Erotika Biblion  

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Excerpt from Erotika Biblion   Transcription from [1]:   [1] Une simple nomenclature d'une très-petite partie des mots de leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la question.  La coricobole étoit une tronchine.  Les Jatraliptes, les essuyeurs en cygne.  Les unctores, les parfumeuses.  Les fricatores, les frotteuses.  Les tractatrices, les pressureuses ou pétrisseuses.  Les dropacistæ, les enleveuses de durillons.  Les alipsiaires, les épilateurs.  Les paratiltres, les vulvaires.  Les picatrices, les parfileuses en vulves.  La samiane, le parterre de la nature. (Voyez ci-après).  L' hircisse, le bouquinage des vieilles.  La conrobole, +choiropôlô+. (Pour peu qu'on sache le grec l'on m'entend).  La clitoride, ou contraction du clitoris.  La corinthienne, la mobilité des charnières.  La lesbienne, les cunni-langues.  La siphnissidienne, le postillon.  La phicidissienne, la pollution de l'enfance.  Sardanapaliser, vautrer entre les eunuques et les filles.  Chalcidisser, le léchement des testicules.  Fellatricer, sucer le gland.  Phoenicisser, irrumer en miel, etc., etc.
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Excerpt from Erotika Biblion
Transcription from [1]:
[1] Une simple nomenclature d'une très-petite partie des mots de leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la question. La coricobole étoit une tronchine. Les Jatraliptes, les essuyeurs en cygne. Les unctores, les parfumeuses. Les fricatores, les frotteuses. Les tractatrices, les pressureuses ou pétrisseuses. Les dropacistæ, les enleveuses de durillons. Les alipsiaires, les épilateurs. Les paratiltres, les vulvaires. Les picatrices, les parfileuses en vulves. La samiane, le parterre de la nature. (Voyez ci-après). L' hircisse, le bouquinage des vieilles. La conrobole, +choiropôlô+. (Pour peu qu'on sache le grec l'on m'entend). La clitoride, ou contraction du clitoris. La corinthienne, la mobilité des charnières. La lesbienne, les cunni-langues. La siphnissidienne, le postillon. La phicidissienne, la pollution de l'enfance. Sardanapaliser, vautrer entre les eunuques et les filles. Chalcidisser, le léchement des testicules. Fellatricer, sucer le gland. Phoenicisser, irrumer en miel, etc., etc.

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Kunstformen der Natur (1904) by Ernst Haeckel
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Kunstformen der Natur (1904) by Ernst Haeckel

Erotika Biblion (1783) is a book by Comte de Mirabeau first published pseudonymously (a Rome, de l'Imprimerie du Vatican) in 1783. The biblion in the title refers to "book" in general and the bible in particular.

The book laments the fact that during the translation of the bible, the sexual practices dating from Antiquity related in the Old Testament were translated using euphemistic language. It also treats the concept of elective affinities, bible studies and bible translation, effluvia, sympathism; and mentions the obscure 17th century astronomer Jeremy Shakerley.

Henry Marchand in The Erotic History of France calls it one of "the strangest books ever written." Marchand further notes that "the whole edition of this work was confiscated immediately so that only fourteen copies of it are extant today. It was naturally placed on the Index, too, under the title of Amatoria Bibliorum. Subsequent editions met the same fate but the book has reproduced itself."

A comparatively modern edition of the Erotika Biblion, with a bibliography and a reliable text edited by Guillaume Apollinaire, was published at Paris, 1910, by the Bibliothèque des curieux.

Contents

Writing

The book was written during the imprisonment of Mirabeau at the donjon de Vincennes between May 14, 1777 and June 8 1780 while another prisoner, the Marquis de Sade was incarcerated there, see Marquis de Sade and Comte de Mirabeau.

Chapter headings — with their paraphrased meanings

Anagogie

anagogie

Anagogie is the title of the chapter which treats the fable about rings of Saturn

On elective affinities and sympathism

"Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre : dans l'anneau, elles formaient une atmosphère toujours agissante à des distances considérables; et ces émanations, dont Shackerley n'a pu donner une idée qu'en les comparant à ces atomes qu'on distingue à l'aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces émanations, dis- je, répondaient à toutes les houppes nerveuses du sentiment de l'individu. Semblables aux étamines des plantes, aux affinités chimiques, elles s'enlaçaient dans les manations d'un autre individu, lorsque la sympathie s'y rencontrait;ce qui, comme on peut aisément le concevoir, multipliait à l'infini des sensations dont nous ne pouvons nous former qu'une image très-infidèle. Elles rendaient, par exemple, les jouissances de deux amants semblables à celles d'Alphée, qui, pour jouir d'Arétbuse que Diane venait de changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s'unir plus intimement à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.
"An idea inspired by the same sympathist theory [of Tiphaigne] can be found in a fable in Mirabeau's Erotika Biblion. In it, every inhabitant of the rings of Saturn exhaled his own specific effluvia, which were directly linked to the "nervous buds of perception." These emanations could intertwine in other people's effluvia, producing "live cohesion" of two beings by innumerable similar molecules. In the rings of Saturn, both knowledge and feelings were transmitted through the air" --The Foul and the Fragrant: Odor and the French Social Imagination

Ischa

Ischa

Ischa, the title of the chapter is perhaps a reference to A'isha (Arabic: عائشة‎) is an Arabic female given name that means "she who lives". Other transliterations include Aisha, Ayşe, Aiša, Ajša, Aïcha, Ayesha, 'A'isha, 'Aisha, `ā'isha or Aishah'.

The chapter treats the superiority of woman, as compared to the status she was rewarded in previous centuries, during the ages of male chauvinism.

The chapter opens with a reference to Marie Schurmann, the first woman of letters. It mentions De mulieribus claris by Boccacio and Hilarion Coste, Johann Christian Wolf (Catalogue des Femmes célèbres à la suite des Fragments des illustres Grecques qui ont écrit en prose).

Mirabeau thinks Modesta di Pozzo di Forzi's tract was inelegantly written.

Tropoide

Tropoide

Tropoide, or about incest.

Thalabe

Thalabe

Thalabe, or concerning male homosexuality masturbation.

Anandrine

Anandrine

Anandrine, or concerning lesbianism and tribadism.

"l'Anandrine sert de pendant honteux du Thalaba, et nous représente, dans la femme, l'épouvantable vice qu'il a critiqué dans l'homme. Il nous fait voir dans quel degré d'abjection peut tomber un sexe aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu'il a franchi les bornes de la pudeur."--Erotika Biblion

Akripoidie

Akropodie

Akropodie, or concerning circumcision.

Kadesch

Kadesch

Kadesch, or concerning unnatural unchastity.

Behemao

Behemao

Behemao, or concerning unchastity with animals.

Leguanmanie

Leguanmanie

Leguanmanie, or views about orgasm and divers notes about prostitution.

Shelley and the "Erotika Biblion"

There is dispute among Shelley connoisseurs whether Shelley referred to Mirabeau (the author of Erotika Biblion or Mirabaud (The System of Nature)) in his writings.

"I must further allow that in common with Shelley himself, as admitted by Mr. BATES, I confounded the Mirabeau with Mirabaud, never having heard of the latter before, while I had always understood Erotika Biblion to have been the production of the former." (Notes and Queries.)[2]

The confusion was also due to the description on the Index :

"Erotika Biblion. Id est: Amatoria Bibliorum. 'Ec Kaipt 'E/carrjpoi/. Abstrusum excudit. Derniere Edition a Paris, chez le Jay, Libraire, rue Neuve des Petita Champs, pies celle de Richelieu, au grand Corneille. n. 146; 1792. Sine nomine Auctoris, qui tamen in Prcefatione extremes huic editioni prfemissd, fuisse dicitur Mirabeau, nempe Auctor impii ac jamdudum proscripti Operis, cui titulus, Svsteme de la Nature, ementito Mirabeau nomine editi. (Deer. 2 Julii, 1804)."

" Systeme de la Nature, ou des Lois du Monde Physique er du Monde Moral, par Mirabaud (ementihim nomen). (Deer. 9 Nov. 1770.)" (Notes and Queries.)

See also

Full text

'L'oeuvre libertine du Comte de Mirabeau' edition

This is the full uncorrected text of the Erotika Biblion with a preface attributed to Pierre Pierrugues.

Full text[3]


Title page

JAMES MILES, FKOIÏKV H1BUON


EROTIKA

BIBLION


MIRABEAU


Édition revue et corrigée sur l'édition originale de 1783 et sur l'édition de l'an IX, avec les notes de l'édition de 1833, attribuées au CHEVALIER PIERRUGUES

'Ev xaipw éxàrTjpov. Abstrusum excudit.

AVANT-PROPOS

Voici la bibliographie de l'édition de VErotika biblion, à la date de 1835, sur laquelle nous avons réimprimé :

Erotika biblion , par Mirabeau , nouvelle édition, revue et corrigée sur un exemplaire de l'an IX, et augmentée d'une préface et de notes pour l'intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, MDCCCXXXIII ; avec les épigraphes : 'Evxaipw éxdnrripov. — Abslrusum exciulit (1). Petit in-8°, de XII-271 pag. Une vignette polytypée, sur le titre, représente Jupiter, balançant ses carreaux.

(1) Ce sont celles de toutes les éditions du livre, depuis la première de 1783.


AVANT-PROPOS

On lit dans la Bibliographie des ouvrages relatifs à l'Amour, aux Femmes, au mariage, par le C. d'1***. (M. Gay, libraire), à propos de cette édition :

h Une édition accompagnée d'un commentaire étendu, et rédigé en grande partie, à ce qu'on as- sure, par l'auteur du Glossarium eroticum linguce latinœ, fut imprimée vers 1851 ; mais elle fut détruite presque aussitôt après l'impression; à peine quelques exemplaires, introuvables aujourd'hui, ont-ils été conservés (1). »

L'intérêt de cette édition, dont le bibliographe ne parle, on le voit, que par ouï-dire, consiste, en effet, dans une préface, et surtout dans des notes d'une étendue presque égale à celle du texte original. L'auteur de ce travail d'érudition avait une vaste lecture ; il était imbu de la philosophie du XVIII e siècle, et d'ailleurs suivait avec curiosité le mouvement littéraire et social du XIXe . En tête de ses notes sur le chapitre Anagogie, il fait une citation de la sixième Méditation de Lamartine. L'épigraphe de ses observations sur le chapitre Kadhésch, est empruntée à un roman de Stanislas Macaire, La Cantinière, publié en 1831. Au cours de ses réflexions sur le chapitre Le Thalaba, il parle des Saint-Simoniens. On peut inférer de cette dernière circonstance, et de la précédente, qu'il mit la dernière main à ses commentaires peu de temps avant leur impression.

Maintenant quel était le nom de cet érudit? C'est ce que nous n'avons pu découvrir, et à supposer qu'il fût le chevalier Pierrugues, nous ne serions pas inoins embarrassé de parler de lui que si nous ignorions absolument comment il s'appelait.

Quérard cite le chevalier Pierrugues comme auteur du Glossarium eroticum linguœ latinœ, paru en 1826 (1), sous les initiales P. P., dont le prospectus, imprimé, dit-il, l'année suivante, donna le nom en toutes lettres. On peut l'en croire, mais à ce renseignement, aucun recueil biographique que nous ayons pu consulter n'a rien ajouté. Les biographes ignorent même le nom de Pierrugues.

Un curieux a fait, en mars dernier, un appel aux lecteurs de l'Intermédiaire, pour tirer au clair la vie et les œuvres de ce mystérieux chevalier. Tout ce qu'il a pu obtenir s'est réduit à cette note :

u II se trouvait à Bordeaux, il y a plus de qua- rante ans, un ingénieur, nommé Pierrugues, qui a publié, en 1826, un fort bon plan de celle ville (sa topographie a depuis éprouvé de grands chan- gements). J'ai toujours entendu dire que ce Pier- rugues était Fauteur du Glossarium. Je possède un exemplaire de ce volume, et au-dessous du titre, on lit une note manuscrite, ainsi conçue :

« Ab Eligio Johanno constructum , auspicio et « cura (forsitan) baronis Schonen. » «S. E. » (2)

Les initiales S. E. cachent sans doute ici le savant bibliothécaire de la ville de Bordeaux, M. Gustave Bruncl, lequel a signalé, le premier, dans sa Dis-

(1) Grond in-8°. — Dondey-Duprc. (2, Intermédiaire du 2a avril 1806.


sertation sur V Alcibiade fanciullo (1), la collabora- tion d'Éloi Johanneau et du baron de Schonen au Glossaire erotique latin.

Quoiqu'il en soit, la vie de l'humaniste Pierru- gues reste à connaître tout entière, réserve faite de son séjour à Bordeaux, en admettant qu'il soit le même que l'ingénieur Pierrugues. Mais à suppo- ser que des recherches, plus heureuses que les nôtres, fixent sa biographie, nous doutons qu'elles lui confirment l'attribution des notes de YErotika biblion. En voici la raison : l'auteur de ces notes a dressé, à propos du chapitre La Linguanmanie, un supplément à la nomenclature de Mirabeau, des mots de la langue latine qui bravent le plus l'hon- nêteté; or, les définitions qu'il en a données sont autres que celles du Glossarium, et moins précises et moins complètes (2).

Si nous ne savons rien sur l'annotateur de YEro- tika de Ï853, pour comble de disgrâce, nous ne connaissons pas davantage la raison de l'extraordi- naire rareté de cette édition.


(1) Dissertation sur V Alcibiade fanciullo a scola, traduite de l'ita- lien de Giamb. Bascggio, et accompagnée de notes et dune postface, par un bibliophile français. Paris, J. Gay, 1861. Petit in-8°. — Une traduction française de [Alcibiade, dont 1 auteur, suivant M. Baseg- gio, est Ferrante Pallavicini, vient de parailre à l'étranger.

(2) Exemple : — P.eoicare. Masculum inire. (Notes de YErotika.) — PioiCARE. Proprie est puerum inire, quod palet ex elymo; latiore vero sensu, de quacumque c. nstupralione postera, scu in exoletum, seu quidem in fœminam. {Glossarium eroticum.)

La même comparaison répétée pour les autres mots de cette nomen- clature complémentaire : prurire, lichenare, ligurire, spinthriœ, sella- nt, laisse, sans exception, l'avantage aux définitions du Glossarium.

Plusieurs bibliophiles nous ont donné, à tour de rôle, pour cause de sa presque disparition, le fa- meux incendie de la rue du Pot-de-Fer, dont la date est le 13 décembre 183o, c'est-dire postérieure de deux années au moins à la publication (1). — Il est impossible d'admettre qu'un livre qui a pu se vendre ostensiblement, deux années durant, soit devenu introuvable au bout de trente ans, le fonds d'édition ait-il été brûlé.

Mieux vaut ignorer que se livrer arbitrairement aux conjectures. Nous attendrons avec patience qu'un hasard heureux permette de traiter en con- naissance de cause des points obscurs d'érudition


(1) Les curieux ne seront peut-être pas fâchés de trouver ici, sur cet incendie mémorable, et tel qu'il serait à souhaiter pour le commerce de la librairie, qu'il s'en produisit un pareil toutes les années bissex- tiles, deux nouvelles relevées dans la Gazette des tribunaux, de 1855 :

15 décembre 1855. Aujourd hui, dans la matinée, un affreux incendie a éclaté rue du Pot-de-Fcr-Sainl-Sulpice, 14, dans un vaste magasin de librairie et d'imprimerie, appartenant à plusieurs libraires et brocheurs. Il a été la proie des flammes, ainsi que le magasin d'un épicier en gros qui y est attenant... Vers 5 heures seulement, on a pu être maitre du feu de manière à en arrêter les progrés. Plus de 115 métrés carrés de bâti- ments, garnis de papier, brûlent encore à l'heure où nous écrivons. On évalue à plus de 5 millions les pertes occasionnées parce sinistre, que l'on attribue à 1 imprudence d'un employé.

20 décembre 1855. M. Lenormant, libraire, qui a éprouvé des pertes considérables, et cependant moins fortes qu'on ne lavait cru d'abord, nous écrit que sa mère était assurée pour 200,000 francs, et que cette somme vient de lui être remboursée par la Compagnie d'assurances générales, qui a fait preuve dune loyauté à laquelle il est de son devoir de rendre justice. Le feu n'est pas encore éteint, et cependant la Compagnie s'est déjà, sans la moindre discussion, entièrement libérée.


VI AIDANT-PROPOS

bibliographique soulevés dans cet avant-propos.

Cependant, voici une réimpression de cette la- ineuse édition de 1833.

Nous n'avons pas épargné le temps à la compléter dans de nombreux détails, et à la faire plus correcte que son modèle.



PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 183;i

La décadence des États se marque ordinairement par la dépravation de la morale, les progrès du luxe et la corruption des cours. Vers la fin du siècle dernier, la gradation du vice ayant augmenté le pouvoir d'une monarchie absolue, le chef de la France paraissait avoir assis sa domination sur des bases inébranlables. La nation, accoutumée à un état de choses qu'un long esclavage lui faisait envisager avec une certaine indifférence, qui devait s'éveiller au moindre accident, courbait la tète devant le despotisme de ses rois et l'insupportable orgueil d'une aristocratie de nobles et de prêtres. Insensible aux justes réclamations du peuple, dont le but était l'amélioration d'institutions publiques qui n'étaient plus en harmonie avec ses nouveaux besoins, amélioration devenue plus nécessaire depuis que le flambeau sacré de la philosophie, par l'éclat de sa vive lumière, avait dissipé les ténèbres de l'ignorance, terrassé l'erreur qui l'enveloppait, et sapé dans ses fondemens le culte superstitieux qui déshonorait la Divinité, le trône s'effraya d'un lan- gage inaccoutumé pour lui, mais rejetta avec dédain les vœux de la nation entière et ne les regarda que comme un principe de rébellion : dès lors la révolution fut décidée. Cependant, plus éclairée sur une position qui devait empirer rapidement du moment que le peuple commencerait à connaître ses besoins et ses droits, la monarchie, dans son propre intérêt, eUt prêté la main, sans arrière-pensée aucune, au perfectionnement de ses institutions gothiques et vermoulues, et transigé franchement avec ce qu'elle appelait si injustement le tiers-état. Alors cette révolution toute populaire, si généreuse dans ses principes, mais devenue si terrible dans la suite par l'opposition insensée des prétentions nobiliaires et sacerdotales, se fût opérée sans secousses, sans crimes et sans malheurs.

Enfin l'heuredela vengeance sonna.... Après une lutte terrible qui fit couler des torrens de sang, tout l'échaffaudage monstrueux de la royauté, du sacerdoce et de l'aristocratie, élevé par le despotisme et et la superstition, croula devant l'énergique volonté du peuple, et avec sa chute disparut à jamais cet élat d'esclavage et d'abrutissement où depuis tant de siècles l'espèce humaine gémissait avilie.

Ce fut quelques années avant cette terrible catastrophe, en 1780, je crois, que Mirabeau vit se préparer le grands événemens qui devaient changer la face entière de la France ; et dès cette époque, voulant de son côté hâter la régénération politique de son pays, et ajouter par ses travaux à la masse des lumières que les savantes productions des célèbres écrivains du dix-huitième siècle avaient répandues de toutes parts avec profusion, il conçut l'heureuse idée de dévoiler aux yeux de l'avenir, dans son Erotika biblion, combien, depuis le berceau du monde, les libertés des peuples étaient foulées aux pieds ; comment les turpitudes et les intrigues des prêtres avaient forgé les fers de l'esclavage, et de quelle manière les rois s'étaient arrogé la puissance, en s'étayant de l'astuce et de la démoralisation.

Le style de Mirabeau, par cette vive puissance de la pensée qui resplendit de son propre éclat sans rien emprunter aux ornemens de l'art, s'élève dans cet ouvrage jusqu'aux beautés les plus sublimes. Critique ingénieux et fécond, il a semé son Erotika d'un grand nombre de ces réflexions philoso- phiques sur les institutions, l'esprit et les mœurs des peuples qu'il décrit, et dont il a tiré avec beaucoup d'habileté les inductions les plus fines, les aperçus les moins attendus et les plus brillantes observations, d'après lesquelles il juge en maître les gothiques institutions de la France, en indiquantes moyens et les modifications pour les perfectionner.

Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau, avec cette finesse d'esprit et ce talent d'observation admirable, ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire, solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou l'anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée en 1610, était autrefois une mer ; que cette mer s'est endurcie et qu'elle est détenue terre ou rocher • qu'elle gravitait jadis vers deux centres et ne gravite plus aujourd'hui que vers un seul. 11 sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois de la nature, qu'ils nous présentent comme d'incontestables vérités, et qui dans le fond ne sont que les extravagantes rêveries de leur cerveau.

Passant ensuite au chapitre de L'Anélytroïde, après avoir résumé en peu de mots l'histoire mer- veilleuse de la création, dont il attaque la physique avec cette justesse d'esprit qui lui est si propre, il fait ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu'ils raisonnent sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme les casuistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à faciliter la propagation de l'espèce humaine n'ont en eux-mêmes rien que d'honnête et de décent dès qu'ils conduisent à cette destination.

L'Ischa nous étale avec pompe le chef-d'œuvre par lequel l'architecte de l'univers a clos son su- blime ouvrage, cette âme de la reproduction, la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai, combien elle est inférieure en puissance à l'homme, mais qu'une éducation virile et libérale, au lieu d'une instruction nécessairement superficielle qu'on lui donne aujourd'hui, assimilerait davantage à la nature de l'homme, qu'elle égale en perfectionnement, et lui ferait participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la vie civile.

Plus énergique, mais non moins éloquent, c'est dansla Tropoïde que le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s'élever aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d'une cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant et le plus hideux d'une dissolution sans exemple, il porte le flambeau de l'investigation sur celle d'un peuple d'uneautre époque beaucoup plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une admirable vérité, que l'espèce humaine, dont les facultés morales ont une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible d'une perfectibilité qui se développe par les lumières de l'observation et de l'expérience, et qui s'augmente successivement avec les progrès de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la terre, il faut l'attribuer à l'influence du sol qu'ils habitent etaux institutions politiques qui leursont imposées, soit par des despotes qui les gouvernent d'après leurs vices ou leurs vertus, soit par des conquérans qui les modèlent sur leurs propres mœurs et les climats qu'ils ont quittés.

Le Thalaba nous fait voir l'homme dans toute la turpitude d'un vice infâme, lorsque subjugué par


son tempérament, il ne puise pas assez de forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non-seulement le dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la vie, si pleine d'avenir, avant de l'avoir épuisée.

L'Anandrine sert de pendant honteux du Thalaba, et nous représente, dans la femme, l'épouvantable vice qu'il a critiqué dans l'homme. Il nous fait voir dans quel degré d'abjection peut tomber un sexe aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu'il a franchi les bornes de la pudeur.

Après avoir établi dune manière admirable, que l'influence delà reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en général ; que la violence de l'amour sous un climat constamment brûlant, n'est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature procède à la repro- duction par des moyens )>artictdiers et propres à chacun, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique, dans YAkropodie, une des institutions les plus bizarres et les plus singulières que jamais tête d'homme ait enfantées, je veux dire la circoncision. Et passant en revue les motifs qui l'on pu établir chez les Orientaux, il démontre victorieusement qu'une observance religieuse quelcon- que, qui n'aurait pas pour base les lois de la morale et de la nature, ne peut servir qu'à tenir dans un avilissement perpétuel le peuple qui la pratiquerait.

Le Kadhësch confirme ces réflexions et prouve avec évidence que l'homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions, sans frein ni retenue, doit nécessairement s'avilir au point de méconnaître entièrement les sentimens de la pudeur et sa propre dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d'impureté, il développe dans le Béhèmah cette triste vérité, que l'homme n'écoutant plus la raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu'aux plus monstrueuses infamies, et outragera la nature en faisant injure à la beauté, sans craindre de se ravaler au dessous de la' brute même.

Dans le chapitre de VAnoscopie, Mirabeau nous expose au grand jour l'homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet de ces adroits charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité, et établissant leur empire sur des qualités surnaturelles qu'ils affectent, mais ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l'avenir et connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que ses yeux seront couverts du bandeau de l'ignorance et de la superstition.

II couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du tableau hideux des mœurs de toute l'antiquité, et, les mettant en parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de progrès immenses aujourd'hui, par la raison infiniment simple que la dépravation de l'homme est en raison du peu de développement de ses qualités intellectuelles, et que plus il sera éclairé sur la dignité de son être et l'excellence de sa nature, moins il s'abandonnera à ces funestes passions qui finissent par enfanter le malheur et le mépris.

Telle est l'analyse succincte et rapide que nous à inspiré la lecture d'un ouvrage que la timidité des bibliopoles, ou peut-être l'ignorance de quelques-uns d'entre eux, avait laissé enseveli dans la poussière des cabinets; d'un ouvrage que Mirabeau lui même a si bien jugé dans la lettre qu'il écrivait à Mme de Monnier, le £1 septembre 1780.

Je comptais t'envoyer aujourd'hui, ma minette bonne, un nouveau manuscrit, très-singulier, qu*a fait ton infatigable ami ; mais la copie que je destine au libraire de M. B... n'est pas finie

« Il t'amusera : ce sont des sujets bien plaisans, « i traités avec un sérieux non moins grotesque, « mais très-décent. Crois-tu que Ton pourrait faire, « dans la Bible et l'antiquité, des recherches sur « l'Onanisme, la Tribaderie, etc., etc. ; « enfin sur les matières les plus scabreuses qu'aient traitées « les casuistes, et rendre tout cela lisible, même au « collet le plus monté, et parsemé d'idées assez « philosophiques ? »

Au reste, les grands soins qu'on a eus de vérifier sur les meilleures éditions des écrivains sacrés et profanes les passages que Mirabeau leur a empruntés, doivent garantir celte édition des fautes plus que nombreuses qui s'étaient glissées tant dans le texte que dans les notes de toutes les autres.

Nous passerons sous silence les recherches fastidieuses et la laborieuse patience que ce travail nous a coûté. Puissent seulement nos efforts et nos soins être utiles à la France et désarmer les juges les plus difficiles ! TSous nous estimerons heureux alors d'avoir fait faire un seul pas à cette émancipation de l'esprit humain qui doit proléger nos libertés publiques, et vers laquelle se dirigent les pensées de tout gouvernement bien éclairé et de tous les bons citoyens.

ANAGOGIE (1)

(1) Le litre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins un autre n'aurait pu lui convenir ; et si nous l'avons laissé en grec, on en devinera aisément la raison.

On sait que parmi les découvertes innombrables des antiquités d'Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des artistes et des savants. La difficulté consiste à dérouler des volumes à demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe en poussière à mesure qu'on y touche.

Cependant les minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens, plus exercés à tirer parti des productions qu'offrent les entrailles de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, amie de tous les arts, et savante dans celui d'exciter l'émulation, a favorable- ment accueilli ces artistes : ils ont entrepris cet immense travail.

D'abord ils collent une toile sur l'un des rouleaux; quand la toile est sèche, on la suspend, et l'on pose en même temps le rouleau sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à mesure que le développement s'opère. Pour le faciliter, on passe un filet d'eau gommée sur le volume, avec la barbe d'une plume, et petit à petit, les parties s'en détachent pour se coller immédiatement sur la toile tendue.

Ce travail pénible est si long, que dans l'espace d'une année, à peine peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le plus souvent que des manuscrits qui n'apprenaient rien, allait faire renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu'enfin tant d'efforts ont été récompensés par la découverte d'un ouvrage qui a bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l'Italie (1).


(1) La nomenclature en tst tout an moins curieuse.

Académiciens de Bologne. Abbaudonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi, Confusi, Difeituosi, Dubbiosi, Impatient!, Inabili, Indifferenti, Indomiii, Inqnieti, Instabili, Délia Notte Piaeere, Sienti, Sonnolenti, Torbidi, Vespertini.

De Gênes. Accordari, Sopiti, Resvegliati.

De Gubio. Addormentati.

De Venise. Acuti, Alleltatti, Discordanti, Disgiunti, Disingannati, Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Inslancabili.

De Rimini. Adagiati, Eutrupeli.

De Pavie. Aflidaii, Délia Cbiave.

De Fermo. Raffrontuti.

De Molisse. Agilati.

De Florence. Alterati, Humidi, Furfurati, Délia Crusca, Del Ciinento, Iufocati.

De Crémone. Animosi.

De Naples. Aididi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirènes, Sicnri, Volanti.

D'Ancône. Argonauti, Caliginosi.

D'Urbin. Assorditi .

De Perouse. Atoini, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.

De Tarente. Audaci.

De Macerata. Caienati, Imperfetti, Chimerici.

De Sienne. Cortesi, Giovali, Piapussati.

De Rome. Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici. Negletti, Illuminati, Dicitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti Vaticane, Notturni, Ombrosi, Pellegrini, Sterili, Vigilunn.

])e Padoue. Delii, Imniamn, Orditi.


C'est un manuscrit mozarabique, composé dans ces temps perdus où Philippe fut enlevé à côté de l'eunuque de Candace (1); où Habacuc, transporté par les cheveux (2), portait à cinq cents lieues le dîner à


De Drepano. Difricilli.

De Bresse. Dispersi, Erranti.

De Modène. Dissonant!.

De Syracuse. Ebrii.

De Milan. Elicomi, Faticosi, Fenici, Incerti. Miscosti.

De Recannati. Disugualî.

De Candie. Extravaganti.

De Pezzaro. Klerocliu.

De Conimaclno. Flatluanli.

D'Arezzo. Forzati.

De Turin. Fulminates.

De Reggio. Fiiniosi, Muti.

De Cortone. Humurisi.

De B.ui. Ineogniti

De Rossauo. [ucuriosi.

De Brada. Innominati, ï'igri.

D'Acis. Inuicati.

De Mantntie. Invaghiti.

D'Agrigente. Mutabili, Offnscati.

De Vérone. Olympici. Unanii.

De Viterbe. Ostinati, Vagubondi.

Si quelque lecteur est curieux d'augmenter cette nomenclature, il n'a qu'a lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipzick, en 1725. Cet auteur n'a écrit l'histoire que des Académies de Piémont, Ferrare et Milan. Il en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement. La liste des autres est sans fin, et leurs noms lous plus bizarres les uns que les autres.

(1) Act. Ap. VIII, 39. >• Spiruus Domini rapuit Pliilippum, et amplms non vidn eunuchus. »

(2) Daniel, oliap. XIV, v. 82. « Erat aulem Habacuc propheta in Judeea, et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut feriet messoribus. »

33. « Dixitque angélus Domini ad Habacuc : Fer prandium, quod habes, in Babylonem Danieli. >•

35. « lit apprehendii euni Angélus Domini in vertice ejus, et portavit eum in cnpillo capitis sui, posuitque eum in Babylone. »

Isaac Le Maistre de Sacy a traduit capillo par les cheveux. Luther

1. Daniel, sans qu'il se refroidît; où les Philistins circoncis se faisaient des prépuces (1) ; où des anus d'or guérissaient les hémorrhoïdes (2) Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant, dit le manuscrit, profita de l'occasion.

Il avait voyagé, et de père en fils, rien ne s'était perdu dans cette famille, l'une des plus anciennes du monde, puisqu'elle conservait des traditions non équivoques de l'époque où les éléphants habitaient les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisait d'excellentes oranges; où l'Angleterre n'était pas séparée de la France; où l'Espagne tenait encore au continent du Canada, par cette grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez

met obeii bei/m schopff; ce qui est la même faute. Car le miracle est plus grand d'avoir transporte Habacuc par un cheveu que pat- te cheveux; mais, dans tous les cas, le voyage est leste.

(1) M achat? . liv. I, cliap. I, v. 16. « Et fecerunt sibi prœputia. »

Ce qu'Isaac Le Maistre de Sacy traduit : « Ils ôiérent de dessus eux les marques de la circoncision. » Les Septante disent tout simplement : « Ils se sont fait des prépuces. » Les Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru, ils ont prétendu qu'on ne pouvait pas mettre les prépuces dans la bouche des jeunes filles lorsqu'on leur faisait réciter la Bible. Les Jésuites ont soutenu, au contraire, que c'était un crime que d'en altérer un seul mot.

Le Maistre de Sacy a donc périphrase, et le père Berruyer a accuse Sacy d'Heresie, el prétendu qu'il avait suivi la Bible de Luther. Un effet, Luther, dans sa Bible, se sert du mot beschaeidinig.

Uud lieilten die beschneiduny nicht melir.

lia 4 56

Et ont gardé la coupure point davantage. 1 2 8 4 5 6

Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière que l'on traduise, était de se faire un prépuce. Or, la chose est en vente miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l'est pas autant dans la version des Jansénistes.

(■.!) Mois, liv. I, cliap. VI, v. 17. « Ht sunt autem aui aurei, quos reddtderunl l'hilistinn pro deltclo Domino. »


les anciens, mais dont l'ingénieux M. Bailly sait si bien l'histoire.

Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus éloignées qui forment notre système (1) ; niais on ne le déposa pas dans la planète même, on le plaça dans Paneau de Saturne. Cet orbe immense n'était point encore tranquille. Dans les parties basses, des mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiements d'eau, des tremblements de terre pres- que continuels, produits par l'affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des volcans ; des tourbillons de vapeurs et de fumées ; des tempêtes sans cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles contre les eaux de la mer; des inondations, des débordements, des déluges ; des fleuves de laves, de bitume, de souffre, ravageant les montagnes et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnaient les eaux ; la lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres, par des jets de pierres enflammées que poussaient les volcans telle était la situation

(l)Jene doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique obstiné, ne trouve, dans la Miite de cette notice, Shackerley beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d'un ouvrage contemporain d'Herculanum. Mais je le prie d'observer: lo que VAnagogic est une révélation faite par Jérémie Shackerley, tout comme.... ah! oui, tout comme saint Jean a écrit V Apocalypse dims l'île de Pathinos; •!<> que personne dans Herculanum n'a pu rien comprendre à ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C, comme

nous n'entendoti9 rien à la bête de V Apocalypse, qui a n'66 sur

le front, ornement qui serait singulier même pour un mari français; ce qui ne détruit point du tout l'authenticité de notre docte manuscrit; S" qu'on n'a qu'à lire l'histoire incontestable de l'astronomie antédiluvienne, par M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvait savoir tout ce qu'il paraît avoir su... Enfin, je déclare que pour trente-six nulle raisons un peu trop longues à déduire, douter de Jérémie Shackerley, c'est mériter un auto-da-fè.


de cette planète encore informe. L'anneau seul était habitable. Beaucoup plus mince et plus tôt attiédi, il jouissait déjà depuis longtemps des avantages de la nature perfectionnée, sensible, intelligente ; mais on y apercevait les terribles scènes dont Saturne était le théâtre.

La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières à Shackerley, que rien dans l'univers ne lui avait semblé aussi étrange. D'abord notre soleil, (jui est celui des habitants de ce pays, était pour eux à peine la trentième partie de ce qu'il nous paraît. Il formait à leurs yeux l'effet que produit sur la terre l'étoile du berger, quand elle est dans son plein. Mer- cure, Vénus, la Terre et Mars, n'y pouvaient point être discernés ; on y doutait de leur existence. Jupiter seul s'y montrait, à peu de chose près, comme nous le voyons, avec cette différence qu'il présentait des phases comme la lune nous en montre. Il en était de même de ses satellites; et de ce concours de variétés uniformes, il résultait des phénomènes curieux et utiles. Curieux, en ce que l'on voit Jupiter en crois- sant, et ses quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les unes à droites, et les autres se confondant avec la planète elle-même; utiles, en ce que Jupiter passait quelquefois sur le soleil avec tout son cortège; ce qui produisait une multitude dé points de contact, d'immersions et d'émersions successives , qui ne laissaient rien à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction des parallaxes était calculée rigoureusement ; en sorte que, malgré l'éloi- gnement de l'anneau, ou de Saturne ou du Soleil, qui, selon le docteur Jérémie Shackerley, n'est guère moins de trois cent treize millions de lieues, on avait fait plus de progrès en astronomie que sur la terre, depuis une infinité de siècles.

Le soleil était faible ; mais le défaut de sa chaleur se compensait parcelle du globe de Saturne, qui n'était point attiédi. Cet anneau recevait de sa planète princi- cipale plus de lumière et de chaleur que nous n'en avons ici-bas ; car enfin cet anneau avait dans lui- même, dans son centre, ce globe de Saturne, qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et il en était éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les trois quarts de la distance de la lune à la terre.

Autour de l'anneau et à de grandes distances, on voyait cinq lunes qui se levaient quelquefois toutes du même côté. Sliackerley prétend qu'il est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.

Cet anneau si bien situé formait comme un pont suspendu, un arc circulaire; on voyageait dans tout son contour; ainsi l'on faisait de loin le tour du globe de Saturne, mais de façon que le voyageur avait tou- jours ce globe du même côté.

La largeur de cet anneau n'est pas moindre que l'épaisseur de notre globe; mais en même temps il est assez mince pour que cette épaisseur disparaisse, quand il est vu de la terre. C'est ainsi que semble la lame d'un couteau, quand on la fixe de loin par le plan du tranchant. Sliackerley n'ignorait rien des phénomènes qu'on peut connaître ici-bas, mais il s'attendait à pou- voir se porter au moins à califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en voyant que cette épaisseur si mince, qui disparaît à nos yeux, for- mait une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet exemple donnera plus vite et plus exactement l'idée de cette dimension, que les mesures itinéraires employées par Sliackerley, lesquelles ont besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d'être incontestablement évaluées. Ainsi il pouvait y avoir de petits royaumes sur ce bord inté- rieur et concave, que les politiques de notre globe sau- raient bien rendre un théâtre sanglant et mémorable d'innombrables glorieuses intrigues, s'il était à leur disposition. Les habitants de cette partie, que l'on peut appeler les antipodes du dos extérieur de l'anneau, les habitants de l'intérieur, dis-je, avaient ce globe énorme de Saturne suspendu sur leur tête; l'anneau repassait par-dessus ce globe, et par-delà l'anneau gravitaient les cinq lunes.

Enfin, les habitants de l'intérieur voyaient leur droite et leur gauche, comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l'horizon de devant, ainsi que celui de derrière, étaient bien différents de ceux que nous apercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vais- seau de vue, à cause de la courbure de notre globe; dans l'anneau de Saturne, cette courbure est en sens contraire ; elle s'élève au lieu de s'abaisser; mais comme l'anneau entoure Saturne à la distance de cinquante- cinq mille lieues, il en résulte que cet anneau, en forme debourrelet,aau moins cinq cent mille lieues de circon- férence. Sa courbure s'élève donc imperceptiblement. L'horizon qui s'abaisse sur notre terre, paraît j>lan à l'œil l'espace de quelques lieues; puis il s'élève un peu, les objets diminuent; distincts d'abord, ils finissent par se confondre : on n'aperçoit plus que les masses ; enfin, cette terre s'élève dans le lointain à des distances énormes, toujours en se menuisant ; au point que cet anneau, par les illusions de l'optique, finit en l'air, de- vient à l'œil de la largeur de notre lune, et s'aperçoit à peine dans la partie qui se trouve sur la tête de l'ob- servateur ; car elle est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre, c'est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près.

J'omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps suspendus, par leurs éclipses respectives; Shackerley les connaissait sur la terre et les avait bien jugés.

Leur ciel était comme le nôtre, nulle différence pour toutes les constellations ; mais un nombre infini de comètes remplissaient l'espace immense et incalculable qui se trouvait entre Saturne et les étoiles qu'on soupçonnait les plus voisines.

Comme l'attraction du globe de Saturne balançait en partie celle de l'anneau, la pesanteur y était très- diminuée; on y marchait sans effort, et le moindre mouvement transportait la masse ; comme une personne qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d'eau qu'elle occupe , s'y meut par des impulsions insensibles.

Ainsi les corps pour se rejoindre ne faisaient que s'effleurer ; ils s'approchaient sans pression, tout y était presque aérien; les sensations les plus délicates se perpétuaient sans émousser les organes. On conçoit que cette manière d'être influait beaucoup sur le moral des habitants de l'arc planétaire. Aussi l'une des mer- veilles qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfec- tibilité des êtres qui meublaient cet étrange anneau ; ils jouissaient de beaucoup de sens qui nous sont in- connus ; la nature avait fait de trop grandes avances dans l'appareil de tous ces grands corps, pour s'arrêter à cinq sens dans la composition de ceux qu'elle avait destinés à jouir de tous ces spectacles.

Ici l'embarras de Shackerley devint énorme. Il avait assez de connaissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps variés et suspendus ; il échoua quand il voulut peindre des êtres animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique toute la clarté, tous les détails que l'on désirerait à cet égard. Au moins les AVbandonati de Bologne, les Hesvegliati de Gênes, les Addormentati de Gubio, les Disingan- nati de Venise, les Adagiati de Rimini, les Furfurati de Florence, les Lunatici de Naples, les Caliginosi d'Ancône, les Insipidi de Pérouse, les Melancholici de Rome, les Extraraganti de Candie, les Ebrii de Syracuse, etc., etc., etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction plus claire. Il est vrai que l'inquisition civile et religieuse entre peut-être pour quelque chose dans leur embarras.

Cependant il faut être juste ; rien n'est plus difficile à donner que l'explication d'un sens qui nous est étran- ger. On a des exemples d'aveugles nés, qui, par le secours des sens qui leur restaient, ont fait des mi- racles de cécité. Eh bien ! l'un d'entre eux, chimiste, musicien , apprenant à lire à son fils, ne peut pas trou- ver une autre définition du miroir que c< lle-ci : u C'est une machine par laquelle les choses sont mises en relief hors d' 'elles-mêmes. 11 Voyez combien cette définition, que les philosophes qui l'ont approfondie trouvent très-subtile et même surprenante (1), est

(1) En effet, comme le remarque l'illustre M. d'Alembert, d'après l'ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d'idées n'a-t-il pas fallu pour y parvenir! L'aveugle n'a de connaissance que par le tact ; il sait qu'on ne peut voir son visage, quoiqu'on puisse le toucher. « La vue, conclut-il, esl donc une espèce de tact qui ne s'étend que sur les objets différents du visase et éloignés de nous. »

Le tact ne lui donne en outre que l'idée du relief. Donc un miroir

cependant absurde. Je ne connais point d'exemple plus propre à montrer l'impossibilité d'expliquer des sens dont on est dépourvu ; et cependant toutes les affections et les qualités morales dérivent des sens : c'est par con- séquent sur les observations qui leur sont relatives, que l'on pourrait uniquement fonder ce qu'il y aurait à dire sur le moral de ces êtres d'une espèce si différente de la nôtre.

Au reste, il faut espérer que l'habitude où nos voyageurs et nos historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui n'a trait qu'aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteur< indulgents pour ShackerW, qui du moins a le passe- port d'une haute antiquité, sans lequel on ne voudrait peut-être pas croire un mot de ce qu'il a dit; car il était pour ses contemporains, et à bien des égards il est encore pour nous, à peu près dans le cas d'un homme uni n'aurait vu qu'un jour ou deux, et qui se trouve- rait confondu chez un peuple d'aveugles: il faudrait certainement qu'il se tût, ou on le prendrait pour un fou, puisqu'il annoncerait une foule de mystères, qui n'en seraient à la vérité que pour le peuple; mais tant d'hommes sont peuple, et si peu sont philosophes, qu'il n'y a pas de sûreté à n'agir, à ne penser, à n'écrire que pour ceux-ci.


r*t uni machine gui ywut nul en relief hors de nous-mêmes. Ces mots en relief ne sont pas de trop. Si l'aveugle disait : Xous met hors de nous-mêmes, il dirait une absurdité de plus; car comment concevoir une machine qui puisse doubler un objet? Le mot relief ne s'applique qu'a la surface: ainsi nous mettre en relief hors De nous-mêmes, c'esi mettre la représentation de la surface de notre corps hors de nous. Cette désignation est toujours une énigme pour l'aveugle; maison voit qu'il a cherché à diminuer l'énigme le plus qu'il était possible.

Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus singulières.

Il s'aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s'effaçait point. Les pensées se communiquaient parmi eux sans paroles et sans signes. Point d'idiome ; par conséquent, rien d'écrit, rien de déposé ; et com- bien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs ! Ces détails prodigieux, innombrables, qui nous énervent, leur étaient inconnus. Us avaient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées, pour donner une rapidité inconcevable à. leur exécution, pour hâter tous les progrès de leurs connaissances; il semblait que dans cette espèce privilégiée tout s'exécutât par instinct et avec la célérité de l'éclair.

La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuait avec infiniment plus de fidélité, d'exactitude et de pré- cision que par les moyens compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à aucun genre de certitude.

Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre : dans l'anneau, elles formaient une atmosphère toujours agissante à des distances considérables; et ces émanations, dont Shackerley n'a pu donner une idée qu'en les comparant à ces atomes qu'on distingue à l'aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces émanations, dis- je, répondaient à toutes les houppes nerveuses du sentiment de l'individu. Semblables aux étaminesdes plantes, aux affinités chimiques, elles s'enlaçaient dans les manations d'un autre individu, lorsque la sympathie s'y rencontrait;ce qui, comme on peut aisément le concevoir, multipliait à l'infini des sensations dont nous ne pouvons nous former qu'une image très-infidèle. Elles rendaient, par exemple, les jouissances de deux amants semblables à celles d'Alphée, qui, pour jouir d'Arétbuse que Diane venait de changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s'unir plus intimement à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.

Cette cohésion vive et presque infinie de tant de mo- lécules sensibles, produisait nécessairement dans ces êtres un esprit de vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l'Académie des Innamorati a tra- duit par le mot électrique, quoique les phénomènes de l'électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.

Tout dans ces contrées abondait sans culture, et tel- lement, que les propriétés y seraient devenues à charge autant qu'inutiles. On sent que là où il n'y a point de propriété, il y a bien peu d'occasions de disputes, d'inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne, à supposer même qu'il t'aille à de tels êtres un système politique. Je ne conçois pas ce qui pourrait les troubler, puisque leurs besoins sont plutôt prévenus que satisfaits, si la faveur du désir ne leur manque point, et qu'ils n'aient rien à craindre du poison de la satiété.

Dans l'anneau de Saturne, les connaissances se trans- mettaient par l'air à des distances très-considérables, par la même voie que se transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié suffisait pour communiquer une pensée. De là résultait un concours admirable dans les populations infinies, qui par cette intelligence, cette harmonie universelle- ment répandue dans tout l'anneau, ne s'occupaient que de leur bonheur commun, lequel n'était jamais en contradiction avec celui d'aucun individu.

Ces êtres si surprenants, surtout pour les hommes, jouissaient ainsi d'une paix éternelle et d'un bien-être inaltérable. Les arts, qui tendent au bonheur et à la conservation de l'espèce, étaient aussi perfectionnés qu'il soit possible de l'imaginer et même de le désirer; et l'on n'y avait pas la moindre idée de ces arts des- tructeurs enfantés par la guerre. Ainsi les habitants de l'anneau n'avaient point passé par ces alternatives de raison et de démence qui ont si prodigieusement mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talents dans la science funeste de faire celui-ci, loin d'être admirés chez eux, n'y étaient pas même connus. Les plaisirs stériles et factices n'y régnaient pas plus que le faux honneur, et l'instinct de ces êtres fortunés leur avait appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles nous enseigne encore vainement ; je veux dire, que la véritable gloire d'un être intelligent est la science, et la paix, son vrai bonheur.

Voilà ce qu'une lecture rapide m'a permis de rete- nir du voyage de Shackerley, qu'Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux, et déposa en Arabie, d'où il l'avait enlevé. Quand le développe- ment et la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose d'en donner à l'Europe savante une édition non moins authentique que celle des livres sacrés des Brahmes, que M. Anquetil a incontestable- ment rapportés des bords du Gange; car j'ose me flatter de savoir presque aussi bien le mozaràbique qu'il sait le zend ou lepelhvi.

L'ANELYTROIDE

La Bible est sans contredit l'un des livres les plus anciens et les plus curieux qui existent sur la terre.

La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paraissent très-insuffisantes. liien n'a été, par exemple, plus tourné en ridicule que la physique des livres saints, laquelle en effet paraît très-défectueuse. Mais on ne pense point à l'état de cette science dans les premiers âges, pour lesquels enfin il fallait que ce livre fût intelligible. La physique était alors ce qu'elle serait encore, si l'homme n'eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte d'azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour, et le second celle de la nuit. Il les voit paraître ou se lever d'un côté, et dispa- raître ou se coucher de l'autre, après avoir fourni leur course et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble de même couleur que la vdûte azurée, et l'on croit qu'elle touche au ciel lors- qu'on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions, et quelque fausses qu'elles soient, il fallait s'y conformer pour se mettre à sa portée.

Puisque la mer paraît dans le lointain se réunir au ciel, il était naturel d'imaginer qu'il existait des eaux supérieures et des eaux inférieures, dont les unes remplissaient le ciel et les autres la mer; et que pour soutenir les eaux supérieures, il existait un firma- ment, c'est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de laquelle on apercevait l'azur des eaux supérieures.

Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse, chap. I, v. 6, 7, 8 :

« Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux ; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui étaient sous le firma- ment de celles qui étaient au-dessus du firmament, et

Dieu donna au firmament le nom de ciel Et à

toutes les eaux rassemblées sous le firmament, le nom de mer. »

Il est évident que c'est à ces idées qu'il faut rappor- ter, 1° les cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui s'ouvrirent lorsqu'il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la terre ;

2° L'origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers, produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux supérieures, parce qu'ils s'appro- chaient dans leur vol de la voûte azurée, que le peuple n'imagine pas être élevée beaucoup plus que les nuages.

De même, ce peuple croit que les étoiles sont atta- chées à la voûte céleste comme des clous, plus petites que la lune, infiniment plus petites que le soleil. II ne distingue les planètes des étoiles fixes que par le nom d'errantes. C'est sans doute par cette raison qu'il n'est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la création. Tout y est représenté relativement à l'homme vulgaire, auquel il ne s'agissait pas de dé- montrer le vrai système de la nature, et qu'il suffisait d'instruire de ce qu'il devait à l'Etre suprême, en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités sublimes de l'organisation du monde, si l'on peut parler ainsi, ne devaient paraître qu'avec le temps, et l'Être souverain se les réservait peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeler l'homme à lui, lorsque sa foi, déclinant de siècles en siècles, serait timide, chancelante et presque nulle; lorsque éloigné de son origine, il finirait par l'oublier ; lorsque accoutumé au grand spectacle de l'univers, il cesserait d'en être touché, et oserait en méconnaître l'auteur. Les grandes découvertes successives raffermissent, agrandissent l'idée de cet Être infini dans l'esprit de l'homme. Chaque pas qu'on fait dans la nature produit cet effet, en rapprochant du créateur. Une vérité nouvelle de- vient un grand miracle, plus miracle, plus à la gloire du grand Être, que ceux qu'on nous cite, parce que ceux-ci, lors même qu'on les admet, ne sont que des coups d'éclat que Dieu frappe immédiatement et rare- ment, au lieu que dans les autres il se sert de l'homme même pour découvrir et manifester ces merveilles in- compréhensiblesde la nature, qui, opérées à tout instant, exposées en tout temps et pour tous les temps à sa con- templation, doivent rappeler incessamment l'homme à son créateur, non-seulement par le spectacle actuel, mais encore par ce développement successif.

Voilà ce que nos théologiens ignorants et vains devraient nous apprendre. Le grand art est de lier toujours la science de la nature avec celle de la théo- logie, et non de faire heurter sans cesse les choses saintes et la raison, les croyants fidèles et les philoso- phes.

Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés, ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si orgueilleux, si absurde, si rap- proché de notre misère, a voulu donner à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se sont étayées tour à tour des passages rebelles aux interprètes, qui s'évertuent, s'obstinent, et ne doutent de rien; comme m l'Etre suprême n'avait pas pu donner à l'homme des vérités qu'il ne devait connaître, savoir, approfondir que dans les siècles à venir. Du moment où vous ad- mettez que la Bible est faite pour l'univers, songez que l'on sait aujourd'hui bien des choses que l'on ignorait il y a quarante siècles, et que dans quatre mille autres années, on saura des faits que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation ? Les connaissances sont graduelles, et ne se développent que par une marche insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent ou ralentissent. Or, l'intelligence de la Bible, qui existe depuis un si grand nombre de siècles qu'il y a bien peu de choses à citer d'une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période d'efforts et de recherches.

L'un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l'esprit humain, c'est le verset -27 du chapitre I : u Dieu créa l'homme h son image; il le créa mâle et femelle. »>

Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne ; car au verset suivant (v. 28), il dit à Adam : u Croissez et multipliez-vous; remplissez la terre. »

Ceci fut opéré le sixième jour ; ce n'est que le sep- tième que Dieu créa la femme. Ce que Dieu fit entre la création de l'homme et celle de la femme est im- mense. Il fit connaître à Adam tout ce qu'il avait créé; animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.

ci Adam les nomma tous; et le nom qu'Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable (1). v

u Adam appela donc tous les animaux d'un nom qui leur était propre, tant les oiseaux que les bêtes, etc (2).'>

Jusqu'ici la femme n'a point paru; elle est incréée; Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.

Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours dont l'Écriture parle, ces six jours de la création , ce septième jour du repos, etc.

On ne peut être que véritablement affligé que pres- que tous nus théologiens, tous nos mangeurs d'images abusent de ce grand, de ce saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l'homme le profane, et qu'il prostitue l'idée du premier Etre, en la substituant à celle du fantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans


(l) Cbap. u. v. 19.

(:', Ibid., v. -M.


le sein de la nature, et plus on respecte profondément son auteur; mais un respect aveugle est superstition ; un respect Isclairé est le seul qui convienne à la vraie religion; et pour entendre sainement les premiers faits que l'interprète divin nous a transmis, il faut, ainsi que l'observe l'éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la lumière céleste. Loin d'offus- quer la vérité, ils ne peuvent qu'y ajouter un nouveau degré de splendeur.

Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne si précisément, en les comptant les uns après les autres , sinon six espaces de temps , six intervalles de durée? Ces espaces de temps indiqués par le nom de jours, faute d'autres expressions, ne peu- vent avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puis- qu'il s'est passé successivement trois de ces jours avant que le soleil ait été créé. Ces jours n'étaient donc pas semblable aux nôtres ; et Moïse l'indique clairement en les comptant du soir au matin; au lieu que les jours solaires se comptent et doivent se compter du matin au soir. Ces six jours n'étaient donc ni sembla- bles aux nôtres, ni égaux entre eux ; ils étaient propor- tionnés à l'ouvrage. Ce ne sont donc que six espaces de temps. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et la femme n'ayant été produite qu'à lajin du septième, Adam a pu procréer en lui-même, et par lui-même tout le temps qu'il a plu à Dieu de placer entre ces deux époques.

Cet état d'androgynéité n'a pas été inconnu aux philosophes du paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu qu'Adam fut créé homme d'un côté, femme de l'autre; composé de deux corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme

Platon, l'ont fait de figure ronde, d'une force extraor- dinaire; aussi la race qui en provint voulut déclarer la guerre aux Dieux. Jupiter, irrité, les voulut dé- truire. Mais il se contenta d'affaiblir l'homme en le dédoublant, et Apollon étendit la peau qu'il noua au

nombril De là le penchant qui entraîne un sexe

vers l'autre, par l'ardeur qu'ont les deux moitiés pour se rejoindre, et l'inconstance humaine, par la difficulté qu'a chaque moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paraît-elle aimable .' nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous n'eussions fait qu'un tout: le cœur dit: La voilà, c'est elle! mais à l'épreuve, hélas ! trop souvent ce ne l'est point.

C'est sans doute d'après quelques-unes de ces idées que les Basiliens et les Carpocratiens prétendirent que nous naissons dans l'état de nature innocente, tel qu'Adam au moment de la création, et par conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestaient le mariage, soutenaient que l' union conjugale n'aurait jamais eu lieu sur la terre sans le péché; regardaient la jouis- sance des femmes en commun comme un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et prati- quaient leurs dogmes dans un superbe temple souter- rain, échauffé par des poêles, dans lequel ils entraient tout nus, hommes et femmes ; là, tout leur était permis jusqu'aux unions que nous nommons adultère et in- ceste, dès que l'ancien ou le chef de leur société avait prononcé ces paroles de la Genèse : Croissez et multi- pliez.

Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchait ouvertement que la fornication et l'adultère étaient des actions méritoires; et les plus fameux d'entre ces sectaires furent appelés les Tue- lupins, en Savoie. Plusieurs savans font remonter l'origine de ces sectes à Muacha, mère d'Asa, roi de Juda, grande-pré tresse de Priape : c'est dater de loin, comme on voit.

Cette double vertu d'Adam paraît avoir encore été indiquée dans la fable de Narcisse, qui, épris de l'amour de lui-même, veut jouir de son image, et finit par s'assoupir en échouant à l'ouvrage (1).

Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouis- sances contre notre nature actuelle, ont donné lieu à une grande question, à savoir : An imperforata niulier possit concipere? « Si une fille imperforée peut se marier? »

On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, sa- vants jésuites, ont approfondi cette question, et qu'ils ont été pour l'affirmative ; l'œuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d'une manière contraire aux fins de la nature ; une fille privée de la vulve en apparence, doit donc trouver dans l'anus des ressources pour remplir le vœu de la reproduction, la première et la plus inséparable des fonctions de notre existence.

Cucufe et Tournemine ont été attaqués, cela devait être ; mais le savant Sanchez, Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions assis sur un siège de marbre, qui ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et qui, quand il était à table pour dîner, te- nait toujours ses pieds en l'air, Sanchez (2) a défendu


(1) Telle est l'origine même du mot Narcisse, lequel vient du erec vâpXY], narhè, assoupissement ; de là le narcisse fut la fleur chérie des divinités infernales; de là vient aussi que l'on offrait ancienne- ment les narcisses aux Furies, parce qu'elles engourdissaient, ussou- pissaient les scélérats.

(2) « Salem, piper, acorem respuebat. Menspp vero accumbebnt


ses confrères avec une éloquence dont on ne croirait pas une pareille matière susceptible. Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteraient cette voie, faute d'autre, jusqu'à ce que Benoît XIV, éclairé par les découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé, et permis l'usage de la parte-poste, dans le sens des PP. Cucufe et Tournemine.

En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l'Acadé- mie de chirurgie, a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les anélytroïdes pouvaient concevoir; et des faits consignés dans sa thèse, impri- mée avec privilège, le démontrent. Malgré cette au- thenticité, le Parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme contraire aux bonnes mœurs. Il fallut que ce grand et non moins ingénieux et malin chirurgien recourût aux casuistes de la Sorbonne; alors il montra facilement que le Parlement prononçait sur une question qui n'est pas plus de sa compétence que l'émétique. Et le Parlement ne donna aucune suite à la dénonciation.

Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la propagation de l'espèce humaine, et non moins singulière pour le commun des lecteurs: c'est que beau- coup de jeunes femmes stériles sont autorisées, et doi- vent même en conscience tenter les deux voies, jusqu'à ce qu'elles se soient assurées de la véritable route que le Créateur en mise en elles.

alternis semper pedibus sublatis. » Voyez Elogiinn Thom. Sanc/icz, imprimé à la lêto de l'ouvrage De Matrimonïo, à Anvers, chez Murss, 1652, in-folio. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions qu'a agitées ce théologien, et bien d'autres, cherchez la vingt-unième dispute de son second livre.

L'ISCHA

Marie Schurmann a proposé ce problème : L'étude des lettres convient-elle à une femme !

Schurmann soutient l'affirmative, veut que la femme n'excepte aucune science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit embrasser la science universelle, parce que l'étude donne une sagesse qu'on n'achète point par les secours dangereux de l'expérience, et que, lors même qu'il en coûterait quelque chose à l'innocence, il serait à propos de passer par-dessus de certaines réserves, en faveur de cette prudence précoce, qui d'ailleurs se trouvera secondée par l'étude, dont les méditations affaiblissent ou redressent les penchants vicieux, et diminuent le danger des occasions.

L'éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez ceux qui passent pour les plus policés, qu'il est bien étonnant qu'on en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs ouvrages. Depuis le livre des Femmes illustres de Boccace jusqu'aux énormes in-quarto du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un grand nombre de nomenclatures, et Wolf a donné un Catalogue des Femmes célèbres à la suite des Fragments des illustres Grecques qui ont écrit en prose (Il a publie séparément les fragments de Sapho, et les éloges qu'elle a reçus). Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de l'Europe moderne ont eu des femmes savantes.

Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des femmes se soient établis sur le prétendu rapport de V excellence de l'homme sur laj'emmc. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il l'est infiniment que l'objet de l'adoration des hommes soit partout leur esclave), plus on remarque qu'il est principalement fondé sur le droit du plus fort, l'influence des systèmes politiques, et surtout celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à la femme, d'une manière nette et précise, tous les droits de l'égalité.

Je n'ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu galamment appelées paradoxes, dans son ouvrage intitulé : La femme meilleure que l'homme. Mais il est si naturel, quand on considère le prix de ce don du ciel qu'on appelle la beauté, de se pénétrer de cette vive et touchante image, qu'on en devient bientôt enthousiaste; et lorsqu'on lit ensuite les livres saints, on n'est plus étonné que la femme soit le complément des œuvres de Dieu ; qu'il ne l'ait produite qu'après tout ce qui existe, comme s'il avait voulu annoncer qu'il allait clore son ouvrage sublime par le chef- d'œuvre de la création. C'est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être, que je veux considérer la femme.

Ce n'est pas avec impétuosité que l'univers a été créé. Il a été fait à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât (pie si la volonté seule du grand Etre était la règle, il était le maître de la matière, du temps, de l'action et de l'entreprise. L'éternel Géomètre agit sans nécessité, connue sans besoin; il n'est jamais ni contraint, ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu'il tourne, façonne, meut la atière sans peine, sans effort ; et quand une chose dépend d'une autre, quand, par exemple, la naissance et l'accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n'est que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l'univers, et développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.

Mais tout ce qu'enseigne la Bible sur la création de l'univers, n'est rien en comparaison de ce qu'elle dit sur la production du premier être raisonnable. Jusqu'ici tout a été t'ait à commandement; mais quand il s'agit de créer l'homme, le système change et le langage avec lui. Ce n'est plus cette parole impérieuse et subite, c'est une parole plus réfléchie et plus douce, quoique non moins efficace; Dieu tient un conseil en lui-même, comme pour faire voir qu'il va produire un ouvrage qui surpassera tout ce qu'il a créé jusqu'alors. Faisons l'homme, dit-il. Il est évident que Dieu parle à lui-même. C'est une chose inouïe dans toute la Bible, qu'aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même eu nombre pluriel : Faisons. Dans toute l'Écriture, Dieu ne parle ainsi que deux ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paraître que lorsqu'il s'agit de l'homme.

Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce nouvel être, à double sexe, reçoive le souffle de vie; ce n'est qu'à la septième époque, Adam a existé longtemps dans l'état de pure nature, et n'ayant que l'instinct des animaux ; mais quand le souffle lui fut inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et nomma tordes choses.

Voilà donc deux créations bien distinctes : celle de l'homme, celle de son esprit, et c'est ici seulement que paraît la femme. Elle n'est pas créée du néant comme tout ce qui a précédé ; elle sort de ce qui existait de plus parfait ; il ne restait plus rien à créer ; Dieu extrait d'Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l'être le plus parfait qui eût encore paru ; de celui qui complétait l'œuvre sublime de la création.

Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être, revient à virago (1), que le français ne peut pas traduire, que le mot femme n'exprime point, et qui ne peut se sentir que par l'idée de puissance de l'homme. Car vir signifie homme, et ago j'agis. Autretrefois on disait vira (2) et non virago. Mais les Septante ont. prétendu que par le mot vira, le sens de l'hébreu n'était pas rendu, ils ont ajouté go (3).

Je ne m'étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du beau sexe, et s'indigne contre les sectes qui le dépriment. La parabole dont l'Écriture se sert en formant la femme de la côte d'Adam, n'a d'autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera qu'un avec la personne de son mari, qu'elle est son âme et son tout. La tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d'égalité.

(1) Gen, chap. II, v. 23.

(2) Vira, de vif.

(3) L'allemand a conservé l'ancien rit dans mânnin, qui vient de mann. Mannin est le vira, et non le virago. Man tvird sic mânnin luissen. (G. n., chap. II, v. 23.)


Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les anciens associèrent les deux sexes à la Divinité : voilà ce qui est bien constaté, indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les païens mettaient l'homme, dès le moment de sa naissance, sous la garde de la Puissance, de la Fortune, de l'Amour et de la Nécessité, car c'est là ce que veulent dire Dynamis, Tyehé, Eros et Anaglié, ce n'était probablement qu'une allégorie ingénieuse pour exprimer notre condition ; car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer et à poursuivre. Autrement, c'eût été confier l'homme à des guides bien extravagants ; car la puissance est lamère des injustices, la fortune, celle des caprices, la nécessité produit les forfaits, et l'amour est rarement d'accord avec la raison.

Mais, quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme, il n'y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités principales, et celui de Junon, femme et sœur du maître des dieux, fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithète de femme et de sœur montre assez sa toute-puissance : celle qui donne les lois peut les enfreindre; ce secret célèbre et non moins commode de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus, au Péloponèse, était une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageait la terreur qu'inspirait cette formidable déesse. L'Europe, l'Asie, l'Afrique, les peu- ples barbares (1) comme les policés, l'honorèrent et la craignirent à l'envi. On la regardait comme une reine

(1) Elle était particulièrement honorée dans les Gaules et dans la Germanie sous le titre de deesse-mère.

ambitieuse, fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux, assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même.

Un hommage si universel, qui n'est pas sans doute le plus flatteur que l'on ait rendu à la beauté, faite pour séduire et non pour effrayer, prouve du moins que dans les idées des premiers hommes, le trône du monde fut partagé entre les deux sexes (1). Un écrivain illus- tre, du siècle passé, a été plus loin; il n'a pas fait difficulté de dire que cette prééminence de Junon sur les autres dieux était la véritable source d'où provenaient les excès d'adoration où les chrétiens sont tombés envers la Sainte-Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la coutume de saluer la Vierge en chaire, après l'exorde du sermon, venait des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées spirituelles du culte des idées sensibles qui les flattent, et qui bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien forcés de rapporter tout à leurs idées, puisqu'ils ne peuvent saisir qu'en raison de ces idées; or, ils savent qu'en tout pays on ne tire de la bouté et de l'affection des rois rien autre chose que ce qu'ont résolu leurs ministres ; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge, bien plus approprié à l'esprit humain que celui du Grand Etre, aussi inexplicable qu'incompréhensible.

Aussi lorsque le peuple d'Ephèse eut appris que les

(1) On retrouverait dans l'antiquité beaucoup d'usages qui confirmeraient celte opinion. A Lacédéinone, par exemple, quand on allait consommer le mariage, la femme mettait un habit d'homme, parce que c'est la femme qui met les hommes au monde. En Éiypte, dans les contrats de mariage entre souverains, la femme avait l'autorité du mari, etc. (Diodore de Sicile, liv. I, chap XXVII.)

Pères du Concile avaient décidé que l'on pourrait appeler la Vierge sainte, il tut transporté de joie. Eès lors on rendit à la mère de DJeti des hommages singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et Jésus- Christ n'eut plus d'offrandes. Cette ferveur n'a jamais cessé entièrement. Il y a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son royaume. A la naissance de Louis XIV, il envoya le poids de l'enfant en or à >.'otre-Dame de Lorette, qu'on peut, sans impiété, croire s'être très-peu mêlée de la grossesse d'Anne d'Autriche.

Quelque chose de plus singulier que tout cela, c'est que dans le second siècle de l'Eglise, on fît le Saint- Esprit du sexe féminin. En effet, rouats touach, qui en hébreu veut dire esprit, est féminin, et ceux qui furent de ce sentiment s'appelaient les Eliésaites.

Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les Juifs n'ont jamais eu d'idées du mystère de la Trinité. Les Apôtres même ont été fortement persuadés du dogme de l'unité de Dieu sans mo- difications; ce n'est que dans les derniers moments que Jésus-Christ leur a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre l'une des trois personnes delà Trinité, il pouvait l'envoyer sans l'incarner; il pouvait envoyer la personne du Père ou du SaintEsprit, comme le Fils; il pouvait l'incarner dans un homme comme dans une fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d'attention pour la femme. Jésus-Christ a eu une mère, il n'a point eu de père; la première personne à qui il parla fut la Samaritaine ; la. première personne à laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc. Enfin, le San- veur a toujours eu pour les femmes une prédilection bien honorable à leur sexe.

Mais l'hommage vraiment flatteur pour lui, l'invention vraiment utile pour les sociétés, serait que l'on trouvât les moyens les plus propres à rendre la beauté la récompense de la vertu, à l'en animer elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien de leurs frères, et par les plaisirs de l'âme et par ceux des sens, pour que toutes les facultés dont l'Etre suprême a doué notre espèce, concourussent à nous faire aimer ses justes et bienfaisantes lois. Il n'est pas absolument impossible d'arriver un jour à ce but, si vivement désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison ; mais, Dieu, combien nous en sommes loin encore !

LA TROPOIDE

La dépravation des mœurs, la corruption du cœur humain, les égarements de l'esprit de l'homme, sont des textes tellement rebattus par nos rigoristes, que l'on croirait que le siècle actuel est l'abomination de la désolation ; car la langue française ne fournit aucune expression énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant, si l'on veut jeter un coup d'œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même qu'on nous offre pour modèles, je doute que l'on trouve beau- coup à regretter. Nos manières et nos mœurs, par exemple, valent bien celles du peuple de Dien;etje ne sais ce que diraient nos déclamateurs, s'ils voyaient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se rapproche du beau siècle des Patriarches.

Je veux que les lois de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes ; mais ces lois assises sur le Tabernacle, et dont le but paraît avoir été de lier la société des Hébreux entre eux par la société de l'homme avec Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, était bien plus infirme que tout autre, comme nous le démontrerons dans la suite de cet article.

On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement ne peut marcher selon l'esprit de son institution, s'il n'est dirigé par la loi du devoir, qui n'est autre chose que le sentiment de ce devoir. Le véritable ressort de l'autorité est dans l'opinion et dans le cœur des sujets; d'où il suit que rien ne peut suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement; il n!y a que les gens de bien qui sachent administrer les lois, mais il n'y a que les honnêtes gens qui sachent véritablement leur obéir. Car, outre qu'il est très-facile de les éluder, outre que ceux dont elles sont l'unique conscience sont très-loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les remords sait braver les supplices, châtiment bien moins long que le premier, au- quel on peut d'ailleurs toujours espérer d'échapper. Mais quand l'espoir de l'impunité suffit pour encourager à enfreindre la loi, et quand on est content pourvu qu'on l'ait éludée, l'intérêt général n'est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers se réunissent contre lui ; les vices ont alors infiniment plus de force pour énerver les lois, que les lois pour réprimer les vices. On finit par n'obéir au législateur qu'en apparence. A cette époque, les meilleures lois sont les plus funestes, puisque, si elles n'existaient pas, elles seraient une ressource que l'on aurait encore. Faible ressource cependant! car les lois plus multipliées sont plus méprisées, et de nouveaux surveillants deviennent autant de nouveaux intracteurs.

L'influence des lois est donc toujours proportionnelle à celle des mœurs ; c'est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de mœurs est bien vague, et demanderait une définition.

Les mœurs sont et doivent être très- variables d'une contrée à l'autre, absolument relatives à l'esprit national et à la nature du gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi, et c'est dans ces rapports qu'il faut les envisager. Si le prix de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion gagnera tous les jours, que le peuple s'écriera en gémissant : Mes maux ne viennent que de ceux que je paie pour m'en garantir; et que, pour s'étourdir, il se précipitera dans la corruption que l'on provoquera de toutes parts pour étouffer ses murmures.

Si, au contraire, les dépositaires de l'autorité dédaignent l'art ténébreux de la corruption, n'attendent leurs succès que de leurs efforts, et la faveur publique que de leur succès, les mœurs seront bonnes, et suppléeront au génie du chef; car, plus 1 ; 'esprit public a de ressorts, et moins les talents sont nécessaires. L'ambition même est mieux servie par le devoir que par l'usurpation, et le peuple, convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les dispense par sa docilité de travailler à l'affermissement du pouvoir.

J'ai dit que les mœurs devaient être relatives à la nature du gouvernement ; c'est donc encore sous ce point de vue qu'il en faut juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par l'économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l'esprit d'ordre, d'intérêt, d'avarice même, doit dominer, et l'Etat sera en danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs.

Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé, que toute guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs. Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le plus effréné n'éververont pas l'esprit public.

Dans une monarchie très-absolue, qui serait le plus sévère, le plus complet des despotismes, si le beau sexe n'y donnait pas le ton, la galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités, est tout naturellement et sans danger le caractère national ; et les déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.

Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs, et. quelques-uns de nos usages, comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paraître si détestables (1On verra ci-après, dans la Lingtianmaiiie, îles choses plus frappantes encore que les mœurs du peuple de Dieu, que nous allons exposer).

On voit, au premier coup d'œil, dans le Zévitique, à quel degré le peuple juif était, corrompu. On sait que ce mot Lévitique vient de Léci, qui était le nom de la tribu séparée des autres, comme étant spécialement consacrée au culte ; d'où sont venus les lévites ou prêtres, et l'habillement d'aujourd'hui qui porte ce nom, sans être un monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre des consécrations, des sacrifices, de l'impureté du peuple, du culte, des vœux, etc.

Je ferai observer en passant que la forme de consécration chez les Hébreux était singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour cet effet, il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit sur l'extrémité de l'oreille droite d'Aaron et sur ses pouces droits. Si l'on voyait aujourd'hui le cardinal de Rohan consacrer dans la chapelle l'évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout chaud sur le bout de l'oreille (1 ), on ne pourrait guères s'empêcher de se rappeler la gravure de l'abbé Dubois sous la Régence : on le voyait à genoux aux pieds d'une fille qui prenait de ce sale écoulement qui afflige les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le faire cardinal.

Tout le chapitre XV du Lêvitique ne roule que sur la gonorrhée, à laquelle les Hébreux étaient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre n'étaient pas leurs inoins désagréables impuretés , et ils en avaient assez de réelles, sans en créer tant d'imaginaires. Par exemple, une femme était plus impure pour avoir nus au monde une fille plutôt qu'un garçon (2). Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.

Les Hébreux forniquaient avec les démons sous la forme des chèvres (3) ; ces démons mal appris usaient là d'une vilaine métamorphose. Un fils couchait avec sa mère, et prêtait main-forte à son père (4). Nous ne portons pas encore à ce degré l'amour filial. Un frère voyait sans scrupule sa sœur dans la plus grande intimité (5).

Un grand-père habitait avec sa petite-fille (6) ; ce qui n'était pas très-anacréontique.


(1) Zeu. l cliap. VIII, v. 24. (S) Ibid., chap. XII, v.5. (3j Ibid., chap. XVII, v. 7. (4) Ibid., cliap. XVIII, v. 7. (5) Ibid., v.9. (fi) Ibid, chap. XVIII, 10.


On couchait avec sa tante (1), avec sa bru (2), avec sa belle-sœur (3) : ce n'était là que peccadilles ; enfin on jouissait de sa propre fille (4).

Les hommes se polluaient devant la statue de Moloch (5), puis on trouva que cette semence inanimée n'était pas digne de la statue ; on finit par lui offrir en sacrifice l'enfant tout venu.

Les hommes se servaient de femmes eiltre eux (6), comme les pages du Régent. ,

Us usaient de toutes les bêtes (7); et le beau sexe se faisait servir par les ânes, les mulets, etc. (8). Ce qui était d'autant plus malhonnête, que l'on paraissait avoir formé la tribu des prêtres de manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevait point lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui avaient le nez trop petit, tors, etc.; il fallait un beau nez (9).

On voit par cet échantillon ce qu'étaient les mœurs du peuple de Dieu; il est certain qu'on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me paraît pas que, d'après cette esquisse d'un parallèle qu'on pourrait pousser beaucoup plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui passe de nos jours.

Les esprits forts ne sont guères moins exagérateurs,

(1) Lêv., v. 12.

(2) Ibid., v. 15.

(3) Ibid., v. 16.

(4) Ibid., v. 17.

(5) Ibid., v. 21 : « De semine tuo non dabis idolo Muluch, n et chap. XX, v. 8 : « Quia polluerit sanctuarium. »

(6) Ibid., chap. XVIII, v. 22 : « Cum masculo eoïtu feemineo. »

(7) Ibid., v. 23 : « Omni pécore. ».

(8) Ibid. h Millier jumento. » Et l'on sait que dans l'Écriture Sainte, jumenium veut dire bêtes d'aides : adjuvantes ; d'où jument.

(U) Ibid ,cbap. XXI, v. 18.

en parlant de nos coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre nos vices. Nous avons le triste avantage de n'avoir été surpassés par aucune nation dans les fureurs du fanatisme ; mais les délires de la superstition ont été portés plus loin dans d'autres religions.

On ne voit pas chez nous de contemplatifs qui, sur une natte, attendent en l'air que la lumière céleste vienne investir leur âme. On ne voit point d'énergumènes prosternés qui frappent du front contre terre pour en faire sortir l'abondance ; de pénitents immobiles et muets comme la statue devant laquelle ils s'humilient. On n'y voit point étaler ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de sa ressemblance; ou se voiler jusqu'au visage, comme si l'ouvrier avait horreur de so;i ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi, à cause du vent du démon; nous n'étendons pas les bras à l'orient pour y découvrir la face rayonnante de la Divinité; nous n'apercevons pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs, meurtrir leurs attraits innocents pour apaiser la concu- piscence par des moyens qui le plus souvent la provoquent; d'autres, étalant leurs plus secrets appas, attendre et solliciter, dans la posture la plus voluptueuse, les pproches de la Divinité; de jeunes hommes, pour amortir leurs sens, s'attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs forces; quelques-uns arrêter la tentation par l'opération d'Origène, et suspendre

àrautel les dépouilles de cet horrible sacrifice Nous sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.

Que diraient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès de nos églises comme autour de leurs temples, étaient le théâtre de toutes les débauches? si l'on obligeait nos femmes à se prostituer, au moins une fois, en l'honneur de la Divinité? Et l'on peut juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui permettait, au temps où c'était la coutume, de s'en tenir là.

Saint Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu (1), que l'on voyait au Capitule des femmes qui se destinaient aux plaisirs de la Divinité, dont elles devenaient communément enceintes; il se peut que chez nous aussi plus d'un prêtre desserve plus d'un autel, mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L'illustre Père de l'Eglise que je viens de citer, ajoute, dans le même ouvrage, plusieurs détails qui prouvent que si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte des anciens n'était pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portait en procession des membres virils, sur lesquels la matrone la plus respectable mettait une couronne. Les fêtes d'Isis étaient tout aussi décentes.

Saint Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités qui présidaient au mariage. Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient au dieu Priape, dont on connaît les propriétés surnaturelles; on faisait asseoir la jeune mariée sur le membre énorme du dieu ; là, on ôtait sa ceinture, et l'on invoquait la déesse Virginientis. Le dieu Subigns soumettait la fille aux transports du mari. La déesse Prema la contenait sous lui pour empêcher qu'elle ne remuât trop. (On voit que tout était prévu, et que les filles romaines étaient bien disposées.) Enfin venait la déesse Pertunda, ce qui revient à Perforatrice, dont

(1) Liv., VI, chap. IX.


l'emploi, dit saint Augustin, était, d'ouvrir à l'homme le sentier de la volupté. Heureusement cette fonction était donnée à une divinité femelle; car, comme le remarque très-judicieusement l'évêque d'Hippone, le mari n'aurait pas souffert volontiers qu'un dieu lui rendît ce service, et qu'il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n'en a pas besoin.

Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là? Et pourquoi exagérer nos torts et nos faiblesses! Pourquoi porter la terreur dans l'âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des maris! Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons casuistes sont plus accommodants que cela ! Lisez, entre tant d'autres, le jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu'à quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu'un mari a beaucoup moins à se plaindre lorsque sa femme s'abandonne à un étranger d'une manière contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un adultère, et fait le péché comme Dieu le commande : « Parce que, dit Filliutius, de la première façon on ne touche pas au vase légitime sur lequel seul l'époux a des droits exclusifs » Oh! qu'un esprit de paix est un précieux don du ciel !

LE THALABA

Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens, est leur gymnastique. C'est par là surtout qu'ils paraissent avoir été plus curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les ennemis, disaient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les citoyens pour maintenir les mœurs. De là l'atten- tion prévoyante et salutaire sur l'éducation de la jeunesse. La première explosion des passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l'âpreté soit adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former des hommes. Or, il n'y a que les exercices du corps où se trouve cet heureux mé- lange de travail et d'agrément, dont la partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l'âme.

Dans les pays où les fortunes sont très -inégales, les dernières classes de la société sont toujours assez stimulées par le besoin pour ne pas redouter l'engour- dissement de l'oisiveté et la mollesse qui en est la suite. Mais les riches en sont presque invariablement la proie, si une institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation active, qui soit un foyer continuel d'émulation et une digne contre ce qui, dans les richesses et leur jouissance, et leur abus, tend sans cesse à énerver. Les sentiments énergiques et généreux germent rarement dans des corps affaiblis, et l'âme d'un Spartiate serait bien mal logée dans le corps d'un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds en héros ont été ceux dont l'éducation martiale, les institutions fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues politiques du gouvernement, aiguisaient l'ému- lation et la vigueur.

Ces institutions précieuses sont presque oubliées aujourd'hui. A Paris, par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police pour édnquer la jeunesse; mais il n'y a pas dans cette immense capitale une seule bonne académie où l'on puisse apprendre à monter à cheval ; aucun exercice, si ce n'est l'escrime, la danse et la paume, n'y sont pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de là et de bien d'autres causes, que je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n'avons guères de passions), l'emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.

Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte un sexe vers l'autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui est crée, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et prévoyante à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est ar- rivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent ne paraissent doués d'intelligence que pour en abuser, ce qu'on n'a jamais remarqué parmi les autres animaux : c'est de tromper la nature, en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l'espèce et en négligeant le but de cet attrait ; ainsi nous avons séparé la fin des moyens, et l'impulsion de la nature, prolongée par les efforts de notre imagination, nous a pressés, sans égards pour les temps, les lieux, les cir- constances, les usasres, le culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin que l'homme s'est données; elle n'a pas consulté davantage la coutume des états et des âgt-s . car les vieillards deviennent continents, mais rarement chastes.

Cette manière d'éluder les fins de la nature a eu différents principes : la superstition, qui de son masque hideux, a couvert presque tous nos vices et nos folies ; diverses causes morales; la philosophie même.

Des hérétiques en Afrique s'abstenaient de leurs femmes, et leur pratique distinctive était de n'avoir aucun commerce avec elles. Ils se fondaient, 1° sur ce qu'Abel était mort vierge, et prirent le nom d'Abé- liens; 2° sur ce que saint Paul prêchait qu'il fallait être avec sa femme comme si l'on n'en avait point (1). Aucun délire superstitieux ne saurait étonner; mais l'abus de la philosophie à cet égard est bien singulier : c'est l'ouvrage des Cyniques.

Il est bizarre que des hommes instruits, et d'une raison exercée, ayant voulu transporter dans la société les mœurs de l'état de nature, n'aient point aperçu. ou se soient peu souciés du ridicule qu'il y avait à affecter parmi des hommes corrompus et délicats la rusticité des siècles de l'animalité. Des femmes même, séduites par une philosophie si grotesque, ou plutôt par l'amour qu'inspiraient les auteurs de cette doc-

(1) Aux Corinth., XII, v. 29.

triiie (1), lui sacrifièrent cette honte, cette pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la chasteté même.

Tant qu'il ne s'agissait que du devoir conjugal, les Cyniques avaient du moins quelques sophismes à allé- guer. Mais quand Diogène, qui déraisonnait avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L'orgueil de braver les préjugés et l'espèce de gloire que l'homme, esclave en tout et toujours ami de l'in- dépendance, y attache, furent apparemment ses vrais motifs. L'ombre du secret, de la honte, des ténèbres, lui aurait attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence l'en garantit. Comment imaginer qu'un homme pense qu'il y ait du mal à faire et à dire ce qu'il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre un homme qui vous dit froidement : u C'est un besoin très-impérieux ; je suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m'eût res- semblé, Troie n'eût pas été prise, ni Priam égorgé sur l'autel de Jupiter, n Ces raisons et beaucoup d'autres paraissent avoir séduit quelques-uns de ses contempo- rains. Galien cherche plus à le justifier qu'à le con- damner. Il est vrai que la mythologie avait en quelque sorte consacré l'onanisme. On racontait que Mercure, ayant eu pitié de son fils Pan, qui courait nuit et jour par les montagnes, éperdu d'amour pour une rnaîtresse(2) dont il ne pouvait jouir, lui enseigna cet insipide sou- lagement, que Pan apprit ensuite aux bergers.

Ce qui est plus singulier que l'indulgence de Galien,

(1) Hypparcliia, etc. (-') Écho.

c'est celle de la fameuse Laïs qui prodigua à Diogène, à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce aurait payées au poids de l'or, et qui trompa pour lui l'aimable et sage Aristippe.Peut-être,s'illuifût arrivé la même aventure qu'à cette fille qui, ayant trop longtemps fait attendre le Cynique, trouva qu'il s'était passé d'elle et n'en avait plus besoin, peut-être Laïs se serait-elle montrée plus sévère contre l'onanisme.

On sait d'où vient ce mot onanisme. Onan, dans l'Ecriture Sainte, répandait sa semence à terre (1) ; mais ses raisons pouvaient être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sue trois fils : Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s'y prit singulièrement, mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar; Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu'Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que

?es enfants s'appelleraient Her, du nom de l'aîné.

Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque fois qu'il couchait avec Thamar, il commençait par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut encore sans enfants. Juda s'obstina et se chargea de la besogne, dont il paraît avoir été très-digne, car il engrossa sa fille de manière qu'elle conçut deux ju- meaux (2). Le premier présenta sa main, sur laquelle la sage-femme noua un ruban d'écarlate, comme de- vant être l'aîné ; mais ce petit bras se retira et l'autre enfant parut le premier, d'où il fut appelé Phares (3).

(1) Gen., chap. XXXVIII, v. de -i à 11.

(2) Ibid., v. 18.

(3) Celui qui avait le ruban et sortit le second, fut nommé Zara, qui veut dire Orient. (Gen, chap., XXXVIII, v. 27 à 30.)

Les Pères voient la figure de Noé dans Phares, Noé, représentation de J.-C. qui a paru comme le petit bras et dont le corps ne devait naître que pour la nouvelle loi. Mais ce que les Pères voient de plus clair à tout cela, c'est que par l'aventure de la semence qu'Onan déposait de côté, J.-C. se trouve né de Ruth, étrangère, de Rahab, courtisane, de Bethsabée, adul- tère, et de Thamar, incestueuse du père à la fille (1). Mais revenons.

On voit que l'onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de grands et antiques exemples.

Les causes morales qui le provoquent le plus com- munément, sont ou la crainte de donner la vie à des êtres qui, par des circonstances particulières, seraient malheureux, ou celle des contacts vénéneux ; car on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau tout entière, mais sur celles qui en sont dépourvues.

Ces circonstances et beaucoup d'autres poussant à ne céder à ce sentiment si vif qui porte l'homme à la propagation de lui-même, qu'en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont devenus pas- sion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d'autres. Le sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux ; l'imagination, aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvénients qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus com- plet, a embrassé avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux sexes, rompant en

(1) Sacy, pag. 817, êdit. in-8 .

quelque sorte les liens de la société, ont imité ces plai- sirs auxquels ils se refusaient à regret, et les rem- plaçant par leurs propres efforts , ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité de l'assouvir, qui a tourné à son profit la force de l'habitude, si puissante sur l'humanité ; alors ils sont devenus très-dangereux. Tant qu'ils n'ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination plus voluptueuse que bouillante les a produits, aucun accident n'en a été la suite ; il n'y a point eu de mal physique à ce penchant, et la morale, en certains cas, aurait pu lui montrer quelque indulgence (1). Les anciens, juges peut-être peu scru- puleux, mais juges philosophes, pensaient que lors- qu'on le contenait dans ces bornes, on ne violait pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène, qui recourait publiquement à ce secours, était fort chaste; il n'usait de cette pratique, dit- il , que pour éviter les inconvénients de la semence re- tenue.

Mais il est bien rare que dans ce qu'on accorde aux sens, on garde un juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus on leur obéit, plus on les irrite. Alors l'âme, enivrée de la molle;-se et conti- nuellement absorbée dans des idées voluptueuses, dé- termine sans cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les parties qui produisent le


(1) Le marquis île Santa-Crux, par exemple, cummence son livre de VArt de la Guerre par riire : « Que la première qualité indispen- sable à un grand général, c'est de savoir se b le v.., » parce que

Cela épargne dans une année, et surtout dans une ville de guerre, tous ies eiiqueiages et les indiscrétions des femmes, qui finissent tou- jcims par tout perdre.

plaisir deviennent plus mobiles par les attouchements répétés, plus dociles aux écarts de l'imagination; les érections deviennent continuelles, les pollutions fré- quentes, et la déperdition de la vie excessive.

Il arrive trop souvent que la passion dégénère en fureur. Les objets qui lui sont analogues l'alimentent et se présentent sans cesse à l'esprit ; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un seul objet énerve, affaiblit. D'ailleurs, cette situation des parties de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande dissipation des esprits animaux. Les érec- tions trop rapprochées, lors même qu'elles ne sont pas suivies de l'évacuation de la semence, épuisent prodi- gieusement. Il y a en ce genre des exemples frappants et incontestables. Il faut encore observer que l'attitude des onanistes ne contribue pas peu à l'affaiblissement qui résulte de leurs opérations solitaires, et à l'irrita- bilité des organes. La nature ne peut jamais perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses lois. Des jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées par elle, qu'un stratagème stérile par lequel on s'efforce de la contraindre. La satisfaction de l'es- prit et du cœur aide une prompte réparation des pertes, que les délires de l'imagination occasionnent et ne peuvent jamais remplacer.

Mais la morale est toujours faible contre la passion. Quand ce goût bizarre a été connu, on s'est beaucoup plus occupé à perfectionner ce qui pouvait le satisfaire, qu'à réfléchir sur ce qui pourrait le réprimer ; et l'on a senti que les deux sexes s'aidant mutuellement, devaient rapprocher davantage la jouissance isolée des charmes d'une jouissance mutuelle.

Cet art singulier fut cultivé de tout temps, et l'est encore dans la Grèce. Il y est d'usage de s'assembler

tprès les repas. On se couche en rond sur un grand

tapis ; tous les pieds sont dirigés vers le centre, oii, dans la saison froide, on établit un trépied qui porte un brasier. Un second tapis vous recouvre jusqu'aux épaules : là, les jeunes Grecques trouvent le moyen de se déchausser sans qu'on s'en aperçoive, et rendent aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes s'acquittent très-gauchement avec leurs mains.

En effet, ce talent n'est pas donné à toutes. Quel- ques-unes en ont fait à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une multitude d'essais. AuSsi les jeunes filles qui ont la noble ému- lation de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d'aller prendre des leçons ; mais toutes n'y réussissent pas. Il est certain qu'il s'offre ici des diffi- cultés de plus d'un genre.

Il ne s'agit pas d'un sentiment que l'être de la fille transmet; elle ne fait que le provoquer. Ce n'est pas une sensation qu'elle communique par l'impulsion de son corps; c'est une sensation que l'homme doit goûter en lui-même par l'imagination de cette fille, et qui ne devient exquise qu'autant qu'elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce plaisir s'éteint avec l'acte, parce que l'homme jouit seul. Les délices du plaisir de la nature, au contraire, précèdent et suivent l'union intime des amants. La tille qui préside à la jouissance partielle ne doit donc s'occuper qu'à amener, exciter, entretenir une situation qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l'effet, loin de l'accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ses caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates ; la complaisante prêtresse ne peut pas s'abandonner à ces transports bouillants qu'elle se permet- trait, si elle était unie au sacrificateur.

On sent bien que ce procédé ne saurait avoir lieu vis-à-vis de ces jeunes gens fougueux que l'impétuosité entraîne et qui ne recherchent dans ces sortes de jouis- sances que la convulsion du plaisir ; il ne peut servir qu'avec ceux en qui, dans un âge mûr, le grand feu du tempérament se trouve amorti et l'imagination plus exercée : ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances qu'offre ce genre de volupté.

Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une très-grande variété de tempéraments; quelques-uns sont d'une lasciveté que l'on ne saurait exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des anciens satyres ; la raison en e^t simple : le gland, qui forme le siège de la volupté, s'entretient dans un état de sensibilité exquise, par le séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubri- fie, au lieu qu'il devient dur et calleux, avec l'âge, chez ceux qui l'ont découvert, qu'on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car chez eux cette liqueur préparatoire qui s'échappe existe en pure perte.

Or, une fille instruite dans l'art du Thalaba, ne se conduira pas avec un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux acteurs nus dans une alcôve entourée de glaces et sur un lit à pente suivie; la fille adepte évite d'abord avec le plus grand soin de toucher les parties de la génération : ses ap- proches sont lentes, ses embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres pleins de grâce et de mollesse; elle excite des doigts un léger prurit sur le bout des tétons; bientôt elle aper- çoit (pie l'œil devient humide; elle sent (pie l'érection est partout établie ; alors elle porte légèrement le pouce sur l'extrémité du gland, qu'elle trouve baigné delà liqueur lymphatique; de cette extrémité, le pouce des- cend doucement sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle suspend ensuite, si elle s'aperçoit que les sensations augmentent avec trop de rapidité; elle n'emploie alors que des titillations géné- rales ; et ce n'est qu'après les attouchements simultanés et immédiats de la main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l'érection devenant trop vio- lente, elle juge l'instant dans lequel il faut laisser agir la nature ou l'aider, ou la provoquer pour arriver au but; parce que le spasme qui s'établit dans l'homme devient si vif et l'appétit sensitif si violent, qu'il tom- berait en syncope si l'on n'y mettait fin.

Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance, il faut que cette fille s'oublie pour étudier, suivre et saisir toutes les nuances de volupté que l'âme du Thalaba parcourt, pour user des raffine- ments successifs qu'exigent ces accroissements de jouissances qu'elle a fait naître. On ne parvient ordi- nairement à quelque degré de perfection dans cet art (pie par un tact fin, par un toucher précis, qui dans ces

occasions sont les seuls et véritables juges Mais qui

le sera du résultat de cette œuvre de volupté ? Sera-ce Martial, le licencieux Martial? Je l'entends s'écrier :

Ips;iin crede libi iiaturam dicere rerum :

Isiud i|Uod (iiuiiis, Pontice, perdis, honio est (I).

La nature elle-même et t'arrête et te crie : Ce que répand ta main eilt mérité la vie.

(I) E t >iij. 42, liv. IX.

Cela est beau et vrai; cependant les poètes ne font pas autorité dans les choses qui doivent être décidées par la raison.

Le principe général et peut-être unique de morale, est que mal est ce qui nuit. L'adultère n'est pas si loin de la nature, et est un beaucoup plus grand mal que l'onanisme. Celui-ci ne saurait être dangereux qu'à la jeunesse, quand il altère sa santé, mais il peut souvent être très-utile à la morale ; la perte d'un peu de sperme n'est pas en soi un plus grand mal, n'en est pas même un si grand que celle d'un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus grande partie en est des- tinée par la nature même à être perdue. Si tous les glands devenaient des chênps, le monde serait une forêt où il serait impossible de se remuer. Enfin, je dirais à Martial : it Vous n'approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse? car istud qaod vagïnâ, Pontice, perdis, homo est. Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine , ce qui est un grand mal ; et de plus vous seriez tout ce que peut être un mari, avant qu'elle fût accouchée , ce qui en est un assez petit, n


L'ANANDRYNE.

Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers pères avaient les deux sexes et naissaient hermaphro- dites pour accélérer la propagation ; mais qu'après un certain temps écoulé, la nature cessa d'être aussi fé- conde, à l'époque où les substances végétales ne suffirent plus à notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.

Il est d'abord certain, et nous l'avons vu dans ces Mélanges (1), qu'Adam tut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne ; mais l'Ecriture ne dit point si, dans ce miracle, Adam perdit l'un de ses attri- buts. La Genèse ne s'expliquant donc point d'une manière précise sur ce sujet, le système des rabbins a conservé longtemps un grand nombre de sectateurs.

i On a soutenu un système mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus vraisemblable. C'est qu'il y avait trois sortes d'êtres dans le premier âge du monde' : les uns mâles, les autres femelles, d'autres mâles et fe-

(I) Voyez V Anélytroicte, page âl.


nielles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois espèces avaient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages tournés l'un vers l'autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties géni- tales, etc. ; ils marchaient droit; quand ils voulaient courir, ils faisaient la culbute; leurs excès, leur inso- lence, leur audace les firent dédoubler; mais il en résulta un grand inconvénient : chaque moitié tâchait sans cesse de se réunir à l'autre, et quand elles se ren- contraient, elles s'embrassaient si étroitement, si ten- drement, avec un plaisir si délicieux, qu'elles ne pou- vaient plus se résoudre à se séparer ; plutôt que de se quitter, elles se laissaient mourir de faim.

Le genre humain allait périr; Dieu fit un miracle; il sépara les sexes, et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que l'on fît autre chose que de rester collés l'un à l'autre. Il est arrivé de là, et rien n'est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe mâle , a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle aspire sans cesse à re- trouver sa tendre et belle moitié.

Mais il est des femmes qui aiment d'autres femmes? Rien de plus naturel encore ; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étaient doubles. De même cer- tains mâles, dédoublement d'autres mâles, ont conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n'y a rien là d'étrange, quoique ces couples d'hommes réunis et désunis paraissent bien moins intéressants. Voyez com- bien quelques connaissances de plus ou de moins doivent donner plus ou moins de tolérance ! Je souhaite que ces idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des autorités graves; car ce système, dont la source est dans Moïse, a été très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Le Roi, professeur royal à Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont travaillé avec succès Mercerus et Quin- quebze, lecteurs du roi en hébreu.

On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de Louis Le Roi :

An premier âïe que momie vivoit

D'herbe, de 2land, trois sortes y avoit

D'hommes; les deux, tels qu'ils sont maintenant,

Et l'autre double estoit; s'entretenant

Ensemblement, tant mâle que femelle.

Il faut penser que la fuçon fut belle;

Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,

Faits les avoit, et bien s'y connoissoit.

De quatre bras, quatre pieds et deux têt>s

Estoient formées ces raisonnables bêles;

Le reste vaut mieux pensée que dite,

Et se verroit plutôt peinte qu'escrite.

Chacun estoit de son corps tant aisé,

Qu'en se tournant il se trouvait baise;

En eslendant ses bras on s'embiassoit ;

Voulant penser on se contrepensoit ;

Kn soi voyoittoul ce qu'il vonloit voir,

En soi trou voit ce qu'il falloit avoir.

Jamais en lieu ses pieds porté ne l'eussent.

Que quand et lui ses passe-temps ne fussent.

Si de son bien lui plaisoit mal user.

Facile estoit envers soi s'excuser.

De lui n'estoit fait ni rapport ni compte,

Ne connoissoit hohnesteté ni honte.

Si de son cœur sortoient simples désirs,

Il y entroit tant de douilles plaisirs,

Qu'en y pensant chacun est incité

A maintenir que la félicité

Fut de tel temps, et le siècle doré.

Antoinette Bourgnon, dans sa préface du Nouveau Ciel, adopte aussi ce système, qui paraît de nature à être regretté du beau sexe. Elle attribue au péché ce triste dédoublement, et dit qu'il a défiguré dans les hommes l'œuvre de Dieu, et qu'au lieu d'hommes qu'ils devaient être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes imparfaits, impuissants à produire seuls leurs semblables, comme se reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites en cela que l'espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la réunion momentanée de deux êtres qui, s'ils éprouvent alors quelques délices, ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction qu'avec tant de douleurs.

Quoi qu'il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des phénomènes anologues qui portent à croire que la tradition de Moïse n'est pas une chimère. L'un des plus étonnants, est celui d'un moine à Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1739, le garde des sceaux Cliauvelin. Ce moine avaic les deux sexes; on lit dans le couvent ces vers à son sujet (1) :

J'ai mi vif, sans fantôme,

Un jeune moine avoir Membre de femme et d'homme,

Et enfant concevoir. Par lui seul, en lui-même,

Engendrer, enfanter, Comme fait autre femme.

Sans outils emprunter.

Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s'engrossa point lui-même: il n'avait pas été


(I) Ce n'est point dans le couvent d'Issoire que se lisent ces vers, mais dans la chronique en vers de Jean Molinet. Ce fait eut heu en 1478, et non pas de nos jours. Tous les historiens du temps en font men'ion. (.Voyez la Description rlrs principaux lieux de France, pur Dulaiire, tome V, pag. 3:<7.)


tout à la fois agent et patient. Il fut livré à la justice et détenu jusqu'à sa délivrance. Néanmoins, le registre ajoute ces mots remarquables : u Ce moine apparte- nait à monseigneur le cardinal de Bourbon ; il avait les deux sexes, et de chacun d'iceux s'aida tellement, qu'il devint gros d'enfant. »

Je sais que l'on peut instituer une différence entre l'hermaphrodite proprement dit et l'androgyne. L'an- drogyne et l'hermaphrodite, pure invention des Grecs, qui voulaient et savaient tout embellir, ont été célébrés ainsi à l'envi par tous les poètes, qui en faisaient des descriptions charmantes, tandis que les artistes les re- présentaient sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les sentiments de la volupté. Pandore ne réunissait que les perfections de son sexe. L'hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes. C'est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l'indique l'étymologie du nom (1). Or, Vénus était la beauté par excellence; Mercure à sa beauté personnelle joignait l'esprit, les connaissances et les talents. Si on se forme l'idée d'un individu en qui toutes ces qualités se trouvent rassemblées, on aura celle de l'Hermaphrodite, tel que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au contraire, sous la vé- ritable acception de leur nom, ne sont que des partici- pants aux deux sexes, que l'on n'a nommés herma- phrodites que parce que les anciens avaient feint que le fils de Mercure et de Vénus avait les deux sexes. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme il y a eu de tout temps des femmes qui ont tiré un grand parti de cette


(I) LuHan , t. 1, D'mlng. deor. XV ; et Diod. de Sic, tiv. IV, [iag. 25'2, êdit.de WVsthling.


conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans un de ses dialogues, instruit deux courti- sanes, dont l'une dit à l'autre : u J'ai tout ce qu'il faut pour contenter tes désirs; » à quoi celle-ci répond : u Tu es donc hermaphrodite (1)? » Saint Paul re- proche ce vice aux femmes romaines (2). On a peine à croire ce qu'on lit dans Athénée sur les excès de ce genre commis par ces femmes (3). Aristophane , Plante, Phèdre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément d'Alexandrie, les ont désignées d'une manière plus ou moins directe, et Sénèque les accable d'une effroyable imprécation (4).

Les hermaphrodites parfaits sont à présent très- rares; ainsi il paraît que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes ; mais il faut convenir que l'on remarque fréquemment des effets de ces déboublements que nous venons d'expliquer; de tout temps et dans l'antiquité la plus reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévère Lycurgue, qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisait représenter publiquement des jeux qu'on appelait gym- nopédies, où les jeunes filles paraissaient nues; les danses, les attitudes, les approches, les enlacements les plus lascifs, leur étaient enseignés. La loi punissait de mort les hommes qui auraient été assez téméraires pour les approcher. Ces filles habitaient entre elles jus- qu'à ce qu'elles se mariassent; le but du législateur


(1) Dialog. incret V.

(2) Ad Rom., cap. I, v.-.'fi. (a) Liv. IV, c»p. XVI.

(4) « Dii illas difficile maie |ier<ianl ! AdfO perversum cntnmeiilie genus impudicitiee! Viros ineunt. » (Epist. XCV.)


était apparemment de leur apprendre l'art de sentir, qui embellit beaucoup celui d'aimer; de les instruire de toutes les nuances de sensation que la nature indique, ou dont elle est susceptible ; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à tourner un jour au profit de l'espèce humaine tous les raffinements qu'elles s'ensei- gnaient mutuellement. Enfin, on leur apprenait à être amoureuses avant d'avoir un amant; car on est amou- reuse sans amour, comme on assure quelquefois qu'on aime sans être amoureuse. N'a pas du tempérament qui veut; n'aime pas qui veut ; c'est une morale de ce genre que Lycurgue a développée dans ses lois; c'est cette morale qu'Anacréon a éparpillée dans ses immortels badinages, comme les feuilles de la rose. Qui se serait attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Théos, les avait réduits en système pratique, et en avait décrit les symptômes. Oh! quel peintre et quelle observatrice était cette belle, dévorée de tous les feux de l'amour !

Cette Sapho, qui n'est guère connue que par les fragments de ses poésies brûlantes et ses amours in- fortunées, peut être regardée comme la plus illustre des tr'bades. On compte au nombre de ses tendres amies les plus belles personnes de la Grèce (1), qui lui inspi- rèrent des vers. Anacréon assure qu'on y trouve tous les symptômes de la fureur amoureuse. Plutarque ap- porte un de ces morceaux de poésie en preuve que l'amour est une fureur divine qui cause des enthou- siasmes plus violents que ne l'étaient ceux de la prê- tresse de Delphes, des Bacchantes et des prêtres de


(1) Thélesyle, Aniythone, Atiliys, Anactorie, Cy.luo, M égare, l J yi- iih, Andromède, Muais, Cyrille, etc.


('yl)èle ; qu'on juge quelle flamme brûlait le cœur qui inspirait ainsi (1) !

Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à l'ingrat Pbaon, qui la réduisit au déses- poir. N'aurait-il pas mieux valu pour elle de continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu'il procure et l'ascendant de son esprit devaient lui rendre si aisées ! D'autant plus qu'elle était douée de tous les avantages que l'on peut désirer dans cette passion, à laquelle la nature semblait l'avoir destinée, car elle avait un cli- toris si beau, qu'Horace donnait à cette femme cé- lèbre l'épitliète de mascula, c'est-à-dire, en français, J'emme-hommesse.

Il paraît que le collège des Vestales peut être regardé comme le plus fameux sérail de tribades qui ait jamais existé, et l'on peut dire que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les plus grands hon- neurs. Le sacerdoce n'était pas un de ces établisse- ments vulgaires, humbles et faibles dans leurs commen- cements, que la piété hasarde, et qui ne doivent leur succès qu'au caprice. Il ne se montre à Rome qu'avec l'appareil le plus auguste : vœu de virginité, garde du palladium, dépôt et entretien du feu sacré (2), symbole de la conservation de l'empire, prérogatives les plus


(t) On lisait aux pieds de la statue de Sapho. par Silanion : « Sapho, qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la rage. •>

(2) Vesta vient du grec et signifie feu. Les Chaule ns et les an- ciens Perses appelaient le feu avcsta. Zoroastre a intitule son fameux livre, Avesta, la garde du feu. La porte des maisons, l'entrée,» "est appelée vestibule, parce que chaque Romain avait soin d'entretenir ce feu de Vesta a la porte de sa maison. C est de la sans doute que l't titrée du vagin s'appelle le vestibule du vagin, comme étaut le lieu où s'entretient le premier feu de ce temple.


honorables, crédit immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher par la privation absolue de ce bonheur auquel la nature appelle tous les êtres, et les supplices affreux qui attendaient les Vestales, si elles succombaient à sa voix ! Jeunes et capables de toute la vivacité des passions, comment y seraient-elles échappées sans les ressources de Sapho, tandis qu'on leur laissait la liberté la plus dangereuse, et que leur culte même les appelait à des idées si vo-. luptueuses? car on sait que les Vestales sacrifiaient au dieu Fuscinus, représenté sous la forme du Phallum égyptien. Il y avait des cérémonies singulières obser- vées dans ces sacrifices ; elles attachaient cette image du membre viril aux chars des triomphateurs; ainsi le feu sacré qu'elles entretenaient était censé se propager dans tout l'empire par les voies véritablement vivi- fiantes; mais qu'un tel objet de contemplation était peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la virginité!

On voit que les tribades anciennes avaient d'illustres modèles. L'abbé Barthélemi, dans ses Antiquités pal- myréniermes, cite les habits qu'tlles affectaient en pu- blic : c'étaient, selon lui {\),V êndmide et la callyptzc. L , é?iomide serrait étroitement le corps et laissait les épaules découvertes. Quant à la caîlyptze, on ne la connaît que par son nom, comme la crucote, la lobe tarcutïne, Vanobolé, l'encyclion, la cêcriphule et les tuniques teintes en couleurs ondoyantes, qui désignaient assez bien cette ardeur des tribades qui appètent sans cesse, comme les flots se succèdent sans jamais se tarir.


(1) Je ne doute pas que quelque èrudit ne me fusse ici plus d'un difficulté... Mais on n'aurait jamais fini s'il fallait répondre a loin.


Elles arboraient ces vêtements suivant les situations dans lesquelles elles se trouvaient. La callyptze était pour le public extérieur ; elles portaient l'énoinide lors- qu'elles recevaient du monde dans leur intérieur ; la ta- rentine servait dans les voyages; la crocote était pour le boudoir, lorsqu'elles étaient dans un exercice solitaire ; Panobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécri- phale pour les rendez-vous nocturnes ; l'encyclion pour tenir cercle licencieux ; les tuniques teintes, pour les grandes confréries, les orgies ; et la couleur de la tu- nique annonçait l'office dont la tribade qui la portait était chargée pour ce jour. Chaque genre de service avait sa couleur ondoyante particulière.

Il est certains cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens très-savants. On suit que David ne recouvra sa chaleur que par des femmes qui tribadaient par-dessus son corps. Quant à Salomon, il n'employait saws doute ses trois mille concubines qu'à faire exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours, la chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain jtar les jeux d'une multitude de femmes, au milieu des- quelles s'établit celui qui veut recouvrer ses forces. Ce remède était conseillé par Dumoulin toujours avec suc- cès. On sent qu'aussitôt que le malade ressentait les effets idiopathiques de la chaleur, il devait se retirer pour laisser rasseoir et raffermir l'incandescence qui pa- raissait se montrer; autrement, il en serait résulté un effet contraire. Ce système est fondé sur ce que l'homme n'a besoin que de la présence de l'objet pour ressentir l'espèce de chaleur dont il s'agit, laquelle le meut plus ou moins fortement, selon qu'il est plus ou moins débilité. En général, la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus que les forces de l'homme. C'est une des suites de sa faculté de penser, et de se rappeler subitement certaines sensations agréables, à la seule inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui disait u Que si les ani- maux ne faisaient l'amour que par intervalles, c'est qu'ils étaient des bêtes, n disait un mot plus philoso- phique qu'elle ne pensait.

Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles ; ils énervent au lieu d'exciter. Il arrive quelquefois, à force de recherches, des aventures singu- lières et funestes dans ces sortes d'exercices. Il y a peu de temps qu'à Parme, une fille accoutumée à tribader avec sa bonne amie, se servit d'une grosse aiguille à tête d'ivoire, de la longueur d'un doigt, qui dans les secousses fit fausse route et tomba dans la vessie de domenica. Elle n'osa déclarer son aventure, souffrit et patienta; elle urinait goutte à goutte: au bout de cinq mois, il s'était formé une pierre autour de l'ai- guille, que l'on tira par les voies ordinaires. Dans les couvents, vastes théâtres de tribaderies, il est arrivé beaucoup d'événements pareils ; ici c'est un curc- oreilles, là un pessaire ; dans un autre, un affiquet ou un canon de seringue; ailleurs, une fiole d'eau de la reine d'Hongrie, pour la laisser distiller goutte à goutte ; une petite navette de tisserand ; un épi de blé qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On ferait un volume de pareilles anecdotes.

M. Poivre nous apprend dans ses Voyages que les plus fameuses tribades de l'univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus. Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles, de deux pouces en carré; le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s'agitent sans avoir la peine de se remuer. C'est un grand luxe de mandarin que d'avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades aériennes qui s'amusent sous ses yeux.

Le sérail du Grand-Seigneur n'a pas d'autre but ; car que ferait un seul homme de tant de beautés ? Quand le Sultan blasé se propose de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son sorbet au milieu de la pièce des Tours (AU'hachi) ; c'est ainsi qu'on la nomme. Les murs sont couverts des peintures les plus lascives; à l'entrée de cette pièce, on voit une colombe d'un côté, et une chienne de l'autre, par où l'on sort; symbole de volupté et de lubricité.

Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint- Priest a envoyé dernièrement un fragment avec ces détails; ce fragment a été traduit par un Fran- çais du quartier de Péra (1).

(I) On senl bien que la dignité île M. de Saint- Priest l'empêchera d'en convenir; et quelque littérateur, encouragé par ce désaveu, viendra nie soutenir que ces vers sont tout simplement imités d'un passage de la Sylva nnptialis, de J. de Xevisan ; et puis vite, il citera le morceau. Le voici :

Trigenta Iiebc habeat, qna? \ ult formosa vocari

Fœuiina; sic Helenam fuma fuisse refert; Alba tria et totidem nigra, et tria rubra pnella;

Très habeat longas, très totidemque brèves ; Très crassas, totidem graciles, tria slricta, tôt Emipla.

Sint ibidem buic f u'inœ, sint quoque parva tria. Alba cutis, nivei dentés, aibique capilli,

Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia. Labra, gense atque ungues rubri. rîit corpore longa,

Et longi crines, sit quoque longa rnanus, Sintque brèves dentés, aures, pes ; pectora lata,

Kl dunes, distent ipsa supercilia;

Je n'essaierai point de traduire ces vers en français; ils n'ont pas été faits par un poëte. Ce calcul arithmé- tique, ces trente qualités coupées gravement trois à trois, glaceraient toute verve. On ne calcule point les charmes qu'on adore; on s'enivre, on brûle, on les cou- vre de baisers; ce n'est qu'alors qu'on est intéressant; la belle qui verrait compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendrait le calculateur pour un sot, et ferait elle-même une pauvre figure. Il y en a bien plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi ! lors- qu'on voit Hélène nue, a-t-on la tête si nette (1)?... Mais les Turcs ne sont pas galants.

Le Sultan arrive dans cette salle, où les Muets ont tout fait préparer. Il s'accroupit dans un coin, d'où il rase la terre pour voir les attitudes sous un angle favo- rable ; il fume trois pipes, et pendant le temps qu'il y emploie, ce que l'Asie produit de plus partait paraît nu dans cette salle. Elles s'accouplent d'abord suivant le tableau de la belle Hélène, puis se mêlent et diversi- fient les groupes et les postures dont les murs leur of- frent les modèles, qu'elles surpassent par leur agilité. Il y a entre autres, dans ce salon voluptueux, sept ta- bleaux de Boucher, dont un représente des fictions

Ciim us et us Rtrictum, strineunt ubi cingula stricto,

Suit coxœ et collum, vulvaque turgidula, Subtiles digiti, crines et iabra puellis;

Parvus sit nasus, parva mamilla, cnptit; Cum nullœ aut raro simul hee forinosa vocari

Nuila puel la potcst, rara puella potest.

Mais je le prie de me dire où est l'impossibilité que ces vers soient traduits en turc dans le sérail î... Enfin, on ne dispute point contre les faits.

(1) Kt puis comment traduire en vers, avec grâce et noblesse, cun- nns, dunes, vuloa? On aurait de la peine à s'en tirer dans un uiau- vins lieu. Mais l'amour veut être servi dans un temple.

d'après le Caravage, et le dernier Sultan les faisait exécuter en naturel d'après le peintre des Grâces. Oh ! si l'on employait autant d'efforts à former les mœurs qu'à les corrompre, à créer les vertus qu'à exciter les désirs, que l'homme aurait bientôt atteint le degré de perfection dont sa nature est susceptible !

L'AKROPODIE

La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien diverses; elle a voulu que l'espèce hu- maine se renouvelât par le concours de deux individus semblables par les traits les plus généraux de leur or- ganisation, et destinés à y coopérer par des moyens particuliers et propres à chacun. Aussi l'essence d'un sexe ne se borne point à un seul organe, mais s'étend par des nuances plus ou moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n'est point femme par un seul endroit ; elle l'est par toutes les faces sous les- quelles elle peut être envisagée ; on dirait que la nature a tout fait en elle pour les grâces et les agréments, si l'on ne savait qu'elle a un objet plus essentiel et plus noble. C'est ainsi que dans toutes les opérations de la nature, la beauté naît d'un ordre qui tend au loin , et qu'en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessaire- ment en même temps ce qui plaît.

Voilà la loi générale à laquelle ne dérogent les mo- difications particulières qu'autant que les passions, les goûts, les mœurs, soumis à un rapport direct avec les législations et les gouvernements, mais toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel ou tel climat, s'écartent plus ou moins de la nature contrariée par l'homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitants rembrunis, petits, secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux, plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y seront plus jolies et moins belles; l'amour y sera un désir aveugle, impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature. Dans les pays froids, cette passion, moins physique et plus morale, sera un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée, systématique, un produit de l'éducation. La beauté et l'utilité, ou toutes les beautés et les utilités, ne sont donc point connexes : leurs rapports s'éloignent, s'affaiblissent, se dénaturent; la main de l'homme con- trarie sans cesse l'activité de la nature; quelquefois aussi nos efforts hâtent sa marche.

Par exemple, la loi respective de l'amour physique des pays septentrionaux et des méridionaux est très- atténuée par les institutions humaines. Nous nous som- mes entassés, en dépit de la nature, dans des villes im- menses, et nous avons ainsi changé les climats par des foyers de notre invention, dont les effets continuels sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien froide en comparaison même de nos provinces mé- ridionales, les filles sont plus nubiles que dans le6 cam- pagnes, même voisines de Paris. Cette prérogative, plus nuisible qu'utile peut-être, annexée à cette mon- strueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à l'exercice précoce des fa- cultés intellectuelles, qui ne s'aiguisent guère avec le temps qu'au détriment des mœurs. L'enfance est plus courte, l'adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions animales et l'aptitude à les exercer s'exaltent (car se perfectionnent ne serait pas le mot) de généra- tion en génération. Or, les dispositions corporelles et les facultés de l'âme sont entre elles dans un rapport qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit pour faire sentir de quelle importance serait pour les sociétés une éducation nationale bien conçue ! C'est surtout peut-être sur le sexe séduisant qu'il faudrait travailler; car, chez presque toutes les nations policées, avec l'apparence de l'esclavage, il commande en effet au sexe dominateur. Il y a des femmes, et en très-grand nombre, chez qui les effets de la sensibilité augmentent le ressort de chaque organe, tant cet être, pour lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les spasmes vénériens qui constituent l'es- sence des fonctions du sexe, les libations fécondes sont plus susceptibles encore d'être envisagés moralement que mécaniquement. Ils dépendent sans doute de la plus ou moins grande sensibilité de ce centre merveil- leux (1) qui se réveille ou s'assoupit périodiquement. Mais quelle influence n'a-t-il pas aussi sur toutes les parties de l'être! Si le plaisir y existe, l'âme sensible, agréablement émue, semble vouloir s'étendre, s'épa- nouir pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence répand partout le sentiment déli- cieux d'un surcroît d'existence; les organes montés au ton de cette sensation, s'embellissent, et l'individu, en- traîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires de son être, ne veut plus que sentir. Substituez le cha- grin au plaisir, l'âme se retire dans un centre qui de-

(1) La matrice.

vient an noyau stérile, et laisse languir toutes les fonc- tions du corps; et de même que le bien-être et le con tentement de l'esprit produisent la joie, l'épanouisse- ment de l'âme, la vivacité, l'embellissement du corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté ou la douce et ten- dre joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes, et ses embrassements énergiques, et ses transports brû- lants ressemblant à l'ivresse, de même la peine d'es- prit et ses inquiétudes rétrécissent l'âme, abattent le corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur, et l'accablement et l'inertie. Il ne serait donc ni fou ni coupable celui qui, à l'exemple d'un despote asiatique, mais par d'autres motifs, proposerait aux philosophes et aux législateurs la recherche de nouveaux plaisirs, et crierait : Épicure était le plus sage des hommes. La volupté est et doit être le mobile tout -puissant de notre espèce.

Il y a des variétés dans les êtres créés qui seraient incroyables si l'on pouvait combattre les résultats d'ob- servations suivies, réitérées, authentiques (1); mais la physique éclairée doit être le guide éternel de la mo- rale. Et voilà pourquoi presque toutes les lois coërci- tives sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut être perfectionnée qu'après toutes les autres.

Mais l'homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan, le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme, a voulu, dans tous les temps, tout diriger, tout conduire, tout réformer. De là cette foule de lois si injustes et si bizarres, ces


(1) Qui se douterait, par exemple, que la chaleur de l'abeille est mille fois plus considérable que celle de l'éléphant?

institution? inexplicables, ce* coutumes de tout genre. à leur place en tel Temps, dans telles circonstances, en tel lieu» mais que le tyran de la nature a voulu propa- ger, prolonger, sans égard aux temps, aux lieux et aux circonstances: la circoncision est. selon nous, une des plus singulières qu'il ait imaginé -

Plusieurs peuples l'ont pratiquée pour des fins utiles dans l'ordre de la nature, et cela est simple et sage. D'autres l'ont admise sans besoin, comme une obser- vance religieuse, et cela parait fou. Les Égyptiens l'ont regardée comme une affaire d'usage, de propreté, de raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu'il y a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourrait pas se découvrir de lui- même; d'où il résulterait une éjaculation baveuse qui serait un inconvénient considérable pour l'œuvre de la génération. Cette raison en est une assurément pour di- minuer un prépuce de cette nature. Mais que ce pré- puce ait éré un objet en grande vénération chez le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très- singulier.

En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l'alliance, du pacte entre le créateur et son peuple, c'est le prépuce d'Abraham (1), prépuce qui devait être racorni, car Abraham avait quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure: il opéra de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. c2). La femme de Moï?e circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla avec son époux, qui ne la revit plus (3^.

(1) Gen.. XVII. jj {■>) Ibid.. XVU.

t Exod., IV, â5.


Cette cérémonie n'était alors regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis (1), de la cir- concision du cœur, etc. (2). Et elle fut suspendue pen- dant tout le temps que les Israélites furent dans le dé- sert. Aussi Josué, à la sortie du désert, fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il y avait quarante ans qu'on n'avait coupé de prépuces; on en eut deux tonnes tout d'un coup (3).

Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour des prépuces. Saiil promet sa fille à David, et demande cent prépuces de douaire (4). Da- vid, qui était héroïque et généreux, ne voulut pas être borné dans ce magnifique don, et apporta à Saiil deux cents prépuces (5), puis il épousa Michol ; on la lui voulut contester, mais il forma sa demande en règle, et l'obtint pour sa collection de prépuces (6).

Ils ont excité de grandes querelles, ces prépuces. On ne regarda pas seulement la circoncision comme un sa- crement de l'ancienne loi, en ce qu'elle était un signe de l'alliance de Dieu avec la postérité d'Abraham; on voulut que ce bout de peau que l'on retranchait du membre génital, remît le péché originel aux enfants. Les Pères ont été divisés à ce sujet. Saint Augustin, qui soutenait cette opinion, a contre lui tous ceux qui l'ont précédé; et depuis lui, saint Justin, Tertullien, saint Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible. Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien


(1) Lév., XIX, 23.

(2) Dent , X, 16.

(3) Josué, V, 3 et 7.

(4) Reg.,1, cap. XVIII, 25.

(5) Ibid., 27.

(6) Rcg., II.CHp III, 14.

aux femmes? Le péché originel les entache tout comme les hommes; on devrait même en bonne justice leur couper plus qu'à ceux-ci , car, sans la curiosité d'Eve, Adam n'aurait pas péché.

Les pères Conning et Coutu ont soutenu, d'après M. Huet, qu'il n'était rien moins qu'évident que l'on ne circoncît pas les femmes. En effet, Huet, sur Ori- gène, dit positivement qu'on circoncit presque toutes les Égyptiennes (1) : on leur coupait une partie du clitoris qui nuirait à l'approche du mâle; d'autres su- bissent la même opération par principes de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les cha- touillements et l'irritation sont moins à craindre quand le clitoris est moins proéminent.

Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage, pour les femmes, chez les Abyssins. C'est même dans ce pays et pour ce sexe une marque de no- blesse; aussi ne la donne-t-on qu'à celles qui prétendent descendre de Nicaulis, reine de Saba. La question de la circoncision des femmes est donc très-indécise, et les érudits peuvent encore s'exercer.

Une opération très-embarrassante devait être quand il fallait couper là où il ne restait rien à retrancher. Par exemple, comment opérait-on sur les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisaient Juifs, de sorte qu'il fallait les circoncire encore une fois pour l'alliance? Il paraît qu'alors on se contentait de tirer de la verge quelques gouttes de sang à l'endroit où le prépuce avait été découpé, et ce sang s'appelait le sang de l'alliance; mais il fallait trois témoins pour

(1) « Circumcisio feminarum fit resectione x?jç v\j(j.cpr}<; (imo cleitoridis), quse puis in Australium mulieribus ita excrescit ut ferro si t coërcenda. »

que cette cérémonie fût authentique, parce qu'il n'y avait plus de prépuce à montrer.

Les Juifs apostats s'efforçaient, au contraire, d'effa- cer en eux les marques de la circoncision, et de se faire des prépuces. Le texte des Machabées y est formel : u Ils se sont fait des prépuces et ont trompé l'al- liance (1). » Saint Paul, dans la première épître aux Corinthiens, semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n'en usent de même : u Si, dit-il, un cir- concis est appelé à la nouvelle loi, qu'il ne se fasse point de prépuce (2). »

Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait, et croient que la trace de la circoncision est ineffaçable ; mais les pères Conning et Coutu ont sou- tenu dans le droit et dans le fait que la chose était pos- sible; dans le droit, par l'infaillibilité de l'Écriture; dans le fait, par les autorités de Galien et de Celse, qui prétendent qu'on peut effacer les marques de la circoncision. Bartholin (3) cite Œgnielte et Fallope, qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans la chair d'un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin, confirme ce fait par l'autorité même des Juifs; de plus, la matière étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser quelques doutes, les pères Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer.

La peau est extensible par elle-même à un degré qu'on aurait peine à croire, si celle des femmes dans la

(1) Machab-, liv. I, chap. I, v. 16 : « Fecerunt sibi preputia et recesserunt à Tostamento sancto. »

(2) I. Cor., VII, 18.

(3) De Morb. Biblic.

grossesse, et les vêtements faits avec la tunique des êtres animés, n'en étaient des exemples journaliers. On voit souvent des paupières se relâcher ou s'allonger exorbitamment. Or, la peau du prépuce est exactement semblable à celle des paupières.

Ceci bien reconnu, les pères Conning et Coutu se firent d'abord légitimement circoncire ; et quand la ra- cine de leur prépuce fut consolidée, ils y attachèrent un poids tel, qu'ils purent le supporter, sans causer au- cun éraillement. La tension imperceptible et les lini- ments d'huile rosat le long de la verge, facilitèrent l'allongement de la peau, au point qu'en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un quart. Coutu, qui avait la peau plus calleuse, n'en put donner que cinq lignes et demie. On leur avait fait une boîte de fer- blanc, doublée et attachée à la ceinture, pour qu'ils pussent uriner et vaquer à leurs affaires. Tous les trois jours, on visitait l'extension, et les pères visiteurs, nom- més commissaires ad hoc, dressaient registre de l'arri- vée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au Pont- Royal pour la crue de la Seine.

Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai poul- ies hommes ; mais Conning et Coutu n'ont pas eu la même satisfaction pour les femmes. Aucune ne voulut permettre qu'on lui attachât un poids au clitoris ; en sorte qu'il n'en est point aujourd'hui qui s'en fasse couper, ni par crainte de l'approche de l'homme (car il y a des expédients qui sauvent tout inconvénient, comme on comprend bien) (1), ni en signe d'alliance, parce qu'il est de fait qu'elles s'allient toutes sans avoir besoin d'aucune diminution. On est bien loin aujour-

(1) Lu niMliodt- en levrette.

d'hiii de s'affliger de la proéminence d'un clitoris... O que le progrès des arts est énorme en ce siècle !

On sait que les Turcs coupent la peau et n'y tou- chent plus, au lieu que les Juifs la déchirent, et gué- rissent plus facilement; au reste, les enfants de Ma- homet mettent le plus grand cérémonial dans cette opération. En 1581, Amurat III, voulant faire circon- cire son fils aîné, âgé de quatorze ans, envoya un am- bassadeur à Henri III, pour le prier d'assister à la cérémonie du prépuce, qui devait se célébrer à Constan- tinople au mois de mai de l'année suivante : les Li- gueurs et surtout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade pour appeler Henri III le roi turc, et lui reprocher qu'il était le parrain du Grand-Seigneur.

Les Persans circoncisent à l'âge de treize ans, en l'honneur d'Ismaël ; mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se pratiqua à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes reprises ; les enfants souffrent beaucoup, et celui des parents qui se saisit le premier du prépuce coupé l'avale.

Herrera dit que chez les Mexicains, où d'ailleurs on ne trouve aucune connaissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le prépuce aux en- fants aussitôt après leur naissance, et que beaucoup en meurent.

Voilà ce que l'on peut citer de plus remarquable sur cette matière. On ignore si la crainte du frottement et de l'irritation qui en est une suite, privait les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons des culottes; mais il est sûr que les Israélites n'en portaient pas, en quoi nos capucins non-réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant, comme les érections auraient pu em- barrasser dans certaines cérémonies, il était enjoint de se servir alors d'un chauffoir (1) pour contenir les par- ties génitales. Aaron en reçut l'ordre.

Je m'aperçois en finissant ce morceau que l'histoire des prépuces n'est pas très-anacréon tique; mais quand on veut s'instruire dans les livres saints, comme c'est assurément le devoir de tout chrétien, il faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages-infiniment plus fermes qu'aucun de ceux que j'ai cités. Lorsque, par exemple, on voit le roi Saiil, poursuivant David, venir décharger son ventre (2) dans une caverne, au fond de laquelle ce dernier était caché, et celui-ci arri- ver bien doucement, et couper avec la plus grande dextérité le derrière du vêtement de Saiil , puis, aussitôt que le roi est parti, courir après lui pour lui démontrer qu'il aurait pu l'empaler aisément, mais qu'il était trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit cela, dis-je, on s'étonne. Mais lorsque, passant d'étonnement en étonnement, on voit tour à tour sur ce vaste et saint théâtre des hommes qui se nourrissent de leurs excré- ments et boivent de leur urine (3); Tobie que la fiente d'hirondelle aveugle (4) ; Esther qui se couvre la tête de tout ce qu'il y a de plus sale au monde (5) ; les pa- resseux qu'on lapide avec delà bouse de vache (6); Isaïe réduit à manger les plus hideuses évacuations du corps humain (7) ; des riches qui embrassaient des >/u-

(1) Lév., chap. VI, v. 18 : « Fœminnlibus lineis. » (•-') Reg. I, ctiap. XXIY, 4 ; « Eratque ibi spelimca, q»am ingressus est Saiil, ut purgaret ventrem. »

(3) Reg. IV, chap. XVIII, 27 : « Comedant slercora sua ei bibant ii n ii a tu suam. »

(4) Tobie, cbap. II, 11.

(5) Esther, XIV, 2 : « Cineri ei steroora impie vit captit. >.

(6) Eccl., XXII, 2.

(7) Isaïe, XXXVI, 12.

mondiees (1) ; d'autres qu'on aspergeait, dans le temple même, avec cette matière fécale (2) ; enfin Ezéchiel qui étendait sur son pain cet étrange ragoût (3), lequel Dieu, par un miracle, qui ne paraît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de bœuf (4)... quand on voit tout cela, on ne s'étonne plus de rien.


(1) Thren. (Lmnnit. Jcrcm.), IV, 5 : « Amplexati sunt stercora. » \î) Malach., II, 3.

(3) Ezech., IV, 12.

(4) Ibid., 13.

KADEHSCH.

La puissance des lois dépend presque uniquement de leur sagesse, et la volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l'a dictée. C'est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné , qui en montre la justice en même temps qu'il en expose l'utilité.

En effet, la première loi est de respecter les lois. La rigueur des châtiments n'est qu'une vaine et coupable ressource, imaginée par des esprits étroits et de mau- vais cœurs, pour substituer la terreur au respect qu'ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque uni- verselle, et non démentie par la plus vaste expérience, que les supplices ne sont nulle part aussi fréquents que dans les pays où ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne infailliblement la multitude des infracteurs , et qu'en punissant tout avec la même sévérité, l'on force les coupables, qui le plus souvent ne sont que les faibles, à commettre des crimes pour échapper à la punition de leurs fautes.

Le gouvernement n'est pas toujours maître de la loi, mais il en est toujours le garant ; et que de moyens n'a-t-il pas pour la faire aimer! Le talent de régner n'est donc pas infiniment difficile à acquérir; car il ne consiste qu'en cela. J'entends bien qu'il est encore plus aisé de faire trembler tout le monde quand on a la force en main, mais il est très-facile aussi de gagner les cœurs ; car le peuple a appris depuis bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu'ils ne lui font point, à les adorer quand il n'en est pas haï.

Quoi qu'il en soit, un imbécile obéi peut, comme un autre, punir les forfaits; le véritable homme d'Etat sait les prévenir. C'est sur les volontés plus que sur les actions qu'il cherche à étendre son empire. S'il pouvait obtenir que tout le monde fît bien, que lui resterait-il à faire? Le chef-d'œuvre de ses travaux serait de par- venir à rester oisif.

C'est donc une grande maladresse que la jactance et l'abus du pouvoir ; le comble de l'art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable à l'homme), et sur- tout de ne pas savoir seulement employer les hommes tels qu'ils sont ; mais de parvenir à les rendre tels qu'on a besoin qu'ils soient. Cela est très-possible; car les hommes sont à la longue tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il modèle tout à son gré; et quand j'entends un homme d'Etat dire : Je mé- prise cette nation, je lève les épaules en moi-même : et toi, je te méprise de n'avoir pas su la rendre estimable.

C'est là le grand art des anciens, qui paraissent nous avoir été aussi supérieurs dans les sciences morales, que nous l'emportons sur eux dans les sciences phy- siques. Tout leur but était de diriger les mœurs, de former des caractères, d'obtenir de l'homme que, pour faire ce qu'il doit, il lui suffit de songer qu'il le doit faire. Oh! quel mobile d'honneur, de vertu, de bien- être, serait la législation perfectionnée ainsi sur un seul principe! Les lois anciennes étaient tellement le fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie en un mot, que leur influence a survécu aux mœurs des peuples pour qui elles étaient faites. Combien longtemps, par exemple, n'a pas duré le préjugé im- primé par les anciens législateurs sur les mariages stériles?

Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non. Lycurgue nota d'infamie ceux qui ne se mariaient pas. Il y avait même une solennité parti- culière à Lacédémone, où les femmes les produisaient tout nus aux pieds des autels, et leur faisaient faire à la nature une amende honorable, qu'elles accompa- gnaient d'une correction très-sévère. Ces républicains si célèbres avaient poussé plus loin les précautions, en publiant des règlements contre ceux qui se marieraient trop tard (1), et contre les maris qui n'en usaient pas bien avec leurs femmes (2). On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à favoriser la fécondité des mariages.

S'il est vrai qu'il y eût dans les premiers âges du monde des femmes qui affectaient la stérilité, comme il paraît par un prétendu fragment du livre d'Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui en fissent pro- fession; mais les apparences n'y sont rien moins que favorables. Il était surtout alors nécessaire de peupler le monde. La loi de Dieu et celle de la nature impo-


(1) 'E'{/ty(i[Aia.

(2) Kaxoyâjj.ia.


saient à toutes sortes de personnes l'obligation de tra- vailler à l'augmentation du genre humain, et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisaient une affaire principale d'obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous apprend des patriarches, c'est qu'ils pre- naient et donnaient des femmes, c'est qu'ils mirent au monde des fils et des filles, et puis moururent, comme s'ils n'avaient rien eu de plus important à faire. L'hon- neur, la noblesse, la puissance consistaient alors dans le nombre des enfants ; on était sûr de s'attirer par la fécondité une grande considération, de se faire respec- ter de ses voisins, d'avoir même une place dans l'his- toire. Celle des Juifs n'a pas oublié le nom de Jaïr, qui avait trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs, les noms de Danaiis et d'Egyptus, célèbres par leurs cinquante fils et leurs cinquante filles. La stérilité passait alors pour une infamie dans les deux sexes, et pour une marque non équivoque de la malédiction de Dieu. On regardait au contraire comme un témoignage authentique de sa bénédiction, d'avoir autour de sa table un grand nombre d'enfants. Ceux qui ne se ma- riaient pas, étaient réputés pécheurs contre nature. Platon les tolère jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; mais il leur interdit les emplois, et ne leur assigne que le dernier rang dans les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étaient spécialement chargés d'empêcher cette sorte de vie solitaire (1). Les céliba- taires ne pouvaient ni tester ni rendre témoignage (2); la religion aidait en ceci la politique ; les théologiens païens les soumettaient à des peines extraordinaires

(!) « Cœlibes esse prohibendos. »

(2) « Kx animi tui sententiâ, tu equum habes, lu uxorem habes? testa. »

dans l'autre vie, et dans leur doctrine, le plus grand des malheurs était de sortir de ce monde sans y laisser des enfants; car alors ou devenait la proie des plus cruels démons (1).

Mais il n'est point de lois qui puissent arrêter un désordre idéal; aussi, malgré les injonctions des légis- lateurs, on éludait très-communément dans l'antiquité les fins de la nature. L'histoire ne dit pas comment ni par qui commença l'amour des jeunes garçons, qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en appa- rence si bizarre, l'emporta sur les lois pénales, bursales, infamantes, etc., sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait été impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m'a paru très- singulière : je crois que l'impuissance dont la nature frappe quelquefois, se confédéra avec des tempéraments effrénés pour raffermir et la propager. Rien de plus simple.

L'impuissance à toujours été une tache très-hon- teuse. Chez les Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le titre flétrissant d'eu- nuques du soleil, aV eunuques du ciel, faits par lamain de Dieu. Les Grecs les appelaient invalides. Les lois qui leur permettaient les femmes, permettaient aussi à ces femmes de les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être très-rare dans les commencements, également méprisés des deux sexes, se trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les ré- duisirent à une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différents moyens d'en sortir et de se rendre

(I) « Kxtiema omnium calamitas et impietas accidit illi qui iibsqiie filus a viiâ discedil, et dœuionibus iiiaxiuias dat pœnas post banni. »

recomniandables. Dégagés des mouvements inquiets de l'amour étranger, et, au physique, de l'amour-propre, ils s'assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués, si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des despotismes en aug- menta bientôt le nombre ; les pères, les maîtres, les souverains s'arrogèrent le droit de réduire leurs en- fants, leurs esclaves, leurs sujetsà cet état ambigu; et le monde entier, qui, dans le commencement, ne connais- sait que deux sexes, fut étonné de se trouver insen- siblement partagé en trois portions à peu près égales.

La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l'habitude, des motifs particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la cupidité, la jalousie, la su- perstition, concoururent à cette révolution singulière ; la superstition, dis-je, car les opérations les plus avilis- santes, les plus ridicules, les plus cruelles, ont été ima- ginées par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des lois tristes, sombres, injustes, où la privation fait la vertu, et la mutilation le mérite.

Les Romains fourmillaient d'eunuques. En Asie et en Afrique, on s'en sert encore aujourd'hui pour garder les femmes ; en Italie, cette atrocité n'a pour objet que le perfectionnement d'un vain talent. Au Cap, les Hot- tentots ne coupent qu'un testicule, pour éviter, disent- ils, les jumeaux. Dans beaucoup de pays, les pauvres se mutilent pour éteindre leur postérité, afin que leurs malheureux enfants n'éprouvent pas un jour la double misère, et de périr de faim, et de voir périr les leurs. Il y a bien des sortes d'eunuques !

Quand on ne pense qu'à perfectionner la voix, on n'enlève que les testicules; mais la jalousie, dans sa cruelle méfiance, retranche toutes les parties de la gé- itération ; cette effroyable opération est très-dangereuse; on ne la peut faire avec une sorte de succès qu'avant la puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger ; passé quinze ans, à peine en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d'impuissants se vendent cinq à six fois plus que les autres; à Golconde, on opéra en une fois jus- qu'à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle horrible plaie faite à l'humanité! Les plus fameux sont Ethio- piens; ils sont si hideux, que les jaloux les paient au poids de l'or.

Les impuissants absolus se qualifient à' eunuques aqueducs, parce qu'étant dépourvus de la verge qui porte le jet au dehors, ils sont obligés de se servir d'un conduit de supplément, faute de ne pouvoir lancer le jet comme les femmes, dont la vulve a tout son ressort. Ceux, au contraire, qui ne sont privés que des testi- cules, jouissent de toute l'irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très-puissants (surtout lorsqu'ils n'ont été opérés qu'après que leur organe a reçu tout son développement) (1) ; mais avec cette triste exception que, ne pouvant jamais se satisfaire, l'ardeur vénérienne dégénère chez eux en une espèce de rage; ils mordent les femmes qu'ils liment avec une précieuse continuité.

On voit que cette sorte d'eunuques a le double avantage de servir sans risque aux plaisirs des femmes

(I) Ergo exspeetatos, ac jussos crescere primuin

Testiculos, pnstquam cœperunt esse bilifores, Tonsoris danmo taniùm, rapit Heliodorus.

(Juv., liv. II, s. 6.) Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnaient aux eu- nuques, elle parti qu'elles en tiraient, depuis le 36ô«- vers de celte satire jusqu'au 379 e .

et aux goûts dépravés des hommes. Autrefois, tous les garçons de la Géorgie se vendaient aux Grecs, et les filles garnissaient les sérails. On comprend que l'on trouvait dans ce beau climat autant de Ganymèdes que de Vénus ; et si quelque chose pouvait excuser cette passion aux yeux de qui ne l'a pas, ce serait sans doute l'incomparable beauté de ces modèles .

On comprend aujourd'hui, comme on sait, par le mot de péché contre nature, tout ce qui a rapport à la non propagation de l'espèce, et cela n'est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la ville de l'Écriture, est bien différente, par exemple, d'une simple pollution. Quoique ce goût bizarre, que l'on a compris avec tant d'autres dans le mot général mnlli- ties, ait été généralement répandu dans les pays les plus policés, l'histoire ne cite rien d'aussi fort que ce qui est rapporté dans l'Écriture. Toutes les villes de la Pentapole en étaient tellement infectées, qu'aucun étranger n'y pouvait paraître qu'il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui vinrent visiter Loth furent à l'instant assaillis par une multitude de peu- ple (1). En vain Loth leur prostitua ses deux filles, ce singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas ; il fallait aux Sodomistes des derrières mâles (2) ; et les anges n'échappèrent que grâce à cet aveuglement


(1) Gcn., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés , le peu- ple accourut, depuis les vieillards jusqu'aux enfants... 5...« Ut cognos- ciimus eos. »

(2) Les Sndomistes pensaient apparemment comme un grand sei- gneur moderne. Un valet de chambre de confiance lui fit observer que du côté qu'il préférait, ses maîtresses étaient conformées comme ses ganymèdes, qu'on ne pouvait trouver an poids de l'or ; qu'il pour- fait des femmes. « Des femmes! s'écria le maître; eh ! c'est comme

si tu me servais un gigot sans manche! »

subit qui empêcha ces libertins de se reconnaître les uns des autres.

Cet état ne dura pas longtemps, car en douze heures de temps tout fut consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles, retirés dans un antre, crurent que le monde venait de périr par le feu, comme il avait, lors du déluge, péri par l'eau ; et la crainte de ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptaient apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer au plus vite de leur père. L'aînée se dévoua la première à ce pieux office : elle se coucha sur le bonhomme Loth, qu'elle avait enivré, lui épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l'amour de l'humanité, et le consomma sans qu'il s'en aperçût (1). La nuit suivante, sa sœur en fit autant; et le bon Loth, qui paraît avoir été facile à tromper et dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses filles mirent au monde, neuf mois après cette aventure, deux garçons, Moab, chef de la nation des Moabites (2), et Ammon, chef des Ammonites.

On sait, indépendamment du témoignage formel de saint Paul (3), que les Romains portèrent très-loin cet excès de la pédérastie ; mais ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c'est que les femmes préféraient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu'elle provoque : u Et fœminœ eorum immutaverunt natu-

(1) Gen., XIX, 33 : « Dormivit cum pâtre : at ille non sensit nec qiiiindo accubuit filia, nec qnando snrrexit. »

(2; Moab fut le fils de la première; Ainmon naquit de la seconde.

(3) Saint Paul aux Romains, chap. I, -i" : « Masculi , relicto na- turali usu Ireminœ, exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in îhasculos turpitudinem opérantes, et mercedem, qtiam oportuit,er- roris gui, in semetipsis recipientes. »

raleni usum, in eimi usum qui est contra naturam. n C'est dans le vingt-sixième verset du chapitre (de saint Paul aux Romains) cité au bas de la page qu'on lit ces paroles, et le verset suivant a fourni au Caravage l'idée de son Rosaire, qui est dans le Muséum du grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d'hommes étroitement liés (turpitcr ligatï) en rond, et s'embrassant avec cette ardeur lubrique que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines.

Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs et les missionnaires en font toi. Ceux-ci rapportent même un cas de sodomie triple. qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docte San- chez ; le voici :

Marc Paul avait décrit, dans sa Description géogra- phique, imprimée en 1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avait parlé de ceux de l'île Formose, et Gemelli Carreri de ceux de l'île Mindors, voisine de Manille. Tant d'autorités se trou- vèrent plus que suffisantes pour déterminer des mis- sionnaires jésuites à entreprendre de préférence des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes à queue, qui, par un prolongement du coccyx, portaient vraiment des queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité, de tous les mouvements que l'on aperçoit dans la trompe de l'éléphant. Or, l'un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l'une, ayant un clitoris consi- dérable, se posta de la tête aux pieds, et plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l'insulaire fournissait sept pouces au vase légitime; l'insulaire, qui était complaisant, se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés, il approcha de l'autre femme, et en

jouit comme la nature y invite Il y avait là assu- rément de quoi exercer les talents du prince des ca- suistes.

Sanchez distingua : u Pour la première, dit-il, so- domie domine, quoique incomplète dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris ne pouvant verser la libation, ils n'opèrent rien contre les voies de Dieu et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornification simple. »

J'imagine que de pareilles queues auraient plus d'un genre d'utilité à Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du temps de Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquaient mutuellement sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On sait que cette ville est un chef-d'œuvre de police ; en conséquence, il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui se destinent à la profession, sont soigneusement enclas- sés ; car les systèmes réglementaires s'étendent jusque- là. On les examine ; ceux qui peuvent être agents et patients, qui sont beaux, vermeils, bien faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés de leurs testicules, ou, en termes de l'art (car notre langue est plus chaste que nos mœurs), qui n'ont pas le poids du tisserand, mais qui donnent et reçoivent, forment la seconde classe; ils sont encore chers, parce que les femmes en usent, tandis qu'ils servent aux hommes. Ceux qui ne sont plus suscep- tibles d'érections tant ils sont usés, quoiqu'ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s'inscrivent comme 'patients purs, et composent la troisième chuse ; mais celle qui préside à ces plaisirs vérifie leur impuissance. Pour cet effet, on les place tout nus sur un matelas ouvert parla moitié intérieure ; deux filles les caressent de leur mieux, pendant qu'une troi- sième frappe tout doucement a\ec des orties naissantes le siège des désirs vénériens. Après un quart d'heure de cet essai, on leur introduit dans l'anus un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose sur les écliauboulures produites par les orties, de la moutarde fine de Caudebec, et l'on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces épreuves et ne donnent aucun signe d'érection, servent comme patients à un tiers de paie seulement Oh ! qu'on a bien raison de vanter le progrès des lumières dans ce siècle philosophe !

BEHEMAH

de la bestialité. — Ce titre répugne à l'esprit et flétrit l'âme. Comment imaginer sans horreur qu'un goût aussi dépravé puisse exister dans la nature hu- maine, lorsqu'on pense combien elle peut s'élever au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l'homme ait pu se prostituer ainsi? Quoi! tous les charmes, toutes les délices de l'amour, tous ses

transports il a pu les déposer aux pieds d'un vil

animal ! Et c'est au physique de cette passion, à cette fièvre impétueuse qui peut poussera de tels écarts, que les philosophes n'ont pas rougi de subordonner le moral de l'amour ! Le physique seul en est bon, ont-ils dit. — Eh bien ! lisez Tibulle, et puis courez contempler ce physique dans les Pyrénées, où chaque berger a sa chèvre favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du montagnard brutal, répétez encore : En amour, le physique seul est bon.

Un sentiment très -philosophique peut engager à fixer un moment ses regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment, donnant la force d'écarter toutes les idées que l'éducation, les préjugés et l'habi-


96 EROTIKA BIBLION

tude nous inculquent tour à tour, indique plus d'une vue à diriger, plus d'une expérience à faire, dont les résultats pourraient être utiles et curieux.

La forme particulière par laquelle la nature a dis- tingué l'homme et la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être d'autant de différences qu'il y a d'organes dans le corps humain, quoiqu'elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles qui sont assez frappantes pour se laisser apercevoir, il en est dont l'usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition des parties constituantes (1)? La vie s'attache à toutes les formes, mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins, mais celles qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi Panatomie, éclai- rée autant qu'il serait possible, pourrait décider jusqu'à quel point on peut être monstre, c'est-à-dire s'écarter de la conformation particulière à son espèce, sans perdre la faculté de se. reproduire, et jusqu'à quel point on peut l'être sans perdre celle de se conserver. L'étude de Panatomie n'a pas même encore été dirigée sur ce point, pour lequel on pourrait mettre à profit cette erreur de la nature, ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la bestialité.

Les productions monstrueuses d'animaux différents conservent une conformité particulière aux deux es- pèces, en perdant insensiblement la faculté de se

(1) Par exemple, la courbure de l'épine du dos entraîne dans un bossu le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous une sorte de ressemblance que l'on pourrait appeler ah- de famille.


BÉHÉMAH 97


reproduire. Les productions monstrueuses de l'huma- nité nous apprennent en outre jusqu'à quel point l'âme raisonnable se transmet ou se brouille, si l'on peut parler ainsi, d'avec l'âme sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.

La partie constitutive de notre être, qui nous diffé- rencie essentiellement de la brute, est ce que noua appelons l'âme. Son origine, sa nature, sa destinée, v s lieu où elle réside, sont une source intarissable de pro- blêmes et d'opinions. Les uns l'anéantissent à la mort, les autres la séparent d'un tout auquel elle se réunit par réfusion, comme l'eau d'une bouteille qui nagerait et que l'on casserait, se réunirait à la masse. Ces idées ont été modifiées à l'infini. Les Pythagoriciens n'ad- mettaient la réfusion qu'après des transmigrations; les Platoniciens réunissaient les âmes pures, et purifiaient les autres dans de nouveaux corps. De là les deux espèces de métempsycoses que professaient ces philo- sophes.

Quant aux discussions sur la nature de l'âme, elles ont été le vaste champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres auteurs. Thaïes préten- dait que l'âme se mouvait en elle-même; Pythagore, qu'elle était une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en soi-même. Platon la définit une substance spirituelle, se mouvant par un nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d' entélêchie, nous parle de l'accord des sentiments ensemble. Heraclite la croit une exhalaison ; Pythagore, un détachement de l'air; Empédocle, un composé des éléments; Dé- mocrite, Leucide, Epicure, un mélange de je ne sais quoi de feu, de je ne sais quoi d'air, de je ne sais quoi de vent, et d'un autre quatrième élément qui n'a point


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de nom. Anaxagore, Anaximène, Archelaiïs, la com- posaient d'air subtil ; Hippone, d'eau ; Xénophon , d'eau et de terve ; Parménide, de feu et de terre ; Boëce, de feu et d'air. Critias la plaçait tout simple- ment dans le sang ; Hippocrate ne voyait en elle qu'un esprit répandu par tout le corps ; Marc-Antonin là prenait pour du vent; et Critolaiis, tranchant ce qu'il % pouvait dénouer, la supposait une cinquième sub- stance.

Il faut convenir qu'une pareille nomenclature a l'air d'une parodie, et l'on croirait presque que ces grands génies se jouaient de la majesté de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations était des défini- tions aussi ridicules, si, en lisant les plus célèbres modernes, on était plus éclairé sur cette matière que par les rêveries des anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce genre, c'est que jamais on n'avait eu, jusqu'à nos dogmes modernes, la moindre idée de la spiritualité de l'âme, quoiqu'on la composât de parties infiniment subtiles (1). Tous les philosophes l'ont crue matérielle, et l'on sait ce que presque tous pensaient de sa destinée. Quoi qu'il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même ingé- nieuses, ne nous instruiront jamais autant que le pour- raient des expériences physiques bien dirigées.

Ce n'est pas que je croie qu'elles puissent nous ap- prendre, ni quelle est la nature de l'âme, ni le lieu où

(1) On sait combien les Pères eux-mêmes ont été partagés et am- bigus sur cette matière. Saint Irénèe ne faisait pas difficulté de dire que l'âme était un souffle et analogue aux corps qu'elle a habités, et qu'elle n'était incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Ter- tullien la déclare tout simplement corporelle. Saint Bernard, par une distinction fort étrange, prétend qu'elle ne verra pas Dieu , mais qu'elle conversera avec Jésus-Christ.


BÉHÉMAH t)i)

elle réside; mais les nuances de ses dégradations peu- vent être infiniment curieuses, et c'est le seul chapitre de son histoire qui paraisse nous être abordable.

Il serait infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent point, bien que le corps ait, indé- pendamment de ce qu'on appelle l'âme, le principe de la vie et du mouvement. L'homme lui-même est sou- vent machine : un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus ordonnés dans leur ensemble, d'une manière très-exacte, sans donner la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le musi- cien exécuteur est à peu près de même ; l'acte de la volonté n'intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle donné aux esprits animaux, le reste s'exécute sans qu'il y pense; les gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état d'automates. Les mouvements qui tendent à conserver notre équilibre sont ordinairement très-involontaires ; les goûts et les antipathies précèdent dans les enfants le discernement. L'effet des impressions du dehors sur nos passions, sans le secours d'aucune pensée, par la seule correspondance merveilleuse des nerfs et des mus- cles , n'est-il pas très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent cependant un caractère très-marqué sur la physionomie, qui a une sympathie tonte particulière avec l'âme.

Les animaux, considérés dans un simple point de vue mécanique, fourniraient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur refusent le don de la pensée; et il ne serait pas très-difficile de prouver qu'une grande partie de leurs opérations, même les plus éton- nantes, ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que' de simples automates s'entendent, agissent de cou-


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cert, concourentà un même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles d'éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils obéis- sent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils ca- ressent ; enfin , les animaux nous offrent une foule d'actions spontanées, où paraissent les images de la raison et de la liberté , d'autant plus qu'elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulières, moins pré- vues, accommodées sur-le-champ à l'occasion du mo- ment; il en est même qui ont un caractère déter- miné, qui sont jaloux, vindicatifs, vicieux.

De deux choses l'une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles ont, comme l'homme, un péché originel qui a perverti leur nature. La première proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui est sorti des mains de Dieu était bon et fort bon. Mais si les bêtes étaient telles alors qu'elles sont au- jourd'hui, comment pourrait-on dire qu'elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu'un singe soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie cruel? Il faut recourir à la seconde proposition, et leur supposer un péché originel ; suppo- sition gratuite et qui choque la raison et la religion.

Ce n'est donc point, encore une fois, par des raison- nements théoriques que l'on peut tracer la ligne de démarcation entre l'homme et la bête. Notre âme a trop peu de points de contact pour qu'il soit facile, même à la physique, de pénétrer jusqu'à elle, d'effleu- rer seulement sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siège. Les uns ont prétendu qu'elle est dans un lieu particulier, d'où elle exerce son empire. Des- cartes a voulu la glaude pinéale ; Vicussens, le centre


BEHÉMAH 10)

ovale; Lancisi et M. de la Peyronie, le corps calleux; d'autres, les corps cannelés. Le climat, sa température, les aliments, un sang épais ou lent, mille causes pure- ment physiques, forment des obstructions qui influent sur la manière d'être; ainsi, en poussant les supposi- tions, on varierait les effets à l'infini, et l'on montre- rait par les résultats, comme il suit assez de l'expé- rience, qu'il n'y a guère de tête, quelque saine qu'elle puisse être, qui n'ait quelque tuyau fort obstrué.

Le curieux, l'intéressant, l'utile, seraient donc de Bavoir jusqu'à quel point un être dégradé de l'espèce humaine par sa copulation avec la brute, peut être plus ou moins raisonnable ; c'est peut-être la seule manière d'assiéger la nature, qui puisse en ce genre lui arra- cher une partie de son secret; mais pour y parvenir, il aurait fallu suivre les produits, leur donner une éduca- tion convenable, et étudier avec soin ces sortes de phé- nomènes. On aurait probablement tiré de cette opéra- tion plus d'avantages pour le progrès des connaissances humaines que des efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent qu'une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que le sujet est privé d'un ou deux sens, et qu'on a perfectionnée; au lieu que le fruit d'une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire, une autre nature, mais entée sur la première, éclaircirait plusieurs des points dont le développement a tant oc- cupé tous ces êtres pensants.

Il est difficile de mettre en doute qu'il n'ait existé des produits de la nature humaine avec les animaux ; et pourquoi n'y en aurait-il point eu? La bestialité était si commune parmi les Juifs, qu'on ordonnait de

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brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avaient commerce avec les animaux (1), et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange ; je conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue d'un besoin ou les délires de l'imagination, essaie d'une chèvre, d'une jument, d'une vache même; mais rien ne peut m'apprivoiser avec l'idée d'une femme qui se fait éven- trer par un âne. Cependant un verset du Lévitique (2) porte : La bête, quelle qu'elle soit. D'où il résulte évi- demment que les Juives se prostituaient à toute espèce de bêtes indistinctement ; voilà ce qui est incompré- hensible.

Quoi qu'il en soit, il paraît certain qu'il a existé des produits des chèvres avec l'espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans, toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. Satar , en arabe, signifie bouc , et le bouc expiatoire ne fut ordonné par Moïse que pour détourner les Israélites du goût qu'ils avaient pour cet animal lascif (3). Comme il est dit dans l'Exode qu'on ne pouvait voir la face des Dieux, les Israélites étaient persuadés que les démons se faisaient voir sous cette forme (4), et c'est là le çâajiaTpayov dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces apparitions. Manethon, Denis d'Halicarnasse et beaucoup d'autres, offrent des vestiges très-remarquables de ces produc- tions monstrueuses.

On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables produits. Jérémie parle de Jaunes


(1) E.rod., XXII, 19; Lêv., VII, 21 ; Ibid., XVIII, 2S.

(2) XX, 15.

(:t) Maimonide, d;ins le More Ncvochin, p. III, c. XLVI, s'etpnd sur les culies des boucs.

(4) Léi)., XVII, 7; Exnd., XXXIII, 20 et 23.


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suffoquants (1). Heraclite a décrit des satyres qui vi- vaient dans les bois (2) et jouissaient en commun des femmes dont ils s'emparaient. Edouard Tyson a traité dans le même genre des pygmées, des cynocéphales, des sphynx ; ensuite il décrit les orangs-outangs et les aigo- pithecoi, qui sont les classes des singes qui se rappro- chent absolument de l'espèce humaine; car un bel orang-outang, par exemple, est plus beau qu'un laid Hottentot. Munster, sur la Genèse et le Lévitique, a fait le Tpàyojjiopçai, sur tous ces monstres, et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba admet des âmes à ces faunes (3), desquels il paraît qu'on ne peut guère contester l'existence.

Nous n'avons rien d'aussi positif, il est vrai, sur les centaures et les minotaures ; mais il n'y a pas plus d'impossibilité à ce qu'ils aient été, qu'à l'existence des produits d'autres espèces (4). Dans le siècle passé, il fut beaucoup question de l'homme cornu qu'on pré- senta à la cour. On connaît l'histoire de la fille sau- vage, religieuse à Châlons, qui vit encore et qui pour- rait très-bien avoir quelque affinité avec les habitants des bois. Feu M. le Duc avait à Chantilly un orang- outang qui violait les filles ; il fallut le tuer. Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres

(1) Jérém., L, 39. Fnunis sicariis, et non pas Jicoriis ; car des faunes qui (iraient desjigucs ne voudrait rien dire. Cependant Sacy l'a traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté de mœurs; mais Berruyer soutient le sicarii, et rend ses faunes très- actifs.

(2) Dans son traité ITc(H a UtffWV, c. XXV.

(3) Dans son ouvrage intitulé : Trésor Hinnmor. (Fasciculus uiurrhte.)

(4) Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi les grands animaux retiennent-ils plus dilficilement.


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d'Afrique. Il paraît que cette partie du monde, que l'on ne connaît que bien peu, est le théâtre le plus or- dinaire de ces copulations contre nature ; il faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive dans ces contrées qu'en aucun autre endroit du globe,- parce que le centre de l'Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes sem- blables. Les accouplements monstreux y doivent donc être assez communs, et ce serait là la véritable école des altérations, des dégradations (1), et peut-être du ])crfectionne7>ieiit physique de l'espèce humaine. Je dis ^^perfectionnement, car qu'est-ce qu'il y aurait de plus beau, dans les êtres animés, que la forme du cen- taure par exemple ?

Notre illustre Buffon à déjà fait en ce genre tout ce qu'un particulier, qui n'est pas riche, peut se per- mettre. Nous avons la suite de ces variétés dans les espèces de chiens , les accouplements de différentes espèces d'animaux, l'histoire des produits des mulets, découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec des bêtes, et c'est ce qu'il faudrait imprimer, afin qu'il fût possible de suivre ses vues, et qu'en perdant un si beau géuie, nous ne erdissions pas la suite de ses idées.

(1) Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône, est entoure d'un grand nombre de nains remarquables par leur diffor- mité. Ils sont assez communs dans ses Etats, ils n'ont que la moitié de la taille d'un homme ordinaire; leur tête est fort large, et ils ne sont vêtus que de peaux d'animaux. Ou les nomme Mimos ou Bahke- bakhe. Lorsqu'ils sont auprès du roi, on lf-s entremêle avec des nè- gres et des blancs pour faire un contraste. Cela doit former un spec- tacle fort bizarre et qui n'est bon à rien ; mais si le roi de Loango mêlait ces races, on aurait peut-être des résultais lrè:>-curieux.


BÉHÉMAH 105


La bestialité existe plus communément qu'on ne croit en France, non par goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont bes- tiaires. Une de leurs plus exquises jouissances , est de se servir des narines d'un jeune veau, qui leur lèche en même temps les testicules. Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre favorite. On sait cela par les curés basques. On devrait, par la voie de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs produits. L'intendant d'Auch pourrait aisément parvenir à ce but sans faire révéler les confessions ( abus de religion atroce dans tous les cas) ( 1 ) ; il pourrait se procurer de ces produits monstrueux par ces curés; le curé demande- rait à son pénitent sa maîtresse, qu'il remettrait au subdélégué de l'endroit, sans révéler le nom de V amant. Je ne vois pas quel inconvénient il y aurait à tourner au profit des progrès des connaissances humaines un mal que l'on ne saurait guère empêcher.

(1) C'est dommage que les Romains n'aient pus eu, comme nous, la confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets do- mestiques, comme on sait les nôtres. On saurait si les Romains désho- noraient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Knfin, nous n'avons pas même de détails sur les conversations des bour- geois. Rien ne devait être plus plaisant que les entretiens d'une fa- mille qui avait ete le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et les jeunes garçons de la famille devaient avoir tout le reste de la journée de singulières idées.


L'ANOSCOPIE

On sait que dans tous les siècles, les jongleurs, les charlatans, devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes ces sortes), ont eu plus ou moins d'influence. La nature de l'homme, sans cesse ballotté entre le désir et la crainte, offre tant d'hame- çons à l'usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu'il y a toujours pour eux quelque heureuse découverte à faire dans l'océan sans bornes des sottises humaines ; et quand on se contenterait de rajeunir les vieilles fasci- nations, les folies surannées, cet appât est si bien pro- portionné à l'avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout destiné, que son effet est infaillible, quelque ignorants et maladroits que puissent être les professeurs dans l'art si facile de tromper les hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cul- tivées, en détrompent sans doute un grand nombre ; mais celui où les progrès des connaissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus petit.

Le mot de devin se trouve très-souvent dans la


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Bible, ce qui justifie l'ancienne remarque qu'il n'y a eu parmi les auteurs sacrés que peu ou point de philosophes. Moïse défend gravement les devins, u La personne , dit-il , qui se détournera après les devins et les sorcières en paillurdant avec eux, je mettrai ma face contre la sienne (1). " H y a plusieurs clas- ses de sorciers indiqués dans l'Ecriture.

Chaurnien en hébreu signifiait sages. Mais cette expression était fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de sagesse vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée. Ainsi, dans tous les temps, il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de leurs passions, et pour détourner l'étude, la science et le talent du seul emploi qui les honore ; je veux dire la recherche et la propagation de la vérité.

Les Meseuphins étaient ceux qui devinaient dans des choses écrites les secrets les plus cachés; les tireurs d'horoscope, les interprêtes des songes, les diseurs de bonne aventure, manœuvraient ainsi.

Les Carthumiens étaient les enchanteurs ; parleur art, ils fascinaient les yeux et semblaient opérer des changements fantastiques ou véritables dans les objets et dans les sens.

Les Asaphins usaient d'herbes, de drogues particu- lières et du sang des victimes pour leurs opérations superstitieuses.

Les Casdins lisaient dans l'avenir par l'inspection des astres : c'étaient les astrologues de ce temps-là.

Ces honnêtes gens, qui ne valaient assurément pas

(1) Lév., XX, 6.


l'anoscopir 109


nos Comus, étaient en fort grand nombre; ils avaient dans les cours des plus grands rois de la terre un crédit immense; car la superstition, qui a si bien servi le despotisme, l'a toujours soumis à ses lois , et du sein de cette confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l'humanité, le triomphe de la superstition a toujours jailli. Les ministres de la religion "étaient trop habiles pour se dessaisir d'aucune des parties de leur pouvoir ; ils conservèrent avec soin tout ce qui avait trait à la divination ; ils se donnèrent en tout pour les confidents des dieux, et ceignirent aisément du bandeau de l'opinion des hommes qui ne savaient pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l'homme s'instruise.

De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul n'y fut plus soumis que les Juifs : on recueillerait dans leur histoire une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La grâce que Dieu leur faisait en leur envoyant des prophètes poul- ies instruire de sa volonté, devenait pour ces hommes grossiers et curieux un piège auquel ils n'échappaient pas. L'autorité des prophètes, leurs miracles, le libre accès qu'ils avaient auprès des rois, leur influence dans les délibérations et les affaires publiques, les faisaient tellement considérer par la multitude , que l'envie d'avoir part à ces distinctions, en s'arrogeant le don de prophétie, devenait une passion dévorante ; en sorte que si l'on a dit de l'Egypte que tout y était dieu, il fut un temps où l'on pouvait dire de la Palestine que tout y était prophète ; il y en eut sans doute plus de faux que de vrais : on n'ignore pas même que les Juifs avaient des enchantements et des philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie, dans lesquels ils

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110 KROTIKA. BXBI

- nue humain, de sang menstruel et de tout plein d'autres, choses aussi inutiles que _ itaates à avaler: mais les miracles sont une chose yérer aux yeux du peuple, et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l'accent enthov- - - r si iiuposauts. que - - - turent très-y ■ ■ • _ - :re les vrais et les faux prophètes : - i eurent recours aux arts et a r. - - occul-

tes : ils firent ressource de tout, et parvinrent a autel contre autel.

se lui-même nous dit dans l'Exode que les enchanteurs de Pharaon ont opéré des miracles \ rais ou faux : mais que lui . envoyé du Dieu vivant et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables, qui ont grièvement affligé TE.;

ue le cœur de son roi était endurci. N ts

- le croire religieusement, et surtout m - plaudir de n'en avoir s été s s. Au urd'hai

que l'illusion dt-s jouears de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnant* secrets de la chimie, les prodiges sans nombre qu'ont opérés l'étude de la nature et les belles ev - ui chaque jour lèvent

une petite partie du voile qui couvre ses opérations les plus - tes, aujourd'hui, dis-je, que nous sommes instruits de tout cela jusqu'à un certain point, il serait à craindre que notre cœur ne s'endurcit comme celui de Pharaon : car nous connaissons infiniment moins le démon que les secrets de la | • 1 1. comme on Ta

remarqué, il semble que. grâce au goût de la philoso- phie qui nous investit et franchit peu à peu les bar- les plus impénétrables, l'empire du démon va tous les jour? ?.m.


l'anoscopib 11]

Peut-être serait-ce un ouvrag irieux que

l'histoire détaillée, autant qu'elle peut l'être, des au- gures, des aruspices, des prophètes, dé leurs manœu- vres, des divinations de tonte dévoilées par l'œil sévère et perspicace d'un philosophe. Mais de tout<-- celles qu'il pourrait exposer aux yeux dessillés d< j s nation-, il n'en serait pas de plus bizarre que celle qui sauva d'une triste catastrophe une so- ciété fameuse par son zèle pour la propagation de la foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffirait pour pénétrer dan- les ténèbres de l'avenir, contracta, avec une légèreté fort imprudente, un en^a^-ment qu'elle n'aurait pu remplir, sans le secours fortuit d'un horos- cope très-étrari^<-.

In essaim de Jésuites envoyés à la Chine, y prê- chaient la vraie religion, lorsqu'une sécheresse effroya- ble -embla destiner cet empire à n'être plus qu'ui tombeau ; les Chinois allaient périr, et avec eux les Jésuites, vainement invoqués par le despote, -ans un miracle qu'ils pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu a jamais cette société fameuse ntrées désolées. Un poëte moderne a raconté cette anecdote d'une manière plus piquante que nous ne le saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire rs, sans approuver ses licences :

Fiers rejetant du fameux Loyola, Dont Port-Royal a foudroyé l'école, Voue que jadis san6 cest>e harcela \j* t'rarid Pascal, étayé de Nicole; Vous qui, de Itoine usant les arsenaux, Kites frapper du fa'al anaihèine, Pour soutenir votre lâ'h<- système, J>.-f Au«uttiris sous le nom des Amande; Vous, dont Quesnel, di;rne fils d>- B A tant de fuis éprouve la '■


112 EROTIKA RI B LION


Kt qui, voyant dans ses puissants écrits, Des Molina les sentiments proscrits, Contre son livre au bénin Clément onze Fîtes pointer le redoutable bronze; Vous qm dans Chine alliez à la fois Uonfucius et Dieu mort sur la croix , Et dont le culte équivoque et commode Rapporte à Dieu celui d'une pagode; De la morale éternels corrupteurs , Qui du salut élargissez la voie, Et qui, guidant par des chemins de Heurs Les pénitents que le ciel vous envoie, Au champ de Dieu ne semez que l'ivroie; Des grands du siècle adroits adulateurs; Vils artisans de mensonge et de fourbe, De qui le dos sous l'iniquité courbe ; Qui, démasqués et partout reconnus, Êtes pourtant partout les bienvenus (Car il n'est lieux, de l'un à l'autre pôle, Où, Dieu merci! n'ayez le premier rôle), Dites-nous donc par quel puissant moyen Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, Et de coiffer la mître des apôtres Chez l'infidèle et le peuple chrétien ?... Si l'on en croit vos longs martyrologes, Où le mensonge a trace vos éloges, L'Inde rougit du sang de vos martyrs; Sur un trépied vous rendez des oracles; Et le païen, avide de miracles, Les voit èclore au gré de ses désirs. L'avide mort au teint livide et blême, Lâche sa proie à votre voix suprême; Par vous le sang qu'elle a coagulé, Dans les vaisseaux a de nouveau coulé. A l'ordre seul d'un petit thaumaturge, L'air de vapeurs ou se charge ou se purge ; El vous avez à vos commandements Le vent, la foudre et tous les éléments.

A ce propos on m'a fait certain conte, Mes révérends, qu'il faut que je vous conte.

Dans lu (ioleonde, où la terre en sou sein De ses sablons forme la riche pierre Dont le poli réfléchit la lumière En cent façons, était un jeune essaim


l'anoscopik 113


D'Ignaciens, qui dans l'âme indienne,

Allait, Dieu sait! plantant la foi chrétienne.

Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,

Étaient par eux cathèchisés d'abord.

Les Cordeliers qu'ils avaient pour annexe,

De leur côté baptisaient le beau sexe.

Tout allait bien; et leur apostolat

Fructifiait, moyennant ce partage,

Si, que de Dieu le nouvel héritage

Allait croissant avec beaucoup d'éclat.

Là, le démon qu'en figure de bronze

Fait adorer l'ignorance du bonze,

Grâces aux fils d'Ignace et de François,

Allait perdant tous les jours de ses droits.

L'Ienacien à ces nouvelles plantes

Distribuait les grâces suffisantes,

Si largement que l'efficace là

Glanait après les fils de Loyola

Petitement. Quoi qu'il en soit, les drôles,

Par maints bons tours, maintes belles paroles,

Passaient pour saints, se faisaient vénérer

Du peuple indien qu'ils savaient attirer.

Le bruit en vint jusqu'au roi de Golconiie :

Ce prince était un vieux païen fieffé,

Qui de son diable était si fort coiffe,

Qu'il n'encensait que cet esprit immonde.

Il voulut voir ces apôtres nouveaux,

Que de son diable on disait les rivaux.

Bien croyait-i! entendre des oracles,

Kl comme Hérode aller voir des miracles. ,

Nos révérends, le crucifix en main,

Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,

F.n déclamant contre le simulacre

De Satanas. Le roi, dont la bile acre

Jâ s'échauffait à leur beau plaidoyer,

Leur dit : « Messieurs, quand aux dieux on insulte,

Kl qu'on annonce un si singulier culte,

Encor faut-il de preuves Pétayer.

Depuis six mois la sécheresse afflige

Tout mon royaume, et votre zèle exige

Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.

Si dans trois jours vous n'en faites répandre,

Comme imposteurs je vous ferai tous pendre :

Pensez-y bien.» Nos frocards eurent beau

10.


114 EltOTIKA BIBLION


Représenter à l'absolu monarque

Que ce serait tenter le Tout-Puissant :

« Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque,

S'il est le Dieu sur la terre agissant. »

Force fut donc aux moines de promettre,

Sauf de tenter l'avis du baromètre.

Qui, consulté par eux tous les instants,

Ne répondait jamais que du beau temps.

Tous de concert allaient plier bagage,

Pour le martyre éprouvant peu d'attraits,

Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage,

Et qui pour eux mirait payé les frais,

D'un tel départ leur demanda la cause.

«Las! dirent-ils, le prince nous propose

De décorer nos collets de la harl,

S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.

— Quoi! voilà tout? allez, reprit le frère,

Par Loyola, patron du monastère,

Dites au roi que dès demain matin

Nous en aurons, ou j'y perds mon latin. >

Pas ne mentait notre moderne Élie :

Du sein des mers un nuaee élevé,

A point nommé de sa féconde pluie

Vit du pays chaque champ abreuvé.

Et de ci 1er en Gulconde au miracle !

Et de donner le bon frère en spectacle !

Qui dit tout bas à nos moines joyeux :

« Mes révérends, si j'ai tenu parole,

Vous le devez à certaine v

Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux.

Toutes les fois que l'atmosphère aride

Va condensant de nouvelles vapeurs,

L'air surchargé de l'élément humide

Ne manque pas de doubler mes douleurs. »

On n'en dit mot à messieurs de Golconde.

Dans le pays il resta constaté

Que ce n'était qu'un fruit de sainteté,

Ht non celui de cette peste immonde

Dont le panard se trouvait infecte.

Puisque le bien naît ainsi du désordre,

Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre !


On voit, toute plaisanterie à part, combien cet


l'anoscopik llô


étrange baromètre fut utile et à la Chine et aux mis- sionnaires qui en ont rapporté leur fameuse querelle sur les lavements. Les Chinois ne connaissent cette sorte d'injection qu'on porte dans les intestins par le fonde- ment que depuis l'introduction des Jésuites dans leur empire ; aussi ces peuples, en s'en servant, l'appellent- ils le remède des barbares.

Les Jésuites, qui voyaient que le mot ignoble de lavement avait succédé à celui de clystère, gagnèrent l'abbé de Saint-Cyran, et employèrent leur crédit au- près de Louis XIV, pour obtenir que le mot lavement fût mis au nombre des expressions déshonnêtes; en sorte que l'abbé de Saint-Cyran les reprocha au père Garasse, qu'on appelait l'Hélène de la guerre des Jé- suites et des Jansénistes: u Mais, disait le père Garasse, je n'entends par lavement que gargarisme ; ce sont les apothicaires qui ont profané ce mot à un usage mes- séant. m On substitua donc le mot remède à celui de lacement. Remède, coin nie équivoque, parut plus hon- nête ; et c'est bien là notre genre de chasteté. Louis XIV accorda cette grâce au père Letellier. Ce prince ne demanda plus de lavement, il demandait son remède ; et l'Académie fut chargée d'insérer ce mot avec l'ac- ception nouvelle dans son dictionnaire... Digne objet d'une intrigue de cour!

Il paraît que cette honteuse maladie, appelée cristal- line, qui fut le baromètre jésuitique dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on, se perpétuait dans l'ordre des Jésuites de père en frère, n'était autre chose que la maladie dont parle l'Ecriture : u Le Seigneur frappa ceux de la ville et de la campagne dans le fonde- ment (1). v C'est pour la guérison de cette maladie

(1) Rois, liv.I.ch. V, v. 6.


116 EROTIKA BIBLION

que les Jésuites ont une messe imprimée dans un mis- sel (1) en l'honneur de saint Job. Il n'y a rien là qui forme inconséquence avec leur morale ; car il est cer- tain que leurs casuistes encouragent à braver le danger de la cristalline, bien loin de l'improuver, quand ils croient que l'œuvre de Dieu peut y être intéressée. On lit dans le recueil du père jésuite Anusin un singulier fait arrivé à l'un de leurs novices qui s'amusait avec un jeune homme, et qui fut surpris, au milieu de ses ébats, par un de ses confrères. Celui-ci avait eu la pru- dence d'observer à travers la serrure et de se taire ; mais quand l'opération fut finie et le novice sorti : u Malheureux! lui dit son camarade, que viens-tu de faire! J'ai tout vu, tu mériterais que je te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de luxure... tu ne peux pas nier ton crime... — Eh ! mon cher ami, répond le cou- pable, d'un ton de confiance et d'affection, vous ne savez donc pas que c'est un Juif? Je le convertirai, ou il restera l'ennemi de Jésus-Christ. Dans l'une ou l'autre supposition, n'ai-je pas raison de le séduire, ou pour le sauver, ou pour le rendre plus coupable? » A ces mots, le novice observateur, persuadé, convaincu, pénétré d'admiration, se prosterne, baise les pieds de son confrère, fait son rapport ; et le novice agent est enregistré parmi les opérateurs des œuvres du Très- Haut

(I) A Venise, en 1542.



LA LINGUANMANIE

Si l'on réduisait toutes les passions de l'homme à ses affections primitives, tous ses idiomes à l'expression de ses pensées-mères, si je puis parler ainsi, en dépouillant celles-là de toutes les nuances dont il les a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a surchargé leurs signes, les dictionnaires seraient moins volumi- neux et les sociétés moins corrompues.

Par exemple, combien l'imagination n'a-t-elle pas brodé en amour le canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornés à l'embellir des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en applaudir. Mais il y a beaucoup plus d'imaginations déréglées que d'imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y a plus de libertinage que de tendresse parmi les hommes; voilà pourquoi il faut maintenant une foule d'épithètes pour retracer toutes les nuances d'un sentiment, qui, tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, généreux ou coupable, n'est après tout et ne sera jamais que le penchant plus ou moins vif d'un sexe vers l'autre. L'impudicité, la lubri- cité, la lasciveté, le libertinage, la mélancolie erotique, sont des qualités très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins fortes des mêmes sensations. La lubricité, la lasciveté, par exemple, sont des apti- tudes purement naturelles au plaisir, car plusieurs espèces d'animaux sont lascifs et lubriques, mais il n'en est point à' impudiques. L'impudicité est une qualité inhérente à la nature raisonnable, et non pas une pro- pension naturelle, comme la lubricité. L'impudicité est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes, dans les discours ; elle annonce un tempérament très-violent, sans en être la preuve bien certaine , mais elle promet beaucoup de plaisir dans la jouissance, et tient sa pro- messe, parce que l'imagination est le véritable foyer de la jouissance, que l'homme a variée, prolongée, étendue par l'étude et le raffinement des plaisirs.

Mais enfin ces dénominations et toutes les autres de cette espèce ne sont autre chose qu'un appétit violent qui porte à jouir sans mesure, à chercher sans cette re- tenue, peut-être plus naturelle qu'on ne croit, mais, dans sa plus grande partie, d'institution humaine, à chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons pudeur, les moyens les plus variés, les plus industrieux, les plus sûrs de se satisfaire, d'éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur est si séduisante, qu'on les provoque après les avoir éteints.

Cet état tient purement à la nature et à notre con- stitution. C'est la faim, le sentiment du besoin de prendre s;t nourriture, lequel, par excès de sensualité, produit la gourmandise, et, par la privation trop lon- gue des moyens de se satisfaire, dégénère en rage. Le désir de la jouissance, qui est un besoin tout aussi na- turel, quoique moins fréquent et plus ou moins impé- rieux, selon la diversité des tempéraments, se porte quelquefois jusqu'à la manie, jusqu'aux plus grands excès physiques et moraux, qui tous tendent à la jouis- sance de l'objet par lequel peut être assouvie la passion ardente dont on est agité.

Cette fièvre dévorante s'appelle chez les femmes nymphomanie (1) ; elle s'appellerait chez les hommes mentulomanie, s'ils y étaient aussi sujets qu'elles ; mais leur conformation s'y oppose, et plus encore leurs mœurs, qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et ne comptant la pudeur qu'au nombre de ces raffine- ments dont l'industrie humaine a su embellir ou nuan- cer les attraits de la nature, ne les exposent point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop exaltés. D'ail- leurs, nos organes étant beaucoup plus susceptibles de mouvements spontanés que ceux de l'autre sexe, l'in- tensité des désirs peut rarement être aussi dangereuse, bien que les hommes, aussi bien que les femmes, aient des maladies produites par une cause à peu près pareille (2), mais dont une constitution mâle, plus aisée à détendre, ne saurait être aussi longtemps pénétrée.

Il serait triste, il serait hideux de raconter les effets si bizarres de la nymphomanie. Peut-être le dérègle- ment de l'imagination y contribue-t-il beaucoup plus que l'énergie vénérienne que le sujet qui en est atta- qué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la vulve n'est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut être, à la vérité, une disposition à cette manie; mais il ne faut pas croire qu'il en soit toujours suivi. Il excite, il force à porter les doigts dans les conduits irrités , à les frotter pour se procurer du soulagement, comme il arrive dans toutes les parties du corps que l'on agace

(1) Nufiipofxavia.

(2) Le satyriasis, le priapistup, la >-alacie, etc.

dans la même vue, pour y atténuer les causes irritantes. Ces titillations, ces attouchements, quelque vifs et dé- sirés qu'ils puissent être, se font du moins sans témoins, au lieu que ceux qu'occasionne la nymphomanie bra- vent les spectateurs et les circonstances. C'est que le prurit ne s'établit que dans la vulve, au Hpu que la manie forcenée de la jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre l'impression qu'elle reçoit avec des modifications propres à investir l'âme d'une foule d'idées lascives : de là, ce feu s'alimente lui-même ; car la vulve est affectée à son tour par l'in- fluence de l'âme avide de volupté, indépendamment de toute impression des sens, et réagit sur le cerveau. Ainsi l'âme est de plus en plus profondément pénétrée de sensations et d'idées lascives, qui, ne pouvant pas sub- sister trop longtemps sans la fatiguer, déterminent sa volonté à faire cesser cette inquiétude attachée à la prolongation de tout sentiment trop vif, à employer tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.

Il est incroyable combien l'industrie humaine, aigui- sée par la passion, a varié les moyens de donner du plaisir, ou plutôt les attitudes du plaisir ; car il est tou- jours le même, et nous avons beau lutter contre la na- ture, nous ne dépasserons pas son but. Elle paraît avoir distribué, à la vérité, beaucoup de provoquants dans ses productions (1) ; mais il est certain que les fibres du cerveau s'étendent indépendamment d'aucune affection immédiate de la nature. Tout ce qui échauffe l'imagi- nation, agace les sens ou plutôt la volonté, à laquelle

(1) Se nnert cite une femme qui, ayant bu un peu de borax dissous, tomba en nympbomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des aromatiques, introduits d'une manière quelconque, pour lubrifier le vagin.

très-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont autant au moins aidés par celle-là, que l'imagination peut jamais l'être par le tempérament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux disposés, les mieux servis de l'âge et des circonstances.

Ensuite, comme c'est le propre de toutes les passions de l'âme de devenir plus violentes, en raison de la ré- sistance, et que la nymphomanie n'est pas facile à con- tenter, elle finit par être insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune mesure ; et ce sexe, si bien fait pour une molle résistance, pour étaler tous les charmes de la timide- pudeur, déshonore, dans cette affreuse maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande, il recherche, il attaque; les désirs s'irritent par ce qui semblerait devoir suffire pour les assouvir, et qui suffirait en effet si le simple prurit de la vulve sollicitait le plaisir. Mais quand le foyer du désir est le cerveau, il s'accroît sans cesse ; et Messal.ine, plutôt lassée que rassassiée (1), court sans relâche après le plaisir et l'amour, qui la fuient avec horreur.

Il faut en convenir cependant, l'observation nous offre en ce genre quelques phénomènes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de Buffon a vu une jeune fille de douze ans, très-brune, d'un teint vif et très-coloré, de petite taille, mais assez grasse, déjà for- mée et ornée d'une jolie gorge, qui faisait les actions


(I ) Et îesupina jacens niultorum absorbuit ictus. Mox, lenone suas jam dimittente puellas, Tiislis abit : sed, quod potuit, tamen ultima eellam Clausit, adhuc ardens rigidœ tentigine vulvœ, Et las6ata viris, sed non satiata, recessit.

Juv., lib. II, sat. 6. 11

les plus indécentes au seul aspect d'un homme. La pré- sence de ses parents, leurs remontrances, les plus rudes châtiments, rien ne la retenait; elle ne perdait cepen- dant pas la raison, et se» accès affreux cessaient quand elle était avec des femmes. Peut-on supposer que cette enfant avait déjà beaucoup abusé de son instinct?

En général, les filles brunes, de bonne santé, d'une complexion forte, qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur état, semblent destinées à ne pouvoir cesser de l'être, les jeunes veuves, les femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition à la nym- phomanie, et cela seul prouverait que le principal foyer de cette maladie est dans une imagination trop aiguisée, trop impétueuse, mais que l'inaction, con- tre nature, des sens pourvus de force et de jeunesse, en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que chaque individu consulte son instinct, dont l'im- pulsion est toujours sûre. Quiconque est conformé de manière à procréer son semblable, a évidemment droit de le faire; c'est le cri de la nature qui est la souve- raine universelle, et dont les lois méritent sans doute plus de respect que toutes ces idées factices d'ordre, de régularité, de principes, dont nous décorons nos tyran- niques chimères, et auxquelles il est impossible de se soumettre servilement; qui ne font que d'infortunées victimes ou d'odieux hypocrites, et qui ne règlent rien, pas plus au physique qu'au moral que les contrariétés faites à la nature ne peuvent jamais ordonner. Les ha- bitudes physiques exercent un empire très-réel, très- despotique, souvent très-funeste, et exposent plus sou- vent à des maux cruels qu'elles n'arment contre eux. La machine humaine ne doit pas être plus réglée que la machine qui l'environne; il faut travailler, se fatiguer même, se reposer, être inaetif, selon que le senti- ment des forces l'indique. Ce serait une prétention très-absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi d'uniformité, et se fixer à la même assiette, quand tous les êtres avec lesquels on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle. Le changement est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux secousses violente» qui quelquefois ébranlent les fonde- ments de notre existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au milieu des orages Ital- ie choc des vents contraires.

L'exercice, une gymnastique bien conçue, seraient sans doute la ressource la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive : mais cette ressource n'est pas également à l'usage des deux sexes. L'équita- tion, par exemple, ne paraît pas très-convenable aux femmes, qui ne peuvent guère en user qu'avec danger, ou avec des précautions qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les a pas disposées pour cet exercice, que là seulement elles paraissent perdre les grâces qui leur sont particulières, sans prendre celles du sexe qu'elles veulent imiter.

La danse paraît plus compatible aux agréments pro- pres aux femmes; mais la manière dont elles s'y livrent est souvent plus capable d'énerver que de fortifier les organes. Les anciens, qui ont eu le grand art de faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avaient fait de la danse une partie de leur gymnastique; ils employaient la musique pour calmer ou diriger les mouvements de l'âme ; ils embellissaient l'utile, ils ren- daient salutaire la volupté.

Mais si, dans la connaissance des corps politiques, les amusements furent assortis à la sévérité des institutions dont ces corps tiraient leur force , ils dégénérèrent bien rapidement avec leurs mœurs (1) ; et si les anciens s'oc- cupèrent d'abord à trouver tout ce qui pouvait aug- menter les forces et conserver la santé, ils en vinrent à ne chercher qu'à faciliter et étendre les jouissances; et c'est encore ici une occasion de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mêmes. Quel parallèle y a-t-il à faire de nos mœurs avec l'es- quisse que je vais tracer?

Quand une femme avait corycobolé une demi-heure, de jeunes personnes, soit filles, soit garçons, selon le goût de l'actrice, l'essuyaient avec des peaux de cy- gnes. Ces jeunes gens s'appelaient Jatraliptte. Les Unctores répandaient ensuite les essences. Les Frica- tores détergeaient la peau. Les Alipilarii épilaient. Les Dropacistœ enlevaient les cors et les durillons. Les Paratiltriœ étaient de petits enfants qui nettoyaient toutes les ouvertures, les oreilles, l'anus, la vulve, etc. Les Picatrices étaient de jeunes filles uniquement chargées du soin de peigner tous les cheveux que la nature a répandus sur le corps, pour éviter les croise- ments qui nuisent aux intromissions. Enfin, les Trac- tatrices pétrissaient voluptueusement toutes les join- tures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi


(1) Je doute, par exemple, que la Corycomachie ou la Corijco- botie, qui était la quatrième sphérique des Grecs, soit restée en usage chez eux lorsqu'ils furent devenus le peuple le plus élégant de la terre. On suspendaitau plancher un sac rempli de corps lourds; on le prenait à deux mains, et on le portait aussi loin que la corde pouvait s'étendre; après quoi, lâchant le sac, ils le suivaient; et lorsqu'il re- venait vers eux, ils se reculaient pour céder à la violence du choc, puis le repoussaient avec force. (Voyez M. Burette, sur la Gymnastie des Grecs et des Romain».) Je ne crois pas qu'un tel exercice ait été du goût des petites-maîtresses d'aucun siècle.

préparée se couvrait d'une de ces gazes qui, selon l'ex- pression d'un ancien, ressemblaient à (ht vent tissu, et laissait briller tout l'éclat de la beauté ; elle passait dans le cabinet des parfums, où, au son des instruments qui 'versaient une autre sorte de volupté dans son âme, elle se livrait aux transports de l'amour Portons- nous les raffinements de la jouissance jusqu'à cet excès de recherches (1) ?

Il serait possible d'apporter en preuve de notre infé- riorité en fait de libertinage, par rapport aux anciens, une infinité de passages qui étonneraient nos satyres

(I) Une simple nomenclature d'une très-pe:ite partie des mois de leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la question.

La Curycobole était une tronchine.

Les Jtitruliptes, les essuyeurs en cygne.

Les V net ores, les parfumeuses.

Les Fricatoret, les trotteuses.

Les Trnctntrices, les pressureuses ou pétrisseuses.

Les Dropaeistm, les enleveuses de durillons.

Les Alipilarii, les épilsteurs.

Les ParatUtres, les vulvaires.

Les Picatrices, les parfileuses en vulves.

La Samiane,\e parterre de la nature. (Voyez ci-après, p. \IQ.).

h' Hireisse, le bouquinage des vieilles.

La Curobole, XOlpOTTwXw. (Pour peu qu'on sache le grec, l'on m'entend.)

La Cleitoride, ou contraction du clitoris.

La Corinthienne, la mobilité des charnières.

La Lesbienne, les cunni-langues

La Siphnissidiennc, le postillon.

La PUicidissienne, la pollution de l'enfance

Sa.rdanapaliser, vautrer entre les eunuques et les tilles.

Clialcidisscr, le lèchement des testicules.

Fellatricer, sucer le gland.

Pheenieisser, irrumuer en miel, etc., etc.

Une preuve qu'ils étaient plus aguerris que nous, c'est qu'il li y a presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre par une périphrase.

les plus déterminés. Nous avons déjà montré dans un morceau de ces Mélanges, très en raccourci, ce que le peuple de Dieu savait faire (1). Erasme a recueilli dans les auteurs grecs et romains une foule d'anecdotes et de proverbes qui supposent des faits dont l'imagina- tion la plus hardie est effrayée : j'en citerai quelques- uns.

Nous n'avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous donner une idée de ce qu'on appelait à Samos le parterre de la nature. C'étaient des mai- sons publiques où les hommes et les femmes, pêle-mêle, s'abandonnaient à tous les genres de libertinages ; car ce serait prostituer le mot de volupté que de l'employer ici. Les deux sexes y offraient des modèles de beauté, et de là le titre ^parterre de la nature ("2). Les vieilles mettaient encore à profit, dans d'autre» lieux, les restes de leur lubricité. Elles étaient tellement impudiques, qu'on les comparait à des animaux qui avaient l'odeur, l'ardeur, la lasciveté des boucs (3) :

Verum noverat

Anus caprissantis vorare viattca.

(1) Voyez la Tropoïde, où j'aurais pu ajouter un très-grand nombre d'autres passades tires de la Bible. Un trouve, par exemple, dans le Livre de la Sagesse (cbap. XIV, v. Mfi), plusieurs reproches d'impu- reté, d'avortemeiits criminels, d'impudicitès, d'adultères, etc. Jereiuie (cliap. V, v. ltt, etc.) déclame contre l'amour des jeunes garçons. Ezecliiel parle de mauvais lieux et des marques de prostitution à l'entrée des rues (ch. XVI, v. -24, -JS, i6, 37), etc., etc.

(■-') Erasme, Prvv. XXIII, paç. 668. — « tfamoriuin flûtes. — Ubi quis extremani voluplatem decerperet. — Sajlîwvâvôr), la Saiim- îiianie. — Puellse., veluti flores arrideiuës, ad libidinem învitabant. « 

(3) « Ani hircassantes, Tpaù; Xa7tpuJ<7a. » Erasme, Prov. IX, paj». 336. « Dejuvene, cui anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicissim ab illo voluplatem anferret. Nota est hircorum libido, odur- <|ite, qui et subantes consequitur. »


LA LINGUANMANIE 127

Dans l'île de Sardaigne, qui n'a jamais été un pays très-florissant ni très-peuplé, le nom du lieu appelé A néon avait pour étymologie celui de la reine Om- phale, qui faisait tribader ses femmes ensemble, puis les enfermait indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces sortes de combats (1).

On sait ce que le despotisme oriental a toujours coûté à l'humanité et à l'amour; il a dans tous les temps foulé celle-là et profané celui-ci. C'est de Sardana- pale (2), l'un des plus vils tyrans de ces contrées, que vient l'idée et l'usage d'unir la prostitution des filles et des garçons.

Corinthe pouvait le disputera Samos pour la per- fection de la prostitution publique ; elle y était telle- ment révérée qu'il y avait des temples où l'on adressait sans cesse des prières aux dieux pour augmenter le nombre des prostituées (3). On prétendait qu'elles avaient sauvé la ville. Mais en général, les Corinthien- nes passaient pour posséder presque exclusivement l'art de la souplesse et des mouvements voluptueux (4). On

(1) D,UXUV àyXÔJVOC. Ancon. Erasme, pas. 335. <■ Omphalis reguia per vira virgines dominortun cum euruin servis inclusisse ad stu- iiruni, ut sola haberetur impuditia. I.ydi autem eum locum, in quo tœminae constiiprabantur, yXwuv àyxcôva, appellasse, scelens atro- citatem mitigantes verbo. »

On voit que, même en ce genre, le despotisme n'a plus rien à in- venter.

(2) SapoavaTtaXoç. Erasme, Prov. XXVII, pag. S89. — « Csele- rum delit-iis usque adeo effœminatus, ut inter euuuchus et puellaa, ipse puellari cultu desidere sit solitus. »

(3) Erasme, Prov. LXVIII, pag. 1018. «Utdii augerent mere- tricum numerum. » Erasme ajoute que les Vénitiennes de son temps Fiaient les fil es lubriques par excellence. » Xusquara uberior quam apud Venetos. » Ibid.

(4) XotpoTca)),r,(Tetv, la Corobole, à /oîpo;. Erasme, Prov. XCI. piig. 906. » Corinthia videiïs, corpore quîestum factura. In mulierem


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les reconnaissait à une certaine tournure , à une coupe, à un galbe particulier.

Les Lesbiennes sont citées pour l'invention ou la cou- tume d'avoir rendu la bouche le plus fréquent organe de la volupté (1).

Différents peuples se distinguèrent ainsi par des usages bien étranges et plus fréquents chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce qui n'est aujour- d'hui que le vice de tel ou tel individu, était alors le caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de l'île d'Eubée qui n'aimaient que les enfants et qui les prostituaient de toutes manières, vint le mot chalcidcr (2). Ainsi, l'on créa celui de phicidisser pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante (3). On exprima

intempestivius libidinantem. De mulieribns Corintlii prostantibus dic- t ii ni est alibi. Dictum est. autem yoipOTtwXû, novo quidem verbo, quod iiobis indirat qiircstum facere corpore. »

(1) AsaêlàÇElv. Lesbiari. La Lesbienne. « Antiqnitiis polluere di- ccbant. » Erasme, Prov. LXX, pag. 1018. « Xoîpoç enim cunnum sisniflcat (qnœ combibones jam suos contaminée. Aristophanes in Vespis). Erasme, ibid. « Aiunt turpitudiuem, quœ per os peragitur, fellaiionis opinor, aut irrumationis, priinuin à Lesbiis auctoribus fuisse profeciam, et apud illos primum omnium fœminam taie quid- dam passam esse. » — Ainsi le talent caractéristique des Lesbiennes était de gauialmeher ; d'où « Milii at videre labda juxta Lesbios. » (Aristoph., ïâëoa. A.£a6io\>ç,fellatrix.) La lellatrice, qui suce le tland, était encore une epithète des Lesbiennes, où c'était la mode de commencer par cette cérémonie. Erasme, Prov. LXXVII, pag, 987. n Feilatricem indicat... quœ coiiimiinis Lesbiis, et vitio quod ei tri - buitur genti, etc. »

N. B. Il y avait, il y a quelques années, à Paris, une fille char- mante, née sans langue, qui parlait par signes avec une adresse éton- nante, et s'était vouée a ce genre de prostitution. M. Louis l'a décrite sous le titre d' Aglossosto»iogrn])hie.

(•2) KaXxiàiÇstv. Chrilcidissare. Erasme, Prov. XCIV, p. 804 «Gens (Chalcidicense.s) maie audisse ob fœdos puerum aiuores. »

(:i) 4'txtôîÇEtv. Phicidissare. Se faire lécher les testicules par de jeunes chiens. (Suétone.)


LA LINGUANMAIÏIE 129

l'habitude qu'avaient les habitants de l'île de Siphnos, l'une des Cyclades, d'aider les plaisirs naturels par ceux de l'anus, au moyen du mot siphniasser (1). Ainsi, l'on trouva des mots pour tout peindre dans des siècles de corruption où l'on éprouva de tout. De là, le cleito- riazein (-2), ou contraction de deux clitoris; opération qu'Hesychius et Suidas ont pris la peine de nous expli- quer, en nous apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa semblable; l'une s'agite quand l'autre s'arrête, et réciproquement (d'où le pro- verbe non satis liquct) ; de là, l'expression de cunnï- langues, que Sénèque définit ainsi. Les Phéniciens différaient des Lesbiens en ce que les premiers se rou- gissaient les lèvres pour imiter plus parfaitement l'en- trée du sanctuaire de l'amour; au lieu que les Lesbiens, qui n'y mettaient d'autre fard que l'empreinte des liba- tions amoureuses, les avaient blanches (3), et ce n'est pas la manière la plus singulière dont on ait paré ses lèvres , car Suétone rapporte que le fils de Vitellius les enduisait de miel pour sucer le gland de son giton, de manière à augmenter son plaisir, en lirbrifiant ainsi la

(1) E'.çviâ'civ. Siphniassare. ( PI., lib. IV, 12.) Erasme, Prov. LXXXV, pag. 847. « Pro eo, quod e6l manum admovere postico : Bumptum esse à moribus Siphniorum. »

(2> KXeiTOpiâÇeiV. Erasme, Prov. XVIII, pas. 751. « De immo- dicâ libidine. Unde natum proverbium, non satis liquel. Libidinosa contreciatio. »

(3) « Pliœnicissantes labra rubicunda sibi reddebant; sic Lesbias- nnites alba labra semine. »

Cunnum Cliarnms linsitet tamen pallet.

(Martial, lib. I, Epig. 78.) Xescio qnid certe est. An vere fama susurrât,

Grandia te medii tenta vorare viri ? Sic certe clamant Virroms rupia miselli Ilia, et emulso labra notata sero.

(Q. Val. Catullus, ad Gellium, Epig: LXX.V1


130 EitOTIKA BIBLION

peau fine qui revêt cette partie; la salive de l'agent, imprégnée de miel, attirait les flots d'amour. C'était ( ] ) un aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes usés. Mais Vitellius faisait cette cérémonie tous les jours, et publiquement, sur tous ceux qui voulaient s'y prêter (2) ; ce qui n'est guère plus bizarre que ces liba- tions (semen et menstruum) que certaines femmes, se- lon Epiphane , offraient aux dieux , pour les avaler ensuite (3).

Je finis cette singulière récapitulation par demander aux moralistes si les anciens valaient beaucoup mieux que nous, et aux érudits quel service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils ont déterré ces anecdotes et tant d'autres pareilles dans les archives de l'antiquité?

(1) Hier. Mercurial.

(2) « Quotîdiè ac palàm. — Arleriiis et fanées pro remedio fo- vebat. »

(a) Hier Merc, lib. IV, pag. 93. — « Scnbit Ephipiianius fœmi- nns semen et menstruum libare De<>, et deinde potare solitas. »

NOTES

"IffOCfflV 01 [i.E^LVYl|J.£VOt- Edocli intelliqebunt.

Ciihysost., Honi. 07, in Gen.


NOTES



NOTES SUR L'ANAGOGIE (1)

Lorsque du Créateur la parole féconde Dans une heure fatale eut enfanté le monde,

Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna sa l'ace, Et il un pied dédaigneux le lançant dans I espace,

Rentra dans son repos.

Le mal dés lors régna dans son immense empire, Dés lors tout ce qui pense et tout ce qui respire

Commença de souffrir; Et la terre, et le ciel, et I âme et la matière, Tout gémit ; et la voix de la nature entière

Ne fut qu'un long soupir,

Alpii. de Lamartine, Médit. 6.

« Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (2), explique de la félicité éternelle ce qui est dans l'Écriture de la Terre promise ; c'est le ciel dans ce sens. La Jéru- salem de la terre, c'est la Jérusalem céleste; l'homme formé d'abord de la terre, animé ensuite du souffle de Dieu, est 1 image de I homme revêtu d'un corps corrup- tible, qui ressuscitera un jour immortel. Il faut remarquer

(Il Anagot/ie, recherche du sens mystique des Ecritures, ravisse- ment ou élévation de l'esprit vers les choses divines ; du groc 'Avayioyr), formé de àva. en haut, et de âyw, je conduis. 2 introduction à l'Ecriture sainte, liv. Il, chap. 11.


ici que les prophètes n'ont pas moins prédit ce qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Église par leurs actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son union avec l'Église, Ta purifiée de toutes ses taches. Le serpent d'airain élevé dans le désert, était la figure du Sau- veur élevé en croix. La loi de la circoncision n'ordonnait à la lettre que de circoncire la chair, mais dans un sens spiri- tuel elle signifie cette circoncision du cœur par laquelle les chrétiens doivent retrancher et réprimer en eux les désirs qui pourraient être contraires à la loi de Dieu, »

D'aprèscette interprétation métaphorique, on doit s'aper- cevoir que tout l'Ancien Testament n'est qu'une figure, un clair-obscur : c'est pourquoi saint Augustin (1) a fort bien remarqué que les auteurs sacrés recourent aux mots figurés lorsqu'ils ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs idées. Ils s'en servent comme de voiles pour cacher ce que la pudeur défend quelquefois de nommer. C'est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de pied, l'Écriture comprend toutes les parties inférieures du corps ; témoin cet exemple: « Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa le prépuce de son fils et toucha ses pieds. « « Tulit illic6 Sephora acutissimam petram, et circumcidit prœpu- l i u m filii sui, tetigitque pedes ejus (2). « 

Dans ce passage, l'Écriture prend un mot honnête au lieu d'un mot qui ne l'est pas. Mais n importe! son style si simple et si sublime, l'élévation de ses pensées et le brillant des métaphores dont Dieu fait partout un si digne et fré- quent usage, conviennent d'autant plus aux hommes que, créés à sa ressemblance, il fallait, pour s'en faire com- prendre, qu'il appropriât son langage à celui de son peuple, et qu'il se conformât à ses idées et à sa manière de conce^


(11 De Tri»., lib, I, cap. H. [i) Exod., cap. IV, v. 25,


L AXAGOGIE 135


voir. C'est là sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous le représente sans cesse comme s il avait un corps tout semblable au nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui attribue de la colère, de la pitié, de la fureur, et lui donne des yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n'en suit pas qu'il faille le prendre au pied de la leltre, mais tel que noire imagination a l'ha- bitude de se le figurer, malgré les lumières de notre faible raison et de la foi divine qui nous a été révélée de toute éternité. Si donc il est des personnes assez grossières pour se méprendre sur le sens anagogique de l'Ecriture, il faut en avoir pilié et implorer pour elles l'infusion du Saint-Es- prit.

Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l'explication d'un litre que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à propos de laisser en grec; et il comprendra sans doute la mysticité de cet ouvrage.

Page 6. — • Des anus d'or guérissaient les hémor- rhoïdes. »

En l'an du monde 28 "0, Ophni et Phinées, deux fils du grand-prêtre Heli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient à la porte du Tabernacle : « dormiebant cum rau- lieribus quse observabanl ad ostium Tabernaculi (1). « 

Le vieillard, instruit de ces désordres, réprimanda pater- nellement ses fils, et malgré les sages conseils qu'il leur donna sur les devoirs des prêtres qu'ils violaient, ils n'écou- tèrent point la voix de leur père, « non audierunt vocem palris sui;» ce qui était inutile, ce me semble, puisque d'avance le Seigneur avait déjà résolu de les tuer, « quia voluit Dominus occidere eos (2). « Or, le Dieu d'Israël, colère et jaloux, se fâcha un beau malin du bloc dj pecca-


fl) Reg., lib. I, cap. 2, v. 22 l|l llvts, liv. I, eh. 2, ». ?'\.


flilles qu'avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce qu'il imagina. Il engage son peuple, qu'il aime tant, dans une terrible bataille, où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil de i'épée 30,000 Juifs qui n'avaient couché avec personne, prennent l'arche d'alliance et tuent les deux fils d Heli. pour apprendre aux autres, sans doute, qu'il est dangereux d'interpréter trop littéra- lement le précepte divin : « Croissez et multipliez. »

Mais voyez cet enchaînement de justice divine : après ce bel exploit, marqué au coin de l'humanité, et les correc- tions toutes paternelles qu'il vient d'administrer à son peuple chéri, ne voilà-t-il pas que ce Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle d'Allemand à ces pauvres Philistins, qu'il déteste, parce qu'ils retiennent son arche, qu'il n'a pas daigné défendre lui-même au jour du péril, et les punit d'affreuses hémorrhoïdes,dontil frappe les parties les plus secrètes et les plus honteuses de leurs

corps, et leur fait ainsi pourrir le derrière!!! « Percu-

tiebantur in secretiori parte natium (1). »

Grande était certes la consternation de ces idolâtres ! Mais que font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible maladie?... Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et leurs prophètes, et, selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Père éternel, qui, moyen- nant le renvoi de sa boite carrée et d'un cadeau de cinq anus d'or, apaise son courroux et les délivre de ce fléau. « Hi sunt autem ani aurei, quos reddiderunt Philistiim pro delicto, Domino : Azolus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Gelh unum, Accaron unum (2). »

Grâce aux progrès des sciences et à l'habileté de nos médecins, nous sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de recourir à ce coûteux, mais efficace moyen,


(I) Bois, liv. I, cli. 5, v. 12. (2j Ibid., liv. I, ch. 6, v 17.


L ANAGOGIR \3't


comme chacun sait ; mais si une offrande de cette espèce est tombée en désuétude aujourd'hui, nos Esculapes n'ou- blient cependant point de formuler quelquefois leurs mé- moires sur le prix que peuvent valoir cinq anus d'or :

Auri sacra famés !...

Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval, qu'il ne suffit pas à un père d'être bon lui- même, s'il ne travaille encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus inconcevables, venge l'in- jure faite aux choses saintes par l'abandon même de ce qu'il y a de plus saint ; que rien ne l'irrite tant que les péchés des prêtres; qu'il ne protège enfin que ceux qui 1 honorent, et ne fait éclater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui.

Tage 7. — « La bête de l'Apocalypse, qui a 66(î

sur le front. « 

La science des nombres n'est point une rêverie. Ecoulez plutôt ce que dit saint Jean dans V Apocalypse (1), ver- set 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal :

« Qui habet intellectum computet numerum bestise; nu- méros enim hominis est, et numerus ejus sexcenti sexa- ginta-sex. » — •> Que celui qui a de l'intelligence suppute le nombre de la bête, car son nombre est le nombre d'un homme. »

Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (2), ont tous expliqué Y Apocalypse en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant le poil d'un léopard, les pieds d'un ours, la gueule d'un lion, la force d'un

(1) 'ATtOY.ilwlilç,, mol inventé par les Septante, suivant saint Jé- rôme, pour designer les Révélations de saint Jeun.

(2) Dictionnaire philosophique, art. Apocalypse, secl. II.

13.


dragon ; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le carac- tère et le nombre de la bêle, et ce nombre était 0C6.

Bossuet trouve que cette bête était évidemment l'empe- reur Dioclélien, en faisant un acrostiche de son nom. Grotius croyait que c'était Trajan. Un curé deSaint-Sulpice, nommé La Chétardie , connu par d'étranges aventures . [trouve que la bête était Julien l'Apostat. Jurieu prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c'est Louis XIV. Un bon catholique a démontié que c'est le roi d'Angleterre, Guillaume.

C'est ainsi que s'en explique le grand homme. Mais cela ne prouve rien contre ces messieurs; car un savant moderne a prétendu, dans le temps, que celte bêle de l'Apocalypse n'était autre que Louis XVIII, en décomposant le nombre six cent soixante-six de la manière suivante :

1 50

V 5

I) 500


V 5

1 1

C 100,

V â

SlIHH.l f)G6

Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes sont la désignation numérique et mystique; car, additionnés, ils donnent le nombre 18, et de front, le nombre de la bêle.

Page 15. — » Quoique les phénomènes de l'électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés. »

Ce fut Thaïes, de Milet, ville d'Ionie, où il naquit vers l'an 6^0 avant l'ère vulgaire, qui remarqua le premier les


l'anagogik 139


effets merveilleux de l'aimant et de l'ambre ou succin sur les corps légers, qu'ils attirent lorsqu'ils en sont frottés. Ce phénomène extraordinaire ne fixa point l'attention des an- ciens; ils étaient loin de soupçonner qu'il résultât d'une puissance très-répandue et très-remarquable, et il s'écoula plus de deux mille ans avant qu'il devînt le sujet d'une sérieuse méditation. Ce ne fut qu'au dix-septième siècle que l'expérience d'un médecin anglais prouva que le soufre, toutes les résines et une foule d'autres substances possèdent aussi la propriété de la répulsion et de l'attraction.

Au commencement du dix-huitième siècle, Hawsbie re- connut cette vertu à un globe de verre creux, qu'il faisait tourner autour de son axe, tandis que le physicien Gray appliqua ses expériences aux hommes, au moyen de cordes de soie, sur lesquelles il les suspendait, et d'un tube de verre électrisé qu'il tenait près de leurs pieds.

Plusieurs savants français, allemands et anglais, ont agrandi le domaine de l'électricité par une foule d'expé- riences curieuses et étonnantes, et les recherches sur cette matière ont été poussées si loin que l'on est parvenu à con- naître que la secousse électrique peut, sans éprouver le moindre retardement, être menée jusqu'à plus de 12,000 pieds, avec plus de rapidité que ne mettrait le son à par- courir cette même distance.

Le fluide électrique est d'une subtilité bien grande; il pénètre entièrement les corps, et son action sur eux est si vigoureuse, qu'il est capable d'anéantir les animaux.

Ces phénomènes, et tant d'autres de la même nature, ont partagé les physiciens de toutes les époques sur la question de savoir s'il fallait les attribuer à une matière kifluknte, qui sort du conducteur et du verre frotté, ou bien à une matière affllf.nte, répandue dans l'atmo- sphère, gui répare les pertes de ces deux agents. Enfin, vers le milieu du siècle dernier, parut un homme qui, par ses méditations profondément philosophiques, démontra


140


clairement la distinction de ces deux espèces d'électricité, et les désigna sous les dénominations de positive, ou de la condensation du tluide électrique dans un corps ou à ses surfaces, et de négative, qui est dans tous les corps la raréfaction de ce même fluide qu'ils contiennent naturelle- ment. Ses expériences savantes lui firent concevoir l'idée que le tonnerre est un phénomène électrique, et c'est en- core à lui que nous devons l'immortelle découverte des pa- ratonnerres. Homme doublement célèbre, et par la forcé de son génie, et par son amour sacré pour l'indépendance de son pays, qu'il eut la gloire d'allier à la France, et sur le busle duquel ses concitoyens reconnaissants gravèrent ce vers si sublime, dû au philosophe économiste Turgot :

Eripuil cœlo fulnicn, sceplrumque lyrannis.



NOTES SUR L'ANÉLYTROIDE (I)

On peul bien, comme un Espagnol, Prendre saint Pierre pour sainl Paul. Vasseeier, l'Apostat.


Page 20. — « Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés, ce sont les interprétations forcées que noire amour-propre, si orgueilleux, si absurde, si rappro- ché de noire misère, a voulu donner à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. »

Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communi- quant avec les hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre à portée de leur faible entendement. Au- jourd'hui que ces temps heureux sont loin de nous, pour comprendre le mystérieux de la parole divine que Dieu a consignée dans le livre sacré, il faut de nécessité absolue recourir d'abord aux lumières du Sainl-Espril, en soumet- tant sa raison à l'autorité de ce livre sublime qui ne peut

(1) V Anèlytroïde, qui n*cst couvert d'aucune enveloppe; du grec 'AvéX'Jtpo;, l'orme par I a privatif, suivi de l'V euphonique et du mot é/urpo;, dérivé de eXuTpÔw, envelopper, recouvrir, et, par ex- tension, perforation.

faillir; puis étudier avec soin, persévérance et humilité, le caractère, le tour, les propriélés et le génie d'une langue aussi ancienne que la nature, et dont les racines peu nom- breuses expliquent si merveilleusement la signification de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu'ils dé- peignent avec tant de verve et de couleur; langue vérita- blement admirable, puisque Adam se servit de son abondante stérilité pour donner aux plantes et aux animaux qui venaient d'être tirés du néant, un nom qui marquait leur nature et leur propriété (1) ; langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique et tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable et évidente qu'elle fut con- sacrée par la bouche- d'un Dieu!...

Or, pour éviter toute espèce d'interprétation forcée, con- frontez avec l'original de ce livre divin , conservé dans 1 arche de Noé, les versions des savants interprètes et les doctes élucubralions des commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui nous ont légué ce précieux trésor; en- suite, les canons de l'Église, les conciles et les explications lucides, les profondes méditations de nos théologiens vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d'une matière où il serait plus que téméraire de se fier à ses propres forces pour parvenir à l'intelligence des textes originaux. Si vous avez eu le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors disparaîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la chimie et l'as- tronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible, mais qui, fort heureusement, n'existent que dans leur imagination déréglée et corrompue; alors, soudaine- ment inspiré par la grâce agissante, il vous sera donné de comprendre « la raison qui peut avoir obligé Dieu, après ces espaces infinis de I éternité qui ont précédé la création


(1) Gen.. chap, I!,


du momie, à le créer dans le temps; que sans besoin comme sans nécessité, puisqu'il possède toutes choses et que seul il peut se suffire à lui-même, l'Éternel, en opérant celte merveille, n'a eu en vue que son Verbe divin ; qu'il a prévu devoir s'incarner, et s'offrir lui-même en sacrifice, et que le monde n'a été formé que par le Verbe et pour le Verbe, qui «levait un jour le réparer après sa chute et rendre à Dieu une gloire infinie et digne de lui (1). »

C'est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue « digne de porter les souliers de Jésus-Christ (2) et de délier la courroie de ses boucles (•">), « votre âme, en se dégageant de la misérable enveloppe qui la tenait en- chaînée ici-bas, s'élancera toute joyeuse vers le brillant séjour de la céleste Jérusalem , où elle habitera avec les Chérubins, espèces d'animaux (4) qui servent de monture à Dieu quand il se met en voyage, « ascendit super Chéru- bin et volavit; » de ces Chérubins, à la face bonifie, dont l'un d'entre eux fut mis en sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec une épée flamboyante, pour empêcher notre premier père et sa pétulante moitié de rentrer dans ce lieu de délices (5' ; avec les Séraphins qui précédaient les roues mystérieuses qu'Ezéchiel vit sons le firmament (0); avec les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés, les Forts, les Lé- gers, les Souffles, les Flammes, les Etincelles; dans ce ciel, où vous entendrez les Anges chanter hozanna treize mille six cent trois fois, et ensuite s'endormir paisiblement sur les marches resplendissantes du trône immortel que sou- tiennent les Séraphins; où vous verrez des ballets entre les


! I.amv. Introduction ri l'Ecriture sainte, liv. I, cliap. 2. (2 Saint Mathieu, cliap. III. v. II. (5) Saint Luc, chap. III, v. 10.

(4) Exéchiel. cliap. X. v. 15.

(5) Genèse, cliap. III, v. 24.

6 Exéchiel, cliap. I, v. M à 2S.


Saints et les Étoiles, les Chérubins et les Comètes; que sais-je? avec toute la milice céleste : ce qui sera un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant.

Page 20. — « L'un des articles de la Genèse qui a singu- lièrement aiguisé l'esprit humain, c'est le verset 27 du cha- pitre I :

< Dieu créa l'homme à son image; il le créa mâle et femelle. »

« Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l'homme mâle et femelle à leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et les Dieux mâles et femelles. On a recherché si l'auteur veut dire que l'homme avait d'abord les deux sexes, ou s'il entend que Dieu fit Adam et Eve le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et Eve en même temps; mais ce sens contre- dirait absolument la formation de la femme faite d'une côte de l'homme longtemps après les sept jours (1). »

Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, comment ne point croire à la création d'Adam et d'Eve en même temps, au même jour, le sixième du monde, lorsque la J'ulgate et toutes les versions qui se sont faites sur le texte hébreu, disent si positivement, au chap. I, v. 27, que Dieu les créa homme et femelle, masculum et fceminam creavit eos? Cependant il est évidemment clair que par ce passage (2) il faut entendre qu'Adam a dû être créé andro- gyne, puisque Dieu, jugeant qu'il n'était pas bon que l'homme fût seul, ne forma lafemme qu'à la tin du septième jour, d'une des côtes qu'il tira d'Adam pendant le sommeil divin où il l'avait plongé (5). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait alors pour se faire des enfants à

(!) Voltaire, Dictionnaire philosophique, art. Genèse. 2) La Bible anglaise lintei prête de la même manière : « Maie and f'rmule crealed iie them. »

(3) Gen., chap. Il, v. «8, 21, 22.


lui-même? Comment mettre en harmonie ce passage de la Genèse avec la manifeste contradiction qu'il paraît impli- quer? Cette question embarrassante a fait suer bien des Pères de l'Église, mais saint Thomas d'Aquin (1), plus malin ou plus inspiré que ses confrères, l'a résolue sans difficulté, en assurant que les hommes se faisaient, dans l'état d'innocence, par l'intuition des idées ou d'une manière spirituelle, comme par l'endroit dont parle Agnès dans l'Ecole des Femmes, en prétendant que les parties de. la génération ne sont venues aux hommes qu'après le péché, comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!... El qu'on ne soupçonne par l'ange de l'école de déraisonner! il était plus que personne à même de con- naître la vérité qu'il avance, lui qui conversait dans la sainte familiarité de son Dieu; lui à qui, selon le trop hardi abbé Dulaurens (2), un crucifix de bois a fait un compliment académique, le jour, sans doute, qu'il prouva si heureuse- ment et avec tant de clarté, dans sa soixante-quinzième que'stion, que l'homme possède trois âmes végétatives, savoir, la nutritive, Yaugmentative et la générative!

Page 21. — « Le nom qu'Adam donna à chacun des ani- maux est son nom véritable. »

Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses Commentaires sur la Bible, s'est permis de calomnier ce passage de la Genèse, en disant que « cela supposait qu'il y avait déjà un langage Irès-abondant, et qu'Adam, con- naissant tout d'un coup les propriétés de chaque animal, exprima toutes les propriétés de chaque espèce par un seul mot, de sorte que chaque nom était une définition; » et s'armant de l'arme du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire « qu'il était triste qu'une si belle


(1) Quwst., cap. I et seq.

(21 Arétin moderne, 8me partie, ail. Calendrier.


langue fût entièrement perdue ; que plusieurs savants s'oc- cupaient à la retrouver, et qu'ils y auraient de la peine. »

liais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le plus ce qu'il comprend le moins, et se fût aisé- ment convaincu que si notre premier père donna à chaque animal son vrai nom, c'est que, créé dans un état de pure innocence, il avait reçu de Dieu, au rapport de saint Tho- mas (1 ). la science la plus parfaite et la connaissance de toutes les choses de la nature ; que sur l'ordre de Dieu même. Adam avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était propre ; d'où il suit qu'il connaissait parfaitement la nature de ces animaux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie avec la nature des choses (2).

Cependant, sans comprendre clairement et fixement l'essence divine, Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite connaissance (ô).

Voilà une explication lumineuse d'un passage de la Bible vraiment extraordinaire . qui doit confondre la raison de tous les incrédules.

Page 24 — Pour donner un échantillon du profond savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, jésuite et casuiste très-versé dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions sur lesquelles il s'est sérieusement évertué et qu'il a proposées à résoudre pour l'édification de ses lecteurs et la très-grande gloire de Dieu.

11 demande :

Vtrum liceat extra vas naturale semen emittere ?

De altéra feminâ cogitare in coitu cum sud uxore?

Seminare consulta, separatim ?

Congredi cum uxore sine spe seminamli ?

Impotentiœ tactibus et illecebris npitulari?

(i) Quœst., 94, art. ô i Saint Clirysost.. ffom. 14. in Gen. (5) Saint Thomas. Quœst. 94. art. I.


Se retrahere quando mulier seminavit?

Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen e/fundut ?

11 discute :

Utrum Firgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?

Et il assure :

Mariant et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione, et ex semen amborum natum esse Jesum.

Et cent autres questions de cette force et de cette dé- cence, que ce théologien jésuite a agitées dans son fameux Trailé latin sur le Mariage, et dont la traduction en fran- çais blesserait trop les mœurs pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi rien d'étonnant si Sanchez •» ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, quand il était à table, il tenait toujours ses pieds en l'air, assis sur un siège de marbre. « 


NOTES SUR L'ISCHA (1).

Le Ciel fil les femmes

Pour corriger le levain de nos âmes, Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs, Pour nous calmer, pour nous rendre meilleurs. Voltiihe, Nuniftc, acte III, scène S.

Page 29. — « C'est une chose inouïe dans toute la Bible, qu'aucun aulre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre pluriel : Faisons V homme. »

Dans plusieurs endroits de la Bible, la Divinité parle au pluriel. Les libertins concluront, peut-êlre, que les Juifs croyaient à plusieurs dieux. Ils appuieront leurs raisonne- ments audacieux sur ce qu'en divers endroits des Saintes Écritures, il est question de dieux particuliers à chaque peuple, dont l'existence est à peine contestée, et qui, n'é- lant qu'inférieurs en force à l'Éternel des armées, étaient obligés de lui céder les nations qu'ils protégeaient. Les explicalions forcées que plusieurs docteurs ont données de ces passages, sont malheureusement plus propres à favori- ser cette doctrine dangereuse, qu'à démontrer celle à la- quelle il est ordonné de croire. Il était réservé à saint Augustin d'éclaircir cetle difficulté : « Elohe, dit-il, est le pluriel masculin d'Exoiiia, Dieu, juge; on le lrou\e

(I) Mol hébreu qui veut dire femme.


souvent ainsi au pluriel dans la Bible, tandis que le verbe, le pronom et l'adjectif restèrent au singulier. Dans la Genèse, on dit Eloiie bvrv, les Dieux créa; ce qui peut s'entendre des trois personnes. » Il est donc évident que toutes les fois qu'on trouve dans les livres canoniques le nom de Dieu au pluriel, loin d'y voir une faute d'ortho- graphe judaïque, ou la preuve de l'ignorance des copistes, on doit y reconnaître le plus profond des mystères, celui de la très-sainte Trinité. Le Saint-Esprit, par une faveur insigne et particulière, le manifesta au peuple élu, au moyen de l'une des ingénieuses énigmes qu'il sait employer si à propos.

N'est-il pas déplorable qu'un poète corrupteur nous eût déjà révélé, en vers burlesques, la vérité qui a coûté de si profondes recherches au révérend Père de Châteaubriaut. et qu'il soit parvenu à ridiculiser, aux yeux des impies, le père, ancêtre majestueux des temps, en mettant dans sa bouche les paroles mêmes de Moïse et du célèbre auteur du Génie du Christianisme ?

(Tiré de Lamuel, ou le Livre du Seigneur.) (1).

Page 55. — « La première personne à laquelle Jésus- Christ se montra après sa résurrection, fut Marie-Made- leine. »

Rien dans l'antiquité n'approcha jamais de celte conso- lante doctrine de ramener à l'honneur par le repentir. Régénérée parla pénitence, une chrétienne, quelque grande que soit la faute qu'elle a commise, si elle s'en repent, est aussitôt purifiée et rendue à sa première considération. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis égarée qui revient au bercail de l'Église, beaucoup plus de joie que pour dix saints qui n'ont jamais péché.

La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple et confirme nos réflexions. Après avoir mené une

(.1) De Bory de Saint-Vincent. I.icge et Paris, 1816, in-18.

13.

vie libertine et débauchée, et vendu, comme les vestales de TOpéra, des cordons verts aux libertins de Jérusalem, un jour qu'elle savait que Jésus-Christ était allé dîner chez le Phariséen Simon, touchée sans doute par un mouvement de curiosité si naturelle à son sexe, ou peut-être par unson exil.

Jo passerai sous silence, comme fastidieux, ses attribu- tions et son emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait d'épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu'il menaçait de cette disposition pénale :

Fœmina si furlum faciet niihi, virque puerque, ll;«-c cunnum, cuput hic, piœbeal i 1 le nates.

Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme. Ses Phallalogies ou ses fêtes se célébraient particulièrement à l.ampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le nommaient /fonts et le représentaient « jeune, ailé, avec un disque sous les pieds, tenant un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre viril, qui égalait en grosseur tout le reste de son corps. » Festus rapporte que les Romains lui élevèrent un temple sous le nom de Mutinus, « où il était assis avec le membre en érec- tion, sur lequel les jeunes épouses venaient s'asseoir avant de passer dans les bras de leurs maris, afin que ce dieu eût les prémices de leur virginité. C'est pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, que présidaient, sous ses ordres, les dieux Subigus, Jugatinus, Domitius et Mu- tinus (1 ); et les déesses Firginiensis, Prema, Pertunda, Manturna, Cinxia, Matuta, Mena, Volupia, Strenua, Stimula (2), etc., toutes divinités officieuses qu'on invo-


(!) Jugatinus, qui unissait l'homme et la femme par le mariage. Aucist. île Civ. IV, c. 8. — Domitius, qui protégeait la marire dans la maison du mari. Aie VI, c. 9. — Mutinus, dont la cjulume reli- gieuse était de faire asseoir la jeune mariée sur un jascinum, de di- mension énorme et monstrueuse. Aug. IV, c. H.

(2j Munlurna, dont 1 office était de faire en sorte que la femme res- tât avec le mari. Acg. VI, c. 9. — Cinxia, qui devait ôler la ceinture à la mariée. Abnob., lib. Ili, p. U8. — Matuta, qui présidait aux ca- resses du réveil, ("lut., in Camille — Menu, qui présidait aux mens-


quait dans l'acte du coït, et qui avaient dans la cérémonie de l'hymen chacune un emploi particulier.

La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir à Priape autant de branche?, de saules qu'elle avait essuyé d'assauts amoureux :

Quœ quoi noele vir-os peregit unâ, Tôt \ergas tibi dedicat salignas.

Ce Dieu fut aussi surnommé Phallus, Ityphallus, Tri- phallus et Fascinus (1), symboles de la fécondité, que l'on voyait en tous lieux, sur les dieux Ternies, dans les jardins, dans les gynécées des dames romaines, où, pour tribut de reconnaissance, elles appendaient à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en érection.

Ces dames portaient des Phalles à leur cou, et en suspendaient à celui de leurs enfants. Ce bijou précieux était ordinairement d'or, d'ivoire, de verre ou de bois ; quelquefois elles en faisaient en étoffe de laine ou de soie pour

amuser leur libertinage et charger leur vaisseau (ad suam onerandam navem), comme le dit si plaisamment Pétrone.

Quoique nos mœurs n'admettent pas d'honorer publique- ment ce dieu, nous ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier : ce sont les boudoirs de nos petites- maîtresses qui remplacent maintenant ses édicules.

irues des femmes. Ace , c. 11. — Volupia, qui présidait à la volupté. Aiisob., lib. 1 K , pag. 151. — Stienua, qui excitait au coït. Aie, IV, c. II. —Stimula, qui faisait agir avec vivacité. Aig , IV, c. 11. — Viriplaca, qui présidait au raccommodement. Val Max., lib. Il, c. 1, n. 6. — Prosa, qui présidait aux accoucbemcnls. Ail., Gell , lib. XVi, c. Ib\ — Egeria, qui présidait à la délivrance. Voyez Festus.

(1) Plularque, dans son Commentaire I1e£>'. tv;ç U.) OTrXouT'.a;. ou Passiou des Richesses, et dans son livre sur Isis et Osiris; Colu- melle, dans son Traité de ^Agriculture; Pompéj us el Hérodote, liv. 2, en donnent une ample desciiption.


LA TROPOÏDE 1 G 1

Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le dieu des Moabites et des Madianites, qu'ils invo- quaient sous le nom de Peor, Beelphegor ou Phegor. Mais toujours est-il que Priape était connu et même adoré des Juifs, puisqu'il est rapporté dans la Bible : « que dans la vingtième année du règne de Jéroboam, roi d'Israël, A sa, roi de Juda, chassa de son territoire tous les efféminés et purifia son royaume de toutes les souillures de l'idolâtrie que ses pères avaient établies. De plus, il défendit à sa mère Mahacham d'être désormais la prêtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était consacré; puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans le torrent de Cédron ;1). » Le texte hébreu porte miphletzet, que les interprètes traduisent ind fféremment par caverne, assem- blée, idole, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la même idée ; car il est avéré que Mahacham, avec la confrérie qu'elle avait formée et dont elle était le chef, célé- brait dans les bois ou lieux obscurs (in luco) les sacrifices de Priape, qu'accompagnaient les crimes les plus honteux et les plus infâmes prostitutions.

(I) Rois, eh. XV, v. 9 à 13.— Paralipomènes, liv. II, cli. V.V, v. 1(1.


NOTES SUR LE THALABA (1).

Péché que plus tl "une fillette Entre deux dra[>s commet souvent sculelte. GiNGLEtié, Confession de Zulmé.

Page 4."> — » Un des plus beaux monuments de la sa- gesse des anciens, est leur gymnastique. »

L'homme, par sa nature destiné au travail, a souvent be- soin de se reposer de ses fatigues. C'est dans ces intervalles de repos momeniané qu'il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui récréent son esprit, en même temps qu'ils lui préparent de nouvelles forces pour reprendre ses travaux accoutumés. Mais si je parle de jeu, je n'entends nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui englou- tissent la santé, l'honneur et la fortune des gens crédules qui entretiennent avec elles de funestes rapports ; que re- pousse la morale publique, et qu'une politique bien enten- due eût depuis longtemps supprimées, si, pour les main- tenir, l'avidité du fisc n'usait de tout le pouvoir dont il est revêtu.

(I) Mol hébreu que Ion comprendra aisément quand on aura lu I histoire des Jésuites, l'Onanisme de Tissol et la Nymphomanie de M. de Bienville.


LIi THALABA 163


Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dégrade l'homme en le portant à tous les excès, que pour relever davantage ces jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangés parmi leurs cérémonies religieuses, dans le but de développer les forces et l'agilité du corps, et de disposer la jeunesse par une santé robuste, toujours si influente sur ses actions, à devenir d'utiles citoyens.

Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (1) étaient des lieux spacieux, où les anciens s'assemblaient pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course, du saut ou du pugilat.

Leius jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, qu'ils désignaient sous le nom de combats, àyâiveç, ainsi que le confirme ce vers d'Homère :

TéaaoLçéi; etcw àywveç év EX).â5a.

Les Olympiques se célébraient au bout de quatre ans révolus, en lhonneur de Jupiter, à Pise, non loin d'Olym- pie, ville d'Élide, dans le Péloponèse. Ils duraient cinq jours, et commençaient par un sacrifice solennel.

Les Pythiques avaient lieu à Delphes, en l'honneur d'Apollon, pour perpétuer sa victoire sur le serpent Python.

Les Islhmiques, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en l'honneur de Neptune, se solennisaienl tous les trois ans dans 1 isthme de Corinthe, près du temple de ce dieu.

Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même époque à Argos, en mémoire d'Archemore, fils de Lycurgue, roi de Némée, qui mourut de la morsure d'un serpent.

Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, des magistrats et d'une foule immense de spectateurs que le désir de la gloire y attirait de toutes parts, ces jeux

(1) Du grec yuu.vaçixôç, lieu où les Grecs s'exerçaient à certains jeux; formé de YUU.VOÇ, nu, parce qu'ils élaienl nus ou presque nus pour s'y livrer plus librement.


164 NOTES SUE


enflammaient l'émulation en élevant Pâme aux grandes ac- tions, et enfantaient des citoyens dévoués à la patrie.

Le vainqueur était couronné de branches de pin, de lau- rier, de feuilles d'olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au bruit de leurs acclamations. Ho- noré dans sa patrie pour le reste de ses jours, son nom et sa victoire étaient chantés par les plus grands poêles. On lui érigeait des statues, et on poussa même les éloges du vainqueur jusqu'à l'élever au rang des Dieux.

C'est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le monde de l'éclat de sa gloire et qu'elle parvint à trans- mettre son nom à l'immorialilé.

Page 46. — « L'âme d'un Spartiate serait bien mal logée dans le corps d'un Sybarite. « 

Sybaris, la voluptueuse Sybaris, que les crayons du sage repoussent, et que nos moeurs énervées rappellent, fut bâtie sur la côte du golfe de Tarente, par l'un des deux Ajax (1). On ne s'atlend guère qu'un peuple d'Apicius et de Sardanapales aiteu pour tige un des héros de l' Iliade.

La ville était située entre deux torrents, le Sybaris et le Crathis. Le premier, à en croire celui des deux Pline qui a été l'historien de la nature, avait la vertu de donner aux hommes qui en buvaient un tempérament plus généreux, une taille plus élevée et un teint plus martial ; pour le Crathis, ses eaux, dont la propriété était de relâcher les libres, adoucissaient la peau 7 blanchissaient le teint et sem- blaient destinées par la nature à être la boisson des femmes.

(t) Le peuple sybarite habitait cette partie de la terre que Ion nomme aujuurd bui la Calabre, province d Italie, dans le royaume de Nuples. qui portait autrefois le nom de la Lucanie ou la Grande- Grèce. D'autres écrivains prétendent que Sybaris eut pour fondateurs les compagnons de Philoctète, à leur retour de la célèbre expédition de Troie. Cette ville.au rapport d't]usébe,se serait bâtie en la quatrième année de la dix-septième Olympiade, ce qui correspond à l'an 4b de la fondation de Rome, ou 708 ans avant 1ère vulgaire.


LE THALABA lli"i


Le fondateur de Sybaris, en lui donnant le nom du premier des torrents, annonçait à l'Europe qu'il voulait perpétuer la race des grands hommes de la Grèce primitive; mais, au bout de quelques générations, le citoyen dégradé alla pui- ser sur les rives du Crathis la beauté, l'indolence et l'oubli de soi-même.

Le tableau que l'antiquité a tracé des mœurs des Syba- rites, offre des détails piquants pour la curiosité du phi- losophe, quoique l'ensemble ne soit destiné qu'à le faire rougir.

La jeunesse était élevée dans Sybaris comme si la nature n'y avait organisé que le plus faible des deux sexes. Dès qu'un enfant sortait du berceau, on l'habillait de pourpre, on décorait ses cheveux naissants de rubans tissus d'or; on ne l'exposait en plein air que le visage couvert d'un voile . point de gymnastique qui pût donner du ressort à ses organes; il vieillissait petit et faible, sans être sorti de l'enfance.

Le gouvernement avili autorisait ces mœurs énervées. Il ne souffrait dans l'enceinte de ses remparts aucune profes- sion dont l'exercice bruyant pût blesser la délicatesse des nerfs ; il défendait même d'y élever des coqs, parce que leur chant aigu troublait le sommeil fugitif de ce peuple de femmes.

Les Sybarites ne se promenaient jamais à pied : c'eût été à leurs yeux une jouissance d'esclaves ; ils montaient sut- un char pour traverser la largeur d'une rue ou l'étendue d'une place publique II est vrai que ce genre de luxe, grâce à leur caractère indolent, n'était pas destructeur comme dans nos capitales. Les chevaux, accoutumés à aller au pas, pour ne point secouer leurs maîtres vaporeux et pu- sillanimes , n'écrasaient personne, et quand ils étaient obligés de sortir des remparts de Sybaris, ils mettaient un mois à faire un voyage de trois jours.

Je m'arrête sur les chevaux de Sybaris, parce qu'ils


166 NOTES SUR


tiennent à son histoire : aucun d'eux n'était tiré" des haras de la vigoureuse Sparte; on ne comptait pour tige de leur race aucun Bucéphale; petits et faibles, le moindre bruit les effarouchait ; on ne les façonnait point aux évolutions nécessaires dans un champ de bataille : on se contentait de leur apprendre à danser au son de la flûte avec des eu- nuques et des Ganymèdes (1 ).

Les arts en honneur dans Sybaris étaient ceux qu'on re- garde comme des branches de luxe. Ainsi les artisans qui mettaient en œuvre la teinture de la pourpre, ceux qui pé- chaient des poissons monstrueux ou qui les exposaient en vente, étaient non-seulement considérés, mais encore exempts de toute imposition publique : on les regardait comme les soutiens de l'État, parce qu'ils étaient les in- struments nécessaires du luxe effréné de quelques ci- toyens

Il fallait, au reste, que les arts protégés par le luxe fus- sent parvenus dans Sybaris à quelque perfection, puisque l'Europe niellait un prix insensé aux ouvrages de ses ma- nufactures. Le précepteur d'Alexandre parle, dans son livre des Merveilles, d'une robe du Sybarite Alcisthène, qui fut vendue cent vingt talents aux Carthaginois, par I ancien Denys de Syracuse; or, cent vingt talents font juste cent quarante mille francs de notre monnaie ac- tuelle : ce qui ne laisse pas que d'être merveilleux pour un habillement où il n'entrait ni diamants ni pierreries.

Les repas semblaient l'objet le plus important de la lé- gislation sybarile. On décernait des couronnes d or à ceux


(1) Pline l'ancien. Aristote, Slrabon , Athénée, Diodore de Sicile, Sénèque, sont les garants de tous les laits extraordinaires de cet essai sur Sybaris; mais l'anecdote des chevaux qui dansaient au son de la flûte, est appuyée de l'autorité de Suidas. « Sybarite luxuriosi erant, et deliciis adeo indulgebant ut vel ipsos equos ad tibiam sallare do- cerenl. » Voyez cet auteur, belle édition de Kusler, au mol Sybarili- rais.


LE THALABA 107


qui donnaient les plus somptueux; leurs noms é'aien prononcés avec éloge dans les jeux publics et dans les as- semblées de religion.

S il se trouvait, parmi ces Apicius grecs, quelque homme d'imagination qui inventât un raffinement de bonne chère, on lui donnait, pendant une année entière, le privilège exclusif de son secret; et dans la grammaire des Sybarites, cela s'appelait encourager l'industrie

Un magistrat sybarite ne représentait qu'à table : c'est par le nombre des festins qu'il donnait, que la patrie jugeait de ses services. Il y avait tel de ces festins d'apparat où l'on invitait les femmes un an d'avance, afin qu'elles eussent le temps de se préparer à y paraître avec tout l'éclat de leur parure (1).

On peut juger du nombre effrayant d'esclaves de luxe que Sybaris renfermait dans son enceinte, par une anecdote sur Smyndiride, que l'histoire nous a conservée. Lorsque Clisthène, le tyran de Sycione, annonça qu'il cherchait un époux à sa fille Agarisle, une des beautés de la Grèce, parmi la foule des prétendants qui se présentèrent, on dis- tingua surtout Smyndiride. Ce héros de Sybaris se rendit à la cour de Clisthène avec mille cuisiniers, mille pêcheurs et mille oiseleurs. Un pareil cortège suffisait pour avoir toutes les beautés de Sybaris ; mais Smyndiride ne put obtenir celle de Sycione.

Sybaris. qui ne cite dans ses annales ni guerriers, ni hommes d'État, ni philosophes, se glorifiait beaucoup d'avoir donné naissance à Smyndiride. C'est lui qui passa une nuit sans dormir, parce que, parmi les feuilles de


(I) Selon Montesquieu, les femmes des Sybarites, sans modestie, sans puileur, comme sans délicatesse, se livraient au lieu de se ren- dre; chaque jour voyait finir les désirs et les espérances de chaque jour ; on ne savait ce que c'est que d'aimer et d'être aimé; on n'était occupé que de ce qu'on appelle si faussement jouir. (Voyez son Tem~ f)U de Gnide, 4 e chant.)


168 NOTES SUR


roses dont son lit était semé, il y en avait une sous lui qui s'était pliée en deux : ce pli de la rose qui tient un Syba- rite éveillé, nous a fourni un des dialogues les plus ingé- nieux de Fonlenelle.

Les Sybarites furent, dit-on, les premiers qui menèrent aux bains publics des esclaves enchaînés, afin de les châtier à leur gré, s'ils épargnaient les parfums ou s'ils ne don- naient pas à l'eau sa juste température. C'est au sortir de ces bains qu'ils allaient s'enfoncer dans leurs lits jonchés de roses, jusqu'à ce qu'un nain ou un eunuque, leurs esclaves favoris, vinssent demander leurs ordres pour l'heure du repas.

Un écrivain du siècle d'Auguste, Slrabon, a dit que, mal- gré cette incroyable mollesse des habitants de Sybaris, la ville s'éleva à un tel point de grandeur et d'opulence, qi:e son empire s'étendait sur vingt-cinq cités ; il ajoute que les remparts de cette métropole de la Grande-Grèce renfer- maient cinquante stades dans leur enceinte, et qu'elle pou- vait mettre sous les armes trois cent mille hommes.

La raison fie voit pas trop comment Sybaris, sans législa- teurs et sans généraux, put subjuguer vingt-cinq villes; comment, surtout des citoyens efféminés, que le pli d'une feuille de rose empêchait de dormir, pouvaient marcher aux combats au nombre de trois cent mille hommes.

Ce qui ajoute à mon scepticisme, c'est qu'il ne fallut que deux mois de siège à Milon de Crotone pour prendre d'as- saut cette Sybaris, que son luxe avait rendue pendant tant de siècles le scandale de tout l'univers : le conquérant la brûla, et ensevelit les décombres de ses édifices sous les eaux de ses deux rivières. Ce désastre est rapporté par les historiens à l'an 1074 de la chronique de Paros, c'est-à- dire, il y a juste vingt-trois siècles et demi.

(Tiré du Théâtre d'un poète de Sybaris (Delisle de Sales), tome I.)


LE THALABA 109


« Page 48. — Ce qui est plus singulier que l'indulgence de Galien, c'est celle de la fameuse Lais, qui prodigua à Diogène les faveurs que toute la Grèce aurait payées au poids de l'or. »

Cette fameuse courtisane, née à Hyccara, ville de Sicile, était fille du pontife du temple d'Apollon. Elle eut d abord pour amant le célèbre roi Pyrrhus, qu'elle voulut accompa- gner dans son expédition contre les Romains. A son retour de l'Italie, elle fixa sa demeure à Coiinlhe, où une foule d'adorateurs vint de toutes paris rendre hommage à son ad- mirable beauté et à la puissance irrésistible de ses charmes. Ses principes, en amour, repoussaient tout sentiment exclu- sif. Et singulier caprice de femme'... celle qui pressait dans ses bras le galant Arislippe, ne dédaigna point de re- cevoir les caresses cyniques du dégoûtant Diogène.

Elle mettait ses faveurs à si haut prix, qu'il fallait être bien fortuné pour y prétendre. De là le proverbe si connu : » Non cuivis homini contingit adiré Corinthum. »

Un jour, le célèbre orateur Démosthènes, se sentant un voluptueux désir de haranguer Laïs, la sollicita vivement d'écouler son éloquence; mais la nymphe s'obslinant tou- jours à refuser de lui prêter l'oreille, à moins d'une récom- pense de 100 talents (600 couronnes) qu'elle exigea pour prix de sa complaisance, l'orateur, indigné qu'on prît son beau talent pour du verbiage, s'en alla en lui lançant cette épigramme : « Laïda, tanti pœnitere non emo ! »

Cette taxe, que prélevaient sur l'inconlinence des pleurs d'amour, les courtisanes d'autrefois, fait aujourd'hui en- core partie de nos impositions ; mais basée, il est vrai, sur une échelle beaucoup moindre, à cause de la multiplicité des contribuables et de la facilité avec laquelle on dis- cute... le budget des passades de nos Laïs.

Cette nymphe complaisante aimait à se moquer de la sa- gesse orgueilleuse et pédantesque des philosophes d'Athènes.


170 NOTES SUR


dont elle (lisait si plaisamment « que ces gens-là frappaient aussi souvent à sa porte que d'autres. »

Cependant Xénocrale vengea complé ement l'injure faite à l'honneur du corps, un jour que Laïs s'était fait intro- duire chez lui où, irettant en usage toutes les ressources de sa coquetterie, elle ne put parvenir à amollir le cœur de ce sévère philosophe. Ce qui lui fit dire gaiement, quoique avec un peu de dépit, « qu'elle avait cru avoir affaire à un homme, mais non pas à une statue. »

Des philosophes S'- disputèrent un jour sur la question de savoir quels étaient dans une femme les charmes qui stimu- laient le plus nos désirs. L'un prétendait que c'était le front ; un autre, les yeux; un troisième, les joues ; un autre, les lèvres; en un mot, on passait en revue tous les attraits du sexe. Pour accorder la dissidence de leur opinion, ils en appelèrent à la décision de Laïs, et voici ce qu'elle leur ré- pondit en souriant : « Je suppose que je me trouve seule, dans un lieu secret, avec l'un d'entre vous, quel est le charme que vous chercheriez d'abord?»

Elle maniait l'arme de la plaisanterie avec grâce et déli- catesse. Le sculpteur Mi on, se sentant pour elle une ga- lante affection d'humeur, en fut assez mal reçu. Mais n'at- tribuant sa disgrâce qu'à ses cheveux blanchis par 1 âge, il les fit teindre et se présenta devant elle sous 1 allure d un jeune homme. Laïs, jouant I élonnement, réconduisit par ces paroles : « Sot que vous êtes, pourquoi me demander une rhose que je viens de refuser à votre père (1)? »

A la fin, éprise elle-même d'une folle passion pour Hip- postrates, Laïs se rendit avecluienThessalie,où les femmes, jalouses de sa grande réputation et dans la crainte qu'elle ne corrompît leurs maris , la massacrèrent, à l'âge de 72 ans, dans un temple de Vénus, qui depuis ce forfait

(1) Inepte, quid me quod reeusavi rogas?

Patri ncgavi jam luo.

Ai sors, Epiyram.)


LE THALABA 1/1


porla le nom d'homicide ou d'impitoyable (1).

Que de modernes Lais imitent encore les galantes fre- daines de cette célèbre courtisane et ne les rachètent point par ses qualités aimables, sa grâce piquante, son atticisme quintessencié, son esprit finement observateur et sa douce philosophie !....

Page 49. — « Le Cynique, etc. »

Ce mot dérive du grec xuvixo: formé de xûwv, chien, et veut dire impudent, dissolu, dans le sens figuré. Il s'ap- plique à la philosophie de ces anciens cyniques, dont les mœurs déréglées suivaient la morale qu'ils avaient puisée dans l'école d'Antisthène, leur fondateur. Ils bravaient les préjugés, blessaient ouvertement la pudeur et ne faisaient aucun cas de toutes les bienséances.

1 eur principe fondamental était de regarder comme ab- solument indifférent tout ce qui n'est ni vertu ni vice, et que ce qui n'est pas mauvais en soi, ne pouvait le devenir par aucune circonstance : principe absurde, dont ils tiraient les conséquences les plus saugrenues, et qui les a fait sur- nommer cyniques.

Diogène en faisait aussi son principe favori. Sans bien, sans patrie et sans abri, il vivait au jour le jour, et faisait profession d'un détachement total de toutes les commodités de la vie, opposant son courage à'ia fortune, la nature aux convenances, et la raison aux troubles de l'âme. Saint- Simonien d'autrefois, il voulut établir la communauté des biens et des femmes, et prétendait se servir de celle qui lui inspirait le plus de désirs. Sectateur d Onan, mais différent dans le but de ses obscurs plaisirs, il se dulcifiait avec cette voluptueuse indolence que lui permettait la solitude de son tonneau. Cette creuse et chélive consolation qui dut énerver

H) Pausan., lib. II. - Plutarch., In Amaloriit. — Ailienœus, lib. XIII, cap. 2.


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les ressorts de sa vie, n'empêcha point qu'il ne la conservât jusques ilans sa 90 me année.

Bien digne de succéder à son maître. Cratès, un de ses plus fameux disciples, poussa plus loin encore le plat cy- nisme de son impudicité. Marié à Hyparchia, il eut un jour l'indécente effronterie d'oser, à la barbe des Athéniens, exercer avec elle le coït sous le portique d'un temple, et, sans se démonter ni paraître ému de son action infâme, répondre gravement à ceux qui lui en exprimèrent leur étonnement : « Hominem planto. » Je plante un homme !...


NOTES SUR L'ANANDRINE (1).

Ko» Ywatxe; avoptÇovrat Tiapa çûaiv, yafxoûfxevai te xoù yajxoiiaai.

Et fœminœ viri sunt contra naturam et nu- bunt et item ducunt uxores.

Clemens Alexandrincs.

Les Tribades préfèrent les jouissances avec leur propre sexe, et poursuivent les jeunes filles avec la même fureur presque que font les hom- mes. Virev, Diss. sur le Libertinage, d'après Soranus.

Page 02. — « Le but du législateur (Lycurgue) était apparemment de leur apprendre l'art de sentir, qui embellit beaucoup celui d'aimer, de les instruire de toutes les nuances de sensation que la nature indique, ou dont elle est suscep- tible. »

En instituant à Sparte les Gymnopédies (2), lieux d«  jeux, où les jeunes filles, sous les yeux des magistrats et d'une foule de citoyens, paraissaient sans voiles et dans une entière nudité, pour disputer entre elles le prix de la

(1) Formé de avavûpvvojjLO», devenir lâche, diminuer, compose de l'a privatif et de l'V euphonique; efféminéité.

(2) Du grec yvjj.vo;, nu, et Ttoùç, enfant, fille.

15.


174 NOTES SUR


course sir les bords de l'Eurotas ou sur le mont Taygèle, Lycurgue, ce grand législateur, n'a point eu en vue, comme le prétend à tort Mirabeau, « de leur apprendre l'art de sentir et de faire sentir tous les raffinements de l'amour, » mais il a voulu émousser la pointe de cette passion que les jeunes gens conçoivent pour les filles, les appeler ainsi, non à la jouissance, mais à la gloire, et contribuer, par ces exercices, à dénouer le corps, en le rendant plus sain et plus robuste, persuadé que la propagation de l'espèce hu- maine en ressentirait les plus heureux effets

Les brillants paradoxes de législation que le génie mâle et austère de ce grand homme créa, eurent pour but, dans l'État qu'il voulait former, de proscrire la pudeur comme impuissante à conserver la chasteté. C'est sans doute la raison pourquoi il permit aux vierges île Sparte de porter des robes tellement entr'ouvertes et indécentes qu'au moin- dre mouvement elles trahissaient leurs charmes les plus secrets. Armé d une haine vertueuse contre le célibat, il le nota d'infamie, et la seule faveur qu'il accordait aux céli- bataires qui sentaient quelque envie d'avoir des enfants, était de ne pas leur défendre d'emprunter la femme de leur ami, pourvu qu'il y consentît expressément. Si un vieillard, uni à une jeune femme, désespérait de laisser après lui de la postérité, il était obligé de s'associer un jeune homme vigoureux, de l'introduire dans le lit de son épouse et d'en adopter la progéniture. La licence de ses institutions, dit un auteur, était poussée si loin, que, voulant empêcher le sang des familles de dégénérer et donner à l'État des en- fants, qu'il ravissait à l'individu qui les avait fait naître, il permit la communauté des femmes.

t'est ainsi que Lycurgue, en se jouant de la morale, bannit toutes les fureurs de l'amour et de la jalousie, et qu'il prévint, en sage législateur, tous les crimes qui sont souvent le résultat de ces deux passions.

Lycurgue et Anacréon ne se sont donc pas trouvés dans


L ANANDRINIÎ. 17-3


les mêmes principes, comme le veut Mirabeau; car le légis- lateur de Sparte, par son système audacieux sur la pudeur, blessait toutes les convenances, dépouillait l'homme de ses affections les plus naturelles, ôtait à l'amour son charme le plus puissant; tandis que le vieillard de Téos, poëte ero- tique par excellence, passait son temps à fêter la bonne chère, le vin et l'amour, et que, non content de la jouis- sance d'un nombre infini de maîtresses, il conçut la passion la plus violente et la plus déréglée pour Bathyle, Cléobule, Mégiste et Smiridias, dont il fit ses gitons.

Page 6-3. — « Sapho... peut être regardée comme la plus illustre des Iribades. »

Celte célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du temps de Slésicore et d'Alcée, environ C00 ans avant l'ère chrétienne, se distingua non-seulement par ses habitudes lesbiennes de xXetTopiàÇetv (1 J, que Sénèque et saint Augus- tin lui reprochent avec tant de véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de rhythmes. le Saphiqueet l'ÉoIique , et dans la faible partie de ses œuvres , que l'ignorance et la barbarie ont laissé parvenir jusqu'à nous, son âme respire tout entière dans les vers brûlants d'amour qu'elle soupirail pour le volage Phaon.

L'ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit

Virey, la fit accuser d'un vice qui la rendit presqu'un

homme : Mascula Sapho. Inspirée par l'amour et les dédains de Phaon, elle put transmettre à la postérité la peinture de ses ardeurs ou plutôt les transports de son éro- tomanie ; elle les eût moins vivement représentés, s'ils

(I) Voyez la Linguanmanie , page 128. C est celle erreur lascive qui justifie l.i résection .lu clitoris dans les pays méridionaux, où les femmes, par le prolongement quelquefois prodigieux de cette por- tion exlerne des nymphes, ont propagé celte nouvelle manière d'aimer de Sapho. Voyez Y Akropodie, pag. 77.


170 NOTES SUR


eussent été assouvis. Tout prouve donc que le génie ne s'allume que par la chaleur amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même chez les femmes de lettres les plus célèbres (1).

Voici la traduction, par Boileau, d'une des odes que Sapho adressa à une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie :

Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire.

Qui jouit du plaisir de l'entendre parler,

Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.

Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l'égaler?

Je sens de veine en veine une subtile flamme Courir par tout mon corps sitôt que je te vois; Et dans les doux transports où s'égare mon âme, Je ne saurais trouver de langue ni de voix.

Un nuage confus se répand sur ma vue,

Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs;

Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,

Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!


(I) Yirey, Effets de l'amour sur l'esprit.


N©TES SUR L'AKROPODIE (1)


Porro circumcisio eliam mco judicio propler liane rationem institula est ut libido h on> in uni

diminualur Prœeeplum itaque istud non est

datum ad supplendum defectum crealionis, sed

ad corrigendum defectum morum Neque

eliam facultas generandi adimitur, sed super- fluus taiiium appetitus coëundi diminuitur. Maimomde, Mure tfeboukim, pars III, cap. XL1X, pag. 30S.

Page 71. — « La femme n'est point femme par un seul endroit. »

L'homme porte dans sort cœur ce foyer de feu céleste d'où émane la faculté de se reproduire en tout temps. Charme incompréhensible , dont la mystérieuse flamme circule avec son sang, en animant tous les ressorts de sa vie, l'acte de la génération est chez lui un besoin très-impé- rieux ; et depuis l'insecte imperceptible jusqu'à la plus par- faite des créatures, tout cherche, dans l'univers, quoique par des moyens différents, à perpétuer son espèce, au sein

(li Du grec àxpo;, extrémité, et "GO'.a, chaussure, et par extension, retranchement du prépuce.


178 NOTES SUR


de ces doux plaisirs que la nature y attacha, et que l'homme goûte bien plus vivement par la supériorité de ses facultés intellectuelles et la perfection de ses organes sur ceux des animaux moins favorisés sous ce rapport.

Mais toujours inférieures à ses désirs immodérés, et ja- mais en harmonie avec ses besoins réels, ses forces phy- siques se refusent quelquefois d obéir à la voix de ses passions. Et c'est alors que, blasé sur des plaisirs trop mul- tipliés, l'homme cherche dans son imagination brûlante à réveiller des sensations assoupies et à se procurer de nou- velles délices par de nouveaux moyens, de varier ou de graduer ses jouissances, pour sortir de l'engourdissement où 1 ont plongé l'abus de la volupté et la fougue de ses pas- sions.

Obéissant à sa flamme capricieuse, il saisira avec avidité tout ce qui peut assouvir ses désirs effrénés, et, fouillant dans les archives de l'antiquité, il verra dans Ovide, ce grand précepteur dans l'art d'aimer et de jouir, sur les attitudes du plaisir amoureux, tout ce que les anciens ont produit, en ce genre, de plus obscène, de plus lubrique et de plus lascif:

Sed aima Dyone,

Praecipue noslrum est, quod pudet, inquil, opus. Nota tibi sint quceque . niodos à corpore cerlos

Sumile : non omnes una figura decet. Ojuœ facie prfesignis eris, resupina jacelo:

Spectenlur tergo, quis sua terga pincent. Milanion liumeris Alalantes crurn l'erebat:

Si bona sunt, hoc sunl accipienda modo. Piirva vehalur equo : quod erat longissima, nunquam

Tliebnïs Hectoreo nupla resedit equo. Slrala preii'al genibns, paulum cervice reflexà,

Kœmina, per longum conspicienda latus. Cui Ternur est juvénile, carent qui pcclora menda,

Stel vir; in obl.quo fusa sit illa (oro. Nec tibi tuipe puta crinem, ut Pbilleia mater,

Solvcre : et effusis colla reflecte eomis. Tu quoque, cui rugis uterum l.ucina notavit.


l'akropodie 179


Ut celer aversis utere Parlhus equis. Mille niodi Veneris : simplex minimique lahoris,

Quum jicet in dexlrum semisupina lattis. Se.l neque Pliœbei tripodes, nec corniger Ammon

Vera magis vobis, quain mea Musa, cinent.

(De arte ammdi, lib. III.) (I).

Non content de ce rafiTinement de connaissances éro- liques, bientôt, nouvel Héliogabale, toutes les parties du corps serviront à ses sales impuretés (2). Mais quelle femme alors voudra se prostituer à de pareils dérèglements? Uni- quement créée pour la propagation, voudrait-elle éluder les fins de la nature, en se prêtant à d'aussi prodigieuses mon- struositésPOu bien, se refusant aux infâmes fantaisies de son amant, et repoussant toute volupté par trop variée, n'aura- t-elle pas à craindre la correction un peu leste que le licen-


(1, Mais la belle Dionéc : « Ce que tu rougis d'enseigner, me dil- el le, c'est ce que mon" culte a de plus doux. » Que chaque femme apprenne donc à se connaître, et se présente aux combats amoureux dans l'altitude la plus favorable. La même poslure ne convient pas à toutes. Que celle qui brille par les attraits de sa figure, s '«tende sur le dos; que celle, au conlaire, qui s'enorgueillit de sa taille élégante, en offre à nos yeux toutes les richesses. Mélaninn portait sur ses épaules les jambes d Atalanle : si les vôtres ont la même beauté, placez-les de la même manière. Trop petite, que votre amant devienne votre coursier : jamais Andromaque, dont la taille était démesurée, ne prit cette poslure avec Hector. Trop grande, soutenez l'assaut, la Icle penchée et les genoux appuyés sur votre lit. Si vos cuisses ont tout I embonpoint de la jeunesse, si votre gorge est sans défaut, que votre amant debout vous voie obliquement étendue devant lui. N'ayez aucun scrupule de délier vos cheveux comme une bacchante thessa- lienne, et de les laisser flotter sur vos épaules. Si les travaux de l.u- cine ont sillonné de rides votre flanc, combattez, mais en Parlhe, en tournant le dos. Ainsi le plaisir prend mille postures diverses; mais la plus simple, la moins fatiguante pour vous, c'est de rester à demi- penchée sur le coté droit. Jamais les trépieds de Phœbus, jamais Jupiter Ammon n'ont rendu d'oracles plus sûrs que les vérités pro- clamées par ma Muse. (Traduction tléguin de Guérie.)

(2) Quis enim ferre possit principem per cuncla cava corpotis libi- dinem recipienlcm. /El. Lampiid., t« Helioyab., c. ÎS.


180 NOTES SUR


cieux Martial se permettait quelquefois de donner à sa femme pour un pareil refus :

Uxor, vade foras, aut moribus utere meis.

Non ego sura Curius, non Numa, non Tatius. Me jucunda juvant tract* per pocula noetes :

Tu properas potà surgere tristis aquè. Tu tenebris gaudes : me ludere teste lucernà,

Et juvat admissâ rumpere luce latus. Fascia, te, tunic&eque, obscuraque pallia celant;

At mihi nulla satis nuda puella jacet. Basia me capiunt blandas imitata coluinbas :

Tu mihi das, avise qualia mane soles. Nec motu dignaris opus, nec voce juvare,

Nec digitis; tanquam tbura merumque pares. Masturbabanlur Plirygii post olia servi,

Hecloreo quoties sederat uxor equo. Et quamvis Ithaco stertente, pudica solebat

lllic Pénélope semper liabere manum. Psedicare ncgas: dabat hoc Cornclia Graccho :

Julia, Pompeïo; Porcia, Brute, tihi. Dulcia Dardanio nondum miseente ministro

Pocula, Juno luit pro Ganimede Jovi. Si le delectat gravitas, Lucretia loto

Sis licel usque die : Laïda noclc volo.

(Lib. XI, Epig. 104.) (1).

(1) Sors d'ici, ma femme, ou conforme-toi à mes goûts. Je ne suis point un Curius, un Numa, un Tatius. J"aimc ces nuits aimables qu'on passe à vider des bouteilles; toi, lu quittes tristement la table, aussi- tôt que tu as avalé ton pot d'eau. Il te faut les ténèbres, à toi; moi, j'aime à fclàlrer à la lueur dune lampe, et à voir clair quand je pra- tique 1 amoureux déduit. Des fichus, des tuniques, des vêlements épars t'enveloppent de toutes parts; pour moi, une belle n'est jamais assez nue. Je chéris ces bariers imités des douces celombes; les tiens ressemblent à ceux que tu donnes le matin à la grand'mère. Chez toi, jamais un mouvement, jamais un mot, jamais une main complai- sante pour animer la besogne. On dirait que lu prépares l'encens et le vin du sacrifice. Les esclaves phrygiens s'amusaient solitairement derrière la porte, quand I épouse d Hector montait son mari ; et même quand Ulysse ronflait, sa pudique Pénélope y avait la main. Tu ne me permets pas de changer de roule; Cornélie cependant le permet- tait à Gracchus, Julie à Pompée, et Porcie à Brutus. Avant que le jeune Dardanit-n ne versai le nectar au maître des dieux, Junon ser-


i.'akropodik 181


Il faut avouer que les impertinentes sorties de Martial contre sa femme sont d'un fier roué, qui veut être positive- ment obéi. Cependant si des beautés trop timorées répu- gnaient à cette étrange manière d'aimer, qu'elles s'ap- pliquent ce beau précepte du casuiste Sancbez : « Licet ludere inter clunes. dummodô fiât ejaculatio in vas natu- rale. » Une pareille décision lève tous les scrupules et tranquillise la conscience la plus craintive et la moins aguerrie.

vaitde Ganymède à Jupiter. Si tu te complais dans la sévérité, tu peux bien être une Lucrèce pendant tout le jour, mais, la nuit, il me faut une Laïs. (Traduction de la Bibliothèque Panckoucke.)


NOTES SUR LE KAUESCII (1)

Sunt enim eiinuchi, qui de utero nialris nati sunl sic : et sunt eunuclii, qui castrati sunt ah liominibus : et sunt eunuclii qui castraverunl se ipsos propter regnum eœlorum. Polens capere, capiat.

Mattii., cap. XIX, v. 12.

Un soprano est ordinairement un homme qui

ou pour mieux ce n'est pas un

homme.

Stan. Macaire, la Cantinière, 2 me Journée, art. V, le Castrat.

Page 88. — « En Italie, cette atrocité n'a pour objet que le perfectionnement d'un vain talent. « 

La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des Orientaux ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée. C'est à Spada, village de Perse, que l'on commença à dépouiller les hommes des organes essentiels de la virilité. De là, sans doute, l'origine du mol latin spado, qui signifie eunuque, castrat.

La plupart des peuples de l'antiquité ont pratiqué cet usage barbare. Sémiramis, si fameuse par son ambition,

(1) Du grec xâ6E<Ttç, introduction d'un instrument chirurgical, mutilation.


LE KADÉSCH 183


son courage el ses débauches, ordonna, au rapport d'Am- mianus (1), de châtrer les hommes faiblement constitués, pour leur ôter les moyens de propager des races débiles, et le législateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait par des lois. L'histoire nous a transmis le souve- nir du fanatisme déplorab'e qui poussait les prêtres de Cy- bèle (2) et les Valésiens à altérer leur existence par la castration. Elle fait également mention d'Origène, qui, pour se détacher entièrement des choses de la terre et ne s'occu- per que des choses célestes, mais interprétant trop rigou- reusement le passage de saint Matthieu : « 11 en est qui se sont châtrés pour acquérir le royaume des cieux (5), » se soumit lui-même à la mutilation « et outrepassa le but, dit Virey, en retranchant la source de la force et le mérite de la résistance contre les tribulations de ce monde. »

Les motifs d'une excessive jalousie qu'ils portaient de leurs femmes, sans cesse exposées dans ces climats brûlants à devenir avec facilité la conquête de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples de l'Orient l'affreuse idée de mutiler un sexe pour le commettre à la garde de l'autre. Et c'est particulièrement à ces raisons qu'il faut attribuer l'origine des eunuques (4) et des sérails, où ces êtres dé- gradés sont investis de la surveillance des femmes desti- nées à leurs plaisirs, emploi qui a beaucoup d'analogie avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de veiller sur la conduite des dames confiées à leurs soins.

C'est dans la plus tendre enfance et jusqu'à l'âge viril que cette cruelle opération s'exécute, au moyen de ligatures imbibées d'une liqueur caustique ou d'un cordon de soie que l'on serre autour de la verge et du scrotum ; peu de jours suffisent à l'entier rétablissement de ces infortunés.

[lj I.ib IV, refert Semiramidem piimam omnium mares castrasse.

l2 Lucian., de Dca Syriâ.

(5j Cap. XIX, v. i%

(4 Du grec EUVY], lit, et ë// 0, j e .9 ar( ' e -


184 NOTES SUR


Privés ainsi de tous les caractères de leur sexe, et n'inspi- rant plus de craintes par leur impuissance complète, ils sont reconnus capables de l'emploi d'eunuque, et dès lors ils ont le droit d'approcher des femmes renfermées dans les harems. Sans aucune sens'bilité quelconque, pâles et d'une démarche traînante, imberbes et le corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage profondément sillonné de rides tous les signes d'une vieillesse prématurée; et l'on pourrait dire d'eux ce que saint Chrysostôme disait de l'eunuque Eutrope : « Quand son fard est été, son visage « paraît plus laid et plus ridé que celui d'une vieille « femme. »

Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres des plaisirs capricieux de leurs maîtres, de méprisables valets qu'ils étaient, ils parviennent quelquefois, en ram- pant adroitement, jusqu'à la plus haute faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral, leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent vengés sur le genre humain de la condition avilis- sante où ils étaient condamnés; c'est dans leur sein que l'on a vu s'amonceler les orages qui ont renversé des États.

Une sorte d eunuques, non moins fameux par leurs in- fâmes débauches que par leur dégradation, auxquels les Romains, du temps de l'empire, extirpaient les testicules, sont de ces misérables qui faisaient le plus indigne abus de la verge qu'on leur avait conservée. Les dames romaines en raffolaient, et Juvénal en donne la raison lorsqu'il dil(l);

Sunt quas eunuclii imbelles ac mollia semper Oscula délectent, ac desperatio barbœ, Et quoi! aborlivo non est opus. Il la voluptas Sumina tamen, quod jam calida malura juiuenla,

(l) Liv. Il, sat. 6, v. 503 à 579. (Voyez VErolika Biblion. page 89.)


LE KADÉSCH 185


Inguina traduntur medieis, jam pectine nigro. Ergo cxpeclalos, ac jussos, crescere primum Testicules, postquam cœpevunt esse bilibres, Tonsoris damno lainen rapit Beliodorus. Conspicuus longe, cunctisque nolabilis intrat Balne.i, nec dubie custodem vitis et horti Provocat, a domina factus spado. Dorniial ille Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque Tundendum eunucho Bromium commiltere noli (1).

C'est pour empêcher sans doule qu'ils ne devinssent femmes eux-mêmes, et parce qu'ils conservaient quelque reste furlif de ce qui récèle l'élément de la vie, que les lois avaient accordé la faveur du mariage à ces Conculix, si différents de ceux de la Pucelle. Toutefois leurs femmes, engagées dans un lien légalement inofficieux, puisqu'il était diamétralement opposé au but de la nature, jouissaient du privilège commode de se dispenser de la foi conjugale ; mais quand le cœur leur en disait, elles allaient eu ca- chette, pour tranquilliser l'esprit de leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément.

Cependant la nature, celte admirable mère, dédommage- rait-elle par des affections toutes particulières ces êtres dé- gradés, ou bien l'illusion toute-puissante, combinée avec les douces caresses et la jouissance des charmes d'une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas aux seuls plaisirs des yeux et à l'écorce des sens pour consoler ces malheureux de l'état honteux de leur demi-existence?

(1 1 II en est qui trouvent les baisers de l'eunuque efféminé d'autant plus délicieux, qu'elles n'appréhendent point une barbe importune, çt n'ont pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupté n'y perde rien, elles ne les livrent au fer qu'après que leurs organes, bien développés, se sont ombragés des signes de la puberté : alors Hélio- dorus les opère, au seul préjudice du barbier. L'esclave ainsi traite par sa maîtresse, est sur, dès qu'il entre dans nos bains, de s'attirer tous les regards; et même il pourrait hardiment délier le dieu des jardins. Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde loi bi n de lui confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et tout robuste qu'il est déjà. (Traduction de .). Dusaulx. Bibliot. Panckoueke.)

16


186 NOTKS SUR

C'est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de tels mariages ; c'est un véritable assassinat, une profanation qui dérobe à la société la volupté pro- ductrice de la femme. Ces stériles liaisons ne devraient pas être approuvées par les lois d'aucun pays.

Dans le second siècle de l'Église , le concile de Nicée (I ), confirmé par le second concile d'Arles, a expressément dé- fendu ces mutilations.

Une loi de l'empereur Adrien, citée dans les Digestes Ad leg. Corn, de Sicariis (2), punissait de mort les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la cas- tration; de plus on confisquait leurs biens.

Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677. condamnait à mort tous ceux qui avaient mutilé leurs membres.

L'art. 316 du code pénal prononce contre toute per- sonne coupable de ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité, et la peine capitale si la mort en est résultée avant l'expiration des quarante jours qui auront suivi le crime. L'art, ôï.î ne déclare le crime de castration excu- sable que lorsqu'il a été immédiatement provoqué par un outrage violent à la pudeur.

Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement exprimées par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours une pareille monstruosité exister encore, et cela dans la ville par excellence, dans cette Rome, le centre de la chrétienté ! ! !

Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le fare niente est le premier des besoins, entraînés par la su- perstition ou une cupidi'é barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des précieux trésors de la vie, pour se donner un misérable filet de voix!...


(1) Canon IV

(2) Lib. XLV11I, lit. VIII, leg i, § "2


LE KADÉSCH 187


Allez à la chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la semaine sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette sublime et céleste harmonie qui vous trans- porte, qui vous ravit, mais dont les sons divins cessent à l'instant de vibrer dans l'âme de tout être sensible qui les entend, et n'y laissent plus qu'une pénible impression, alors qu'on pense que ces voix si claires, si argentines, si mélo- dieuses, sont obtenues aux dépens de la postérité. Quel scandale odieux ! il révolte la nature.

Mais la magie d'une belle voix est-elle donc si puis- sante, et léchant possède-t-il une toute autre vertu que la simple prière? On le croirait, puisque les sons de la mu- sique délicieuse qui, dans la chapelle Sixtine, enchantent l'oreille de mille amateurs, après avoir cessé, continuent à vibrer encore dans leurs âmes, tandis que les prières et les plaintes que profère le prophète en récitant le sublime Mi sererc, ne les touchent nullement. Et voilà pourquoi, sans doute, pour apaiser la Divinité , on chante toujours à l'Église et à l'Opéra.


NOTES SUR LE BÉHÉMAH (1).

Cum omni pccore non coïbis, ncc maculaberis cum eo.

Mulier non succumbet jumento,nec miscebitur ci : quia scelus est.

Lev., cap. XVIII, v. 25 el 24.

Il n'est pas impossible qu'un homme avec une chèvre, et une femme avec un bouc, aient pro- duit des monstres qui n'auraient point eu de pos- térité. On peut révoquer en doute l'histoire du Minolaure de Pasiphaé et toutes les fables sem- blables ; mais on ne peut douter de la copulation de quelques femmes juives avec des bètes. Le Lévitique dit expressément que la bestialité était fort commune da*s le pays de Canaan.

Volt., Bible expliquée, au chap. du Lévitique.

Page 97. — a Quant aux discussions sur la nature do l'âme, elles ont été le vasle champ des folies humaines. « 

Vouloir connaître l'origine et la cause de la vie, et ne point avoir de notion primitive dont on puisse s'appuyer dans la recherche de son essence, c'est vouloir planer dans le vide et se jeter dans la région des doutes et des conjec-


(1) Mol hébreu qui signifie jumenta, quadrupedia, el par extension, bestialité.


BÉHÉMAH 18 ( J


tures. Aussi, il D'est guère de questions qui aient suscité plus de difficultés et de disputes aux plus anciens philo- sophes, pour accorder la diversité de leurs opinions, que celle qui concerne la nature et le véritable siège de l'âme.

Hippocrale, le père de la médecine, la plaçait dans le ventricule du cerveau. Les Stoïciens soutenaient qu'elle ré- sidait dans le cœur et le cerveau ; Zenon était de ce senti- ment. Galien a cru que chaque partie du corps avait son âme. Empédocle mettait l'âme dans le plus pur sang du corps (1), et Crilias, au rapport d'Aristote (2), partageait encore cette opinion, qui date du temps de Moïse : c'est pourquoi ce sage législateur fit défense aux Juifs de manger le sang des animaux (5). Pythagore regardait l'âme comme une particule de la divinité, et croyait que l'acte de la gé- nération était une violence faite aux âmes qui habitent dans le ciel, en les arrachant de cet heureux séjour. El par- tant de ce principe, il défendit à ses disciples de se nourrir de fèves, parce que, soutenait-il, au rapport de Win- det (4), « x.uàu.oi intelligendi sunl de testiculis virorum, aut de papillis muliebribus; » et que ce légume « àyôvaTov et, genuura expers est, ac penitus perforatur, nec articulorum sive geniculorum obicibus inlercipitur, perinde ac porta in- ferninunquamoppessulataanimabus, sïçyéveatvy.aTio-jirat;. in generatiouem descendeutibus (5). »

D'après ces hypothèses, on sent aisément combien toute

(1) Empedocles autem animum esse censet cordi suffusum sangui- nem. Cic. Tusc, quaest. I.

(2) De Anim., lib. I, cap. 2 ; 'Exepoi ÔEl aï[ta, xaTOCTOip Kpi- TÎa;.To àt<70âv£(j9at x^ç <W.^ ôixeiotoctov {ixoXau-gàvovrsç touto 8ei uuapxîiv Stà tt,v tov oûu.<xtoç çvatv. — Ali ï verù sanguinem, ul Crflias, exislimanles senlire esse maxime pioprium animœ, hoc verô accidere propler sauguinis naluram.

(5) Dent., cap. XII, v. 25.— Lévit., cap. XVU, v. [1 et 14. (4) Windet, de Statu vitd functorum.

•3} lbid. — Cic, de Divin., lib. I et II : Fabâ Pytbogorei aslinucie, ijuasi vero eo cibo mens, non venter infletur.

Notes sur le Béhémah

cette théorie sur V incorporelle de Pâme est fausse et inin- telligible. Mais les notions que la révélation et l'autorité in- faillible de l'Église ont transmises aux saints Pères, sont- elles, sur ce dogme, supérieures à celles que possédaient les anciens philosophes? Voyons.

Terlullien prétend, d'après saint Jérôme (1), que les âmes s'engendrent de celles de nos parents, comme les corps viennent des corps, se transmettant ensemble avec la semence, et le saint pape Léon confirme cette opinion lorsqu'il dit que l'ouvrier-Dieu (2), ab opifice Dvo, qui est l'auteur des âmes, les unit aux corps (5). Origène soutient qu'elles ont été créées longtemps avant les corps, et croit qu'elles n'y existent point avant d'y être soufflées par Dieu. Saint Thomas cependant paraît n'être point de cet avis et assure positivement que c'est une hérésie de croire que lame sensitive se transmettrait avec la se- mence (4). D'accord avec la plupart des Saints Pères qui affîrmt nt pour certain que I âme de l'homme est un esprit incorporel, saint Augustin, dans son livre des Hérésies (5), réfute, sans convaincre, l'erreur de son confrère Tertullien qui assure que l'âme est corporelle Mais comment conci- lier ce mélange bizarre d'opinions si opposées avec ce qu'en disent le Pentateuque et l'Ecclésiaste, qui supposent de la raison aux animaux, puisque, d'après ces livres, ils peuvent mériter et démériter? N'est-ce pas assimiler les âmes des

(1) lu Epis t. ad Marcellinum et Anapsyvhiam.

(2) Plus d'une lois, Dieu parait dans la Bible sous la forme d'un maître ou\rier. Un jour, il demanda eu prophète Amos: Qaid tu vides? Qje voyez-vous? — Et Amos de lui répondre : Seigneur, je vous vois sur une muraille, une truelle à la main — Je ne me servi- rai plus d'une truelle avec mon peuple, lui répliqua l'ancien; je ne récrépirai plus les murailles d'Israël. « Et evee ponant traitant il) tne- dio popttli mei Israël : non adjiciam ultra super inducere eut». • (Am.. cap. VI, v. 7, 8.1

(3) Epist XCIII ad Turibium, cap. 10.

(4) Quamt. CXVII, cap. 2

(5) HercsiSG, et lili. X de Gentilit., ad cap. XXIV el seq.


BKHEMAH 191


hommes à celles des bêles, et décider positivement « que leur sort est égal, que les morts ne connaissent plus rien et qu'ils ne seront point récompensés (1) ?» Épicure a-t-il rien prêché de plus fort sur le matérialisme que ce qu'en ont dit ces deux livres canoniques? Ouoiqu'à la fin de l'Ecclésiasle, il soit rapporté que « la poussière rentrera dans la terre d'où elle a été tirée, et que l'esprit retour- nera à Dieu qui l'a donné (2), » ce passage ne prouve nulle- ment la spiritualité de l'âme, puisque le mot rovah, dont se sert l'auteur de ce livre pour exprimer esprit, est ap- pelé dans la Genèse (5) spiraculum vitœ, et signifie com- munément quelque chose de corporel. « Une preuve, dit Freret (4), que l'auteur de l'EccIésiaste n'a pas entendu par là une substance spirituelle et immortelle, c'est qu'il se sert du même terme lorsqu'il parle de l'âme des bêtes (a). Les expressions favoriseraient plutôt les Spino- sistes que les orthodoxes. »

A ce raisonnement déjà si scandaleux de Freret, un autre incrédule, non moins téméraire, ajoute un raisonnement beaucoup plus scandaleux encore, et s'attaquant au point fondamental de la vraie religion, c'est-à-dire, l'immortalité de l'âme : « Examinons la nature, dit-il, et fixons nos re- gards sur ce qui se passe autour de nous ; nous verrons les stérilités, les pestes, les révolutions physiques désoler le monde que nous habitons ; nous verrons des millions d êtres qui semblent n'avoir reçu l'existence que pour souffrir et mourir ; nous les verrons engagés dans des guerres perpé- tuelles, se dévorer les uns les autres; les plus faibles deve-


(i) Gen., cap. IX, v. 5 el 10. — Eccles., cap. III, v. 12 et 18; ibiil , cap. IX, v. 5.

,2) Eccles., cap. XII, v. 7.

(3) Cap. VII, v. 7.

(4) Examen critique des Apologistes <L la Religion chrétienne tome 11, chap. XI.

,5) Eccles., cap. III, v 19.


19*2 NOTES SUR


nir les victimes des plus forts; nous verrons les hommes, ces prétendus favoris de la Providence, livrés partout à des l\ rans farouches, à des prêtres imposteurs et sanguinaires ; nous les verrons voués à l'infortune, vivre les jouets con- stants de l'affliction et de la douleur, et mourir ensuite dans les tourments pour servir de pâture à de vils in- sectes (1). »

« Pour justifier la Divinité, les Déicoles ont imaginé urre vie future, où, selon eux, l'homme jouira d'une félicité pure et inaltérable. <•

i Hais d'abord, si quelque chose est démontré, c'est l'impossibilité de cette vie future. En effet, si l'homme ne sent que par le moyen de ses organes, n'est-il pas évident que la structure organique une fois détruite, l'homme doit rentrer nécessairement dans cet état d'insensibilité où il était avant de naître (2)? « 

« Je demande ensuite à ceux qui pensent que Dieu nous dédommagera dans une autre vie des maux que nous souf- frons dans celle-ci. sur quoi ils fondent leurs espérances? Si la sagesse, la bonté de leur Dieu se dément si souvent dans ce monde, qui pourra les assurer que sa conduite ces- sera un jour d'être la même à l'égard des hommes, qui éprouvent sur la terre tantôt ses bienfaits, tantôt ses dis- grâces? Si Dieu n'a pas voulu rendre ses créatures com- plètement heureuses dans ce monde, quelle raison ont-ils de croire qu'il le voudra dans un autre (5) ?»

Hais ces frondeurs orgueilleusement incrédules oublient que les livres fondamentaux des chrétiens ont été inspirés

(1) Homo natus de muliere, brevi tempore vivens, replclur mise- riis multis, sieul et flos nascilur et morilur. Job, cap. XIA , v. I el 2.

i H ;rs est non esse: id quale sit jain scio, hoc erit posl me qood inle me Cuit — .Mors omnium dnlorum et solutio el 6nis : ultra quam mala nostra non cxeunt, qn:>> nos in illam tranquillilalem , in quà anlequam nasceremur, jacuimus, reponit Sbsec.

ô De ta Manire et de ses lois, par Peyrard, V. O. N S. P. 4"" édit., Paris, chez F.ouis, libraire, an 2 de la république.




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194 NOTES SUR


im. doit prévaloir sur celle de sainl Jérôme. En effet, le mol grec Gy.hr,, en lalin veretrum, d'où est formé celui de satyre, indique assez la lubricité des inclinations de ce vil animal.

Au reste, le bouc était placé parmi les divinités de 'Egypte que l'on honorait le plus : il avait un culle tout particulier. Les femmes n'avaient point horreur à lui sou- mettre leurs corps, et les hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres; dans leur délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu'à se prosterner devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant animal (I) : de là vient sans doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les velus, sambib, et lorsque le prophète Isaïe dit. ch. 15, v. 21, que les velus danseront, pilosi saltabint, il faut l'entendre, disent les interprètes, des démons qui emprun- taient quelquefois cette forme sauvage.

Je ne me hasarderai pas à contester l'existence de ces hommes capripèdes ; je me tiens respectueusement aux Saintes Écritures et à ce qui en est rapporté par saint Jé- rôme, qui nous apprend que saint Antoine, dans son dé- sert, fit la rencontre d'une espèce de nain, au front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui présenta des dattes et l'assura qu'il était un de ces habitants que les païens avaient honorés sous le nom de faunes et de satyres ; qu'il était député vers lui, pour le conjurer d'intercéder pour eux près le Dieu commun, qu'ils savaient bien être venu en terre pour le salut du monde (2).

Preuve indubitable qu'il existe des démons sous la figure

(1) Voyez la Bible de Voltaire, au chapitre du Lévitique.

(2) Inter saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus, fronte cornibus asperalà, cujus exlrema pars eorpo- ris in capraruin pedes desinebat, et responsum accepil Anlonius : Morlalis ego sum unus ex accolis eremi, quos vario errore delus.i gentilitas. faunos satyrosque vorans, colit. Precemur ul pro nolu- eommunem Deum depreceris, <|uen; pro salute mundi venisse cogno- vin.us. S. Hilroktmi's, in Vità S. Pauli.


BÉHÉMAH 193


«le boucs. Néanmoins. le cardinal Baronius prétend témérai- rement que le satyre qui entra en colloque avec saint An- toine, n'était qu'un suijje. né probablement du commerce houleux de cet animal avec les filles, que Dieu doua de la parole, ainsi qu'il en avait fait autrefois pour le serpent et 1 ânesse de Balaam. dont parlent la Genèse et les Nom bres (I). Mais qu'est-ce que l'opinion d'un cardinal contre «elle d un saint, et de toute une antiquité qui déposent contre lui?


1 Gen., cap. III. v. 1 — .V«»i.. cap. XXII. ». "2<.


NOTES SUR L'ANOSCOPIE (1).


Prophète proplietabant mcndacium et saccr- dules applaudi-bant manibus suis : et populus dilexit talia.

Jérém., cap. V, v. 31.

Notre crédulité fait toute leur science. Voltaire, OEdipe, acte IV, se. 5.

La connaissance de l'avenir n'appartient qu'à la Divinité. Ceux qui prétendent s'attribuer la faveur de découvrir les choses cachées, sont de ces imposteurs ambitieux qui ne s'arrogent ces prétendues inspirations que pour mieux ac- quérir de l'ascendant sur le peuple, toujours avide du merveilleux, en spéculant sur son ignorance et sa crédu- lité. On a vu quelquefois les prédictions de ces adroits fripons justifiées par l'événement, et les Pères de l'Église et autres gens grossiers ont poussé la bonhomie jusqu'à faire accroire que Dieu a doué les démons de la science divinatoire, pour donner plus d'éclat à la vérité et con- fondre l'erreur par l'erreur. Ainsi, parce que plusieurs pré- dictions ont reçu leur accomplissement, que tous les peuples

(1) Du grec ava au-dessus, et de cy.OTuà, action d'épier, formé de CTX07IEW, je considère, je contemple. — Astrologie judiciaire, jon- glerie»


L ANOSCOPIB ]<J7


de la terre ont cru aux magiciens, est-ce une raison pour en conclure qu'ils connaissaient l'avenir? El 1 homme sensé ponrra-t-il jamais être la ilupe d'une aussi grossière super- cherie?

Que des spéculateurs aient eu l'effronterie d'accréditer cette absurdité, je le veux croire : le Deutéronome, au chap. 18, v. 11, en parle positivement Mais qu'il existe des êtres qui ont reçu 1 heureux privilège d'expliquer les mystères de la nature, voilà ce qu'il est permis de révoquer en doute, en disant avec l'ingénieux Barclay que si, à force de prédire au hasard, les prophéties se sont trouvées quel- quefois accomplies, ce n'est pas ce qui doit étonner le plus, mais de voir que ces misérables charlatans, parmi un si grand nombre de conjectures qu'ils ont proférées, n'aient pas plus souvent rencontré la vérité.

Le peuple juif, beaucoup plus hébété qu'un autre, quoi- que peuple élu de Dieu, usait de sortilège et consultait les devins. ÏNous en trouvons dans l'Écriture un exemple frap- pant : Saiil, abandonné de l'esprit de Dieu, parce qu'il a\ait montré un cœur compatissant envers le malheureux Agag. roi d'Amalec, son confrère, s'en fut trouver, déguisé, la pylhonissed'Endor, pour la consulter sur 1 issue de sa guerre contre les Philistins. La magicienne, dit l'Ecriture, évoqua l'ombre de Samuel, qui prédit à Saûl sa défaite et sa mort prochaines (1). Malgré que Rollin et les Pères de l'Église affirment que Dieu a souvent inspiré l'oracle de Delphes, il n'est pas moins vrai de dire que cette terrible prédiction n'était que d'une femme fort habile, instruite des mauvaises affaires de ce roi, et qui, possédant le secret des ventri- loques, fit croire à Saiil que c'était le prophète lui-même qui lui parlait.

En effet, les mots hébreux jiedoni et ob signifient con- naisseur, savant et devin, noms que les Grecs traduisent

I Beg., cap XXVIII, v. 7 ri 21.


198


par celui de Ttûôwv, python, qui veut dire en hébreu outre ou peau de bouc, parce que la pylhonisse du temple d'Apollon et celle d'Endor, en rendant leurs oracles ambi- gus et obscurs, avaient le ventre enflé comme une outre, par l'effort qu'elles faisaient pour parler au fond du go- sier. Les interprètes de la liible désignent ces prêtresses sous le nom de Evya-jT^îu.'JOo'. ou ventriloques, parce qu'en parlant du ventre, elles rendent un son de voix tellement obscur, qu'on dirait qu'elle sort de dessous la terre, et qu'elle vieni de fort loin. Le prophète Isaïe n'était point dupe de ces fourberies, car il dépeint tous ces misérables magiciens comme de véritables ventriloques, qui trompent ceux qui les consultent par 1 artifice de leurs paroles rau- (jues et étouffées (1).

Ainsi point de subtilité démoniaque dans un ait unique- ment fondé sur l'imposture et une superstitieuse crédulité ; parce que, pour avoir le don de prédire l'avenir, il faudrait d'abord en démontrer l'exis'ence, ce qui impliquerait une manifeste contradiction dans les termes de prévoir ce qui n'est qu'un pur néant.

Cicéron, dans son ouvrage de la Divination, a livré à un ridicule éternel les aruspices qui consultaient les en trailles des bêles, les augures qui jugeaient de l'avenir par le vol et le chant des oiseaux, les magiciens qui enchan- taient des serpents, les prophètes qui interprétaient les oracles des dieux, les pythonisses qui évoquaient îles om- bres, les tireurs d horoscope, et les pansarets qui préten- daient par leurs sortilèges détourner le mal que pourrait faire l'être malfaisant qu'adore le peuple de 1 Indoustan ; en un mot, toutes les prédictions absurdes et les prétendues inspirations dont la terre est infatuée, auxquelles la raison du dix-huitième siècle a porté le dernier coup de grâce.

Il) Isaïa. cap. Vill. v. 19, cl cap. XXXI. \ 1


NOTES SUR LA L1NGUANMANIE (I).


Effôte, ttîve, ry/zvz, wç âxâ. àXXa oyôevôç, iç-.v â|ia. Apollodobis, in Sardanap. Uxor, te cunnos nescis habere iluos. Martial.

Page 126. — « C'étaient des maisons publiques où les hommes et les femmes pèle mêle s'abandonnaient à tous les genres de libertinage. « 

La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux l'admirent dans le culte de leur religion, et ne la considérèrent point comme un dérèglement de mœurs; ils la consacrèrent d'abord à célébrer le premier instant de l'existence de 1 être auquel ils ouvraient le sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d'accroîire et de propager l'espèce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, père d'Abraham, se distinguer dans le métier, et leur progéni- ture bravement suivre leur exemple (2). Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait fermé le sein, ronclusit. met dans le lit de son mari la fraîche et

(J) Du blin lingtia. langue, et du grec [ACCVia, fureur, dérivé rie tJ.aiVOU.ai, rendre furieux. — Cunni-langues, la Gamaliuche. % Gen., chap. IV, y. t<) ; V et VI, v. I. '2, 3. 4.


200 NOTES SUR


gentille Agar, sa servante (1). Nous voyons Sodome el Gomorrhe et toutes les villes de la Pantapole, dans la Pa- lestine, livrées à une souillure infâme (2). Pheiné, de con- nivence avec Thamma, deux filles de Lotli, prennent goût à la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bon- homme de père, dans le dessein de repeupler la terre, se l'ont engrosser par lui, après l'avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent d'être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour saint Paul (ô). Lia etBaehel, épouses de Jacob, lui prosti- tuent leurs servantes (4); et Buben séduit Bêla, concubine de son père (5). Juda fait épouser Thamar, la veuve de son fils aîné lier, par son second fils Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la masturbation (6). Et celte même Thamar, sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son beau-père Juda, qui, en s'évertuanl avec elle, croit être avec une femme publique (7). De celle surprise incestueuse, si salutaire au genre humain, naquit Phares, l'un des ancêtres de Jésus-Christ. L'amoureuse Ni- tillis, femme de Puliphar, sollicite I imbécile Joseph à de voluptueux ébats, mais il refuse obstinément de s'unifier avec elle (8). La bestialité et la pédérastie étaient fort com- munes dans le pays de Canaan (9). On s'y polluait «.levant la statue de Moloch (10). Parmi les femmes publiques ma- dianiles qui, du temps de Moïse, corrompirent, à Selim, le corps et 1 âme du peuple juif, se trouva la jolie prostituée

(t) Ce»., chap. XVI, v. 2 5, 4.

(2j Ibid., chap. XIX, v. 4, S, 11. 7. 8.

(3) Ibid., v. 24, 50 à 58.

(*] Ibid., cbiip. XXIX, v. 22, 23, 28.

(S) Ibid., chnp. XXXV, v. 22.

(6 Ibid., chap. XXXVIII, v. 8, 9.

(1) Ibid., v. 14, la. 16.

(8) Ibid., chap. XXXIX, v. 7, 8, 9.

(9) Exod., chap. XXII, v. 19.

(10) Lévit., chap. XVIII, v. 2|.


LA LINGUANMANIE 201

Cozbi, fille de Jur, prince très-noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b...., in lupanar, Zambri. ti!s de Salu, prince de la maison et lignée de Siméon, lors- que le pieux et fanatique Phinées, petit-fils du grand-prêtre Aaron, et fils d'Éléazar, tout transporté d'une sainte colère.

entra dans le b , une dague à la main, et transperça

d'un seul coup les deux délinquants ensemble, vers les par- ties de la génération (1).

Ce fut une femme publique, nommée Rahab, qui, mue par cette généreuse pitié si naturelle aux filles de son es- pèce, cacha au haut de sa maison, sous de la paille, les espions qui s'étaient délassés avec elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés à Jéricho, pour reconnaître la ville avant de l'assiéger \2).

Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un jour dans la ville de Gaza ; il voit sur sa porte une courtisane, avec laquelle il couche jusqu'à mi- nuit (3). Ensuite il devient éperduemenl amoureux de Da- lila, de la vallée de Sorec, autre fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse où le cœur, nageant dans l'élément du plaisir, est incapable de rien refuser à l'être qui vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de le lui dire, et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret, elle le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins, qui lui crèvent les yeux (4).

Aimez-vous à consulter les Livres des Rois ?... Eh bien ! ouvrez celui de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait épousé Alichol, fille de Saiil, s'en donner avec l'iinpu-

(1) \iiui., cap. XXV, v. I, 2 à v 28 : Arrepto pugione ingressus est .. in lopnmir et perfodil ainbos simul, viruin sciliccl et mulierem, in Jocis gi-nitalibus.

(-1 Jus., cap. Il, v. I, 0.

(5, Jad , cap. XVI, v. I. 5.

(4; llml , v. i à -2Ï.


202 NOTES SUR


dique Abigaïl, femme de Narbal, <jui lui inocule la v

[malum) | 1). Le saint homme de roi accolait en même temps plusieurs autres concubines et femmes de Jérusalem, aux- quelles il fabrique des enfans, ce qui ne 1 empêche nulle- ment d'enlever la sensible Bethsabée, femme du brave Urie, qu'il épouse après avoir fait assassiner son mari dans les combats t2), afin sans doute qu'il n'y eût plus de ves- tige de fornication. Dans sa vieillesse, il se réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite, et ne la déflore pas : Non coynovit eam (3). Tel père, tel fils, dit le proverbe, et les enfans de David le justifient : son fils A m mon brûle d'une flamme incestueuse pour sa sœur Tha- mar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jona- dab, il la viole au moment qu'elle lui présente un potage apprêté de sa propre main ; puis il la renvoie fort brutale- ment. Absalon, irrité de 1 outrage insultant fait à sa sœur, saisit, deux ans après, l'occasion d un splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses autres frères, qui fuient épouvantés (4). Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant publiquement avec toutes les concubines de son père (5).

Si nous descendons jusqu'au troisième Livre des Kois. nous voyons le type de la sagesse, le fds de l'adultère Beth - sabée, Salomon enfin, dont la haute sapience avait acquis si haute renommée dans l'Orient, participer à l'humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept cents épouses el trois cents concubines, dont « les nez ressemblaient à la tour du mont Liban qui regarde du côté de Damas (fi) ; les yeux à ceux des colombes (7) ; les tétons à des faons de

(1) I. Reg., cap. XXV, v. 5o. 40

(2) H. fte</., cap. XI. v. 2, 4. 17. (5j III. Rey-, cap. I, v. 4.

(4) II. Reg., cap. XIII, v. 8 à 3).

(5) Ibid., cap. XVI, v. 22. (6j Cam. VII, v. 4.

(7) Cunt. I, v. 14: IV, v. I.


LA LINGUANMANIE 203

chevreuil 1); » et qui. en un mot, étaient « belles comme les tentes Je Cédar et les peaux de Salomon (2). »

Les allures galantes des courtisanes de son temps ressem- blent beaucoup au manège de nos femmes publiques qui, le soir, dans les rues, vont recueillant les passants, pour les engager « à parcourir avec elles les deux monts de la myrrhe, la colline de l'encens (ô), embrasser ensuite le fi- guier, et monter dessus pour en recueillir les fruits (4), » qui sont quelquefois si amers !...

Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des Pro- verbes^ dont les uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses répétitions, et que l'Église cependant considère comme un petit chef-d'œuvre canonique, ouvrage du Très Saint-Esprit .

« De la fenêtre de ma maison, j'aperçois un jeune in- sensé qui, sur le soir, et lorsque la miit devient obscure,

passe dans le coin d'une rue près la maison d'une fille.

— Je la vois venir au-devant de lui, en sa parure de cour- tisane; elle prend ce jeune homme, le baise et le caresse effrontément, lui disant : « Je me sois acquittée de mon voeu aujourd'hui. C'est pourquoi je suis venue au-devant de vous, désirant de vous caresser. J'ai parfumé mon lit de myrrhe, d'aloës et de cinnamome. Venez : enivrons-nous de volupté jusqu'à ce qu'il fasse jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon mari n'est point à la maison : il est allé faire un voyage qui sera très-long; il a emporté avec lui un sac d'argent, et il ne doit revenir que lorsque la lune sera pleine (5). « Entraîné par de longs discours et les caresses de ses paroles, le jeune homne la suit comme


(1) Cant. VII, v. 3. •2 Cant. !, v. I.

(3) Ad moniem myrrhe et ad collem tliuris. Cant. IV. 0.

(4) Cant. VII, 8.

(S C'est-à-dire, à la (in du monde.


204 XOTF.S SUR


11 ri bœuf qu'on mène pour servir de victime et comme un agneau qui va à la mort en bondissant (1). »

Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de Tordre dans ses affaires. Dévote avant de se livrer à ses im- pudiques plaisirs, qu'elle veut d'abord sanctifier par la prière, hodie vota mea Deo reddidi. elle aura tout le temps d'être amoureuse au lit. C'était aussi l'opinion de Wasselin, abbé de Liège, qui trouvait convenable de faire sa prière avant de se mettre à l'œuvre du coït (2). Cette pratique est passée en usage jusqu'à nos jours, car presque toutes les filles de joie, celles qui font leur métier en hon- neur et conscience s'entend, ornent d'un crucifix la chemines de leurs réceptacles, qu'elles tapissent souvent d'images de r immaculée Conception, de saint Barnabas.de la Ma- done, mère de la pureté, avec son divin poupon sur le bras; elles font de temps à autre dire des messes pour le salut de leurs âmes et pour que Dieu leur envoie des cha- lands ; quelques-unes, par excès de dévotion, y ajoutent la confession les dimanches et les jours de fête, et, dans l'in- tention de se rendre le ciel propice, la plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge, et se font consœurs du Saint-Rosaire, du Sacré-Cœur ou de la Congrégation.

C'était un diôle de corps que ce roi Salomon : Piron d'un autre temps, à l'harmonie près, qu'il ne possède pas. bel-esprit erotique, il composa des Cantiques, que les belks voix de ses mille femmes et concubines exécutaient san< doute pendant les orgies de ses splendides festins, où 50 bœufs et 100 moutons faisaient à eux seuls les pièces de résistance, et dont je vous détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux ; mais je reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction :


I Pror.. ehap VII, ». 6 à 5tt.

,2 Episl ait Flovimint ubbal.. tome I, Analett., page 359


LA I.IXGfANMAXIE '20-3


Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe de raisin de Chypre, i Cant. I. 13.

« Car le roi m'a déjà lait entrer dans ses celliers, et je suis ivre. » Cant I. ô.

Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de

myrrhe; il demeurera entre mes tétons (1). >- Cant. I. '2.

Ou'il me donne un baiser de sa bouche » Cant. I, 1.

>• Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis d'amour. » Cant. II. 5.

• Je me reposerai sous celui que j'ai désiré.' 1 Cant. II. 5. v< Là je lui offrirai mes tétons » Cant. VII. 1-2.

Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses attouchements. • Cant. Y. 4.

Au livre de Judith, chap. XIII. \. S. 9 et 10. on voit la jolie veuve de Manassès. la hère Judith, aller dévotement en bonne fortune trouver dans sa tente l'Assyrien Holo- pherne. qui assiégeait Béthulie. et. à l'âge de 65 ans (2). inspirera ce général une violente passion, auquel, hélas! et quatre fois hélas ! pour vous plaire, ô mon Dieu ! elle coupa le cou d'un coup de son propre coutelas, après avoir cotiehé avec lui.

Nous voyons au livre A'Esther. chap. I et II. v. 1 1 et 8. Assuérus. qui régnait de l'Inde à l'Ethiopie sur cent vingt- sept provinces, répudier la belle mais insolente Vasthi. qui refusait de montrer sa beauté in naturalibus aux liber- tins de sa cour ; et puis, usant de son privilège «le despote. parmi les trois cents belles vierges qui lui furent amenées pour être ses courtisanes, choisir l'aimable et mignonne Ksther et l'admettre à l'honneur de partager sa couche royale.

Le livre d'Ezéehiel justifie par ses peintures hardies celles du Portier des Chartreux. Il vous offre, aux cha-

1 On se serl ici du mol propre, pour ne pas nflaiblir l.i couleur ■ lu >ujel dont Salomon était si plein.

2 C'est l'êge que lui donne le révérend P Dom Calmet.


206 NOTES SUR


pitres XVI et XXIII, le tableau dos mœurs abominables dont étaient infectés Jérusalem et tout le pays d Israël, sous les rois successeurs de David. Les fameux emblèmes d'Ooll et d'Oolibanous font voir les femmes de ces contrées « forniquer

avec tous les passanls, se bâtir des b ,se prostituer dans les

rues (1),etrechercheravec emportement les embrassements de ceux quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et sicut fluxus equorum, fluxus eorum (2).

Le livre iVOzée, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le plus étonner des lecteurs qui ne connaissent point les mœurs antiques. En effet, comment concevoir, à moins de faire le sacrifice de sa raison, que le Seigneur puisse ordon- ner si positivement à ce petit prophète d'aller s'évertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des en- fants de prostitution, puis lui enjoindre d'aller se gau- dir avec une femme qui non-seulement ait déjà un amant, mais qui soit adultère (3), et dont la jouissance coûte à Ozée quinze pièces d'argent et une mesure et demie d'orge (4) ?....

Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que nous rapporte le Nouveau Testament des ga- lantes avantures de la Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les désordres de sa vie passée, devint un modèle de vertu, comme elle avait été un scandale de prostitution, ainsi que Marie Égyptienne, autre fille de joie, dont les débauches furent effacées par une vie pénilente de quarante ans, qu'elle passa dans le désert sans man- ger.

Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément aux idées que nous avons reçues sur les lois

(Ii Cnp. XVI, v. 1M. 16, 51. (2) Cnp. XXIII, v. 30. (S Ozée, cnp. I, v. 2. (41 Ibid., c:ip. III, v. I.


LA LINGUANMANIE 207


de la décence et de la pudeur Ces mœurs, si éloignées des nôtres, n'étaient point grossières dans ces temps reculés, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple élu, manifestement conduit par le doigt de Dieu ; profondeurs qui nous seront peut-être un jour dé- voilées alors que les Dies irœ seront arrivées, pendant lesquels les balances d'or de Monseigneur saint Michel pèseront nos futures destinées dans la vallée de Josaphat (1 ). La prostitution fut connue de tous les peuples de l'Orient, qui la pratiquaient sous l'emblème des divinités génératrices. Influencés par des climats constamment bridants où le soufre , mêlé à tous les végétaux et les drogues les plus échauffantes, occasionne dans le sang et le cerveau de ces explosions qui mènent l'esprit jusqu'au délire, ces peuples les honorent par des actes de la plus révoltante impudicité : tribaderie, pédérastie, bestialité, sodomie, onanisme et jusqu'à la pro- fanation de cadavres de femmes, tout y est mis en usage pour stimuler leurs désirs déhontés. Mais la volupté ne paraît avoir nulle part établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité que dans la Grèce et chez les Romains. C'est Orphée, dit-on, qui le premier introduisit dans la Thrace l'amour infâme des hommes, TMioeçuxo-zia (2), après la mort d'Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias, dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que lui fit At- ticus, son favori, en l'exposant, dans un banquet, à la lu- bricité de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se pas- ser un moment de son Alexis ou de son Agathon, et le sage

(1) Teste David cum Sjbillà.

(2j llle etiatn Thracum populis fuit auctor amorem

In teneres transferre mares, citraque juventam vElalis brève ver et primos carpere flores.

Ovid., Metam., lib. X, v. H.


oog -■ ■ i m -


.. i ;i, iii eotn •!■ m di

i ivni is phédon \' Dopbon preo iH mm-

venl ce plauii avec Calliaeet snlolicus, Pindare ■»« I nid. tristote . i \ • < ■ ll'iinMi.i \ i éon b Ma poor

h . (i |. j ; ■ .iii.i . m.iis bii kmU sail

qu'on im | vail être bon citoyen sans avoir un ami h

qui l'on couchât. Sapbo m rendit célèbre, ooa moins pat tei h ibitudei lesbienm [W pat ■ •

lenU comnM poëti ispasù m prostitua à Périele», et 6lj-

\ • I . • ■ j - v, , lu as l< dé joûl i ii ■ D

gène et le galant irblippe, tandis '|i" Pbrjné débaucha r \i , opagi ■ util i i haû, i " tortanl dei brai d' Alexandre, s.- fil un doux plaisir de raire bruli i le palaii de Pi e| l'on érigea, dani Athènes, des autels < la da

h ItO, sons le DOm dl fitlnire.

Si nous exantinoni les Daran d< i ani h ns Romaine, nom

les IrouTons plus dissolues >re, surtout au temps

empereurs. Les lupanaria d'alors étaient de ces endroits

cm l'un t'abandonnait i tous les g a d'abomisMtioaa

l>.i 1 1^ li- quartiers séparés qu'habitaient les meretricrs, on voyait sur la pot te de la loge d< chacune de ces Boartt-

sanes lerileati qui portait le nom et le pris auquel

étaient taxés ses charmes I D'où vient que J a vénal, par- lant de la débauche effrénée de ■eaaaline, dans la loge de la rameuse Lysisca, .lii si « (réablemenl titulum messfffa I t$i$&M I), donnant ainsi •• ici mai re que malgré le nom supposé qu'empruntait l'impératrice po i cacbei ses inf-i mies, il ne se trompait pas sur la f mme qui s'j prostituait Apollonius de Tyr nous .i conservé, il m- son histoire, l.i loi nu- il'iin litre qui est trop puisant pont m point le rap- porter ici :

Mm. laqai r*rsiaai it( il

Mi .li. un liSH .un .l.ilul . I In eellta aulcm n. .iiiin.i ni.-r. u irum tolcbaal pi ». nl.i linol ri -iti|>n prriium. I.i HIM. •i Ji v . In II. -.il l.


LA LIN r;l AN MA ME 200


ni.. |. il.-l.it

\.| linguloa solidos.

Dana ces lieui Je débauche, un règlement de police in- diquait I heure de se retirer, et le son d'une cloche a>ei- tissail le public du moment « 1 • I entrée et de la sortie de ces lupunaria (\ )■

les courtisanes qui fe distinguèrent le plus dans la pros- slitulion, liinni |»\ r.illi-, (..illi.i. Lysisca el Flora, qui eu inouï. iut nomma le Séoal romain pour son héritier, ce qui lui v.ilui une apothème, el Quartilla, dont Pétrone nous .1 dépeint la galante impudii ité î

Bncolpe el tscylle, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. tprès que de rieui débauchés les eurent fatigués • t. 1 1 restes lascives el révoltantes, Psyché, suivante de Qu uiill.i. s'approcha de I oreille de sa maîtresse, et lui dil (H riant quelque chose; elle repood.il -Oui, oui, c'est fort bien avisé, pourquoi oon? Voilà la plus belle occasiou qu'on puisse tro iver pour raire perd/e le pucelage a l'an ni. In.i un in aussi 61 venir celte petite fille, qui était fou jolie, el u.' paraissait pas .non plus de sepl ans; c'était la même qui, nu peu auparavant, était entrée dan- notre chambre avec Quartilla tous ceux qui étaient présents applaudirent .< cette proposition; i't pour satisfaire à l'em- pressement que chacun témoignait, on donna les ordres liies pont- le mariage. Pour moi (c'est Encolpe qui

je demeurai immobile d'él ;ment,etje les assurai

,|n. Giton av ut trop de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille n'était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes souffrent dans ces occa- sions Quoi répartit Quartilla, étau-je plus âgée lorsque

I I inj.ii>. .|ii uni., id 111. 1. H it.in riinduni ei.it. IcnOHCS indicaba.nl

tintinnnbulo, el mie aoaoaa rores erani clausw vel ex more, vel <\ Icgc .ou .-li. 10 ilii|uo. \ oyei Piliseus.

1 1 iduil par I lulPtu tir I itltulioni

Iv


210 NOTES SUR


je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me punisse, si je me souviens jamais d'avoir élé vierge! car je n'étais encore qu'une enfant, que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure que je croissais, je me divertissais avec île plus grands jusqu'à ce que je sois parvenue à l'âge où je suis. »

Les femmes publiques n'étaient point mêlées avec les ci- toyens; et dans ces temps malheureux où l'on voyait à Rome la plus honteuse débauche régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société, les prostituées gar- daient une sorte de décence et de pudeur que les dames ne connaissaient plus.

On voyait Pompeïa, femme de Jules-César, se laisser sé- duire par Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l'empereur, son époux, vivre en adultère avec la fa- meuse Cléopâtie, reine d'Egypte, après qu'il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus illustres Romaines (1). César avait déjà commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicomède, roi de Bithynie (2). Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les maris el le mari de toutes les femmes (o).

Auguste n'était point exempt de la petite fantaisie de César : il la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait de concubine. Entremetteuse de son ca- pricieux époux, l'impératrice Livie lui procurait des femmes de toutes parts, et prêtait quelquefois une main complai- sante à certain objet fort variable de sa nature (4); tandis que son volage époux se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie , si dissolue dans ses mœurs qu'elle osa publier ses turpitudes, ne recevant, disait-elle,

(1) Suet. in Jul. Cœs , cap. L.

(2) Ibid., cap. XL1X.

(3) Omnium mulierum virum , ei omnium virorum mulicrem Suet., in Jul. Cœs., cap. LU.

(4) XiriiiLi*., in Avg. - Dm, lib. XLV1II.


LA LINGUANMANIE 211

des passagers dans sa barque que quand elle était pleine (1). Les désordres de cetle princesse furent si effroyables, qu'elle admettait ses amants par compagnies (2), avec lesquelles elle parcourait la nuit toutes les rues de Rome, se prosti- tuant dans toutes les places publiques (3), et jusque sur les Rostres, où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants conire les adultères (5). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant chaque jour cou- ronner la statue de Marsyas autant de fois qu'elle avait la nuit soutenu de combats amoureux (5).

Tibère, ce monstre d'impudicité et de cruauté, se plon- geait, en l'île de Captée, dans les turpitudes les plus dégoû- tantes et les plus horribles saletés. Non content d'exciter son imaginaiion déréglée par les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d'ÉIéphanlis, il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus lascifs, qu'il faisait exécuter en sa présence par des spintres, qui triplici


(1, Numquam, nisi plcna navi, tollo vectorem. JIacroh., lib. Il, cap. 5.

(2i Admissos gregalim adulleros.

(3] Dio, lib. LV, pag. ï>r>5, A : Juliam filiam suam adeo Insciviœ progressant, ut in ipso eliam Foro et Itostris noclurnas comessationes ac compotationcs agerct. — Xipbilih., in Aug. — Nihil quod lacère But pâli turpiter possct foeminn, luxuria, libidine infeclum reliqait : magnitudinenique forlunœ sure peccandi licentiâ metiebatur, quid- quid lilieret pro lieilo judicans. — Vell. Paterc, lib. Il, 100, 5.

(4) Vell. Pater., Hitt., lib. I!.— Suet , in Aug., c. XXXIV.

(5) La statue de Marsyas, ministre de Baccbus (liber) et fameux joueur de flûte de Phrygie, qu'Apollon ccorcha tout vit, pour le punir d'avoir eu la témérité de se mesurer avec lui, lui placée dans le Forum, comme monument de la liberté de la ville ou de la victoire du dieu des ebants. Les avor:ils de cette époque prirent I habitude de faire couronner cetle statue chaque lois qu'ils avaient gagne un pro- cès. Ce lut pour imiter cette coutume que la princesse Julie eam coronari jubebat ab Us quos, in Ma nocturnâ palœstrd, valentissimos c.olluelatores experla erat. Voyez Muret, sur Sénéque; et les Femmes des douze Césars, par M. de Servies, chap. Julie, femme de Tibère.


212 NOTES

série connexi, invicem incestarent (1); il allait jusqu'à abuser de la plus tendre enfance, dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière (2).

Caligula jouit de toirtes ses sœurs, en présence de sa femme, au milieu de ses lubriques festins, pendant les- quels il violait les plus illustres dames devant leurs ma- ris (3) ; et portant la dépravation de son cœur jusqu à prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu'il avait eue de son commerce incestueux avec l'une de ses sœurs (4) . Il marque le plus fol amour pour l'une d'elles, Drusille, parce qu'il en avait eu les prémices, l'enlève à son époux, Cassius Longinus, et l'entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses autres sœurs, Agrippine et Livilla, il les expose à la brutalité de ses gitons 5). Ensuite il conçoit une furieuse passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, rhabillant tantôt en guerrier, et tantôt la faisant voir toute nue à ses amis (0).

Tandis que le stupide et l'imbécile Claude, prince qui tenait plus de l'animal que de l'homme, se donnait tout en- tier aux plaisirs de la table, et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter pendant les repas (7), Messalme, sa femme, se prostituant à tout venant et s'abandonnant aux vices les plus honteux, poussait l'impu- deur jusqu'à se marier publiquement avec Silius, en l'ab-

(1) Suet., Vie de Tibère, chap. X L III.

("2) Ihid., cap. XL1V : Quasi pueros primœ teneritudinis , quos pisciculos vocabat, institueret, ut nalanli sibi inler femina versa- rentur ac luderent, lingua mursuque ternira appetentes (ejus geni- talia cupienles), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum lamen lacté depulsos, inguini ccu papilla; adinoveret: pronior sane ad id genus libidinis et natuià et xtale.

(3 Ibid , in Calig , cap. XXIV et XXXVI. — Dio., Mb. LIX.

(4/ Eutrop., in Caj . Calig.

(5) Suet., in Calig., cap. XXIV.

(6) Ibid-, cap. XXV.

(7j Ibid , in Claud , cap. XXXIII.


LA LINGUANMANIE 21î3

sence de Claude, qui se divertissait à Ostie (1), et donnant l'essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,se prostitueraux vils embrassements de gladiateurs, d'esclaves et de soldats (2).

Digne fils de l'adultère et incestueux Domitius TEnobar- bus (5) et d'une mère méchante et. corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance, Néron se livre à d'incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée d'une familiarité criminelle avec son frère Caligula (4). Il la fait ensuite massacrer, ainsi que son épouse Oclavie, qu'il sacrifie à la jalousie de l'adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également par un coup de pied qu'il lui donne dans le ventre (5). Méprisant toutes les lois de la décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria, et prend pour femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir fait extirper les testicules (0); puis se fait épouser par Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme lubricité (7).

Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée. où Tibère, dans les ombres de cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable prostitution de son corps <8)- puis devient l'assassin de sa mère Sextilia, qu'il fait mourir de faim.

(1) Ibid , in Claiid., cap XXVI. — Tacit., Ann. II. — I)in, Mb LX, pag. 680, B.

2) Voyez Juvcnal, liv. Il, sal 6. — Scet., in Ciuud , cap XX\ I.

(5' Tacit., Ann. IV. — Suet,, in Mer., cap. VII.

(4) Tacit , Ann. XIV. — Suet., in Caliy., cap. XXIV.

\,'j) Tacit., Ann. XVI. — Suet , in Mer., cap. XXXV.

(6; Suet., in Mer , cap. XXV1I1. — Auree. Victor, Epilom Xu iiilin., in Mer.

(7i Ibid , cap. XXIX.

(8) Ibid., in Vitelt. cap. II : Sali vis nielle conimixiis, née clam a ut raro, sed quolidie ac palàm arlcrias el fauccs pro remédia l'ovibai. Voyez la Linguanmanic, pag 129. — Tacit., Ann. XI.


'214 NOTES SUR


Vespasien, passionnément amoureux fie Cénis, affranchie d'Antoine, mère de Claude, entretient cette concubine dans son palais, et la traite comme si elle eût été son épouse légitime (1).

Tile, pendant son expédition contre les Juifs, se pas- sionne pour la reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accoide les dernières faveurs (2). De retour à Rome, où il s'est fait suivre de sa maîtresse, pour en avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme Manie Furnille, et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, passant des nuits en- tières dans des débauches de table et se livrant aux plus infâmes plaisirs (5). Puis il renvoie cette reine en Judée, quoique à contre-cœur (4), après avoir fait massacrer bru- talement le consul Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le vain prétexte qu'il avait violé Bérénice (5).

Domitia Longina, lille de DomitiusCorbulo, d'une beauté admirable, mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal, devient une des plus débau- chées courtisanes de Rome; elle livre ses charmes à Domi- tien, qui l'enlève brutalement à iElius Lamia, son mari(IS). Mais bientôt dégoûté d'une femme dont la possession lui avait coûté si peu de peine, il s'enflamme pour Julie Sabine, sa nièce (7; , et, pour la posséder librement, il répudie sou épouse Domitia, qui se prostitue publiquement à la popu- lace et au comédien Paris, dont elle devient folle d'amour (8),

(1) Si et., in Vesp., cap. III.

i2) pEpEvÉXY) xoù tS TtTw cnjveyiyvèTO . El Bérénice cœpil cum Tilo coire Tacit , Hisl. V.

\â) Suet , in Tit., cap II

l4) Al> urbc diniisil invilus invitant. Ibid.

(S) AniEL. Victuh, Epist. X, § 4.

(Cj Dio, Excerp. pcr Vales. -- Dm, lib LXVII. — Suit., in Vomit , cap I.

7| Ibid., cap. XXII

|8 Ibid cap. III. - XirniL. , LXVII, pag 7a9, K.


LA LINGUANMANIE 215


et qu'il l'ait massacrer en pleine rue. Fnsuite, rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui demande cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (1), après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un breuvage qu'il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs incestueuses amours (2) . homme profondément immoral, qui s'abandonna dans ses bains aux plus monstrueuses tur- pitudes avec les femmes les plus dissolues; qui se souilla par de sanglantes exécutions, et qui fut massacré dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour qu'il avait proscrits (5).

Sabine, femme de l'empereur Adrien, se livre aux em- brassements adultères de plusieurs patriciens; et l'épouse de Marc-Aurèle, Faustine, devient éperduement amoureuse d'un gladiateur.

Commode, né de l'adultère Faustine, fdle d'Antonin, ne dément point son origine : il se livre dans son palais à la lascivelé de trois cents concubines et assassine sa sœur Lu- cilla. Caracalla se souille du sang de son frère et épouse sa belle-mère Julie, dont la beauté égalait I impudence (4). Héliogabale aime son eunuque Hiéroclès avec un délire si effréné, « ut eidem inguina oscularetur, floralia sacra se asserens celebrare (5). » Mais énervé par le luxe et les dé- bauches, incapable par lui-même d'assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue toutes les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves, se faisant donner le nom de Bassiana, et recherchant avec emportement les criminels plaisirs de la bestialité (6).

(1) Di\ cap. Altl.

(2) Ibid., cap. XXII. — Dio., lib. XVI. — Plin , Epist. II.

(3) Suet., cap. XXIII. — Acbel. Vict., Epist. Il, 7. — Dio, lib. LXY11I.

(4) Cum Julia novcrca Bassiani Caracallœ ci sinum nurlasset : Vel- lem, inquit, si liceret. At i I la : Si libet, licet. An nescis te imperafo- rera esse, et leges darc, non accipere?

(5) Ml. L/vmprid., in Heliog., cap. V.

(6) Per cunta cava corporis libidinem recipiens, et eum fruclum


21 G NOTES SUR


Je finirai cette honteuse description «les mœurs de l'anti- quité par une petite nomenclature que j'ajoute à celle déjà citée par iVlirabeau (1), pour faire voir à quel degré de cor- ruption étaient montées la luxure et les turpitudes des Grecs et des Romains du temps de l'empire :

AEffêiàÇeiv, XetxàÇetv, obscœnum turpitudinis genus, quo viri inguina puerorum vel virorum ore et labiis tractabant, inrumationem aliàs vocatam (2) ; exsu* fji're, fellare, oris stuprum; habitudes monstrueuses des femmes de Lesbos, aujourd'hui Mételin, île de l'Archipel, autrefois la mer Egée.

iKpviaÇetv, siphniassare, vice honteux des habitants de 1 île de Syphnos, aujourd'hui Sifanto, situé dans l'Archipel. Cette expression, selon Suidas, était passée en proverbe et signifiait to à7ix£a6ai t?,ç Tcvyriç (tûv 7raï3wv) SaxxvXw, quod est manum admovere postico puerorum.

KXivo7rà),7iv, lecti palcpstrum libidinis fcedum exerci- tium Domitianvmvocassedicit Aurel. Y\ct.,Epist.I\,7.

Tpigouaav, mulieres quw sese exercent ôXîaëw. Ttew, priapulo (o), et inter se libidinis coitum obibant, et quœ ngabnt xpiëàç vel frictrix dicebatur.

Massare, pélris^ement de tout le corps nu au sortir du bain, manœuvre qui consiste à faire malaxer mollement, par des mains féminines, toutes les articulations qu'elles font craquer; ce qui, dit-on, délasse beai.coup et procure de la volupté (4).

Pririrf, stringulis. scalpendi libidine ardere. Co- lum., Vil, 5.

wtae prtceipuum cxislimans, si dignus atque aplus libidini plurimo- rum vîderetor. Ibid.

(1) Voyez In Linquanmanie, page 125.

(2) Voyez Sfercurialis et Suétone, Vie de Tibère, ch. XLV. (3! Jacob. WolfT, de Amulelis, eap. I, sect. 1, page 9.

(A) Percurril agili corpus arte tractatrix,

Manumque dectam spargil omnibus niembris.

Martial, lib III, Epig. LXXXIII.


LA LINGUANMAN1E J 1 7

Pebicare, masculum inire. Cat., XXï. A.

Lichenare, in colla, pectnsque, ac manus fwdu cutis furfure (sucer). Plin., XXVI, 1.

Lighrire, ore hiante exceptare naturam. Sen. de Benef., IV, 5Î. — Cunnilingus, obscccnitatis in foui- nas reus. Suct., in Tib. et Claud., cap. XLV et XV.

Spinthrie, qui muliebria patiebantur . Suet.. in Tib., c. XLIII.

SrxLAMi,qui sesemutuo in sellis construpabant. Ibid.

Et une infinité d'autres expressions dégoûtantes, telles que crissare, fricare, cevere, irrutnare, triobolare, in fibulare, qui dénotent avec quel raffinement de volupté honteuse les Grecs et les Romains attisaient le feu d'un amour déréglé.

Ici je m'arrête, et je conclus de ces recherches que l'homme, malgré sa fière raison, est, beaucoup plus que l'animal, entraîné aux voluptés désordonnées; que, dès le berceau du monde, et principalement chez le peuple juif, il s'est plongé dans les vices les plus houleux ; que ce peuple, quoique conduit visiblement par l'Éternel lui- même, ne valait pas mieux que les païens; que les gouver- nements despotiques ont favorisé la dissolution des mœurs, pour établir leur domination; que les débauches infâmes signalent ordinairement la ruine des empires, et que les mœurs s'améliorent au fur et à mesure que les lumières de la civilisation se répandent dans les sociétés.


fin des notes.


TABLE DES MATIÈRES


ava>t-propos.

Préface de l'éditeur de 1835.


Anagogie.

L'Anélïtroïde.

L'Isciia.

La Tropoïde.

Le Thalaba.

L'Anandryke.

L'Akropodie.


EKOTIKA BTBLION.

Notes sur l'Anagogie. Notes sur l'Anélytroïde. Notes sur Tlscha. Notes sur la Tiopoïde. Notes sur le Thalaba. Notes sur l'Anandryne. Notes sur l'Akropodie.


135

17 141

27 148

35 15!

45 162

57 175

71 177


220 table des matières

Kadhésch. 85

Notes sur le Kadhésch. 182

BÉHÉMAH. 95

Notes sur le Béhémah. 188

L'Anoscopib. 107

Notes sur l'Anoscopie. 190>

L» LlNGIJANM AME. 1 I"

Notes sur la Linguanmanie. 199


Mirabeau, Honore Gabriel

fRiquetti, comte de Srotika biblion Ed. rev. et cor.






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