., apporteront tour à tour leur contingent de faits singuliers dans cette galerie de mœurs, que nous verrons changer selon les temps et les pays. Les matériaux , pour cette partie de notre ouvrage , sont dispersés comme ceux qui concernent la France, et n'ont jamais été recueillis , à l'exception d'un traité fort remarquable dont la Prostitution de Londres a fourni seule les monstrueux éléments. Son auteur, Ryan , ne s'est occupé que de ce qu'il a vu, et l'his- toire du passé ne lui a pas même apparu. L'Espagne 3^ avec sa Célestiney nous fait connaître cette Prostitution savante et raffinée, qu'elle avait puisée certainement à la coupe amère de l'Italie. C'est à l'Italie, ce bril- lant gynécée de courtisanes et de ruffians , que nous attribuerons Torigine de cette terrible peste de l'a- mour, que les Italiens du seizième siècle avaient le front de nommer mal françaisy comme si Charles YIII


INTRODUCTION. 33

n'était point allé le prendre à Naples. Noas n'aurons garde d'oublier la Laponie , qui est le seul point en Europe où la Prostitution hospitalière soit encore pratiquée aujourd'hui.

Enfin, la quatrième partie de cette histoire, souvent douloureuse et navrante, uous conduira dans tous les pays situés hors de TEurope : en Asie, en Afrique,

en Amérique, et nous rencontrerons partout, dans

rinde civilisée comme chez les sauvages de la mer du Sud , les trois formes principales de la Prostitu- tion : hospitalière, sacrée et légale. Cette dernière forme, néanmoins, s'y montrera plus rarement que les deux autres , avant que la civilisation moderne ait passé son niveau sur les mœurs religieuses et domestiques des quatre parties du monde. Les reli- gions de l'Inde, l'hospitalité d'Otaïti, la législation des filles publiques aux États-Unis , donneront lieu à des contrastes que la distance des lieux et des époques ne rendra que plus intéressants pour l'ob- servateur. Nous chercherons en vain un peuple qui n'ait pas accepté , comme un fléau nécessaire, la lèpre de la Prostitution.

La lecture de notre ouvrage , nous persistons à le déclarer d'avance , sera d'un grave enseignement et


3i INTRODUCTION.

d'une utilité réelle. On y apprendra surtout à rpo^er- cier la Providence, qui nous a permis de vivre à ui^e époque où la Prostitution s'efface de pos mœurs et où les sentiments d'honneur et de vertu naissent d'eux-mêmes dans les cœurs. Il faut voir ce qu'a été la Prostitution chez nos pères , pour juger des amé- liorations sociales que chaque jour nous apporte et dont l'ayepir étendra encore les bienfaits. LaPrpstj- tution est une maladie publique : en Récrire les syipptôfnes et ep ^tftdier les passes , p'est en pré- parer le reuiède.

F.-S. Pierre DUFOUR.


15 ^yirll V$^l» ^^ ii^Q «rmitfge de Saint-Claude.


HISTOIRE


DE


LA PROSTITUTION.


PREMIÈRE PARTIE.


ANTIQUITE.

GRÈCE. — ROME.


3.


i


HISTOIRE


DE


LA PROSTITUTION.


CHAPITRE PREMIER.


Sommaire. — La Ghaldée , berceau de la Prostitution hospitalière et de la Prostitution sacrée. — Babylone. — Vénus Mylitta. — Loi honteuse des Babyloniens. — Mystères du culte de Mylitta.

— Culte de Vénus Uranie dans l'île de Cypre. — Le prophète Baruch et Hérodote. — Prostitution sacrée des femmes de Baby- lone. — Offrandes pour se rendre Vénus favorable. — Le Champ sacré de la Prostitution. — Corruption épouvantable des Baby- loniens. — Leur science dans Tart du plaisir et des voluptés.

— Impudeur des dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. — La Prostitution sacrée e^n Arménie. — Temple de Vénus Anaïlis. — Sérails des deux sexes. — Hôtes de Vénus.

— L'enclos sacré. — Prétresses d'Anaïtis. — La Prostitution sacrée en Syrie. — Cultes de Vénus, d'Adonis et de Priape. — L'Aslartédes Phéniciens. — Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté. — La déesse des Sidoniens. — La Prostitution sacrée dans l'île de Cypre. — Les filles d'Amathonte, — Cypris, maîtresse du roi Cinyras, fondateur du temple de Paphos. — Phallus offerts en holocauste. — La Vénus hermaphrodite d'Amathonte, dite la double déesse. — Mystères secrets du culte d'Astarté. — Le Hoche- queue. — Philtres amoureux des magiciens. — La Prostitution sacrée dans les colonies phéniciennes. — Les Tentes des Filles, à


38 HISTOIRE

Sicca-Veneria. — Principaux caractères du culte de Vénus , pré- cisés par saint Augustin. — Culte hermaphrodite dans TAsie- Mineure. — Fêtes en l'honneur d'Adonis, à Byblos. — Rites du . culte d'Adonis. — Ça statue phatiophore. — Temples de Vénus Aiidiiil à ièU k i Cbmb^, i S'dse k â fecbâiâne. -^ La Pro- stitution sacrée chez les Parthes et chez les Amazones. — Mol- lesse des Lydien?. — Débauche éhontée des filles lydiennes. — Tombeau du roi Alyaties , père de Crésiis , construit presque en entier avec l'argent de la Prostitution. — Prostituées musiciennes et danseuses suivant l'armée des Lydiens. — Orgies des an- ciens Perses en présence de leurs femmes et de leurs Glles légitimes. — Les trois cent vingt -neuf concubines de Darius.


C'est dans la Chaldée, dans Tao tique berceau des sociétés humaines, qu'il faut chercher les premières traces de la Prostitution. Une partie de la Ghaldée , celle qui touchait au nord la Mésopotamie et qiii ren- fermait le pays d'Ur, patrie d'Abraham , avait pour habitants une race belliqueuse et sauvage , vivant au înitieu des montagnes et ne connaissant pas d'autre art que celui de la chasse. Ce peuple chasseur in- venta rhospif alité et là Prostitutioh qui en était , en quelque sorte , l'expression naïve et brutale. Dans l'autre partie de la Chaldée j qui confinait avec l'A- rabie déserte et qdi s'étehdait en plaines fertiles , ea gras pâturages y un peuple pasteur, d'un naturel doox et pacifique, menait une vie errante au milieu desM innombrables troupeaux. Il observait ï^ astres, il créait les sciences, il inventa les religions et avec elles la Prostitution sacrée. Quand Nembrod, ce nJi, ce dôhquérànt que la Bible appelle un fort chasseur devant Dieu^ réunit sous ses lois les deux provitices




DE LA PROSTITUTION. 39

et les deux peuples de la Ghaldée, quand il fooda Ba- Bylone au bqrd de TEuphrale, Tàn du monde 1 402, Selon les livres de Moïse , il laissa se mêler ensemble lé& croyances , les idées et les mœurs des différentes races de ses sttjets , et il n'en dirigea pas même la fusibn, qili se fit lentement sous rinfluence de 1 ha- bitude. Ainsiia Proslitulion sacrée et la Prostitution hospitalière ne signifièrent bientôt plu« qu'une seule et même chose dans la |)ensée dés Babyloniens , et détinrent éimultahëment uûe des formes les plus ca- réctéristiques du ciilte de Vénus ou Myliita.

Ecoutons Hérodote, le vénérable père de l'histoire j le pittâ ancien collecteur des traditions du monde : à h&& Babyloniens but une loi très-honteuse : toute femitxé née dhns le pays est obligée, tiné fois daiis sa vie, flte &e l^ndre ati temple de Vénus, pour s'y ItvHer à tin étranger. Plusieurs d'entre elles , dédaî^ gtittbt de èe voir confondues avec les autres à causé de l'oi^ueil que leur inspirent leurs richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là elles SiB tiiétihehl assisies , ayant derrière elles un grand HtdmbhB de dotaesliques qili les ont iaccompagnées; Hiftid là plupart deà aiitres s'asseyent dans la pièce de terré dépéttdante du temple de Vénus avec une cbuh)nn'e de ficelles autour de la tête. Les unes arri- vétil-, léSéùtHès se retirent. On voit, en tous sens, des aliiéë^ feéjiïirées par des cordages tendus ; les étran- gère se promènent dans ces allées et choisissent les fenMèëè qfti lébt plaisent te plus. Quand une femme


40 HISTOIRE

a pris place en ce lieu , elle ne peut retourner chez elle que quelque étranger ne lui ait jeté de l'argent sur les genoux et n'ait eu commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut qtl^ rétranger, en lui jetant de l'argent y lui dise : « J'invoque la déesse Mylitta. » Or, les Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit la somme , il n'éprouvera point de refus : la loi le défend , car cet argent de- vient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent , et il ne lui est pas permis de» repousser personne. Enfin , quand elle s'est acquittée de ce qu'elle devait à la déesse , en s'abandonnant à un étranger, elle retourne chez elle ; après cela , quelque somme qu'on lui donne , il n'est pas possible de la séduire. Celles qui ont en partage une taille élégante et de la beauté ne feront pas un long séjour dans le temple; mais les laides y restent davantage, parce qu'elles ne peuvent satisfaire à la loi. Il y en a même qui y demeurent trois ou quatre ans. » (Liv. I, pa- ragr. 199).

Cette Prostitution sacrée , qui se répandit avec le culte de Mylitta ou Vénus Uranie dans l'ile de Cypre et en Pbénicie , est un de ces faits acquis à l'histoire, si monstrueux , si bizarre , si invraisemblable quMl paraisse. Le prophète Baruch , qu'Hérodote n'avait pas consulté et qui se lamentait avec Jérémie deux siècles avant Thistorien grec, raconte aussi les mêmes turpitudes dans la lettre de Jérémie aux Juifs que le roi Nabuchodonosor avait amenés en captivité à


DE LA PROSTITUTION. 41

Babylone : « Des femmes , enveloppées de cordes , sont assises au bord des chemins et brûlent des par- fums {succendentes ossa olivarum). Quand une d'elles , attirée par quelque passant,it dormi avec lui, elle reproche à sa voisine de n'avoir pas été jugée digne, comme elle, d'être possédée par cet homme et de n'avoir pas vu rompre sa ceinture de cordes. » (Ba- ruch, ch. VI). Cette ceinture de cordes, ces nœuds qui entouraient le corps de la femme vouée à Vénus, représentaient la pudeur qui ne la retenait que par un lien fragile et que l'amour impétueux devait bien- tôt briser. Il fallait donc que celui qui voulait cohabi- ter avec une de ces femmes consacrées saisît l'extré- mité de la corde qui l'entourait et entraînât ainsi sa conquête sous des cèdres et des lentisques qui prê- talent leur ombre à l'achèvement du mystère. Le sa- crifice à Vénus était mieux reçu par la déesse, lorsque le sacrificateur, dans ses transports amoureux , rom- pait impétueusement tous les liens qui lui faisaient obstacle. Mais les savants qui ont commenté le fa- meux passage de Baruch ne sont pas d'accord sur l'espèce d'offrande que les consacrées brûlaient de- vant elles pour se rendre Vénus favorable. Selon les uns , c'était un gâteau d'orge et de froment ; selon les autres , c'était un philtre qui allumait les désirs et préparait à la volupté ; enfin , d'après une expli- cation plus naturelle, il ne s'agissait que des baies parfumées de l'arbre à encens.

Hérodote avait vu de ses yeux, vers l'an 440


ki HIStOlkE

avant Jésus-Christ , la Prostitution sacrée des Fem- înies de Babylonè; comme étranger ^ saiis doute jeta-t-il quelque argent sur les genoux d'une belle Babylonienne. Trois Siècles et demi après lui , iin autre voyageur, Strabon, fut aussi témoin de ces dés- ordres , et il raconte que toutes les Femmes de Baby- lonè obéissaient à Toràcle en livrant leur corps à hn étranger qu'elles considéraient comme un hôte : Mos est... cum hospite corpus miscere^ dit là trâductiôii latine de sa Géographie écrite en grec. Cette t^rostî- tution n'avait lieu (|Ué danë un seul teittpie an éltè s'était installée dès les premiers temps dé la fonda- tion de Bàbylone. Le temple de Mylitta eût été trop petit pour contenir tôii^ les adorateurs de la dëessë; mais il y avait à l'tentôùr de ce tenàpleune vaste éti- ceinte qui en faisait partie et qui t'enfermait des édi- culés, des bocages, des bàssifas et des jardins. C'était là le champ de là Pjt)8titulioii. Les feriiiiiës qui ^'y âbàtidonnaierit se ttôuvàieht sur liti térràiii sacbé otl Tœil d'un père ou d'un toâri ne venait pas les thiti- bler. Hét-odbté et Strabon ne parlent pas àe la Jiàrt que se réservait le pt-être dans les offrahdeis dëà pieuses adoratrices dé Mylitlâ; mais Baruch dôUs re- présente les prêtres de Babylonè comme des gens (jttî ne se refusaient rien.

On comprend que le spectacle permanent de fâ Prostitution sacrée ait gâté les mœurs de Babylôtië. En effet , cette immense cité , peuplée de plusieurs millions d'hommes t'épàrlis sur tih espace de quinze


DE LA PROStitUTION. 4à

liëtieëy était devetiué bientôt un épouvantable liéii Hë débàiiché. Elle fdt détruite en partie jJàr ïîps Perses, qtti s'en ëiidpârêrëUi dàbs Vàûtéê 33 1 âvdnt Jésas- Cbrist; maià la t*tiine de qaélcfbes grands édifices, lé saccagement des palais et des tombeaux , le renver- sénleiit dés bii^àilles hé puHfièrent pas l'air empesté de là Prôâtitiilioh , qui s'y perpétua comme dans sa véritable patrie, tant qu'il y 'eut un toit pour l'abriter. Atexàïidre-ie-Gkîaûd avait éfé lui-même effrayé dû Ubéttinàge bâbylohien lorsqu'il y était venu prendre part et éfa itiouriK « Il tî'était Héh de plbs cortbài(5a tjùé fefe peUplfe , remporté Quirite-Ctirce , iin des hîsto- Hëtis du icônquérànt dé Babylôtie ; rien dé pliiè âa- vHiit dans l'art des plaisirs et des voluptés. Lés pères et les tiièréà s'oti&âîéht que letirs filles se prostituas* seUt à leui-S hôtes polir de l'argent , et les iharis n'é^ tàieht pas nibîns ibdûlgénts à l'égard de leurs feita- thes. Les Babylbhiéns se plongéaiehi surtout daiié rivrognferie et dans les désordres qui la suivent. Leà feitttties paraissaient d'abbï*d dans leurs bâhqtiels avec Uit^déâtië ; tnaiS éUsuite elles quittaient leurs robes ^ jptiis lé iréstë de letirs Mbits l'un après l'iaititr'e , dé- pouillant peu à peu la pudeùt jusqu'à ce qU'elleé fussent toutes nues. Et ce n'étaient pas deà femmes publiques qui s'abandonnaietit ainsi; c'étaient \ei dàmës les jplùs qualifiées, aussi bien que leurs filles. )ii L'ëXetaple de Bàbylone avait porté fruit; et lé culife dé Mylîtta s'était propagé , avec la PrôstitUtioti iqtol l'àcibôûipil§nàit, dans l'Asie et dànS l'AfVîqtfé^


1 3


44 HISTOIRE

jusqu'au fond de l'Egypte comme jusqu en Perse; mais dans chacun de ces pays la déesse prenait un nom nouveau . et son culte affectait des formes nou- velles sous lesquelles reparaissait toujours la Prosti-. tution sacrée.

En Arménie , on adorait Vénus sons le nom d'Â- naïtis ; on lui avait élevé un temple à l'instar de celui que Mylitta avait à Babylone. Autour de ce temple s'étendait un vaste domaine dans lequel vivait en- fermée une population consacrée aux rites de la déesse. Les étrangers seuls avaient le droit de passer le seuil de cette espèce de sérail des deux sexes et d'y demander une galante hospitalité qu'on ne leur refusait jamais. Quiconque était admis dans la cité amoureuse devait, suivant l'antique usage , acheter par un présent les faveurs qu'on lui accordait ; mais, comme il n'est pas de coutume qui ne tombe tôt ou tard en désuétude à une époque de décadence , la femme que Thôte de Vénus avait honorée de ses ca- resses le forçait souvent d'accepter un don plus consi- dérable que celui qu'elle en recevait. Les desservants et desservantes de l'enclos sacré étaient les fils et les filles des meilleures familles du pays; et ils entraient au service de la déesse pour un temps plus ou moins long, d'après le vœu de leurs parents. Quand les filles sortaient du temple d' Anaïtis , en laissant à ses au- tels tout ce qu'elles avaient pu gagner à la sueur de leur corps, elles n'avaient point à rougir du métier qu'elles avaient fait , et alors elles ne manquaient pas


DE LA PROSTITUTION. i5

de maris qui s'en allaient au temple prendre des ren- seignements sur les antécédents religieux des jeunes prêtresses. Celles qui avaient accueilli le plus grand nombre d'étrangers étaient les plus recherchées en mariage. Il faut dire aussi que dans le culte d'A- naïtis on assortissait autant que possible Tâge , la fi- gure et la condition des amants^ de manière à con- tenter la déesse et ses adorateurs. C'est Strabon qui nous a conservé cette particularité consolante , que nous ne rencontrerons pas chez les autres Vénus.

Ces différentes Vénus s'étaient éparpillées dans toute la Syrie, et elles avaient partout établi leur Prostitution avec certaines variantes de cérémonial. Vénus, sous ses noms divers, personnifiait, déifiait l'organe de la femme, la conception féminine, la na- ture femelle. Il était donc tout simple de déifier, de personnifier aussi l'organe de F homme, la généra- tion masculine, la nature mâle. Les hommes avaient fait 4e culte de Vénus j lesjemmes firent celui d'A- donis, qui devint, en se matérialisant, celui de Priape. On voit, dans l'antiquité, les deux cultes ré- gner , l'un auprès de l'autre en bonne intelligence. C'est surtout aux Phéniciens qu'il faut attribuer la propagation des deux cultes, qui souvent n'en for- maient qu'un seul, en se mêlant l'un à l'autre. La Vénus des Phéniciens se nommait Astarté. Elle avait des temples à Tyr, à Sidon et dans les principales villes de Phéaicie; mais les plus célèbres étaient ceux d'Héliopolis de Syrie et*d'Aphaque près du


46 HISTOIRE

mont Libafi. Astarté ayait )es fl^tii^ ^exes df p9 sp statues , poar représentef à la fois Yénu^ et Aftflqj^- ^ mélange des ^eux sexes se traduisait epcqrfî mieux par le travestissement des homipes en fjpmmes et ()es femmes en hommes, dans \çs féle3 nop|urQe3 de \s^ déesse. Les débaqchesles plus ipfâmes avsiiept lieu à la faveur d^ ces déguisemep^, et le prêtre g^ réglait lui-même la cérémonie, a|i son d@&i instru- ments de musique, dçs ^i^tres et des t^ipboyrç. Ç^tte monstrueuse proniiscuité; qui avait lien Qpqçl^s ^usr pices de la bonne déesse , amenait une ippHHfide d'enfants qui ne connaissaient jamais leprs pèrei» et qui venaient à leur tour, dès leur plqs tendre jeu- nesse, retrouver leiirs nières fi^n^ les mystères d'^r tarte. Il y avait pourtant une espppe di^ P^^F^ge? eQ dehors de la Prostif^ution sacrée, à }?qaeUe oe Ur vraient les hommes ainsi que les fepiipes ; puiçqne les Phéniciens, suivant le témoignage d'Eusèl^e? prO; stituaient leurs filles vierges aux ^tranger^, pqur la pjus grande gloire de Thospualité. Ces turpitudes, que n'absolvait pas leqr antiquité, se continuècent jusqu'au quatrième siècle de Tère vulgaire, et il Mr lut que Çopslantin-Ie-Grapd y mit ordre, en les in- terdisant par une loi, eh ^étrpis^pt les temples d' As- tarté et en remplaçapt celui qui désbpnorait Héliopolis par une église chrétienne.

Cette Astarté , que la Bible appelle la déesse des Sidoniens , Sjivait trouvé des autels non moins impars dans rîle de Cypre, où les Pbénicieps d'Ascalon im-


DE LA PROSTITUTION. 47

portèr€}qt de* bonne heure, avec leur commerce in- dustrieux, 1^ Prostitution sacrée. Op eût dit que Vénus, née de la mer, comme la brillante planète Uranîe, que les bergers chaldéens en voyaient sortir dans les belles nuits d'été, avait choisi pour son em- pire terrestre cette île de Cypre, que les dieqx, àjsa naissance, lui assignèrent en partage, comme nous le raconte la tradition grecque par la bouche 4'Ho- mère. C'était l'Astarté des Phéniciens, l'Uranie de^ Babyloniens : elle avait dans son t}e vingt tecnples renpnimés; les deux principaux ét^ipnt ceux 4P Paphos et d'Am^thoiite , où la Prostitution se^cvée s'exerçaiî sur une plus grapde échelle que partout ailleurs. Et pourtant, les filles d'Amathonte avaient été chastes , et ipéme obstinées dans leur cl^^steté , lorsque Vénqs fqt rejetée sqr leur rivage par Técume des flots ; eljps méprisèrent cette nouvelle déesse qpi jeur appari^issait toute nue^j les pauvres Prppœ- tides^ et |a déesse irritée leur prdpnpa de se prosti- tuer à tout venant, pour expier je m^fiy^j^ ^Pp^^^il qu'elles lui avaient fait : elles obéirent ^yec t^nt de répugi)ance aux ordres de Vénus, que la prptectrice des amours les changea §n pierres. Ce fqt une I^çoqi (|qi profita aux filles de Cypre : elles se vouèrent donc à la Prostitution en l'hpnpeiir de leur déesse , et elles se promenaient le soir, ^u bord de la mer, pour se vendre aux étrangers qpi arrivaient dans nie. Il en était encore ainsi au depxième siècle, dq teipps de Justin , qui raconte ces prpmenades des


48 HISTOIRE

jeunes Cypriennes sur le rivage; mais, à cette épo- que, le produit de leur prostitution n'était pas déposé, comme dans Vorigine, sur l'autel de la déesse : ce salaire malhonnête s'entassait dans un coffre, de ma- nière à former une dot qu'elles apportaient à leurs maris et que ceux-ci recevaient sans rougir.

Quant aux fêtes de Vénus, qui attiraient en Cypre une innombrable foule d'adorateurs zélés, elles n'en étaient pas moins accompagnées d'actes, ou du moins d'emblème* de Prostitution. On attribuait au roi Ci- nyras la fondation du temple de Paphos, et les prê- tres du lieu prétendaient que la maîtresse de ce roi, nommée Cypris, s^était fait un tel renom d'habileté dans les choses de l'amour, que la déesse avait voulu qu'on lui donnât son nom. Cette Vénus, qu'on ado- rait à Paphos, était donc l'image de la nature fe- melle, de même que la Mylitta de Babylone : aussi, dans les sacrifices qui lui étaient offerts, on lui pré- sentait, sous le nom de Carposis (Kaprccixjcç), qui si- gnifiait prémicesy un phallus ou une pièce de mon- naie. Les initiés ne s'en tenaient pas à rallégorie. La déesse était représentée d'abord par un cône ou pyramide en pierre blanche, qui fut transformée plus tard en statue de femme. La statue du temple d'Amathonte, au contraire, représentait une femme barbue, avec les attributs de l'homme sous des ha- bits féminins : cette Vénus-là était hermaphrodite , selon Macrobe (putant eamdem marem ac feminam esse); voilà pourquoi Catulle l'invoque en la quali-


DE LA PROSTITUTION. 49

fiant de double déesse d'Àmathonte (duplex Amathu- sia). Les mystères les plus secrets de celte Astarté se passaient dans le bois sacré qui environnait son temple y et dans ce bois toujours vert on entendait soupirer Tiunx ou frutiUa^ oiseau dédio à la déesse. Cet oiseau, dont les magiciens employaient la chair pour leurs philtres amoureux, n'était an Ire que notre trivial hochequeue; s'il nous est venu de Cypre, il a eu le temps de changer en chemin. Cette île fortu- née avait encore d'autres temples , où le culte de Vénus suivait les mêmes rites : à Cinyria, à Tama- sns, à Aphrodisium» à Idalie surtout, la Prostitu- tion sacrée prenait les mômes prétextes, sinon les mêmes formes.

De Cypre, elle gagna successivement toutes les îles de la Méditerranée ; elle pénétra en Grèce Bt jus- qxfen Italie : la marine commerçante des Phéniciens la portait partout où elle allait chercher ou déposer des marchandises. Mais chaque peuple, en accep- tant an culte qui flattait ses passions, y ajoutait quelques traits de ses mœurs et de son caractère. Daûs les colonies phéniciennes la Prostitution sacrée conservait les habitudes de lucre et de mercanti- lisnâe qui distinguaient cette race de marchands : à Sîcca-Veneria, sur le territoire de Carthage, le temple de Vénus, qu'on appelait dans la langue tyrienne Succoth Benothon les Tentes des Filles j était, en ef- fet, un asile de Prostitution dans lequel les filles du pays allaient gagner leur dot à la peine de leur corps


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(injuria corporiSj dit Valère-Maxime) ; elles n'en étaient que plus honnêtes femmes après avoir fait ce vilain métier, et elles ne se mariaient que mieux. On peut induire de certains passages de la Bible, que ce temple, comme ceux d'Astarté à Sidon et à As- calon, était tout environné de petites tentes, dans lesquelles les jeunes Carthaginoises se consacraient à la Vénus phénicienne. Elles s'y rendaient de tous côtés en si grand nombre, qu'elles se faisaient tort réciproquement et qu'elles ne retournaient pas à Car- thage aussi vite qu'elles l'auraient voulu pour y trou- ver des maris. Les temples de Vénus étaient ordi- nairement situés sur des hauteurs, en vue de la mer, afin que les nautoniers, fatigués de leur navigation, pussent apercevoir de loin, comme un phare, la blanche demeure de la déesse , qui leur promettait le repos et la volupté. On comprend que la Prostitu- tion hospitalière se soit d'abord établie au profit des marins, le long des côtes où ils pouvaient aborder. Cette Prostitution est devenue sacrée, lorsque le prêtre a voulu en avoir sa part et l'a couverte , en quelque sorte , du voile de la déesse qui la proté- geait. Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, a précisé les principaux caractères du culte de Vénus, en con- statant qu'il y avait trois Vénus plutôt qu'une, celle des vierges, celle des femmes mariées et celle des courtisanes, déesse impudique, à qui les Phéni- ciens, dit-il, immolaient la pudeur de leurs filles, avant qu'elles fussent mariées.


DE LA PROSTITUTION. 5^

Toute TAsie-Mineiire avait embrassé avec trans- port un culte qui déifiait les sens et les appétits char- nels : ce culte associait souvent Adonis à Vénus. Adonis , dont les Hébreux firent le nom du Dieu créateur du monde , AdonaJi^ personnifiait la nature mâle^ sans laquelle est impuissante la nature fe- melle. Aussi, dans les fêtes funèbres qu'on célébrait en l'honneur de ce héros chasseur, tué par un san- glier et tant pleuré par Vénus, sa divine amante, on symbolisait l'épuisement des forces physiques et ma- térielles, qui se perdent par Tabus qu'on en fait, et qui ne se réveillent qu'à la suite d'une période de repos absolu. Durant ces fêtes, qui étaient fort cé- lèbres à Byblos en Syrie, et qui rassemblaient une immense population cosmopolite autour du grand temple de Vénus, les femmes devaient consacrer leurs cheveux ou leur pudeur à la déesse. Il y avait la fête du deuil, pendant laquelle on pleurait Adonis en se frappant Tun l'autre avec la main ou avec des verges; i] y avait ensuite la fête de la joie, qui an- nonçait la résurrection d'Adonis. Alors, on exposait en plein air, sous le portique du temple , la statue pballophore du dieu ressuscité, et aussitôt, toute femme présente était forcée de livrer sa chevelure au rasoir ou son corps à la Prostitution. Celles qui avaient préféré garder leurs cheveux étaient par- quées dans une espèce de marché, où les étrangers seuls avaient le privilège de pénétrer ; elles restaient

Xkm'oente, dit Lucien, pendant tout un jour, et elles

4.


52 HISTOIRE

s'abandonnaient à ce honteux trafic autant de fois qu'on voulait bien les payer. Tout Targent que pro- duisait cette laborieuse journée s'employait ensuite à faire des sacrifices à Vénus. C'était ainsi qu'on so- lennisait les amours de la déesse et d'Adonis. On peut s'étonner que les habitants du pays fussent si empressés pour un culte où leurs femmes avaient tout le bénéfice des mystères de Vénus; mais il faut remarquer que les étrangers n'étaient pas ïnoins qu'elles intéressés dans ces mystères qui semblaient institués exprès pour eux. Le culte de Vénus était donc, en quelque sorte, sédentaire pour les femmes^ nomade pour les hommes, puisque ceux-ci pou- vaient visiter tour à tour les fêtes et les temples di- vers de la déesse, en f)rofitant partout, dans ces pèlerinages voluptueux, des avantages réservés aux hôtes et aux étrangers.

Partout, en effet, dans l' Asie-Mineure, il y avait des temples de Vénus, et la Prostitution sacrée pré- sidait partout aux fêtes de la déesse , qu'elle prît le nom de Mylitta, d'Anaïtis, d'Astarté, d'Ul-anie, de Mitra, ou tout autre nom symbolique. Il y avait, dans le Pont, à Zela et à Comanes, deux temples de Vénus- Anaïtis , qui attiraient à leurs solennités une multitude de fervents adorateurs. Ces deux temples s'étaient prodigieusement enrichis avec l'argent de ces débauchés, qui s'y rendaient de toutes parts pour accomplir des vœux (causa votorum^ dit Stra- bon). Pendant les fêtes, les abords du temple à


DE LA PROSTITUTION. 53

Comanes ressemblaient à un vaste camp peuplé d'hommes de toutes les nations , offrant un bizarre mélange de langages et de costumes. Les femmes qui se consacraient à la déesse, et qui faisaient argent de leur corps (corpore'quœstum facientes)j étaient aussi nombreuses qu'à Corinthe, dit encore Strabon, qui avait été témoin de cette afïluence. Il en était de même à Suse et à Ecbatane en Médie ; chez les Parthes , qui furent les élèves et les émules des Perses en fait de sensualité et de luxure; jusque chez les Amazones , qui se dédommageaient de leur chasteté ordinaire, en introduisant d'étranges dés- ordres dans le culte de leur Vénus, qu'elles nom- maient pourtant Artémis la Chaste. Mais ce fut en Lydie que la Prostitution sacrée entra le plus pro- fondément dans les mœurs. Ces Lydiens, qui se van- taient d'avoir inveaté tous les jeux de hasard et qui s'y livraient avec une sorte de fureur, vivaient dans une mollesse, éternelle conseillère de la débauche. Tout plaisir leur était bon, sans avoir besoin d'un prétexte de religion ni 4e l'occasion d'une fête sacrée. Ils adoraient bien Vénus, avec toutes les impuretés que son culte avait admises; mais, en outre, les filles se vouaient à Vénus et pratiquaient pour leur propre compte la Prostitution la plus éhontée : « Elles y gagnent leur dot, dit Hérodote, et continuent ce commerce jusqu'à ce qu'elles se marient. » Cette dot si malhonnêtement acquise leur donnait le droit de choisir un époux qui n'avait pas toujours le droit de


/


h histoire

repousser Thonnear d'un pareil choix. II parait que les filles lydiennes ne faisaient pas de mauvaises affaires, car lorsqu'il fut question d'ériger un tom- beau à leur roi Alyattes, père de Crésus, elles con- tribuèrent à la dépense , de concert avec les mar- chands et les artisans de la Lydie. Ce tombeau était magnifique, et des inscriptions commémoratives marquaient la part qu'avait eue, dans sa construc- tion, chacune des trois catégories de ses fondateurs î or, les courtisanes avaient fourni une somme consi- dérable et fait bâtir une portion du monument bien plus étendue que les deux autres , bâties aux frais des artisans et des marchands.

Les Lydiens, ayant été subjugués par les Perses, communiquèrent à leurs vainqueurs le poison de la Prostitution. Ces Lydiens, qui avaient dans leurs ar- mées une foule de danseuses et de musiciennes, mer- veilleusement exercées dans Fart de la volupté, ap- prirent aux Perses à faire cas de ces femmes qui jouaient de la lyre , du tambour, de la flûte et du psaltérion, La musique devint alors Paiguillon du li- bertinage, et il n'y eut pas de grand repas où rivresse et la débauche ne fussent sollicitées par les sons des instruments, par les chants-obscènes et les danses las- cives des courtisanes. Ce honteux spectacle, ces pré- ludes de Torgie sans frein, les anciens Perses ner les épargnèrent pas même aux regards de leurs fem- . mes et de leurs filles légitimes , qui venaient prendre place au festin, sans voile et couronnées de fleurs ,


DE LA PROSTITUTION. 55

elles qui vivaient ordinairement renfermées dans rintérieur de leurs maisons et qui ne sortaient que voilées, même pour aller au temple de Mithra, la Vénus des Perses, Échauffées par le vin, animées par la musique, exaltées par la pantonaime volup- tueuse des musiciennes, ces vierges, ces matrones, ces épouses perdaient bientôt toute retenue et, la coupe à la main , acceptaient, échangeaient, provo- quaient les défis les plus déshonnêtes, en présence de leurs pères, de leurs maris, de leurs frères, de leurs enfants. Les âges, les sexes, les rangs se confon- daient sous l'empire d'un vertige général ; les chants, les cris , les danses redoublaient, et la sainte Pudeur, dont les yeux et les oreilles n'étaient plus respectés, fuyait en s'enveloppant dans les plis de sa robe. Une horrible [promiscuité s^emparait alors de la salle du festin , qui devenait un infâme dictérion. Le banquet et ses intermèdes libidineux se prolongeaient de la sorte jusqu'à ce que Taurore fît pâlir les torches et que les convives demi-nus tombassent pêle-mêle en- dormis sur leurs lits d'argent et d'ivoire. Tel est le récit que Macrobe et Athénée nous font de ces hi- deux festins, que Plutarque essaie de réhabiliter en avouant que les Perses avaient un peu trop imité les Parthes , qui se livraient avec fureur à tous les entrainemenis du vin et de la musique.

Au reste , dès la plus haute antiquité, les rois de Perse avaient des milliers de concubines musiciennes attachées à leur suite , et Paf ménion , général d'A-


56 HISTOIRE DE LA PROSTITUTION.

lexandre de Macédoine, en trouva encore dans les bagages de Darius trois cent vingt-neuf qui lui étaient restées après la défaite d' Arbclles , avec deux cent soixante dix-sept cuisiniers, quarante-six tres- seurs de couronnes et quarante parfumeurs, comme un dernier débris de sop luxe et de sa puissance.


CHAPITRE IL


Sommaire. — ' La Prostitution en Egypte , autorisée par les lois. — Cupidité des Égyptiennes. — Leurs talents incomparables pour exciter et satis&ire les passions. — Réputation des cour- tisanes dTÈgypte. — Cultes d'Osiris et d'Isis. — Osiris, emblème de la nature mâle. — Isis , emblème de la nature femelle. — Le Van mystique, le Tau sacré et l'CEil sans sourcils , des pro- cessions d'Osiris. — La Vache nourricière , les Cistophores et le Phallus, des processions dlsis. — La Prostitution sacrée en Egypte. — Initiations impudiques des néophytes des deux sexes, réservées aux prêtres égyptiens — Opinion de saint Epiphane sur ces cérémonies occultes. — Fêtes d'Isis à Bubastis. — Obscé- nités des femmes qui s'y rendaient. — Souterrains où s'accom- plissaient les initiations aux mystères d'Isis. — Profanation des cadavres des jeunes femmes parles embaumeurs. — Rhampsinite ou Rhamsès prostitue sa fille pour parvenir à connaître le voleur de son trésor, -r- Subtilité du voleur , auquel il donne sa fille eîi mariage. — La fille de Chéops et la grande pyramide. — La pyramide du milieu. — La pyramide de Mycérinus et la cour- tisane Rhodopis. — Histoire de Rhodopis et de son amant Cha- raxus, frère de Sapho. ~ Les broches de fer du temple d'Apol- lon à Delphes. — Rhodopis-Dorica. — Esope a les faveurs de


l


5S HISTOIRE

celle courtisane, en échange d'une de ses fables. — Le roi Âmasis, l'aigle et la pantouûe de Rbodopis'. — Êpigramme de Pausidippe. — Naucratis , la ville des courtisanes. — La prosti- tuée Archidice. — Les Ptolémées. — Plolémée Philadelphe et ses courtisanes Cleiné , Mneside, Pothyne etMyrtion. — Stratonice. — La belle Bilistique. — Ptolémée Philopator et Irène. — La courtisane Hippée ou la Jument.

L'Egypte, malgré ses sages, malgré ses prêtres qui lui avaient enseigné la morale, ne fut pas exempte cependant du fléau de la Prostitution; elle avait trop de rapports de voisinage et de commerce avec les Phéniciens pour ne pas adopter quelque chose d'une religion qui lui venait, comme la pourpre et l'encens, de Tyr et de Sidon. Elle leur laissa le dogme, elle ne prit que le culte, et quoique Vénus n'eût pas d'autels sous son nom dans Tempire d^Isis et d'Osiris , la Prostitution régna , dès les temps les plus reculés , au milieu des villes et presque publi- quement, encore plus que dans le sanctuaire des temples. Ce n'était pas la Prostitution hospitalière : le foyer domestique des Égyptiens demeurait tou- jours inaccessible aux étrangers, à cause de Thor- reur que ceux-ci leur inspiraient ; ce n'était pas la Prostitution sacrée, car, en s'y livrant, les femmes n'accomplissaient pas une pratique ^e religion : c'était la Prostitution légale dans toute sa naïveté primitive. Les lois autorisaient , protégeaient, justi- fiaient même l'exercice de cet infâme commerce; une femme se vendait , comme si elle eût été une marchandise, et l'homme qui l'achetait à prix


DE LA PROSTITUTION. 59

d*argent excusait ou du moins n'accusait pas l'o- dieux marché que celle-ci n'acceptait que par avarice. L'Égyptienne se montrait aussi cupide que la Phé- nicienne, mais elle ne prenait pas la peine de cacher sa cupidité sous les apparences d'une pratique reli- gieuse. Elle était également d'une nature très-ar*- dente, comme si les feux de son soleil éthiopique avaient passé dans ses sens; elle possédait surtout, si nous en croyons Ctésias , dont Athénée invoque le témoignage, des qualités et des talents incompa- rables pour exciter, pour enflammer, pour satisfaire les passions qui s'adressaient à elle ; mais tout cela n'était qu'une manière de gagner davantage. Aussi, les courtisanes d'Egypte avaient-elles une réputa- tion qu'elles s'efforçaient de maintenir dans le monde entier.

La religion égyptienne, ainsi que toutes les reli- gions de l'antiquité, avait déifié la nature fécondante et génératrice sous les noms d'Osiris et d'Isis. C'étaient, dans l'origine, les seules divinités de l'Egypte : Osi- ris ou le Soleil représentait le principe de la vie mâle; Isis ou la Terre, le principe de la vie femelle. Apu- lée, qui avait été initié aux mystères de la déesse, lui fait tenir ce langage : a Je suis la Nature , mère de toutes choses, souveraine de tous les éléments, le commencement des siècles , la première des divi- nités, la reine des mânes, la plus ancienne habitante des cieux , l'image uniforme des dieux et des dées- ses... Je suis la seule divinité révérée dans Tunivers


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SOUS plusieurs formes, avec diverses cérémonies et sous différents noms. Les Phéniciens m'appellent la Mère des dieux; les Cypriens, Vénus Paphienne.,.» Isis n'était donc autre que Vénus, et son culte mys- térieux rappelait, par une foule d'allégories, le rôle que joue la femme ou la nature femelle dans l'uni- vers. Quant à Osiris , son mari, n'était-ce pas l'em- blème de l'homme ou de la nature mâle, qui a besoin du concours de la nature femelle qu'elle féconde, pour engendrer et créer? Le bœuf et la vache étaient donc les symboles d'Isis et d'Osiris. Les prêtres de la déesse portaient dans les cérémonies le van mys- tique qui reçoit le grain et le son , mais qui ne garde que le premier en rejetant le second; les prêtres du dieu portaient le tau sacré ou la clef, qui ouvre les serrures les mieux fermées. Ce tau figurait l'organe de l'homme; ce van, l'organe de la femme. Jl y avait encore l'œil , avec ou sans sourcils, qui se pla- çait à côté du tau dans les attributs d' Osiris, pour simuler les rapports des deux sexes. De même, aux processions dlsis, immédiatement après la vache nourricière , de jeunes filles consacrées, qu'on nom- mait cistophoreSj tenaient la ciste mystique , corbeille de jonc renfermant des gâteaux ronds ou ovales et troués au milieu ; près des cistophores, une prêtresse cachait dans son sein une petite urne d'or, dans laquelle se trouvait le phallus , qui était , selon Apu- lée, (( l'adorable image de la divinité suprême et l'instrument des mystères les plus secrets. » Ce phal-


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lus,. qui reparaissait sans cesse et sous toutes les formes dans le culte égyptien , était la représentation figurée d'une partie du corps d'Osiris, partie que n'avait pu retrouver Isis , lorsqu'elle rassembla con- jugalement les membres épars de son mari, tué et mutilé par l'odieux Typhon , fière de la victime. On peut donc juger du culte d'Isis et d'Osiris par les objets mêmes qui en étaient les mystérieux sym- boles.

La Prostitution sacrée devait, dans un pareil culte, avoir la plus large extension ; mais elle était certai- nement, du moins dans les premiers âges, réservée au prêtre qui en faisait un des revenus les plus productifs de ses autels. Elle régnait avec impudeur dans ces initiations, auxquelles il fallait préluder par les ablutions , le repos et la continence. Le dieu et la déesse avaient remis leurs pleins pouvoirs à des ministres qui en usaient tout matériellement et qui se chargeaient d'initier à d'infâmes débauches les néophytes des deux sexes. Saint Epiphane dit po- sitivement que ces cérémonies occultes faisaient al- lusion aux mœurs des hommes avant l'établisse- ment de la société. C'étaient donc la promiscuité des sexes et tous les débordements du libertinage le plus grossier. Hérodote nous apprend comment on se préparait aux fêtes d'Isis, adorée dans la ville de Bubastis sous le nom de Diane : « On s'y rend par eau , dit-il , hommes et femmes pêle-mêle , con- fondus les uns avec les autres; dans chaque bateau


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il y a un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des castagnettes, et quelques hom- mes de la flûte ; le reste, tant hommes que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu'on passe près d'une ville, on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes , les unes continuent à jouer des casta- gnettes ; d'autres crient de toutes leurs forces et di- sent des injures à celles de la ville; celles-ci se mettent à danser, et celles-là, se tenant debout, re- troussent indécemment leurs robes. » Ces obscénités n'étaient que les simulacres de celles qui allaient se passer autour du temple où chaque année sept cent mille pèlerins venaient se livrer à d'incroyables excès.

Les horribles désordres auxquels le culte d^Isis donna lieu se cachaient dans des souterrains où 'l'initié ne pénétrait qu'après un temps ^d'épreuves et de purification. Hérodote, confident et témoin de cette Prostitution que les prêtres d'Egypte lui avaient révélée, en dit assez là-dessus pour que ses réti- cences mêmes nous permettent de deviner ce qu'il ne dit pas : « Les Égyptiens sont les premiers qui, par principe de religion , aient défendu d'avoir com- merce avec les femmes dans les lieux sacrés, ou même d'y entrer après les avoir connues, sans s'être auparavant lavé. Presque tous les autres peuples, si l'on en excepte les Égyptiens et les Grecs , ont commerce avec les femmes dans les lieux sacrés ,


DE LA PROSTITUTION. 63

OU bien, lorsqu'ils se lèvent d'auprès d'elles, ils y entrent sans s'être lavés. Ils s'imaginçnt qu'il en est des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les bêtes et les différentes espèces d'oiseaux s'accoupler dans les temples et les autres lieux consacrés aux dieux ; si donc cette action était désagréable à la divinité, les bêtes mêmes ne l'y commettraient pas. » Hérodote, qui n'approuve pas ces raisons , s'abstient de trahir les secrets des prê- tres égyptiens, dans la confidence desquels il avait vécu à Memphis, à Héliopolis et à Thèbes. Il ne nous fait connaître qu'indirectement les mœurs privées et publiques de l'Egypte; mais à certains détails qu'il donne en passant, on peut juger que la corruption, chez cet ancien peuple , était arrivée à son comble. Ainsi, on ne remettait aux embaumeurs les corps des femmes jeunes et belles que trois ou quatre jours après leur mort , et cela , de peur que les embau- meurs n'abusassent de ces cadavres. « On raconte, dit Hérodote , qu'on en prit un sur le fait avec une femme morte récemment. »

L'histoire des rois d'Egypte nous présente encore dans l'ouvrage d'Hérodote deux étranges exemples de la Prostitution légale. Rhampsinite ou Rhamsès, qui régnait environ 2244 ans avant Jésus-Christ , voulant découvrir Tadroit voleur qui avait pillé son trésor, « s'avisa d'une chose que je ne puis croire, » dit Hérodote, dont la crédulité avait été souvent mise à l'épreuve : « il prostitua sa propre fille, en lui or-


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donnant de s'asseoir dans un lieu de débauche et d^y recevoir également tous les hommes qui se présen- teraient, mais tle les obliger, avant de leur accorder ses faveurs, à lui dire ce qu'ils avaient fait dans leurvie déplus subtil et de plus méchant, » Le voleur coupa le bras d'un mort, le mit sous son manteau et alla rendre visite à la fille du roi. Il ne manqua pas de se vanter d'être Tauteur du vol ; la princesse essaj'a de l'arrêter , mais , comme ils étaient dans Tobscu- rité, elle ne saisit que le bras du mort, pendant que le vivant gagnait la porte. Ce nouveau tour d'adresse le recommanda tellement à Testime de Rhampsinite, que le roi fit grâce au voleur et le maria ensuite avec celle qu'il lui avait déjà fait connaître dans un mau- vais lieu. Cette pauvre princesse en était sortie sans doute en meilleur état que la fille de Chéops , qui fat roi d'Egypte, douze siècles avant Jésus-Christ. Chéops fit construire la grande pyramide, laquelle coûta vingt années de travail et des dépenses incalcula- bles. « Épuisé par ces dépenses, rapporte Hérodote, il en vint à ce point d'infamie de prostituer sa fille dans un lieu de débauche , et de lui ordonner de tirer de ses amants une certaine somme d'argent. J'ignore à quel taux monta cette somme ; les prêtres ne me l'ont point dit. Non-seulement elle exécuta les ordres de son père » mais elle voulut aussi laisser elle-même un monument : elle pria donc tous ceux qui la venaient voir de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu'elle méditait. Ce fut de ces


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pierres , me direat les prêtres , qu'on bâtit la pyra* mide qui est au milieu des trois. » La science mo- derne n'a pas encore calculé combien il était entré de pierres dans cette pyramide.

L'érection d'une pyramide, si coûteuse qu'elle fût, ne semblait pas au-dessus des moyens d'une courti- sane. Aussi , malgré la chronologie et Thistoire^ attri- buait-on généralement en Egypte la construction delà pyramide deMycérinus à la courtisaneRhodopis. Cette courtisane n'était pas Égyptienne de naissance, mais elle avait fait sa fortune avec les Egyptiens, longtemps après le règne de Mycérinus. Rhodopis, qui vivait sous Amasis, 600 ans avant Jésus-Christ, était ori- ginaire de Thrace ; elle avait été compagne d'escla- vage d'Ësope le fabuliste, chez ladmon, à Samos. Elle fut menée en Egypte par Xanthus y de Samos , qui faisait aux dépens d'elle un assez vilain métier, puisqu'il l'avait achetée pour qu'elle exerçât l'état de courtisane au profit de son maître. Elle réussit à merveille , et sa renommée lui attira une foule d'a- mants entre lesquels Charaxus, de Mytilène, frère de la célèbre Sapho, fut tellement épris de cette char- mante fille, qu'il donna une somme considérable pour sa rançon. Rhodopis, devenue libre, ne quitta pas ri^ypte > où sa beauté et ses talents lui procurèrent des richesses immenses. Elle en fit un singulier usage, car elle employa la dixième partie de ses biens à fabriquer des broches de fer , qu'elle offrit , on ne sait pour quel vœu , au temple de Delphes ,


M HISTOIRE

OÙ on les voyait encore du temps d'Hérodote. Ce grave historien parle de ces brodies symbotiqnes comme d'nne chose que personne n'avait encore ima- ginée et il ne cherche pas à deviner le sens figuré de cette singulière offrande. On n'en montrait plus que la place du temps de Plutarque. La tradition populaire avait si bien confondu les broches du temple d'Apol- lon delphien et la pyramide de Mycérinus, construite plusieurs siècles avant la fabrication des broches, que tout le monde en Egypte s'<rf)stinait à mettre cette pyramide sur le compte de Rhodopis. Selon les uns , elle en avait payé la façon ; selon les autres (Strabon et Diodore de Sicile ont Tair d'adopter cette opinion erronée), ses amants l'avaient fait bâtir à frais communs pour lui plaire : d'où il faut conclure que la courtisane avait Tamour des pyramides.

Rhodopis, que les Grecs nommaient Dorica, et Do- rica était célèbre dans toute la Grèce, ouvrit la liste de ses adorateurs par le nom d'Ésope, qui, tout contrefait et tout laid qu'il fût, ne donna qu'une de ses fables pour acheter les faveurs de cette belle fille de Thrace. Le baiser du poëte la désigna ac^x regards complai- sants de la destinée. Le beau Charaxus , à qui elle devait sa liberté et le commencement de son opu- lence, la laissa se fixer dans la ville de Naucrati», où il venait la voir, à chaque voyage qu'il faisait en Bgypte pour y apporter et y vendre du vin. Rho- dopis l'aimait assez pour lui être fidèle tant qu'il séjournait à Nauoratis , et l'amour Ty retenait plus


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que son commerce. Pendant une de ses absmoes , Bbodopis, assise sur une terrasse, regardait le Nfil et cherchait à rboriœn la voile da navh^ qui lut ramenait Cbaraxus; une de ses pantoufles avait, quitté son pied impatient et Inîliait sur un tapis : un aigle la vit via saisit avec son bec et remporta dans les airs. En ce moment, le roi Âmasis était à. Nau^^i» et y tenait sa cour , entouré de ses prin-*^ dpaux officiers. L'aigle, qui avait enlevé la panr toufle de Rhodopis sans que celle-ci s'en aparçût^. laissa tomber cette pantoufle sur les genoux du Pha:-'. raoB. Jamais il n'avait rencontré pantoufle si petite et si avenante. Il se mit en quête aussitôt du joli pied à qui die appartenait , et lorsqu'il Teut trouvé , en faisant essayer la divine pantoufle à toutes les femmes de ses États, il voulut avoir Rhodopis pour maîtresse. Néanmoins, la maîtresse d'Âmasis ne renonça pas à Charaxus ; et la Grèce célébra , dans les chansons de ses poëtes, les amours de Dorica, que Sapho, sœur de Charaxus, avait poursuivie d'amers reproches. Pan- sidippe, dans son livre sur TÉthiopie, a consacré c^te épigramme à l'amante de Charaxus : « Un nœud de rubans relevait tes longues tresses, des parfums vduptueux s'exhalaient de ta robe flottante ; aus^ vermeille que le vin qui rît dans les coupes, tu enlaçais dans tes bras charmants le beau Charaxus. Les vers de Sapho l'attestent et t'assurent l'immortalité. Nau- cratifi en conservera le souvenir, tant que les vaisseaux Yogffêront avec joie sur les flots du Nil majestueux. »

5.


«s HISTOIRE

Naneratis était la ville des courtisanes : celles qui Mrtaient de cette ville semblaient avoir profité des leçons de Rhodopis. Lenrs charmes et lenrs séductions firent longtemps Tentretien de la Grèce , qui envoyait souvent ses débauchés à Naucratis et qui en rap- portait de merveilleux récits de Prostitution. Après Rhodopis j une autre courtisane , nommée Ârchidice, acquit aussi beaucoup de célébrité par les mêmes moyens ; mais y de Taveu d'Hérodote , elle eut moins dé vogue que sa devancière. On sait pourtant qu'elle mettait un si haut prix à ses faveurs , que le plus riche se ruinait à les payer ; et beaucoup se ruinè- rent ainsi. Un jeune Égyptien , qui était éperdu- ment amoureux de cette courtisane , voulut se rui- ner pour elle ; mais , comme sa fortune était médio- cre, Archidice refusa la somme et Pâmant. Celui-ci ne se tint pas pour battu : il invoqua Vénus, qui Ivtî envoya en songe gratuitement ce qu'il eût payé si cher en réalité ; il n*en demanda pas davan* tage. La courtisane apprit ce qui s'était passé sans elle, et cita devant les magistrats son débiteur in- solvable en lui réclamant le prix du songe. Les ma- gistrats jugèrent ce point litigieux avec une grande sagesse : ils autorisèrent Archidice à rêver qu'elle avait été payée, et partant quitte. (Voy. les notes de Larcher, traducteur d'Hérodote.)

La grande époque des courtisanes en Egypte pa^ ratt avoir été celle des Ptolémées, dans le troisième siède avant Jésus-Christ; mais, parmi ces illustre»


BB LÀ PROSTITUTION. it

.fiUeay^les unes étaient Grecques , les autres venttoit 4' Asie y et presque toutes avaient commaacé piur jouar de la flûte. Ptolémée-Philadelphe eo eut on grand nombre à son service : Tune, Gléiné, lui ser«* vait d^échanson ^ et il lui fit élever des statues qui la représentaient vêtue d'une tunique légère et tenaal une conpe on rithon; Tautre , Mnéside , était une de ses musiciennes ; celle-ci , Pothyne , Tenchantait par les grâces de sa conversation ; celle-là , Myrtion, qu'il avait tirée d'un lieu de débauche hanté parles bateliers du Nil, F enivrait de sales jouissances. Ce Ptolémée payait généreusement les services qu'oa lui rendait, et il honora d'un tombeau la mémoire de Stratonice, qui lui avait laissé de tendres souve- nirs , quoiqu'elle fût Grecque et non Égyptienne. Ce roi voluptueux n'avait pas de répugnance pour les- Grecques : il avait fait venir d'Argos la belle Bilis- tique, qui descendait de la race des Atrides, et qui oubliait son origine le plus joyeusement qu'elle pou- vait^ Ptolémée Evergète , fils de Philadelphe , n'épar- pilla pas ses amours autant que son père lui en avait donné l'exemple : il se contenta d'Irène, qu'il con- duisit à Ëphèse , dont il était gouverneur, et qui poussa le dévouement jusqu'à mourir avec lui. Pto- lémée Philophator se mit à la merci d'une adroite- courtisane, nommée Agathoclée, qui régna sous son nom en Egypte, comme elle régnait dans sa chambré à coucher. Un autre Ptolémée ne pouvait se passer d'une hétaire subalterne , qu'il avait surnommée


71 HISTOIRE

— Zambri et la prostituée de Madiao. — Les efféminés jdétruUs par Moïse reparaissent sous les rois de Juda. — Âsa les chasse à son tour. — Maacfaa , mère d'Asa , grande prétresse de Priape. Les efféminés , revenus de nouveau , sont décimés par Josias.

— Débordements des Israélites avec les filles de Moab. — Mœurs des prostituées moabites. — Expédition contre tes Madianites. — Massacre des femmes prisonnières , par ordre de Moïse. — Lois de Moïse sur la virginité des fille*. — Moyens des Juifs pour constater la virginité. — Peines contre Fadultère et le viol. — Vachat d*une vierge, — La concubine de Moïse.

— Châtiment infligé par le Seigneur à Marie , sœur de Moïse. — Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs de Tamour. — La fille de Jephté. — Les espions de Josué et la fille de joie Rah^b. — Samson et la paillarde de Gaza. — Dalila. — Le lévite d'Éphraïm et sa concubine. — Infamie des Benjamites.

— La jeune fille vierge du roi David. — Débordements du roi Salomon. — Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines.

— Tableau et caractère de la Prostitution à l'époque de Salomon , puisés dans son livre dés Proverbes. — Les prophètes Isaïe, Jérémie et Ézéchiel. — Le temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des prostituées. — Jésus les chasse de la maison du Seigneur. — Marie Madeleine chez le Pharisien. •— Jésus lui remet ses péchés à cause de son repentir.

Les Hébreux y qui étaient originaires de la Chai-* dée, y avaient pris les mœurs de la vie pastorale : il est donc certain que la Prostitution hospitalière exista dans les âges reculés, chez la race juive comme chez les pâtres et les chasseurs chaldéens. On en retrouve la trace çà et là dans les livres saints. Mais la Prostitution sacrée était fondamentalement antipathique avec la religion de Moltse , et ce grand législateur, qui avait pris à tâche d'imposer un frein à son peuple pervers et corrompu, s'efforça de réprimer au nom de Dieu les excès épouvanta-


DE LA PROSTITUTION. 79

bles de la Prostitution légale. De là cette pénalité terrible qu'il avait tracée en caractères de sang sur les tables de la loi, et qui suffisait à peine pour arrêter les monstrueux débordements des fils d'A- braham.

Le plus ancien exemple qui existe peut-être de la Prostitution hospitalière, c'est dans la Genèse qu'il faut le chercher. Du temps de Noé les fils de Dieu ou les anges étaient descendus sur la terre pour connaître les filles des hommes, et ils en avaient eu des enfants qui furent des géants. Ces anges ve- naient le soir demander un abri sous la tente d*un patriarche «i ils y laissaient , en s'éloignant plus ou moins satisfaits de ce qu'ils avaient trouvé, des sou- venirs vivants de leur passage. La Genèse ne nous dit pas à quel signe authentique on pouvait distin- guer un ange d'un homme : ce n'était qu'au bout de neuf mois qu'il se révélait par la naissance d'un géant. Ces géants n'héritèrent pas des vertus de leurs père&, ear la méchanceté des hommes ne fit que s'accroître; de telle sorte que le Seigneur, in- digné de voir l'espèce humaine si dégénérée et si corrompue, résolut de l'anéantir, à Texception de Noé et de sa famille. Le déluge renouvela la face du monde, mais les passions et les vices » que Oieu avait voulu faire disparaître , reparurent et se mul- tiplièrent avec les hommes. L'hospitalité même ne fut plus, chose sainte et respectée dans les villes im- mondes de Sodome et de Gomorrhe; lorsque les


n msTonE

deox tnges (fui avaîeat anaoUcé à M>rtlMn qM aa femme Sarah, Agée de six vingts â&a, lui dame- rait un 6l6 , allèrent à Sodome et s'arrètèreaA dans la maison de Loih pour y passer la nuit, les habi- tants de la ville, depais le plus jeune jusqu'au ^nà vieux , environnèrent la maison , et appelant Loth : u Où sont ces hommes , lui dirent-Us , qui sont venss oslte nuit chez toi? Fats^les sortir, afiii que Boua les oonnaisskHis? — Je vous prie ,. mes frères , répoodit Loth, ne leur faites point de mat. J'ai deux filles qui n^ont point encore connu d'homme, je vous ks amènerai, et vous les traiterez comme il vous plaka, pourvu que vous ne fassiez pas de mal à iaes hoiBmes. Gar ils sont venus à Tombre de mon toit. » Lotb, qui &isait ainsi à l'hospitalité le sacrifice de l^hôfiseur de ses filles, n'eût-il pas accordé de bonne grâce à ses deux hôtes ce qu'il offrait malgré lui à une po- pulace ein délire? Quant à ses deux filles, que le i^)ectacle de la destruction de Sodome et de Gomop- rhe n'avait point assez épouvantées pour leur inspi- rer, des sentiments de continence, elleâ abusèrent étrangement l'une après Tautre de l'ivresse de teor maJbeureux père.

C'est bieni la débaudie, et la plus hideuse^ naiiBS ce n'est pas encore la Prostitution légale, cette qui s'accomplit en vertu d'un marché que la loi ne con- damne pas et que l'usage autorise. Cette espèce de Prostitution se montre chez les Hébreux, dès kss temps des patriardies , dix-huit siècles avant Jéaos-;


DE LÀ PKOSTWUTION. « 

CihfrHtt, «tors i&éme qoe fe diadte Joseph, esclave et âiteBdàiiii de Keimcicpie Putipbar en Égypfe, réris- ^taH ttn provocations impudiques de la femme de 9&a BMttre , et lui abandonnait son manteau pintdt que son howneniP. Un des frères de Joseph , Jnda , le 4[aatrîèffiè Bis de Jacob , avaït marié snccessivement à me' filte nommée Tbamar denx fils qu'il arait en» tKmi- mie Ghauanéenne : ces deux fils, Her et Onan, ^étaai morte sms laisser d'enftints , leur veuve se ]^mettait d'épouser leur dernier ft*ère , Séla ; mais Jnda ne se souciait pas de ce mariage , auquel les deux précédents , restés stériles , attachaient un A- éheux augure. Thamar, mécontente de son beau- père, qui s'était engagé vis-à-vis d'elle à la marier avec Séla , imagina un singulier moyen de prouver qu'elle pouvait devenir mère. Ayant su que Juda s'en alliait sur les hauteurs de Tinnath pour y faire tendre ses brebis , elle ôta ses habits de veuvage , éHe se couvrit d'un voile et s'en enveloppa, pais B-asGiit dans un carrefour sur la route que Juda dé^ vait prendre. « Quand Juda la vit, raconte la Genèse {eh. sxtvm), il imagina que c'était une prostituée, car elle avait couvert son visage pour n'être pas re- connue. Et, s'avançant vers elle, il lui dit : a Permets » que j*aillë avec toi ! » Car il ne soupçonnait pas que ce Mi sa belle-fille. Elle lui répondit : «Que » me donnera84u pour jouir de mes embrsssie^ \ naents?)» Il dit : «Je t'enverrai un chevreau de mes »itPoupeaux. i» Alors, elle reprit : « Je ferai ce que


7« HISTOIRE

» ta veax , si ta me donnes des anlies jusqu'à ce » que ta m'envoies ce que ta promets? » Et Joda lui dit : a Que veax-ta qae je te donne poor arrhes? » Elle répondit : « Ton anneaa , ton bracelet et je bâ- ton qae ta tiens à la main. » 11 s'approcha d'elle et aussitôt elle conçut ; ensuite, se levant, elle s'en alla, et, quittant le voile qu'elle avait pris, elle revêtit les habits du veuvage. Cependant Juda envoya an cfae* vreau, par l'entremise d'un de ses pâtres, qui devait lui rapporter son gage ; mais le pâtre ne trouva pas cette femme , entre les mains de qui le gage était resté , et il interrogea les passants : a Où est cette » prostituée qui stationnait dans le carrefour? » Et ils répondirent : « Il n'y a point eu de prostituée » dans cet endroit-là. » Et il retourna .vers Juda et lui dit : « Je ne l'ai point trouvée , et lea gens de » Tendroit m'ont déclaré que jamais prostituée n'a- D vait stationné à cette place. » Peu de temps après, on vint annoncer à Juda que sa belle-fille était en- ceinte et il ordonna qu'elle fût brûlée comme adul- tère ; mais Thamar lui fit connaître alors le père de l'enfont qu'elle portait, en lui rendant son anneaa, son bracelet et son bâton.

Voilà certainement le plus ancien exemple de Prostitution légale que puisse nous fournir l'histoire; car le fait , rapporté par Moïse avec toutes les cir- ccmstances qui le caractérisèrent , remonte au vingt- unième siècle avant Jésus-Christ. Nous voyons déjà la prostituée juive , cachée dans les plis d'un voile^


DE LA PROSTITUTION. 77

afisise an bord d'an chemin et s'y livrant à son in- fftme métier avec le premier venn qni veut la payer. C^était là, depuis la pins hante antiquité, le rôle que jouait la Prostitution chez les Hébreux. Les livres saints ^sottt remplis de passages' qui nous montrent les carrefours des routes servant de marché et de diamp de foire aux paillardes ^ qui tantôt se tenaient irnuK^lés, enveloppées dans leur voile comme dans un linceul , et tantôt, vêtues d'habits immodestes et richement parées, brûlaient des parfums, chan- taient des chansons voluptueuses, en s'accompa- gnant avec la lyre , la harpe et le tambour , ou dan- saient au son de la double flûte. Ces paillardes n'étaient pas des Juives , du moins la plupart ; car FÉcriture les qualifie ordinairement de femmes étran- gères : c'éta,ient des Syriennes, des Égyptiennes, des Babyloniennes, etc., qui excellaient dans Tart d'exciter les sens. La loi de Moïse défendait expres- sément aux femmes juives de servir d'auxiliaires à la Prostitution qu'elle autorisait pour les hommes, puisqu-elle ne la condamnait pas. On s'explique donc comment les femmes^ étranghres n'avaient pas le droit de se prostituer dans l'enceinte des villes et pourquoi les grands chemins avaient le privilège de donner asile à la débauche publique. Il n'y eut d'exception à cet usage que sous le règne de Salomon , qui per- mit aux courtisanes de s'établir au milieu des villes. Mais, auparavant et depuis, on ne les rencontrait pas dans les rues et les carrefours de Jérusalem ; on les


•m HISTOiaE

voyait se metire à TeBcan, le long des raotee. Là^ ellee 4ifeasâieiit teo» tentes de peaux de bâtes eti d*étoflés aux cooteirs édatanles. Qmiioxfd siècles après ravenlure de Thaoïar , le prophète ÉzécUel dieaîty dans son langage symboliqoe, à Jérosalem la grande prosiitoée : « Tu as construit un lupanar et tii t'es fait un lieu de Prostitution dans tous les carrefours, à la téie de chaque chemin tu as arboré TeBseigne de ta pvUardise, et tu as fait un abominable emplm de ta beauté , et tu t'es abandpnDée à tous les pas» saoïiè (divisisti pedes ims omni Iranseuntij dit la Vulr gate)j et tu as multiplié tes fornications. » . Le séjour des Hébreux en Egypte, o& les mœurs étaient fort dépravées , acheva de pervertir les leurs et de les ramener à Tétat de simple nature : ils vi^ vaient dans une honteuse promiscuité, lorsque^ Moifae les fit sortir de servitude et leur donna un code, de lois religieuses et politiques* Moïse, en con- duisant les Juifs vers la terre promise, eut besma de recourir à une pénalité terrible pour arrêta les excès de la corruption morale qui déshonorait le peuple de Dieu. Du haut du mont Sinaï il fit en-^ tendre ces paroles, qae le Seigneur prononça au milieu des éclairs et des tonnerres : a Tu ne paillar- deras point! Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain ! )> Ensuite , il ne dédaigna pas de régler ]ui-mén>e, au nom de Jehovah, les formes d'une espèce de Prostitution qui faisait essentiellement partie de Tesclavage. « Si quelqu'un a vendu sa


DE LA PROSTITUTION. 19

fille cbmtoe esclave, dît-il, elfe ne pourra quitter le service de son maître, à Tinstar des autres servantes. Si elle déplaît aux yeux du maître à qui elle a été livrée, qtie le maître la renvoîej maïs il n'aura pas le pouvoir de la vendre à un peuple étranger, sMl veut se débarrasser d'elle. Toutefois, s'il l'a fiancée à son fils, il doit se conduire envers elle comme envers ses propres filles. Que s'il en a pris une autre, il pourvoira à la dot et aux habits de son esclave , et il ne lui niera pas le prix de sa pudicité {pretium pudiciiiœ non negabit). S'il ne fait pas ces trois cho- ses, elle sortira de servage, sans rien payer, o Ce passage, que les commentateurs ont compris de dif- férentes façons, prouve de la manière la plus évi- dente que chez les Juifs , du moins avant la rédac- tion définitive des tables de la loi, le père avait le droit de vendre sa fille à un maître , qui en faisait sa concubine pour un temps déterminé par le contrat de vente. On voit aussi , dans celte singulière lé- gislation, que la fille, vendue de la sorte au profit de son père, ne retirait aucun avantage personnel de l'abandon qu'elle était forcée de faire de son corps , excepté dans le cas où le maître, après l'avoir fian- cée à son fils , voudrait la remplacer par une autre concubine. Il est donc clairement établi que les Hé- breux trafiquaient entre eux de la Prostitution de leurs filles.

Moïse, ce sage législateur qui parlait aux Hébreux par la bouche de Dieu , avait affaire à des pécheurs


80 HISTOIRE

incorrigibles : il leur laissa, par prudence, comme un faible dédommagement de ce qu'il leur enlevait, la liberté d'avoir commerce avec des prostituées étrangères ; mais il fut inflexible à Tégard des cri- mes de bestialité et de sodomie, a Celui qui aura eu des rapports charnels avec une béte de somme sera puni de mort, » dit-il dans V Exode (chap. xxii). a Tu n'auras pas de relation sexuelle avec un mâle, comme avec une femme , dit-il dans le Lévitique (chap. xviii), car c'est une abomination ; tu ne cohabiteras avec aucune béte et tu ne te souilleras pas avec elle* La femme ne se prostituera pas à une bête et ne se mé- langa*a pas avec elle, car c'est un forfait! » Moïse, en parlant de ces désordres contre nature , ne peut s'empêcher d'excuser les Juifs, qui ne les avaient pas inventés et qui s'y abandonnaient à l'exemple des autres peuples. « Les nations que je m'en vais chasser de devant vous se sont polluées de toutes ces turpitudes , s'écrie le chef d'Israël , la terre qu'elles habitent en a été souilijâe , et moi je vais punir sur elle son iniquité, et la terre vomira ses habitants. » Moïse, qui sait combien son peuple est obstiné dans ses vilainp/S habitudes , joint la menace à la prière pour imposer un frein salutaire aux dérè- glements des sens : « Quiconque aura fait une seule de ces abominations sera retranché du milieu de& miens ! » Ce n'était point encore assez jpour effrayer les coupables ; Moïse revient encore à plusieurs repri- ses sur la peine qu'on doit leur infliger : a Les deux,


DE LA PROSTITUTION. 81

auteurs de rabominatioa seront également mis à mort y lapidés ou brûlés , Tbomme et la bête, la béte et la femme , le mâle et son complice mâle, d Moïse n'avait donc pas prévu que le sexe féminin put se livrer à de pareilles énormités. Et toujours il mettait sous les yeux des Israélites la nécessité de ne pa» ressembler aux peuples qu'ils allaient chasser de la terre de Chanaan : « Vous ne suivrez point les erre- ments de ces nations, disait T Éternel, car elles ont pratiqué les infamies que je vous défends , et je les ai prises en abomination (Lévit.y xx). )>

Le but évident de la loi de Moïse était d'empécber, autant que possible, la race juive de dégénérer et de s'abâtardir par suite des débauches qui n'avaient déjà que trop vicié son sang et appauvri sa nature. Ces dé- bauches portaient, d'ailleurs, un grave préjudice au développement de la population et à la santé publi- que. Tels furent certainement les deux principaux motifs qui déterminèrent le législateur à ne tolérer la Trostitution légale, que chez les femmes étrangères* Il la défendit absolument aux femmesi j|[uives. a Tq ne prostitueras pas ta fille y dit-il danô le Lémtique (chap. six), afin que la terre ne soit pas souillée ni remplie dimpurelé. )) Il dit encore plus expressément dans le Beutéronome (xxiii.) : a II n'y aura pas de prostituées entre les filles d'Israël , ni de rufilan entre les filsd'IsraëK » {Non erit meretrix de filiabus Israël net icprUUor de filns Israël.) Ces deux articles du code de Moïse Téglèrent la l^rostitution chez les Juifs, quandj?

6


«i;


82 HISTOIRE

les Jaife forent fixés en Palestine et con8titiié»enc(M^s de nation sons le gouvernement des jnges et des rois. Les lieux de débauche étaient dirigés par des étran- gers , la plupart Syriens ; les femmes de plaisnr, d&tes (xmsacrées j étaient toutes étrangères, la plapart Sy- riennes. Quant aux raisons qui avaient décidé Moïse à exclure les femmes juives de la Prostitution légale, elles sont suffisamment déduites dans les chaq^tres du Léfoitique ovi il ne craint pas de révéler les in» firmités dégoûtantes auxquelle étaient rajettes dors les femmes de sa race. De là toutes les précautions qu'il prend pour rendre les unions saines et prcdifi* ques. On ne s'explique pas autrement ce chapitre xvin du Lévitique, dans lequel il énumère toutes les per- sonnes du sexe féminin , dont un juif ne décooTrira pas la nudité {turpitudinem non ctiscoperies)^ Sûns- peine de désobéir à FËternel : a Que nul ^e s'ap- proche de sa parente pour cohabiter avec elle! » dit le Seigneur. Ainsi, tout Juif ne pouvait, sans€rîme/ connaître sa mère ou belle-mère , sa sœur ou beUe- sœur, sa fille^ petite-fille ou belle-fille, sa tante ma- ternelle ou paternelle , sa nièce ou sa cousine g^r^ maine. Moïse crut utile d'établir de la sorte les degi^ de parenté qui repoussassent une alliance incompa- tible et plus contraire encore à Tétat physiqiie d'ane^' société qu'à son organisation morale. C'était par ées^ ; motifs tout à fait analogues, que rapproché d-um femme, àTépoque de son indisposition menstmeOd, avait été ^ sévèrement intenfite, que la loi de IfoïM^


DE LA l>ât>STîrUTION. 83

la punissait de mort dans certaines circonstancoi. Le danger, il est vrai, était plus sérieux chez les Juives qtre partout drilleurs.

Ces Juives , si beiles cpi'elles fussent , avec leurs yeux noirs fendus en amande , avec leur bouche voluptueuse aux lèvres de corail et aux dents de per- les, avec leur taillé souple et cambrée, avec leur gpr^ ferme et riche , avec tous tes trésors de leurs fi[irmes potelées , ces jutTes , dont la Sunamite du Cêmêiqne dés Cantiques nous offre un si séduisant portrait , étaient affligées , s'il faut en croire Moïse , de secrètes infinnHés que certains archéologues de la inédecine ofit voulu traiter comme les symptômes du mal vénérien. A coup sûr, ce raïaMà ne venait ni deNaples ni d'Amérique. Il serait donc imprudent et bien osé de se prononcer sur un sujet si délicat ; umB-j exi tovl cas , ou ne peut qu'approuver MoSse, qui avait pris des précautions singulières pom* sau- v^arder la santé des Hébreux et pour empêcher leur progéniture d'être gâtée dans son germe. Selon d^aïutres commentateurs, peu ou point médecins, mais tràs-habiles théologiens sans doute , il ne s'agit que du flux de sang et des hémorrhoîdes , dans ce terrible diapitre xv du LéviHque^ qui commence ainsi dans la traduction la plus décente : « Tout homme à qui la chair découle sera souillé à cause de son flux, et telle sera.la souillure de son flux ; quand sa chair laissera aller son flux ou qu)e sa chair retiendra

9» flaXy c'est sa souillure. » Le t^te de la V'ëlUgate

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84 HISTOIRE

ne laisse pas de doute sur la nature de ce flux , si- non sur son origine : Vir qui patitur fluœum seminis immundus erit; et tune indicàbitur kuic vitio subjacere^ cum per singula momenta adhœserit cami ejus atque concreverit fœdm humor. Et voilà pourquoi Moïse avait ordonné des ablutions si rigoureuses et des épreuves si austères, à ceux qui découlaient ^ suivant l'expression des traductions orthodoxes de la Bible. Le malade ^ qui rendait impur tout ce qu'il touchait, et dont les vêtements devaient être lavés à mesure qu'il les souillait, se rendait à Feutrée du tabernacle, le huitième jour de son flux , et sacrifiait deux tour- terelles ou deux pigeons, Fun pour son péché, Fau* tre en holocauste. Ces deux pigeons , que le paga- nisme avait consacrés à Vénus à cause de Fardeur et de la multiplicité de leurs caresses , représentaient évidemment les deux auteurs d'un péché qui avait eu de si fâcheuses conséquences. Ce sacrifice expia- toire ne guérissait pas le malade , qui restait retran- ché hors d'Israël et loin du tabernacle de Dieu jus- qu'à ce que son flux s'arrêtât. Moïse impose là de véritables règlements de police , pour empêcher au- tant que possible qu'une maladie immonde , qui al* térait les sources de la génération chez les Hébreux, ne se propageât encore en augmentant ses ravages, et ne finit par infecter tout le peuple d'Israël.

Cette maladie cependant s'était tellement aggravée et multipliée pendant le séjour des Israélites dans le désert y que Moïse expulsa du camp tous ceux qui


DE LA PROSTITUTION. 85

en étaiefùt atteints {Nambres^ chap. v). Ce fut par l'or- dre da Seigneur que les enfants d'Israël chassèrent sans pitié tout lépreux et tout homme découlant. On peut penser que ces malheureux, à qui sans doute rÉternel n'envoyait pas le bienfait de la manne cé- leste , périrent de froid et de faim , sinon de leur mal. Il est permis'de rapporter encore à ce mal étrange et odieux la loi de Jalousie , que Moïse formula pour tranquilliser les maris qui accusaient leurs femmes d^avoir compromis leur santé en commettant un adul- tère dont elles avaient gardé les traces cuisantes. Des querelles inextinguibles éclataient sans cesse à ce sujet dans Tintérieur des ménages juifs. Le mari soupçonnait sa femme et cherchait la preuve de ses soupçons dans Tétat de leur santé réciproque; la femme jurait en vain qu'elle ne s'était pas souillée , et elle imputait souvent à son mari lés torts que ce- lui-ci lui reprochait. Alors, mari et femme se rendaient devant le sacrificateur; le mari présentait pour sa femme un gâteau de farine d'orge, sans huile, nommé gâteau de jalousie ; les deux époux se te- , naient debout devant l'Étemel ; le sacrificateur po- sait le gâteau sur les mains de la femme , et tenait dans les siennes les eaux amères qui apportent la malédiction : « Si aucun homme n'a couché avec toi, lui disait-il, et si, étant en la puissance de ton mari , tu ne t'es point débauchée et souillée , sois exempte de ces eaux amères; mais si, étant en la puissance de ton mari, tu t'es débauchée et souillée,


et que quelque antre que ton laari ait ooitehé avec loi f qne TÉternel te Uvre à rexjécratioa à laquelle ta t'es assujettie par serment, et que ces euL:&-ttLy qui apportent la malédiction , entrent dans tes en- trailles pour te faire enfler le veatre et faire tomber ta cuisse. ^ La femme répondait Ame» et buvait les eaux amères, tandis que le sacrificateur disait tour- noyer le gâteau de jalousie et Tofirait sur l'auto Si plus tard la femme voyait enfler son ventre et se des- sécher sa cuisse , die était convaincue d'adultère et dte devenait infâme aux yeux d'Israël. Son mari , au contraire, que tout le monde plaignait comme une victime exempte de faute f m trouvait justifié, sinm ^uéri; car, bien qu'il n'eût pas bu les eaux amères en présence du sacrificateur^ il avait souvent la meil- leure part des infirmités dégoûtantes et des accidents terribles que l'exécration faisait peser sur sa femme criminelle. Quand ceUe-ci avait manifesté son inao- oeace par Pétat im)spère de son ventre et de àa cuisse charnue , elle n'avait plus à redouter les re- jM'oches de son mari et elle pouvait avoir des en- fante.

Bloïse , on le voit , ne s^occupait pas seulement de moraliser les Israélites : il s'efforçait. de détruire les germes de leurs vilaines maladies , et il mettait ses tkÀs d'hygiène publique sous la sauvegarde du ta- bernacle de Dieu. Mais les Israélites, en passant à travers les peuplades éb*angères, Moabites, Ammo- nites, Chananéens , et toutes ces races syriennes plus


DE LA PlîOSTlTUTION. â7

on ïsmViS corfompueB et idolâtres , s'incorporaient les goàts , les nsages et led* vices de leurs hôtes on de leurs alliés. Or, la Prostitution la plus audacieuse flcMÎs^ait chez les descendants incestueux de Lodi et de ses filles. La Prostitution sacrée avait surtout étendu son empire impudique dans le culte des faux dieux , que les habitants du pays adoraient avec une déplorable frénésie. Moloch et Baal-Phegor étaient les monstrueuses idoles de cette Prostitution à la- jfuelle le peuple juif s'empressa de se faire initier. Mcose eut beau sévir contre les fornicateurs , leur exemple ne fut pas moins suivi par ceux qui se lais- sèrent entraîner aux appétits de la chair. Ainsi, ime foule de superstitions obscènes restèrent dans les mœurs des Hébreux , quoique les autels de Baal et de Moloch eussent été renversés et ne reçussent plus d'offrandes immondes. Moïse, dans le chapitre xa du Lévitique et dans le chapitre xxiii du Deutéronome, a imprimé un stigmate d'infamie à ce culte exécrable et aux apostats qui le pratiquaient à la honte du vrai Dieu d'Israël : « Quiconque des enfants d'Israël DU des étrangers qui demeurent dans Israël donnera de sa semence à l'idole de Moloch , qu'il soit puni de mort : le peuple le lapidera. » Ainsi parle TÉter- nel à Moïse , en lui ordonnant de retrancher du mi- lieu de son peuple ceux qui auront forniqué avec Moloch. Dans le Deutéronome, c'est Moïse seul qui condamne, sans toutefois les frapper d'une peine déterminée I certaines impuretés qui concernaient


%S HISTOIRE

Baal plutôt que Moloch : v Tu n'offriras pa& dans le temple du Seigneur le salaire de ]a Prostitution et le prix du chien , quel que soit le vœu que tu aies fait, parce que ces^deux choses sont en abomination devant le Seigneur ton Dieu. »

Les savants se sont donné beaucoup de mal pour découvrir quels étaient ces dieux moabites, Molodi €t Baal-Phegor ; ils ont extrait du Talmud et des commentateurs juifs les détails les plus étranges sur les idoles de ces dieux-là et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi , Moloch était représenté sous la figure d'un homme à tête de- veau , qui, les bras étendus, attendait qu'on lui offrît en sacrifice de la fleur de farine , des tourterelles , deS agneaux , des béliers , des veaux , des taureaux et des enfants. Ces diffé- rentes offrandes se plaçaient dans sept bouches qui «'ouvraient au milieu du ventre de cette avide divi- nité d'airain , posée sur un immense four qu'on al- lumait pour consumer à la fois les sept espèces d'offrandes. Pendant cet holocauste , les prêtres de Moloch faisaient une terrible musique de sistres et de tambours , afin d'étouffer les cris des victimes. Cest alors qu'avait lieu Tinfamie, maudite parle Dieu d'Israël : les Molochttes se livraient à des pratiques dignes de la pairie d'Onan , et, animés par le bruit cadencé des instruments de musique, ils s'agitaient autour de la statue incandescente qui ap- paraissait rouge à travers la fumée, ils poussaient des -hurlements frénétiques, et , suivant l'expression bî-


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bliqoe, donnaient de leur postérité à Molocb. Cette abomination se naturalisa tellement dans Israël j que quelques malheureux insensés osèrent l'introduire dans le culte du Dieu des Juifs , et souillèrent ainsi son sanctuaire. La colère de Moïse en fit justice, et il répéta ces paroles de l'Étemel : « Je mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch , et je les retrancherai du milieu de mon peuple. » Ce Moloch , ou Molec , n'était autre que la Mylitta des Babylo- niens , l'Astarté des Sidoniens, la Vénus génératrice, la femme divinisée. De là, les offrandes qu'on lui ap- portait : la flçur de farine , pour indiquer la substance de vie ; les tourterelles , pour exprimer les tendresses deTainour; les agneaux, *pour désigner la fécondité; les béliers, pour caractériser la pétulance des sens; les veaux, pour peindre la richesse de la nature nourricière ; les taureaux , pour symboliser la force créatrice ; et les enfants , pour montrer le but du culto même de la déesse. On comprend que, par une honteuse exagération du zèle religieux , les fidèles adorateurs de Moloch , n'ayant pas d'enfants à lui offrir, lui aient offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste , il semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui de Baal-Phegor chez les Juifs.

Baal-Phegor ou Belphegor , qui était le dieu favori des Madianites , fut accepté par les Hébreux avec une passion qui témoigne assez de l'indécence de ses mystères. Ce dieu malhonnête balança souvent le


%S HISTOIRE

Baal plutôt que Moloch : (f Tu n'offriras pas dans le temple du Seigneur le salaire de ]a Prostitution et le prix du chien , quel que soit le vœu que tu aies fait, parce que ces, deux choses sont en abomination devant le Seigneur ton Dieu. »

Les savants se sont donné beaucoup de mal pour découvrir quels étaient ces dieux moabites, Molodi €t Baal-Phegor ; ils ont extrait du Talmud et des commentateurs juifs les détails les plus étranges sur les idoles de ces dieux-là et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi , Moloch était représenté sous la figure d'un homme à tête de- veau , qui , les bras étendus, attendait qu'on lui offrît en sacrifice de la fleur de farine , des tourterelles , deS agneaux , des béliers , des veaux , des taureaux et des enfants. Ces diffé- rentes offrandes se plaçaient dans sept bouches qui «'ouvraient au milieu du ventre de cette avide divi- nité d'airain , posée sur un immense four qu'on al- lumait pour consumer à la fois les sept espèces d'offrandes. Pendant cet holocauste , les prêtres de Moloch faisaient une terrible musique de sistres et de tambours , afin d'étouffer les cris des victimes. Cest alors qu'avait lieu Tinfamie, maudite parle Dieu d'Israël : les Molochites se livraient à des pratiques dignes de la pairie d'Onan , et, animés par le bruit cadencé des instruments de musique , ils ^agitaient autour de la statue incandescente qui ap- paraissait rouge à travers la fumée, ils poussaient des -hurlements frénétiques , et, suivant l'expression bi-



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blique, donnaient de lenr postérité à Molocb. Cette abomination se naturalisa tellement dans Israël , que qudques malheureux insensés osèrent l'introduire dans le culte du Dieu des Juifs , et souillèrent ainsi son sanctuaire. La colère de Moïse en fit justice, et il répéta ces paroles de l'Éternel : « Je mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch , et je les retrancherai du milieu de mon peuple. » Ce Moloch , ou Mdec , n'était autre que la Mylitta des Babylo- niens , l'Astarté des Sidoniens, la Vénus génératrice, la femme divinisée. De là, les offrandes qu'on lui ap- portait : la fleur de farine , pour indiquer la substance de vie ; les tourterelles , pour exprimer les tendresses del'ainour; les agneaux, *pour désigner la fécondité; les béliers , pour caractériser la pétulance des sens ; les veaux, pour peindre la richesse de la nature nourricière ; les taureaux , pour symboliser la force créatrice ; et les enfants , pour montrer le but du culte même de la déesse. On comprend que, par une honteuse exagération du zèle religieux , les fidèles adorateurs de Moloch , n'ayant pas d'enfants à lui offrir, lui aient offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste , il semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui de Baal-Phegor chez les Juifs.

Baal-Phegor ou Belphegor , qui était le dieu favori des Madianites , fut accepté par les Hébreux avec une passion qui témoigne assez de l'indécence de ses mystères. Ce dieu malhonnête balança souvent le


m HISTOIRE

Dieu d'Abraham et de Jacob; son culle détestable, accompagné des pins affreuses débauches , ne fut ja- mais complètement détruit dans la nation juive , qui le pratiquait secrètement dans^les bois et dans les montagnes. Ce culte était certainement celai d'Ado- nis ou de Priape. Les monuments^qui représentaiatit le dieu nous manquent tout à fait. C'est à peine si quelques écrivains juifs se sont permis de faire par- ler la tradition au sujet de Baal j de ses statut et de ses cérémonies. Nous nous bornerons à entrevdr ddrrià*e un voile décent les images scsmdaleuse&qne Selden , Tabbé Mignot et Dulaure ont essayé de re- lever avec la main de l'érudition. Selon Selden, qui s'appuie de l'autorité d'Ofigène et de saint Jérôme, Belphegor était figuréj tantôt par un phallus gigan- tesque, appelé dans la Bible : species turpitvdinis.; tan- tôt par une idole portant sa robe retroussée au-des- sus de la tête , comme pour étaler sa turpitude (ui tUTpitudinem membrimnlis ostenderet) ; selon Mignot, la statue de Baal était monstrueusement hermaphro- dite ; selon Dulaure , eUe n'était remarquable que par les attributs de Priape. Mais tous les savante, se foddant sur les saintes Ecritures et sur les oom- mentaires des Pères de TÉglise, sont d'accord au' sujet de la Prostitution sacrée, qui faisait le principal élément de ce culte odieux. Les prêtres du dieu étaient de beaux jeunes hommes , sans barbe , qui ; le corps épilé et frotté d'huiles parfumées , entr^- naient un ignoble commerce d'impudicitédansle



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sanctuaire de Baal. La Vulgate Jes nomme efféminh (effœmùkoti) ; le texte hébraïque les qualifie de ite- de$chimi c'eBtrà-dire consacrés. Qudquefois^ ces con- Morés n'étaient que des mercenaires attachés au ser- vice du temple. Leur rôle ordinaire consistait dans Fusage plus ou moins actif de leurs mystères infâmes : ils se^v^idaient aux adorateurs de leur dieu , et dé- posaient sur ses autels le salaire de leur Prostitution. Ce n'est pas tout , ils avaient des chiens dressés aux mâittes ignominies ; et le produit impur qu'ils reti- raient delà vente ou du louage de ces animaux, ils l'af^iquaient aussi aux revenus du temple. Enfin, ^dans certaines cérémonies qui se célébraient la nuit an fond des bois sacrés , lorsque les astres semblaient voUior leur face et se cacher d'épouvante , prêtres et 4xmsacrés s'attaquaient à coups de couteau , se cou- yraient d'entailles et de plaies peu profondes » échauf- tes par le vin , excités par leurs instruments de ■msîque^ et tombaient péle-méle dans une mare de aang.

Voilà pourquoi Moïse ne voulait pas qu'il y eût 4es bocages auprès des temples ; voilà pourquoi , rougissant lui-même des turpitudes qu'il dénonçait à la malédiction du ciel , il défendait d'ofiErir dans la maison de Dieu le salaire de la Prostitution et le prix du chien. Les effîminés formaient une secte qui Jàtmt ses rites et ses initiations. Cette secte se mul- tipliait donc en cachette , quelques efforts que fît le législateur pour l'anéantir ; elle survivait à la ruine



92 HISTOIRE

de ses idoles et elle se propageait jusque dans le temple du Seigneur. L'origine de ces efféminés se rattache évidemment à la profusion de diverses ma- ladies obscènes qui avaient vicié le sang des femmes et qui rendait leur approche fort dangereuse, avant que Moïse eût purifié son peuple en expulsant ei en vouant à l'exécration quiconque était atteint de ces maladies endémiques : la lèpre, la gale , le flux de sang et les flux de tout genre. Lorsque la santé publique fut un peu régénérée , les Juife qui s'adon- naient au culte de Baal ne se contentèrent plus de leurs efféminés; et ceux-ci, se voyant moins recher- chés , imaginèrent, pour obvier à la diminution des revenus de leur culte, de consacrer également à Baal une association de femmes qui se prostituaient au bé- néfice de Tautel. Ces femmes, nommées comme eux kedeschoth , dans le langage biblique , ne résidaient pas avec eux sous le portique ou dans Tenceinte du temple : elles se tenaient , sous des tentes bariolées , aux abords de ce temple, et elles se préparaient à la Prostitution, en brûlant des parfums, en vendant des philtres, en jouant de la musique. C'étaient là ces femmes étrangères, qui continuaient leur métier à leur profit lorsque le temple de Baal n'était pins là pour recevoir leurs offrandes ; c'étaient elles qiû ^ exercées dès renfance à leur honteux sacerdoce, ser- vaient exclusivement aux besoins de la Prostitution juive. Uhistoh^ de la Prostitution sacrée chez les Hé-


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bre.DX commence donc du temps de Moïse , qui ne réussit pas à Tabolir, et elle reparaît çà et là, dans les livres saints , jusqu'à l'époque des Machabées. Lorsque Israël était campé en Sittim, dans le pays des Moabites j presque en vue de la terre promise, le peuple s'abandonna à la fornication avec les filles de Moab (Nombres , chap. xxv), qui les invitèrent à leurs sacrifices : il fut initié à Belphegor. L'Éternel appela Moïse et lui ordonna de faire pendre ceux qui avaient sacrifié à Belphegor. Une maladie terrible, née de la débauche des Israélites , les décimait déjà , et vingt- quatre mille étaient morts de cette maladie. Moïse rassembla ïes juges d'Israël pour les inviter à re- trancher du peuple les coupables que le fléau avait atteints. « Voilà qu'un des enfants d'Israël, nommé Zambri, entra, en présence de ses frères , chez une prostituée du pays de Madian , à la vue de Moïse et de Fasse\nblée des juges, qui pleuraient devant les portes du tabernacle. Alors Phinées, petit-fils d'Aaron, ayant vu ce scandale, se leva , prit un poignard, en- tra derrière Zambri dans te lieu de débauche, et perça d'un seul coup l'homme et la femme dans les parties de la génération. » Cette justice éclatante fit cesser l'épidémie qui désolait Israël et apaisa le res- sentiment du Seigneur. Mais le mal moral avait des racines plus profondes que le mal physique, et les abominations de Baal-Phegor reparurent souvent au milieu du peuple de Dieu. Elles ne furent jamais plus insolentes que sous les rois de Juda. Pendant le rè« 


U inSTOIKE

goe de Roboam , 980 ans avant Jésus-Christ , « les effâaiinés s'établirent dans le pays et y firent toiles les abominations des penpies qne le Seigneur av»t écrasés devant la face des fils d'Israël. » Asa, un des successeurs de Roboam , fit disparattre les eflfé- minés, et purgea son royaume des idoles qm te souillaient; il chassa même sa mère Maacha, qui jpré* sidait aux mystères de Priape (m sacris Priapi)^ et renversa de fond en comble le temple qu'elle avait élevé à ce dieu^ dont il mit en pièces la statue impudi^ que (simulaci^vm turpissimum) . Josaphat^ qui régna ensuite , anéantit le reste des efféminés qui avaient pu se soustraire aux poursuites sévères de son père Asa. Cependant, les efféminés ne tardèrent pas à revenir; les temples deBaal se relevèrent; ses sta- tues insultèrent de nouveau à la pudeur publique ; car, deux siècles plus tard, le roi Josias fit encore une guerre implacable aux faux dieux et à leur culte , qui s'était mêlé dans Jérusalem au culte du Seigneur. Les temples furent démolis, les statues jetéei^ par terre , les bois impurs arrachés et brûlés ; Josiàs n'é- pargna pas les tentes des efféminés que ces infâmes avaient plantées dans l'intérieur même du temple de Salomon, et qui, tissues de la main des femmes consacrées à Baal , servaient d'asile à leurs étrange Prostitutions.

Un ancien commentateur juif des livres de Moïse ajoute beaucoup de traits de moeurs, que lui fournit 1^ tradition; au chapitre xv des Nombres j dans le^


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^qeL sont taieiiUomiés tes débordements des Israâites avec tes filles de Moab. Ces filtes avatent dressé des tentes et ouvert des boatiqnes (offkinœ) depuis Bet* Aiscimot jusqu'à Ar-Ascateg : là , elles vendatent toujteâi sortes de bijoux ; et les Hébreux mangeaient et buvaient au milieu de ce camp de Prostitution. Quaad Tun d'eux sortait pour prendre F air et se pro- menait le long des tentes , une fiUe l'appelait de Tin- térieur de la tente où elle était couchée : a Viens, et achète-moi quelque chose ?» Et il achetait ; le len- demain il achetait encore , et le troisième jour eUe lui disait : ^ Entre , et choisis-moi;^ tu es le maître ici* » Alors, il entrait dans la tente ; et là, il trouvait une coupe pleine de vin ammonite qui l'attendait : « Qjs^'ù le plaise de boire ce vin ! » lui disait-elle. Et il !buvait^ et ce vin enflammait ses sens, et il disait à la b^e 411e de Moab : « Baise-moi ! x> Elle , tirant de son sein l'image de Phegor (sans doute un phal- lus) :. a Mon seigneur, lui disait-elle, si tu veux que je te donna un baiser, adore mon dieu ? — Quoi ! s?écrîait-il , puis-je accepter l'idolâtrie? — Que t'im- p^H^tel reprenait l'enchanteresse; il suffit de te dé- ODuvrir devant, cette image. » L'Israélite se gardait bien^de refuser un pareil marché ; il se découvrait, et la Moabite achevait de l'initier au culte de Baal- Phegor^ C'était donc reconnaître Baal et l'adorer , que de se découvrir devant lui. Ausâ, les Juife, de peur de paraître la tète nue en sa présence , conservaient . leur kqminet, jusque dans le tesaple^ et devmt le ta*


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bernacle du Seigneur. Ces filles de Moab n'étaient peat-étre pas trop innocentes de la plaie qui fraj^a Israël , à la suite des idolâtries qu'elles avaient solli- citées; car^ après Texpédition triomphante que Moïse avait envoyée contre les Madianites, tous les hommes ayant été passés au fil de Tépée, il ordonna de toer aussi une partie des femmes qui restaient prisonniè- res : « Ce sont elles f dit-il aux capitaines de Parmée, ce sont elles qui, à la suggestion de Balaam, ont séduit les fils d'Israël et vous ont fait pécher contre le Soi- gneur en vous montrant Timage de Phegor. ï> Il fit donc tuer impitoyablement toutes les femmes qui avaient perdu leur virginité (midieres quœ noverùnt viros in caitu) .

Moïse, dans vingt endroits de ses livres , parait se préoccuper beaucoup de la virginité des filles : c'était là une dot obligée que la femme juive apportait k son mari , et Ton doit croire que les Hébreux , si peu avancés qu'ils fussent dans les sciences naturelles, avaient des moyens certains de constater la virgi- nité, lorsqu'elle existait, et de prouver ensuite qu'elle avait existé. Ainsi {Deuiéron.^ ch. xxii), lor&- qu'un mari , après avoir épousé sa femme , Taocjasait de n'être point entrée vierge dans le lit conjugal i le père et la mère de l'accusée se présentaient de- vant les anciens qui siégeaient à la porte de la ville, et produisaient à leurs yeux les marques de la vir* ginité de leur fille, en déployant la chemise qu'elle avait la nuit de ses noces. Dans ce cas , on impo-


DE LA PROSTITUTION. 97

sait silence aa mari et il n'avait pins rien à objecter cQntre une virginité si bien établie. Mais, dans le cas contraire , quand la pauvre femme n'en pouvait produire autant , elle courait risque d'être convain- cue d'avoir manqué à ses devoirs et d'être alors con- damnée comme ayant forniqué dans la maison de son père : on la conduisait devant cette maison et on Tassommait à coups de pierres. Moïse , ainsi que tous les législateurs y avait prononcé la peine de mort contre les adultères; quant au viol, celui d'une fille fiancée était seul puni de mort, et la fille péris- sait avec l'homme qni l'avait outragée , à moins que le crime eût été commis en plein champ ; autrement, cette infortunée était censée n'avoir pas crié ou avoir peu crié. Si la fille n'avait pas encore reçu l'anneau de fiancée, son insulteur devenait son mari pour l'avoir humiliée {quia humiliavit illam)^ à la charge seulement de payer au père de sa victime cinquante sicles d'argent , ce qui s'appelait V achat d'une vierge. Moïse, plus indulgent pour les hommes que pour les femmes, prescrivait à celles-ci une chasteté si rigoureuse, que la femme mariée qui voyait son mari aux prises avec un autre homme ne pouvait lui venir en aide, sous peine de s^ exposer à perdre la main; car on coupait la main à la femme qui, par mégarde ou autrement, touchait les parties honteuses d'un honame; or, dans leurs rixes, les Juifs avaient l'habitude de recourir trop souvent à ce mode d'attaque redoutable, qui ji*allait à rien


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moins qu'à mutiler la race juive. Ce fut donc pour empêcher ces combats dangereux , que Moïse ferma rentrée du temple aux eunuques ^ de quelque façon qu'ils le fussent devenus (attriiis vel amputatis tes- ticulis et absdsso veretro. Deutéron., xxin). Mais toutes ces rigueurs de la loi ne s'appliquaient qu'aux femmes juives; les étrangères, quoi qu^elles fissent dans Israël ou avec Israël, n'étaient nullement in- quiétées, et Moïse lui-même savait bien tout le prix de œs étrangères , puisque , âgé de plus de cent ans^ il en prit une pour femme ou plutôt pour concubine. C'était une Éthiopienne , qui n'adorait pas le Dieu des Juifs ^ mais qui n'en plaisait pas moins à Moïse. La sœur de ce favori de l'Éternel , Marie , eut à se repentir d'avoir mal parlé de TËthiopienae, car Moïse s'attrista et le Seigneur s'irrita : Marie devint lépreuse, blanche comme neige, en châtiment de ses malins propos contre la noire maîtresse de Moïse. Celui-ci, qui ne prêchait pas toujours d'exemple, eût été malvenu à exiger des Israélites une conti*- nence qui lui semblait difficile à garder. U leur re- commandait seulement la modération dans tes plai*- 'Sirs des sens , la chasteté dans les actes extérieur». Ainsi, suivant sa loi, l'amour était une sorte de ^mystère, qui ne devait s'accomplir qu'avec certaines conditions de temps, de lieu et de décence^ H y avait, en outre, beaucoup de précautions à praidre dans l'intérêt de la salubrité publique : les femmes juives étaient sujettes à des indispositions h^rédî-


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taires que Tabas des rapports sexuels pouvait ag- graver et multiplier ; les familles , en se concentrant pour ainsi dire sur elles-mêmes, avaient appauvri et vicié leur sang. L'intempérance étant le vice do- minant des Israélites , leur législateur , qui eût été impuissant à les rendre absolument chastes et ver«- taeux, leur prescrivit de se modérer dans l^irs désirs et dans leurs jouissances : a Que les fils d'Is^ raëi , dit le Seign^ir à Moïse, portent des bandelettes de i^ipre aux bords de leurs manteaux , afin que la vue de ces bandelettes leur rappdle les comman- dements du Seigneur et détourne de la fornication lews yeax et leurs pensées. » (Nombr.^ xv.)

Les .étrang^^ ou femmes de plaisir n^étaient pas 4i démées dans Israël, que leurs fils ne pussent prendre rang et autorité parmi le peuple de Dieu : ainsi , le brave Jephté était né , à Galaad , d'une prostituée , et il n'en fut pas moins un des chefe de ^gii€»*re les plus estimés des Israélites. Un commen- tateur des livres saints a pensé que Jephté* pour expi^ la prostitution de sa mà*e, consacra au Sei- gneur la virginité de sa fille unique. On a peine à croire, en ^fet, que Jepbté ait réellement immolé sa fijUe, et il £aut sans doute ne voir dans cet holo- causte humain qu'un emblème assez intelligible : la fille de Jephté pleure, pendant deux nK)is, sa virgi- nité avec ses compagnes, avant de [H-endre F habit de veuve et de se vouer au service du Seigneur. Un autre commentateur, plus préoccupa d'archéologie

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40i HISTOIRE

Quant au lévite d'Ëphraïm, il avait pris dans le pays de Bethléem une concubine qui paillarda chez lui, dit la traduction protestante de la Bihle^ et qui le quitta pour retourner chez son père. Ce fut là que le lévite alla, pour leur malheur, la rechercher : à son retour, il accepta Thôspitalité que lui offrait un bon vieillard de la ville de Guibha , et entra dans la maison de ce vieillard , pour y passer la nuit , avec ses deux ânes , sa concubine et son serviteur. Les voyageurs lavèrent leurs pieds, mangèrent et burent; mais, comme ils allaient s'endormir, les habitants de Gui- bha , qui étaient enfants de Jemini et appartenaient à la tribu de Benjamin, environnèrent la maison et^ heurtant à la porte , crièrent à l'hôte : a Amène^nous l'homme qui est entré chez toi , pour que nous abu- sions de lui (i(i abutamur eo). » Le vieillard sortit à la rencontre de ces fils de Bélial et leur dit : « Frè- res, ne commettez pas cette vilaine action ; cet homme est mon hôte et je dois le protéger. J'ai une fille vierge et cet homme a une concubine : je vais vous livrer ces deux femmes et vous^ assouvirez sur elles votre brutalité; mais , je vous en supplie , ne vous souillez pas d'un crime contre nature, en abusant de cet homme. » Ces furieux ne voulaient rien en- tendre; enfin, le lévite d'Ephraïm mit dehors sa con- cubine et l'abandonna aux Benjamites , qui abusè- rent d'elle toute la nuit. Le lendemain matin , ils la renvoyèrent, et cette malheureuse, épuisée par cette horrible débauche , put à peine se traîner jusqu'à la


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DE LA PROSTITUTION. 403

maison où dormait sod amant : e]le tomba morte, les mains étendues sur le seuil. C'est en ce triste état que le lévite la trouva en se levant. Quoiqu'il Teût en quelque sorte sacrifiée lui-même , il ne fut que plus ardent à l|t venger. Israël prit fait et cause pour cette concubine et s'arma contre les Benjamites, qui furent presque exterminés. Ce qui resta de la tribu coupable n'aurait pas eu de postérité, si les autres tribus , qui avaient juré de ne pas donner leurs filles à ces fils de Bélial, ne s'étaient avisées de faire prisonnières les filles de Jabès en Galaad et d'enle- ver les filles de Silo en Chanaan , pour repeupler le pays , que cette affreuse guerre avait changé en so- litude. Les Benjamites épousèrent donc des étran- gères et des idolâtres.

Ces étrangères ne tardèrent pas sans doute à réta- blir le culte de Moloch et de Baal-Phegor dans Israël , comme le firent plus tard les concubines du roi Salomon. Sous ce roi , qui régnait mille ans avant Jésus-Christ, et qui éleva le peuple juif au plus haut degré de prospérité , la licence des mœurs fut pous- sée aux dernières limites. Le roiDavid, sur ses vieux jours , S" était contenté de prendre une jeune fille vierge qui avait soin de lui et qui le réchauffait la nuit dans sa couche. Le Seigneur, malgré celte inno- cente velléité d'un vieillard glacé par Tàge, ne s'était pourtant pas retiré de lui et le visitait encore sou- vent. Mais Salomon , après un règne glorieux et ma- gnifique, se laissa emporter par la fougue de ses


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• passions charnelles : il aima, outre la fille d'un Pha- raon d'Egypte, qu'il avait épousée, des femmes étrangères, des Moabites, des Ammonites , des Idu** méennes, des Sidoniennes et d^autres que le dieu d'Is«  raël lui avait ordonné de fuir comme de dangereuses sirènes. Mais Salomon se livrait avec frénésie à ses débordements. {His itaque copulatus est ardentissimo amore). Il eut sept cents femmes et trois cents concu- bines, qui détournèrent son cœur du vrai Dieu. Il adora donc Astarté , déesse des Sidoniens ; Camos , dieu des Moabites, et Moloch, dieu des Ammonites ; il érigea des temples et des statues à ces faux dieux, sur la montagne située vis-à-vis de Jérusalem; il les encensa et leur ofirit d'impurs sacrifices^ Ces sacri- fices , offerts à Vénus , à Adonis et à Priape sous les noms de Moloch, de Camos et d^ Astarté, avaient pour prétresses les femmes et les concubines de Sa- lomon. Il y eut , en effet , pendant le règne de ce roi voluptueux et sage, un si grand nombre d'étran- gères qui vivaient de Prostitution au milieu d'I^^ël, que ce sont deux prostituées qui figurent comme héroïnes dans le célèbre jugement de Salomon, La Bibk fait compar^dtre ces deux femmes de mauvaise vie (meretrices) devant le trône du roi, qui décide entre elles et tranche leur différend sans leur témoin gner aucun mépris,

A cette époque, la Prostitution avait donc une existence légale , autorisée , protégée, chez le peuple juif. Les franmes étrangères, qui en avaient pour


D£ LÀ PROSTITUTION. 406

ainsi dire le monopole , s'étaient môme glissées dans l'intérieur des villes, et elles y exerçaient leur hon«- teuse industrie publiquement, effronttoent, sans craindre aucune punition corporelle ou pécuniaire. Deux chapitre^ du Livre des Proverbes de Salomon , le Y** et le vii% sont presque un tableau de la Prosti- tution et de son caractère en ce temps*là. On pourrait induire de certains passages du chapitre v, que ces étrangères n'étaieni pas exemptes de terribles mala- dies, nées de la débauche, et. qu'elles les commu- niquaient souvent aux libertins, qui en étaient con- sumés {quando consumpseris cames tiuis) : « Le miel distille des lèvres d'une courtisane , dit Salomon ; sa bouche est plus douce que l'huile ; mais elle laisse des traces plus amères que l'absinthe et plus aiguës que le glaive à deux tranchants... Détourne-toi de sa voix et ne t'approche pas du seuil de sa maison, de peur de livrer ton honneur à un ennemi et le reste de ta vie à un mal cruel, de peur d'épuiser tes forces au profit d'une paillarde et d'enrichir sa mai- son à tes dépens. » Dans le chapitre tii, on voit une scène de Prostitution, qui diffère peu dans ses détails de celles qui se reproduisent de nos jours sous l'œil vigilant de la pdice ; c'est une scène que Salomon avait vue certainement d'une fenêtre de son palais, et qu'il a peinte d'après nature avec les pinceaux d'un poëte et d'un philosophe : « D'une fenêtre de ma mais(H) , dit-il , à travers les grillages, j'ai vu et je vois les hommes , qui me paraissent bien petits. Je


m HISTOIRB

oonsidère un jeune insensé qui traverse le carrefour et qui s'avance vers la maison du coin , lorsque le jour va déclinant, dans le crépuscule de la nuit et dans le brouillard. Et voici qu'une fBmme accourt vers lui, parée comme le sont les courtisanes, toujours prête à surprendre les âmes , gazouillante et vaga- bonde , impatiente de repos tellement que ses pieds ne tiennent jamais à la maison ; tantôt à sa: porte , tantôt dans les places , tantôt aux angles des rues , dressant ses embûches. Elle saisit le jeune homme, elle le baise, elle lui sourit avec un air agaçant : a J'ai promis des offrandes aux dieux à cause de toi, lui dit- elle; aujourd'hui mes vœux devaient être comblés. C'est pourquoi je suis sortie à ta rencontroi désirant te voir , et je t'ai trouvé. J'ai tissu mon lit avec des cordes , je l'ai couvert de tapis peints venus d'Egypte , je l'ai pârfamé de myrrhe, d'aloès et de cinnamome. Viens, enivrons-nous de volupté, jouis- sons de nos ardents baisers jusqu'à ce que le jour reparaisse. Car mon maître (vir) n'est pas dans sa maison; il est allé bien loin en voyage; il a emporté un sac d'argent; il ne reviendra pas avant la pleine lune. » Elle a entortillé ce jeune homme avec de pa- reils discours, et, par la séduction de ses lèvres, elle a fini par l'entratner. Alors il la suit comme le bœuf conduit à l'autel du sacrifice; comme l'agneau qiiî se joue, ne sachant pas qu'on doit le garrotter, et qoi rapprend lorsqu'un fer mortel lui traverse le cœur ; comme l'oiseau qui se jette dans le filet , sans savoir


DE LA PROSTITUTION. 4«î

qu'il y va de sa vie. Maintenant donc, mee enfents, écoutez-moi et ayez égard aux paroles de ma bou- che : Que votre esprit ne se laisse pas attirer dans la voie de cette impure, et qu'elle ne vous égare point sur ses traces ; car elle a mis à bas beaucoup d'hommes gravement blessés , et les plus forts ont été tués par elle. » Salomon, au milieu des orgies de ses concubines, célébrant les mystères de Moloch et de Baal j le grand roi Salomon avait probablement ou- blié ses Proverbes. Salomon néanmoins se repentit et mourut dans la paix du Seigneur.

Le fléau de la Prostitution resta toujours attaché, comme la lèpre, à la nation juive; non-seulement la Prostitution légale , que tolérait la loi de Moïse dans rintérét de la pureté des mœurs domestiques, mais encore la Prostitution sacrée qu'entretenait au milieu dlsraël la présence de tant de femmes étrangères élevées dans la religion de Moloch , de Gamos et de Baal-Phegor. Les prophètes, que Dieu suscitait sans cesse pour gourmander et corriger son peuple , le ti^uvaient occupé à sacrifier aux dieux de M&ab et d'Âmmon sur le sonunet des montagnes et dans Tom- bre des bois sacrés : Pair retentissait de chants licen- cieux et se r^nplissait de parfums que les prostituées iMrûlaient devant elles. Il y avait des tentes de débau- che aux carrefours de tous les chemins et jusqu'aux pwtes des temples du Seigneur. Il fallait bien que le scandaleux spectacle de. la Prostitution affligeât con- stamment les yeux du prophète, pour que ses pro-


4es HISTOIRE

phéties en reflétassent à chaque instant les images impudiques. IsaTe dit à la ville de Tyr, qui s'est prostituée avec toutes les nations de la terre : « Prends une cithare , ô courtisane condamnée à Toubli , danse autour de la ville , chante , fais résonner ton instru-

ment, afin qu'on se ressouvienne de toi 1 » On voit, par ce passage , que les étrangères faisaient de la mu- sique pour annoncer leur marchandise. Jérémie dit à Jérusalem , qui , comme une cavale sauvage , aspire de toutes parts les émanations de Tamour physique : « Courtisane , tu as erré sur toutes les collines , ta t'es prostituée sous tous les arbres ! » Jérémie nous représente sous les couleurs les plus hideuses ces impurs enfauts d'Israël qui se souillaient de luxure dans la maison d'une paillarde , et qui devenaient des courtiers de Prostitution. {Mcechati sunt et indomo meretrids luœuriabanlur ; equi anuUores et emissarU facti sunt.) Les Juifs , lorsqu'ils furent menés en cap- tivité à Babylone, n'eurent donc pas à s'étonner de ce qu'ils y virent en fait de désordres et d'excès obscènes dans le culte de Mylitta qu'ils connaissaient déjà sous le nom de Moloch. Jérémie leur montre avec une sainte indignation les prêtres qui trafiquent de la Prostitution , les dieux qui y président , l'or du sacrifice payant les travaux de la courtisane , et la courtisane rendant aux autels le centuple de la solde qu'elle en a reçue. {Dant autem et eœ ipso prostittUis, et meretrices ornant, et iterum, cura recepermt Uludà meretridbtis , ornant, deos suas.)


DE LA PROSTITUTION. 409

Mais Israël peut maintenant , sar le champ de la Prostitution, en apprendre à tous les peuples qui Font instruit et qu'il a surpassés. Le prophète Ezéchiel nous fait une peinture épouvantable de la corruption juive. Ce ne sont, dans ses effrayantes prophéties, que mauvais lieux ouverts à tout venant , que tentes de paillardise plantées sur tons les chemins, que maisons de scandaient d'impudi^té ; on n^aperçoit que courtisanes vêtues de soie et de broderie , étin- celantes de joyaux, chargées de parfums; on ne contemple que des scènes infâmes de fornication. La grande prostituée , Jérusalem , qui se donna aux en- fants d'Egypte à cause des promesses de leur belle taille , fait des présents aux amants dont elle est sa- tisfaite , au lieu de leur demander un salaire : « Je te mettrai dans les mains de ceux à qui tu t'es aban- donnée, lui dit le Seigneur, et ils détruiront ton lupanar, et ils démoliront ton repaire; et ils te dépouilleront de tes vêtements, et ils emporteront tes vases d'or et d'argent , et ils te laisseront nue et pleine d'ignominie, n II. fallait que Jérusalem eût porté au comble séb prévarications, pour que le pro- phète la menaçât du sort de Sodôme. La Prostitution qui faisait le plus souSrir les hommes de Dieu , ce devait être celle qui persistait à s'abriter sous les voûtes du temple de Salomon. Ce temple , du temps des Machabées, un siècle et demi avant Jésus-Christ , était encore le théâtre du commerce des prostituées qui venaient y chercher des chalands. {Templum


410 HISTOIRE

hxw^ et comessationibiLS gentium erat plénum et ' scortantium cum meretricibus.) On doit croire que cet état de choses ne changea pas jusqu'à ce que Jésus eut chassé les veodeun du temple , et bien que les évangélistes ne s^expliquent pas sur la nature du commerce dont Jésus purgea la maison du Seigneur, le livre des Madhabées, écrit cent ans auparavant, nous indique asatk ce qu'il ponyait être. D'aiUeurs, il est parlé de marchands de tourterelles dans TÉ- vangile de saint Marc , et Ton doit présumer que ces oiseaux, chers à Vénus et à Moloch, n'étaient là que pour fournir des offrandes aux amants. La loi des Jalousies, si poétiquement imaginée par Moïse, ne prescrivait pas aux époux ce sacrifice d'une tour- terelle ; mais seulement celui d'un gâteau de farine d'orge.

Jésus , qui fut impitoyable pour les hôtes parasites du sanctuaire et qui brisa leur comptoir d'iniquité, se montra pourtant plein d'indulgence à l'égard des femmes, comme s'il avait pitié de leurs faiblesses. Quand la Saniaritaine le trouva assis au bord d'un puits , cette étrangère qui lavait en cinq maris et qai vivait en concubinage avec un homme, Jésus ne lui adressa aucun reproche et s'entretint doucement avec elle, en buvant de l'eau qu'elle avait tirée du puits. Les disciples de Jésus s'étonnèrent de le voir en compagnie d'une telle femme et dirent dédaigneu- sement : « Pourquoi parler à cette créature ? » Les disciples étaient plus intolérants que leur divin mat-


BE i.A FROSTITUTION. 144

tre, cor ils auraient volontiers lapidé, selon la loi de McHse,» une autre fenune adultère^ que Jésus sauva en disant : <( Que celui qui n'a pas péché lui jette la première pierre ! » Sbofin^ le Fils de Thomme ne craignit pas d'absoudre publiquement une pros- tituée ^ parce qu'elle avait honte da son coupable métier. Tandis qu'il éfiait à taUe dans la maison du .parisien ^ à CapfaiÉ|aiim^ usé ftaum^ mauvaise vie (peccatrùjo)j qui demevFiit dans cette ville, ap- porta un vaséto'albâtre contenant HjM huile parfti- mée; elle arrosa de ses larmes les pieds du Sauveur, les oignit d'huile et les esduya avec ses cheveux. Ce que voyant le pharisien , il disait en lui-même : « S'il était prophète , il saurait bien quelle est cette femme qui le touche, car c'est une pécheresse. » Jésus , se tournant vers cette femme , lui dit avec une bonté angélique : « Tes péchés , si grands et si nombreux qu'ils soient, te sont remis, parce que tu as beaucoup aimé. » Ces paroles de Jésus ont été commentées et tourmentées de bien des manières ; mais , à coup sûr, le fils de Dieu , qui les a prwoncées ^ ii^antendait pas encourager la pécËittesse à continuer son genre de vie. Il chassa sept démons quf possédaient cette femme , nommée Marie-Madeleine, et qui n'étaient peut-être que sept libertins avee qui elle avait des habitudes. Madeleine devint dès lors une sainte femme, une digne repentie; elle s'attacha aux pas du divin Rédempteur, qui l'avait délivrée; elle le suivit en larmes jusqu'au Calvaire ; elle s'assit , toujours gémissante , devant le


■■■S5'i



, , p/tOSTlTtnOli.

119 "à elle q"^ ^® Christ apparat d'abord,

s^aicre' ^ ^ , ^^ner an témoignage éclatant de

cooatoe ^^ pécheresse ftit mise au rang des saintes,

^'^ndant ionile iiM|fen âge, elle ne se sentit pas

Zrt honorée d'être la patronne des pécheresses qai

^'toiteâent p9t n conversion, elle les consolait du

0oios par ^^ exaBple, et, même an fond de lears

fgtraites maadites/'dle leur mimtrait encore le che*

juin da ciel. {RemittumM^ ei peccata multa, quoniam

dikaA multum.) ^'


CHAPITRE IV,


Sommaire. — La Prostitution sacrée en Grèce. — Les Vénus grecques. — Vénus-Uranie, — Vénus-Pandemos, —• Pitho, déesse de la persuasion. — Selon fait élever un temple à la déesse de la Prostitution, avec les produits des dicterions qu'il avait fondés à Athènes. — Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à Mégalopolis. — OfiTrande d'Harmonie, Bile de Cadmus, à Vénus- Pandemos. — Vénus-Courtisane ou Hétaire. — La ville d'Abydos délivrée par une courtisane. — Temple de Vénus-Hétaire à Ephèse construit aux frais d'une courtisane. — Les Simœthes. — Temple de Vénus- Courtisane, à Samos, bâti avec les deniers de la Prostitution. — Vénus Peribasia ou Vénus- Remueuse, — Vénûs Salacia ou Vénus- Lubrique. — Sa statue en vif -argent par Dédale. — Dons offerts à Vénus-Remueuse par les prosti- tuées. — Vénus-Mélanis ou la Noire, déesse de la nuit amou- reuse. — Ses temples. — Vénus Mucheia ou la déesse des repaires. -^ Vénus Castnia ou la déesse des accouplements im- pudiques. — Vénus Scotia ou la Ténébreuse, — Vénus Derceto ou la Coureuse, — Vénus Mechanitis ou Mécanique. — Vénus Cal- lipyge ou Aux belles fesses. — Origine du culte de Vénus Derceto.

— Jugement de Paris. -^ Origine du culte de Vénus Gallipyge.

— Les Aphrodisées et les Aloennes. — Les mille courtisanes du temple de Vénus à Corinthe. — Offrande de cinquante hétaires,

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4U HISTOIRE

foite à Vénus par le poëte Xénopbon de Corinthe. — Procession des consacrées. — Fonctions des courtisanes dans les temples de Vénus. — Les petits mystères de Cérès. — Le ponlife Archias. — Colline, fameuse courtisane de Sparle. — Célébraliun des fêtes d'Adonis. — Vénus Leœna et Vénus Lamia,


La Prostitution sacrée exista dans la Grèce dèi* qu'il y eut des dieux et des temples; elle remonte donc à Torigine du paganisme grec. Cette théogonie, que rimagination poétique de la race hellène avait créée plus de dix-huit siècles avant l'ère moderne, ne fut qu'un poëme allégorique, en quelque sorte, sur les jeux de l'amour dans l'univers. Toutes les religions avaient eu le même berceau; ce fut par- tout la nature femelle s'épanouissant et engendrant au contact fécond de la nature mâle ; ce furent par- tout l'homme et la femme, qu'on divinisait dans les attributions les plus significatives de leurs sexes. La Grèce reçut donc de l'Asie le culte de Vénus avec celui d'Adonis, et comme ce n'était point assez de ces deux divinités amoureuses, la Grèce les mul- tiplia sous une foule de noms différents, de telle sorte qu'il y eut presque autant de Vénus que de temples et de statues. Les prêtres et les poètes qui se chargèrent, d'un commun accord , d'inventer et d'écrire les annales de leurs dieux , ne firent que développer un thème unique , celui de la jouissance sensuelle. Dans cette ingénieuse et charmante my- thologie, lAmour reparaissait à chaque instant, avec un caractère varié, et l'histoire de chaque dieu ou


DE LA PROSTITUTION. 415

de chaque déesse n'était qu'an hymne voluptueux en rhonneur des sens. On comprend sans peine que la Prostitution , qui se montre de tant de manières dahs l'odyssée des métamorphoses des dieux et des déesses, devait être un reflet des mœurs grecques au temps d'Ogygès et d'Inachus. Une nation dont les croyances religieuses n'étaient qu'un amas de légendes impures pouvait-elle jamais être chaste et retenue?

La Grèce accepta, dès les temps héroïques, le culte de la femme et de l'homme divinisés, tel que Babylone et Tyr l'avaient établi à Cypre; ce culte sortit de l'île qui lui était spécialement consacrée, pour se répandre d'île en île dans l'Archipel, et pour gagner bientôt Corinthe, Athènes et toutes les villes de la terre Ionienne. Alors, à mesure que Vénus et Adonis se naturalisaient dans la patrie d'Orphée et d'Hésiode, ils perdaient quelque chose de leur origine chaldéenne et phénicienne; ils se feçonnaient , pour ainsi dire , à une civilisation plus polie et plus raffinée, mais non moins corrompue. Vén\is et Adonis sont plus voilés qu'ils ne l'étaient dans l'Asie Mineure; mais, sous ce voile, il y a des délicatesses et des recherches de débauche qu'on ignorait peut-être dans les enceintes sacrées de Mylitta et dans les bois mystérieux de Belphé- gor. Les renseignements nous manquent pour re- constituer dans tous ses détails secrets le culte des

Vénus grecques, surtout dans les époques anté-

8.


446 HISTOIRE

rieures aux beaux siècles de la Grèce ; les poètes ne nous offrent çà et là que des traits épars qui , s'ils indiquent tout, ne précisent rien; les philosophes évitent les tableaux et se jettent au hasard dans de vagues généralités morales; les historiens ne ren- ferment que des faits isolés qui ne s'expliquent pas souvent l'un l'autre; enfin, les monuments figurés, à l'exception de quelques médailles et de quelques inscriptions, ont tous péri. Nous avons seulement des notions assez nombreuses sur les principales Vénus, dont le nom et les attributs se rattachent plus particulièrement au sujet que nous traitons. La simple énuméralion de ces Vénus nous dispen- sera de recourir à des conjectures plus ou moins appuyées de preuves et d'apparences. La Prostitu- tion sacrée, en cessant de s'exercer au profit du temple et du prêtre , avait laissé dans les rites et les usages religieux la trace profonde de son empire.

La Vénus qui personnifiait, pour ainsi dire, cette Prostitution, se nommait Pandemos. Socrate dit, dans le Banquet de Xénophon, qu'il y a deux Vénus, l'une céleste et l'autre humaine ou Pandemoé ; que le culte de la première est chaste , et celui de la seconde criminel. Socrate vivait, dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, ^comme un philosophe sceptique qui soumet les religions elles-mêmes à son jugement inflexible. Platou, dans son Banquet^ parle aussi des deux Vénus, mais il est moins sévère à l'égard de Pandemos. « Il y a deux Vénus, dit-il :


DE LA PROSTITUTION. 147

J-ane très-ancienne, sans mère, et fille d'Uranus, d'où lui vient le nom d'Uranie; l'autre, plus jeune, fille de Jupitei; et de Dioné, que nous appelons Vénus-Pandemos. » C'est la Vénus-Populaire (zav, tout; 5>7(/o(;, peuple); c'est la première divinité que Thésée fit adorer par le peuple qu'il avait rassem- blé dans les murailles d'Athènes; c'est la première statue de déesse qui fut érigée sur la place publique de cette' ville naissante. Cette antique statue, qui ne subsistait plus déjà quand Pausanias écrivit son Voyage en Grèce, et qui avait- été remplacée par une autre, due à un habile sculpteur, et plus mo- deste sans doute que la première , faisait un appel permanent à la Prostitution, Les savants ne sont pas d'accord sur la pose que l'artiste lui avait donnée , et Ton peut supposer que cette pose avait trait au caractère spécial de la déesse. Thésée, pour que ce caractère fût encore plus clairement représenté, avait placé près de la statue de Pandemos celle de Pitho, déesse de la persuasion. Les deux déesses disaient si bien ce qu'on avait voulu leur faire ex- primer, que l'on venait à toute heure, de jour comme de nuit, sous ses yeux, faire acte d'obéis- sance publique. Aussi, lorsque Selon eut réuni, avec les produits des dicterions qu'il avait -fondés à' Athènes, les sommes nécessaires pour élever un temple à la déesse de la Prostitution , il fit bâtir ce temple vis-à-vis de la statue qui attirait autour de son piédestal une procession de fidèles prosélytes.


448 HiSTOIRB

Les courtisanes d'Athènes se montraient fort em-. pressées anx fêtes de Pandemos, qui se renouvelaient le quatrième jour de chaque mois^ et qui don- naient Heu à d'étranges excès de zèle religieux. Ces jours-là, les courtisanes n'exerçaient leur métier qu'au profit de la déesse, et elles dépensaient en offrandes l'argent qu'elles avaient gagné sous les auspices de Pandemos.

Ce temple , dédié à la Vénus-Populaire par le sage Selon, n'était pas le seul qui témoignât du culte de la Prostitution en Grèce. Il y en avait aussi à Thèbes en Béotie et à Mégalopolis en Arcadie. Celui de Thèbes datait du temps de Cadmus, fondateur de cette ville. La tradition racontait que la statue qu'on voyait dans ce temple, avait été fabriquée avec les éperons d'airain des vaisseaux qui avaient amené Cadmus aux bords thébains. C'était une offrande d'Harmonie, fille de Cadmus; cette prin- cesse, indulgente pour les plaisirs de l'amour, s'était plu à en consacrer le symbole à la déesse , en lui destinant ces éperons ou becs de métal qui s'étaient enfoncés dans le sable du rivage pour en faire sortir une cité. Dans le temple de Mégalopolis , la statue de Pandemos était accompagnée de deux autres statues qui présentaient la déesse sous deux figures différentes, plus décentes et moins nues. Ces statues de Pandemos avaient toutes une physionomie assez effrontée , car elles ne furent pas conservées quand les mœurs imposèrent des voiles même auxdéesses ;


DE LA ï>ROStITUTION. 449

« 

oelle qui était à Élis^ où Pandemos eut aussi un temple célèbre, avait été refaite par le fameux statuaire Scopas, qui en changea entièrement la posture et qui se contenta d'un emblème très-trans- parent , en mettant cette Vénus sur le dos d'un bouc aux cornes d'or.

Vénus était adorée, dans vingt endroits de la Grèce, sous le nom d Eratpa ou de [lopvr/, Courtisane ou Hétaire; ce nom-là annonçait suffisamment le genre d'antions de grâce qu'on lui rendait. Ses ado- rateurs ordinaires étaient les courtisanes et leurs amants; les uns et les autres ne se faisaient pas faute de lui offrir des sacrifices pour se mettre sous sa protection. Cette Vénus-là, si malhonnête qu'elle fût dans son culte, rappelait pourtant un fait histo- rique qui était à Fhonneur des courtisanes, mais qui se rattachait par malheur aux temps fabuleux de la Grèce. Suivant une tradition, dont la ville d'A- by dos était fière, cette ville, réduite jadis en escla- vage, avait été délivrée par une courtisane. Un jour de fête, les soldats étrangers, maîtres de la ville et préposés à la garde des portes , s'enivrèrent dans une orgie avec des courtisanes abydéniennes et s'en- dormirent au son dès flûtes. Une des courtisanes se saisit des clefs de la ville , où elle rentra par-des- sus la muraille, et alla avertir ses concitoyens, qui s'armèrent, tuèrent les sentinelles endormies et chas- sèrent Tennemi de leur cité. En mémoire de leur liberté recouvrée, ils élevèrent un temple à Vénus-


420 HISTOIRE

Hétaire. Celte Vénus avait encore un temple à Éphèse, mais on ne sait pas si son origine était aussi honorable que œlle du temple d'Abydos. Cha- cun de ces temples évoquait d'ailleurs une tradition particulière. Celui du promontoire Simas, sur le Pont-Euxin, aurait été construit aux frais d'une belle courtisane, qui habitait dans cet endroit-là, et qui attendait au bord de la mer que Vénus , née du sein des flots, lui envoyât des passagers. Ce fut en souvenir de cette prêtresse de Vénus-Hétaire, que les prostituées s'intitulaient Sirnœthes , aux environs de ce promontoire qui conviait de loin les matelots au culte de la déesse , et qui leur ouvrait ses grottes consacrées à ce culte. Le temple de, Vénus-Courti- sane à Samos, qu'on appelait la déesse des roseaux ou des marécages , avait été bâti avec les deniers de la Prostitution , par les hétaires qui suivirent Péri- clès au siège de Samos , et qui y trafiquèrent de leurs charmes pour des sommes énormes. (Ingentem ex prostitutâ forma quœstum fecerant , dit Athénée , dont le grec est plus énergique encore que cette traduction latine.) Mais quoique Vénus eût le nom d'HétairCj les fêtes qu'on célébrait en Magnésie , sous le nom de HéUdridées , ne la regardaient pas ; elles avaient été instituées en l'honneur de Jupiter-Hétai- rien et de l'expédition des Argonautes.

Ce n'était point assez que d'avoir donné à Vénus- le nom des courtisanes qu'elle inspirait et qui se recommandaient à elle : on lui donnait encore d'au-


DE LA PROSTITUTION. m

ires noms qui n^eussent pas moins conveipu à ses prêtresses favorites: Celui de Peribasia, par exemple, en latin Divaricaiiiœ , faisait allusion aux mouve- ments que provoque et règle le plaisir. Cette Vénus était nominativement adorée chez les Argiens, comme nous l'apprend saint Clément d'Alexandrie, qui ne craint pas d'avouer que ce nom bizarre de Remueuse lui était venu à divaricandis cruribus. La Peribasia des Grecs devint chez les Romains Salacia ou Vénus-Lubriqùe ; qui prit encore d'autres noms analogues et plus caractéristiques. Le fameux archi- tecte du labyrinthe de Crète, Dédale, par amour de la mécanique , avait dédié à cette déesse une statue en vif-argent. Les dons offerts à la déesse faisaient allusion aux quérlités qu'on lui supposait. Ces dons, qni étaient parfois fort riches , rappelaient , en gé- néral, la condition des femmes qui les déposaient sur Tautel ou les appendaient au piédestal de la statue. C'étaient le plus souvent des phallus en or, en argent , en ivoire ou en nacre de perle ; c'étaient aussi des bijoux précieux, et surtout des miroirs d'argent poli, avec des ciselures et des inscriptions. Ces miroirs furent toujours considérés comme les attributs de la déesse et des courtisanes. On repré- sentait Vénus un miroir à la main ; on la représentait aussi tenant an vase ou une boite à parfums : car, disait le poëte grec, « Vénus n'imite point Pallas, qui se baigne quelquefois mais qui ne se parfume jamais. >> Les courtisanes , qui avaient tant d'intérêt à


432 HISTOIRE

se rendre. Vénus propice, se dépouillaient pour elle de tous les objets de toilette qu'elles aimaient lë mieux. Leur première oiGFrande devait être leur cein- ture ; elles avaient des peignes , des pinces à épiler, des épingles et d'autres menus affiquets en or et en argent , que les femmes honnêtes ne se permettaient pas, et que Vénus-Courtisane pouvait sans scrupule accepter de ses humbles imitatrices. Aussi le poëte Philétère s'écrie-t-il avec enthousiasme, dans sa Corinihiaste : a Ce n'est pas sans raison que dans toute la Grèce on voit des temples élevés à Vénus- Courtisane et non à Vénus-Mariée. »

Vénus avait en Grèce bien d'autres dénominations qui se rapportaient à certaines particularités de son culte , et les temples qu'on lui élevait sous ces dénominations souvent obscènes étaient plus fré- quentés et plus enrichis que ceux de Vénus-Pudique ou de Vénus-Armée. Tantôt on F adorait avec le nom de Mélanis ou la Noire , comme déesse de la nuit amoureuse : ce fut elle qui apparut à Laïs pour lui apprendre que les amants lui arrivaient de toaB côtés avec de magnifiques présents; elle avait des temples à Mélangie en Arcadie ; à Cranium , près de Corinthe ; à Thespies en Béotie , et ces temples étaient environnés de bocages impénétrables au jour, dans lesquels on cherchait à tâtons les aven<^ tures. Tantôt on l'appelait Mucheia ou la déesse des repaires ; Castnia ou la déesse desr accouplements impudiques; iSco^ ou la Ténébreuse; Derceto on lu


DE LA PROSTITUTION, 4

Coureuse; Callipyge ou Aux belles fesses, etc. Vénus, véritable Proiée de l'amour ou plutôt de la vo- lupté, avait 9 pour chacune Se ses transformations, une mythologie spéciale, toujours ingénieuse et allégorique. Elle représentait constamment la femme remplissant les devoirs de son sexe. Ainsi, lors- qu'elle fut Derceto ou déesse de Syrie, elle était tombée de l'Olympe dans la mer et elle y avait ren- contré un grand poisson qui s était prêté à la rame- ner sur la côte de Syrie, où elle récompensa son sauveur en le mettant au nombre des astres : pour traduire cette fable en langage humain, il ne fallait qu'imaginer une belle Syrienne perdue dans un naufrage et sauvée par un pêcheur qui s'était épris d'elle. Le nom de Derceto exprimait ses allées et venues sur les côtes de Syrie avec le pêcheur qui l'avait recueillie dans sa barque. Les prêtres de Derceto avaient donné Une forme plus mystique à l'allégorie. Selon eux , aux époques contemporaines du chaos un œuf gigantesque s'était détaché du ciel et avait roulé dans lEuphrate; les poissons poussèrent cet œuf jusqu'au rivage, des colombes le couvèrent et Vénus en sortit : voilà pourquoi colombes et poissons étaient consacrés à Vénus; mais on ne sait pas à quelle espèce de poissons la déesse^ accordait la préférence. Enfin, il y avait une Vénus Mechanitis ou Mécanique^ dont les statues étaient en bois avec des pieds, des mains et un masque en marbre ; ces statues-là se mouvaient par


424 HISTOIRE

des ressorts cachés et prenaient les poses les plus capricieoses.

Cette déesse était, sans doute, sous ses divers aspects, la déesse de la beauté : mais la beauté qu'elle divinisait, ce fut moins celle du visage que celle du corps; et les Grecs, plus amoureux de la statuaire que de la peinture , faisaient plus de cas au^si de la forme que de la couleur. La beauté du visage, en effet, appartenait presque indistinctement à toutes les déesses du panthéon grec , tandis que la beauté du corps était un des attributs divins de Vé- nus. Lorsque le berger troyen, Paris, décerna la pomme à la plus belle des trois déesses rivales, il n'avait décidé son choix entre elles , qu'après les avoir vues sans aucun voile. Vénus ne représentait donc pas la beauté intelligente , Fâme de la femme ; elle ne représentait que la beauté matérielle, le corps de la femme. Les poêles, les artistes lui attri- buaient donc une tète fort petite, au front bas ei étroit , mais en revanche un corps et des membres fort longs 9 souples et potelés. La perfection de la beauté chez la déesse commençait surtout à la nais* sauce des reins. Les Grecs se regardaient comnae les premiers connaisseurs du monde en ce genre de beauté. Cependant ce ne fut pas la Grèce, mais la Sicile qui fonda un temple à Vénus Callipyge. Ce temple dut son origine à un jugement qui n'eut pas autant d'éclat que celui de Paris , car les parties n'étaient pas déesses et le juge n'eut pas à se pro-


DE LA PROSTITUTION. ni

noncer entre trois. Deux sœurs , aux environs de Syracuse ^ en se baignant un jour, se disputèrent le prix de la beauté ; un jeune^Syracusain ^ qui passait par là et qui vit les pièces du procès , sans être vu , fléchit le genou en terre comme devant Vénus elle- même , et s'écria que l'aînée avait remporté la vic- toire. Les deux adversaires s'enfuirent à demi nues. Le jeune homme revint à Syracuse et raconta , en- core ému d'admiration, ce qu'il avait vu. Son frère, émerveillé à ce récit, déclara qu'il se contenterait de la cadette. Enfin ils rassemblèrent ce qu'ils possé- daient de plus précieux , et ils se rendirent chez le père des deux sœurs et lui demandèrent de devenir ses gendres. La cadette, désolée et indignée d'avoir été vaincue, était tombée malade ; elle sollicita la révi- sion de la cause, et les deux frères, d'un commun ac- cord , proclamèrent qu'elles avaient toutes deux éga- lement droit à la victoire, selon que le juge regardait l'une , du côté droit , et l'autre , du côté gauche. Les deux sœurs épousèrent les deux frères et transpor- tèrent à Syracuse une réputation de beauté , qui ne fit que s'accroître. On les comblait de présents, et elles amassèrent de si grands biens, qu'elles purent ériger un temple à la déesse qui avait été la source de leur fortune. La statue qu'on admirait dans ce temple participait à la fois des charmes secrets de , chaque sœur, et la réunion de ces deux modèles çn une seule copie avait formé le type parfait de la beauté^callipyge. C'est le poëte Cercidas de Mé-


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galopolis qui a immortalisé cette copie sans avoir vu les originaux. Athénée rapporte la même anecdote, dont le voile transparent cache évidemment This- toire de deux courtisanes syracusaines.

Si les courtisanes élevaient deô temples à Vénus, elles étaient donc autorisées , du moins dans les pre- miers temps de la Grèce , à offrir des sacrifices à la déesse, et à prendre une part active à ses fêtes publiques, sans préjudice de quelques fêtes, teUes que les Aphrodisées et les Aloennes, qu'elles se réservaient plus particulièrement et qu'elles célé- braient à huis clos. Elles remplissaient même quel- quefois les fonctions de prêtresses dans les temples de Vénus, et elles y étaient attachées, comme auxi- liaires , pour nourrir le prêtre et augmenter les reve- nus de Tautel. Strabon dit positivement que le temple de Vénus à Corinthe possédait plus de mille courtisanes que la dévotion des adorateurs de la déesse lui avait consacrées. C'était un usage géné- ral en Grèce de consacrer ainsi à Vénus un certain nombre de jeunes filles quand on voulait se rendre la déesse favorable, ou quand on avait vu ses vœux exaucés par elle. Xénophon de Corinthe, en par- tant pour les jeux Olympiques, promet à Vénus de lui consacrer cinquante hétaires si elle lui donne la . victoire; il est vainqueur et il s'acquitte de sa pro- messe. « souveraine de Cypris , s'écrie Pindare dans l'ode composée en Thonneur de cette offrande, Xénophon vient d'amener dans ton vaste bocage


DE LA PROSTITUTION. lîl

une troupe de cinquante belles filles! » Pais, il s^adresse à elles : « jeunes filles qui recevez tous les étrangers et leur donnez l'hospitalité, prêtresses de la déesse Pitho dans la riche Corinthe, c'est vous qui, en faisant brûler l'encens devant l'image de Vénus et en invoquant la mère des Amours, nous inéritez souvent son aide céleste et nous procurez les doux moments que nous goûtons sur des lits voluptueux, où se cueille le tendre fruit de la beauté! » Cette consécration des courtisanes à Vé- nus était surtout usitée à Corinthe. Quand la ville avait une demande à faire à la déesse , elle ne man- quait jamais de la confier à des consacrées qui en- traient les premières dans le temple et qui en sor- taient les dernières. Selon Cornélien d'Héraclée, Corinthe, en certaines circonstances importantes, s'était fait représenter auprès de Vénus par une procession innombrable de courtisanes dans le cos- tume de leur métier.

L'emploi de ces consacrées dans les temples et le§ boeages de la déesse est suffisamment constaté par quelques monuments figurés , qui sont moins dis- crets à cet égard que les écrivains contemporains. Les peintures dé deux coupes et de deux vases grecs, cités par le savant M. Lajard, d'après les descriptions de MM. de Witte et Lenormand, ne nous laissent pas de doute sur la Prostitution sacrée qui s'était perpétuée dans le culte de Vénus. Un de ces vases , qui faisait partie de la célèbre collection


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.Durand 9 représente un temple de Vénus, dans lequel une courtisane reçoit, par l'intermédiaire d'un esclave, les propositions d'un étranger cou- ronné de myrte, placé en dehors du temple et tenant à la main une bourse. Sur le second vase, un étranger, pareillement couronné de myrte , est assis sur un lit et semble marchander une courtisane debout devant lui dans un temple. M. Lajard attri- bue encore la même signification à une pierre gra- vée, taillée à plusieurs faces, dont cinq portent des animaux, emblèmes du culte de la Vénus Orientale, et dont la sixième représente une courtisane qui se regarde dans un miroir pendant qu'elle se livret un étranger. Mais ce qui se passait dans les temples et dans les bois sacrés n^a pas laissé de traces plu» caractéristiques chez les auteurs de l'antiquité , qui n'ont pas osé trahir les mystères de Vénus.

Si les courtisanes étaient les bienvenues dans le culte de leur déesse , elles ne pouvaient se mêler que de loin à celui des autres déesses^ ainsi, elles célébraient, dans l'intérieur de leurs maisons, après la vendange, les Aloennes ou fêtes de Cérès et de Bacchus. C'étaient des soupers licencieux qui conà- posaient le rituel de ces fêtes, dans lesquelles les courtisanes se réunissaient avec leurs amants pour manger, boire , rire , chanter et folâtrer. « A la pro- chaine fête des Aloennes , écrit Mégare à Bacchis dans les Lettres d^Alcyphron , nous nous assembloss au Colyte chez l'amant de Thessala pour y manger


DE LA PROSTITUTION. 439

ensemble, fais en sorte d'y venir. » — a Noos tou- chons aux Âloennes, écrit Thaïs à Thessala, et nous étions toutes assemblées chez moi pour célébrer la veille de la fête. » Ces soupers, appelés les petits mystères de CérhSy étaient des prétextes de débau- ches qui duraient plusieurs jours et plusieurs nuits. Il parait que dans certains temples de Cérès, à Ëleiu- sis par exemple , les courtisanes , dont les femmes honnêtes fuyaient la vue et l'approche, avaient ob- tenu d'ouvrir une salle à elles, où elles avaient seules le droit d'entrer sans prêtres, et où une d'elles pré- sidait aux cérémonies religieuses, que ses com*- pagnes, comme autant de vestales, embellissaient de leur présence plus chaste qu'à l'ordinaire. Durant ces cérémonies, les vieilles courtisanes donnaient, des leçons aux jeunes dans la science et la pratique des mystères de la BonneDéesse. Le pontife Ârcbias, qui s'était permis d'oifrir un sacrifice à Cérès d'É- leusis, dans la salle des courtisanes , sans l'interven- tion de leur grande prêtresse , fut accusé d'impiété par Démosthène , et condamné par le peuple.

Tous les dieux, comme toutes les déesses, ac- ceptaient pourtant les ofiTrandes que les courtisa- nes leur envoyaient, sans oser toutefois pénétrer en personne dans les temples dont le seuil leur était fermé. La fameuse courtisane, Gottine, qui se rendit assez célèbre pour qu'on imposât son nom au dictérion qu'elle avait occupé, près de Go^

lone, vis*à-vis un temple de Bacchus, dédia mi

9


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rhonneur d'un de ses galants s^rtiates an petit tan- reau d'airain , qui fut placé sur le fronton du tem- ple de Minerve Chalcienne. Ce taureau votif se trouvait encore à sa place du temps d'Athénée. Mais il était pourtant un dieu qui se montrait naturellement moins sévère pour les femmes de plaisir, c'était Adonis, déifié par Vénus, qui Tavait aimé. Les fêtes d'Adonis étaient, d'ailleurs, tellement liées à celles de la déesse , qu'on ne pouvait guère adorer l'un sans rendre hommage à rautrë. Adonis avait eu aussi , dans les temps antiques » une large part aux offrandes de la Prostitution sacrée , avant que son culte se fût confondu dans celui de Priape. Les courtisanes de toutes les conditions profitaient donc des fêtes d'Adonis, qui attiraient partout tant d*é- trangersy pour venir exercer leur industrie, sons la protection du dieu et à son profit , dans les bois qui ^ivironnaient ses temples. « A TendroH où je te mène , dit un courtier à un cuisinier qu'il va mettre en maison , il y a un lieu de débauche (rropysot^v) : une hétaire renommée y célèbre les fêtes d'Adonis, avec une nombreuse troupe de ses compagnes, o Les Attiéniens, malgré la juste réprobation que leurs moralistes attachaient à la vie des courtisanes, ne les trouvèrent pas plus déplacées dans leur Olympe que dans leurs temples , car ils élèverait des autels et des statues à Vénus Leœna et à Vénrus Lamia, peur diviniser les deux maltresses de Démétrrad Poliorcète.


CHAPITRE V.


Smhairb. — Motifs qai engagèrent Solon à fonder à Athènes «n établissement de Prostitution. — Ce que dit Thistorien Nicandre de Colophon, à ce sujet.— Solon salué, pour ce même fait, par le poëte Philémon , du titre de bienfaiteur de la nation. — Taxe de la Prostitution ixée par Seioa. ^ Les dietériadei oonsidé* rées comme fonctionnaires publiques. — Règlements de Solon pour les prostituées d'Athènes. — Festins publics institués par Hippias et Hipparque. — Ordonnance du tyran Pisistrate ponr tes jcHirs consacrés à ia débauche publiques — Vices bootetix des Athéniens. — Mœurs privées des femmes de Sparte et de Oortnthe. — Vie licencieuse des femmes Spartiates. — Inutilité des courtisanes à Sparte* — Indifférence de Lycurgue à Tégard de rincontinence des femmes et dea fiUes. -— La fréquenti^'on des prostituées regardée comme chose naturelle. — Mission mo- rale des portes comiques et des philosophes. — L'aréopage d*Athènes. «— Législation de la Prostitution athénienne. — Si- tuation difficile faite par les lois auj^ courtisanes. — Bacchis et' Myrrhine. — Eothias accuse d'impiété la courtisane Phryné. — L*ayocat Hypéride la fait absoudre. — Reconnaissance des pro- stituées envers Hypéride. — ^^La courtisane Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène. — Isée. — Décrets de Taréopage d'Athènes concernant les prosti- tuées. — Vhéïeke Nemea. — Triste condition des enfants dès

9.


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concubines et des courtisanes. — Hercule dieu de la bâtardise. -3- Infamie de la loi envers les bâtards. — Les Dialogues des Courtisanes de Lucien. -^ L'orateur Aristophon et le poëte comi- que Calliade. — Loi dite de la Prostitution. •— Singularités monstrueuses des lois athéniennes. — Tribunaux subalternes d'édilité et de police. — Leurs fonctions.


La Prostitution sacrée , qui existait dans tous les temples d'Athènes à Tépoque où Solon donna des lois aux Athéniens , invita certainement Je législa- teur à établir la Prostitution légale. Quant à la Prosti- tution hospitalière, contemporaine des âges héroï- ques de la Grèce , elle avait disparu sans laisser de traces dans les mœurs, et le mariage était trop pro- tégé par la législation , la légitimité des enfants sem- blait trop nécessaire à l'honneur de la république , pour que le souvenir des métamorphoses et de l'in- carnation humaine des dieux pût encore prévaloir contre la foi conjugale , contre le respect de la fa- mille. Soton vit les autels et les prêtres s'enrichir avec le produit de la Prostitution des consacrées, qui ne se vendaient qu'à des étrangers ; il songea natu- rellement à procurer les mêmes bénéfices à TÉtat, et par les mêmes moyens , en les faisant servir à la fois aux plaisirs de la jeunesse athénienne et à la sécu- rité des femmes honnêtes. Il fonda donc, comme établissement d'utilité publique, un grand dictéricm, dans lequel des esclaves, achetées avec les deniers de rÉtat et entretenues à ses frais, levaient un tribut quotidien sur les vices de la population , et travail-


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laient avec impudicité à augmenter les revenus de la république. On a voulu bien souvent, à défaut de preuves historiques, qui n'appuient pas, il est vrai, la tradition , ne pas laisser au sage Solon la respon- sabilité morale du libertinage institué légalement à Athènes ; on a prétendu que ce grand législateur, dont le code respire la pudeur et la chasteté, n'avait pu se donner un démenti à lui-même en ouvrant la porte aux débauches de ses concitoyens. Mais, dans un fait dé cette nature, qui semblait au-dessous de la dignité de l'histoire, la tradition, recueillie par Athénée et conservée aussi dans des ouvrages qui existaient do son temps, était comme l'écho de ce dictérion , qui avait eu Solon pour fondateur et qui se glorifiait de son origine.

Nicandre de Colophon , dans son Histoire d'AtKè^ nés y aujourd'hui perdue, avait dit positivement que Solon, indulgent pour les ardeurs d'une pétulante jeunesse, non-seulement acheta des esclaves et les plaça dans des lieux publics , mais encore bâtit un temple à Vénus-Courtisane avec l'argent qu'avaient amassé les impures habitantes de ces lieux-là. a Solon ! s'écrie le poêle Philémon dans ses Delphiens , comédie qui n'est pas venue jusqu'à nous; ô Solon ! vous devîntes par là le bienfaiteur de la nation , vous ne vîtes dans un tel établissement que le salut et la tranquillité du peuple. Il était d'ailleurs absolument nécessaire dans une ville où la bouillante jeunesse ne peut s'empêcher d'obéir aux lois les plus impé-


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rieuses de la nature. Vous prévîntes ainsi de très* grands malheurs et des désordres inévitables, en plaçant dans certaines maisons destinées à cet usage les femmçs que vous aviez achetées pour les besoins du public , et qui étaient tenues , par état , d'accor- der leurs faveurs à quiconque consentirait à les payer. » A cette invocation , que la reconnaissance arrache au poëte comique , Athénée ajoute , d'après Nicandre , que la taxe fixée par Selon était médiocre^ et que les dictériades avaient l'air de remplir des fonctions publiques : « Le commerce qu'on avait avec elles n'entraînait ni rivalités ni vengeances. On n'essuyait de leur part ni délais , ni dédains, ni re- fus. » C'était sans doute à Selon lui-même que l'on devait le règlement intérieur de cet établissement , qui fut longtemps administré comme les autres ser- vices publics et qui eut sans doute à sa tète , du moins dans l'origine, un grave magistrat.

On peut supposer, avec beaucoup d'apparence de raison , que les femmes communes étaient alors en- tièrement séparées de la population citoyenne et de la vie civile; elles ne sortaient pas de leur officine légale; elles ne se montraient jamais dans les fêtes et les cérémonies religieuses; si une tolérance res- treinte leur permettait de descendre dans la rué, elles devaient porter un costume particulier ^ qui les fît reconnsdtre , et elles étaient sévèrement éloignées de certains lieux où leur présence eût causé du scandale ou de la distraction. Étrangères, d'aillèars^


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elles n'avaient aucun droit à revendiquer dans la cité; et celles qui, Athéniennes de naissance, s'étaient vouées^ à la Prostitution, perdaient tous les privi* léges attachés à leur naissance. I^us n'avons pas les lois- que Solon avait rédigées pour constituer la Pro- fititution légale; mais il est permis d'en formuler ainsi les principales dispositions^ qui se trouvent suffi- fiamment constatées par une foule de faits que nous découvrons ^ et là dans les écrivains grecs. Mais le code de Solon^ à Tégard des femmes du grand dicté- rion entretenu aiix frais de la république, se relâcha de sa sévérité, puisque, moins d'un siècle après la mort du législateur, les courtisanes avaient fait irruption de toutes parts dans la société grecque, et osaient se mêler aux femmes honnêtes jusque dans le forum. Hippias et Hipparque, fils du tyran Pisis*- trate, qui gouvernait Athènes 530 ans avant l'ère moderne, établirent des festins publics, qui réunis^ saient le peuple à la même table, et dans ces festins les courtisanes, furent autorisées à prendre place à côté des matrones ; car les fils du tyran se propo- saient moins d'améliorer le peuple que de le cor- rompre et de le subjuguer. Aussi, pour nous servir de l'expression de Plutarque, les femmes de plaidr arrivaient là par flots, et,. comme le disait un histo- rien grec , Idoméoée , dont les ouvrages ne nous sont connus que par des fragments, Pisistrate, à l'insti- gation de qui ces orgies avaient lieu, ordonnait que les champs, les vignes et les jardins fussent ouverts


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à tout le monde , daus les jours consacrés à la dé- bauche publique, afin que chacun pût en prendre sa part sans être obligé d'aller se cacher dans le mys- tère du dicter ion de Solon.

Le législateur d'Athènes avait eu deux motifs évi- dents et impérieux pour réglementer comme il Tavait fait la Prostitution : il se proposait d'abord de mettre à l'abri de la violence et de Tinsulte la pudeur des vierges et des femmes mariées; ensuite, il avait eu pour but de détourner la jeunesse des penchants honfeux qui la déshonoraient et l'abrutis- saient. Athènes devenait le théâtre de tous les désor- dres ; le vice contre nature se propageait d'une ma- nière efirayante et menaçait d'arrêter le progrès so- cial. Ces débauchés , qui n'étaient déjà plus des hommes, pouvaient-ils être des citoyens? Solon voulut leur donner les moyens de satisfaire aux be- soins de leurs sens, sans se livrer aux dérèglements de leur imagination. Il ne fit pourtant que corriger une partie de ses compatriotes; les autres, sans re- noncer à leurs coupables habitudes, contractèrent celles d'un libertinage plus jiaturel, mais non moins funeste. Le but de Solon fut toutefois rempli, en ce que la sécurité des femmes mariées n'eut plus rien à craindre des libertins. La Prostitution légale était alors, pour ainsi dire, dans son enfance, et elle ne comptait pas une nombreuse clientèle : on la con- naissait à peine, on ne s'y accoutuma que par de- grés; on ne s'y livra avec fureur qu'après en avoir


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eu, en quelque sorte, Texpérience. Voilà comment les lois de Selon se trouvèrent bientôt débordées par les nécessités de Ja débauche publique et successive- ment effacées sous Tempire de la corruption des mœurs, qui ne s*épuraient pas en se civilisant. Mais, du moins à Athènes , le foyer domestique resta in- corruptible et sacré , le poison de la Prostitution n*y pénétra pas ; et alors que Vénus-Pandemos conviait ses adorateurs à Toubli de toute décence, alors que le Pirée agrandissait aux portes d'Athènes le do- maine affecté aux courtisanes, la pudeur conjugale gardait le seuil de la maison du citoyen qui s'en allait offrir un sacrifice à Pandemos et souper avec ses amis chez sa maîtresse.

Les mœurs privées des femmes de Sparte, et des femmes de Corinthe surtout, n'étaient pas aussi régu- lières que les mœurs des Athéniennes, et pourtant, dans ces deux villes, la Prostitution n'avait pas été soumise à des lois spéciales : elle y était libre, pour employer une expression moderne , et elle pouvait impunément se produire sous toutes les formes et dans toutes les conditions possibles. A Corinthe, ville de commerce et de passage, le plaisir était une grande s^Saire pour ses habitants et pour les étrangers qui y affluaient de tous les pays du monde : on avait donc jugé à propos de laisser à la volonté et au caprice de chacun l'entière jouissance de soi-même. A Sparte, ville de vertus républicaines et austères , la Prosti- tbtion ne pouvait être qu'un accident, une exception


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presque indifférente.Lycurgue n'y avait certaiDement pas songé. La ooâtinence, la chasteté chez les femmes lui semblaient superflues, sinon ridicules. Il ne s'était proposé que de gouverner les hommes et de les ren- dre plus braves, plus robustes, plus guerriers ; quant aux femmes , ii n'y avait pas pris garde. Lycui^ue, comme le dit formellement Aristote dans sa PôU' tique (liv, ii, chap. 7), avait voulu imposer la tem^ pérance - aux hommes et non pas aux femmes; celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le désordre^ et elles s'abandonnaient presque publiquement à tous les excès de la débauche (m summâ luœuriâ , dit la version latine d'Âristote). Lycurgue ne changea rien à cet état de choses : les filles de Sparte, qui rece- vaient une éducation mâle assez peu conforme à leur sexe, se mêlaient, à moitié nues, aux exerdoes des hommes, couraient, luttaient, combàttairat avec eux. Si elles se mariaient , elles ne se renf(*- maient pas davantage dans leurs devoirs d'épouses; elles n'étaient pas vêtues plus décemment; elles ne se tenaient pas plus à distance de la compagnie des hommes ; mais ceux-ci ne faisaient pas semblant de s^apercevoir d'une différence de sexe, que les femmes avaient à cœur de faire oublier. Un mari qu'on ao* rait surpris sortant de la chambre à coucher cte sa femme eût rougi d'être si peu Spartiate. On ccnn- prend que, chez de pareils hommes, les courtisanes auraient été parfaitement inutiles^ Us ne se permet- taient pas -toutefois les parements de- cœur et de


DE LA PROSTITUTION. i%%

seos, duxqiiels les jeunes AtbéDiens étaient trop enclins. L'amitié des Spartiates entre eax n'était qa'une fraternité d'armes, aussi pure, aussi sainte que celle des Athéniens était dépravée et flétrissante. Les femmes de Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abnégation absolue de leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles ou femmes, qui se prêtaient volontiers aux actes d'une extrême ii- oenœ, et cela, sans^exiger la moindre rétribution. Les courtisanes n'auraient pas eu d'emploi. dans une ville où femmes mariées et filles à marier étaient là pour leur faire concurrence. C'est donc avec justice que Platon, dans le livre P' de ses Lois^ attri- bue à Lycurgue Tincontinence des femmes de Sparte, puisque ce législateur n'avait pas daigné y porter remède, ni même lui infliger tin blâme.

La Prostitution était, on le voit, tolérée, sinon or- ganisée et régularisée, dans les républiques grecques: on la regardait comnve un mal nécessaire, qui ob- viait à de plus grands maux. Athénée a donc pu dire (liv. xm , chap. 6) : « Plusieurs personnages qui ont eu part au gouvernement de la lîhose publi- que ont parlé des courtisanes , les uns en les blâ- mant, les autres en faisant l'éloge de ces femmes. i> Ce n'était pas une honte pour un citoyen , si haut placé fût-il par son rang ou par son caractère, de fré- quenter les courtisanes, même avant Tépoque de Périclès, pendant laquelle cette espèce de femmes régna , en quelque sorte, sur la Grèce. On ne blâ-


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presque indifférente.Lycurgue n'y avail cerlaiDement pas songé. La ooâtinence, la chasteté chez tes femmes lui semblaient superflues, sinon ridicules. li ne s'était proposé que de gouverner les hommes et dates r^- dreplus braves, plus robustes, plus guerriers; quant aux femmes, il a'y avait pas pris garde. Lycui^ue, comme le dit formellement Aristote dans sa Pdft- tique (liv. ii, chap. 7), avait voulu imposer la tem- pérance ' aux hommes et non^ pas aux femmes; celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le désordre^ et e!les s'abandonnaient presque publiquement à tous les excès de la débauche (in summâ luœuriâ , dit la version latine d*Aristote). Lycurgue ne changea rtea à cet état de choses : les filles de Sparte, qui reo^ vaient une éducation mâle assez peu conforme à leur sexe, se mêlaient, à moitié nuea, aux exercices des hommes, couraient, luttaient, combattaient avec eux. Si elles se mariaient, elles ne se renféN maient pas davantage dans leurs devoirs d'épouses; elles n'étaient pas vêtues plus décemment; elles ne se tenaient pas plus à distance de la compagnie des hommes; mais ceux-ci ne faisaient pas semblant de s^apercevoir d'une di(rérencedesexe,que les femmes avaient à cœur de faire oublier. Un n^ri qu'on arg^ fait surpris sortant de la chambre à coucher de sa femme eût rougi d'être si peu Spartiate. On com- prend que, chez de pareils hommes, les courtisanes auraient été parfaitement inutiles* Ils ne se permet- taient pas -toutefois les égarements de- coeur et de


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seQS, duxqiiels les jeunes Athéniens étaient trop enclins. L'amitié des Spartiates entre eax n'était qa'ane fraternité d'armes, aussi pure, aussi sainte que celle des Athéniens était dépravée et flétrissante. Les femmes de Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abnégation absolue de leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles ou femmes, qui se prêtaient volontiers aux actes d'une extrême li* œnce, et-cek, san^exiger la moindre rétribution. Les courtisanes n'auraient pas eu d'emploi dans une ville ou femmes mariées et filles à marier étaient là pour le^r faire concurrence. C'est donc avec justice qiie Platon, dans le livre F' de ses Lois^ attri- bue à Lycurgue Tincontinence des femmes de Sparte, puisque ce législateur n'avait pas daigné y porter remède, ni même lui infliger un blâme.

La Prostitution était, on le voit, tolérée, sinon or- ganisée et régularisée, dans lès républiques grecques: cm la regardait comme un mal nécessaire, qui ob- viait à de plus grands maux. Athénée a donc pu dire (liv. xin, chap. 6) : « Plusieurs personnages qui ont eu part au gouvernement de la tîhose publi- que ont parlé des courtisanes , les uns en les blâ- mant, les autres en faisant l'éloge de ces femmes. » Ce n'était pas une honte pour un citoyen , si haut placé fût-il par son rang ou par son caractère, de fré- quenter les courtisanes, même avant Fépoque de Périclès , pendant laquelle cette espèce de femmes régna , en quelque sorte , sur la Grèce. On ne blâ-


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mait pas même les rapports qu'on pouvait avoir avec elles. Un comique latin , en peignant les mœurs d'Athènes , était presque autorisé à déclarer nette- ment qu'un jeune homme devait hanter les mauvais lieux pour faire son éducation : non est flùgitium scortari hominem adolescentulum.

Les poëtes comiques cependant , de même que les philosophes, avaient la mission morale de punir la débauche , en la forçant de rougir quelquefois ; leurs épigrammes mettaient seules un frein à la licence des mœurs , qu'ils surveillaient là où la loi faisait défaut et gardait le silence, a Une courtisane est la peste de celui qui la nourrit! s'écriait le Campagnard d'Aristo- phane. » — « Si quelqu'un a jamais aimé une cour- tisane, disait hautement Anaxilas, dans sa Neôttis, quUI me nomme un être plus pervers. »

La loi néanmoins n'était pas toujours muette ou impuissante contre les femmes de mauvaise vie, qu'elles fussent hétaïres, joueuses de flûtes ou dicté- riades; non-seulement elle leur refusait impitoyable- ment tous les droits attachés à la qualité de ci- toyenne , mais encore elle mettait des bornes à leurs déportements. L'aréopage d'Athènes avait souv^t les yeux ouverts sur la conduite de ces femmes , et souvent aussi il les frappait avec une rigueur impi- toyable. Il paraîtrait, d'après plusieurs passages d' Alciphron , qu'elles étaient toutes solidaires devant la loi, et qu'une condamnation qui atteignait une d'entre elles avait des conséquences fâcheuses pour


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chacune d^elles en particulier. On peut présumer qu^I s'agissait d'un impôt proportionnel applicable à toute femme qui ne justifiait pas du titre de ci- toyenne. On leur faisait ainsi , de temps à autre, rendre qiux coffres de TÉtat ce qu'elles avaient pris dans ceux des citoyens. Cette singulière législation a permis de soutenir un paradoxe que nous don- nons pour Qp qu'il vaut. Suivant certains érudits, les courtisanes d'Athènes auraient formé une corpo- ration, un collège , qui se composait de divers ordres de femmes occupées du même métier, et classées hiérarchiquement sous des statuts ou règlements re- latifs à leur méprisable industrie. C'est pourquoi Tai'éopage pouvait rendre le corps entier responsable* des fautes de ses membres. Ce tribunal évoquait la cause devant lui, quand une courtisane poussait un citoyen à commettre une action répréhensible , et même lorsque son influencé était préjudiciable à des jeunes gens , au point de leur faire dissiper leur for- tune , de les détourner du service de la République et de leur donner des leçons d'impiété. Les accusa- tions étaient quelquefois capitales , et il ne fallait que la haine ou la vengeance d' un amant dédaigné pour soulever un orage terrible contre une femme qui n'avait aucun appui et qui pouvait être condamnée sans avoir été défendue. « Essaie d'exiger quelque chose d'Euthias en échange de ce que tu lui donne- ras, écrivait l'aimable Bacchis à son amie Myrrhine, et tu verras si tu n'es pas accusée d'avoir incendié .


UI HISTOIRE

la flotte ou violé les lois fondamentales de TÉfatî » Ce fut ce méchant Ëuthias qui accusa dMmpiété h belle Phryné; mais Tavocat Hypéride ne craignit pas de prendre la défense de cette courtisane, qoi le paya bien lorsqu'il Teut fait absoudre. « Grâce aui dieux ! lui écrivit naïvement Bacchis à la suite de ce procès mémorable, nos profits sont légitimés parle dénoùment de ce procès inique. Vous avez acquis les droits les plus sacrés à la reconnaissance de toutes les courtisanes. Si même vous consentiez à recueillir et à publier la harangue que vous avez prononcée pour Phryné, nous nous engagerions à vous ériger à nos frais une statue d'or daiîs l'endroit de la Grèce que vous auriez choisi. » L'histoire ne dit pas si Hypéride publia sa harangue, et si les cour- tisanes se cotisèrent pour lui élever une statue d'or dans quelque temple de Vénus -Pandemos ou de Vénus Peribasia. Une accusation intentée contre une - courtisane frappait donc de terreur tout le corps auquel appartenait T accusée; car cette accusation n'abou- tissaitguèreàunacquiltement.Une vieille courtisane, nommée Théocris, qui se mêlait aussi de magie et de philtres amoureux , fut condamnée à mort , sur la dénonciatiojQ de Oémosthène, pour avoir conseillé aux esclaves de tromper leurs maîtres, et pour leur avoir procuré les moyens de le faire. Cette Théocris était pourtant attachée comme prêtresse à un temple de Vénus. Ce fut à Toccasion du procès de Phryné que Bacchis faisait en ces termes un retour sur elle-


DE LA PROSTITUTION. 413

même : « Si, pour n'avoir pas obtenu de nos amants Targent que nous leur demandons; si , pour avoir accordé nos faveurs à ceux qui les payent généreu- sement , nous devenions coupables d'impiété envers les dieux , il faudrait renoncer à tous les avantages de notre profession et ne plus faire commerce de nos charmes. »

L'accusation d'impiété était * la plus fréquente contre les courtisanes ; et cette accusation se présen- tait d'autant plus redoutable, qu'elle ne reposait que sur des faits vagues et faciles à dénaturer. Les courtisanes remplissaient les fonctions de prêtresses dans certains temples et dans certaines fêtes; néan- moins leur présence dans un temple pouvait être considérée conmie une impiété. « Il n'est pas per- mis j disait Démostbène dans son plaidoyer contre Néérâ , il n'est pas permis à une femme auprès de laquelle on a trouvé un adultère d'entrer dans nos temples , quoique nos lois permettent à une étran- gère et à une esclave d'y pénétrer soit pour voir, soit pour prier. Les femmes surprises en adultère sont les seules à qui l'entrée des temples soit inter- dite. » Avant Démostbène, l'orateur Isée , qui fut le maître de ce grand orateur, avait plaidé sur le même objet, et déclaré solennellement qu'une femme commune, qui fut au service de tout le monde, et qui mena une vie de débauche, ne pou- vait sans impiété s'introduire dans l'intérieur d'un tOTiple ni assister aux mystères secrets du culte. Ces


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malheureuses femmes se trouvaient ainsi exposées sans cesse à des poursuites judiciaires sous prétexte d'impiété, elles étaient , pour ainsi dire , hors la loi ; et r aréopage, devant lequel on les traduisait au gré de leurs ennemis puissants , ne se faisait pas plus de scrupule de les condamner que de les absoudre. Un décret ^de l'aréopage avait défendu aux prosti- tuées et aux esclaves de porter des surnoms em- pruntés aux jeux solennels ; et cependant il y eut à Athènes une hétaire qui se fit appeler Nemea, parce que son amant s'était distingué dan& les jeux Néméeus et peut-être aussi parce qu'elle se plaçait elle-même sous les auspices d'Hercule. L'aréopage la laissa faire et ne lui disputa pas son nom de bon augure. Un autre décret de l'aréopage avait défendu également aux courtisanes de célébrer les fêtes des dieux en même temps que les matrones et les femmes libres ou citoyennes. Cependant, aux Aphro- disées , comme le rapporte Athénée sur Je témoi- gnage du poëte Alexis, femmes libres et courti- sanes se confondaient à table dans les festins pu- blics qui se donnaient en Thonnëur de Vénus, Ainsi donc rimpiété était là , partout et toujours , sur les pas des cx)urtisanes , qui n'échappaient à ses pièges que par bonheur plutôt que par adresse. Cette situa- tion difficile, qu'on leur faisait pour être maître d'elles, explique le nombre et la richesse des offrandes qu'elles consacraient aux dieux, afin d'obtenir leur protection.


DE LA PROSTITUTION. 446

La loi n'épargnait aucune humiliation aux cour- tisanes. Les enfants qui naissaient d'elles , de môme que les fils des concubines, participaient à leur ignominie ; c'était une tache dont ils ne pouvaient se laver, qu'après avoir servi glorieusement l'État. La condition personnelle des concubines différait essentiellement de celle des courtisanes , et toutefois la condition des enfants des. unes et des autres était presque identique. Les bâtards, quelle que fût leur mère (et le nombre des bâtards était considérable à Athènes en raison du nom^bre des courtisanes), les bâtards se trouvaient comme retranchés de la popu- lation libre : ils n'avaient pas de costume spécial ni de marques distinctives ; mais dans leur enfance ils jouaient, ils s'exerçaient à part, sur un terrain dépendant du temple d'Hercule, qu'on regardait comme le dieu de la bâtardise. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils n'étaient pas aptes à hériter; ils n'avaient pas le droit de parler devant le peuple ; ils ne pouvaient devenir citoyens. Enfin, les bâtards des courtisanes (Plutarque mentionne ce fait dans la Vie (le Solon), pour comble d'infamie, n'étaient pas obligés de nourrir les auteurs de leurs jours : le fils n'était tenu à aucun devoir filial envers ses père et mère, parce que ceux-ci n'avaient également aucun devoir paternel ou maternel à remplir à son égard. On s'explique alors pourquoi la plupart des filles exposaient leurs enfants nouveau-nés dans la rue ,

et les confiaient ainsi à la république qui leur était

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446 HISTOIRE

moins marâtre. Ces expositions d^enfants étaient si ordinaires, que, dans les Dialogues des Courtisanes ^ Lucien fait nne exception bien honorable en faveur d-ane de ses héroïnes, qui .dit à sa compagne : «lU me faudra nourrir un enfant , car ne crois pas que j'expose celui dont j'accoucherai. » Sous Tarchontat d'Euclide, l'orateur Aristophon fit promulguer une loi qui déclarait bâtard quiconque ne prouverait pas qu'il était né d'une citoyenne ou femme libre. Alors, pour le railler de ce surcroît de rigueur contre les bâtards, le poëte comique Calliade le mit en scène, et le représenta lui-même comme fils de la courti- sane Chloris.

Solon , en réglementant la Prostitution , lui avait imposé des digues salutaires , et s'était proposé de tenir à distance les misérables artisans de débauche qui voudraient se créer une industrie infime en corrompant les filles et les garçons. II fit donc une loi, dite de la Prostitution, qui ne nous est connue que par la citation qu'en fait Eschine dans un de ses discours ; « Quiconque se fera le lenon d'un jeune homme ou d'une femme, appartenant à la classe libre, sera puni du dernier supplice. » Mais bientôt on adoucit cette loi , et Ton inventa des pal- liatifs qui en dénaturèrent le vrai caractère : ainsi, la peine de mort fut remplacée par une amende de vingt drachmes , tandis que l'amende était de cent pour le vol ou le rapt d'une femme libre. On ne conserva la peine capitale que dans le texte de la


rrm nx prostitution. 147

loi, et même, ainsi que Taffirme Plutarqae, les femmes dépravées qui font ouvertement métier de procurer des maîtresses aux débauchés , n'étaient pas comprises dans la catégorie des "coupables que cette loi devait atteindre. Ce fut inutilement qu'Es- diine demanda Tapplication d'une loi qui n'avait jamais été complètement appliquée. Il était fort difficile, en effet, de tracer la limite où commençait le crime en vue duquel cette loi terrible avait été faite, car l'usage en Grèce autorisait un amant à enlever sa maîtresse, pourvu que celle-ci y consentît et que les parents n'y missent pas obstacle. Il suffisait donc d'avoir d'avance l'agrément du père et de la mère d'une fille qu'on voulait posséder;. on les pré- venait du jour où l'enlèvement aurait lieu, et ils ne faisaient qu'un simulacre de résistance. Quand une jeune fille ou sa mère avait reçu d'un homme un présent, cette fille n'était plus considérée comme vierge, sa virginité fût-elle intacte; mais on ne lui devait plus les mêmes égards ni le même respect, comme si elle eût souffert un commencement de Prostitution.

L'aréopage qui jugeait les courtisanes et leurs odieux parasites, lorsque le crime lui était dénoncé par la voix du peuple ou par quelque citoyen , ne daignait pas ^'occuper des simples délits que pou- vait commettre cette population impure, vouée aux mauvaises mœurs, et soumise à de rigoureuses j)rescriptions de police. La connaissance des délits

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U8 HISTOIRE DE LA PROSTITUTION.

résultant de Texercice de la Prostitution appartenait certainement à des tribunaux subalternes d*édilité et de police. C'étaient eux qui faisaient observer les règlements relatifs aux habits que devaient porter les prostituées, aux lieux affectés à leur séjour et à leurs promenades, aux impôts qui frappaient leur honteux métier, et enfin à toutes les habitudes de leur vie publique.


CHAPITRE VL


Sommaire. — Des différentes catégories de prostituées athéniennes.

— Les Dictériades, les Aulétrides, les Hétaires. — Pasiphaé. -— Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. — Démos- thène contre la courtisane Nééra. — Revenu considérable de l'impôt sur la Prostitution. — Le Pornicontelos affermé par TÉtat à des spéculateurs. — Les collecteurs du Pornicontelos. — Heuces auxquelles il était permis aux courtisanes de sortir. — Le port du Pirée assigné pour domaine à la Prostitution. — Le Céra- mique, marché de la Prostitution élégante. — Usage singulier : profanation des tombeaux du Xléramique. — Le port de Phalère et le bourg de Sciron. — La grande place du Pirée. — Thémis- tocle traîné par Quatre hétaires en guise de chevaux. — Ensei- gnes impudiques des maisons de Prostitution. •-- Les petites maisons de louage des hétaires. — Lettre de Panope à son mari Eulhibule. — Police des mœurs concernant les vêtements des prostituées. — Le costume fleuri des courtisanes d'Athènes. — Lois sompluaires. — Costume des prostituées de Lacédémone.

— Loi terrible de Zaleucus, disciple de Pythagore , contre l'adul- tère. — Suidas et Hermogène. — Loi somptuaire de Philippe de Macédoine. — • Costume ordinaire des Athéniennes de distinc- tion. — Costume des courtisanes de Sparte. — Différence de ce costume avec celui des femmes et des filles Spartiates. — Mode


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caractérisque des courtisanes grecques. — Dégradation , par la loi, des femmes qui se faisaient les servantes des prostituées. — Perversité ordinaire de ces servantes.

Les courtisanes d'Athènes formaient plusieurs classes , tellement distinctes entre elles , que les lois des mœurs, qui les régissaient, devaient éga- lement varier selon les différentes catégories de ces femmes de plaisir. Il y avait trois principales catégories, qui se subdivisaient elles-mêmes en plu- sieurs espèces plus ou moins homogènes : les Dicté- riades, les Aulétrides et les Hélaires. Les premières étaient, en quelque sorte, les esclaves de la Prostitu- tion; les secondes en étaient les auxiliaires; les troisièmes en étaient les reines. Ce furent les dîcté- riades que Solon rassembla dans des maisons pu- bliques de^iébauche, où elles appartenaient, moyen- nant certaine redevance fixée par le législateur, à quiconque entrait dans ces maisons , appelées dicte- rions, en mémoire de Pasiphaé, femme de Minos, roi de Crète {Dictœ)^ l^^juelle s'enferma dans le ventre d'une vache d'airain pour recevoir sous cette enveloppe les caresses d'un véritable taureau. Les aulétrides ou joueuses de flàle avaient une exis- tence plus libre, puisqu'elles allaient exercer leur art dans les festins quand elles y étaient mandées; elles pénétraient donc dans l'intérieur du domicile et de la vie privée des citoyens : leur musique , leurs chants et leurs danses n'avaient pas d^autre objet que d'échauffer et d'exalter les sens des con-


DE LA PROSTITUTION. fSf

vives, qui les faisaient bientôt asseoir à. côté d'eax. Les'hétaires étaient des coartisanes sans doute, tra- fiquant de leurs charmes, s'abandonnant impudique- mefl[it à qui les payait, mais elles se réservaient pourtant une part de volonté ,* elles ne se vendaient pas au premier venu , elles avaient des préférences et des aversions, elles nefaisaient jamais. abnégation •de leur libre arbitre; elles n'appartenaient qu'à qui avait su leur plaire ou leur convenii:. D'ailleurs» par leur esprit , leur instruction et leur exquise politesse, elles pouvaient souvent marcher de pair avec les hommes les plus éminents de la Grèce.

Ces trois catégories de courtisanes n'eussent pas eu le moindre rapport entre elles sans le but unique de leur institution : elles servaient toutes trois à satisfaire les appétits sensuels des Athéniens, depuis le plus illustre jusqu'au plus infime. IL y avait des degrés dans la Prostitution, comme dans le peuple, et la fière hétaire du Céramique différait autant de la vile dictériade du Pirée, que le brillant Alcibiade difiérait d'un grossier marchand de cuirs. Si les documents sur la législation de la xiébauche athé- nienne ne s'offrent à nous que rares et imparfaits , nous pouvons y suppléer par la pensée, en compa- rant les conditions diverses des femmes qui faisaient métier et marchandise de leur corps. Les hétaïres, ces riches et puissantes souveraines, qui comp- taient dans leur clientèle des généraux d'armée, des magistrats, des poètes et. des philosophes, ne


46S HISTOIRE

rdevaient guère que de Faréopdge ; mais les aulé- trides et les dictériades étaient plus ordinairement déférées à des tribunaux subalternes, si tant est que ces dernières , soumises à une sorte de servi- tude infamante, eussent conservé le droit d'avoir des juges hors de l'enceinte de leur prison obscène. La plupart des dictériades et des aulétrides étaient étrangères; la plupart, d'une naissance obscure et servile; en toutcas, une Athénienne qui, par misère, par vice ou par folie, tombait dans cette classe ab- jecte de la Prostitution , avait renoncé à son nom, à son rang , à sa patrie. Cependant Thétaire grecque , qui ne subissait pas la même flétrissure, s'obstinait quelquefois à garder son titre de citoyenne , et il ne fallait pas moins qu'un arrêt de l'aréopage pour le lui enlever. Démosthène, plaidant contre la cour- tisane Nééra, s'écriait avec indignation : « Une femme qui se livre à des hommes , qui suit partout ceux qui la payent , de quoi n'est-elle pas capable? Ne doit-elle pas se prêter à tous les goûts de ceux auxquels elle s'abandonne? Une telle femme , recon- nue publiquement et généralement pour s'être prostituée par toute la terre, prononcerez- vous qu'elle est citoyenne? »

Il parait que toutes les courtisanes, quelle que fût leur condition, étaient considérées comme vouées à un service public et sous la dépendance absolue du peuple; car elles ne pouvaient sortir du terri- toire de la république sans avoir demandé et ob-


DE LA PROSTITUTION. 453

tenu 'Une permission que les archontes ne leur accordaient souvent qu^avec des garanties, pour mieux assurer leur retour. Dans certaines circon- stances, le collège des courtisanes fut déclaré utile et nécessaire à TÉtat. En effet, elles s'étaient bien- tôt tellement multipliées à Athènes et dans TAttique, que l'impôt annuel que chacune payait au fisc, constituait pour lui un revenu considérable. Cet impôt spécial (pornicontelos) , que l'orateur Eschine nous représente comme fort ancien , sans en attri- buer rétablissement à Solon , était affermé tous les ans à des spéculateurs qui se chargeaient de le pré- lever. Moyennant l'acquittement de cette taxe, les courtisanes achetaient le droit de tolérance et de protection publique. Op conçoit qu'un impôt de cette nature blessa d'abord les susceptibilités hon- nêtes et pudibondes des citoyens vertueux; mais on finit par s'y accoutumer, et l'administra tion urbaine ne rougit pas. de puiser souvent à cette source honteuse de crédit. Quant aux fermiers de l'impôt, ils ne négligeaient rien pour lui faire pro- duire le plus possible. On peut donc supposer qu'ils inventèrent une foule d'ordonnances somptuaires qui avaient l'avantage de grossir les amendes et d'en créer de nouvelles. Les courtisanes et les col- lecteurs du pomicontelos étaient toujours en guerre: lès vexations' des uns semblaient s'accroître à mesure que la soumission des autres devenait plus résignée, et tous les ans aussi ^ la Prostitution et le produit


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de l'impôt s'accroissaient dans une proportion égale; Athénée* dit positivement que les femmes pur bliques , probablement les dictériades , ne pouvaient sortir de leurs habitations qu'après le coucher du soleil, à l'heure où pas une matrone n'eût osé se monr trer dans les rues sans exposer sa réputation. Mais- il ne faut pas prendre à la lettre ce passage d' Athénée, car tontes les courtisanes qui demeuraient au Pi!:ée, hors des murailles de la ville, se promenaient soir et matin sur le port. Il est possible que ces femmes ne fussent admises dans la ville, pour y faire des achats et non pour s'y prostituer, qu'à la fin du jour, lorsque Tombre les couvrait d'un voile décent. Dans tous les cas, elles ne devaient point passer la nuit à rintérieur de la ville, et elles encouraient une peine lorsqu'on les y trouvait après certaine heure. Il leur était aussi défendu de commettre un acte de débauche au milieu du séjour des citoyens pai- ' sibles. Cette coutume existait dans les villes d'O- rient, depuis la plus haute antiquité, et elle se main- tint à Athènes , tant que l'aréopage imposa des limites à la Prostitution légale. Le port du Pirée avait été comme assigné pour domaine à cette Prostitution. Il formait une sorte de ville composée de cabanes de pécheurs, de magasins de marchandises, d'hôtelle- ries, de mauvais lieux et de petites maisons de plai- sir. La population flottante de ce faubourg d'A- thènes comprenait les étrangers, les libertins, les joueurs, les gens sans aveu : c'était pour les cour^


DE LA PBOSTITUTION. 466

tisanes une clientèle lucrative et ardente. Elles habitaient parmi, leurs serviteurs ordinaires et n'ar vaient que faire d'aller chercher des aventures dans la ville sous Tceil austère des magistrats et des ma- trones; elles se trouvaient à merveille au Pirée et elles y affluaient de tous les pays du monde. Cette affluence, nuisible aux intérêts de toutes, changea pour quelques-unes le théâtre de leurs promenades : les plus fiières et les plus triomphantes se rappro* dièrent d'Athènes et vinrent se mettre en montre sur le Céramique.

Le Céramique , dont s'emparèrent les hétaires en laissant le Pirée aux joueuses de flûte et aux dicté- riades , n'était pas ce beau quartier d'Athènes qui tirait son nom de Céramus, ûls de Bacchus et d'A- riane. C'était un faubourg qui renfermait le jardin de l'Académie et les" sépultures des citoyens morts les armes à la main. Il s'étendait le long de la mu- raille d'enceinle depuis la porte du Céramique jus- qu'à la porte Dipyle; là, des bosquets d'arbres verts , des portiques ornés de statues et d'inscrip- tions , présentaient de frais abris contre la chaleur du jour. Les courtisanes du premier ordre venaient se promener et s'asseoir dans ce lieu-là , qu'elles s'approprièrent comme si elles l'avaient conquis sur les illustres morts qui y reposaient. Ce fut bientôt le marché patent de la Prostitution élégante. On y allait chercher fortune, on y commençait des liai- sons, on s'y donnait des rendez- vous, on y faisait


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des affaires d'amour. Lorsqu'un jeune Athénien avait remarqué une hétaire dont il voulait avoir les faveurs, il écrivait sur le mur du Céramique le nom de cette belle , en y ajoutant quelques épithètes flatteuses; Lucien, Alciphron et Aristophane font allusion à ce singulier usage. Ija courtisane envoyait son esclave pour voir les noms qui avaient été tra- cés le matin, et, lorsque le sien s'y trouvait, ^lle n'avait qu'à se tenir debout auprès de l'inscription pour annoncer qu'elle était disposée à prendre un amant. Celui-ci n'avait plus qu'à se montrer et à faire ses conditions, qui n'étaient pas toujours ac- ceptées, car les hétaïres en vogue n'avaient pas toutes le même tarif, et elles se permettaient d'ail- leurs d'avoir des caprices. Aussi , bien des déclara- tions d'amour n'aboutissaient qu'à la confusion de ceux qui les avaient adressées. On comprend que les courtisanes , par leurs refus ou leurs dédains , se fissent des ennemis implacables.

Les dictériades et les joueuses de flûte, ainsi que les hétaïres du dernier ordre, voyant que les galan- teries les plus avantageuses se négociaient au Céra- mique , se hasardèrent à y venir ou du moins à s'en rapprocher ; elles quittèrent successivement le port duPirée, celui de Phalère, le bourg de Sciron et les alentours d'Athènes, pour disputer la place aux hétaïres de l'aristocratie , qui reculèrent à leur tour et finirent par se réfugier dans la ville. Les lois qui leur défendaient d'y paraître en costume de courti-


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sane furent abolies de fait, puisqu'on cessait de les appliquer. On. vit alors les prostituées les plus mé- prisables encombrer les abords de la porte Dipyle, et y vaquer tranquillement à leur odieux commerce. Les ombrages du Céramique et les gazons qui envi- ronnaient les tombeaux ne favorisaient que trop l'exercice de la Prostitution , qui s'était emparée de ce glorieux cimetière ! « C'est à la porte du Céra- mique , dit Hésychius , que les courtisanes tiennent boutique. » Lucien est aussi explicite : « Au bout du Céramique, dit-il, à droite de la porte Dipyle, est le grand marché des hétaires. » On vendait, on achetait à tous prix , et souvent la marchandise se livrait sur-le-champ , à l'ombre de quelque monu- ment élevé à un grand citoyen mort sur le champ de bataille. Le soir, à la faveur des ténèbres, la terre nue ou couverte d'herbes offrait une arène permanente aux ignobles trafics de la débauche, et parfois le passant attardé, 'qui par une nuit sans lune traversait le Céramique et hâtait le pas en lon- geant le jardin de l'Académie , avait cru entendre les mânes gémir autour des tombeaux profanés.

L'invasion du Céramique par les femmes pu- bliques n'avait pas toutefois dépeuplé le Pirée : il restait encore un grand nombre de ces femmes dans ce vaste faubourg, qui recrutait ses habitants parmi les voyageurs et les marchands de toutes les parties du monde connu. Il en était de même du port de Phalère et du bourg de Sciron , où affluaient


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autant de courtisanes que d'étrangers. Leur prîncî- ' pal centre était une grande place qui s'ouvrait sur le port du Pirée^ et qui regardait la citadelle; cette place, entourée de portiques sous lesquels on ne voyait que joueurs de dés , dormeurs et philosophes éveillés, se remplissait, vers la tombée de la nuit, d'une foule de femmes, presque toutes étrangères, les unes voilées, les autres à demi-nues, qui, de- bout et immobiles , ou bien assises , ou bien allant et venant, silencieuses ou agaçantes, obscènes ou réservées , faisaient appel aux désirs des passants. Le temple de Vénus Pandemos, érigé sur cette place par Selon , semblait présider au genre de com- merce qui s'y faisait ouvertement. Quand la courti- sane voulait vaincre une résistance, obtenir un plus haut prix, avoir. des arrhes, elle invoquait Vénus sous le nom de Pitho, quoique cette Pitho fût une déesse tout à fait distincte de Vénus dans la mytho- logie grecque : on les confondit Tune et l'autre comme pour exprimer que la persuasion était insé- parable de l'amour. Au reste, on pouvait voir, dans le sanctuaire du temple, briller les statues de marbre des deux déesses qui étaient placées là au milieu de leur empire amoureux. Bien des contrats, que Vénus et sa compagne avaient arrêtés et conclus, se signaient ensuite sous le portique du temple ou sur le bord de la mer, ou bien au pied de cette longue muraille construite par Thémistocle pour réunir le Pirée à la ville d'Athènes.


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La réputation da Pirée et celle da Céramique étaient si bien établies dans les mœurs de la Prosii- tntion et de rhétairisme, qne Thémistocle , fils d'ane courtisane , afficha lui-même sa naissance avec im- * pudeur, en se promenant, du Pirée au Céramique, dans un char magnifique tratné par quatre hétaires en guise de chevaux. Athénée rapporte ce fait in- croyable d'après le témoignage d'Idoménée, qui en doutait lui-même. Plnsiears commentateurs ont vu , dans le passage cité par Athénée , non pas un qua- drige- de courtisanes , mais des courtisanes assises dans un quadrige aux côtés de Thémistocle. Nous hésiterions donc à soutenir contre Athénée lui- même, que Thémistocle avait imaginé un singulier moyen d'appliquer les courtisanes à l'attelage des chars. Outre les débauches au grand air, il y avait au Pirée celles qui se renfermaient à huis clos. Le grand dictérion , fondé par Selon près du sanctuaire dePandemos, n^avait bientôt plus suffi aux besoins de la corruption des mœurs. Une multitude d'autres s'étaient établis, sans se faire tort, sous les aus- pices de la loi fiscale qui affermait la Prostitution à des entrepreneurs. Les dicterions qu'on rencontrait à chaque pas dans les rues du Pirée et des autres faubourgs se faisaient reconnaître à leur enseigne , qui était partout la même, et qui ne différait que par ses dimensions : c'était toujours l'attribut ob- scène de Priape qui caractérisait les mauvais lieux. Il n'était donc pas possible d'y entrer, sans avouer


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hantement ce qu'on y allait chercher. Un philosophe grec aperçut un jeune homme qui se glissait dans un de ces repaires : il Tappela par son nom ; le jeune

•homme baissa la tête en rougissant : « Courage! lu' cria le philosophe, ta rougeur est le commencement de là vertu, » Outre les maisons publiques, il y avait des maisons particulières que les hétaires pre- naient à louage , pour y faire leur métier : elles n y demeuraient pas constamment, mais elles y pas- saient quelques jours et quelques nuits avec leurs amis. Ce n'étaient que festins, danses, musique, dans ces retraites voluptueuses , où l'on ne pénétrait pas sans payer. Alciphron a recueilli une lettre de Panope écrivant à son mari Euthibule : a Votçe légè- reté, votre inconstance, votre goût pour la volupté vous portent à me négliger, ainsi que vos enfants , pour vous livrer entièrement à la passion que vous inspire cette Galène, fille d'un pêcheur, qui est venue ici d'Hermione , pour prendre une maison à louage, et étaler ses charmes dans le Pirée, où elle en fait commerce, au grand détriment de toute notre pauvre jeunesse ; les marins vont faire la dé- bauche chez elle, ils la comblent de présents, elle n'en refuse aucun : c'est un gouffre qui absorbe tout. »

La police des mœurs, qui avait circonscrit dans certains quartiers le scandaleux commerce des prostituées, leur avait infligé comme aux esclaves la honte dç certains vêtements , destinés à les faire


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reoonnaitFe partout. Cette loi somptuaire de la Prostitation paraît avoir existé dans toutes les villes de la Grèce et de ses colonies ; mais si de certaines couleurs devaient signaler en quelque sorte à la défiance publique les femmes qui les portaient, ces couleurs n'étaient pas les mêmes à Athènes, à Sparte, à Syracuse et ailleurs. Ce fut probablement Solon qui assigna le premier un costume caracté- ristique aux esclaves qu'il consacrait à la Prostitu- tion. Ce costume était probablement rayé de cou- leurs éclatantes, parce que les femmes que le l^islateur avait envoyé chercher en Orient pour Tusage de la république, s'étaient montrées d'a- bord vêtues de leur habit national en étoffes de laine ou de soie teinte de diverses couleurs. La loi de Solon n'était donc que la sanction d'une ancienne coutume, et l'aréopage, en formulant cette loi, dé- créta que les courtisanes porteraient à l'avenir un costume ftefwri. De là, bien des variations dans ce costume, que chacune s'appliquait à modifier à sa manière en interprétant le texte de la loi. Selon les uns, elles ne devaient paraître en public qu'avec des couronnes et des guirlandes de fleurs; selon les autres, elles devaient porter des fleurs peintes sur leurs vêtements; tantôt elles se contentaient d'accoutrements bariolés de couleurs vives ; tantôt elles s'habillaient de pourpre et d'or : elles ressem- blaient à des corbeilles de fleurs épanouies. Mais la

loi somptuaire mît ordre A ce luxe effréné ; elle leur

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défendit de prendre des robes d'une seule couleur? de faire usage d'étoffes précieuses, telles que Técar- late, et d'avoir des bijoux d'or, quand elles sorti- raient de leurs maisons. L'interdiction des robes de pourpre et des ornements d'or n'était pourtant pas générale pour les prostituées de toutes les villes grecques, car, à Syracuse, les femmes honnêtes seules ne pouvaient porter des vêtements bordés de pourpre; teints de couleurs éclatantes ou ornés d'or, qui servaient d'enseigne à h Prostitution; à Sparte, mêmes défenses étaient faites aux femmes de bien : «Je loue l'antique cité des Lacédémoniens, dit saint Clément d'Alexandrie {Pœdagog. liv. II, c. x), qui permit aux courtisanes les habits fleu- ris et les joyaux d'or, en interdisant aux femmes mariées ce luxe de gtoilette, qu'elle attribuait aux courtisanes seules. » Athénée reproduit un passage de Philarchus qui, dans le vingt-cinquième livre de ses Histoires, approuve une loi semblable qui existait chez les Syracusains : les bariolages de couleurs, les bandes de pourpre, les ornements d'or, composaient le costume obUgé des hétaïres syracusaines.

Nous voyons, d'ailleurs, dès la plus haute anti- quité, les paillardes de la Bible se parer de-fleurs et d'étoffes brillantes : Solon n'avait donc fait que se conformer aux mœurs de l'Orient, en prescrivant aux prostituées de ne pas quitter leur costume orien- tal. Zàleucus, le législateur des Locriens, ne fit que suivre le système de Solon, lorsqu'il imposa égale-


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ment aux prostituées de sa colonie grecque le stig- mate du costume fleuri, comme le rapporte Diodore de Sicile. Zaleucus, disciple de Pythagore, était assez peu indulgent pour les passions sensuelles, et, s'il toléra la Prostitution, en la flétrissant, . ce fut pour ne pas laisser d'excuse à Tadultère, qu'il punissait en faisant crever les yeux au cou- pable. Suidas, dans son Lexique, parle des courti- sanes fleuries, c'est-à-dire, suivant l'explication qu'il donne lui-même, «portaut des robes fleuries, bariolées, peintes de diverses couleurs, car une loi existait à Athènes, qui or^ionnait aux prostituées de porter des vêtements fleuris, ornés de fleurs ou de couleurs variées, afin que cette parure désignât les courtisanes au premier coup d'œil. » Il semble pro- bable que les courtisanes d'Athènes se montraient couronnées de roses, puisque les couronnes d'or leur étaient interdites sous peine d'amende. « Si une hétaire, dit le rhéteur Hermogène dans sa Rhéto- rique, porte des bijoux en or, que ces bijoux soient confisqués au profit de la république. » On confis- quait de même les couronnes d'or et les habits dorés qu'une prostituée osait porter publiquement. Une loi de Philippe de Macédoine infligeait une amende de mille drachmes, environ mille francs de notre monnaie, à la courtisane qui prenait des airs de princesse en se couronnant d'or. Ces lois somp- tuaires ne furent sans doute que rarement appli- quées, et les riches hétaires, qui étaient comme les

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M HISTOIRE

reines de la Grèce savante et lettrée, n'avaient cer- tainement rien à craindre de ces règlements de po- lice, auxquels les dictériades se trouvaient seules rigoureusement soumises.

Le costume ordinaire des Athéniennes de distinc* tion différait essentiellement de celui des étrangères de mauvaise vie. Ce costume, élégant et décent à la fois, se composait de trois pièces de vêtement : la tunique, la robe et le manteau ; la tunique blanche, en lin ou en laine, s'attachait avec des boutons sur les épaules, était serrée au-dessous du sein avec une large ceinture, et descendait en plis ondoyants jusqu'aux talons; la robe, plus courte que la tunique, assujettie sur les reins par un large ruban, et terminée dans sa partie inférieure, ainsi que la tunique, par des bandes ou raies de différentes couleurs, était garnie quelquefois de manches qui ne couvraient qu'une partie des bras; le manteau de drap, tantôt ramassé en forme d'écharpe, tantôt se déployant sur le corps, semblait n'être fait que pour en des- siner les formes. On avait employé d'abord, comme nous l'apprend Barthélémy dans le Voyage du J&me Anacharsis, des étoffes précieuses, que rehaussait l'éclat de l'or, ou bien des étoffes asiatiques, sur les- quelles s'épanouissaient les plus belles fleurs avec leurs couleurs naturelles; mais ces étoffes furent bientôt exclusivement réservées aux vêtements dont on couvrait les statues des dieux et aux habits de théâtre ; pour interdire enfin aux femmes hon-


B% Lk PROSTITUTION W

Bêtes Tiisage de ces étoffes à fleurs, les lois ordon- nèrent aux femmes de mauvaise vie de s^en servir. Ces femmes avaient aussi le privilège de Timmo- destie, et elles pouvaient descendre dans la rue, les cheveux flottants, le sein découvert et le reste du corps, à peine caché sous un voile de gaze. A Sparte, au contraire, les courtisanes devaient être amplement vêtues de robes traînantes, et chargées d^omements d'orfèvrerie, parce que le costume des Lacédémoniennes était aussi simple que léger. Ce costume consistait en une tunique courte et en une robe étroite descendant jusqu'aux talous; mais les jeunes filles, qui se mêlaient à tous les exercices de force et d'adresse que l'éducation Spartiate imposait aux hommes, étaient encore plus légèrement vêtues : leur tunique sans manches, attachée aux épaules avec des agrafes de métal, et relevée au-dessus du genou par leur ceinture, s'ouvrait de chaque côté à sa partie inférieure, de sorte que la moitié du corps restait à découvert : lorsque ces belles- ef robustes filles s'exerçaient à lutter, à courir et à sauter, les courtisanes les plus lascives n'auraient pas eu l'avantage auprès d'elles.

Enfi4i une des modes qui caractérisaient le mieux les courtisanes grecques, quoique cette mode ne fût pas prescrite par les lois somptuaires, c'était la cour leur jaune de leurs cheveux. Elles les teignaient avec du safran ou bien avec d'autres plantes qui, de noirs qu'ils étaient ordinairement, les rendaient


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blonds, Le poëte comique Ménandre se moque de ces cheveux blonds, qui n'étaient quelquefois que des chevelures postiches, de véritables perruques, empruntées aux cheveux des races septentrionales, ou composées de crins dorés. Saint Clément d'A- lexandrie dit en propres termes que c'est une honte pour une femme pudique de teindre sa chevelure et de lui donner une coxileur blonde. On peut induire, de ce passage de saint Clément, que les femmes honnêtes avaient imité cette coiffure que les courti- sanes s'étaient faite pour s 'égaler aux déesses que les poètes, les peintres etles statuaires représentaient avec des cheveux d'or. Ces raffinements de parure exigeaient sans doute le concours officieux de plu- sieurs servantes, très-expertes dans l'art de la toilette, et cependant une ancienne loi d'Athènes défendait aux prostituées de se faire servir par des femmes à gages ou par des esclaves. Cette loi qu'on n'exécuta pas souvent, dégradait une femme libre qui se met- tait à la solde d'une prostituée, et lui ôtait son titr/i de citoyenne, en la confisquant comme esclave au profit de la république. Il paraîtrait que la citoyenne, par le seul fait de son service chez une prostituée, devenait prostituée elle-même, et pouvait-être employée dans les dicterions de l'État. Mais, en dépit de cette loi sé- vère les courtisanes ne manquèrent jamais de ser- vantes, et celles-ci, jeunes ou vieilles, étaient ordi- nairement plus perverties que les prostituées dont elles aidaient la honteuse industrie.


CHAPITRE Vli


SoMMAiRBr — Auteurs grecs qui ont composé des Traités sur les hé- taireB. — Histoire des Courtiscmes illtMtres, par Callistrate. — Les Déipnosophistes d* Athénée. — Aristophane de Byzance, Apol- lodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias. ^ La Thalatta de Dioclés.

— La Corianno d*Hérécrate. — La ThaMs de Ménandré. — La CUpsidre d^Eubule. — Les cent trente-cinq hétaïres en réputation à Athènes. — Classification des courtisanes par Athénée. — Dictériades libres. — Les XotM>es, — Description d'un dictérion, d'après Xénarque et Eubule. — Prix courants des lieux de débauche. — Occupation des Dictériades. — Le pornoboscéion ou maître d'un dictérion. — Les vieilles courtisanes ou matrones, — Leur science pour débau- cher les jeimes filles. — Eloge des femmes de plaisir, par Athénée.

— Les dicterions lieux d'asile. — Salaires divers des hétaïres de bas étage et des dictériades libres. — Phryné de Thespies. — La Chas- sieuse — Laïs. — Le villageois Anicet et l'avare Phébiane. — Cu- pidité des courtisanes. — Le pêcheur Thallassion. — Origine des surnoms de quelques dictériades. — Les Sphinx, — UAHme et la PotUlleuse, — La Rava/udev^e, la Pêcheuse et la Poulette. — VAreadien et le Jardinier, — VIvrognesse, la Lanterne, la Corneille, la Truie, la Chèvre, la Clepsydre, etc., etc.

Il y avait une telle distance sociale entre la condi-


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168 HISTOIRE

tion d'une dictériade et celle d'une hétaïre, que la première, reléguée dans la catégorie des esclaves, des afifranchies et des étrangères, traînait dans Tobs- curité de la débauche une existence sans nom, tan- dis que la seconde, quoique privée du rang et du titre de citoyenne, vivait au milieu des homrfies les pluséminents et les plus lettrés de la Grèce. On peut donc supposer que les écrivains, poètes ou mora- listes, qui composèrent des traités volumineux sur les courtisanes de leur temps, n'avaient pas daigné s'occuper des dictériades, à l'exception de quelques- unes, que la singularité de leur caractère et de leurs mœurs signalait davantage à l'attention des curieux d'anecdotes erotiques. Ces anecdotes faisaient l'en- tretien favori des libertins d'Athènes : aussi, plu- sieurs auteurs s'étaient-ils empressés de les recueil- lir en corps d'ouvrage; par malheur, il ne nous est resté de ces recueils consacrés à l'histoire de la Prostitution, que des lambeaux isolés et des traits épars^ qu'Athénée a cousus l'un à l'autre dans le livre XII de ses Déipnosophistes. Nous n'aurions rien trouvé sans doute de particulier aux dictériades dans les écrits qu'Aristophane, Apollodore, Ammonius, Antiphane et Gorgias avaient composés, en différents genres littéraires, sur les courtisanes d'Athènes. C'é- taient les hétaires, et encore les plus fameuses, qui se chargeaient de fournir des matériaux à ces com- pilations pornographiques. Gallistrate avait rédigé VHistoi/rcdesœmtisanes aussi sérieusement que Plu-


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tarque les Vies des hommes lllustreB ; Machon avait rassemblé les bons mots des hétaïres en renom ; beau- coup de poëtes comiques avaient mis en scène les désordres de ces femmes plus galantes que publiques : Diodes, dans Sd^Thalattay Hérécrate dans-sa CoriannOy Ménandre dans sa TMiSy Eubule dans sa Cl&psydre. Mais eussions-nous encore ces nombreux opuscules qu'Athénée nous fait seulement regretter, nous ne serions pas mieux instruits au sujet des dictéria- des, qui se succédaient dans leur hideux métier, sans laisser de traces personnelles de leur infamie. Celles-là même, qui avaient mérité d'être renommées à cause de leurs vices et de leurs aventures, n'éveil- laient qu'un souvenir de mépris dans la mémoire des hommes.

Aristophane de Byzance, ApoUodore et Gtorgias ne comptaient guère que cent trente-cinq hétaïres qui avaient été en réputation à Athènes et dont les faits et gestes pouvaient passer à la postérité ; mais ce petit nombre de célébrités ne faisait que mieux res- sortir la multidude de femmes qui dessellaient la Prostitution à Athènes, et qui se piquaient peu d'ac- quérir l'honneur d'être citées dans l'histoire pourvu qu'elles eussent la honte d'amasser de la fortune. Il y eut dans Athènes une si grande quantité de courtisanes au dire d'Athénée, qu'aucune ville, si peuplée qu'elle fût, n'en produisit jamais autant. Athénée, en généra- lisant ainsi, comprenait dans cette quantité les dictéria- < / des ma«i bien que les hétaïres et les joueuses de flûte.


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Athénée, cependant, a soin de distinguer entre elles ces trois espèces de femmes de plaisir, et même il semble diviser les dictériades en deux classes, Tune dont il fait le dernier ordre des hétaïres {fjLsrei eTctlpav)^ et Tautre dont il peuple les mauvais lieux (t^V it) Tùtf oiS'tiiJLAjay). Nous sommes disposé à conclure, de ces nuances dans les désignations, que les dictériades, qui prêtaient leur aide stipendiée aux maisons de débauche, et qui se mettaient à louage dans ces éta- blissements publics, n'étaient pas les mêmes que celles qui se vendaient pour leur propre compte et qui se prostituaient dans les cabarets, chez les barbiers, sous les portiques, dans les champs et autour des tombeaux. Ces bacchantes populaires, qu'on voyait errer le soir dans les endroits écartés, avaient été sur- nommées louves, soit parce qu'elles allaient cher- chant leur proie dans les ténèbres, comme les louves affamées, soit parce qu'elles annonçaient leur pré- sence et leur état de disponibilité par des cris de bête fauve. C'est là du moins l'étymologie que Denys d'Halicarnasse regarde comme la plus naturelle.

Les dictériades enfermées étaient presque toujours des étrangères, des esclaves achetées partout aux frais d'un spéculateur; les dictériades libres, au con- traire, étaient plutôt des Grecques que le vice, la pa- resse ou la misère avaient fait tomber à ce degré d'avilissement et qui cachaient encore avec un reste de pudeur le métier dégradant dont elles vivaient. Ces malheureuses, dont le hasard seul protégeait les


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amours sublunaires^ ne rencontraient guère dans leurs quêtes nocturnes que des matelots, des afifran- chis et des vagabonds, non moins méprisables qu'elles. On devine assez qu'elles essayaient de se soustraire aussi longtemps que possible à Tafifront du costume fleuri et de la perruque blonde, qui les eussent stigmatisées du nom de courtisanes. Elles n'avaient que faire d'ailleurs d'un signe extérieur pour appeler les chalands, puisqu'elles ne se mon- traient pas et qu'elles hurlaient dans l'ombre, où il fallait les aller chercher à tâtons. Peu importait donc à la nature de leur commerce, qu'elles fussent jeunes ou vieilles, laides ou belles, bien parées ou mal mises ; la nuit couvrait tout, et le chaland à moitié ivre ne demandait pas à y voir plus clair. Dans les dicterions, au contraire, sur lesquels s'exerçait une sorte de police municipale, rien n'était refusé au re- gard, et Ton étalait môme avec complaisance tout ce qui pouvait recommander plus particulièrement les habitantes du lieu. Xénarque, dans son Pentathle, et Eubule, dans son Panuychis, nous représentent ces femmes nues, qui se tenaient debout, rangées à la file dans le sanctuaire de la débauche, et qui n'avaient pour tout vêtement que de longs voiles transparents, oii l'œil ne rencontrait pas d'obstacle. Quelques-unes, par un raffinement de lubricité, avaient le visage voilé, le sein emprisonné dans un fin tissu qui en modelait la forme, et le reste du corps à découvert. Eubule les compare à ces nymphes que l'Eridan voit



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se jouer dans ses ondes pures. Ce n^était pas le soir^ mais le jour, en plein soleil (in apnco stantes), que les dicterions mettaient en évidence tous leurs tré- sors impudiques. Cet étalage de nudités servait d'enseigne aux maisons de débauche encore mieux que le phallus peint ou sculpté qui en décorait la porte; mais, selon d'autres archéologues, on ne voyait ces spectacles voluptueux que dans la conr intérieure.

Il y eut sans doute des dicterions plus ou moins crapuleux à Athènes, surtout lorsque la Prostitu- tion fut mise en ferme ; mais, dans Torigine, l'éga- lité la plus républicaine régnait dans Ces • établisse- ments administrés aux frais de l'Etat. Le prix était uniforme pour tous les visiteurs, et ce prix ne s'éle- vait pas très-haut. Philémon, dans ses Adélphes, le fait monter seulement à une obole, ce qui équivau- drait à troiâ sous et demi de notre monnaie. « Selon a donc acheté des femmes, dit Philémon, et les a placées dans des lieux, où pourvues de tout ce qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en veulent. Les voici dans la simple nature, vous dit-on : pas de surprise, voyez tout ! N'avez vous pas de quoi vous féliciter î La porte va s'ouvrir, si vous voulez : il ne faut qu'une obole. Allons, entrez, on ne fera point de façons, point de minauderies, on ne se sauvera pas : celle que vous aurez choisie vous recevra dans ses bras, quand vous voudrez et comme vous voudrez.» Ëubule


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composait ses comédies greccpes, dont nous tfa»-

vons que des fragments, 370 ans avant Jésus-Christ, et, de son temps, le prix d'entrée n'était pas encore fort élevé dans les dicterions ; de plus, malgré le bon marché, on n'avait aucun risque à courir, comme si la prévoyance de Selon eut joint un dispensaire à sa fondation : « C'est de ces belles filles, dit Eubule. que tu peux acheter du plaisir pour quelques écus, et cela sans le moindre dan- ger.» (A qmbus tuto ac sineperkido licet tibipaucor lis nummis voluptatem emere; mais la traduction latine n'en dit pas autant que le grec. ) Nous ne sa- vons donc rien de plus précis sur les prix courants des mauvais lieux d'Athènes, et nous pouvons pré- sumer que ces prix ont souvent varié en raison de la taxe que le sénat imposait aux fermiers des dic- terions. Ces mauvais lieux, d'ailleurs, n'étaient pas seulement fréquentés par des matelots et des mar- chands que la marine commerçante de tous les pays amenait au Pirée : les citoyens les plus distingués, lorsqu'ils étaient ivres, ou bien quand le démon du libertinage s'emparait d'eux ne craignaient pas de se glisser, le manteau sur le visage, dans les mai- sons de tolérance fondées par Solon. La porte de ces maisons restait ouverte jour et nuit; elle n'était pas gardée, comme les autres, par un chien enchsdné sous le vestibule ; un rideau de laine aux couleurs éclatantes empêchait les passants de plonger leurs regards indiscrets dans la cour environnée de por-


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tiques ouverts, sous lesquels attendaient les femmes, debout, assises ou couchées, occupées à polir leurs ongles, à lisser leurs cheveux, à se farder, à s'épi- 1er, à se parfumer, à dissimuler leurs défauts phy- siques et à mettre en relief leurs beautés les plus secrètes. Ordinairement, une vieille Thessalienne, qui était im peu sorcière et qui vendait des phil- tres ou des parfums, se tenait accroupie derrière le rideau, et avait mission d'introduire les visi- teurs, après s'être informée de leurs goûts et de leurs offres.

Il ne paraît pas que le nombre des dicterions fût restreint par les lois de Selon et de Taréopage. L'in- dustrie particulière avait le droit de créer, du moins hors la, ville, des établissements de cette espèce, et de les organiser au gré de l'entrepreneur, pourvu que la taxé fût exactement payée au fisc, et cette taxe devait être, selon toute probabilité, fixe et payable par tête de dictériade. On ne trouve pas de renseignement qui fasse soupçonner qu'elle pût être proportionnelle et progressive. Un dictérion en vogue produisait de beaux revenus à son proprié- taire ; celui-ci ne pouvait être qu'un étranger, mais souvent un citoyen d'Athènes, possédé de l'amour du gain, consacrait son argent à cette vilaine spéculation, et s'enrichissait du produit de la dé- bauche publique, en exploitant sous un faux nom une l^utique de Prostitution. Les poètes comiques signalent ainsi au mépris des honnêtes gens les


DE LA. PROSTITUTION 17&

avides et lâches complaisances de ceux qui louaient leurs maisons à des collèges de dictériades; on bl^- celait pornoboscéion le maître d'un mauvais lieu. La concurrence multiplia les entreprises de ce genre, et les vieilles courtisanes, qui ne gagnaient plus rien par elles-mêmes, songèrent bientôt à utiliser au moins leur expérience. Ce fut alors d'étranges écoles qui se formèrent dans les faubourgs d'Athènes : on y enseignait ouvertement Tart et les secrets de la Prostitution, sans que les magistrats eussent à inter- venir pour la répression de ces désordres. Les msd- tresses de ces écoles impures enrôlaient à leur solde les malheureuses qu'elles avaient parfois débau- chées, et l'éducation qu'on donnait à ces écolières motivait le titre de matrones que s'attribuaient eflfron- tément leurs perverses dii*ectrices. Alexis, dans une comédie intitulée Isostasion, dont Athénée nous a conservé quelques fragments, a fait un tableau pit- toresque des artifices que les matrones employaient pour métamorphoser leurs élèves : Elles prennent chez elles des jeunes filles qui ne sont pas encore au fait du métier, et bienfôt elles les transforment au point de leur changer les sentiments, et même jus- qu'à la figure et la taille. Une novice est-elle petite, on coud ime épaisse semelle de liège dans sa chaus- sure. Est-elle trop grande, on lui fait porter ime chaussure très-mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les épaules en marchant, ce qui diminue un peu sa taille. N'à-t-elle point assez de hanches,


17» HISTOIRE

on lui applique par-dessus une garniture qui les re- lève, de sorte que ceux qui la voient ainsi, ne peu- vent s'empêcher de dire : a Ma foi ! voilà une jolie croupe ! » A-t-elle un gros ventre ; moyennant des buses, qui font Teffet de ces machines qu'on emploie dans les représentations scéniques> on lui renfonce le ventre. Si elle a les cheveux roux, on les lui noircit avec de la suie ; les a-1relle noirs, on les lui blanchit avec de la céruse; a-t-elle le teint trop blanc, on le colore avec du pœderote. Mais a-t-elle quelque beauté particulière en certain endroit du corps, on étale au grand jour ces charmes naturels. Si elle a une belle denture, on* la force de rire, afin que les spectateurs aperçoivent combien la bouche est belle ; et si elle n'aime pas à rire, on la tient toute la journée au logis, ayant un brin de myrte entre les lèvres, comme les cuisiniers en ont ordi- nairement lorsqu'il vendent leur têtes de chèvres au marché, de sorte qu'elle est enfin obligée de montrer son râtelier, ' bon gré, malgré. » Les ma- trones excellaient dans ces raffinements de coquet- terie et de toilette, qui avaient pour but d'éveiller les désirs, et la curiosité de leurs clients ; elles ne se bornaient pas, dans leur art, à satisfaire seulement les yeux, elles enseignaient à leurs écolières tout ce que la volupté a pu inventer de plus ingénieux, de plus bizarre et de plus infâme. Aussi, Athénée, qui n'en parle peut-être que par oiu-dire, fait Un éloge, formel de ces femmes de plaisir, en ces termes :


DE LA PROSTITITIOX. 477

(( Tu seras content des femmes qui travaillent dans les dicterions. » (Tiç Inl rwv otKT^fxarwvaoTwfÇefjÔat.)

Les dicterions y de quelque nature qu'ils fussent , jouissaient d'un privilège d'inviolabilité; on les considérait comme des lieux d'asile, où le citoyen se trouvait sous la protection de l'hospitalité pu- blique. Personne n'avait le droit d*y pénétrer pour commettre un acte de violence. Les débiteurs y étaient à l'abri de leurs créanciers , et la loi élevait une espèce de barrière morale entre la vie civile et cette vie secrète qui commençait à l'entrée du dicté- rion. Une femme mariée n'aurait pu pénétrer dans ces retraites inviolables, pour y chercher son mari ; un père n'avait pas le droit d'y venir surprendre son fils. Une fois que l'hôte du dictérion avait passé le seuil de ce mystérieux repaire, il devenait en quelque sorte sacré , et il perdait , pour tout le temps qu'il passait dans ce lieu-là, son caractère indivi- duel , son nom , sa personnalité. « La loi ne permet pas, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, de surprendre quelqu'un en adultère auprès des femmes qui sont dans un lieu de Prostitution , ou qui s'établissent pour faire le même trafic dans la place publique. » Cependant les prostituées étaient des étrangères, des esclaves, des affranchies; ce n'étaient donc pas elles que la loi épargnait et sem- blait respecter, c'étaient les citoyens qui venaient, en vertu d'un contrat tacite, sous la sauvegarde de la loi, accomplir un acte dont ils n'avaient à ré-

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courtisane s'attribuait dans la corporation des hé- ^|a^ej9; mais la véritable distinction que ces femmes 'jpé||yaient revendiquer entre elles , et que les 4^ommes de leur commerce ordinaire se chargeaient 4e leur attribuer, c'était plutôt leur cortège d'esprit , de talents et de science. Celles qui vivaient dans les cabarets , parmi les matelots ivres et les pécheurs aux poitrines velues , n'auraient pas été bienvenues à demander de grosses sommes; les unes se conten- taient d'un panier de poisson; les autres, d'une am- phore de vin; elles avaient aussi des caprices, et tel jour elles se prostituaient gratis, en l'honneur de Vénus, pour se faire payer double le lendemain. Les courtisanes de Lucien nous initient à toutes ces variantes de salaire , qu'elles exigeaient parfois d'un ton impérieux, et que parfois aussi elles sollici* taient de l'air le plus humble. « Â-t-on jamais vu, s'écrie avec indignation une de ces hétaires de ren- contre, prendre avec soi une courtisane pendant toute une nuit et lui donner cinq drachmes (environ 6 francs) de récompense! » Une autre, de ces hé- taires, Chariclée, était si complaisante et si facile, qu'elle accordait tout et ne demandait rien. Lucien déclare , dans son ToocariSj qu'on ne vit jamais fille de si bonne composition.

Quand les hétaires des cabarets du Pirée vou- laient plaire et arracher quelque présent, elles pr^* naient les airs les plus caressants, la voix la plus

mielleuse, la pose la plus agagante : « Ëtes-vous

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180 HISTOIRE

âgé? dit Xénarqae dans son Pentathle cité par Athénée, elles vous appelleront papa; êtj^yoaà jeune? elles vous appelleront petit frère. » I[-£BLUt voir les conseils que la vieille courtisane donne à sa fille , dans Lucien : « Tu es fidèle à Ghéréas et tu ne reçois pas d'autre homme; tu as refusé deux mines du laboureur d'Acharnés, une mine d'Ântiphon,» etc. Or , une mine représente cent francs de notre mon- naie, et Ton ne sait si Ton doit plus s'étonner de la générosité du laboureur d'Âcharnès que de la fidé- lité de cette hétaire à son amant Ghéréas. Machon , qui avait coUigé avec soin les bous mots des courti- sanes, nous raconte que Mœrichus marchandait Phryné de Thespies , qui finit par se contenter d'une mine, c'est-à-dire de cent francs: «C'est beau- coup ! lui dit Mœrichus ; ces jours derniers , tu n'as pris que deux statères d'or (environ quarante francs) à un étranger? — Eh bien ! lui répond vive- ment Phryné , attends que je sois en bonne humeur, je ne te demanderai rien de plus. » Gorgias , dans son ouvrage sur les courtisanes d'Athènes, avait mentionné une hétaire du dernier ordre , nommée Lemerty c'est-à-dire Ghassie ou Ghassiçuse, qui était maîtresse de Torateur Ithatoclès, et qui se prostituait cependant à tout venant pour deux drachmes , envi- ron quarante sous de notre temps , ce qui la fit sur- nommer Didrachma et Parorama. Enfin, si l'on en croit Ahénée , Laïs devenue vieille et forcée de con- tinuer son métier en modifiant le taux de ses


DK LA PROSTITUTION. 181

charmes usés, ne recevait plus qu'un statère d'or ou vingt francs, des rares visiteurs qui voulaient savoir à quel point de dégradation avait pu tomber la beauté d'une hé taire célèbre. C'était là, en général, la destinée des courtisanes : après s'être élevées au plus haut degré de la fortune et de la réputation d'hétaire, après avoir vu à leurs pieds des poètes, des généraux et même des rois, elles redescen- daient rapidement les échelons de cette prospérité factice, et elles arrivaient avec l'âge au mépris, à Tabandon et à l'oubli. Le dictérion ouvrait alors un refuge à ces ruines de la beauté et de l'amour. C'est ainsi qu'on vit finir Glycère, qui avait été aimée par le poëte Ménandre. Heureuses celles qui avaient amassé de quoi se faire une vieillesse indé- pendante et tranquille, heureuses celles qui, comme Scione, Hippaphésis, Théoclée, Psamœthe, Lagisque, Anthée et Philyre renonçaient au métier d'hétaire avant que le métier leur eût dit adieu! Lysias, dans son discours contre Laïs, félicitait hautement ces hé- taïres d'avoir essayé, jeunes encore, de devenir d'honnêtes femmes.

Les courtisanes qui ne s'étaient pas mises à la solde des dicterions, se faisaient souvent payer si largement y même par des pêcheurs et des mar- chands, que ces pauvres victimes se laissaient en- tièrement dépouiller, et se voyaient ensuite rem- placées par d'autres , que d'autres devaient bientôt remplacer aussi, a Vous avez oublié, écrivait triste-


lêi HISTOIRE

ment le villageois Aoieet à Tavare Phébiane , qa*il avait enrichie à ses dépens , et qui ne daignait plas lui faire Taumône d'un regard ; vous avez oublié les panierd de Ggues, les fromages frais, les belles poules, que je vous envoyais? Toute Taisance dont vous jouissiez, ne la teniez-vous pas de moi? Il ne me reste que la honte et la misère. )) Âlciphron, qui nous a conservé cette lettre comme un monu- ment de l'âpre cupidité des courtisanes, nous montre aussi le pécheur Thalasserus amoureux d'une chan- teuse , et lui envoyant tous les jours le poisson qu'il avait péché. Athénée cite des vers d'Anaxilas, qui, dans sa NéottiSy avait fait un efiFroyable portrait des courtisanes de son temps : « Oui , toutes ces hé- taïres sont autant de sphinx qui, loin de parler o^

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vertement, ne s'énoncent que par énigmes; Qlljeii vous caressent, vous parlent de leur amour, du Mr sir que vous leur donnez , mais ensuite on vous dit: « Mon cher, il me faudrait un marchepied , un tré- pied, une table à quatre pieds, une petite servante à deux pieds. » Celui qui comprend cela se sauve à ces détails , comme un OEdipc, et s'estime fort heu- reux d'avoir été peut-être le seul qui ait échappé au naufrage malgré lui ;- mais celui qui espère être payé d'un vrai retour, devient la proie du monstre.» Ce passage d'un poêle grec, qui a disparu comme tant d'autres , a fait croire au commentateur que le surnom de sphinx^ qui désignait les hétaïres en gé* néral, leur avait été appliqué à cause de leore


DE LA PROSTITUTION. ISS

requêtes énigmatiques ; mais ce surnom leur venait plutôt de leurs longues stations sur les places pu* bliques et aux carrefours des chemins, où elles se tenaient accroupies comme des sphinx et envelop- pées dans les plis de leur voile , immobiles et ordi* nairement silencieuses. Quoi qu*il en soit, le sphinx, suivant la remarque de Pancii^ole , était Temblème des filles de joie.

Quant aux surnoms particuliers des courtisanes, ils présentaient moins d'amphibologie, et d'ailleurs pour les comprendre on n'avait qu'à se reporter aux circonstances qui les avaient produits. Ces surnoois étaient rarement flatteurs pour celles qui les por* taient. Ainsi, la séduisante Synope n'était pas eii^ core décrépite, qu'on l'appelait il6t^0^ ou VAlAme; Phanostrate , qui n'avait jamais eu , au dire d'Apol«- lodore de Byzance, une clientèle bien distinguée^ s'abandonna insensiblement à un tel excès de saletéf qu'elle fut surnommée Phthéropyle^ parce qu'cui la voyait assise dans la rue à ses momentu perdui» et occupée à détruire la vermine qui la dévorait. Gei deux dictériades, l'une par ses poux, l'autre par les pron^esses peu engageantes de son sobriquet, s'é^ taient fait une popularité qui leur amenait encore des curieux, et qui autorisait Démosthène à les citer dans ses discours de tribune. Ântiphmie» Alexis, Callicrate et d'autres écrivains n'avaient pas dédaigné de parler aussi de VAMme et de la PouUleuie. C'étaient deux types bien connus, du


484 HISTOIKH

moins à distance, qui complétaient une collection d'hétaires de Tespèce la plus vile. Dans cette collec- tion figuraient la Ravaudeuse^ la Pêcheuse et la Pou- lette; celle-ci caquetait comme une poule qui attend le coq; celle-là guettait les hommes au passage, et les péchait comme à l'hameçon; la troisième enfin ne se lassait pas de ravauder^ pour ainsi dire , la trame usée des vieux amours. Antiphane, qui avait enregistré dans son livre les qualités diverses de ces dictériades , leur accole mal à propos YArcadien et le Jardinier y que nous ne prendrons pas pour des femmes. Athénée parle encore de Y Ivrognesse ^ qui était toujours pleine de vin et qui ne s'échauffait jamais assez pour assez boire. Synéris avait été sur- nommée la Lanterne y parce qu'elle sentait Thuile; Théoclée, la Corneille ^ parce qu'elle était noire; CW- lystOy sa fille , la Truie ^ parce qu'elle grognait tou- jours; Nico, la CAèt?re^ parce qu'elle avait ruiné un certain Thallus, qui Taimait , aussi lestement qu'une chèvre broute les rameaux d'un olivier (SoXXoc); enfin , la Clepsydre^ dont on ne sait pas le véritable nom, s'était fait qualifier de la sorte, parce qu'elle n'accordait à chaque visiteur , que le temps néces* saire pour vider son horloge de sable, un quart d'heure selon quelques commentateurs, une heure selon les plus généreux. Ëubule avait fait une comédie sur ce sujet-là et sur cette fille qui connais- sait si bien le prix du temps.

Athénée, qui puisait à pleines mains dans une


DK LA PROSTITUTION. 48îi

foule de livres que nous ne possédons plus , carac- térise par leurs surnoms beaucoup de dictériades, dont toute l'histoire se borne à ces sobriquets parfois amphibologiques. Il énumère, avec tout le flegme d'un érudit qui ne craint pas d'épuiser la matière , les surnoms que lui fournissent ses autorités Timo- clés y Ménandre, Polémon et tous les pornographes ' grecs : la Nourrice^ c'est Coronée , fille de Nanno , qui entretenait ses amants; les Aphies^ c'étaient les deux sœurs Anthis et Stragonion , remarquables par leur blancheur, leur taille mince et leurs grands .yeux, qui leur avaient fait appliquer le nom d'un poisson (âcfoy]); la Citerne ^ c'était Pausanias, qui tombe un jour dans un tonneau de vin : a Le monde s'en va tout à Theure! s'écrie l'hélaire Gly- cère , célèbre par ses bons mots ; voilà que la Ci- terne est dans un tonneau! » Athénée et Lucien citent encore plusieurs hétaïres d'un ordre inférieur qui n'étaient désignées que par leurs surnoms : Astra ou V Astres, Gymbalium ou la Cymbale^ Conallis ou la Barbue^ Cercope ou la Caudataire, Lyra ou la Lyre y Nikion ou la Mouche , Gnomée ou la Sentence ^ Iscade ou la Figue, Ischas ou la Barque, Lampyris ou le Ver luisant, Lyia ou la Proie, Mélissa ou TA- l^ille^ Neuris ou la Corde à boyau. Démonasse ou la Popuiacière, Crocale ou le Grain de sable, Dorcas ou 1a\pîcAe, Crobyle ou la Boucle de cheveux, etc. Quelques «dictériades avaient des sobriquets qui s'expliquent d'eux-mêmes : * la Chimère , la Gor-


U6 HISTOIRE

gane, etc.; quelques autres , telles que Doris, Eq- pbrosine, Myrtale, Lysidis, Évardis, Corinne, etc., échappaient aux honneurs du surnom qualificatif.

Mais, d'ordinaire, )e surnom se rattachait à une épigramme plus ou moins mordante, plus ou moins louangeuse, qui Tavait mieux constaté que s'il eût été gravé sur le marbre ou sur Tairain; Tépi- gramme passait de bouche en bouche , et avec elle le surnom qu'elle laissait comme une empreinte in* délébile à la fille qui Tavait mérité. Ainsi, le poëte Ammonide eut à se plaindre d'une dictériade : a Qu'elle vienne à se montrer nue , proclama-t4l dans ses vers, vous fuirez au delà des colonnes d'Hercule. » Un autre poëte ajouta : a Son père s'est enfui le premier. » Et elle fut surnommée Antipaira. Deux autres avaient la singulière habitude de m . défendre et de vouloir être prises d'assaut , comme pour se dissimuler à elles-mêmes la honte de leur trafic. Timoclès fut surpris de trouver de la résis- tance chez une femme publique, et il surnomma celles-ci : la Pxwelle (xopier/ri), et la Batteuse (de x«jutei), je forge, et de ruini, coup), en leur consa- crant ces vers : a Oui, c'est être au rang des dieux, que de passer une nuit à côté de Corisque ou de Camétype. Quelle fermeté! qt^elfe hlftocheur! Aiell^ peau douce! quelle haleiûel..4^^^ ojlmrme. i1^)m| résistance! elles luttent contre leôr^fpiînqueur :.ji4|feU ravir leurs faveurs, on est souffleté : une main diiir- mante vous frappe... *0 délices! »


CHAPITRE VIII.


>- •


IRE. — Dangerg, pour la jeunesse, de la fréquentation des M-

s subalternes. — Ce que le po'éle Anaxilas dit des hélaires.
  • ortrait qu'il fait de Thétairisme. — Science des femmes de

vaise vie dans remploi des fards. — Le pœdérote, — Dryan- i à sa femme Chronion. -^ Manière dont les courtisanes M naient le visage. — Les peintres de courtisanes Pausaniâs, lide et Niophane. — Lettre de Thaïs à Thessala au sujet légare. — Amour de Charmide pour la vieille Pbilématium. .es vieilleâ hétaïres. — Comment les hétaïres attiraient )m ants. — Conseils de Crobyle à sa fille Corinne. — L'hétaire L — Reproches de la mère de Musarium à sa fille. — L*es- 9 Salami ne et son maître Gabellus. — Simalion et Pètala. — 3gue entre rhétairej^rt^ie et' Dorion , son amant rebuté, .es marchands defBfUiyOfkn^^ — Sacrifice des courtisanes aux X. — La dictériadér Lysiflis. — Singulière offrande que fît 5 prostituée à Vénus-Populaire, rr Le^ commentateurs do Ihologie grecque. — Explication du proverbe célèbre: On ne

  • a8 impunément à Corinlhe. — Le mot Ocime. — Denys-le-

\n à Corinlhe. — D'où étaient tirées les nombreuses courli- s de Corinthe. — Le verbe XedêiaÇiv. — L'amour à la Phé* mne. — Les beaux ouvrages des Lesbiennes. — Préceptes riques de4'hélairisme. — Code général des courtisi res d'Aristénète. — Pièges des fiîétaires pour fhlre dâèlNé^.


j


188 HISTOIRE


t'

limes. — 2^ncore les murs du Céramique. — Le cachynnus des courtisanes. — Infâme métier de Nicarèle , affranchie de Chari- sius. — Ses élèves. — Prix élevé des filles libres et des femmes mariées. — Pénalité de Tadultère. — Le supplice du radis noir,

— Les lois de Dracon. — Pbilumène. — Philtres soporifiques et philtres amoureux. — Les magiciennes de Thessalie et de Phry- gie. — Cérémonies mystérieuses qui accompagnaient la compo- sition d'un, philtre. — Mélissa. — Diversité des philtres. — Opé- rations magiques. — Philtres préservatifs. — Jalousies et rivalités des courtisanes entre elles. — > Vamour lesbien, — Sa- pbo, auteur des scandaleux développements que prit cet amour.

— Dialogue de Cléonarium et de Léène. — Mégilla et Démonasse.

Les véritables dictériades d'Athènes étaient moins dangereuses pour la jeunesse et même pour rage mûr y que les hétaïres subalternes, car rien n'égalait l'avidité et l'avarice de ces êtres sordides qui semblaient n'avoir pas d'autre occupation que de ruiner les jeunes gens inexpérimentés et les vieillards insensés, èolon avait voulu évidemment mettre un frein à la rapacité des courtisanes de bonne volonté , en créant l'institution des courti- sanes esclaves ; il croyait avoir fait beaucoup pour les mœurs par cette institution , qui épargnait à la fois le temps et la bourse des citoyens. Mais ces dictériades étaient de pauvres captives, achetées hors de la Grèce et rassemblées de tous les pays sous le régime d'une législation uniforme de plaisir; elles n'avaient souvent pas la moindre notion des usages grecs; elles ne connaissaient rien de la ville fondée par Minerve, où elles exerçaient leur hon- teusé profession; elles ne parlaient pas même la


DE LA PROSTITUTION. i|«9

langue de cette ville , où elles avaient été amenées comme des marchandises étrangères; leur beauté et remploi plus ou moins habile qu'elles en savaient faire , ce n'était point là un attrait suffisant pour les Athéniens qui, même dans les choses de volupté, voulaient que leur esprit fût satisfait ou du moins excité à Tégal de leurs sens physiques. Les hétaires d'un ordre inférieur ne pouvaient donc manquer de trouver à Athènes plus d'amateurs , et surtout plus d'habitués que les esclaves des dicterions. Ces hétaï- res, sorties la plupart de la lie du peuple, et dépravées de bonne heure par les détestables conseils de leurs mères ou de leurs nourrices , étaient rarement aussi belles et aussi bien faites que les dictériades , mais elles avaient des ressources naturelles dans l'esprit, et leur perversité même prenait des formes piquantes, ingénieuses, mobiles et divertissantes. Aussi, leur empire s'établissait-il facilement, par la parole, sur les malheureuses et imprudentes victimes qu'elles avaient d'abord attirées et charmées par la volupté. On les redoutait, on les montrait du doigt comme des écueils vivants , et sans cesse venaient se brisejr sur ces écueils de la Prostitution les pilotes les plus sages , les rameurs les plus habiles , les navires les plus solides; ces naufrages continuels d'honneur, de vertu et de fortune faisaient la gloire et l'amuse- ment des funestes sirènes qui les avaient causés. « Si quelqu'un s'est jamais laissé prendre dans les filets d'une hétaire , disait le poëte Anaxilas dans sa co-


190 HISTOIRE

médie intitulée Néottis, qu'il me nomme un animal qui ait autant de férocité. En effet, qu'est-ce, en comparaison, qu'une dragonne inaccessible, une chimère qui jette le feu par les narines, une Cha- rybde, une Scylla, ce chien marin à trois têtes, un sphinx, une hydre, une lionne, une vipère? Qae sont ces harpies ailées? Non , il n*est pas possible d'égaler la méchanceté de cette exécrable engeance, car elfô surpasse tout ce qu^on peut se figurer de plus mauvaif ! n Ces hélaires , corrompues dès lear enfance par les leçons des vieilles débauchées, ne conservaient pas un sentiment humain ; jeunes , elles avaient Tair quelquefois de se contenter d'un seul amant, lorsque cet amant les payait autant que ving^ autres ; elles s'abandonnaient ensuite au plus grand nombre possible , et ne se souciaient que de tirer le meilleur parti possible de leur abandonnement con- tinuel; elles conseillaient le vol, la fraude, le meurtre , s'il le fallait , aux infortunés qui n'avaient plus de quoi les payer, et qui étaient forcés de re* noncer à elles , ou bien de ne reculer devant aucun moyen criminel pour garder leurs maîtresses. Ge n'étaient pas seulement des fils de famille, des héri* tiers de grands noms, de jeunes orateurs, des poëtes et des philosophes novices , que les hétaïres du Pirée se faisaient un plaisir de dépouiller, c'é^ taient des matelots , des soldats, dés villageois , lâés joueurs, surtout , qui se montraîfot plus généirf}^a|> des marchands et des diséipiltetirs/ M^^ ce qâi


DE LA PROSTITUTION. 494

surprend, cest que ces femmes, dont rinfluence pernicieuse avait tant de pouvoir et de prestige , n'avaient parfois qu'une beauté douteuse et plus ou moins effacée, des charmes vieillis et recrépits, des sourires grimaçants et des baisers insapides. Anaxi- las nous fait un portrait peu engageant des princi- paux monstres de Thétairisme de son temps : « Yoici cette Plangon, dit-il , véritable Chimère, qui détruit les étrangers par le fer et la flamme, à qui cependant un seul cavalier a dernièrement ôté la vie , car il s'en est allé emportant tous les effets de la maison. Quant à Synope, n'est-ce pas une se- conde hydre: elle est vieille et a pour voisine Gna*- thène aux cent tôles ! Mais Nannion, en quoi diffère- t-elle de Scylla aux trois gueules? ne cberche^t-elle pas à surprendre un troisième amant après en avoir déjà étranglé deux? Cependant on dit qu'il s'est sauvé à force de rames. Pour Phryné, je ne vois pas trop en quoi elle diffère de Charybde: n'a-t-elle pas englouti le pilote et la barque? ^Théano n'est«  elle pas une sirène épilée, qui a des yeux et une voix de femme mais des jambes de merle! » Ce passage d'une comédie grecque, qui était encore sous les yeux d'Athénée , nous initie aux dégrada* tions du métier d'hétaire , et nous y voyons figurer, au rang des plus viles dictériadèi, de fameuses cour«  tisanes qui avaient, dans leur ^Itiôir temps , été les plus recherchées , les plus TÎ<*çs , les plus triom-* phantes delà Grèce. Plangon, Synope, Gnathène,


49i HISTOIRE

Phryné, Théano, devenues vieilles, ne différaient plus des. louves et des sphinx du Céramique.

Nous trouvons la preuve, dans cent endroits, que la décrépitude ne passait pas pour un défaut irréparable chez les femmes de mauvaise vie, soit qu'elles eussent un art merveilleux pour déguiser les traces de Tâge, soit qu'elles se recommandassent moins à la débauche publique par leurs avantages extérieurs que par la réputation de leur expérience libidineuse. Jeunes ou vieilles, ridées ou non, elles se faisaient un visage avec le paedérote , sorte de fard emprunté à la fleur d'une plante épineuse d'E- gypte ou à la racine de l'acanthe ; ce rouge végétal, détrempé avec du vinaigre, appliquait sur la peau la plus jaune le teint frais d'un enfant; quant aux rides, on avait eu soin auparavant de les remplir avec de la colle de poisson et du blanc de céruse , si bien que la peau devenait lisse et polie pour réce* voir les couleurs brillantes de jeunesse qu'on y éten- dait avec un pinceau soyeux. Le fardement dn visage était comme le stigmate de la Prostitution. « Prétendrais-tu , écrit Dryantidès à sa femme Chro- nion (dans les Lettres d'Alciphron) , te mettre au niveau de ces femmes d'Athènes, dont le visage peint annonce les mœurs dépravées? Le fard, le rouge et le blanc, entre leurs mains, le disputent à Tart des plus excellents peintres , tant elles sont ex- pertes à se donner le teint qu'elles croient le plus convenable à leurs desseins! >) Comme les hétaïres


DE LA PBÔSTITUTION. 193

publiques ne se montraient de près que le soir à la lueur d'une torche ou d'une lanterne , et comme e-les se tenaient le jour à distance du regard, demi-voilées, devant leur porte ou à leur fenêtre, elles tiraient profit de réclat singulier que les cosmétiques don- naient à leur teint. Il sufiisait, d'ailleurs, que Teffet fût produit et que l'imprudent qui s'engageait sur leurs pas, dans l'obscurité de leur repaire, restât édiauffé par son premier coup d^œil, La cellule étroite , où la courtisane conduisait sa proie , ne lais- sait point pénétrer assez de clarté dans l'ombre pour que le désenchantement suivit la découverte de ces mystères de la toilette. Lorsque les femmes honnêtes, sans doute pour disputer leurs maris à Tamour des hétaires, eurent la fatale ambition d -imiter les artifices de coquetterie de leurs rivales, elles en firent un essai bien maladroit, qui tourna souvent à leur confusion. « Nos femmes , disait Eu- bule dans sa comédie des Bouquetières ^ ne se cou- vrent pas la peau de blanc , ne se peignent pas avec du jas de mûre, comme vous le faites, de sorte que, si ;.TOW. ^sortez en été, on voit couler de vos yeux deux ruisseaux d^encre, et la sueur former, en vous tombant sur le cou, un sillon de fard; quant à vos cheveux, avancés sur le front, ils présentent toute la blancheur de la vieillesse par la poudre blanche dont ils g@nt couverts ! )> Si l'usage des fards était général chez les hétaires

subalternes, la manière de les préparer et de lesappli*

13


m HisTOiM .

qaer ofiùrait dds variétés infioies qui correspondaîeDt aux diffiéraito degrés d'un art véritable. Il £aat sap* poser que les novices se faisaient pdndre j avant de savoir se peindre elles-mêmes. En effet, dans un pays où Ton peignait de couleurs éclatantes les statues de marbre, on devait exiger que les visages humains fussait peints avec autant de vérité. Nous croyons d(Hic que les artistes , qu'on ncMnmait peintres de courtisanes (iropyoypfléopot), tels que Pausanias Ari* stide et Niophane, cités par Athénée, ne se bor- naient pas à faire des portraits d'hétaires et à représenter leurs académies erotiques : ils ne dé- daignaient pas de peindre, pour la drconstanoe, k figure d'une courtisane, comme ils peignaient dftos les temples les statues des dieux et des déesses. Se- Ion les préceptes d'un poëte grec, la beauté doit varier sans cesse pour être toujours la beauté , et œ sont des variations continuelles de physionomie qui entretiennent les ardeurs du désir. Quant une cour- tisane avait appris Part de se peindre elle-même, le goût et Ihabitude achevaient de Tinstroire dans cet art, où chacune se piquait d'exceller, mais UMeê n'y réussissaient pas également. Dans les Lettres d'Alciphron, Thaïs écrit à son amie Thessala, au «ujet de M égare , la plus décriée de toutes les cour- tisanes : a Elle a parlé très-insolemment du fiiid dont je me servais , et du rouge dont je me peignis le visage* Elle a donc oublié FéUft de miaère où je l'ai vue, quand eUe n'avait pas même un miroir?


DE LA «ai:)$riruTioN. m

§i elle eemiit Hfat «on Éeiat ^est de da 430id6ar ide

fiaDdaira^iie,fiwer2£l>ielleq[)irter dAœien? » Oa ooin«-

inend «cpie^ ttonÉfOS lee ihâbMvefi étant fardées., les f^

^y&eilles rétaUissaieBt amei ime lespèa^ dlégiiité

antne «Uee, ti se téserKÔknt d'antres «Araiilages

foe èe6 çls6 gMttes oie ^pouivAiûBt jioquérir gne par

«ae IdNagm ptsàiqm dm œétier. Ws&là qBOuiqaQÎ il

«rmF.ait :6o«vent «q^'ime jeune ^t héi» hétaîse se

vospait préférer (ime Refilé «t Jakle leonrtiBane , pré*

fiénenoe iqu'elle >Be s'^eaqfliqimit fms , let qa -elle attri-

bixait à ^es phâftres ;Ett9iqae&. Bans èeis Dialogues

de Imciessiy Jhm la'ôtonQe «q«B ranaant deKjilycère

aiNfol^ cdle^d^urHOoi^gone :: m Queldbarme ;a-44I

tiou vé eft des jèrves «tortes etiâeBfOue3 fendantes ?

m Thaïs. EkUœ poio* un beau isez qu'A d'ia faîse^

en ponr «a éête ékmye ^t iwn fgcand icgI «effilé? o

fihins les inémes Oîftlogves , ïrj^ène se Moque de

la "vâeille Pbl^fœotiutt iqu^m u^ak Buraoïnmée le

Wékuchet. f(K AveE-i«iMiiS bien i»naiH|ué soa âge et

ses rides? d^ Hrj^phèBe. — iBile jmo «{u'ieUe n'a

que ^in^t^eux .ans , ^tépoad Cibaraude. — Mais

oroire^Hv^ous à ses âeni^nte phiièt qu'à vos yeux?

STe ti^oyez-YOKs pas que te poil commeace à lui

blanchir autaur »des iempes? QiHg si tous Tavi^ vue

toute nue ! -— Elle nenie l'a jamais voulu permettre.

— ^ A v«c raison , ear elle a le corps marqueté comme

«1 ^éopsffd. i>

Ces vieilles hétaires , quand elles étaient peintes

rt parées 9 se ptoçaieiit à une fenêtre haute qui s'ou'^

13.


496 HISTOIRE

vrait sur la me , et là , ud brin de myrte entre leurs doigts^ Tagitant comme une baguette de ma- gicienne, ou le promenant sur leurs lèvres, dles faisaient appel aux passants; un d'eux s*arrêtait-il,' la courtisane faisait un signe connu , en rapprochant dû pouce le doigt annulaire , de manière à figurer avec la main demi-fermée un anneau ; en réponse à ce signe, l'homme n'avait qu'à lever en l'air Tindex de la main droite , et aussitôt la femme disparaissait pour venir à sa rencontre. Alors il se présentait à la porte , et scfus l'atrium il trouvait une servante qui le conduisait en silence, un doigt posé sur la bouche, dans une chambre qui n^était éclairée que par la porte, lorsqu'on écartait l'épais rideau qui la couvrait. Au moment où ce nouvel hôte allait passer le seuil , la servante le retenait par le bras et lui demandait la somme fixée par la maîtresse du lieu : il devait la remettre sans marchander ; après quoi , il pouvait pénétrer dans la chambre, et le rideau retombait derrière lui. La courtisane, qu'il n'a- vait fait qu'entrevoir au grand jour, lui apparaissait comme une vision dans l'ombre de cette cellule, où filtrait un faible crépuscule à travers la porti^. Il ne s'agissait donc pas de jeunesse , de fraîcheur, de beauté candide et pure, en cette voluptueuse obscu- rité qui n'était nullement défavorable aux formes du corps, mais qui rendait inutile tout ce que le toucher seul ne percevait pas. Cependant l'âge venait, qui enlevait aux vieilles courtisanes ^ en


DE LA PROSJITUTION. 197

leur ôtant leur embonpoint et en amollissant leurs chairs, l'heureux privilège de se donner pour jeunes ; elles ne renonçaient pas toutefois aux béné- fices du métier, puisqu'elles se consacraient alors à l'éducation amoureuse des jeunes hétaïres, et qu'elles vivaient encore de Prostitution. Elles avaient aussi, au besoin , deux injlastries assez lucra- tives : elles fabriquaient des philtres pour les amants, ou des cosmétiques pour les courtisanes, et elles pratiquaient l'office de sage- femme. Phé- biane , qui n'était pas encore vieille , écrit au vieil Anicet , qui avait voûta l'embrasser : « Une de mes voisines en mal d'enfant venait de m'envoyer qué- rir, et j'y allai en hâte, portant avec moi les in- struments de l'art des accouchements. )>

Ces sages-femmes , ces faiseuses de philtres étaient encore plus expertes dans l'art de séduire et de corrompre une fille novice; les Lettres d'Alciphron et les Dialogues de Lucien sont pleins de la dialec- tique galante de ces vieilles conseillères de dé- liauche. C'est ordinairement la mère qui prostitue


sa propre fille , et qui , après avoir flétri fa virginité de cette innocente victime , s'attache encore à souiller son âme. «Ce n'est pas un si grand mal- heur, dit l'affreuse Crobyle à sa fille Corinne , qu'elle a livrée la veille à un riche et jeune Athénien ; ce n'est pas un si grand malheur de cesser d'être fille, et de connaître un homme qui vous donne , dès sa première visite, une mine (environ 100 francs),




f9» Bsmm^'E

arec lamelle je vais S'acheter uA eoUier ! » Elle se réjouit donc de voir sa fille commfencer si bien^ un métier qui les tirera toute» deux de la misère : « Gomment ferai-je po«r cela? reprend naïvemeni Corinne. — Comme tu viens de faire , répond la mégère, et comme fait ta voisine. — Mais c'est une courtisane? — QUffJnporte? tu deviendra» riche comme elle ; comne dICe , tu auvas une foule d'ado- rateurs. Tu pleures , Coriitne? Mais vois donc quel est le nombre des courtisanes-, qpaeUe' est leur cour, quelle est leur opulence! » VienMnti ensuite le» conseils de la mère, qui présente à sa fille l'exemple de Taulétride Lyra , fille de Daphnis : son goût pour la parure, ses manières attrayantes ^ sa gaieté qui engage par le sourire le plus caressant , son com- merce sûr, l'ont bientôt mise en crédit ; si elle con- sent à se rendre, pour un prix convenu, à un festin, elle ne s'enivre point, elle touche aux mets avec délicatesse, elle boit da>ns précipitation , elle ne parle pas trop : c< Elle n'a éfes yeux que ponr celui qui Va amenée; c'est ce qui la fait aimer ^ lorsqu'il ki conduit au lit, elle n'est ni emportée ni sans égards; elle ne s'occupe (fue de plaire , de s'attacher sa con- ^éte« Il n'est personne qui n'ait à s'en liimer. Emite- la dans tous ces points, etnous seronheuToulses. n La fille ne s'effraye pas trop des conditioiis qae sa mère lui impose pour s'enrichir : « Mais, dit-die par réflexion, tous ceux qui achètent nos faveux» ressemblenf-ils à Lucritus qui obtint hier tes mienne»?


DE LA PROSTITUTION. 199

— Non , réplique Crobyle avec gravité , il en est de plus beaux , de plus âgés y de plus laids même. — Et faudra-4-il que je caresse ceux-là aussi bien que les autres? — Ceux-là surtout, car ils donnent da- vantage. Les beaux garçons ne sont que beaux. Songe uniquement à t' enrichir. » Là-dessus, la mère ren- voie au bain; car Lu cri tus d(Mt revenir le soir même.

La mère de Musarium n'a pas affaire à une igno- rante qui se laisse conduire les yeux fermés , et qui n*en est phis à ses premiers amours ; la fille aime Chéréas qui ne lui donne pas une obole , et pour qui elle vend ses bijoux et sa garde-robe : une courtisane qui fait la folie d'aimer n'aime pas à demi. La vieille mère, indignée de cet amour oné- reux au lieu d'être productif, est bien près de mau- „dire une fille indigne d'elle : « Va, rougis! lui dit- elle avec colère et mépris. Seule de toutes les courtisanes, tu parais sans boucles d'oreilles, sans collier, sans robe de Tarente! — Eh! ma mère, s'écrie Musarium piquée au vif dans son anaour- pt^re de femme , sont-elles plus heureuses ou plus bettes que moi ! — Elles sont plus sages ; elles en- tendent mieux le métier; elles ne croient pas sur parole des jouvenceaux ,^ dont les serments ne re- posent que sur les lèvres. Pour toi, nouvelle Péné- lope, fid^e amante d'un seul, tu n'admets aucun autre que Chéréas. Dernièrement, un villageois ar- ctvien (fl était jeune aussi , celui-là ! ) t'offrait deux


200 HISTOIRE

mines, prix da vin que son père Tavait envoyé vendre à la ville, ne l'as-tu pas repoussé avec no sourire insultant? Tu n'aimes à dormir qu'avec cet autre Adonis! — Quoi! laisser Chéréas, pour un rustre exhalant l'odeur du bouc! Chéréas est un Apollon , et T Arcanien un Silène. — Eh bien ! c'é- tait un rustre, soit; mais Antiphon , le fils de Méné- crate, qui t'offrait une mine, n'est-il pas un élégant Athénien , jeune et charmant comme Chéréas ? — Chéréas m'avait menacée : Je vous tue tous les deux, si je vous trouve ensemble! — Vaine menace! te faudra-t-il donc renoncer aux amants et cesser de vivre en courtisane, pour prendre les mœurs d'une prêtresse de Cérès? Laissons le passé; voici les Aloennes, c'est un jour de fête : que t'a-t-il donné? — Ma mère, il n'a rien. — Seul il ne saurait donc trouver quelque expédient auprès de son père, 1© faire voler par un fripon d'esclave? demander de l'argent à sa mère, la menacer, en cas de refus, de s'embarquer pour la première expédition? Mais il est toujours là, nous obsédant, monstre avare , qui ne veut ni donner ni permettre que d'autres nous donnent! » Musarium ne veut rien entendre, et md-: gré sa mère , elle continuera de se laisser dépouiller par lui , jusqu'à ce qu'elle ne l'aime plus.

Les courtisanes de la Grèce n'étaient pas souvent aussi désintéressées que Musarium , et quand elles avaient perdu leur temps à aimer, elles le rega- gnaient bientôt en mettant à contribution ceux


DE LA PROSTITUTION. 201

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qu^elIes n'aimaient pas. On n'entrait diez elles que la bourse à la main , et l'on n'en sortait presque ja- mais, avec la bovkseï' Elles avaient aussi différeol# tarifs, et quelq^aSp^SBy par répugnance ou par ca- price, elles refusaient de se vendre à aucun prix. Ce n'est pas des hétaïres, mais des diclériades, que Xé- narque a pu dire dans son Pentathle^ cité par Athé- née : «Il en est de taille svelte, épaisse, haute, courte; de jeunes, de vieilles, de moyen âge. On peut choisir entre toutes et jouir dans les bras de celle qu'on trouve la plus aimable , sans qu'il soit besoin d'escalader les murs ni d'user d'aticun arti- fice pour parvenir jusqu'à elles. Ce sont elles qui vous font les avances et qui se disputent l'avantage de vous recevoir dans leur lit. » Les hétaïres, même celles des matelots et des gens du peuple, usaient parfois de leur libre arbitre , et, même sans avoir un amant préféré , fermaient leurs oreilles et leur porte à certains prétendants. Une simple es- clave, Salaminé, que Gébellus avait tirée de la boutique d'un marchand boiteux , et dont il voulait faire sa concubine, résiste aux poursuites de ce grofesier personnage, qui lui déplaît invinciblement : « Les supplices m'épouvantent moins que le partage de votre couche, lui écrit-elle. Je n'ai point fui la nuit dernière. Je m'étais cachée dans le jardin où vous m'avez cherchée^ Enfermée dans un coffre , je m'y suis dérobée à rhorffeur de vos embrassements. Oui , plutôt que de les supporter, j'ai résolu de me




<2M HISTOIRE .

peindre. J& ne redoute point la mort, et ne crains point de m'expliqner haatement. Oai , Gébellos , je ▼006 hais. Colosse énorme, VoÉ^^ faites peur; je crois Toir nn monstre. Votre InÀvailMb' empoisonne. Allez à la maie heure! Puissièi^Tous être uni à quelque vieille Hélène des hameaux , sale , édentée , et parfumée d'huile grasse! » Alciphron ne nous apprend pas si Salamine a fini par s*accoutumer à la taille monstrueuse de Gébellus. Les marchands^ qui vendaient ainsi des esclaves qu'ils avaient élevées et dressées pour l'amour, se nommaient andropodocapeloi ; ces esclaves, dont les hanches avaient été comprimées avec des nœuds de corde et des bandelettes , se distinguaient par des qualités secrètes que le libertinage athénien recherchait avec une scandaleuse curiosité.

Bien des hétaïres avaient commencé par être es- claves ; puis, quelque amant, épris de leurs charmes et reconnaissant de leurs services , les avait rache- tées, ou bien elles s'étaient rachetées elles-mêmes avec les dons qu'on leur avait faits. La plupart con- servaient toujours le caractère sordide et avare des esclaves; elles élevaient graduellement le prix de leurs faveurs , à mesure que la fortune les protégeait davantage. Après avoir appris leur métier dans un dictérion , où le règlement de la maison ne pern^iel- tait pas de recevoir plus d'une ohcÀe par tête, éikis exigeaient bientôt une ou deux drachmes, une fois qu'elles étaient Ubres ; bientôt, ce n'était point assez

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DE LA PROSTITUTION. 203

d'un statère d'or; uûe mine leur semUarit une baga- telle, et elles finissaient par demander un talent^ c'est-à-dire 8,000 francs de notre monnaie, lors- qu'elles avaient la vogue. Cette âévation de leur salaire avait lieu très-rapidement, si elles étaient belles , adroites et intrigantes. Mais cette prospérité ne durait pas si elles manquaient d'esprit et de pru- dence : on les voyait redescendre rapidement dans les rangs inférieurs des hétaïres illettrées , et il leur fallait encore se contenter de quelques drachmes ar- rachées avec effort à la pauvreté ou à la parcimonie de leurs grossiers visiteurs. On les avait vues se promener, dans de magnifiques litières, au milieu d'un cortège d'esclaves et d'eunuques, on les avait vues chargées- de colliers, de boucles d'oreilles, de bagues , d'épingles d'or, fraîches et parfumlées sous la gaze et la soie ; on les retrouvait bientôt après , couvertes de haillons squalides, la chevelure en désordre, les bras décharnés, la gorge ridée et pendante , assises sous le long portique du Pirée ou errant à travers les tombes du Céramique. L'in- solence de ces créatures dans le bonheur ne faisait que mieux ressortir leur humiliation dans l'infor- tune. Il suffisait d'un procès, d'une maladie, d'un vice, tel que l'ivrognerie ou le jeu , pour causer cette décadence subite. On ne les plaignait pas, en les voyant déchoir et tomber au dernier degré de la misère et de l'avilissement} car elles avaient été sans pitié et sans cœur au moment de leur splen-


204 HISTOIRE

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deur. Combien de larmes , combien de ruines, com- bien de désespoir^ étaient leur ouvrage! malgré leurs vices, malgré leur infamie, elles avaient fait naître trop souvent de véritables passions !

Les Lettres d'Alciphron sont remplies des plaintes de malheureux amants qui se voient trompés ou congédiés , et des railleries de cruelles hétaii:iBS qui les repoussent et les torturent. Ici , c^est Simalion rainé par Pétala, et plus amoureux que jamais; là, c'est le pêcheur Anchénius, qui, pour posséder sa maîtresse, n'est pas éloigné d'en faire sa femme; ailleurs, dans les Dialogues de Lucien, c'est Myrlale qui se moque de Dorion après l'avoir dépouillé : « Alors que je te comblais de largesses, lui dit le plaintif Dorion , j'étais ton bien-aimé, ton époux, ton maître ; j'étais tout pour toi ; depuis que je ne possède plus rien , depuis que tu as fait la conquête de ce marchand de Bithynie, ta porte m'est fermée. Devant cette porte inexorable je répands en vain des larmes solitaires ; mais lui , il est seul auprès de

toi, toute la nuit, enivré de caresses — Quoi!

tu prétends m'avoir comblée de présents , réplique en ricanant Myrtale; je t'ai miné, dis-tu ? Comp- tons, voyons tout ce que tu m'as apporté. — Oui, comptons, Myrtale. D'abord, une chaussure de Si- cyone : posons deux drachmes. — Tu as couché deux nuits avec moi. — Poursuivons. A mon re- tour de Syrie, je t'ai rapporté un vase plein d'un parfum de Phénicie, qui me co&la, j'en jure par


DE LA PROSTITUTION. 205

' Neptune^ deux drachmes. — Et moi , je t'avais donné à ton départ une tunique coij^te, que le ma- telot Épiure avait oubliée chez moi. — Épiure Ta reconnue et me Ta reprise, non sans combat, j'en atteste les dieux ! En revenant du Bosphore , je t'ai apporté des ognons de Cypre, cinq saperdes et huit perches; de plus, huit biscuits secs, un vase de figues de Carie, et dernièrement encore, ingrate que tu es , je t'ai rapporté de Patare des brodequins dorés. Il ine souvient aussi d'un beau fromage de Gythium. — Le tout à estimer cinq drachmes. — Eh ! Myrtale , c'est tout ce que je possédais ! mal- heureux nautonier à gages que j'étais ! Maintenant, je préside à l'aile droite des rameurs et tu nous mé- prises! Depuis peu , dans les solennités d'Aphrodite, n'ai-je pas déposé, et pour toi, une drachme d'ar- gent , aux pieds de Vénus ? N'aî-je pas donné deux drachmes à ta mère pour ta chaussure? et à cette Lydé, deux ou trois oboles? Tout bien calculé , voilà la fortune d'un matelot. » Myrtale ne fait que rire; puis, elle étale avec orgueil les riches présents qu'elle a reçus de son marchand de Bithynie, collier, bou* clés d'oreilles , tapis, argent, et lui tourne le dos en disant : « bienheureuse l'amante de Dorion ! oh ! sans doute tu lui porteras des ognons de Cypre et des fromages de Gythium? » Pétala, qui cherche aussi un marchand de Bithynie , et qui ne l'a pas encore trouvé, écrit à Simalion, dont l'amour lar- moyant et parcimonieux l'importune : « De Tor, des


jé/fiT0iR9

ioê jMjoo^f des'aclaves, voilà ce que

/i/n^*^' ^^ profession exigent. Mes pères ne ipn ^'"^ ^ laissé de riches possessions à Nurinonte; "'^fù^^ de part dans le produit des mines de •^^. jje^Les Iribute ingrats de la volupté, les trop 1^ présents de Famour^ que me paye en gémisr ^cOi^ioxAe d'amants avares et insensés, sont ^te Bxà richesse. Je vis depuis un asi avec vous^ QQipBUUïée de déplaisirs et d'ennuis« Pas même ofi pi^am qui coule sur ma chevelure! Ces vieilles et gfiossières étoQes de Tarente forment touXe ma pa- rure. Je n'ose paraître devant mes compagnes. Trou- verai-je de quoi exister à vos côtés?.... Tu pleures! c'en estlrop. Il me faut un amanft qwme nourrisse. Tu pleures ! quel ridicule ! par Vénus ! Il m'idolâtre, dit-il^ il faut se donner à lui ! il ne peut viv^ sans moi! Quoi! vous n'avez point de coupes d'^or? ne pouvez-vous dércd^er l'argent de votre pêne, les épargnes de votre mère ?» Il n'arrivait que isop souvent qu'un jeune homme , aveuglé .par sa fias^ sion, cédait à ces suggestions fatales, et volait ses parents pour satisfaire à la rapacité d'une hétaïre qui ne l'aimait pas et qui réconduisait impitoyable- ment, dès qu'elle n'en pouvait plus rien tirer. Anaxi- las avait donc raison de dire dans une de ses corné- dies : « De toutes les bêtes féroces , il n'en est pas de plus dangereuse qu'une hétaire. x>

Quelle que fût leur avarice, les courtisanes assié- geaient les autels des dieux et des déesses avec des


DE LA rtogrircTiON. ^7

sacrifices et des offcaAdâs; mais ce qu'elles 4emaii* daie&t aux divinités , oe n'était pas de j'eacontrer des oœurs aimaats et dévoués, des adorateurs beaux et bien £u:ts : «Ues ue se souciaient que du lucre , et dles espâaiefi^^ en apportant uue offraaie dans un t^nple^ que le dieu ou la déesse de .ce .tetaii]Je leur enverrait .d'Asie ou d'Afrique tes dépouilles Ofuisifis d'un xidte vieillard. Leur générosité^ iûôine à Vé- gsffà des maitres^le la destinée ^ «n'était doue qu'une ^^nlation et une rsorte d'iisme. Dès qu' elles avaient fait une bonme a&ire^ et tr^wvé une diy>e, elles alkient remercier ia divinité à qui eUes croyaient devok* cette heureuse fortune; elles ne lésinaient pas avec kfi dieux €t lœ prêtres , dans J'iespoir d'en être Inentôt récompausées par de nouveaux profite. X41 soère de Musârium , irritée de 49e que sa fiUejiejie faisait pas payer j)ar Chéréas 9. s'écrie jdroaiquement : <( Si nous trouvons encorde sn .amoureux tel que Cbéréas , il faudra ^sacrifier une iohèvr^ à Vénus- i^ittdeffîos ! une puisse à Vénu&iUcanie ! une itutife .génisse à YéBUs-lmdinière ! il âiudra oonsaorer une 'Couron&e à la. déesse des. richesses! » La dictériade Lysidis, ayant -À se louer de Yénus-Populaire» lui fait une singulière offrande , qui rappelle les broches emblématiques offertes par la courtisaneIthodopis.au templed' Apollon Delphien ^ a Yénus ! Lysidis vous offre <3et ^eron d'or qui «iff»rlâ&ait à un 'très-beAu pied. U a animé iplus d^ime moniui^ paresseuse,! jet '^Qoiqu'olle l^^agitât avec beaacttup^dkgilité, jamais


206 HIBTOI&S

touiqiies, de$ bijoax, de8^eBd«ves, voilà -oe qae ma situation 0t ma {HX^feesion exigent* Mes pères ne m'ont point laissé 4e riches possessions à Nurinonte; je n'ai point de part dans le produit 4es mines de TAttique. Les tribute ingrats de in voloplé, les trof^ légers présents de Tamour^ que me paye «a géa»s- sant cette ibule d'amants avares et insensés , sont toute ma richesse. Je vis depuis un a» avec vous^ consumée de déplaisirs et d'ranuis« Pas naêrne at parfum qui coule sur ma jchevekive! des vieilles A grossières étoQes de Tarente foraient toute ma pa- rure. Je n'ose paraître devant mes compagnes. Trpa- verai-ja de quoi exister à vos côtés ?.^.. lu pleures i c'en estlrop. XI me £itut m amavt (féme nourrisse. Tu pleures! quel ridicule I par Véws! Il m^ddolètre, dit-il^ il faut se donner à lui] il ne peut vjfye sans nooi! Quoii v^s n'avez point de coupes d'ior? ae pouvez-vous dérober l'argent de w>Ue pêne, ies épargnes de v^otne mère ? » U n'arrivait .que jtaojp souvent qu'un jeune hcname , aveuglé .par sa fias^ sion, cédait à ces suggestions fatales , et volait aes parents pour satis£aiœ à la rapacité d'une faélaire qui ne l'aimait pas et qui réconduisait ionpitoyjJab- ment, dès qu'elle n'en pouvait plus rien tirer. Anaau^ las avait donc raison de dire dans une de ses coiaé-' dies : « De toutes les bétes féroces , il n'en est p» de plus dangereuse qu'4ane faétaine. b

Quelle que fût leur avarice, les courtiaanes assié- geaient les autels des dieux et des déesses avec des


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sacrifices et des ofibafides; mais ce qu'elles 4emaii- daieai aux divinités , oe n'était pas de jeacontrer des Gcaors aimaiàts et dévoués, des adorateurs beaux et bien utils : «Ues ue se souciaient que du lucre , et dies espâaiefflit^ en apportant uue iiSraudie dans uu t^&ple^ que le dieu ou la déeisse de .oe .teaii]Je leur enverrait d'Asie ou d'AMque tes dépoiûUes OfMisifis d'un 2Ùdte -vieillard. Leur générosité^ ioéme à Vé- gsrd des maîtres de ia destioée ^ «n'était doue qu'une spécnlation et use «orte d'usme. Dès qu' elles avaient fait une banne a&ire^ et tuttuvé uae di^, elles alkient remencier ia divinité à qui elles croyaient devok* cette heureuse fortune; elles ne lésinaient pas avec kfi dieux et Jœ prêtres , dans J'tespûir d'en être Inentèt recomposées par de j3iMVfiaus: profits. la msre de Musârium , irmtée de -ne que m fiUe «ne .ae faisait pas payer jpsx Chéréas^.^'éorie jdroaiquement : « Si nous trouvons encore un .amoureux tel que Cbéréas , il .faudra ^sacrifier une <dsièvr« à Vénu»- Siuiideffîos! une puisse à Véma&iUcanie! une ituti^ .génisse à Yéaus-iardinière ! il foiiidra nonsaorer une couronne à la déesse des. richesses! » La dictériade Lysidis, ayant -À se louer de YénusJPopulaire, lui fait une singulière offrande , qui rappeUe Les broches emblématiques offertes par la courtisane Hhodopis.au tenipled' Apollon Delphien : a Yénus ! Lysidis vous offre <3et éperon d'or ^qui «iffwiteiuât à un tiésrbeAii pied. H a animé ^us d^nine moniui^ paresseuse,! et ^quoiqu'elle l'iagitât avec beaac0up<âkgUité, jamais


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coursier n'en eut la cuisse ensanglantée; le fier ani- mal parvenait au bout de sa carrière^ sans qu'elle eût besoin de Téperonner. Elle suspend cette arme au milieu de votre temple. » Les doctes commenta- teurs de TAnthologie grecque sont restés assez indé- cis au sujet de cet éperon, qui , selon les uns, figurait Faiguillon de la volupté et le piquant de la débauche; selon les autres, Timpatiente requête d'une courtisane qui épuise la bourse de ses clients ; selon d'autres en- core, un instrument de libertinage féminin, qui aidait aux erreurs d'une imagination dévergondée. A Co- rinthe , l'hétaire s'offrait et se dédiait elle-même à Vénus, qui avait le produit dé cette Prostitution sacrée. Les courtisanes étaient en plus grand nombre à Corinthe qu'à Athènes ; de là , le proverbe célèbre , qui a traversé toute l'antiquité pour venir jusqu'à nous en changeant quelque peu de signification : a II n'est pas donné ^à tout le monde d'aller à Co- rinthe. » On attribuait à ce proverbe différentes ori- gines qui se rapportaient toutes aux courtisanes si renommées de cette ville. Aristophane, dans son PlutuSy explique le proverbe, en disant que « les femmes de Corinthe repoussent les pauvres et ac- cueillent les riches. » Strabon est plus explicite , en racontant que les marchands et les marins qui abordaient à Corinthe pendant les fêtes de Vénus trou- vaient tant d'enchanteresses parmi les consacrées de la dée»ie, qu'ils se ruinaient totalement avant d'a- voir mis lé f^ied dans la ville. Strabon reproduit '





DE LA PROSTITUTION. 209

ailleurs le même proverbe , avec une variante qui justifiait le sens de son commentaire : On ne va pas impunément à Corinthe. Les courtisanes de tous les pays et de tous les rangs abondaient dans cette opu- lente cité , où Ton formait publiquement des élèves à la Prostitution dans les temples de Vénus. Lq pom- * merce de la débauche était encore le plus actif et le ■^s étendu qui se fît dans ce vaste et populeux entrepôt du commerce de Tunivers. Toutes du presque toutes les femmes exerçaient le métier de l'amour vénal ; chaque maison équivalait à un die- térion. Une courtisane , assise sur le port, regardait un jour les vaisseaux qui arrivaient et guettait de nou - velles victimes ;. on lui reprocha sa paresse , en lui disant qu^elle ferait bien mieux de filer de la laine et de tramer de la toile que de se ci:Qiser ainsi les bras : « Que parlez- vous de paresse? \^t-eUe; il ne m'a pas fallu beaucoup de tçinpspdur gagner toute la toile qui peut entrer dans la voilure de trois na- vires! » Elle entendait par là, comme le remarque Strabon, qu'elle avait obligé trois capitaines de mer à vendre leurs vaisseaux pour la payer. Le poëte comique Eubule avait représenté, dans sa pièce des Cercopesy un pauvre diable qui avouait gaiement qu'on l'avait dépouillé de la sorte : « Je passai à Corinthe, disait-il, et je m'y ruinai en mangeant certain légume qu'on appelle ocime (couir- - {

tisane ou basilic); je fis tant de folies que j'y perdis *r5

jusqu'à ma cape. » Le poëte jouait sur le dgubl^


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242 HISTOIRE

ries spéciales : 1 "* Tart d'inspirer de Tamour ; 2* l'art de l'augmenter et de l'entretenir; y l'art d'en tirer le plas d'argent possible. « Il est à propos j dit une des plus habiles du métier, dans les Lettres d'Aris- ténète , il est à propos de faire éprouver quelques difficultés aux jeunes amants ^ de ne leur pas accor- der tout ce qu'ils demandent. Cet artifice empêche la satiété , soutient les désirs d'un amant pour une femme qu'il aime , et lui rend ses faveurs toujours nouvelles. Mais il ne faut pas pousser les choées trop loin : l'amant se lasse, s'irrite^ forme d'autres pro- jets et d'autres liaisons ; l'amour s'envole avec au- tant de légèreté qu'il est venu. » Aristénète, qui, tout philosophe qu'il fût , ne dédaignait pas de s'instruire avec les courtisanes, a formulé encore la même théorie dans une autre lettre : « Les jouis- sances que l'on espère , dit-il , ont en idée des dou- ceurs, des charmes inexprimables ; elles animent et soutiennent toute la vivacité des désirs. Les a-t-on obtenues , on n'en fait plus de cas. » Lucien , dans son Discours de ceux qui se mettent au service des grands y approuve la tactique des hétaïres qui refu- sent quelque chose à leurs amants : « Ce n'est;que rarement, dit- il, qu'elles leur permettent quelques baisers , parce qu'elles savent par expérience que la jouissance est le tombeau de l'amour; mais elles Jie négligent rien pour prolonger l'espérance et les dé- sirs. » Voilà comment les hétaires excitaient, rani- maient, développaient, enracinaient Tamour qu'îles


DE LA PROSTITUTION. 213

avaient fait naître. Elles n'étaient pas moins ingé- nieuses à le provoquer, et les moyens qu'elles em- ployaient à ce manège devenaient d'autant plus raffinés, qu'elles s'adressaient à un homme plus distingué, et qu'elles appartenaient elles-m.émes à une classe plus élevée parmi les courtisanes.

Une hétaire , fût-elle la moins exercée , avait des manières à elle pour attirer les hommes; ses re- gards, ses sourires, ses poses, ses gestes étaient des amorces plus ou moins attractives qu'elle jetait autour d'elle; chacune connaissait bien ce qu'il lui fallait cacher ou montrer : tantôt elle feignait la distraction et l'indifférence , tantôt elle était immobile et silen- cieuse , tantôt elle courait après sa proie et la sai- sissait au passage pour ne la plus lâcher, tantôt elle cherchait la foule et tantôt la solitude. Ses pièges changeaient de forme et d'aspect selon la nature de gibier qu'elle se proposait de prendre. Elles avaient ^, toutes un rire provoquant et licencieux j. qui de loin' '|i^' éveillait les pensées impures en parlant aux sens , et qui de près faisait briller des dents d'ivoire , très- , saillir des lèvres de corail, creuser des fossettes capricieuses dans les joues et frémir une gorge d'albâtre. C'était le cachynrms, que saint Clément d'Alexandrie qualifie de rire des courtisanes. Dans une position supérieure, l'hétaire avait aussi des procédés de séduction plus décents et non moins sûrs. Elle envoyait son esclave ou sa servante écrire avec du charbon , sur les murs du Céramique , le



... 4i

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2U HISTOIRE

nom de rhomme qu'elle voulait captiver ; une fois qu'elle s'était fait remarquer par lui , elle lui adres- sait des bouquets qu'elle avait portés , des fruits dans lesquels elle avait mordu ; elle lui faisait sa- voir par message qu'elle ne dormait plus , qu'elle ne mangeait plus, qu'elle soupirait sans cesse. Un homme, si froid et si sévère fût-il, est rarement in- sensible à un sentiment qu'il croit inspirer. « Elle courait l'embrasser quand il arrivait, raconte Lu- cien dans son Toxaris; elle l'arrêlait quaod il vou- lait partir; elle faisait semblant de ne se parer que pour lui y et savait mêler à propos les larmes , les dédains, les soupirs, parmi les atlraits de sa beauté et les charmes de sa voix et de sa lyre. » Tels étaient les artifices qu'une hétaire bien apprise ne manquait pas de mettre en œuvre avec un succès presque certain. Ces artifices de coquetterie et de jnensoDge^ c^élaient ordinairement de vieilles fem- , d'anciennes courtisanes qui les enseignaient aux novices qu'elles formaient pour leur propre compte.

La célèbre Nééra avait été formée ainsi par une nommée Nicarète, affranchie de Charisius et femme d'Hippias, cuisinier de ce Charisius. Nicarète acheta sept petites fiUes : Antia, Stratole, Aristoclée, Mé^ tanire, Phlla^ Isthûiiade et Nééra; elle étail f(Ht habile à deviner, dès leur plus tendre enfance, odka qui se distingueraient par leur beauté ; Tels étaient les artifices qu'une hétaire bien apprise ne manquait pas de mettre en œuvre avec un succès {Nresque certain. Ces artifices de coquetterie et de menapiige^ c'étaient ordinairement de vieilles fem- d'andennes courtisanes qui les enseignaient aux novices qu'elles formaient pour leur propre compte.

La célèbre Nééra avait été formée ainsi par mie nommée Nicarète, affranchie de Charisius et femme d'Hippias, cuisinier de ce Charisius. Nicarète acheta sept petites filles: Antia, Stratoie, Aristoclée,^ Mé^ tanire^ Phila, Istbûiiade et Nééra; elle étail (ott habile à deviner, dès leur plus tendre enfance, odka qui se distingueraient par leur beauté ; a elle s'e»- taidait par£ûtement à les ïÀea élever, dît Démea-



DE LA PROSTITUTION. Î45

ihène dans son plaidoyer contre Nééra : c'était sa profession et elle en vitaît. » Ces sept eâcIaTCS, elle les appelait ses filleîs potir faire croire qu'elles étaiétit libres, et pour tirer plas d'argent de cenx qui Vou- laient avoir commerce avec elles ; elle vendit cinq ou six fois la virginité de chacune , et ensuite elfe les vendit elles-mêmes. Mais ces esclaves avaient reçu de si belles leçons, qu'elles ne tardèrent pas à se racheter de leurs deniers, et à continuer à leur profit le métier de courtisane. Les faveurs d'une fille libre se payaient plus cher que celles d'une es- clave ou d'une affranchie. Le prix était encore plus élevé si Thélaire se donnait pour une femme ma- riée, quoique l'adultère fût puni de mort par la loi. Mais cette loi ne s'appliquait presque jamais r le coupable était remis seulement à la discrétion de l'époux outragé, qui se contentait le pïtis souveût de lui faire donner les étrivières. La mort se corn- pensait ordinairement par une somme d'argent (Jtie payait à titre d'indemnité et de rançon l'arfûltëfe, contraint de se soustraire de ta sorte à un slipplice aussi douloureux, qtre ridicule, car s'il ne se rache- tait pas, répotix le Hvralt à la merci deâ esclaves, qui le fouettaient eraeltettrettt , et cpsA lai ehfônçttàdtf un énorme radi» nofr éfehte te d$if rière. TèBe étîtit , strivant Athéiiiiè,^ïa punlfîtfft de fâdt!!lèr%, punificm dont les Orîèûtaux oftfàmsefvé quelque cftôse dSatfô le supplice du pafï. lï aïtîvatît soûveitt (fu'ôfi ntdKfttt 1^ contribution far et^infê âti fadit flMtf, efi feiMttf


316 HISTOIRE

accroire à certaines dupes qu'elles avaient encouru ce châtiment en commettant un adultère sans le sa- voir. Rien n'était plus aisé que de supposer un mari en fureur, après avoir supposé une femme mariée surprise en flagrant délit : « Ah ! Vénus , déesse adorable, s'écrie le poëte Anaxilas, comment s'ex- poser à se jeter dans leurs bras, lorsqu'on songe aux lois de Dracon ! comment oser même imprimer un baiser sur leurs lèvres ! » Il paraîtrait pourtant qu'en dépit des lois de Dracon , il y avait des femmes ma- riées qui exerçaient à Tinsu de leurs paaris la profes- sion d'hélaire. Mégare, dans une lettre à sa com- pagne Bacchis , lettre que le rhéteur Alciphron n'a pas eu la pudeur de déchirer, dit positivement que Philumène, quoique nouvellement mariée, se trou- vait dans une partie de débauche oii se pcoduisirent les excès les plus honteux : « Elle avait trouvé le secret d'y venir, dit-elle , en plongeant • son cher époux dans le sommeil le plus profond, » à Taide d'un philtre.

Ces philtres soporifiques, de même que les philtres amoureux, avaient cours surtout parmi les courti- sanes et les débauchés, dont l'amour faisait Tunique OGCapatiOti. C'étaient, comme nous l'avons dit, de vieilles femmes qui vendaient les philtres ou qui les préparaient. La préparation de ceé philtres passait pour une œuvre magique, et ces vieilles qui en ,, avaient le secret, le tenaient généralement des ma- giciennes de Thessalie ou de Phrygie. Théocrite et


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Lucien nous. ont révélé quelques-unes des cérémo- nies mystérieuses qui accçmpagnaient la composi- tion d'un philtre , et Lucien nous fait connaître plus particulièrement le fréquent usage qu'en faisaient les courtisanes» soit pour être aimées, soit pour être haïes. Abandonnée par son amant qui lui préfère Gorgone , Thaïs attribue cette infidélité aux philtres que sait préparer la mère de Gorgone : « Elle con- naît j dit-elle , les secrets de tous les enchantements de la Thessalie; la lune descend à sa voix. On Ta vue voltiger dans les airs au milieu de la nuit. » Voilà le charme qui aveugle le pauvre infidèle, au point de lui cacher les rides et la laideur du monstre qu'il n'aime que par un effet magique. Mélisse, pour ravoir son amant Charinus, que Symmique lui a enlevé, demande à Bacchis de lui amener une magi- cienne, dont la puissance fasse aimer une femme que l'on déteste , et haïr une femme que l'on aime : u Je ponpais, ma chère, répond Bacchis touchée de la douleur de sa compagnç, une magicienne de Syrie qui fera bien ton affi^re. C'est elle qui au bout de quatre .mois m'a réconciliée avec Phanias : un charme magique Ta ramené à mes pieds, lorsque je désespérais de le revoir. — Et qu'exige la vieille? demande Mélisse, t'en souvient- il? — Son art n'est pômt à grand prix , Mélisse. On lui donne une dr^ypbme et un pain ; on y joint sept oboles , du sel , ^, pacfums^ une torche , une coupe pleine de breu- vage, qu'elle seule doit vider. IFfaudrait aussi quel-


i18 HISTOIRE

que objet qoi vînt de ton anaant, un vêtement, sa chaussure, des cheveux ou quelque chose de sem- blable. — Une de ses chaussures m'est restée! — Cette femme suspend le tout à une baguette, le puri- fie dans les vapeurs qu'exhale le parfum, et jette du sel dans le feu. Elle prononce alors les deux noms. Tirant ensuite une boule de âon sein, elle la fera tourner et récitera avec rapidité son enchantement composé de plusieurs mots barbares, qui font fré- mir. ))'II y avait plusieurs espèces de philtres : ceux qui faisaient aimer, ceux qui faisaient haïr^ ceux qui rendaient les hommes impuissants et les femmes stériles, ceux enfin qui causaient la mort. L'usage de ces philtres était plus ou motns dangereux, car plusieurs renfermaient de véritables poisons, et cependant les hétaires y avaient sans cesse recours au gré de lenrs desseins où de leurs passions. Aris- tote raconte qu'une femme ayant fait prendre xm philtre à un homme qui en mourut, l'aréopage, de- vant qui cette femme fut accusée, ne la condamna pas, par cette raison qu'elle avait ea Fintentiôll, non de faire mourir son amant, mais de ranimer tii amour éteint : l'intention expiait Thomicide. An reste, si l'on vendait des philtres chez les courti- sanes, on vendait airssi des préstervatifs qui en «f- rétaient les effets ; ainsi , selon Dioscoride , la raciM de cyclamen, priiée et mide en pastille», passiiitpMf souveraine contre tes pbiltres leê pins redoiftatibk». Vottiait^<)fi réMiié on bomme à rimpoisBMœ,


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une femme à la stérilité, on leur versait du vin dans lequel on avait étouffé un surmulet. Youlait-on faire revenir un amant infidèle , on pétrissait un gâteau avec de la farine sans levain , et on laissait consu* mer ce gâteau dans un feu allumé avec des branches de thym et de laurier. Pour changer l'amour en haine, on épiait celui ou celle que Ton se proposait de faire haïr, on observait les traces des pas de cette personne, et, sans qu'elle s'en aperçût, on posait le pied droit là où elle avait posé le pied gauche , et le pied gauche là où elle avait posé le pied droite en disant tout bas : a Je marche sur toi , je suis au- dessus de toi. D La magicienne, lorsqu'elle faisait tourner la boule magique dans une incantation , pro- nonçait ces paroles : « Comme le globe d'airain roule sous les auspices de Venus , puisse ainsi mon amant se rouler sur le seuil de ma porte! » Quelquefois elle jetait dans le brasier magique une image de cire, 'à laquelle était attaché le nom de l'homme ou de la femme qu'on vouait aux ardeurs de l'amour : a Ain^ que je fais fondre cette cire sous le& auspices du dieu que j'invoque, murmurait l'incantatrice^ ainsi fondra d*amour le cœur glacé que je veux eiH- flammer. «> C'étaient là des enchantenents solennels, accompagnés de sacrifices m^yatérieux et de pra- tiques secrètes. Mai», d'ordinaire, oa se contentait d'un breuvage ou d'un onguent^ dai» la eomposi-' tii|W duqud. entraient certaine» herbes ou certaines ànffpÊB» narcotiques, réfci^férante», spasmcidiques


no HISTOIRE

OU aphrodisiaques. « L'usage du philtre est très- hasardeux» écrivait Myrrhine à Nicippe; souvent même il est funeste à celui qui le prend. Mais iquïm- porte! il faut que Dyphile vive pour ni'aimer ou qu'il meure en aimant Thessala. » Les courtisanes, dans leurs préoccupations d'amour, de fbrtane, d'ambition ou de veneeance, consultaient ^buveil aussi les Thessaliennes pour connaître ravénîr, pour apprendre l'issue d'une aventure commencée , pour pénétrer dans les ténèbres de la destinée. Glycère, dans une lettre au poëte Ménandre, parle d'une femme de Phrygie qui « sait deviner, par le moyen de certaines cordes de jonc qu'elle étend pendant la nuit : à Jeur mouvement , elle est instruite de la vcf- lonté des dieux aussi clairement que s'ils lui appa- raissaient eux-mêmes. » Cette opération magique devait être précédée de diverses purifications et de sacrifices où l'on se servait d'encens mâle , de pas- tilles oblongues de styrax, de gâteaux faits au tlair de lune et de feuilles de pourpier sauvage. On avait recours à ces charmes pour savoir des nouvelles d'une maîtresse absente ou d'un amant éloigné. Quant aux philtres composés pour donner de- l'a- mour, ils étaient si puissants et si terriblas, qtfë leur emploi modéré produisait les fureurs des'Ménad^. et des Corybantes, et que l'abus de ces excitants amoureux causait la folie ou la mort.

Les hétaires entre elles avaient des jalousies , d^ ressentiments, des haines, qui les portaient souveàt


DE LA PROSTITUTION. Ml

à des vengeances de cette espèce. C'était à qui, par exemple, enlèverait un amant riche et beau à celle qui le possédait, et cette guerre de rivalités féminines

empruntait tous les moyens les moiaa hoxmétes pour

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en venir à un triomphe de vanité ou ^d'avaricç. Ces femmes ne songeaient qu'à s'enrichir çt à se satis- faire aux dépens l'unefle l'autre; elles étaient éter-



cere, lui a enlevé son amant, Thaïs console celle-ci en disant : « C'est là un tour que nous nous jouons assez souvent, nous autres courtisanes. » Puis, elle conclut en ces termes : « Gorgone le plumera comme tu l'as plumé, et comme tu en plumeras un autre. » La traduction de Perrot d'Ablancourt est ici plus expressive que le texte grec de Lucien , qui se borne à dire : « Tu retrouveras une autre proie. » Malgré le tort qu'elles se faisaient à qui mieux , les hétaïres n'en restaient pas moins amies , ou plutôt elles ne se brouillaient pas par politique. Il y avait un esprit de corps, un intérêt commun qui les liait ensemble, et (jui les rapprochait bientôt lorsqu'elles s^étaienl désunies un moment. Elles ne s'en détestaient que davantage au fond du cœur, nonobstant les sourires, les caresses et les flatteries réciproques. Mais en revanche, quand elles s'aimaient, elles s'aimaient à la rage, et rien n'était plus fréquent que l'amour lesbien des courtisanes. Cet amour, que la Grèce ne flétrissait pas 4'ûne éclatante réprobation, n'avait


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iii HISTOIRE

pas à craindre non plus le châtiment des lois ni leg anathèmes de la religion. C'était dans les dietérions, c'était chez les hétaïres enfermées, que ce contre- amour (avtepo;) régnait avec tous ses emportements. Une courtisane , qui avait ce goût contre nature (rpsêai;), n'inspirait que de Ihorreur aux hommes, mais elle leur cachait soigneusement un vice qui ne trouvait que trop d'indulgence parmi ses compagnes. On attribuait à Sapholes scandaleux développements que l'amour lesbien avait pris , et les théories philo- sophiques sur lesquelles il s'était établi comme on culte fondé sur un dogme. Sapho fut punie d'avoir méprisé les hommes, par l'amour que Phaon lui inspira sans le partager; mais le mal que Sapho avait fait par ses doctrines et par son exemple se propagea dans les mœurs grecques, infecta toutes les classes des hétaires , et pénétra jusqu'au gyné- cée des pudiques vierges et des matrones vénérables. Nous ne dirons rien de plus que ce que dit Lu- cien sur ce sujet délicat, et nous choisirons seule- ment la traduction la plus décente. Le dialogue de Cléonarium et de Lééna est comme un tableau fait d'après nature par un des peintres de courtisanes d'Athènes : « Cléonarium. Belle nouvelle, Lééna! On dit que tu es devenue l'amante de la riche Mégilla ,

que vous êtes unies, et que Je ne sais qu'est

ceci? Tu rougis? Serait-il vrai? — Lééka. Il est vrai, j'en suis honteuse... C'est une chose étrange! — Cléonarium. Eh! comment? par Gérés! et que pré-


DE LA PROSTITUTION. 223

tend notre sexe? et que faites-vous donc? où con- duit cet hymen ? Ah ! ... tu n'es pas mon amie, si tu me tais ce mystère. — Lééna. Je t'aime autant qu'une autre, mais Mégilla tient vraiment de l'homme. — Cléonarium. Je ne comprends pas. Serail-ce une tribade? On dit que Lesbos est remplie de ces femmes qui, se refusant au commerce des hommes, prennent la place de ceux-ci auprès des femmes. — Lééna. C'est quelque chose de semblable. — Cléona- rium. Raconte-moi donc, Lééna, comment tu as été amenée à écouler sa passion, à la partager, à la satis- faire? — Lééna. Mégilla et Démonasse, riches Co- rinthiennes, éprises des mêmes goûts, se livraient à une orgie. J'y fus conduite pour chanter en m'ac- compagnant de la lyre. Les chants et la nuit se pro- longent : il était rheure du repos; elles étaient ivres. Alors, jlSégilla : «Lééna, il est temps de dor- mir, viens coucher ici entre tious! » — Cléonarium. As-tu accepté?... Ensuite? — Lééna. Elles me don- nèrent d'abord des baisers mâles , non-seulement en joignant leurs lèvres aux miennes, mais bouche entr' ouverte. Je me sentis étreindre dans leurs bras : elles caressaient mon sein ; Démonasse mordait en me baisant. Pour moi, je ne savais oii tout cela de- vait aboutir. Enfin, Mégilla, échauffée, rejette sa coiffure en arrière et me presse , me menace comme un athlète, jeune, robuste et me... Je m'émeus. Mais elle : a Eh bien ! Lééna , as-tu vu un plus beau gar- çon? — Un garçon, Mégilla? je n'en vois point ici.


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— Cesse de me regarder comme une femme, je m'appelle aujourd'hui Mégillus, j'ai épousé Démo- nasse. » Je me pris à rire : « J'ignorais, beau Mégillus, lui dis-je , que vous fussiez ici comme Achille au mi- h'eu des vierges de Scyros. Rien ne vous manque sans doute de ce qui caractérise un jeune hétos , et Démenasse l'a éprouvé. — A peu près, Lééna, et cette sorte de jouissance a aussi ses douceurs. — Vous êtes donc de ces hermaphrodites à double or- gane... (Que j'étais simple, Cléonarium!) — Non, je suis mâle de tout point. — Cela me remet en mé- moire ce conte d'une aulétride béotienne : une femme de Thèbes fut changée en homme et cet homme devint par la suite un devin célèbre nommé Tyrésias. Pareil accident vous serait-il arrivé? — Nulleinent, Lééna, je suis semblable à vous, mais je me sens la passion effrénée et les désirs brûlants de l'homme. — Le désir?. .. Est-ce tout? — Daigne te prêter à mes transports, Lééna, tu verras que mes caresses sont viriles; j'ai même quelque chose de mâle : daigne te prêter, tu sentiras. » Elle me sup- plia longtemps, me fit présent d'un collier précieux, d'un vêtement diaphane. Je me prêtai à ses trans- ports; elle m'embrassait alors comme iin homme : elle se croyait tel, me baisait, s'agitait et succombait sous le poids de la volupté. — Cléonaridm. Et quelles étaient, Lééna, tes sensations? Oîi? Comment? — Lééna. Ne me demande pas le reste. Véritable turpi- tude! Par Uranie! je ne le révélerai point. »


CHAPITRE IX.


Sommaire. — Les joueuses de flûte. — Le dieu Pan , le roi !tfidas et le satyre Marsyas. — Les aulétrides aux Tètes solennelles des dieux. — Aux fêtes bachiques. — Intermèdes. — Noms des dif- férents airs que les aulétrides jouaient pendant les repas. — L'air Gingras ou triomphal. — Le chant Callinique, — Supériorité des Béotiens dans l'art de la flûte. — Inscription recueillie par saint Jean Chrysostome. — Supériorité des joueuses de flûte phrygiennes, ioniennes et milésiennes. — Leur location pour les banquets. — Le philosophe et la baladine. — Les danseuses. — Genre distinctif de débauche des joueuses de flûte. — Pas- sion des Athéniens pour les aulétrides. — Délire qu'occasion- naient les flûteuses dans les festins. — Bromiade, la joueuse de flûte.— Indignation dePolybe, au sujet des richesses de certaines femmes publiques. — Les danseuses du roi Antigonus et les ambassadeurs arcadiens. — Ce qui distinguait les aulétrides de leurs rivales en Prostitution. — PhilinO'et Dyphile. — Liaisons des aulétrides entre elles. — Amour de l'aulélride Charmide pour Pbilématium. — Mœurs dépravées des aulétrides. — Les festins

^. caîlifyyges. — Combats publics de beauté, institués par Gypsélus.

? — Hérodice. — Les chrysophores ou porteuses d'or, — Tableau des fêtes nocturnes où les aufétrides se livraient les combats de beauté. — Lettre de Taulélride Mégare à Tbétaire Bacchis. — Combat de Myrrhine et de Pyrallis. — Philumène. — Les jeunes gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes. —

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Le souper des Tribades. — Lettre de l'hitaire Glyccre à l'hétaire Bacchis. — Amours de loesse et de Lysias. — Pythia. — Désin- téresiement ordinaire des aulétridcs. — Tarif des caresses d'une joueuse de flûta à la moie. — Billet de Philumène à Criton. — Lettre de Petala à son amant Simalion. — Caractère joyeux des aulétrides. — Mésaventures de Parthenis, la joueuse de flûte. — Le cultivateur Gorjjus, etCrocale sa maîtresse. — Origine des sobriquets de quelques aulétrides célèbres. — Le Serpolet. — VOiseau. — VÉclatante, — VAutom'ne» — Le Gluau. — La Fleurie. — Le Merlan, — Le Ftlet. — Le Promontoire. — Sy- noriSjEuclée^-Graminée, Hiéroclée, etc. — L'ardente Phorme- sium. — Neméade. — Phylire. —Amour d'Al^biade pour Simœ- the. — Antheia. — Nanno. — Jugement des trois Callipyges. — Lamia. — Amour passionné de Démétrius Poliorcète , roi de Macédoine , pour cette célèbre aulétride. — Comment Lamia devint la'^maîtresse de Démétrius. — Lettre de cette courtisaDe à son royal amant. — Jalousie des autres maîtresses de Démé- trius : Lééna , Chrysis, Antipyra et Démo. — Secrets amoureux de Lamia, rapportés par Machon et par Athénée. — Origine du surnom de Lamia ou Larve. — Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus , roi de Thrace. — - £pjgrammes de Lyàimachus sur Lamia. — Béponses de Démétdas. — Lettres de Lamia à Démétrius. — Jugement de Bocdiorls, roi d'E- gypte, entre Thétaire Thonis et un jeune %yplieii. — Bou- tade de LaiBÎa au sujet de ce jugement. — Exaction de Démétrius au proût de Laxxiia. — Ce que coûta aux Athéoieos Is savon pour la toilette de cette courtisane. — Richesses inunenses de Lamia. — Édifices qu'elle fit construire à ses frais. — Polémon, poëte à la solde de Lamia. — Magnificence des festins que dam- nait' Lamia à Démétrius. — Comment elle s*en faisait reaUjourier le prix. — Mort de Lamia. — Bassesse des Afiiéoiens qui la di- vinisent et élèvent un temple en son honneuc — Mot cruel de Démo , rivale de Lamia.

Parmi les courtisanes que nous avons citées d^irif! près Lucien et Athénée , plusieurs étaient jouevses de flûte, et, comme nous Favions dit en énnmé- rant les principales espèces de femnies de plaisir


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qu'on distinguait chez les Grecs, les joueuses de flûte formaient une classe à part dans ce qae nous nommons le collège des courtisanes. Elles avaient des analogies plus oti moins sensibles avec les dic- tériades et les hélaires , mais en général elles dififé- raient également des unes ùl des autres , car elles n'étaient point attachées à des maisons publiques, et elles n'appartenaient pas îttévîtaWertient au pre- mier venu; d'uû autre côté, on n'allait point cher- cher auprès d'elles les distractions d^esprit et d'in- telligence que Ton nônconlrait chez la plupart des hétaires; enfin, si elles s'enrichissaient par la Prosti- tution, elles avaient, en outre, un métier qui pouvait les faire vivre. Ce métier était mêttiie parfois assez lu- cratif. Elles n'acceptaient donc pas pour lew compte la qualification de courtisane, quoiqu^eUes fissent tout au mondé pour la justifier. Ce fut toujours à leurs yeux un témoignage de leur liberté et de leur condition indépendante, que de porter le titre de leur profession. Elles s'intitulaient donc joueuses de flûte ^ et sous ce nom elles ne se faisaient pas scru- pule d'être plus courtisanes que celles qui se don- naient pour telles. On a vu que dans certaines cir- coniïfcances les joueuses de flûte s'associaient aux abominations des tribades; on a vu atissi quels étaient les conseils que Musariurn recevait de sa mère; on ne peut douter que ces femmes-là ne fus- sent toutes prêtes à contenter les passions qu'elles animaient , qu'elles sollicitaient par les sons de leurs


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Le souper des Tribades. — Leilre de l'hi taire Glyccre à l'hélaire Bacchis. — Amours de loesse et de Lysias. — Pythia. — Désin- téres-ement ordinaire des aulélridcs. — Tarif des caresses d'une joueuse de flût3 à la moie. — Billet de Philamène à Griton. — Lettre de Petala à son amant Simalion. — Caractère joyeux des aulétrldes. — Mésaventures de Parlhenis, la joueuse de flùle. — Le cultivateur Gor^us, etCrocale sa maîtresse. — Origine des sobriquets de quelques aulélrides célèbres. — Le Serpolet, — VŒseau. — VEclatante. — UAutomne. — Le Gluau. — La Fleurie, — Le Merlan, — Le Filet, — Le Promontoire, — Sy- noriSjEucléej/Graininée, Hiéroclée, etc. — L'ardente Phorme- sium. — Neméade. — Phylire. — Amour d'Al^biade pour Simœ- the. — Antheia. — Nanno. — Jugement des trois Callipyges. — Lamia. — Amour passionné de Démétrius Poliorcète , roi de Macédoine , pour cette célèbre aulétride. — Comment Lamia devint la'^maîtresse de Démétrius. — Lettre de cette courtisane à son royal amant. — Jalousie des autres maîtresses de Démé- trius : Lééna , Chrysis,Aiitipyra et Démo. — Secrets amoureux de Lamia, rapportés par Machon et par Athénée.— Origine du surnom de Lamia ou Larve, — Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus , roi de Thrace. — - £pîgrammes de Lysimachus sur Lamia. — Béponses de Démétrius. — Lettres de Lamia à Démétrius. — Jugement de Bocdiorls, roi d'É- gyple, entre l'hétaire Thonis et un jeune l^plien. — Bou- tade de Lafflia au sujet de ce jugement. — Exaction de Démétrius au proût de Lamia. — Ce çpxe coûta aux Athéniens Is savon pour la toilette de cette courtisane. — Richesses inamenses de Lamia. — Ëdi&oes qu'elle fit construire à ses frais. — Polémon, pûëte à la solde de Lamia. — Magnificence des festins que don- nait' Lamia à Démétrius. — Comment elle s'en faisait Fembouraer le prix. — Mort de Lamia. — Bassesse des iethénlens qui la di- vinisent et élèvent un temple en son honneur. — Mot cruel de Démo , rivale de Lamia.

Parmi les courtisanes que nous avons citées da^ près Lucien et Athénée , plusieurs étaient jonevses de flûte j et y comme nous Favions dit en énumé- rant les principales e^)èces de femmes de plaisir


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qu'on distinguait chez les Grecs, les joueuses de flûte formaient une classe à part dans ce qae nous nommons le colléffe des courtisanes. Elles avaient des analogies plus oti moins sensibles avec les dic- tériades et les hélaires , mais en général elles dififé- raient également des unes et des autres , car elles n'étaient point attachées à des maisons publiques, et elles n'appartenaient pas înévîtablertient au pre- mier venu; d'uû autre côté, on n'allait point cher- cher auprès d'elles les distractions d^esprit et d'in- telligence que Ton nôticonlrait chez la plupart des hétaires; enfin, si elles s'enrichissaient par la Prosti- tution, elles avaient, en outre, un métier qui pouv^t les faire vivre. Ce métier était méttie parfois assez lu- cratif. Elles n'acceptaient donc pas pour teur compte la qualification de courtisane, quoiqu'elles fissent tout au mondé pour la justifier. Ce fut toujours à leurs yeux un témoignage de leur liberté et de leur condition indépendante, que de porter le titre dé leur profession. Elles s'intitulaient donc joueuses de flûte^ et sous ce nom elles né se faisaient pas scru- pule d'être plus courtisanes que celles qui se don- naient pour telles. On a vu que dans certaines cir- con«fences tes joueuses de flûte s'associaient aux abominations des tribades; on a vû atlssi quels étaient les conseils que Musarium recevait de sa mère; on ne peut douter que ces femmes-là ne fus- sent toutes prêtes à contenter les passions qu'elles animaient , qu'elles sollicitaient par les sons de leurs

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instruments et par le spectacle de leurs danses; mais néanmoins une aulétride n'était pas, à proprement parler, une hétaire. Celle ci s'estimait, d'ailleurs, beaucoup plus qu'une aulétride, qu'elle considé- rait comme une baladine exerçant un métier ma- nuel ; l'autre, au contraire, ne faisait aucun cas de la courtisane qui n'avait pas d'autre état que de recueillir une partie des désirs et des transports, qu'elle-même se vantait d'avoir fait naître avec sa danse et ses flûtes.

La flûte était l'instrument favori des Athéniens; ses inventeurs avaient une haute place dans la re- connaissance et l'admiration des hommes : on attri- buait au dieu Pan l'invention du chalumeau ou flûte simple; celle de la flûte traversière, à Midas^ roi de Phrygie, et à Marsyas, celle des flûtes doubles. Ces dififérentes flûtes avaient depuis reçu de grands perfectionnements , et l'art d'en tirer des sons mélo- dieux s'était également perfectionné. Ce furent les femmes qui excellèrent surtout dans cet art qu'on regardait comnie l'auxiliaire le plus puissant de la volupté. Vainement, d'anciens poètes, qui n'étaient peut-être que des flûteurs dédaignés, avaient-ils essayé d'arracher l'instrument de Marsyas aux belles mains des aulétrides , en inventant cette ingénieuse fable dans laquelle ils montraient Pallas indignée de la difibrmité qu'infligeait au visage le jeu des flûtes, et proscrivant l'usage de cet instrument qui faisait grimacer les nymphes : le nombre des aulétrides ne


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fit qu'augmenter, et leur présence dans les festins devint absolument indispensable. On avait reconnu, en effet , que quand les joueuses de flûte avaient gonflé leurs joues, contracté leurs lèvres et troublé mo- mentanément l'ensemble harmonieux de leurs traits, elles n'en étaient pas moins charmantes, lorsqu'elles déposaient leurs instruments et cessaient leurs con- certs pour prendre une part plus ou moins active aux festins. D'ailleurs la plupart de ces musi- ciennes avaient appris à respecter leur beauté et à jouer de la flûte double comme de la flûte simple , sans que leur physionomie voluptueuse fût altérée par des efforts et des mouvements disgracieux. La poésie alors se chargea de réhabiliter les flûtes, et tandis qu'un habile statuaire représentait en marbre Minerve châtiant le satyre Marsyas pour le punir d'avoir ramassé une flûte qu'elle avait jetée, les poètes interprétaient la colère de la chaste déesse en accusant les sons des flûtes d'endormir la sa- gesse, et de l'entraîner doucement dans les bras des plaisirs.

Les flûtes résonnaient aussi dans les fêtes solcu- nelles des dieux, surtout dans celles de Cérès, qui n'eussent point été complètes si les aulétrides n'y

• avaient "pas joué leur rôle ordinaire, en Autant et en dansant; mais c'était plutôt dans les fêtes ba-

^[îhîques, dans les joyeuses réunions de table, que le merveilleux instrument de Marsyas exerçait son

irrésistible puissance. Chaque intermède du repas


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s'annonçait par un air différent qui lui était propre : comos au premier service , dicomos au second, tetra^ comos au troisièu^/ç. Les convives semblaient-ik sa- tisfaits des mets et des vin§ qu'on leur servait, Tair nommé hedicomos ex:primait leur satisfaction et témoignait de leur beUe biumeur; applaudissaient- ils, l'air triomphal, appelé gingrasj se ovélait à leurs applaudissements, et en imitait le bruyant con- cert. Il y avait encore un air, dit chant callinique , qui célébrait les hauts faits de$ buveurs, et qui ani- . mait leur& défis d ivrognes. l.a double flû^te,. qui comprenait la flûte masculine tei^ue de la main droite, et la flûte féminine tenue de la maiA gauche, se prêtait à tous les tours de force de l'harmonie imitative : elle rendait fidèlement, dans les tons graves ou aigus , les bruits les plus intraduisibles , et avec eux les émotions les plus fugitives. Aussi , voit-on les compagnoijis de table , électrisés ,. subj.u- gués par cette musique énervante , oublier la coupe encore remplie dans leur main , et 9e pencher avec extase sur leurs lits, en suivant des yeux et des oreilles lerhythn^e du chant et la mesure de la danse. Leur ivresse se prolongeait ainsi des nuits eatièces : « J'ai beau me dire, écrivait Lamia à Démétrius, C'est ce prince qui vient partager ton lit , c'est lui qui passe la nuit à t'entendre jouer de la flûte ! j

qu'il pleurait , mais que , te retirant sur un lit voi- sin , tu n'as cessé de le désoler par tes chansons et par des refus? » Philine justifie sa conduite par les griefs qu'elle reproche à Dyphile, qui pendant le festin a eu l'air de lui préférer Thaïs, la maîtresse de Lamprias : «Il voyait mon dépit, mes gestes l'en avertissaient ; il prit Thaïs par le bout de l'oreille , et , l'attirant vers lui , il imprima un baiser de feu^ sur ses lèvres , dont il semblait ne pouvoir se déta- eher. Je pleurais, il souriait. Il parlait bas à Thaïs, longtemps, et de moi sans doute. Thaïs me regardait et souriait aussi. L'arrivée de Lamprias put seule terminer leurs transports. Cependant, pour qu'il n'eût aucun reproche à me faire, j'allai me placer à côté de lui pendant le repas. Thaïs se leva et dansa la première, affectant de découvrir sa jambe, comme si elle avait seule une belle jambe. Lamprias garda le


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silence ; mais Dyphile , se répandant en éloges , ne cessait de vanter la grâce de tous ses mouvements, l'accord de tous ses pas, que son pied était fait pour marquer la cadence , que sa jambe était élé- gante, et mille autres impertinences. On eût dit que c'était la Sosandre de Calamis , et non cette Thaïs que vous connaissez bien , car vous l'avez vue au bain. Elle a été jusqu'à Tinsulte, en disant : « Qu'elle danse à son tour celle qui ne craindra point de faire briller ses grêles fuseaux! » Que vous dîrai-je, ma mère? je me suis levée et j'ai dansé. Les convives applaudirent. Le seul Dyphile, nonchalamment pen- ché, tint constamment, jusqu'à la fin de ma ds^nse, les yeux attachés au plafond de la salle. » Philine a donc voulu chagriner Dyphile en feignant de lui préférer Lamprias, et elle a si bien réussi à mettre au désespoir son infidèle , que sa mère , en courti- sane experte , croit devoir lui adresser ce conseil : « Je te permets le ressentiment, mais non pas l'ou- trage. Un amant que Ton offense s'éloigne et s'a- nime contre lui-même. Tu lui as montré trop de rigueur. Rappelle-toi le proverbe : L'arc que l'oîT a trop tendu se rompt. »'

Si les aulétrides avaient des amants de cœur, elles se permettaient entre elles d'intimes liaisons qui avaient toutes les allures de l'amour le plus effréné. C était cet amour lesbien, dans lequel Lééna, encore innocente, quoique joueuse de flûte, avait consenti à se faire instruire par Mégilla et Démonasse, aulé-


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trides corinthieHnes. On a déjà vu quelles étaient les leçons de ces deux courtisanes. Nous avons tout ,.. lieu ^;:<^îine que les danseuses et les musiciennes tenaient toôms à Tamour des hommes qu'à celui dont elles seules faisaient tous les frais. Ces femmes, exer- cées de bonne heure dans l'art de la volupté, arri- vaient bientôt à des désordres où leur imagination entraînait leurs sens. Leur vie entière était comme une latte perpétuelle de lascivité, comme une étude assidue du beau physique : à force de voir leur propre nudité et de la comparer à celle de leurs com- pagnes, elles y prenaient goût, et elles se créaient des jouissances bizarres et d'autant plus ardentes, sans le secours de leurs amants, qui souvent les lais- saient froides et insensibles. Les passions mysté- rieuses qui s'allumaient ainsi chez les aulétridœ étaient violentes, terribles , jalouses, implacables. Il faut entendre, dans les Dialogues de Lucien, la belle Gharmide qui se lamente et qui gémit, parce que sa maîtresse, Philématium, qu'elle aime depuis sept ans et qu'elle comblait de présents naguère, Fa quittée et lui a donné un homme pour successeur. Philé- matium est vieille et fardée; mais n'importe, elle a su exciter un amour que rien ne peut apaiser ni remplacer. Gharmide, pour triompher de cet amour qui la dévore, a essayé de choisir une autre maî- tresse ; elle a donné cinq drachmes à Tryphèné pour venir partager son lit , après un festin où elle n'a touché à aucun mets ni vidé une seule coupe. Mais


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à peine Tryphène est-elle couchée à ses côtés , que Charmide la repousse et semble éviter le contact de cette nouvelle amie, qui ne veut pas qu'Où la paye puisqu'on ne Ta pas employée, a Je t'ai choisie pour me venger de Philématium! lui avoue enfin Char- mide. — Par Vénus! s'écrie Tryphène, blessée dans sa vanité de tribade; je n'aurais point accepté, si j'avais su que Ton me choisissait pour se venger d'une autre ! et de Philématium ! d'un monstre d'im- posture! Adieu, voici la troisième heure de nuit. — Ne m'abandonne point, ma Tryphène; si ce que tu dis est vrai , si Philématium n'est qu'une vieille décrépite, et fardée..., je ne pourrai plus la regarder en face. — Interroge ta mère, si elle est allée aux bains avec elle? Ton aïeul, s'il vit encore, pourra te dire son âge. — S'il en est ainsi, plus de barrière. Serre-moi dans tes bras, baise-moi, livrons- nous à Vénus. Adieu pour toujours, Philématium? » Ces mœurs dépravées étaient si répandues chez les joueuses de flûte, que plusieurs d'entre elles se réunissaient souvent dans des festins où pas un homme n'était admis, et là elles faisaient la débauche sous l'invocation de Vénus-Péribasia. Ce fut dans ces fes- tins, qu'on appelait callipijges^ ce fut au milieu des coupes de vin couronnées de roses , ce fut devant le tribunal charmant de ces femmes demi-nues, que le combat de la beauté se livrait encore, conune sur les bords de TAIphée, du temps de Cypsélus, sept siècles avant l'ère chrétienne. Cypsélus , exilé de


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Corinthe, bâtit une ville et la peupla de habitants de l'Arcadie; dans cette ville, consacrée à Cérès d'Eleuais , Cypsélus établit des jenx ou com- bats de la beaaté , dans lesquels toutes les femmes étaient appelées à concourir, sous le nom de chryso- phores. La première qui remporta la victoire se nom- mait Herodice. Depuis leur fondation, ces combats mémorables se renouvelèrent avec éclat tous les cinq ans, et les chrysophores, c'est-à-dire parleuses d'or, pour signiBer sans doute que la beauté ne saurait se vendre trop cher, venaient en foule se soumettre aux. regards des jug^ qui avaient bien de

, la peine à garder leur impartialité et leur sang-froid.

■ Il n'y avait pas d'autres combats publics, du même genre, en Grèce, quoique la beauté y fût pourtant honorée et adorée ; mais les courtisanes se plaisaient à retracer dans leurs assemblées secrètes une gra- cieuse image, de la fondation de Cypsélas et se po- saient à la fois comme juges et parties, dans ces combats voluptueux qui se livraient à huis clos. Les aulétrides, plus que toutes les hétaïres, aimaient à se voir et à se juger de la sorte : elles |préludaient par là aux mystères de leurs goûts favoris. Alciphron , tout grave rhéteur qu'il fût, nous a conservé le ta- bleau Td'^e'de ces fêtes nocturnes où les joueuses de flûte' et les danseuses se disputaient non-seule- ment la palme de la .beauté, mais encore^celle de la volupté. L'abbé Richard, dans sa traduction des Lettres d'Màakron, n'a traduit que par extraits la 16


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fameuse lettre de Bi^are à Bacchis ; mais Publicola Chaussard a été moins timoré^ et sa tradoction, que nous reproduisons en partie, ne va pas pourtant jusqu'à Taudaoe du texte grec. C'est Faulétride Mé- gare qui écrit à Thétaire Bacchis et qui lui raconte les détails d'un festin magnifique auquel ses amies, Thessala, Thryallis, Myrrhine, Philumène, Chrysiset Euxippe assistaient, moitié hétaires, moitié joueuses de flûte. « Quel repas délicieux ! je veux que le seul récit te pique de regret. Quelles chansons ! que de saillies! On a vidé des coupes jusqu'au lever de Tau- rore. Il y avait des parfums, des couronnes , les vins les plus exquis, les mets les plus délicats. Un bos- quet ombragé de lauriers fut la salle du festin. Rien n'y manquait, si ce n'est toi seule. » Mégare ne dit pas quelle était la reine de ce festin, et l^ peut supposer que l'une des convives , amante ob^iaat- ' tresse, le donnait à l'amie de son choix^ pour célé- brer leurs amours.

(( Bientôt une dispute s^élève et vient ajouter à nos plaisirs* Il s'agissait de décider laquelle de Thryallis ou de Myrrhine était la plus riche en ce genre de beauté, qui fit donner à Vénus le npm de Callipyge. Myrrhine laisse tomber sa ceinture; sa tunique était transparente; elle se tourne tosb crœt voir des lis à travers le cristal ; elle imprime à ses reins un iiMi^yement précipité,. et regardant en ar- rière, §iQe aourit au développement de ces formes voluptueuses qu'elle agite. Alors , comme si Vénus



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elle-même eût rega son hommage, elle É^mit à mur- murer je ne sais quel doux gémissement qui m'émeut encore. Cependant Thryallis ne s'avouait pas vaincue ; elle s'avance, et sans retenue : « Je ne combats point derrière un voile; je veux paraître ici éJÂtame daôs un exercice gymnique : ce combat n'admet poiirt de déguisement! ï> Elle dit, laisse tomber sa tu- nique, et inclinant ses charmes rivaux : « Con- temple, dit-elle , ô Myrriilne , cette chute de reins , la blancheur éi la finesse de cette peau, et ces feuilles de rose que la main de la Yolapté a comme éparpil- lées sur ces contours gracieux, dessinés sans séche- resse et sans exagération ; dans leur jeu rapide, dans teurs convulsions aimables, ces sphères n'ont pas le tremblement de cdles de Myrrhine : leur mouvement ressemble au doux gémissement de Tonde. )> Aussi- .tôt elle redouble les lascives crispations avec tant d'agilité, qu'un applaudissement universel lui dé- cerne les honneurs du triomphe. On passa ensuite à ^ d'autres combats : on disputa de la beauté, mais aucune de nous n'osa jouter contre le ventre ferme, égal et poli de Philumène, qui ignore les travaux de Lucine. La nuit s'écoula dans ces plaisirs; nous la terminâmes par des imprécations contre nos amants et par une prière à Vénus, que nous conjurâmes de nous procurer chaque jour de nouveaux adorateurs ; car la nouveauté est le charme le plus piquant . de l'amour. Nous étions tdutes ivres, en nous séparant. » Mégare dit, éàns sa lettre, que les soupers des hé-

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taires faisaient du bruit dans le monde et que les jeunes Grecs étaient fort curieux d'assister à ces or- gies, dans lesquelles on ne leur laissait pas d'autre rôle que celui de spectateurs ; mais, ordinairement, leé courtiâSfbes les plus éhontées ne voulaient pas que leurs débauches secrètes se dévoilassent aux regards d'un homme. Celles qui ne se laissaient point entraîner , par curiosité du moins, à ces scandaleui excès de dépravation , passaient pour ridicules au- près de leurs compagnes, et souvent ce reste de pudeur les faisait soupçonner d'avoir des infirmités à cacher. Les joueuses de flûte ne se trouvaient pas atteintes par ce soupçon , puisqu'elles se montraient nues dans l'exercice de leur métier : on ne pouvait donc attribuer d'autre motif à leur réserve sur le fait de l'amour lesbien , qu'une préférence marquée pour les sentiments et les plaisirs de Tamour véri-. table. Ç était là une cause de railleries qu'on ne leur épargnait pas. « Serais-tu assez chaste pour n'aimer qu'un seul homme ? écrivait Mégare à la douce et tendre Bacchis qui n'avait pas voulu se rendre aux soupers des tribades. Ambitionnerais -tu la réputation que te donneraient des mœurs si rares, tandis que nous passerions , nous , pour des couctîi, sanes livrées à tout venant ? » Mégare était une des aulétrides les plus libertines de son temps, de même que Bacchis était la plus sage des hétaires : « Tes mcÉiifs, ma très-chère, écrivait àcelle-oi Fhétaire Glycère, tes mœurs et ta conduite sont trop honnête*-'


DE LA PROSTITUTION. 245

pour Tétat dans lequel nous vivons I » Cette bonne- teté de mœurs était plus rare encore chez les aulé- trides.que chez les hétaires, quoique les unes et les autres fussent sujettes à se concentrer dans un seul amour, masculin ou féminin , qui souvent les rui- nait et qui ne les enrichissait jamais. Il n'arrivait guère que les deux espèces d'amour se rencon- trassent j et au même degré , chez la même femme ; mais cette bizarrerie du cœur et des sens se voyait pourtant quelquefois chez les aulétrides j plus sen- suelles et plus passionnées que les simples hétaires. Lucien , dans- un de ses Dialogues des Courtisanes , nous montre qu'une joueuse de flûte pouvait à la fois mener deux affections hétérogènes et se mourir d'amour pour un homme, pendant qu'elle se livrait sans scrupule à l'amour d'une femme.

loesse, qui n'a point exigé d'argent de Lysias et qui ne lui accordait pas des faveurs vénales, se voit tout à coup abandonnée par cet amant à qui elle a sacrifié les offres les plus avantageuses. Elle qui, heureuse de cette affection désintéressée, vivait avec Lysias aussi chasteniènl que Pénélope, comme elle Ose s'en vanter, elle à {^du, sans en savoir la raison , la tendresse de ce jeune homme , qu'elle n*^ayait pourtant pas engagé à tromper son père ni à voler sa mère, détestables conseils qui ne sc^t que trop familiers aux tourtisanes. Elle pleure, elle gémit, elle essaie d'attendrir Lysias qui ne lui répond pas et qui la regarde de travers : « Der-


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nièrement, lai dit-elle , lorsqae vous vidiez des coapes avec Thrason et Dypile , la joaeuse de flAle Cymbaliam et Pyrallis, mon ennemie , furent ap- pelées. Peu m'importe que tu aies baisé cinq fois Cymbalium ; tu n'humiliais alors que toi-même. Mais, Pyrallis ! j'ai surpris tous vos signes ; tu lui faisais remarquer la coupe dans laquelle tu buvais, et, en la rendant à Fesclave chargé de la remplir , tu lai ordonnais tout bas de la porter pleine à Pyrallis. Ta mordis un fruit, et profitant de Tinattention de Dy- pile occupé de sa conversation avec Thrason, ta saisis le oioment et lanças le fruit dans le sein de Py- rallis, qui reçut Toffrande^la baisa et la cacha comme un trophée. » Lysias se détourne et passe son che- min. Pythia, la compagne, F amie favorite de loesse, vient la consoler et la gronder en même temps ! « Ces hommes ! s'écrie-t-elle dédaigneusement; leur orgueil s' accroît avec notre passion malheureuse ! » loesse ne fait que se désespérer davantage; alors, Pythia s'adresse à Lysias et cherche à le réconcilier avec sa maîtresse : a Cette loesse qui pleure et que vous défendez, Pythia, répond Lysias avec amer- tume, eh bien ! elle me trahit ëij^ Tai surprise couchée avec up jeune homme. — ftVibord, elle est courtisane? réplique Pythia, qui trouve la chose fort simple; mais enfin, quand l'avez- vous surprise? — Il y a six jours, raconte en soupirant Lysias; mon père^ qui n'ignorait point ma passion pour cette ver- tu esse fille , m'enferma dans notre maison^ en re-


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commandant à l'esclave qui garde Iq jpprte de ne pas rouvrir sans qu'on lai en dosiàl l'ordre. ïfoi qui ue pouvais me résoudre à passer la nuit loin d'elle , j'appelle Drimon , je. le fais placer contre la muraille à l'endroit où ^ie est pins basse , je monte sur ses épaules et franchis la barrière. J'arrive ; la porte est fermée : la naît était au milieu de son cours. Je n'ai point frappé, mais (ïômonlaDt la porte (ce n'était pas la première fois), je sais entré sans bruit. Tout dormait : je m.'approclie en tàtant les murs et je touche au Ht...— Qtiç va-t-il dire? mor- mara loesse. O Cérès, je me meursl— .-reniends aa souffle qu'on n'est pas seule , continue Lysias. Je crus d'abord qu'elle était couchée avec une esclave, avec Lydé- Il en était bien autrement, Pythia 1 Ma ' main , qui veut s'assurer, rencontre la peau Sue et douce d'un tendre adolescent, nu, exhalant l'odeur des parfums et la tête rasée. Oh! si alors ma main eût tenu un glaive, je... Qu'avez-vons à rire, Pythia ? cela est-il donc si risible? — Lysias, s'écrie loesse , est-ce bien là le sujet de ce grand courroux ? C'était Pythia couchée à mes côléel — Pourquoi lai dire, Ioes3e?interrbmpt Pythia. — Pourquoi le taire? ajoute lôesse. Ouij mon cher Lysias, c'était Pythia! Dans l'ennui de Ion absence, je la fis venir près de moi. — Celte tête rasée , c'était Pythia ? objecte l'incrédule Lysias. Eo ce cas, sa chevelure a crû " prodigieusement en six jours. — Elle s'est fait raser à la suite d'ane maladie , répond Idésee : ses che-


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veux lODobaienl. Ceux qu'elle porte ne lui appar- tiennent pas. Fais-lui voir, Pythia? achève de convaincre son incrédulité. Le voilà, ce fripou d'a- lescent dont Lysias fut jaloux ! >»

Les aulétrides, chez lesquelles l'art et l'habitude avaient singulièrement développé les instincts vo- luptueux, n'étaient pas possédées, comme les hé- taïres, de l'ambition de la fortune; elles n'aimaient l'argent que pour te dépenser, et elles le gagnaieni si aisément, avec \eai^ fiâtes, qu'elles n'avaient pas besoin d'en tirer' d'une source malhonnête. Quand elles • exécutaient leur musique et lenrs danses, en présence des convives d'un festin, elles s'animaient elles-mêmes au bruit des applaudisse- ments, et elles subissaient la réaction des désirs qu'elles avaient communiqués à leur auditoire; mais une fois les fumées du vin dissipées , elles rentraient, pour ainsi dire, en possession de leur libre arbitre, et elles refusaient souvent avec fierté de se mettre à l'encan comme des courtisanes. 11 v avait sans doute des exceptions , mais dans ce cas la joueuse de flûte s'estimait assez pour se faire payer autant que la pins grande hétaïre.. .Çg billet de Philumène à Criton nous apprend jdemjgI^ pou- vait s'élever le tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la mode : « Pourquoi vobs tourmenter et perdre votre temps à m'écrire? j'ai besgin de 50 pièces d'or, et non de vos lettres. Si vous m^i- mez , donnez^l^irmoi sans retard. Si le démon de


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l'avarice ou de la mesquinerie vous possède, ne me fatiguez plas inutilement. Adieu! x> Pétala, dont nous avons vu la correspondance avec son amant Simalion j était une fille aussi positive que sa com- pagne Philumène , mais du moins avait-elle le droit d'être plus exigeante , puisque Simalion ne lui don- nait pas même de quoi acheter une robe et des par- fums. « Et je dois être contente de cet équipage , lui écrivaildSjUe , passer les jours et les nuits à votre côté, pen^fiït qu'un autre aura sans doute la bonté de pourvoir à mes besoins ! . . . Vous pleurez I ob ! cela oe durera pas. Il me faut, de toute nécessité, un autre amant qui m'entretienne mieux, car je ne veux pas mourir de faim ! » JEUe envie le sort d'une joueuse de flûte, Phylotîs, que le riche Ménéclide \x)mble de présents tous les jours, a Quant à moi, pauvrette , j'ai pour mon lot , non un amant , mais un pleureur qui croit avoir tout fait en m'en voyant quelques fleurs, sans doute pour orner le tombeau où me conduira .la mort prématurée qu'il me mé- nage. Il ne saurait que dire, s'il n'avait à m'ap- prendre qu'il a pleuré toute la nuit ! »

Ces flûteuses , ces danseuses qu'on louait pour les festins et pour les réunions de plaisir, n'avaient pas Shumeur mélancolique, et les pleurs n'étaient =l|;uère de leur goût, à moins qu'elles n'eussent un amour dans l'âme, ce qui les rendait alors plus dévouées, plus sensibles, que des vierges et des épouses. Elles Jii3âki^ toujours le rire à la bouche,



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et elles invitaient les convives à la gaieté y à Toubli des peines, à rinsouciance de l'avenir. C était là d'ailleurs une des conditions de leur métier. Un ca- ractère joyeux et délibéré ne les mettait pas moins en vogue que leur beauté et leur talent : en vivant au milieu des coupes, elles recevaient les inspira- tions de Bacchus y et elles semblaient parfois suivre les leçons des Ménades. De là , ce jeu de mots pro- verbial , échappé à un poëte grec : « Oto frouve tou- jours Bacchus à la porte de Cytbéi^ s> On les accueillait avec transport dans les maisons où on les appelait, et leur apparition était le signal (Çun bruyant enthousiasme. Cependant elles étaient quel- quefois maltraitées; on Jeur jetait à la tête les vases à boire, quand elles devenaient cause d'une dispute entre les convives ; elles se voyaient exposées aussi» à des brutalités contre lesquelles la loi ne les défen- dait pas , puisqu'elles étaient esclaves ou étrangères. Cochlis rencontre Parthénis tout en larmes , meur- trie de coups , ses vêtements en lambeaux , sa flûte brisée ; voici le triste récit que lui fait Parthénis. Gorgus l'avait fait venir chez sa maîtresse Crocale; celle-ci s'était donnée à Gorgus, riche cidtivateur d'Ënoé , en congédiant Dinomaque , soldat étolien qui ne pouvait la payer aussi cher qu'elle l'exigeai^ Gorgus, homme simple, bon et facile, qui désirais depuis longtemps posséder Crocale , lui avait remk les deux talents (environ 12,000 francs) que Dino- maque refusait d'apporter à la. belle. « Ils étaient


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donc à table , les portes doses , ra(X»ite Partfaénis en gémissant ; je jouais de la Mte. Le repas s'avan- çait; je jouais un air dans le mode lydien. Mon cul- tivateur se levait pour danser; Grocale applaudis- ^ sait. Tout était délicieux. On est interrompu par un grand bruit et des cris; la porte de la rue est en- foncée ; bientôt se précipitent huit jeunes gens ro- bustes , parmi lesquels se trouvait Dinomaque. Sou- dain , tout est culbuté , et Gorgus est frappé , foulé aux pieds. Grocale eut le bonheur, je ne sais com- ment, de se sauver chez sa voisine Thespiade. Alors Dinomaque se tournant vers moi : a Ya à la maie heure ! » dit-il. Ses lourdes mains tombèrent sur mes joues et brisèrent ma flûte. » Gorgus alla se plaindre aux tribunaux , mais Partbénis, qui n'était 'pas citoyenne , n'eût pas même obtenu une indem- nité pour payer ses flûtes.

Nous avons déjà cité quelques surnoms d'aulé- trides mêlés à ceux des dictériades et des hétaires : Sinope ou YAbyme^ SyncMis ou la Lanterne ^ étaient des joueuses de flûte. Ces joueuses-là n'avaient pas moins d'occasions que les autres courtisanes de gagner Thonneur ou la honte d'un sobriquet. Mais, en général, les surnoms que la voix publique leur décernait rappelaient un éloge plutôt qu'une satire : en faut-il conclure que les aulétrides valaient mieux . que leurs rivales en volupté? Sysimbrion ou le Ser- polet exhalait , après avoir dansé, une senteur qu'on eût dit émanée d'une herbe aromatique ; Pyrallis ou


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VOiseau semblait avoir des ailes en dansant ; Parène ou VÉclatante méritait surtout cette dénomination quand elle était nue ; Opora ou Y Automne^ qui avait fourni au poëte Alexis le sujet et le personnage d'une comédie, ne portait pas d'autres fruits que' ceux de l'amour ; Pagis ou le Gluau surpassait en- core sa réputation , et ne laissait plus s'envoler les imprudents qu'elle avait englués; Thaï use ou la Fleurie brillait* comme une fleur ; Nicostrate ou le Merlan se piquait d'être hermaphrodite; Philema- tium ou le Filet ne s'amusait pas à pêcher du fre- tin ; Sigée ou le Promontoire était célèbre par les naufrages des vertus les plus solides. Athénée cite encore beaucoup d'aulétrides dont les noms res- tèrent gravés dans la mémoire des amateurs : Ei- rénis, Euclée, Graminée, Hiéroclée, lonie, Lopa- dion, Méconide, Théolyte, Thryallis, etc. Les Dialogues de Lucien et les Lettres d'Alciphron en ont immortalisé quelques autres; Plutarque lui- même a consacré un souvenir à l'ardente Phorme- sium, qui mourut entre les bras d'un amant, et, selon une version plus authentique, sur le sein d'une maîtresse. Mais les détails biographiques manquent , pour la plupart de ces célébrités de la musique et de la danse. On sait seulement que Né- méade avait pris le nom des jeux néméens, parce qu'elle y avait joué de la flûte en Fhonneur d'Her- cule ; on sait que Phylire avait exercé comme simple hétaire avant de se faire auléiride ; on sait que la


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fameuse Simœthe inspira tant d'amonr à ÂlcibiMeV qu'il Tenleva aux Mégariens et refusa de la leur rendre , ce qui fut pour Mégare un deuil public ; on sait que la jeune Ânthéia, pour employer les ex- pressions du poëte qui l'a célébrée , fraîche comme la fleur dont elle portait le nom, cessa trop tôt de sacrifier à Yénus; on sait que Nanno, maîtresse de Mimnerme, tuait tous ses amants, sans qu'ils s'en plaignissent; enfin on a recueilli dans V Anthologie une épigramme grecque qui nous offre la descrip- tion d'un combat de beauté, dans lequel les héroïnes ont voulu garder l'anonyme. Cette épigramme est comme un cri d'admiration que laisse échapper le juge après avoir prononcé la sentence : « J'ai jugé trois callipyges. M'ayant fait voirai nu leur brillant éclat, elles me prirent pour arbitre. L'nne avait les pommes d'une blancheur éblouissante , et l'on y re- marquait de petites fossettes , telles qu'il s'en forme sur les joues des personnes qui rient. L'autre , éten- dant les jambes, fit voir, sur une peau aussi blanche que la neige, des couleurs plus vermeilles que celles des roses. La troisième, faisant paraître un air tranquille , excitait sur sa peau déÇcàte de légères ondulations. Si Paris, le juge des denses, avait vu ces callipyges , .il n'aurait pas regardé ce que lui montrèrent Junon, Minerve et Vénus. »

Mais de toutes les aulétrides grecques , la plus fameuse sans comparaison , c'est Lamia , qui fut ai- mée passionnément par Démétrius Poliorcète , roi


AU mSTOIRE

de Macédoine (300 ans avant Jésos- Christ). Elle était Athénienne et fille d'an certain Gléanor, qu^ette quitta en bas âge pour aller jouer de la Mte en Egypte ; elle en jouait si bi^i » que le roi Ptolémée la prit à son service et Fy retint losigtemps. Mais à la suite d'un combat naval où Démétrius dispersa la flotte de Ptdémée près de File de Cypre, le navire où se trouvait Lamia tomba au pouroir dn vain- queur, qui se sentit épris d'elle en la voyant /et qui la préf(»*a constamment à des maîtresses plus jeunes et plus belles. Lamia avait alors plus de quarante ans, et ccnnme Taffîrme Plotarque, elle ne se con- tentait plus de jouer de la flûte : elle exerçait on- va^tement le métier de courtisane. Mais du jour où Démétrius Teut lionorée de ses embrassements, elle repoussa tous les autres : « Certes, depuis cette nuit sacrée , écrit-elle à son royal amant dans une lettre admirable recueillie par Aldphron^ depuis cette nuit sacrée jusqu'au moment actuel ^ je n'ai rien fait qui puisse me rendre indigne de tes bontés, quoique tu m'aies donné le pouvoir illimité de dis- poser de moi. Mais ma conduite ^t sans reproche , et je^^^iie permets aucune liaison. Je n'agis point avec toi comme font les hétaires , je ne te trompe point , mon souverain , aiosi qu'elles le font. Non , par Vénus-Artémis ! depuis cette époque , on ne m*a pas écrit ni adressé de propositions, car on te craint et on te respecte comme l'invincible. » La- mia, comme elle le dit dans sa lettre, avait conquis,


DE LA PROSTITUTION. t55

au moyen de sa flûte j ce dompteur de villes. Hé- métrius avait plusieurs maîtresses qui cherchaient Tune l'autre à se supplanter dans la faveur du roi : leur beauté^ leur jeunesse, leurs grâces^ leur esprit, étaient les armes dont elles faisaient usage; mais ces armes-là n'avaient aucun prestige contre Lamia. Son âge , qu'elles lui reprochaient sans cesse dans leurs épigrammes , ne se montrait jamais aux yeux de Démétrius. La jalousie de Lééna , de Chrysis , d'Antipyra et de Démo s'augmentait en proportion de l'amour du roi pour leur rivale. Dans un souper où Lamia jouait de la flûte, Démétrius en extase demanda vivement à Démo : « Eh bien ! comment la trouves-tu? — Comme une vieille, » répondit per- fidement Démo. Une autre fois Démétrius, qui ne cachait pas la préférence qu'il accordait à Lamia , dit à Démo : « Vois-tu le beau fruit qu'elle m'en- voie! — Si vous vouliez passer la nuit avec ma mère, répondit aigremeht Démo, ma mère vous en- verrait un fruit encore plus beau, d Démétrius avait Pair de ne point entendre. Lamia pardonnait aussi à ses rivales, parce qu'ç^e ne les craignait pas, jpaais elle conçut pourtarixun vif ressentiment à regard de Lééna qui avait tout fait pour la perâre. fiatjhon, qui cite Athénée en ajoutant dewiu- velles obscénités à celles du poëte grec , nous initie à quelques-uns des secrets amoureux de cette vieille joueuse de flûte ; il dit positivement que Démétrius, dans le lit de sa matfcresse , s'imaginait encore l'en-


256 HISTOIRE

tendre et suivait avec délices la cadence qui l'avait charmé pendant le souper : Ait Demetriiim ah mcu- hante Lamia concinne suavitei^que subagitatum fuisse j mais cette version latine n'a pas la pétulance du grec. Il dit encore que, de tous les parfums que l'Asie savait extraire des plantes, aucun n'était aussi agréable à l'odorat de Démétrius que les impures émanations du corps de Lamia (cum pudendum manu confricuisset ac digitis contrectasset ) . Lamia , dans ses fureurs amoureuses, oubliait qu'elle avait affaire à un roi et elle le tenait enchaîné et haletant sous l'empire de ses morsures brûlantes. On pré- tendait que c'était là l'origine du sismom de Lamia, qui signifie larve , espèce de mauvais esprit femelle, qu'on accusait de sucer le sang des personnes en- dormies. Les ambassadeurs de Démétrius se per- mirent de faire allusion à ces épisodes de Tamour de Lamia, lorsqu'ils répondirent en riant à Lysimachus qui leur faisait remarquer les blessures qu'il avait reçues dans une lutte terrible avec un lioç : « Noti^ mattre pourrait vous montrer aussi Bif morsures qu'une bête plus redoutaMg, une latriîe, lui a faites au cou! » Démétrius n^^ettait pas moins 4'eD9t^; pô||ÉÉnent dans ses caresses. Au retour d'uû ^oy^"" il iOSkrt embrasser son père et le presse dfirn5^iS^*^> bras avec tant d'effusion que le vieillard s'écrie : (( On croirait que tu embrasses Lamia ! » On disait, en effet, que Démétrius était aimé de ses maî^esses, mais qu'il n'aimait que Lamiajf Un jour, pourtant,


DE LA PROSTITUTION. 257

il eat Tair de lai préférer Lééna; vdÊÔs Lamia, lui passant les bras autour du cou, F entraîna douce- ment vers sa couche, en lui murmurant à roreiile : (( Eh bien ! tu auras aussi Lééna, quand tu vou- dras ! » On appelait Asaivav dans la langue erotique un des mystères les plus malhonnêtes du métier des hétaires, et Lamia, en prononçant le nom de sa rivale , ne parlait que d'une posture lascive qui hii convenait mieux qu'a Lééna. Aussi , Tamour de Dé- métrius pour cette vieille enchanteresse ne connais- sait-il plus de bornes. Les plaisanteries glissaient sur cet amour sans l'entamer, et le roi de Macédoine, tout en avouant que sa Lamia n'était plus jeune, prétendait que la déesse Vénus était plu8:j^9He encore, sans être moins adorée. Lysimachus ,' dans sa sauvage royauté de Thrace, se moquait des mœurs voluptueuses de la cour de Démétrius qu'il devait combattre et détrôner un jour : « Ce grand roi , disait-il , n'a pas peur des spectres , ni des larves, puisqu'il couche avec Lamia. » L'épigramme fut rapportée à Démétrius qui répondit : « La cour de Lysimachus ressemble à un théâtre comique ; on n'y voit que des personnages dont le nom est de deux syllables, tels que Paris, Bithes et tant d'au- 1res bouffons. » Lysimachus ne voulut pas avoir le dernier mot : « Mon théâtre comique est plus hon- nête que son théâtre tragique, répliqua-t-il ; on n'y voit pas de joueuse de flûte ni de courtisane. » —

(( Ma courtisane, répliqua Démétrius, est plus chaste

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t^ HISTOIRE

qqe sa Pénélojpe! » E^ ils devinrent ennemis irrécon- cilij^es.

LRipia , poar captiver ainsi le roi <le Macédoine, omettait à profii le jour et la nuiti avec un art mer- yeilleux ; la nMitt , elle forcaiV son amant à recosh naître qu'elle n'avait pas d'égale ; le jour , elle lui éorivait 4^ lettres charmantes , elle l'amusait par de vives et spirituelles repai^ties , elle Tenivrait des soBB de sa flûte , elle le flattait surtout : a Roi puis- sant , lui écrivaitrelle , tu permets à une hétaïre de t'adresser des lettres, et tu penses qu'il n'est pas in- digne de toi de consacrer quelques moments à mes lettrçs, parce q^ tu t'es consacré h>i*méme à ma pei^effsype! Mon souverain, lorsque, hors de ma niaisk)n, je t'entends ou je te vois, orné du diadème^ entouré de gardes, d'armëes et d'ambassadeurs, alors, par Vénus Aphrodite ! alors je tremble et j'ai peur ; alors je détourne de loi mes regards , comme je les détourne du soleil pour ne pas être éblouie, alors je reconnais en toi , Démétrius , le vainqueur des villes. Que ton regard est tlîrrible et guerrier ! A peine en puia-je croire mes yeux , et je me dis : Lamia , est*ctf là véritablement cet homme dont tu partages le lit?» Démétrius avait battu les Grecs devant Ëphèse, et Lamia célébrait cette victoire avec sa flûte > en chantant : « Les Hona de la Grèce sont devenus des renards à Épbèse. » fiémétrius mépri- 'sait les Athéniens qu'il avait vaincus et détestait les Spartiates qu'il avait domptés : « Les exécrables La-


DE LA PKOSTlTUTlOlf. W9^

cédétnonîens , poer avoir Pair de véritâlifâs bon** mes, lui écrivait-elle, De cesseront de blâmer, dana leurs déserts et sur leur Taygète, nos festins spleo* dides et d'opposer à ton urbanité la grossièreté de Lycurgue. » Lanria avait souvent les boutades les plus heureuses. Une nuit, dans on souper, on vint à parler du jugement allribué à Bocchoris , roi d'E- gypte : un jeune Égyptien y n'ayant pas la somine que loi demandait une hétaire nommée Thonis, in-- Yoqua les dieuii: qui lui envoyèrent en songe ce que cette belle fille loi refusait en réalité ; Thonis l'ap- prit et réclama son salaire. De là, procès pendaat au

a

tribunal de Bocchoris. Le roi écouta les parties et wdonna au jeune homme de compter la somme que demandait Thonis , de la mettre dans un vase et de faire passer le vase sous les yeux de la ooortisane, pour lui prouver que rimaginalion était Tombre de la vérité, a Que pa^se Lamia de ce jcigement ? dit Démétrius. — Je le trouve injuste , repartit aussitôl Lamia, car Totthre de cet argent n'a poiat acaorti le désir de Thonis.,, tandis que le songe a satis&it la passion de soa amant. >>

Déméb^ius payait en roi. Quand il fut maître d'Athènes, il exigea des Athéniens ui>e somme de 250 talents (près de deux millions^ de notre mouiuaie ), et il fit lever cet impôt avec uue sin- gulière rigueur, coo^me s'il avait eu besoin de la somme sur-le-champ. Lorsqu'elle fut réunie à grand'

peine : ^tvQu'ooî la donne à Lamia, dit*il, pour

17.


960 HJSTOIRB DE LA PROSTITUTION.

acheter do^savon ! » Les Âlhéniens se vengèrent de cette odieuse exaction y en disant qae Lamia devait avoir le corps bien sale, pour que tant de savon fût nécessaire pour sa toilette. Lamia était donc fort ri- che, mais elle dépensait autant qu^une reine. Elle ûi construire des édific^es superbes, entre aulres le P(b- cile de Sicyone, dont le poëte Polémon publia la description. Elle donnait à Démétrius des festins dont la magnificence surpassait tout ce que Fhistoire a raconté de ceux des rois de Babylone et de Perse. Il y en eut un qui coûta des sommes fabuleuses et qui fut chanté aussi par Polémon. a Je suis sûre, écrivait- elle à Démétrius, que le festin que je compte donner en ton honneur, dans la maison de Thérippidios, à la fête d'Aphrodite, attirera Tattention non-seulement de la ville d'Athènes, mais même de toute la Grèce. » Plutarqae affirme qu'elle mit à contribygdîfm tous les officiers de Démétrius , sous prétexte de couvrir les frais de ofe repas, qu'elle se faisait en même temps rembourser par le roi et par les Athéniens. Quoique Athénienne, elle ne ménagea ni la bourse ni Tamour- propre de ses concitoyens. Lorsque la mort Tout frap- pée au milieu de ses orgies , Démétrius Poliorcète la pleura, et les Athéniens la divinisèrent, en lui éle- vant un temple sous le nom de Yénus-Lamia. Demie- trins, indigné de tant de bassesse, s'écria qu^on ne verrait plus aux enfers un seul Athénien de grand cœur. « Il n'aurait garde d'y descendre, dit la cruelle Démo, de peur d'y rencontrer Lamia. »


CHAPITRE X


Sommaire. — Les concubines athéniennes. ~ Leur rôle dans le do- micile conjugal. — But que remplisf aient les courtisanes dans la vie civile. — En quoi Thétaite différait de la fille publique. — Origine du mot hétaïre. — Vicissitudes de ce raot. — Les hétaires de Sapho. — Les bonnes amies ou grandes hétaïres. — L&r po- sition sociale. — Les familières et les philosophes. —■ Préférences que les Athéniens accordaient aux courtisanes sur leurs femmes légitimes.— Portrait de la femme de bien, par le poëte Simomde.

— Les neuf espèces de femmes de Simonide. — Les femmes honnêtes. — Axiome de Plutarque. — Loi du divorce. — Aici- biade et sa femme Hipparète devant Tarchonte. ^ Avantages des hétaïres sur les femmes mariées. — Influence des courtisanes sur les lettres, les sciences et les arts. — Action salutaire de la PrOfititution dans les mœurs grecques. — Les jeunes garçons. — Les deux portraits d'AIcibiade. — L*aulétride Drosé et le philo- sophe Aristénèle. — Les philosophes , corrâptenrs delà jeunesse.

— Thaïs et Aristote. — Les plaisirs ordinaires des hétaïres et les amours extraordinaires de la* philosophie. — Gygès, roi do Lydie. — Les Ptolémées.— Alexandre-!e-Grand et rathéniennc Thaïs. — Mariage de cette courtisane. — Hommes illustres qui

' eurent pour mères des courtisanes.

(( Nous avons, dit Démoslhène dans son plaidoyer


262 HISTOIRE

contre Nééra, nous avons des courtisanes (ératpa^) pour le plaisir, des concubines (TraXXaylJeç) pour le service journalier, mais des épouses pour nous don- ner des enfants légitimes et veiller fidèlement à l'in- térieur de la maison. » Ce précieux passage de l'o- rateur grec nous initie à tout le système des mœurs grecques , qui toléraient l'usage des concubines et des courtisanes, à la porte même du sanctuaire con- jugal. Les concubines, au sujet desquelles on trouve très-peu de renseignements dans les écrivains grecs, étaient des esclaves qu'on achetait ou des servantes qu'on prenait à louage, et qui devaient, au besoin, servir à satisfaire les sens de leurs maîtres : il n'y avait là ni amour, ni libertinage; c'était un simple service, quoique d'une nature plus délicate que tous les autres. Aussi, une femme légitime ne dai- gnait^elle pas s'offenser, ni même s'étonner de voir sdmses yeux , et dans sa propre maison, servantes ou esclaves , faire acte de servitude ou de soumis- sion en s'abandonnant à son mari. Elle-même, ré- duite à un êkt d'infériorité et d'obéissance dans le mariage, elle n'avait pointa s'immiscer en ces sortes de choses qui ne la regardaient pas , puisqu'il i^'en pouTOÎt ^sortir que des bâtards. Les concubines fai- saient donc partie essentielle du domicile des épouz : elles avaient surtout leur rôle noiarqué et, en quelque sorte, autorisé , pendant les maladies, fê^ couches et les autres empêchements de la vérital^' épouse* Leur existeisM^e s'écoulait silencieuse , à


DE LA PROSTITUTION. Î63

Tombre du foyer domestique, et eltes vteîllif^ient ignorées au milieu des travaux manuels, bien qu'elles eussent donné des Gis à leurs maîtres^ éeê fils qui n'avaient aucun droit de famille, Q^^.^t vrai , et qui étaient par leur naissance même désbé^ rites du titre de citoyen.

Les courtisanes formaient une catégorie absolu- ment différente des concubines, et elles remplis- saient pourtant un but analogue dans récocômie de la vie civile : elles étaient des instruments de plaisir pour les hommes mariés. Voilà comment leur destination avait été sanclionnée par l'usage et rhabitude, sinon par la loi , et, sous cette dénomi- nation générale de courtisanes , on comprenait à la fois toutes les espèces d'hétaires, sans mettre à part les aulétrides et les dictérîades. Mais néanmoins <ni distinguait de la fille publique proprement dite (rropvr.ç) l'hétaire, dont Anaxilas fait, pour ainsi dire, cette définition dans sa comédie du Monotropos: « Une fille qui parle avec retenue^ accordant- ses faveurs à ceux qui recourent à elle dans leurs be- soins de nature, a été nommée hétaïre ou bonne amie, à cause de son hétairie ou bonne amitié. )> L'origine du mot héiaire n'est pas douteuse, et Ton voit , dans une foule de passages des auteurs grecs , que ce mot, honnête d'abord, avait fini par subir les vicissitudes d'une application vicieuse. Il est certain que , bien avant les progrès de l'hétairisme erotique, les femmes et filles de condition libre ap-


m HISTOIRE

pelaient hétaïres lears connaissances intimes et leurs meilleures amies {t^Ckac^ éraepa;). .La tradition du mot 9 était perpétuée depuis Latone et Niobé qui se ché- rîasfltlent . comme deux hétaires, selon Tex pression du mythologue grec. Il est vrai que , depuis , Sapho '^qwTifia de la sorte ses Lesbiennes : a Je chanterai d'agréables choses à mes hétaires! » disait-elle dans ses poésies. Le vrai sens du mot hétaïre commençait à se dénaturer. Il était encore assez honnête toute- fois , poarque le poëte Antiphane ait pu dire dans son Hydre : « Cet homme avait pour voisine une jeune fille; il ne Teut pas plutôt vue qu'il devint amoureu:^ de cette citoyenne , qui n'avait ni tuteur, ni parent. C'était, d'ailleurs, une fille qui annonçait le penchant le plus honnête, vraiment hétaire (ovToç Iraipaç). )) Athénée parle aussi de celles qui sont vraiment hétaires, qui peuvent, dit-il, donner une amitié sincère, et qui, seules entre toutes les femmes , ont reçu ce nom du mot amitié 8T«tpet«), ou du Surnom même de Vénus, que les Athéniens ont qualifiée d'Hétaire. » Le mot fut bien- tôt détourné de sa première acception, et on le laissa en toute propriété aux femmes qui étaient, en effet , des amies faciles pour tout le monde. Ce- pendant, il y eut encore de fréquentes erreurs d'at- tiîbution, et les grammairiens crurent y remédier en modifiant l'accentuation du mot, avec lequel le poëte Ménandre jouait ainsi : « Ce que tu as fait , dit-il , n'est pas le propre des amis (ératpoi>v) , mais


DE LA PROSTITUTION. t65

des courtisanes (kzoupc^v). n On devine tout de suite le chemin qu'avait fait le mot original en parlant de son sens honnête, lorsqu'on entend le poëte Ëphippus» dans sa comédie intitulée le Commerce ^ caractériser en ces termes les caresses des bonnes amies : « Elle le baise , non en serrant les lèvres , mais bouche béante, comme font les oiseaux, et elle lui rend la gaieté. >;

Ces bonnes amies j parmi lesquelles nous ne ran- gerons pas les dictériades, les aulétrides et les hé- taires subalternes ou courtisanes vagabondes, occu- paient à Athènes la place d'honneur dans le grand banquet de la Prostitution. Elles dominaient , elles éclipsaient les femmes honnêtes; elles avaient des clients et des flatteurs; elles exerçaient une in- fluence permanente sur les événements politiques , en influant sur les hommes qui s'y trouvaient mêlés; elles étaient comme les reines de la civilisation attique. On peut les diviser en deux classes distinctes qui se feisaient des emprunts réciproques : les Familières et les Philosophes. Ces deux classes, également in- téressantes et recherchées , constituaient Taristocra- tie des prostituées. Les philosophes ^ à force de vivre dans la société des savants et des lettrés, ap- prenaient à imiter leur jargon et à se plaire dans leurs études; les familières, moins instruites ou moins pédantes, se recommandaient aussi parleur esprit , et s'en servaient également pour charmer les hommes éminents qu'elles avaient attirés par leur


366 HISTOmE

« bearaié oa par leiir réputatkn» CbacuBe de ces grandes hélaires avait sa cour et son corlége d'ado- rateurs, de poètes^ de capitaines et d'artistes; cha- cune avait ses amitiés et ses haines^ chacune, sod crédit et son pouvoir. Ce fat sôus Périctès et à son exemple , que les Athéniens se passionnèrent pour ces sirènes et pour ces magiciennes, qui firent beaucoup de mal aux mœurs et beaucoup de bien aux lettres et aux arts. Fendant cette période de teaps, on peut dire qu'il n'y eut pas d'autres femmes en Grèce , et que les vierges et les matrones se tinrent cachées dans le mystère du gynécée do- mestique, tandis que les hétaires s'emparaient du théâtre et de la place publique. Ces hétaires étaient la plupart des citoyennes déchues, des beautés et des talents cosmopolites.

La préférence que les Athéniens de distinction accordaient à ces femmes-là snr leurs femmes légi- times, cette préférence ne se conçoit que trop, quand on compare les unes aux aBti*es, quand on se rend compte du désenchantement qui accompagnait pres- que toujours les relations intimes d'un mari ave0 sa femme. Ce qui faisait le prestige d'une hétaïre aurait fait la honte d'une femme, mariée; ce qui Msdtii la gloire . de ceMe-ci eût foit te ridicule de cdle-là. L'une représentait te piaisiir, l'autre te è^ voir; l'une appartenait à l'intérieur de la maîsOD, et l'autre au dehors. Elles restèrent toutes deux d«B les limites étrmtes de leur tôie> safis vouloir empié»


DE LA PROSTITUTION. «67

1er alternativement sur leur domaine réciproque. Le vieux poëte Simonide d'est pla à faire le portrait de la femme de bien» qu'il suppose issue de F abeille : a Heureux le mortel qui en trouve une pour sa femme! dit-il. Seule parmi toutes les autres, le vice n'eut jamais d'accès dans son cœur ; elle assure à son mari une vie longue et tranquille. Vieillissant avec lui dans le plus touchant accord; mère d'une famille nombreuse dont elle fait ses délices; distin- guée parmi lés autres femmes dont elle est l'exemple et la gloire , on ne la voit point perdre son temps à de vaines conversations. La modestie rogne dans ses propos et semble donner plus d'éclat aux grâces qui l'accompagnent et qui se répandent sur toutes ses occupations. » Or, ces occupations consistaient en soins de ménage , en travaux d'aiguille , en fonc- tions d'épouse 9 de nourrice ou de mère. Simonide compte neuf autres espèces de femmes, qu'il suppose créées avec les éléments du pourceau, du renard, du chien, du singe, de la jument, du chat et de l'âne : c'était, selon ce grossier satirique, dans ces diverses espèces qu'il fallait chercher les hétaïres. <( Le nom d'une femme honnête, dit Plutarque, doit être , ainsi que sa personne , enfermé dans sa maison. )) Thucydide avait exprimé la même idée, longtemps avant lui : « La meilleure femme est celle dont on ne dit ni bien ni mal. » Cette maxime ré- sume le g^ore de vie que menait la matrone athé- nienne. Elle ne sortait pas de sa maison ; elle ne pa-


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raissait ni aux jeux publics ni aux représentations da théâtre; elle ne se montrait dans les rnes, que voilée et déœmment vêtue, sous peine d'one amende de 1 ,000 drachmes que lui imposaient alors les magistrats nommés ginecomi, en faisant afiicber la sentence aux platanes du Céramique. Elle n'a- vait d'ailleurs aucune lecture , aucune instruction ; elle parlait mal sa langue, et elle n^enlendait rien aux raffinements de la politesse , aux va- riations de la mode, aux plus simples notions de la philosophie. Elle n'inspirait donc à son époux d'autre sentiment qu'une froide ou tendre estime. Un mari qui se fût permis d'aimer sa femme avec transport et avec volupté , aurait été blâmé de tout le monde , suivant l'axiome formulé par Plu- tarque : « On ne peut pas vivre avec une femme honnête comme avec une épouse et une hétaïre à la fois. » L'empire de la femme mariée finissait à la porte de sa maison*, là où commençait celui du mari; elle n'avait donc pas le droit de le suivre ni de le troubler dans sa vie extérieure, et elle était censée ignorer ce qui se passait hors de chez elle. Toute- fois, dans certaines circonstances, en vertu d'une ancienne loi tombée en désuétude , elle pouvait se plaindre aux magistrats et demander le divorce, si les excès de son mari lui devenaient insupportables. Ainsi, Hipparète, chaste épouse d'AIcibiade qa*elle aimait, et dont l'inconstance la désolait, voyant que ce mari libertin la délaissait pour fréquenter


DE LA PROSTITUTION. 26»

ie& étrangères de mauvaise vie , se retira chez son frère et réclama le divorce. Alcibiade prit gaiement la chose et déclara que sa femme devait apporter diez Tarchonte les pièces du divorce : elle y vint, Alcibiade y vint aassi; mais, ao lieu de se justifier, il emporta entre ses bras la plaignante , qu'il ra- mena de la sorte au domicile conjugal. Ordinaire- ment les matrones ne se plaignaient pas, de peur de paraître abdiquer leur dignité. Le seul privilège dont elles fussent jalouses, c'était la légitimité des enfants issus du mariage légal. Démdsthène conju- rait Taréopage de condamner la courtisane Nééra, « pour que des femmes honnêtes, disait-il, ne fussent pas mises au même rang qu'une prostituée; pour que des citoyennes , élevées avec sagesse par leurs parents, et mariées suivant les lois, ne fussent pas confondues avec une étrangère qui plusieurs fois en un jour s'était livrée à plusieurs hommes , de toutes les manières les plus inf&mes, et au gré dé chacun. » Les hétaires avaient donc d'invincibles avantages sur les femmes mariées : elles ne paraissaient qu'à distance, il est vrai, dans les cérémonies reli- gieuses; elles ne participaient point aux sacrifices, elles ne donnaient pas le jour à des citoyens ; mais combien de compensations douces et fières pour leur vanité de femme! Elles faisi^nt l'ornement des jeux solennels , des exercices guerriers , des repré- sentations scéniques; elles seules se promenaient sur des chars , parées comme des reines , brillantes


270 HISTOIRE

de soie et d'or, le sein nu, la tête découverte; dUes composaient F auditoire d'élite dans les séances des tribunaux, dans les lutte» oratoires, dans les assemblées de TAcadémie; elles applaudissaient Phidias, Apetles, Praxitèle et Zeuxis, après leur avoir fourni des modèles inimitables; elles inspi* raient Euripide et Sophocle, Ménandre, Aristophane et Eu polis, en les encourageant à se disputer la paliue du théâtre. Dans les occasions les plus diffi- ciles, ou ne craignait pas de se guider d'après leurs conseils; on répétait partout leurs bons mots, on redoutait leur critique, on était avide, de lenrs éloges. Malgré leurs mœurs habituelles, malgré le scandale de leur métier, elles rendaient hommage aux hdles actions, aux nobles ouvrages, aux grands caractères, aux talents sublimes. Leur blâme ou leur approbation était une récompense ou un châtiment, qu'on ne détournait pas aisément de la vérité et de la justice. Leur charmant esprit, cul- tivé et fleuri, créait autour d'elles l'émulation du beau et la recherche du bien, répandait les leçons du goût, perfectionnait les lettres, tes sciences et les arts, en les illuminant des feux de l'amour. Là était leur force, là était leur séduction. Admirées et aimées, elles excitaient leurs adorateurs à, se rendre dignes d'elles. Sans doute elles étaient les causes flétrissantes de bien des débauches, de biea des prodigalités, de bien des fbties; quelquefoie elles amollissaient les mceurs, elles dégradaient


DE LA PROSTITUTION. rj\

certaines vertus publiques, elles afiaiblissaienl les caractères et dépravaient les âmes ; mais en mémo temps elles donnaient de Télan à de généreuses pensées , à des aetes honorables de patriotisme et de courage, à des œuvres de génie, à de riches inventions de poésie et d'art.

Leur action était surtmit bienfaisante contre UH vice odieux et méprisiible, qui, originaire de Crète, s'était propagé dans toute la Grèce et jus- qu'au fond de l'Asie. L'auteur du Voyage d'Anacluir- sis dit avec raison que les lois protégeaient les coui - tisanes pour corriger des excès plus scandaleux. Les liaisons amicales des jeunes Grecs dégénéraient d'ordinaire, excepté à Sparte, en débauches in- fâmes, que rhabitade avait fait passer dans les mœurs, et que d'indignes philosophes avaient la turpitude d'encourager. Solon avait déjà fondé son fameux dictérion , et taxé à une obole le service public qu'on y trouvait, pour fournir une ditlrac- tion facile aux goûts dissolus des Athéniens, et pour faire une concurrence morale au désoidio honteux de Tamour antiphysique ; mais cette cou- Gurrence fut bien plus active ci plus puissante, lorsque les bétaic'es se chargèrent de rétablir. Elles firent rougir ceux qui les approchaient après s'élre souillés dans ua immonde commerce réprouvé par la aature; elles employèrent tous les artifices de la coquetterie, pour être préférées aux jeunes garçons qui servaient d'auxiliaires à la Prostitution la plus


272 HISTOIRE ,

abominable ; mais elles n'enrent pas toujours Tavan- tage sur ces efféminés^ au menton épilé, aux cheveux ondoyants, aux ongles polis, aux pieds parfumés. Il y avait des perversités incorrigibles, et les débao- chés, qui leur rendaient hommage avec le plus d'en- thousiasme, réservaient une part de leurs appétits sensuels pour un autre culte que le leur. Uopinion, par malheur, ne venait point en aide aux admoni- tions et au bon exemple des courtisanes , qui frap- paient en vain de réprobation les souillures que tolérait Tindulgence des hommes. Tous les jours, à Athènes et à Corinthe, les marchands d'esclaves amenaient de beaux jeunes garçons , qui n'avaient pas d'autre mérite que leur figure et leur beauté physique : le prix de ces esclaves ne faisait pas baisser pourtant celui des hétaires, mais on les achetait souvent fort cher pour leur donner dans la maison l'emploi des concubines. L'honnêteté pu- blique et la pudeur conjugale ne s'indignaient pas de cette abomination. Quant aux jeunes citoyens, qui , comme Âlcibiade, par leurs grâces corporelles et leur séduisante physionomie, excitaient beau- coup de ces passions ignobles, ils étaient honorés au lieu d'être conspués; ils occupaient la première place dans les jeux ; ils portaient des habits d'étoSe précieuse qui les faisaient reconnattre; ils recueil- laient sur leur passage l'éclatant témoignage de l'immoralité publique. Cétaient ià les rivaux que les hétaires essayaient constamment de détrôna ou






DE LA PROSTITUTION. 273

d'efifacer; c'était là le triomphe de la corruption , contre lequel les hétaires protestaient sans cesse. Lorsque Âlcibiade se fut fait peindre, pour ainsi dire, sous ses deux faces, nu et recevant la couronne aux jeux Olympiques, nu et encore vainqueur sur les genoux de la joueuse de. flûte Néméa, les hé- taires d'Athènes formèrent une ligue pour faire exiler cet Adonis qui leur causait un si grave pré- judice. Elles se bornaient parfois à combattre leurs adversaires par le mépris et le ridicule. Dans un Dialogue de Lucien, une aulétride, Drosé, est pri- vée de son amant , le jeune Clinias; c'est Aristénète, « le plus infâme de? philosophes, » dit-ell9, qui le lui a enlevé : a Quoi ! s'écrie Chélidonium , ce visage renfrogné et hérissé, celte barbe de bouc, qu'on voit se promener an milieu des jeunes gens dans le Pœcile! » Drosé lui raconte alors que depuis trois jours Aristénète, qui s'est emparé de cet innocent, promet de l'élever au rang des dieux, et lui feit lire les Colloques obscènes des anciens philoso- phes : (( En un mot , dit-elle , il assiège le pauvre jeune homme! — Courage! nous l'emporterons, répond Chélidonium; je veux écrire sur les murs du Céramique : Aristénète est le corrupteur de Cli- nias. »

Les hétaires fuyaient donc les philosophes qui corrompaient ainsi la jeunesse , mais elles recher- chaient ceux qui avaient une philosophie moins hostile aux femmes. Elles faisaient encore plus de

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tlé UlSTOi&B

cas des poètes et des auteurs œmiques, parce qu'elles participaient presque à leurs succès : a Que serait Méoandre sans Glycère? écrit cette spirituelle hétaire au grand comique grec. Quelle autre te servi- rait, comiue moi, qui te prépare tes masques, qui (e donne tes liabits , qui sais me présenter à temps sur Tavant-scène, saisir les applaudissements du côté d ou ils partent ^ et les déterminer à propos par le bat- tement de mes maina? »^ Poëtes et auteurs comiques n'étaient pas riches, et ne pouvaient guère payer qu en vers les faveurs qu'on leur accordait ; mais ces vers, ajoutaient du moins à la célérité de celle qui les avait#nspirés, et elle était sure aussi d'échap^ per aux sarcasmes du poëte : a le te demande avec instance, mon cher Ménandre, écrivait la même Gljcère,. de mettre au rang de tes pièces favorites la comédie dans laqudUe tu^ me fais jouer le princi- pal r^le, afin que si je ne t'accompagne pas en Égypte> elle me fasse connaître à la cour de Ptolé- mée ,. et qu'elle apprenne à ce roi Tempire que j'ai sur mon amant. » Cette comédie portait le nom môme de Glycère. D'autrie& courtisanes voulurent avw de même leur nom en titre de comédie ,. et Ton vit Ânaxilas , Eubule et d'autres se prêter au caprice de leurs maîtresses. Quant aux philosophes qui n'avaient pas de semblables moyens d'illu^rer ces belles capricieuses, et de les mettre à la.mode^ ils étaient traités par elles avec moins d'égards, et si on ne leur riait pas au nez , si on ne leur tirait


pas la barbe , ob leur tourDaiti souvent le dos^,. siir- tout s'ils parlaient trop : « Sera-ce, écrivait Thaïs à Eutbydème , sera^ee parce que dquS' ignorons la caus^ de la formation des nuées; et la propriété des atomes , que nous^ vous paraissons au-dessous des sophistes? Mais^ sachez* que j;*ai perdii mon temps à lu'instruire de ces secrets de votre philosophie, et que j-en ai raiaounéi peutrétra: ^^veiCi autant de con- naissance que votre^ mititre. » C'était pourtant Âris- tota à qui Thaïa^osait^ faire aingi' lu grip^ace^ en Tac^ cusant d'avoir une feiote aversion pour les femmes : « Pensez- wMis qu'il y ait, di&ait'elle, tant de diffé- rence entre un sophiste et une courtis^{{ie? S'il y en a , ce n'est que dans> tea moyens qfi!il6 emploient pour persuader; Tuoiet^ l'autre ont le même but : recevoir. » Elle voulait pariar avec Euthydème qu'elle viendraiti à< bout, on uqe nuit, de cette austérité factice, et qp'^le forcerait bien Aristote à se contenter des plaisirs^ ordinaires. Les oourtisanes étaient toujoui^ en dispute avec les^ philoso|dies, avec qui elles^ se raccommodaient pour, se brouiller de nouveau. Lieur gros grief contre la philosophie semble avoir été surtout son indulgence ou son penchant pour les amours eoHraordinaires.

Si les philosophes n'avaient pas la force d'âme de résister aux attraits d'une courtisane, on ne doit pas s'étonner que les plus grands hommes de la Grèce aient cédé également à leurs séductions. On en citei^ait bien peu qui soient restés maîtres d'eux-

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^^.J^


re HISTOIRE DE LA PRC^TITUTION.

mêmes en présence de tous les enchantements de la beauté 9 de la grâce, de Tinstruction et de Tesprit. Les rois aussi mettaient leur diadème aux pieds de ces' dominatrices charmantes, à Tinstar de Gygès^ roi de Lydie , qui pleurant une courtisane lydienne, qu'il jugeait incomparable, lui fit élever un tombeau pyramidal si élevé qu'on l'apercevait de tous les points de ses États. Parmi les rois que les courti- sanes grecques subjuguèrent avec le plus d'adresse, nous avons déjà cité les Ptolémées d'Egypte. Alexan- dre le Grand, qui emmenait avec lui, dans ses expé- ditions, l'Athénienne Thaïs, semblait avoir légué avec son vaste empire à ses successeurs le goût des hétaires grecques et des joueuses de flûte ioniennes. Quelques- unes de ces favorites, plus habiles ou plus heureuses que leurs concurrentes, réussirent à se faire épouser. Ainsi, après la mort d'Alexandre, Thaïs, qu'il avait presque divinisée en Taimant , se maria avec un de ses généraux, Ptolémée, qui fut roi d'Egypte, et qui eut d'elle trois enfants. Les hétaires cependant n'é- taient pas aptes à fournir une nombreuse progéni- ture; la plupart restaient stériles. L'histoire mentionne néanmoins plusieurs hommes illustres qui eurent pour mères des courtisanes : Philélaire , roi de Per- game, était fils de Boa, joueuse de flûte paphlago- nienne; le général athénien Timothée, fils d'une courtisane deThracé; le philosophe Bion, fils d'une hétairc de Lacédémone, et le grand Thémistocle, fils d' Abrotone , dictériade taxée à une obole. .



CHAPITRE XI.


Sommaire. — Les hétaïres philosophes. — La Prostitution protégé par la philosophie. — Systèmes philosophiques dela'-'Prostittation.

— La Prostitution lesbienne, — La Prostitution êocratique. — La Prostitution cynique. — La Prostitution épicufi'enne. — Phi- losophie amoureuse de Mégafostrate , maîtres^t^Bu poo^e Âlcman .

— Sapho. — Cléis, sa fille. — Sapho mascula. — Ottsaphique traduite par Boiteau Despréaux. — Les élèves de Saf||o. — Amour effréné de Sapho pour Phaon. — Source singulièrq^de cet amour. — Suicide de Sapbo. — Le saut de Leucade. — L'hétaire philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodiu^êt d'Ans- togiton. — Son courage dans les tourments. — Sa oiort héroï- que. — Les Athéniens élèvent un monument à sâmémoire. — L'hétaire philosophe Clêônice. — Meurtre involontaire de Pau- sanias. — L'hétaire philosophe Thargélie. — Mission difficile et délicate ^n^J^ chargea Xerzès , roi de Perse, -f- Son mariage avec le roi de ThessaKe. — Aspasie. — Son cortège d'hétaires.

— Elle oîrflre une école à Athènes, et y enseigne la rhétorique.

— Ainour de Périclès pour (em|èOTtisane philosophe. — Chry- silla. -^ Périclè>3^ épouse As^Aàie. — Socrate et Alcibiade, amants d'Aspaui^.*r Dialoguer entre Aspasie et Socrate. — Pou* voir d' Aspasie ^ur resp?îr9e Périclès. — fGuerres de Sâmos et de Mégare. — AspsfiBiè et la femmei.,de Xénophon. — Aspasie accusée d'athéisme par Hermippe. — ^^ Périclès devant l'aréopage.


.:&!«£ ^


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i?8 HISTOIRE

1 Acquittement d'Aspasie. — Eiil du philosophe Auaxagore et du sculpteur Phidias , ami-^ d'Aspasie. — Mort de Péridés. — As- paaie se remarie avec un marchand de grains. — Croyance des Pythagoriciens sur l'âme d'Aspasie. ^ La seconde Aspasie , dite Aspasie Millo. — Le cynique Craies. — Passion insurmonlable (jue ressentit Hipparchia pour ce philosophe. — Leur mariage.

— Cynisme d'Hipparclila. — Les hypothèses de celte philosophe-

— Portrait des disciples de Diogène par Aristippe. — Les hé- taïres pythagoTicieimet. — lia m athémali sienne Nicnrète , maî- tresse de Stilpon. — Philâdis et'L^ntinm , maîtresses d'Ëpicure. Amour passionné d'Épicure pour Léontium. — Lettre de cetfe courtisane à son amie Lamia. — Son amour pour Timarque, dis- ciple d'Épicure. — Son portrait par le peintre Théodore. — Ses écrits. — Sa tille Danaë, concubine de Sophroo, gouverneur d'Ephèse. — Mort de Danaé. — Archéanasse de Colophon, maî- tresse de Platon. — Bûcchis de Samos, maltresse de Méné-

' dide,^hï- — Cétébrotiendesoourtieanespar ksphilosopbeeet lespoïteÉ.

Il faut attribuer surtout l'origiBe et le;progrèsde l'hétairisme grec aux courtisanes qui s'intitulaient phil^pphes, parce qu'elles suivaient les leçons des philosophes, et -servaient à leurs .amours. Os ^pliilo- sophes'hétairâg avaient mis de la sorte la Prostitu- tSàn sous .l'égide de la .philosophie, et toutes les femmes, (jDi, par'tempérameot, par cupidité ou par pareuOj '^-abaQdoanatent aux déréglemeoti^'uae vie iiïtpSlÇjiQe, pouvaient g'aatoristfHnRKfiKeQple & 'des. prouesses de Sapho, d'j^asiê

' tîum. Il y eut sans doute un grand noiïî taires qui se dislingiicrent dans les difféientes^éc(rtes

tûe philosophie, mais l'histoire n'a consacré que- dix ou douze noms , qui représentent seuls pendanl^lus de trois siècles le dogme et le culte de rhélaîrisœe,


DE LA PROSTITUTION. «79

si ron peat appliquer ce moMà au système philoso- phique de la Prostitution. Ce système nous parait avoir eu quatre formes et quatre phases distinctes , que nous nommerons lesbienne j socratique ^ cyniqxw et en6n épicurienne. On voit, par ces dénominations arbitraires, queSapho, Socrate, Diogène et Épicure sont les patrons , sinon les auteurs , des doctrines que les hétaires philosophes se chargeaient de ré- pandre dans le domaine de leurs attributions ero- tiques. Sapho prêcha l'amour des femmes; Socrate, Tamour spirituel; Diogène, Tamour grossièrement physique; Épicure, Tamour voluptueux. C'étaient là quatre amours dont les courtisanes de la philoso- phie se partageaient la propagande, et qui trou- vaient ensuite plus ou moins de prosélytes parmi les hétaires familières auxquelles appartenait la direction suprême des plaisirs publics.

La plus ancienne {Ailosophe qui ait laissé un sou- venir dans la légende des courtisanes grecques , c'est Mégalostrate , de Sparte, qui fut aimée du poëte Alcmen, et qui philosophait, poétisait et fai- sait Tamour, 674 ans avant Jésus-Christ. Sa philo- sophie était purement amoureuse, et il est permis de la regarder comme le préInde de Tépicuréisme. AIcman, selon le témoignage d'Athénée, fut le prince des poètes erotiques, et comme il fut aussi le plus fougueux coureur de femmes (erga mulieres "petulanlissimvm , dit la version latine qui ne dit pas tout) , on comprend qu'il ait été le plus gros man-


i80 HISTOIRE

gear qae Tantiquité s'honore d'avoir produit. Il passait à table ses jours et ses nuits , Mégalostrate couchée à ses côtés, et il chantait sans cesse un hymne à Tamour, que Mégalostrate répétait à ranis» son. Dans une ^igramme de ce poêle, épigramme citée par Plutarqae, le joyeux Âicmàn remarque, entre deux libations ,. que. s'il eût été élevé à Sarde, patrie de ses ancêtres, il serait devenu un pauvre prêtre de Cybèle, privé de ses parties viriles, tandis qu'il est supérieur àdx rois de Lydie , comme ci- toyen de Lacédémone , et comme amant de Méga- lostrate. Après cette belle philosophe, qui n'empê- cha pas son ch^ Âlcman de mourir dévoré par les poux , il y a une espèce de lacune dans la philoso- phie erotique. Sapho, de Mitylène, invente l'amour iesbien, et le proclame supérieur à celui dont les femmes s'étaient contentées jusque-là. Sapho n^en avait pas toujours pensé ainsi, et elle n'en pensa pas toujours de même. Elle fut mariée d^bord à un riche habitant de Die d'Ândros, nommé'Gercala , et «lie en eut une fille qu'elle^ appela Cléis, du nom ée sa mère ; mais , étant devenue vébve ^ par un désordre de son imagination et de ses sens, elle se persuada que chaque sexe devait se çoncênti^ sur lui-même et s'éteindre dans un ëmbtassemenKsté- rile. Elle était poëte , elle était philosophe : seê dis- cours, ses poésies lui firéûtb^uCoup. de partisans, surtout chez les femmes, qui n'ëcQUtèreâttiae tnqp ses mauvais conseils. Quoiq^ue Platqgi^* Tait gratifiée


DE LA PROSTITUTION. 181

de répithète de belle^ quoique Athénée se soit fié là-dessus à Tautorité de Platon , il est plus probable que Maxime de Tyr, qui nous la peint noire et pe- tite ^ se conformait à la tradition la plus authentique. Ovide ne nous la montre pas autrement , et la savante madame Darder ajoute au portrait de cette illustre Lesbienne, qu'elle avait les yeux extrêmement vifs et brillants. De plus, Horace, en lui attribuant la qualification de mascula, répétée par Ausone avec le même sens , s'est conformé à une opinion géné- ralement reçue , qui voulait que Sapho eût été her- maphrodite, comme les faits parurent le prouver. Sans doute, la poétesse Sapho, née d'une famille ilistinguée dé Lesbos , et possédant une fortune ho- jiorable, ne se prostituait pas à prix d'argent, mais islle tenait une école de Prostitution , où les jeunes filles de son gynécée apprenaient de bonne heure un emploi extra-naturel de leurs charmea naissants. On a voulu inutilement réhabiliter les mœui;s et la doctrine de Sapho : il sufiit de la fameuse ode, sfai nous est restée parmi les fragments 1de ses poé- sies , pour démpptrer aux plus incrédules que , si Sapho n'était pas hermaphrodite, elle était du moins tribade. (Diversis amarihuf est diffamata, dit Lilio Gregorio Giraldi dans un de ses Dialogues , adeo ut vulgoù'ibas vocuÉrétur.) Celle ode , ce chef-d'œuvre de la passion hyst^ique, retrace la fièvre brûlante, l'extase, le trouble, les langueurs, le désordre et même la dernière crise de cette passion , plus déii-


282 HISTOIRE

ranie, plus effrénée que tous les antres amours. On ignore le nom de la Lesbienne à qui est adressée 4'ode saphique , dont le froid Boileau Despréaux a rendu le mouvement et le coloris avec pins de dia- lear et d'art que ses nombreux concurrents :

Heureux qui près de toi pour toi seule soupire , Qui jouit du plaisir de t'entendre parler, Qui te voit quelquefois doucement lui sourire ! Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l'égalei^

Je sens de veine ea veine une -subtile flannie Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois; Et dans les doux transports où s'égare mon âme , Je ne saurais trouver de langue ni de voix.

Un nuage confus se répand sur- ma vue ,

Je n'entends plu3 , je tombe en de molles langueurs ;

Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,

Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!

On a essayé, mal à propos, de faine honneur à Pbaon des sentiments et des sensations que Saptao exprime dans cette admirable pièce , qui nous |ii1t tant regretta la perte de ses ouvrçgeer; mais, d'un bout à Tautre, Tode s'adresse à une personne du genre féminin. On est donc réduit à la laisser sans nom au milieu de Técole de Sapho,qui ^t pévr élèves on pour amantes Âmyctbéne, Athys,' Ame- torie, Xhélésylle, Cydno, ËunicSi Gong^le, Ana* gore, Mnaïs, Phyrrine, Cyrne, Andromède, Mé- gare, etc. Quelle qne fût celle qui a inspiré Tode


DE LA PROSTITUTION. tS3

dublime dont noosi^evons la conservalion au rhé- teur Longin , cette ode, qui offre une description si •àdèle et si vraie de }a fièvre saphique , a été enre- ,^strée par la sctence médicale de l'antiquité, comme .un monument diagnostique de cette affection. L'abbé Barthéleiny, dans son Voyage â'Anachamia , se borne à dire que Sapho « aima ses élèves avec -excès,, parce qu'elle ne pouvait rien aimer autrc- isent. » La nature, en effet, avait ébauché en elle l'organe masculin en développant celui de son -sexe. Ce fut, dit*on, Tamour inee^neuxdeson frère Cha- raxus , ce fut la rivalité qu'elle rencontra de la part d'une courtisane égyptienne, nommée Rhodopis, •oe fut surtout le triomphe de sa rivale, qui condui- sirent Sapho à la recherche d'une nouvelle manière d'aimer. Elle vivait donc dans la compagnie de ses Lesbiennes , et elle oubliait que les hommes protes- tent contre ses façons de faire, lorsque Vénus, •pour la punir, lui envoya Phaon. Elle Taima aussi- tôt et elle ne réussit point à vaincre les mépris de ce ^1 indifférent. Pline raconte que cet amour légitime était tenu d'une source singulière : Phaon aurait «tFOuvé sur son chemin une racine d'éryngium blanc, -au moment où Sapho passait par là. Le vieux tra- ducteur de Pline explique en ces termes cecurieux passage de YHis'toire natm^elle : « Il y en a qui disent que lia racine de l'éryngium blanc (qui est fort rare) est foite à mode de la nature d'un homme ou d'une femme ; et tient-on que si un homme en ren


28i HISTOIÛ

coDtre une qui soit faite à ^]^M)de du membre de rhomme, il sera bien aimé des femmes, et a-lroii opinion que cela seul induisit la jeune Sapho à por- ter amitié à Phao, Lesbien. » Cette amitié fut telle, que Sapho , désespérée par les froideurs de Pbaon, se jeta dans la mer, du haut du rocher de Leucade, pour étouffer sa flamme avec sa vie. Elle avait mal- heureusement trop instruit ses écolières, pour qu'ella renonçassent à leurs premières amours , et sa philo- sophie, qui n'était que la quintessence de Tamoiir lesbien , ne cessa jamais d'avoir des initiées , parti* culièrement chez les courtisanes. Quelques-unes d'entre elles, pour échapper aux poursuites des hommes qu'elles trouvaient aimables , se précipi*- tèrent aussi du Saut de Lencade , afin de se guérir d'une passion que Sapho regardait comme une honte et comme une servitude.

L'école de Sapho , par bonheur pourl'espèce hu- maine, ne fut toutefois qu'une exception qui ne pouvait prévaloir contre le véritable amour. L'hé- taire Lééna, la philosophe, qu'on ne confondra point avec la favorite de Démétrius Poliorcète , ifeavait pas été pervertie par l'esprit deV^ntradiction des Lesbiennes ; elle exerçait fraiiâroiiient et honorable- ment son métier de courtisane à Athènes; elle était l'amie, la maîtresse d'HarË^dius et dTAristogiton; elle copspira avec eux contre le tyran^ Pisistrate et son 'fils Hippiaa,l^1 i ans avant rànB;mo9erâe,Oa s'empare 4*èlle, on la met à la torture, on veut


DE LA PROSTITUTION. 285

qu'elle nomme ses complices, et qu'elle révèle le secret de la conspiration; mais elle, pour être plus «ûre de garder ce secret , se coupe la langue avec ses dents et la crache au visage de ses bourreaux. On croit qu'elle périt dans les tourments. Les Athé- Biens, pour honorer sa mémoire , lui élevèrent un monument, représentant une lionne sans langue, en airain, qui fut placé à Feutrée du temple dans la citadelle d'Athènes. Ce n'est pas le seul acte de courage et de fierté que présentent les annales des courtisanes grecques. Une autre philosophe, Cleo- nice, hétaire de Byzance, s'était fait connaître par sa beauté et par divers écrits de morale. Ce fut sa réputation qui la désigna aux préférences de Pausa- nias , fils du roi de Sparte Cléombrote. Ce général demanda qu'on lui envoyât cette belle philosophe, pour le distraire des fatigues de la guerre. Cléonice arriva au camp, la nuit, pendant que Pausanias dormait : elle ne voulut point qu'on l'éveillât; elle fit seulement éteindre les lampes qui veillaient au- {»rèsdu général endormi, et elle s'avança dans les ténèbres vers la couche du prince , qui , réveillé en sursaut parle bruit d'une lampe qu'elle renverse, croit à la présence d'un assassin , saisit son poignard et le lui plonge dans le sein. Depuis cette fatale méprise , chaque nuit lui faisait revoir le fantôme de Cléonice qui lui reprochait ce meurtre involon- taire ; il la conjurait en vain de s'apaiser et de lui pardonner ; elle lui annonça qu'il ne serait délivré


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de cette sanglante apparition qu'en, revenant à Sparte. Il y revint, mais pour y moarir de faim dans- le temple de Minerve, où il s'était réfugié, afin d'é- chapper à la vengeance de ses concitoyens qui l'ao rusaient de trahison (471 ans avaut, Jésus-Christ)» L'ère des courtisanes avait commencé en Grèce à Tépoque où Cleonico alliait les séductions de Ta- mour aux enseignements de la philosophie. Une autre philosophe de la môme espèce , Thargélie , de Milet , avait été chargée d'une mission aussi difUcile que délicate par Xerxès, roi de Perse, qui méditait la conquête de la Grèce : cette hétaire, aussi remar^- quable par son esprit et son instruction , que par sa beauté et ses grâces, servait d'instrument politique à Xerxès; elle devait lui gagner les principales ville» grecxjues , en inspirant de Tamour aux chefs qui les défendaient; elle réussit, en etfet, dans cette première partie de sa galante mission : elle captiva, successi- vement quatorze chefs, qui furent ses amants sans vouloir être les serviteurs du roi de Perse. Celui-ci, en pénétrant dans la Grèce par le passage des Ther* mopyles, se vit obligé d'emporter d'assaut les villes dont Thargélie croyait lui avoir assuré la possessioa. Thargélie s'était fixée à Larisse , et le roi de Thessa- lie Tavait épousée : elle cessa d'être hétaire , mais elle rosta philosophe. La haute destinée de cette courtisane excita l'ambition d'une autre Milésienne, qui Féclipsa bientôt dans la carrière des lettres et da la fortune. Aspasie, originaire de Milet, comine


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TJiiargélie, après avoir été dictériade à Mégarey épousa Périclès, l'illustre chef de la république d'A- ibèues.

Elle était veoue à Athènes, vers le milieu du cin- quième siècle'avant l'ère moderne; elle y élait ve- nue avec un brillant cortège d'hétaires qu'elle avait formées , et dont elle dirigeait habilement les opé- rations. Ces hétaïres n'étaient pas des esclaves étraogères, savantes seulement dans l'art de la vo- lupté; c'étaient de jeunes Grecques, de condition libre, nourries des leçons^de la philosophie que pro- fessait leur éloquente institutrice, et initiée» à tous les mystères de la galanterie la plus raffinée. Aspasie avait aussi des moyens de séduction tou- jours prêt& pour toutes les circonstances, et elle exerçait, par l'intermédiaire de ses élèves, VinHuenee qa'elle ne daignait pas tirer de ses propres res- sources. Elle ouvrit son école et y enseigna la rhéto- rique : les citoyens les plus considérables furent ses auditeurs et ses admirateurs. . Périclès , qui s'étaii épris de cette philosophe ,. entraînait à sa suite, non- seulement les généraux , les orateurs*, les poètes , tous les hommes éminents de la république, mais encore les femmes et les fiHes de ces citoyens , que Tamour de la rhétorique rendait indulgentes pour tout le reste. Elles y allaient « pour l*ouïr deviser, » dit Plutarque dans la naïve traduction de Jacques Amyot , aumônier de Chartes IX et évéque d^Au- xerre, a combien qu'elle menast un train qui n'estoit


288 HISTOIRE

goères honneste , parce qu'elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui faisoient gain de leur corps. » Ce fut par là qu'elle acheva de captiver Périclès qui Taimait à la passion , mais qui n'était pas indiffé- rent aux ragoûts de libertinage qu'elle lui préparait. Âspasie se montrait partout en public, au théâtre, au tribunal , au lycée , à la promenade, comme une reine entourée de sa cour; elle s'était fait, d'ail- leurs, une royauté plus rare et moins lourde à porter que toutes les autres : elle seule donnait le ton à la mode; elle seule dictait des lois aux Athéniens et même aux Athéniennes pour tout ce qui concernait les habits, le langage, les opinions, les mœurs mêmes , car elle mit en honneur Thétairisme et elle lui ôta, pour ainsi dire, sa tache originelle. Les jeunes Grecques, en dépit de leur naissance, descen- dirent du rang de citoyennes à celui de courtisanes , et se proclamèrent philosophes à l'exemple d' Aspasie. Périclès, avant d'aimer Aspasie, avait aimé Chry- silla , fille de Télée de Corinthe ; mais ce premier amour passa sur son union conjugale, sans la dissou- dre ni la troubler. Dès qu'il eut connu Aspasie, il ne songea plus qu'à rompre son mariage, pour en contracter un nouveau avec elle. Il amena donc sa femme à consentir au divorce, et il put alors, en se remariant, introduire dans sa maison la belle philo- sophe qu'on appelait dans les tavernes la dtctériade de Mégare. Périclès était fort amoureux, mais il n'é- tait pas ja'oux ; il laissait Aspasie fréquenter So-


DE LA PROSTITUTION. M9

.craie et Alcibiade, qui Tavaient possédée avant loi : « Il n'allait jamais an sénat, rapporte Plntarqne, et il n'en revenait jamais , sans donner un baiser à son Aspasie. » Les commentateurs n'ont pas dédaigné de s'occaper de ce baiser quotidien du départ et du retour : ils Font supposé aussi tendre que Périclès était capable de le faire. Ensuite, Aspasie demeurait seule avec Socrate ou Alcibiade , et elle ne se con- sacrait pas uniquement à la philosophie, en attendant Périclès. L^entretien roulait entre nos philosophes sur des sujets érotiques7et Ton regrette d'apprendre que cette charmante femme tolérait, encourageait même chez ses deux amis les désordres les plus re- poussants. Platon nous a conservé un fragment d'un dialogue entre Socrate et Aspasie : « Socrate, j'ai lu dans ton cœur, lui dit*elle; il brûle pour le fils de Dinomaque et de Glinias. Écoute , si tu veux que le bel Alcibiade te paye de retour, sois docile aux con- seils de ma tendresse. — discours ravissants! s'écrie Socrate, ô transports ! . . . Une sueur froide a parcouru mon corps, mes yeux sont remplis de larmes... — Cesse de soupirer, interrompt-elle; pé- nètre-toi d'un enthousiasme sacré ; élève ton esprit aux divines hauteurs de la poésie : cet art enchan- teur t'ouvrira les portes de son âme. La douce poé- sie est le charme des intelligences; l'oreille est le chemin du cceur, et le cœur Test du reste. » Socrate, de plus en plus attendri , ne sait que pleurer et ca- che son front chauve entre ses mains : a Pourquoi

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pteares-tQ, mon cher Socraie? Il troablera donc ton-«  jours ton coeur, cet amour qui s'est élancé, ccmmie réclair, des yenx de ce jeune homme iasensible? Je t'ai promis de ie fléchir pouir (oi!... » La coeaplai- sante Aapasie ne parait pas trop piquée da sooces* seur q«e Socrate veut laî donner, elle qui avait en les poémices de <xUe austère sagesse. « Vénus se ven- gea de Ii^ii, dit le poète élégiaqoe Hermésîanax, en renflamœant pour Aspesie ; son esprit profond n'é- tait plus occupé que des Involes inquiétudes de Ta- mour. Toujours il inventait de nouveaux prétextes pour retourner chez Âspasie, et lui, qui avait dé* mêlé la vérité dans les sophismes les plus tortueux , ne pouvait trouver d'issue aux détours de son pro- pre cœur. »

A^asie ne manifesta jamais mieux son pouvoir sur l'esprit de Périclès qu'en obtenant de lui qu'il déclarât la guerre aux Samiens , puis aux Méga- riens. Dans ces deux guerres, elle accompagna son mari et ne se sépara point de sa maison d'hétaires. La guerre de Sajnos ne fut pour elle qu'un souvenir d'intérêt à Tégard de sa ville natale : Aspasie ne voulut pas que les Samiens ^ qui étaient alors en lutte avec les Milésiens, s'emparassent de Milet; elle promit du secours à ses compatriotes et elle leur tint parde. Quant à la guerre de Mégare , la cause &i était mdns honorable. Alcibiade, ayant entendu vanter les charmes de Simcetbe, courtisane de Mé- gwre, se rendit dans cette ville avec qudques jeunes


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liberiiiis , elj|r mlevèrent Simœlhe en disant qnlls agissaient pour le omple de Péridès. Les Méga- riens usèrent de représailles et firèÉtenlever aussi deux hétaires de la maison d-Âspasi^^* Celle-ci se plaignit amèrement , et voici la guerre déclarée. Cette gnare de Mégare fat le commenoeoient de celle du Pétoponèse. Âspasie, par sa présence et par Tai- maUe concoars de ses filles, entretint le coorage des capitaines de Tannée ; pendant le siège de Samos scirtoat, les hétaires ne chômèrent pas, et elles firent de si énormes bénéfices, qu'elles remercièrent Vénus en lai élevant un temple aax poires de cette ville, qni n'avait pas résisté longtemps à Tarmée de laides. Cette double guerre, qai coûtait, si glorieose qu'elle fût , beaucoup de sang et d'argent , augmenta le nombre des ennemis d'Aspasie et accrut lem* achar- nement. Les femmes honnêtes, irritées de se voir pré- férer des courtisanes qui savaient mieux plaire, re^ prodièrent vivemrat à Âspasie et à ses compagne de débaudier les hommes, et de faire tort aux amours Intimes. Aspasie rencontra la femme de Xénophon, qui criait plus haut que les autres; elle Tarréta par le bras et lui dit en souriant : a Si Tor de votre vcHsine était mdlleur que le vôtre, lequel aimeriez-vous mieux, le vôtre ou le sien? — Le sien , répondit en rougissant cette fière vertu . — Si ses habits et ses joyaux étaient plus riches que les vètres y continua Aspasie , aimeriez-vous mieux les siens que les vôtres? — Oui, répliqua- 1- elle sans hé-

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mter. — Mais si son mari était meilletur que le v6- tre» ne raimeriez-voaci pas mieat aussi? » La femme de Xénophoa fie répondit rien et s'enveloppa dans les plis de son voile.

Cependant les ennemis d'Âspasie redonblaiait de malice et de perfidie. Les poètes comiques , payés ou sédaits, Tinsultaient en plein théâtre : ils l'appe- laient une nou vdle Omphale , une nouvelle Déjà- nire , pour exprimer le tort qu'elle faisait à Périclès. Gratinus alla jusqu'à la traiter de concubine impu- dique et déboutée. C'est alors qu'Hermippe, un de ces faiseurs de comédies, l'accusa d'atbéisme devant Taréopage, en ajoutant, dit le Plutarqne d*Amyot, « qu'elle servait de maquerelle à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville , dont Péri* clés jouissait. » L'accusation suivit son cours; Aspa- sie comparut en face de l'aréopage , et elle eût été inévitablement condamnée à mort , si Périclès n'é- tait venu en personne pour la défendre : il la prit dans ses bras , il la couvrit de baisers et il ne put trouver que des larmes ; mais ces larmes eurent une éloquence qui sauva Taccusée. La même accusation atteignit ses amis /le philosophe Anaxagore et le sculpteur Phidias; mais Périclès ne put les préser- ver de l'exil qui les frappa , malgré les pleurs d' As- pasie. En perdant le grand homme qui l'avait r^a< bilitée, Aspasîe ne resta pas fidèle à sa mémoire; elle lui donna pour successeur un grossier marchand de grains , nommé Lysiclès , qu elle prit la peine de


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polir et de parfamer. Elle o^oesea point de professer la rhétorique, la philosophie et l'hétairisme. Elle mourot vers la fin du cinquième siècle avant Jésus- Christ. C'était une croyance des Py thagoriens , que son âme avait été celle de Pythagore, et qu'elle passa de son beau corps dans celui^ii l^jdeux cy- nique Cratès. Son nom avait retenti -jusqu'au fond de l'Asie, et la maltresse de Cyrus le jeune, gou- verneur de r Asie-Mineure , voulut être nommée aussi Aspasie, en souvenir de la célèbre philosophe qu'elle essayait d'imiter. Cette secoq^è Aspasie, non moins remarquable par sa beauté et son esprit, hé- rita de la célébrité de son homonyme » et entra tour à tour dans le lit de deux roisxie Perse, Ârtaxerxe et Darius. Elle était Phocéenne, et avant de prendre le surnom d'Aspasie, elle avait porté celui de Milto, c'est-à-dire vermillon , à cause de l'éclat ,de son teint.

Puisque Aspasie, parla grâce de la métempsycose, avait consenti à devenir le cynique Cratès, on s'é- tonnera moins de la préférence que la philosophe Hipparchia avait accordée à ce cynique, qui vivait en jplûen, 350 ans avant Jésus-Christ. Elle apparte- nait à une bonne famille d'Atljènes; ^le n^était pas laide; elle avait beaucoup d'intelligence et d'in- struction ; mais dès qu'elle eut écouté Cratès discu- tant sur les arcanes de la philosophie cynique , elle devint amoureuse de lui , et elle ne craignit pas de déclarer à s^ parents qu'elle se livrerait à Cratès. On


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monde cynique , car le portrait que le philosophe Aristippe nous a laissé des disciples de Diogène, donne des femmes de cette secte une idée assez peu engageante : « N*auriez-voos pas raison, dit-il, de vous moquer de ces hommes qui tirent vanité de Tépaisseur de leur barbe , d'un bâton noueux et d'un manteau en guenilles , sous lequel ils cachent la sa- leté la plus outrée et toute la vermine qui peut s'y loger? Que diriez-vous encore de leurs ongles qui ressemblent aux griflFes d'une bête fauve? »

Les pythagoriciens étaient du moins, en dépit des préceptes de Socrate , mieux vêtus et mieux lavés; les hétaïres qui se consacraient à ces philosophes et qui leur prêtaient une aide dévouée, n'avaient rien de repoussant dans leur toilette, et à travers les soins de la philosophie , elles prenaient le temps de soigner les choses matérielles. Ces hétaires ne fai- saient pas fi du luxe , principalement celles de la secte d'Épicure. Avant lui, Stilpon, philosophe de Mégare, au milieu du quatrième siècle avant Jésus- Christ , avait introduit aussi les hétaires dans la secte des stoïciens , quoique cette secte regardât la vertu comme le premier des biens. Stilpon commença par être débauché et il en conserva toujours quelque chose, alors même qu'il recommandait à ses dis- ciples de tenir en bride leurs passions : le fond de sa doctrine était l'apathie et l'immobilité. Sa maîtresse Nicarète , qu'il faut distinguer d'une courtisane do môme nom , mère de la fameuse Nééra , pfotestait


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contre cette doctrine et partageait ses moments entre les mathématiques et Tamonr. Née de parents ho* norables qui lui donnèrent une belle éducation , elle fut passionnée pour les problèmes de la géométrie et elle ne refusait pas ses faveurs à quiconque lui pro- posait une solution algébrique. Stilpon ne lui apprit que la dialectique; d'autres lui enseignèrent les pro- priétés des grandeurs qui font Tobjet des mathéma- tiques ; Stilpon s'enivrait et dormait souvent; les au- tres n'en étaient que plus éveillés. Une secte philo- sophique qui avait des hétaires pour lui faire des partisans, ne manquait jamais de réussir. Si la ma- thématicienne Nicarète rendit des services multipliés aux stoïciens, Philénis et Léontium ne furent pas moins utiles aux épicuriens. Philénis, disciple et mat- tresse d'Épicure, écrivit un traité sur la physique et sur les atomes crochus. Elle était de Leucade, mais elle n'en fit pas le saut, car elle n'avait point à se plain- dre de la froideur de ses amants. Elle eut à sa dispo- sition la jeunesse d'Épicure; Léontium ne connut ce philosophe que dans sa vieillesse : il ne l'en aima que davantage , et elle était bien embarrassée de lui rendre amour pour amour. « Je triomphe , ma chère reiâé, lui écrivait*il en réponse à une de ses lettres; de quel plaisir je me sens pénétré à la lecture de vo- tre épttre! » Diogène-Laerce n'a malheureusement cité que ce début épistolaire. Quant aux lettres de Léontium, on n'en a qu'une seule, adressée à son amie Lamia, et Ton peut juger, d'après cette lettre,


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que le vieil Ëpicure avait plus d'un rival préféré. Ses soupçons et sa jalousie n'étaient donc que trop justifiés. Léontium admirait le philosophe ei ab- horrait le vieillard.

(( J'en atteste Vénus! écrit-elle à Lamia; oui, si Adonis pouvait revenir ici-bas et qu'il eût quatre- vingts ans, qu'il fût accablé- des infirmités de cet âge, rongé par la vermine, couvert de toism» puantes et malpropres, ainsi que mon Ëpicure, Adonis lui-même me paraîtrait insoutenable. » Ëpi- cure est jaloux, avec raison, d'un de ses disciples, de Timarque, jeune et beau Cépbisien, que Léon- tium lui préfère à juste titre, n C'est Timarque, ditrelle, qui le premier m'a initiée aux mystères de Tamour : il demeurait' dans mon voisinage et je crois qu'il eut les prémices de mes faveurs. Depuis ce temps , il n'a cessé de me combler de biens : robes , argent , servantes , esclaves , joyaux des pays étran- gers , il m'a tout prodigué. » Épicure n'est pas moins ' généreux , mais il n'en est pas plus aimable et il est cent fois plus jaloux ; car, si Timarque souffre sans se plaindre la rivalité de son maître, celui-ci ne peut lui pardonner d'être jeune, beau et aimé. Ëpienre charge donc ses disciples favoris Hermaque , Metro- dore , Polienos , de surveiller les deux amants et de les empêcher de se joindre, a Que foites-voas, Épî- cure? lui dit Léontium, qui essaye de l'apaiser. Vous vous traduisez vous-même en ridicule; votre jalousie va devenir le sujet des conversations pabli-


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qites et des plaisanteries du théâtre, les sophistes glo«  seront snr vous. » Mais le barbon ne vent rien en- tendre : il exige qu'on n*aime que lui : « Toute la ville d'Athènes, fût-eïle peuplée d'Épicures ou de leurs semblabtes , s'écrie Léontium poussée à bout, j*en jure par Diane , je ne les estimerais certainement pas tous ensemble autant que la moindre partie du corps de Timarque, voire le bout de son doigt! o Léôntiom demande un asile à Lamia , pour se mettre à Tabri des fureurs et des tendresses d'Épicure.

Elle na s'épargnait pas, d'ailleurs, les distractions; elle av^t , en même temps, un autre amant, le poëte Hermésianàx, de Colophon, qui composa en son honneur une histoire des poètes amoureux et qui lui réserva la plus belle place dans ce livre. Mais elle était plus préoccupée de philosophie que de poésie, et elle ne se trouvait jamais mieux que dans les dé- licieux jardins d'Épicure, où elle se prostituait pu- bliquement avec tous les disciples du maitre , auquel elle accordait aussi ses faveurs devant tout le monde. C'est Athénée qui nous fournit ces détails philoso- phiques. On est indécis, après cela, pour deviner la manière dont le peintre Théodore avait représenté Léontium en méditation : Léontium Epkttricogitantem y dit Pline, qni fait l'éloge de ce portrait pélèbre. Elle ne se bornait point à parler sur la doctrine d'Épicure : elle écrivait des CHivrages remarquables par l'élé- gance du style. Celui qu'elle rédigea contre le savant Théophraste faisait l'admiration de Cicéron , qui re-


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que le vieil Épicure avait plus d'un rival préféré. Ses soupçons et sa jalousie n'étaient donc que trop justifiés. Léontium admirait le philosophe et al> horrait le vieillard.

(i J'en atteste Vénus! écrit-elle à Lamia; oui» si Adonis pouvait revenir ici-bas et qu'il eût quatre- vingts ans, qu'il fût accablé* des infirmités de cet âge, rongé par la vermine, couvert de toisons puantes et malpropres, ainsi que mon Epicure, Adonis lui-même me paraîtrait insoutenable. » Épi- cure est jaloux, avec raison, dun de ses disciples, de Timarque, jeune et beau Cépbisien, que Léon- tium lui préfère à juste titre. « C'est Timarque, dit-elle, qui le premier m'a initiée aux mystères de l'amour : il demeurait dans mon voisinage et je crois qu'il eut les prémices de mes faveurs. Depuis ce temps , il n'a cessé de me combler de biens .* robes , argent, servantes, esclaves, joyaux des pays étran- gers , il m'a tout prodigué. » Epicure n'est pas moins généreux , mais il n'en est pas plus aimable et il est cent fois plus jaloux; car, si Timarque souffre sans se plaindre la rivalité de son maître, celui-ci ne peut lui pardonner d'être jeune , beau et aimé. Ë{H€iife charge donc ses disciples favoris Hermaque , Metro- dore , Polienos , de surveiller les deux amants et de les empêcher de se joindre, a Que iaites-vons. Épi» cure? lui dit Léontium, qui essaye de Tapaiso*. Vous vous traduisez vous-même en ridicule; votre jalousie va devenir le sujet des conversati(»8 pablî-


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ques et des plaisaûteries da théâtre, les sophistœ glo«  seront sur votis. î) Mais le barbon ne veut ries en- tendre : il exige qu'on n'aime que lai : « Toute la ville d'Athènes, fût-elle peuplée d'Épicnres ou de leurs semblables , s'écrie Léontium poifêsée à bout, j'en jure par Diane , je ne les estimerais certainement pas tous ensemble autant que la moindre partie du corps de Timarque, voire le bout de son doigt! » Léontium demande un asile à Lamia , pour se mettre à l'abri des fureurs et des tendresses d'Épicure.

Elle nas'épargnait pas, d'ailleurs, les distractions; elle av^t , en même temps, un autre amant, le poëte Hermésianax , de Colophon, qui composa en son honneur une histoire des poètes amoureux et qui lui réserva la plus belle place dans ce livre. Mais elle était plus préoccupée de philosophie que de poésie, et elle ne se trouvait jamais mieux que dans les dé- licieux jardins d'Épicure , où elle se prostituait pu- bliquement avec tous les disciples du maît^, auquel elle accordait aussi ses faveurs devant tout lé monde.


C'est Athénée qui nous fournit ces détails philoso- phiques. On est indécis, après cela, pour deviner la manière dont le peintre Théodore avait représenté Léontium en méditation : Léontium Epicuricogitantemj dit Piiue, qai fait l'éloge de ce portrait pélèbre. Elle ne se bornait point à parler sur la doctrine d'Épicure : elle écrivait des ouvrages remarquables par l'élé- gance du style. Celui qu'elle rédigea contre le savant Théophniste faisait l'admiration de Cicéron , qui re« 


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greltait de trouver tant d'atticisme provenant d'ane source, si impure. On prétend que la doctrine épicch rienne Tavait rendue mère, et que sa fille Danaé, qu'elle attribuait à Ëpicure , naquit sous les platanes des jardins de ce philosophe. Au reste, malgré son âge vénérable , Épicure couvait sous ses cheveux blancs toutes les ardeurs d'un jeune cœur. Diogène-Laerce cite de lui cette lettre comparable à Tode brûlante de Sapho : « Je me consume moi-même ; à peine puis-je résister au feu qui me dévore ; j'attends le moment où tu viendras te réunir à moi comme une félicité digne des dieux ! » Par malheur, cette épître pas- sionnée n'est point adressée à Léontium , loiçus à Pi- toclès , un des disciples du père de répicurisme. Nonobstant Pitoclès et Léontium , on a tenté de faire d'Épicure le plus chaste , le plus vertueux des phi- losophes. Léontium lui survécut sans doute et flo- rissait encore vers le milieu du troisième siècle avant l'ère mocy^ne.

Sa fille Danaé ne mourut pas en courtisane : elle était devenue la concubine de Sophron , gou- verneur d'Éphèse, sans abandonner pour cela la philosophie de sa mère et de son père. Sophron l'ai- mait éperdument, et Laodicée, femme de Sophron, ne fut pas jalouse d'elle; au contraire, elle en fit son amie et sa confidente : elle lui confia un jour qu'elle avait remis à des assassins le soin de les délivrer toutes deux à la fois d'un mari et d'un amant Danaé s'en alla tout révéler à Sophron , €|ni n'eut


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que le temps de s'enfuir à Gorinlhe. Laodicée, fu- rieuse de voir sa victime lui échapper, se vengea sur Danaé et ordonna qu'elle fût précipitée du haut d'un rocher. Danaé, en mesurant la profondeur du précipice dans lequel on allait la jeter, s'écria : « dieux ! c'est avec raison qu'on nie votre existence. Je meurs misérablement pour avoir voulu sauver la vie de l'homme que j'aimais , et Laodicée, qui vou- iùt assassiner son époux , vivra au sein de la gloire ^i des honneurs. »

Telles furent les principales philosophes qui ont foit partie des hétaires grecques et qui donnèrent un prestige de science , un attrait d'esprit , une raison d'être , aux faits et gestes de la Prostitution ; elles s'élevèrent au rang des maîtres de la philosophie , par la parole et par le style : leur gloire rejaillit sur Fin- nombrable famille des courtisanes qui , en fréquen- tant des poètes et des philosophes, ne devenaient pas toutes philosophes et 'pbëti^ elles-mêmes. Platon eut Ârchéànas^e de G^^ou y IM^nécIide , Bacchis de Samos; Sôplu)oIe^'Ârc3Hp|n|^Autagoras, Bé- dion, etc.; mais ces hêt^^^ se' contentèrent de briller dans les choses de leur profession et ne cher- cher eut pas à s'approprier le génie de leurs amants , comme Prométhée le feu sacré. Poètes et philosophes à Tenvi chantèrent les louanges des courtisanes.


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CHAPITRE XII.


Sommaire. — Les familières des hommes illustres de la Grèce. — Amour de Platon pour la vieille Archéanasse. — Ëpigramme qu'il fit sur les rides de cette hélaire. — Interprétation de cette épigramme par Fontenelle. — L'Hippique Plangone. — Pam- pbile. — Singulière offrande que fit cette courtisane à Vébus. — Son académie d'équilation. — Vénus Hippolyiia. — Rivalité de Plangone et de Bacchis. — Proclès de Colophon. — Générosité vde Bacchis. — Le collier des deux amies. — Archippeet Théoris,

■*fiiaîtresses de Sophocle. — Hymne de Sophocle à Vénus. — Théoris condamnée à mort sur Taccusation de Démosthèhe. — ■ Ârchîppe la Chouette, — Aristophane rival de Socrate. — Théo- ^dote. Don de Dieu. — Socrate $age concilier des amours. — Dédains d'Ârchippe pour Aristophane. — Vengeance dAristo- phane. — Les Nuées. — Mort de Socrate. — Lamia et Glycère ,

' maîtresses de Ménandre. — Lettre de Glycère à Bacchis. — Amour sincère de Ménandre pour Glycère. — Comédies faites en l'honneur des courtisanes. — Le poëte Antagoras et l'avide Bé- dion. — Lagidc ou la Noire et le rhéteur Céphale. — Choride et Aristophon. — Phyla concubine d'Hypéride. — Les maîtresses d'Hypéride. — Euthias accnsateur de Phryné. — Isocrate et Lagisque. — HerpylKs et Aristote. — L'esclave Nicérate et le rhéteur Stéphane. — L'impudique Nééra. — Le maître, le com- plaisant, le médecin et l'ami de Naïs ou Oia. — L'hétaire Bac-


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(%]^3. _ Efforts que fit cette courtisane pour sauver Phryné de raccusation portée contre elle par Euthias. — Regrets que causa sa mort.— Désespoir d*Hyp4ride son amant. — La bonne Bacchis.

— Mœurs honnêtes de la courtisane Pithias. — Exemple de ten dresse donné par Théodète lors de la mort d*Àlcibiade son amant. — L'hétaire Médontis d'Abydos. — Les quadriges de Thémistocle.

— La vieille courtisane Thémistonoé. — Boutades de Nico dite la Chèvre* ^ Ëpigrammes de Msfnia dite V Abeille et Marrie,

Presque tons les grands hommes de la Grèce s'at- tachèrent , comme Périclès, au char des courtisanes; chaque orateur, chaque poëte eut sa familière; mais , quoique les hétaires y qui s'adonnaient ainsi aux lettres et à Téloquence, n'eussent pour mobile d'intérêt que l'amour de la célébrité, elles forent souvent trompées dans leur attente , et leurs amants ne les ont célébrées que dans des ouvrages qui sur- vivaient peu à la circonstance y ou qui du moins ne sont pas venus jusqu'à nous. Il ne reste donc que bien peu de détails sur ces hétaires que les n(H^ illustres de leurs adorateurs nous recommandèoi^ assez, mais qui ont peut-être trop négligé de se MçOtfP- mander par elles-mêmes , par leurs grâces '^ par leur esprit. Il semble que les hommes éminents qni ne rougissaient pas de les aimer et de se traîner à leurs pieds publiquement , aient craint de se corn* promettre vis-à-vis de la postérité en se faisant les trompettes de la Prostitution et des vices qui en dé- coulent. Il est possible aussi que les maîtresses choisies par les maîtres de la littérature grecque n'eussent pas d'autre mérite que Thonneur de ce


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choix et leur beauté matérielle ; ce n'est pas d'au- jourd'hui que les gens d'esprit ont donné la préfé- rence aux belles statues, et se sont moms préoccupés des sentiments que des sensations ; or, chez les Grecs, comme nous F avons déjà dit, la femme était sur- tout remarquable par la perfection des formes, et son corps harmonieux avait seul plus de séductions muettes que Tesprit et le. cœur n'en eussent pu mettre dans sa voix et dans son entretien. Nous en con- clurons que les amantes des poètes , des orateurs et des savants, n'étaient que belles et voluptueuses.

Platon dérogea pourtant de la philosophie jusqu'à composer des vers sur les rides de son Ârchéanasse, qu'il n'en aimait pas moins, si ridée qu^elle fût. Cette épigramme, qui est intraduisible en français, roule sur Tanalogie de consonnance que présente en grec le mot ride et le mot bûcher (en latin , rogum et ruga) : a Ârchéanasse , hétaire colophonienne , est maintenant à moi , elle qui cache sous ses rides un Amour vainqueur. Âh! malheureux, qu'elle a tou- chés de sa flamme dans sa première jeunesse , vous êtes depuis longtemps la proie du bûcher! » On attribue au poëte Âsclépiade ces vers qui portent le Qom de Platon , et que Fontenelle a déguisés de la sorle^ dans une galante incitation qu'il s'est bien gardé de rapproi^ber de l'origioal grec :

-^'aiiËable Ârchéanasse a mérité ma foi ;

^e a des rides^^maid je voi Utie troupe d'Amours se;jouer dans ses rides.

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Vous qui pûles la voir avant que ses appas Eussent du cours des ans reçu ces petits vides, Âh! que ne souffrîtes- vous pas!

Au reste « Tépigramme de Platon ou d'Asclépiade pourrait s'entendre de dix manières et se traduire de cent. Nous comprenons mieux une autre épi- gramme, dont Fauteur ne s'est pas nommé, et qui a été faite pour une autre courtisane de M ilet, appdée Plangone en Grèce, et Pamphile en lonie. Cette Plangone , dont la beauté était sans rivale , enleva les amants de ses deux amies Pbilénis et Baccbis; puis , satisfaite de sa double victoire , offrit à Vénus un fiouetet une bride, avec celte inscription allégo- rique : a Plangone a dédié ce fouet et ces rênes bril- lantes^ et les a mis sur la porte de son académie , où Ton apprend si bien à monter à cheval , après avoir vaÎACu avec un seul coursier la guerrière Pbilénis , quoiqu'dle commençât déjà à être sur le retour. Ai- mable y^émSy accorde-lui la faveur de voir sa vic- toire passer à l'immortalité. » Le poëte , dans ces vers , compare la carrière amoureuse aux stades ou se faisait la course des chars ; Plangone se servit si habilauent du fouet et de la bride , qu'elle atteignit le bot avant Pbilénis, qui avait dépassé pourtant b borne fatale , et qui se croyait sûre de garder T^v tage; quant au coursier, que montâajt PbngQBèdb cette lutte mémorable, c'était peutrêtr^îe. ppëte îqî- ipéme. Sf Plangone QO^vle prix de la CQàése cett€| fois-là, elle fut moins %Leofeuse ptos-ttNL; Luciett


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nous apprend qu'elle se trouva un beaa matin dé- pouillée par son amant, qui de cheval était devenu écnyer et avait retoamé le fouet et la bride contre son écuyère : « Un seul cavalier lui a coûté la vie, » dit Lucien, qui fl^isait allueion à Tinscription de l'offrande à Vénus. Nous supposerions vok>ntien9kqu*à cette offrande était jointe une statuette représentant la courtisane sons les traits de la déesse qu'elle in- voquait dans son académie d'équitation , car son nom (7rXayr/ov) resta depuis à dès poupées ou images de cire qu'on vendait aux portes des tasoj^ de Vénus , principalemeal à Trézène , où Vénus était adorée sous le titre à'lK^)olytia.

Plangone fut moins célèbre par ses mœurs bip- ' piques que par sa rivalité avec Baccbis. Cette belle hétaire de Samos, la plus douce et la plus honnête des courtisanes , avait pour amant Prodès de €k)lo- phon. Ce jeune homme rencontra Plangone et oublia Bacchis; mais Pfemgone, sachant quelle Me^ sa rivale^ ne voulut pas écouter d^abord les Jpc^m supplications de Proeiès, qui lui offrai|^»|^^.U)]Dt sacrifier pour elle > même Bacchis : « Damaudca^sim une preuve d'amour? disait- il, je vous la donnerai, dût-elle me coûter la vie. — Eh ïAm ! je te de- mande le colHer de Bacchis, répondît Plangone en riant. » Ce collier de perles n^avait pas de pareil au monde : les reines d'Asie Taiviaient à la courtisane, qui le portait jour et nuit. Proclès, désespéré, s^eo alla trouver Bacchis , lui avoua en pleurant qu'il se

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mourait d'amour, et que Plangone, par dérision sans doute, ne lui laissait aucun espoir, à moins qu'il n'e&t le collier de Bacchis à donner en échange de ce qu'il demandait. Bacchis détacha en silence son collier et le mit dans les mains de Proclès ; ce- iui-ci, éperdu, indécis, fut au moment de le rendre en se jetant aux genoux de sa noble maîtresse ; mais la passion TempcHla ; il se leva en tremblant et s'en- fuit comme un voleur avec le collier : a Je vous renvoie votre collier, écrivit Plangone à Bacchis dont elle admirait la générosité ; demain je vous renverrai votre amant. » Les deux courtisanes conçurent réci- proquement beaucoup d'estime Tune pour l'autre, et se lièrent d'une si étroite amitié, qu'elles mirent en commun jusqu'à l'amant et le collier. Quand on voyait Proclès entre ses deux maîtresses , on disait : « C'est le collier des deux amies ! »

Revenons aux maîtresses des grands hommes. Sophocle, le vieux Sophocle en eut deux, Archippe et Théoris. Celle-ci était prêtresse dans les mystères dei^raus et de Neptune; elle passait aussi pour m^igulèiine, parce qu'elle fabriquait des philtres. Ëllç a^it dédaigné Tamour du fameux Démofi- ihène, pour flatter Torgueil de Sophocle, qui adressa cet hymne à Vénus : a déesse , écoute ma prière ! Rends Théoris insensible aux caresses de cette jeu- nesse que tu favorises; répands des charmes l^r ma chevelure blanche; fais que Théoris préfère ni vieillard. Les forces du vieillard sont épuisées, mais


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son esprit conçoit encore des désirs. » DémosthèDe, ppur se venger des dédains de cette belle prêtresse, l'accusa d'avDîr conseillé aux esclaves de tromper leurs maîtres , et la fit condamner à mort. Sophocle ne parait pas avoir pris la défense de là malheureuse Théoris. Il aimait déjà peut-être Archippe, qui lui sacrifia le jeune Smicrinès : « C'est une chouette , dit celui-ci, elle se plait sur les tombeaux. » Ce tombeau-là cachait un trésor : Sophocle, qui mou- rut centenaire, laissa tous ses biens par testament à Taimable chouette. Les courtisanes n'aVàient pas moins d'empire sur. la comédie que sur la tragédie. Aristophane fut le rival de Socrate , et eut une pas- sion malheureuse pour la maîtresse de ce philo- sophe, qu'on avait surnommée Théodote^ c'est-à- dire Don de Dieu. Cette divine hétaire avait re||a des leçons de Socrate , qui s'intitulait lui-même le sage conseiller en amours; elle s'était éprise de ce nez camard et de ce front chauve; elle avait supplié Socrate de lui donner la plus humble place parmi . ses amantes et ses disciples : a Prêtez-moi^donc un philtre dont je puisse me servir, lui avait-^lle dit ^soupirant, pour vous attirer près de moi? — Mais je ne veux pas vraiment, avait répondu Socrate, être attiré près de vous; je prétends bien que vous veniez me chercher vous-même. — J'irai volontiers, si vous consentez à me recevoir. — Je vous recevrai s'il n'y a personne auprès de moi que j'aime plus que vous. » Elle choisit bien son temps : Socrate


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était seul. Socrate continua de lui donner d'excel- lents avis pour r^ler sa conduite de courtisane^ et pour conserver Icoigtemps ses amants en les rendant lOQtjours plus passionnés. Ce fut sur ces entrefaites, qu'elle se fit ^in ennemi d'Aristophane , lorsqu'elle refusa d'en faire un amant. Le terrible poëte soup- çonna Socrate d'avoir prévenu contre lui la naïve Théodote, et au lieu de se venger d'elle , il composa la comédie des Nuées j dans laquelle il attaquait cruellement le philosophe. Cette comédie eut pour dénoÀm^t le procès qui fit condamner Socrate à boire la ciguë. Théod<^ pleura la glorieuse victime d'Aristophane : <( Yos amis font vos richesses , lai avait dit Socrate, dans la j^mière visite qu'il loi rendait; c'est la plus précieuse et la plus rare de toutes les richesses ! i» Théodote ne voulut jamais admettre au nombre de ses amis l'ennemi y l'accusa- teur, le bourreau de Socrate.

Le poêle ,Ménandre , dont les ct)médies n'étaient pas des satires comme celles d'Aristophane, fut mieux acçaeilli par les courtisanes. Lamia et Glyr oère ae disputèrent successivement la gloire de k^- posséder et de le fixer; l'une, maîtresse dev0i^ métriius Poliorcète ; l'autre , d'Harpalus de Pergaoi». On -a àompeBdieosement disserté pour savoir s'il devança œs deux princes dans les bonnes grâces de tecm Cavorites» « Ménandre est du tempérament iëfiua amoureux; écrivait Glyoère à Baochis, qu'elle draigottt d'nvûtif^ pour rivale, et l'homme le plus


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austère ne se défendrait qu'avec peine des char- mes de Bacchis. Ne me taxe donc pas de former des soupçons injustes, et pirdonne-moi , ma cbère, les inquiétudes de Tamour. Je regarde comme la chose la plus importante à mon bonheur, de me conserver Ménandre pour amant , car si je vraais à me brouil- ler avec lui y si sa tendresse venait seulement à se refroidir, ne seraîs-je pas sans cesse dans la crainte d'être traduite sur la scène, en butte aux propos inssltants des Chrêmes et des Dyphile? n Glycère aimait véritablement Ménandre , et celui-ci en fut fixement épris que, pour ne pas la quitter, il refusa les oflres brillantes du roi d'Egypte Ptolémée, qui cherchait en vain à l'attacher à sa personne. « Loin de toi , écrivait Ménandre à tilycère , quelles dou- ceurs trouveraîs-je dans la vie? Y a-t-il quelque chose au monde qui puisse ine flatter davantage et me rendre plus heureux que ton amitié? Ton carac- tère charmant , la gaieté de ton esprit , conduiront jusqu*à notre extrême vieillesse les agréments de la jeunesse. Passons donc ensemble ce qui nous reste de beaux jours ; vieillissons ensemble , mourons en-* semble ; n'emportons pas avec nous le regret d'ima- giner que le detnier survivant pourrait encore jouir de quelque félicité. Que les dieux me préservent d'errer un bonheur de cette espèce ! » Ménandre jM^ère l'amour de Glycère à toutes les joies de l'ambition , à toutes les splendeurs de la fortune : il env^ra donc à sa fdace chez Pbrfémée le poëte


312 HISTOIRE

Philémon : « Philémon n'a point de Glycère ! » s'é- crie-t-il avec tendresse. Glycère, touchée de cette preuve de solide affection ^ essaie pourtant de déci- der Ménandre à accepter les propositions du roi d'Egypte : elle ne veut pas être en reste de généro- sité , elle le suivra partout , elle ira s'établir avec lui dans Alexandrie ; mais elle triomphe au fond du cœar, elle se réjouit de l'avoir emporté sur Ptolé- mée : « Je ne crains plus , dit-elle , le peu de durée d'un amour qui ne serait appuyé que sur la passion : si les attachements de cette espèce sont violents , ils se rompent aisément; mais quand la confiance Jes soutient , il semble qu'on peut les regarder comme indissolubles. » On ne croirait pas. que c'est une courtisane qui sait trouver ces délicatesses de senti-

. ments, et l'on en doit conclure que l'amour ne dure pas moins longtemps chez une vieille courtisane que chez une jeune vestale. Avant d'aimer Ménaadre, Olycère avait été royalement entretenue par Harpa- lus 9 un des plus riches officiers d'Alexandre le «Grand; mais, en revanche, Lamia avait quitté Mé- nandre pour entrer dans la couche royale de Démé- 4rius Poliorcète.

Ménandre avait fait une comédie en l'honnear 4e sa Glycère; le poëte Eunicus célébra la sienne,

«"Anihée, dans une pièce qu'il nomma du même nom •qu'elle. Pérécrate fit à Gorianno l'offrande d'une com|tfieF .homonyme. Thalatta eut aussi la gloire

  • d'étre mise en comédie, mais le nom de son poêle


"^^


DE LA PROSTITUTION. 343

a été plus vite oublié que celui de sa pièce. Le poëte Ântagoras, favori d'Antigonus, n'eut pas à se repentir d'avoir consacré sa muse à sa maîtresse, à l'avide Bédion , qui , suivant l'expression de Si- monide , commença en sirène et finit en pirate. Les orateurs étaient encore plus ardents que les poètes pour ces hétaires , qui n'en tiraient pas ordinaire- ment d'autre profit qu'une satisfaction de vanité. Lagide ou la Noire, dont le rhéteur Céphale avait composé le panégyrique en style galant, se donna, pour une harangue , à Lysias; Choride rendit père Aristophon , qui était fils lui-même de la courtisane Chloris. Phyla fut la concubine d'Hypéride, qui

  • l'avait rachetée, et qui lui confia le soin d'une mai-

son qu'il avait à Eleusis, sans cesser d'avoir des relations avec Myrrhine, Aristagore, Bacchis et même Phryné : Phyla n'était cependant qu'une esclave née à Thèbes. Myrrhine accorda ses faveurs à Eu- thias , pour le déterminer à se porter accusateur de Phryné qu'elle détofllfait : « Par Vénus ! lui écrivait Bacchis indignée de cet odieux marché, puisses- tu ne trouver jamais un autre amant! Va, que le su* blime objet de ton amour, que cet infâme Euthias enchaîne ta vie à la sienne ! » Les rhéteurs , les mo- ralistes n'avaient pas moins de penchant pour l'hé- tairisiQj^. Isocrate se relâche de son austérité en fa- veur clg Lagidque; Herpyllis, qui s'était montrée digne à'j^re couchée sur Je testament d'Arislote, lui avait éMué nk fila , nommé Nicomaque ; Nice-


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rate , esolaye de Cassias d'ËIée , doit sa liberté au rbélear Stéphane. Lcn^squ'une hétaire prenait Tha- bitade d'avcnr un rhéteur oo un poëte parmi ses afliis, c'était une charge qu'elle ne laissait jamais vacante dans sa maison, et, suiva^ le boa mat d'une de ces amoureuses des geas d'esprit, si le poste se trouvait mal occupé ou msol défendu , o& doublait, on triplait la ^nison. La célèbre Nééra, que Démosthène accusa d'impiété et d'adultère de- vait le tribunal des Thesinothètes, eut à la fois poer amants Xénédide, l'acteur Hipparque et le jeaoe Phrynion, neveu du poêle Démocbarès, qui avait eu les mêmes privilèges «en qualité d*oncle. Ce n'était point eqcore assez ; Phrynion avait un ajEÛ nommé Stéphane : ils convinrent ensemble de se parta- ger les nuits de Nééra, qui n'était pas faite pour s'effrayer du partage , elle qui , soupant avec ses deux amants jumeaux chez Ghabrias, sortît 4e leurs bras pour se prostituer à tous tes esclaves de la Boiaisoa. Il faut dire, pour l'excuser, que celte nuit-là elle était ivre. Nais ou Oia , surBOffiffiée ArUicyre^ parce qu'on l'accusait de faire boire de Tellébore à ses amants^ en avait plusieurs en même temps, qu'elle d^;uîsait sous des noms différents : Archias étflàt son maitre, Himéuéus.son complaisant, Ni- CQstrate son médecin , Philonide son ami.

Uae des plus renommées paroû 1^ hétaiïte dé poètes ou d'orat^irs , c% fut oertajaemea^rftaodbis, la maîtresse de l'orateur Hypéra<|à. C$ ^aimait ai


DE LA PROSTITUTION. . 345

profondément, qo'elle refusa de connaître aucun autre homme, après Tavoir connu. C'était une âme tendre et mélancolique, qui se contentait d'aimer et d'être aimée par un seul. Elle n'avait ni jalousie à l'égard de ses compagnes ni défiance à leur en- droit ; incapable de faire le mal et d'en avoir même ridée, elle ne supposait pas la méchanceté chez les autres. Lorsque Phryné fut accusée d'impiété par Euthias, elle conjura Hypéride de la défendre, et elle contribua de tous ses efforts à la sauver. On lui r^ochait seulement , parmi les hétaires , de gâter le métier de courtisane et de faire trop de vertu.

Lorsqu'elle mourut dans la fleur de l'âge, on la regretta généralement. On la pleura comme un mo* dèle de bonté , de douceur et de tendresse. « Jamais je n'oublierai Bacchis, écrivait Hypéride après l'avoir perdue*, jamais! Quel était son noble et généreux dévouement! il ennoblit le nom de courtisane. Que toutes se réunissent pour lui dresser une statue dans le temple de Vénus ou des Grâces ! leur gloire le conseille, car l'on va répétant de tous côtés qu'elles sont des sirènes perfides, dévorantes , éprises de la passion de l'or, mesurant leur amour à la fortune , et précipitant enfin leurs adorateurs danâ un abîme de maux. » Bacchis avait repoussé les présents les plus magnifiques , pour rester fidèle à Hypéride ; elle mourut pauvre, n'uyant que le manteau de son amant pour se couvrir dans le misérable lit où elle cherchait encore laf trace dé ses baisers.





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i( Je ne surprendrai plus la douceur de ses re- gards, disait en gémissant cet amant désolé, je ne verrai plus le sourire voluptueux de cette bouche charmante; elles sont évanouies, les délices de ces nuits qu'elle animait d'une volupté sans cesse re- naissante ! Son caractère, d'une douceur ineffable, se peignait encore au sein du plus entier abandon. Quels regards ! quels discours ! quelle conversation de sirène ! quel pur et enivrant nectar que son bai- ser ! La séduction reposait sur ses lèvres. Elle réu- nissait en elle seule les trois Grâces et Vénus ; elle semblait enveloppée de la ceinture de la déesse méma! )) Et pourtant Hypéride avait donné plus dune rivale à Bacchis, il Tavait même abandonnée un moment pour s'attacher à Pbryné, dont il venait de sauver la vie ; mais Bacchis ne lui témoigna ni dépit ni rancune ; elle ne lui en resta pas moins fi- dèle, et si on lui demandait ce qu'elle faisait seule, pendant qu'Hypéride l'oubliait dans les bras d'une foule de maîtresses qui ne la valaient pas, a Je l'at- tends! » disait-elle avec simplicité. L'aventure du collier l'avait mise à la mode par toute la Grèce, et on ne l'appelait que la bonne Bacchis. Quant à Plan- gone, qui n'avait pourtant pas joué un rôle odieux dans cette aventure, on ne lui pardonnait pas d'avoir troublé les amours de Bacchis , et on la surnomma Pasiphile ou le Paon. Le mordant Archioloque la compare, dans ses vers, aux figuiçrs qui croissent sur les rochers et dans les létaux écartÂf, et dont lés


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fruits amers ne servent qu'à nourrir les corneilles et les oiseaux de passage : a Ainsi , dit-il , les faveurs de Pasiphile ne sont que pour les étrangers qui pas- sent et n'y reviennent plus. » Il y avait donc une justice naorale entre les courtisanes qui subissaient les arrêts de Fopinion.

Bacchis ne fut pas la seule qui se fit estimer dans sa profession ; Aristénète et Lucien citent encore Pi- tliias qui, bien qu'hétaire, conserva des mœurs hon- nêtes et, disent-ilsy « ne s'écarta jamais de la belle et simple nature. » Une autre , Théodète, qui n'eût pas sans doute mérité le même éloge, donna l'exemple de la tendresse la plus dévouée : elle avait aimé Al- cibiade, quand son amant périt dans les embûches de Pharnabaze ; elle recueillit pieusement ses restes, les enveloppa de riches étoffes et leur rendit les hon- neurs funèbies. On vit ainsi une courtisane mener le deuil de l'élève de Socrate. Alcibiade n'était pour- tant pas un amant fidèle, et Ton peut dire qu'il tint à honneur de coiinattre toutes les courtisanes de son

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temps. Un jour, on vint à parler, devant lui et son mi- gnon Axiochus, de Médontis d'Abjfdos, qu'il ne con- naissait pas ; on en fit l'éloge en des termes qui exci- tèrent sa curiosité : il s'embarqua le soir même avec Axiochus, traversa l'Hellespont et alla passer une nuit entre elle et lui. Beaucoup d'hétaires furent célèbres , qui ne nous ont guère laissé que leurs noms. Telles sont les quatre courtisanes Scyonne , Lamia , Satyra et Nanion, qui parurent dans un char à côté de Thé-


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mistode , ou q«i s'attelèrent, snivant une antre tra- dition, au char où cet illustre fils d'une dictériade était couché en costume d'Hercule. On les nomma depuis les quadriges de Thémistocle. Lucien, Athé- née et Pftttarqiie nomment seulement Aéris, Agallis, Timandra, Thaumarion, Dexithea, Malthacée et quel- ques autres célébrités du même genre. Quant à Thé- mistonoé, qui exerça son métier pendant plus de douze lustres, elle ne quitta la lice amoureuse qu'en perdant sa dernière dent et son dernier cheveu. Cette intrépide persévérance fut récompensée par cette épigramme de l'Anthologie : <c Malheureuse, le peux effacer la couleur de tes cheveux blancs , tu n'efifacéras pas les outrages inséparables de la vieil» lesse; tu prodigues en vain les parfums, tu épuises en vain la céruse et le fard , le masque ne te cache point. 11 est un prodige inaccessible à ton art, c'est de changer Hécube en Hélène* »

La plupart des hétaïres avaient , à défaut d'esprit et d'instruction , une vivacité de repartie qui ren- contrait souvent des mots heureux et piqs souvent des mots mordants» Nieo , dite la Chhyre à cause de ses fougues , était connue pour ses boutades, qu^eMe appelait ses coups de cornes. Un jour, Démophon , le mignon de Sophocle, lui demanda la permisfiHon de s'assurer qu'elle était faite comme Vénus Càlti* pyge : « Que veux-tu faire de cela? lui dit-elle dé^ daigneusememt : Est-ce pour le donner à Sophocle? » Mais la plus fameuse par ses épigrammes, ce fol



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Mania, qui en décochait de si cuisantes et de si acé- rées, qu'on Ta vait nommée Y Abeille, Les Grecs di- saient en faisant allusion à son nom de Mania : a Ces! une douce Manie! » Machon avait rassemblé un livre entier de ses bons mots; elle était, d'ailleurs ^ très- belle et se comparait elle-même à une des trois Grâces» en ajoutant qu'elle avait chez elle de quoi en Jaire quatre. Elle répondit à un dissipateur qui marchan- dait ses faveurs : « Je ne t'ouvrirai que mes bras ; autrement, je te connais, tu dévor^ais le fonds. )> Un lâche, qui avait pris la fuite dans un combat en jetant son bouclier, se trouvait à table auprès d'elle : « Quel est l'animal qui court le plus vite? lui de- manda-t-il pendant qu'elle découpait un lièvre. — C'est un fuyard, » répliqua-t-elle. Là-dessus, elle raconta, sans le nommer, qu'un des convives pré- sents au festin avait naguère perdu son bouclier à la guerre; cehii qui se sentait en butte à ces railleries rougit, se lève et veut sortir : « Cela soit "dit sans vous blesser, ajouta-t-elle en l'arrêtant par le bras. J'en jure par Vénus ! si quelqu'un a perdu le bouclier, assurément c'est l'insensé qui vous l'avait prêté. » Une fois, Démétriqs Poliorcète lui demanda la permission de juger par ses propres yeux des beau- tés secrètes qu'elle tenait de Vénus Callipyge et qu'elle aurait pu montrer au berger Paris, si elle eût été admise à entrer en lutte avec les trois déesses; elle se retourna sur-le-champ, avec une grâce enchanteresse, en parodiant ces deux vers


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320 HISTOIRE DE LÀ PROSTITUTION.

de Sophocle : a ConteDiple, fils superbe d'Agamem- non , ces objets pour lesquels tu as toujours eu une admiration si prononcée! » Elle avait à la fois deux amants , Léontius et Anténor, qu'elle choisit parmi les vainqueurs des jeux olympiques, et qu'elle con- tenta dans la même nuit , à Tinsu de Tun et de l'au- tre . Léontius lui fit des reproches, d'un air piqué, quand il apprit la chose : « J'ai eu la curiosité , lui dit-elle , de connaître quelle serait l'espèce de bles- sure que deux athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques , pourraient me faire dans une seule nuit !»




CHAPITRE XIIL




Sommaire. — Biographie des courtisanes célèbres de la Grèce. — Gnalhèae. — Ses bons mots mis en vers par Machon. — Ses repas. — Sa nièce Gnathœnion ou la petite Gnatbène. — Les Apophthegmes de Lyncseus. — Amants de Gnalbène. — Le vase de neige et la sardine — Comment Gnatbène s'y prit pour manger avec le Syrien un repas donné par Dypbile. — Lois conviviales de la maison de Gnatbène. — Ses reparties spirituelles. — Ses querelles avec l'bétaire Mania. — Bonne réponse de cette cour- tisane à Gnatbène. — Le souper de Dexilbea. — ^'Gnathœnion. — Sa rencontre avec le vieux satrape. — Amants de Gnathœnion.

— Gnathœnion et Talblète. — Gnatbène hippopomos. — Diogène et le maquignon. — Laïs. — Son enfance. — Son rachat par

. Apelles. — Laïs à Corinthe. — Renommée de cette courtisane.

— Sommes exorbitantes qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs. — Démosthène et Laïs. — Les amants de Laïs. — Aristippe. — Diogène. — Laïs et Xénocrate. — Honte et confusion de Laïs. — Le sculpteur Myron. — Làïs et Euba- tes. — Richesses de Laïs. — Sa -vieillesse malheureuse, — VAnli-Ldts. — Sa mort. — Monuments élevés à sa mémoire. — Les autres Laïs. — Phryné. — La lie du vin de Pbryné. — Pourquoi cette courtisane reçut le surnom de l^ryne. — Son emploi dans les mystères d'Eleusis et aux fêtes de Neptune et de Vénus. — Phryné accusée d'impiété par Euthias. — Son ac-

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quitlement— Le parasi/e de la courtisant. — Grandes richesses de Phryné. —Offre que cette courtisane fait aux Béotiens, de reconstruire à ses frais la \iUe de Thèbes détruite par Alexandre- le-Grand. — Le Cupidon de Praxitèle. — Statue d'or élevée a Phrvné après sa mort. - Phryné dite le Crible. — Pylhiomce et Glycère. — Harpalus. — Les deux amants de Pythionice. - 1 Mort de cette courtisane. — Le blé de Glycère. — Assassinat . d'Harpalus. — Bons moU de Glycère. — Le Monument de la Prostituée. — Mort de Glycère.

Entre tontes les hétaïres grecques qui eurent leurs historiens et leurs panégyristes , les plus célèbres à dififérents titres ont été Gnathène, Laïs, Phryné, Pvthionice et Glvcère.

La biographie de Gnathène ne se ccmpose que de bons mots, de fines reparties, de piquantes épi- grammes, que le poëte Machon avait mis en vers et quWthénée a recueillis avec une comj^bisance que nous avons le regret de ne pouvoir imiter ; la langue grecque a des licences qui se prêtaient à toutes les témérités de la langue des courtisanes , et le français se trouve bien empêché de les reproduire d^une ma- nière à la fois décente et intdligiUe. Gnathène, qui devak être Athénienne , à en juger par rattidsme et kirivacité de stin esprit, vivait du temps de So- pMCie, à la fin Ai cinquième siède avant Jésus-

Ghiist. Elle était certainement d'une beauté remar-

qniUe; mais ce qu'on apiuréciait le plus en die, ce fut toujours sa gaieté intarissable , assaiaoïmée de propos pleins de sel, qui, parfois acres ef grossieR, n'en avaient pas moins de diarme pour les libertins.


DE LA PROSTITUTION. 323

On la payait pour Fentebdire comme pour la voir, et les repas qu'elle donnait chez elle réum'ssaient par écot les citoyens les plus distingués d'Athènes. Elle fut donc courtisée et recherchée par les hommes de goût y longtemps après que l'âge eut fait tomber le prix de ses amours. Elle avait, d'ailleurs, prévu cet abandon des amants , en élevant sous ses yeux une charmante fille qu'elle faisait passer' pour sa nièce , et qui se nommait Gnathœnion ou la petite Gnathène. Cette nièce-là se montra digne de sa tante et tira bon profit des leçons qu'elle en avait reçues. Ces deux hétaïres avaient acquis tant de vogue à cause de leurs innombrables reparties , que le Samien Lyncaeus , dans ses Apophthegmes ^ enregistra curieusement . tous les traits de malice et de bonne humeur, qu'on attribuait à la tante ou à la nièce. Gnathène, qoi craignait d'être livrée sur la scène aux risées des Athéniens , s'était attaché le poëte comique Dyphile; mais elle ne lui épargnait pas d'amères plaisanteries, et elle semblait vouloir lui prouver qu'elle serait de force à se mesurer avec lui , au besoin , dans l'arène de la comédie. Dyphile , tout gonflé de vanité , ne voulait pas avoir de rivaux , et Gnathène , pour le satisfaire sur ce point, lui répétait en riant le pro- verbe thébain : « Les ronces ne poussent jamais sur la route d'Hercule. » Elle avait néanmoins autant d*âiââht{», qu'elle pouvait en prendre, et chacun d'eux était admis à différents tarifs. Parmi ces habitués de kl xnaisoBi un certain Syrien., qui n'était pas des

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321 HISTOIRE

plus généreux y trouvait pourtant des inventions de galanterie peu coûteuses, mais assez divertissantes, avec lesquelles il payait les bonnes grâces que Gna- thène avait pour lui. Un jour, aux fêtes de Vénus^ ce Syrien lui envoya un vase rempli de neige et une sardine dans un plat : « Cette neige est moins blanche que vous, lui écrivait-il; cette sardine est moins salée que votre langue. » Gnathène allait répondre, quand arriva un messager de Dypbile , apportant pour le festin du soir deux amphores de vin de Thra- sos, deux de vin de Chios, un chevreuil , des pois- sons, des parfums, des couronnes, des rubans, des confitures, le tout accompagné d'un cuisinier et d'une joueuse de flûte : « Je veux, dit-elle, que le présent de mon Syrien figure aussi parmi les vins et* les mets du souper. » Elle ordonna donc qu'on fit fondre la neige dans le vin de Chios , et que la sar- dine fût mêlée aux autres poissons. Le souper servi, Dypbile arriva, et les portes furent closes ; quand le Syrien s'y présenta , on lui dit de patienter jusqu'à ce que la table fût prête. Gnathène, qui savait son Syrien dehors, cherchait dans sa tête le moyen de le faire entrer, en chassant Dypbile. Celui-ci com- mença les libations , et se faisant verser à boire : « Par Jupiter ! s'écria-t-il , tu as fait rafraîchir mon vin dans ta fontaine : il n'en est pas une à Athènes dont l'eau soit aussi glacée. — Cela doit être ^ ré- pondit-elle , car nous ne manquons jamais d'y foire jeter les prologues de tes drames. » Dypbile , BItiBsé


DE LA PROSTITUTION. 3S5

de Tépigramme, iie répliqua pas, rougit, et se retira en silence. Gnathène aussitôt fit introduire le Syrien et continua le souper avec lui. Elle mangea du meilleur appétit la sardine que son hôte préféré lui avait offerte : (( C'est un bien petit poisson , dit-elle , mais il me fait un bien grand plaisir. »

Dyphile était le soufifre-douleur ; Gnathène , pour se débarrasser de lui jusqu'au lendemain matin, n'a- vait qu'à le i)iquer au vif dans son orgueil de poète. Un jour, à la représentation d'une de ses comédies, il fut hué par l'auditoire et quitta le théâtre, au bruit des rires moqueurs. Il était si découragé et si cha- grin , qu'il eut l'idée d'aller se consoler auprès de sa maîtresse. Celle-ci avait disposé de sa nuit ; elle riait encore de l'échec que Dyphile venait de subir, lorsque celui-ci entra chez elle; il appela un esclave et lui dit .brusquement : « Lave-moi les pieds. — A quoi bon? répliqua Gnathène avec un air dédai-

  • , gneux : vos pieds ne doivent pas avoir ramassé

^e poussière, puisque tout à Theure encore on Vvous portait sur les épaules. » Dyphile ne de- manda pas son reste et s'en alla , tout rouge et tout confus. Ordinairement, elle tenait table ouverte, et quiconque voulait s'y asseoir n'avait qu'à solder d'avance la carte et à se soumettre aux lois convi- viales que la courtisane avait fait versifier par son Dyphile , et qu'on lisait gravées sur un marbre à l'entrée de la salle du festin. Ces lois, rédigées à l'imitation de celles qui étaient en vigueur dans les


326 HISTOIRE

écoles philosophiques, commençaient ainsi, selon Gallimaqae , qui les avait citées dans son recueil de jurisprudence : « Cette loi , égale et semblable pour tous, a été écrite en 323 vers. » On peut juger, par ce début, que Gnathène affectait de n'avoir au- cune préférence à l'égard de ses amants, et de leur imposer à tous les mêmes conditions. « Elle était toujours élégante, dit Athénée en esquissant son portrait ; elle parlait avec beaucoup de grâce. » II ne fallait pas moins que son sourire , l'éclat de ses dents et la flamme de son regard , pour faire passer quelques-unes de ses boutades.

A la suite d'une orgie qui s'était faite chez elle , les convives se battirent à coups de poing en se disputant ses faveurs, qu'elle avait, elle-même, mi- ses aux enchères ; un des combattants fut renversé par terre et forcé de s'avouer vaincu : « Console-toi, lui dit-elle ; tu ne remportes pas de couronne après le combat, mais du moins ton argent te reste. » Ses soupers se terminaient souvent en bataille et elle ap- partenait au vainqueur. Une fois, cependant, les jeunes gens qu'elle avait hébergés voulurent jeter à bas la maison , parce que Gnathène refusait de leur faire crédit; ils étaient sans argent^ mais ils s'écrièrent qu'ils avaient des piques et des haches : a Oui-da ! leur dit-elle en haussant les épaules, si vous en aviez eu, vous les auriez mises en gage pour me payer ? » Elle n'y regardait pas d'ailleurs de fort près , pourvu qu'on la payât bien. Une fois, elle se trouva dans son


DE LA PROSTITUTION. 327

lit avec un coquin d'esclave qui portait sur le dos les cicatrices des coups de fouet que son maître lui avait fait donner : a Tu as là de terribles blessures! lui dit-elle. — Oui, reprit- il, c'est une brûlure que me fit un bouillon en tombant sur mes épaules. — Ce devait être un fameux bouillon de lanières de peau de veau ! repartit-elle. — Le bouillon était chaud , dit-il en balbutiant, et je n'étais qu'un enfant. — On a bien fait, répliqua- t-eHe, de te fouetter comme on l'a fait , pour te corriger. » Ses compagnes avaient raison de craindre les traits acérés qu'elle décochait à tort et à travers, mais elle rencontra quelquefois une langue aussi mordante que la sienne. Elle se querel- lait souvent avec Mania, qui ne lui cédait pas en ma- lice ; elles étaient assez liées pour connaître leurs dé- fauts et leurs infirmités réciproques ; or, si Mania . était sujette à la gravelle , Gnathène avait des in- continences d'urine et un relâchement chronique du fondement : « Suis-je donc cause de ce que tu as des pierres? dit-elle en colère. — Si j'en avais , mal- heureuse , riposta Mania , je te les donnerais pour te

murer devant et derrière. » L'hétaire Dexithéa Tavait

t

invitée à souper, mais à peine les plats paraissaient- ' ils sur la table , qu'elle les faisait enlever, en ordon- nant qu'on les portât à sa mère : « Si j'avais prévu cela , lui dit Gnathène , je serais allée dîner chez ta mère et non chez toi. » Dans ce même souper, on lui versa , dans une coupe très-exiguë, un vin âgé de seize ans : a Gomment le trouves-tu? lui demanda


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Dexithéa. — Je le trouve bien petit pour son âge ! » répondit Gnathène. 11 y avait là un insupportable bavard qui ne tarissait pas sur son dernier voyage dans THellespont. « Eh quoi ! interrompit Gnathène, tu n'as pas visité la première ville de ce pays-là?— Laquelle? demanda le voyageur. — Sigée, dit-elle, la ville du Silence (de ayauv^ se taire). » Elle avait en même temps deux tenants qui la payaient , un soldat arménien et un affranchi sicilien; l'un d'eux lui dity devant l'autre : « Tu ressembles à la merl— Comment Tentends-tu? reprit-elle; serait-ce parce que je reçois deux vilains fleuves, le Lycos d'Armé- nie et l'Éleuthéros de Sicile? »

On comprend que Gnaihœnion n'avait pas eu de peine à se former, à l'école de sa tante, qui d' ail- leurs la gardait à vue et l'aidait souvent d'an bon conseil. Elles allaient ensemble, à l'époque des fêtes de Vénus y chercher fortune dans le temple de la déesse. Elles en sortaient, quand elles furent rencon- trées par un vieux satrape , si ridé et si cassé qu'il semblait' avoir quatre-vingt-dix ans. Le vieillard rJsiftaYqtta la beauté de Gnathœnion, et, s'appro- chant dé Gnathène , il lui demanda ce qu'il en coû- terait pour passer une nuit avec cette belle enfant. Gnathène , voyant la robe de pourpre de cet étran- ger, et jugeant de son opulence d'après le nombre d'esclaves qui l'escortent, répond : a Mille drachmes (1 ,000 francs). — Quoi! s'écrie le satrape feignant la surprise, parce que tu me vois suivi d'une grosse


DE LA PROSTITUTION. 329

troupe de gens, ta crois me tenir prisonnier, et ta fais monter si haat ma rançon ? Je te donnerai cinq mines (500 francs) ; c'est ane affaire faite, et j'y re- viendrai. — A votre âge, repartit Gnathène, c'est

déjà beaucoup d'y aller une fois — Ma tante ,

interrompit Gnathœnion, ne faisons pas de prix. Vous me donnerez ce qu'il vous plaira, papa, mais je parie que vous serez si content de moi , que vous payerez double, et que cette nuit- ci pourra compter pour deux. » Gnathœnion avait pour amant un ac- teur nommé Andronicus, qui ne la payait souvent qu'en belles paroles; mais cet acteur s'était ménagé l'appui de la tante en lui rappelant ses amours avec le poëte comique Dyphile. Gnathœnion préférait donc à Andronicus un riche marchand étranger qui la comblait de présents. L'acteur arrive les mains vides, et Gnathœnion lui tourne le dos : a Vois avec quelle hauteur ta fille me traite? dit-il, en soupirant, à la vieille Gnathène. — Petite folle, dit-elle à sa nièce , embrasse-le , caresse-le , s*il le demande , et laisse l'humeur de côté. — Ma mère, réplique Gna- thœnion ^^ dois-je embrasser un homme qui foit si peu pour notre république , et qui cependant re- garde tout ce que nous avons comme sa propriété? » Andronicus venait de jouer avec succès le principal rôle^dd&s les Epigones de Sophocle, mais il n'en était pas jilps riche. Au sortir de la scène, tout en sueur ët^ clergé de couronnes, il appelle un esclave et lui Ordonne d'annoncer son triomphe dramatique


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à sa maîtresse en la priant de faire les firais du soa- per qu'il partagerait le soir même avec elle. Gnathce- nion accueille T esclave et son message, par ce vers emprunté à la tragédie des Epigones : a Malbeôreoi esclave, que viens-tu dire?» Et elle lui fi^me.la porte an nez , et elle va rejoindre an Pirée son mar- chand qui l'attendait. Son équipage n'était pas fas- tueux; montée sur une petite mule, elle avait poor tout cortège trois servantes assises sur des ânes, et un valet qui conduisait les bétes. Voici que dans un chemin étroit se présente, en magnifique équipage, un de ces lutteurs qui no perdaient aucune occasion de paraître dans les jeux publics et qui y étaient toujours vaincus : « Coquin de palefrenier! crie de loin d'un air vainqueur Forgueilleux athlète, dé- barrasse le chemin , ou bien je vais culbuter le mu- let, les ânes et les filles. — Tout beau! riposte Gnathœnion , vous feriez là ce qui ne vous est ja- mais arrivé, redoutable champion !j» La vieille Gnathène , quand on lui conta Taventore , fit cette remarque sensée : « Que ne payait-il , ponr te jeter par terre? » Cette bonne tante avait les yeux ou- verts sur les intérêts de sa nièce; car un égalant, après un marché conclu et fidèlement .exécuté, de part et d'autre^ croyant pouvoir obtenir gratuitement de Gnathœnion ce qu'il avait payé one-âûnd^ ta veille : a Jeune homme , lui dit sévèremauLfirluâw- nion , penses -tu qu'il suffise chez nous d'ikipirifÉj^ une fois , comme à Técole d'équitation d'BSppMA-


DE LA PROSTITUTION. 834

chus? » On voit que dans sa vieillesse la pauvre Gnathène en était réduite à faire un métier qui va- lait le surnom d' hippopornos aux femmes ou aux hommes qu'il déshonorait. Diogène, voyant passer à cheval un maquignon de cette espèce , splendide- ment vêtu et chargé de joyaux , s'écria : « J'ai long- temps cherché le véritable hippopornos; je viens enfin de le rencontrer. » Le moi hippopornos signifiait . littéralement : Prostitution à cheval. Gnathœnion , en avançant en âge, mena une vie plus réglée, et n'éleva pas trop malhonnêtement une fille qu'elle avait eue d'Andronicus , ou que cet acteur s'était attribuée.

Laïs ne dut pas sa célébrité à ses bons mots, quoique ceux qu'on lui prête ne soient pas infé- rieurs à ceux de Gnathène et de Gnathœnion ; ce fut sa beauté, sa beauté incomparable qui la mit au- dessus de toutes les hétaires , et qui en fit presque une divinité corinthienne. Elle était née à Hiccara , , en Sicile ; quand Nicias , général des Athéniens,

prit cette ville et la saccagea , la jeune enfant fut

emmenée enPéloponèse et vendue comme esclave. Un jour, le peintre Apelles la rencontra qui revenait de la fontaine, un vase plein d'eau sur la tête; il l'admira, il devina qu'elle serait belle et il la ra- cheta. Le jour même, il la conduisit dans un festin où ses amis s'étonnèrent de le voir venir accompa- gné d'une petite fille au lieu d'une courtisane : « Ne vous en mettez pas en peine, leur dit-il; n'en

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332 HISTOIRE

soyez pas surpris ; je la dresserai si bien , qu'avant que trois ans se passent , elle saura son métier en perfection. » Apelles tint parole, et il ne fut pas sans doute étranger au développement des grâces et des talents de Laïs. Elle était allée s'établir à Corinthei la ville des courtisanes , et un songe , que lui en- voya Vénus-Mélanis, lui annonça qu'elle ferait bien- tôt fortune. Le songe se réalisa; la renommée de Laïs se répandit jusqu'au fond de TAsie, et de toutes parts on vit aborder à Corinthe une foule de riches étrangers qui n'y venaient chercher que les faveurs de Laïs; mais ils n'atteignaient pas tous le bat de leur voyage. Laïs exigeait non-seulement dés sommes exorbitantes , mais encore elle se réservait le droit de choisir la main qui les lui donnait; quel- quefois, par caprice, elle ne voulait rien accepter. Démosthène , l'illustre orateur, voulut aussi savoir ce que valait Laïs ; il prit avec lui tout l'argent dont il pouvait disposer, et se rendit à Corinthe. Il va trouver la courtisane et lui demande le prix d'une de ses nuits : « Dix mille drachmes, répond Laïs. — Dix mille drachmes! réplique Démosthène, qui ne s'attendait pas à dépenser plus de la dixième partie de cette somme ; je n'achète pas si cher la honte et le chagrin d'avoir à me repentir! — C'est pour nô pas avoir à rue repentir aussi, répliqua Laïs, que je vous demande dix mille drachmes. » Démosthène s'en retourna comme il était venu. Laïs aimait pourtant les hommes célèblres : aussi, elle eut en même temps,

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DE LA PROSTITUTION. 333

pour amants privilégiés , Télégant et aimable philo- sophe Âristippe qui la payait bien, et le grossier et sale cynique Diogène qui eût été fort en peine de la payer. Elle préférait celui-ci à Tautre et ne sem- blait pas s'apercevoir que Diogène sentait mauvais. Quant au rival de ce dernier, il ne faisait pas mine d'être jaloux , et souvent , pour voir Laïs , il atten- dait à la porte, qu'elle se fût parfumée en sortant des bras du cynique. « Je possède Laïs, dit-il à ceux qui s'étonnaient de cet arrangement , mais Laïs ne me possède pas. )> Comme on lui représentait que Laïs se donnait à lui sans amour et sans goût : « Je ne pense pas, disait-il avec le même flegme, que le vin et les poissons m^aiment, cependant je m'en nourris avec beaucoup de plaisir. » On lui repro- chait de souffrir la prostitution journalière de Laïs, et on lui conseillait d'y mettre des bornes : « Je ne suis point assez riche, dit-il, pour acheter à moi seul un si précieux objet. Mais, lui objecta-t-on , vous vous ruinez pour elle? — Je lui donne beau- coup en effet, répondit-il, pour avoir le bonheur de la posséder, mais je ne prétends pas, pour cela, que les autres en soient privés. » Diogène, en revanche, malgré tout son cynisme, voyait avec jalousie la con- ci](rrence que lui faisait auprès de 'Laïs le brillant philosophe Aristippe : « Puisque tu partages avec moi les bonnes grâces de mia maîtresse, lui dit-il un jour, tu devrai» aussi partager ma philosophie, et prendre la besace et le manteau des cyniques ? —


334 HISTOIRE

Te parak-il donc étrange , repartit Aristippe , d'ha- biter une maison qai a déjà été habitée par d^autres? ou de monter sur un vaisseau qui a servi à quantité de passagers ? — Non , vraiment ! répondit le cy- nique honteux de se sentir jaloux. — Eh bien! pourquoi es-tu surpris que je voie une femme qui a vu d'autres hommes avant moi , et qui en verra ea- oore d'autres après? » Aristippe allait tous les aas avec elle passer les fêtes de Neptune à Ëgine, et, pendant ce temps-là , disait-il , le logis de la courti- sa ne était aussi chaste que celui d'une matrone.

Cette courtisane exerçait un tel empire sur ces deux philosophes, Aristippe et Diogène, qu'elle croyait qu'il n'existait pas un philosophe au monde qui pût lui résister. On la défia de venir à bout de la vertu de Xénocrate : elle accepta la gageure , dans la pensée qu'un disciple de Platon ne serait pas plus difficile à vaincre qu'un disciple de Socrate. Une nuit, elle s'enveloppe dans un voile, à moitié nue, et va frapper à la porte de Xénocrate : il ouvre , et s'étonne de voir une femme pénétrer chez lui. Elle se cUt poursuivie par des voleurs; ses bras, son con /fies oreilles, sont chargés de joyaux qui brillent dans^rombre : il conseioit donc à lui donner un asile jusqu^au jour, et.il se reoouc!i<S^ en lui conseillant de dormir aus^ sur un banc. Mais il n'est pas platAt dans son lit t'quë Litë'ê!e montre dans toute la sple»^ deur de sa beauté , et se place aux côtés du pfaik>* sophe; elle s'approche; elle le touche; elle le {N?es8e


DE LA PROSTITUTION. 335

ei^re ses bras , elle essaie de ranimer par des ca- fesses qai le laissent froid et indifférent; elle pleure de rage , elle redouble ses embrassements , elle ne neoie devant aucune sorte de provocation. Xéno- orate ne bouge pas. Enfin^ elle s'élance hors de ce lit ÎMaltacit, et cache sa honte, sous son voile. Elle a perda sa gageure, et on réclame la somme qu'die a perdue : « J'ai parié , dit-elle , de rendre sensible on homme, mais non une statue. » Elle était d'une beauté merveilleuse; cependant sa gorge l'emportait en perfection sur son visage, et les peintres, ainsi que les statuaires , qui voulaient représenter Vénus d'une façon digne d'elle, priaient Laïs de poser pour la déesse. Le sculpteur Myron fut admis de la sorte à voir sans voile cette adorable courtisane ; il était vieux , il avait les cheveux blancs et la barbe grise, mais il se sentit rajeuni à la vue de Laïs; il * •se jette à ses pieds ; il lui offre tout ce qu'il possède, pour la posséder pendant une nuit; elle sourit, hausse les épaules et sort. Le lendemain , Myron a &it teindre ses cheveux et sa barbe; il est fardé et parfumé; il porte une robe éclatante et une ceinture dorée ; il a une chaîne d'or au cou et des anneaux à tous les doigts. Il se fait introduire chez Laïs et lui déclare, la tête haute, qu'il est amoureux d'elle : « Mon pauvre ami, réplique Laïs qui Ta reconnu et qui s'amuse de la métamorphose , tu me demandes là ce que j'ai refusé hier à ton père. »

Elle eut à subir un refus à son tour, lorsqu'elle


336 HISTOIRE

fat éprise d'Eubates qu'elle rencontra aux jenx olympiques, où il venait disputer le prix. G^éiait un beau et noble jeune homme, qui avait laissé à Cyrène une femme qu il aimait. Laîs ne Peut pas plutôt entrevu, qu'elle lui fit une déclaration d'a- mour en termes si clai^ et si pressants qa'Eubates fut très-embarrassé d'y répondre. Elle le suppliait de devenir son hôte et de s'établir chez elle; il s'en excusa , en disant qu'il avait besoin de toutes ses forces pour remporter la victoire dans les jeux. Elle s'enflammait à chaque instant davantage, et elle tremblait que l'objet de sa passion ne lui échappât: (( Jurez-moi, lui dit-elle, de m'emmener avec vous à Cyrène, si vous êtes vainqueur ! » Pour se sous- traire à cette persécution , il le jura , et parvint ainsi à garder sa fidélité à sa bien-aimée ; autrement, il eût fini par succomber sous le regard tout-puissant de Laïs. Eubates fut vainqueur; Laïs lui envoya une couronne d'or ; mais elle apprit bientôt qu'Eu* bâtes était retourné à Cyrène : « Il a trahi son ser- ment, dit-elle à un ami d'Eubates. — Il l'a tenu, répliqua l'ami, car il a emporté votre portrait. » La maîtresse d'Eubates fut tellement émerveillée de tant de fidélité et de tant de continence , quand elle sut ce qui s'était passé , qu'elle érigea en l'honneur dej^son aiçftnt une statue à Minerve. Laïs , pour se venger, en fit élever une autre qui représentait Eu- bates sous les traits de Narcisse. Cette fière hétaïre avait^^âm^ cesse autour d'elle une cour empressée




DE LA PROSTITUTION. 337

de flatteurs et d'adorateurs enthousiastes ; plusieurs villes de la Grèce se disputaient la gloire de l'avoir vue naître; les personnages les plus considérables g* honoraient d'avoir eu des relations avec elle , et . pourtant quelques farouches moralistes lui rappe* laient parfois que son métier était honteux. C'est ce que fit UQ poëte tragique qui avait fait allusion à ses prostitutions en disant dans une pièce de théâtre : « Retire-toi d'ici, infânie! » Laïs l'aperçut au sortir du théâtre et l'aborda pour lui demander, de la voix la plus caressante, ce qu'il entendait par cette cruelle apostrophe : « Vous êtes vous-même du nombre des gens à qui je m'adresse! lui dit-il brutalement. — En vérité! reprit-elle gaiement, vous savez cepen- dant ce vers d'une tragédie : Cela seul est honteux, que l'on fait en Teslimant tel. » Ce vers était tiré justement d'une pièce de ce poëte, qui ne sut que répondre. Athénée rapporte , d'après Machon , que le poëte dont Laïs châtiait ainsi les dédains était Eu- ripide lui-même , mais il faudrait alors faire remon- ter cette anecdote à la première jeunesse de Laïs, qui était au service d'Apelles, lorsque Euripide mourut l'an i'07 avant Jésus-Christ. Quoi qu'il en soit, la réponse de Laïs devint proverbiale, et comme on en abusait pour justifier bien des turpi- tttdes, le vieux philosophe Antisthène réforma en OT^ermes l'axiome de ^ courtieane : « CjQqui est sale est sale, soit qu'il le paVaisse, soit qu'il ne te^ paraisse pas à ceux qui le font. » Laïs, au lieu de

22


4^-.


^8 HISTOIRE

combattre le nouvel apophlbegme, Tadopta telqu'An- tisthène Tavait formulé : « Ce vieux a raison, dit- elle à fiiogène qui éAëii disciple d'Antisthène ; il est aussi llûÉ^Miipre qu*il le paraît^ — Et moi? reprit Diogène Uené dans son état de cynique. — loi, dit-elle^ je n'en sais rien, puisque je t'aime, d

Laïs av^t -amassé une fortune iounense , mais elle fit construire des temples et des édifices publics ; elle paya des statuaires, des peintres, des cuisi- niers : elle se ruina. Elle avait, par bonbeor, le goût de son métier à un tel degré, qu'elle ne se plai- gnit pas d'être obligée de le continuer dans «m âge où les courtisanes se reposent. Elle était, d' ailleurs, fort belle encore, quoique le prix de ses amours eût singulièrement diminué : elle se consolait de sa dégradation prématurée , en s'enivrant. Epi- crate, cité par Atbénée , a fait un tableau affligeant de la vieillesse de Laïs^ qui ne conservait d'elle- même que son nom : «c^CÂïs^ast oisive et boit. Elle vient errer autour des tMSmS^Mlle me parait jres- sembler à ces oiseaux de proTé, qui, dans la Ibrce de râge^li^é^nicent de la cime des montagoeft^t en- lèvent de jeunes chevreaux , mais qui dans la vieil- lesse se perdb^t laG^guissamment sur le faite des temples, ^/âSilfimeurent consumés par la faim: c'est jaism un augure sinisflte. Laïs daas son temp^^^t riche* iet superlg. Il était phis San p^i^^v suuju:ès du satrape Pharnabaze. Mds U "^lÉSm^^gê^ à son hi^er : le temj^^t tonbé




DE LA PBOSTITDTION. 339

en ruines, il s'ouvre aisément; elle arrâle le premier venu et boit avec lai. Un statère, une pièce de trois oboles, sont une fortune pour elle. Jeunes, vieux, elle reçoit tout le monde; F âge a tellement adouci cette humeur farotiche , qu'elle tend la main ponr quelques^ pièces de monnaie. » Ce passage de la co- médie intitulée VAnti-Laïs n'était peut-être qu'une hyperbole échappée à I4 rancune d'un poëte que la courtisane avait mal accueilli» iElien raoonte aussi qu'elle ne fut pas d'un accès £sicile, av^ml que l'âge eût refroidi les poursuites dont elle était l'objet; on l'avait même surnommée Aœine, à cause de son ava- rice intraitable. Athénée dit pourtant, sur la foi d'une traditbn bigi établie, qu'elle ne, faisait au- cune différence entre les offres des riches et celles des pauvres. Cette particularité ne doit probable- ment se rapporter qu'à Tépoque de sa vie où la dé- bauche la consolait de la misère.

Ce qui prouverait l'oubli dans lequel elle était tombée à la fin de sa carrière amoureuse, c'est l'obs- curité qui enveloppe le temps et les circonstances de sa mort. Elle avait alors 70 ans, selon les uns; 55 ans, selon les autres ; ceux-ci prétendent qu'elle s'était conservée belle; ceux-là disent, au contraire, qu'elle touchait à la décrépitude. Quoi qu'il en soit de son âge et de son visage, V Anthologie lui fait dé- dier son miroir à Vénus avec une inscription que Voltaire a imitée dans ces vers charmants :

Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle :

I 22.


t.:.-


340 HISTOIRE

Il redouble trop mes ennuis ! Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle Ni telle que j'étais ni telle que je suis.

Quant à son genre de mort , on ne sait leqael il faut croire de Platarque, d'Âthénée ou de Ptolémée. Ce dernier affirme qu'elle s'étrangla en mangeant des olives ; Athénée s'appuie de Tàutorité de Philélaire, pour démontrer qu'elle mourut dans l'exercice de ses fonctions de courtisane (oùxl Aaïç pèv rèkiim aTreSave PtvoufAévyî) ; et Plutarque rapporte que, s'étant amourachée d'un jeune Thessalien , nommé Hippo- lochus, elle le suivit en Thessalie et pénétra dans un temple de Vénus où il s'était réfugié pour se soustraire aux embrassements de cette bacchante, mais les femmes du pays, indignées de son audace et encore jalouses de sa beauté qui n'était plus qu'un souvenir, entourèrent le temple en poussant de grands cris, et Tassommèrent à coups de pierres devant l'autel de Vénus , qui fut souillé du sang de la courtisane. Depuis ce meurtre, le temple fut con- sacré à Vénus-Homicide et à Vénus-Profanée. On érigea un tombeau à Laïs sur les bords du Pénée, avec cette épitaphe: « La Grèce, naguère invincible et fertile en héros, a été vaincue et réduite en es- clavage par la beauté divine de cette Laïs , fille de l'Amour, formée à Técole de Corinthe, qui repose dans les nobles champs de la Thessalie. » Corinthe dédia aussi un monument à la mémoire de son illustre élève : on avait représenté sur ce monu-


DE LA PROSTITUTION. 344

ment une lionne terrassant on bélier. Il est pos- sible que les faits de la vie de Laïs ne concernent pas tous la même femme , et que deux ou trois hé- taïres du même nom, qui vécurent à peu près dans le même temps, aient été confondues à la fois par les historiens et par la tradition populaire. Ainsi, la . maltresse d'Âlcibiade, Damasandra, eut une fiile qu'on nommait Laïs , et qui se fit connaître par sa beauté plus encore que par ses galanteries. Pline

signale aussi une autre Laïs, laquelle était sage-

" femme et avait inventé des remèdes secrets , des espèces de philtres pour augmenter ou diminuer Tembonpoint des femmes. Cette Laïs se livrait éga- lement au métier de courtisane avec ses amies Salpe et Éléphantis, comme elle courtisanes, et comme elle très-habiles dans Fart des cosmétiques, des avortements et des breuvages aphrodisiaques. Elles guérissaient aussi de la rage et de la fièvre quarte, et, dans toutes leurs drogues, elles em- ployaient de différentes façons le sang menstruel _ mêlé à des substances plus ou moins innocentes. ^La ville de Corinthe se glorifiait d'avoir été le théâtre des fastueuses prostitutions de Laïs, mais aucune ville de la Grèce ne se vanta d'dê^oir vu cette reine des courtisanes, vieillie, déchue, oubliée, fabri- quer des poudres, des onguents, des élixirs, et vendre de l'amour eiHSouteille.

Une autre Itétaire^^^intemporaltie de Laïs, non moins célèbre qu'elle , Phryné , h'Mtrpas une déca-


3H ^g|^85p)lRE

dence si triste ni unrffa si tragique. Malgré ses im- menses richesses^ ëne ne cessa jamais de les angmen- ter par les mêmes moyens ^J^ comme en vieillis- sant elle ne perdit presque rien de la magnificence de ses formes, eBe^e;|t.des amants qui la payaient largement jusqu'à ^ vëule de sa mort. Ce fut là ce qu'elle appelait gaiement : a Vendre cher la lie de • son vin. » Elle était de Thespie , mais elle résida cqja- stamment à Athènes , où elle menait une existence très-retirée, ne se montrant ni aux Céramiques, ni - au théâtre , ni aux stades , ni aux fête^ religieuses OU civiles. Elle ne descendait dans la *!^, que voilée et vêtue d'une tunique flottante, comme la plus ^austère matrone. Elle n'allait pas aux bains publics et ne fréquentait que les ateliers des peintres et des sculpteurs; car elle aimait les arts et elle s'y consa- crait, pour ainsi dire , en g^nt nue devant le pin- ceau d'Apelles , devant le "dseau de Praxitèle. Sa beauté était celle d'une statue de marbre de Paros; les traits et les lignes de son visage avaient la pureté, l'harmonie et la noblesse que l'imagination du poëte ^ et de l'artiste donne à une image divine ; mais sa pâleur mate et même un peu jaune lui avait fait donner le snmotJ|^i|_P/in/n^ , par analogie avec la couleur de ^grenôttîlle de buisson , ^/«rya ; car son nom de famille était Mnésarète , et elle ne fut pas connue sous ce nom^là. Les t{|]>Ieaux et les statues, que firent d'a^èjÊglle don Àemtce et son sculpteur favoris, excîtw^jBff&ithousîasme de tout^ la Grèce,


DE LA PROSTITUTION. 343.

qui vouait un culte à la beauté corporelle , cuUe dé- pendant de celui de Vénus. Phryné n'avait en elle rien de plus remarquable que ce qu'elle cachait pu- diquement à tous les yeux , même aipL regards de ses amants , qui ne la posB^l^ent qv^ dans Tobscu- rite ; mais, aux mystères d'^lijsusls , elle apparaissait comme une déesse sous le portique du temple , et

  • laissant tomber ses vêtements en présence de bt

foule ébahie et haletante d'admiration, elle s'éclipsait derrière un voile de pourpre. Aux fêtes de Neptune

' et de Vénus , elle quittait aussi ses vêtements sur les degrés du temple, et , n'ayant que ses longs che* veux d'ébène pour couvrir la nudité de son beau corps , qui brillait au soleil , elle s'avançait vers la mer, au milieu du peuple qui s'écartait avec re^ct pour lui faire place , et qui la saluait d'un G|t:i»iii- nime d'enthousiasme : Phryné entrait dans les flots pour rendre hommage à Neptune , et elle en sortait comme Vénus à sa naissance ; on la voyait un mo- ment, sur le sable, secouer l'onde amère qui ruisselapjjfe le long de ses flancs charnus , et tordre ses chevaux- humides : on eût dit alors que Vénus venait de nat tre une seconde fois. A la suite de ce trii^ophe d'un instant , Phryné se dérobait aux acclamatîoBS et se cachait dans son obscurité ordinaire. Mais l'effet de cette apparition n'en était que plus prodigieux , et la renommée de la courtisane remplissait les bouches et les oreilles. Chaque année augmentait de la sorte le nombre des curieux , qui allaient aux mystère»


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d'Élensis et aux fêtes de Neptune et de Vénus, pour n'y voir que Phryné.

Tant de gloire pour une courtisane lui attira Ten- vie et la haine des femmes vertueuses; celles-ci, afin de se venger, acceptèrent l'entremise dEuthias, qui avait inutilement obsédé Phryné sans obtenir d'elle ce qu'elle n'accordait qu'à l'argent ou au génie. Cet Euthias était un délateur de la plus vile espèce ; il accusa Phryné, devant le tribunal des Héliastes, d'à- voir profané la majesté des mystères d'Eleusis en les parodiant, et d'être constamment occupée à corrompre les citoyens les plus illustres de la République en les éloignant du service de la patrie. Non-seulement une pareille accusation devait entraîner la mort de l'ac- cusée , mais encore infliger à toutes les courtisanes, solidairement , la honte d'un blâme , d'une amende, et même de l'exil pour quelques-unes. Phryné avait eu pour amant l'orateur Hypéride, qui se partageait alors entre Myrrhine et Bacchis. Phryné pria ces deux hétaires de s'employer auprès d'Hypéride, pour qu'il vînt la défendre contre Eulhias. La po- sition était délicate pour Hypéride , qu'on savait in- téressé jwirticulièrement à venir en aide à Phryné, qu'il avait aimée , et à tenir tête à Euthias , qu'il dé- testait comme le plus lâche des hommes. Phryné pleurait, enveloppée dans ses voiles et couvrant sa figure avec ses deux mains d'ivoire; Hypéride, éraa et inquiet, étendit le bras vers elle, pour annon* cer qu'il la défendait; et quand Euthias eut formulé


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ses accusations par l'organe d'Aristogiton , Hypéride prit la parole , avoua qu'il n'était pas étranger à la cause, puisque Phryné avait été sa maîtresse, et supplia les juges d'avoir pitié du trouble qu'il éprou- vait. Sa voix s'altérait, son gosier était plein de sanglots , sa paupière pleine de larmes , et pourtant le tribunal, froid et silencieux, semblait disposé à ne pas se laisser fléchir. Hypéride comprend le dan- ger qui menace l'accusée : il éclate en malédictions contre Euthias , il proclame résolument l'innocence de sa victime , il raconte avec complaisance le rôle presque religieux que Phryné a pu seule accepter aux mystères d'Eleusis... Les Héliastes l'interrompent; ils vont prononcer l'arrêt fatal. Hypéride fait appro- cher Phryné : il lui déchire ses voiles, il lui arrache sa tunique, et il invoque avec une sympathique élo- quence les droits sacrés de la beauté, pour sauver cette digne prêtresse de Vénus. Les juges sont émus, transportés, à la vue de tant de charmes ; ils croient apercevoir la déesse elle-même : Phryné est sauvée, et Hypéride l'emporte dans ses bras. Il était redevenu plus amoureux que jamais, en revoyant cette admi- rable beauté qui avait eu plus d'empire que son élo- quence sur les juges; Phryné, de son côté, par recon- naissance , redevint la maîtresse de son avocat , qui fut infidèle à Myrrhine. Celle-ci crut se venger en se mettant du parti d'Euthias et en accordant à ce sy- cophante tout ce que Phryné lui avait refusé. Les courtisanes furent indignées de ce qu'une d'elles osât


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protester ainsi contre l'arrêt qui avait absous Phryné, et Baccbis leur servit d'interprète en écrivant à Fim- prudente Myrrhine : « Tu t'es rendue l'objet de l'a- version de nous toutes qui sommes dévouées au ser- vice de Venus Bienfaisante ! »

Elle ne tarda pas , en effet , à se repentir d'avoir cédé à un mouvement de jalousie et de vanité. Hy- péride , qui l'avait quittée , ne lui revint pas ; il resta longtemps épris de Phryné : « Il a une amie digne de lui et de sa belle âme , écrivait Bacchis à Myr- rhine ; et toi , tu as un amant tel qu'il te le fallait! » Hypéride, en se déclarant le défenseur d'une courti- sane, s'était fait plus d'honneur et plus de profit qu'en défendant les premiers citoyens de la répu- blique : on ne parlait que de son talent d'orateur, par toute la Grèce ; on ne se lassait pas d'applaudir au beau mouvement d'éloquence qui avait terminé sa péroraison ; les éloges , les actions de grâce , les présents lui arrivaient de toutes parts, et, pour comble de biens , Phryné lui appartenait. Si les hé- taires grecques ne lui élevèrent pas une statue cîor, comme le proposait Bacchis, elles n'épargnerait rien pour lui témoigner leur gratitude: « Toutes les courtisanes d'Athènes en général, lui écrivit Bacchis , qui tenait la plume pour ses compagnes, et chacune d'elles en particulier, doivent vous rendre autant d'actions de grâces que Phryné. » On peut présumer que son plaidoyer fut puMié, puisque celui d'Aristogiton , qui prit la parole pour Euthiaa,


DE LA PROSTITUTION. 3i7

était conna du temps d'Athénée. On sait aussi qa'Euthias, que l'amonr seul avait rendu calomnia- teur, n'eut pas de repos que Phryné ne lui pardoQ- nât , et il souscrivit , pour obtenir ce pardon , aux conditions les plus ruineuses. Bacchia avait préva ce triste dénomment, lorsqu'elle écrivait à Phryné : « Euthias est bien plus vivement amoureux de toi qu'Hypéride. Celui-ci , en raison du service impor- tant qu'il t'a rendu en t'accordant ta protection et le secours de son éloquence dans la circonstance la plus critique, semble exiger de toi les plus grands égards et le favoiisor en t'accordant ses caresses, tandis que la passion de l'autre ne peut qu'être irri- tée au dernier pdint par le mauvais succès de son entreprise odieuse. AUends-toi donc à de nouvelles iûslancps de sa part, ans sollicitations Ira plus em- pressées.: il t'offrira de l'or à profusion. » L'or l'em- porta sur le ressentiment. L'aréopage, qui n'eut pas . d'arrêt à prononcer dans celte circonstance, prévit le cas où une cause du même genre, plaidée .de- vant lui , pourrait donner lieu aux mêmes moyens de défense; il ne voulut pas être exposé aux séduc- tions qui avaient subjugué les Héliastea; il promul- gua une loi , qui interdisait aux avocats d'employer aucun artifice pour exciter la pitié des juges, et aux accusés de paraître en*personne devant les juges avant que la sentence fïït prononcée. Phryné, de son côté, dans Ja crainte d'une accusation nou- velle , non-seulement se priva désormais de prendre


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part aux fêtes et aux cérémonies religieuses, mais encore, elle s'occupa de gagner des partisans et de se faire en quelque sorte des créatures jusqu'au sein de Taréopage. Elle ouvrait son lit et sa table aux gourmands et aux libertins; un sénateur de Taréo- page , nommé Gryllion , se compromit au point de se faire le parasite de la courtisane, c'est ainsi que le qualifia Satyrus d'Olinthe dans sa Pamphile.

Les richesses que Phryné avait acquises sur- passaient alors celles d'un roi : les poètes comiques, Timoclès dans sa Nérée , Âmphis dans sa Kouris et Posidippe dans son Éphésienne, ont parlé du scan- dale de celte impure opulence. P^;^ii4en fit pour- tant un usage honorable : elle, ^pj^tir a ses frais divers monuments publics, surtout <|é£M ville de Corinthe, que toutes les hétaires ùo&sideraient comme leur patrie à cause de l'argent qu'elles y. avaient gagné. Quand Alexandre le Grand eut détruit Thèbes et renversé ses murailles , Phryné se rappela qu'elle était née en Béotie, et elle offrit aux Thébains de rebâtir leur ville de ses propres deniers , à la seule condition de faire graver celte inscription en son honneur : Thèbes abattue par Alexandre , relevée par Phryné. Les Thébains refusèrent d'éterniser une honte. Phryné, comme Béotienne, n'avait pas reçu du ciel les dons de Tespritunais elle se distinguait de la plupart des femmes 'ptr un vif sentiment des


arts; elle se regardait comme t^ljf4%P vivante de la beauté divine ; elle se rendait hof^q^l^e à elle-même


DE LA PROSTITUTION. 349

dans ies ouvrages d'Apelles et de Praxitèle : l'un avait modelé d'après elle la Vénus de Cnide; l'autre l'avait peinte telle qu'il la vit aux fêtes de Neptune et de Vénus sortant de l'onde. Tous deux furent ses amants, mais Praxitèle l'emporta sur son rival. PHryné lui demanda, en souvenir de leurs amours, la plus belle statue qu'il eût jamais exécutée. « Choisissez! » répondit Praxitèle; elle réclama un délai de quelques jours pour faire son choix. Dans l'intervalle, pendant que Praxitèle se trouvait chez elle, un esclave accourut couvert de sueur, en criant que l'atelier du sculpteur était en feu : « Ah ! je suis perdu , dit Praxitèle , si mon Satyre et mon Cupidon sont brûlés ! — Je choisis le Cupidon , » interrompit Phryné. C'était une ruse qu'elle avait imaginée pour connaître la pensée de l'artiste sur ses œuvres. Pepui|^ J?ltf yné donna ce chef-d'œuvre à sa ville na- tale. CaUg;ala le fit enlever de Thespîe et transporter à Rome, mais Claude ordonna, dans un de ses juge- ments de préteur, que le Cupidon serait restitué aux Thespiens, « pour apaiser les mânes de Phryné, » disait la sentence. La statue avait à peine retrouvé son piédestal vide, que Néron la fit revenir à Rome, et elle périt dans l'incendie de cette ville, allumé par Néron lui-même. Phryné, si riche qu'elle fût, avait continué son industrie ordinaire jusqu'à Tâge des rides et des cheveux blancs. Elle se vantait alors de posséder une pommade qui dissimulait entière- ment les rides; elle se fardait avec tant de drogues,




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qu'Aristophane a pa dire dans sa comédie des Ha- rangueun : « Phryiié a fait de ses joues la boutique d'un apothicaire. »" Et ce vers passa en proverbe chez les Grecs, pour désigner les femmes qui se fardaient.

On ignore Tépoque de sa mort et le lieu de ni sépulture; on apprend seulement , déf Pausanias, que ses amis, ses amants et ses compatriotes s'étaient cotisés pour lui ériger une statue d'or dans le temple de Diane à Éphèse; on lisait sur la plinthe de cette statue j qui avait pour base une colonne de marbre penthélique : « Cette statue est l'ouvrage de Praxi- tèle. » Elle était placée entre les statues de deux rois , Archinamus, roi de Lacédémone, et Philippe, roi de Macédoine, avec celte inscription : A Phrynéy illustre Thespienne. Ce fut cette statue que le philo- sophe Cratès qualifia sévèrement, en s'écriant: .« Voici donc un monument de l'impudicité .de la Grèce! » Le nom de Phryné étant devenu, comme celui de Laïs, synonyme de belle courtisane, plu- sieurs femmes de cette classe se firent nommer Phryné. Pour distinguer de ses humbles imitatrices la première Phryné, on l'appelait la Thespienne. Hérodice , dans son Histoire de ceux qui ont été raillés sur le théâtre, cite une Phryné qu'on surnomma le Crible, parce qu'elle ruinait ses amants, de même qu'un crible sert à extraire la farine mêlée au son.

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Selon Apollodore, dans son Traité des Courtisanes^ il y avait deux Phrynés, qu'on surnonmiait ClausÀ-


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geldos (qui fait pleurer, après avoir fait rire) et Sa^ perdion (superbe poisson), mais ni l'une ni l'autre ne semble pouvoir être confondue avec* l'illustre Thespieline.

Si Phryné- et Laïs sont les deux personnifica- tions les plus célèbres, sinon les plus brillantes de l'hétairisme, Pythionice et Glycère en représentent encore mieux la puissance : Pythionice et Glycère furent presque reines de Babylone , après avoir été simples courtisanes à Athènes. Pythionice n'était remarquable que par sa beauté , mais elle possédait quelques-uns de ces secrets de libertinage qui exer- cent tant d'empire sur les natures vicieuses et sur les tempéraments voluptueux. Glycère, non moins belle , non moins habile peut-être , était aussi plus intelligente et plus spirituelle. Harpalus, l'ami d'A- lexandre de Macédoine, le gouverneur de Babylone, les aima Tune et l'autre, et ne se consola d'avoir perdu la première qu'en retrouvant la seconde. Har- palus était grand trésorier d'Alexandre, et, lorsque son maître fut j)arti pour l'expédition des Indes, il ne se fit aucub scrupule de puiser à pleines mains dans le6.$fé6ors confiés à sa garde. Il surpassa en tnagnificence le^ anciens rois "-de Babylone, et il vouljiit jouir de toutes les v^^tés que For et le poa^jDôr sont capables de créer. Il avait autour de lui des joueuses de flûte de Milet , des danseuses ^ de Iâ9J^Sâi»9 des tresseuses de couronnes de Cypre, defl^eésciaves et des concubines de tous les pays : il


352 HISTOIRE

fit venir une hétaïre d'A|hènes, celle qui était le plus en vogue et qni s'acquittait le mieux de ses fonctions libidineuses. Pythionice eut Thonneur d'être choisie pour les menus-plaisirs du petit tyran Harpalus. Elle était alors la maîtresse collective de deux frères, fils d'un nommé Chœréphile, qui fai- sait le commerce de poisson salé, et qui devait à ce commerce son immense fortune. Les deux amants de Pythionice Tentretenaient à grands frais, et le poëte comique Timoclès, dans sa comédie des Ica- riens y avait raillé en ces termes la richesse de cette hétaire, que ses compagnes accusaient, par une allusion analogue, de sentir la marée : « Pythionice te recevra à bras ouverts, pour avoir de toi , à force de caresses , tout ce que je viens de te donner, car elle est insatiable. Cependant demande-lui un ton- neau de poisson salé ; elle en a toujours en abon- dance, puisqu'elle se contente de deux saperdes non salés à large bouche. » Le saperde, dont la consommation était considérable parmi le bas peuple, passait pour un mauvais poisson, comme le déclare solennellement le grand sophiste de Fart culinaire, Archestrate. Pythionice, qu'ofi%vait vue esclave de la joueuse de flûte Bacchis , laquelle le fut elle-même de rhôtuire Sinope, devint tout à!,coap une espèce de reine dans le palais de Bal^^ïie, mais elle ne jouit pas' longtemps d'une si rareik:f(n> tune : elle mourut , sans doute empoi^ïïtjSe^ et l'inconsolable Harpalus lui fit faire des fun^ailles


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royales. Il en avait eu une fille qui épousa depuis le sculpteur-architecte Chariclès, celui-là môme qu'Harpalus chargea de construire à Athènes un monument sépulcral en mémoire de Pythionice. Cette favorite avait, d'ailleurs, son tombeau à Baby- lone, où elle était morte. Le monument, élevé par Chariclès sur le chemin sacré qui menait d'Athènes à Eleusis, coûta 30 talents (environ 250,006 francs de notre monnaie) ; sa grandeur , plutôt encore que son architecture , attirait les regards du voyageur : « Quiconque le verra , s'écrie Dicaearque dans son livre sur la Descente dans Tantre de Trophonius, se dira probablement d'abord, avec raison : C'est sans doute le monument d'nin Miltiade ou d'un Périclès, ou d'un Cimon, ou d!un autre grand homme? sans doute, il a été érigé aux dépens de la république, ou du moins en vertu d'un décret des magistrats? Mais quand il apprendra que ce monument a été fait en mémoire de l'hétaire Pythionice , que devra- t-il penser de la ville d'Athènes? » Harpalus avait donné une telle activité aux travaux de ces con- structions funéraires, qu'elles furent terminées avant la fin de l'expédition d'Alexandre dans les Indes. Théopompe , dans une lettre au roi de Macédoine , afiirme que le gouverneur de Babylone employa la somme énorme de 200 talents pour les deux tom-; beaux de sa maîtresse : « Quoi! s'écrie Théopompe indigné , depuis longtemps on voit deux admirables monuments achevés pour Pythionice : l'un près

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d' Mbèoes, Tautre à B^bylone, ^t celui qui ^e dipi( top ami aura irqpupéipeut consacré un tenople, uu autel à une femme qui s' abandonnait 9 (pus çeuil: qui coo-' iribuaient à se^dépenges, et il aura dédié ce m^m^ ment sQua te uom de temple et d'autel d© Ném^ Pythionioe! N'est-ce pas mépriser ouvertemeqt (a vengeance des dious, et manquer au r^pect qai t'est à(if^. Alexandre était alors trop occupé à (som-» battre Parus» pour pouvoir sô méiçr de ce qui sq passait à Babyloqe et à Athènes , où Harpalus divi* nisait une courtisane.

Harpalua avait déjà , d'ailleuri, remplacé Pyibio» uice : une simple tresseu^e de pouronnes de SicyqnQi Glycère, fille de Thalassis, s'était fait aimer du goa-^ verneur de Babylone, avec tant de savoir -r^ire, qu'elle devint presque reine à Tarse, et qu'elle serait devenue dée^e , si Harpalqs lui eCit survécu. Mais Aleiiandre revenait viçtorieui^ des Ind^j il devait punir ceux de ses o(liciers qui y pendant SQB absence y avaient tenu peu de compte de ses ordres. Harpalus se voyait plus compromis que lesi loutres» et il fut effri^yé lui-même de ses mcinstrueustS^ dil^ pidations. Il s'enfuit de Tarse, avec Glyçère et tout ce qui restait dans le trésor ; il se réfugia ei^ Atttqm» et implora l'appui des Athéniens contre Ales^andie*. Il avait levé une armée de six mille mercenairea » ^ il oflfrait d'acheter à tout prix la protection d'Athées ) avec l'aide et d'après les conseils de Glyoère, il corrompit les orateurs, paya lesilenee de Démo-^


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BtbSJ^j et intéressa le peuple à sa cause , par des ^M^tiwi3l!t)s de farine, qu'on appela le blé de Gly- èérd-^Oft^qui fournit une locution proverbiale pour ^goifier a le gage de la perte plutôt que de la jouis- f ance. » C'est ainsi que ce blé est désigné dans une comédie satirique dont Harpalns éisàl^AB. héro|!h et qu'Alexandre fit représenter dans toute TAsie pour infliger un châtiment à Torgueil d'Harpalus. On pré- tend même qu'il était Tauteur de ce drame , où 1^ raconte que les mages de -Babylone, témoins de l'affliction d'Harpalus à la mort de Pythionice, avaient promis de la rappeler du s^fitiu^ des ombres à la lumière; mais il est plus probable ^oe ce drame fut composé, à Tinstigalion d'Alexandre, pw Py- thon de Catane ou de Bysance. Quoi qu'il en soit, Harpalus ne réussit p^jl^'^vec le coÉtWirs de Gly- cère^ à s'assurer QflÇ;0ili$^ 'i4ins la r^trblique d'A- tttènes ; il en fut banni,^ se retira en Crète, sous l'ap^ préhension des vengeances d'Alexandre qui Tépar** gna; mais un de ses capitaines Tassassina, poer s'em* parer des trésors qu'Harpalus avait volés lui-même au roi de Macédoine. Glycère parvint à s'échapper et retourna, bien déchue de ses grandeurs, à Athènes, oti elle reprit son ancien ^at de courtisane. Ce n'é- tait plus la reine de Tarse , qui avait reçu des hon- neurs presque dff ina, qui avait eu sa statue de bronze placée dans les temples vîs^à-vis de celle d'Har- palus; c'était uttè^taire, d'un âge assez mûr, d'une beauté quelque peu fatiguée, mais d'un esprit infa^ '

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tigable. LyDcœusde Samos jugea que ses boni^ mots méritaient d'être recueillis , et il en fit une ^BfK^tion que nous ne possédons plus. Athénée en ciù^^el- ques-uns que revendiquaient les contemporaines de Glycère ; nous en avons rapporté plusieurs ; les deux suivants peuvent encore lui appartenir. « Vous cor- rompez la jeunesse ! lui dit le philosophe Stilpon. — Qu'importe, si je F amuse! répondit-elle; toi , sophiste, ta la corromps aussi , mais tu Tennuies. » Un homme qui venait marchander ses faveurs remarqua des œufs dans un panier : « Sont-ils crus ou cuits? lai demanda*t-il distraitement. — Ils sont d'argent? » répliqua-t-elle avec malice» pour le ramener au sujet de leur entretien.

Ses aventures de Babylone et de Tarse Favaient mise à la mode : c'était à qui se rangerait au nombre des héritiers d'Harpalus. Ni&anmoins, Glycère s'atta- cha de préférence à deux hommes de génie, m peintre Pausias, au poëte Ménandre. Le premier peignait les fleurs qu'elle tressait en couronnes et en guirlandes , il s'efforçait d'imiter et d'égaler ses bril- lants modèles ; il fit un portrait de Glycère , repré- sentée assise, faisant une couronne; ce ravissant tableau, qu'on appelait la Stephanoplocos (faiseuse de couronnes) , fut apporté à Rome , et acheté par LucuUus, qui l'estimait autant que tous les tableaux de sa collection. L'affection de Glycère pour Ménaii- dre dura plus longtemps que sa liàteon avec Pausias. Elle supportait la mauvaise humeur et les boa-


DE LA PROSTITUTION. 357

tades chagrines du poëte comique , auprès de qui elle remplissait r office d'une servante dévouée, et non le rôle d'une maîtresse préférée; Ménandre lui repro- chait souvent de n'être plus ce qu'elle avait été, et loi demandait compte amèrement de sa folle jeunesse ; il était jaloux du passéaussi bien que du présent : « Vous m'aimeriez davantage , lui disait-il , si j'avais volé les trésors d'Alexandre? » Elle souriait et ne répon- dait à ces duretés que par un surcroit d'attachement et de soins. Il revint du théâtre, un soir, attristé, irrité, désolé du mauvais succès d'une de ses pièces; il était inondé de sueur, il avait le gosier desséché. Glycère lui présenta du lait et l'invita doucement à se rafraîchir : « Ce lait sent le vieux, dit Ménandre en repoussant le vase et la main qui le lui offrait; ce lait me répugne; il est couvert d'une crème rance et dégoûtante. » C'était une cruelle allusion à la cé- ruse et au fard qui cachaient les rides de Glycère : « Bon! dit-elle gaiement, ne vous arrêtez pas à ces misères : laissez ce qui est dessus et prenez ce qui est dessous. » Elle l'aimait véritablement , et elle craignait que déplus jeunes qu'elles lui enlevassent une tendresse qu'elle ne conservait souvent qu'à force d'artifices, car Ménandre était changeant et ca- pricieux en amour : il se laissa fixer néanmoins par le dévouement passionné de Glycère, qu'il immor- talisa dans ses comédies. « J'aime mieux être, disait- elle, la reine de Ménandre que la reine de Tarse. » Glycère, après sa mort, n'eut pas un tombeau splen-


358 HISTOIRE DE LA PROSTITUTION.

dide, tel que le monument de la Prostituée (c'est ainsi qu'on désignait le tombeau de Pythionice), roais son nom resta 9 dans la mémoire des Grecs, étroitement lié à celui de Ménandrp, et ne fut pas moins célèbre que oeux de Laïs, de Wryné et d'Aspasie.


CHAPITRE XIV.


Sommaire. — Introduction de la Prostitution sacrée en Étrurie. -^ Conformation physique singulière des habitants de l'Italie pri- mitive. — Rome. — La Louve Acca Lnurentia. — Origine du lupanar, — Consii'uction de la ville de R(*me, dor le territoire laissé par Acca Laurentiu à ses fils adoptifà Rénius et Romulus.

— Fêles instituées par Kémus et Romulus en l'honneur de leur nourrice, sous le nom de Lupercales, — Lts luperques^ préires du dieu Pan.* — Les Sabine» et l'oracler. — Hercule et Omphale.

— La Prostitution sacrée à Rome. — La courlisane Flora. — Son mariage avec Tarutius. — Origine des Florales. — Les fêles de Flore et de Pomone. — Les courtisanes aux Florales. — Galon au Cirque. — VértOs Cloarine. — Les Vénus honnêtes ; Vénus Placide, Vénus Chauve, Vénus Generalrix, etc. — Les Vénus malhonnêtes; Vénus Volupia , Vénus Lascive , Vénus de bonne tùlunté, — Temple de Vénus Erycirte, en Si{:ile , reconstruit par Tibère. — Les temples de Vénus à Rome. -^ Dévotioii de iules César à Vénus. — Origine du culte de Vénus Viclorieuse — Épi- sode mystique des fêiesde Vénus. — Vénus Myrlea ou Murcia.

— Offrandes des courtisanes à Vonus. — Les Veillées de Vénus. -^ Saerificéd impudiques offerts à Cupidon, à Trlape^ à Mu- tinus, etc., par les dames romaines. — Les Priapées. — Culte malhonnête du dieu Mutinus. — Mutina. — La déesse herma-


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phrodïte Pertunda. — Tychon et Orthanès. — Culte infâme introduit en Étrurie par un Grec. — Chefs et grands prêtres de cette religion nouvelle. — Analogie de ce culte avec celui d*Isis. — Les mystères d'Isis à Rome. — Les Isiaques. — Corruption des prêtres d'Isis. — Culte de Bacchus. — Les bacchants et les bacchantes. — Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de Rome. — Le marché des courtisanes. — Différence de la Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque.

L'Egypte , la Phénicie et la Grèce colonisèrent la Sicile et Tltalie, en y établissant leurs religions, leurs mœurs et leurs coutumes. La Prostitution sa- crée ne manqua pas, dès les premiers temps, de suivre la migration des déesses et des dieux , qui changeaient de climat sans changer de caractère. Les monuments écrits , qui témoigneraient de Fori- gine de cette Prostitution dans l'île des Cyclopes et dans la péninsule de Saturne, n'existent plus de- puis bien des siècles , mais on a retrouvé , dans les cimetières étrusques et italo-grecs, une multitude de vases peints , qui représentent différentes scènes de la Prostitution sacrée, antérieurement à la fon- dation de Rome. Ce sont toujours les mêmes offrandes que celles que les vierges apportaient dans les tem- ples de Babylone et de Tyr, de Bubastis et de Nan- cratès, de Corinthe et d'Athènes. La consacrée vient s'asseoir dans le sanctuaire près de la statue de la déesse ; l'étranger marchande le prix de sa pudeur, et elle dépose ce prix sur l'autel, qui s'enrichit de ce honteux commerce auquel le prêtre est seul inté- ressé. Telle est, d'après les vases funéraires, la formé


DE LA PROSTITUTION. 36i

presque invariable que devait affecter la Prostitution sacrée dans les colonies égyptiennes, phéniciennes et grecques. Le culte de Vénus fut certainement ce- lui qu'on y vit le premier en honneur, car il était, là comme partout ailleurs , le plus attrayant et le plus naturel ; mais on ignore absolument les noms et les attributs que prenait la déesse allégorique de la création des êtres. Ces noms devaient être si p^ analogues à ceux qui lui furent donnés dans la théogonie romaine, que le savant Yarron s'appuie de l'autorité de Macrobe , pour soutenir que Vénus n'était pas connue à Rome sous les -rois. Mais Ma- crobe et Varron auraient dû dire seulement qu'elle n'avait pas encore de temple dans l'enceinte de la cité de Romulus, car elle était adorée en Étrurie, avant que Rome eût soumis ce pays, qui fut long- temps en guerre avec elle, Vitruve, dans son Traité d'architecture^ dit positivement que , selon les prin- cipes des aruspices étrusques , le temple de Vénus ne pouvait être placé qu'en dehors des murs et auprès des portes de la ville, afin que l'éloignement de ce temple ôtât aux jeunes gens le plus d'occasions pos- sible de débauche , et fût un motif de sécurité pour les mères de famille.

La Prostitution sacrée ne régnait pas seule dans l'Italie primitive : on peut affirmer que la Prostitu- tion hospitalière et la Prostitution légale y régnaient aussi en même temps , la première dans les forêts et les montagnes , la seconde dans les cités. Les pein-



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tares des vases étrusques ne nous laissent pas igno- rer la corruption déjà raflSnée, qui avait pénétré ch^ ces peuples aborigènes , esclaves aveugles et gros- siers de leurs sens et de leurft passions. Il suffirait presque des inductions morales qu'oti peut tirer de la richesse et de la variété des jôyattl que portaient les femmes, pour juger du développetdënl qu'avait' ^i la Prostitution , née de la coquetterie féminine et des besoitts de la toilette. On voit, à mille preuves empruntées aux vââes peints, que la lubrîeité de ces peuplades indigènes ou exotiques ne connaissait aucun frein social ni feligietlk. La bestialité et la pédérastie étaient leurs vices ordinaires, et ces abo- minations , naïvement familières k tous les âges et à tous les rangs de la société, n'avaient pas d'autres remèdes que des cérémonies d'expiation et de puri- âcation , qui en suspendaient parfais la libre pra-^ tique. Comme' chez tous les anciens peuptes, la pro- miscuité des sexes rendait hommage à la loi de nature, et la femme, soumise aux brutales aspira- tions de rhomme, n'était d'ordltiai^e que le patieut instrument de ses jouissances : elle n'osait -presque jamâid fifire parler soû Choii , et elte appartenait k quiconque avait la force. La conformation physique de Ces sauvages ancêtres des Romains justifié, d'ail- leurs, toht ce qu'on devait attendre de ietirselisualité impudique : ils avaient les parties viriles analogue! à celles du taureau et du chien ; ils ressemblaient à dés hôûtàs , et ils portaient au bas des feins ttné ea^


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pèce de touffe de poils roux, qu'il est impossible de regarder comme un signe de convention dans les dessins qui représentent cette barbiche postérieure, cette excroissance charnue et poilue à la fois, ce rudiment d'une véritable queue d'animal. On serait fort en peine de dire à quelle époque disparut tout à fait un si étrange symptôme du tempérament bestial , mais on le conserva dans l'iconologie allégo-^ rique , comme le caractère distincti^ du satyre et du faune. Chez des races aussi naturellement portées à Tamour charnel, la Prostitution s'associait sans ifoute à tous les actes de la vie civile et religieuse.

C'est la Prostitution qu'on découvre dans le ber* oeau de Rome , où Rémus et Romulus sont allaités par une louve. Si l'on en croit le vieil historien Va* lérius cité par Aurélius Victor, ,par Aulu*Gelle et par Macrobe , cette louve n'était autre qu'une cour* tisane , nommée Acca Laurentia , maîtresse du ber- ger Faustulus, qui recueillit les denx jumeaux abandonnés au bord du Tibre. Acca Laurentia avait été surnommée la Louve {Lupa) , par les bergers de la contrée, qui la connaissaient tous pour l'avoir souvent rencontrée errante dans les bois, et qui l'avaient enrichie de leurs dons. Elle possédait même, du. fait de ses prostitutions, les champs situés entre les sept collines , et légués par elle à ses enfants adoptifs , qui y fondèrent la ville éter- nelle. Macrobe dit sans réticence, que la Louve avait fiiit fortane en s'âbandonnani sans choix à quicon*


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que la payait {meretricio quœstu locupletatam). Ainsi le peuple romain eut pour nourrice une courtisane , et son point de départ fut un lupanar. On nommait ainsi la cabane d'Acca Laurentia , et ce nom s'ap- pliqua depuis aux impures retraites de ses pareilles, qui furent nommées des louves en mémoire d'elle. Nous avons vu , cependant, que chez les Grecs il y avait des louves de la même race. Celle qui allaita Rémus et Romulus, et acheta du produit de son libertinage le premier territoire de Rome, dut exercer longtemps son honteux métier : corpus in vulgus dabalj, dit Aulu-Gelle, pecuniamque emeruerat ex 60 quœstu uberem. Elle mourut avec la réputation d'une grande prostituée, et pourtant on institua des fêtes en son honneur sous le nom de Lupercaks; si on ne la déifia pas dans un temple, ce fut sans doute la crainte d'imprimer à ce temple la flétrissure du nom de Lupanar^ qui avait déshonoré sa de- meure ; on excusa la fondation des Lupercales , en les présentant comme des fêtes funèbres , célébrées au mois de décembre pour l'anniversaire de sa mort, et bientôt, par respect pour la pudeur publi- que , on fit passer les Lupercales sur le compte du dieu Pan. Il paraîtrait donc que la première fête instituée à Rome par Rémus et Romulus, ou par leur père adoptif le berger Faustulus , l'avait été en mémoire de la louve Acca Laurentia.

Cette fête, qui subsista jusqu'au cinquième siècle de Jésus- Christ, non sans avoir subi de nonibreases


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vicissitudes, était bien digne d'une courtisane. Les luperques, prêtres du dieu Pan, le corps entière- ment nu à l'exception d'une ceinture en peau de brebis y tenant d'une main un couteau ensanglanté et de r autre un fouet, parcouraient les rues de la ville, en menaçant du couteau les hommes et en frap- pant les femmes avec le fouet. Celles-ci, loin de se dérober aux coups, les cherchaient avec curiosité et les recevaient avec componction. Voici quelle était l'origine de cette course emblématique , qui devait porter remède à la stérilité des femmes et les rendre grosses si le fouet divin les avait touchées au bon endroit. Lorsque les Romains de Romulus eurent enlevé les Sabines pour se faire des femmes et des enfants, les Sabines se montrèrent d'abord rétives à exécuter ce qu'on attendait d'elles : leur union forcée ne produisait aucun fruit , bien qu'elles n'eus- sent point à se plaindre de leurs ravisseurs. Elles allèrent invoquer Junon dans un bois consacré à Pan, et l'oracle qu'elles y recueillirent leur inspira d'abord une certaine appréhension : a II faut qu'un bouc, disait l'oracle, vous fasse devenir mères. » On n'eut pas la peine de trouver ce bouc-là; un prêtre de Pan les tira de peine, en immolant un bouc sur le lieu même et en découpant en lanières la peau de l'animal, avec lesquelles il flagella les Sabines, qui devinrent enceintes à la suite de cette flagellation que les Lupercales eurent le privilège de continuer. La mythologie latine donnait une autre origine à la


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course dea laperques , origine plus poétique , mais moins nationale. Hercule voyageait avec Omphale : un faune les aperçut et se mit à les suivre en cachette, dans Tespoir de profiter d'un moment où Hercule quitterait sa belle pour accomplir un ^ ses douze travaux. Les deux amants s'arrêtèrent dans une grotte et y soupèrent : Hercule et Omphale avaient changé de vêtements pour se divertir pendant le souper ; Omphale s'était affublée de la peau du lion de Némée et avait mis sur son dos le carquois rem- pli des flèches empoisonnées; Hercule , découvrant sa poitrine velue, avait pris le collier et les bracelets de sa maîtresse. Ils burent et s'enivrèrent, ainsi tra- vestis. Ils dormaient, chacun de son côté, sur une li^ tière de feuilles sèches, lorsque le faune pénètre dans la caverne et cherche à tâtons le lit d'Omphale. Il se glisse dans celui d'Hercule, après avoir évité pro-* demment la peau de lion , qui ne lui annonce pas ce qu'elle renferme par hasard. Hercule s'éveille et ehâtie Taudacieux qui s'était un peu trop avancé dans sa méi^ise. Ce fut depuis cette aventure, que Pan eut en horreur le travestissement qui aVait trompé son fauue, et il ordonna, comnfie pour protester contre les erreurs de ce genre, que ses prêtres cour^ tment tout nus aux Lupercales. On saori^it ce jour-là des boucs et des chèvres, que les Inperques écorohaient eox*mémes pour se revêtir de cespeaui tontes sanglantes qui allient la renommée d'échanf» fer les désirs et de donna* une ardeur capricante*


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ayx lascifs sacrificateurs du dieu Pan. La Prostitu- tion sacrée était donc Tâme des Lupercales.

Ce ne furent pas les seules fêtes et le seul culte , que la Prostitution avait établis à Rome avant celui dQ Vénus. Sous le règn^ d'Ancus Martius, une courv tisane y nommée Flora, s'attribua le nom d'Aeca l^nrenlia, en souvenir de la nourrice de Rémus et de Romulus: Elle était d'une beauté singulière, mais elle n'en était pas plus riche. Elle passa une nuit dans le temple d^ Hercule pour obtenir la protection dQ ce puissant dieu. Hercule lui annonça en songe que la première personne qu'elle rencontrerait au sortir du temple lui porterait bonheur ; elle rencon- tra un patricien , appelé Tarutius, qui avait des biens QQnsidérables. Il ne Teut pas plutôt vue , quil de^ vipt amoureux d'elle et qu'il voulut l'épouser. Il la ftt son héritière en mourant, et Flora, que ce ma- fîiPige avait mise à la mode, reprit son ancien métier 4^ courtisane , et j acquit une fortune énorme qu^elle laissa en héritage au f^uple romain. San leg^ fut aceepté, et le sénat, en reoonnai^ance, dé-> oréta que la nom d^ Flora serait inscrit dans les fastes de l'Etat et que des fêtes solennelles perpé* tuexaieat la mémoire de la générosité de cette courtisane. Mais^ plus tard , ces honneurs sQlem\els rc^ndus à une femme de mauvaise vie affligèrent la conscience des honnêtes gens, et l'on imagina, pour réhabiliter la courtisane , de la diviniser. Flora fut, dèa lofi^ la dé^se de» fleur», «èl lea Fkn^ales con-


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tinuèrent à être célébrées avec beaucoup de splen- deur au mois d'avril ou bien au commencement de mai. On employait à la célébration de ces fêtes les revenus de la succession de Flora , et quand ces revenus ne furent plus suffisants, vers Tan 513 avant Jésus-Christ, on y appliqua les amendes pro- venant des condamnations pour crime de péculat. Les fêtes de Flora , qu'on appelait fêtes de Flore et de Pomoue , conservèrent toujours le stigmate de leur fondatrice ; les magistrats les suspendirent quelquefois, mais le peuple les faisait renouveler, lorsque la saison semblait annoncer de la sécheresse et une mauvaise récolte. Pendant six jours, on cou- ronnait de fleurs les statues et les autels des dieux et des déesses , les portes des maisons , les coupes des festins ; on jonchait d'herbe fraîche les rues et les places : on y faisait des simulacres de chasse , en poursuivant des lièvres et des lapins (cuniculi) , que les courtisanes avaient seules le droit de prendre vivants, lorsqu'ils se blottissaient sous leur robe. Les édiles, qui avaient la direction suprême des Flo- rales, jetaient dans la foule une pluie de fèves, de pois secs et d'autres graines légumineuses, que le peuple se disputait à coups de poing. Ce n*est pas tout : ces fêtes, que les courtisanes regardaient comme les leurs, donnaient lieu à d'horribles désordres dans le Cirque. Les courtisanes sortaient de leurs maisons > en cortège , précédées de trompettes et enveloppées dans des bêlements 4rès*amples , sous lesquels elles


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étaient nues et parées de ton» leurs bijoux ; elles se rassemblaient dans le Cirque , sous les yeux du peu- pie qui se pressait à Tentour, et là elles se dépouil- laièot de leurs habits et se montraient dans la nudité

'la plus indécente, étalant avec complaisance tout ce qoe les ^^ctateurs voulaient voir et accompagnant 4ë;.iponvemeuts infâmes cette impudique exhibition :

^^lés couraient , dansaient » luttaient , sautaient , ^ ?Qg^me des athlètes et des baladins , et chacune de teors postures lascives arrachait des cris et des ap- plaudissigiments à ce peuple en délire. Tout à coup, des hommes également nus s'élançaient dans Tarène, aux sons des trompettes, et une effroyable mêlée de [H*ostitution s'accomplissait publiquement , avec de nouveaux transports de la multitude. Un jour, Caton, Taustère Caton , parut dans le Cirque au moment où les édiles allaient donner le signal des jeux ; mais la présence de ce grand citoyen empêcha l'orgie d'écla- ter.<Les courtiaanes restaient vêtues , les trompettes faisaient silence , le peuple attendait. On fit obser- ver à Caton que lui seul était un obstacle à la célébra- tion des jeux; il se leva, ramenant le pan de sa toge sur son visage.et sortit du Cirque. Le peuple battit des mains, les courtisanes se déshabillèrent, les trompettes sonnèrent, et le spectacle commença. C'était bien là certainement la, Prostitution la plus effrontée qui se fut jamais produite sous les auspices d'une déesse, et Ton comprenait, d'ailleurs, que cette déesse avait été originairement une effrontée cour-

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tisane. Le culte de la. Prostitution était plus voilé dans les temples de Vénus. Le plus ancien de ces temples à Rome parait avoir été celoi de Vénus Cloacina. Dans les premiers temps de la république, lorsqu'on nettoyait le grand Cloaque , construit par

le roi Tarquin pour conduire au Tibre l^^ùnanoa-

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dices de la ville , on trouva nne statue enterrée dans la fange : c'était une statue de Vénus. On ne se de- manda pas qui Tavait mise là, mais on lui dédia un temple sous le nom de Vénus Cloacine. Les prpeti* tuées venaient le soir chercher fortune autoarde ce temple et près de Tégout qui en était proche ; elles réservaient une partie de leur salaire, pour l'offrir à la déesse , dont Tautel appelait un concours perpé- tuel de vœux et d'offrandes du même genre. Vénus avait des autels plus honnêtes et des temples moins fréquentés dans les douze régions ou quartiers de Rome. Vénus Placide, Vénus Chauve , Vénus Geni- trix ou qui engendre, Vénus Verticordia ou qui change les cœurs, Vénus Erycine, Vénus Victorieuse et d'autres Vénus assez décentes n'encourageaient pas la Prostitution : elles la toléraient à pçiine pour l'usage des prêtres qui s'y livraient secrètement. Il n'en était pas de même des Vénus qui.présidaient exda- sivement aux plus secrets mystères de l'amour. Le temple de Vénus Yolupia , situé dans le dixième quartier, attirait les débauchés des deux sexes, (fin venaient y demander des inspirations à la déeasd* T>e temple de Vénus Salacia ou lascive, dont od


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igQOre la position dans Fenceinte de Rome, était visité très-dévotement par les courtisanes qui vou- laient se perfectionner dans leur métier ; le temple de Vélius Lubentia ou Libertine (ou plutôt de bonne volQnté) se trouvait hors des murs au milieu d'un bois qui prétait son ombre propice aux rencontres des amants. Vénus, sous ses différents noms, faisait toujours un appel aux instincts da plaisir, sinon de la débauche; mais ses temples n'étaient pas à Rome, ainsi que dans la Grèce et l'Asie Mineure , désho- norés par un marché patent de Prostitution. II n'y avait guère que les courtisanes qui poussassent la piété envers la déesse jusqu'à se vendre à son profit, et dans tous les cas, le sacrifice ne s'accomplissait jamais à l'intérieur du temple , à moins que le prêtre ne fût le sacrificateur.

On ûsi^voit nulle part, dans les écrivains latins, que les éjtoples de Vénus , à Rome , eussent des consacrées , des Collèges de prêtresses , qui se pro* stituaient au bénéfice de leurs autels , comme cela se passait encore à Corinthe et à Éryx, du temps des empereurs. Strabon rapporte, dans sa Géographie, que le fameux temple de Vénus Erycine, en Sicile, -étaîÉ encore plein de femmes attachées au culte de la déesse et données à ses autels par les suppliants qui voulaient la rendre favorable à leurs vœux : ces esclaves consacrées pouvaient se racheter avec l'ar- gent qu'elles demandaient à la Prostitution et dont une part seulement appartenait au temple qui la pro-

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tégeait. Ce temple tombait en ruines sous le règne de Tibère, qifi , en sa qualité de parent de Vénus, le fit restaurer et y mit des prêtresses nouvelles. Quant aux temples de Rome , ils étaient tous d'une dimension fort exiguë, en sorte que la cella ne pouvait renfer- mer que r autel et la statue de la déesse avec les instruments des isacrifices : on ne pénétrait donc pas à rintérieur, et dans les fêtes de Vénus comme dans celles des autres dieux, les cérémonies se faisaient en plein air sur le portique et sur les degrés du sanctuaire. Cette forme s^j^itecturale semble ex- clure toute idée de Prostitution sacrée , dépendant du moins du temple même. Les Romains^ d'ailleurs, en adoptant la religion des Grecs, Pavaient façonnée à leurs mœurs, et Tesprit sceptique de ce peuple allait mal à des actes de foi et d'abnégation^ qui devaient, pour n'être pas odieux et ridicnlesA, s'entourer d'un voile de candeur et de naïveté .'.-le» Romains ne croyaient guère à la divinité >de leurs dieux. Il est donc certain que les fêtes de Vénus , à Rome , étaient à peu près chastes ou plutôt décentes dans tout ce qui tenait au culte , mais qu'elles servaient uniquement de prétexte à des orgies et à des désor- dres de toute nature qui se renfermaient dans tol^ maisons. Quand Jules César , qui se vantait de des- cendre de Vénus , donna un nouvel élan au cuite de sa divine ancêtre , lui dédia des temples et des statues par tout l'empire romain , fit célébrer des jeux solennels en son honneur et dirigea en personne


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les 0tes magnifiques qu'il restituait ou qu'il éta- blissait pour elle, i| a'eut pas la pensée de mettre en vigueur , sous ses siuspices , la Prostitution sacrée ; il évita aussi, tout débauché qu'il fût lui-même, de s'oc- cuper des personnifications malhonnêtes de Vénus, qui, comme Lubentia, Yolupia, Salacia, etc., n'était plus que la déesse des courtisanes. On doit remar- quer pourtant que Vénus Courtisane n'eut jamais de chapelle à Rome.

On y adorait surtout Vénus Victorieuse, qui sem- blait la grande protectrice de la nation issue d'Enée, mais on ne se rappelait pas seulement à quelle occa- sion Vénus avait été d'abord adorée comme Vénus Armée. C'était une origine Spartiate, et non romaine^' car Vénus , avant d'être Victorieuse , avait été Armée. Dans les temps héroïques de Lacédémone , fous les hommes valides étaient sortis de cette ville pour aller assiéger Messène : les Messéniens assiégés sortirent à leur tour secrètement de leurs murailles et marchèrent la nuit pour surprendre Lacédémone laissée sans défenseurs ; mais les Lacédéoponiennes s'armèrent à la hâte et se présentèrent fièrement à la rencontre de l'ennemi qu'elles mirent en fuite. De leur côté , les Spartiates , avertis du danger que courait leur cité, avaient levé le siège de Messène et revenaient défendre leurs foyers. Ils virent de loin briller deâ casques , des cuirasses et des lances : ils crurent avoir rejoint les Messéniens; ils s'apprêtèrent à combaltre ; mais, en s*approchant davantage, les


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femmes , pour se faire reconnattre , levèrent leura tuniques et découvrirent leur sexe. Honteux de leur méprise, les Lacédémoniens se précipitèrent, les bras ouverts , sur ces vaillantes femmes et ne leur lais- sèrent pas même le temps de $e désarmer. Il y eut une mêlée amoureui^e qui engendra le culte de Yé* nus Armée. « Vénus , s'écrie un poëte de l'Antho- logie grecque , Vénus , toi qui aimes à rire et à fréquenler la chambre nuptiale, où as-tu pris ces armes guerrières? Tu te plaisais aux chants d'allé- gresse^ aux sons harmonieux de la flûte, en compa-* gnie du blond Hyménée : à quoi bon ces armes ? Ne te vante pas d'avoir dépouillé le terrible Mars. Oh ! que Vénus est puissante ! d Ausone, en imitant cette épigramme , fait dire à la déesse : « Si je puis vaincre nue, pourquoi porterais-je des armes? » La Vénus Victrix de Rome était nue, le casque en tête, la haste à la main.*

Les fêtes t)ublique8 de Vénus furent donc bien moins indécentes que celles de Lupa et de Flora ; files étaient voluptueuses, mais non obscènes, à Texcep* tion d'un épisode mystique qui se passait sous les yeux d'un petit nombre de privilégiés et qui frap- pait ensuite comme un prodige l'imagination des personnes auxquelles on le racontait avec des détails plus ou moins merveilleux. Le poêle Claudien ne nous dit pas dans quel temple s'exécutailt- ôet T^gé- nieux tour de physique amusante. On plaçait sdr un lit de roses une statue en ivoire de la déessê^repré^


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sentée nue ; on apportait sur le même lit^ à quelque distance de Vénus, une statue de Marscouvert d' armes d'acier. Le mystère ne manquait pas de s'accomplir au bout de quelques instants : les deux statues s'é«  branlaient à la fois et s'élançaient avec tant de force Tune contre l'autre, qu'elles s'entrechoquaient comme si elles se brisaient en éclats ; mais elles restaient étroitement embrassées et frémissantes au milieu des feuilles de roses. Tout le secret de cette scène mythologique résidait dans le ventre de la statue d'ivoire contenant une pierre d'aimant, dont la puissance attractive agissait sur l'acier de la statue de Mars. Mais cette invention accusait une époque de perfectionnement et de raf&nçDï^nt très-avancée. Les premiers Romaîiifl Agissaient moins artistement avec leurs premières Vénw. Une de celles-ci fut Vénus Myrtea , ainsi nommée à pause d'un bois de myrte qui entourait son temple , situé vraisembla-^ blemént auprès du Capitole. Le myrte était i^nsacré à Vénus ; il servait aux purifications qui précédaient la cérémonie nuptiale. La tradition voulait que les Romains ravisseurs des Sabines se fussent couron- nés de myrte, en signe de victoire amoureuse et de fidélité conjugale. Vénus s'était aussi couronnée de myrte, après avoir vaincu Junon et Pallsis dans le combat de la beauté. On offrait donc des couronnes de myrte à toutes les Vénus, et les sages matrones, qui n'adoraient que des Vénus décentes , avaient le myrte en horreur, comme nous l'apprend Plu ta r-


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qae, parce que le myrte était à la fois Temblème et le provocateur des plaisirs sensuels. Vénus Myr- tea prit le nom de Murtia, lorsque son temple fut transféré près du Cirque sur le mont Âvenlin, qu'on appelait aussi Murtius. Alors les jeunes vierges ne craignirent plus d'aller invoquer Vénus Murtia, en lai^ offrant des poupées et des statuettes en terre cuite on en cire , qui rappelaient certainement , à l'insu des suppliantes, Tancien usage de se consacrer soi-même à la déesse en lui faisant le sacrifice de la virginité. Ce sacrifice , qui avait été si fréquent et si général dans le culte de Vénus , se perpétuait encore sous la forme du symbolisme, et partout le fait brutal était remplacé par des allusions plus ou moins transpa- rentes. Ainsi, quand les Romains occupèrent la Pfarygie et s'établirent dans la Troade qu'ils regar- daient comme le berceau de leur race, ils y retrou- vèrent une coutume qui se rattachait au culte de Vénus, et qui avait remplacé le fait matériel de la Prostitution sacrée : les jeunes filles , peu de jours avant leur mariage , se dédiaient à Vénus en se baignant dans le fleuve Scamandre, oik les trois déesses s'étaient baignées pour se mettre en état de comparaître devant leur juge , le berger Paris : a Scamandre, s'écriait la Troyenne qui se livrait aux ondes caressantes de ce fleuve sacré , Scamandre , reçois ma virginité ! »

Le culte de Vénus, à Rome, ne réclamait pas des sacrifices de la même espèce ; les courtisanes étaient.


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d'ailleurs, les plus assidues aux autels de la déesse, qui, par Pétymologie de son nom, faisait un appel à tous et à tout (quia venit ad omnia, dit Cicéron^ dans son traité de la Nature des Dieux ; quod ad cunctos ve^ niat^ ^\i Ârnobe, dans son livre contre les Gentils). '^ Les courtisanes lui ofiFr aient , de préférence , les insi- (^ goes ou les instruments de leur profession y des perru- ques blondes, des peignes, des miroirs, des ceintures, des épingles, des chaussures, des fouets, des grelots et beaucoup d'autre^ objets qui caractérisaient les arcanes du métier. C'était à qui se dépouillerait de ses joyaux et de ses ornements, pour en faire don à la déesse qui devait rendre le double à ses invoca- trices. Quelques-upes, dans leurs offrandes , expri- maient une reconnaissance plus'désintéressée, et leurs amants se présentaient avec des o&andes non moins touchantes : Tun offrait une lampe qui avait été té- moin de son bonheur ; l'autre, une torche et un levier qui lui avaient servi à brûler et à enfoncer la porte de sa maîtresse ; le plus grand nombre apportaient des lampes ithyphalliques et des phallus votifs. On sacrifiait, en l'honneur de Vénus, mère de l'amour, des chèvres et des boucs , des colombes et des pas- sereaux, que la déesse avait adoptés à cause de leur zèle pour son culte. Mais si les cérémonies et les fêtes de Vénus n'offensaient pas la pudeur dans les tem- ples , elles autorisaient , elles excitaient bien des débauches dans les maisons , surtout chez les jeunes dâ)auchés et chez les courtisanes. La plus turbulente


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dé ces fêtes vénériennes avait lieu au mois d'avril , mois consacré à la déesse de i'amoûr, parce que tous les germes de la nature se développent pendant ce mois régénérateur et que la terre semble, en quelque sorte, ouvrir son sein aux baisers du printemps. On passait le» nuits d'avril à souper, à boire, à danser , >^ à chanter et à célébrer les louanges de Vénus , soui des berceaux de verdure et dans des abris de bran- chages entrelacés avec des fleurs. Ces nuits-là s'ap«  pelaient Veillées de Vénus , et toute la jeunesse romaine y prenait part avec la fougue de son âge , taudis que les vieillards et les femmes mariées se renfermaient au fdbd àe leurs d^ijliEeures , sous les regards tutélaires de leurs dieuit lupè , pour ne pas entendre ces cris joyeux, ces çllpts^ et ces^aoges. On exécutait quelquefois , à l'occasion de ces fêtes d'avril , mais seulement dans certaines sociétés dis«  solues , des danse s et des pantomimes licencieuses , qui mettaient en action les principales circonstances de Thistoire de Vénus : on représentait tour à toar le Jugement de Paris, les Filets de Vulcain, les Amours d^Âdonis et d'autres scènes de cette impure mais poétique mythologie ; les acteurs, qui figuraient dans ces pantomimes, étaient complètement nus, et ilss'ef^ forçaient de rendre, par la pantomime la plus ex«  pressive les faits et gestes amoureux des dieux et des déesses, tellement qu'Arnobe, en parlant de cêê divertissements plastiques, dit que Vénus, la mère du peuple souverain , devient une bacchtobs ivre


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qui s'abandonne à toutes les impudicitéA 9 À toutes les infamies des courtisanes (regnatorii etpùpuli pro^ creatrix amans saltatur Venus^ et per affèctus ontneà ^ meretriciœ vilitatis impudioâ eœprimitvr indiatione bacchan). Arnobe dit, en outre , que la déesse devait: rougir de voir les horribles indécences que Ton attri- buait à son Adonis.

Les femmes romaines, chose étrange ! si réservées à regard du culte de Vénus j ne se faisaient aucun scrupule d exposer leur pudeur à la pratique de cer-^ tains cultes plus malhonnêtes et plus honteux, qui ne ^ regardaient pourtant que des dieux et des déesses subcAternes : elles offraient des sacrifices à Cupidon, à Priape , à Priape surtout , à Mutinus , à Tutana , à Tychon, à Pertunda et à d'autres divinités du même ordre. Non-seulement, ces sacrifices et ces offrandes avaient lieu dans l'intérieur des foyers domestiques , mais encore dans des chapelles publiques, devant les statues érigées au coin des rues et sur les places de la ville. Ce n'étaient pas les courtisanes qui s'adres«  saient à ce mystérieux Olympe de Tamouf Sensuel : Vénus leur suffisait sous ses noms multiplea çt soos ses figures variées ; c'étaient les matrones , c'étaient même les vierges qui se permettaient l'exercice de ces cultes secrets et impudents ; elles ne s'y livraient que voilées, il est vrai, avant le lever du soleil ou après son coucher ; mais elles ne tremblaient pas , elles ne rougissaient pas d'être vues adorant Priape et son effronté cortège. On peut donc croire qu'elles



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conservilient la pureté de leur cœur, en présence de ces images impures , qui étalaient partout leur * monstrueuse obscénité , dans les rues , dans les jar- dins et dans les champs , sous prétexte d'écarter les voleurs et les oiseaux. II est difficile de préciser à quelle époque le dieu de Lampsaque fut introduit et vulgarisé à Rome. Son culte , qui y était scandaleu- sement répandu dans les classes des femmes lés plus respectables, ne parait pas avoir été réglé par des lois fixes de cérémonial religieux. Le dieu n'avait pas même de temple desservi par des prêtres ou des pré- tresses ; mais ses statues phallophores étaient presque aussi multipliées que ses adoratrices, qui trouvaient dans leur dévotion plus ou moins ingénieuse les dif- férentes formes du culte qu'elles rendaient à ce vilain dieu. Priape, qui représente, sous une figure hu- maine largement pourvue des attributs de la géné- ration, l'âme de Tunivers et la force procréatrice de la matière , n'avait été admis que fort tard dans la théogonie grecque; il arriva plus tard encore chez les Romains, qui ne le prirent pas au sérieux , avec ses cornes de bouc, ses oreilles de chèvre et son inso- lent emblème de virilité. Les Romaines, au contraire, l'honorèrent, pour ainsi dire, de leur protection particulière et ne le traitèrent pas comme un dieu impuissant et ridicule. Ce Priape , dont les mythe- ^ logues avaient fait un fils naturel de Vénus et de Bacchus, n'était plutôt qu'une incarnation dégénérée du Mondes ou de l'Horus des Égyptiens, lequel


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personnifiait aussi les principes générateurs du monde. Mais les dames romaines ne cherchaient pas si loin le fond des choses : leur dieu favori présidait aux plaisirs de Tamour , au devoir du mariage et à toute l'économie erotique. C'était là ce qui le distin- guait particulièrement de Pan , avec lequel il avait plus d'un rapport d'aspect et d'attributions. On lui donnait ordinairement la forme d'un hermès, et on remployait au même usage que les termes , dans les jardins 9 les vergers et les champs, qu'il avait mis^ sion de protéger avec sa massue ou son bâton.

Les monuments antiques nous ont fait connaître les divers sacrifices que Priape recevait à Rome et dans tout l'empire romain. On le couronnait de fleurs ou de feuillages ; on Tenveloppait de guir- landes ; on lui présentait des fruits : ici, des noix par allusion aux mystères du mariage; là, des pommes, en mémoire du jugement de Paris ; on brûlait devant lui, sur un autel portatif , de la fleur de froment, de Tancolie, des pois chiches et de la bardane; on dansai t , aux sons de la lyre ou de la double flûte , ^

autour de son piédestal, et on se laissait aller, avec plus ou moins d'emportement , aux inspirations de son image lubrique. Ce qui distinguait seulement, dan& ces sacrifices, les femmes honnêtes des femmes débauchées , c'était le voile derrière lequel leur pu- deur se croyait à l'abri. Souvent les couronnes dorées ou fleuries qu'on dédiait au dieu de Lam- psaque n'étaient pas placées sur sa tète, mais sus-


%%t HISTOIRE

pendaes à la partie la plus déshonnête de la statae. Cingemus tibi mentulam coronis! s'écrie un poëte des Priapées. Un autre poëte du même recueil applaudit une courtisane, nommée Teléthuse, qui, comblée des faveurs et des profits de la Prostitution, offrit de cette façon une couronne d'or à Priape (cingit inauratâpe- nem tibi, sancte^coronâ), qu'elle qualifiait de saint. Au reste, l'attribut priapique revenait sans cesse, comme un emblème figuré, dans une foule de circonstances âe la vie privée, et les regards les plus modestes, à force de. le voir se multiplier, pour ainsi dire, avec ioill0- destinations capricieuses , ne le rencontraient plus qu'avec indifférence et distraction. C'était une sonnette , ou une lampe , ou un flambeau , ou un joyau , ou quelque petit meuble, en bronze , en ar- gile, en ivoire, en corne; c'était principalement une amulette , que femmes et enfants pçrtaient iê^ cou pour se préserver des maladies et des philtres; c'était, de même qu'en Egypte, le gardien tutélaire de l'amour et l'auxiliaire de la génération. Les pein- tres et les sculpteurs se plaisaient à lui donner des aileft) ou des pattes, ou des grififes, pour exprimer ^- il déchire, (ju'il marche et qu'il s'envole dans le ^ dotnttine de Venu*. Cet objet obscène avait donc

  • perdu de la sorte son caractère d'obscénité, et f etf^fit

s'était presque déshabitué d'y reconnaître ce que les . yeux n'y voyaient plus. Mais le culte de Priape n'eu était pas moins l'occasion et l'excuse de bien dm impuretés secrètes.


DE hA PROSTITUTION. 383

Cecultç comprenait^ d'ailleurs, celui du dieu Mu- tinus, Mutunus ou Tutouus, qui ne différait de Priape que par la position de ses statues. Il était représenté assia, au lieu d'être debout ; en outre, ses statues, qui ne furent jamais nombreuses , se cachaient dans des édiculee fermés, entourés d'un bocage où les profanes lie pénétraient pas. Ce Mutinus descendait en ligne directe de l'idole ilhypballique des peuples primitifs de l'Asie ; il servait aussi au même usage et perpé- tuait au milieu de Rome la plus ancienne forme de la Prostitution sacrée. Les jeunes épouses étaient conduites à cette idole , avant de l'être à leurs maris, et elles venaient s'asseoir sur ses genoux , comme pour lui offrir leur virginité : in celebratione nuptia- rum , dit saint Augustin , super Priapi scapum nova nupta sederejubebatur. Lactance semble dire qu'elles ne se bornaient pas à occuper ce siège indécent : Et MuturnuSy dit -il, in cujus sinu pudendo nubentes prœsident , ut illarum pudicitiam prior deus delibasse videattir. Cette libation de la virginité devenait quelquefois un acte réel et consommé. Puis, une fois mariées, Içs lètnmes qui voulaient combattre la rtérilité retournaient visiter le dieu , qui les recevait encore sur ses genoux et les rendait fécondes. Ar- nobe rapporte, en frissonnant^ les horribles particu-* larités <lè ce sacrifice : Etiam ne Tutunus^ cujus im- manibus pudendis^ horrentique fascino , vestras inequi* tare matronas et auspkabUe ducitis et optatis ? Il faut r^onter aux hideuses pratiques des religions de


384 HISTOIRE

rinde et de TÂssyrie, pour trouver un simulacre analogue de Prostitution sacrée ; mais , dans TO- rient y aux premiers âges du monde , le dieu géné- rateur et régénérateur avait un culte solennel , qu'on lui rendait au grand jour et qui symbolisait la fécondité de la mère Nature ^ tandis qu'a Rome, ce culte amoindri Qt déchu se cachait honteusement dans Tombre dfune chapelle où le mépris public reléguait Tinfâme dieu Mutinus. Cette chapelle avait été d'abord érigée dans le quartier appelé Vélie, à Textrémité de la ville ; elle fut détruite sous le règne d'Auguste^ qui voulait abolir ce repaire de Prostitution sacrée; mais le culte de cet affreux Mutinus était si profondément établi dans les mœurs du peuple, qu'il fallut relever son édicule dans la campagne de Rome et donner par là satis- faction aux jeunes mariées et aux femmes stériles, qui s'y rendaient voilées , non-seulement de tous les quartiers de la ville, mais encore des points les plus éloignés de Tltalie.

Quelques savants ont avancé , d'après le témoi- gnage de Festus , que la chapelle de Mutinus ren- fermait, outre la statue de ce dieu, celle de sa femme Tutuna ou Mutuna, qui n'était là que pour présider- au mystère de la dévirginisation et qui ne voyait personne s'asseoir sur ses genoux. La déesse, *4û^ le nom dérivé du grec exprime le sexe féminin et désigne spécialement sa nature, n'avait pas iM posture plus honnête que celles des suppliaiiltoi^


DE LA PROSTITUTION. 385

qui s'adressaient à son mari. On ne doit pas cepen- dant confondre Matuna avec Pertunda , déesse her- maphrodite qui n'avait pas d'autre sanctuaire que la chambre des époux pendant la nuit des noces. Cette Pertunda, que saint Augustin proposait d'ap- peler plutôt le dieu Pretundus (qui frappe le pre- mier) , était apportée dans le lit nuptial et y prenait quelquefois, selon Arnobe, un rôle aussi délicat que celui du mari : Pertunda in cubicylis prœsto est vir" gmalem scrobem effodientibus maritù . C'était encore là un reste singulier de la Prostitution sacrée, quoique la déesse ne reçût pas en sacrifice la virginité de l'épouse, mais aidât Tépoux à Timmoler. On faisait intervenir aussi , à la première nuit des nouveaux mariés, une autre déesse et un autre dieu, également ennemis de la chasteté conjugale, le dieu Sulngus et la déesse Prema : le dieu chargé d'apprendre à l'époux son devoir ; la déesse , à Tépouse le sien : ut suba ta à sponso viro, lit-on avec surprise dans la Cité de Dieu de saint Augustin , non se commoveat , quum premitur. Quant aux petits dieux Tychon et Orthanès , ce n'étaient que les humbles caudataires du grand Priape , et ils ne figuraient à la cour de Yénus que comme des instigateurs lascifs de la Prostitution sacrée.

On ignore , néanmoins , quels étaient ces dieux impudiques, dont les noms se trouvent à peine cités par l'obscur Lycophron et par Diodore de Sicile ; on ne sait pas à quelle particularité du plaisir ils pré-

2$


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aidaient, et Von ne pourrait faire aacone conjecture fondée-à Tégard de leur image et de leurxulte. ]t ne serait pas impossible que ces dieux, que ne noos rappelle aucun monument 6guré , fussent cens-Jà môme. qui avaient été introduite en Etrurie, Tas de Rome 566 , 1 86 avant Jéâus-Christ , par un misé- rable grec^ de basse extraction, moitié prêtre et moi- tié devin. Ces dieux inconnus, dont Tbistoire n'a pas môme conservé les noms , autorisaient lin culte «i monstnieuxet des mystères si abomii^bles, que Tin- dignation publique se prononça pour les flétrir et les condamner. Les femmes seules étaient d'abord consacrées aux nouveaux dieux, avec des céré- monies infâmes , qui en attirèrent pourtant un grand nombre, par curiosité et par libertinage. Les bommes furent admis, à leur tour, dans la pratique de ce culte odieux qui empoisonna toute TÉtrurie et qui pénétra dans Rome. Il y eut bientôt en cette ville plus de sept mille initiés des deux sexes ; leurs principaux chefs et grands prélres étaient M. C. Âttinius , da bas peuple de Rome, L. Opiternius, dn pays. des

Falisques, et Menius Cercinius, de la Campanie. Us

«intitulaient audacieosement fondateurs d'une re- ligion nouille; mais le sénat, instruit des pratiques exécrables de ce culte parasite, le proscrivit par une loi , ordonna que téus les instruments et objets cour sacrés fussent détruits, et décréta la peine . de mort .contre quiconque oserait travailler à corrompre aindi Jamorale publique. PlusieuEB , préti»s , qui/faiaaieirf


'*».


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4es initiatioiiâ , inplgré .la défeose/dii ^éoat , forent Arrêtés et .condamnés ^u dernier «supplice. Il «e fallut pas imoins que oette «rigoureuse applicalieB de la loi tpour airéter les «progrès d -on culte qui s'adrQssait aux plus grossiers appétits de la sature JUuioaiae. On présume que les tra^Qs de cette dé- bauche sacréeines^effacèrent Jamais dausj les •modurs at les croyances du ibas peuple de <Jlome.

Jl y avait peut-être d'intimes «analogies entre ce cplte étrange,*^ que le séuat ^essayait de faire diapa- raîti^ey.et le culte dlsis, qui fpt également, et à plu- sieurs xr^prises , en butte awX'proscriptioBs des ma-. gistrats. ^On ne sait pas à quelle époque le culte isiaque fut introduit à Rome pour la premièrefois; on sait seulement qu'il y arriva travesti sous une-formé asiatique, bien différente de son origine égyptienne. En Egypte, les mystères d'Isis, la génératrice détentes choses , no furent pas toujours chastes et irréprocha- bles , mais. ils représentaient en allégories la création du mond^ et. des êtres, la destinée de l'homme, lare- cherchO' de la ^agesse.^ila .vie future des âmes. ' Chez les Romains comme^en Asie ,. ces mystères n- étaient que des prétextes et des occasions de désordre en tous genres : la ^Prostitution sjurtout y occupait la première place. Voilà pourquoi le temple de la déesse, à Rome, fut dix fois démoli et dix fois re- construit; voilà pourquoi le sénat «ne toléra enfin les isiaques qu'en faveur de la protection intéressée que

tour .accordaient qudques citoyens riches et puis- as.


3a8 HISTOIRE ^.y-^ .-•

sants ; voilà pourquoi , malgré la prodM^gmje exten- sien du culte dlsis sous les empereurs, les honnêtes gens s'en éloignaient avec horreur et ne méprisaient rien tant qu'un prêtre d'Isis. Apulée , dans son Ane (ïar^ nous donne une description très-adoucie de ces mystères, auxquels il s'était fait initier et dont il ne se permet pas de révéler les cérémonies secrètes ; il nous montre la procession solennelle dans laquelle un prêtre porte dans ses bras a Feffigie vénérable de la toute-puissante déesse, effigie qui n'a rien de Toiseau ni du quadrupède domestique ou sauvage, et ne ressemble pas davantage à l'homme , mais vé- nérable par son étrangeté même , et qui caractérise ingénieusement le mysticisme profond et le secret inviolable dont s'entoure cette religion augusfe. » Devant Teffigie, qui n'était autre qu'un phallus en or accompagné d'emblèmes de l'amour et de la fé- condité , se pressait une multitude d'initiés, hommes et femmes de tout âge et de tout rang, vêtus de robes de lin d'une blancheur éblouissante : les fem- mes entourant de voiles transparents leur chevelure inondée d'essences ; les hommes , rasés jusqu'à la racine des cheveux , agitant des sistres de métal. Mais Apulée se tait prudemment sur ce qui se pas- sait dans le sanctuaire du temple, où s'effectuait l'ini- tiation au bruit des sistres et des clochettes. Tous les écrivains de l'antiquité ont gardé le silence au sujet de cette initiation, qui devait être synonyme de Prostitution. Les empereurs eux-mêmes ne rougirent


DE LA PROSTITDtïON. 389

pas de se faire initier et de prëiidre poar cela lé masque à tête de chien , en i*honnenr d'Abubis , fib d'Isis.

C'était donc cette déesse, plutôt même que Vénus, qui présidait à la Prostitution sacrée à Rome et dans tout Tempire romain. Elle avait des temples , et des chapelles partout, àl*époque de la plus grande dé* praviatioD des mœurs. Le principal temple qn^dle eut à Rome, était dans leCbamp-de-Mars; ses dé- pendances , ses jardins et ses souterrains d'initiation devaient être considérables, car on évalue à plu* sieurs milliers d'hommes et de femmes Taffluence des initiés qui s'y rendaient processionnellement aux fêtes isiaques. Il y avait, en outre, 'ë&ns l'enceinte sacrée, un commerce permanent de.jiébauche, au- quel les prêtres dlsis , souillés de tôw 1^ vices et capables de tous les crimep^^llaeât lî^ complaisante. Ces prétr0jf|l^raient un coU^ assez nombreux, qui vivait da^simé' impure familiarité; ils se livraient à tous leis égarements des sens , à tous les débordements des passions; ils étaient toujours ivres et chargés de noumture; ils se promenaient, dans les rues de la ville , revêtus de leurs robes de lin couvertes de taches et de crasse, le masque à tète de chien sur le visage, le sistre à la main; ils deman- daient Taumône , en foisant sonner leur sistre , et ils frappaient aux portes, en menaçant de là colère ^d'Isis ceux qui ne teàrdoim^éùt pas. Ils exerçaient en même temps le hontethit métier de knons : ils se



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39r ^ HIBVDlRt

(Aargeaient , en* 'iîbiitmn«Dce av^ les viëiHes éôw^ HMlneB^ (JkrtMfë^leBi ilégodatide^ateottrêageid^, de» oorrespondances y des rendez- voas,- des trafic» e^ des sédoctîons. Leur temple et leurs* jardina ser- Yêâemt d'asîlë aaisc amants qu'ils protégeaient et aax adtaltères (jn'ils^ déguisaient ^us des vétementâ et dei TOilwde fin. Les maris et' les jaloux ne péné- titàJèÉtpaB impunément dans ces lieux, oonaacrésau pStisir, oà* Pon ne voyait que des couples amou- reux^ oà Von n'entendait que des soupirs étouffés par les sons des sistres. Juvénal, dans ses Satires, parie souvent de Tusage habituel des sanctuaires df'fei» : « ToiM'récemilieiit encore, dit-il dans sa sa- tire' n à Nam)làft> tu souillais bien régulièrement de^ta pi'ésence adultère le sanctuaire d'Isis , le tem- pie de la Plèi» èA Ganimède a utfe statue ^ le mysté^- riemx séjour de la Bônne*0éesse , la chapelle de Clerès (car quel est lé^ tëfiàple où les femmes ne se prostituent pas?), et, èé que tu ne dis pas, tu t'atta- quai» même aux maris. » Cette double Prostitution' était donc tolérée , sinon- autorise et encouragée , dan» tous les temples de Rome , surtout dans ceux qui avaient pour la cacher un bois de lauriers ou de* ntyrtes^

Le dulte d'fsie>se rat tâchait aussi' à celui de Bac- diub , qiri'était adoré ôôifijfli^ Me des divines içcar^ BatMoisd'OfiikiÉi. llÊÉ^^iogié-Éefét dieu vainqivfeiir avait trop^ dé pomts^ in»Alil^ aviec^oelle de Véni* y '


pouri qne'le diefr érMIKiiifô^ fusb^Ert pas honorén


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DE LA PROSTITUTION. $91

de la ménie manière , c'est-^àKlire par des fêles de Prostitution. Ces fétesseeélébraient, sonslenoniide mystères , avec des excès éponvantables. Les« hbm^ tins et les courtisanes en étaienti les acteurs zélés et » fervents : les uns y jouaient le rôle de bacchants; les autres , celui de bacchantes; ils cDucaient pendant lauuit, demi-nus, échevelés, ceints de pampreS' et de lierres, secouant des torches et des^tbyrses, avec descymbales^, des tambours, des trompettes et des A dochettes; quelquefois, ils étai^it déguisés en faunes et montés sur des ânes. Tout dans ce culte baehicpie symbolisait Tacte même de la Prostitution : ici',, on buvait dans des coupes de verre ou de terre en forme de phallus; là , on arborait d'énormes phallus à l'extrémité des thyrses; les prêtresses du dieu pro*- menaient autour de son temple le phallus , le van et la cisite, comme, aux processions isiaques, où ces trois emblèmes représentaient la nature mâle , la na^ ture femelle et T union des deux natures; car la^^iiste on corbeille mystique renfermait un serpent se mor^ dant la queue, ainsi que des gâteaux ayant la figure dia phallus et celle du> van. On comprend les incroya*- blés désordres, auxquels poussait un culte tout éro* tique, si cher à la jeunesse débauchée. La Jbande joyeuse, barbouillée de vin, avait le droit de dispo«- ser des hommes et des femmes qu'elle rencontrait par hasard dans ses courses nocturnes, et qu'elle poursuivait de ses cris furieux , de ses rires railleurs, de ses paroles obscènes , de ses gestes indécents. Les


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femmes honnêtes se cachaient avec effroi dans leur noAison, dès qae sonnait 1 heure des bacchanales; et qnand elles entendaient passer devant leur porte les initiés en délire , elles offraient un sacrifice à leurs dieux lares , en invoquant Junon et la Pudeur. Au reste, Bacchus était adoré comme un dieu herma* phrodite, et dans d'infâmes conciliabules qui se te- naient au fond de ses temples, les hommes devenaient femmes et les femmes hommes, au milieu d'uçe or- giesans nom que le tambour sacré animait et réglait à la fois.

Et dans toutes ces fêtes honteuses qui déshono- raient les divinités de Rome , les courtisanes, fidèles à une tradition dont elles ne s'expliquaient pas l'ori- gine , tiraient profit de leurs stupres (stupra) et de leurs prostitutions {Prostibula) ] elles s'attribuaient seulement une part proportionnelle dans le salaire de leur métier, et elles déposaient le reste sur l'autel du dieu et de la déesse, sans que les prêtres mêmes fussent complices de ces marchés honteux qui se contractaient dans Tenceinte du temple : « C'est au- jourd'hui le marché des courtisanes dans le temple de Vénus , dit une courtisane du Pœnulus de Plante ; là se rassemblent des marchands d'amour ; je veux donc m'y montrer. »

Àd aedem Venais hodie est mercalus merelricius; Bo conveniunt ioirliiores, ibi ego me oslendi volo.

Les courtisanes à Rome n'étaient pas, comme en


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DE LA PROSTITUTION. 393

Grèce , tenues à distance des autels ; elles fréquen- taient, au contraire, tous les temples, pour y trouver sans doute d'heureuses chances de gain ; elles té- moignaient ensuite leur reconnaissance à la divinité qui leur avait été propice , et elles apportaient dans son sanctuaire une portion du gain qu^elles croyaient lui devoir. La religion fermait les yeux sur cette source impure de revenus et d'offrandes ; la législa- tion civile ne s'immisçait point dans ces détails de dévotion malhonnête, qui touchaient au culte, et grâce à celte tolérance ou plutôt à l'abstention systé- matique du contrôle judiciaire et religieux, la Prosti- tution sacrée conservait à Rome presque ses allures et sa physionomie primitives, avec cette différence toutefois qu'elle ne sortait pas de la classe des cour- tisanes, et qu'elle était devenue un accessoire étran- ger au culte , au lieu de faire partie intégrante du culte lui-même.




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s.


CHAPITRE \Vk


SovilAmB. «*- A qaelle époque la Prostitution tégale s'étabKt à Rome.

— Par qui elle y fut introduite. — Les premières prostituées do Rome. — De Tinstitution du mariage, par Romulus. — Les qual^e lois qu'il fil en faveur des Sabihes. — Établissement du collège des Vestales par Numa Pompilius; — Mort tragique de Lucrèce. — Horreur et mépris qu'inspirait le crime de Tadultère, chez les peuples primitifs de l'Italie. — Supplice infligé aux femmes adultères' à Cunteâ. — Supplice de Fane. — Les femmes adultères vouées à la Prostitution publique. — L'honneur de Cybèle sauvé par Tàne de Sylène. — Priape et la nymphe Lotis.

. — Ljeux destinés à recevoir les femmes adultères. — Horrible supplice auquel ces malheureuses étaient condamnées. — Lema*- riage par conferréaiion, — La mère d$ famille, — Vépouse, — Le mariage par coemption. — Le mariage par usucapion ou ma- riage à Tessai. — Le célibat défendu aux patriciens. — Un èbeval 011 une femtne. — • Yibius Gasca devant les censeurs*.

— Les yiÂes censoriennes. — La loi Juliu. — Définition d^ la femme? publique par Ulpien. — Des différents genres et des divers degrés de la Prostitution romaine. — La Prostitution er- rMM^. — ' La 0rO8titttti6ti slationnaire; -* Siuprum et'fbmieaUo: -I- Le' knodnmm. — r Lenœ et Lenones. — La classe de Mers- (ri«6us. — Les ingénues. — La note d'infamie. — Licentia stu- pri ou brevet de débauche. — Lois des empereurs contre la


396 HISTOIRE

Prostitution. — Comédien , Meretrix et Proxénète, — Lois peines contre l'adultère. — Le concubinat légal. — Les concubif — L'impôt sur la Prostitution. — Le Icnon Velibius. — Plaidoyc de Cicéron pour Cœlius. — Indifférence de la loi pour les crii contre nature. — La loi Scantinia.


La ProstitutioQ légale ne s'établit à Rome sons une forme régulière , que bien après la fondation de cette ville, qui n'était pas d'abord tssez peuplée pour sacrifier à la débauche publique la portion la plus utile de ses habitants. Les femmes avaient manqué aux Romains pour former des unions l^i- times, de telle sorte qu'il leur fallut recourir à Ten- lèvement des Sabines ; les femmes leur manquèrent longtemps encore, pour faire des prostituées. On peut donc avancer avec certitude que la Prostitution légale fut introduite dans la cité de Romulus, par des femmes étrangères, qui y vinrent chercher for- tune et qui y exercèrent librement leur honteuse industrie, jusqu'à œ que ta police urbaine eût jugé prudent de l'organiser et de lui tracer des lois. Hais il est impossible d'assigner une époque plutôt qu'une autre à cette invasion des courtisanes dans les mœurs romaines , et à leurs débuts impudiques sur le théâtre de la Prostitution légale. Les «ou vaiirs "« - éclatants' que la nourrice de Romulns , 'A|$ea Lan- rentia , avait laissés dans la mémoire des Romains, ne tardèrent pas à se cacher et à s'effacer sous le manteau des Lupercales ; et lorsque la belle Flora les eut ravivés un moment , en essayant de les remettre


DE LA PROSTITUTION. 897

honneur , ils furent encore une fois absorbés et léguisés dans une fête populaire, dont les indé- mces mêmes n'avaient plus de sens allégorique [your le peuple, qui s'y livrait avec frénésie. Les ma- gistrats et les prêtres s'étaient entendus , d'ailleurs , pour attribuer les Lupercales au dieu Pan, et les Florales à la déesse des fleurs et du printemps, comme s'ils avaient eu honte de l'origine de ces fê- tes solennelles de la Prostitution. Acca Laurenlia et Flora furent donc les premières prostituées de Rome; mais on ne doit considérer leur présence dans la ville naissante que comme une exception , et c'est peut-être par cette circonstance qu'il faut expliquer les richesses considérables qu'elles acquirent l'une et l'autre dans un temps où la concurrence n'existait pas pour elles. Un docte juriste du seizième siècle, frappé de cette particularité bizarre , a voulu voir, dans Acca Lanrentia et surtout dans Flora, la prosti- tuée unique et officielle du peuple romain, à l'instar d'une reine d'abeilles , qui suffit seule à son essaim ; et il tira de là cette conclusion incroyable , qu'une femme , pour être dûment et notoirement reconnue prostituée publique, devait au préalable s'aban- donner à 23,000 hommes.

Dès le règne de Romulus, si nous nous contentons de l'étudier dans Tite-Live, le mariage fut institué de manière à éloigner tout prétexte au divorce et à l'adultère; car le mariage, considéré au point de vue politique dans la nouvelle colonie, avait principa*


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lement pour objet d'attacher le& .citoyens au ,fo^ domestique et de créer la famille autour des épop:X> U y eut d'abord disette presque absolue de feavae^r, puisque, pour s'en. procurer, le chef de cette i^c4aai* satiou eut recours à Ja luse et à ia violeu/ce. .Looi^ç ce stratagème eut réussi ,et que les SabiAos; ^fusent soumises , bon gré mal gré., auxmaiiis queJe hasaiîd leur avait donnés , tous les hommes yalides de Roma ne se trouvèrent pas encore pourvus de femmes , Qt Ton a lieu de supposer . que , pendant les Aeu^ ou trois premiers siècles, le sese iémiuin fut eu mino- rité dans celte réunion d hommes, venus de tous les points de l'Italie, et diviëïés .arbitrairement en patri- ciens et en plébéiens, qui vivaient séparés les uns des autres. Le mariage était donc nécessaire , pour rallier et retenir dans un centre conunjau ces pas- sions, ces mœurs, ces intérêts, essegtiellement diffé- rents et disparates; le mariage .devait être fixe ot durable , afin de former la base sooiale de l'Ëteit; te mariage, enfin, repoussait et condamnait toute e^pècp de Prostitution , laquelle ne se fût élevée auprès de lui qu'à son préjudice. Les faits eux-mêmes sont «là pour .&ire comprendre qu'il y avait eu néoos^bé d'entourer des garanties les plus solides l'institutiQU du mariage, tel que Romulus l'avait prescrit à son peuple. Les quatre Aois qu'il fit à la fois eu &veur des Sabines, et qui furent gravées sur une table d'airaio dans le Capitule, prouvent. amplement qu'on a'avait pas encore à craindre le fléau de laJProstitutÂOjçi. !>


DE LA PROSTITUTION. ^aw

première de ces iois déclarait que les feHunes fse^ raient les compagnes de leurs maris , et qnîelles en^ treraient en participation de leurs biens, de leurs honneurs et de toutes leurs prérogatives ; >la seconde loi ordonnait aux hommes de céder le pas aux femmes y en public, pour leur rendre hommage ; la troisième loi prescrivait aux hommes de respecter ia pudeur dans leurs discours et dans leurs actionsven présence des femmes y à ce point qu'ils étaient tenus de ne paraître dans les rues de la ville qu'avec une robe longue y tombant jusqu'aux talons et couvrant tout le corps : quiconque se montrait nu aux yeux d'une femme (sans doute patricienne), pouvait être condamné à mort; enfin, la quatrième loi spécifiait trois cas de répudiation pour la femme-mariée : l'a-

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dultère , l'empoisonnement de ses enfants , la sous- traction des clefs de la maison ; hors de ces trois cas, l'époux ne pouvait répudier sa femme légitime, sous peine de perdre tous ses biens , dont moitié appar- tiendrait alors à la femme et moitié au temple de Cérès. Plutarque cite, en outre, deux autres lois qui complétaient celles-ci, et qui témoignent des précautions que Romulus avait prises pour «protéga* les mœurs publiques et rendre plus inviolable le lien 'conjugal. Une de ces lois mettait à la discrétion 4«  mari sa femme adultère, qu'il avait le droit de punir comme bon lui semblerait , après avoir assemblé les 'parents de la coupable , qui comparaissait devMkt eux ; l'autre loi défendait aux femmes de boipe>.4n


iOO HISTOIRE

vin, sous peine d'être traitées comme adultères. Ces rigueurs ne se fussent guères accordées avec la tolérance de la Prostitution légale ; on doit donc reconnaître, à cet austère respect de la bienséance, que la Prostitution n'existait pas encore ouvertement, si tant est qu'elle s'exergât en secret hors de Ten- ceinte de la ville , dans les bois qui Tenvironnaient. Romulus n'eut pas besoin de fermer les portes de sa cité à des désordres qui se cachaient d'eux-mêmes à l'ombre des forêts et dans les profondeurs des grottes agrestes. Ses successeurs, animés de sa pensée lé- gislative, se préoccupèrent aussi de purifier les mœurs et de sanctifier le mariage. Numa Pompilias établit le collège des vestales, et fit bâtir le temple de Vesta , où elles entretenaient le feu éternel comme un emblème de la chasteté. Les vestales faisaient vœu de garder leur virginité pendant trente ans , et celles qui se laissaient aller à rompre ce vœu couraient risque d'être enterrées vives ; mais jl n'était pas fa- cile , à moins de flagrant délit , de les convaincre de sacrilège.) quant à leur complice , quel qu'il fût, il péris|ait sous les coups de fouet que lui adminis- traieut les autres vestales, pour venger l'honneur de la compagnie. Dans l'espace de mille ans, la vir- ginité des vestales ne reçut que dix-huit échecs ma- nifestes, ou plutôt on n'enterra vivantes que dix- huit victimes, convaincues d'avoir éteint le feu sacré de la pudeur. Numa eût voulu changer en vestales toutes les Romaines, car il leur ordonna, par une


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loi , de ne porter que des habits longs et modestes , c'est-à-dire amples et flottants , avec des voilée qui leur cachaient non-seulement le sein et le cou^ mais encore le visage. Une dame romaine ainsi voilée, enveloppée de sa tunique et de son manteau de lin , ressemblait à la statue de Vesta , descendue de son piédestal ; sa démarche gravé et imposante n'inspirait que des sentiments de vénération , comme si ce fût la déesse en personne; et si les hommes s'écartaient avec déférence > poiir lui faire pbitcfes ils ne la sui- vaient des yeux qà^ec des idées dé chaste admi- ration. La mort tragique de Lucrèce, qui ne se ré- signa pas à survivre à son affront , est la preuve la plus éclatante de la pureté des moeurs à cette époque : le peuple entielf se soulevant contre l'auteur d'un viol commis sur le lit conjugal, protestait au nom de la moralité publique. On a, d'ailleurs, de nombreux témoignages de 14iorreur et du mépris qu'excitait le . crime de l'adultère chez les peuples primitifs de ritalie, que la corruption grecque et phénicienne avait pourtant atteints. A Cùmes, en*Campanie; par exemple, quand une femme était surprise en adul- tère , on la dépouillait de ses vêtements, on la menait ensuite dans le forum et on l'exposait nue sur une pierre où elle recevait pendant plusieurs heures les injures, les railleries, les crachats de la foule ; puis on la mettait sur un âne, que l'on promenait par toute la ville au milieu des huées. On ne lui infligeait pas d'autre châtiment, mais elle restait vouée à

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Hisireiiifi

VÎDfeiiiiie; on la montrait du doigt, en l'appelant w£olru; (qui: a monté ràne)^ et ce surnom la poursai- ¥ait pendant le reste de sa vie abjecte et misérable.

Sekm certains commentateurs , la peine de l'adul- tère, dans le Latium et dans les contrées voisines, avait été originairement plus déhontée et plie scan- daleuse que Tadultère lui-même. L'âne de Cumes figurait aussi en cette étrange jurisprudence, mais le rôle qu'on lui faisait jouer ne se bornait pas à ser- vir de monture à la patieote, qui devenait publi- . quement victime de Timpudi^îté du quadrupède.

On devine tont ce qu-une Sicène aussi mon- strueuse pouvait prêter de sarclâmes et de risées à la grossièreté des spectateurs. C'était là un divertis- sement digne de la barbarie des Faunffs et des Abo- rigènes qui avaient peuplé d'abord ces sauvages solitudes. Les malheureuses qui subissaient l'ap- proche de l'âne, meurtries, contusionnées, maltrai- tées, ne faisaient plus partie de la société, en quelque sorte que pour en être esclave et le jouet , si bien qu'elles appartenaient à quiconque se présentait pour succéder à l'âne. Ce furent là vraisemblable- ment les premières prostituées qui se trouvèrent employées à l'usage général des habitants du pays. Ici, par décence, on fit disparaître l'intervention obscène de l'âne; là, au contraire, on conserva Gomme un emblème la présence de cet animal , à qai n'étaient pins réservées les fonctions de bour- reau; mais il ne faut pas moins faire remonta^ à


DE LA PROSTITUTION. 403

cette antique origine la promenade sur un âne, que Ton retrouve au moyen âge, non-seulement en Italie , mais dans tous les endroits de TEurope où la loi romaine avait pénétré. L'âne représentait évi- demment la luxure, dans sa plus brutale acception , et on lui livrait, pour ainsi dire,. les femmes qui avaient perdu toute retenue en commettant un adul- tère ou en se vouant à la débauche publique. On Be saurait dire, dans tous les cas, si Tàne montrait ou non de Tintelligenee dans les supplices qu'il était chargé d'exécuter. On croit seulement que , dans ces circonstances assez rares chez les ancêtres des Romains, il portait une grosse sonnette attachée à

ses longues oreilles , afin que chacun de ses mouve- ments publiât la honte de la condamnée. Cette son- nette fut, d'ailleurs, un des attributs héroïques de râne de Silène , qui , malgré la fougue de ses pas- sions , avait mérité la bienveillance de Cybèle pour avoir sauvé Thonneur de cette déesse : elle dormait dans une grotte écartée, et l'indiscret Zéphyr s'amu- sait à relever les pans de son voile;' Priape passa par là, et il ne Teut pas plutôt vue, qu'il se mit en mesure de profiter de l'occasion ; mais l'âne de Silène troubla cette fête, en se mettant à braire. Cybèle s'é- veilla et eut encore le temps d'échapper aux témé- raires entreprises de Priape. Par reconnaissance, elle voulut consacrer au service de son temple l'âne qui l'avait avertie fort à propos , et elle lui pendit une clochette aux oreilles , en mémoire du pâril

28.


40i HISTOIRE

qu'elle avait couru : chaque fois qu'elle entendait tinter la clochette, elle regardait autour d'elle pour s'assurer que Prîape n'y était pas. Celui-ci, en re- vanche , avait un tel ressentiment contre l'âne , que rien ne lui pouvait être plus agréable que le sacri- fice de cet animal. Priape même, selon plusieurs poètes, aurait 2«ni l'âne, en l'écorchant , pour lui apprendre à se taire. Il est vrai que cette malicieuse bêle avait renouvelé son braiment ou sa sonnerie dans une situation analogue : Priape rencontra dans les bois la nymphe Lotis , qui dormait comme Cy- bèle, et qui ne se défiait de rien; il s'apprêtait à s'emparer de cette belle proie , lorsque Tâne se mit à braire et le paralysa dans sa méchante intention. La nymphe garda rancune à l'âne plus encore qu'à Priape. Les Romains s'étaient laissés sans doute in- fluencer par la nymphe Lotis, car ils avaient de la haine et presque de l'horreur pour l'âne, puisque sa rencontre seule leur semblait de mauvais augure. Lorsque l'âne eut été successivement privé de ses vieilles prérogatives dans la punition des adultères, on ne fit que lui donner un suppléant bipède et. quelquefois plus d'un en même temps; on respecta aussi l'usage de la sonnette comme un monument de l'ancienne pénalité. Ce fut sans doute la coutume, plutôt que la loi, qui avait établi ce mode singulier de châtiment pour les coupables de basse condition ; car il est diflîcile de supposer que les patriciens, môme pour venger leurs injures personnelles, se


DE LA PROSTITUTION. 405

soient mis à la merci de j'insolence plébéienne. Il y avait, dans divers quartiers de Rome les plus éloi- gnés du centre de la ville et probablement auprès des édicules de Priape, certains lieux destinés à recevoir les femmes adultères, et à les exposer à Toutrage du premier venu. C'étaient des espèces de prisons , éclairées par d'étroites fenêtres et fermées par une porte solide; sous une voûte basse, un lit de pierre, garni de paille, attendait les victimes, qu'on faisait entrer à reculons dans ce bouge d'igno- minie; à l'extérieur, des têtes d'âne, sculptées en relief sur les murs, annonçaient que l'âne présidait encore aux mystères impurs, dont celte voûte était

témoin. Une campanille surmontait le dôme de cet édifice qui fut peut-être l'origine du pilori des temps modernes. Quand une femme avait été trouvée en flagrant délit d'adultère, elle appartenait au peuple, soit que le mari la lui abandonnât , soit que le juge ^ la condamnât à la Prostitution publique. Elle était entrainée au milieu des rires, des injures et des provocations les plus obscènes; aucune rançon ne pouvait la racheter; aucune prière, aucun eflfort, la soustraire à cet horrible traitement. Dès qu'elle était arrivée, à moitié nue, sur le théâtre de son supplice, la porte se fermait derrière elle, et Ton établissait une loterie , avec des dés ou des osselets numérotés, qui assignaient à chaque exécuteur de la loi le rang qu'il aurait dans cette abominable exé- cution. Chacun pénétrait à son tour dans la cellule.


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^06 HISTOIRE

et aussitôt ane foule de curieux se précipitait aux barreaux des feuôtres pour jouir du hideux spec- tacle j que le son de la cloche proclamait au milieu des applaudissements ou des huées de la populace. Toutes les fois qu'un nouvel athlète paraissait dans Tarène , les rires et les cris éclataient de toutes parts, et la sonnerie recommençait. Si Ton s'en rapporte à Soa*ate le Scolastique , cette odieuse Prostitution fat en vigueur, par tout l'empire romain, jusqu'au cin- quième siècle de l'ère chrétienne. L'âne primitif n'existait plus qu'au figuré dans les désordres d'une pareille pénalité , mais le peuple en avait gardé le souvenir, car il s'étudiait à braire comme lui pen- dant cette infâme débauche , qui se terminait sou- vent par la mort de la patiente , et par le sacrifice d'un âne sur Tautel voisin de Priape. Néanmoins, il est probable que les Romains ne méprisaient pas , autant* qu'ils en avaient l'air, cet animal dont le nom ovoç désignait le plus mauvais coup de dés : souvent un amant , un jeune époux suspendait aux colonnes de son lit une tète d'âne et un cep de vigne, pour célébrer les exploits d'une nuit amou- reuse, ou pour se préparer à ceux qu'il projetait; l'âne transportait les offrandes au temple de la chaste Yesta; l'âne marchait fièrement dans las fêtes de Bacchus, et, comme le disait une épi- gramme célèbre , si Priape avait pris l'âne en »ver^ sion, c'est qu'il en était jaloux.

Si la punition de l'adultère était différente che2


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DE LA PlfeOSTITOTION. Âffi

les patricianô et chez lés plébéiens , c'était que le mariage différait aussi chez les uns et chez les au^ très. Romulus, qui fut un législateur aussi sage qu'austère, en dépit du rapt des Sabines, avait voulu faire du mariage une institution, pour ainsi dire, patricienne ; car il le regardait comme indispensable à la conservation des familles de Taristocratie héré- ditaire. Ce mariage, le seul dont le législateur se fut occupé d'abord, se nommait con/iirr^aU'o, parce que les deux époux , pendant les cérémonies reli- gieuses, se partageaient un pain de froment {punis faireus) , et le mangeaient simultanément en signe d'union. Il fallait, pour être admis à célébrer ainsi une alliance qui donnait droit à divers privilèges, que les deux époux fussent d'abord reconnus appar- tenir à la classe des patriciens, et admis, en consé- quence, à interroger les auspices qui ne concernaient que la noblesse. Romulus avait certainement établi celte loi que les décemvirs incorporèrent trois siècles plus tard dans les lois des Douze-Tables : « Il ne sera point permis aux patriciens de contracter des mariages avec des plébéiens. » Ces derniers, blessés de celte exclusion, protestèrent longtemps, avant qu'elle fût rayée dans le code des citoyens. Ce ma- riage par confarréation semblait seul légitime oU du moins seul respectable, puisqu'il mettait la femme, en quelque sorte, sur un pied d'égalité avec son mari , en la foisant participer à tous les droits civils que celui-ci s'était attribués, de façon que cette


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408 HISTOIRE

femme , honorée du titre dé mère de famille (mater familias) , était apte à hériter de son mari et de ses enfants. La condition de la mèce de famille ne pré- sentait donc aucune analogie avec la servitude qui attendait Tépouse {uam) plébéienne dans Tétat de mariage par cœmption et par uiucapion. C'étaient les deux formes distinctes que reyétait le mariage légal des plébéiens. Le nom de coemptich indique assez qu'on faisait allusion à une vente et à un achat. La femme, pour se marier ainsi, arrivait à rautel , avec trois as (monnaie d'airain équivalant à un sou de notre numéraire) dans la main ; elle don- nait un as à l'époux qu'elle prenait vis-à-vis des dieux et des hommes, mais elle gardait les deux autres as, comme pour faire entendre qu'elle ne ra- chetait qu'un tiers de son esclavage, et que le ma- riage ne raffranchissait qu'en partie. D autres juristes ont prétendu que, par ce symbole d'un marché con- clu entre les époux , la femme achetait les soins et la protection de son mari. Ce mariage était réputé aussi légitime pour les plébéiens , qne cëliii de la confarréation pour les patriciens, quoique ïuxor n'eût pas les mêmes prérogatives et les mêmes droits que la mater familias. Quant à la troisième forme du mariage , appelée uswapioy ce n'était réellement que le concubinage légalisé; il fallait,. pour que ce mariage fût contracté , que la femme , du consente- ment de ses tuteurs naturels , demeurât maritale- ment , pendant une année entière , sans découcher


DE LA PROSTITUTION. 409

trois nuits de suite , avec l'homme qu'elle épousait ainsi à l'essai. Ce mariage concubinaire, qui ne s'é- tablit à Rome que par force d'usage, fut consacré par la loi des Douze-Tables, et devint une institu- tion civile comme les deux autres espèces de ma- riage.

- La. population de Rome, composée d'habitants si

  • difirérents d'origine, de pays, de langage et de

mœurs, n'eût été que trop portée sans doute à vivre 'sans frein ;et sans loi, dans le désordre le plus hon- teux, si RdÉâaiQé, Numa et Servius Tullius n'a- vaient pas créé une législation dans laquelle le

mariage servait de lien et de fondement à la société

romaine. Mais comme ces rois ne se préoccupèrent que des praticiens, la plèbe suppléa au silence des législateurs à son égard, et se fit des coutumes qui lui tinrent lieu de lois, jusqu'à ce qu'elles devinssent des lois acceptées par les consuls et le sénat. On peut donc supposer que le mariage des plébéiens fat précédé du concubinage et de la Prostitution, lorsque des femmes étrangères vinrent chercher for- tune dans une ville où lés hommes étaient en majo- rité, et lorsque les guerres continuelles de Rome avec ses voisins eurent aniené dans ses niiurs beaucoup de prisonnières qui restaient esclaves ou qui deve- naient épouses. En tous cas, la loi et la coutume donnaient également la toute-puissance au mari .vis-à-vis de sa femme : celle-ci le trouvât-elle en plein adultère, comme le disait Caton, n'osait pas



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440 HISTOWB

même le toucher du bout du doigt (iUa te ^ si adulte- rares y digito non coniingere atideret) , tandis qu'elle pouvait être tuée impunément^ si son mari la trou- vait dans une position analogue. Les plébéiens n'u- saient jamais, à cet égard, du bénéfice que leur accor- dait la loi; mais les patriciens, pour qui le mariage était chose plus sérieuse, se faisaient souvent justice eux-mêmes : ils avaient donc d'autres idées que le peuple sur la Prostitution , et Ton doit en conclure que, dans les premiers siècles de Rome, ils avaient vécu plus chastement , plus conjogalttient que les plébéiens qui ne se marièrent peut-être que pour imiler les praticiens et s'égaler à eux. La femme mariée, mère de famille ou épouse, n'avait pas le droit de demander le divorce, même pour cause d'adultère; mais le mari, au contraire, pouvait di- vorcer dans les trois circonstances que Romulus avait eu le soin de préciser : l'adultère , l'empoison- nement des enfants, et la soustraction des clefs da coffre-fort, comme indice du vol domestdqoe. La femme n'avait pas, d'ailleurs, plus de pouvoir sur ses enfants que sur son mari; celui-ci, au contraire, avait sur eux droit de vie et de mort, et pouvait les vendre jusqu'à trois fois. Cet empire de la paternité n'existait qu'à l'égard des enfants Intimes, oe qui démontre su Sisamment que les enfants^ issus de la Prostitution , m'avaient ni tutelle ni assistance dsàBS TËtat, et se voyaient relégués dans la vile multitude, avec les esclaves et les liistrions.



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DE LA PROSTITUTION. m

Ce n'était pas d'enfants naturels que Rome avait besoin ; elle ne faisait rien de ces pauvres viotimes qui ne pouvaient nommer lem- père, et qui rougis- saient du nom de leur mère : elle voulait avoir des citoyens y et elle les demandait au mariage régu- lièrement contracté. Une vieille loi , dont parle Cicér ron , défendait à un citoyen romain de garder le cé- libat au delà d'un certain âge qui ne dépassait pas trente ans , suivant toute probabilité. Quand un pa- tricien comparaissait devant le tribunal des censeurs, ceux-ci lui adressaient celte question avant toute autre : « En votre âme et conscience , avez- vous un cheval, avez- vous une femme?» Ceux qui ne ré^ pondaient pas d'une manière satisfaisante étaient mis à l'amende et renvoyés hors de cause , jusqu'à ce qu'ils eussent fait emplette d'un cheval et d'une femme. Les censeurs, qui exigeaient cette double condition civique chez un patricien, lui permettaient parfois de se contenter de l'une ou de l'autre; car le cheval indiquait des habitudes guerrières; la femme, des habitudes pacifiques. « Je sais conduire un cheval , disait Vibius Casca interrogé par un censeur qui avait souvent gourmande son célibat obstiné; mais comment apprendre à conduire une femme? — ^^ J'avoue que c'est un animal plus rétif, reprit le censeur, qui entendait pourtant la plaisanterie. C'est le mariage qui vous apprendra ce genre d'équita- tion. — Je me marierai donc, reprit Casca, quand le peuple romain se chargera de me fournir le mors


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et la bride. » Ce censeur, qui se nommait Métellus Numiadicus, n'était pas lui-même bien convaincu des mérites du mariage qu'il recommandait à autrui; un jour, il commença en ces termes uûe harangue au sénat : ce Chevaliers romains, s'il nous était pos- sible de vivre sans femmes , nous nous épargnerions tous, et très- volontiers, ce fâcheux embarras; mais puisque la nature a disposé les choses de façon que nous ne pouvons nous survivre sans elles, ni vivre agréablement avec elles , la raison veut que nous préférions l'intérêt public à notre bonheur. » Les censeurs^ qui avaient dans leurs attributions les fiançailles et les mariages, furent certainement chargés, avant les édiles , de surveiller la Prostitu- tion publique.

Servius Tullius avait ordonné à tout habitant de Rome de faire inscrire sur les registres des censeurs son nom, son âge, la qualité de ses père et mère, les noms de sa femme,, de ses enfants, et le dénom- brement de tous ses biens ; quiconque osait se sous- traire a cette inscription devait être battu de verges et vendu comme esclave. Les tables censoriennes étaient conservées dans les archives de la répu- blique, auprès du temple de la Liberté, sur le mont Aventin. Ce fut d'après ces tables, renouvelées tous les cinq ans , que les censeurs devaient se rendre compte du mouvement et des progrès de la popula- tion; ils pouvaient juger du nombre des naissances et des mariages , mais ils n'avaient. aucun moyen de


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y.


DE LA PROSTITUTION. 443

constater, d'ailleurs, les éléments de la Prostitatioii , .^ puisque les femmes ne paraissaient pas devant . eux, et qu'elles n'y étaient représentées que par leurs pères, leurs maris ou leurs enfants. Il y a donc grande apparence que les prostituées exercèrent d'abord librement, hors de l'atteinte même des lois i. de police; car elles échappaient au recensement, du . -^ moins la plupart , et elles n'avaient pas besoin de faire reconnaître par une constatation d'état. Il esi impossible de dire à quelle époque la loi romaine distingua pour la première fois la femme libre Cingenua) de la prostituée, et précisa d'une manière ^^: fixe la condition des courtisanes. On a lieu de croiro^^;., que ces créatures dégradées furent en quelque sortcii^iT . hors de la loi pendant plusieurs siècles, comme* si r^" le législateur n'avait pas daigné leur faire l'honneur*" ' ^ de les nommer; car, si elles figurent çà et là dans l'histoire de la république, elles ne sont pas nom- mées dans les lois avant le règne d'Auguste, où la loi Julia s'occupe d'elles pour les flétrir, et ce n'est que plus d'un siècle après cette loi mémorable , que le jurisconsulte par excellence, Ulpien, définit la Prostitution et ses infâmes auxiliaires. Cette défini- tion, quoique datée du deuxième siècle, peut être considérée cependant comme le résumé des opinions de tous les légistes qui avaient précédé Ulpien. La voici telle qu'il la donne, sousle titre De ritu nuptia-^ rurriy dans le livre xxni de son recueil : «Ujie femme fait un commerce public de Prostitution, quand non-


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444 HISTOIRE

seolemenl elle se prostitue dans ud lien de débauche, mais encore lorsqa'elle fréquente les cabarets ou d'autres endroits dans lesquels elle ne ménage pas son honneur. § 1 . On entend par un commerce publie le métier de ces femmes qui se prostituent à tous ve- naots et sans choix {mie deleclu). Ainsi, ce terme ne B^étend pas aux femmes mariées qui se rendent coupables d'adultère , ni aux filles qui se laissent séduire : on doit Tentendre des femmes prostituées. § 2. Une femme qui s'est abandonnée pour de Targent à une ou deux personnes n'est point censée faire un oommerce public de Prostitution. § 3. Octa venus pense avec raison que celle qui se prostitue publi- quement , même sans prendre d argent, doit être mise au nombre des femmes qui font commerce pu- blic de Prostitution. »

Cette définition résume certainement avec beaucoup de netteté les motifs des plus anciennes lois romaines relatives à la Prostitution ; et, quoique nous ne possé- dions pas ces lois, il est facile de se rendre compte de l'esprit qui les avait dictées. La Prostitution compre- nait,, d^ailleurs, différents genres, et, pour ainsi dire, des degrés différents, qui avaient été sans doute dis- tingués et classés dans la jurisprudence. Ainsi, qu(B$' tus représentait la Prostitution errante et solliciteuse ; scortaiio\ la Prostitution stationnaire, qui attend sa clientèle et qui la reçoit à poste fixe. Quant à l'acte . même de la Prostitution , c'était l'adultère avec une femme mariée ; stuprum , avec une femme honnête


DE LA PRG6TI.TUTI0N. 415

qui: en restait souillée ; fomicatio , avec uue femme impudique qui n'en souffrait aucun préjudice. Il y avait, en ouire, le /e?iocimt/m, c'est-à-dire le trafic plus ou moins direct de la Prostitution , Tentremise plus ou moins complaisante que d'effrontés spéculateurs ne rougissaient pas de lui prêter; en un mot , l'aide et la provocation à toute sorte de débauches. C'était là une des formes les plus méprisables de la Prosti- tution, et le légiste n'hésitait pas à qualifier de prostituées ces viles et abjectes créatures qui faisaient métier d'exciter et de pousser à la Prostitution , par de mauvais conseils ou par des séductions perfides, les imprudentes et aveugles victimes, dont elles ex- ploitaient , de compte a demi » le déshonneur et la honte. La loi confondait dan& le même mépris

les Iiommes et les femmes, lenœ^ lenonss^ adon^

nés a ces scandaleuses négociations ; mais la loi ne les troublait pas dans leur industrie, en les assimilant aux femmes et aux hommes qui trafi- quaient de leuc corps. On comprenait donc dans la classe de meretncibus , non-seulement les entremet- teurs et entremetteuses qui tenaient maison ouverte de débauche et qui prélevaient un droit sur la Prostitution, qu'ils favorisaient, soit en y livrant leurs esclaves , soit en y conviant des personnes de condition libre {mgenxuB)) mai& encore le&bôteliers, les cabaretievs, les baigneurs^, qui avaient des domeati- qaes du sexe féminin oa masculin à leur service , et qui mettaient ces domestiques à la solde du liberti-


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nage public , en âorte qae le maître da lieu où la ^ Prostitution s* opérait à son profit , en devenait com- plice, quelle que fût d'ailleurs sa profession osteDsi- ble j et encourait de plein droit la note d^infamie, de même que les misérables objets de son lenocinium. Lai note d'infamie , qui était commane à tous les agents et intermédiaires de la Prostitution, aussi bien qu'aux condamnés en justice, aux esclaves, aux gladiateurs , aux histrions , frappait de mort civile ceux qu'elle atteignait par le seul fait de leur pro- fession : ils n'avaient pas la libre jouissance de leurs biens ; ils ne pouvaient ni tester ni hériter; ils étaient privés de la tutelle de leurs enfants ; ils ne pouvaient occuper aucune charge publique ; ils n'étaient point admis à former une accusation en justice , à porter témoignage et à prêter serment devant un tribunal quelconque; ils ne se montraient que par tolérance dans les fêtes solennelles des grands dieux; ils se voyaient exposés à toutes les insultes, à tous les mauvais traitements , sans être autorisés à se dé* fendre ni même à se plaindre ; enfin y les magistrats avaient presque droit de vie et de mort sur ces pau- vres infâmes. Quiconque étaif une fois noté d'infa- mie ne se lavait jamais de cette tache indélébile ; « car, disait la loi, la turpitude n'est point abolie par r intermission, d La loi n'acceptait aucune excuse qui pût relever de cette dégradation sociale celui ou celle qui l'avait méritée. La Prostitution clandestine n'était, pas plus que la Prostitution publique, à l'abri


DE LA PROSTITUTION. in

de l'ignominie ; la pauvreté , la nécessité, n'oflFraient pas même une excuse aux yeux de la loi , qui se contentait du fait, sans en apprécier les motifs et les circonstances. Le fait seul constatant Tinfamie » 6n avait donc toujours une raison suffisante pour recher- cher la preuve et la •constatation de ce fait, même dans un passé assez éloigné. Ainsi, n'y avait-il pas de prescription qu'on put invoquer coiÂre le fait qui impliquait l'infamie. Dès que rinfràil^ avait existé, n'importe en quel temps, n'importe en quel lieu , elle existait encore , elle existait toujours; rien ne l'avait pu effacer, rien ne l'atténuait. Un esclave qui avait eu des filles dans son pécule , et qui s'était enrichi des fruits de leur prostitution, conservait, même après son affranchissement, la note d'infamie. Ulpien et Pomponius citent cet exemple remarquable de Tin- débilité de l'infamie vis-à-vis de la jurisprudence romaine. Mais, en revanche, les filles qui avaient été prostituées par cet esclave, et à son profit, pendant leur servitude, n'étaient pas notées d'infamie, mal- gré le métier qu'elles auraient fait comme contraintes et forcées. C'est l'empereur Septime-Sévère qui for- mula cet avis rapporté par Ulpien. Cependant, sous les empereurs surtout, la note d'infamie n'avait pas empêché des femmes de condition libre et môme d'extraction noble, de se vouer à la Prostitution, avec l'autorisation des édiles, qu'on appelait licentia stupri ou brevçlf de débauche.

Les lois des empereurs eurent donc pour objet

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418 HISTOIRE

d^empècher la Prostitation de s'étendre dans les rangs des familles patriciennes et de s y enraciner. Augnste, Tibère, Domitien lui-même, se montrèrent également jaloux de cx)nserver intact Thonneur du sang romain , en protégeant par de rigides prescrip- tions r intégrité, la sainteté du mariage, qu'ils re- gardaient comme la loi fondamentale de la répu- blique. Ils DÎT se piquèrent pas, d'ailleurs, de se conformer etfât**mèmes aux règles légales qu'ils im- posaient à leurs sujets. Dans toute cette jurispru- dence si complexe et si minutieuse contre les adul- tères , la Prostitution est sans cesse remise en cause, et constamment avec un surcroît de rigueur qui prouve les efibrts du législateur pour la réprimer, alors même que l'empereur donnait lui-même l'exemple de tous les vices et de toutes les infamies. La loi Julia porte qu'un sénateur, son fils ou son petit-fils ne pourra pas fiancer ni épouser sciemment ou frauduleusement une femme , dont le père ou la mère fera ou aura fait le métier de comédien , de meretrix ou de proxénète ; pareillement, celui dont le père ou la mère fait ou aura fait les mêmes métiers infâmes ne peut fiancer ou épouser la fille ou ki petite-fille, ou l'arrière petite-fille d'un sénateur. Mais, comme les personnes que la loi déclarait infâmes auraient pu souvent vouloir se réhalûlit^ en invoquant le nom et la naissance de leurs parents nobles , un décret du sénat interd|l absoloment la prostitution aux femmes dont le père, Taïeul ou le


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mari faisait ou avait fait partie de l'ordre des che- valiers romains. Tibère sanctionna ce décret, en exilant plusieurs dames romaines , entre autres Ves- tilia, fille d'un sénateur, qui s'étaient consacrées, par libertinage plutôt que par avarice , au service de la Prostitution populaire. Beaucoup de patri- ciennes et de plébéiennes, pour se soustraire aux terribles conséquences de la loi contre l'adultère , avaient cherché un refuge , qu'elles croyaient invio- lable , dans la honte de cette Prostitution ; car, dans les temps de la république j il suffisait à une matrone de se déclarer courtisane {meretrix), et de se faire inscrire comme telle sur les registres de l'édilité, pour se mettre elle-même en dehors de la loi des adultères. Mais de nouvelles mesures furent prises pour arrêter ce scandale et en annuler les effets per- nicieux : le sénat décréta que toute matrone qui au- rait fait un métier infâme , en qualité de comédienne , de courtisane ou d'entremetteuse, pour éviter le châ- timent encouru par l'adultère , pourrait êlre néan- moins poursuivie et condamnée en vertu d'un sénatus- consulte. Le mari était invité à poursuivre sa femme adultère jusque dans le sein de la Prostitution et de l'infamie ; tous ceux qui auraient prêté la main sciemment à cette Prostitution , le propriétaire de la maison où elle aurait eu lieu , le lénon qui en aurait profité , le mari lui-même qui se serait attribué le fmx de son déshonneur, devaient être poursuivis et lis également comme adultères. Bien plus, le

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420 HISTOIRE

maître ou le locataire d'uD bain , d'uD cabaret ou même d'un champ où le crime aurait été commis, se trouvait accusé de complicité; le crime n'eût-il pas été commis dans ces lieux-là , on pouvait encore rechercher avec la môme rigueur les personnes qui étaient censées avoir complaisamment préparé et fa- cilité l'adultère , en fournissant aux coupables , non- seulement un local, mais encore le moyen de se rencontrer dans des entrevues illicites. Les magistrats poussèrent aussi loin que possible l'application de la loi , comme pour faire contraste avec le déborde- ment d'adultères et de crimes qui entraînaient l'em- pire romain vers sa ruine. On vit des femmes, adul- tères dans l'intervalle d'un premier mariage , se remarier en secondes noces et susciter tout à coup un accusateur, qui venait, au nom d'un premier mari mort , les déshonorer et les punir dans les bras de leur nouvel époux. Il n'y avait que la femme veuve , fût-elle mère de famille , qui pût se livrer impunément à la Prostitution , sans craindre aucune poursuite, même de la part de ses enfants.

La jurisprudence, on le voit , ne s'occupait de la Prostitution qu'au point de vue de l'adultère et dans l'intérêt du mariage ; elle laissait, d'ailleurs, aux lois de police, émanées de la juridiction des censeurs et des édiles, le gouvernement des courtisanes et des êtres dépravés, qui vivaient à leurs dépens. C'était particulièrement la Prostitution des femmes iteriiéi^ et l'odieux lenonicium des maris, que le sénat et4p


DE LA PROSTITUTION. 421

empereurs essayaient de combattre et de réprimer. La loi , d'abord, imposait un frein égal aux femmes de toutes condition^, pourvu qu'elles ne fussent pas infâmes ; mais on le restreignit plus tard aux ma- trones et aux mères de famille, lorsque, dans la plu- part des maisons patriciennes, l'adultère fut paisible- ment établi sous les auspices du mari, qui exploi- tait indignement l'impudicité de sa femme. L'insti- tution du mariage , que la législation voulait sauve- garder, fut plus que jamais compromise par suite des turpitudes qui venaient se dévoiler en justice. Ici , la femme partageait avec son mari le prix de l'adultère; là, le mari se faisait payer pour fermer les yeux sur l'adultère de sa femme ; presque tou- jours , le péril de l'adultère ajoutait un attrait déplus à la Prostitution. Mais si l'homme qui avait fait acte d'adi^ltère prouvait qu'il ne savait pas auparavant avoir affaire à une femme mariée , il était mis hors de cause, comme s'il se fàt adressé à une simple meretriœ. On avait soin, de part et d'autre, de se ménager des faux -fuyants et de se mettre en garde contre les rigueurs de la loi. En conséquence, les matrones, pour courir les aventures, s'habil- laient comme des esclaves et même comme des prostituées; elles provoquaient ainsi dans les rues des passants qu'elles ne connaissaient pas , ou bien elles se plaçaient sur le chemin de leurs amants , qu'elles étaient censées rencontrer par hasard. Grâce à ce déguisement, qui les exposait aux paroles


iS2 HISTOIRE

libres , aux regards impudents el parfois aux attoa- chements hardis du premier venu j elles pouvaient chercher fortune dans les promenades, dans les fau- bourgs et le long du Tibre , sans compromettre per- sonne , ni leurs maris , ni leurs amants. Mais en se montrant sous d'autres habits que ceux de matrone, elles s'interdisaient toute plainte à Tégard des in- jures qu'elles pouvaient devoir à leur costume d'es- clave ou de prostituée ; car il y avait une pénalité très-sévère contre ceux qui provoquaient une femme ou une fille , vêtue matronalement ou virginalement, soit par des gestes indécents, soit par des propos obscènes, soit par une poursuite silencieuse. La loi n'accordait protection qu'aux femmes honnêtes , et ne supposait pas que la pudeur, des prostituées eût besoin d'être défendue contre les attentats qu'elles appelaient ordinairement au lieu de les répousser. Ce luxe de lois et de peines qui menaçaient les adultères ne les rendit pas moins fréquents ni plus secrets ; mais le fnariage , ainsi hérissé de périls et entouré de soupçons, n'en parut que plus redoutable et moins attrayant. On vit diminuer considérable- ment le nombre des unions légitimes , approuvées et reconnues légalement, d'autant plus que la parenté, même à des degrés éloignés , créait des obstacles qui pouvaient , le mariage accompli , se transformer en causes permanentes de divorce. Ce fat alors que les patriciens, qui ne voulaient pas s'exposer à ces en- nuis et à ces dangers , appliquèrent à leur conve-


DE LA PROSTITUTION. 423

nance le mariage usucapio^ qui n'avait eu cours jusque-là que daos le petit peuple; les patriciens y changèrent quelque chose pour en faire le conçu- binai, qu'une loi , aussi vague que Tétait le concu- binat lui-même , admit et reconnut comme institu- tion. Il n'était plus nécessaire, comme dausV usucapioj de la cohabitation de la femme sous le même toit durant une année pour faire prononcer le mariage définitif : le concubinat ne pouvait en arriver là dans aucun cas, car il ne se formait, il n'existait qlie par la volonté des deux parties; il n'avait, d'ail- leurs, aucune forme particulière, aucun caractère général, si ce n'est qu'une femme ingenua et honesta, ou de sang patricien , ne pouvait devenir concubine, et que la parenté était un obstacle au concubinat comme au mariage. Un homme marié légitimement, séparé ou non de sa femme, se trouvait, par cela seul, inapte à contracter une liaison concubinaire,et, dans aucun cas , rhosmoe célibataire ou v^ ne fut autorisé à prendre deujL concubines à la fois. Quant à en changer, il était toujours libre de le faire, mais en avei^âfesant le magistrat devant lequel il avait déclaré Vouloir vivre en concubinage. C'était donc, en quelque sorte , un demi-mariage , un contrat tem- poraire résiliable à la fantaisie d'un des contractants. Dam^J'origine du concubinat, la concubine avait drcttt presque aux mêmes égards que l'épouse légi- time ; on lui accordait même le titre de matrone^ du moins en certaines circonstances ^ et la loi Julia pu-


421 HISTOIRE .,

nissait un oatpage fait à une coDcubine, aussi grave- ment que s'il eût atteint une ingénue ou fille de condition libre , cette concubine fût-elle esclave de naissance; mais, par suite de la corruption des mœurs, le concubinat se multiplia d'une manière inquiétante , et il fallut que les lois lui imposassent des règles et des limites ; les concubines furent alors déchues de la protection légale qu'elles avaient ob- tenue d'abord, et l'empereur Aurélien ordonna qu'elles ne seraient prises que parmi les esclaves ou les affranchies. De ce moment, le concubinat ne fut plus qu'une Prostitution domestique, qui ne dépen- dait que du caprice de l'homme , et qui n'offrait pas la moindre garantie à la femme. Toutefois, les en- fants nés d'une concubine n'en restèrent pas moins aptes à être légitimés, tandis que ceux qui naissaient de la Prostitution proprement idfte , ou d'un com- merce passager nommés spurci ou quœsitij ainsi que ceux aés d'une union probibfe, ne pouvaient ja- mais se voir admis à la faveur d'une légitimation qui effaçât la tache de leur origine.

La Prostitution légale , sous toutes ses Jf^ljpmes et sous tous ses noms (il y avait môme des concubins), était dope tolérée à Rome et dans l'empire romain, pourvij-qa'elte se soumît à diverô^glements de po-- lice urbaine, et surtout au pafèment de j'JjÉgôt (vectigal) proportionnel qu'elle ri^ortait à l^fat. Mais il est probable qu'à part ces règlements et cet impôt, la vieille législation romaine n'avait pas daigné


DE LA PROSTITUTION. 425

s'intéresser à rinfâme population qui vivait de la débauche publique, et qui en contentait les honteux besoins. Un fait curieux prouve l'indifférence et le dédain du législateur, du magistrat , pour tous les misérables agents de la Prostitution. Quintus Cœci- lius Metellus Celer, qui fut consul soixante ans avant Jésus-Christ, refusa, pendant sa préture, de recon- naître les droits de succession que faisait valoir un nommé Vétibius, noté d'infamie comme lénon/ le préleur motiva son refus , en disant que le lupanar n'avait rien de commun avec le foyer civique , et que les malheureux que le lenocinium avait stigma- tisés , étaient indignes de la protection des lois (le- gum anxilio indignas). On peut aussi, dans ce pas- sage très-explicite du plaidoyer de Cicéron pour Cœ- lius 5 trouver la preuve de la tolérance absolue qui entourait à Rome l'exercice de la Prostitution : a In- terdire à la jeunesse tout amour des courtisanes, ce sont les principes d'une vertu sévère , je ne puis le . nier; mais ces principes s'accordent trop peu avec le relâchement de ce siècle ou même avec les usages de la tolérance de nos ancêtres ; car enfin , quand de pareilles passions n'ont-elles pas eu cours? quand les a-t-on défendues? quand ne les a-ton pas tolé- rées? dans quel temps est-il arrivé que ce qui est permis ne le fàt pas? » On le voit, la Prostitution était permise; le droit civil ne la prohibait que dans certains cas exceptionnels, et se bornait ainsi à en modérer Tabus ; c'était seulement à la morale pu-


426 HISTOIRE

bliqae, à la philosophie, qu'appartenait le soin de corriger les fbœurs et d'arrêter la débauche ; mais comme Cicéron nous le fait entendre, la philosophie et la morale publique étaient également indulgentes pour de mauvaises habitudes que leur ancienneté même rendait presque respectables. Les Romains, de tous temps, furent trop jaloux de leur liberté, pour subir des entraves ou des contradictions dans T usage individuel de cette liberté ; ils justifiaient de la sorte à leurs propres yeux la Prostitution, dont ils usaient largement; ils exigeaient seulement que les prosti- tuées fussent des esclaves ou des affranchies, parce qu'ils considéraient la Prostitution comme une forme dégradante de l'esclavage; voilà pourquoi les hom- mes et les femmes, ingénus ou libres de naissance, perdaient ce caractère sacré vis-à-vis de la loi, dès qu'ils s'étaient mis d'une manière quelconque au service de la Prostitution.

Si les Romains toléraient si complaisamment le commerce naturel des deux sexes entre eux, ils ne gênaient pas davantage le commerce contre nature que les Faunes du Latinm auraient inventés, s'il n'eût pas été, dès les premiers siècles du monde, répandu, autorisé dans tout Tunivers. Cette hon- teuse dépravation , que les lois civiles et religieuses de l'antiquité , à l'exception de celles de Moïse , n'a- vaient pas même songé à combattre , ne fut jamais plus générale que dans les meilleurs temps de la ci- vilisation romaine. C'était encore là , aux yeux du


Dfi LA PROSTITUTION. 427

législateur, une forme tolérée de la Prostitution ou de r esclavage : les hommes ingénus ou libres ne de- vaient donc pas s'y soumettre ; quant aux esclaves , aux afiranchis j aux étrangers j ils pouvaient dispo- ser d'eux, se louer ou se vendre, sans que la loi eût à se mêler des conditions de la vente ou du louage; quant aux citoyens ou ingénus ^ ils ache- taient ou louaient à volcmté ce que bon leur sem- blait, sans que la nature du marché fût passible d'une enquête légale : les uns agissaient en hommes libres , les autres en esclaves ; ceux-ci subissaient la Prostitution; ceux-là l'imposaient. Mais, entre hommes libres, les choses se passaient autrement, et la loi , gardienne des libertés de tous , intervenait quelquefois pour punir un attentat fait à la liberté d'un citoyen. Telle était du moins la fiction légale; en cette circonstance seule, un citoyen n'avait pas le droit d'aliéner sa liberté jusqu'à se soumettre à un acte outrageux pour elle. Ainsi, dans le cinquième siècle de la fondation de Rome, L. Papyrius, surpris en flagrant délit avec le jeune Publius, fut con- damné à la prison et à l'amende , pour n'avoir pas respecté le caractère et la personne d'un ingénu; peu de temps après, e même C. Publius fut puni à son tour pour un fait analogue. Le peupla ne souf- frait pas que des citoyens se conduisissent comme des esclaves. Lœtorius Mergus, tribun militaire, conduit devant l'assemblée du peuple pour avoir été surpris avec un des corniculaires ou brigadiers de


428 HISTOIRE DE LA PROSTITUTION.

légion y fut unanimemenl condamné à la prison. Le viol d'un homme passait pour plus coupable encore que celui d'une femme , parce qu'il était censé ac- cuser plus de violence et de perversité ; mais cette espèce de viol n'entraînait la mort, que s'il avait été commis sur un homme libre : un centurion, nommé Cornélius, auteur d'un viol semblable , fut exécuté en présence de l'armée. Cette pénalité n'était pour- tant appliquée en vertu d'une loi spéciale , que vers la seconde guerre punique, lorsqu'un certain Caius Scantinius fut accusé par C. Métellus d'avoir commis une tentative de viol sur le fils de ce patricien. Le sénat promulgua une loi contre les pédérastes, sous le nom de /e^ scantinia; mais il ne fut ques- tion , dans cette loi , que des attentats exercés sur des hommes libres, et Ton ne mit pas d'autres en- traves à ce genre de Prostitution, qui resta l'apa- nage des esclaves et des affranchis.

Telle fut chez les Romains la seule jurisprudence à laquelle ait donné lieu la Prostitution , jusqu'à ce que la morale chrétienne eut introduit une législa- tion nouvelle dans le paganisme en Téclairant et en le purifiant. Sous l'empire des idées païenâf»^^ la Prostitution avait existé à F état de tolérance, et la loi ne daignait pas même soulever le voile qui la couvrait aux yeux de la conscience publique; mais dès que l'Évangile eut commencé la réforme des mœurs , le législateur chrétien se reconnut le droit de réprimer la Prostitution légale.


CHAPITRE XVL


SoBiMÂiRE. — Prodigieuse quantité des 61!es publiques à Rome. — Leur classification en catégories distinctes. — Les meretrices et les prostibulœ. — Les alicariœ ou boulangères. — Les bliteœ, — Les bustuariœ ou filles de cimetière. — Les casalides, — Les copœ ou cabaretières. — Les diobolares. — Les forariœ ou fo- raines. — Les gallinœ ou poulettes. — Les delicatœ ou mignon- nes. — La délicate Flavia Domililla. épouse de l'empereur Vespasien et mère de Titus. — Les famosœ ou fameuses. — Les junices ou génisses. — Les juvencœ ou vaches. — Les lupœ ou louves. — Les noctilucœ et \es noctuviyilœ ou veilleuses de nuit.

— Les nonariœ, — Les pedaneœ ou marcheuses. — Les doris ou dorides, — Des divers noms donnés indifféremment à toutes les classes de prostituées. — Etymologie du mot pu to. — Les qua- drantariœ. — Les quœstuaires. — Les quasillariœ ou servantes. Les ambulatrices ou promeneuses. — Les scorta ou peaux. —

— Les scorta dévia. — Les scrantiœ ou pots de chambre. — Les suburranœ ou filles du faubourg de la Suburre. — Les summœ- nianœ ou filles du Summœnium. — Les schçeniculœ, — Les limaces, — ^Les circulatrices ou filles vagabondes. — Les cha- rybdes ou gouffres. — Les pretiosœ. — Le sénat des femmes. — Lesmfants de louage. — Les paihici ou patients. — Les ephebi ou adolescents. — Les geînelli ou jumeaux. — Les catamiti ou chattemites. — Les amasii ou amants. — Les eunuques. — Les


430 HISTOIRE

pœdicones. — Les cinèdes. — Les gaditaines. — Les danseuses, flûteuses, joueuses de lyre. — Les ambubaiœ. — Le meretri- cium ou taxe des filles. — Courtiers et entremetteurs de Prosti- tution. — Le leno, — La lena. — Les cabaretiers et les bai- gneurs. — Les boulangeries. — Les barbiers et les parfumeurs.

— Vunguentarius. — Les admoniirices , les stimulatrices , les conciliatrices. — Les ancillulœ ou petites servantes. — Les per- ductores, — Les adductores. — Les tractatores, — Les lupanaires ou maîtres de mauvais lieux. — Les belluarii, — Les caprarii,

— Les anserarii.

Les filles publiques à Rome, du moins dans la Rome corrompue et amollie par l'importation des mœurs de la Grèce et de F Asie , étaient plus nom- breuses qu'elles ne le furent jamais à Athènes. ni même à Corinthe; elles se divisaient aussi en plu- sieurs classes qui n'avaient pas entre elles d'autre rapport que l'objet unique de leur honteux com- merce; mais, parmi ces différentes catégories de courtisanes venues de tous les pays du monde , on eût cherché inutilement ces reines de la Prostitution, ces hétaires aussi remarquables par leur instruction et leur esprit que par leurs grâces et leur beauté, ces philosophes formées à l'école de Socrate et d'E- picure , ces Aspasie, ces Léontium, qui avaient en quelque sorte réhabilité et illustré l'hétairiame grec. Les Romains étaient plus matériels , sinon plus sen- suels que les Grecs; ils ne se contentaient pas des raffinements 9 des délicatesses delà volupté élégante; ils ne se nourrissaient pas le cœur avec dm illtieâons d'amour platonique; ils auraient rougi de s^atteler au char littéraire d'une philosophe ou d'une muse;


DE LA PROSTITUTION. iSl

ils n'eàssent pas daigné chercher auprès d'une femme de plaisir les chastes distractions d'un entre- lien spirit^. Poor eux, le plaisir consistait dans les actes les plus grossiers , et comme ils étaient na- turellement d'une nature ardente, d'une imagination lubrique et d'une force herculéenne , ils ne deman- daient que des jouissances réelles, souvent répétées, largement assouvies et monstrueusement variées. Ce tempérament, qu'annonçait la grosseur de leur encolure nerveuse semblable à celle d'un taureau, se trouvait servi à souhait par une foule de merce- naires des deux sexes, qui devaient des noms par- ticuliers à leurs habitudes, à leurs costumés , à leurs retraites et aux menus détails de leur profession.

Toutes les femmes, qui faisaient trafic de leur corps à Rome, pouvaient être rangées dans deux catégories essentiellement distinctes, les mérétrices (pieretrices) et les prostituées (prostibiilœ) . On en- tendait par meretriceSy celles qui ne travaillaient que la nuit; prostibiilcBy celles qui se livraient nuit et jour à leur infâme travail. Nonius Marcellus^ gram- mairien du troisième siècle, dans son livre des Différences de signification des mots , établit celle qui était tout à Tavantage des mérétrices : « Il faut re- marquer entre la mérétrice et la prostituée , que la première exerce d'une manière plus décente sa pro- fession, car les mérétrices sont nommées ainsi à cause du merenda (repas du soir), parce qu'elles ne disposent d'elles' que la nuit; lei prostibula tire son


as HISTOIRE

nom de ce qu'elle se tient devant son stabulum (re- paire), pour y faire son commerce la nuit comme le jour. » Plaute, dans sa comédie de la Cistellariay éta- blit très-clairement cette distinction : « J'entre chez une bonne mérétrice ; car se tenir dans la rue , c'est le fait proprement d'une prostituée. » Nous pensons que ces deux sortes de filles publiques , celles qui ne l'étaient que la nuit, et celles qui l'étaient à toute heure de la nuit et du jour, devaient avoir encore d'autres différences notables dans leur genre de vie, dans leur habillement et môme dans leur condition sociale; ainsi, les écrivains latins , qui font mention des registres où les édiles inscrivaient les noms des courtisanes , ne parlent que des merelrices , et sem- blent à dessein avoir laissé de côté les prostibulœ. Celles-ci, en effet, occupaient un domicile fixe, et n'a- vaient que faire de changer de nom et de costume, puisqu'elles appartenaient à la plus basse classe de la plèbe. Les mérétrices, au contraire, exerçaient aussi honorablement que possible leur commerce déshonnôte , et ne se mettaient pas en contravention avec les règlements de police ; elles pouvaient, d'ail- leurs , vivre en femmes de bien , sub sole , jusqu'à l'heure où , couvertes de l'ombre protectrice de la nuit, elles se rendaient aux lupanars, qu'elles ne quittaient qu'aux premières lueurs du matin. Il est probable aussi que la bonne mérétrice , comme Tap* pelle Plaute avec une naïveté que le savant M. Nau- det s'est bien gardé de traduire, payait très-exacte-


DE LA PROSTITUTION. 433

ment l'impôt à la république, et n'essayait pas, en déguisant sa profession , de faire tort d'un denier à rÉtat. Mais toutes les ouvrières de la Prostilution n'étaient pas aussi consciencieuse , et Ton peut sup- poser hardiment que le plus grand nombre, les plus pauvres, les jpilus abjectes, ne se faisaient pas scru- pule d'échaj^per'^ l'inscrij^on de Pédile, et, par conséquent, au p^yâcnent du vectigal impudique. Ces malheureuses , ét^ effet, -jàe. même que les Prosti- tuées du dernier ordre , ne gagnaient point assez eHes-mêmes pour réserver la moindre part de leur gain au trâsor public.

Les alicariœ ou boulangères étaient des filles de carrefour, 'jjpi attendaient fortune à la porte des boulangers, surtout ceux4*i vendaient certains gâ- teaux de fine fleur de farine, sans sel et sans levain, destinés aux offrandes, poqr^énus, Isis, Priape et^u- tres dieux ou déesses. Gi^^fâins, appelés coliphia et siHgones, représentaient souâ'îes formes les plus ca- pricieuses la natuf^ de la femme et Cjèllé de Thomme. ^\ Comme on faisait une énorme consoïhmaiSon de ces pains priapiques et vénéréiques, principalement "% Toccasion de certaines fêtes, les maîtres boulangejF^ plantaient des tente»r.e.t ouvraient boutiquier sur lefe places et dans les carrefours; ils ne vendaient pas autre chose que des pains de sacrifice, mais en même temps ils avaient des esclaves ou des ser- vantes qui se prostituaient jûur et nuit dans la bou- langerie. Plante, dans fiqfaPcmulusj n'a pas oublié

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434 HISTOIRE

ces bonaes amies des mitrons : Prosedas^ pàtorum arnicas, reliquas alicaiias. Les bliteœ ou blitidœ étaient des filles de la plus vile espèce , qae le vin et la débauche avaient abruties , tellement qu'elles ne valaient plus rien pour le métier qu'elles iài- saient encore à travers champs : leur nom dérivait de blilum , blette , espèce de poiréê^ fiide et nauséa- bonde. Suidas ne s'écarte pas 4e cette étymologie, en disant : u Ils appelaient .blitidœ ces femmes viles, abjectes et idiotes. » (Viles j objectas, fatuas- que muliereSy vocaiant blitidas.) Selon d'autres phi- lologues, ce surnom s'appliquait aux courtisanes en général, parce qu'elles portaient souvent des chaus- sures vertes on couleur d'ache. C'était^ du reste, une grave injure, que de qualifier de blitum une femme honnête. Les biistuariœ étaient les filles de cimetière; elles vaguaient jour et nuit autgur des tombeaux (busia) et des Mchers ; elles remplissaient parfois 1 office de pleureuses des morts , et elles ser- vaient spécialement aux récréations des bustuairesj qui préparaient les bûchers et y brûlaient les corps; des fossoyeurs, qui creusaient les fosses, et des çolom-' baires^ qui gardaient les sépultures : elles n'avaient

^ d'autre lit que le gazon ^iii entourait les monu-

ments funèbres , pas d'autre rideau que Tombre de ces monuments , pas d'autre Vénus que Proserpine. Les caèalides , ou casorides , ou casorilœ , étaient des prostituées, qui logeaient dans de petites maisons {casœ)y dont elles avaient gpis leur surnom ; ee soir-


DE LÀ PKOftTITUTlON. 435

nom signifiait aussi en grec la même chose , ^iUaaopa ou )ta(j&)p«(;. Les œpœ ou cabaretières étaient les filfes des tavernes et des hôtelleries : elles n'étaient pas toujours assises à l'entrée de leur séjour ordinaire ; tantôt elles versaient à boir^ aux passants qui s'Mil^ talent pour se rafraîchir; tantôt elles se montrffkiit aux fenêtres pour attirer des clients ; tantôt elles leur faisaient signe d'entrer; tantôt elles restaient retirées dans une salle basse et retirée. Les dwbohrès oti diobolœ étaient de misérables filles, l «^[| É É|it Ft vieiUedy maigres , éreintées , qui ne demandais^ japiiais plus de deux oboles, comme leur nomFindiqfiiait. Plaute, dans son Pœnulus ^'dii que la Prostitutîbn des dio- bolaires n'appartenait qu'aux derniers des ésckves et aux plus vils des hommes (servulorum sorâidulo- mm scorta diobolaria). Pacuvitis taxe même cette Pros- titution, en disant que les dioboles n'avaient rien à refuser pour qui leur offrait la plus petite *§!ffbQ de monnaie {fiumrrd caiissa joarut). Les forariSf o^ fo^ raines étaient des filles qui venaient de la campsgne pour se prostituer en ville, et qui, les pieds poudreux ^ la tunique crottée , erraient dadë les rues sombres et tortueuses, pour y gagner leur pauvre vie. Les gallinœ ou poulettes étaient celles qui s'en allaient percher partout , et qui emportaÎOTt É^iÉT^ce qu'elles trouvaient sous leur main, les draps^ lit, la lampe, les vases et même les dieux pénates.

Dans un ordre de courtisanes plus éMîngué, les delicatœ ou mignonnes étaient celles que fi^quentâieiit


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les chevaliers romains, les petits-maitres parfumés et les riches de toute condition ; elles ne se piquaient pas, d'ailleurs, de délicatesse en fait d'argent, et elles ne trouvaient jamais qu'il sentît Tesclave af- franchi , l'adultère ou le délateur : elles n'étaient diffi- ciles que pour les gens qui les approchaient sans avoir la bourse bien garnie. Flavia Domitïlla, que l'empe- reur Vespasien épousa, et qui fut mère de Titus, avait été délicate j avant d'être impératrice. Les famosœ ou fameuses éU^Ùit des courtisanes de bonne volonté , qui , quoiqi]^[)atriciennes , mères de famille et ma- trones, n'avaient pas honte de se prostituer dans les lupanars : les unes, pour contenter une horrible ar- deur de débauche; les autres, pour se faire un ignoble pécule, qu'elles dépensaient en sacrifices aux divinités de leur affection. Les junices ou gé- nisses et les juvencœ ou vaches étaient des méi^lri- ces qflll; devaient ce surnom à leur embonpoint, à leur facilité et à l'ampleur de leur gorge. Les lupœ ou louves y lupanœ ou coureuses de bois ^ avaient été nommées ainsi en mémoire de la nourrice de Rémus et Romulus , Acca Laurentia ; comme cette femme du berger Faustulus , elles se promenaient la nuit dans les champs et les bois , en imitant le cri de la louve affamê^'i^r appeler à elles la proie qu'elles attendaient. Ce surnom avait été porté dans le même sens par les dictériades du Céramique d'Athènes. Il se naturalisa depuis à Rome, et il devint la désignation génériqaàife toutes les courtisanes. «Je crois^^ Au-


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DE LA PROSTITUTION. 437

sone dans une de ses épigrammes, je croisque son père est incertain , mais sa mère est vraiment une louve. » Les noctilucœ étaient aussi des coureuses de nuit : de même que teè noctuvigilœ ou veilleuses de nuit , Tun et Tautre surnom avait été donné à Yénus par des poètes , qui pensaient par là honorer la déesse. On appelait encore généralement nonariœ les filles noc- turnes, parce que les lupanars ne s'ouvraient qu'à la neuvième heure , et que les louves ne commen- çaient pas leur course avant cette heure-là. Ces der- nières se nommaient pedaneœ , parce qu'elles n'épar- gnaient pas leurs souliers , quand elles en avaient. Les marcheuses n'avaient pas de ces petits pieds dont les Romains étaient si friands , et qu'Ovide ne manque jamais, dans ses descriptions mytholo- ' giques, d'attrtJbuer aux déesses.

Les doris devaient ce surnom à leur costume ou plutôt à leur nudité ; car elles se montraient absolu- ment nues , à l'instar des nymphes de la mer, entre lesquelles la mythologie a caractérisé Doris, leur mère , en lui donnant les formes les plus voluptueu- ses et les mieux arrondies. Juvénal se récrie contre ces doris ou dorides, qui, dit-il, de même qu'un vil histrion représente une sage matrone, se dépouil- laient de tout vêtement pour représenter des déesses. Les filles publiques étaient encore désignées sous plusieurs noms , qui les embrassaient toutes indiffé- remment : mulieres ou femmes; pallacœ^ du grec TtoXkâY.Yi'j pellicesy en souvenir des bacchantes, qui


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avaient des tuniques de peaux de tigre ; prosedœ, parce qu'elles attendaient, assises , le moment où quelqu'un leur ferait appel. On les nommait père- grince ou étrangères, comme elles sont nôfnmées sans cesse dans les livres hébreux , parce que la plupart étaient venues de tous les points de Tunivers pour se vendre à Rome ; beaucoup y avaient été amenées comme prisonnières de guerre, après chaque con- quête des aigles romaines ; beaucoup appartenaient à des entremetteuses et à des lénons, qui les avaient achetées et qui les faisaient travailler pour eux. Les Romains, avant d'être tout à fait corrompus, se flat- taient donc de ne voir que des étrangères parmi les tristes victimes de leur débauche. Ces créatures por- taient encore un nom qui s'est conservé presque dans notre langue populaire : putœ ou jnitij ou pu- tilliy soit que ce nom rappelle celui de la déesse Potua , qui présidait à ce qui se peut; soit qu'il dé- rivât de potus , par allusion au philtre amoureux qu'on buvait dans leur coupe ; soit qu'on les qualifiât de pures {putœ pour purœ)^ par antiphrase; soit enfin que, pour déguiser une image obscène, on eût contracté jow^eî en puti , en conservant au mot le sens de puits ou citernes. Quelle que fût l'origine du mot, les amants s'en étaient servis d'abord pour adresser un compliment à leur maîtresse. Plante, dans son Asiîiaria , met en scène un amant qui emploie oette épithète en compagnie d'autres empruntées à Phi»* toire naturelle : a Dis^ moi donc , ma petite caM ,


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DE LA PROSTITUTION. 439

ma colombe , ma chatte , mon hirondelle , ma cor- neille, mon passereau^ mon puits d*amour! » On n^usait de l'expression de quadrantariœ qa'en signe de mépris , à l'égard des plus basses prostituées ; on entendait par là constater le-miséràble salaire dont elles se contentaient; le qiiadrans était la quatrième partie de l'as romain, et cette petite pièce d'airain, équivalant à vingt centimes de notre monnaie, faisait ordinairement la rétribution du baigneur dans les bains publics. Cicéron, dans son plaidoyer pour Cœ- lius, dit que la quadrantaire, à jnoins que ce ne fât une maîtresse femme, revenait de droit au baigneur. Cicéron faisait peut-être une maligne allusion à la sœur de Claudius , son ennemi , qu'il avait fait sur- nommer qiiadrans, parce qu'en jouant avec elle, quand ils étaient jeunes l'un et l'autre , il s'amusait à lui lancer des quadrans , qu'elle recevait dans sa robe et qui l'atteignaient souvent au but où Cicéron avait visé. Toutes les filles publiques étaient quœsttia- riœ et quœstuosœ^ parce qu'elles faisaient trafic ou argent (quœstus) de leur corps. Sous le règne de Trajan , on fit le recensement des quœsiuaires qui servaient aux plaisirs de Rome, et Ton en compta Irente-deux mille. Plante, dans son Miles ^ définit la quœsttiosa : « Une femme qui donne son corps en pâture à un autre corps (quœ alat corpus corpore). » Les quasilîariœ étaient de pauvres servantes qui s'échappaient pendant quelques instants, avec la corbeille contenant leur tâche de la journée ; et qui


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s'en allaient se prosUtoer pour quelques deniers, après quoi , elles rentraient à la maison et se remet- taient à filer de la laine. Vagœj c'étaient les filles errantes; ambulatrices , les promeneuses; scortUf les prostituées de la pins vile espèce, \es peaux , comme il faut traduire ce mot injurieux; quant aux scorta dévia ^ elles attendaient chez elles les amateurs et se mettaient seulement à la fenêtre pour les appeler. On les injuriait toutes également, quand on les trai- tait de scranliœj scraptœ ou scratiœ, que nous som- mes forcés de traduire par pots de chambre ou chaises percées.

Ce n'étaient pas encore les seules dénominations que les courtisanes de Rome subissaient en bonne ou en mauvaise part, outre les deux principales qui les divisaient en mérétrices et en prostituées; on les appelait aussi suburranœ ou filles de faubourg , parce que là Suburre, faubourg de Rome près de la Voie sacrée, n'était habitée que par des voleurs et des femmes perdues. Une pièce des Priapées cite, parmi ces jeunes suburranei^ qui se sont affranchies avec le produit de leur métier {de quœstu libéra facta sito est)j la belle Telethuse, que la Prostitution avait enrichie en l'enlaidissant. Les summœnianœ étaient pareillement des filles de faubourg, qui peuplaient le Summœnium, rues désertes, voisines des murs de la ville, dans lesquelles se trouvaient des lupanars ou des caves qui en tenaient lieu. « Quiconque peat être le convive deZoïle, dit une épigranime de


DE LA PROSTltUTlON. 441

Martial , soupe entre des matrones sammœnianes ! » Martial , dans une autre épigrarnme, semble vouloir pourtant rendre justice à la décence de ces filles : « La courtisane, dit-il, écarte les curieux, en tirant verrou et rideau; rarement, le Summœnium offre une porte ouverte. » Enfin, les srhœniculœ^ qui hantaient les mêmes quartiers écartés et qui vendaient leurs ca- resses aux soldats et aux esclaves, portaient des ceintures en jonc ou en paille (axoîvo;) pour annoncer qu'elles étaient toujours à vendre. Un commentateur a fait de savantes recherches, qui tendent à prouver que ces filles d'esclaves et de soldats attachaient leur ceinture aussi haut que possible {altidnctœ)^ afin d'être moins gênées dans l'exercice de leur ^profession. Un autre commentateur, docte hébraïsant, veut retrouver dans les schœniculœ des Romains ces prostituées babyloniennes, que ûô^b voyons, dans Baruch et les prophètes juifs, ceintes de cordes et assises au bord des chemins et faisant brûler des baies d'encens. Un autre commentateur, qui s'ap- puie d'une citation de Festus, soutient que ces filles de bas étage devaient leur surnom au parfum gros- sier dont elles se frottaient le corps, « schœno deli- butas, » dit Plante. Les naniœ éisieni des naines ou des enfants qu'on formait dès Tàge de six ans à leur infâme métier. Les limaces (ce surnom s'est conservé dans presque toutes les langues) avaient plus d'une analogie avec ce mollusque visqueux et ba- veux qui se traine dans les lieux humides, qui laisse


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442 HISTOIRE

sa trace gluante partout où il passe, et qui ronge les fruits et les herbes. Leschculatrices comprenaient toutes les filles vagabondes. On traitait naturelle- ment de charybdes ou gouffres celles qui englou- tissaient la santé, T argent et l'honneur de la jeu- nesse. Les pretiosœ ^ du moins, qui vendaient chèrement leurs faveurs , ne portaient atteinte qu'à la bourse de leurs sectateurs. Courtisanes du peuple ou de la noblesse, mérétrices ou prostituées, toutes portaient Thabit de leur état, c'est-à-dire la toge ou tunique courte , et toutes avaient droit au nom de togatœ, qualification honteuse pour elles, tandis que les Romains s'honoraient du nom de togati (citoyens en toge). Enfin, pour terminer cette nomenclature de la Prostitution romaine , il ne faut pas oublier de dire que, les filles publiques étant souvent réunies aux mêmes endroits, leurs assemblées se nommaient conciones meretricum et senacula , quelquefois même senatus mulierum ou sénat de femmes, que ces réunions se tinssent dans la rue ou dans les tavernes, ou chez les boulangers. Les courtisanes du grand ton avaient aussi leurs lieux d'asile à Baia , à Clu- sîum , à Capoue et dans les difiérentes villes où elles allaient prendre les eaux pour se remettre de leurs fatigues ; elles se rendaient en si grand nombre aux bains de Glusium, qu'on disait : « Yoici un troupeau de bêtes de Clusium ! {Clusinum pecus)^ » dès qu'elles étaient quatre ou cinq à rire ensemble et à provoquer les galants.


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DE LA PROSTITUTION. 413

Il est pénible de savoir que la plupart de ces ap- pellations distinctiv es appliquées aux filles publi- ques avaient également leur application à des hommes, à des esclaves , à des enfants surtout , qui rendaient dMnfâmes services à la débauche effrénée des Romains. La Prostitution masculine était certai- nement plus ardente.et plus générale à Rome que la

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Prostitution féminine ;:inais nous n'avons pas le cou- rage de descendre dans ces mystères infects de dépravation, et le cœur nous manque, en abordant un sujet qui s'étale effrontément dans les poésies d'Horace , de Catulle , de Martial , et même de Vir- gile ; c'est à peine si nous oserons énumérer l'odieuse cohorte des a&ents et des auxiliaires de ces mœurs abominables. A chaque classe de prostituées corres- pondait une classe de prostitués, entre lesquels il , n'y avait pas d'autre différence que le sexe. Laflr langue latine avait, pour ainsi dire, augmenté sa richesse, pour caractériser, dans le nom qu'elle créait, la spécialité du vice de chacun. Ces infâmes n'étaient pas même flétris par la loi, puisque les règlements de police ne leur assignaient aucun vê- tement particulier, puisque l'édile ne les inscrivait pas sur les tables de la Prostitution. On leur laissait dans leurs turpitudes une liberté qui témoignait de l'indulgeneifeet même de la faveur que la législation leur avait accordée, pourvu qu'ils ne fussent pas nés libres et citoyens romains. C'étaient œ^dinaire- ment des enfants d'esclaves, qu'on instraisait de




iU HISTOIRE

bonne heure à subir la souillure d'un commerce obscène. « On appelait enfants de louage {pueri meri- torii) ceux qui, de gré ou de force, se prêtaient à la honteuse passion de leur maître. » Telle est la défini- tion que nous fournit un ancien commentateur de Ju- vénal. Dans ses satires, ce grand poëte, qui a marqué d'un fer rouge les ignominies de son temps, revient

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à chaque page sur T usage dégoûtant auquel ces malheureux enfants étaient condamnés en naissant, ignoble joug qu'ils acceptaient sans se plaindre. On les nommait/}a^/i/a(patients),cp/ie6i(adolescents),gfemW// (jumeaux), catamiti (chattemites) , amasn (amants), etc. Il serait trop long et trop fastidieux de passer en revue cette vilaine litanie de noms fie:urés ou si- gnificatifs, que la corruption des mœurs romaines avait créés pour peindre les incroyables variétés de Wces tristes instruments de Prostitution. Il suffira de dire que les adolescents, formés à cet art abomi- nable dès leur septième année, devaient réunir cer- taines exigences de beauté physique qui les rappro- chaient du sexe féminin ; ils étaient sans barbe et sans poil, oints d'huiles parfumées, avec de longs cheveux bouclés, l'air effronté, le regard oblique, le geste lascif, la démarche nonchalante, les mou- vements obscènes. Tous ces vils serviteurs de plaisir se trouvaient rangés en deux catégorift qui n'em- piétaient pas , en général , sur leurs attribations spéciales : il y avait ceux qui n'étaient jamais que des victimes passives et dociles; il y avait ceux qui



i. DE LA PROSTITI^IGN. K^éib

^ devenaient actifs à leur toar, et qui pouvaient au y besoin rendre impudicité pour impudicité à leurs Mécènes débauchés. Ces derniers, dont les dames romaines ne dédaignaient pas les bons offices, étaient ordinairement des eunuques {spadones)j dont la castration avait épargné le signe de virilité. Les au- tres, quelquefois aussi, avaient été soumis à une ^. castration complète, qui faisait d'eux une race bâ- tarde tenant à la fois de Thomme et de la femme. C'était là un raffinement dont les pœdicones (pédé- rastes) se montraient friands et jaloux. Au reste, pour bien comprendre l'incroyable habitude de ces horreurs chez les Romains, il faut se représenter qu'ils demandaient au sexe masculin toutes les jouis- sances que pouvait leur donner le sexe féminin, et [qelques autres, plus extraordinaires encore, que ce ^.destiné à l'amour par la loi de nature , eût élé fî^t en peine de leur procurer. Chaque citoyen, fût-ce le plus recommandable par son caractère et le plus élevé par sa position sociale , jGtvait donc dans sa maison un sérail de jeunes esclaves , sous les , yeux de ses parents, de sa femme et de ses enfants." Rome, d'ailleurs, était remplie de gitons qui se louaient de même que les filles publiques; de mai- sons consacrées à ce genre de Prostitution , et de proxénètes, qui ne faisaient pas d'autre métier que d'affermer à leur profit les hideuses complaisances d'une foule d'esclaves et d'affranchis.

Si le libertinage de cette espèce n'avait pas de


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446 ' HISTOIRE ^

plus habiles interprètes qae certains danseurs et mi- " mes, appelés cinèdes {cinœdi, du verbe grec xiVdi», mouvoir ), qui étaient presque tous châtrés, c'était aussi dans la classe des danseuses et des baladines, que Ton pouvait recruter les meilleurs sujets pour la pantomime des jeux de Tamour. Les joueuses de flûte et les danseuses furent aussi recherchées à Rome qu'elles Tétaient en Grèce et en Asie ; on les faisait venir de ces pays-là , où elles* avaient une école perpétuelle qui les formait d'après les leçons de Tart et de la volupté. Elles n'étaient pas par état vouées à la Prostitution ; on ne lisait pas leurs noms inscrits sur les registres de l'édile, du moins dans le vaste répertoire des courtisanes ; elles se recomman- daient seulement du métier qui leur appartenait, et qu'elles exerçaient d'ailleurs avec une sorte d'ému-. ^ lation; mais elles ne se privaient pas des antMH^ ressources que ce métier-là leur permettait d'utiliser en même temps. Elles ne différaient donc des filles publiques proprement diteà que par la liberté qu'on leur laissait de ne pas faire de la Prostitution leur principale industrie. Elles n'avaient affaire, d'ail- leurs, qu'aux gens riches, et elles se louaient à / rheure ou à la nuit , pour flûter, danser ou mimer

dans les festins, dans les assemblées et dans les or- gies. Ces femmes de joie différaient les unes' des autres, non-seulement par leur taille, leur figure, leur teint, leur langage, mais encore |>ftr le genre de leur danse et de leur musique. On di^tingaait parmi


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DE LA PROSTITUTION. 447

elles les Eâ|iiS|gDoles {gadilanœ), qui savaient mer- veilleusement exciter y par leur chant et leur danse, la convoitise et les désirs de§ spectateurs les plus ^^ froids : « Déjeunes et lubriques filles de Cadix agi- teront sans fin leurs reins lascifs aux vibrations sa- vantes. )) C'est Martial qui dépeint ainsi leurs danses nationales , et Juvénal y ajoute un trait de plus en disant que ces gaditaines s'accroupissaient jusqu'à terre en faisant tressaillir leurs hanches ( ad terram tremulo descendant dune puellœ)'j puissant aphrodi- siaque, selon lui^ ardent aiguillon des sens les plus languissants. Toutes les danseuses n'arrivaient pas d'Espagne : Tlonie, Tîle de Lesbos et la Syrie n'a- vaient rien perdu de leurs anciens privilèges pour fournir à la débauche les plus expérimentées dans Part de la fliite et dans l'art de la danse. Celles qu'on appelait sans distinction danseuses^ flûteuses, joueuses de lyre { saltatrices j fididnœ, tibidnœ), étaient des Lesbiennes, des Syriennes, des Ioniennes ; il y avait aussi des Égyptiennes, des Indiennes et des Nubien- nes : une peau noire, jaune ou bistiée convenait, aussi bien que la plus blanche, aux plus voluptueuses ap- paritions de la danse ionique ou bactrianique. L'une se nommait bactriasmus , remarquable par les trem- blements spçj^odiques des reins ; l'autre, ionici motus , imitant avec une obscène vérité la panto- mime et les péripéties de l'amour' Horace nous assure que les vierges de son temps, ^plus avancées qu'elles ne devaient l'être pour ie«|i' âge et leur condition^


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i48 HISTOIRE

apprenaient les poses et les mouven)0liti(dfê Tionique {moius doceri gaudet ionicos matura virgo). Le latin dit même qu'elles y prenaient plaisir. Entre tontes ces étrangères, on donnait la palme aux Syriennes (amtubaiœ), qui se prêtaient à tout, comme leur nom semble Tindiquer. Il n'y avait pas de bons soupers sans elles; mais, comme elles ne payaient pasleme- retriciumy ou la taxe des filles, Tédile ne leur faisait pas grâce quand elles étaient prises eu fraude , et il les condamnait d'abord à Tamende, ensuite au fouet, puis enfin à l'exil. Dans ce cas-là, elles sortaient par une porte de Rome et y rentraient par une autre. La plupart de ces baiadines ne travaillaient que pour les riches et dans l'intérieur des maisons; quelques- unes pourtant se donnaient en spectacle sur les pla- ces et dans les carrefours , où il ne fallait que le son d'une flûte ou le cliquetis d'un grelot pour attirer une foule compacte de peuple qui faisait cercle au- tour des danseuses et des musiciennes. Quant aux danseurs et musiciens , ils remplissaient exactement le même rôle que leurs compagnes.

Cette Prostitution efi'rénée , revêtant mille dégui- sements, et se glissant partout sous mille formes variées, nourrissait et enrichissait uneiijBfimense fa- mifle de courtiers et d^entremett€;)ifjB;^des deux sexes, qui tenaient boutiques de déb^juche ou qui exerçaient de maintes façons leur métier avilissant, sans avoir rien à craind||i de la police 4le J'édile; car la loi fermait les yeux:4H|j^ le lenocinium^ pourvu que


DE LA PROSTITUTION. 449

ce ne fût pas un citoyen romain ou une Romaine ingénue, qui s^imposàt cette note d'infamie. Mais comme le métier était lucratif, bien des Romaines et des Romains, de naissance et de condition libres, s'adonnaient secrètement àl'art des proxénètes, car c'était un art véritable, plein d'intrigues, de ruses et d'inventions. Le nom générique de ces êtres dé- pravés, que punissait seul le mépris public, était leno pour les hommes, lena pour les femmes. Pris- cien dérive ces mots du verbe lenire , parce que , dit-il, ce vil agent de Prostitution séduit et corrompt les âmes par des paroles douces et caressantes {deli- niendo). Dans l'origine du mot, leno s'appliquait indif- féremment aux deux sexes, comme si le lénon n'était ni mâle ni femelle ; mais plus tard on em- ploya le féminin lena , pour mieux préciser l'inter- vention féminine dans cette odieuse industrie. « Je suis lénon, dit un personnage des Adelphes de Té- rence, je suis le fléau commun des adolescents. » Parmi les lénons et les lènes , on comptait une quantité d'espèces différentes qui avaient des rela- tions d'affaires et d'intérêt avec les différentes es- pèces de filles publiques. Nous avons déjà dit que les boulangers , les hôteliers , les cabaretiers et les baigneurs, aussi bien que les femmes qui tenaient des bains, des cabarets, des auberges et des boulan- geries, se mêlaient tous plus ou moins du lenoci- nium. Le lénon existait dans toutes les conditions et se cachait sous tous les masques; il n'avait donc

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pas de oostame particulier ni de caractère distinctif. Le théâtre latin , qui le mettait continuellement en scène , lui avait pourtant donné un habit bariolé et le représentait sans barbe , la tête rasée. Il faut citer en- core, entre les professions qui étaient le plus favora- bles au trafic des lénons, celles de barbier et de parfu- meur : aussi, dans certaines circonstances, tomor et unguentarius sont-ils synonymes de leiio. Un des anciens commentateurs de Pétrone , un simple et candide Hollandais , Douza » est entré dans de sin- guliers détails au sujet des boutiques de barbier à Rome 9 dans lesquelles le maître avait une troupe de beaux jeunes gargons, qui «ne s'amusaient pas à couper les cheveux, à épiler des poils et à faire des barbes, mais qui, de bonne heure, exercés à tous les mystères de la plus sale débauche , se louaient fort cher pour les soupers et les fêtes nocturnes. {Quorum frequenti opéra non in tondenda barba, pHis^ que vellendis modo^ aut barba rasitanda^ sedveroet pygiacis sacris cinœdice y ne ne farte dicam , de nocte adminUtrandU ntebantur.) Quant aux parfumeurs^ leur négooQ les mettait en rapport direct avec la milice de la Prostitution, à T usage de laquelle les essences , les huiles parfumées , les poudres odorifé- rantes , les pommades erotiques et tous les onguents les plus délicats avaient été inventés et perfection- nés; car homme ou femme, jeune ou vieux, on se parfumait toujours avant d'entrer dans la lice de Yénos y tellement qu'on désignait un ganymède par


DE LA PROSTITUTION. m

le mat imguentatus^ frotté d'huile parfamée. « Chaqae jour, ditLucius Afraoius, Vunguentarius le pare devant le miroir ; lui , qui se promène les sourcils rasés , la barbe arrachée , les cuisses épilées; lui, qui, dans les festins , jieune homme accompagné de son amant , se couche, vêtu d'une tunique à longues manches , sur le lit le plus bas; lui , qui ne cherche pas seulement du vin , mais des caresses d'homme {qui non modo vinosus^ sed virosus quoque sit ) , est-ce qu'on peut douter qu'il ne fasse ce que les cinaedes ont coutume * de faire? »

D'ordinaire , tous les esclaves étaient dressés au fenocimwm y ils Bi'av^eni, pour cela, qu'à se souvenir, en vieillissant, deTéxpérience de leur jeunesse. Les vieilles surtout n'avaient pas d'autre manière de se consacrer encore à la Prostitution. Les servantes, andlke^ méritaient donc de leur mieux les surnoms d' admonitrices j de stimulatrices , de conciliatrices; elles portaient les lettres, marchandaient l'heure, la nuit , le rendez- vous , arrêtaient les conditions du traité , préparaient le lieu et les armes du combat , aidaient, excitaient, poussaient, entraînaient. Rien n'égalait leur adresse, sinon leur friponnerie. Il n'y avait pas de vertu invincible, quand elles voulaieoit s'acharner à sa défaite. Mais il fallait leur donûàçf! beaucoup et leur promettre davantage. Il y avait de petites servantes, ancilluLœ^ qui ne le cédaient pas aux plus fourbes et aux plus habiles. Néanmoins, ces oflficieux domestiques étaient moins pervers et

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moins méprisables que les courtiers de débauche , que Targent seul mettait en campagne, et qui n'a- vaient pas un maître ou une maîtresse à contenter. Çest de ces tenons qu'Âsconius Pedianus disait dans son commentaire sur Cicéron : « Ces corrupteurs des prostituées le sont aussi des personnes qu'ils condui- sent malgré elles à commettre des adultères que les lois punissent. » Perductores, c'étaient ceux qui condui- saient leurs victimes au vice et à l'infamie ; adduc- tores, ceux qui se chargeaient de procurer des sujets à la débauche, et qui se mettaient, pour ainsi dire, à sa solde; tractatores^ çpux qui négo- ciaient un marché de ce genre. Oq, ne peut imaginer le nombre et Timportance de marchés semblables, qui se débattaient tousles jours, par intermédiaire, entre les parties intéressées. De même que les vieilles entremetteuses, les lénons étaient presque invariablement de vieux débris de la Prostitution, lesquels n'avaient plus d'ardeur que pour servir les plaisirs d'autrui; quelques-uns même cumulaient les profits et les fatigues des deux professions, en les combinant Tune par l'autre. Enfin, il faut ranger aussi dans le dernier groupe .^.jjles lénons mâles et femelles, les maîtres et maî- lÉÇesses de mauvais lieux, les lupanaires (lupanaru)^ qui avaient la haute main dans ces lieux-là. Ces en- trepreneurs de Prostitution se cramponnaient au dernier échelon de la honte, quoique le juriscon- sulte Ulpien ait reconnu qu'il existait des lupanars


DE LA PROSTITUTION. 453

en activité dans les maisons de plusieurs honnêtes gens. [Nam et in muliorum honestorum vironim prœ- diis lupanaria exerççntur.) Les propriétaires des maisons ne JMK^Jiiaient nullement à Tinfamie de leurs locatairéi. 4|l$^, au-dessous des lupanaires, il y avait encore des degrés de turpitude et d'exécra- tion qui appartenaient de droit aux belluariiy aux caprarii et aux anserarii; les premiers entretenaient des bêtes de diverses sortes, surtout des chiens et des singes; les deuxièmes, des chèvres; les troi- sièmes enfin, des oies, «les délices de Priape, » comme les appelle Pétrone, et ces animaux impurs, dressés au métier de leurs gardiens, offraient de do- ciles complices au crime dé la bestialité ! « Si les hommes manquent, dit Juvénal en décrivant les mystères de la Bonne Déesse dans la satire des Femmes , la ménade de Priape est prête à se sou- mettre elle-même à un âne vigoureux. »

Hic si

Quaeritur et desunt bomines^ mora nulla peripsam Quominùs imposito clunem submiltat asello.


FIN DU TOME PREMIER


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TABLE DES MATIÈRES


DU PREMIEA VOUIME.


Introduction Page 5

PREMIÈRE PjatRTIEm A]VT14[^I7ITÉ. — Créée. — Borne.

CHAPITRE PRBfflBB.

Sommaire. — La Ghaldée, berceau de lar Prostitution hospitalière et de la Prostitution sacrée. — Babjrlone. — ^^VémiB Myiiita. — Loi honteuse des Babyloniens. — Mystères du cuile de Mylitta.

— Culte de Vénus Uranie dans Tîle de Cypre, — Le prophète Ba'ruch et Hérodote. — Prostitution sacrée des femmes de Baby- lone. — Offrandes pour se rendre Vénus favorable. — Lé Ckûmp sacré de la Prostitution. — Corruption épouvantable des Baby- loniens. — Leur science dans Tart du plaisir et des volapti^« 

— Impudeur des dames babylonieuDes et de leurs Glles dans les banquets. — La ProstitutioB sacrée çn Arménie.' ^^ Tempie de Vénus Anaïtis. — Sérails des deux sexies. — Hôtes de Ténus. — L'enclos sacré. — Prêtresse» d' Anaïtis. — La Prostitution sacrée en Syrie. — Cultes de Vénus, d'Adonis et de Priape. — L'Astartédetl^éniciens. — Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaienti^neu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté. — La déesse de^^Sdoniens. -— La Prostitution sacrée dans l'île de Gypre. -« Les filles d'Amathonte. — Cypris, maîtresse da roi Cinyras, fbmiateur du temple de Paphos. — Phallus offerts en holocauste. — La Vénus hermaphrodite d'Amathonte, dite la double déesse.-^ Mystères secrets du culte d'Astarté.— Le IToc/i^-


456 TABLE DES MATIÈRES.

queue. — Philtres amoureux des magiciens. — La Prostitution sacrée dans les colonies phéniciennes. — Les Tentes des Filles , à Sicca-Veneria. — Principaux caractères du culte de Vénus, pré- cisés par saint Augustin. — Culte hermaphrodite dans FAsie- Mineure. — Fêtes en Thonneur d*Adonis, à Byblos. — Rites du culte d'Adonis. — Sa statue phallophore. — Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à Comanes, à Suse et à Ecbatane. — La Pro- stitution sacrée chez les Parthes et chez les Amazones. — Mol- lesse des Lydiens. — Débauche éhonlée des filles lydiennes. — Tombeau du roi Alyattes, père de Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la Prostitution. — Prostituées musiciennes et danseuses suivant l'armée des Lydiens. — Orgies des an- ciens Perses en présence de leurs femmes et de leurs filles légitimes. — Les trois cent vingt-neuf concubines de Darius. Page 37

CHAPITRE IL

Sommaire. — La Prostitution en Egypte, autorisée par les lois. — Cupidité des Égyptiennes. — Leurs talents incomparables pour exciter et satisfaire les passions. — Réputation des cour- tisanes d'Egypte. — Cultes d'Ooiris et d'Isis. — Osiris, emblème de la nature mâle. — Isis, emblème de la nature femelle. — Le Van mystique, le Tau sacré et l'Œil sans sourcils, des pro- cessions d'Osiris. — La Vache nourricière, les Cistophores et le Phallus, des processions d'Isis. — La Prostitution sacrée en Egypte. — Initiations impudiques des néophytes des deux sexes, réservées aux prêtres égyptiens. — Opinion de saint Epiphane sur ces cérémonies occultes.— Fêtes d'Isis à Bubastis. — Obscé- nités des femmes qui s'y rendaient. — Souterrains où s'accom- plissaient les initiations aux mystères d'Isis. — Profanations des cadavres des jeunes femmes par les embaumeurs. — Rhampsinite ou Rhamsès prostitue sa fille pour parvenir à connaître le voleur de son trésor. — Subtilité du voleur, auquel il donne sa fille en mariage. — La fille de Chéops et la grande pyramide. — La pyramide du milieu. — La pyramide de Mycérinus et la cour- tisane Rhodopis. — Histoire de Rhodopis et de son amant Cha- raxus, frère de Sapho. — Les broches de fer du temple d'ApoI-

' Ion à Delphes. — Rhodopis-Dorica.' — Esope a les faveurs de cette courtisane, en échange d'une de ses fables. — Le roi


TABLE DES MATIÈRES. 457

Amasis, Taigle et la pantoufle de Rbodopis. — Ëpigramme de Pausidippe. — Naucratis, la ville des courlisanes. — La prosti- tuée ArchidJce. — Les Plolémées. — Ptolémée Philadelphe et ses courtisanes Cleiné , Mneside , Polhyne et Myrtion. — Stratonice.

— La belle Bilistique. — Ptolémée et Philopator et Irène. — La courtisane Hippée ou la Jument Page 57

CHAPITRE III.

Sommaire. — La Prostitution hospitalière chez les Hébreux. — Les fils des anges. — Le déluge, — Sodome et Gdhiorrhe. — Les filles de Loth. — La Prostitution légale établie chez les Patriarches. — Joseph et la femme de l'eunuque Puliphar. — Thamar se prostitue à Juda son beau-père'. — Le marché aux paillardes, — Les femmes étrangères, — Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'établir dans les villes. — Apostro[^ du prophète Ézéchiel à Jérusalem la grande prostituée. — Lois de Moïse, — Sorte de Prostitution permise par Moïse, et à quelles conditions. — Trafic que les Hébreux faisaient entre eux de leurs filles. — InQexibilité de Moïse à l'égard des crimes contre nature. — Raisons qui avaient décidé Moïse à exclure les Juives de la Prostitution légale. — Le chapitre XVIII du Lévitique.

— Infirmités secrètes dont les femmes juives étaient affligées.

— Précautions singulières prises par Moïse pour sauvegarder la santé des Hébreux. — Tourterelles offertes en holocauste par les hommes découlants y pour obtenir leur guérison. — La loi de Jalousie. — Le gâteau de Jalousie et les eaux amères de la malédiction. — La Prostitution sacrée chez les Hébreux. — Cultes de Mbloch et de Baal-Phegor. — Superstitions obscènes et offrandes immondes. — Les Molochites. — Les efféminés ou consacrés. — Leurs mystères infâmes. — Le prix du chien, — Les consacrées. — Maladies nées de la débauche des Israélites. ~ Zambri et la prostituée de Madian. — Les efféminés détruits par Moïse reparaissent sous les rois de Juda. — Asa les chasse à son tour. — Maacha ,»mère d'Asa , grande prêtresse de Priape. — Les efféminés , revenus de nouveau , sont décimés par Josias.

— Débordements des Israélites avec les filles de Moab. — Moeurs des prostituées moabites. — Expédition contre les Madianites. — Massacre des femmes prisonnières, par ordre de Moïse. — Lois de Moïse sur la virginité des filles. — Moyens


158 TABLB DES MATIÈIBS.

des Juifs pour constater la virginité. — Peines contre Tadnltère et le viol. — Vachat d*fme vierge. — La concubine de Moïse.

— GbAliment infligé par le Seigneur à liane , sœur de Moïse. — BeGommandalion de Moïse aux Hébreux , au sujet des plaisirs de rameur. — La 611e de Jephté. — Les espions de Josué et la fille de joie Rahab. — Samsoo et la paillarde de Gaza. — Dalila. — Le lévite d'Éphraïm et sa concubine. — Infamie des Benjamites.

— La jeune fille vierge du roi David. — Débordements du roi Salomon. — '- Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines.

— Tableau et caractère de la Prostitution à Tépoque de Salomon, puisés dans son livre des Proverbes, — Les prophètes Isaïe, Jérémie et Ezéchiel. — Le temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des prostituées. — Jésus les chasse de la maison d^ Seigneur. — Marie Madeleine chez le Pharisien^ — Jésus loi remet ses péchés à cause de son repentie ...... Page 71

CHAPITRE IV.

Sommaire. — La Prostitution sacrée en Grèce. — Les Vénus grecques. — Vénus^Uranie, — Vénus-Pandemee, — Pilho, déesse de la persuasion. — Solbn fait élever un temple à la déesse de la Prostitution , avec les produits des dicterions qu'il avait fondés à Athènes. — Temples de Vénus-Populaire à Tbèbes et à Mégalopolis. — Offrande d'Harmonie , fille de Cadinns, à Vénus- Pandemos. — Vénus-Courtisane ou Hétaire, — La ville d'Abvdos délivrée par une courtisane. — Temple de Vénos-Hétaire a Éphèse construit aux frais d'une courtisane. — Les Simathes: — Temple de Vénus-Courtisane, à Samai, )»âti avoc ïm deniers de la Prostitution. — Vénus Peribcmia ou Vénmé^Remmm»se* — Vénus Salacia ou Vénus-Lubrique, — Stf> statue en ^-argent par Dédale. — Dons offerts à Vénus-Remueuse par Ibb prosti-' tuées. — Vénus-Mélanis ou la Noire, déesse de IVAtrit amou- reuse. — Ses temples. — Venu» Mueheia ou la déesse des repaires. — Vénus Castnia ou la déesse des- aeeouplements im* pudiques. — Vénus Sootia ou la Ténébreitm. — Vénus Dercetoou la Cowreme. — Vénus Mechanitis on Mécanique. — Vénus Cal- lipyge ou aux belles fesses. — Origine du culte de Vénus Derceto.

— Jugement de Paris. — Origine du culte de Vénus Callipyge.

— Les Aphrodisées et les Alomnes. — Les mille courtisanes du temple de Vénus à Corinthe. — Offrande de cinquante hétaire?^


TABLE DES MATIÈRES. 459

faite à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe. — Procession des consacrées. — Fonctions dès coartisanes dans les temples de Vénus — Les petits mystères de Cérès, — Le pontife Archias.

— Cotline, fameuse courtisane de Sparte. — Célébralion des fôles d'Adonis. — Vénus Leœna et Vénus Lamia. . . Page 143

CHAPTFRE V.

SoHMAiBE. — Mt)tifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un établissement de Prostitution. — Ce que dît rbistorien Nicandre dé Colophon, à ce sujet. — Solon salué, pour ce même fait, par le poëte PhiiéiBon, du titre de bienfaiteur de la nation. — Taie de la jProslitution fixée par Solon. — Les dictériades considé- rées comme fonctionnaires publiques. — Règlements de Solon pour les prostituées d'Athènes. — Festins publics institués par Hippias et Hipparque. — Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours consacrés à la débauche publique. — Vices honteux des Athénien^, r- Mœurs privées des femmes de Sparte et de Corinthe. — Vie licencieuse des femmes Spartiates. — Inutilité des courtisanes à Sparte. — Indifférence de Lycurgue à l'égard de l'incontinence des femmes et des filles. — La fréquenlalioiï dea prostituées regardée comme chose naturelle. — Mission ma- raie des poi^s comiques et des philosophes. — L'aréopage d'Athènes, -r Législation de la Prostitution athénienne. — Si- tuation difficile faite par les lois aux courtisanes. — Bacchis et Myrrhine. — Euthias accuse d'impiété la courlisane Phryné. — L'avocat Hypéride la fait absoudre. — Reconnaissance des pro- stituées envers Hypéride. — La courtisane Théocris, prètresgede Véau&, condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène. — Isée. — Décrets de l'aréopage d'Athènes concernant les prosti- tuées. — L'bétaire Nemea. — Triste condition de» enfani»- des concubines et des courtisanes. — Hercule dieu de la bâtardise.

— Infamie de la loi envers les bâtards. — Lea Dialogmi d$9 Courtisanes de Lucien. — L'orateur Aristophon et I0 poêler eomî- que Calliade. — Loi dile de la Prostitution, — Siaggterités monstrueuses des lois athéniennes. — Tribunaux subalternes d'édililé et de police. — Leurs fonctions Page 434

CHAPITRE VL SoMUAiRB. — Des différentes catégories de prostituées a^féniennes


V


460 TABLE DES MATIËRES.

— Les Diclériades, les Aulétrides, les Hétaïres. — Pasipbaé.

— Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. — Démos- tbène contre la courtisane Nééra. — Revenu considérable de rimpôt sur la Prostitution. — Le Pomicontelos affermé par l'Etat àdes spéculateurs. — Les collecteurs du Pomicontelos. — Heures auxquelles il était permis aux courtisanes de sortir. — Le port du Pirée assigné pour domaine à la Prostitution. — Le Céra- mique, marcbé de la Prostitution élégante. — Usage singulier.— Profanation des tombeaux du Céramique. — Le port de Pbalère et le bourg de Sciron. — La grande place du Pirée. — Thémis- tocle traîné par quatre bétaires en guise de cbevaox. — Ensei- gnes impudiques des maisons de Prostitution. — Les petites maisons de louage des bétaires. — Lettre de Panope à son mari Eutbibule. — Police des mœurs concernant les vêtements des prostituées. — Le costume fleuri des courtisanes d*Âtbènes. — Lois somptuaires. — Costume des prostituées de Lacédémone.

— .Loi terrible de Zaleucus, disciple de Pythagore, contre l'adul- tère. — Suidas et Hermogène. — Loi somptuaire de Pbilippe de Macédoine. — Costume ordinaire des Atbéniennes de distinc- tion. — Costume des courtisanes de Sparte. — Différence de ce costume avec celui des femmes et des filles Spartiates. — Mode caractéristique des courtisanes grecques. — Dégradation, par la loi, des femmes qui se faisaient les servantes des prostituées. — Perversité ordinaire de ces servantes Page 449

CHAPITRE Vn.

SomiAiRB. — Auteurs grecs qui ont composé des Traités sur les bétaires. — Histoire des Courtisanes illustres, par Cal/istrate. — Les Déipnosophistes d'Atbénée. — Aristopbane de Byzance , Apollodore, Ammonius, Antipbane, Gorgias. — La Thalatta de Dioclès.— La Corianno d'Hérécrate. — ^La Thaïs de Ménandre.

— La Clepsydre d'Eubule. — Les cent trente-cinq bétaires en réputation à Athènes. — Classification des courtisanes par Atbé- née. — Dictériades libres. — Les Louves. — Description d'un dictérion, d'après Xénarque et Eubule. — Prix courants des lieux de débaucbe. — Occupation des dictériades. — Le pomoboscéion ou maître d'un dictérion. — Les vieilles courtisanes ou matrones.

— Leur sclence.pour débaucher les jeunes filles. — Éloge des femmes de plaisir, par Atbénée. — Les dicterions lieux d'asile.


TABLE DES MATIÈRES. 464

— Salaires divers des hétaires de bas étage et des dictériades libres, -r- Phryné de Thespies. — La Chassieuse, — Laïs. — Le villageois Anicet et l'avare Phébiane. — Cupidité des cour- tisanes. — Le pêcheur Thallassion. — Origine des surnoms de quelques dictériades. — Les Sphinx. — V Abîme et la Pouil- leuse, — La Ravaudeuse , la Pêcheuse et la Poulette. — VArcch- dien et le Jardinier, — V Ivrognesse, la Lanterne, la Corneille, la Truie, la Chèvre, la Clepsydre, etc., etc. . . . . Page 467

CHAPITRE Vin.

Sommaire.— Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des hé- taires subalternes. — Ce que le poëte Anaxilas dit des hétaires.

— Portrait qu'il fait de l'hétairisme. — Science des femmes de mauvaise vie dans l'emploi des fards. — Le pœdérote. — Dryan- lidès à sa femme Chronion. — Manière dont les courtisanes se peignaient le visage. — Les peintres de courtisanes Pausanias, Aristide et Niophane. — Lettre de Thaïs à Thessala au sujet de Mégare. — Amour de Charmide pour la vieille Philématium.

— Les vieilles hétaires. — Comment les hétaïres attiraient les passants. — Conseils de Crobyle à sa fille Corinne. — L'hétaire Lyra. —Reproches de la mère de Musarium à sa fille. — L'es- clave Salamine et son maître Gabelhis. — Simalion et Pétala. — Dialogue entre Thétaire Myrtale et Dorion , son amant rebuté.

— Les marchands de Bithynie. — Sacrifice des courtisanes aux dieux. — La dictériade Eysidis. — Singulière offrande que fit cette prostituée à Vénus Populaire. — Les commentateurs de l'Anthologie grecque. — Explication du proverbe célèbre : On ne va pas impunément à Corinthe. — Le mot Ocime. — Denys-le- Tyran à Corinthe. — D'où étaient tirées les nombreuses courti- sanes de Corinthe. — Le verbe Xedêla^iv. — L'amour à la Phé- nicienne. — Les beaux ouvrages des Lesbiennes. — Préceptes théoriques de l'hétairisme. — Code général des courtisanes. —

— Lettres d'Aristénète. — Pièges des hétaires pour faire des vic- times. — Encore les murs du Céramique. — Le cachynnus des courtisanes. — Infâme métier de Nicarète, affranchie de Chari- sius. — Ses élèves. — Prix élevé des filles libres et des femmes mariées. — Pénalité de l'adultère. — Le supplice du radis noir,

— Les lois de Dracon. — Philumène. — Philtres soporifiques et


462 TABLE DES MATIÈRES.

philtres amoureux. — Les magiciennes de Thessalie et de Phry- gie. — Cérémonies mystérieuses qui accompagnaient la compo- sition d'un philtre. — Mélissa. — Diversité des philtres. — Opé- rations magiques. — Philtres préservatifs. — Jalousies et rivalités des courtisanes entire elles. — L'amour lesbien. — Sa- pho , auteur des scandaleux développements que prit cet amour. — Dialogue de Cléonarium et de Lééna. — Mégilla et Démonasse. P«ge fc ^87


CHAPITRE IX.

Sommaire. — Les joueuses de flûte. — Le dieu Pan , le roi Midas et le satyre Marsyas. — Les aulétrides aux fêtes solennelles des dieux. — Aux fêles bachiques. — Intermèdes. — Noms des dif- férents airs que les aulétrides jouaient pendant les repas. — L'air Gingras ou triomphal. — Le chant Calîinique. — Supériorité des Béotiens dans l'art de la flûte. — Inscription reciieilUe par saint Jean Chrysostome. — Supériorité des joueuses de flûte phrygiennes, ioniennes et milésiennes. — Leur location pour les banquets. — Lé philosophe et la baladine. — Les danseuses.

— Genre distinctif de débauche des joueuses de flûte. — Pas- sion des Athéniens pour, les aulétrides. — Délire qu'occasion- naient les flûteuses dans les festins. — Bromiade, la jaaense de flûte. — Indignation dePolybe, au sujet des richesses de certaines femmes publiques. — Les danseuses du roi Antigonus et les ambassadeurs arcadiens. — Ce qui distinguait les aulétrides de leurs rivales enProstiiution. — Philine et Dyphile. — Liaisons des aulétrides entre elles. — Amour dé l'aulétrideChariBide pour Philématium. — Mœurs dépravées des aulétrides. —Les festins callipyges. — Combats publics de beauté , institués par Cypsèlus.

— Hérodice. — Les chrysophores ou porteuses d'or. — Tableau des fêtes nocturnei où les aulétrides se livraient les combats de beauté. — Lettre de l'aulétride Mégare à l'hétaire Bacchis. — Combat de Myrrhine el de Pyrallis. — Philumène. — Les jeunes, gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes. — Le souper des Tribades. — Lettre de l'hétaire Glycère à l'hétaire Bacchis. — Amours de loesse et de L^'sias. — Pytbia. — Désin- téressement ordinaire des aulétrides. — Tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la mode. — Billet de Philumène àCritoa. —


TABLE DES MATIÈRES. 463

Letb'e de Petala à son amant Simalion. — Caractère joyeux des aulétrid^. — Mésaventures de Parlbenis , la joueuse de flûte.

— Le cultivateur Gorgus, et Crocale sa mailregse. — Origine des ' sobriquets de quelques aulétrides célèbres. — Le Serpolet, —

VOiseau, — L'Éclatante. — Vjéuiomne, — Le Gluau. — La Fkurie. — Le Merlan. — Le Filet. — Le Promontoire. — Sy- noris, Euclée, Graminée, Uiéroclée, etc. — L'ardente Phorme- sium. — Neméade. — Phylire. — Amour d'Alcibiade pourSimœ- . the. — Antheia. — Nanno. — Jugement des trois Callipyges.

— Lamia. — Amour passionné de Démétrius Poliorcète, roi de Macédoine, pour cette célèbre aulétride. — Comment Lamia devint la maîtresse de Dén^trius. — Lettre de cette courtisane à son royal amant. — Jalousie des autres maîtresses de Démé- trius : Lééna, Cbrysis, Antipyra et Démo. — Secrets amoureux de Lamia, rapportés par Machoii et par Athénée. — Origine du surnom de Lamia ou Larve, — Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus , roi de Thrace. — Épigrammes de Lysimachuà sur Lamia. — Réponses de Démétrius. — Lettres de Lamia à Démétrius. — Jugement de Bocchoris , roi d'E- gypte, entre Thétairç Thonis et un jeune Egyptien. — Bou- tade de Lamia au sujet de ce jugement. — Exaction de Démétrius au profil de Lamia. — Ce que coûta aux Athéniens le savon pour la toilette de cette courtis^ane. — Richesses immenses de Lamia. — Édifice» qu'elle fit construire à ses frais. — Polémon , poète à la solde de Lamia. — Magnificence des festins que don- nait Lamia à Démétrius. — Comment elle s'en faisait rembourser le prix. — Mort de Lamia. — Bassesse des Athéniens qui la di- vinisent et élèvent un temple en son honneur. — Mot cruel de Démo, rivale de Lamia - Page 225

CHAPITRE X. -

SoMUAiAB. — Les concubines athéniennes. — Leur rôle dans le do- micile conjugal . — But que remplissaient les courtisanes dans la vie civile. — En quoi Thétaire différait de la fille publique. — Origine du mot hétaire, — Vicissitudes de ce mot. — Les hétaïres de Sapho. — Les bonnes amies ou grandes hétaïres. — Leur po- sition sociale. — Les familières et les philosophes. — Préférences que les Athéniens accordaient aux courtisanes sur leurs faumes


464 TABLE DES MATIÈRES.

légitimes.— Portrait de la femme de bien, par le poëte Simonide.

— Les neuf espèces de femmes de Simonide. — Les femmes honnêtes. — Axiome de Plutarque. — Loi du divorce. — Alci- biade et sa femme Hipparète devant Tarchonte. — Avantages des hétaires sur les femmes mariées. — InQuence des courtisanes sur les lettres , les sciences et les arts. — Action salutaire de la Prostitution dans les mœurs grecques. — Les jeunes garçons. — Les deux portraits d*Alcibiade. — L*aulétride Drosé et le philo- sophe Aristénète. — Les philosophes , corrupteurs de la jeunesse.

— Thaïs et Aristote. — Les plaisirs ordinaires des hétaires et les amours extraordinaires de la philosophie. — Gygès, roi de Lydie. — Les Ptolémées. — Alexandre-le-Grand et l'athénienne Thaïs. — Mariage de cette courtisane. — Hommes illustres qui eurent pour mères des courtisanes Page 261

CHAPITRE XI.

Sommaire. — Les hétaires philosophes, — La Prostitution protégée par la philosophie. — Systèmes philosophiques de la Prostitution.

— La Prostitution lesbienne.^ — La Prostitution socratique, — La Prostitution cynique. — La Prostitution épicurienne. — Phi- losophie amoureuse de Mégalostrate , maîtresse du poëte Alcman.

— Sapho. — Cléis, sa fille. — Sapho mascula. — Ode saphique traduite par Boileau Despréaux. — Les élèves de Sapho. — Amour effréné de Sapho pour Phaon. — Source singulière de cet amour. — Suicide de Sapho. — Le saut de Leucade. — L'hétaire philosophe Lééna , maîtresse d'Harmodius et d'Aris- togiton. — Son courage dans les tourments. — Sa mort héroï- que. — Les Athéniens élèvent un monument à sa mémoire. — L'hétaïre philosophe Cléonice. — Meurtre involontaire de Pau- sanias. — L'hétaire philosophe Thargélie. — Mission difiBcile et délicate dont la chargea Xerxès , roi de Perse. — Son mariage avec le roi de Thessalie. — Aspasie. — Son cortège d'hétaires.

— Elle ouvre une école à Athènes, et y enseigne la rhétorique.

— Amour de Périclès pour cette courtisane philosophe. — Chry- silla. — Périclès épouse Aspasie. — Socrate et Alcibiade,

' amants d' Aspasie. ^ Dialogue entre Aspasie et Socrate. — Pou- voir d* Aspasie sur l'esprit de Périclès. — Guerres de Samos et de Mégare. — Aspasie et la femme de Xénophon. -^ Aspasie


,v *.


• i *■


TABLE DES MATIÈRES. . 465

accusée d'athéisme par Hermippe. — Périclès devant Taréopage. Acquittement d'Aspasie. — Exil du philosophe Anaxagoreret du sdsipteur Phidias , amis d'Aspasie. — Mort de Périclès. — As- pasie se remarie avec un marchand de grains. — Croyance des pythagoriciens sur Tâme d'Aspasie. — La seconde Aspasie, dite Aspasie Milto, — Le cynique Cratès. — Passion insurmontable . que ressentit Hipparchia pour ce philosophe. — Leur mariage.

— Cynisme d'Hipparchia. — Les hypothèses de cette philosophe.

— Portrait des disciples deDtogène par Aristippe. — Les hé- taïres pythagoriciennes, — La mathématicienne Nicarète , maî- tresse de Stilpon. — Philénis et Léontium , maîtresses d'Ëpicure. Amour passionné d'Épicure pour Léontium. — Lettre de celle courtisane à son amie Lamia. — Son amour pour Timarque, dis- ciple d*Épicure. — Son portrait par le peintre Théodore. — Ses écrits. — Sa 611e Danaé , concubine de Sophron , gouverneur d'Ephèse. — Mort de Danaé. — Archéanasse de Colophon , maî- tresse de Platon. — Bacchis de Samos, maîtresse de Mené- clide , etc. — Célébration des courtisanes par les philosophes et les poètes Page 277

CHAPITRE XII.

Sommaire. — Les familières des hommes illustres de la Grèce. — Amour de Platon pour la vieille Archéanasse. — Épigramme qu*ilfitsur les rides de cette hétaire. — Interprétation de cette épigramme par Fontenelle. — L'Hippique Plangone. — Pam- phile. — Singulière offrande que fit cette courtisane à Vénus. — Son académie d'équitation. — Vénus Hippolytia, — Rivalité de Plangone et de Bacchis. — Proclès de Colophon. — Générosité de Bacchis. — r Le collier des deux amies. — Archippe et Théoris, maîtresses de Sophocle. — Hymne de Sophocle à Vénus. — Théoris condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène. — Archippe la Chouette, — Aristophane rival de Socrate. — Théo- dote , Don de Dieu, — Socrate sage conseiller des amours, — Dédains d'Archippe pour Aristophane. — Vengeance d'Aristo- phane. — Les Nuées. — Mort de Socrate. — Lamia et Glycère , maîtresses de Ménandre. — Lettre de Glycère à Bacchis. — Amour sincère de Ménandre pour Glycère. — Comédies faites en l'honneur des courtisanes. — Le poète Antagoras et l'avide Bé-

30 •




%


166 TAHLB DES MATIÈR



dion. •— Lagide ou la Noire et le rhéteur tSephale. — Ghoride et Afistophon. — Phyla concubine d'Hypéride. — Les maitreases d'Hypériie. — Euthiaâ accusateur de Phryné. -— Isocrate et . Lagisque, -^ Herpyllis et Anslote. -^ L'esclave Nicérate et le rhéteur Stéphane. — L'impudique Nééra. — Le maître , Je corn- pkdsani^ le médecin et Tami de Naïis ou Oia. — L'hétaïre Bac- cfais. — Efforts que ût cette oourtipaoe pour sauver Phryné de l'accusation portée contre elle par Euthias. — Regrets que causa sa mort. — Désespoir d'Uypéride son amant. — La bonne Bacchis.

— Mœurs honnêtes de la courtisane Pithias. — Exemple de ten- dresse donné par Théodète lors de la mort d'Âlcibiade son amant. — L'hétaïre M édonlis d'Abydos. — Les quadriges de Thémistocle. -— La vieille courtisane Thémistonoé. — Boutades de Nico dite la Chèvre. — Èpigrammes de Mania dite V Abeille et Manie. • Page 303

i

CHAPITRE XUr.

SoMMAiAB. — Biographie des courtisanes céfêbres de la Gi'èce. — Gnalhèue. — Ses bons mots mis en vers par Machon. — Ses repas. — Sa nièce Gnathœnion ou 4a petite .Gnathène. — Les Apophthegmes de Lyncaeus. — Amants de Gnathène. — Le vase de neige et la sardine. — Gomment Gnathène s'y prit pour manger avec le Syrien un repas donné par Dyphile. — Lois conviviales de la maison de Gnathène. — Ses reparties spirituelles. — Ses quereUes avec l'hétaire Mania. — Bonne réponse de cette cour- tisane à Gnathène. •— Le souper de Dexilhea. — Gnathœnion. — Sa rencontre avec le vieux satrape. — Amants de Gnatbosnion.

— Gnathœnion et l'athlète. — Gnathène hippopomos, — Diogène et le maquignon. — Laïs. -* Son enfance. — Son rachat par Apelles. — • Lais à Corinthe. — Renommée de cette courtisane.

— Sonmes exorbitantes qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs. — Démosthène et Laïs. — Les amants de Laïs. -r* Aristippe. — Diogène. — Laïs et Xénocrate. — Honte et confusion de Laïs. — Le sculpteur Myron. — Laïs et Euba- tas. -^ Richesses de Laïs. — Sa vieillesse malheureuse. — LÀnti-Ldis.'^Sdi mort. * Monuments élevés à sa mémoire* — Las autres La'jûs. — Phryné. — La Ue du vin de Phryné. — Pourquoi cette courtisane reçut le surnom de Pkryêèé. -—Son


TABLE DBS HÂTlÈlfiS. m

emploi dans les mystères d'Eleusift et aus fêtes de Neptune et de Vénus. — Phryné accusée d'impiété par Etithias. — Son ac- quittement. — Le parasite de la courtitai9e.-^GFraiidesncfae8se8 de Phryné. — Offre <)ue cette eourtisaue lait auiL Béotiens, de reconstruire à>es frais la viUe de Tlièbes détniiie par Âlexanire- le-Grand. — Le Cupidon de Praxitèle. — Statue d*or élevée à Phryné après sa mort. — Phryné dite le Crible, — Pythionice et Glycère. — Harpalus. — Les deux amants de Pythionice. — Mort de cette courtisane. — Le blé de Glycère, — Assassinat d'Harfttlus. — * Bons mois àfGkfébm. *^ Le lÊonunma A )b Pro&Utuèe. ---'^kifié^ Ql^im, .......... fôge 3^4

CHAnXUS ^v.

ScMMAttÉ. «-^ Introducfkm de la Ptx)8titullion sacrée en ÉtraHe. — ConflMrmation physique singulière des habitants de Vltâtie pri- mitive. -^ Rome. — La Louve Acca Lâurentia. — Origine du l\tpanar, -«- Conslmction de la ville de Rome, sur le territoire lakaé pw Acca Lâurentia à ses fils adoptife Rémus et Romulus.

— Fêles instituées par Rémus et Romulus en l'honneur de leur nourrice , sous le nom de Lupercales, — Les luperques , 'prêtres du dieu Pan. — LesSabines^t l'oraele. — Hercule et Om{:fhâle.

— La Prostftation sacrée a Rome. — La courtisane Flora. — Son mariage avec Tarutius. — Origine des F/orafes. — Les têtes de Flore et de Potoone. — Les courtisanes aux Florales. — Caton au Cirque. — Vénus Cloacine. — Les Vénus honnêtes : Vénus Placide, Vénus Chauve, Vénus Generatrix, etc. — Les Vénus malhonnêtes: Vénus Volupia, Vénus Lascive^ Vénus de bonne voUmté. — Temi^le de Vénus Erycine, en Sicile , reconstruit par Tibère. — Les temples de Vénus à Rome. — DévotitH!i de Jules César à Vénus. — Origine du culte de Vénus Victorféwie. — Épi- sode mystique des fêtes de Vénus. — Vénus Myrtea ou Murcia.

— Offrandes des courtisanes à Vénus. —- Les Veillées de Vénus.

— SacriGces impudiques offerts à Gupiden, à Priape^ à 'Mu- tinus, etc., par les dames romaines. — Les Priapées. — Culte malhonnête du dieu Mutinus. <— Mutina. — La déesse herma- phrodite Pertunda. — Tydhon eit Orthanès. — Culte infâme introduit en Étrurie par onGrec. — Chefs et grands prêtres de cette religion nouvelle. — Analogie de ce culte avec celui d'Isis.-

30.


468 TABLE DES MATIÈRES.

— Les mystères d'Isis à Rome. — Les Isiaques. — Corruption des prêtres d'Isis. — Culte de Bacchus. — Les bacchants et les bacchantes. — Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de Rome. — Le marché des courtisanes, — Différence de la Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque. Page 359

CHAPITRE XV.

ftmMAmB. — A quelle époque la Prostitution légale s'établità Rome.

  • — Par qui elle y fut introduite. — Les premières prostituées de

Rome. — De Tinstitulion du mariage, par Romulus. — Los quatre lois qu'il fit en faveur des Sabines. — Établissement du collège des Vestales par Numa Pompilius. — Mort tragique de Lucrèce. — Horreur et mépris qu'inspirait le crime de l'adultère, diez les peuples primitifs de Tltalie. — Supplice infligé aux femmes adultères à Cumes. — Supplice de Tâne. — Les femmes , adultères vouées à la Prostitution publique. — L'honneur de Cybèle sauvé par l'âne de Silène. — Priape et la nymphe Lotis.

— Lieux destinés à recevoir les femmes adultères. — Horrible supplice auquel ces malheureuses étaient condamnées. — Le ma- riage par confarréation. — La mère de famille. — L'épouse. — Le mariage par coemption. — Le mariage par usikapion ou ma- riage à l'essai — Le célibat défendu aux patriciens. — Un cheval ou une femme. — Vibius Casca devant îes censeurs. — Les tables censoriennes. — La loi Ju2ta.— Définition de la femme publique par Ulpien. — Des différents genres et des divers degrés de la Prostitution romaine. — La Prostitution er- rante. — La Prostitution stationnaire. — Stuprwn et fomtcotio.

— Le lenocinium. — Lenœ et Lenones. — La classe de Mere- tricib^'^^^ Les ingéntAes. — La note d'infamie. — Licenlia stu- pri ou brevet de débauche. — Lois des empereurs contre la Prostitution. — Comédien , Mérétrix et Proxénète. — Lois et peines contre l'adultère. — Le concubinat légal. — Les concubins.

— L'impôt sur la Prostitution. — Le tenon Vetibius. — Plaidoyer »- de Cicéron pour Gœlius. — Indifférence de la loi pour les crimes contre nature. — La loi Soantinta Page 395


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TABLE DES MATIÈRES. 469

CHAPITRE XVI.

Sommaire. — Prodigieuse quantité des filles publiques à Rome. — Leur classification en catégories distinctes. — Les meretrices et les prosiibulœ, — Les alicariœ ou boulangères. — Les bliteœ, — Les bmtuariœ ou filles de cimetière. — Les casalides. — Les copœ ou cabarelières. — Les diobolares, — Les forariœ ou fo- raines, — Les gallinœ ou poulettes. — Les delicatœ ou mignon- nes. — La délicate Flavia Domitilla, épouse de l'empereur V^pasien et mère de Titus. — Les famosœ ou fameuses.~=^ Les junices ou eénisses. — Les juvencœ ou vaches. — Les lupœ ou louves. — Les noctilucœet les noctuvigiîœ ou veilleuses de nuit.

— Les nonariœ. — Les pedaneœ ou marcheuses. — Les doris ou dorides. — Des divers noms donnés indifféremment à toutes les classes de prostituées. — Étymologie du moi putœ, — Lesquadran- tariœ. — Les quœsttuiires, — Les quasillariœ ou servantes. — Les ambulatrices ou promeneuses. — Les scorta ou peaux. — Les scorta dévia, — Les scraniiœ ou pots de chambre. — Les suburranœ ou filles du faubourg de la Suburre. — Les summœ- nianœ ou filles du Summœnium. — Les schœniculœ. — Les limaces. — Les circulatrices ou filles vagabondes. — Les cha^ rybdes ou gouffres. — Les pretioscBi — Le sénat des femmes. — Les enfants de louage. — Les pathici ou patieiits. — Les ephebi ou adolescents. — Les gemelli ou jumeaux. — Les catamiti ou chattemiles. — Les amasii ou amants. — Les eunuques. — Les pœdicones. — Les cinèdes. — Les gaditaines. — Les danseuses, flûieuses, joueuses de lyre. — Les ambubaiœ. — Le meretri^ cium ou taxe des filles. — Courtiers et entremetteurs de Prosti- stitution. — Le leno.-^ La lena. — Les cabaretiers et les bai- gneurs. — Les boulangeries. — Les barbiers et les parfumeurs.

— Vungueniarius. — Les admonitrices, les stimulatrices , les conciliatrices. — Les ancillulœ ou petites servantes. — Les per* ductores."' Les adductor es. — Les tractatores. — - Les lupanaires ou maîtres de mauvais lieux. — Les belluarii, — Les caprarii.

— Les anseraril Page 429

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.




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