Full French text of Les Chants de Maldoror  

From The Art and Popular Culture Encyclopedia

Jump to: navigation, search

Related e

Google
Wikipedia
Wiktionary
Wiki Commons
Wikisource
YouTube
Shop


Featured:

Les Chants de Maldoror (The Songs of Maldoror) is a poetic novel (or a long prose poem) consisting of six cantos. It was written between 1868 and 1869 by the Comte de Lautréamont, the pseudonym of Isidore Lucien Ducasse. Many of the surrealists (Salvador Dalí, André Breton, Antonin Artaud, Marcel Duchamp, Man Ray, Max Ernst, etc.) during the early 1900s cited the novel as a major inspiration to their own works and Les Chants de Maldoror, and its protagonist Maldoror, have continued to fascinate people since its publication.

Contents

Full text

Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe



LES CHANTS DE MALDOROR

par

LE COMTE DE LAUTREAMONT



CHANTS I, II, III, IV, V, VI



[Illustration: ...; il trainait, a travers les dalles de la chambre, sa peau retourne]

[Illustration: manuscrit d'une lettre.]


_A mon ami_ ALBERT LACROIX.


L'edition actuelle des _Chants de Maldoror_ est la reimpression, revue et corrigee d'apres le manuscrit original, d'un ouvrage qui n'a jamais paru en librairie. Dans le courant de 1869, M. le comte de Lautreamont venait de delivrer les derniers bons a tirer de son livre, et celui-ci allait etre broche, lorsque l'editeur--continuellement en butte aux persecutions de l'Empire--en suspendit la mise en vente a cause de certaines violences de style qui en rendaient la publication perilleuse. "J'ai fait publier un ouvrage de poesies chez M. Lacroix. Mais, une fois qu'il fut imprime, il a refuse de le faire paraitre, parce que la vie y etait peinte sous des couleurs trop ameres, et qu'il craignait le procureur general."

Ainsi s'exprime l'auteur dans la lettre reproduite en _fac-simile_ en tete de ce volume. L'ouvrage de poesies dont il est question et qui, ainsi presente, atteste la visee lyrique qu'y attachait l'auteur, est bien celui-ci. M. le comte de Lautreamont se refusait a amender les violences de son texte. Ce n'est qu'apres s'en etre longtemps defendu qu'il consentit aux modifications qui lui etaient demandees. Des cartons destines a remplacer les passages reputes dangereux devaient etre tires. Mais en 1870, la guerre eclatait. On ne pensa plus aux _Chants de Maldoror_. Et brusquement, l'auteur mourut, n'ayant execute qu'une partie des revisions auxquelles il avait consenti.

Le texte de la presente edition est donc conforme a celui de l'edition originale dont le tirage alla s'egarer dans les caves d'un libraire belge qui, timidement, au bout de quatre annees, fit brocher des exemplaires avec un titre et une couverture anonymes[1]. Quelques lettres seulement connaissent ces exemplaires.

Nous avons cru que la reedition d'une oeuvre aussi interessante serait bien accueillie. Ses vehemences de style ne peuvent effrayer une epoque aussi litteraire que la notre. Si outrees qu'elles soient, elles gardent une beaute profonde et ne revetent aucun caractere pornographique.

La Critique appreciera, comme il convient, les _Chants de Maldoror_, poeme etrange et inegal ou, dans un desordre furieux, se heurtent des episodes admirables et d'autres souvent confus. En ecrivant cette notice, nous voulons simplement detruire une legende formee, on ne sait trop pourquoi, a l'endroit de la personnalite du comte de Lautreamont. Dernierement encore, M. Leon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste decidement a demolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait d'accrediter cette legende dans une longue etude consacree au volume[2]: il y repete a satiete que l'auteur etait fou et qu'il est mort fou. --"C'est un aliene qui parle, le plus deplorable, le plus dechirant des alienes."--"La catastrophe qui fit de cet inconnu un aliene ..." --"... Car c'est un vrai fou, helas! Un vrai fou qui sent sa folie." Et plus loin: "_L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on sait de lui_." En ecrivant cela, M. Leon Bloy a sciemment fait de tres mauvaise besogne; en effet, il resulte de l'enquete tres approfondie que nous avons faite, il resulte de documents authentiques que nous avons recueillis, que l'auteur des _Chants de Maldoror_ n'est pas mort fou. Le comte de Lautreamont s'est eteint a l'age de vingt ans, emporte en deux jours par une fievre maligne. Si M. Leon Bloy avait lu les alienistes, et si la science physiologique l'avait un peu allaite, il eut apporte plus de reserve dans l'invention d'une fable, interessante seulement au point de vue de l'effet litteraire qu'il desirait produire. La Science, en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extremement rares au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit a Montevideo le 4 avril 1850; son manuscrit fut remis a l'imprimerie en 1868; on peut sans temerite presumer son complet achevement en 1867; les _Chants de Maldoror_ sortirent donc de l'imagination et du labeur cerebral d'un jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes de deces du neuvieme arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien Ducasse--tel est son veritable nom--est decede le jeudi 24 novembre 1870, a huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7. Le numero 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais ete ni un cabanon, ni une maison de fous.

Nos actives investigations n'ont pas abouti a penetrer, dans son integralite, le mystere dont la vie de l'auteur a Paris semble avoir ete entouree. La Prefecture de police s'est refusee a nous seconder dans ces recherches, parce que nous n'avions aucun caractere officiel pour les lui demander. Voila, certes, un rigorisme administratif fort regrettable. Quel inconvenient peut-il y avoir a fournir a un editeur quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis vingt ans? Borne a nos seules enquetes, nous avons acquis la certitude que Ducasse etait venu a Paris dans le but d'y suivre les cours de l'ecole Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre dans un hotel situe au numero 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Il y etait descendu des son arrivee d'Amerique. C'etait un grand jeune homme, brun, imberbe, nerveux, range et travailleur. Il n'ecrivait que la nuit, assis a son piano. Il declamait, il forgeait ses phrases, plaquant ses prosopopees avec des accords. Cette methode de composition faisait le desespoir des locataires de l'hotel, qui, souvent, reveilles en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un etonnant musicien du verbe, un rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les rhythmes de son orchestration litteraire.

Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour reconstituer une ressemblance bien definitive, ils aideront toutefois a elucider, pour une petite part, le mystere de cette figure vouee a rester, par presque tous ses cotes, obscure. Mais, restituer un caractere avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences occultes? Du moins, avons-nous cherche a eclairer ce sommaire portrait en recourant a celle des sciences de ce temps qui, d'apres un texte, s'applique a evoquer les plus fuyantes directions de l'Ame et de la Pensee. Puisque nous avions cette fortune de posseder des manuscrits de Ducasse, il nous a paru curieux de demander a un graphologiste erudit son avis sur l'auteur des _Chants de Maldoror_.

"--Oh! oh! c'est joli, dit-il (c'est la une expression familiere aux graphologistes lorsque le sujet leur semble interessant); singulier melange, par exemple. Voyez-donc l'ordre et l'elegance, cette date reguliere en haut, cette marge, ces lignes rigides, et cette distraction inattendue qui le fait commencer sa lettre a l'envers en oubliant les initiales que porte le papier[3] ... Majuscules harmoniques: le V de Voltaire et l'R de Rousseau et d'autres. Puis, regardez maintenant _l'enfantillage_ du P de Paris et le G de Grandes Tetes. Quant a la signature, elle est litteralement d'un enfant; comment concilier l'inharmonie d'un tel parafe avec ce que je viens de dire?7 Nous allons en avoir l'explication en l'analysant. Il a signe: J. Ducasse, sans parafe, il devait n'en faire jamais, ce qui, vous le savez, est un des signes graphologiques de la distinction. Puis, se rappelant qu'il demandait de l'argent, il a ajoute son adresse, et pour reunir les deux choses, par _ordre et logique_, il a entoure le tout d'une tres vague ellipse faite un peu "va comme je te pousse" et qu'il ne faudrait pas confondre, dans cette analyse, avec le parafe en colimacon habituel aux amoureux de la vie familiale. Je vous le repete, il n'y a pas la de parafe, et _il ne peut pas y en avoir_, etant donne _la sobriete du reste_.

"Mais, continuons: l'harmonie m'a montre un artiste, et tout a coup je decouvre un logicien et un mathematicien. Les derniers mots: "_la bonte de me l'ecrire_", cela ne ressemble-t-il pas a une formule algebrique, avec l'abreviation de _bonte_, et a un syllogisme, avec cet etroit enchainement des mots; et, il est si etroit, cet enchainement, le scripteur est tellement obsede par la logique qu'il ne met les apostrophes qu'apres le mot fini, et sans en oublier une seule! C'est admirable, je n'ai peut-etre pas vu cela dix fois sur les milliers de lettres que j'ai etudiees.

"Barres scrupuleuses et energiques avec, quelquefois, un petit harpon d'egoisme (mais qui n'en a pas?). Il y en a juste _la dose necessaire_ pour n'alterer en rien la bonte qui eclate dans la rondeur des lettres: comme il y a un peu d'acide prussique dans les amandes, si vous voulez. Un petit detail: votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois de l'empatement; je ne suis pas fache de cette petite tache (si c'en est une), car vraiment c'etait trop beau.

"Je me resume: avant tout, equilibre: harmonie ou logique: peut-etre n'a-t-il jamais rien fait, mais j'en doute, car l'ecriture n'a rien d'un paresseux: si c'est un artiste, il eut pu tout aussi bien faire un savant: si c'est un savant, il eut pu tout aussi aisement etre un grand artiste.

"--Mais, alors, il n'est pas fou?

"--Que voulez-vous dire? Ou bien tout ce qui precede est vrai, et tout cela ne me semble guere d'un fou, ou alors la graphologie n'existe pas."

Seulement alors, nous nous decidions a livrer a notre savant les quelques details de la vie de Ducasse que nous connaissions et que, volontairement, nous avions differe de lui communiquer de peur de l'influencer. Et surtout, nous insistions sur cette folie qu'on lui reprochait et par laquelle on semblait vouloir attenuer la conscience de son talent.

"--Mais je m'etonne qu'une pareille legende ait trouve credit aupres d'esprits distingues; vous n'ignorez pas combien les cas de folie a cet age sont rares, j'entends de la vraie folie, car des idiots, des debiles, des melancoliques, des cretins, les asiles en sont bondes, mais un vrai _fou_, un fou de vingt ans qui, de sa folie, mourrait dans un cabanon, je doute qu'on en voie souvent: notez meme que ce detail triste et topique, la mort dans un cabanon, me fait tout de suite penser a un paralytique general avec toute cette succession classique: intelligence vive,--obscurcissement,--folie des persecutions.--megalomanie, --excitation puis decheance complete et disparition de l'individu s'en allant depuis longtemps par lambeaux. Eh bien, interrogez des specialistes et demandez-leur combien ils ont pu compter de paralytiques genereux de vingt ans! Bayle declare n'en avoir jamais vu avant vingt-cinq ans; Calmeil ne l'a observe que deux fois avant trente-deux ans. Restent enfin la manie et la folie circulaire, mais ces deux formes de folie suivent a peu pres les memes lois et sauf exceptions infiniment rares, il n'y a pas de fou furieux de dix-neuf ans. Enfin, si le volume est paru quand Ducasse avait dix-neuf ans, et qu'il soit mort a vingt ans, voila donc une alienation qui aurait evolue en un an ... N'est-ce pas le cas de dire avec Verlaine: Tout cela est litterature!"

Quoique Montevideen, Ducasse etait francais d'origine. Son pere, chancelier a la legation francaise a Montevideo, naquit a Tarbes. La famille devait etre riche. Elle se trouvait en relations d'affaires avec un banquier de la rue de Lille, M. Darasse, qui payait au fils une pension mensuelle. Grace a l'amabilite de M. Dosseur, successeur de M. Darasse, nous avons pu prendre connaissance d'une partie de la correspondance du jeune ecrivain et donner, en tete du present volume, une de ses lettres en _fac-simile_. Cette lettre contient en quelque sorte une profession de foi litteraire et fait allusion aux circonstances qui s'opposaient a la mise en vente de son livre, ainsi qu'a la preface d'un nouveau volume, que l'editeur Lemerre n'a jamais recue. La correspondance de Ducasse est curieuse et montre combien etaient vives ses preoccupations litteraires.

Dans une lettre, datee du 22 mai 1869, nous relevons les passages suivants, que nous ne reproduisons qu'a titre de simple curiosite:


  "Monsieur,
  "C'est hier meme que j'ai recu votre lettre datee du 21 mai; c'etait
  la votre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser
  passer ainsi l'occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi:
  parce que, si vous m'aviez annonce l'autre jour, dans l'ignorance de
  ce qui peut arriver de facheux aux circonstances ou ma personne est
  placee, que les fonds s'epuisaient, je n'aurais eu garde d'y toucher;
  mais certainement j'aurais eprouve autant de joie a ne pas ecrire ces
  trois lettres que vous en auriez eprouve vous-meme a ne pas les lire.
  Vous avez mis en vigueur le deplorable systeme de mefiance prescrit
  vaguement par la bizarrerie de mon pere; mais vous avez devine que
  mon mal de tete ne m'empeche pas de considerer avec attention la
  difficile situation ou vous a place jusqu'ici une feuille de papier
  a lettre venue de l'Amerique du Sud, dont le principal defaut etait
  le manque de clarte; car je ne mets pas en ligne de compte la
  malsonnance de certaines observations melancoliques qu'on pardonne
  aisement a un vieillard, et qui m'ont paru, a la premiere lecture,
  avoir eu l'air de vous imposer, a l'avenir, peut-etre, la necessite
  de sortir de votre role strict de banquier, vis-a-vis d'un monsieur
  qui vient habiter la capitale ...
  " ... Pardon, monsieur, j'ai une priere a vous faire: si mon pere
  envoyait d'autres fonds avant le 1er septembre, epoque a laquelle mon
  corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez
  la bonte de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi a toute
  heure du jour; mais vous n'auriez qu'a m'ecrire un mot, et il est
  probable qu'alors je le recevrai presque aussitot que la demoiselle
  qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le
  vestibule ...
  " ... Et tout cela, je le repete, pour une bagatelle insignifiante
  de formalite! Presenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle
  affaire: apres avoir reflechi beaucoup, je confesse qu'elle m'a paru
  remplie d'une notable quantite d'importance nulle ..."


L'extreme jeunesse de l'auteur attenuera sans doute la severite de certains jugements qui ne manqueront pas d'etre portes sur les _Chants de Maldoror_. Si Ducasse avait vecu, il eut pu devenir l'une des gloires litteraires de la France. Il est mort trop tot, laissant derriere lui son oeuvre eparpillee aux quatre vents: et par une coincidence curieuse, ses restes mortels ont subi le meme sort que son livre. Inhume dans une concession temporaire du cimetiere du Nord, le 25 novembre 1870, il en a ete exhume, le 20 janvier 1871, pour etre reinhume dans une autre concession temporaire. Il se trouve actuellement dans les terrains desaffectes et repris par la Ville.

L. G.


Notes:

[1] La couverture et le titre sont ainsi composes: _Les Chants--de --Maldoror--par--le comte de Lautreamont--(Chants I, II, III, IV, V, VI) --Paris et Bruxelles--En vente chez tous les libraires--1874_. Au dessous de la couverture, dans le double filet, cette mention: _Tous droits de traduction et de reproduction reserves_. Au verso du faux-titre: _Bruxelles--Typ. de E. Wittmann_. Cette derniere indication est fausse, aucun imprimeur du nom de Wittmann n'ayant existe a Bruxelles. Couverture brun-marron.

En 1869, l'auteur temoigna le desir de posseder quelques exemplaires de son livre; on lui en brocha une dizaine. La couverture de ces exemplaires est jaune. Elle porte: _Paris. En vente chez tous les libraires (1869)_. Au verso du faux-titre et en quatrieme page de la couverture: _Bruxelles. Imprimerie de A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, boulevard de Waterloo, 42_.

[2] _V. la Plume_, 2e annee, no 33.

[3] La photogravure a retabli le chiffre a sa place. Celui-ci se trouve en quatrieme page de la lettre, barre par un trait de plume.



LES CHANTS DE MALDOROR



CHANT PREMIER

Plut au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanement feroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se desorienter, son chemin abrupt et sauvage, a travers les marecages desoles de ces pages sombres et pleines de poison; car, a moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit egale au moins a sa defiance, les emanations mortelles de ce livre imbiberont son ame, comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par consequent, ame timide, avant de penetrer plus loin dans de pareilles landes inexplorees, dirige tes talons en arriere et non en avant. Ecoute bien ce que je te dis: dirige tes talons en arriere et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se, detourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutot, comme un angle a perte de vue de grues frileuses meditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment a travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point determine de l'horizon, d'ou tout a coup part un vent etrange et fort, precurseur de la tempete. La grue la plus vieille et qui forme a elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tete comme une personne raisonnable, consequemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas a sa place), tandis que son vieux cou, degarni de plumes et contemporain de trois generations de grues, se remue en ondulations irritees qui presagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Apres avoir de sang-froid regarde plusieurs fois de tous les cotes avec des yeux qui renferment l'experience, prudemment, la premiere (car, c'est elle qui a le privilege de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inferieures en intelligence), avec son cri vigilant de melancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilite la pointe de la figure geometrique (c'est peut-etre un triangle, mais on ne voit pas le troisieme cote que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit a babord, soit a tribord, comme un habile capitaine; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bete, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sur.

      *       *       *       *       *

Lecteur, c'est peut-etre la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigne dans d'innombrables voluptes, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil a un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appetit legitime, lentement et majestueusement, les rouges emanations? Je t'assure, elles rejouiront les deux trous informes de ton museau hideux, o monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant a respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Eternel! Tes narines, qui seront demesurement dilatees de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur a l'espace, devenu embaume comme de parfums et d'encens; car, elles seront rassasiees d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agreables cieux.

      *       *       *       *       *

J'etablirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premieres annees, ou il vecut heureux; c'est fait. Il s'apercut ensuite qu'il etait ne mechant: fatalite extraordinaire! Il cacha son caractere tant qu'il put, pendant un grand nombre d'annees; mais, a la fin, a cause de cette concentration qui ne lui etait pas naturelle, chaque jour le sang lui montait a la tete; jusqu'a ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta resolument dans la carriere du mal ... atmosphere douce!

      *       *       *       *       *

Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l'aurait fait tres souvent, si Justice, avec son long cortege de chatiments, ne l'en eut chaque fois empeche. Il n'etait pas menteur, il avouait la verite et disait qu'il etait cruel. Humains, avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble! Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonte ... Malediction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec le bien. C'est ce que je disais plus haut.

      *       *       *       *       *

Il y en a qui ecrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualites du coeur que l'imagination invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon genie a peindre les delices de la cruaute! Delices non passageres, artificielles; mais, qui ont commence avec l'homme, finiront avec lui. Le genie ne peut-il pas s'allier avec la cruaute dans les resolutions secretes de la Providence? ou, parce qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du genie? On en verra la preuve dans mes paroles; il ne tient qu'a vous de m'ecouter, si vous le voulez bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'etaient dresses sur ma tete; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement a les remettre dans leur premiere position. Celui qui chante ne pretend pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se loue de ce que les pensees hautaines et mechantes de son heros soient dans tous les hommes.

      *       *       *       *       *

J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux epaules etroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les ames par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu rire comme les autres; mais, cela, etrange imitation, etait impossible. J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acere, et me suis fendu les chairs aux endroits ou se reunissent les levres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonte! C'etait une erreur! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empechait d'ailleurs de distinguer si c'etait la vraiment le rire des autres. Mais, apres quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas a celui des humains, c'est-a-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, a la tete laide et aux yeux terribles enfonces dans l'orbite obscur, surpasser la durete du roc, la rigidite de l'acier fondu, la cruaute du requin, l'insolence de la jeunesse, la fureur insensee des criminels, les trahisons de l'hypocrite, les comediens les plus extraordinaires, la puissance de caractere des pretres, et les etres les plus caches au dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes a decouvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colere implacable d'en haut. Je les ai vus tous a la fois, tantot le poing le plus robuste dirige vers le ciel, comme celui d'un enfant deja pervers contre sa mere, probablement excites par quelque esprit de l'enfer, les yeux charges d'un remords cuisant en meme temps que haineux, dans un silence glacial, n'oser emettre les meditations vastes et ingrates que recelait leur sein, tant elles etaient pleines d'injustice et d'horreur, et attrister de compassion le Dieu de misericorde; tantot, a chaque moment du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'a la fin de la vieillesse, en repandant des anathemes incroyables, qui n'avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-memes et contre la Providence, prostituer les femmes et les enfants, et deshonorer ainsi les parties du corps consacrees a la pudeur. Alors, les mers soulevent leurs eaux, engloutissent dans leurs abimes les planches; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies diverses deciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en apercoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, palissant de honte pour leur conduite sur cette terre; rarement. Tempetes, soeurs des ouragans; firmament bleuatre, dont je n'admets pas la beaute; mer hypocrite, image de mon coeur; terre, au sein mysterieux; habitants des spheres; univers entier; Dieu, qui l'as cree avec magnificence, c'est toi que j'invoque: montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grace decuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'etonnement: on meurt a moins.

            *       *       *       *       *

On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore sur la levre superieure, et, avec les yeux tres ouverts, de faire semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en arriere ses beaux cheveux! Puis, tout a coup, au moment ou il s'y attend le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de facon qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect de ses miseres. Ensuite, on boit le sang en lechant les blessures; et, pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'eternite dure, l'enfant pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire, et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, ameres comme le sel. Homme, n'as-tu jamais goute de ton sang, quand par hasard tu t'es coupe le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun gout. En outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes reflexions lugubres, porte la main, creusee au fond, sur ta ligure maladive mouillee par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement vers la bouche, qui puisait a longs traits, dans cette coupe, tremblante comme les dents de l'eleve qui regarde obliquement celui qui est ne pour l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles ont le gout du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus; mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tot ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que l'amitie, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais; du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes larmes ne te degoutent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu dechireras ses chairs palpitantes; et, apres avoir entendu de longues heures ses cris sublimes, semblables aux rales percants que poussent dans une bataille les gosiers des blesses agonisants, alors, t'ayant ecarte comme une avalanche, tu te precipiteras de la chambre voisine, et tu feras semblant d'arriver a son secours. Tu lui delieras les mains, aux nerfs et aux veines gonflees, tu rendras la vue a ses yeux egares, en te remettant a lecher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est vrai! L'etincelle divine qui est en nous, et parait si rarement, se montre; trop tard! Comme le coeur deborde de pouvoir consoler l'innocent a qui l'on a fait du mal: "Adolescent, qui venez de souffrir des douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous etes! Comme vous devez souffrir! Et si votre mere savait cela, elle ne serait pas plus pres de la mort, si abhorree par les coupables, que je ne le suis maintenant. Helas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une meme chose par laquelle nous temoignons avec rage notre impuissance, et la passion d'atteindre a l'infini par les moyens meme les plus insenses? Ou bien, sont-ce deux choses differentes? Oui ... que ce soit plutot une meme chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent, pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacree, qui a brise tes os et dechire les chairs qui pendent a differents endroits de ton corps. Est-ce un delire de ma raison malade, est-ce un instinct secret qui ne depend pas de mes raisonnements, pareil a celui de l'aigle dechirant sa proie, qui m'a pousse a commettre ce crime; et pourtant, autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois sortis de cette vie passagere, je veux que nous soyons entrelaces pendant l'eternite; ne former qu'un seul etre, ma bouche collee a ta bouche. Meme, de cette maniere, ma punition ne sera pas complete. Alors, tu me dechireras, sans jamais t'arreter, avec les dents et les ongles a la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumees, pour cet holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'etre dechire, toi, de me dechirer ... ma bouche collee a ta bouche. O adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce que je te conseille? Malgre toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras heureuse ma conscience." Apres avoir parle ainsi, en meme temps tu auras fait du mal a un etre humain, et tu seras aime du meme etre: c'est le bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras le mettre a l'hopital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les medailles d'or cacheront tes pieds nus, epars sur la grande tombe, a la figure vieille, O toi, dont je ne veux pas ecrire le nom sur cette page qui consacre la saintete du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers. Mais, moi, j'existe encore!

      *       *       *       *       *

J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le desordre dans les familles. Je me rappelle la nuit qui preceda cette dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: "Je vais t'eclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet ordre supreme." Une vaste lumiere couleur de sang, a l'aspect de laquelle mes machoires claquerent et mes bras tomberent inertes, se repandit dans les airs jusqu'a l'horizon. Je m'appuyai contre une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: "Ci-git un adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui." Beaucoup d'hommes n'auraient peut-etre pas eu autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue vint se coucher a mes pieds. Moi, a elle, avec une figure triste: "Tu peux te relever." Je lui tendis la main avec laquelle le fratricide egorge sa soeur. Le ver luisant, a moi: "Toi, prends une pierre et tue-la;--Pourquoi? lui dis-je." Lui, a moi: "Prends garde a toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort. Celle-ci s'appelle _Prostitution_." Les larmes dans les yeux, la rage dans le coeur, je sentis naitre en moi une force inconnue. Je pris une grosse pierre; apres bien des efforts, je la soulevai avec peine jusqu'a la hauteur de ma poitrine; je la mis sur l'epaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet: de la, j'ecrasai le ver luisant. Sa tete s'enfonca sous le sol d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'a la hauteur de six eglises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux s'abaisserent un instant, tournoyantes, en creusant un immense cone renverse. Le calme reparut a la surface; la lumiere de sang ne brilla plus. "Helas! helas! s'ecria la belle femme nue; qu'as-tu fait?" Moi, a elle: "Je te prefere a lui; parce que j'ai pitie des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice eternelle t'a creee." Elle, a moi: "Un jour, les hommes me rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abimes, qui ne me meprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui m'as aimee!" Moi, a elle: "Adieu! Encore une fois: adieu! Je t'aimerai toujours!... Des aujourd'hui, j'abandonne la vertu." C'est pourquoi, o peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver gemir sur la mer et pres de ses bords, ou au-dessus des grandes villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou a travers les froides regions polaires, dites: "Ce n'est pas l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la prostitution, uni avec les gemissements graves du Montevideen." Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de misericorde, agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux, fassent de longues prieres.

      *       *       *       *       *

Au clair de la lune, pres de la mer, dans les endroits isoles de la campagne, l'on voit, plonge dans d'ameres reflexions, toutes les choses revetir des formes jaunes, indecises, fantastiques. L'ombre des arbres, tantot vite, tantot lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j'etais emporte sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rever, me paraissait etrange; maintenant, j'y suis habitue. Le vent gemit a travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux a ceux qui l'entendent. Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaines, s'echappent des fermes lointaines; ils courent dans la campagne, ca et la, en proie a la folie. Tout a coup, ils s'arretent, regardent de tous les cotes avec une inquietude farouche, l'oeil en feu; et, de meme que les elephants, avant de mourir, jettent dans le desert un dernier regard au ciel, elevant desesperement leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de meme les chiens laissent leurs oreilles inertes, elevent la tete, gonflent le cou terrible, et se mettent a aboyer, tour a tour, soit comme un enfant qui crie de faim, soit comme un chat blesse au ventre au-dessus d'un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de la peste a l'hopital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime, contre les etoiles au nord, contre les etoiles a l'est, contre les etoiles au sud, contre les etoiles a l'ouest; contre la lune; contre les montagnes, semblables au loin a des roches geantes, gisantes dans l'obscurite; contre l'air froid qu'ils aspirent a pleins poumons, qui rend l'interieur de leur narine, rouge, brulant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lievres, qui disparaissent en un clin d'oeil; contre le voleur, qui s'enfuit au galop de son cheval apres avoir commis un crime; contre les serpents, remuant les bruyeres, qui leur font trembler la peau, grincer les dents; contre leurs propres aboiements, qui leur font peur a eux-memes; contre les crapauds qu'ils broient d'un seul coup de machoire (pourquoi se sont-ils eloignes du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement bercees, sont autant de mysteres qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent decouvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignees, suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouve de quoi manger pendant la journee, et qui s'en reviennent au gite l'aile fatiguee; contre les rochers du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mats des navires invisibles; contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant, montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abime; et contre l'homme qui les rend esclaves. Apres quoi, ils se mettent de nouveau a courir dans la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fosses, les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpees. On les dirait atteints de la rage, cherchant un vaste etang pour apaiser leur soif. Leurs hurlements prolonges epouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde! Les amis des cimetieres se jetteront sur lui, le dechireront, le mangeront, avec leur bouche d'ou tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gatees. Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas de chair, s'enfuient a perte de vue, tremblants. Apres quelques heures, les chiens, harasses de courir ca et la, presque morts, la langue en dehors de la bouche, se precipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils font, et se dechirent en mille lambeaux, avec une rapidite incroyable. Ils n'agissent pas ainsi par cruaute. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mere me dit: "Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en derision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, a la figure pale et longue. Meme, je te permets de te mettre devant la fenetre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime." Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte. Moi, comme les chiens, j'eprouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme, d'apres ce qu'on m'a dit. Ca m'etonne ... je croyais etre davantage! Au reste, que m'importe d'ou je viens? Moi, si cela avait pu dependre de ma volonte, j'aurais voulu etre plutot le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempetes, et du tigre, a la cruaute reconnue: je ne serais pas si mechant. Vous, qui me regardez, eloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonne. Nul n'a encore vu les rides vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux aretes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j'avais sur ma tete des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rode autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagelles par le vent des tempetes, isole comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face fletrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l'interieur des cheminees: il ne faut pas que les yeux soient temoins de la laideur que l'Etre supreme, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se leve pour les autres, en repandant la joie et la chaleur salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l'espace plein de tenebres, accroupi vers le fond de ma caverne aimee, dans un desespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamne qui essaie ses muscles, en reflechissant sur leur sort, et qui va bientot monter a l'echafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermes, je tourne lentement mon col de droite a gauche, de gauche a droite, pendant des heures entieres; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment, lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un meme sens, qu'il s'arrete, pour se remettre a tourner dans un sens oppose, je regarde subitement l'horizon, a travers les rares interstices laisses par les broussailles epaisses qui recouvrent l'entree: je ne vois rien! Rien ... si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tete, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?

      *       *       *       *       *

Je me propose, sans etre emu, de declamer a grande voix la strophe serieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention a ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression penible qu'elle ne manquera pas de laisser, comme une fletrissure, dans vos imaginations troublees. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collee a mon front. Ecartons en consequence toute idee de comparaison avec le cygne, au moment ou son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la figure; mais, moins horrible est-elle que son ame. Cependant, je ne suis pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai revu la mer, et foule le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l'avais quittee la veille. Soyez neanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens deja de vous offrir, et ne rougissez pas a la pensee de ce qu'est le coeur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'ame est inseparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes a un serail de quatre cents ventouses; toi, en qui siegent noblement, comme dans leur residence naturelle, par un commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et les graces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!

Vieil ocean, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement a ces marques azurees que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu es un immense bleu, applique sur le corps de la terre: j'aime cette comparaison. Ainsi, a ton premier aspect, un souffle prolonge de tristesse, qu'on croirait etre le murmure de ta brise suave, passe, en laissant des ineffacables traces, sur l'ame profondement ebranlee, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours compte, les rudes commencements de l'homme, ou il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, ta forme harmonieusement spherique, qui rejouit la face grave de la geometrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l'homme, pareils a ceux du sanglier pour la petitesse, et a ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant, l'homme s'est cru beau dans tous les siecles. Moi, je suppose plutot que l'homme ne croit a sa beaute que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas beau reellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mepris? Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, tu es le symbole de l'identite: toujours egal a toi-meme. Tu ne varies pas d'une maniere essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrete dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui ne s'arrete pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, il n'y aurait rien d'impossible a ce que tu caches dans ton sein de futures utilites pour l'homme. Tu lui as deja donne la baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste. L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, les differentes especes de poissons que tu nourris n'ont pas jure fraternite entre elles. Chaque espece vit de son cote. Les temperaments et les conformations qui varient dans chacune d'elles, expliquent, d'une maniere satisfaisante, ce qui ne parait d'abord qu'une anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les memes motifs d'excuse. Un morceau de terre est-il occupe par trente millions d'etres humains, ceux-ci se croient obliges de ne pas se meler de l'existence de leurs voisins, fixes comme des racines sur le morceau de terre qui suit. En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans sa taniere, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi pareillement dans une autre taniere. La grande famille universelle des humains est une utopie digne de la logique la plus mediocre. En outre, du spectacle de tes mamelles fecondes, se degage la notion d'ingratitude; car, on pense aussitot a ces parents nombreux, assez ingrats envers le Createur, pour abandonner le fruit de leur miserable union. Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, ta grandeur materielle ne peut se comparer qu'a la mesure qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la totalite de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour te contempler, il faut que la vue tourne son telescope, par un mouvement continu, vers les quatre points de l'horizon, de meme qu'un mathematicien, afin de resoudre une equation algebrique, est oblige d'examiner separement les divers cas possibles, avant de trancher la difficulte. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraitre gras. Qu'elle se gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille, elle ne t'egalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, tes eaux sont ameres. C'est exactement le meme gout que le fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur tout. Si quelqu'un a du genie, on le fait passer pour un idiot; si quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts d'ailleurs ne sont dus qu'a lui-meme, pour la critiquer ainsi! Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, les hommes, malgre l'excellence de leurs methodes, ne sont pas encore parvenus, aides par les moyens d'investigation de la science, a mesurer la profondeur vertigineuse de tes abimes; tu en as que les sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles. Aux poissons ... ca leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis demande quelle chose etait le plus facile a reconnaitre: la profondeur de l'ocean ou la profondeur du coeur humain! Souvent, la main portee au front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balancait entre les mats d'une facon irreguliere, je me suis surpris, faisant abstraction de tout ce qui n'etait pas le but que je poursuivais, m'efforcant de resoudre ce difficile probleme! Oui, quel est le plus profond, le plus impenetrable des deux: l'ocean ou le coeur humain? Si trente ans d'experience de la vie peuvent jusqu'a un certain point pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera permis de dire que, malgre la profondeur de l'ocean, il ne peut pas se mettre en ligne, quant a la comparaison sur cette propriete, avec la profondeur du coeur humain. J'ai ete en relation avec des hommes qui ont ete vertueux. Ils mouraient a soixante ans, et chacun ne manquait pas de s'ecrier: "Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-a-dire qu'ils ont pratique la charite: voila tout, ce n'est pas malin, chacun peut en faire autant." Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolatraient la veille, pour un mot mal interprete, s'ecartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drape dans sa fierte solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra pourquoi l'on savoure non seulement les disgraces generales de ses semblables, mais encore les particulieres de ses amis les plus chers, tandis que l'on en est afflige en meme temps? Un exemple incontestable pour clore la serie: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est pour cela que les marcassins de l'humanite ont tant de confiance les uns dans les autres et ne sont pas egoistes. Il reste a la psychologie beaucoup de progres a faire. Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris a leurs propres depens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur genie ... incapables de te dominer. Ils on trouve leur maitre. Je dis qu'ils ont trouve quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose a un nom. Ce nom est: l'ocean! La peur que tu lui inspires est telle, qu'ils te respectent. Malgre cela, tu fais valser leurs plus lourdes machines avec grace, elegance et facilite. Tu leur fais faire des sauts gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils, quand tu ne les enveloppes pas definitivement dans tes plis bouillonnants, pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques, comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent eux-memes. L'homme dit: "Je suis plus intelligent que l'ocean." C'est possible, c'est meme assez vrai; mais l'ocean lui est plus redoutable que lui a l'ocean: c'est ce qu'il n'est pas necessaire de prouver. Ce patriarche observateur, contemporain des premieres epoques de notre globe suspendu, sourit de pitie, quand il assiste aux combats navals des nations. Voila une centaine de leviathans qui sont sortis des mains de l'humanite. Les ordres emphatiques des superieurs, les cris des blesses, les coups de canon, c'est du bruit fait expres pour aneantir quelques secondes. Il parait que le drame est fini, et que l'ocean a tout mis dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit etre grande vers le bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide comedie, qui n'est pas meme interessante, on voit, au milieu des airs, quelque cigogne, attardee par la fatigue, qui se met a crier, sans arreter l'envergure de son vol: "Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y avait en bas des points noirs; j'ai ferme les yeux: ils ont disparu." Je te salue, vieil ocean!

Vieil ocean, o grand celibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis a juste titre de ta magnificence native, et des eloges vrais que je m'empresse de te donner. Balance voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t'a gratifie, tu deroules, au milieu d'un sombre mystere, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance eternelle. Elles se suivent parallelement, separees par de courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va a sa rencontre en grandissant, accompagnees du bruit melancolique de l'ecume qui se fond, pour nous avertir que tout est ecume. (Ainsi, les etres humains, ces vagues vivantes, meurent l'un apres l'autre, d'une maniere monotone; mais, sans laisser de bruit ecumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles avec confiance, et se laisse abandonner a leurs mouvements, pleins d'une grace fiere, jusqu'a ce que les os de ses ailes aient recouvre leur vigueur accoutumee pour continuer leur pelerinage aerien. Je voudrais que la majeste humaine ne fut que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincere est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l'infini, est immense comme la reflexion du philosophe, comme l'amour de la femme, comme la beaute divine de l'oiseau, comme les meditations du poete. Tu es plus beau que la nuit. Reponds-moi, ocean, veux-tu etre mon frere? Remue-toi avec impetuosite ... plus ... plus encore, si tu veux que je te compare a la vengeance de Dieu; allonge tes griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien. Deroule tes vagues epouvantables, ocean hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterne a tes genoux. La majeste de l'homme est empruntee; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la crete haute et terrible, entoure de tes replis tortueux comme d'une cour, magnetiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine, comme accable d'un remords intense que je ne puis pas decouvrir, ce sourd mugissement perpetuel que les hommes redoutent tant, meme quand ils te contemplent, en surete, tremblants sur le rivage, alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire ton egal. C'est pourquoi, en presence de ta superiorite, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantite d'amour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser a mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, l'antithese la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la creation: je ne puis pas t'aimer, je te deteste. Pourquoi reviens-je a toi, pour la millieme fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser mon front brulant, qui voit disparaitre la fievre a leur contact! Je ne connais pas ta destinee cachee; tout ce qui te concerne m'interesse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des tenebres. Dis-le moi ... dis-le moi, ocean (a moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan cree les tempetes qui soulevent tes eaux salees jusqu'aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me rejouirais de savoir l'enfer si pres de l'homme. Je veux que celle-ci soit la derniere strophe de mon invocation. Par consequent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux! Vieil ocean, aux vagues de cristal ... Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre; car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, a l'aspect brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre destinee sur cette terre. Je te salue, vieil ocean!

      *       *       *       *       *

On ne me verra pas, a mon heure derniere (j'ecris ceci sur mon lit de mort), entoure de pretres. Je veux mourir, berce par la vague de la mer tempetueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je sais que mon aneantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de grace a esperer. Qui ouvre la porte de ma chambre funeraire? J'avais dit que personne n'entrat. Qui que vous soyez, eloignez-vous; mais, si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage d'hyene (j'use de cette comparaison, quoique l'hyene soit plus belle que moi, et plus agreable a voir), soyez detrompe: qu'il s'approche. Nous sommes dans une nuit d'hiver, alors que les elements s'entrechoquent de toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent medite quelque crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanite, depuis que le vent, l'humanite existent, quelques moments avant l'agonie derniere, me porte sur les os de ses ailes, a travers le monde, impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples nombreux de la mechancete humaine (un frere, sans etre vu, aime a voir les actes de ses freres). L'aigle, le corbeau, l'immortel pelican, le canard sauvage, la grue voyageuse, eveilles, grelottant de froid, me verront passer a la lueur des eclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipere, l'oeil gros du crapaud, le tigre, l'elephant; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette derogation a la loi de la nature. L'homme, tremblant, collera son front contre la terre, au milieu de ses gemissements. "Oui, je vous surpasse tous par ma cruaute innee, cruaute qu'il n'a pas dependu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phenomene nouveau, comme une comete effrayante, l'espace ensanglante? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil a un nuage noiratre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit volontaire. Vous autres, vous avez marche dans votre voie, moi, dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Necessairement, nous avons du nous rencontrer, dans cette similitude de caractere; le choc qui en est resulte nous a ete reciproquement fatal." Alors, les hommes releveront peu a peu la tete, en reprenant courage, pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot. Tout a coup, leur visage brulant, decompose, montrant les plus terribles passions, grimacera de telle maniere que les loups auront peur. Ils se dresseront a la fois comme un ressort immense. Quelles imprecations! quels dechirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voila que les animaux de la terre se reunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres clameurs. Plus de haine reciproque; les deux haines sont tournees contre l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel. Vents, qui me soutenez, elevez-moi plus haut; je crains la perfidie. Oui, disparaissons peu a peu de leurs yeux, temoin, une fois de plus, des consequences des passions, complement satisfait ... Je te remercie, o rhinolophe, de m'avoir reveille avec le mouvement de tes ailes, toi, dont le nez est surmonte d'une crete en forme de fer a cheval: je m'apercois, en effet, que ce n'etait malheureusement qu'une maladie passagere, et je me sens avec degout renaitre a la vie. Les uns disent que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans mon corps: pourquoi cette hypothese n'est-elle pas la realite!

      *       *       *       *       *

Une famille entoure une lampe posee sur la table:

--Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont places sur cette chaise.

--Ils n'y sont pas, mere.

--Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette epoque, mon doux maitre, ou nous faisions des voeux, pour avoir un enfant, dans lequel nous renaitrions une seconde fois, et qui serait le soutien de notre vieillesse?

--Je me la rappelle, et Dieu nous a exauces. Nous n'avons pas a nous plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous benissons la Providence de ses bienfaits. Notre Edouard possede toutes les graces de sa mere.

--Et les males qualites de son pere.

--Voici les ciseaux, mere; je les ai enfin trouves.

Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est presente a la porte d'entree, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui s'offre a ses yeux:

--Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins heureux que ceux-la. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est pas ici.

Il s'est retire!

--Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultes humaines qui se livrent des combats dans mon coeur. Mon ame est inquiete, et sans savoir pourquoi; l'atmosphere est lourde.

--Femme, je ressens les memes impressions que toi; je tremble qu'il ne nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le supreme espoir.

--Mere, je respire a peine: j'ai mal a la tete.

--Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec du vinaigre.

--Non, bonne mere ...

Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigue.

--Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer. Maintenant, le moindre objet me contrarie.

--Comme tu es pale! La fin de cette veillee ne se passera pas sans que quelque evenement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du desespoir!

J'entends, dans le lointain des cris prolonges de la douleur la plus poignante.

--Mon fils!

--Ah! mere!... j'ai peur!

--Dis-moi vite si tu souffres.

--Mere, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la verite.

Le pere ne revient pas de son etonnement:

--Voila des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits sans etoiles. Quoique nous entendions ces cris, neanmoins, celui qui les pousse n'est pas pres d'ici; car, on peut entendre ces gemissements a trois lieues de distance, transportes par le vent d'une cite a une autre. On m'avait souvent parle de ce phenomene: mais, je n'avais jamais eu l'occasion de juger par moi-meme de sa veracite. Femme, tu me parlais de malheur; si malheur plus reel exista dans la longue spirale du temps, c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses semblables ...

J'entends dans le lointain des cris prolonges de la douleur la plus poignante.

--Plut au ciel que sa naissance ne soit pas une calamite pour son pays, qui l'a repousse de son sein. Il va de contree en contree, abhorre partout. Les uns disent qu'il est accable d'une espece de folie originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une cruaute extreme et instinctive, dont il a honte lui-meme, et que ses parents en sont morts de douleur. Il y en a qui pretendent qu'on l'a fletri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est reste inconsolable le reste de son existence, parce que sa dignite blessee voyait la une preuve flagrante de la mechancete des hommes, qui se montre aux premieres annees, pour augmenter ensuite. Ce surnom etait _le vampire_!...

J'entends dans le lointain des cris prolonges de la douleur la plus poignante.

--Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans treve ni repos, des cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui jettent a la face, pousses malgre eux par une force inconnue, tantot d'une voix douce, tantot d'une voix pareille aux rugissements des combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace, toujours hideux, et qui ne perira qu'avec l'univers. Quelques-uns meme ont affirme que l'amour l'a reduit en cet etat: ou que ces cris temoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son passe mysterieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait egaler Dieu ...

J'entends dans le lointain des cris prolonges de la douleur la plus poignante.

--Mon fils, se sont la des confidences exceptionnelles: je plains ton age de les avoir entendues, et j'espere que tu n'imiteras jamais cet homme.

Parle, o mon Edouard; reponds que tu n'imiteras jamais cet homme.

--O mere bien-aimee, a qui je dois le jour, je te promets, si la sainte promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.

--C'est parfait, mon fils; il faut obeir a sa mere, en quoi que ce soit.

On n'entend plus les gemissements.

--Femme, as-tu fini ton travail?

--Il me manque quelques points a cette chemise, quoique nous ayons prolonge la veille bien tard.

--Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commence. Profitons des dernieres lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et achevons chacun notre travail ...

L'enfant s'est ecrie:

--Si Dieu nous laisse vivre!

--Ange radieux, viens a moi: tu te promeneras dans la prairie, du matin jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique celeste, sans faire ta priere. Quand, au matin, le soleil montrera ses rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle, son cri, a perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit, jusqu'a ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus precieux; tu seras constamment enveloppe dans une atmosphere composee des essences parfumees des fleurs les plus odorantes.

--Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Leve-toi, mere de famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts raidis abandonnent l'aiguille du travail exagere. Les extremes n'ont rien de bon.

--Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantee; quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes, dans les contes des fees.

--Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que, de mon cote, j'arrange mes affaires.

--Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaitras tel que la nature t'a forme, o jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et que j'aspire a faire ton bonheur.

--Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les epaules.

--Mon fils, ne t'endors point, berce par les reves de l'enfance: la priere en commun n'est pas commencee et tes habits ne sont pas encore soigneusement places sur une chaise ... A genoux! Eternel createur de l'univers, tu montres la bonte inepuisable jusque dans les plus petites choses.

--Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, ou glissent des milliers de petits poissons rouges, bleus et argentes? Tu les prendras avec un filet si beau, qu'il les attirera de lui-meme, jusqu'a ce qu'il soit rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que le marbre.

--Mere, vois ces griffes; je me mefie de lui; mais ma conscience est calme, car je n'ai rien a me reprocher.

--Tu nous vois, prosternes a tes pieds, accables du sentiment de ta grandeur. Si quelque pensee orgueilleuse s'insinue dans notre imagination, nous la rejetons aussitot avec la salive du dedain et nous t'en faisons le sacrifice irremissible.

--Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de roses et d'oeillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon et des cheveux d'une longueur ondulee, qui flottent autour de la gentillesse de leur front.

--Quand meme ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas moi qui serais fils ingrat. Quant a tes petites filles, elles ne sont pas si belles que les yeux de ma mere.

--Toute notre vie s'est epuisee dans les cantiques de ta gloire. Tels nous avons ete jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment ou nous recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre.

--Elles t'obeiront a ton moindre signe et ne songeront qu'a te plaire. Si tu desires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront. Si tu desires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin d'oeil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles t'apporteraient meme le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a cache dans la lune, et a la queue duquel sont suspendus, par des liens de soie, des oiseaux de toute espece. Fais attention a toi ... ecoute mes conseils.

--Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma priere, pour appeler au secours. Quoique ton corps s'evapore, quand je veux l'ecarter, sache que je ne te crains pas.

--Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhalee d'un coeur pur.

--Reflechis a ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.

--Pere celeste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur notre famille.

--Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?

--Conserve cette epouse cherie, qui m'a console dans mes decouragements ...

--Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme un pendu.

--Et ce fils aimant, dont les chastes levres s'entr'ouvrent a peine aux baisers de l'aurore de vie.

--Mere, il m'etrangle ... Pere, secourez-moi ... Je ne puis plus respirer ... Votre benediction!

Un cri d'ironie immense s'est eleve dans les airs. Voyez comme les aigles, etourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-memes, litteralement foudroyes par la colonne d'air.

--Son coeur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en meme temps que le fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est defigure ... Mon epouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps lointain ou je fus epoux et pere.

Il s'etait dit, devant le tableau qui s'offrit a ses yeux, qu'il ne supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui ont accorde les esprits infernaux, ou plutot qu'il tire de lui-meme, cet enfant, avant que la nuit s'ecoule, ne devait plus etre.

      *       *       *       *       *

Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoule la souffrance en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwege. Aux iles Faeroe, il assista a la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses a pic, et s'etonna que la corde de trois cents metres, qui retient l'explorateur au-dessus du precipice, fut choisie d'une telle solidite. Il voyait la, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bonte humaine, et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'etait lui qui eut du preparer la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin qu'elle se coupat, et precipitat le chasseur dans la mer! Un soir, il se dirigea vers un cimetiere, et les adolescents qui trouvent du plaisir a violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau d'une action qui va se derouler en meme temps.

--N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot s'eleve peu a peu du fond de la mer, et montre sa tete au-dessus des eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La curiosite naquit avec l'univers.

--Ami, il m'est impossible d'echanger des idees avec toi. Il y a longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des tombeaux. C'est l'heure silencieuse ou plus d'un etre humain reve qu'il voit apparaitre des femmes enchainees, trainant leurs linceuls, couverts de taches de sang, comme un ciel noir, d'etoiles. Celui qui dort pousse des gemissements, pareils a ceux d'un condamne a mort, jusqu'a ce qu'il se reveille, et s'apercoive que la realite est trois fois pire que le reve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma beche infatigable, afin qu'elle soit prete demain matin. Pour faire un travail serieux, il ne faut pas faire deux choses a la fois.

--Il croit que creuser une fosse est un travail serieux! Tu crois que creuser une fosse est un travail serieux?

--Lorsque le sauvage pelican se resout a donner sa poitrine a devorer a ses petits, n'ayant pour temoin que celui qui sut creer un pareil amour, afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami, une femme qu'il idolatrait, il se met alors a fumer un cigare; il ne sort pas de la maison, et se noue d'une amitie indissoluble avec la douleur; cet acte se comprend. Quand un eleve interne, dans un lycee, est gouverne, pendant des annees, qui sont des siecles, du matin jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots tumultueux d'une haine vivace, monter comme une epaisse fumee, a son cerveau, qui lui parait pres d'eclater. Depuis le moment ou on l'a jete dans la prison, jusqu'a celui, qui s'approche, ou il en sortira, une fievre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse les yeux. La nuit, il reflechit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le jour, sa pensee s'elance au-dessus des murailles de la demeure de l'abrutissement, jusqu'au moment ou il s'echappe, ou qu'on le rejette, comme un pestifere, de ce cloitre eternel; cet acte se comprend. Creuser une fosse depasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu, etranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et puis nous donne un lit commode, preserve du vent de l'hiver soufflant avec furie dans ces froides contrees, lorsque celui qui tient la pioche, de ses tremblantes mains, apres avoir toute la journee palpe convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son royaume, voit, le soir, devant lui, ecrit en lettres de flammes, sur chaque croix de bois, l'enonce du probleme effrayant que l'humanite n'a pas encore resolu: la mortalite ou l'immortalite de l'ame. Le createur de l'univers, je lui ai toujours conserve mon amour; mais, si, apres la mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais?

--Arrete-toi dans ton travail. L'emotion t'enleve tes forces; tu me parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer. Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi a l'ecart; tu me donneras des conseils, si je ne fais pas bien.

--Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir a le regarder becher la terre avec tant de facilite!

--Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensee: toutes ces tombes, qui sont eparses dans un cimetiere, comme les fleurs dans une prairie, comparaison qui manque de verite, sont dignes d'etre mesurees avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par consequent, ne t'etonne pas des visions fantastiques que tes yeux semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos, interroge ta conscience; elle te dira, avec surete, que le Dieu qui a cree l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possede une bonte sans limites, et recevra, apres la mort terrestre, ce chef- d'oeuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces larmes, pareilles a celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes sur ce vaisseau demate pour souffrir. C'est un merite, pour l'homme, que Dieu l'ait juge capable de vaincre ses souffrances les plus graves. Parle, et, puisque, d'apres tes voeux les plus chers, l'on ne souffrirait pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, ideal que chacun s'efforce d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.

--Ou suis-je? N'ai-je pas change de caractere? Je sens un souffle puissant de consolation effleurer mon front rasserene, comme la brise du printemps ranime l'esperance des vieillards. Quel est cet homme dont le langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas prononcees? Quelle beaute de musique dans la melodie incomparable de sa voix! Je prefere l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant, plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression generale de ses traits contraste singulierement avec ces paroles que l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ride de quelques plis, est marque d'un stygmate indelebile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant l'age, est-il honorable ou est-il infame? Ses rides doivent-elles etre regardees avec veneration? Je l'ignore et je crains de le savoir. Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois neanmoins qu'il a des raisons pour agir comme il l'a fait, excite par les restes en lambeaux d'une charite detruite en lui. Il est absorbe dans des meditations qui me sont inconnues, et il redouble d'activite dans un travail ardu qu'il n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en apercoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'ou sors-tu?... Etranger, permets que je touche, et que mes mains, qui etreignent rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps. Quoi qu'il en arrive, je saurais a quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les plus beaux que j'aie touches dans ma vie. Qui serait assez audacieux pour contester que je ne connais pas la qualite des cheveux?

--Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas qu'on l'agace, quand il se repait. Si tu ne le sais pas, je te l'apprends. Allons, depeche-toi; accomplis ce que tu desires.

--Ce qui frissonne a mon contact, en me faisant frissonner moi-meme, est de la chair, a n'en pas douter. Il est vrai ... je ne reve pas! Qui es-tu donc, toi, qui te penches la pour creuser une tombe, tandis que, comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos a la science. En tout cas, nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte, pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminee savent encore rechauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays lointain.

--Quoique je ne sois pas fatigue, il est inutile de creuser la fosse davantage. Maintenant, deshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.

--La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques instants, est si etrange, que je ne sais que te repondre ... Je crois qu'il veut rire.

--Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention a ce que j'ai dit.

Il s'est affaisse, et le fossoyeur s'est empresse de le soutenir!

--Qu'as-tu?

--Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'etais fatigue quand j'ai abandonne la pioche ... c'est la premiere fois que j'entreprenais ce travail ... ne fais plus attention a ce que j'ai dit.

--Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un qui a des chagrins epouvantables. Que le ciel m'ote la pensee de l'interroger. Je prefere rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de la pitie. Puis, il ne voudrait pas me repondre, cela est certain: c'est souffrir deux fois que de communiquer son coeur en cet etat anormal.

--Laisse-moi sortir de ce cimetiere; je continuerai ma route.

--Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'egarerais, pendant que tu cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalite ne demandera point la violation de tes secrets.

--O pou venerable, toi dont le corps est depourvu d'elytres, un jour, tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-etre avais-tu raison, puisque je ne sens meme pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal de Maldoror, ou guides-tu ses pas?

--Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la precaution de laver sa main droite, avec du savon, apres avoir commis son forfait, et facile a reconnaitre, par l'inspection de cette main; ou un frere qui a perdu sa soeur; ou quelque monarque depossede, fuyant de ses royaumes, mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas ete construit avec du diamant et des pierres precieuses, car ce n'est qu'une pauvre chaumiere, mal batie; mais, cette chaumiere celebre a un passe historique que le present renouvelle et continue sans cesse. Si elle pouvait parler, elle t'etonnerait, toi, qui me parais ne t'etonner de rien. Que de fois, en meme temps qu'elle, j'ai vu defiler, devant moi, les bieres funeraires, contenant des os bientot plus vermoulus que le revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, a des periodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme chez les vivants; chacun paie un impot, proportionnel a la richesse de la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de delivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant a sa personne, de faire comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui desireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de la mort, celui qui fut beau; celui qui, apres sa vie, n'a pas enlaidi; l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la jeunesse, les squelettes des vieillards; le genie, la folie; la paresse, son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronne de fleurs et l'innocence trahie.

--Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'a ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des cites; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!

      *       *       *       *       *

Le frere de la sangsue marchait a pas lents dans la foret. Il s'arrete a plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois sa gorge se resserre, et refoule en arriere l'effort avorte. Enfin, il s'ecrie: "Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourne, appuye contre une ecluse qui l'empeche de partir, n'aille pas, comme les autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonfle, les considerer avec etonnement, ouvrir un couteau, puis en depecer un grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystere cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires de l'ours marin de l'ocean Boreal, n'avons pu trouver le probleme de la vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es la depuis le matin. Que dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver? Lave tes mains, reprends la route qui va ou tu dors ... Quel est cet etre, la-bas, a l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, a sauts obliques et tourmentes; et quelle majeste, melee d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupieres enormes jouent avec la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble; c'est la premiere fois, depuis que j'ai suce les seches mamelles de ce qu'on appelle une mere. Il y a comme une aureole de lumiere eblouissante autour de lui. Quand il a parle, tout s'est tu dans la nature, et a eprouve un grand frisson. Puisqu'il te plait de venir a moi, comme attire par un aimant, je ne m'y opposerai pas. Qu'il est beau! Ca me fait de la peine de le dire. Tu dois etre puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je prefere voir un serpent, entrelace autour de mon cou depuis le commencement des siecles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortune crapaud!... Pardonne!... pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre ou sont les maudits? Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fetides, pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre superieur, avec la mission de consoler les diverses races d'etres existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidite du milan, les ailes non fatiguees de cette longue, magnifique course; je te vis! Pauvre crapaud! Comme alors je pensais a l'infini, en meme temps qu'a ma faiblesse. "Un de plus qui est superieur a ceux de la terre, me disais-je: cela, par la volonte divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi bon l'injustice, dans les decrets supremes? Est-il insense, le Createur; cependant le plus fort, dont la colere est terrible!" Depuis que tu m'es apparu, monarque des etangs et des marecages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'a Dieu, tu m'as en partie console; mais, ma raison chancelante s'abime devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ... oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne regarde pas en haut, avec des paupieres inquietes ... Si tu pars, partons ensemble!" Le crapaud s'assit sur les cuisses de derriere (qui ressemblent tant a celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les cloportes et les limacons s'enfuyaient a la vue de leur ennemi mortel, prit la parole en ces termes: "Maldoror, ecoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence egale a la tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai pas dementi la confiance que tu m'avais vouee. Je ne suis qu'un simple habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grace a ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie, et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de l'abime. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappes de consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pale et voute, dans les theatres, dans les places publiques, dans les eglises, ou pressant, de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit, tandis qu'il porte son maitre-fantome, enveloppe dans un long manteau noir. Abandonne ces pensees, qui rendent ton coeur vide comme un desert; elles sont plus brulantes que le feu. Ton esprit est tellement malade que tu ne t'en apercois pas, et que tu crois etre dans ton naturel, chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensees, quoique pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que Dieu avait creee avec tant d'amour! Tu n'as engendre que des maledictions plus affreuses que la vue de pantheres affamees! Moi, je prefererais avoir les paupieres collees, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassine un homme, que ne pas etre toi! Parce que je te hais. Pourquoi avoir ce caractere qui m'etonne? De quel droit viens-tu sur cette terre, pour tourner en derision ceux qui l'habitent, epave pourrie, ballottee par le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les spheres d'ou tu viens. Un habitant des cites ne doit pas resider dans les villages, pareil a un etranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des spheres plus spacieuses que la notre, et dont les esprits ont une intelligence que nous ne pouvons meme pas concevoir. Eh bien, va-t'en!... retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as cachee jusqu'ici; et, le plus tot possible, dirige ton vol ascendant vers ta sphere, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis pas parvenu a reconnaitre si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu donc; n'espere plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as ete la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'eternite, afin d'implorer ton pardon!"

      *       *       *       *       *

S'il est quelquefois logique de s'en rapporter a l'apparence des phenomenes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas severe pour celui qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si etrange! Cependant, si vous voulez etre impartial, vous reconnaitrez deja une empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant a moi, je vais me remettre au travail, pour faire paraitre un deuxieme chant, dans un laps de temps qui ne soit pas trop retarde. La fin du dix-neuvieme siecle verra son poete (cependant, au debut, il ne doit pas commencer par un chef-d'oeuvre, mais suivre la loi de la nature): il est ne sur les rives americaines, a l'embouchure de la Plata, la ou deux peuples, jadis rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progres materiel et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une main amie, a travers les eaux argentines du grand estuaire. Mais, la guerre eternelle a place son empire destructeur sur les campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu, vieillard, et pense a moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te desespere point; car, tu as un ami dans le vampire, malgre ton opinion contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis.


FIN DU PREMIER CHANT



CHANT DEUXIEME

Ou est-il passe ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche, pleine des feuilles de la belladone, le laissa echapper, a travers les royaumes de la colere, dans un moment de reflexion? Ou est passe ce chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les vents qui l'ont garde. Et la morale, qui passait en cet endroit, ne presageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un defenseur energique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers les recoins obscurs et les fibres secretes des consciences. Ce qui est du moins acquis a la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme, a la figure de crapaud, ne se reconnait plus lui-meme, et tombe souvent dans des acces de fureur qui le font ressembler a une bete des bois. Ce n'est pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupieres ployant sous les resedas de la modestie, qu'il n'etait compose que de bien et d'une quantite minime de mal. Brusquement je lui appris, en decouvrant au plein jour son coeur et ses trames, qu'au contraire il n'est compose que de mal, et d'une quantite minime de bien que les legislateurs ont de la peine a ne pas laisser evaporer. Je voudrais qu'il ne ressente pas, moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte eternelle pour mes ameres verites; mais, la realisation de ce souhait ne serait pas conforme aux lois de la nature. En effet, j'arrache le masque a sa figure traitresse et pleine de boue, et je fais tomber un a un, comme des boules d'ivoire sur un bassin d'argent, les mensonges sublimes avec lesquels il se trompe lui-meme: il est alors comprehensible qu'il n'ordonne pas au calme d'imposer les mains sur son visage, meme quand la raison disperse les tenebres de l'orgueil. C'est pourquoi, le heros que je mets en scene s'est attire une haine irreconciliable, en attaquant l'humanite, qui se croyait invulnerable, par la breche d'absurdes tirades philanthropiques; elles sont entassees, comme des grains de sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la raison m'abandonne, d'estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il l'avait prevu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonte sur le fronton des parchemins que contiennent les bibliotheques. O etre humain! te voila, maintenant, nu comme un ver, en presence de mon glaive de diamant! Abandonne ta methode: il n'est plus temps de faire l'orgueilleux: j'elance vers toi ma priere, dans l'attitude de la prosternation. Il y a quelqu'un qui observe les moindres mouvements de ta coupable vie; tu es enveloppe par les reseaux subtils de sa perspicacite acharnee. Ne te fie pas a lui, quand il tourne les reins; car, il te regarde; ne te fie pas a lui, quand il ferme les yeux; car, il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les ruses et la mechancete, ta redoutable resolution soit de surpasser l'enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des precautions, il est possible d'apprendre a celui qui croit l'ignorer que les loups et les brigands ne se devorent pas entre eux: ce n'est peut-etre pas leur coutume. Par consequent, remets sans peur, entre ses mains, le soin de ton existence: il la conduira d'une maniere qu'il connait. Ne crois pas a l'intention qu'il fait reluire au soleil de te corriger; car, tu l'interesses mediocrement, pour ne pas dire moins; encore n'approche-je pas, de la verite totale, la bienveillante mesure de ma verification. Mais, c'est qu'il aime a te faire du mal, dans la legitime persuasion que tu deviennes aussi mechant que lui, et que tu l'accompagnes dans le gouffre beant de l'enfer, quand son heure sonnera. Sa place est depuis longtemps marquee, a l'endroit ou l'on remarque une potence en fer, a laquelle sont suspendus des chaines et des carcans. Quand la destinee l'y portera, le funebre entonnoir n'aura jamais goute de proie plus savoureuse, ni lui contemple de demeure plus convenable. Il me semble que je parle d'une maniere intentionnellement paternelle, et que l'humanite n'a pas le droit de se plaindre.

      *       *       *       *       *

Je saisis la plume qui va construire le deuxieme chant ... instrument arrache aux ailes de quelque pygargue roux! Mais ... qu'ont-ils donc mes doigts? Les articulations demeurent paralysees, des que je commence mon travail. Cependant, j'ai besoin d'ecrire ... C'est impose cible! Eh bien, je repete que j'ai besoin d'ecrire ma pensee: j'ai le droit, comme un autre, de me soumettre a cette loi naturelle ... Mais non, mais non, la plume reste inerte!... Tenez, voyez, a travers les campagnes, l'eclair qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut ... Il pleut toujours ... Comme il pleut!... La foudre a eclate ... elle s'est abattue sur ma fenetre entr'ouverte, et m'a etendu sur le carreau, frappe au front. Pauvre jeune homme! ton visage etait deja assez maquille par les rides precoces et la difformite de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre, de cette longue cicatrice sulfureuse! (Je viens de supposer que la blessure est guerie, ce qui n'arrivera pas de sitot.) Pourquoi cet orage, et pourquoi la paralysie de mes doigts? Est-ce un avertissement d'en haut pour m'empecher d'ecrire, et de mieux considerer ce a quoi je m'expose, en distillant la bave de ma bouche carree? Mais, cet orage ne m'a pas cause la crainte. Que m'importerait une legion d'orages! Ces agents de la police celeste accomplissent avec zele leur penible devoir, si j'en juge sommairement par mon front blesse. Je n'ai pas a remercier le Tout-Puissant de son adresse remarquable; il a envoye la foudre de maniere a couper precisement mon visage en deux, a partir du front, endroit ou la blessure a ete le plus dangereuse: qu'un autre le felicite! Mais, les orages attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Eternel, a la figure de vipere, il a fallu que non-content d'avoir place mon ame entre les frontieres de la folie et les pensees de fureur qui tuent d'une maniere lente, tu aies cru, en outre, convenable a ta majeste, apres un mur examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang!... Mais, enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie? Parle-moi franchement, comme a un ami: est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu montres, dans ta persecution odieuse, un empressement naif, dont aucun de tes seraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colere te prend? Sache que, si tu me laissais vivre a l'abri de tes poursuites, ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue, debarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon front etanche a ete lave avec de l'eau salee, et j'ai croise des bandelettes a travers mon visage. Le resultat n'est pas infini: quatre chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contint tant de sang dans ses arteres; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme ca. Peut-etre que c'est a peu pres tout le sang que put contenir son corps, et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas a vomir. Tu es convenablement repu, va te coucher dans le chenil; estime-toi nager dans le bonheur; car, tu ne penseras pas a la faim, pendant trois jours immenses, grace aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec une satisfaction solennellement visible. Toi, Leman, prends un balai: je voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends, n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur fourreau; sinon, je croirai que tu n'as pas le courage de contempler, avec sang-froid, la grande balafre, occasionnee par un supplice deja perdu pour moi dans la nuit des temps passes. Tu iras chercher a la fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lave, tu mettras ces linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir, comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te demande d'ou vient tout ce sang, tu n'es pas oblige de lui repondre. Oh! que je suis faible! N'importe: j'aurai cependant la force de soulever le porte-plume et le courage de creuser ma pensee. Qu'a-t-il rapporte au Createur de me tracasser, comme si j'etais un enfant, par un orage qui porte la foudre? Je n'en persiste pas moins dans ma resolution d'ecrire. Ces bandelettes m'embetent, et l'atmosphere de ma chambre respire le sang ...

     *       *       *       *       *

Qu'il n'arrive pas le jour ou, Lohengrin et moi, nous passerons dans la rue, l'un a cote de l'autre, sans nous regarder, en nous frolant le coude, comme deux passants presses! Oh! qu'on me laisse fuir a jamais loin de cette supposition! L'Eternel a cree le monde tel qu'il est: il montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement necessaire pour briser d'un coup de marteau la tete d'une femme, il oubliait sa majeste siderale, afin de nous reveler les mysteres au milieu desquels notre existence etouffe, comme un poisson au fond d'une barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la puissance de ses conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes les hontes rejailliraient jusqu'a son visage. Mais ... miserable que tu es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'armee des douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait ete enfantee: le secret de notre destinee en haillons ne nous est pas divulgue. Je le connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connaitre. Si, par hasard, nous marchons sur le meme sentier, sa vue percante me voit arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'eviter le triple dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras plaisir, o Createur, de me laisser epancher mes sentiments. Maniant les ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon coeur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer a toi, jusqu'a la fin de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que tu n'as pas voulu donner a l'homme, parce que tu aurais ete jaloux de le faire egal a toi, et que tu avais effrontement cachees dans tes boyaux, ruse bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour ou l'autre je les aurais decouvertes de mon oeil toujours ouvert, les aurais enlevees, et les aurais partagees avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle, et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de puissance a puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace: je decouvre ma poitrine et j'attends avec humilite. Apparaissez donc, envergures derisoires de chatiments eternels!... deploiements emphatiques d'attributs trop vantes! Il a manifeste l'incapacite d'arreter la circulation de mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des preuves qu'il n'hesite pas d'eteindre, a la fleur de l'age, le souffle d'autres humains, quand ils ont a peine goute les jouissances de la vie. C'est simplement atroce; mais, seulement, d'apres la faiblesse de mon opinion! J'ai vu le Createur, aiguillonnant sa cruaute inutile, embraser des incendies ou perissaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas moi qui commence l'attaque: c'est lui qui me force a le faire tourner, ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier. N'est-ce pas lui qui me fournit des accusations contre lui-meme? Ne tarira point ma verve epouvantable! Elle se nourrit des cauchemars insenses qui tourmentent mes insomnies. C'est a cause de Lohengrin que ce qui precede a ete ecrit; revenons donc a lui. Dans la crainte qu'il ne devint plus tard comme les autres hommes, j'avais d'abord resolu de le tuer a coups de couteau, lorsqu'il aurait depasse l'age d'innocence. Mais, j'ai reflechi, et j'ai abandonne sagement ma resolution a temps. Il ne se doute pas que sa vie a ete en peril pendant un quart d'heure. Tout etait pret, et le couteau avait ete achete. Ce stylet etait mignon, car j'aime la grace et l'elegance jusque dans les appareils de la mort: mais il etait long et pointu. Une seule blessure au cou, en percant avec soin une des arteres carotides, et je crois que c'aurait suffi. Je suis content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin, fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma captivite, ou arrache-moi un oeil jusqu'a ce qu'il tombe a terre, je ne te ferai jamais le moindre reproche: je suis a toi, je t'appartiens, je ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne sera pas comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains meurtrieres, est trempe dans une essence plus divine que celle de ses semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un etre humain, et de conserver ainsi l'esperance que tous les hommes ne sont pas mechants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su attirer, de force, vers soi, les repugnances defiantes de ma sympathie amere!...

      *       *       *       *       *

Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille a la Madeleine. Je me trompe; en voila un qui apparait subitement, comme s'il sortait de dessous terre. Les quelques passants attardes le regardent attentivement; car il parait ne ressembler a aucun autre. Sont assis, a l'imperiale, des hommes qui ont l'oeil immobile, comme celui d'un poisson mort. Ils sont presses les uns contre les autres, et paraissent avoir perdu la vie; au reste, le nombre reglementaire n'est pas depasse. Lorsque le cocher donne un coup de fouet a ses chevaux, on dirait que c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet. Que doit etre cet assemblage d'etres bizarres et muets? Sont-ce des habitants de la lune? Il y a des moments ou on serait tente de le croire; mais, ils ressemblent plutot a des cadavres. L'omnibus, presse d'arriver a la derniere station, devore l'espace et fait craquer le pave ... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussiere. "Arretez, je vous en supplie; arretez ... mes jambes sont gonflees d'avoir marche pendant la journee ... je n'ai pas mange depuis hier ... mes parents m'ont abandonne ... je ne sais plus, que faire ... je suis resolu de retourner chez moi, et j'y serais vite arrive, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous ..." Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussiere. Un de ces hommes, a l'oeil froid, donne un coup de coude a son voisin, et parait lui exprimer son mecontentement de ces gemissements, au timbre argentin, qui parviennent jusqu'a son oreille. L'autre baisse la tete d'une maniere imperceptible, en forme d'acquiescement, et se replonge ensuite dans l'immobilite de son egoisme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les traits des autres voyageurs les memes sentiments que ceux des deux premiers. Les cris se font encore entendre pendant deux ou trois minutes, plus percants de seconde en seconde. L'on voit des fenetres s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effaree, une lumiere a la main, apres avoir jete les yeux sur la chaussee, refermer le volet avec impetuosite, pour ne plus reparaitre ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussiere. Seul, un jeune homme, plonge dans la reverie, au milieu de ces personnages de pierre, parait ressentir de la pitie pour le malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec ses petites jambes endolories, il n'ose pas elever la voix; car les autres hommes lui jettent des regards de mepris et d'autorite, et il sait qu'il ne peut rien faire contre tous. Le coude appuye sur ses genoux et la tete entre ses mains, il se demande, stupefait, si c'est la vraiment ce qu'on appelle _la charite humaine_. Il reconnait alors que ce n'est qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus meme dans le dictionnaire de la poesie, et avoue avec franchise son erreur. Il se dit: "En effet, pourquoi s'interesser a un petit enfant? Laissons-le de cote." Cependant, une larme brulante a roule sur la joue de cet adolescent, qui vient de blasphemer. Il passe peniblement la main sur son front, comme pour en ecarter un nuage dont l'opacite obscurcit son intelligence. Il se demene, mais en vain, dans le siecle ou il a ete jete; il sent qu'il n'y est pas a sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison terrible! Fatalite hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce jour! Je ne cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait la meme indifference que celle des autres voyageurs. L'adolescent se leve, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas participer, meme involontairement, a une mauvaise action. Je lui fais un signe, et il se remet a mon cote ... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au milieu de la poussiere. Les cris cessent subitement, car l'enfant a touche du pied contre un pave en saillie, et s'est fait une blessure a la tete, en tombant. L'omnibus a disparu a l'horizon et l'on ne voit plus que la rue silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ces traces, au milieu de la poussiere. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbe sur sa lanterne palotte; il y a en lui plus de coeur que dans tous ses pareils de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sur qu'il le guerira et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais, de l'endroit ou il se trouve, le regard percant du chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussiere!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en repentiras. Ma poesie ne consistera qu'a attaquer, par tous les moyens, l'homme, cette bete fauve, et le Createur, qui n'aurait pas du engendrer une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'a la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule idee, toujours presente a ma conscience!

      *       *       *       *       *

Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue etroite: chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, a distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec des paupieres sympathiques et curieuses. Elle etait grande pour son age et avait la taille elancee. D'abondants cheveux noirs, separes en deux sur la tete, tombaient en tresses independantes sur des epaules marmoreennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume; les bras musculeux d'une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue fiere et muette, et ramena dans la maison cette conscience egaree. En vain, je faisais l'insouciant; elle ne manquait jamais de me poursuivre de sa presence inopportune. Lorsque j'enjambais une autre rue, pour continuer mon chemin, elle s'arretait, faisant un violent effort sur elle-meme, au terme de cette rue etroite, immobile comme la statue du Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu'a ce que je disparusse. Une fois, cette jeune fille me preceda dans la rue, et emboita le pas devant moi. Si j'allais vite pour la depasser, elle courait presque pour maintenir la distance egale; mais, si je ralentissais le pas, pour qu'il y eut un intervalle de chemin, assez grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait la grace de l'enfance. Arrivee au terme de la rue, elle se retourna lentement, de maniere a me barrer le passage. Je n'eus pas le temps de m'esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux gonfles et rouges. Je voyais facilement qu'elle voulait me parler, et qu'elle ne savait comment s'y prendre. Devenue subitement pale comme un cadavre, elle me demanda: "Auriez-vous la bonte de me dire quelle heure est-il?" Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m'eloignai rapidement. Depuis ce jour, enfant a l'imagination inquiete et precoce, tu n'as plus revu, dans la rue etroite, le jeune homme mysterieux qui battait peniblement, de sa sandale lourde, le pave des carrefours tortueux. L'apparition de cette comete enflammee ne reluira plus, comme un triste sujet de curiosite fanatique, sur la facade de ton observation decue; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-etre toujours, a celui qui ne paraissait pas s'inquieter des maux, ni des biens de la vie presente, et s'en allait au hasard, avec une figure horriblement morte, les cheveux herisses, la demarche chancelante, et les bras nageant aveuglement dans les eaux ironiques de l'ether comme pour y chercher la proie sanglante de l'espoir, ballottee continuellement, a travers les immenses regions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la fatalite. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus!... Qui sait? Peut-etre que cette fille n'etait pas ce qu'elle se montrait. Sous une enveloppe naive, elle cachait peut-etre une immense ruse, le poids de dix-huit annees, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d'amour s'expatrier avec gaite des iles Britanniques, et franchir le detroit. Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dores, devant la lumiere parisienne; et, quand vous les aperceviez, vous disiez: "Mais elles sont encore enfants; elles n'ont pas plus de dix ou douze ans." En realite elles en avaient vingt. Oh! dans cette supposition, maudits soient-ils les detours de cette rue obscure! Horrible! horrible! ce qui s'y passe. Je crois que sa mere la frappa parce qu'elle ne faisait pas son metier avec assez d'adresse. Il est possible que ce ne fut qu'un enfant, et alors la mere est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas croire a cette supposition, qui n'est qu'une hypothese, et je prefere aimer, dans ce caractere romanesque, une ame qui se devoile trop tot ... Ah! vois-tu, jeune fille, je t'engage a ne plus reparaitre devant mes yeux, si jamais je repasse dans la rue etroite. Il pourrait t'en couter cher! Deja le sang et la haine me montent vers la tete, a flots bouillants. Moi, etre assez genereux pour aimer mes semblables! Non, non! Je l'ai resolu depuis le jour de ma naissance! Ils ne m'aiment pas, eux! On verra les mondes se detruire, et le granit glisser, comme un cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infame d'un etre humain. Arriere ... arriere, cette main!... Jeune fille, tu n'es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes. Non, non, je t'en supplie; ne reparais plus devant mes sourcils fronces et louches. Dans un moment d'egarement, je pourrais te prendre les bras, les tordre comme un linge lave dont on exprime l'eau, ou les casser avec fracas, comme deux branches seches, et te les faire ensuite manger, en employant la force. Je pourrais, en prenant ta tete entre mes mains, d'un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux levres, une graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l'insomnie eternelle de la vie. Je pourrais, cousant tes paupieres avec une aiguille, te priver du spectacle de l'univers, et te mettre dans l'impossibilite de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer mes forces en decrivant la derniere circonference, et te lancer contre la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine, pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma mechancete! Ils s'arracheront sans treve des lambeaux et des lambeaux de chair; mais, la goutte de sang reste ineffacable, a la meme place, et brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai a une demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes veneres de ton corps, et de les preserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le corps est reste plaque sur la muraille, comme une poire mure, et n'est pas tombe a terre; mais, les chiens savent accomplir des bonds eleves, si l'on n'y prend garde.

      *       *       *       *       *

Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il est gentil! Ses yeux hardis dardent quelque objet invisible, au loin, dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il ne s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul; mais, ce n'est pas son caractere.

Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il est gentil! Un homme, mu par un dessein cache, vient s'asseoir a cote de lui, sur le meme banc, avec des allures equivoques. Qui est-ce? Je n'ai pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnaitrez a sa conversation tortueuse. Ecoutons-les, ne les derangeons pas:

--A quoi pensais-tu, enfant?

--Je pensais au ciel.

--Il n'est pas necessaire que tu penses au ciel; c'est deja assez de penser a la terre. Es-tu fatigue de vivre, toi qui viens a peine de naitre?

--Non, mais chacun prefere le ciel a la terre.

--Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a ete fait par Dieu, ainsi que la terre, sois sur que tu y rencontreras les memes maux qu'ici-bas. Apres ta mort, tu ne seras pas recompense d'apres tes merites; car, si l'on te commet des injustices sur cette terre (comme tu l'eprouveras, par experience, plus tard), il n'y a pas de raison pour que, dans l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux a faire, c'est de ne pas penser a Dieu, et de te faire justice toi-meme, puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades t'offensait, est-ce que tu ne serais pas heureux de le tuer?

--Mais, c'est defendu.

--Ce n'est pas si defendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se laisser attraper. La justice qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est la jurisprudence de l'offense qui compte. Si tu detestais un de tes camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu'a chaque instant tu aies sa pensee devant tes yeux?

--C'est vrai.

--Voila donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta vie: car, voyant que ta haine n'est que passive, il ne continuera pas moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunement. Il n'y a donc qu'un moyen de faire cesser la situation; c'est de se debarrasser de son ennemi. Voila ou je voulais en venir, pour te faire comprendre sur quelles bases est fondee la societe actuelle. Chacun doit se faire justice lui-meme, sinon il n'est qu'un imbecile. Celui qui remporte la victoire sur ses semblables, celui-la est le plus ruse et le plus fort. Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables?

--Oui, oui.

--Sois donc le plus fort et le plus ruse. Tu es encore trop jeune pour etre le plus fort; mais, des aujourd'hui, tu peux employer la ruse, le plus bel instrument des hommes de genie. Lorsque le berger David atteignait au front le geant Goliath d'une pierre lancee par la fronde, est-ce qu'il n'est pas admirable de remarquer que c'est seulement par la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils s'etaient pris a bras-le-corps, le geant l'aurait ecrase comme une mouche? Il en est de meme pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es desireux d'etendre ta volonte; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu desires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m'as-tu trompe quand tu m'as affirme ces nobles pretentions?

--Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acquerir ce que je desire par d'autres moyens.

--Alors, tu n'acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne menent a rien. Il faut mettre a l'oeuvre des leviers plus energiques et des trames plus savantes. Avant que tu deviennes celebre par ta vertu et que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des cabrioles par dessus ton dos, et d'arriver au bout de la carriere avant toi, de telle maniere qu'il ne s'y trouvera plus de place pour tes idees etroites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l'horizon du temps present. N'as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire immense qu'apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les engendrer et les deposer aux pieds des conquerants. Sans les cadavres et les membres epars que tu apercois dans la plaine, ou s'est opere sagement le carnage, il n'y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il n'y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu'on veut devenir celebre, il faut se plonger avec grace dans des fleuves de sang, alimentes par de la chair a canon. Le but excuse le moyen. La premiere chose, pour devenir celebre, est d'avoir de l'argent. Or, comme tu n'en as pas, il faudra assassiner pour en acquerir; mais, comme tu n'es pas assez fort pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres aient grossi. Et, pour qu'ils grossissent plus vite, je te conseille de faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une heure le soir. De cette maniere, tu pourras essayer le crime, avec un certain succes, des l'age de quinze ans, au lieu d'attendre jusqu'a vingt. L'amour de la gloire excuse tout, et peut-etre, plus tard, maitre de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as fait du mal au commencement ...

Maldoror s'apercoit que le sang bouillonne dans la tete de son jeune interlocuteur; ses narines sont gonflees, et ses levres rejettent une legere ecume blanche. Il lui tate le pouls; les pulsations sont precipitees. La fievre a gagne ce corps delicat. Il craint les suites de ses paroles; il s'esquive, le malheureux, contrarie de n'avoir pas pu entretenir cet enfant pendant plus longtemps. Lorsque, dans l'age mur, il est si difficile de maitriser les passions, balance entre le bien et le mal, qu'est-ce dans un esprit, encore plein d'inexperience? et quelle somme d'energie relative ne lui faut-il pas en plus? L'enfant en sera quitte pour garder le lit trois jours. Plut au ciel que le contact maternel amene la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe d'une belle ame!

     *       *       *       *       *

La, dans un bosquet entoure de fleurs, dort l'hermaphrodite, profondement assoupi sur le gazon, mouille de ses pleurs. La lune a degage son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pales rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment l'energie la plus virile, en meme temps que la grace d'une vierge celeste. Rien ne parait naturel en lui, pas meme les muscles de son corps, qui se fraient un passage a travers les contours harmonieux de formes feminines. Il a le bras recourbe sur le front, l'autre main appuyee contre la poitrine, comme pour comprimer les battements d'un coeur ferme a toutes les confidences, et charge du pesant fardeau d'un secret eternel. Fatigue de la vie, et honteux de marcher parmi des etres qui ne lui ressemblent pas, le desespoir a gagne son ame, et il s'en va seul, comme le mendiant de la vallee. Comment se procure-t-il les moyens d'existence? Des ames compatissantes veillent de pres sur lui, sans qu'il se doute de cette surveillance, et ne l'abandonnent pas: il est si bon! il est si resigne! Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractere sensible, sans leur toucher la main, et se tient a distance, dans la crainte d'un danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour compagne, ses yeux se levent vers le ciel, et retiennent avec peine une larme de reproche contre la Providence; mais, il ne repond pas a cette question imprudente, qui repand, dans la neige de ses paupieres, la rougeur de la rose matinale. Si l'entretien se prolonge, il devient inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l'horizon, comme pour chercher a fuir la presence d'un ennemi invisible qui s'approche, fait de la main un adieu brusque, s'eloigne sur les ailes de sa pudeur en eveil, et disparait dans la foret. On le prend generalement pour un fou. Un jour, quatre hommes masques, qui avaient recu des ordres, se jeterent sur lui et le garrotterent solidement, de maniere qu'il ne put remuer que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanieres sur son dos, et ils lui dirent qu'il se dirigeat sans delai vers la route qui mene a Bicetre. Il se mit a sourire en recevant les coups, et leur parla avec tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines qu'il avait etudiees et qui montraient une grande instruction dans celui qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les destinees de l'humanite ou il devoila entiere la noblesse poetique de son ame, que ses gardiens, epouvantes jusqu'au sang de l'action qu'ils avaient commise, delierent ses membres brises, se trainerent a ses genoux, en demandant un pardon qui fut accorde, et s'eloignerent, avec les marques d'une veneration qui ne s'accorde pas ordinairement aux hommes. Depuis cet evenement, dont on parla beaucoup, son secret fut devine par chacun, mais on parait l'ignorer, pour ne pas augmenter ses souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans verification prealable, dans un hospice d'alienes. Lui, il emploie la moitie de son argent; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit un homme et une femme qui se promenent dans quelque allee de platanes, il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie nouvelle aller etreindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une hallucination, et la raison ne tarde pas a reprendre son empire. C'est pourquoi il ne mele sa presence, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes; car sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette idee qu'il n'est qu'un monstre, l'empeche d'accorder sa sympathie brulante a qui que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les autres. Son orgueil lui repete cet axiome: "Que chacun reste dans sa nature." Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint qu'en joignant sa vie a un homme ou a une femme, on ne lui reproche tot ou tard, comme une faute enorme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche dans son amour-propre, offense par cette supposition impie qui ne vient que de lui, et il persevere a rester seul, au milieu des tourments, et sans consolation. La, dans un bosquet entoure de fleurs, dort l'hermaphrodite, profondement assoupi sur le gazon, mouille de ses pleurs. Les oiseaux, eveilles, contemplent avec ravissement cette figure melancolique, a travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste comme une tombe, par la presence nocturne de l'hermaphrodite infortune. O voyageur egare, par ton esprit d'aventure qui t'a fait quitter ton pere et ta mere, des l'age le plus tendre: par les souffrances que la soif t'a causees, dans le desert: par ta patrie que tu cherches peut-etre, apres avoir longtemps erre, proscrit, dans des contrees etrangeres; par ton coursier, ton fidele ami, qui a supporte, avec toi, l'exil et l'intemperie des climats que te faisait parcourir ton humeur vagabonde; par la dignite que donnent a l'homme les voyages sur les terres lointaines et les mers inexplorees, au milieu des glacons polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec ta main, comme avec un fremissement de la brise, ces boucles de cheveux, repandues sur le sol, et qui se melent a l'herbe verte. Ecarte-toi de plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacree; c'est l'hermaphrodite lui-meme qui l'a voulu. Il ne veut pas que des levres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumes par le souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet instant, comme les etoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire que c'est une etoile elle-meme qui est descendue de son orbite, en traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa clarte de diamant, comme d'une aureole. La nuit, ecartant du doigt sa tristesse, se revet de tous ses charmes pour feter le sommeil de cette incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l'innocence des anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches penchent sur lui leur elevation touffue, afin de le preserver de la rosee, et la brise, faisant resonner les cordes de sa harpe melodieuse, envoie ses accords joyeux, a travers le silence universel, vers ces paupieres baissees, qui croient assister, immobiles, au concert cadence des mondes suspendus. Il reve qu'il est heureux; que sa nature corporelle a change: ou que, du moins, il s'est envole sur un nuage pourpre, vers une autre sphere, habitee par des etres de meme nature que lui. Helas! que son illusion se prolonge jusqu'au reveil de l'aurore! Il reve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses guirlandes folles, et l'impregnent de leurs parfums suaves, pendant qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un etre humain d'une beaute magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crepusculaire que ses bras entrelacent; et, quand il se reveillera, ses bras ne l'entrelaceront plus. Ne te reveille pas, hermaphrodite; ne te reveille pas encore, je t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours. Que ta poitrine se souleve, en poursuivant l'espoir chimerique du bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah! n'ouvre pas tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas etre temoin de ton reveil. Peut-etre un jour, a l'aide d'un livre volumineux, dans des pages emues, raconterai-je ton histoire, epouvante de ce qu'elle contient, et des enseignements qui s'en degagent. Jusqu'ici, je ne l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai voulu, d'abondantes larmes tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fut de vieillesse. Mais, je veux avoir a la fin ce courage. Je suis indigne de n'avoir pas plus de nerfs qu'une femme, et de m'evanouir, comme une petite fille, chaque fois que je reflechis a ta grande misere. Dors ... dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c'etait pour moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein!

      *       *       *       *       *

Quand une femme, a la voix de soprano, emet ses notes vibrantes et melodieuses, a l'audition de cette harmonie humaine, mes yeux se remplissent d'une flamme latente et lancent des etincelles douloureuses, tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade. D'ou peut venir cette repugnance profonde pour tout ce qui tient a l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'ecoute avec volupte ces notes perlees qui s'echappent en cadence a travers les ondes elastiques de l'atmosphere. La perception ne transmet a mon ouie qu'une impression d'une douceur a fondre les nerfs et la pensee; un assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un voile qui tamise la lumiere du jour, la puissance active de mes sens et les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis entre les bras de la surdite! Aux premieres epoques de mon enfance, je n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes difficultes, on parvint a m'apprendre a parler, c'etait seulement, apres avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un ecrivait, que je pouvais communiquer, a mon tour, le fil de mes raisonnements. Un jour, jour nefaste, je grandissais en beaute et en innocence; et chacun admirait l'intelligence et la bonte du divin adolescent. Beaucoup de consciences rougissaient quand elles contemplaient ces traits limpides ou son ame avait place son trone. On ne s'approchait de lui qu'avec veneration, parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je savais de reste que les roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas fleurir perpetuellement, tressees en guirlandes capricieuses, sur son front modeste et noble, qu'embrassaient avec frenesie toutes les meres. Il commencait a me sembler que l'univers, avec sa voute etoilee de globes impassibles et agacants, n'etait peut-etre pas ce que j'avais reve de plus grandiose. Un jour, donc, fatigue de talonner du pied le sentier abrupte du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant comme un homme ivre, a travers les catacombes obscures de la vie, je soulevai avec lenteur mes yeux spleenetiques, cernes d'un grand cercle bleuatre, vers la concavite du firmament, et j'osai penetrer, moi, si jeune, les mysteres du ciel! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je soulevai la paupiere effaree plus haut, plus haut encore, jusqu'a ce que j'apercusse un trone, forme d'excrements humains et d'or, sur lequel tronait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait avec des draps non laves d'hopital, celui qui s'intitule lui-meme le Createur! Il tenait a la main le trone pourri d'un homme mort, et le portait, alternativement, des yeux au nez et du nez a la bouche; une fois a la bouche, on devine ce qu'il en faisait. Ses pieds plongeaient dans une vaste mare de sang en ebullition, a la surface duquel s'elevaient tout a coup, comme des tenias a travers le contenu d'un pot de chambre, deux ou trois tetes prudentes, et qui s'abaissaient aussitot, avec la rapidite de la fleche: un coup de pied, bien applique sur l'os du nez, etait la recompense connue de la revolte au reglement, occasionnee par le besoin de respirer un autre milieu; car, enfin, ces hommes n'etaient pas des poissons! Amphibies tout au plus, ils nageaient entre deux eaux dans ce liquide immonde!... jusqu'a ce que, n'ayant plus rien dans la main, le Createur, avec les deux premieres griffes du pied, saisit un autre plongeur par le cou, comme dans une tenaille, et le soulevat en l'air, en dehors de la vase rougeatre, sauce exquise! Pour celui-la, il faisait comme pour l'autre. Il lui devorait d'abord la tete, les jambes et les bras, et en dernier lieu le tronc, jusqu'a ce qu'il ne restat plus rien; car, il croquait les os. Ainsi de suite, durant les autres heures de son eternite. Quelquefois il s'ecriait: "Je vous ai crees; donc j'ai le droit de faire de vous ce que je veux. Vous ne m'avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais souffrir, et c'est pour mon plaisir." Et il reprenait son repas cruel, en remuant sa machoire inferieure, laquelle remuait sa barbe pleine de cervelle. O lecteur, ce dernier detail ne te fait-il pas venir l'eau a la bouche? N'en mange pas qui vont d'une pareille cervelle, si bonne, toute fraiche et qui vient d'etre pechee il n'y a qu'un quart d'heure dans le lac aux _poissons_. Les membres paralyses, et la gorge muette, je contemplai quelque temps ce spectacle. Trois fois, je faillis tomber a la renverse, comme un homme qui subit une emotion trop forte; trois fois, je parvins a me remettre sur les pieds. Pas une fibre de mon corps ne restait immobile; et je tremblais, comme tremble la lave interieure d'un volcan. A la fin, ma poitrine oppressee, ne pouvant chasser avec assez de vitesse l'air qui donne la vie, les levres de ma bouche s'entr'ouvrirent, et je poussai un cri ... un cri si dechirant ... que je l'entendis! Les entraves de mon oreille se delierent d'une maniere brusque, le tympan craqua sous le choc de cette masse d'air sonore repoussee loin de moi avec energie, et il se passa un phenomene nouveau dans l'organe condamne par la nature. Je venais d'entendre un son! Un cinquieme sens se revelait en moi! Mais, quel plaisir eusse-je pu trouver d'une pareille decouverte? Desormais, le son humain n'arriva a mon oreille qu'avec le sentiment de la douleur qu'engendre la pitie pour une grande injustice. Quand quelqu'un me parlait, je me rappelais ce que j'avais vu, un jour, au-dessus des spheres visibles, et la traduction de mes sentiments etouffes en un hurlement impetueux, dont le timbre etait identique a celui de mes semblables! Je ne pouvais pas lui repondre; car, les supplices exerces sur la faiblesse de l'homme, dans cette mer hideuse de pourpre, passaient devant mon front en rugissant comme des elephants ecorches, et rasaient de leurs ailes de feu mes cheveux calcines. Plus tard, quand je connus davantage l'humanite, a ce sentiment de pitie se joignit une fureur intense contre cette tigresse maratre, dont les enfants endurcis ne savent que maudire et faire le mal. Audace du mensonge! ils disent que le mal n'est chez eux qu'a l'etat d'exception!... Maintenant, c'est fini depuis longtemps; depuis longtemps, je n'adresse la parole a personne. O vous, qui que vous soyez, quand vous serez a cote de moi, que les cordes de votre glotte ne laissent echapper aucune intonation; que votre larynx immobile n'aille pas s'efforcer de surpasser le rossignol; et vous-meme n'essayez nullement de me faire connaitre votre ame a l'aide du langage. Gardez un silence religieux, que rien n'interrompe; croisez humblement vos mains sur la poitrine, et dirigez vos paupieres sur le bas. Je vous l'ai dit, depuis la vision qui me fit connaitre la verite supreme, assez de cauchemars ont suce avidement ma gorge, pendant les nuits et les jours, pour avoir encore le courage de renouveler, meme par la pensee, les souffrances que j'eprouvai dans cette heure infernale, qui me poursuit sans relache de son souvenir. Oh! quand vous entendez l'avalanche de neige tomber du haut de la froide montagne; la lionne se plaindre, au desert aride, de la disparition de ses petits; la tempete accomplir sa destinee; le condamne mugir, dans la prison, la veille de la guillotine; et le poulpe feroce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur les nageurs et les naufrages, dites-le, ces voix majestueuses ne sont-elle pas plus belles que le ricanement de l'homme!

      *       *       *       *       *

Il existe un insecte que les hommes nourrissent a leurs frais. Ils ne lui doivent rien; mais, ils le craignent. Celui-ci, qui n'aime pas le vin, mais qui prefere le sang, si on ne satisfaisait pas a ses besoins legitimes, serait capable par un pouvoir occulte, de devenir aussi gros qu'un elephant, d'ecraser les hommes comme des epis. Aussi faut-il voir comme on le respecte, comme on l'entoure d'une veneration canine, comme on le place en haute estime au-dessus des animaux de la creation. On lui donne la tete pour trone, et lui, accroche ses griffes a la racine des cheveux, avec dignite. Plus tard, lorsqu'il est gras et qu'il entre dans un age avance, en imitant la coutume d'un peuple ancien, on le tue, afin de ne pas lui faire sentir les atteintes de la vieillesse. On lui fait des funerailles grandioses, comme a un heros, et la biere, qui le conduit directement vers le couvercle de la tombe, est portee, sur les epaules, par les principaux citoyens. Sur la terre humide que le fossoyeur remue avec sa pelle sagace, on combine des phrases multicolores sur l'immortalite de l'ame, sur le neant de la vie, sur la volonte inexplicable de la Providence, et le marbre se referme, a jamais, sur cette existence, laborieusement remplie, qui n'est plus qu'un cadavre. La foule se disperse, et la nuit ne tarde pas a couvrir de ses ombres les murailles du cimetiere.

Mais, consolez-vous, humains, de sa perte douloureuse. Voici sa famille innombrable, qui s'avance, et dont il vous a liberalement gratifie, afin que votre desespoir fut moins amer, et comme adouci par la presence agreable de ces avortons hargneux, qui deviendront plus tard de magnifiques poux, ornes d'une beaute remarquable, monstres a allure de sage. Il a couve plusieurs douzaines d'oeufs cheris, avec son aile maternelle, sur vos cheveux, desseches par la succion acharnee de ces etrangers redoutables. La periode est promptement venue, ou les oeufs ont eclate. Ne craignez rien, ils ne tarderont pas a grandir, ces adolescents philosophes, a travers cette vie ephemere. Ils grandiront tellement, qu'ils vous le feront sentir, avec leurs griffes et leurs sucoirs.

Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne devorent pas les os de votre tete, et qu'ils se contentent d'extraire avec leur pompe, la quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire: c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur machoire etait conforme a la mesure de leurs voeux infinis, la cervelle, la retine des yeux, la colonne vertebrale, tout votre corps y passerait. Comme une goutte d'eau. Sur la tete d'un jeune mendiant des rues, observez, avec un microscope, un pou qui travaille; vous m'en donnerez des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour etre conscrits; car, ils n'ont pas la taille necessaire exigee par la loi. Ils appartiennent au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n'hesitent pas a les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait devore en un clin d'oeil, malgre sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer la nouvelle. L'elephant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne vous conseille pas de tenter cet essai perilleux. Gare a vous, si votre main est poilue, ou que seulement elle soit composee d'os et de chair. C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils etaient a la torture. La peau disparait par un etrange enchantement. Les poux sont incapables de commettre autant de mal que leur imagination en medite. Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui lechez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis deja content de la quantite de mal qu'il te fait, o race humaine; seulement, je voudrais qu'il t'en fit davantage.

Jusqu'a quand garderas-tu le culte vermoulu de ce dieu, insensible a tes prieres et aux offrandes genereuses que tu lui offres en holocauste expiatoire? Vois, il n'est pas reconnaissant, ce manitou horrible, des larges coupes de sang et de cervelle que tu repands sur ses autels, pieusement decores de guirlandes de fleurs. Il n'est pas reconnaissant ... car, les tremblements de terre et les tempetes continuent de sevir depuis le commencement des choses. Et, cependant, spectacle digne d'observation, plus il se montre indifferent, plus tu l'admires. On voit que tu te mefies de ses attributs, qu'il cache; et ton raisonnement s'appuie sur cette consideration, qu'une divinite d'une puissance extreme peut seule montrer tant de mepris envers les fideles qui obeissent a sa religion. C'est pour cela que, dans chaque pays, existent des dieux divers, ici, le crocodile; la, la vendeuse d'amour; mais, quand il s'agit du pou, a ce nom sacre, baisant universellement les chaines de leur esclavage, tous les peuples s'agenouillent ensemble sur le parvis auguste, devant le piedestal de l'idole informe et sanguinaire. Le peuple qui n'obeirait pas a ses propres instincts de rampement, et ferait mine de revolte, disparaitrait tot ou tard de la terre, comme la feuille d'automne, aneanti par la vengeance du dieu inexorable.

O pou, a la prunelle recroquevillee; tant que les fleuves repandront la pente de leurs eaux dans les abimes de la mer; tant que les astres graviteront sur le sentier de leur orbite; tant que le vide muet n'aura pas d'horizon; tant que l'humanite dechirera ses propres flancs par des guerres funestes; tant que la justice divine precipitera ses foudres vengeresses sur ce globe egoiste; tant que l'homme meconnaitra son createur, et se narguera de lui, non sans raison, en y melant du mepris, ton regne sera assure sur l'univers, et ta dynastie etendra ses anneaux de siecle en siecle. Je te salue, soleil levant, liberateur celeste, toi, l'ennemi invisible de l'homme. Continue de dire a la salete de s'unir avec lui dans des embrassements impurs, et de lui jurer, par des serments, non ecrits dans la poudre, qu'elle restera son amante fidele jusqu'a l'eternite. Baise de temps en temps la robe de cette grande impudique, en memoire des services importants qu'elle ne manque pas de te rendre. Si elle ne seduisait pas l'homme, avec ses mamelles lascives, il est probable que tu ne pourrais pas exister, toi, le produit de cet accouplement raisonnable et consequent. O fils de la salete! dis a ta mere que si elle delaisse la couche de l'homme, marchant a travers des routes solitaires, seule et sans appui, elle verra son existence compromise. Que ses entrailles, qui t'ont porte neuf mois dans leurs parois parfumees, s'emeuvent un instant a la pensee des dangers que courrait, par suite, leur tendre fruit, si gentil et si tranquille, mais deja froid et feroce. Salete, reine des empires, conserve aux yeux de ma haine le spectacle de l'accroissement insensible des muscles de ta progeniture affamee. Pour atteindre ce but, tu sais que tu n'as qu'a te coller plus etroitement contre les flancs de l'homme. Tu peux le faire, sans inconvenient pour la pudeur, puisque, tous les deux, vous etes maries depuis longtemps.

Pour moi, s'il m'est permis d'ajouter quelques mots a cet hymne de glorification, je dirai que j'ai fait construire une fosse, de quarante lieues carrees, et d'une profondeur relative. C'est la que git, dans sa virginite immonde, une mine vivante de poux. Elle remplit les bas-fonds de la fosse, et serpente ensuite, en larges veines denses, dans toutes les directions. Voici comment j'ai construit cette mine artificielle. J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanite. On m'a vu se coucher avec lui pendant trois nuits consecutives, et je le jetai dans la fosse. La fecondation humaine, qui aurait ete nulle dans d'autres cas pareils, fut acceptee, cette fois, par la fatalite; et, au bout de quelques jours, des milliers de monstres, grouillant dans un noeud compacte de matiere, naquirent a la lumiere. Ce noeud hideux devint, par le temps, de plus en plus immense, tout en acquerant la propriete liquide du mercure, et se ramifia en plusieurs branches, qui se nourrissent, actuellement, en se devorant elles-memes (la naissance est plus grande que la mortalite), toutes les fois que je ne leur jette pas en pature un batard qui vient de naitre, et dont la mere desirait la mort, ou un bras que je vais couper a quelque jeune fille, pendant la nuit, grace au chloroforme. Tous les quinze ans, les generations de poux, qui se nourrissent de l'homme, diminuent d'une maniere notable, et predisent elles-memes, infailliblement, l'epoque prochaine de leur complete destruction. Car, l'homme, plus intelligent que son ennemi, parvient a le vaincre. Alors, avec une pelle infernale qui accroit mes forces, j'extrais de cette mine inepuisable des blocs de poux, grands comme des montagnes, je les brise a coups de hache, et je les transporte, pendant les nuits profondes, dans les arteres des cites. La, au contact de la temperature humaine, ils se dissolvent comme aux premiers jours de leur formation dans les galeries tortueuses de la mine souterraine, se creusent un lit dans le gravier, et se repandent en ruisseaux dans les habitations, comme des esprits nuisibles. Le gardien de la maison aboie sourdement, car il lui semble qu'une legion d'etres inconnus perce les pores des murs, et apporte la terreur au chevet du sommeil. Peut-etre n'etes-vous pas, sans avoir entendu, au moins, une fois dans votre vie, ces sortes d'aboiements douloureux et prolonges. Avec ses yeux impuissants, il tache de percer l'obscurite de la nuit; car, son cerveau de chien ne comprend pas cela. Ce bourdonnement l'irrite, et il sent qu'il est trahi. Des millions d'ennemis s'abattent ainsi, sur chaque cite, comme des nuages de sauterelles. En voila pour quinze ans. Ils combattront l'homme, en lui faisant des blessures cuisantes. Apres ce laps de temps, j'en enverrai d'autres. Quand je concasse les blocs de matiere animee, il peut arriver qu'un fragment soit plus dense qu'un autre. Ses atomes s'efforcent avec rage de separer leur agglomeration pour aller tourmenter l'humanite; mais, la cohesion resiste dans sa durete. Par une supreme convulsion, ils engendrent un tel effort, que la pierre, ne pouvant pas disperser ses principes vivants, s'elance elle-meme jusqu'au haut des airs comme par un effet de la poudre, et retombe, en s'enfoncant solidement sous le sol. Parfois, le paysan reveur apercoit un aerolithe fendre verticalement l'espace, en se dirigeant, du cote du bas, vers un champ de mais. Il ne sait d'ou vient la pierre. Vous avez maintenant, claire et succinte, l'explication du phenomene.

Si la terre etait couverte de poux, comme de grains de sable le rivage de la mer, la race humaine serait aneantie, en proie a des douleurs terribles. Quel spectacle! Moi, avec des ailes d'ange, immobile dans les airs, pour le contempler!

     *       *       *       *       *

O mathematiques severes, je ne vous ai pas oubliees, depuis que vos savantes lecons, plus douces que le miel, filtrerent dans mon coeur, comme une onde rafraichissante. J'aspirais instinctivement, des le berceau, a boire a votre source, plus ancienne que le soleil, et je continue encore de fouler le parvis sacre de votre temple solennel, moi, le plus fidele de vos inities. Il y avait du vague dans mon esprit, un je ne sais quoi epais comme de la fumee; mais, je sus franchir religieusement les degres qui menent a votre autel, et vous avez chasse ce voile obscur, comme le vent chasse le damier. Vous avez mis, a la place, une froideur excessive, une prudence consommee et une logique implacable. A l'aide de votre lait fortifiant, mon intelligence s'est rapidement developpee, et a pris des proportions immenses, au milieu de cette clarte ravissante dont vous faites present, avec prodigalite, a ceux qui vous aiment d'un sincere amour. Arithmetique! algebre! geometrie! trinite grandiose! triangle lumineux! Celui qui ne vous a pas connues est un insense! Il meriterait l'epreuve des plus grands supplices; car, il y a du mepris aveugle dans son insouciance ignorante; mais, celui qui vous connait et vous apprecie ne veut plus rien des biens de la terre; se contente de vos jouissances magiques; et, porte sur vos ailes sombres, ne desire plus que de s'elever, d'un vol leger, en construisant une helice ascendante, vers la voute spherique des cieux. La terre ne lui montre que des illusions et des fantasmagories morales: mais vous, o mathematiques concises, par l'enchainement rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de vos lois de fer, vous faites luire, aux yeux eblouis, un reflet puissant de cette verite supreme dont on remarque l'empreinte dans l'ordre de l'univers. Mais, l'ordre qui vous entoure, represente surtout par la regularite parfaite du carre, l'ami de Pythagore, est encore plus grand; car, le Tout-Puissant s'est revele completement, lui et ses attributs, dans ce travail memorable qui consista a faire sortir, des entrailles du chaos, vos tresors de theoremes et vos magnifiques splendeurs. Aux epoques antiques et dans les temps modernes, plus d'une grande imagination humaine vit son genie, epouvante, a la contemplation de vos figures symboliques tracees sur le papier brulant, comme autant de signes mysterieux, vivants d'une haleine latente, que ne comprend pas le vulgaire profane et qui n'etaient que la revelation eclatante d'axiomes et d'hieroglyphes eternels, qui ont existe avant l'univers et qui se maintiendront apres lui. Elle se demande, penchee vers le precipice d'un point d'interrogation fatal, comment se fait-il que les mathematiques contiennent tant d'imposante grandeur et tant de verite incontestable, tandis que, si elle les compare a l'homme, elle ne trouve en ce dernier que faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit superieur, attriste, auquel la familiarite noble de vos conseils fait sentir davantage la petitesse de l'humanite et son incomparable folie, plonge sa tete, blanchie, sur une main decharnee et reste absorbe dans des meditations surnaturelles. Il incline ses genoux devant vous, et sa veneration rend hommage a votre visage divin, comme a la propre image du Tout-Puissant. Pendant mon enfance, vous m'apparutes, une nuit de mai, aux rayons de la lune, sur une prairie verdoyante, aux bords d'un ruisseau limpide, tout les trois egales en grace et en pudeur, toutes les trois pleines de majeste comme des reines. Vous fites quelques pas vers moi, avec votre longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirates vers vos freres mamelles, comme un fils beni. Alors, j'accourus avec empressement, mes mains crispees sur votre blanche gorge. Je me suis nourri, avec reconnaissance, de votre manne feconde, et j'ai senti que l'humanite grandissait en moi et devenait meilleure. Depuis ce temps, o deesses rivales, je ne vous ai pas abandonnees. Depuis ce temps, que de projets energiques, que de sympathies, que je croyais avoir gravees sur les pages de mon coeur, comme sur du marbre, n'ont-elles pas efface lentement, de ma raison desabusee, leurs lignes configuratives, comme l'aube naissante efface les ombres de la nuit! Depuis ce temps, j'ai vu la mort, dans l'intention, visible a l'oeil nu, de peupler les tombeaux, ravager les champs de bataille, engraisses par le sang humain et faire pousser des fleurs matinales par-dessus les funebres ossements. Depuis ce temps, j'ai assiste aux revolutions de notre globe; les tremblements de terre, les volcans, avec leur lave embrasee, le simoun du desert et les naufrages de la tempete ont eu ma presence pour spectateur impassible. Depuis ce temps, j'ai vu plusieurs generations humaines elever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l'espace, avec la joie inexperiente de la chrysalide qui salue sa derniere metamorphose, et mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tete courbee, comme des fleurs fanees que balance le sifflement plaintif du vent. Mais, vous, vous restez toujours les memes. Aucun changement, aucun air empeste n'effleure les rocs escarpes et les vallees immenses de votre identite. Vos pyramides modestes dureront davantage que les pyramides d'Egypte, fourmilieres elevees par la stupidite et l'esclavage. La fin des siecles verra encore, debout sur les ruines du temps, vos chiffres cabalistiques, vos equations laconiques et vos lignes sculpturales sieger a la droite vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les etoiles s'enfonceront, avec desespoir, comme des trombes, dans l'eternite d'une nuit horrible et universelle, et que l'humanite, grimacante, songera a faire ses comptes avec le jugement dernier. Merci, pour les services innombrables que vous m'avez rendus. Merci, pour les qualites etrangeres dont vous avez enrichi mon intelligence. Sans vous, dans ma lutte contre l'homme, j'aurai peut-etre ete vaincu. Sans vous, il m'aurait fait rouler dans le sable et embrasser la poussiere de ses pieds. Sans vous, avec une griffe perfide, il aurait laboure ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu sur mes gardes, comme un athlete experimente. Vous me donnates la froideur qui surgit de vos conceptions sublimes, exemptes de passion. Je m'en servis pour rejeter avec dedain les jouissances ephemeres de mon court voyage et pour renvoyer de ma porte les offres sympathiques, mais trompeuses, de mes semblables. Vous me donnates la prudence opiniatre qu'on dechiffre a chaque pas dans vos methodes admirables de l'analyse, de la synthese et de la deduction. Je m'en servis pour derouter les ruses pernicieuses de mon ennemi mortel, pour l'attaquer, a mon tour, avec adresse, et plonger, dans les visceres de l'homme, un poignard aigu qui restera a jamais enfonce dans son corps; car, c'est une blessure dont il ne se relevera pas. Vous me donnates la logique, qui est comme l'ame elle-meme de vos enseignements, pleine de sagesse; avec ses syllogismes, dont le labyrinthe complique n'en est que plus comprehensible, mon intelligence sentit s'accroitre du double ses forces audacieuses. A l'aide de cet auxiliaire terrible, je decouvris, dans l'humanite, en nageant vers les bas-fonds, en face de l'ecueil de la haine, la mechancete noire et hideuse, qui croupissait au milieu de miasmes deleteres, en s'admirant le nombril. Le premier, je decouvris, dans les tenebres de ses entrailles, ce vice nefaste, le mal! superieur en lui au bien. Avec cette arme empoisonnee que vous me pretates, je fis descendre, de son piedestal, construit par la lachete de l'homme, le Createur lui-meme! Il grinca des dents et subit cette injure ignominieuse; car, il avait pour adversaire quelqu'un de plus fort que lui. Mais, je le laisserai de cote, comme un paquet de ficelles, afin d'abaisser mon vol ... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette reflexion que rien de solide n'avait ete bati sur vous. C'etait une maniere ingenieuse de faire comprendre que le premier venu ne pouvait pas sur le coup decouvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi de plus solide que les trois qualites principales deja nommees qui s'elevent, entrelacees comme une couronne unique, sur le sommet auguste de votre architecture colossale? Monument qui grandit sans cesse de decouvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant, et d'explorations scientifiques, dans vos superbes domaines. O mathematiques saintes, puissiez-vous, par votre commerce perpetuel, consoler le reste de mes jours de la mechancete de l'homme et de l'injustice du Grand-Tout!

      *       *       *       *       *

"O lampe au bec d'argent, mes yeux t'apercoivent dans les airs, compagne de la voute des cathedrales, et cherchent la raison de cette suspension. On dit que tes lueurs eclairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui viennent adorer le Tout-Puissant et que tu montres aux repentis le chemin qui mene a l'autel. Ecoute, c'est fort possible; mais ... est-ce que tu as besoin de rendre de pareils services a ceux auxquels tu ne dois rien? Laisse, plongees dans les tenebres, les colonnes des basiliques; et, lorsqu'une bouffee de la tempete sur laquelle le demon tourbillonne, emporte dans l'espace, penetrera, avec lui, dans le saint lieu, en y repandant l'effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre la rafale empestee du prince du mal, eteins-toi subitement, sous son souffle fievreux, pour qu'il puisse, sans qu'on le voie, choisir ses victimes parmi les croyants agenouilles. Si tu fais cela, tu peux dire que je te devrai tout mon bonheur. Quand tu reluis ainsi, en repandant tes clartes indecises, mais suffisantes, je n'ose pas me livrer aux suggestions de mon caractere, et je reste, sous le portique sacre, en regardant par le portail entr'ouvert, ceux qui echappent a ma vengeance, dans le sein du Seigneur. O lampe poetique! toi qui serais mon amie si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des eglises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu a briller d'une maniere qui, je l'avoue, me parait extraordinaire? Tes reflets se colorent, alors; des nuances blanches de la lumiere electrique; l'oeil ne peut pas te fixer; et tu eclaires d'une flamme nouvelle et puissante les moindres details du chenil du Createur, comme si tu etais en proie a une sainte colere. Et, quand je me retire apres avoir blaspheme, tu redeviens inapercue, modeste et pale, sure d'avoir accompli un acte de justice. Dis-moi, un peu; serait-ce parce que tu connais les detours de mon coeur, que, lorsqu'il m'arrive d'apparaitre ou tu veilles, tu t'empresses de designer ma presence pernicieuse et de porter l'attention des adorateurs vers le cote ou vient de se montrer l'ennemi des hommes? Je penche vers cette opinion; car, moi aussi, je commence a te connaitre; et je sais qui tu es, vieille sorciere, qui veille si bien sur les mosquees sacrees, ou se pavane, comme la crete d'un coq, ton maitre curieux. Vigilante gardienne, tu t'es donne une mission folle. Je t'avertis; la premiere fois que tu me designeras a la prudence de mes semblables, par l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je n'aime pas ce phenomene d'optique, qui n'est mentionne, du reste, dans aucun livre de physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque teigneuse, et je te jette dans la Seine. Je ne pretends pas que, lorsque je ne te fais rien, tu te comportes sciemment d'une maniere qui me soit nuisible. La, je te permettrai de briller autant qu'il me sera agreable; la, tu me nargueras avec un sourire inextinguible; la, convaincue de l'incapacite de ton huile criminelle, tu l'urineras avec amertume." Apres avoir parle ainsi, Maldoror ne sort pas du temple, et reste les yeux fixes sur la lampe du saint lieu ... Il croit voir une espece de provocation, dans l'attitude de cette lampe, qui l'irrite au plus haut degre, par sa presence inopportune. Il se dit que, si quelque ame est renfermee dans cette lampe, elle est lache de ne pas repondre, a une attaque loyale, par la sincerite. Il bat l'air de ses bras nerveux et souhaiterait que la lampe se transformat en homme; il lui ferait passer un mauvais quart d'heure, il se le promet. Mais, le moyen qu'une lampe se change en homme; ce n'est pas naturel. Il ne se resigne pas, et va chercher, sur le parvis de la miserable pagode, un caillou plat, a tranchant effile. Il le lance en l'air avec force ... la chaine est coupee, par le milieu, comme l'herbe par la faux, et l'instrument du culte tombe a terre, en repandant son huile sur les dalles ... Il saisit la lampe pour la porter dehors, mais elle resiste et grandit. Il lui semble voir des ailes sur ses flancs, et la partie superieure revet la forme d'un buste d'ange. Le tout veut s'elever en l'air pour prendre son essor; mais il le retient d'une main ferme. Une lampe et un ange qui forment un meme corps, voila ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnait la forme de la lampe; il reconnait la forme de l'ange; mais, il ne peut pas les scinder dans son esprit; en effet, dans la realite, elles sont collees l'une dans l'autre, et ne forment qu'un corps independant et libre; mais, lui croit que quelque nuage a voile ses yeux, et lui a fait perdre un peu de l'excellence de sa vue. Neanmoins, il se prepare a la lutte avec courage, car son adversaire n'a pas peur. Les gens naifs racontent, a ceux qui veulent les croire, que le portail sacre se referma de lui-meme, en roulant sur ses gonds affliges, pour que personne ne put assister a cette lutte impie, dont les peripeties allaient se derouler dans l'enceinte du sanctuaire viole. L'homme au manteau, pendant qu'il recoit des blessures cruelles avec un glaive invisible, s'efforce de rapprocher de sa bouche la figure de l'ange; il ne pense qu'a cela, et tous ses efforts se portent vers ce but. Celui-ci perd son energie, et parait pressentir sa destinee. Il ne lutte plus que faiblement, et l'on voit le moment ou son adversaire pourra l'embrasser a son aise, si c'est ce qu'il veut faire. Eh bien, le moment est venu. Avec ses muscles, il etrangle la gorge de l'ange, qui ne peut plus respirer, et lui renverse le visage, en l'appuyant sur sa poitrine odieuse. Il est un instant touche du sort qui attend cet etre celeste, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais, il se dit que c'est l'envoye du Seigneur, et il ne peut pas retenir son courroux. C'en est fait; quelque chose d'horrible va rentrer dans la cage du temps! Il se penche, et porte la langue, imbibee de salive, sur cette joue angelique, qui jette des regards suppliants. Il promene quelque temps sa langue sur cette joue. Oh!... voyez!... voyez donc!... la joue blanche et rose est devenue noire, comme un charbon! Elle exhale des miasmes putrides. C'est la gangrene; il n'est plus permis d'en douter. Le mal rongeur s'etend sur toute la figure, et de la, exerce ses furies sur les parties basses; bientot, tout le corps n'est qu'une vaste plaie immonde. Lui-meme, epouvante (car, il ne croyait pas que sa langue contint un poison d'une telle violence), il ramasse la lampe et s'enfuit de l'eglise. Une fois dehors, il apercoit dans les airs une forme noiratre, aux ailes brulees, qui dirige peniblement son vol vers les regions du ciel. Ils se regardent tous les deux, pendant que l'ange monte vers les hauteurs sereines du bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les abimes vertigineux du mal ... Quel regard! Tout ce que l'humanite a pense depuis soixante siecles, et ce qu'elle pensera encore, pendant les siecles suivants, pourrait y contenir aisement, tant de choses se dirent-ils, dans cet adieu supreme! Mais, on comprend que c'etaient des pensees plus elevees que celles qui jaillissent de l'intelligence humaine; d'abord, a cause des deux personnages, et puis, a cause de la circonstance. Ce regard les noua d'une amitie eternelle. Il s'etonne que le Createur puisse avoir des missionnaires d'une ame si noble. Un instant, il croit s'etre trompe, et se demande s'il aurait du suivre la route du mal, comme il l'a fait. Le trouble est passe; il persevere dans sa resolution; et il est glorieux, d'apres lui, de vaincre tot ou tard le Grand-Tout, afin de regner a sa place sur l'univers entier, et sur des legions d'anges aussi beaux. Celui-ci lui fait comprendre; sans parler, qu'il reprendra sa forme primitive, a mesure qu'il montera vers le ciel; laisse tomber une larme, qui rafraichit le front de celui qui lui a donne la gangrene; et disparait peu a peu, comme un vautour, en s'elevant au milieu des nuages. Le coupable regarde la lampe, cause de ce qui precede. Il court comme un insense a travers les rues, se dirige vers la Seine, et lance la lampe par dessus le parapet. Elle tourbillonne pendant quelques instants, et s'enfonce definitivement dans les eaux bourbeuses. Depuis ce jour, chaque soir, des la tombee de la nuit, l'on voit une lampe brillante qui surgit et se maintient, gracieusement, sur la surface du fleuve, a la hauteur du pont Napoleon, en portant, au lieu d'anse, deux mignonnes ailes d'ange. Elle s'avance lentement, sur les eaux, passe sous les arches du pont de la Gare et du pont d'Austerlitz, et continue son sillage silencieux, sur la Seine, jusqu'au pont de l'Alma. Une fois en cet endroit, elle remonte avec facilite le cours de la riviere, et revient au bout de quatre heures a son point de depart. Ainsi de suite, pendant toute la nuit. _Ses lueurs, blanches comme la lumiere electrique_, effacent les becs de gaz qui longent les deux rives, et, entre lesquels, elle s'avance comme une reine, solitaire, impenetrable, _avec un sourire inextinguible, sans que son huile se repande avec amertume_. Au commencement, les bateaux lui faisaient la chasse; mais, elle dejouait ces vains efforts, echappait a toutes les poursuites, en plongeant, comme une coquette, et reparaissait, plus loin, a une grande distance. Maintenant, les marins superstitieux, lorsqu'ils la voient, rament vers une direction opposee, et retiennent leurs chansons. Quand vous passez sur un pont, pendant la nuit, faites bien attention: vous etes sur de voir briller la lampe, ici ou la; mais, on dit qu'elle ne se montre pas a tout le monde. Quand il passe sur les ponts un etre humain qui a quelque chose sur la conscience, elle eteint subitement ses reflets, et le passant, epouvante, fouille en vain, d'un regard desespere, la surface et le limon du fleuve. Il sait ce que cela signifie. Il voudrait croire qu'il a vu la celeste lueur; mais, il se dit que la lumiere venait du devant des bateaux ou de la reflexion des becs de gaz; et il a raison ... Il sait que, cette disparition, c'est lui qui en est la cause; et, plonge dans de tristes reflexions, il hate le pas pour gagner sa demeure. Alors, la lampe au bec d'argent reparait a la surface, et poursuit sa marche, a travers des arabesques elegantes et capricieuses.

      *       *       *       *       *

Ecoutez les pensees de mon enfance, quand je me reveillais, humains, a la verge rouge: "Je viens de me reveiller; mais, ma pensee est encore engourdie. Chaque matin, je ressens un poids dans la tete. Il est rare que je trouve le repos dans la nuit; car, des reves affreux me tourmentent, quand je parviens a m'endormir. Le jour, ma pensee se fatigue dans des meditations bizarres, pendant que mes yeux errent au hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il alors que je dorme? Cependant la nature a besoin de reclamer ses droits. Comme je la dedaigne, elle rend ma figure pale et fait luire mes yeux avec la flamme aigre de la fievre. Au reste, je ne demanderais pas mieux que de ne pas epuiser mon esprit a reflechir continuellement; mais, quand meme je ne le voudrais pas, mes sentiments consternes m'entrainent invinciblement vers cette pente. Je me suis apercu que les autres enfants sont comme moi; mais, ils sont plus pales encores, et leurs sourcils sont fronces, comme ceux des hommes, nos freres aines. O Createur de l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir l'encens de ma priere enfantine. Quelquefois je l'oublie, et j'ai remarque que, ces jours-la, je me sens plus heureux qu'a l'ordinaire; ma poitrine s'epanouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus a l'aise, l'air embaume des champs; tandis que, lorsque j'accomplis le penible devoir, ordonne par mes parents, de t'adresser quotidiennement un cantique de louanges, accompagne de l'ennui inseparable que me cause sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrite, le reste de la journee, parce qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire ce que je ne pense pas, et je recherche le recul des immenses solitudes. Si je leur demande l'explication de cet etat etrange de mon ame, elles ne me repondent pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais, tu es trop puissant, et il y a de la crainte dans mes hymnes. Si, par une seule manifestation de ta pensee, tu peux detruire ou creer des mondes, mes faibles prieres ne te seront pas utiles; si, quand il te plait, tu envoies le cholera ravager les cites, ou la mort emporter dans ses serres, sans aucune distinction, les quatre ages de la vie, je ne veux pas me lier avec un ami si redoutable. Non pas que la haine conduise le fil de mes raisonnements; mais, j'ai peur, au contraire, de ta propre haine, qui, par un ordre capricieux, peut sortir de ton coeur et devenir immense, comme l'envergure du condor des Andes. Tes amusements equivoques ne sont pas a ma portee, et j'en serais probablement la premiere victime. Tu es le Tout-Puissant; je ne te conteste pas ce titre, puisque, toi seul, as le droit de le porter, et que tes desirs, aux consequences funestes ou heureuses, n'ont de terme que toi-meme. Voila precisement pourquoi il me serait douloureux de marcher a cote de ta cruelle tunique de saphir, non pas comme ton esclave, mais pouvant l'etre d'un moment a l'autre. Il est vrai que, lorsque tu descends en toi-meme, pour scruter ta conduite souveraine, si le fantome d'une injustice passee, commise envers cette malheureuse humanite, qui t'a toujours obei, comme ton ami le plus fidele, dresse, devant toi, les vertebres immobiles d'une epine dorsale vengeresse, ton oeil hagard laisse tomber la larme epouvantee du remords tardif, et qu'alors, les cheveux herisses, tu crois, toi-meme, prendre, sincerement, la resolution de suspendre, a jamais, aux broussailles du neant, les jeux inconcevables de ton imagination de tigre, qui serait burlesque, si elle n'etait pas lamentable; mais, je sais aussi que la constance n'a pas fixe, dans tes os, comme une moelle tenace, le harpon de sa demeure eternelle, et que tu retombes assez souvent, toi et tes pensees, recouvertes de la lepre noire de l'erreur, dans le lac funebre des sombres maledictions. Je veux croire que celles-ci sont inconscientes (quoiqu'elles n'en renferment pas moins leur venin fatal), et que le mal et le bien, unis ensemble, se repandent en bonds impetueux de ta royale poitrine gangrenee, comme le torrent du rocher, par le charme secret d'une force aveugle; mais, rien ne m'en fournit la preuve. J'ai vu, trop souvent, tes dents immondes claquer de rage, et ton auguste face, recouverte de la mousse des temps, rougir, comme un charbon ardent, a cause de quelque futilite microscopique que les hommes avaient commise, pour pouvoir m'arreter, plus longtemps, devant le poteau indicateur de cette hypothese bonasse. Chaque jour, les mains jointes, j'eleverai vers toi les accents de mon humble priere, puisqu'il le faut: mais, je t'en supplie, que ta providence ne pense pas a moi; laisse-moi de cote, comme le vermisseau qui rampe sous la terre. Sache que je prefererais me nourrir avidement des plantes marines d'iles inconnues et sauvages, que les vagues tropicales entrainent, au milieu de ces parages, dans leur sein ecumeux, que de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans ma conscience, ton scalpel qui ricane. Elle vient de te reveler la totalite de mes pensees, et j'espere que ta prudence applaudira facilement au bon sens dont elles gardent l'ineffacable empreinte. A part ces reserves faites sur le genre de relations plus ou moins intimes que je dois garder avec toi, ma bouche est prete, a n'importe quelle heure du jour, a exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de mensonges que ta gloriole exige severement de chaque humain, des que l'aurore s'eleve bleuatre, cherchant la lumiere dans les replis de satin du crepuscule, comme, moi, je recherche la bonte, excite par l'amour du bien. Mes annees ne sont pas nombreuses, et, cependant, je sens deja que la bonte n'est qu'un assemblage de syllabes sonores; je ne l'ai trouvee nulle part. Tu laisses trop percer ton caractere; il faudrait le cacher avec plus d'adresse. Au reste, peut-etre que je me trompe et que tu fais expres; car, tu sais mieux qu'un autre comment te conduire. Les hommes, eux, mettent leur gloire a t'imiter; c'est pourquoi la bonte sainte ne reconnait pas son tabernacle dans leurs yeux farouches: tel pere, tel fils. Quoi qu'on doive penser de ton intelligence, je n'en parle que comme un critique impartial. Je ne demande pas mieux que d'avoir ete induit en erreur. Je ne desire pas te montrer la haine que je te porte et que je couve avec amour, comme une fille cherie; car, il vaut mieux la cacher a tes yeux et prendre seulement, devant toi, l'aspect d'un censeur severe, charge de controler tes actes impurs. Tu cesseras ainsi tout commerce actif avec elle, tu l'oublieras et tu detruiras completement cette punaise avide qui ronge ton foie. Je prefere plutot te faire entendre des paroles de reverie et de douceur ... Oui, c'est toi qui as cree le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait. Aucune vertu ne te manque. Tu es tres puissant, chacun le sait. Que l'univers entier entonne, a chaque heure du temps, ton cantique eternel! Les oiseaux te benissent, en prenant leur essor dans la campagne. Les etoiles t'appartiennent ... Ainsi soit-il!" Apres ces commencements, etonnez-vous de me trouver tel que je suis!

      *       *       *       *       *

Je cherchais une ame qui me ressemblat, et je ne pouvais pas la trouver. Je fouillais tous les recoins de la terre; ma perseverance etait inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu'un qui approuvat mon caractere; il fallait quelqu'un qui eut les memes idees que moi. C'etait le matin: le soleil se leva a l'horizon dans toute sa magnificence, et voila qu'a mes yeux se leve aussi un jeune homme, dont la presence engendrait des fleurs sur son passage. Il s'approcha de moi, et, me tendant la main: "Je suis venu vers toi, toi, qui me cherches. Benissons ce jour heureux." Mais, moi: "Va-t-en; je ne t'ai pas appele: je n'ai pas besoin de ton amitie ..." C'etait le soir; la nuit commencait a etendre la noirceur de son voile sur la nature. Une belle femme, que je ne faisais que distinguer, etendait aussi sur moi son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant, elle n'osait me parler. Je dis: "Approche-toi de moi, afin que je distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumiere des etoiles n'est pas assez forte, pour les eclairer a cette distance." Alors, avec une demarche modeste, et les yeux baisses, elle foula l'herbe du gazon, en se dirigeant de mon cote. Des que je la vis: "Je vois que la bonte et la justice ont fait residence dans ton coeur: nous ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beaute, qui a bouleverse plus d'une; mais, tot ou tard, tu te repentirais de m'avoir consacre ton amour; car tu ne connais pas mon ame. Non que je te sois jamais infidele: celle qui se livre a moi avec tant d'abandon et de confiance, avec autant de confiance et d'abandon, je me livre a elle; mais, mets-te le dans la tete, pour ne jamais l'oublier: les loups et les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux." Que me fallait-il donc, a moi, qui rejetais, avec tant de degout, ce qu'il y avait de plus beau dans l'humanite! ce qu'il me fallait, je n'aurais pas su le dire. Je n'etais pas encore habitue a me rendre un compte rigoureux des phenomenes de mon esprit, au moyen des methodes que recommande la philosophie. Je m'assis sur un roc, pres de la mer. Un navire venait de mettre toutes voiles dehors pour s'eloigner de ce parage: un point imperceptible venait de paraitre a l'horizon, et s'approchait peu a peu, pousse par la rafale, en grandissant avec rapidite. La tempete allait commencer ses attaques, et deja le ciel s'obscurcissait, en devenant d'un noir presque aussi hideux que le coeur de l'homme. Le navire, qui etait un grand vaisseau de guerre, venait de jeter toutes ses ancres, pour ne pas etre balaye sur les rochers de la cote. Le vent sifflait avec fureur des quatre points cardinaux, et mettait les voiles en charpie. Les coups de tonnerre eclataient au milieu des eclairs, et ne pouvaient surpasser le bruit des lamentations qui s'entendaient sur la maison sans bases, sepulcre mouvant. Le roulis de ces masses aqueuses n'etait pas parvenu a rompre les chaines des ancres; mais, leurs secousses avaient entr'ouvert une voie d'eau, sur les flancs du navire. Breche enorme; car, les pompes ne suffisent pas a rejeter les paquets d'eau salee qui viennent, en ecumant, s'abattre sur le pont, comme des montagnes. Le navire en detresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec lenteur ... avec majeste. Celui qui n'a pas vu un vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de l'intermittence des eclairs et de l'obscurite la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont accables de ce desespoir que vous savez, celui-la ne connait pas les accidents de la vie. Enfin, il s'echappe un cri universel de douleur immense d'entre les flancs du vaisseau, tandis que la mer redouble ses attaques redoutables. C'est le cri qu'a fait pousser l'abandon des forces humaines. Chacun s'enveloppe dans le manteau de la resignation, et remet son sort entre les mains de Dieu. On s'accule comme un troupeau de moutons. Le navire en detresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec lenteur ... avec majeste. Ils ont fait jouer les pompes pendant tout le jour. Efforts inutiles. La nuit est venue, epaisse, implacable, pour mettre le comble a ce spectacle gracieux. Chacun se dit qu'une fois dans l'eau, il ne pourra plus respirer; car, d'aussi loin qu'il fait revenir sa memoire, il ne se reconnait aucun poisson pour ancetre: mais, il s'exhorte a retenir son souffle le plus longtemps possible, afin de prolonger sa vie de deux ou trois secondes; c'est la l'ironie vengeresse qu'il veut adresser a la mort ... Le navire en detresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec lenteur ... avec majeste. Il ne sait pas que le vaisseau, en s'enfoncant, occasionne une puissante circonvolution des houles autour d'elles-memes; que le limon bourbeux s'est mele aux eaux troublees, et qu'une force qui vient de dessous, contrecoup de la tempete qui exerce ses ravages en haut, imprime a l'element des mouvements saccades et nerveux. Ainsi, malgre la provision de sang-froid qu'il ramasse d'avance, le futur noye, apres reflexion plus ample, devra se sentir heureux, s'il prolonge sa vie, dans les tourbillons de l'abime, de la moitie d'une respiration ordinaire, afin de faire bonne mesure. Il lui sera donc impossible de narguer la mort, son supreme voeu. Le navire en detresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec lenteur ... avec majeste. C'est une erreur. Il ne tire plus des coups de canon, il ne sombre pas. La coquille de noix s'est engouffree completement. O ciel! comment peut-on vivre, apres avoir eprouve tant de voluptes! Il venait de m'etre donne d'etre temoin des agonies de mort de plusieurs de mes semblables. Minute par minute, je suivais les peripeties de leurs angoisses. Tantot, le beuglement de quelque vieille, devenue folle de peur, faisait prime sur le marche. Tantot, le seul glapissement d'un enfant en mamelles empechait d'entendre le commandement des manoeuvres. Le vaisseau etait trop loin pour percevoir distinctement les gemissements que m'apportait la rafale; mais, je le rapprochais par la volonte, et l'illusion d'optique etait complete. Chaque quart d'heure, quand un coup de vent, plus fort que les autres, rendant ses accents lugubres a travers le cri des petrels effares, disloquait le navire dans un craquement longitudinal, et augmentait les plaintes de ceux qui allaient etre offerts en holocauste a la mort, je m'enfoncais dans la joue la pointe aigue d'un fer, et je pensais secretement: "Ils souffrent davantage!" J'avais au moins, ainsi, un terme de comparaison. Du rivage, je les apostrophais, en leur lancant des imprecations et des menaces. Il me semblait qu'ils devaient m'entendre! Il me semblait que ma haine et mes paroles, franchissant la distance, aneantissaient les lois physiques du son, et parvenaient, distinctes, a leurs oreilles, assourdies par les mugissements de l'ocean en courroux! Il me semblait qu'ils devaient penser a moi, et exhaler leur vengeance en impuissante rage! De temps a autre, je jetais les yeux vers les cites, endormies sur la terre ferme; et, voyant que personne ne se doutait qu'un vaisseau allait sombrer, a quelques milles du rivage, avec une couronne d'oiseaux de proie et un piedestal de geants aquatiques, au ventre vide, je reprenais courage, et l'esperance me revenait: j'etais donc sur de leur perte! Ils ne pouvaient echapper! Par surcroit de precaution, j'avais ete chercher mon fusil a deux coups, afin que, si quelque naufrage etait tente d'aborder les rochers a la nage, pour echapper a une mort imminente, une balle sur l'epaule lui fracassat le bras, et l'empechat d'accomplir son dessein. Au moment le plus furieux de la tempete, je vis, surnageant sur les eaux, avec des efforts desesperes, une tete energique, aux cheveux herisses. Il avalait des litres d'eau, et s'enfoncait dans l'abime, ballotte comme un liege. Mais, bientot, il apparaissait de nouveau, les cheveux ruisselants: et, fixant l'oeil sur le rivage, il semblait defier la mort. Il etait admirable de sang-froid. Une large blessure sanglante, occasionnee par quelque pointe d'ecueil cache, balafrait son visage intrepide et noble. Il ne devait pas avoir plus de seize ans; car, a peine, a travers les eclairs qui illuminaient la nuit, le duvet de la peche s'apercevait sur sa levre. Et maintenant, il n'etait plus qu'a deux cents metres de la falaise; et je le devisageais facilement. Quel courage! Quel esprit indomptable! Comme la fixite de sa tete semblait narguer le destin, tout en fendant avec vigueur l'onde, dont les sillons s'ouvraient difficilement devant lui!... Je l'avais decide d'avance. Je me devais a moi-meme de tenir ma promesse: l'heure derniere avait sonne pour tous, aucun ne devait en echapper. Voila ma resolution; rien ne la changerait ... Un son sec s'entendit, et la tete aussitot s'enfonca, pour ne plus reparaitre. Je ne pris pas a ce meurtre autant de plaisir qu'on pourrait le croire; et c'etait, precisement, parce que j'etais rassasie de toujours tuer, que je le faisais dorenavant par simple habitude, dont on ne peut se passer, mais, qui ne procure qu'une jouissance legere. Le sens est emousse, endurci. Quelle volupte ressentir a la mort de cet etre humain, quand il y en avait plus d'une centaine, qui allaient s'offrir a moi, en spectacle, dans leur lutte derniere contre les flots, une fois le navire submerge? A cette mort, je n'avais meme pas l'attrait du danger; car, la justice humaine, bercee par l'ouragan de cette nuit affreuse, sommeillait dans les maisons, a quelques pas de moi. Aujourd'hui que les annees pesent sur mon corps, je le dis avec sincerite, comme une verite supreme et solennelle: je n'etais pas aussi cruel qu'on l'a raconte ensuite, parmi les hommes; mais, des fois, leur mechancete exercait ses ravages perseverants pendant des annees entieres. Alors, je ne connaissais plus de borne a ma fureur; il me prenait des acces de cruaute, et je devenais terrible pour celui qui s'approchait de mes yeux hagards, si toutefois il appartenait a ma race. Si c'etait un cheval ou un chien, je le laissais passer: avez-vous entendu ce que je viens de dire? Malheureusement, la nuit de cette tempete, j'etais dans un de ces acces, ma raison s'etait envolee (car, ordinairement, j'etais aussi cruel, mais plus prudent); et tout ce qui tomberait, cette fois-la, entre mes mains, devait perir: je ne pretends pas m'excuser de mes torts. La faute n'en est pas toute a mes semblables. Je ne fais que constater ce qui est, en attendant le jugement dernier qui me fait gratter la nuque d'avance ... Que m'importe le jugement dernier! Ma raison ne s'envole jamais, comme je le disais pour vous tromper. Et, quand je commets un crime, je sais ce que je fais: je ne voulais pas faire autre chose! Debout sur le rocher, pendant que l'ouragan fouettait mes cheveux et mon manteau, j'epiais dans l'extase cette force de la tempete, s'acharnant sur un navire, sous un ciel sans etoiles. Je suivis, dans une attitude triomphante, toutes les peripeties de ce drame, depuis l'instant ou le vaisseau jeta ses ancres, jusqu'au moment ou il s'engloutit, habit fatal qui entraina, dans les boyaux de la mer, ceux qui s'en etaient revetus comme d'un manteau. Mais, l'instant s'approchait, ou j'allais, moi-meme, me meler comme acteur a ces scenes de la nature bouleversee. Quand la place ou le vaisseau avait soutenu le combat montra clairement que celui-ci avait ete passer le reste de ses jours au rez-de-chaussee de la mer, alors, ceux qui avaient ete emportes avec les flots reparurent en partie a la surface. Ils se prirent a bras-le-corps, deux par deux, trois par trois; c'etait le moyen de ne pas sauver leur vie; car, leurs mouvements devenaient embarrasses, et ils coulaient bas comme des cruches percees ... Quelle est cette armee de monstres marins qui fend les flots avec vitesse? Ils sont six; leurs nageoires sont vigoureuses, et s'ouvrent un passage, a travers les vagues soulevees. De tous ces etres humains, qui remuent les quatre membres dans ce continent peu ferme, les requins ne font bientot qu'une omelette sans oeufs, et se la partagent d'apres la loi du plus fort. Le sang se mele aux eaux, et les eaux se melent au sang. Leurs yeux feroces eclairent suffisamment la scene du carnage ... Mais, quel est encore ce tumulte des eaux, la-bas, a l'horizon? On dirait une trombe qui s'approche. Quels coups de rame! J'apercois ce que c'est. Une enorme femelle de requin vient prendre part au pate de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle est furieuse; car, elle arrive affamee. Une lutte s'engage entre elle et les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent par-ci, par-la, sans rien dire, sur la surface de la creme rouge. A droite, a gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures mortelles. Mais, trois requins vivants l'entourent encore, et elle est obligee de tourner en tous sens, pour dejouer leurs manoeuvres. Avec une emotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, place sur le rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixes sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hesite plus, il epaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa deuxieme balle dans l'ouie d'un des requins, au moment ou il se montrait au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en temoignent qu'un acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme a la salive saumatre, se jette a la mer, et nage vers le tapis agreablement colore, en tenant a la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Desormais, chaque requin a affaire a un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigue, et, prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aigue. La citadelle mobile se debarrasse facilement du dernier adversaire ... Se trouvent en presence le nageur et la femelle de requin, sauvee par lui. Ils se regarderent entre les yeux pendant quelques minutes: et chacun s'etonna de trouver tant de ferocite dans les regards de l'autre. Ils tournent en rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent a part soi: "Je me suis trompe jusqu'ici; en voila un qui est plus mechant." Alors, d'un commun accord, entre deux eaux, ils glisserent l'un vers l'autre, avec une admiration mutuelle, la femelle de requin ecartant l'eau de ses nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras: et retinrent leur souffle, dans une veneration profonde, chacun desireux de contempler, pour la premiere fois, son portrait vivant. Arrives a trois metres de distance, sans faire aucun effort, ils tomberent brusquement l'un contre l'autre, comme deux aimants, et s'embrasserent avec dignite et reconnaissance, dans, une etreinte aussi tendre que celle d'un frere ou d'une soeur. Les desirs charnels suivirent de pres cette demonstration d'amitie. Deux cuisses nerveuses se collerent etroitement a la peau visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires entrelaces autour du corps de l'objet aime qu'ils entourerent avec amour, tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientot plus qu'une masse glauque aux exhalaisons de goemon; au milieu de la tempete qui continuait de sevir; a la lueur des eclairs; ayant pour lit d'hymenee la vague ecumeuse, emportes par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant sur eux-memes, vers les profondeurs de l'abime, ils se reunirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je venais de trouver quelqu'un qui me ressemblat!... Desormais, je n'etais plus seul dans la vie!... Elle avait les memes idees que moi!... J'etais en face de mon premier amour!

      *       *       *       *       *

La Seine entraine un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend des allures solennelles. Le cadavre gonfle se soutient sur les eaux; il disparait sous l'arche d'un pont; mais, plus loin, on le voit apparaitre de nouveau, tournant lentement sur lui-meme, comme une roue de moulin, et s'enfoncant par intervalles. Un maitre de bateau, a l'aide d'une perche, l'accroche au passage, et le ramene a terre. Avant de transporter le corps a la Morgue, on le laisse quelque temps sur la berge, pour le ramener a la vie. La foule compacte se rassemble autour du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu'ils sont derriere, poussent, tant qu'ils peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit: "Ce n'est pas moi qui me serais noye." On plaint le jeune homme qui s'est suicide; on l'admire; mais, on ne l'imite pas. Et, cependant, lui, a trouve tres naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est distinguee, et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans? C'est mourir jeune! La foule paralysee continue de jeter sur lui ses yeux immobiles ... Il se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun n'ose renverser le noye, pour lui faire rejeter l'eau qui remplit son corps. On a craint de passer pour sensible, et aucun n'a bouge, retranche dans le col de sa chemise. L'un s'en va, en sifflotant aigrement une tyrolienne absurde; l'autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes ... Harcele par sa pensee sombre, Maldoror, sur son cheval, passe pres de cet endroit, avec la vitesse de l'eclair. Il apercoit le noye; cela suffit. Aussitot, il a arrete son coursier, et est descendu de l'etrier. Il souleve le jeune homme sans degout, et lui fait rejeter l'eau avec abondance. A la pensee que ce corps inerte pourrait revivre sous sa main, il sent son coeur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage. Vains efforts! Vains efforts, ai-je dit, et c'est vrai. Le cadavre reste inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les tempes; il frictionne ce membre-ci, ce membre-la: il souffle pendant une heure, dans la bouche, en pressant ses levres contre les levres de l'inconnu. Il lui semble enfin sentir sous sa main, appliquee contre la poitrine, un leger battement. Le noye vit! A ce moment supreme, on put remarquer que plusieurs rides disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de dix ans. Mais, helas! les rides reviendront, peut-etre demain, peut-etre aussitot qu'il se sera eloigne des bords de la Seine. En attendant, le noye ouvre des yeux ternes, et, par un sourire blafard, remercie son bienfaiteur; mais, il est faible encore, et ne peut faire aucun mouvement. Sauver la vie a quelqu'un, que c'est beau! Et comme cette action rachete de fautes! L'homme aux levres de bronze, occupe jusque-la a l'arracher de la mort, regarde le jeune homme avec plus d'attention, et ses traits ne lui paraissent pas inconnus. Il se dit qu'entre l'asphyxie, aux cheveux blonds, et Holzer, il n'y a pas beaucoup de difference. Les voyez-vous comme ils s'embrassent avec effusion! N'importe! L'homme a la prunelle de jaspe tient a conserver l'apparence d'un role severe. Sans rien dire, il prend son ami qu'il met en croupe, et le coursier s'eloigne au galop. O toi, Holzer, qui te croyais si raisonnable et si fort, n'as-tu pas vu, par ton exemple meme, comme il est difficile, dans un acces de desespoir, de conserver le sang-froid dont tu te vantes? J'espere que tu ne me causeras plus un pareil chagrin, et moi, de mon cote, je t'ai promis de ne jamais attenter a ma vie.

      *       *       *       *       *

Il y a des heures dans la vie ou l'homme, a la chevelure pouilleuse, jette, l'oeil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de l'espace; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huees d'un fantome. Il chancelle et courbe la tete: ce qu'il a entendu, c'est la voix de la conscience. Alors, il s'elance de la maison, avec la vitesse d'un fou, prend la premiere direction qui s'offre a sa stupeur, et devore les plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantome jaune ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une egale vitesse. Quelquefois, dans une nuit d'orage, pendant que des legions de poulpes ailes, ressemblant de loin a des corbeaux, planent au-dessus des nuages, en se dirigeant d'une rame raide vers les cites des humains, avec la mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, a l'oeil sombre, voit deux etres passer a la lueur de l'eclair, l'un derriere l'autre; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule de sa paupiere glacee, il s'ecrie: "Certes, il le merite; et ce n'est que justice." Apres avoir dit cela, il se replace dans son attitude farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse a l'homme, et les grandes levres du vagin d'ombre, d'ou decoulent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozoides tenebreux qui prennent leur essor dans l'ether lugubre, en cachant, avec le vaste deploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entiere, et les legions solitaires de poulpes, devenues mornes a l'aspect de ces fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le steeple-chase continue entre les deux infatigables coureurs, et le fantome lance par sa bouche des torrents de feu sur le dos calcine de l'antilope humain. Si, dans l'accomplissement de ce devoir, il rencontre en chemin la pitie qui veut lui barrer le passage, il cede avec repugnance a ses supplications, et laisse l'homme s'echapper. Le fantome fait claquer sa langue, comme pour se dire a lui-meme qu'il va cesser la poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu'a nouvel ordre. Sa voix de condamne s'entend jusque dans les couches les plus lointaines de l'espace; et, lorsque son hurlement epouvantable penetre dans le coeur humain, celui-ci prefererait avoir, dit-on, la mort pour mere que le remords pour fils. Il enfonce la tete jusqu'aux epaules dans les complications terreuses d'un trou; mais, la conscience volatilise cette ruse d'autruche. L'excavation s'evapore, goutte d'ether; la lumiere apparait, avec son cortege de rayons, comme un vol de courlis qui s'abat sur les lavandes; et l'homme se retrouve en face de lui-meme, les yeux ouverts et blemes. Je l'ai vu se diriger du cote de la mer, monter sur un promontoire dechiquete et battu par le sourcil de l'ecume; et, comme une fleche, se precipiter dans les vagues. Voici le miracle: le cadavre reparaissait, le lendemain, sur la surface de l'ocean, qui reportait au rivage cette epave de chair. L'homme se degageait du moule que son corps avait creuse dans le sable, exprimait l'eau de ses cheveux mouilles, et reprenait, le front muet et penche, le chemin de la vie. La conscience juge severement nos pensees et nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas. Comme elle est souvent impuissante a prevenir le mal, elle ne cesse de traquer l'homme comme un renard, surtout pendant l'obscurite. Des yeux vengeurs, que la science ignorante appelle _meteores_, repandent une flamme livide, passent en roulant sur eux-memes, et articulent des paroles de mystere ... qu'il comprend! Alors, son chevet est broye par les secousses de son corps, accable sous le poids de l'insomnie, et il entend la sinistre respiration des rumeurs vagues de la nuit. L'ange du sommeil, lui-meme, mortellement atteint au front d'une pierre inconnue, abandonne sa tache, et remonte vers les cieux. Eh bien, je me presente pour defendre l'homme, cette fois; moi, le contempteur de toutes les vertus; moi, celui que n'a pu oublier le Createur, depuis le jour glorieux ou, renversant de leur socle les annales du ciel, ou, par je ne sais quel tripotage infame, etaient consignees _sa_ puissance et _son_ eternite, j'appliquai mes quatre cents ventouses sur le dessous de son aisselle, et lui fis pousser des cris terribles ... Ils se changerent en viperes, en sortant par sa bouche, et allerent se cacher dans les broussailles, les murailles en ruine, aux aguets le jour, aux aguets la nuit. Ces cris, devenus rampants, et doues d'anneaux innombrables, avec une tete petite et aplatie, des yeux perfides, ont jure d'etre en arret devant l'innocence humaine; et, quand celle-ci se promene dans les enchevetrements des maquis, ou au revers des talus ou sur les sables des dunes, elle ne tarde pas a changer d'idee. Si, cependant, il en est temps encore; car, des fois, l'homme apercoit le poison s'introduire dans les veines de sa jambe, par une morsure presque imperceptible, avant qu'il ait eu le temps de rebrousser chemin, et de gagner le large. C'est ainsi que le Createur, conservant un sang-froid admirable, jusque dans les souffrances les plus atroces, sait retirer, de leur propre sein, des germes nuisibles aux habitants de la terre. Quel ne fut pas son etonnement, quand il vit Maldoror, change en poulpe, avancer contre son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, laniere solide, aurait pu embrasser facilement la circonference d'une planete! Pris au depourvu, il se debattit, quelques instants, contre cette etreinte visqueuse, qui se resserrait de plus en plus ... je craignais quelque mauvais coup de sa part; apres m'etre nourri abondamment des globules de ce sang sacre, je me detachai brusquement de son corps majestueux, et je me cachai dans une caverne, qui, depuis lors, resta ma demeure. Apres des recherches infructueuses, il ne put m'y trouver. Il y a longtemps de ca; mais, je crois que maintenant il sait ou est ma demeure; il se garde d'y rentrer; nous vivons, tous les deux, comme deux monarques voisins, qui connaissent leurs forces respectives, ne peuvent se vaincre l'un l'autre, et sont fatigues des batailles inutiles du passe. Il me craint, et je le crains; chacun, sans etre vaincu, a eprouve les rudes coups de son adversaire, et nous en restons la. Cependant, je suis pret a recommencer la lutte, quand il le voudra. Mais, qu'il n'attende pas quelque moment favorable a ses desseins caches. Je me tiendrai toujours sur mes gardes, en ayant l'oeil sur lui. Qu'il n'envoie plus sur la terre la conscience et ses tortures. J'ai enseigne aux hommes les armes avec lesquelles on peut la combattre avec avantage. Ils ne sont pas encore familiarises avec elle; mais, tu sais que, pour moi, elle est comme la paille qu'emporte le vent. J'en fais autant de cas. Si je voulais profiter de l'occasion, qui se presente, de subtiliser ces discussions poetiques, j'ajouterais que je fais meme plus de cas de la paille que de la conscience; car, la paille est utile pour le boeuf qui la rumine, tandis que la conscience ne sait montrer que ses griffes d'acier. Elles subirent un penible echec, le jour ou elles se placerent devant moi. Comme la conscience avait ete envoyee par le Createur, je crus convenable de ne pas me laisser barrer le passage par elle. Si elle s'etait presentee avec la modestie et l'humilite propres a son rang, et dont elle n'aurait jamais du se departir, je l'aurais ecoutee. Je n'aimais pas son orgueil. J'etendis une main, et sous mes doigts broyai les griffes; elles tomberent en poussiere, sous la pression croissante de ce mortier de nouvelle espece. J'etendis l'autre main, et lui arrachai la tete. Je chassai ensuite, hors de ma maison, cette femme, a coups de fouet, et je ne la revis plus. J'ai garde sa tete en souvenir de ma victoire ... Une tete a la main, dont je rongeais le crane, je me suis tenu sur un pied, comme le heron, au bord du precipice creuse dans les flancs de la montagne. On m'a vu descendre dans la vallee, pendant que la peau de ma poitrine etait immobile et calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tete a la main, dont je rongeais le crane, j'ai nage dans les gouffres les plus dangereux, longe les ecueils mortels, et plonge plus bas que les courants, pour assister, comme un etranger, aux combats des monstres marins; je me suis ecarte du rivage, jusqu'a le perdre de ma vue percante; et, les crampes hideuses, avec leur magnetisme paralysant, rodaient autour de mes membres, qui fendaient les vagues avec des mouvements robustes, sans oser approcher. On m'a vu revenir, sain et sauf, dans la plage, pendant que la peau de ma poitrine etait immobile et calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tete a la main, dont je rongeais le crane, j'ai franchi les marches ascendantes d'une tour elevee. Je suis parvenu, les jambes lasses, sur la plate-forme vertigineuse. J'ai regarde la campagne, la mer; j'ai regarde le soleil, le firmament; repoussant du pied le granit qui ne recula pas, j'ai defie la mort et la vengeance divine par une huee supreme, et me suis precipite, comme un pave, dans la bouche de l'espace. Les hommes entendirent le choc douloureux et retentissant qui resulta de la rencontre du sol avec la tete de la conscience, que j'avais abandonnee dans ma chute. On me vit descendre, avec la lenteur de l'oiseau, porte par un nuage invisible, et ramasser la tete, pour la forcer a etre temoin d'un triple crime, que je devais commettre le jour meme, pendant que la peau de ma poitrine etait immobile et calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tete a la main, dont je rongeais le crane, je me suis dirige vers l'endroit ou s'elevent les poteaux qui soutiennent la guillotine. J'ai place la grace suave des cous de trois jeunes filles sous le couperet. Executeur des hautes-oeuvres, je lachai le cordon avec l'experience apparente d'une vie entiere; et, le fer triangulaire, s'abattant obliquement, trancha trois tetes qui me regardaient avec douceur. Je mis ensuite la mienne sous le rasoir pesant, et le bourreau prepara l'accomplissement de son devoir. Trois fois, le couperet redescendit entre les rainures avec une nouvelle vigueur; trois fois, ma carcasse materielle, surtout au siege du cou, fut remuee jusqu'en ses fondements, comme lorsqu'on se figure en reve etre ecrase par une maison qui s'effondre. Le peuple stupefait me laissa passer, pour m'ecarter de la place funebre; il m'a vu ouvrir avec mes coudes ses flots ondulatoires, et me remuer, plein de vie, avancant devant moi, la tete droite, pendant que la peau de ma poitrine etait immobile et calme, comme le couvercle d'une tombe! J'avais dit que je voulais defendre l'homme, cette fois; mais, je crains que mon apologie ne soit pas l'expression de la verite: et, par consequent, je prefere me taire. C'est avec reconnaissance que l'humanite applaudira a cette mesure!

      *       *       *       *       *

Il est temps de serrer les freins a mon inspiration, et de m'arreter, un instant, en route, comme quand on regarde le vagin d'une femme; il est bon d'examiner la carriere parcourue, et de s'elancer, ensuite, les membres reposes, d'un bond impetueux. Fournir une traite d'une seule haleine n'est pas facile; et les ailes se fatiguent beaucoup, dans un vol eleve, sans esperance et sans remords. Non ... ne conduisons pas plus profondement la meute hagarde des pioches et des fouilles, a travers les mines explosibles de ce chant impie! Le crocodile ne changera pas un mot au vomissement sorti de dessous son crane. Tant pis, si quelque ombre furtive, excitee par le but louable de venger l'humanite, injustement attaquee par moi, ouvre subrepticement la porte de ma chambre en frolant la muraille comme l'aile d'un goeland, et enfonce un poignard, dans les cotes du pilleur d'epaves celestes! Autant vaut que l'argile dissolve ses atomes, de cette maniere que d'une autre.


FIN DU DEUXIEME CHANT



CHANT TROISIEME

Rappelons les noms de ces etres imaginaires, a la nature d'ange, que ma plume, pendant le deuxieme chant, a tires d'un cerveau, brillant d'une lueur emanee d'eux-memes. Ils meurent, des leur naissance, comme ces etincelles dont l'oeil a de la peine a suivre l'effacement rapide, sur du papier brule. Leman!... Lohengrin!... Lombano!... Holzer!... un instant, vous apparutes, recouverts des insignes de la jeunesse, a mon horizon charme; comme des cloches de plongeur. Vous n'en sortirez plus. Il me suffit que j'aie garde votre souvenir; vous devez ceder la place a d'autres substances, peut-etre moins belles, qu'enfantera le debordement orageux d'un amour qui a resolu de ne pas apaiser sa soif aupres de la race humaine. Amour affame, qui se devorerait lui-meme, s'il ne cherchait sa nourriture dans des fictions celestes: creant, a la longue, une pyramide de seraphins, plus nombreux que les insectes qui fourmillent dans une goutte d'eau, il les entrelacera dans une ellipse qu'il fera tourbillonner autour de lui. Pendant ce temps, le voyageur, arrete contre l'aspect d'une cataracte, s'il releve le visage, verra, dans le lointain, un etre humain, emporte vers la cave de l'enfer par une guirlande de camelias vivants! Mais ... silence! l'image flottante du cinquieme ideal se dessine lentement, comme les replis indecis d'une aurore boreale, sur le plan vaporeux de mon intelligence, et prend de plus en plus une consistance determinee ... Mario et moi nous longions la greve. Nos chevaux, le cou tendu, fendaient les membranes de l'espace, et arrachaient des etincelles aux galets de la plage. La bise, qui nous frappait en plein visage, s'engouffrait dans nos manteaux, et faisait voltiger en arriere les cheveux de nos tetes jumelles. La mouette, par ses cris et ses mouvements d'aile, s'efforcait en vain de nous avertir de la proximite possible de la tempete, et s'ecriait: "Ou s'en vont-ils, de ce galop insense?" Nous ne disions rien; plonges dans la reverie, nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course furieuse; le pecheur, nous voyant passer, rapides comme l'albatros, et croyant apercevoir, fuyant devant lui, _les deux freres mysterieux_, comme on les avait ainsi appeles, parce qu'ils etaient toujours ensemble, s'empressait de faire le signe de la croix, et se cachait, avec son chien paralyse, sous quelque roche profonde. Les habitants de la cote avaient entendu raconter des choses etranges sur ces deux personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages, aux grandes epoques de calamite, quand une guerre affreuse menacait de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le cholera s'appretait a lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort dans des cites entieres. Les plus vieux pilleurs d'epaves froncaient le sourcil, d'un air grave, affirmant que les deux fantomes, dont chacun avait remarque la vaste envergure des ailes noires, pendant les ouragans, au-dessus des bancs de sable et des ecueils, etaient le genie de la terre et le genie de la mer, qui promenaient leur majeste, au milieu des airs, pendant les grandes revolutions de la nature, unis ensemble par une amitie eternelle, dont la rarete et la gloire ont enfante l'etonnement du cable indefini des generations. On disait que, volant cote a cote comme deux condors des Andes, ils aimaient a planer, en cercles concentriques, parmi les couches d'atmospheres qui avoisinent le soleil; qu'ils se nourrissaient, dans ces parages, des plus pures essences de la lumiere; mais, qu'ils ne se decidaient qu'avec peine a rabattre l'inclinaison de leur vol vertical, vers l'orbite epouvante ou tourne le globe humain en delire, habite par des esprits cruels qui se massacrent entre eux dans les champs ou rugit la bataille (quand ils ne se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le poignard de la haine ou de l'ambition), et qui se nourrissent d'etres pleins de vie comme eux et places quelques degres plus bas dans l'echelle des existences. Ou bien, quand ils prenaient la ferme resolution, afin d'exciter les hommes au repentir par les strophes de leurs propheties, de nager, en se dirigeant a grandes brassees, vers les regions siderales ou une planete se mouvait au milieu des exhalaisons epaisses d'avarice, d'orgueil, d'imprecation et de ricanement qui se degageaient, comme des vapeurs pestilentielles, de sa surface hideuse et paraissait petite comme une boule, etant presque invisible, a cause de la distance, ils ne manquaient pas de trouver des occasions ou ils se repentaient amerement de leur bienveillance, meconnue et conspuee, et allaient se cacher au fond des volcans, pour converser avec le feu vivace qui bouillonne dans les cuves des souterrains centraux, ou au fond de la mer, pour reposer agreablement leur vue desillusionnee sur les monstres les plus feroces de l'abime, qui leur paraissaient des modeles de douceur, en comparaison des batards de l'humanite. La nuit venue, avec son obscurite propice, ils s'elancaient des crateres, a la crete de porphyre, des courants sous-marins et laissaient, bien loin derriere eux, le pot de chambre rocailleux ou se demene l'anus constipe des kakatoes humains, jusqu'a ce qu'ils ne pussent plus distinguer la silhouette suspendue de la planete immonde. Alors, chagrines de leur tentative infructueuse, au milieu des etoiles qui compatissaient a leur douleur et sous l'oeil de Dieu, s'embrassaient, en pleurant, l'ange de la terre et l'ange de la mer!... Mario et celui qui galopait aupres de lui n'ignoraient pas les bruits vagues et superstitieux que racontaient, dans les veillees, les pecheurs de la cote, en chuchotant autour de l'atre, portes et fenetres fermees; pendant que le vent de la nuit, qui desire se rechauffer, fait entendre ses sifflements autour de la cabane de paille, et ebranle, par sa vigueur, ces freles murailles, entourees a la base de fragments de coquillage, apportes par les replis mourants des vagues. Nous ne parlions pas. Que se disent deux coeurs qui s'aiment? Rien. Mais nos yeux exprimaient tout. Je l'avertis de serrer davantage son manteau autour de lui, et lui me fait observer que mon cheval s'eloigne trop du sien; chacun prend autant d'interet a la vie de l'autre qu'a sa propre vie; nous ne rions pas. Il s'efforce de me sourire; mais, j'apercois que son visage porte le poids des terribles impressions qu'y a gravees la reflexion, constamment penchee sur les sphynx qui deroutent, avec un oeil oblique, les grandes angoisses de l'intelligence des mortels. Voyant ses manoeuvres inutiles, il detourne les yeux, mord son frein terrestre avec la bave de la rage, et regarde l'horizon, qui s'enfuit a notre approche. A mon tour, je m'efforce de lui rappeler sa jeunesse doree, qui ne demande qu'a s'avancer dans les palais des plaisirs, comme une reine; mais, il remarque que mes paroles sortent difficilement de ma bouche amaigrie, et que les annees de mon propre printemps ont passe, tristes et glaciales, comme un reve implacable qui promene sur les tables des banquets, et sur les lits de satin, ou sommeille la pale pretresse d'amour, payee avec les miroitements de l'or, les voluptes ameres du desenchantement, les rides pestilentielles de la vieillesse, les effarements de la solitude et les flambeaux de la douleur. Voyant mes manoeuvres inutiles, je ne m'etonne pas ne pas pouvoir le rendre heureux; le Tout-Puissant m'apparait revetu de ses instruments de torture, dans toute l'aureole resplendissante de son horreur; je detourne les yeux et regarde l'horizon qui s'enfuit a notre approche ... Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil humain ... Mario est plus jeune que moi; l'humidite du temps et l'ecume salee qui rejaillit jusqu'a nous amenent le contact du froid sur ses levres. Je lui dis: "Prends garde!... prends garde!... ferme tes levres, les unes contre les autres; ne vois-tu pas les griffes aigues de la gercure, qui sillonne ta peau de blessures cuisantes?" Il fixe mon front, et me replique, avec les mouvements de sa langue: "Oui, je les vois, ces griffes vertes; mais, je ne derangerai pas la situation naturelle de ma bouche pour les faire fuir. Regarde, si je mens. Puisqu'il parait que c'est la volonte de la Providence, je veux m'y conformer. Sa volonte aurait pu etre meilleure." Et moi, je m'ecriai: "J'admire cette vengeance noble." Je voulus m'arracher les cheveux; mais, il me le defendit avec un regard severe, et je lui obeis avec respect. Il se faisait tard, et l'aigle regagnait son nid, creuse dans les anfractuosites de la roche. Il me dit: "Je vais te preter mon manteau, pour te garantir du froid; je n'en ai pas besoin." Je lui repliquai: "Malheur a toi, si tu fais ce que tu dis. Je ne veux pas qu'un autre souffre a ma place, et surtout toi." Il ne repondit pas, parce que j'avais raison; mais, moi, je me mis a le consoler, a cause de l'accent trop impetueux de mes paroles ... Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil humain ... Je relevai la tete, comme la proue d'un vaisseau soulevee par une vague enorme, et je lui dis: "Est-ce que tu pleures? Je te le demande, roi des neiges et des brouillards. Je ne vois pas des larmes sur ton visage, beau comme la fleur du cactus, et tes paupieres sont seches, comme le lit du torrent; mais, je distingue, au fond de tes yeux, une cuve pleine de sang, ou bout ton innocence mordue au cou par un scorpion de la grande espece. Un vent violent s'abat sur le feu qui rechauffe la chaudiere, et en repand les flammes obscures jusqu'en dehors de ton orbite sacre. J'ai approche mes cheveux de ton front rose, et j'ai senti une odeur de roussi, parce qu'ils se brulerent. Ferme tes yeux; car, sinon, ton visage, calcine comme la lave du volcan, tombera en cendres sur le creux de ma main." Et, lui, se retournait vers moi, sans faire attention aux renes qu'il tenait dans la main, et me contemplait avec attendrissement, tandis que lentement il baissait et relevait ses paupieres de lis, comme le flux et le reflux de la mer. Il voulut bien repondre a ma question audacieuse, et voici comme il le fit: "Ne fais pas attention a moi. De meme que les vapeurs des fleuves rampent le long des flancs de la colline, et, une fois arrivees au sommet, s'elancent dans l'atmosphere, en formant des nuages; de meme, tes inquietudes sur mon compte se sont insensiblement accrues, sans motif raisonnable, et forment au-dessus de ton imagination, le corps trompeur d'un mirage desole. Je t'assure qu'il n'y a pas de feu dans mes yeux, quoique j'y ressente la meme impression que si mon crane etait plonge dans un casque de charbons ardents. Comment veux-tu que les chairs de mon innocence bouillent dans la cuve, puisque je n'entends que des cris tres faibles et confus, qui, pour moi, ne sont que les gemissements du vent qui passe au-dessus de nos tetes? Il est impossible qu'un scorpion ait fixe sa residence et ses pinces aigues au fond de mon orbite hache; je crois plutot que ce sont des tenailles vigoureuses qui broient les nerfs optiques. Cependant, je suis d'avis, avec toi, que le sang, qui remplit la cuve, a ete extrait de mes veines par un bourreau invisible, pendant le sommeil de la derniere nuit. Je t'ai attendu longtemps, fils aime de l'ocean; et mes bras assoupis ont engage un vain combat avec Celui qui s'etait introduit dans le vestibule de ma maison ... Oui, je sens que mon ame est cadenassee dans le verrou de mon corps, et qu'elle ne peut se degager, pour fuir loin des rivages que frappe la mer humaine, et n'etre plus temoin du spectacle de la meute livide des malheurs, poursuivant sans relache, a travers les fondrieres et les gouffres de l'abattement immense, les isards humains. Mais, je ne me plaindrai pas. J'ai recu la vie comme une blessure, et j'ai defendu au suicide de guerir la cicatrice. Je veux que le Createur en contemple, a chaque heure de son eternite, la crevasse beante. C'est le chatiment que je lui inflige. Nos coursiers ralentissent la vitesse de leurs pieds d'airain; leurs corps tremblent, comme le chasseur surpris par un troupeau de peccaris. Il ne faut pas qu'ils se mettent a ecouter ce que nous disons. A force d'attention, leur intelligence grandirait, et ils pourraient peut-etre nous comprendre. Malheur a eux; car, ils souffriraient davantage! En effet, ne pense qu'aux marcassins de l'humanite: le degre d'intelligence qui les separe des autres etres de la creation ne semble-t-il pas ne leur etre accorde qu'au prix irremediable de souffrances incalculables? Imite mon exemple, et que ton eperon d'argent s'enfonce dans les flancs de ton coursier ..." Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil humain.

      *       *       *       *       *

Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent a coups de pierre, comme si c'etait un merle. Elle brandit un baton et fait mine de les poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laisse un soulier en chemin, et ne s'en apercoit pas. De longues pattes d'araignee circulent sur sa nuque; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble plus au visage humain, et elle lance des eclats de rire comme l'hyene. Elle laisse echapper des lambeaux de phrases dans lesquels, en les recousant, tres peu trouveraient une signification claire. Sa robe, percee en plus d'un endroit, execute des mouvements saccades autour de ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi, comme la feuille du peuplier, emportee, elle, sa jeunesse, ses illusions et son bonheur passe, qu'elle revoit a travers les brumes d'une intelligence detruite, par le tourbillon des facultes inconscientes. Elle a perdu sa grace et sa beaute primitives; sa demarche est ignoble, et son haleine respire l'eau-de-vie. Si les hommes etaient heureux sur cette terre, c'est alors qu'il faudrait s'etonner. La folle ne fait aucun reproche, elle est trop fiere pour se plaindre, et mourra, sans avoir revele son secret a ceux qui s'interessent a elle, mais auxquels elle a defendu de ne jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent a coups de pierre, comme si c'etait un merle. Elle a laisse tomber de son sein un rouleau de papier. Un inconnu le ramasse, s'enferme chez lui toute la nuit et lit le manuscrit, qui contenait ce qui suit: "Apres bien des annees steriles, la Providence m'envoya une fille. Pendant trois jours, je m'agenouillai dans les eglises, et ne cessai de remercier le grand nom de Celui qui avait enfin exauce mes voeux. Je nourrissais de mon propre lait celle qui etait plus que ma vie et que je voyais grandir rapidement, douee de toutes les qualites de l'ame et du corps. Elle me disait: "Je voudrais avoir une petite soeur pour m'amuser avec elle; recommande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le recompenser, j'entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et de geraniums." Pour toute reponse, je l'enlevais sur mon sein et l'embrassais avec amour. Elle savait deja s'interesser aux animaux, et me demandait pourquoi l'hirondelle se contente de raser de l'aile les chaumieres humaines, sans oser y rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette grave question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les elements, afin de ne pas frapper, par une sensation excessive, son imagination enfantine; et, je m'empressais de detourner la conversation de ce sujet, penible a traiter pour tout etre appartenant a la race qui a etendu une domination injuste sur les autres animaux de la creation. Quand elle me parlait des tombes du cimetiere, en me disant qu'on respirait dans cette atmosphere les agreables parfums des cypres et des immortelles, je me gardai de la contredire; mais, je lui disais que c'etait la ville des oiseaux, que, la, ils chantaient depuis l'aurore jusqu'au crepuscule du soir, et que les tombes etaient leurs nids, ou ils couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le marbre. Tous les mignons vetements qui la couvraient, c'est moi qui les avais cousus, ainsi que les dentelles, aux mille arabesques, que je reservais pour le dimanche. L'hiver, elle avait sa place legitime autour de la grande cheminee; car elle se croyait une personne serieuse, et, pendant l'ete, la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle s'aventurait, avec son filet de soie, attache au bout d'un jonc, apres les colibris, pleins d'independance, et les papillons, aux zigzags agacants. "Que fais-tu, petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis une heure, avec la cuillere qui s'impatiente?" Mais, elle s'ecriait, en me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle s'echappait de nouveau, a travers les marguerites et les resedas; parmi les rayons du soleil et le vol tournoyant des insectes ephemeres; ne connaissant que la coupe prismatique de la vie, pas encore le fiel; heureuse d'etre plus grande que la mesange; se moquant de la fauvette, qui ne chante pas si bien que le rossignol; tirant sournoisement la langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa presence; le temps s'approchait, ou elle devait, d'une maniere inattendue, faire ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les babillements de la tulipe et de l'anemone, les conseils des herbes du marecage, l'esprit incisif des grenouilles et la fraicheur des ruisseaux. On me raconta ce qui s'etait passe; car, moi, je ne fus pas presente a l'evenement qui eut pour consequence la mort de ma fille. Si je l'avais ete, j'aurais defendu cet ange au prix de mon sang ... Maldoror passait avec son bouledogue; il voit une jeune fille qui dort a l'ombre d'un platane, il la prend d'abord pour une rose ... On ne peut dire qui s'eleva le plus tot dans son esprit, ou la vue de cette enfant, ou la resolution qui en fut la suite. Il se deshabille rapidement, comme un homme qui sait ce qu'il va faire. Nu comme une pierre, il s'est jete sur le corps de la jeune fille, et lui a leve la robe pour commettre un attentat a la pudeur ... a la clarte du soleil! Il ne se genera pas, allez!... N'insistons pas sur cette action impure. L'esprit mecontent, il se rhabille avec precipitation, jette un regard de prudence sur la route poudreuse, ou personne ne chemine, et ordonne au bouledogue d'etrangler avec le mouvement de ses machoires, la jeune fille ensanglantee. Il indique au chien de la montagne la place ou respire et hurle la victime souffrante, et se retire a l'ecart, pour ne pas etre temoin de la rentree des dents pointues dans les veines roses. L'accomplissement de cet ordre put paraitre severe au bouledogue. Il crut qu'on lui demanda ce qui avait ete deja fait, et se contenta, ce loup, au mufle monstrueux, de violer a son tour la virginite de cette enfant delicate. De son ventre dechire, le sang coule de nouveau le long de ses jambes, a travers la prairie. Ses gemissements se joignent aux pleurs de l'animal. La jeune fille lui presente la croix d'or qui ornait son cou, afin qu'il l'epargne; elle n'avait pas ose la presenter aux yeux farouches de celui qui, d'abord, avait eu la pensee de profiter de la faiblesse de son age. Mais le chien n'ignorait pas que, s'il desobeissait a son maitre, un couteau lance de dessous une manche, ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme ce nom repugne a prononcer!) entendait les agonies de la douleur, et s'etonnait que la victime eut la vie si dure, pour ne pas etre encore morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire, et voit la conduite de son bouledogue, livre a de bas penchants, et qui elevait sa tete au-dessus de la jeune fille, comme un naufrage eleve la sienne au-dessus des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui fend un oeil. Le bouledogue, en colere, s'enfuit dans la campagne, entrainant apres lui, pendant un espace de route qui est toujours trop long pour si court qu'il fut, le corps de la jeune fille suspendue, qui n'a ete degage que grace aux mouvements saccades de la fuite; mais, il craint d'attaquer son maitre, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de sa poche un canif americain, compose de dix a douze lames qui servent a divers usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et, muni d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu sous la couleur de tant de sang verse, s'apprete, sans palir, a fouiller courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou elargi, il retire successivement les organes interieurs; les boyaux, les poumons, le foie et enfin le coeur lui-meme sont arraches de leurs fondements et entraines a la lumiere du jour, par l'ouverture epouvantable. Le sacrificateur s'apercoit que la jeune fille, poulet vide, est morte depuis longtemps; il cesse la perseverance croissante de ses ravages, et laisse le cadavre redormir a l'ombre du platane. On ramassa le canif, abandonne a quelques pas. Un berger, temoin du crime, dont on n'avait pas decouvert l'auteur, ne le raconta que longtemps apres, quand il se fut assure que le criminel avait gagne en surete les frontieres, et qu'il n'avait plus a redouter la vengeance certaine proferee contre lui, en cas de revelation. Je plaignis l'insense qui avait commis ce forfait, que le legislateur n'avait pas prevu, et qui n'avait pas eu de precedents. Je le plaignis, parce qu'il est probable qu'il n'avait pas garde l'usage de la raison, quand il mania le poignard a la lame quatre fois triple, labourant de fond en comble les parois des visceres. Je le plaignis, parce que, s'il n'etait pas fou, sa conduite honteuse devait couver une haine bien grande contre ses semblables, pour s'acharner ainsi sur les chairs et les arteres d'un enfant inoffensif, qui fut ma fille. J'assistai a l'enterrement de ces decombres humains, avec une resignation muette; et chaque jour, je viens prier sur une tombe." A la fin de cette lecture, l'inconnu ne peut plus garder ses forces et s'evanouit. Il reprend ses sens, et brule le manuscrit. Il avait oublie ce souvenir de sa jeunesse, l'habitude emousse la memoire; et apres vingt ans d'absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n'achetera pas de bouledogue!... Il ne conversera pas avec les bergers!... Il n'ira pas dormir a l'ombre des platanes!... Les enfants la poursuivent a coups de pierre, comme si c'etait un merle.

      *       *       *       *       *

Tremdall a touche la main pour la derniere fois, a celui qui s'absente volontairement, toujours fuyant devant lui, toujours l'image de l'homme le poursuivant. Le juif errant se dit que, si le sceptre de la terre appartenait a la race des crocodiles, il ne fuirait pas ainsi. Tremdall, debout sur la vallee, a mis une main devant ses yeux, pour concentrer les rayons solaires, et rendre sa vue plus percante, tandis que l'autre palpe le sein de l'espace, avec le bras horizontal et immobile. Penche en avant, statue de l'amitie, il regarde, avec des yeux mysterieux comme la mer, grimper sur la pente de la cote, les guetres du voyageur, aide de son baton ferre. La terre semble manquer a ses pieds, et quand meme il le voudrait, il ne pourrait retenir ses larmes et ses sentiments:

"Il est loin; je vois sa silhouette cheminer sur un etroit sentier. Ou s'en va-t-il, de ce pas pesant? Il ne le sait lui-meme ... Cependant, je suis persuade que je ne dors pas; qu'est-ce qui s'approche, et va a la rencontre de Maldoror? Comme il est grand, le dragon ... plus qu'un chene! On dirait que ses ailes blanchatres, nouees par de fortes attaches, ont des nerfs d'acier, tant elles fendent l'air avec aisance. Son corps commence par un buste de tigre, et se termine par une longue queue de serpent. Je n'etais pas habitue a voir ces choses. Qu'a-t-il donc sur le front? J'y vois ecrit, dans une langue symbolique, un mot que je ne puis dechiffrer. D'un dernier coup d'aile, il s'est transporte aupres de celui dont je connais le timbre de voix. Il lui a dit: "Je t'attendais, et toi aussi. L'heure est arrivee; me voila. Lis, sur mon front, mon nom ecrit en signes hieroglyphiques." Mais lui, a peine a-t-il vu venir l'ennemi, s'est change en aigle immense, et se prepare au combat, en faisant claquer de contentement son bec recourbe, voulant dire par la qu'il se charge, a lui seul, de manger la partie posterieure du dragon. Les voila qui tracent des cercles dont la concentricite diminue, espionnant leurs moyens reciproques, avant de combattre; ils font bien. Le dragon me parait plus fort; je voudrais qu'il remportat la victoire sur l'aigle. Je vais eprouver de grandes emotions, a ce spectacle ou une partie de mon etre est engagee. Puissant dragon, je t'exciterai de mes cris, s'il est necessaire; car, il est de l'interet de l'aigle qu'il soit vaincu. Qu'attendent-ils pour s'attaquer? Je suis dans des transes mortelles. Voyons, dragon, commence, toi, le premier, l'attaque. Tu viens de lui donner un coup de griffe sec: ce n'est pas trop mal. Je t'assure que l'aigle l'aura senti; le vent emporte la beaute de ses plumes, tachees de sang. Ah! l'aigle t'arrache un oeil avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arrache que la peau; il fallait faire attention a cela. Bravo, prends ta revanche, et casse-lui une aile; il n'y a pas a dire, tes dents de tigres sont tres bonnes. Si tu pouvais approcher de l'aigle, pendant qu'il tournoie dans l'espace, lance en bas vers la campagne! Je le remarque, cet aigle t'inspire de la retenue, meme quand il tombe. Il est par terre, il ne pourra pas se relever. L'aspect de toutes ces blessures beantes m'enivre. Vole a fleur de terre autour de lui, et, avec les coups de ta queue ecaillee de serpent, acheve-le, si tu peux. Courage, beau dragon; enfonce-lui tes griffes vigoureuses, et que le sang se mele au sang, pour former des ruisseaux ou il n'y ait pas d'eau. C'est facile a dire, mais non a faire. L'aigle vient de combiner un nouveau plan strategique de defense, occasionne par les chances malencontreuses de cette lutte memorable; il est prudent. Il s'est assis solidement, dans une position inebranlable, sur l'aile restante, sur ses deux cuisses, et sur sa queue, qui lui servait auparavant de gouvernail. Il defie des efforts plus extraordinaires que ceux qu'on lui a opposes jusqu'ici. Tantot, il tourne aussi vite que le tigre, et n'a pas l'air de se fatiguer; tantot, il se couche sur le dos, avec ses deux fortes pattes en l'air, et, avec sang-froid, regarde ironiquement son adversaire. Il faudra, a bout de compte, que je sache qui sera le vainqueur; le combat ne peut pas s'eterniser. Je songe aux consequences qu'il en resultera! L'aigle est terrible, et fait des sauts enormes qui ebranlent la terre, comme s'il allait prendre son vol; cependant, il sait que cela lui est impossible. Le dragon ne s'y fie pas; il croit qu'a chaque instant l'aigle va l'attaquer par le cote ou il manque d'oeil ... Malheureux que je suis! C'est ce qui arrive. Comment le dragon s'est laisse prendre a la poitrine? Il a beau user de la ruse et de la force; je m'apercois que l'aigle, colle a lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce de plus en plus son bec, malgre de nouvelles blessures qu'il recoit, jusqu'a la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que le corps. Il parait etre a l'aise; il ne se presse pas d'en sortir. Il cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, a la tete de tigre, pousse des beuglements qui reveillent les forets. Voila l'aigle, qui sort de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible! Tu es plus rouge qu'une mare de sang! Quoique tu tiennes dans ton bec nerveux un coeur palpitant, tu es si couvert de blessures, que tu peux a peine te soutenir sur tes pattes emplumees; et que tu chancelles, sans desserrer le bec, a cote du dragon qui meurt dans d'effroyables agonies. La victoire a ete difficile; n'importe, tu l'as remportee: il faut, au moins, dire la verite ... Tu agis d'apres les regles de la raison, en te depouillant de la forme d'aigle, pendant que tu t'eloignes du cadavre du dragon. Ainsi donc, Maldoror, tu as ete vainqueur! Ainsi donc, Maldoror, tu as vaincu l'_Esperance_! Desormais, le desespoir se nourrira de ta substance la plus pure! Desormais. tu rentres, a pas deliberes, dans la carriere du mal! Malgre que je sois, pour ainsi dire, blase sur la souffrance, le dernier coup que tu as porte au dragon n'a pas manque de se faire sentir en moi. Juge toi-meme si je souffre! Mais tu me fais peur. Voyez, voyez, dans le lointain, cet homme qui s'enfuit. Sur lui, terre excellente, la malediction a pousse son feuillage touffu; il est maudit et il maudit. Ou portes-tu tes sandales? Ou t'en vas-tu, hesitant comme un somnambule, au-dessus d'un toit? Que ta destinee perverse s'accomplisse! Maldoror, adieu! Adieu, jusqu'a l'eternite, ou nous ne nous retrouverons pas ensemble!"

      *       *       *       *       *

C'etait une journee de printemps. Les oiseaux repandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus a leurs differents devoirs, se baignaient dans la saintete de la fatigue. Tout travaillait a sa destinee: les arbres, les planetes, les squales. Tout, excepte le Createur! Il etait etendu sur la route, les habits dechires. Sa levre inferieure pendait comme un cable somnifere: ses dents n'etaient pas lavees, et la poussiere se melait aux ondes blondes de ses cheveux. Engourdi par un assoupissement pesant, broye contre les cailloux, son corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l'avaient abandonne, et il gisait, la, faible comme le ver de terre, impassible comme l'ecorce. Des flots de vin remplissaient les ornieres, creusees par les soubresauts nerveux de ses epaules. L'abrutissement, au groin de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles detendus, balayaient le sol, comme deux mats aveugles. Le sang coulait de ses narines: dans sa chute, sa figure avait frappe contre un poteau ... Il etait soul! Horriblement soul! Soul comme une punaise qui a mache pendant la nuit trois tonneaux de sang! Il remplissait l'echo de paroles incoherentes, que je me garderai de repeter ici; si l'ivrogne supreme ne se respecte pas, moi, je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Createur ... se soulat! Pitie pour cette levre, souillee dans les coupes de l'orgie! Le herisson, qui passait, lui enfonca ses pointes dans le dos, et dit: "Ca, pour toi. Le soleil est a la moitie de sa course: travaille, faineant, et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j'appelle le kakatoes, au bec crochu." Le pivert et la chouette, qui passaient, lui enfoncerent le bec entier dans le ventre, et dirent: "Ca, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre? Est-ce pour offrir cette lugubre comedie aux animaux? Mais, ni la taupe ni le casoar, ni le flammant ne t'imiteront, je te le jure." L'ane, qui passait, lui donna un coup de pied sur la tempe, et dit: "Ca, pour toi. Que t'avais-je fait pour me donner des oreilles si longues? Il n'y a pas jusqu'au grillon qui ne me meprise." Le crapaud, qui passait, lanca un jet de bave sur son front, et dit: "Ca, pour toi. Si tu ne m'avais fait l'oeil si gros, et que je t'eusse apercu dans l'etat ou je te vois, j'aurais chastement cache la beaute de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camelias, afin que nul ne te vit." Le lion, qui passait, inclina sa face royale, et dit: "Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur nous paraisse pour le moment eclipsee. Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n'etes que des laches, puisque vous l'avez attaque quand il dormait, seriez-vous contents, si, mis a sa place, vous supportiez, de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas epargnees?" L'homme, qui passait, s'arreta devant le Createur meconnu; et, aux applaudissements du morpion et de la vipere, fienta, pendant trois jours, sur son visage auguste! Malheur a l'homme, a cause de cette injure; car, il n'a pas respecte l'ennemi, etendu dans le melange de boue, de sang et de vin; sans defense et presque inanime!... Alors, le Dieu souverain, reveille enfin, par toutes ces insultes mesquines, se releva comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire; et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entiere, qui lui appartenait. O humains, vous etes les enfants terribles; mais, je vous en supplie, epargnons cette grande existence, qui n'a pas encore fini de cuver la liqueur immonde, et, n'ayant pas conserve assez de force pour se tenir droite, est retombee, lourdement, sur cette roche, ou elle s'est assise, comme un voyageur. Faites attention a ce mendiant qui passe; il a vu que le derviche tendait un bras affame, et, sans savoir a qui il faisait l'aumone, il a jete un morceau de pain dans cette main qui implore la misericorde. Le Createur lui a exprime sa reconnaissance par un mouvement de tete. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment les renes de l'univers devient une chose difficile! Le sang monte quelquefois a la tete, quand on s'applique a tirer du neant une derniere comete, avec une nouvelle race d'esprits. L'intelligence, trop remuee de fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les egarements dont vous avez ete temoins!

      *       *       *       *       *

Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue a l'extremite d'une tringle, balancait sa carcasse au fouet des quatre vents, au-dessus d'une porte massive et vermoulue. Un corridor sale, qui sentait la cuisse humaine, donnait sur un preau, ou cherchaient leur pature des coqs et des poules, plus maigres que leurs ailes. Sur la muraille qui servait d'enceinte au preau, et situee du cote de l'ouest, etaient parcimonieusement pratiquees diverses ouvertures, fermees par un guichet grille. La mousse recouvrait ce corps de logis, qui sans doute, avait ete un couvent et servait, a l'heure actuelle, avec le reste du batiment, comme demeure de toutes ces femmes qui montraient, chaque jour, a ceux qui entraient, l'interieur de leur vagin, en echange d'un peu d'or. J'etais sur un pont, dont les piles plongeaient dans l'eau fangeuse d'un fosse de ceinture. De sa surface elevee, je contemplais dans la campagne cette construction penchee sur sa vieillesse et les moindres details de son architecture interieure. Quelquefois, la grille d'un guichet s'elevait sur elle-meme en grincant, comme par l'impulsion ascendante d'une main qui violentait la nature du fer; un homme presentait sa tete a l'ouverture degagee a moitie, avancait ses epaules, sur lesquelles tombait le platre ecaille, faisant suivre, dans cette extraction laborieuse, son corps couvert de toiles d'araignees. Mettant ses mains, ainsi qu'une couronne, sur les immondices de toutes sortes qui pressaient le sol de leur poids, tandis qu'il avait encore la jambe engagee dans les torsions de la grille, il reprenait ainsi sa posture naturelle, allait tremper ses mains dans un baquet boiteux, dont l'eau savonnee avait vu s'elever, tomber des generations entieres, et s'eloignait ensuite, le plus vite possible, de ces ruelles faubouriennes, pour aller respirer l'air pur vers le centre de la ville. Lorsque le client etait sorti, une femme toute nue se portait au dehors, de la meme maniere, et se dirigeait vers le meme baquet. Alors, les coqs et les poules accouraient en foule des divers points du preau, attires par l'odeur seminale, la renversaient par terre, malgre ses efforts vigoureux, trepignaient la surface de son corps comme un fumier, et dechiquetaient, a coups de bec, jusqu'a ce qu'il sortit du sang, les levres flasques de son vagin gonfle. Les poules et les coqs, avec leur gosier rassasie, retournaient gratter l'herbe du preau; la femme, devenue propre, se relevait, tremblante, couverte de blessures, comme lorsqu'on s'eveille apres un cauchemar. Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait apporte pour essuyer ses jambes; n'ayant plus besoin du baquet commun, elle retournait dans sa taniere, comme elle en etait sortie, pour attendre une autre pratique. A ce spectacle, moi, aussi, je voulus penetrer dans cette maison! J'allais descendre du pont, quand je vis, sur l'entablement d'un pilier, cette inscription, en caracteres hebreux: "Vous qui passez sur ce pont, n'y allez pas. Le crime y sejourne avec le vice; un jour, ses amis attendirent en vain un jeune homme qui avait franchi la porte fatale." La curiosite l'emporta sur la crainte; au bout de quelques instants, j'arrivai devant un guichet, dont la grille possedait de solides barreaux, qui s'entre-croisaient etroitement. Je voulus regarder dans l'interieur, a travers ce tamis epais. D'abord, je ne pus rien voir; mais, je ne tardai pas a distinguer les objets qui etaient dans la chambre obscure, grace aux rayons du soleil qui diminuait sa lumiere et allait bientot disparaitre a l'horizon. La premiere et la seule chose qui frappa ma vue fut un baton blond, compose de cornets, s'enfoncant les uns dans les autres. Ce baton se mouvait! Il marchait dans la chambre! Ses secousses etaient si fortes que le plancher chancelait; avec ses deux bouts, il faisait des breches enormes dans la muraille et paraissait un belier qu'on ebranle contre la porte d'une ville assiegee. Ses efforts etaient inutiles; les murs etaient construits avec de la pierre de taille, et, quand il choquait la paroi, je le voyais se recourber en lame d'acier et rebondir comme une balle elastique. Ce baton n'etait donc pas fait en bois! Je remarquai, ensuite, qu'il se roulait et se deroulait avec facilite comme une anguille. Quoique haut comme un homme, il ne se tenait pas droit. Quelquefois, il l'essayait, et montrait un de ses bouts, devant le grillage du guichet. Il faisait des bonds impetueux, retombait a terre et ne pouvait defoncer l'obstacle. Je me mis a le regarder de plus en plus attentivement et je vis que c'etait un cheveu! Apres une grande lutte, avec la matiere qui l'entourait comme une prison, il alla s'appuyer contre le lit qui etait dans cette chambre, la racine reposant sur un tapis et la pointe adossee au chevet. Apres quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis des sanglots entrecoupes, il eleva la voix et parla ainsi: "Mon maitre m'a oublie dans cette chambre; il ne vient pas me chercher. Il s'est leve de ce lit, ou je suis appuye, il a peigne sa chevelure parfumee et n'a pas songe qu'auparavant j'etais tombe a terre. Cependant, s'il m'avait ramasse, je n'aurais pas trouve etonnant cet acte de simple justice. Il m'abandonne, dans cette chambre claquemuree, apres s'etre enveloppe dans les bras d'une femme. Et quelle femme! Les draps sont encore moites de leur contact attiedi et portent, dans leur desordre, l'empreinte d'une nuit passee dans l'amour ..." Et je me demandais qui pouvait etre son maitre! Et mon oeil se recollait a la grille avec plus d'energie!... "Pendant que la nature entiere sommeillait dans sa chastete, lui, il s'est accouple avec une femme degradee, dans des embrassements lascifs et impurs. Il s'est abaisse jusqu'a laisser approcher, de sa face auguste, des joues meprisables par leur impudence habituelle, fletries dans leur seve. Il ne rougissait pas, mais, moi, je rougissais pour lui. Il est certain qu'il se sentait heureux de dormir avec une telle epouse d'une nuit. La femme, etonnee de l'aspect majestueux de cet hote, semblait eprouver des voluptes incomparables, lui embrassait le cou avec frenesie." Et je me demandais qui pouvait etre son maitre! Et mon oeil se recollait a la grille avec plus d'energie!... "Moi, pendant ce temps, je sentais des pustules envenimees qui croissaient plus nombreuses, en raison de son ardeur inaccoutumee pour les jouissances de la chair, entourer ma racine de leur fiel mortel, absorber, avec leurs ventouses, la substance generatrice de ma vie. Plus ils s'oubliaient, dans leurs mouvements insenses, plus je sentais mes forces decroitre. Au moment ou les desirs corporels atteignaient au paroxysme de la fureur, je m'apercus que ma racine s'affaissait sur elle-meme, comme un soldat blesse par une balle. Le flambeau de la vie s'etant eteint en moi, je me detachai, de sa tete illustre, comme une branche morte; je tombai a terre, sans courage, sans force, sans vitalite; mais, avec une profonde pitie pour celui auquel j'appartenais; mais, avec une eternelle douleur pour son egarement volontaire!..." Et je me demandais qui pouvait etre son maitre! Et mon oeil se recollait a la grille avec plus d'energie!... "S'il avait, au moins, entoure de son ame le sein innocent d'une vierge. Elle aurait ete plus digne de lui et la degradation aurait ete moins grande. Il embrasse, avec ses levres, ce front couvert de boue, sur lequel les hommes ont marche avec le talon, plein de poussiere!... Il aspire, avec des narines effrontees, les emanations de ces deux aisselles humides!... J'ai vu la membrane des dernieres se contracter de honte, pendant que, de leur cote, les narines se refusaient a cette respiration infame. Mais lui, ni elle, ne faisaient aucune attention aux avertissements solennels des aisselles, a la repulsion morne et bleme des narines. Elle levait davantage ses bras, et lui, avec une poussee plus forte, enfoncait son visage dans leur creux. J'etais oblige d'etre le complice de cette profanation. J'etais oblige d'etre le spectateur de ce dehanchement inoui; d'assister a l'alliage force de ces deux etres, dont un abime incommensurable separait les natures diverses ..." Et je me demandais qui pouvait etre son maitre! Et mon oeil se recollait a la grille avec plus d'energie!... "Quand il fut rassasie de respirer cette femme, il voulut lui arracher ses muscles un par un; mais, comme c'etait une femme, il lui pardonna et prefera faire souffrir un etre de son sexe. Il appela, dans la cellule voisine, un jeune homme qui etait venu dans cette maison pour passer quelques moments d'insouciance avec une de ces femmes, et lui enjoignit de venir se placer a un pas de ses yeux. Il y avait longtemps que je gisais sur le sol. N'ayant pas la force de me lever sur ma racine brulante, je ne pus voir ce qu'ils firent. Ce que je sais, c'est qu'a peine le jeune homme fut a portee de sa main, que des lambeaux de chair tomberent aux pieds du lit et vinrent se placer a mes cotes. Ils me racontaient tout bas que les griffes de mon maitre les avaient detaches des epaules de l'adolescent. Celui-ci, au bout de quelques heures, pendant lesquelles il avait lutte contre une force plus grande, se leva du lit et se retira majestueusement. Il etait litteralement ecorche des pieds jusqu'a la tete; il trainait, a travers les dalles dela chambre, sa peau retournee. Il se disait que son caractere etait plein de bonte; qu'il aimait a croire ses semblables bons aussi; que pour cela il avait acquiesce au souhait de l'etranger distingue qui l'avait appele aupres de lui; mais que, jamais, au grand jamais, il ne se serait attendu a etre torture par un bourreau. Par un pareil bourreau, ajoutait-il apres une pause. Enfin, il se dirigea vers le guichet, qui se fendit avec pitie jusqu'au nivellement du sol, en presence de ce corps depourvu d'epiderme. Sans abandonner sa peau, qui pouvait encore lui servir, ne serait-ce que comme manteau, il essaya de disparaitre de ce coupe-gorge; une fois eloigne de la chambre, je ne pus voir s'il avait eu la force de regagner la porte de sortie. Oh! comme les poules et les coqs s'eloignaient avec respect, malgre leur faim, de cette longue trainee de sang, sur la terre imbibee!" Et je me demandais qui pouvait etre son maitre! Et mes yeux se recollaient a la grille avec plus d'energie!... "Alors, celui qui aurait du penser davantage a sa dignite et a sa justice, se releva, peniblement, sur son coude fatigue. Seul, sombre, degoute et hideux!... Il s'habilla lentement. Les nonnes, ensevelies depuis des siecles dans les catacombes du couvent, apres avoir ete reveillees en sursaut par les bruits de cette nuit horrible, qui s'entre-choquaient entre eux dans une cellule situee au-dessus des caveaux, se prirent par la main, et vinrent former une ronde funebre autour de lui. Pendant qu'il recherchait les decombres de son ancienne splendeur; qu'il lavait ses mains avec du crachat en les essuyant ensuite sur ses cheveux (il valait mieux les laver avec du crachat, que de ne pas les laver du tout, apres le temps d'une nuit entiere passee dans le vice et le crime), elles entonnerent les prieres lamentables pour les morts, quand quelqu'un est descendu dans la tombe. En effet, le jeune homme ne devait pas survivre a ce supplice, exerce sur lui par une main divine, et ses agonies se terminerent pendant le chant des nonnes ..." Je me rappelai l'inscription du pilier; je compris ce qu'etait devenu le reveur pubere que ses amis attendaient encore chaque jour depuis le moment de sa disparition ... Et je me demandais qui pouvait etre son maitre! Et mes yeux se recollaient a la grille avec plus d'energie!... "Les murailles s'ecarterent pour le laisser passer; les nonnes, le voyant prendre son essor, dans les airs, avec des ailes qu'il avait cachees jusque-la dans sa robe d'emeraude, se replacerent en silence dessous le couvercle de la tombe. Il est parti dans sa demeure celeste, en me laissant ici; cela n'est pas juste. Les autres cheveux sont restes sur sa tete; et, moi, je gis, dans cette chambre lugubre, sur le parquet couvert de sang caille, de lambeaux de viande seche; cette chambre est devenue damnee, depuis qu'il s'y est introduit; personne n'y entre; cependant, j'y suis enferme. C'en est donc fait! Je ne verrai plus les legions des anges marcher en phalanges epaisses, ni les astres se promener dans les jardins de l'harmonie. Eh bien, soit ... je saurai supporter mon malheur avec resignation. Mais, je ne manquerai pas de dire aux hommes ce qui s'est passe dans cette cellule. Je leur donnerai la permission de rejeter leur dignite, comme un vetement inutile, puisqu'ils ont l'exemple de mon maitre; je leur conseillerai de sucer la verge du crime, puisqu'_un autre_ l'a deja fait ..." Le cheveu se tut ... Et je me demandais qui pouvait etre son maitre! Et mes yeux se recollaient a la grille avec plus d'energie!... Aussitot le tonnerre eclata; une lueur phosphorique penetra dans la chambre. Je reculai, malgre moi, par je ne sais quel instinct d'avertissement; quoique je fusse eloigne du guichet, j'entendis une autre voix, mais, celle-ci rampante et douce, de crainte de se faire entendre: "Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! je te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil se coucher a l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... je ne t'ai pas oublie; mais, on t'aurait vu sortir, et j'aurais ete compromis. Oh! si tu savais comme j'ai souffert depuis ce moment! Revenu au ciel, mes archanges m'ont entoure avec curiosite; ils n'ont pas voulu me demander le motif de mon absence. Eux, qui n'avaient jamais ose elever leur vue sur moi, jetaient, s'efforcant de deviner l'enigme, des regards stupefaits sur ma face abattue, quoiqu'ils n'apercussent pas le fond de ce mystere, et se communiquaient tout bas des pensees qui redoutaient en moi quelque changement inaccoutume. Ils pleuraient des larmes silencieuses; ils sentaient vaguement que je n'etais plus le meme, devenu inferieur a mon identite. Ils auraient voulu connaitre quelle funeste resolution m'avait fait franchir les frontieres du ciel, pour venir m'abattre sur la terre, et gouter des voluptes ephemeres, qu'eux-memes meprisent profondement. Ils remarquerent sur mon front une goutte de sperme, une goutte de sang. La premiere avait jailli des cuisses de la courtisane! La deuxieme s'etait elancee des veines du martyr! Stigmates odieux! Rosaces inebranlables! Mes archanges ont retrouve, pendus aux halliers de l'espace, les debris flamboyants de ma tunique d'opale, qui flottaient sur les peuples beants. Ils n'ont pas pu la reconstruire, et mon corps reste nu devant leur innocence; chatiment memorable de la vertu abandonnee. Vois les sillons qui se sont trace un lit sur mes joues decolorees: c'est la goutte de sperme et la goutte de sang, qui filtrent lentement le long de mes rides seches. Arrivees a la levre superieure, elles font un effort immense, et penetrent dans le sanctuaire de ma bouche, attirees, comme un aimant, par le gosier irresistible. Elles m'etouffent, ces deux gouttes implacables. Moi, jusqu'ici, je m'etais cru le Tout-Puissant; mais, non; je dois abaisser le cou devant le remords qui me crie: "Tu n'es qu'un miserable!" Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! je te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil se coucher a l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... J'ai vu Satan, le grand ennemi, redresser les enchevetrements osseux de la charpente, au-dessus de son engourdissement de larve, et, debout, triomphant, sublime, haranguer ses troupes rassemblees; comme je le merite, me tourner en derision. Il a dit qu'il s'etonnait beaucoup que son orgueilleux rival, pris en flagrant delit par le succes, enfin realise, d'un espionnage perpetuel, put ainsi s'abaisser jusqu'a baiser la robe de la debauche humaine, par un voyage de long cours a travers les recifs de l'ether, et faire perir, dans les souffrances, un membre de l'humanite. Il a dit que ce jeune homme, broye dans l'engrenage de mes supplices raffines, aurait peut-etre pu devenir une intelligence de genie; consoler les hommes, sur cette terre, par des chants admirables de poesie, de courage, contre les coups de l'infortune. Il a dit que les nonnes du couvent-lupanar ne retrouvent plus leur sommeil; rodent dans le preau, gesticulant comme des automates, ecrasant avec le pied les renoncules et les lilas; devenues folles d'indignation, mais, non assez, pour ne pas se rappeler la cause qui engendra cette maladie dans leur cerveau ... (Les voici qui s'avancent, revetues de leur linceul blanc; elles ne se parlent pas; elles se tiennent par la main. Leurs cheveux tombent en desordre sur leurs epaules nues; un bouquet de fleurs noires est penche sur leur sein. Nonnes, retournez dans vos caveaux; la nuit n'est pas encore completement arrivee; ce n'est que le crepuscule du soir ... O cheveu, tu le vois toi-meme; de tous les cotes, je suis assailli par le sentiment dechaine de ma depravation!) Il a dit que le Createur, qui se vante d'etre la Providence de tout ce qui existe, s'est conduit avec beaucoup de legerete, pour ne pas dire plus, en offrant un pareil spectacle aux mondes etoiles; car, il a affirme clairement le dessein qu'il avait d'aller rapporter dans les planetes orbiculaires comment je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et la bonte dans la vastitude de mes royaumes. Il a dit que la grande estime, qu'il avait pour un ennemi si noble, s'etait envolee de son imagination, et qu'il preferait porter la main sur le sein d'une jeune fille, quoique cela soit un acte de mechancete execrable, que de cracher sur ma figure, recouverte de trois couches de sang et de sperme meles, afin de ne pas salir son crachat baveux. Il a dit qu'il se croyait, a juste titre, superieur a moi, non par le vice, mais par la vertu et la pudeur; non par le crime, mais par la justice. Il a dit qu'il fallait m'attacher a une claie, a cause de mes fautes innombrables; me faire bruler a petit feu dans un brasier ardent, pour me jeter ensuite dans la mer, si toutefois la mer voudrait me recevoir. Que, puisque je me vantais d'etre juste, moi, qui l'avais condamne aux peines eternelles pour une revolte legere qui n'avait pas eu de suites graves, je devais donc faire justice severe sur moi-meme, et juger impartialement ma conscience, chargee d'iniquites ... Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! je te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil se coucher a l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas." Il s'arreta un instant; quoique je ne le visse point, je compris, par ce temps d'arret necessaire, que la houle de l'emotion soulevait sa poitrine, comme un cyclone giratoire souleve une famille de baleines. Poitrine divine, souillee, un jour, par l'amer contact des tetons d'une femme sans pudeur! Ame royale, livree, dans un moment d'oubli, au crabe de la debauche, au poulpe de la faiblesse de caractere, au requin de l'abjection individuelle, au boa de la morale absente, et au colimacon monstrueux de l'idiotisme! Le cheveu et son maitre s'embrasserent etroitement, comme deux amis qui se revoient apres une longue absence. Le Createur continua, accuse reparaissant devant son propre tribunal: "Et les hommes, que penseront-ils de moi, dont ils avaient une opinion si elevee, quand ils apprendront les errements de ma conduite, la marche hesitante de ma sandale, dans les labyrinthes boueux de la matiere, et la direction de ma route tenebreuse a travers les eaux stagnantes et les humides joncs de la mare ou, recouvert de brouillards, bleuit et mugit le crime, a la patte sombre!... Je m'apercois qu'il faut que je travaille beaucoup a ma rehabilitation, dans l'avenir, afin de reconquerir leur estime. Je suis le Grand-Tout: et cependant, par un cote, je reste inferieur aux hommes, que j'ai crees avec un peu de sable! Raconte-leur un mensonge audacieux, et dis-leur que je ne suis jamais sorti du ciel, constamment enferme, avec les soucis du trone, entre les marbres, les statues et les mosaiques de mes palais. Je me suis presente devant les celestes fils de l'humanite; je leur ai dit: "Chassez le mal de vos chaumieres, et laissez entrer au foyer le manteau du bien. Celui qui portera la main sur un de ses semblables, en lui faisant au sein une blessure mortelle, avec le fer homicide, qu'il n'espere point les effets de ma misericorde, et qu'il redoute les balances de la justice. Il ira cacher sa tristesse dans les bois; mais, le bruissement des feuilles, a travers les clairieres, chantera a ses oreilles la ballade du remords; et il s'enfuira de ces parages, pique a la hanche par le buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas rapides entrelaces par la souplesse des lianes et les morsures des scorpions. Il se dirigera vers les galets de la plage; mais, la maree montante, avec ses embruns et son approche dangereuse, lui raconteront qu'ils n'ignorent pas son passe; et il precipitera sa course aveugle vers le couronnement de la falaise, tandis que les vents stridents d'equinoxe, en s'enfoncant dans les grottes naturelles du golfe et les carrieres pratiquees sous la muraille des rochers retentissants, beugleront comme les troupeaux immenses des buffles des pampas. Les phares de la cote le poursuivront, jusqu'aux limites du septentrion, de leurs reflets sarcastiques, et les feux follets des maremmes, simples vapeurs en combustion, dans leurs danses fantastiques, feront frissonner les poils de ses pores, et verdir l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise dans vos cabanes, et soit en surete a l'ombre de vos champs. C'est ainsi que vos fils deviendront beaux, et s'inclineront devant leurs parents avec reconnaissance; sinon, malingres, et rabougris comme le parchemin des bibliotheques, ils s'avanceront a grands pas, conduits par la revolte, contre le jour de leur naissance et le clitoris de leur mere impure." Comment les hommes voudront-ils obeir a ces lois severes, si le legislateur lui-meme se refuse le premier a s'y astreindre?... Et ma honte est immense comme l'eternite!" J'entendis le cheveu qui lui pardonnait, avec humilite, sa sequestration, puisque son maitre avait agi par prudence et non par legerete; et le pale dernier rayon de soleil qui eclairait mes paupieres se retira des ravins de la montagne. Tourne vers lui, je le vis se replier ainsi qu'un linceul ... Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! Il te replacera parmi les autres cheveux. Et, maintenant que le soleil est couche a l'horizon, vieillard cynique et cheveu doux, rampez, tous les deux, vers l'eloignement du lupanar, pendant que la nuit, etendant son ombre sur le couvent, couvre l'allongement de vos pas furtifs dans la plaine ... Alors, le pou, sortant subitement de derriere un promontoire, me dit, en herissant ses griffes: "Que penses-tu de cela?" Mais, moi, je ne voulus pas lui repliquer. Je me retirai, et j'arrivai sur le pont. J'effacai l'inscription primordiale, je la remplacai par celle-ci: "Il est douloureux de garder, comme un poignard, un tel secret dans son coeur; mais, je jure de ne jamais reveler ce dont j'ai ete temoin, quand je penetrai, pour la premiere fois, dans ce donjon terrible." Je jetai, par dessus le parapet, le canif qui m'avait servi a graver les lettres; et, faisant quelques rapides reflexions sur le caractere du Createur en enfance, qui devait encore, helas! pendant bien de temps, faire souffrir l'humanite (l'eternite est longue), soit par les cruautes exercees, soit par le spectacle ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice, je fermai les yeux, comme un homme ivre, a la pensee d'avoir un tel etre pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin a travers les dedales des rues.


FIN DU TROISIEME CHANT



CHANT QUATRIEME

C'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrieme chant. Quand le pied glisse sur une grenouille, l'on sent une sensation de degout; mais quand on effleure, a peine, le corps humain, avec la main, la peau des doigts se fend, comme les ecailles d'un bloc de mica qu'on brise a coups de marteau; et, de meme que le coeur d'un requin, mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalite tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps apres l'attouchement. Tant l'homme inspire de l'horreur a son propre semblable! Peut-etre que, lorsque j'avance cela, je me trompe; mais: peut-etre qu'aussi je dis vrai. Je connais, je concois une maladie plus terrible que les yeux gonfles par les longues meditations sur le caractere etrange de l'homme; mais, je la cherche encor ... et je n'ai pas pu la trouver! Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre, et, cependant, qui oserait affirmer que j'ai reussi dans mes investigations? Quel mensonge sortirait de sa bouche! Le temple antique de Denderah est situe a une heure et demie de la rive gauche du Nil. Aujourd'hui, des phalanges innombrables de guepes se sont emparees des rigoles et des corniches. Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes epaisses d'une chevelure noire. Seuls habitants du froid portique, ils gardent l'entree des vestibules, comme un droit hereditaire. Je compare le bourdonnement de leurs ailes metalliques, au choc incessant des glacons, precipites les uns contre les autres, pendant la debacle des mers polaires. Mais, si je considere la conduite de celui auquel la providence donna le trone sur cette terre, les trois ailerons de ma douleur font entendre un plus grand murmure! Quand une comete, pendant la nuit, apparait subitement dans une region du ciel, apres quatre-vingts ans d'absence, elle montre aux habitants terrestres et aux grillons sa queue brillante et vaporeuse. Sans doute, elle n'a pas conscience de ce long voyage; il n'en est pas ainsi de moi: accoude sur le chevet de mon lit, pendant que les dentelures d'un horizon aride et morne s'elevent en vigueur sur le fond de mon ame, je m'absorbe dans les reves de la compassion et je rougis pour l'homme! Coupe en deux par la bise, le matelot, apres avoir fait son quart de nuit, s'empresse de regagner son hamac: pourquoi cette consolation ne m'est-elle pas offerte? L'idee que je suis tombe volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j'ai le droit moins qu'un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui reste enchaine a la croute durcie d'une planete, et sur l'essence de notre ame perverse, me penetre comme un clou de forge. On a vu des explosions de feu grisou aneantir des familles entieres; mais, elles connurent l'agonie peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des decombres et des gaz deleteres: moi ... j'existe toujours comme le basalte! Au milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent a eux-memes: n'y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus! L'homme et moi, claquemures dans les limites de notre intelligence, comme souvent un lac dans une ceinture d'iles de corail, au lieu d'unir nos forces respectives pour nous defendre contre le hasard et l'infortune, nous nous ecartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes opposees, comme si nous nous etions reciproquement blesses avec la pointe d'une dague! On dirait que l'un comprend le mepris qu'il inspire a l'autre; pousses par le mobile d'une dignite relative, nous nous empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire; chacun reste de son cote et n'ignore pas que la paix proclamee serait impossible a conserver. Eh bien, soit! que ma guerre contre l'homme s'eternise, puisque chacun reconnait dans l'autre sa propre degradation ... puisque les deux sont ennemis mortels. Que je doive remporter une victoire desastreuse ou succomber, le combat sera beau: moi, seul, contre l'humanite. Je ne me servirai pas d'armes construites avec le bois ou le fer; je repousserai du pied les couches de mineraux extraites de la terre: la sonorite puissante et seraphique de la harpe deviendra, sous mes doigts, un talisman redoutable. Dans plus d'une embuscade, l'homme, ce singe sublime, a deja perce ma poitrine de sa lance de porphyre: un soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu'elles soient. Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis: deux amis qui cherchent obstinement a se detruire, quel drame!

      *       *       *       *       *

Deux piliers, qu'il n'etait pas difficile et encore moins possible de prendre pour des baobabs, s'apercevaient dans la vallee, plus grands que deux epingles. En effet, c'etaient deux tours enormes. Et, quoique deux baobabs, au premier coup d'oeil, ne ressemblent pas a deux epingles, ni meme a deux tours, cependant, en employant habilement les ficelles de la prudence, on peut affirmer, sans crainte d'avoir tort (car, si cette affirmation etait accompagnee d'une seule parcelle de crainte, ce ne serait plus une affirmation; quoiqu'un meme nom exprime ces deux phenomenes de l'ame qui presentent des caracteres assez tranches pour ne pas etre confondus legerement) qu'un baobab ne differe pas tellement d'un pilier, que la comparaison soit defendue entre ces formes architecturales ... ou geometriques ... ou l'une et l'autre ... ou ni l'une ni l'autre ... ou plutot formes elevees et massives. Je viens de trouver, je n'ai pas la pretention de dire le contraire, les epithetes propres aux substantifs pilier et baobab: que l'on sache bien que ce n'est pas, sans une joie melee d'orgueil, que j'en fais la remarque a ceux qui, apres avoir releve leurs paupieres, ont pris la tres louable resolution de parcourir ces pages, pendant que la bougie brule, si c'est la nuit, pendant que le soleil eclaire, si c'est le jour. Et encore, quand meme une puissance superieure nous ordonnerait, dans les termes le plus clairement precis, de rejeter, dans les abimes du chaos, la comparaison judicieuse que chacun a certainement pu savourer avec impunite, meme alors, et surtout alors, que l'on ne perde pas de vue cet axiome principal, les habitudes contractees par les ans, les livres, le contact de ses semblables, et le caractere inherent a chacun qui se developpe dans une efflorescence rapide, imposeraient, a l'esprit humain, l'irreparable stigmate de la recidive, dans l'emploi criminel (criminel, en se placant momentanement et spontanement au point de vue de la puissance superieure) d'une figure de rhetorique que plusieurs meprisent, mais que beaucoup encensent. Si le lecteur trouve cette phrase trop longue, qu'il accepte mes excuses; mais, qu'il ne s'attende pas de ma part a des bassesses. Je puis avouer mes fautes; mais non les rendre plus graves par ma lachete. Mes raisonnements se choqueront quelquefois contre les grelots de la folie et l'apparence serieuse de ce qui n'est en somme que grotesque (quoique, d'apres certains philosophes, il soit assez difficile de distinguer le bouffon du melancolique, la vie elle-meme etant un drame comique ou une comedie dramatique); cependant, il est permis a chacun de tuer des mouches et meme des rhinoceros, afin de se reposer de temps en temps d'un travail trop escarpe. Pour tuer des mouches, voici la maniere la plus expeditive, quoique ce ne soit pas la meilleure: on les ecrase entre les deux premiers doigts de la main. La plupart des ecrivains qui ont traite ce sujet a fond ont calcule, avec beaucoup de vraisemblance, qu'il est preferable, dans plusieurs cas, de leur couper la tete. Si quelqu'un me reproche de parler d'epingles, comme d'un sujet radicalement frivole, qu'il remarque sans parti pris, que les plus grands effets ont ete souvent produits par les plus petites causes. Et, pour ne pas m'eloigner davantage du cadre de cette feuille de papier, ne voit-on pas que le laborieux morceau de litterature que je suis a composer, depuis le commencement de cette strophe, serait peut-etre moins goute, s'il prenait son point d'appui dans une question epineuse de chimie ou de pathologie interne? Au reste, tous les gouts sont dans la nature; et, quand au commencement j'ai compare les piliers aux epingles avec tant de justesse (certes, je ne croyais pas qu'on viendrait, un jour, me le reprocher), je me suis base sur les lois de l'optique, qui ont etabli que, plus le rayon visuel est eloigne d'un objet, plus l'image se reflete a diminution dans la retine.

C'est ainsi que ce que l'inclinaison de notre esprit a la farce prend pour un miserable coup d'esprit, n'est, la plupart du temps, dans la pensee de l'auteur, qu'une verite importante, proclamee avec majeste! Oh! ce philosophe insense qui eclata de rire, en voyant un ane manger une figue! Je n'invente rien: les livres antiques ont raconte, avec les plus amples details, ce volontaire et honteux depouillement de la noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n'ai jamais pu rire, quoique plusieurs fois j'aie essaye de le faire. C'est tres difficile d'apprendre a rire. Ou, plutot, je crois qu'un sentiment de repugnance a cette monstruosite forme une marque essentielle de mon caractere. Eh bien, j'ai ete temoin de quelque chose de plus fort: j'ai vu une figue manger un ane! Et, cependant, je n'ai pas ri; franchement, aucune partie buccale n'a remue. Le besoin de pleurer s'empara de moi si fortement, que mes yeux laisserent tomber une larme. "Nature! nature! m'ecriai-je en sanglotant, l'epervier dechire le moineau, la figue mange l'ane et le tenia devore l'homme!" Sans prendre la resolution d'aller plus loin, je me demande en moi-meme si j'ai parle de la maniere dont on tue les mouches. Oui, n'est-ce pas? Il n'en est pas moins vrai que je n'avais pas parle de la destruction des rhinoceros! Si certains amis me pretendaient le contraire, je ne les ecouterais pas et je me rappellerais que la louange et la flatterie sont deux grandes pierre d'achoppement. Cependant, afin de contenter ma conscience autant que possible, je ne puis m'empecher de faire remarquer que cette dissertation sur le rhinoceros m'entrainerait hors des frontieres de la patience et du sang-froid, et, de son cote, decouragerait probablement (ayons, meme, la hardiesse de dire certainement) les generations presentes. N'avoir pas parle du rhinoceros apres la mouche! Au moins, pour excuse passable, aurai-je du mentionner avec promptitude (et je ne l'ai pas fait!) cette omission non premeditee, qui n'etonnera pas ceux qui ont etudie a fond les contradictions reelles et inexplicables qui habitent les lobes du cerveau humain. Rien n'est indigne pour une intelligence grande et simple; le moindre phenomene de la nature, s'il y a mystere en lui, deviendra, pour le sage, inepuisable matiere a reflexion. Si quelqu'un voit un ane manger une figue ou une figue manger un ane (ces deux circonstances ne se presentent pas souvent, a moins que ce ne soit en poesie), soyez certain qu'apres avoir reflechi deux ou trois minutes, pour savoir quelle conduite prendre, il abandonnera le sentier de la vertu et se mettra a rire comme un coq! Encore, n'est-il pas exactement prouve que les coqs ouvrent expres leur bec pour imiter l'homme et faire une grimace tourmentee. J'appelle grimace dans les oiseaux ce qui porte le meme nom dans l'humanite! Le coq ne sort pas de sa nature, moins par incapacite que par orgueil. Apprenez-leur a lire, ils se revoltent. Ce n'est pas un perroquet qui s'extasierait ainsi devant sa faiblesse, ignorante ou impardonnable! Oh! avilissement execrable! comme on ressemble a une chevre quand on rit! Le calme du front a disparu pour faire place a deux enormes yeux de poissons qui (n'est-ce pas deplorable?) ... qui ... qui se mettent a briller comme des phares! Souvent, il m'arrivera d'enoncer, avec solennite, les propositions les plus bouffonnes, je ne trouve pas que cela devienne un motif peremptoirement suffisant pour elargir la bouche! Je ne puis m'empecher de rire, me repondrez-vous; j'accepte cette explication absurde, mais, alors, que ce soit un rire melancolique. Riez, mais pleurez en meme temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux, pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez; mais, j'avertis qu'un liquide quelconque est ici necessaire, pour attenuer la secheresse que porte, dans ses flancs, le rire, aux traits fendus en arriere. Quant a moi, je ne me laisserai pas decontenancer par les gloussements cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours quelque chose a redire dans un caractere qui ne ressemble pas au leur, parce qu'il est une des innombrables modifications intellectuelles que Dieu, sans sortir d'un type primordial, crea pour gouverner les charpentes osseuses. Jusqu'a nos temps, la poesie fit une route fausse; s'elevant jusqu'au ciel ou rampant jusqu'a terre, elle a meconnu les principes de son existence, et a ete, non sans raison, constamment bafouee par les honnetes gens. Elle n'a pas ete modeste ... qualite la plus belle qui doive exister dans un etre imparfait! Moi, je veux montrer mes qualites; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher mes vices! Le rire, le mal, l'orgueil, la folie, paraitront, tour a tour, entre la sensibilite et l'amour de la justice, et serviront d'exemple a la stupefaction humaine; chacun s'y reconnaitra, non pas tel qu'il devrait etre, mais tel qu'il est. Et, peut-etre que ce simple ideal, concu par mon imagination, surpassera, cependant, tout ce que la poesie a trouve jusqu'ici de plus grandiose et de plus sacre. Car, si je laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux vertus que j'y fais resplendir, et dont je placerai l'aureole si haut que les plus grands genies de l'avenir temoigneront, pour moi, une sincere reconnaissance. Ainsi donc, l'hypocrisie sera chassee carrement de ma demeure. Il y aura, dans mes chants, une preuve imposante de puissance, pour mepriser ainsi les opinions recues. Il chante pour lui seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempete, il est venu echouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonte! Il ne craint rien, si ce n'est lui-meme! Dans ses combats surnaturels, il attaquera l'homme et le Createur, avec avantage, comme quand l'espadon enfonce son epee dans le ventre de la baleine: qu'il soit maudit, par ses enfants et par ma main decharnee, celui qui persiste a ne pas comprendre les kanguroos implacables du rire et les poux audacieux de la caricature!... Deux tours enormes s'apercevaient dans la vallee; je l'ai dit au commencement. En les multipliant par deux, le produit etait quatre ... mais je ne distinguai pas tres bien la necessite de cette operation d'arithmetique. Je continuai ma route, avec la fievre au visage, et je m'ecriai sans cesse: "Non ... non ... je ne distingue pas tres bien la necessite de cette operation d'arithmetique!" J'avais entendu des craquements de chaines, et des gemissements douloureux. Que personne ne trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les tours par deux, afin que le produit soit quatre! Quelques-uns soupconnent que j'aime l'humanite comme si j'etais sa propre mere, et que je l'eusse portee, neuf mois, dans mes flancs parfumes; c'est pourquoi, je ne repasse plus dans la vallee ou s'elevent les deux unites du multiplicande!

      *       *       *       *       *

Une potence s'elevait sur le sol; a un metre de celui-ci, etait suspendu par les cheveux un homme, dont les bras etaient attaches par derriere. Ses jambes avaient ete laissees libres, pour accroitre ses tortures, et lui faire desirer davantage n'importe quoi de contraire a l'enlacement de ses bras. La peau du front etait tellement tendue par le poids de la pendaison, que son visage, condamne par la circonstance a l'absence de l'expression naturelle, ressemblait a la concretion pierreuse d'un stalagtite. Depuis trois jours, il subissait ce supplice. Il s'ecriait: "Qui me denouera les bras? qui me denouera les cheveux? Je me disloque dans des mouvements qui ne font que separer davantage de ma tete la racine des cheveux; la soif et la faim ne sont pas les causes principales qui m'empechent de dormir. Il est impossible que mon existence enfonce son prolongement au dela des bornes d'une heure. Quelqu'un pour m'ouvrir la gorge, avec un caillou acere!" Chaque mot etait precede, suivi de hurlements intenses. Je m'elancai du buisson derriere lequel j'etais abrite, et je me dirigeai vers le pantin ou morceau de lard attache au plafond. Mais, voici que, du cote oppose, arriverent en dansant deux femmes ivres. L'une tenait un sac, et deux fouets, aux cordes de plomb, l'autre, un baril plein de goudron et deux pinceaux. Les cheveux grisonnants de la plus vieille flottaient au vent, comme les lambeaux d'une voile dechiree, et les chevilles de l'autre claquaient entre elles, comme les coups de queue d'un thon sur la dunette d'un vaisseau. Leurs yeux brillaient d'une flamme si noire et si forte, que je ne crus pas d'abord que ces deux femmes appartinssent a mon espece. Elles riaient avec un aplomb tellement egoiste, et leurs traits inspiraient tant de repugnance, que je ne doutai pas un seul instant que je n'eusse devant les yeux les deux specimens les plus hideux de la race humaine. Je me recachai derriere le buisson, et je me tins tout coi, comme l'acantophorus serraticornis, qui ne montre que la tete en dehors de son nid. Elles approchaient avec la vitesse de la maree; appliquant l'oreille sur le sol, le son, distinctement percu, m'apportait l'ebranlement lyrique de leur marche. Lorsque les deux femelles d'orang-outang furent arrivees sous la potence, elles reniflerent l'air pendant quelques secondes; elles montrerent, par leurs gestes saugrenus, la quantite vraiment remarquable de stupefaction qui resulta de leur experience, quand elles s'apercurent que rien n'etait change dans ces lieux: le denoument de la mort, conforme a leurs voeux, n'etait pas survenu. Elles n'avaient pas daigne lever la tete, pour savoir si la mortadelle etait encore a la meme place. L'une dit: "Est-ce possible que tu sois encore respirant? Tu as la vie dure, mon mari bien-aime." Comme quand deux chantres, dans une cathedrale, entonnent alternativement les versets d'un psaume, la deuxieme repondit: "Tu ne veux donc pas mourir, o mon gracieux fils? Dis-moi donc comment tu as fait (surement c'est par quelque malefice) pour epouvanter les vautours? En effet, ta carcasse est devenue si maigre! Le zephyr la balance comme une lanterne." Chacune prit un pinceau et goudronna le corps du pendu ... chacune prit un fouet et leva les bras ... J'admirais (il etait absolument impossible de ne pas faire comme moi) avec quelle exactitude energique les lames de metal, au lieu de glisser a la surface, comme quand on se bat contre un negre et qu'on fait des efforts inutiles, propres au cauchemar, pour l'empoigner aux cheveux, s'appliquaient, grace au goudron, jusqu'a l'interieur des chairs, marquees par des sillons aussi creux que l'empechement des os pouvait raisonnablement le permettre. Je me suis preserve de la tentation de trouver de la volupte dans ce spectacle excessivement curieux, mais moins profondement comique qu'on n'etait en droit de l'attendre. Et, cependant, malgre les bonnes resolutions prises d'avance, comment ne pas reconnaitre la force de ces femmes, les muscles de leur bras? Leur adresse, qui consistait a frapper sur les parties les plus sensibles, comme le visage et le bas-ventre, ne sera mentionnee par moi, que si j'aspire a l'ambition de raconter la totale verite! A moins que, appliquant mes levres, l'une contre l'autre, surtout dans la direction horizontale (mais, chacun n'ignore pas que c'est la maniere la plus ordinaire d'engendrer cette pression), je ne prefere garder un silence gonfle de larmes et de mysteres, dont la manifestation penible sera impuissante a cacher, non seulement aussi bien mais encore mieux que mes paroles (car, je ne crois pas me tromper, quoiqu'il ne faille pas certainement nier en principe, sous peine de manquer aux regles les plus elementaires de l'habilete, les possibilites hypothetiques d'erreur) les resultats funestes occasionnes par la fureur qui met en oeuvre les metacarpes secs et les articulations robustes; quand meme on ne se mettrait pas au point de vue de l'observateur impartial et du moraliste experimente (il est presque assez important que j'apprenne que je n'admets pas, au moins entierement, cette restriction plus ou moins fallacieuse), le doute, a cet egard, n'aurait pas la faculte d'etendre ses racines; car, je ne le suppose pas, pour l'instant, entre les mains d'une puissance surnaturelle, et perirait immanquablement, pas subitement peut-etre, faute d'une seve remplissant les conditions simultanees de nutrition et d'absence de matieres veneneuses. Il est entendu, sinon ne me lisez pas, que je ne mets en scene que la timide personnalite de mon opinion: loin de moi, cependant, la pensee de renoncer a des droits qui sont incontestables! Certes, mon intention n'est pas de combattre cette affirmation, ou brille le criterium de la certitude, qu'il est un moyen plus simple de s'entendre; il consisterait, je le traduis avec quelques mots seulement, mais, qui en valent plus de mille, a ne pas discuter: il est plus difficile a mettre en pratique que ne le veut bien penser generalement le commun des mortels. Discuter est le mot grammatical, et beaucoup de personnes trouveront qu'il ne faudrait pas contredire, sans un volumineux dossier de preuves, ce que je viens de coucher sur le papier; mais, la chose differe notablement, s'il est permis d'accorder a son propre instinct qu'il emploie une rare sagacite au service de sa circonspection, quand il formule des jugements qui paraitraient autrement, soyez-en persuade, d'une hardiesse qui longe les rivages de la fanfaronnade. Pour clore ce petit incident, qui s'est lui-meme depouille de sa gangue par une legerete aussi irremediablement deplorable que fatalement pleine d'interet (ce que chacun n'aura pas manque de verifier, a la condition qu'il ait ausculte ses souvenirs les plus recents), il est bon, si l'on possede des facultes en equilibre parfait, ou mieux, si la balance de l'idiotisme ne l'emporte pas de beaucoup sur le plateau dans lequel reposent les nobles et magnifiques attributs de la raison, c'est-a-dire, afin d'etre plus clair (car, jusqu'ici je n'ai ete que concis, ce que meme plusieurs n'admettront pas, a cause de mes longueurs, qui ne sont qu'imaginaires, puisqu'elles remplissent leur but, de traquer, avec le scalpel de l'analyse, les fugitives apparitions de la verite, jusqu'en leurs derniers retranchements), si l'intelligence predomine suffisamment sur les defauts sous le poids desquels l'ont etouffee en partie l'habitude, la nature et l'education, il est bon, repete-je pour la deuxieme et la derniere fois, car, a force de repeter, on finirait, le plus souvent ce n'est pas faux, par ne plus s'entendre, de revenir la queue basse (si meme, il est vrai que j'aie une queue) au sujet dramatique cimente dans cette strophe. Il est utile de boire un verre d'eau, avant d'entreprendre la suite de mon travail. Je prefere en boire deux, plutot que de m'en passer. Ainsi, dans une chasse contre un negre marron, a travers la foret, a un moment convenu, chaque membre de la troupe suspend son fusil aux lianes, et l'on se reunit en commun, a l'ombre d'un massif, pour etancher la soif et apaiser la faim. Mais, la halte ne dure que quelques secondes, la poursuite est reprise avec acharnement et le hallali ne tarde pas a resonner. Et, de meme que l'oxygene est reconnaissable a la propriete qu'il possede, sans orgueil, de rallumer une allumette presentant quelques points en ignition, ainsi, l'on reconnaitra l'accomplissement de mon devoir a l'empressement que je montre a revenir a la question. Lorsque les femelles se virent dans l'impossibilite de retenir le fouet, que la fatigue laissa tomber de leurs mains, elles mirent judicieusement fin au travail gymnastique qu'elles avaient entrepris pendant pres de deux heures, et se retirerent, avec une joie qui n'etait pas depourvue de menaces pour l'avenir. Je me dirigeai vers celui qui m'appelait au secours, avec un oeil glacial (car, la perte de son sang etait si grande, que la faiblesse l'empechait de parler, et que mon opinion etait, quoique je ne fusse pas medecin, que l'hemorragie s'etait declaree au visage et au bas-ventre), et je coupai ses cheveux avec une paire de ciseaux, apres avoir degage ses bras. Il me raconta que sa mere l'avait, un soir, appele dans sa chambre, et lui avait ordonne de se deshabiller, pour passer la nuit avec elle dans un lit, et que, sans attendre aucune reponse, la maternite s'etait depouillee de tous ses vetements, en entre-croisant, devant lui, les gestes les plus impudiques. Qu'alors il s'etait retire. En outre, par ses refus perpetuels, il s'etait attire la colere de sa femme, qui s'etait bercee de l'espoir d'une recompense, si elle eut pu reussir a engager son mari a ce qu'il pretat son corps aux passions de la vieille. Elles resolurent, par un complot, de le suspendre a une potence, preparee d'avance dans quelque parage non frequente, et de le laisser perir insensiblement, expose a toutes les miseres et a tous les dangers. Ce n'etait pas sans de tres mures et de nombreuses reflexions, pleines de difficultes presque insurmontables, qu'elles etaient enfin parvenues a guider leur choix sur le supplice raffine qui n'avait trouve la disparition de son terme que dans le secours inespere de mon intervention. Les marques les plus vives de la reconnaissance soulignaient chaque expression, et ne donnaient pas a ses confidences leur moindre valeur. Je le portai dans la chaumiere la plus voisine; car, il venait de s'evanouir, et je ne quittai les laboureurs que lorsque je leur eu laisse ma bourse, pour donner des soins au blesse, et que je leur eusse fait promettre qu'ils prodigueraient au malheureux, comme a leur propre fils, les marques d'une sympathie perseverante. A mon tour, je leur racontai l'evenement, et je m'approchai de la porte, pour remettre le pied sur le sentier; mais, voila qu'apres avoir fait une centaine de metres, je revins machinalement sur mes pas, j'entrai de nouveau dans la chaumiere et, m'adressant a leurs proprietaires naifs, je m'ecriai: "Non, non ... ne croyez pas que cela m'etonne!" Cette fois-ci, je m'eloignai definitivement; mais, la plante des pieds ne pouvait pas se poser d'une maniere sure: un autre aurait pu ne pas s'en apercevoir! Le loup ne passe plus sous la potence qu'eleverent, un jour de printemps, les mains entrelacees d'une epouse et d'une mere, comme quand il faisait prendre, a son imagination charmee, le chemin d'un repas illusoire. Quand il voit, a l'horizon, cette chevelure noire, balancee par le vent, il n'encourage pas sa force d'inertie, et prend la fuite avec une vitesse incomparable! Faut-il voir, dans ce phenomene psychologique, une intelligence superieure a l'ordinaire instinct des mammiferes? Sans rien certifier et meme sans rien prevoir, il me semble que l'animal a compris ce que c'est que le crime! Comment ne le comprendrait-il pas, quand des etres humains, eux-memes, ont rejete, jusqu'a ce point indescriptible, l'empire de la raison, pour ne laisser subsister, a la place de cette reine detronee, qu'une vengeance farouche!

      *       *       *       *       *

Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. Les croutes et les escarres de la lepre ont ecaille ma peau, couverte de pus jaunatre. Je ne connais pas l'eau des fleuves, ni la rosee des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un enorme champignon, aux pedoncules ombelliferes. Assis sur un meuble informe, je n'ai pas bouge mes membres depuis quatre siecles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu'a mon ventre, une sorte de vegetation vivace, remplie d'ignobles parasites, qui ne derive pas encore de la plante, et qui n'est plus de la chair. Cependant mon coeur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je n'ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment? Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris residence et, quand l'un d'eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu'il ne s'en echappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille: il serait ensuite capable d'entrer dans votre cerveau. Sous mon aisselle droite, il y a un cameleon qui leur fait une chasse perpetuelle, afin de ne pas mourir de faim: il faut que chacun vive. Mais quand un parti dejoue completement les ruses de l'autre, ils ne trouvent rien de mieux que de ne pas se gener, et sucent la graisse delicate qui couvre mes cotes: j'y suis habitue. Une vipere mechante a devore ma verge et a pris sa place: elle m'a rendu eunuque, cette infame. Oh! si j'avais pu me defendre avec mes bras paralyses; mais, je crois plutot qu'ils se sont changes en buches. Quoi qu'il en soit, il importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur. Deux petits herissons, qui ne croissent plus, ont jete a un chien, qui n'a pas refuse, l'interieur de mes testicules: l'epiderme soigneusement lave, ils ont loge dedans. L'anus a ete intercepte par un crabe; encourage par mon inertie, il garde l'entree avec ses pinces, et me fait beaucoup de mal! Deux meduses ont franchi les mers, immediatement allechees par un espoir qui ne fut pas trompe. Elles ont regarde avec attention les deux parties charnues qui forment le derriere humain, et, se cramponnant a leur galbe convexe, elles les ont tellement ecrasees par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu, tandis qu'il est reste deux monstres, sortis du royaume de la viscosite, egaux par la couleur, la forme et la ferocite. Ne parlez pas de ma colonne vertebrale, puisque c'est un glaive. Oui, oui ... je n'y faisais pas attention ... votre demande est juste. Vous desirez savoir, n'est-ce pas, comment il se trouve implante verticalement dans mes reins? Moi-meme, je ne me le rappelle pas tres clairement; cependant, si je me decide a prendre pour un souvenir ce qui n'est peut-etre qu'un reve, sachez que l'homme, quand il a su que j'avais fait voeu de vivre avec la maladie et l'immobilite jusqu'a ce que j'eusse vaincu le Createur, marcha, derriere moi, sur la pointe des pieds, mais, non pas si doucement, que je ne l'entendisse. Je ne percus plus rien, pendant un instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s'enfonca jusqu'au manche, entre les deux epaules du taureau des fetes, et son ossature frissonna, comme un tremblement de terre. La lame adhere si fortement au corps, que personne, jusqu'ici, n'a pu l'extraire. Les athletes, les mecaniciens, les philosophes, les medecins ont essaye, tour a tour, les moyens les plus divers. Ils ne savaient pas que le mal qu'a fait l'homme ne peut plus se defaire! J'ai pardonne a la profondeur de leur ignorance native, et je les ai salues des paupieres de mes yeux. Voyageur, quand tu passeras pres de moi, ne m'adresse pas, je t'en supplie, le moindre mot de consolation: tu affaiblirais mon courage. Laisse-moi rechauffer ma tenacite a la flamme du martyre volontaire. Va-t'en ... que je ne t'inspire aucune pitie. La haine est plus bizarre que tu ne le penses; sa conduite est inexplicable, comme l'apparence brisee d'un baton enfonce dans l'eau. Tel que tu me vois, je puis encore faire des excursions jusqu'aux murailles du ciel, a la tete d'une legion d'assassins, et revenir prendre cette posture, pour mediter, de nouveau, sur les nobles projets de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas davantage; et, pour t'instruire et te preserver, reflechis au sort fatal qui m'a conduit a la revolte, quand peut-etre j'etais ne bon! Tu raconteras a ton fils ce que tu as vu; et, le prenant par la main, fais-lui admirer la beaute des etoiles et les merveilles de l'univers, le nid du rouge-gorge et les temples du Seigneur. Tu seras etonne de le voir si docile aux conseils de la paternite, et tu le recompenseras par un sourire. Mais, quand il apprendra qu'il n'est pas observe, jette les yeux sur lui, et tu le verras cracher sa bave sur la vertu; il t'a trompe, celui qui est descendu de la race humaine, mais il ne te trompera plus: tu sauras desormais ce qu'il deviendra. O pere infortune, prepare, pour accompagner les pas de ta vieillesse, l'echafaud ineffacable qui tranchera la tete d'un criminel precoce, et la douleur qui te montrera le chemin qui conduit a la tombe.

     *       *       *       *       *

Sur le mur de ma chambre, quelle ombre dessine, avec une puissance incomparable, la fantasmagorique projection de sa silhouette racornie? Quand je place sur mon coeur cette interrogation delirante et muette, c'est moins pour la majeste de la forme, pour le tableau de la realite, que la sobriete du style se conduit de la sorte. Qui que tu sois, defends-toi; car, je vais diriger vers toi la fronde d'une terrible accusation: ces yeux ne t'appartiennent pas ... ou les as-tu pris? Un jour, je vis passer devant moi une femme blonde; elle les avait pareils aux tiens: tu les lui as arraches. Je vois que tu veux faire croire a ta beaute; mais, personne ne s'y trompe; et moi, moins qu'un autre. Je te le dis, afin que tu ne me prennes pas pour un sot. Toute une serie d'oiseaux rapaces, amateurs de la viande d'autrui et defenseurs de l'utilite de la poursuite, beaux comme des squelettes qui effeuillent des panoccos de l'Arkansas, voltigent autour de ton front, comme des serviteurs soumis et agrees. Mais, est-ce un front? Il n'est pas difficile de mettre beaucoup d'hesitation a le croire. Il est si bas, qu'il est impossible de verifier les preuves, numeriquement exigues, de son existence equivoque. Ce n'est pas pour m'amuser que je te dis cela. Peut-etre que tu n'as pas de front, toi, qui promenes, sur la muraille, comme le symbole mal reflechi d'une danse fantastique, le fievreux ballottement de tes vertebres lombaires. Qui donc alors t'a scalpe? si c'est un etre humain, parce que tu l'as enferme, pendant vingt ans, dans une prison, et qui s'est echappe pour preparer une vengeance digne de ses represailles, il a fait comme il devait, et je l'applaudis; seulement, il y a un seulement, il ne fut pas assez severe. Maintenant, tu ressembles a un Peau-Rouge prisonnier, du moins (notons-le prealablement) par le manque expressif de chevelure. Non pas qu'elle ne puisse repousser, puisque les physiologistes ont decouvert que meme les cerveaux enleves reparaissent a la longue, chez les animaux; mais, ma pensee, s'arretant a une simple constatation, qui n'est pas depourvue, d'apres le peu que j'en apercois, d'une volupte enorme, ne va pas, meme dans ses consequences les plus hardies, jusqu'aux frontieres d'un voeu pour ta guerison, et reste, au contraire, fondee, par la mise en oeuvre de sa neutralite plus que suspecte, a regarder (ou du moins a souhaiter), comme le presage de malheurs plus grands, ce qui ne peut etre pour toi qu'une privation momentanee de la peau qui recouvre le dessus de ta tete. J'espere que tu m'as compris. Et meme, si le hasard te permettait, par un miracle absurde, mais non pas, quelquefois, raisonnable, de retrouver cette peau precieuse qu'a gardee la religieuse vigilance de ton ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il est presque extremement possible que, quand meme on n'aurait etudie la loi des probabilites que sous le rapport des mathematiques (or, on sait que l'analogie transporte facilement l'application de cette loi dans les autres domaines de l'intelligence), ta crainte legitime, mais un peu exageree, d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas l'occasion importante, et meme unique, qui se presenterait d'une maniere si opportune, quoique brusque, de preserver les diverses parties de ta cervelle du contact de l'atmosphere, surtout pendant l'hiver, par une coiffure qui, a bon droit, t'appartient, puisqu'elle est naturelle, et qu'il te serait permis, en outre (il serait incomprehensible que tu le niasses), de garder constamment sur la tete, sans courir les risques toujours desagreables, d'enfreindre les regles les plus simples d'une convenance elementaire. N'est-il pas vrai que tu m'ecoutes avec attention? Si tu m'ecoutes davantage, ta tristesse sera loin de se detacher de l'interieur de tes narines rouges. Mais, comme je suis tres impartial, et que je ne te deteste pas autant que je le devrais (si je me trompe, dis-le moi), tu pretes, malgre toi, l'oreille a mes discours, comme pousse par une force superieure. Je ne suis pas si mechant que toi: voila pourquoi tort genie s'incline de lui-meme devant le mien ... En effet, je ne suis pas si mechant que toi! Tu viens de jeter un regard sur la cite batie sur le flanc de cette montagne. Et maintenant, que vois-je?... Tous les habitants sont morts! J'ai de l'orgueil comme un autre, et c'est un vice de plus, que d'en avoir peut-etre davantage. Eh bien, ecoute ... ecoute, si l'aveu d'un homme, qui se rappelle avoir vecu un demi-siecle sous la forme de requin dans les courants sous-marins qui longent les cotes de l'Afrique, t'interesse assez vivement pour lui preter ton attention, sinon avec amertume, du moins sans la faute irreparable de montrer le degout que je t'inspire. Je ne jetterai pas a tes pieds le masque de la vertu, pour paraitre a tes yeux tel que je suis; car, je ne l'ai jamais porte (si, toutefois, c'est la une excuse); et, des les premiers instants, si tu remarques mes traits avec attention, tu me reconnaitras comme ton disciple respectueux dans la perversite, mais, non pas, comme ton rival redoutable. Puisque je ne te dispute pas la palme du mal, je ne crois pas qu'un autre le fasse: il devrait s'egaler auparavant a moi, ce qui n'est pas facile ... Ecoute, a moins que tu ne sois la faible condensation d'un brouillard (tu caches ton corps quelque part, et je ne puis le rencontrer): un matin, que je vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un lotus rose, elle affermit ses pas, avec une experience precoce; elle se penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrerent mon regard (il est vrai que, de mon cote, ce n'etait pas sans premeditation). Aussitot, elle chancela comme le tourbillon qu'engendre la maree autour d'un roc, ses jambes flechirent, et chose merveilleuse a voir, phenomene qui s'accomplit avec autant de veracite que je cause avec toi, elle tomba jusqu'au fond du lac: consequence etrange, elle ne cueillit plus aucune nympheacee. Que fait-elle au dessous?... je ne m'en suis pas informe. Sans doute, sa volonte, qui s'est rangee sous le drapeau de la delivrance, livre des combats acharnes contre la pourriture! Mais toi, o mon maitre, sous ton regard, les habitants des cites sont subitement detruits, comme un tertre de fourmis qu'ecrase le talon de l'elephant. Ne viens-je pas d'etre temoin d'un exemple demonstrateur? Vois ... la montagne n'est plus joyeuse ... elle restent isolee comme un vieillard. C'est vrai, les maisons existent; mais ce n'est pas un paradoxe d'affirmer, a voix basse, que tu ne pourrais en dire autant de ceux qui n'y existent plus. Deja, les emanations des cadavres viennent jusqu'a moi. Ne les sens-tu pas? Regarde ces oiseaux de proie, qui attendent que nous nous eloignions, pour commencer ce repas geant; il en vient un nuage perpetuel des quatre coins de l'horizon. Helas! ils etaient deja venus, puisque je vis leurs ailes rapaces tracer, au-dessus de toi, le monument des spirales, comme pour t'exciter de hater le crime. Ton odorat ne recoit-il donc pas le moindre effluve? L'imposteur n'est pas autre chose ... Tes nerfs olfactifs sont enfin ebranles par la perception d'atomes aromatiques: ceux-ci s'elevent de la cite aneantie, quoique je n'aie pas besoin de te l'apprendre ... Je voudrais embrasser tes pieds, mais mes bras n'entrelacent qu'une transparente vapeur. Cherchons ce corps introuvable, que cependant mes yeux apercoivent: il merite, de ma part, les marques les plus nombreuses d'une admiration sincere. Le fantome se moque de moi: il m'aide a chercher son propre corps. Si je lui fais signe de rester a sa place, voila qu'il me renvoie le meme signe ... Le secret est decouvert; mais, ce n'est pas, je le dis avec franchise, a ma plus grande satisfaction. Tout est explique, les grands comme les petits details; ceux-ci sont indifferents a remettre devant l'esprit, comme, par exemple, l'arrachement des yeux a la femme blonde: cela n'est presque rien!... Ne me rappelais-je donc pas que, moi aussi, j'avais ete scalpe, quoique ce ne fut que pendant cinq ans (le nombre exact du temps m'avait failli), que j'avais enferme un etre humain dans une prison, pour etre temoin du spectacle de ses souffrances, parce qu'il m'avait refuse, a juste titre, une amitie qui ne s'accorde pas a des etres comme moi? Puisque je fais semblant d'ignorer que mon regard peut donner la mort, meme aux planetes qui tournent dans l'espace, il n'aura pas tort, celui qui pretendra que je ne possede pas la faculte des souvenirs. Ce qui me reste a faire, c'est de briser cette glace, en eclats, a l'aide d'une pierre ... Ce n'est pas la premiere fois que le cauchemar de la perte momentanee de la memoire etablit sa demeure dans mon imagination, quand, par les inflexibles lois de l'optique, il m'arrive d'etre place devant la meconnaissance de ma propre image!

      *       *       *       *       *

Je m'etais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a poursuivi l'autruche a travers le desert, sans pouvoir l'atteindre, n'a pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si c'est lui qui me lit, il est capable de deviner, a la rigueur, quel sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la tempete a pousse verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la mer; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l'equipage qu'un seul homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espece; si la lame le ballotte, comme une epave, pendant des heures plus prolongees que la vie d'homme; et, si, une fregate, qui sillonne plus tard ces parages de desolation d'une carene fendue, apercoit le malheureux qui promene sur l'ocean sa carcasse decharnee, et lui porte un secours qui a failli etre tardif, je crois que ce naufrage devinera mieux encore a quel degre fut porte l'assoupissement de mes sens. Le magnetisme et le chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois engendrer pareillement de ces catalepsies lethargiques. Elles n'ont aucune ressemblance avec la mort: ce serait un grand mensonge de le dire. Mais arrivons tout de suite au reve, afin que les impatients, affames de ces sortes de lectures, ne se mettent pas a rugir, comme un banc de cachalots macrocephales qui se battent entre eux pour une femelle enceinte. Je revais que j'etais entre dans le corps d'un pourceau, qu'il ne m'etait pas facile d'en sortir, et que je vautrais mes poils dans les marecages les plus fangeux. Etait-ce comme une recompense? Objet de mes voeux, je n'appartenais plus a l'humanite! Pour moi, j'entendis l'interpretation ainsi, et j'en eprouvai une joie plus que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu j'avais accompli pour meriter, de la part de la Providence, cette insigne faveur. Maintenant que j'ai repasse dans ma memoire les diverses phases de cet aplatissement epouvantable contre le ventre du granit, pendant lequel la maree, sans que je m'en apercusse, passa, deux fois, sur ce melange irreductible de matiere morte et de chair vivante, il n'est peut-etre pas sans utilite de proclamer que cette degradation n'etait probablement qu'une punition, realisee sur moi par la justice divine. Mais, qui connait ses besoins intimes ou la cause de ses joies pestilentielles? La metamorphose ne parut jamais a mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais depuis longtemps. Il etait enfin venu, le jour ou je fus un pourceau! J'essayais mes dents sur l'ecorce des arbres; mon groin, je le contemplais avec delice. Il ne restait plus la moindre parcelle de divinite: je sus elever mon ame jusqu'a l'excessive hauteur de cette volupte ineffable. Ecoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inepuisables caricatures du beau, qui prenez au serieux le braiement risible de votre ame, souverainement meprisable; et qui ne comprenez pas pourquoi le Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui, certainement, ne depasse pas les grandes lois generales du grotesque, prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planete par des etres singuliers et microcosmiques, qu'on appelle _humains_, et dont la matiere ressemble a celle du corail vermeil. Certes, vous avez raison de rougir, os et graisse, mais ecoutez-moi. Je n'invoque pas votre intelligence; vous la feriez rejeter du sang par l'horreur qu'elle vous temoigne: oubliez-la, et soyez consequents avec vous-memes ... La, plus de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais; cela, meme, m'arrivait souvent, et personne ne m'en empechait. Les lois humaines me poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n'attaquasse pas la race que j'avais abandonnee si tranquillement; mais ma conscience ne me faisait aucun reproche. Pendant la journee, je me battais avec mes nouveaux semblables, et le sol etait parseme de nombreuses couches de sang caille. J'etais le plus fort, et je remportais toutes les victoires. Des blessures cuisantes couvraient mon corps; je faisais semblant de ne pas m'en apercevoir. Les animaux terrestres s'eloignaient de moi, et je restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon etonnement, quand, apres avoir traverse un fleuve a la nage, pour m'eloigner des contrees que ma rage avait depeuplees, et gagner d'autres campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j'essayai de marcher sur cette rive fleurie! Mes pieds etaient paralyses; aucun mouvement ne venait trahir la verite de cette immobilite forcee. Au milieu d'efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me reveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me faisait ainsi comprendre, d'une maniere qui n'est pas inexplicable, qu'elle ne voulait pas que, meme en reve, mes projets sublimes s'accomplissent. Revenir a ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que, pendant les nuits, j'en pleure encore. Mes draps sont constamment mouilles, comme s'ils avaient ete passes dans l'eau, et, chaque jour, je les fais changer. Si vous ne le croyez pas, venez me voir; vous controlerez, par votre propre experience, non pas la vraisemblance, mais, en outre, la verite meme de mon assertion. Combien de fois, depuis cette nuit passee a la belle etoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mele a des troupeaux de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma metamorphose detruite! Il est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, apres leur suite, que la pale voie lactee des regrets eternels.

      *       *       *       *       *

Il n'est pas impossible d'etre temoin d'une deviation anormale dans le fonctionnement latent ou visible des lois de la nature. Effectivement, si chacun se donne la peine ingenieuse d'interroger les diverses phases de son existence (sans en oublier une seule, car c'etait peut-etre celle-la qui etait destinee a fournir la preuve de ce que j'avance), il ne se souviendra pas, sans un certain etonnement, qui serait comique en d'autres circonstances, que, tel jour, pour parler premierement de choses objectives, il fut temoin de quelque phenomene qui semblait depasser et depassait positivement les notions connues fournies par l'observation et l'experience, comme, par exemple, les pluies de crapauds, dont le magique spectacle dut ne pas etre d'abord compris par les savants. Et que, tel autre jour, pour parler en deuxieme et dernier lieu de choses subjectives, son ame presenta au regard investigateur de la psychologie, je ne vais pas jusqu'a dire une aberration de la raison (qui cependant, n'en serait pas moins curieuse; au contraire, elle le serait davantage), mais, du moins, pour ne pas faire le difficile aupres de certaines personnes froides, qui ne me pardonneraient jamais les elucubrations flagrantes de mon exageration, un etat inaccoutume, assez souvent tres grave, qui marque que la limite accordee par le bon sens a l'imagination est quelquefois, malgre le pacte ephemere conclu entre ces deux puissances, malheureusement depassee par la pression energique de la volonte, mais, la plupart du temps aussi, par l'absence de sa collaboration effective: donnons a l'appui quelques exemples, dont il n'est pas difficile d'apprecier l'opportunite; si, toutefois, l'on prend pour compagne une attentive moderation. J'en presente deux: les emportements de la colere et les maladies de l'orgueil. J'avertis celui qui me lit qu'il prenne garde a ce qu'il ne se fasse pas une idee vague, et, a plus forte raison fausse, des beautes de litterature que j'effeuille, dans le developpement excessivement rapide de mes phrases. Helas! je voudrais developper mes raisonnements et mes comparaisons lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son temps?), pour que chacun comprenne davantage, sinon mon epouvante, du moins ma stupefaction, quand, un soir d'ete, comme le soleil semblait s'abaisser a l'horizon, je vis nager, sur la mer, avec de larges pattes de canard a la place des extremites des jambes et des bras, porteur d'une nageoire dorsale, proportionnellement aussi longue et aussi effilee que celle des dauphins, un etre humain, aux muscles vigoureux, et que des bancs nombreux de poissons (je vis, dans ce cortege, entre autres habitants des eaux, la torpille, l'anarnak groenlandais et la scorpene-horrible) suivaient avec les marques tres ostensibles de la plus grande admiration. Quelquefois il plongeait, et son corps visqueux reparaissait presque aussitot, a deux cents metres de distance. Les marsouins, qui n'ont pas vole, d'apres mon opinion, la reputation de bons nageurs, pouvaient a peine suivre de loin cet amphibie de nouvelle espece. Je ne crois pas que le lecteur ait lieu de se repentir, s'il prete a ma narration, moins le nuisible obstacle d'une credulite stupide, que le supreme service d'une confiance profonde, qui discute legalement, avec une secrete sympathie, les mysteres poetiques, trop peu nombreux, a son propre avis, que je me charge de lui reveler, quand, chaque fois, l'occasion s'en presente, comme elle s'est inopinement aujourd'hui presentee, intimement penetree des toniques senteurs des plantes aquatiques, que la brise fraichissante transporte dans cette strophe, qui contient un monstre, qui s'est approprie les marques distinctives de la famille des palmipedes. Qui parle ici d'appropriation? Que l'on sache bien que l'homme, par sa nature multiple et complexe, n'ignore pas les moyens d'en elargir encore les frontieres; il vit dans l'eau, comme l'hippocampe; a travers les couches superieures de l'air, comme l'orfraie; et sous la terre, comme la taupe, le cloporte et la sublimite du vermiceau. Tel est dans sa forme, plus ou moins concise (mais plus, que moins), l'exact criterium de la consolation extremement fortifiante que je m'efforcais de faire naitre dans mon esprit, quand je songeais que l'etre humain que j'apercevais a une grande distance nager des quatre membres, a la surface des vagues, comme jamais cormoran le plus superbe ne le fit, n'avait, peut-etre, acquis le nouveau changement des extremites de ses bras et de ses jambes, que comme l'expiatoire chatiment de quelque crime inconnu. Il n'etait pas necessaire que je me tourmentasse la tete pour fabriquer d'avance les melancoliques pilules de la pitie; car, je ne savais pas que cet homme, dont les bras frappaient alternativement l'onde amere, tandis que ses jambes, avec une force pareille a celle que possedent les defenses en spirale du narval, engendraient le recul des couches aquatiques, ne s'etait pas plus volontairement approprie ces extraordinaires formes, qu'elles ne lui avaient ete imposees comme supplice. D'apres ce que j'appris plus tard, voici la simple verite: la prolongation de l'existence, dans cet element fluide, avait insensiblement amene, dans l'etre humain qui s'etait lui-meme exile des continents rocailleux, les changements importants, mais non pas essentiels, que j'avais remarques, dans l'objet qu'un regard passablement confus m'avait fait prendre, des les moments primordiaux de son apparition (par une inqualifiable legerete, dont les ecarts engendrent le sentiment si penible que comprendront facilement les psychologistes et les amants de la prudence) pour un poisson, a forme etrange, non encore decrit dans les classifications des naturalistes; mais, peut-etre, dans leurs ouvrages posthumes, quoique je n'eusse pas l'excusable pretention de pencher vers cette derniere supposition, imaginee dans de trop hypothetiques conditions. En effet, cet amphibie (puisque amphibie il y a, sans qu'on puisse affirmer le contraire) n'etait visible que pour moi seul, abstraction faite des poissons et des cetaces; car, je m'apercus que quelques paysans, qui s'etaient arretes a contempler mon visage, trouble par ce phenomene surnaturel, et qui cherchaient inutilement a s'expliquer pourquoi mes yeux etaient constamment fixes, avec une perseverance qui paraissait invincible, et qui ne l'etait pas en realite, sur un endroit de la mer ou ils ne distinguaient, eux, qu'une quantite appreciable et limitee de bancs de poissons de toutes les especes, distendaient l'ouverture de leur bouche grandiose, peut-etre autant qu'une baleine. "Cela les faisait sourire, mais non, comme a moi, palir, disaient-ils dans leur pittoresque langage; et ils n'etaient pas assez betes pour ne pas remarquer que, precisement, je ne regardais pas les evolutions champetres des poissons, mais que ma vue se portait, de beaucoup plus, en avant." De telle maniere que, quant a ce qui me concerne, tournant machinalement les yeux du cote de l'envergure remarquable de ces puissantes bouches, je me disais, en moi-meme, qu'a moins qu'on ne trouvat dans la totalite de l'univers un pelican, grand comme une montagne ou au moins comme un promontoire (admirez, je vous prie, la finesse de la restriction qui ne perd aucun pouce de terrain), aucun bec d'oiseau de proie ou machoire d'animal sauvage ne serait jamais capable de surpasser, ni meme d'egaler, chacun de ces crateres beants, mais trop lugubres. Et, cependant, quoique je reserve une bonne part au sympathique emploi de la metaphore (cette figure de rethorique rend beaucoup plus de services aux aspirations humaines vers l'infini que ne s'efforcent de se le figurer ordinairement ceux qui sont imbus de prejuges ou d'idees fausses, ce qui est la meme chose), il n'en est pas moins vrai que la bouche risible de ces paysans reste encore assez large pour avaler trois cachalots. Raccourcissons davantage notre pensee, soyons serieux, et contentons-nous de trois petits elephants qui viennent a peine de naitre. D'une seule brassee, l'amphibie laissait apres lui un kilometre de sillon ecumeux. Pendant le tres court moment ou le bras tendu en avant reste suspendu dans l'air, avant qu'il s'enfonce de nouveau, ses doigts ecartes, reunis a l'aide d'un repli de la peau, a forme de membrane, semblaient s'elancer vers les hauteurs de l'espace, et prendre les etoiles. Debout sur le roc, je me servis de mes mains comme d'un porte-voix, et je m'ecriai, pendant que les crabes et les ecrevisses s'enfuyaient vers l'obscurite des plus secretes crevasses: "O toi, dont la natation l'emporte sur le vol des longues ailes de la fregate, si tu comprends encore la signification des grands eclats de voix que, comme fidele interpretation de sa pensee intime, lance avec force l'humanite, daigne t'arreter, un instant, dans ta marche rapide, et raconte-moi sommairement les phases de ta veridique histoire. Mais, je t'avertis que tu n'as pas besoin de m'adresser la parole, si ton dessein audacieux est de faire naitre en moi l'amitie et la veneration que je sentis pour toi, des que je te vis, pour la premiere fois, accomplissant, avec la grace et la force du requin, ton pelerinage indomptable et rectiligne." Un soupir, qui me glaca les os, et qui fit chanceler le roc sur lequel je reposai la plante de mes pieds (a moins que ce ne fut moi-meme qui chancelai, par la rude penetration des ondes sonores, qui portaient a mon oreille un tel cri de desespoir), s'etendit jusqu'aux entrailles de la terre: les poissons plongerent sous les vagues, avec le bruit de l'avalanche. L'amphibie n'osa pas trop s'avancer jusqu'au rivage; mais, des qu'il se fut assure que sa voix parvenait assez distinctement jusqu'a mon tympan, il reduisit le mouvement de ses membres palmes, de maniere a soutenir son buste, couvert de goemons, au-dessus des flots mugissants. Je le vis incliner son front, comme pour invoquer, par un ordre solennel, la meute errante des souvenirs. Je n'osais pas l'interrompre dans cette occupation, saintement archeologique: plonge dans le passe, il ressemblait a un ecueil. Il prit enfin la parole en ces termes: "Le scolopendre ne manque pas d'ennemis; la beaute fantastique de ses pattes innombrables, au lieu de lui attirer la sympathie des animaux, n'est, peut-etre, pour eux, que le puissant stimulant d'une jalouse irritation. Et, je ne serais pas etonne d'apprendre que cet insecte est en butte aux haines les plus intenses. Je te cacherai le lieu de ma naissance, qui n'importe pas a mon recit: mais, la honte qui rejaillirait sur ma famille importe a mon devoir. Mon pere et ma mere (que Dieu leur pardonne!), apres un an d'attente, virent le ciel exaucer leurs voeux: deux jumeaux, mon frere et moi, parurent a la lumiere. Raison de plus pour s'aimer. Il n'en fut pas ainsi que je parle. Parce que j'etais le plus beau des deux, et le plus intelligent, mon frere me prit en haine, et ne se donna pas la peine de cacher ses sentiments: c'est pourquoi, mon pere et ma mere firent rejaillir sur moi la plus grande partie de leur amour, tandis que, par mon amitie sincere et constante, j'efforcai d'apaiser une ame, qui n'avait pas le droit de se revolter, contre celui qui avait ete tire de la meme chair. Alors, mon frere ne connut plus de bornes a sa fureur, et me perdit, dans le coeur de nos parents communs, par les calomnies les plus invraisemblables. J'ai vecu, pendant quinze ans, dans un cachot, avec des larves et de l'eau fangeuse pour toute nourriture. Je ne te raconterai pas en detail les tourments inouis que j'ai prouves, dans cette longue sequestration injuste. Quelquefois, dans un moment de la journee, un des trois bourreaux, a tour de role, entrait brusquement, charge de pinces, de tenailles et de divers instruments de supplice. Les cris que m'arrachaient les tortures les laissaient inebranlables: la perte abondante de mon sang les faisait sourire. O mon frere, je t'ai pardonne, toi la cause premiere de tous mes maux! Se peut-il qu'une rage aveugle ne puisse enfin dessiller ses propres yeux! J'ai fait beaucoup de reflexions, dans ma prison eternelle. Quelle devint ma haine generale contre l'humanite, tu le devines. L'etiolement progressif, la solitude du corps et de l'ame ne m'avaient pas fait perdre encore toute ma raison, au point de garder du ressentiment contre ceux que je n'avais cesse d'aimer: triple carcan dont j'etais l'esclave. Je parvins, par la ruse, a recouvrer ma liberte! Degoute des habitants du continent, qui, quoiqu'ils s'intitulassent mes semblables, ne paraissaient pas jusqu'ici me ressembler en rien (s'ils trouvaient que je leur ressemblasse, pourquoi me faisaient-ils du mal?), je dirigeai ma course vers les galets de la plage, fermement resolu a me donner la mort, si la mer devait m'offrir les reminiscences anterieures d'une existence fatalement vecue. En croiras-tu tes propres yeux? Depuis le jour que je m'enfuis de la maison paternelle, je ne me plains pas autant que tu le penses d'habiter la mer et ses grottes de cristal. La Providence, comme tu le vois, m'a donne en partie l'organisation du cygne. Je vis en paix avec les poissons, et ils me procurent la nourriture dont j'ai besoin, comme si j'etais leur monarque. Je vais pousser un sifflement particulier, pourvu que cela ne te contrarie pas, et tu vas voir comme ils vont reparaitre." Il arriva comme il le predit. Il reprit sa royale natation, entoure de son cortege de sujets. Et, quoiqu'au bout de quelques secondes, il eut completement disparu a mes yeux, avec une longue-vue, je pus encore le distinguer, aux dernieres limites de l'horizon. Il nageait, d'une main, et, de l'autre, essuyait ses yeux, qu'avait injectes de sang la contrainte terrible de s'etre approche de la terre ferme. Il avait agi ainsi pour me faire plaisir. Je rejetai l'instrument revelateur contre l'escarpement a pic; il bondit de roche en roche, et ses fragments epars, ce sont les vagues qui le recurent: tels furent la derniere demonstration et le supreme adieu par lesquels je m'inclinai, comme dans un reve, devant une noble et infortunee intelligence! Cependant, tout etait reel dans ce qui s'etait passe, pendant ce soir d'ete.

      *       *       *       *       *

Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes dans ma memoire agonisante, j'evoquais le souvenir de Falmer ... chaque nuit. Ses cheveux blonds, sa figure ovale, ses traits majestueux etaient encore empreints dans mon imagination, indestructiblement ... surtout ses cheveux blonds. Eloignez, eloignez donc cette tete sans chevelure, polie comme la carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je n'avais qu'un an de plus. Que cette lugubre voix se taise. Pourquoi vient-elle me denoncer? Mais c'est moi-meme qui parle. Me servant de ma propre langue pour emettre ma pensee, je m'apercois que mes levres remuent, et que c'est moi-meme qui parle. Et, c'est moi-meme qui, racontant une histoire de ma jeunesse, et sentant le remords penetrer dans mon coeur ... c'est moi-meme, a moins que je ne me trompe ... c'est moi-meme qui parle. Je n'avais qu'un an de plus. Quel est donc celui auquel je fais allusion? C'est un ami que je possedais dans les temps passes, je crois. Oui, oui, j'ai deja dit comment il s'appelle ... je ne veux pas epeler de nouveau ces six lettres, non, non. Il n'est pas utile non plus de repeter que j'avais un an de plus. Qui le sait? Repetons-le, cependant, mais, avec un penible murmure: je n'avais qu'un an de plus. Meme alors, la preeminence de ma force physique etait plutot un motif de soutenir, a travers le rude sentier de ma vie, celui qui s'etait donne a moi, que de maltraiter un etre visiblement plus faible. Or, je crois en effet qu'il etait plus faible ... Meme alors. C'est un ami que je possedais dans les temps passes, je crois. La preeminence de ma force physique ... chaque nuit ... Surtout ses cheveux blonds. Il existe plus d'un etre humain qui a vu des tetes chauves: la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois ensemble ou prises separement) expliquent ce phenomene negatif d'une maniere satisfaisante. Telle est, du moins, la reponse que me ferait un savant, si je l'interrogeais la-dessus. La vieillesse, la maladie, la douleur. Mais je n'ignore pas (moi, aussi, je suis savant) qu'un jour, parce qu'il m'avait arrete la main, au moment ou je levais mon poignard pour percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux avec un bras de fer, et le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lance par la force centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chene ... Je n'ignore pas qu'un jour sa chevelure me resta dans la main. Moi, aussi, je suis savant. Oui, oui, j'ai deja dit comment il s'appelle. Je n'ignore pas qu'un jour j'accomplis un acte infame, tandis que son corps etait lance par la force centrifuge. Il avait quatorze ans. Quand, dans un acces d'alienation mentale, je cours a travers les champs, en tenant, pressee sur mon coeur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps, comme une relique veneree, les petits enfants qui me poursuivent ... les petits enfants et les vieilles femmes qui me poursuivent a coups de pierre, poussent ces gemissements lamentables: "Voila la chevelure de Falmer." Eloignez, eloignez donc cette tete chauve, polie comme la carapace de la tortue. Une chose sanglante. Mais c'est moi-meme qui parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux. Or, je crois en effet qu'il etait plus faible. Les vieilles femmes et les petits enfants. Or, je crois en effet ... qu'est-ce que je voulais dire?... or, je crois en effet qu'il etait plus faible. Avec un bras de fer. Ce choc, ce choc l'a-t-il tue? Ses os ont-ils ete brises contre l'arbre ... irreparablement? L'a-t-il tue, ce choc engendre par la vigueur d'un athlete? A-t-il conserve la vie, quoique ses os se soient irreparablement brises ... irreparablement? Ce choc l'a-t-il tue? Je crains de savoir ce dont mes yeux fermes ne furent pas temoins. En effet ... Surtout ses cheveux blonds. En effet, je m'enfuis au loin avec une conscience desormais implacable. Il avait quatorze ans. Avec une conscience desormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu'un jeune homme, qui aspire a la gloire, dans un cinquieme etage, penche sur sa table de travail, a l'heure silencieuse de minuit, percoit un bruissement qu'il ne sait a quoi attribuer, il tourne, de tous les cotes, sa tete, alourdie par la meditation et les manuscrits poudreux; mais, rien, aucun indice surpris ne lui revele la cause de ce qu'il entend si faiblement, quoique cependant il l'entende. Il s'apercoit, enfin, que la fumee de sa bougie, prenant son essor vers le plafond, occasionne, a travers l'air ambiant, les vibrations presque imperceptibles d'une feuille de papier accrochee a un clou fige contre la muraille. Dans un cinquieme etage. De meme qu'un jeune homme, qui aspire a la gloire, entend un bruissement qu'il ne sait a quoi attribuer, ainsi j'entends une voix melodieuse qui prononce a mon oreille: "Maldoror!" Mais, avant de mettre fin a sa meprise, il croyait entendre les ailes d'un moustique ... penche sur sa table de travail. Cependant, je ne reve pas; qu'importe que je sois etendu sur mon lit de satin? Je fais avec sang-froid la perspicace remarque que j'ai les yeux ouverts, quoiqu'il soit l'heure des dominos roses et des bals masques. Jamais ... oh! non, jamais! une voix mortelle ne fit entendre ces accents seraphiques, en prononcant, avec tant de douloureuse elegance, les syllabes de mon nom! Les ailes d'un moustique ... Comme sa voix est bienveillante. M'a-t-il donc pardonne? Son corps alla cogner contre le tronc d'un chene ... "Maldoror!"


FIN DU QUATRIEME CHANT



CHANT CINQUIEME

Que le lecteur ne se fache pas contre moi, si ma prose n'a pas le bonheur de lui plaire. Tu soutiens que mes idees sont au moins singulieres. Ce que tu dis la, homme respectable, est la verite; mais, une verite partiale. Or, quelle source abondante d'erreurs et de meprises n'est pas toute verite partiale! Les bandes d'etourneaux ont une maniere de voler qui leur est propre, et semble soumise a une tactique uniforme et reguliere, telle que serait celle d'une troupe disciplinee, obeissant avec precision a la voix d'un seul chef. C'est a la voix de l'instinct que les etourneaux obeissent, et leur instinct les porte a se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la rapidite de leur vol les emporte sans cesse au dela; en sorte que cette multitude d'oiseaux, ainsi reunis par une tendance commune vers le meme point aimante, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espece de tourbillon fort agite, dont la masse entiere, sans suivre de direction bien certaine, parait avoir un mouvement general d'evolution sur elle-meme, resultant des mouvements particuliers de circulation propre a chacune de ses parties, et dans lequel le centre, tendant perpetuellement a se developper, mais sans cesse presse, repousse par l'effort contraire des lignes environnantes qui pesent sur lui, est constamment plus serre qu'aucune de ces lignes, lesquelles le sont elles-memes d'autant plus, qu'elles sont plus voisines du centre. Malgre cette singuliere maniere de tourbillonner, les etourneaux n'en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l'air ambiant, et gagnent sensiblement, a chaque seconde, un terrain precieux pour le terme de leurs fatigues, et le but de leur pelerinage. Toi, de meme, ne fais pas attention a la maniere bizarre dont je chante chacune de ces strophes. Mais, sois persuade que les accents fondamentaux de la poesie n'en conservent pas moins leur intrinseque droit sur mon intelligence. Ne generalisons pas des faits exceptionnels, je ne demande pas mieux: cependant mon caractere est dans l'ordre des choses possibles. Sans doute, entre les deux termes extremes de la litterature, telle que tu l'entends, et de la mienne, il en est une infinite d'intermediaires et il serait facile de multiplier les divisions; mais, il n'y aurait nulle utilite, et il y aurait le danger de donner quelque chose d'etroit et de faux a une conception eminemment philosophique, qui cesse d'etre rationnelle, des qu'elle n'est plus comprise comme elle a ete imaginee, c'est-a-dire avec ampleur. Tu sais allier l'enthousiasme et le froid interieur, observateur d'une humeur concentree; enfin, pour moi, je te trouve parfait ... Et tu ne veux pas me comprendre! Si tu n'es pas en bonne sante, suis mon conseil (c'est le meilleur que je possede a ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne. Triste compensation, qu'en dis-tu? Lorsque tu auras pris l'air, reviens me trouver: tes sens seront plus reposes. Ne pleure plus; je ne voulais pas te faire de la peine. N'est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu'a un certain point, ta sympathie est acquise a mes chants? Or, qui t'empeche de franchir les autres degres? La frontiere entre ton gout et le mien est invisible; tu ne pourras jamais la saisir: preuve que cette frontiere elle-meme n'existe pas. Reflechis donc qu'alors (je ne fais ici qu'effleurer la question) il ne serait pas impossible que tu eusses signe un traite d'alliance avec l'obstination, cette agreable fille du mulet, source si riche d'intolerance. Si je ne savais pas que tu n'etais pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche. Il n'est pas utile pour toi que tu t'encroutes dans la cartilagineuse carapace d'un axiome que tu crois inebranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont inebranlables, et qui marchent parallelement avec le tien. Si tu as un penchant marque pour le caramel (admirable farce de la nature), personne ne le concevra comme un crime; mais, ceux dont l'intelligence, plus energique et capable de plus grandes choses, prefere le poivre et l'arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la sorte, sans avoir l'intention d'imposer leur pacifique domination a ceux qui tremblent de peur devant une musaraigne ou l'expression parlante des surfaces d'un cube. Je parle par experience, sans venir jouer ici le role de provocateur. Et, de meme que les rotiferes et les tardigrades peuvent etre chauffes a une temperature voisine de l'ebullition, sans perdre necessairement leur vitalite, il en sera de meme pour toi, si tu sais t'assimiler, avec precaution, l'acre serosite suppurative qui se degage avec lenteur de l'agacement que causent mes interessantes elucubrations. Eh! quoi, n'est-on pas parvenu a greffer sur le dos d'un rat vivant la queue detachee du corps d'un autre rat? Essaie donc pareillement de transporter dans ton imagination les diverses modifications de ma raison cadaverique. Mais, sois prudent. A l'heure que j'ecris, de nouveaux frissons parcourent l'atmosphere intellectuelle: il ne s'agit que d'avoir le courage de les regarder en face. Pourquoi fais-tu cette grimace? Et meme tu l'accompagnes d'un geste que l'on ne pourrait imiter qu'apres un long apprentissage. Sois persuade que l'habitude est necessaire en tout; et, puisque la repulsion instinctive, qui s'etait declaree des les premieres pages, a notablement diminue de profondeur, en raison inverse de l'application a la lecture, comme un furoncle qu'on incise, il faut esperer, quoique ta tete soit encore malade, que ta guerison ne tardera certainement pas a rentrer dans sa derniere periode. Pour moi, il est indubitable que tu vogues deja en pleine convalescence; cependant ta figure est restee bien maigre, helas! Mais ... courage! il y a en toi un esprit peu commun, je t'aime, et je ne desespere pas de ta complete delivrance, pourvu que tu absorbes quelques substances medicamenteuses, qui ne feront que hater la disparition des derniers symptomes du mal. Comme nourriture astringente et tonique, tu arracheras d'abord les bras de ta mere (si elle existe encore), tu les depeceras en petits morceaux, et tu les mangeras ensuite, en un seul jour, sans qu'aucun trait de ta figure ne trahisse ton emotion. Si ta mere etait trop vieille, choisis un autre sujet chirurgique, plus jeune et plus frais, sur lequel la rugine aura prise, et dont les os tarsiens, quand il marche, prennent aisement un point d'appui pour faire la bascule: ta soeur, par exemple. Je ne puis m'empecher de plaindre son sort, et je ne suis pas de ceux dans lesquels un enthousiasme tres froid ne fait qu'affecter la bonte. Toi et moi, nous verserons pour elle, pour cette vierge aimee (mais, je n'ai pas de preuves pour etablir qu'elle soit vierge), deux larmes incoercibles, deux larmes de plomb. Ce sera tout. La potion la plus lenitive, que je te conseille, est un bassin, plein d'un pus blennorragique a noyaux, dans lequel on aura prealablement dissous un kyste pileux de l'ovaire, un chancre folliculaire, un prepuce enflamme, renverse en arriere du gland par une paraphimosis, trois limaces rouges. Si tu suis mes ordonnances, ma poesie te recevra a bras ouverts, comme un pou reseque, avec ses baisers, la racine d'un cheveu.

      *       *       *       *       *

Je voyais, devant moi, un objet debout sur un tertre. Je ne distinguais pas clairement sa tete; mais, deja, je devinais qu'elle n'etait pas d'une forme ordinaire, sans, neanmoins, preciser la proportion exacte de ses contours. Je n'osais m'approcher de cette colonne immobile; et, quand meme j'aurais eu a ma disposition les pattes ambulatoires de plus de trois mille crabes (je ne parle meme pas de celles qui servent a la prehension et a la mastication des aliments), je serais encore reste a la meme place, si un evenement, tres futile par lui-meme, n'eut preleve un lourd tribut sur ma curiosite, qui faisait craquer ses digues. Un scarabee, roulant, sur le sol, avec ses mandibules et ses antennes, une boule, dont les principaux elements etaient composes de matieres excrementielles, s'avancait d'un pas rapide, vers le tertre designe, s'appliquant a bien mettre en evidence la volonte qu'il avait de prendre cette direction. Cet animal articule n'etait pas de beaucoup plus grand qu'une vache! Si l'on doute de ce que je dis, que l'on vienne a moi, et je satisferai les plus incredules par le temoignage de bons temoins. Je le suivis de loin, ostensiblement intrigue. Que voulait-il faire de cette grosse boule noire? O lecteur, toi qui te vantes sans cesse de ta perspicacite (et non a tort), serais-tu capable de me le dire? Mais, je ne veux pas soumettre a une rude epreuve ta passion connue pour les enigmes. Qu'il te suffise de savoir que la plus douce punition que je puisse t'infliger, est encore de te faire observer que ce mystere ne te sera revele (il te sera revele) que plus tard, a la fin de ta vie, quand tu entameras des discussions philosophiques avec l'agonie sur le bord de ton chevet ... et peut-etre meme a la fin de cette strophe. Le scarabee etait arrive au bas du tertre. J'avais emboite mon pas sur ses traces, et j'etais encore a une grande distance du lieu de la scene; car, de meme que les stercoraires, oiseaux inquiets comme s'ils etaient toujours affames, se plaisent dans les mers qui baignent les deux poles, et n'avancent qu'accidentellement dans les zones temperees, ainsi je n'etais pas tranquille, et je portais mes jambes en avant avec beaucoup de lenteur. Mais qu'etait-ce donc que la substance corporelle vers laquelle j'avancais? Je savais que la famille des pelecanines comprend quatre genres distincts: le fou, le pelican, le cormoran, la fregate. La forme grisatre qui m'apparaissait n'etait pas un fou. Le bloc plastique que j'apercevais n'etait pas une fregate. La chair cristallisee que j'observais n'etait pas un cormoran. Je le voyais maintenant, l'homme a l'encephale depourvu de protuberance annulaire! Je recherchais vaguement, dans les replis de ma memoire, dans quelle contree torride ou glacee, j'avais deja remarque ce bec tres long, large, convexe, en voute, a arete marquee, onguiculee, renflee et tres crochue a son extremite; ces bords denteles, droits; cette mandibule inferieure, a branches separees jusqu'aupres de la pointe; cet intervalle rempli par une peau membraneuse; cette large poche, jaune et sacciforme, occupant toute la gorge et pouvant se distendre considerablement: et ces narines tres etroites, longitudinales, presque imperceptibles, creusees dans un sillon bazal! Si cet etre vivant, a respiration pulmonaire et simple, a corps garni de poils, avait ete un oiseau entier jusqu'a la plante des pieds, et non plus seulement jusqu'aux epaules, il ne m'aurait pas alors ete si difficile de le reconnaitre: chose tres facile a faire, comme vous allez le voir vous-meme. Seulement, cette fois, je m'en dispense; pour la clarte de ma demonstration, j'aurais besoin qu'un de ces oiseaux fut place sur ma table de travail, quand meme il ne serait qu'empaille. Or, je ne suis pas assez riche pour m'en procurer. Suivant pas a pas une hypothese anterieure, j'aurais de suite assigne sa veritable nature et trouve une place, dans les cadres d'histoire naturelle, a celui dont j'admirais la noblesse dans sa pose maladive. Avec quelle satisfaction de n'etre pas tout a fait ignorant sur les secrets de son double organisme, et quelle avidite d'en savoir davantage, je le contemplais dans sa metamorphose durable! Quoiqu'il ne possedat pas un visage humain, il me paraissait beau comme les deux longs filaments tentaculiformes d'un insecte; ou plutot, comme une inhumation precipitee; ou encore, comme la loi de la reconstitution des organes mutiles; et surtout, comme un liquide eminemment putrescible! Mais, ne pretant aucune attention a ce qui se passait aux alentours, l'etranger regardait toujours devant lui, avec sa tete de pelican! Un autre jour, je reprendrai la fin de cette histoire. Cependant, je continuerai ma narration avec un morne empressement; car, si, de votre cote, il vous tarde de savoir ou mon imagination veut en venir (plut au ciel qu'en effet, ce ne fut la que de l'imagination!), du mien, j'ai pris la resolution de terminer en une seule fois (et non en deux!) ce que j'avais a vous dire, quoique cependant personne n'ait le droit de m'accuser de manquer de courage. Mais, quand on se trouve en presence de pareilles circonstances, plus d'un sent battre contre la paume de sa main les pulsations de son coeur. Il vient de mourir, presque inconnu, dans un petit port de Bretagne, un maitre caboteur, vieux marin, qui fut le heros d'une terrible histoire. Il etait alors capitaine au long cours, et voyageait pour un armateur de Saint-Malo. Or, apres une absence de treize mois, il arriva au foyer conjugal, au moment ou sa femme, encore alitee, venait de lui donner un heritier, a la reconnaissance duquel il ne se reconnaissait aucun droit. Le capitaine ne fit rien paraitre de sa surprise et de sa colere; il pria froidement sa femme de s'habiller, et de l'accompagner a une promenade, sur les remparts de la ville. On etait en janvier. Les remparts de Saint-Malo sont eleves, et, lorsque souffle le vent du nord, les plus intrepides reculent. La malheureuse obeit, calme et resignee; en rentrant, elle delira. Elle expira dans la nuit. Mais, ce n'etait qu'une femme. Tandis que moi, qui suis un homme, en presence d'un drame non moins grand, je ne sais si je conservai assez d'empire sur moi-meme, pour que les muscles de ma figure restassent immobiles! Des que le scarabee fut arrive au bas du tertre, l'homme leva son bras vers l'ouest (precisement, dans cette direction, un vautour des agneaux et un grand-duc de Virginie avaient engage un combat dans les airs), essuya sur son bec une longue larme qui presentait un systeme de coloration diamantee, et dit au scarabee: "Malheureuse boule! ne l'as-tu pas fait rouler assez longtemps? Ta vengeance n'est pas encore assouvie; et, deja, cette femme, dont tu avais attache, avec des colliers de perles, les jambes et les bras, de maniere a realiser un polyedre amorphe, afin de la trainer, avec tes tarses, a travers les vallees et les chemins, sur les ronces et les pierres (laisse-moi m'approcher pourvoir si c'est encore elle!), a vu ses os se creuser de blessures, ses membres se polir par la loi mecanique du frottement rotatoire, se confondre dans l'unite de la coagulation, et son corps presenter, au lieu des lineaments primordiaux et des courbes naturelles, l'apparence monotone d'un seul tout homogene qui ne ressemble que trop, par la confusion de ses divers elements broyes, a la masse d'une sphere! Il y a longtemps qu'elle est morte; laisse ces depouilles a la terre, et prends garde d'augmenter, dans d'irreparables proportions, la rage qui te consume: ce n'est plus de la justice: car, l'egoisme, cache dans les teguments de ton front, souleve lentement, comme un fantome, la draperie qui le recouvre." Le vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, portes insensiblement, par les peripeties de leur lutte, s'etaient rapproches de nous. Le scarabee trembla devant ces paroles inattendues, et, ce qui, dans une autre occasion, aurait ete un mouvement insignifiant, devint, cette fois, la marque distinctive d'une fureur qui ne connaissait plus de bornes; car, il frotta redoutablement ses cuisses posterieures contre le bord des elytres, en faisant entendre un bruit aigu: "Qui es-tu, donc, toi, etre pusillanime? Il parait que tu as oublie certains developpements etranges des temps passes; tu ne les retiens pas dans ta memoire, mon frere. Cette femme nous a trahis, l'un apres l'autre. Toi le premier, moi le second. Il me semble que cette injure ne doit pas (ne doit pas!) disparaitre du souvenir si facilement. Si facilement! Toi, ta nature magnanime te permet de pardonner. Mais, sais-tu si, malgre la situation anormale des atomes de cette femme, reduite a pate de petrin (il n'est pas maintenant question de savoir si l'on ne croirait pas, a la premiere investigation, que ce corps ait ete augmente d'une quantite notable de densite plutot par l'engrenage de deux fortes roues que par les effets de ma passion fougueuse), elle n'existe pas encore? Tais-toi, et permets que je me venge." Il reprit son manege, et s'eloigna, la boule poussee devant lui. Quand il se fut eloigne, le pelican s'ecria: "Cette femme, par son pouvoir magique, m'a donne une tete de palmipede, et a change mon frere en scarabee: peut-etre qu'elle merite meme de pires traitements que ceux que je viens d'enumerer." Et moi, qui n'etais pas certain de ne pas rever, devinant, par ce que j'avais entendu, la nature des relations hostiles qui unissaient, au-dessus de moi, dans un combat sanglant, le vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, je rejetai, comme un capuchon, ma tete en arriere, afin de donner au jeu de mes poumons, l'aisance et l'elasticite susceptibles, et je leur criai, en dirigeant mes yeux vers le haut: "Vous autres, cessez votre discorde. Vous avez raison tous les deux; car, a chacun elle avait promis son amour; par consequent, elle vous a trompes ensemble. Mais, vous n'etes pas les seuls. En outre, elle vous depouilla de votre forme humaine, se faisant un jeu cruel de vos plus saintes douleurs. Et, vous hesiteriez a me croire! D'ailleurs elle est morte; et le scarabee lui a fait subir un chatiment d'ineffacable empreinte, malgre la pitie du premier trahi." A ces mots, ils mirent fin a leur querelle, et ne s'arracherent plus les plumes, ni les lambeaux de chair: ils avaient raison d'agir ainsi. Le grand-duc de Virginie, beau comme un memoire sur la courbe que decrit un chien en courant apres son maitre, s'enfonca dans les crevasses d'un couvent en ruines. Le vautour des agneaux, beau comme la loi de l'arret de developpement de la poitrine chez les adultes dont la propension a la croissance n'est pas en rapport avec la quantite de molecules que leur organisme s'assimile, se perdit dans les hautes couches de l'atmosphere. Le pelican, dont le genereux pardon m'avait cause beaucoup d'impression, parce que je ne le trouvais pas naturel, reprenant sur son tertre l'impassibilite majestueuse d'un phare, comme pour avertir les navigateurs humains de faire attention a son exemple, et de preserver leur sort de l'amour des magiciennes sombres, regardait toujours devant lui. Le scarabee, beau comme le tremblement des mains dans l'alcoolisme, disparaissait a l'horizon. Quatre existences de plus que l'on pouvait rayer du livre de vie. Je m'arrachai un muscle entier dans le bras gauche, car je ne savais plus ce que je faisais, tant je me trouvais emu devant cette quadruple infortune. Et, moi, qui croyais que c'etaient des matieres excrementielles. Grande bete que je suis, va.

      *       *       *       *       *

L'aneantissement intermittent des facultes humaines: quoi que votre pensee penchat a supposer, ce ne sont pas la des mots. Du moins, ce ne sont pas des mots comme les autres. Qu'il leve la main, celui qui croirait accomplir un acte juste, en priant quelque bourreau de l'ecorcher vivant. Qu'il redresse la tete, avec la volupte du sourire, celui qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort. Mes yeux chercheront la marque des cicatrices; mes dix doigts concentreront la totalite de leur attention a palper soigneusement la chair de cet excentrique; je verifierai que les eclaboussures de la cervelle ont rejailli sur le satin de mon front. N'est-ce pas qu'un homme, amant d'un pareil martyre, ne se trouverait pas dans l'univers entier? Je ne connais pas ce que c'est que le rire, c'est vrai, ne l'ayant jamais eprouve par moi-meme. Cependant, quelle imprudence n'y aurait-il pas a soutenir que mes levres ne s'elargiraient pas, s'il m'etait donne de voir celui qui pretendrait que, quelque part, cet homme-la existe? Ce qu'aucun ne souhaiterait pour sa propre existence, m'a ete echu par un lot inegal. Ce n'est pas que mon corps nage dans le lac de la douleur; passe alors. Mais, l'esprit se desseche par une reflexion condensee et continuellement tendue; il hurle comme les grenouilles d'un marecage, quand une troupe de flamants voraces et de herons affames vient s'abattre sur les joncs de ses bords. Heureux celui qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arrachees a la poitrine de l'eider, sans remarquer qu'il se trahit lui-meme. Voila plus de trente ans que je n'ai pas encore dormi. Depuis l'imprononcable jour de ma naissance, j'ai voue aux planches somniferes une haine irreconciliable. C'est moi qui l'ai voulu; que nul ne soit accuse. Vite, que l'on se depouille du soupcon avorte. Distinguez-vous, sur mon front, cette pale couronne? Celle qui la tressa de ses doigts maigres fut la tenacite. Tant qu'un reste de seve brulante coulera dans mes os, comme un torrent de metal fondu, je ne dormirai point. Chaque nuit, je force mon oeil livide a fixer les etoiles, a travers les carreaux de ma fenetre. Pour etre plus sur de moi-meme, un eclat de bois separe mes paupieres gonflees. Lorsque l'aurore apparait, elle me retrouve dans la meme position, le corps appuye verticalement, et debout contre le platre de la muraille froide. Cependant, il m'arrive quelquefois de rever, mais sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalite et la libre faculte de me mouvoir: sachez que le cauchemar qui se cache dans les angles phosphoriques de l'ombre, la fievre qui palpe mon visage avec son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh bien, c'est ma volonte qui, pour donner un aliment stable a son activite perpetuelle, les fait tourner en rond. En effet, atome qui se venge en son extreme faiblesse, le libre arbitre ne craint pas d'affirmer, avec une autorite puissante, qu'il ne compte pas l'abrutissement parmi le nombre de ses fils: celui qui dort, est moins qu'un animal chatre la veille. Quoique l'insomnie entraine, vers les profondeurs de la fosse, ces muscles qui deja repandent une odeur de cypres, jamais la blanche catacombe de mon intelligence n'ouvrira ses sanctuaires aux yeux du Createur. Une secrete et noble justice, vers les bras tendus de laquelle je me lance par instinct, m'ordonne de traquer sans treve cet ignoble chatiment. Ennemi redoutable de mon ame imprudente, a l'heure ou l'on allume un falot sur la cote, je defends a mes reins infortunes de se coucher sur la rosee de gazon. Vainqueur, je repousse les embuches de l'hypocrite pavot. Il est en consequence certain que, par cette lutte etrange, mon coeur a mure ses desseins, affame qui se mange lui-meme. Impenetrable comme les geants, moi, j'ai vecu sans cesse avec l'envergure des yeux beante. Au moins, il est avere que, pendant le jour, chacun peut opposer une resistance utile contre le Grand Objet Exterieur (qui ne sait pas son nom?); car, alors, la volonte veille a sa propre defense avec un remarquable acharnement. Mais aussitot que le voile des vapeurs nocturnes s'etend, meme sur les condamnes que l'on va pendre, oh! voir son intellect entre les sacrileges mains d'un etranger. Un implacable scalpel en scrute les broussailles epaisses. La conscience exhale un long rale de malediction; car, le voile de sa pudeur recoit de cruelles dechirures. Humiliation! notre porte est ouverte a la curiosite farouche du Celeste Bandit. Je n'ai pas merite ce supplice infame, toi, le hideux espion de ma causalite! Si j'existe, je ne suis pas un autre. Je n'admets pas en moi cette equivoque pluralite. Je veux resider seul dans mon intime raisonnement. L'autonomie ... ou bien qu'on me change en hippopotame. Abime-toi sous terre, o anonyme stygmate, et ne reparais plus devant mon indignation hagarde. Ma subjectivite et le Createur, c'est trop pour un cerveau. Quand la nuit obscurcit le cours des heures, quel est celui qui n'a pas combattu contre l'influence du sommeil, dans sa couche mouillee d'une glaciale sueur? Ce lit, attirant contre son sein les facultes mourantes, n'est qu'un tombeau compose de planches de sapin equarri. La volonte se retire insensiblement, comme en presence d'une force invisible. Une poix visqueuse epaissit le cristallin des yeux. Les paupieres se recherchent comme deux amis. Le corps n'est plus qu'un cadavre qui respire. Enfin, quatre enormes pieux clouent sur le matelas la totalite des membres. Et remarquez, je vous prie, qu'en somme les draps ne sont que des linceuls. Voici la cassolette ou brule l'encens des religions. L'eternite mugit, ainsi qu'une mer lointaine, et s'approche a grands pas. L'appartement a disparu: prosternez-vous, humains, dans la chapelle ardente! Quelquefois, s'efforcant inutilement de vaincre les imperfections de l'organisme, au milieu du sommeil le plus lourd, le sens magnetise s'apercoit avec etonnement qu'il n'est plus qu'un bloc de sepulture, et raisonne admirablement, appuye sur une subtilite incomparable: "Sortir de cette couche est un probleme plus difficile qu'on ne le pense. Assis sur la charrette, l'on m'entraine vers la binarite des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras inerte s'est assimile savamment la raideur de la souche. C'est tres mauvais de rever qu'on marche a l'echafaud." Le sang coule a large flots a travers la figure. La poitrine effectue des soubresauts repetes, et se gonfle a des sifflements. Le poids d'un obelisque etouffe l'expansion de la rage. Le reel a detruit les reves de la somnolence! Qui ne sait pas que, lorsque la lutte se prolonge entre le moi, plein de fierte, et l'accroissement terrible de la catalepsie, l'esprit hallucine perd le jugement? Ronge par le desespoir, il se complait dans son mal, jusqu'a ce qu'il ait vaincu la nature, et que le sommeil, voyant sa proie lui echapper, s'enfuie sans retour loin de son coeur, d'une aile irritee et honteuse. Jetez un peu de cendre sur mon orbite en feu. Ne fixez pas mon oeil qui ne se ferme jamais. Comprenez-vous les souffrances que j'endure? (cependant, l'orgueil est satisfait). Des que la nuit exhorte les humains au repos, un homme, que je connais, marche a grands pas dans la campagne. Je crains que ma resolution ne succombe aux atteintes de la vieillesse. Qu'il arrive, ce jour fatal ou je m'endormirai! Au reveil mon rasoir, se frayant un passage a travers le cou, prouvera que rien n'etait, en effet, plus reel.

      *       *       *       *       *

--Mais qui donc!... mais qui donc ose, ici, comme un conspirateur, trainer les anneaux de son corps vers ma poitrine noire? Qui que tu sois, excentrique python, par quel pretexte excuses-tu ta presence ridicule? Est-ce un vaste remords qui te tourmente? Car, vois-tu, boa, ta sauvage majeste n'a pas, je le suppose, l'exorbitante pretention de se soustraire a la comparaison que j'en fais avec les traits du criminel. Cette bave ecumeuse et blanchatre est, pour moi, le signe de la rage. Ecoute-moi: sais-tu que ton oeil est loin de boire un rayon celeste? N'oublie pas que si ta presomptueuse cervelle m'a cru capable de t'offrir quelques paroles de consolation, ce ne peut etre que par le motif d'une ignorance totalement depourvue de connaissances physiognomoniques. Pendant un temps, bien entendu, suffisant, dirige la lueur de tes yeux vers ce que j'ai le droit, comme un autre, d'appeler mon visage! Ne vois-tu pas comme il pleure? Tu t'es trompe, basilic. Il est necessaire que tu cherches ailleurs la triste ration de soulagement, que mon impuissance radicale te retranche, malgre les nombreuses protestations de ma bonne volonte. Oh! quelle force, en phrases exprimables, fatalement t'entraina vers ta perte? Il est presque impossible que je m'habitue a ce raisonnement que tu ne comprennes pas que, plaquant sur le gazon rougi, d'un coup de mon talon, les courbes fuyantes de ta tete triangulaire, je pourrais petrir un innommable mastic avec l'herbe de la savane et la chair de l'ecrase.

--Disparais le plus tot possible loin de moi, coupable a la face bleme! Le mirage fallacieux de l'epouvantement t'a montre ton propre spectre! Dissipe tes injurieux soupcons, si tu ne veux pas que je t'accuse a mon tour, et que je ne porte contre toi une recrimination qui serait certainement approuvee par le jugement du serpentaire reptilivore. Quelle monstrueuse aberration de l'imagination t'empeche de me reconnaitre! Tu ne te rappelles donc pas les services importants que je t'ai rendus, par la gratification d'une existence que je fis emerger du chaos, et, de ton cote, le voeu, a jamais inoubliable, de ne pas deserter mon drapeau, afin de me rester fidele jusqu'a la mort? Quand tu etais enfant (ton intelligence etait alors dans sa plus belle phase), le premier, tu grimpais sur la colline, avec la vitesse de l'isard, pour saluer, par un geste de ta petite main, les multicolores rayons de l'aurore naissante. Les notes de ta voix jaillissaient, de ton larynx sonore, comme des perles diamantines, et resolvaient leurs collectives personnalites, dans l'agregation vibrante d'un long hymne d'adoration. Maintenant, tu rejettes a tes pieds, comme un haillon souille de boue, la longanimite dont j'ai fait trop longtemps preuve. La reconnaissance a vu ses racines se dessecher, comme le lit d'une mare; mais, a sa place, l'ambition a cru dans des proportions qu'il me serait penible de qualifier. Quel est-il, celui qui m'ecoute, pour avoir une telle confiance dans l'abus de sa propre faiblesse?

--Et qui es-tu, toi-meme, substance audacieuse? Non!... non!... je ne me trompe pas; et, malgre les metamorphoses multiples auxquelles tu as recours, toujours ta tete de serpent reluira devant mes yeux comme un phare d'eternelle injustice, et de cruelle domination! Il a voulu prendre les renes du commandement, mais il ne sait pas regner! Il a voulu devenir un objet d'horreur pour tous les etres de la creation, et il a reussi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de l'univers, et c'est en cela qu'il s'est trompe. O miserable! as-tu attendu jusqu'a cette heure pour entendre les murmures et les complots qui, s'elevant simultanement de la surface des spheres, viennent raser d'une aile farouche les rebords papillaces de ton destructible tympan? Il n'est pas loin, le jour, ou mon bras te renversera dans la poussiere, empoisonnee par ta respiration, et, arrachant de tes entrailles une nuisible vie, laissera sur le chemin ton cadavre, crible de contorsions, pour apprendre au voyageur consterne, que cette chair palpitante, qui frappe sa vue d'etonnement, et cloue dans son palais sa langue muette, ne doit plus etre comparee, si l'on garde son sang-froid, qu'au tronc pourri d'un chene, qui tomba de vetuste! Quelle pensee de pitie me retient devant ta presence? Toi-meme, recule plutot devant moi, te dis-je, et va laver ton incommensurable honte dans le sang d'un enfant qui vient de naitre: voila quelles sont tes habitudes. Elles sont dignes de toi. Va ... marche toujours devant toi. Je te condamne a devenir errant. Je te condamne a rester seul et sans famille. Chemine constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse les sables des deserts jusqu'a ce que la fin du monde engloutisse les etoiles dans le neant. Lorsque tu passeras pres de la taniere du tigre, il s'empressera de fuir, pour ne pas regarder, comme dans un miroir, son caractere exhausse sur le socle de la perversite ideale. Mais, quand la fatigue imperieuse t'ordonnera d'arreter ta marche devant les dalles de mon palais, recouvertes de ronces et de chardons, fais attention a tes sandales en lambeaux, et franchis, sur la pointe des pieds, l'elegance des vestibules. Ce n'est pas une recommandation inutile. Tu pourrais eveiller ma jeune epouse et mon fils en bas age, couches dans les caveaux de plomb qui longent les fondements de l'antique chateau. Si tu ne prenais tes precautions d'avance, ils pourraient te faire palir par leurs hurlements souterrains. Quand ton impenetrable volonte leur ota l'existence, ils n'ignoraient pas que ta puissance est redoutable, et n'avaient aucun doute a cet egard; mais, ils ne s'attendaient point (et leurs adieux supremes me confirmerent leur croyance) que ta Providence se serait montree a ce point impitoyable! Quoi qu'il en soit, traverse rapidement ces salles abandonnees et silencieuses, aux lambris d'emeraude, mais aux armoiries fanees, ou reposent les glorieuses statues de mes ancetres. Ces corps de marbre sont irrites contre toi; evite leurs regards vitreux. C'est un conseil que te donne la langue de leur unique et dernier descendant. Regarde comme leur bras est leve dans l'attitude de la defense provocatrice, la tete fierement renversee en arriere. Surement ils ont devine le mal que tu m'as fait; et, si tu passes a portee des piedestaux glaces qui soutiennent ces blocs sculptes, la vengeance t'y attend. Si ta defense a besoin de m'objecter quelque chose, parle. Il est trop tard pour pleurer maintenant. Il fallait pleurer dans des moments plus convenables, quand l'occasion etait propice. Si tes yeux sont enfin dessilles, juge toi-meme quelles ont ete les consequences de ta conduite. Adieu! je m'en vais respirer la brise des falaises; car, mes poumons, a moitie etouffes, demandent a grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien!

      *       *       *       *       *

O pederastes incomprehensibles, ce n'est pas moi qui lancerai des injures a votre grande degradation; ce n'est pas moi qui viendrai jeter le mepris sur votre anus infundibuliforme. Il suffit que les maladies honteuses, et presque incurables, qui vous assiegent, portent avec elles leur immanquable chatiment. Legislateurs d'institutions stupides, inventeurs d'une morale etroite, eloignez-vous de moi, car je suis une ame impartiale. Et vous, jeunes adolescents ou plutot jeunes filles, expliquez-moi comment et pourquoi (mais, tenez-vous a une convenable distance, car, moi non plus, je ne sais pas resister a mes passions) la vengeance a germe dans vos coeurs, pour avoir attache au flanc de l'humanite une pareille couronne de blessures. Vous la faites rougir de ses fils par votre conduite (que, moi, je venere!); votre prostitution, s'offrant au premier venu, exerce la logique des penseurs les plus profonds, tandis que votre sensibilite exageree comble la mesure de la stupefaction de la femme elle-meme. Etes-vous d'une nature moins ou plus terrestre que celle de vos semblables? Possedez-vous un sixieme sens qui nous manque? Ne mentez pas, et dites ce que vous pensez. Ce n'est pas une interrogation que je vous pose; car, depuis que je frequente en observateur la sublimite de vos intelligences grandioses, je sais a quoi m'en tenir. Soyez benis par ma main gauche, soyez sanctifies par ma main droite, anges proteges par mon amour universel. Je baise votre visage, je baise votre poitrine, je baise, avec mes levres suaves, les diverses parties de votre corps harmonieux et parfume. Que ne m'aviez-vous dit tout de suite ce que vous etiez, cristallisations d'une beaute morale superieure? Il a fallu que je devinasse par moi-meme les innombrables tresors de tendresse et de chastete que recelaient les battements de votre coeur oppresse. Poitrine ornee de guirlandes de roses et de vetyver. Il a fallu que j'entr'ouvrisse vos jambes pour vous connaitre et que ma bouche se suspendit aux insignes de votre pudeur. Mais (chose importante a representer) n'oubliez pas chaque jour de laver la peau de vos parties, avec de l'eau chaude, car, sinon, des chancres veneriens pousseraient infailliblement sur les commissures fendues de mes levres inassouvies. Oh! si au lieu d'etre un enfer, l'univers n'avait ete qu'un celeste anus immense, regardez le geste que je fais du cote de mon bas-ventre: oui, j'aurais enfonce ma verge a travers son sphyncter sanglant, fracassant, par mes mouvements impetueux, les propres parois de son bassin! Le malheur n'aurait pas alors souffle, sur mes yeux aveugles, des dunes entieres de sable mouvant; j'aurais decouvert l'endroit souterrain ou git la verite endormie, et les fleuves de mon sperme visqueux auraient trouve de la sorte un ocean ou se precipiter! Mais, pourquoi me surprends-je a regretter un etat de choses imaginaire et qui ne recevra jamais le cachet de son accomplissement ulterieur? Ne nous donnons pas la peine de construire de fugitives hypotheses. En attendant, que celui qui brule de l'ardeur de partager mon lit vienne me trouver; mais, je mets une condition rigoureuse a mon hospitalite: il faut qu'il n'ait pas plus de quinze ans. Qu'il ne croie pas de son cote que j'en ai trente; qu'est-ce que cela y fait? L'age ne diminue pas l'intensite des sentiments, loin de la; et, quoique mes cheveux soient devenus blancs comme la neige, ce n'est pas a cause de la vieillesse: c'est, au contraire, pour le motif que vous savez. Moi, je n'aime pas les femmes! Ni meme les hermaphrodites! Il me faut des etres qui me ressemblent, sur le front desquels la noblesse humaine soit marquee en caracteres plus tranches et ineffacables! Etes-vous certain que celles qui portent de longs cheveux, soient de la meme nature que la mienne? Je ne le crois pas, et je ne deserterai pas mon opinion. Une salive saumatre coule de ma bouche, je ne sais pas pourquoi. Qui veut me la sucer, afin que j'en sois debarrasse? Elle monte ... elle monte toujours! Je sais ce que c'est. J'ai remarque que, lorsque je bois a la gorge le sang de ceux qui se couchent a cote de moi (c'est a tort que l'on me suppose vampire, puisqu'on appelle ainsi des morts qui sortent de leur tombeau; or, moi, je suis un vivant), j'en rejette le lendemain une partie par la bouche: voila l'explication de la salive infecte. Que voulez-vous que j'y fasse, si les organes, affaiblis par le vice, se refusent a l'accomplissement des fonctions de la nutrition? Mais, ne revelez mes confidences a personne. Ce n'est pas pour moi que je vous dis cela; c'est pour vous-meme et les autres, afin que le prestige du secret retienne dans les limites du devoir et de la vertu ceux qui, aimantes par l'electricite de l'inconnu, seraient tentes de m'imiter. Ayez ma bonte de regarder ma bouche (pour le moment, je n'ai pas le temps d'employer une formule plus longue de politesse); elle vous frappe au premier abord par l'apparence de sa structure, sans mettre le serpent dans vos comparaisons; c'est que j'en contracte le tissu jusqu'a la derniere reduction, afin de faire croire que je possede un caractere froid. Vous n'ignorez pas qu'il est diametralement oppose. Que ne puis-je regarder a travers ces pages seraphiques le visage de celui qui me lit. S'il n'a pas depasse la puberte, qu'il s'approche. Serre-moi contre toi, et ne crains pas de me faire du mal; retrecissons progressivement les liens de nos muscles. Davantage. Je sens qu'il est inutile d'insister; l'opacite, remarquable a plus d'un titre, de cette feuille de papier, est un empechement des plus considerables a l'operation de notre complete jonction. Moi, j'ai toujours eprouve un caprice infame pour la pale jeunesse des colleges, et les enfants etioles des manufactures! Mes paroles ne sont pas les reminiscences d'un reve, et j'aurais trop de souvenirs a debrouiller, si l'obligation m'etait imposee de faire passer devant vos yeux les evenements qui pourraient affermir de leur temoignage la veracite de ma douloureuse affirmation. La justice humaine ne m'a pas encore surpris en flagrant delit, malgre l'incontestable habilete de ses agents. J'ai meme assassine (il n'y a pas longtemps!) un pederaste qui ne se pretait pas suffisamment a ma passion; j'ai jete son cadavre dans un puits abandonne, et l'on n'a pas de preuves decisives contre moi. Pourquoi fremissez-vous de peur, adolescent qui me lisez? Croyez-vous que je veuille en faire autant envers vous? Vous vous montrez souverainement injuste ... Vous avez raison: mefiez-vous de moi, surtout si vous etes beau. Mes parties offrent eternellement le spectacle lugubre de la turgescence; nul ne peut soutenir (et combien ne s'en ont-ils pas approches!) qu'il les a vues a l'etat de tranquillite normale, pas meme le decrotteur qui m'y porta un coup de couteau dans un moment de delire. L'ingrat! Je change de vetements deux fois par semaine, la proprete n'etant pas le principal motif de ma determination. Si je n'agissais pas ainsi, les membres de l'humanite disparaitraient au bout de quelques jours, dans des combats prolonges. En effet, dans quelque contree que je me trouve, ils me harcelent continuellement de leur presence et viennent lecher la surface de mes pieds. Mais, quelle puissance possedent-elles donc, mes gouttes seminales, pour attirer vers elles tout ce qui respire par des nerfs olfactifs! Ils viennent des bords des Amazones, ils traversent les vallees qu'arrose le Gange, ils abandonnent le lichen polaire, pour accomplir de longs voyages a ma recherche, et demander aux cites immobiles, si elles n'ont pas vu passer, un instant, le long de leurs remparts, celui dont le sperme sacre embaume les montagnes, les lacs, les bruyeres, les forets, les promontoires et la vastitude des mers! Le desespoir de ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache secretement dans les endroits les plus inaccessibles, afin d'alimenter leur ardeur) les porte aux actes les plus regrettables. Ils se mettent trois cent mille de chaque cote, et les mugissements des canons servent de prelude a la bataille. Toutes les ailes s'ebranlent a la fois, comme un seul guerrier. Les carres se forment et tombent aussitot pour ne plus se relever. Les chevaux effares s'enfuient dans toutes les directions. Les boulets labourent le sol, comme des meteores implacables. Le theatre du combat n'est plus qu'un vaste champ de carnage, quand la nuit revele sa presence et que la lune silencieuse apparait entre les dechirures d'un nuage. Me montrant du doigt un espace de plusieurs lieues recouvert de cadavres, le croissant vaporeux de cet astre m'ordonne de prendre un instant, comme le sujet de meditatives reflexions, les consequences funestes qu'entraine, apres lui, l'inexplicable talisman enchanteur que la Providence m'accorda. Malheureusement que de siecles ne faudra-t-il pas encore, avant que la race humaine perisse entierement par mon piege perfide! C'est ainsi qu'un esprit habile, et qui ne se vante pas, emploie, pour atteindre a ses fins, les moyens memes qui paraitraient d'abord y porter un invincible obstacle. Toujours mon intelligence s'eleve vers cette imposante question, et vous etes temoin vous-meme qu'il ne m'est plus possible de rester dans le sujet modeste qu'au commencement j'avais le dessein de traiter. Un dernier mot ... c'etait une nuit d'hiver. Pendant que la bise sifflait dans les sapins, le Createur ouvrit sa porte au milieu des tenebres et fit entrer un pederaste.

     *       *       *       *       *

Silence! il passe un cortege funeraire a cote de vous. Inclinez la binarite de vos rotules vers la terre et entonnez un chant d'outre-tombe. (Si vous considerez mes paroles plutot comme une simple forme imperative, que comme un ordre formel qui n'est pas a sa place, vous montrerez de l'esprit et du meilleur.) Il est possible que vous parveniez de la sorte a rejouir extremement l'ame du mort, qui va se reposer de la vie dans une fosse. Meme le fait est, pour moi, certain. Remarquez que je ne dis pas que votre opinion ne puisse jusqu'a un certain point etre contraire a la mienne; mais, ce qu'il importe avant tout, c'est de posseder des notions justes sur les bases de la morale, de telle maniere que chacun doive se penetrer du principe qui commande de faire a autrui ce que l'on voudrait peut-etre qui fut fait a soi-meme. Le pretre des religions ouvre le premier la marche, en tenant a la main un drapeau blanc, signe de la paix, et de l'autre un embleme d'or qui represente les parties de l'homme et de la femme, comme pour indiquer que ces membres charnels sont la plupart du temps, abstraction faite de toute metaphore, des instruments tres dangereux entre les mains de ceux qui s'en servent, quand ils les manipulent aveuglement pour des buts divers qui se querellent entre eux, au lieu d'engendrer une opportune reaction contre la passion connue qui cause presque tous nos maux. Au bas de son dos est attachee (artificiellement, bien entendu) une queue de cheval, aux crins epais, qui balaie la poussiere du sol. Elle signifie de prendre garde de ne pas nous ravaler par notre conduite au rang des animaux. Le cercueil connait sa route et marche apres la tunique flottante du consolateur. Les parents et les amis du defunt, par la manifestation de leur position, ont resolu de fermer la marche du cortege. Celui-ci s'avance avec majeste, comme un vaisseau qui fend la pleine mer, et ne craint pas le phenomene de l'enfoncement; car, au moment actuel, les tempetes et les ecueils ne se font pas remarquer par quelque chose de moins que leur explicable absence. Les grillons et les crapauds suivent a quelques pas la fete mortuaire; eux, aussi, n'ignorent pas que leur modeste presence aux funerailles de quiconque leur sera un jour comptee. Ils s'entretiennent a voix basse dans leur pittoresque langage (ne soyez pas assez presomptueux, permettez-moi de vous donner ce conseil non interesse, pour croire que vous seul possedez la precieuse faculte de traduire les sentiments de votre pensee) de celui qu'ils regarderent plus d'une fois courir a travers les prairies verdoyantes, et plonger la sueur de ses membres dans les bleuatres vagues des golfes arenaces. D'abord, la vie parut lui sourire sans arriere-pensee, et, magnifiquement, le couronna de fleurs; mais, puisque votre intelligence elle-meme s'apercoit ou plutot devine qu'il s'est arrete aux limites de l'enfance, je n'ai pas besoin, jusqu'a l'apparition d'une retractation veritablement necessaire, de continuer les prolegomenes de ma rigoureuse demonstration. Dix ans. Nombre exactement calque, a s'y meprendre, sur celui des doigts de la main. C'est peu et c'est beaucoup Dans le cas qui nous preoccupe, cependant, je m'appuierai sur votre amour envers la verite, pour que vous prononciez, avec moi, sans tarder une seconde de plus, que c'est peu. Et, quand je reflechis sommairement a ces tenebreux mysteres, par lesquels un etre humain disparait de la terre, aussi facilement qu'une mouche ou une libellule, sans conserver l'esperance d'y revenir, je me surprends a couver le vif regret de ne pas probablement pouvoir vivre assez longtemps, pour vous bien expliquer ce que je n'ai pas la pretention de comprendre moi-meme. Mais, puisqu'il est prouve que, par un hasard extraordinaire, je n'ai pas encore perdu la vie depuis ce temps lointain ou je commencai, plein de terreur, la phrase precedente, je calcule mentalement qu'il ne sera pas inutile ici, de construire l'aveu complet de mon impuissance radicale, quand il s'agit surtout, comme a present, de cette imposante et inabordable question. C'est, generalement parlant, une chose singuliere que la tendance attractive qui nous porte a rechercher (pour ensuite les exprimer) les ressemblances et et les differences que recelent, dans leurs naturelles proprietes, les objets les plus opposes entre eux, et quelquefois les moins aptes, en apparence, a se preter a ce genre de combinaisons sympathiquement curieuses, et qui, ma parole d'honneur, donnent gracieusement au style de l'ecrivain, qui se paie cette personnelle satisfaction, l'impossible et inoubliable aspect d'un hibou serieux jusqu'a l'eternite. Suivons en consequence le courant qui nous entraine. Le milan royal a les ailes proportionnellement plus longues que les buses, et le vol bien plus aise: aussi passe-t-il sa vie dans l'air. Il ne se repose presque jamais et parcourt chaque jour des espaces immenses; et ce grand mouvement n'est point un exercice de chasse, ni poursuite de proie, ni meme de decouverte; car, il ne chasse pas; mais, il semble que le vol soit son etat naturel, sa favorite situation. L'on ne peut s'empecher d'admirer la maniere dont il l'execute. Ses ailes longues et etroites paraissent immobiles; c'est la queue qui croit diriger toutes les evolutions, et la queue ne se trompe pas: elle agit sans cesse. Il s'eleve sans effort; il s'abaisse comme s'il glissait sur un plan incline; il semble plutot nager que voler; il precipite sa course, il la ralentit, s'arrete, et reste comme suspendu ou fixe a la meme place, pendant des heures entieres. L'on ne peut s'apercevoir d'aucun mouvement dans ses ailes: vous ouvririez les yeux comme la porte d'un four, que ce serait d'autant inutile. Chacun a le bon sens de confesser sans difficulte (quoique avec un peu de mauvaise grace) qu'il ne s'apercoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu'il soit, que je signale entre la beaute du vol du milan royal, et celle de la figure de l'enfant, s'elevant doucement, au-dessus du cercueil decouvert, comme un nenuphar qui perce la surface des eaux; et voila precisement en quoi consiste l'impardonnable faute qu'entraine l'inamovible situation d'un manque de repentir, touchant l'ignorance volontaire dans laquelle on croupit. Ce rapport de calme majeste entre les deux termes de ma narquoise comparaison n'est deja que trop commun, et d'un symbole assez comprehensible, pour que je m'etonne davantage de ce qui ne peut avoir, comme seule excuse, que ce meme caractere de vulgarite qui fait appeler, sur tout objet ou spectacle qui en est atteint, un profond sentiment d'indifference injuste. Comme si ce qui se voit quotidiennement n'en devrait pas moins reveiller l'attention de notre admiration! Arrive a l'entree du cimetiere, le cortege s'empresse de s'arreter; son intention n'est pas d'aller plus loin. Le fossoyeur acheve le creusement de la fosse; l'on y depose le cercueil avec toutes les precautions prises en pareil cas; quelques pelletees de terre inattendues viennent recouvrir le corps de l'enfant. Le pretre des religions, au milieu de l'assistance emue, prononce quelques paroles pour bien enterrer le mort, davantage, dans l'imagination des assistants. "Il dit qu'il s'etonne beaucoup de ce que l'on verse ainsi tant de pleurs, pour un acte d'une telle insignifiance. Textuel. Mais il craint de ne pas qualifier suffisamment ce qu'il pretend, lui, etre un incontestable bonheur. S'il avait cru que la mort est aussi peu sympathique dans sa naivete, il aurait renonce a son mandat, pour ne pas augmenter la legitime douleur des nombreux parents et amis du defunt; mais, une secrete voix l'avertit de leur donner quelques consolations, qui ne seront pas inutiles, ne fut-ce que celle qui ferait entrevoir l'espoir d'une prochaine rencontre dans les cieux entre celui qui mourut et ceux qui survecurent." Maldoror s'enfuyait au grand galop, en paraissant diriger sa course vers les murailles du cimetiere. Les sabots de son coursier elevaient autour de son maitre une fausse couronne de poussiere epaisse. Vous autres, vous ne pouvez savoir le nom de ce cavalier; mais, moi, je le sais. Il s'approchait de plus en plus; sa figure de platine commencait a devenir perceptible, quoique le bas en fut entierement enveloppe d'un manteau que le lecteur s'est garde d'oter de sa memoire et qui ne laissait apercevoir que les yeux. Au milieu de son discours, le pretre des religions devient subitement pale, car son oreille reconnait le galop irregulier de ce celebre cheval blanc qui n'abandonna jamais son maitre. "Oui, ajouta-t-il de nouveau, ma confiance est grande dans cette prochaine rencontre; alors, on comprendra, mieux qu'auparavant, quel sens il fallait attacher a la separation temporaire de l'ame et du corps. Tel qui croit vivre sur cette terre se berce d'une illusion dont il importerait d'accelerer l'evaporation." Le bruit du galop s'accroissait de plus en plus; et, comme le cavalier, etreignant la ligne d'horizon, paraissait en vue, dans le champ d'optique qu'embrassait le portail du cimetiere, rapide comme un cyclone giratoire, le pretre des religions plus gravement reprit: "Vous ne semblez pas vous douter que celui-ci, que la maladie forca de ne connaitre que les premieres phases de la vie, et que la fosse vient de recevoir dans son sein, est l'indubitable vivant; mais, sachez au moins que celui-la, dont vous apercevez la silhouette equivoque emportee par un cheval nerveux, et sur lequel je vous conseille de fixer le plus tot possible les yeux, car il n'est plus qu'un point, et va bientot disparaitre dans la bruyere, quoiqu'il ait beaucoup vecu, est le seul veritable mort."

      *       *       *       *       *

"Chaque nuit, a l'heure ou le sommeil est parvenu a son plus grand degre d'intensite, une vieille araignee de la grande espece sort lentement sa tete d'un trou place sur le sol, a l'une des intersections des angles de la chambre. Elle ecoute attentivement si quelque bruissement remue encore ses mandibules dans l'atmosphere. Vu sa conformation d'insecte, elle ne peut pas faire moins, si elle pretend augmenter de brillantes personnifications les tresors de la litterature, que d'attribuer des mandibules au bruissement. Quand elle s'est assuree que le silence regne aux alentours, elle retire successivement, des profondeurs de son nid, sans le secours de la meditation, les diverses parties de son corps, et s'avance a pas comptes vers ma couche. Chose remarquable! moi qui fais reculer le sommeil et les cauchemars, je me sens paralyse dans la totalite de mon corps, quand elle grimpe le long des pieds d'ebene de mon lit de satin. Elle m'etreint la gorge avec les pattes, et me suce le sang avec son ventre. Tout simplement! Combien de litres d'une liqueur pourpree, dont vous n'ignorez pas le nom, n'a-t-elle pas bus, depuis qu'elle accomplit le meme manege avec une persistance digne d'une meilleure cause! Je ne sais pas ce que je lui ait fait, pour qu'elle se conduise de la sorte a mon egard. Lui ai-je broye une patte par inattention? Lui ai-je enleve ses petits? Ces deux hypotheses, sujettes a caution, ne sont pas capables de soutenir un serieux examen; elles n'ont meme pas de la peine a provoquer un haussement dans mes epaules et un sourire sur mes levres, quoique l'on ne doive se moquer de personne. Prends garde a toi, tarentule noire; si ta conduite n'a pas pour excuse un irrefutable syllogisme, une nuit je me reveillerai en sursaut, par un dernier effort de ma volonte agonisante, je romprai le charme avec lequel tu retiens mes membres dans l'immobilite, et je t'ecraserai entre les os de mes doigts, comme un morceau de matiere mollasse. Cependant, je me rappelle vaguement que je t'ai donne la permission de laisser tes pattes grimper sur l'eclosion de la poitrine, et de la jusqu'a la peau qui recouvre mon visage; que par consequent, je n'ai pas le droit de te contraindre. Oh! qui demelera mes souvenirs confus! Je lui donne pour recompense ce qui reste de mon sang: en comptant la derniere goutte inclusivement, il y en a pour remplir au moins la moitie d'une coupe d'orgie." Il parle, et il ne cesse de se deshabiller. Il appuie une jambe sur le matelas, et de l'autre, pressant le parquet de saphir afin de s'enlever, il se trouve etendu dans une position horizontale. Il a resolu de ne pas fermer les yeux, afin d'attendre son ennemi de pied ferme. Mais, chaque fois, ne prend-il pas la meme resolution, et n'est-elle pas toujours detruite par l'inexplicable image de sa promesse fatale? Il ne dit plus rien, et se resigne avec douleur; car, pour lui le serment est sacre. Il s'enveloppe majestueusement dans les replis de la soie, dedaigne d'entrelacer les glands d'or de ses rideaux, et, appuyant les boucles ondulees de ses longs cheveux noirs sur les franges du coussin de velours, il tate, avec la main, la large blessure de son cou, dans laquelle la tarentule a pris l'habitude de se loger, comme dans un deuxieme nid, tandis que son visage respire la satisfaction. Il espere que cette nuit actuelle (esperez avec lui!) verra la derniere representation de la succion immense; car, son unique voeu serait que le bourreau en finit avec son existence: la mort, et il sera content. Regardez cette vieille araignee de la grande espece, qui sort lentement sa tete d'un trou place sur le sol, a l'une des intersections des angles de la chambre. Nous ne sommes plus dans la narration. Elle ecoute attentivement si quelque bruissement remue encore ses mandibules dans l'atmosphere. Helas! nous sommes maintenant arrives dans le reel, quant a ce qui regarde la tarentule, et, quoique l'on pourrait mettre un point d'exclamation a la fin de chaque phrase, ce n'est peut-etre pas une raison pour s'en dispenser! Elle s'est assuree que le silence regne aux alentours; la voila qui retire successivement des profondeurs de son nid, sans le secours de la meditation, les diverses parties de son corps, et s'avance a pas comptes vers la couche de l'homme solitaire. Un instant elle s'arrete; mais il est court, ce moment d'hesitation. Elle se dit qu'il n'est pas temps encore de cesser de torturer, et qu'il faut auparavant donner au condamne les plausibles raisons qui determinerent la perpetualite du supplice. Elle a grimpe a cote de l'oreille de l'endormi. Si vous voulez ne pas perdre une seule parole de ce qu'elle va dire, faites abstraction des occupations etrangeres qui obstruent le portique de votre esprit, et soyez, au moins, reconnaissant de l'interet que je vous porte, en faisant assister votre presence aux scenes theatrale qui me paraissent dignes d'exciter une veritable attention de votre part; car, qui m'empecherait de garder, pour moi seul, les evenements que je raconte? "Reveille-toi, flamme amoureuse des anciens jours, squelette decharne. Le temps est venu d'arreter la main de la justice. Nous ne te ferons pas attendre longtemps l'explication que tu souhaites. Tu nous ecoutes, n'est-ce pas? Mais ne remue pas tes membres; tu es encore aujourd'hui sous notre magnetique pouvoir, et l'atonie encephalique persiste: c'est pour la derniere fois. Quelle impression la figure d'Elseneur fait-elle dans ton imagination? Tu l'as oublie! Et ce Reginald, a la demarche fiere, as-tu grave ses traits dans ton cerveau fidele? Regarde-le cache dans les replis des rideaux; sa bouche est penchee vers ton front; mais il n'ose te parler, car il est plus timide que moi. Je vais te raconter un episode de ta jeunesse, et te remettre dans le chemin de la memoire ..." Il y avait longtemps que l'araignee avait ouvert son ventre, d'ou s'etaient elances deux adolescents, a la robe bleue, chacun un glaive flamboyant a la main, et qui avaient pris place aux cotes du lit, comme pour garder desormais le sanctuaire du sommeil. "Celui-ci, qui n'a pas encore cesse de te regarder, car il t'aima beaucoup, fut le premier de nous deux auquel tu donnas ton amour. Mais tu le fis souvent souffrir par les brusqueries de ton caractere. Lui, il ne cessait d'employer ses efforts a n'engendrer de ta part aucun sujet de plainte contre lui: un ange n'aurait pas reussi. Tu lui demandas, un jour s'il voulait aller se baigner avec toi, sur le rivage de la mer. Tous les deux, comme deux cygnes, vous vous elancates en meme temps d'une roche a pic. Plongeurs eminents, vous glissates dans la masse aqueuse, les bras etendus entre la tete et se reunissant aux mains. Pendant quelques minutes, vous nageates entre deux courants. Vous reparutes a une grande distance, vos cheveux entremeles entre eux, et ruisselants du liquide sale. Mais quel mystere s'etait donc passe sous l'eau, pour qu'une longue trace de sang s'apercut a travers les vagues? Revenus a la surface, toi, tu continuais de nager, et tu faisais semblant de ne pas remarquer la faiblesse croissante de ton compagnon. Il perdait rapidement ses forces, et tu n'en poussais pas moins tes larges brassees vers l'horizon brumeux, qui s'estompait devant toi. Le blesse poussa des cris de detresse, et tu fis le sourd. Reginald frappa trois fois l'echo des syllabes de ton nom, et trois fois tu repondis par un cri de volupte. Il se trouvait trop loin du rivage pour y revenir, et s'efforcait en vain de suivre les sillons de ton passage afin de t'atteindre, et reposer un instant sa main sur ton epaule. La chasse negative se prolongea pendant une heure, lui, perdant ses forces, et, toi, sentant croitre les tiennes. Desesperant d'egaler ta vitesse, il fit une courte priere au Seigneur pour lui recommander son ame, se placa sur le dos comme quand on fait la planche, de telle maniere qu'on apercevait le coeur battre violemment sous sa poitrine, et attendit que la mort arrivat, afin de ne plus attendre. En cet instant, tes membres vigoureux etaient a perte de vue, et s'eloignaient encore, rapides comme une sonde qu'on laisse filer. Une barque, qui revenait de placer ses filets au large, passa dans ces parages. Les pecheurs prirent Reginald pour un naufrage, et le halerent, evanoui, dans leur embarcation. On constata la presence d'une blessure au flanc droit; chacun de ces matelots experimentes emit l'opinion qu'aucune pointe d'ecueil ou fragment de rocher n'etait susceptible de percer un trou si microscopique et en meme temps si profond. Une arme tranchante, comme le serait un stylet des plus aigus, pouvait seule s'arroger des droits a la paternite d'une si fine blessure. Lui, ne voulut jamais raconter les diverses phases du plongeon, a travers les entrailles des flots, et ce secret, il l'a garde jusqu'a present. Des larmes coulent maintenant sur ses joues un peu decolorees, et tombent sur tes draps: le souvenir est quelquefois plus amer que la chose. Mais moi, je ne ressentirai pas de la pitie: ce serait te montrer trop d'estime. Ne roule pas dans leur orbite ces yeux furibonds. Reste calme plutot. Tu sais que tu ne peux pas bouger. D'ailleurs, je n'ai pas termine mon recit.--Releve ton glaive, Reginald, et n'oublie pas si facilement la vengeance. Qui sait? peut-etre un jour elle viendrait te faire des reproches.--Plus tard, tu concus des remords dont l'existence devait etre ephemere; tu resolus de racheter ta faute par le choix d'un autre ami, afin de le benir et de l'honorer. Par ce moyen expiatoire, tu effacais les taches du passe, et tu faisais retomber sur celui qui devint la deuxieme victime, la sympathie que tu n'avais pas su montrer a l'autre. Vain espoir; le caractere ne se modifie pas d'un jour a l'autre, et ta volonte resta pareille a elle-meme. Moi, Elseneur, je te vis pour la premiere fois, et, des ce moment, je ne pus t'oublier. Nous nous regardames pendant quelques instants, et tu te mis a sourire. Je baissais les yeux, parce que je vis dans les tiens une flamme surnaturelle. Je me demandais si, a l'aide d'une nuit obscure, tu t'etais laisse choir secretement jusqu'a nous de la surface de quelque etoile; car, je le confesse, aujourd'hui qu'il n'est pas necessaire de feindre, tu ne ressemblais pas aux marcassins de l'humanite; mais une aureole de rayons etincelants enveloppait la peripherie de ton front. J'aurais desire lier des relations intimes avec toi; ma presence n'osait approcher devant la frappante nouveaute de cette etrange noblesse, et une tenace terreur rodait autour de moi. Pourquoi n'ai-je pas ecoute ces avertissements de la conscience? Pressentiments fondes. Remarquant mon hesitation, tu rougis a ton tour, et tu avancas le bras. Je mis courageusement ma main dans la tienne, et, apres cette action, je me sentis plus fort; desormais un souffle de ton intelligence etait passe dans moi. Les cheveux au vent et respirant les haleines des brises, nous marchames quelques instants devant nous, a travers des bosquets touffus de lentisques, de jasmins, de grenadiers et d'orangers, dont les senteurs nous enivraient. Un sanglier frola nos habits a toute course, et une larme tomba de son oeil, quand il me vit avec toi: je ne m'expliquais pas sa conduite. Nous arrivames a la tombee de la nuit devant les portes d'une cite populeuse. Les profils des domes, les fleches des minarets et les boules de marbre des belvederes decoupaient vigoureusement leurs dentelures, a travers les tenebres, sur le bleu intense du ciel. Mais tu ne voulus pas te reposer en cet endroit, quoique nous fussions accables de fatigue. Nous longeames le bas des fortifications externes, comme des chacals nocturnes; nous evitames la rencontre des sentinelles aux aguets; et nous parvinmes a nous eloigner, par la porte opposee, de cette reunion solennelle d'animaux raisonnables, civilises comme les castors. Le vol de la fulgore porte-lanterne, le craquement des herbes seches, les hurlements intermittents de quelque loup lointain accompagnaient l'obscurite de notre marche incertaine, a travers la campagne. Quels etaient donc tes valables motifs pour fuir les ruches humaines? Je me posais cette question avec un certain trouble; mes jambes d'ailleurs commencaient a me refuser un service trop longtemps prolonge. Nous atteignimes enfin la lisiere d'un bois epais, dont les arbres etaient entrelaces entre eux par un fouillis de hautes lianes inextricables, de plantes parasites, et de cactus a epines monstrueuses. Tu t'arretas devant un bouleau. Tu me dis de m'agenouiller pour me preparer a mourir; tu m'accordais un quart d'heure pour sortir de cette terre. Quelques regards furtifs, pendant notre longue course, jetes a la derobee sur moi, quand je ne t'observais pas, certains gestes dont j'avais remarque l'irregularite de mesure et de mouvement se presenterent aussitot a ma memoire, comme les pages ouvertes d'un livre. Mes soupcons etaient confirmes. Trop faible pour lutter contre toi, tu me renversas a terre, comme l'ouragan abat la feuille du tremble. Un de tes genoux sur ma poitrine, et l'autre appuye sur l'herbe humide, tandis qu'une de tes mains arretait la binarite de mes bras dans son etau, je vis l'autre sortir un couteau, de la gaine appendue a ta ceinture. Ma resistance etait presque nulle, et je fermai les yeux: les trepignements d'un troupeau de boeufs s'entendirent a quelque distance, apportes par le vent. Il s'avancait comme une locomotive, harcele par le baton d'un patre et les machoires d'un chien. Il n'y avait pas de temps a perdre, et c'est ce que tu compris; craignant de ne pas parvenir a tes fins, car l'approche d'un secours inespere avait double ma puissance musculaire, et t'apercevant que tu ne pouvais rendre immobile qu'un de mes bras a la fois, tu te contentas, par un rapide mouvement imprime a la lame d'acier, de me couper le poignet droit. Le morceau, exactement detache, tomba par terre. Tu pris la fuite, pendant que j'etais etourdi par la douleur. Je ne te raconterai pas comment le patre vint a mon secours, ni combien de temps devint necessaire a ma guerison. Qu'il te suffise de savoir que cette trahison, a laquelle je ne m'attendais pas, me donna l'envie de rechercher la mort. Je portai ma presence dans les combats, afin d'offrir ma poitrine aux coups. J'acquis de la gloire dans les champs de bataille; mon nom etait devenu redoutable meme aux plus intrepides, tant mon artificielle main de fer repandait le carnage et la destruction dans les rangs ennemis. Cependant, un jour que les obus tonnaient beaucoup plus fort qu'a l'ordinaire, et que les escadrons, enleves de leur base, tourbillonnaient, comme des pailles, sous l'influence du cyclone de la mort, un cavalier, a la demarche hardie, s'avanca devant moi, pour me disputer la palme de la victoire. Les deux armees s'arreterent, immobiles, pour nous contempler en silence. Nous combattimes longtemps, cribles de blessures, et les casques brises. D'un commun accord, nous cessames la lutte, afin de nous reposer, et la reprendre ensuite avec plus d'energie. Plein d'admiration pour son adversaire, chacun leve sa propre visiere: "Elseneur!...", "Reginald!...", telles furent les simples paroles que nos gorges haletantes prononcerent en meme temps. Ce dernier, tombe dans le desespoir d'une tristesse inconsolable, avait pris, comme moi, la carriere des armes, et les balles l'avaient epargne. Dans quelles circonstances nous nous retrouvions! Mais ton nom ne fut pas prononce! Lui et moi, nous nous jurames une amitie eternelle; mais, certes, differente des deux premieres dans lesquelles tu avais ete le principal acteur. Un archange, descendu du ciel et messager du Seigneur, nous ordonna de nous changer en une araignee unique, et de venir chaque nuit te sucer la gorge, jusqu'a ce qu'un commandement venu d'en haut arretat le cours du chatiment. Pendant pres de dix ans, nous avons hante ta couche. Des aujourd'hui, tu es delivre de notre persecution. La promesse vague dont tu parlais, ce n'est pas a nous que tu la fis, mais bien a l'Etre qui est plus fort que toi: tu comprenais toi-meme qu'il valait mieux se soumettre a ce decret irrevocable. Reveille-toi, Maldoror! Le charme magnetique qui a pese sur ton systeme cerebro-spinal, pendant les nuits de deux lustres, s'evapore." Il se reveille comme il lui a ete ordonne, et voit deux formes celestes disparaitre dans les airs, les bras entrelaces. Il n'essaie pas de se rendormir. Il sort lentement, l'un apres l'autre, ses membres hors de sa couche. Il va rechauffer sa peau glacee aux tisons rallumes de la cheminee gothique. Sa chemise seule recouvre son corps. Il cherche des yeux la carafe de cristal afin d'humecter son palais desseche. Il ouvre les contrevents de la fenetre. Il s'appuie sur le rebord. Il contemple la lune qui verse, sur sa poitrine, un cone de rayons extatiques, ou palpitent, comme des phalenes, des atomes d'argent d'une douceur ineffable. Il attend que le crepuscule du matin vienne apporter, par le changement de decors, un derisoire soulagement a son coeur bouleverse.


FIN DU CINQUIEME CHANT



CHANT SIXIEME

Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d'embellir le facies, ne croyez pas qu'il s'agisse encore de pousser, dans des strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu'un eleve de quatrieme, des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu'on serait capable de l'imaginer, pour peu qu'on s'en donnat la peine; mais il est preferable de prouver par des faits les propositions que l'on avance. Pretendriez-vous donc que, parce que j'aurais insulte, comme en me jouant, l'homme, le Createur et moi-meme, dans mes explicables hyperboles, ma mission fut complete? Non: la partie la plus importante de mon travail n'en subsiste pas moins, comme tache qui reste a faire. Desormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommes plus haut: il leur sera ainsi communique une puissance moins abstraite. La vitalite se repandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil circulatoire, et vous verrez comme vous serez etonne vous-meme de rencontrer, la ou d'abord vous n'aviez cru voir que des entites vagues appartenant au domaine de la speculation pure, d'une part, l'organisme corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de l'autre, le principe spirituel qui preside aux fonctions physiologiques de la chair. Ce sont des etres doues d'une energique vie qui, les bras croises et la poitrine en arret, poseront prosaiquement (mais, je suis certain que l'effet sera tres poetique) devant votre visage, places seulement a quelques pas de vous, de maniere que les rayons solaires, frappant d'abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminees, viendront ensuite se refleter, visiblement sur leurs cheveux terrestres et materiels. Mais, ce ne seront plus des anathemes, possesseurs de la specialite de provoquer le rire; des personnalites fictives qui auraient bien fait de rester dans la cervelle de l'auteur; ou des cauchemars places trop au-dessus de l'existence ordinaire. Remarquez que, par cela meme, ma poesie n'en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains des branches ascendantes d'aorte et des capsules surrenales; et puis des sentiments! Les cinq premiers recits n'ont pas ete inutiles; ils etaient le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction, l'explication prealable de ma poetique future: et je devais a moi-meme, avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrees de l'imagination, d'avertir les sinceres amateurs de la litterature, par l'ebauche rapide d'une generalisation claire et precise, du but que j'avais resolu de poursuivre. En consequence, mon opinion est que, maintenant, la partie synthetique de mon oeuvre est complete et suffisamment paraphrasee. C'est par elle que vous avez appris que je me suis propose d'attaquer l'homme et Celui qui le crea. Pour le moment et pour plus tard, vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage! Des considerations, nouvelles me paraissent superflues, car elles ne feraient que repeter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai, mais identique, l'enonce de la these dont la fin de ce jour verra le premier developpement. Il resulte, des observations qui precedent, que mon intention est d'entreprendre, desormais, la partie analytique; cela est si vrai qu'il n'y a que quelques minutes seulement, que j'exprimai le voeu ardent que vous fussiez emprisonne dans les glandes sudoripares de ma peau, pour verifier la loyaute de ce que j'affirme, en connaissance de cause. Il faut, je le sais, etayer d'un grand nombre de preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon theoreme; eh bien, ces preuves existent, et vous savez que je n'attaque personne, sans avoir des motifs serieux! Je ris a gorge deployee, quand je songe que vous me reprochez de repandre d'ameres accusations contre l'humanite, dont je suis un des membres (cette seule remarque me donnerait raison!) et contre la Providence: je ne retracterai pas mes paroles; mais, racontant ce que j'aurai vu, il ne me sera pas difficile, sans autre ambition que la verite, de les justifier. Aujourd'hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure restera dans la suite a peu pres stationnaire. Esperant voir promptement, un jour ou l'autre, la consecration de mes theories acceptee par telle ou telle forme litteraire, je crois avoir enfin trouve, apres quelques tatonnements, ma formule definitive. C'est la meilleure: puisque c'est le roman! Cette preface hybride a ete exposee d'une maniere qui ne paraitra peut-etre pas assez naturelle, en ce sens qu'elle surprend, pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas tres bien ou l'on veut d'abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupefaction, auquel on doit generalement chercher a soustraire ceux qui passent leur temps a lire des livres ou des brochures, j'ai fait tous mes efforts pour le produire. En effet, il m'etait impossible de faire moins, malgre ma bonne volonte: ce n'est que plus tard, lorsque quelques romans auront paru, que vous comprendrez mieux la preface du renegat, a la figure fuligineuse.

      *       *       *       *       *

Avant d'entrer en matiere, je trouve stupide qu'il soit necessaire (je pense que chacun ne sera pas de mon avis, si je me trompe) que je place a cote de moi un encrier ouvert, et quelques feuillets de papier non mache. De cette maniere, il me sera possible de commencer, avec amour, par ce sixieme chant, la serie des poemes instructifs qu'il me tarde de produire. Dramatiques episodes d'une implacable utilite! Notre heros s'apercut qu'en frequentant les cavernes, et prenant pour refuge les endroits inaccessibles, il transgressait les regles de la logique, et commettait un cercle vicieux. Car, si d'un cote, il favorisait ainsi sa repugnance pour les hommes, par le dedommagement de la solitude et de l'eloignement, et circonscrivait passivement son horizon borne, parmi des arbustes rabougris, des ronces et des lambrusques, de l'autre, son activite ne trouvait plus aucun aliment pour nourrir le minotaure de ses instincts pervers. En consequence, il resolut de se rapprocher des agglomerations humaines, persuade que parmi tant de victimes toutes preparees, ses passions diverses trouveraient amplement de quoi se satisfaire. Il savait que la police, ce bouclier de la civilisation, le recherchait avec perseverance, depuis nombre d'annees, et qu'une veritable armee d'agents et d'espions etait continuellement a ses trousses. Sans, cependant, parvenir a le rencontrer. Tant son habilete renversante deroutait, avec un supreme chic, les ruses les plus indiscutables au point de vue de leur succes, et l'ordonnance de la plus savante meditation. Il avait une faculte speciale pour prendre des formes meconnaissables aux yeux exerces. Deguisements superieurs, si je parle en artiste! Accoutrements d'un effet reellement mediocre, quand je songe a la morale. Par ce point, il touchait presqu'au genie. N'avez-vous pas remarque la gracilite d'un joli grillon, aux mouvements alertes, dans les egouts de Paris? Il n'y a que celui-la: c'etait Maldoror! Magnetisant les florissantes capitales, avec un fluide pernicieux, il les amene dans un etat lethargique ou elles sont incapables de se surveiller comme il le faudrait. Etat d'autant plus dangereux qu'il n'est pas soupconne. Aujourd'hui il est a Madrid; demain il sera a Saint-Petersbourg; hier il se trouvait a Pekin. Mais, affirmer exactement l'endroit actuel que remplissent de terreur les exploits de ce poetique Rocambole, est un travail au-dessus des forces possibles de mon epaisse ratiocination. Ce bandit est, peut-etre, a sept cents lieues de ce pays; peut-etre, il est a quelques pas de vous. Il n'est pas facile de faire perir entierement les hommes, et les lois sont la; mais, on peut, avec de la patience, exterminer, une par une, les fourmis humanitaires. Or, depuis les jours de ma naissance, ou je vivais avec les premiers aieuls de notre race, encore inexperimente dans la tension de mes embuches; depuis les temps recules, places, au dela de l'histoire, ou, dans de subtiles metamorphoses, je ravageais, a diverses epoques, les contrees du globe par les conquetes et le carnage, et repandais la guerre civile au milieu des citoyens, n'ai-je pas deja ecrase sous mes talons, membre par membre ou collectivement, des generations entieres, dont il ne serait pas difficile de concevoir le chiffre innombrable? Le passe radieux a fait de brillantes promesses a l'avenir: il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases, j'emploierai forcement la methode naturelle, en retrogradant jusque chez les sauvages, afin qu'ils me donnent des lecons. Gentlemen simples et majestueux, leur bouche gracieuse ennoblit tout ce qui decoule de leurs levres tatouees. Je viens de prouver que rien n'est risible dans cette planete. Planete cocasse, mais superbe. M'emparant d'un style que quelques-uns trouveront naif (quand il est si profond), je le ferai servir a interpreter des idees qui, malheureusement, ne paraitront peut-etre pas grandioses! Par cela meme, me depouillant des allures legeres et sceptiques de l'ordinaire conversation, et, assez prudent pour ne pas poser ... je ne sais plus ce que j'avais l'intention de dire, car, je ne me rappelle pas le commencement de la phrase. Mais, sachez que la poesie se trouve partout ou n'est pas le sourire, stupidement railleur, de l'homme, a la figure de canard. Je vais d'abord me moucher, parce que j'en ai besoin; et ensuite, puissamment aide par ma main, je reprendrai le porte-plume que mes doigts avaient laisse tomber. Comment le pont du Carrousel put-il garder la constance de sa neutralite, lorsqu'il entendit les cris dechirants que semblait pousser le sac!

      *       *       *       *       *

I


Les magasins de la rue Vivienne etalent leurs richesses aux yeux emerveilles. Eclaires par de nombreux becs de gaz, les coffrets d'acajou et les montres en or repandent a travers les vitrines des gerbes de lumiere eblouissante. Huit heures ont sonne a l'horloge de la Bourse: ce n'est pas tard! A peine le dernier coup de marteau s'est-il fait entendre, que la rue, dont le nom a ete cite, se met a trembler, et secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard Montmartre. Les promeneurs hatent le pas, et se retirent pensifs dans leurs maisons. Une femme s'evanouit et tombe sur l'asphalte. Personne ne la releve: il tarde a chacun de s'eloigner de ce parage. Les volets se referment avec impetuosite, et les habitants s'enfoncent dans leurs couvertures. On dirait que la peste asiatique a revele sa presence. Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prepare a nager dans les rejouissances des fetes nocturnes, la rue Vivienne se trouve subitement glacee par une sorte de petrification. Comme un coeur qui cesse d'aimer, elle a sa vie eteinte. Mais, bientot, la nouvelle du phenomene se repand dans les autres couches de la population, et un silence morne plane sur l'auguste capitale. Ou sont-ils passes, les becs de gaz? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour? Rien ... la solitude et l'obscurite! Une chouette, volant dans une direction rectiligne, et dont la patte est cassee, passe au-dessus de la Madeleine, et prend son essor vers la barriere du Trone, en s'ecriant: "Un malheur se prepare." Or, dans cet endroit que ma plume (ce veritable ami qui me sert de compere) vient de rendre mysterieux, si vous regardez du cote par ou la rue Colbert s'engage dans la rue de Vivienne, vous verrez, a l'angle forme par le croisement de ces deux voies, un personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche legere vers les boulevards. Mais, si l'on s'approche davantage, de maniere a ne pas amener sur soi-meme l'attention de ce passant, on s'apercoit, avec un agreable etonnement, qu'il est jeune! De loin on l'aurait pris en effet pour un homme mur. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit d'apprecier la capacite intellectuelle d'une figure serieuse. Je me connais a lire l'age dans les lignes physiognomoniques du front: il a seize ans et quatre mois! Il est beau comme la retractilite des serres des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la region cervicale posterieure; ou plutot, comme ce piege a rats perpetuel, toujours retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indefiniment, et fonctionner meme cache sous la paille; et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine a coudre et d'un parapluie! Mervyn, ce fils de la blonde Angleterre, vient de prendre chez son professeur une lecon d'escrime, et, enveloppe dans son tartan ecossais, il retourne chez ses parents. C'est huit heures et demie, et il espere arriver chez lui a neuf heures: de sa part, c'est une grande presomption que de feindre d'etre certain de connaitre l'avenir. Quelque obstacle imprevu ne peut-il l'embarrasser dans sa route? Et cette circonstance, serait-elle si peu frequente, qu'il dut prendre sur lui de la considerer comme une exception? Que ne considere-t-il plutot, comme un fait anormal, la possibilite qu'il a eue jusqu'ici de se sentir depourvu d'inquietude et pour ainsi dire heureux? De quel droit en effet pretendrait-il gagner indemne sa demeure, lorsque quelqu'un le guette et le suit par derriere comme sa future proie? (Ce serait bien peu connaitre sa profession d'ecrivain a sensation, que de ne pas, au moins, mettre en avant, les restrictives interrogations apres lesquelles arrive immediatement la phrase que je suis sur le point de terminer.) Vous avez reconnu le heros imaginaire qui, depuis un long temps, brise par la pression de son individualite ma malheureuse intelligence! Tantot Maldoror se rapproche de Mervyn, pour graver dans sa memoire les traits de cet adolescent; tantot, le corps rejete en arriere, il recule sur lui-meme comme le boomerang d'Australie, dans la deuxieme periode de son trajet, ou plutot, comme une machine infernale. Indecis sur ce qu'il doit faire. Mais, sa conscience n'eprouve aucun symptome d'une emotion la plus embryogenique, comme a tort vous le supposeriez. Je le vis s'eloigner un instant dans une direction opposee: etait-il accable par le remords? Mais, il revint sur ses pas avec un nouvel acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses arteres temporales battent avec force, et il presse le pas, obsede par une frayeur dont lui et vous cherchent vainement la cause. Il faut lui tenir compte de son application a decouvrir l'enigme. Pourquoi ne se retourne-t-il pas? Il comprendrait tout. Songe-t-on jamais aux moyens les plus simples de faire cesser un etat alarmant? Quand un rodeur de barrieres traverse un faubourg de la banlieue, un saladier de vin blanc dans le gosier et la blouse en lambeaux, si, dans le coin d'une borne, il apercoit un vieux chat musculeux, contemporain des revolutions auxquelles ont assiste nos peres, contemplant melancoliquement les rayons de la lune, qui s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une ligne courbe, et fait signe a un chien cagneux, qui se precipite. Le noble animal de la race feline attend son adversaire avec courage, et dispute cherement sa vie. Demain quelque chiffonnier achetera une peau electrisable. Que ne fuyait-il donc? C'etait si facile. Mais, dans le cas qui nous preoccupe actuellement. Mervyn complique encore le danger par sa propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement rares, il est vrai, dont je ne m'arreterai pas a demontrer le vague qui les recouvre; cependant, il lui est impossible de deviner la realite. Il n'est pas prophete, je ne dis pas le contraire, et il ne se reconnait pas la faculte de l'etre. Arrive sur la grande artere, il tourne a droite et traverse le boulevard Poissonniere et le boulevard Bonne-Nouvelle. A ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, laisse derriere lui l'embarcadere du chemin de fer de Strasbourg, et s'arrete devant un portail eleve, avant d'avoir atteint la superposition perpendiculaire de la rue Lafayette. Puisque vous me conseillez de terminer en cet endroit la premiere strophe, je veux bien, pour cette fois, obtemperer a votre desir. Savez-vous que, lorsque je songe a l'anneau de fer cache sous la pierre par la main d'un maniaque, un invincible frisson me passe par les cheveux?



II


Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l'hotel moderne tourne sur ses gonds. Il arpente la cour, parsemee de sable fin, et franchit les huit degres du perron. Les deux statues, placees a droite et a gauche comme les gardiennes de l'aristocratique villa, ne lui barrent pas le passage. Celui qui a tout renie, pere, mere, Providence, amour, ideal, afin de ne plus penser qu'a lui seul, s'est bien garde de ne pas suivre les pas qui precedaient. Il l'a vu entrer dans un spacieux salon du rez-de-chaussee, aux boiseries de cornaline. Le fils de famille se jette sur un sofa, et l'emotion l'empeche de parler. Sa mere, a la robe longue et trainante, s'empresse autour de lui, et l'entoure de ses bras. Ses freres, moins ages que lui, se groupent autour du meuble, charge d'un fardeau; ils ne connaissent pas la vie d'une maniere suffisante, pour se faire une idee nette de la scene qui se passe. Enfin, le pere eleve sa canne, et abaisse sur les assistants un regard plein d'autorite. Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s'eloigne de son siege ordinaire, et s'avance, avec inquietude, quoique affaibli par les ans, vers le corps immobile de son premier-ne. Il parle dans une langue etrangere, et chacun l'ecoute dans un recueillement respectueux: "Qui a mis le garcon dans cet etat? La Tamise brumeuse charriera encore une quantite notable de limon avant que mes forces soient completement epuisees. Des lois preservatrices n'ont pas l'air d'exister dans cette contree inhospitaliere. Il eprouverait la vigueur de mon bras, si je connaissais le coupable. Quoique j'aie pris ma retraite, dans l'eloignement des combats maritimes, mon epee de commodore, suspendue a la muraille, n'est pas encore rouillee. D'ailleurs, il est facile d'en repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi; je donnerai des ordres a mes domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, desormais, je chercherai, pour le faire perir de ma propre main. Femme, ote toi de la, et va t'accroupir dans un coin; tes yeux m'attendrissent, et tu ferais mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymales. Mon fils, je t'en supplie, reveille tes sens, et reconnais ta famille; c'est ton pere qui te parle ..." La mere se tient a l'ecart, et, pour obeir aux ordres de son maitre, elle a pris un livre entre ses mains, et s'efforce de demeurer tranquille, en presence du danger que court celui que sa matrice enfanta. " ... Enfants, allez vous amuser dans le parc, et prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans la piece d'eau ..." Les freres, les mains pendantes, restent muets; tous, la toque surmontee d'une plume arrachee a l'aile de l'engoulevent de la Caroline, avec le pantalon de velours s'arretant aux genoux, et les bas de soie rouge, se prennent par la main et se retirent du salon, ayant soin de ne presser le parquet d'ebene que de la pointe des pieds. Je suis certain qu'ils ne s'amuseront pas, et qu'ils se promeneront avec gravite dans les allees de platanes. Leur intelligence est precoce. Tant mieux pour eux. " ... Soins inutiles, je te berce dans mes bras, et tu es insensible a mes supplications. Voudrais-tu relever la tete? J'embrasserai tes genoux, s'il le faut. Mais non ... elle retombe inerte."--"Mon doux maitre, si tu le permets a ton esclave, je vais chercher dans mon appartement un flacon rempli d'essence de terebenthine, et dont je me sers habituellement quand la migraine envahit mes tempes, apres etre revenue du theatre, ou lorsque la lecture d'une narration emouvante, consignee dans les annales britanniques de la chevaleresque histoire de nos ancetres, jette ma pensee reveuse dans les tourbieres de l'assoupissement."--"Femme, je ne t'avais pas donne la parole, et tu n'avais pas le droit de la prendre. Depuis notre legitime union, aucun nuage n'est venu s'interposer entre nous. Je suis content de toi, je n'ai jamais eu de reproches a te faire: et reciproquement. Va chercher dans ton appartement un flacon rempli d'essence de terebenthine. Je sais qu'il s'en trouve un dans les tiroirs de ta commode, et tu ne viendras pas me l'apprendre. Depeche-toi de franchir les degres de l'escalier en spirale, et reviens me trouver avec un visage content." Mais la sensible Londonienne est a peine arrivee aux premieres marches (elle ne court pas aussi promptement qu'une personne des classes inferieures) que deja une de ses demoiselles d'atour redescend du premier etage, les joues empourprees de sueur, avec le flacon qui, peut-etre, contient la liqueur de vie dans ses parois de cristal. La demoiselle s'incline avec grace en presentant son offre, et la mere, avec sa demarche royale, s'est avancee vers les franges qui bordent le sofa, seul objet qui preoccupe sa tendresse. Le commodore, avec un geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de son epouse. Un foulard d'Inde y est trempe, et l'on entoure la tete de Mervyn avec les meandres orbiculaires de la soie. Il respire des sels; il remue un bras. La circulation se ranime, et l'on entend les cris joyeux d'un kakatoes des Philippines, perche sur l'embrasure de la fenetre. "Qui va la?... Ne m'arretez point ... Ou suis-je? Est-ce une tombe qui supporte mes membres alourdis? Les planches m'en paraissent douces ... Le medaillon qui contient le portrait de ma mere, est-il encore attache a mon cou?... Arriere, malfaiteur, a la tete echevelee. Il n'a pu m'atteindre, et j'ai laisse entre ses doigts un pan de mon pourpoint. Detachez les chaines des bouledogues, car, cette nuit, un voleur reconnaissable peut s'introduire chez nous avec effraction, tandis que nous serons plonges dans le sommeil. Mon pere et ma mere, je vous reconnais, et je vous remercie de vos soins. Appelez mes petits freres. C'est pour eux que j'avais achete des pralines, et je veux les embrasser." A ces mots, il tombe dans un profond etat lethargique. Le medecin, qu'on a mande en toute hate, se frotte les mains et s'ecrie: "La crise est passee. Tout va bien. Demain votre fils se reveillera dispos. Tous, allez-vous-en dans vos couches respectives, je l'ordonne, afin que je reste seul a cote du malade, jusqu'a l'apparition de l'aurore et du chant du rossignol." Maldoror, cache derriere la porte, n'a perdu aucune parole. Maintenant, il connait le caractere des habitants de l'hotel, et agira en consequence. Il sait ou demeure Mervyn, et ne desire pas en savoir davantage. Il a inscrit dans un calepin le nom de la rue et le numero du batiment. C'est le principal. Il est sur de ne pas les oublier. Il s'avance, comme une hyene, sans etre vu, et longe les cotes de la cour. Il escalade la grille avec agilite, et s'embarrasse un instant dans les pointes de fer; d'un bond, il est sur la chaussee. Il s'eloigne a pas de loup. "Il me prenait pour un malfaiteur, s'ecrie-t-il: lui, c'est un imbecile. Je voudrais trouver un homme exempt de l'accusation que le malade a portee contre moi. Je ne lui ai pas enleve un pan de son pourpoint, comme il l'a dit. Simple hallucination hypnagogique causee par la frayeur. Mon intention n'etait pas aujourd'hui de m'emparer de lui; car, j'ai d'autres projets ulterieurs sur cet adolescent timide." Dirigez-vous du cote ou se trouve le lac des cygnes; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s'en trouve un de completement noir parmi la troupe, et dont le corps, supportant une enclume, surmontee du cadavre en putrefaction d'un crabe tourteau, inspire a bon droit de la mefiance a ses autres aquatiques camarades.



III


Mervyn est dans sa chambre; il a recu une missive. Qui donc lui ecrit une lettre? Son trouble l'a empeche de remercier l'agent postal. L'enveloppe a les bordures noires, et les mots sont traces d'une ecriture hative. Ira-t-il porter cette lettre a son pere? Et si le signataire le lui defend expressement? Plein d'angoisse, il ouvre sa fenetre pour respirer les senteurs de l'atmosphere; les rayons du soleil refletent leurs prismatiques irradiations sur les glaces de Venise et les rideaux de damas. Il jette la missive de cote, parmi les livres a tranche doree et les albums a couverture de nacre, parsemes sur le cuir repousse qui recouvre la surface de son pupitre d'ecolier. Il ouvre son piano, et fait courir ses doigts effiles sur les touches d'ivoire. Les cordes de laiton ne resonnent point. Cet avertissement indirect l'engage a reprendre le papier velin; mais celui-ci recula, comme s'il avait ete offense de l'hesitation du destinataire. Prise a ce piege, la curiosite de Mervyn s'accroit et il ouvre le morceau de chiffon prepare. Il n'avait vu jusqu'a ce moment que sa propre ecriture. "Jeune homme, je m'interesse a vous: je veux faire votre bonheur. Je vous prendrai pour compagnon, et nous accomplirons de longues peregrinations dans les iles de l'Oceanie. Mervyn, tu sais que je t'aime, et je n'ai pas besoin de te le prouver. Tu m'accorderas ton amitie, j'en suis persuade. Quand tu me connaitras davantage, tu ne te repentiras pas de la confiance que tu m'auras temoignee. Je te preserverai des perils que courra ton inexperience. Je serai pour toi un frere, et les bons conseils ne te manqueront pas. Pour de plus longues explications, trouve-toi, apres-demain matin, a cinq heures, sur le pont du Carrousel. Si je ne suis pas arrive, attends-moi; mais, j'espere etre rendu a l'heure juste. Toi, fais de meme. Un Anglais n'abandonnera pas facilement l'occasion de voir clair dans ses affaires. Jeune homme, je te salue, et a bientot. Ne montre cette lettre a personne."--"Trois etoiles au lieu d'une signature, s'ecrie Mervyn; et une tache de sang au bas de la page!" Des larmes abondantes coulent sur les curieuses phrases que ses yeux ont devorees, et qui ouvrent a son esprit le champ illimite des horizons incertains et nouveaux. Il lui semble (ce n'est que depuis la lecture qu'il vient de terminer) que son pere est un peu severe et sa mere trop majestueuse. Il possede des raisons qui ne sont pas parvenues a ma connaissance et que, par consequent, je ne pourrais vous transmettre, pour insinuer que ses freres ne lui conviennent pas non plus. Il cache cette lettre dans sa poitrine. Ses professeurs ont observe que, ce jour-la, il n'a pas ressemble a lui-meme; ses yeux se sont assombris demesurement, et le voile de la reflexion excessive s'est abaisse sur la region peri-orbitaire. Chaque professeur a rougi, de crainte de ne pas se trouver a la hauteur intellectuelle de son eleve, et, cependant, celui-ci, pour la premiere fois, a neglige ses devoirs et n'a pas travaille. Le soir, la famille s'est reunie dans la salle a manger, decoree de portraits antiques. Mervyn admire les plats charges de viandes succulentes et les fruits odoriferants, mais, il ne mange pas; les polychromes ruissellements des vins du Rhin et le rubis mousseux du Champagne s'enchassent dans les etroites et hautes coupes de pierre de Boheme, et laissent meme sa vue indifferente. Il appuie son coude sur la table, et reste absorbe dans ses pensees comme un somnambule. Le commodore, au visage boucane par l'ecume de la mer, se penche a l'oreille de son epouse: "L'aine a change de caractere, depuis le jour de la crise; il n'etait deja que trop porte aux idees absurdes; aujourd'hui il revasse encore plus de coutume. Mais enfin, je n'etais pas comme cela, moi, lorsque j'avais son age. Fais semblant de ne t'apercevoir de rien. C'est ici qu'un remede efficace, materiel ou moral, trouverait aisement son emploi. Mervyn, toi qui goutes la lecture des livres de voyages et d'histoire naturelle, je vais te lire un recit qui ne te deplaira pas. Qu'on m'ecoute avec attention; chacun y trouvera son profit, moi, le premier. Et vous autres, enfants, apprenez, par l'attention que vous saurez preter a mes paroles, a perfectionner le dessin de votre style, et a vous rendre compte des moindres intentions d'un auteur." Comme si cette nichee d'adorables moutards aurait pu comprendre ce que c'etait que la rhetorique! Il dit, et, sur un geste de sa main, un des freres se dirige vers la bibliotheque paternelle, et en revient avec un volume sous le bras. Pendant ce temps, le couvert et l'argenterie sont enleves, et le pere prend le livre. A ce nom electrisant de voyages, Mervyn a releve la tete, et s'est efforce de mettre un terme a ses meditations hors de propos. Le livre est ouvert vers le milieu, et la voix metallique du commodore prouve qu'il est reste capable, comme dans les jours de sa glorieuse jeunesse, de commander a la fureur des hommes et des tempetes. Bien avant la fin de la lecture, Mervyn est retombe sur son coude, dans l'impossibilite de suivre plus longtemps le raisonne developpement des phrases passees a la filiere et la saponification des obligatoires metaphores. Le pere s'ecrie: "Ce n'est pas cela qui l'interesse: lisons autre chose. Lis, femme; tu seras plus heureuse que moi, pour chasser le chagrin des jours de notre fils." La mere ne conserve plus d'espoir; cependant, elle s'est emparee d'un autre livre, et le timbre de sa voix de soprano retentit melodieusement aux oreilles du produit de sa conception. Mais, apres quelques paroles, le decouragement l'envahit, et elle cesse d'elle-meme l'interpretation de l'oeuvre litteraire. Le premier-ne s'ecrie: "Je vais me coucher." Il se retire, les yeux baisses avec une fixite froide, et sans rien ajouter. Le chien se met a pousser un lugubre aboiement, car il ne trouve pas cette conduite naturelle, et le vent du dehors, s'engouffrant inegalement dans la fissure longitudinale de la fenetre, fait vaciller la flamme rabattue par deux coupoles de cristal rose, de la lampe de bronze. La mere appuie ses mains sur son front, et le pere releve les yeux vers le ciel. Les enfants jettent des regards effares sur le vieux marin. Mervyn ferme la porte de sa chambre a double tour, et sa main court rapidement sur le papier: "J'ai recu votre lettre a midi, et vous me pardonnerez si je vous ai fait attendre la reponse. Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre personnellement, et je ne savais pas si je devais vous ecrire. Mais, comme l'impolitesse ne loge pas dans notre maison, j'ai resolu, de prendre la plume, et de vous remercier chaleureusement de l'interet que vous prenez pour un inconnu. Dieu me garde de ne pas montrer de la reconnaissance pour la sympathie dont vous me comblez. Je connais mes imperfections, et je ne m'en montre pas plus fier. Mais, s'il est convenable d'accepter l'amitie d'une personne agee, il l'est aussi de lui faire comprendre que nos caracteres ne sont pas les memes. En effet, vous paraissez etre plus age que moi, puisque vous m'appelez jeune homme, et cependant je conserve des doutes sur votre age veritable. Car, comment concilier la froideur de vos syllogismes avec la passion qui s'en degage? Il est certain que je n'abandonnerai pas le lieu qui m'a vu naitre, pour vous accompagner dans les contrees lointaines; ce qui ne serait possible qu'a la condition de demander auparavant aux auteurs de mes jours, une permission impatiemment attendue. Mais, comme vous m'avez enjoint de garder le secret (dans le sens du mot cubique) sur cette affaire spirituellement tenebreuse, je m'empresserai d'obeir a votre sagesse incontestable. A ce qu'il parait, elle n'affronterait pas avec plaisir la clarte de la lumiere. Puisque vous paraissez souhaiter que j'aie de la confiance en votre propre personne (voeu qui n'est pas deplace, je me plais a le confesser), ayez la bonte, je vous prie, de temoigner, a mon egard, une confiance analogue, et de ne pas avoir la pretention de croire que je serais tellement eloigne de votre avis, qu'apres-demain matin, a l'heure indiquee, je ne serais pas exact au rendez-vous. Je franchirai le mur de cloture du parc, car la grille sera fermee, et personne ne sera temoin de mon depart. A parler avec franchise, que ne ferais-je pas pour vous, dont l'inexplicable attachement a su promptement se reveler a mes yeux eblouis, surtout etonnes d'une telle preuve de bonte, a laquelle je me suis assure que je ne me serais pas attendu. Puisque je ne ne vous connaissais pas. Maintenant je vous connais. N'oubliez pas la promesse que vous m'avez faite de vous promener sur le pont du Carrousel. Dans le cas que j'y passe, j'ai une certitude a nulle autre pareille, de vous y rencontrer et de vous toucher la main, pourvu que cette innocente manifestation d'un adolescent qui, hier encore, s'inclinait devant l'autel de la pudeur, ne doive pas vous offenser par sa respectueuse familiarite. Or, la familiarite n'est-elle pas avouable dans le cas d'une forte et ardente intimite, lorsque la perdition est serieuse et convaincue? Et quel mal y aurait-il apres tout, je vous le demande a vous-meme, a ce que je vous dise adieu tout en passant, lorsque apres-demain, qu'il pleuve ou non, cinq heures auront sonne? Vous apprecierez vous-meme, gentleman, le tact avec lequel j'ai concu ma lettre; car, je ne me permets pas dans une feuille volante, apte a s'egarer, de vous en dire davantage. Votre adresse au bas de la page est un rebus. Il m'a fallu pres d'un quart d'heure pour la dechiffrer. Je crois que vous avez bien fait d'en tracer les mots d'une maniere microscopique. Je me dispense de signer et en cela je vous imite: nous vivons dans un temps trop excentrique, pour s'etonner un instant de ce qui pourrait arriver. Je serais curieux de savoir comment vous avez appris l'endroit ou demeure mon immobilite glaciale, entouree d'une longue rangee de salles desertes, immondes charniers de mes heures d'ennui. Comment dire cela? Quand je pense a vous, ma poitrine s'agite, retentissante comme l'ecroulement d'un empire en decadence; car, l'ombre de votre amour accuse un sourire qui, peut-etre, n'existe pas: elle est si vague, et remue ses ecailles si tortueusement! Entre vos mains, j'abandonne mes sentiments impetueux, tables de marbre toutes neuves, et vierges encore d'un contact mortel. Prenons patience jusqu'aux premieres lueurs du crepuscule matinal, et, dans l'attente du moment qui me jettera dans l'entrelacement hideux de vos bras pestiferes, je m'incline humblement a vos genoux, que je presse." Apres avoir ecrit cette lettre coupable, Mervyn la porte a la poste et revient se mettre au lit. Ne comptez pas y trouver son ange gardien. La queue de poisson ne volera que pendant trois jours, c'est vrai; mais, helas! la poutre n'en sera pas moins brulee; et une balle cylindro-conique percera la peau du rhinoceros, malgre la fille de neige et le mendiant! C'est que le fou couronne aura dit la verite sur la fidelite des quatorze poignards.



VI


Je me suis apercu que je n'avais qu'un oeil au milieu du front! O miroirs d'argent, incrustes dans les panneaux des vestibules, combien de services ne m'avez-vous pas rendus par votre pouvoir reflecteur! Depuis le jour ou un chat angora me rongea, pendant une heure, la bosse parietale, comme un trepan qui perfore le crane, en s'elancant brusquement sur mon dos, parce que j'avais fait bouillir ses petits dans une cuve remplie d'alcool, je n'ai pas cesse de lancer contre moi-meme la fleche des tourments. Aujourd'hui, sous l'impression des blessures que mon corps a recues dans diverses circonstances, soit par la fatalite de ma naissance, soit par le fait de ma propre faute; accable par les consequences de ma chute morale (quelques-unes ont ete accomplies; qui prevoira les autres?); spectateur impassible des monstruosites acquises ou naturelles, qui decorent les aponevroses et l'intellect de celui qui parle, je jette un long regard de satisfaction sur la dualite qui me compose ... et je me trouve beau! Beau comme le vice de conformation congenital des organes sexuels de l'homme, consistant dans la brievete relative du canal de l'uretre et la division ou l'absence de sa paroi inferieure, de telle sorte que ce canal s'ouvre a une distance variable du gland et au-dessous du penis; ou encore, comme la caroncule charnue, de forme conique, sillonnee par des rides transversales assez profondes, qui s'eleve sur la base du bec superieur du dindon; ou plutot, comme la verite qui suit: "Le systeme des gammes, des modes et de leur enchainement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles invariables, mais il est, au contraire, la consequence de principes esthetiques qui ont varie avec le developpement progressif de l'humanite, et qui varieront encore;" et surtout, comme une corvette cuirassee a tourelles! Oui, je maintiens l'exactitude de mon assertion. Je n'ai pas d'illusion presomptueuse, je m'en vante, et je ne trouverais aucun profit dans le mensonge; donc, ce que j'ai dit, vous ne devez mettre aucune hesitation a le croire. Car, pourquoi m'inspirerais-je a moi-meme de l'horreur, devant les temoignages elogieux qui partent de ma conscience? Je n'envie rien au Createur; mais, qu'il me laisse descendre le fleuve de ma destinee, a travers une serie croissante de crimes glorieux. Sinon, elevant a la hauteur de son front un regard irrite de tout obstacle, je lui ferai comprendre qu'il n'est pas le seul maitre de l'univers; que plusieurs phenomenes qui relevent directement d'une connaissance plus approfondie de la nature des choses, deposent en faveur de l'opinion contraire, et opposent un formel dementi a la viabilite de l'unite de la puissance. C'est que nous sommes deux a nous contempler les cils des paupieres, vois-tu ... et tu sais, que plus d'une fois a retenti, dans ma bouche sans levres, le clairon de la victoire. Adieu, guerrier illustre; ton courage dans le malheur inspire de l'estime a ton ennemi le plus acharne; mais Maldoror te retrouvera bientot pour te disputer la proie qui s'appelle Mervyn. Ainsi, sera realisee la prophetie du coq, quand il entrevit l'avenir au fond du candelabre. Plut au ciel que le crabe tourteau rejoigne a temps la caravane des pelerins, et leur apprenne en quelques mots la narration du chiffonnier de Clignancourt!



V


Sur un banc du Palais-Royal, du cote gauche et non loin de la piece d'eau, un individu, debouchant de la rue de Rivoli, est venu s'asseoir. Il a les cheveux en desordre, et ses habits devoilent l'action corrosive d'un denument prolonge. Il a creuse un trou dans le sol avec un morceau de bois pointu, et a rempli de terre le creux de sa main. Il a porte cette nourriture a la bouche et l'a rejetee avec precipitation. Il s'est releve, et, appliquant sa tete contre le banc, il a dirige ses jambes vers le haut. Mais, comme cette situation funambulesque est en dehors des lois de la pesanteur qui regissent le centre de gravite, il est retombe lourdement sur la planche, les bras pendants, la casquette lui cachant la moitie de la figure, et les jambes battant le gravier dans une situation d'equilibre instable, de moins en moins rassurante. Il reste longtemps dans cette position. Vers l'entree mitoyenne du nord, a cote de la rotonde qui contient une salle de cafe, le bras de notre heros est appuye contre la grille. Sa vue parcourt la superficie du rectangle, de maniere a ne laisser echapper aucune perspective. Ses yeux reviennent sur eux-memes, apres l'achevement de l'investigation, et il apercoit, au milieu du jardin, un homme qui fait de la gymnastique titubante avec un banc sur lequel il s'efforce de s'affermir, en accomplissant des miracles de force et d'adresse. Mais, que peut la meilleure intention, apportee au service d'une cause juste, contre les dereglements de l'alienation mentale? Il s'est avance vers le fou, l'a aide avec bienveillance a replacer sa dignite dans une position normale, lui a tendu la main, et s'est assis a cote de lui. Il remarque que la folie n'est qu'intermittente; l'acces a disparu; son interlocuteur repond logiquement a toutes les questions. Est-il necessaire de rapporter le sens de ses paroles? Pourquoi rouvrir, a une page quelconque, avec un empressement blasphematoire, l'in-folio des miseres humaines? Rien n'est d'un enseignement plus fecond. Quand meme je n'aurais aucun evenement de vrai a vous faire entendre, j'inventerais des recits imaginaires pour les transvaser dans votre cerveau. Mais, le malade ne l'est pas devenu pour son propre plaisir; et la sincerite de ses rapports s'allie a merveille avec la credulite du lecteur. "Mon pere etait un charpentier de la rue de la Verrerie ... Que la mort des trois Marguerite retombe sur sa tete, et que le bec du canari lui ronge eternellement l'axe du bulbe oculaire! Il avait contracte l'habitude de s'enivrer; dans ces moments-la, quand il revenait a la maison, apres avoir couru les comptoirs des cabarets, sa fureur devenait presque incommensurable, et il frappait indistinctement les objets qui se presentaient a sa vue. Mais, bientot, devant les reproches de ses amis, il se corrigea completement, et devint d'une humeur taciturne. Personne ne pouvait l'approcher, pas meme notre mere. Il conservait un secret ressentiment contre l'idee du devoir qui l'empechait de se conduire a sa guise. J'avais achete un serin pour mes trois soeurs; c'etait pour mes trois soeurs que j'avais achete un serin. Elles l'avaient enferme dans une cage, au-dessus de la porte, et les passants s'arretaient, chaque fois, pour ecouter les chants de l'oiseau, admirer sa grace fugitive et etudier ses formes savantes. Plus d'une fois, mon pere avait donne l'ordre de faire disparaitre la cage et son contenu, car il se figurait que le serin se moquait de sa personne, en lui jetant le bouquet des cavatines aeriennes de son talent de vocaliste. Il alla detacher la cage du clou, et glissa de la chaise, aveugle par la colere. Une legere excoriation au genou fut le trophee de son entreprise. Apres etre reste quelques secondes a presser la partie gonflee avec un copeau, il rabaissa son pantalon, les sourcils fronces, prit mieux ses precautions, mit la cage sous son bras et se dirigea vers le fond de son atelier. La, malgre les cris et les supplications de sa famille (nous tenions beaucoup a cet oiseau, qui etait, pour nous, comme le genie de la maison) il ecrasa de ses talons ferres la boite d'osier, pendant qu'une varlope, tournoyant autour de sa tete, tenait a distance les assistants. Le hasard fit que le serin ne mourut pas sur le coup; ce flocon de plumes vivait encore, malgre la maculation sanguine. Le charpentier s'eloigna, et referma la porte avec bruit. Ma mere et moi, nous nous efforcames de retenir la vie de l'oiseau, prete a s'echapper; il atteignait a sa fin, et le mouvement de ses ailes ne s'offrait plus a la vue, que comme le miroir de la supreme convulsion d'agonie. Pendant ce temps, les trois Marguerite, quand elles s'apercurent que tout espoir allait etre perdu, se prirent par la main, d'un commun accord, et la chaine vivante alla s'accroupir, apres avoir repousse a quelques pas un baril de graisse, derriere l'escalier, a cote du chenil de notre chienne. Ma mere ne discontinuait pas sa tache, et tenait le serin entre ses doigts, pour le rechauffer de son haleine. Moi, je courais eperdu par toutes les chambres, me cognant aux meubles et aux instruments. De temps a autre, une de mes soeurs montrait sa tete devant le bas de l'escalier pour se renseigner sur le sort du malheureux oiseau, et la retirait avec tristesse. La chienne etait sortie de son chenil, et, comme si elle avait compris l'etendue de notre perte, elle lechait avec la langue de la sterile consolation la robe des trois Marguerite. Le serin n'avait plus que quelques instants a vivre. Une de mes soeurs, a son tour (c'etait la plus jeune) presenta sa tete dans la penombre formee par la rarefaction de lumiere. Elle vit ma mere palir, et l'oiseau, apres avoir, pendant un eclair, releve le cou, par la derniere manifestation de son systeme nerveux, retomber entre ses doigts, inerte a jamais. Elle annonca la nouvelle a ses soeurs. Elles ne firent entendre le bruissement d'aucune plainte, d'aucun murmure. Le silence regnait dans l'atelier. L'on ne distinguait que le craquement saccade des fragments de la cage qui, en vertu de l'elasticite du bois, reprenaient en partie la position primordiale de leur construction. Les trois Marguerite ne laissaient ecouler aucune larme, et leur visage ne perdait point sa fraicheur pourpree; non ... elles restaient seulement immobiles. Elles se trainerent jusqu'a l'interieur du chenil, et s'etendirent sur la paille, l'une a cote de l'autre, pendant que la chienne, temoin passif de leur manoeuvre, les regardait faire avec etonnement. A plusieurs reprises, ma mere les appela; telles ne rendirent le son d'aucune reponse. Fatiguees par les emotions precedentes, elles dormaient, probablement! Elle fouilla tous les coins de la maison sans les apercevoir. Elle suivit la chienne, qui la tirait par la robe, vers le chenil. Cette femme s'abaissa et placa sa tete a l'entree. Le spectacle dont elle eut la possibilite d'etre temoin, mises a part les exagerations malsaines de la peur maternelle, ne pouvait etre que navrant, d'apres les calculs de mon esprit. J'allumai une chandelle et la lui presentai; de cette maniere, aucun detail ne lui echappa. Elle ramena sa tete, couverte de brins de paille, de la tombe prematuree, et me dit: "Les trois Marguerite sont mortes." Comme nous ne pouvions les sortir de cet endroit, car, retenez bien ceci, elles etaient etroitement entrelacees ensemble, j'allai chercher dans l'atelier un marteau, pour briser la demeure canine. Je me mis, sur-le-champ, a l'oeuvre de demolition, et les passants purent croire, pour peu qu'ils eussent de l'imagination, que le travail ne chomait pas chez nous. Ma mere, impatientee de ces retards qui, cependant, etaient indispensables, brisait ses ongles contre les planches. Enfin, l'operation de la delivrance negative se termina; le chenil fendu s'entr'ouvrit de tous les cotes; et nous retirames, des decombres, l'une apres l'autre, apres les avoir separees difficilement, les filles du charpentier. Ma mere quitta le pays. Je n'ai plus revu mon pere. Quant a moi, l'on dit que je suis fou, et j'implore la charite publique. Ce que je sais, c'est que le canari ne chante plus." L'auditeur approuve dans son interieur ce nouvel exemple apporte a l'appui de ses degoutantes theories. Comme si, a cause d'un homme, jadis pris de vin, l'on etait en droit d'accuser l'entiere humanite. Telle est du moins la reflexion paradoxale qu'il cherche a introduire dans son esprit; mais elle ne peut en chasser les enseignements importants de la grave experience. Il console le fou avec une compassion feinte, et essuie ses larmes avec son propre mouchoir. Il l'amene dans un restaurant, et ils mangent a la meme table. Ils s'en vont chez un tailleur de la fashion et le protege est habille comme un prince. Ils frappent chez le concierge d'une grande maison de la rue Saint-Honore, et le fou est installe dans un riche appartement du troisieme etage. Le bandit le force a accepter sa bourse, et, prenant le vase de nuit au-dessous du lit, il le met sur la tete d'Aghone. "Je te couronne roi des intelligences, s'ecrie-t-il avec une emphase premeditee: a ton moindre appel j'accourrai; puise a pleines mains dans mes coffres; de corps et d'ame je t'appartiens. La nuit, tu rapporteras la couronne d'albatre a sa place ordinaire, avec la permission de t'en servir; mais, le jour, des que l'aurore illuminera les cites, remets-la sur ton front, comme le symbole de ta puissance. Les trois Marguerite revivront en moi, sans compter que je serai ta mere." Alors le fou recula de quelques pas, comme s'il etait la proie d'un insultant cauchemar; les lignes du bonheur se peignirent sur son visage, ride par les chagrins; il s'agenouilla, plein d'humiliation, aux pieds de son protecteur. La reconnaissance etait entree, comme un poison, dans le coeur du fou couronne! Il voulut parler, et sa langue s'arreta. Il pencha son corps en avant, et il retomba sur le carreau. L'homme aux levres de bronze se retire. Quel etait son but? Acquerir un ami a toute epreuve, assez naif pour obeir au moindre de ses commandements. Il ne pouvait mieux rencontrer et le hasard l'avait favorise. Celui qu'il a trouve, couche sur le banc, ne sait plus, depuis un evenement de sa jeunesse, reconnaitre le bien du mal. C'est Aghone meme qu'il lui faut.



VI


Le Tout-Puissant avait envoye sur la terre un de ses archanges, afin de sauver l'adolescent d'une mort certaine. Il sera force de descendre lui-meme! Mais, nous ne sommes point encore arrives a cette partie de notre recit, et je me vois dans l'obligation de fermer ma bouche, parce que je ne puis pas tout dire a la fois: chaque truc a effet paraitra dans son lieu, lorsque la trame de cette fiction n'y verra point d'inconvenient. Pour ne pas etre reconnu, l'archange avait pris la forme d'un crabe tourteau, grand comme une vigogne. Il se tenait sur la pointe d'un ecueil, au milieu de la mer, et attendait le favorable moment de la maree pour operer sa descente sur le rivage. L'homme aux levres de jaspe, cache derriere une sinuosite de la plage, epiait l'animal, un baton a la main. Qui aurait desire lire dans la pensee de ces deux etres? Le premier ne se cachait pas qu'il avait une mission difficile a accomplir: "Et comment reussir, s'ecriait-il, pendant que les vagues grossissantes battaient son refuge temporaire, la ou mon maitre a vu plus d'une fois echouer sa force et son courage? Moi, je ne suis qu'une substance limitee, tandis que l'autre, personne ne sait d'ou il vient et quel est son but final. A son nom, les armees celestes tremblent; et plus d'un raconte, dans les regions que j'ai quittees, que Satan lui-meme, Satan, l'incarnation du mal, n'est pas si redoutable." Le second faisait les reflexions suivantes: elles trouverent un echo, jusque dans la coupole azuree qu'elles souillerent: "Il a l'air plein d'inexperience; je lui reglerai son compte avec promptitude. Il vient sans doute d'en haut, envoye par celui qui craint tant de venir lui-meme! Nous verrons, a l'oeuvre, s'il est aussi imperieux qu'il en a l'air; ce n'est pas un habitant de l'abricot terrestre; il trahit son origine seraphique par ses yeux errants et indecis." Le crabe tourteau, qui, depuis quelque temps, promenait sa vue sur un espace delimite de la cote, apercut notre heros (celui-ci alors, se releva de toute la hauteur de sa taille herculeenne), et l'apostropha dans les termes qui vont suivre: "N'essaie pas la lutte et rends-toi. Je suis envoye par quelqu'un qui est superieur a nous deux, afin de te charger de chaines, et mettre les deux membres complices de ta pensee dans l'impossibilite de remuer. Serrer des couteaux et des poignards entre tes doigts, il faut que desormais cela te soit defendu, crois-m'en; aussi bien dans ton interet que dans celui des autres. Mort ou vif, je t'aurai; j'ai l'ordre de t'amener vivant. Ne me mets pas dans l'obligation de recourir au pouvoir qui m'a ete prete. Je me conduirai avec delicatesse; de ton cote, ne m'oppose aucune resistance. C'est ainsi que je reconnaitrai, avec empressement et allegresse, que tu auras fait un premier pas vers le repentir." Quand notre heros entendit cette harangue, empreinte d'un sel si profondement comique, il eut de la peine a conserver le serieux sur la rudesse de ses traits hales. Mais, enfin, chacun ne sera pas etonne si j'ajoute qu'il finit par eclater de rire. C'etait plus fort que lui! Il n'y mettait pas de la mauvaise intention! Il ne voulait certes pas s'attirer les reproches du crabe tourteau! Que d'efforts ne fit-il pas pour chasser l'hilarite! Que de fois ne serra-t-il point ses levres l'une contre l'autre, afin de ne pas avoir l'air d'offenser son interlocuteur epate! Malheureusement son caractere participait de la nature de l'humanite, et il riait ainsi que font les brebis! Enfin il s'arreta! Il etait temps! Il avait failli s'etouffer! Le vent porta cette reponse a l'archange de l'ecueil: "Lorsque ton maitre ne m'enverra plus des escargots et des ecrevisses pour regler ses affaires, et qu'il daignera parlementer personnellement avec moi, l'on trouvera, j'en suis sur, le moyen de s'arranger, puisque je suis inferieur a celui qui t'envoya, comme tu l'as dit avec tant de justesse. Jusque la, les idees de reconciliation m'apparaissent prematurees, et aptes a produire seulement un chimerique resultat. Je suis tres loin de meconnaitre ce qu'il y a de cense dans chacune de tes syllabes; et, comme nous pourrions fatiguer inutilement notre voix, afin de lui faire parcourir trois kilometres de distance, il me semble que tu agirais avec sagesse, si tu descendais de ta forteresse inexpugnable, et gagnais la terre ferme a la nage: nous discuterons plus commodement les conditions d'une reddition qui, pour si legitime qu'elle soit, n'en est pas moins finalement, pour moi, d'une perspective desagreable." L'archange, qui ne s'attendait pas a cette bonne volonte, sortit des profondeurs de la crevasse sa tete d'un cran, et repondit: "O Maldoror, est-il enfin arrive le jour ou tes abominables instincts verront s'eteindre le flambeau d'injustifiable orgueil qui les conduit a l'eternelle damnation! Ce sera donc moi, qui, le premier, raconterai ce louable changement aux phalanges des cherubins, heureux de retrouver un des leurs. Tu sais toi-meme et tu n'as pas oublie qu'une epoque existait ou tu avais la premiere place parmi nous. Ton nom volait de bouche en bouche; tu es actuellement le sujet de nos solitaires conversations. Viens donc ... viens faire une paix durable avec ton ancien maitre; il te recevra comme un fils egare, et ne s'apercevra point de l'enorme quantite de culpabilite que tu as, comme une montagne de cornes d'elan elevee par les Indiens, amoncelee sur ton coeur." Il dit, et il retire toutes les parties de son corps du fond de l'ouverture obscure. Il se montre, radieux, sur la surface de l'ecueil; ainsi un pretre des religions quand il a la certitude de ramener une brebis egaree. Il va faire un bond sur l'eau, pour se diriger a la nage vers le pardonne. Mais, l'homme aux levres de saphir a calcule longtemps a l'avance un perfide coup. Son baton est lance avec force; apres maints ricochets sur les vagues, il va frapper a la tete l'archange bienfaiteur. Le crabe, mortellement atteint, tombe dans l'eau. La maree porte sur le rivage l'epave flottante. Il attendait la maree pour operer plus facilement sa descente. Eh bien, la maree est venue; elle l'a berce de ses chants, et l'a mollement depose sur la plage: le crabe n'est-il pas content? Que lui faut-il de plus? Et Maldoror, penche sur le sable des greves, recoit dans ses bras deux amis, inseparablement reunis par les hasards de la lame: le cadavre du crabe tourteau et le baton homicide! "Je n'ai pas encore perdu mon adresse, s'ecrie-t-il; elle ne demande qu'a s'exercer; mon bras conserve sa force et mon oeil sa justesse." Il regarde l'animal inanime. Il craint qu'on ne lui demande compte du sang verse. Ou cachera-t-il l'archange? Et, en meme temps, il se demande si la mort n'a pas ete instantanee. Il a mis sur son dos une enclume et un cadavre; il s'achemine vers une vaste piece d'eau, dont toutes les rives sont couvertes et comme murees par un inextricable fouillis de grands joncs. Il voulait d'abord prendre un marteau, mais c'est un instrument trop leger, tandis qu'avec un objet plus lourd, si le cadavre donne signe de vie, il le posera sur le sol et le mettra en poussiere a coups d'enclume. Ce n'est pas la vigueur qui manque a son bras, allez; c'est le moindre de ses embarras. Arrive en vue du lac, il le voit peuple de cygnes. Il se dit que c'est une retraite sure pour lui; a l'aide d'une metamorphose, sans abandonner sa charge, il se mele a la bande des autres oiseaux. Remarquez la main de la Providence la ou l'on etait tente de la trouver absente, et faites votre profit du miracle dont je vais vous parler. Noir comme l'aile d'un corbeau, trois fois il nagea parmi le groupe de palmipedes, a la blancheur eclatante; trois fois, il conserva cette couleur distinctive qui l'assimilait a un bloc de charbon. C'est que Dieu, dans sa justice, ne permit point que son astuce put tromper meme une bande de cygnes. De telle maniere qu'il resta ostensiblement dans l'interieur du lac; mais, chacun se tint a l'ecart, et aucun oiseau ne s'approcha de son plumage honteux, pour lui tenir compagnie. Et, alors, il circonscrivit ses plongeons dans une baie ecartee, a l'extremite de la piece d'eau, seul parmi les habitants de l'air, comme il l'etait parmi les hommes! C'est ainsi qu'il preludait a l'incroyable evenement de la place Vendome!



VII


Le corsaire aux cheveux d'or, a recu la reponse de Mervyn. Il suit dans cette page singuliere la trace des troubles intellectuels de celui qui l'ecrivit, abandonne aux faibles forces de sa propres suggestion. Celui-ci aurait beaucoup mieux fait de consulter ses parents, avant de repondre a l'amitie de l'inconnu. Aucun benefice ne resultera pour lui de se meler, comme principal acteur, a cette equivoque intrigue. Mais, enfin, il l'a voulu. A l'heure indiquee, Mervyn, de la porte de sa maison, est alle droit devant lui, en suivant le boulevard Sebastopol, jusqu'a la fontaine Saint-Michel. Il prend le quai des Grands-Augustins et traverse le quai Conti; au moment ou il passe sur le quai Malaquais, il voit marcher sur le quai du Louvre, parallelement a sa propre direction, un individu, porteur d'un sac sous le bras, et qui parait l'examiner avec attention. Les vapeurs du matin se sont dissipees. Les deux passants debouchent en meme temps de chaque cote du pont du Carrousel. Quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils se reconnurent! Vrai, c'etait touchant de voir ces deux etres, separes par l'age, rapprocher leurs ames par la grandeur des sentiments. Du moins, c'eut ete l'opinion de ceux qui se seraient arretes devant ce spectacle, que plus d'un, meme avec un esprit mathematique, aurait trouve emouvant. Mervyn, le visage en pleurs, reflechissait qu'il rencontrait, pour ainsi dire a l'entree de la vie, un soutien precieux dans les futures adversites. Soyez persuade que l'autre ne disait rien. Voici ce qu'il fit: il deplia le sac qu'il portait, degagea l'ouverture, et, saisissant l'adolescent par la tete, il fit passer le corps entier dans l'enveloppe de toile. Il noua, avec son mouchoir, l'extremite qui servait d'introduction. Comme Mervyn poussait des cris aigus, il enleva le sac, ainsi qu'un paquet de linges, et en frappa, a plusieurs reprises, le parapet du pont. Alors, le patient, s'etant apercu du craquement de ses os, se tut. Scene unique, qu'aucun romancier ne retrouvera! Un boucher passait, assis sur la viande de sa charrette. Un individu court a lui, l'engage a s'arreter, et lui dit: "Voici un chien, enferme dans ce sac; il a la gale: abattez-le au plus vite." L'interpelle se montre complaisant. L'interrupteur, en s'eloignant, apercoit une jeune fille en haillons qui lui tend la main. Jusqu'ou va donc le comble de l'audace et de l'impiete? Il lui donne l'aumone! Dites-moi si vous voulez que je vous introduise, quelques heures plus tard, a la porte d'un abattoir recule. Le boucher est revenu, et a dit a ses camarades, en jetant a terre un fardeau: "Depechons-nous de tuer ce chien galeux." Ils sont quatre, et chacun saisit le marteau accoutume. Et, cependant, ils hesitaient, parce que le sac remuait avec force." Quelle emotion s'empare de moi?" cria l'un d'eux en abaissant lentement son bras. "Ce chien pousse, comme un enfant, des gemissements de douleur, dit un autre; on dirait qu'il comprend le sort qui l'attend." "C'est leur habitude, repondit un troisieme; meme quand il ne sont pas malades, comme c'est le cas ici, il suffit que leur maitre reste quelques jours absent du logis, pour qu'ils se mettent a faire entendre des hurlements qui, veritablement, sont penibles a supporter." "Arretez!... arretez!... cria le quatrieme, avant que tous les bras se fussent leves en cadence pour frapper resolument, cette fois, sur le sac. Arretez, vous dis-je; il y a ici un fait qui nous echappe. Qui vous dit que cette toile renferme un chien? Je veux m'en assurer." Alors, malgre les railleries de ses compagnons, il denoua le paquet et en retira l'un apres l'autre les membres de Mervyn! Il etait presque etouffe par la gene de cette position. Il s'evanouit en revoyant la lumiere. Quelques moments apres, il donna des signes indubitables d'existence. Le sauveur dit: "Apprenez, une autre fois, a mettre de la prudence jusque dans votre metier. Vous avez failli remarquer, par vous-memes, qu'il ne sert de rien de pratiquer l'inobservance de cette loi." Les bouchers s'enfuirent. Mervyn, le coeur serre et plein de pressentiments funestes, rentre chez soi et s'enferme dans sa chambre. Ai-je besoin d'insister sur cette strophe? Eh! qui n'en deplorera les evenements consommes! Attendons la fin pour porter un jugement encore plus severe. Le denoument va se precipiter; et, dans ces sortes de recits, ou une passion, de quelque genre qu'elle soit, etant donnee, celle-ci ne craint aucun obstacle pour se frayer un passage, il n'y a pas lieu de delayer dans un godet la gomme laque de quatre cents pages banales. Ce qui peut etre dit dans une demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire.



VIII


Pour construire mecaniquement la cervelle d'un conte somnifere, il ne suffit pas de dissequer des betises et abrutir puissamment a doses renouvelees l'intelligence du lecteur, de maniere a rendre ses facultes paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la fatigue; il faut, en outre, avec du bon fluide magnetique, le mettre ingenieusement dans l'impossibilite somnambulique de se mouvoir, en le forcant a obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixite des votres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais seulement pour developper ma pensee qui interesse et agace en meme temps par une harmonie des plus penetrantes, que je ne crois pas qu'il soit necessaire, pour arriver au but que l'on se propose, d'inventer une poesie tout a fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et dont le souffle pernicieux semble bouleverser meme les verites absolues; mais, amener un pareil resultat (conforme, du reste, aux regles de l'esthetique, si l'on y reflechit bien), cela n'est pas aussi facile qu'on le pense: voila ce que je voulais dire. C'est pourquoi je ferai tous mes efforts pour y parvenir! Si la mort arrete la maigreur fantastique des deux bras longs de mes epaules, employes a l'ecrasement lugubre de mon gypse litteraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire: "Il faut lui rendre justice. Il m'a beaucoup cretinise. Que n'aurait-t-il pas fait, s'il eut pu vivre davantage! c'est le meilleur professeur d'hypnotisme que je connaisse!" On gravera ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes manes seront satisfaits!--Je continue! Il y avait une queue de poisson qui remuait au fond d'un trou, a cote d'une botte eculee. Il n'etait pas naturel de se demander: "Ou est le poisson? Je ne vois que la queue qui remue." Car, puisque, precisement, on avouait implicitement ne pas apercevoir le poisson, c'est qu'en realite il n'y etait pas. La pluie avait laisse quelques gouttes d'eau au fond de cet entonnoir, creuse dans le sable. Quant a la botte eculee, quelques-uns ont pense depuis qu'elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par la puissance divine, devait renaitre de ses atomes resolus. Il tira du puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher a son corps perdu, si elle annoncait au Createur l'impuissance de son mandataire a dominer les vagues en fureur de mer maldororienne. Il lui preta deux ailes d'albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle s'envola vers la demeure du renegat, pour lui raconter ce qui se passait et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l'espion, et, avant que le troisieme jour fut parvenu a sa fin, il perca la queue du poisson d'une fleche envenimee. Le gosier de l'espion poussa une faible exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre. Alors, une poutre seculaire, placee sur le comble d'un chateau, se releva de toute sa hauteur, en bondissant sur elle-meme, et demanda vengeance a grands cris. Mais le Tout-Puissant, change en rhinoceros, lui apprit que cette mort etait meritee. La poutre s'apaisa, alla se placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les araignees effarouchees, afin qu'elles continuassent, comme par le passe, a tisser leur toile a ses coins. L'homme aux levres de soufre apprit la faiblesse de son alliee; c'est pourquoi, il commanda au fou couronne de bruler la poutre et de la reduire en cendres. Aghone executa cet ordre severe. "Puisque, d'apres vous, le moment est venu, s'ecria-t-il, j'ai ete reprendre l'anneau que j'avais enterre sous la pierre, et je l'ai attache a un des bouts du cable. Voici le paquet." Et il presenta une corde epaisse, enroulee sur elle-meme, de soixante metres de longueur. Son maitre lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il repondit qu'ils restaient fideles et se tenaient prets a tout evenement, si c'etait necessaire. Le forcat inclina sa tete en signe de satisfaction. Il montra de la surprise, et meme de l'inquietude, quand Aghone ajouta qu'il avait vu un coq fendre avec son bec un candelabre en deux, plonger tour a tour le regard dans chacune des parties, et s'ecrier, en battant ses ailes d'un mouvement frenetique: "Il n'y a pas si loin qu'on le pense depuis la rue de la Paix jusqu'a la place du Pantheon. Bientot, on en verra la preuve lamentable!" Le crabe tourteau, monte sur un cheval fougueux, courait a toute bride vers la direction de l'ecueil, le temoin du lancement du baton par un bras tatoue, l'asile du premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de pelerins etait en marche pour visiter cet endroit, desormais consacre par une mort auguste. Il esperait l'atteindre, pour lui demander des secours pressants contre la trame qui se preparait, et dont il avait eu connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin, a l'aide de mon silence glacial, qu'il n'arriva pas a temps, pour leur raconter ce que lui avait rapporte un chiffonnier, cache derriere l'echafaudage voisin d'une maison en construction, le jour ou le pont du Carrousel, encore empreint de l'humide rosee de la nuit, apercut avec horreur l'horizon de sa pensee s'elargir confusement en cercles concentriques, a l'apparition matinale du rythmyque petrissage d'un sac icosaedre, contre son parapet calcaire! Avant qu'il stimule leur compassion, par le souvenir de cet episode, ils feront bien de detruire en eux la semence de l'espoir ... Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d'une bonne volonte, marchez a cote de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tete surmontee d'un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armee d'un baton, celui que vous auriez de la peine a reconnaitre, si je ne prenais soin de vous avertir, et de rappeler a votre oreille le mot qui se prononce Mervyn. Comme il est change! Les mains liees derriere le dos, il marche devant lui, comme s'il allait a l'echafaud, et, cependant, il n'est coupable d'aucun forfait. Ils sont arrives dans l'enceinte circulaire de la place Vendome. Sur l'entablement de la colonne massive, appuye contre la balustrade carree, a plus de cinquante metres de hauteur du sol, un homme a lance et deroule un cable, qui tombe jusqu'a terre, a quelques pas d'Aghone. Avec de l'habitude, on fait vite une chose; mais, je puis dire que celui-ci n'employa pas beaucoup de temps pour attacher les pieds de Mervyn a l'extremite de la corde. Le rhinoceros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n'eut meme pas la satisfaction d'entreprendre le combat. L'individu, qui examinait les alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et pressa la detente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour ou avait commence ce qu'il croyait etre la folie de son fils et la mere, qu'on avait appelee _la fille de neige_, a cause de son extreme paleur, porterent en avant leur poitrine pour proteger le rhinoceros. Inutile soin. La balle troua sa peau, comme une vrille; l'on aurait pu croire, avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement apparaitre. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s'etait introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S'il n'etait pas bien prouve qu'il ne fut trop bon pour une de ses creatures, je plaindrais l'homme de la colonne! Celui-ci, d'un coup sec de poignet, ramene a soi la corde ainsi lestee. Placee hors de la normale, ses oscillations balancent Mervyn, dont la tete regarde le bas. Il saisit vivement, avec ses mains, une longue guirlande d'immortelles, qui reunit deux angles consecutifs de la base, contre laquelle il cogne son front. Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n'etait pas un point fixe. Apres avoir amoncele a ses pieds, sous forme d'ellipses superposees, une grande partie du cable, de maniere que Mervyn reste suspendu a moitie hauteur de l'obelisque de bronze, le forcat evade fait prendre, de la main droite, a l'adolescent, un mouvement accelere de rotation uniforme, dans un plan parallele de l'axe de la colonne, et ramasse, de la main gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent a ses pieds. La fronde siffle dans l'espace; le corps de Mervyn la suit partout, toujours eloigne du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa position mobile et equidistante, dans une circonference aerienne, independante de la matiere. Le sauvage civilise lache peu a peu, jusqu'a l'autre bout, qu'il retient avec un metacarpe ferme, ce qui ressemble a tort a une barre d'acier. Il se met a courir autour de la balustrade, en se tenant a la rampe par une main. Cette manoeuvre a pour effet de changer le plan primitif de la revolution du cable, et d'augmenter sa force de tension, deja si considerable. Dorenavant, il tourne majestueusement dans un plan horizontal, apres avoir successivement passe, par une marche insensible, a travers plusieurs plans obliques. L'angle droit forme par la colonne et le fil vegetal a ses cotes egaux! Le bras du renegat et l'instrument meurtrier sont confondus dans l'unite lineaire, comme les elements atomistiques d'un rayon de lumiere penetrant dans la chambre noire. Les theoremes de la mecanique me permettent de parler ainsi; helas! on sait qu'une force, ajoutee a une autre force, engendre une resultante composee des deux forces primitives! Qui oserait pretendre que le cordage lineaire se serait deja rompu, sans la vigueur de l'athlete, sans la bonne qualite du chanvre? Le corsaire au cheveux d'or, brusquement et en meme temps, arrete sa vitesse acquise, ouvre la main et lache le cable. Le contre-coup de cette operation, si contraire aux precedentes, fait craquer la balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble a une comete trainant apres elle sa queue flamboyante. L'anneau de fer du noeud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage a completer soi-meme l'illusion. Dans le parcours de sa parabole, le damne a mort fend l'atmosphere jusqu'a la rive gauche, la depasse en vertu de la force d'impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le dome du Pantheon, tandis que la corde etreint, en partie, de ses replis, la paroi superieure de l'immense coupole. C'est sur sa superficie spherique et convexe, qui ne ressemble a une orange que pour la forme, qu'on voit a toute heure du jour, un squelette desseche, reste suspendu. Quand le vent le balance, l'on raconte que les etudiants du quartier Latin, dans la crainte d'un pareil sort, font une courte priere: ce sont des bruits insignifiants auxquels on n'est point tenu de croire, et propres seulement a faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses mains crispees, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgre l'attestation de sa bonne vue, que ce soient la, reellement, ces immortelles dont je vous ai parle, et qu'une lutte inegale, engagee pres du nouvel Opera, vit detacher d'un piedestal grandiose. Il n'en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n'y recoivent plus l'expression de leur symetrie definitive dans le nombre quaternaire: allez-y voir vous-meme, si vous ne voulez pas me croire.


FIN DU SIXIEME CHANT.




Unless indicated otherwise, the text in this article is either based on Wikipedia article "Full French text of Les Chants de Maldoror" or another language Wikipedia page thereof used under the terms of the GNU Free Documentation License; or on original research by Jahsonic and friends. See Art and Popular Culture's copyright notice.

Personal tools