La courtisane amoureuse
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La courtisane amoureuse[1] (ca. 1735) is a painting by Pierre Subleyras. It was inspired by a tale of Jean de la Fontaine. It is located at the Musée du Louvre.
Full text of La Fontaine story
Le jeune Amour, bien qu'il ait la façon D'un dieu qui n'est encor qu'à sa leçon, Fut de tout temps grand faiseur de miracles. En gens coquets il change les Catons. Par lui les sots deviennent des oracles. Par lui les loups deviennent des moutons. Il fait si bien que l'on n'est plus le même: Témoin Hercule et témoin Polyphème, Mangeurs de gens. L'un, sur un roc assis, Chantait aux vents ses amoureux soucis; Et pour charmer sa nymphe joliette Taillait sa barbe, et se mirait dans l'eau. L'autre changea sa massue en fuseau Pour le plaisir d'une jeune fillette. J'en dirais cent: Boccace en rapporte un Dont j'ai trouvé l'exemple peu commun. C'est de Chimon jeune homme tout sauvage, Bien fait de corps, mais ours quant à l'esprit, Amour le lèche, et tant qu'il le polit. Chimon devint un galant personnage. Qui fit cela? deux beaux yeux seulement. Pour les avoir aperçus un moment, Encore à peine, et voilés par le somme, Chimon aima, puis devint honnête homme. Ce n'est le point dont il s'agit ici: Je veux conter comme une de ces femmes Qui font plaisir aux enfants sans souci Put en son coeur loger d'honnêtes flammes. Elle était fière, et bizarre surtout. On ne savait comme en venir à bout.
Rome, c'était le lieu de son négoce. Mettre à ses pieds la mitre avec la crosse C'était trop peu; les simples monseigneurs N'étaient d'un rang digne de ses faveurs. Il lui fallait un homme du Conclave; Et des premiers, et qui fût son esclave; Et même encore il y profitait peu, A moins que d'être un cardinal neveu. Le Pape enfin, s'il se fût piqué d'elle, N'aurait été trop bon pour la donzelle. De son orgueil ses habits se sentaient. Force brillants sur sa robe éclataient, La chamarrure avec la broderie. Lui voyant faire ainsi la renchérie, Amour se mit en tête d'abaisser Ce coeur si haut; et pour un gentilhomme Jeune, bien fait, et des mieux mis de Rome, Jusques au vif il voulut la blesser. L'adolescent avait pour nom Camille; Elle Constance. Et bien qu'il fût d'humeur Douce, traitable, à se prendre facile, Constance n'eut sitôt l'amour au coeur, Que la voilà craintive devenue. Elle n'osa déclarer ses désirs D'autre façon qu'avecque des soupirs. Auparavant pudeur ni retenue Ne l'arrêtaient; mais tout fut bien changé. Comme on n'eût cru qu'Amour se fût logé En coeur si fier, Camille n'y prit garde. Incessamment Constance le regarde; Et puis soupirs, et puis regards nouveaux; Toujours rêveuse au milieu des cadeaux: Sa beauté même y perdit quelque chose: Bientôt le lis l'emporta sur la rose. Avint qu'un soir Camille régala De jeunes gens: il eut aussi des femmes. Constance en fut. La chose se passa Joyeusement; car peu d'entre ces dames Etaient d'humeur à tenir des propos De sainteté ni de philosophie. Constance seule étant sourde aux bons mots Laissait railler toute la compagnie. Le souper fait, chacun se retira. Tout dès l'abord Constance s'éclipsa, S'allant cacher en certaine ruelle. Nul n'y prit garde: et l'on crut que chez elle, Indisposée, ou de mauvaise humeur, Ou pour affaire, elle était retournée. La compagnie étant donc retirée, Camille dit à ses gens, par bonheur, Qu'on le laissât; et qu'il voulait écrire. Le voilà seul, et comme le désire Celle qui l'aime, et qui ne sait comment Ni l'aborder, ni par quel compliment Elle pourra lui déclarer sa flamme. Tremblante enfin, et par nécessité, Elle s'en vient. Qui fut bien étonné, Ce fut Camille. Eh quoi, dit-il, Madame, Vous surprenez ainsi vos bons amis?
Il la fit seoir; et puis s'étant remis: Qui vous croyait, reprit-il, demeurée? Et qui vous a cette cache montrée? - L'Amour, dit-elle. A ce seul mot sans plus Elle rougit; chose que ne font guère Celles qui sont prêtresses de Vénus: Le vermillon leur vient d'autre manière. Camille avait déjà quelque soupçon Que l'on l'aimait: il n'était si novice Qu'il ne connût ses gens à la façon; Pour en avoir un plus certain indice, Et s'égayer, et voir si ce coeur fier Jusques au bout pourrait s'humilier, Il fit le froid. Notre amante en soupire. La violence enfin de son martyre La fait parler: elle commence ainsi: Je ne sais pas ce que vous allez dire De voir Constance oser venir ici Vous déclarer sa passion extrême. Je ne saurais y penser sans rougir; Car du métier de nymphe me couvrir, On n'en est plus dès le moment qu'on aime. Puis, quelle excuse! Hélas si le passé Dans votre esprit pouvait être effacé! Du moins, Camille, excusez ma franchise. Je vois fort bien que quoi que je vous dise Je vous déplais. Mon zèle me nuira. Mais nuise ou non, Constance vous adore: Méprisez-la, chassez-la, battez-la; Si vous pouvez, faites-lui pis encore; Elle est à vous. Alors le jouvenceau; Critiquer gens m'est, dit-il, fort nouveau; Ce n'est mon fait: et toutefois, Madame, Je vous dirai tout net que ce discours Me surprend fort; et que vous n'êtes femme Qui dût ainsi prévenir nos amours. Outre le sexe, et quelque bienséance Qu'il faut garder, vous vous êtes fait tort. A quel propos toute cette éloquence? Votre beauté m'eût gagné sans effort, Et de son chef. Je vous le dis encor: Je n'aime point qu'on me fasse d'avance. Ce propos fut à la pauvre Constance Un coup de foudre. Elle reprit pourtant: J'ai mérité ce mauvais traitement: Mais ose-t-on vous dire sa pensée? Mon procédé ne me nuirait pas tant, Si ma beauté n'était point effacée. C'est compliment, ce que vous m'avez dit: J'en suis certaine, et lis dans votre esprit: Mon peu d'appas n'a rien qui vous engage. D'où me vient-il? je m'en rapporte à vous. N'est-il pas vrai que naguère, entre nous, A mes attraits chacun rendait hommage? Ils sont éteints ces dons si précieux. L'amour que j'ai m'a causé ce dommage. Je ne suis plus assez belle à vos yeux. Si je l'étais, je serais assez sage. - Nous parlerons tantôt de ce point-là, Dit le galant: il est tard, et voilà Minuit qui sonne; il faut que je me couche.
Constance crut qu'elle aurait la moitié D'un certain lit que d'un oeil de pitié Elle voyait: mais d'en ouvrir la bouche, Elle n'osa de crainte de refus. Le compagnon feignant d'être confus Se tut longtemps; puis dit: Comment ferai-je? Je ne me puis tout seul déshabiller. - Et bien, Monsieur, dit-elle, appellerai-je? - Non, reprit-il, gardez-vous d'appeler. Je ne veux pas qu'en ce lieu l'on vous voie, Ni qu'en ma chambre une fille de joie Passe la nuit au su de tous mes gens. - Cela suffit, Monsieur, repartit-elle. Pour éviter ces inconvénients, Je me pourrais cacher en la ruelle: Mais faisons mieux, et ne laissons venir Personne ici: l'amoureuse Constance Veut aujourd'hui de laquais vous servir. Accordez-lui pour toute récompense Cet honneur-là. Le jeune homme y consent. Elle s'approche; elle le déboutonne; Touchant sans plus à l'habit, et n'osant Du bout du doigt toucher à la personne. Ce ne fut tout, elle le déchaussa. Quoi de sa main! quoi! Constance elle-même! Qui fut-ce donc? Est-ce trop que cela? Je voudrais bien déchausser ce que j'aime. Le compagnon dans le lit se plaça; Sans la prier d'être de la partie. Constance crut dans le commencement Qu'il la voulait éprouver seulement: Mais tout cela passait la raillerie. Pour en venir au point plus important: Il fait, dit-elle, un temps froid comme glace: Où me coucher? Camille Partout où vous voudrez. Constance Quoi sur ce siège? Camille Et bien non; vous viendrez Dedans mon lit. Constance Délacez-moi, de grâce. Camille Je ne saurais; il fait froid; je suis nu; Délacez-vous. Notre amante ayant vu Près du chevet un poignard dans sa gaine, Le prend, le tire, et coupe ses habits, Corps piqué d'or, garnitures de prix, Ajustements de princesse et de reine. Ce que les gens en deux mois à grand'peine Avaient brodé, périt en un moment: Sans regretter ni plaindre aucunement Ce que le sexe aime plus que sa vie. Femmes de France, en feriez-vous autant? Je crois que non, j'en suis sûr, et partant Cela fut beau sans doute en Italie. La pauvre amante approche en tapinois, Croyant tout fait, et que pour cette fois Aucun bizarre et nouveau stratagème Ne viendrait plus son aise reculer. Camille dit: C'est trop dissimuler: Femme qui vient se produire elle-même N'aura jamais de place à mes côtés: Si bon vous semble, allez vous mettre aux pieds.
Ce fut bien là qu'une douleur extrême Saisit la belle; et si lors par hasard Elle avait eu dans ses mains le poignard, C'en était fait: elle eût de part en part Percé son coeur. Toutefois l'espérance Ne mourut pas encor dans son esprit. Camille était trop connu de Constance; Et que ce fût tout de bon qu'il eût dit Chose si dure, et pleine d'insolence, Lui qui s'était jusque-là comporté En homme doux, civil, et sans fierté, Cela semblait contre toute apparence. Elle va donc en travers se placer Aux pieds du sire; et d'abord les lui baise, Mais point trop fort, de peur de le blesser. On peut juger si Camille était aise. Quelle victoire! Avoir mis à ce point Une beauté si superbe et si fière! Une beauté!. . . Je ne la décris point; Il me faudrait une semaine entière; On ne pouvait reprocher seulement Que la pâleur à cet objet charmant, Pâleur encor dont la cause était telle Qu'elle donnait du lustre à notre belle. Camille donc s'étend, et sur un sein Pour qui l'ivoire aurait eu de l'envie, Pose ses pieds, et, sans cérémonie, Il s'accommode et se fait un coussin: Puis feint qu'il cède aux charmes de Morphée. Par les sanglots notre amante étouffée Lâche la bonde aux pleurs cette fois-là. Ce fut la fin. Camille l'appela, D'un ton de voix qui plut fort à la belle. Je suis content, dit-il, de votre amour: Venez, venez, Constance, c'est mon tour. Elle se glisse; et lui s'approchant d'elle: M'avez-vous cru si dur et si brutal Que d'avoir fait tout de bon le sévère? Dit-il d'abord, vous me connaissez mal: Je vous voulais donner lieu de me plaire. Or bien, je sais le fond de votre coeur; Je suis content, satisfait, plein de joie, Comblé d'amour: et que votre rigueur, Si bon lui semble, à son tour se déploie: Elle le peut: usez-en librement. Je me déclare aujourd'hui votre amant, Et votre époux; et ne sais nulle dame, De quelque rang et beauté que ce soit, Qui vous valût pour maîtresse et pour femme; Car le passé rappeler ne se doit Entre nous deux. Une chose ai-je à dire: C'est qu'en secret il nous faut marier. Il n'est besoin de vous spécifier Pour quel sujet: cela vous doit suffire. Même il est mieux de cette façon-là; Un tel hymen à des amours ressemble; On est époux et galant tout ensemble. L'histoire dit que le drôle ajouta: Voulez-vous pas, en attendant le prêtre, A votre amant vous fier aujourd'hui? Vous le pouvez, je vous réponds de lui; Son coeur n'est pas d'un perfide et d'un traître. A tout cela Constance ne dit rien. C'était tout dire: il le reconnut bien, N'étant novice en semblables affaires. Quant au surplus, ce sont de tels mystères, Qu'il n'est besoin d'en faire le récit.
Voilà comment Constance réussit. Or faites-en, nymphes, votre profit. Amour en a dans son académie, Si l'on voulait venir à l'examen, Que j'aimerais pour un pareil hymen, Mieux que mainte autre à qui l'on se marie. Femme qui n'a filé toute sa vie Tâche à passer bien des choses sans bruit. Témoin Constance, et tout ce qui s'ensuit, Noviciat d'épreuves un peu dures: Elle en reçut abondamment le fruit. Nonnes je sais qui voudraient chaque nuit En faire un tel à toutes aventures. Ce que possible on ne croira pas vrai, C'est que Camille en caressant la belle, Des dons d'Amour lui fit goûter l'essai. L'essai? je faux: Constance en était-elle Aux éléments? Oui, Constance en était Aux éléments: ce que la belle avait Pris et donné de plaisirs en sa vie Compter pour rien jusqu'alors se devait. Pourquoi cela? Quiconque aime le die. Nicaise Un apprenti marchand était, Qu'avec droit Nicaise on nommait; Garçon très neuf, hors sa boutique Et quelque peu d'arithmétique; Garçon novice dans les tours Qui se pratiquent en amours. Bons bourgeois du temps de nos pères S'avisaient tard d'être bons frères. Ils n'apprenaient cette leçon Qu'ayant de la barbe au menton. Ceux d'aujourd'hui, sans qu'on les flatte, Ont soin de s'y rendre savants Aussi tôt que les autres gens. Le Jouvenceau de vieille date, Possible un peu moins avancé, Par les degrés n'avait passé. Quoi qu'il en soit le pauvre sire En très beau chemin demeura, Se trouvant court par celui-là, C'est par l'esprit que je veux dire. Une belle pourtant l'aima: C'était la fille de son maître; Fille aimable autant qu'on peut l'être, Et ne tournant autour du pot; Soit par humeur franche et sincère, Soit qu'il fût force d'ainsi faire, Etant tombée aux mains d'un sot. Quelqu'un de trop de hardiesse Ira la taxer, et moi non: Tels procédés ont leur raison. Lorsque l'on aime une déesse, Elle fait ces avances-là: Notre belle savait cela. Son esprit, ses traits, sa richesse, Engageaient beaucoup de jeunesse A sa recherche: heureux serait Celui d'entre eux qui cueillerait, En nom d'Hymen, certaine chose Qu'à meilleur titre elle promit Au jouvenceau ci-dessus dit. Certain dieu parfois en dispose, Amour nommé communément. Il plut à la belle d'élire Pour ce point l'apprenti marchand. Bien est vrai (car il faut tout dire) Qu'il était très bien fait de corps, Beau, jeune, et frais: ce sont trésors Que ne méprise aucune dame, Tant soit son esprit précieux. Pour une qu'Amour prend par l'âme, Il en prend mille par les yeux. Celle-ci donc, des plus galantes, Par mille choses engageantes Tâchait d'encourager le gars, N'était chiche de ses regards, Le pinçait, lui venait sourire, Sur les yeux lui mettait la main, Sur le pied lui marchait enfin. A ce langage il ne sut dire Autre chose que des soupirs, Interprètes de ses désirs. Tant fut, à ce que dit l'histoire, De part et d'autre soupiré, Que, leur feu dûment déclaré, Les jeunes gens, comme on peut croire, Ne s'épargnèrent ni serments, Ni d'autres points bien plus charmants; Comme baisers à grosse usure; Le tout sans compte et sans mesure. Calculateur que fût l'amant, Brouiller fallait incessamment: La chose était tant infinie Qu'il y faisait toujours abus: Somme toute, il n'y manquait plus Qu'une seule cérémonie. Bon fait aux filles l'épargner. Ce ne fut pas sans témoigner Bien du regret, bien de l'envie: Par vous, disait la belle amie, Je me la veux faire enseigner, Ou ne la savoir de ma vie. Je la saurai, je vous promets: Tenez-vous certain désormais De m'avoir pour votre apprentie. Je ne puis pour vous que ce point. Je suis franche; n'attendez point Que par un langage ordinaire Je vous promette de me faire Religieuse, à moins qu'un jour L'hymen ne suive notre amour.
Cet hymen serait bien mon compte N'en doutez point; mais le moyen? Vous m'aimez trop pour vouloir rien Qui me pût causer de la honte. Tels et tels m'ont fait demander; Mon père est prêt de m'accorder. Moi, je vous permets d'espérer Qu'à qui que ce soit qu'on m'engage, Soit conseiller, soit président, Soit veille ou jour de mariage, Je serai vôtre auparavant, Et vous aurez mon pucelage. Le garçon la remercia Comme il put. A huit jours de là, Il s'offre un parti d'importance. La belle dit à son ami: Tenons-nous-en à celui-ci; Car il est homme, que je pense, A passer la chose au gros sas. La belle en étant sur ce cas, On la promet; on la commence: Le jour des noces se tient prêt. Entendez ceci, s'il vous plaît. Je pense voir votre pensée Sur ce mot-là de commencée: C'était alors, sans point d'abus, Fille promise et rien de plus. Huit jours donnés à la fiancée, Comme elle appréhendait encor Quelque rupture en cet accord, Elle diffère le négoce Jusqu'au propre jour de la noce; De peur de certain accident Qui les fillettes va perdant. On mène au moutier cependant Notre galande encor pucelle. Le oui fut dit à la chandelle. L'époux voulut avec la belle S'en aller coucher au retour. Elle demande encor ce jour, Et ne l'obtient qu'avecque peine. Il fallut pourtant y passer. Comme l'aurore était prochaine, L'épouse au lieu de se coucher S'habille: on eût dit une reine, Rien ne manquait aux vêtements, Perles, joyaux, et diamants: Son épousé la faisait dame. Son ami, pour la faire femme, Prend heure avec elle au matin. Ils devaient aller au jardin, Dans un bois propre à telle affaire. Une compagne y devait faire Le guet autour de nos amants, Compagne instruite du mystère, La belle s'y rend la première, Sous le prétexte d'aller faire Un bouquet, dit-elle à ses gens. Nicaise, après quelques moments, La va trouver; et le bon sire, Voyant le lieu, se met à dire: Qu'il fait ici d'humidité! Foin! votre habit sera gâté. Il est beau: ce serait dommage. Souffrez, sans tarder davantage, Que j'aille quérir un tapis. - Eh mon Dieu laissons les habits; Dit la belle toute piquée. Je dirai que je suis tombée. Pour la perte, n'y songez point: Quand on a temps si fort à point, Il en faut user; et périssent Tous les vêtements du pays; Que plutôt tous les beaux habits. Soient gâtés, et qu'ils se salissent, Que d'aller ainsi consumer Un quart d'heure: un quart d'heure est cher: Tandis que tous les gens agissent Pour ma noce, il ne tient qu'à vous D'employer des moments si doux. Ce que je dis ne me sied guère: Mais je vous chéris, et vous veux Rendre honnête homme si je peux. - En vérité, dit l'amoureux, Conserver étoffe si chère Ne sera point mal fait à nous. Je cours; c'est fait; je suis à vous; Deux minutes feront l'affaire. Là-dessus il part sans laisser Le temps de lui rien répliquer. Sa sottise guérit la dame: Un tel dédain lui vint en l'âme, Qu'elle reprit dès ce moment Son coeur que trop indignement Elle avait placé: quelle honte! Prince des sots, dit-elle en soi, Va, je n'ai nul regret de toi: Tout autre eût été mieux mon compte. Mon bon ange a considéré Que tu n'avais pas mérité Une faveur si précieuse. Je ne veux plus être amoureuse Que de mon mari; j'en fais voeu; Et de peur qu'un reste de feu A le trahir ne me rengage, Je vais, sans tarder davantage, Lui porter un bien qu'il aurait, Quand Nicaise en son lieu serait.
A ces mots, la pauvre épousée Sort du bois, fort scandalisée. L'autre revient, et son tapis: Mais ce n'est plus comme jadis. Amants, la bonne heure ne sonne A toutes les heures du jour. J'ai lu dans l'alphabet d'amour, Qu'un galant près d'une personne N'a toujours le temps comme il veut: Qu'il le prenne donc comme il peut, Tous délais y font du dommage Nicaise en est un témoignage. Fort essouflé d'avoir couru, Et joyeux de telle prouesse, Il s'en revient, bien résolu D'employer tapis et maîtresse. Mais quoi, la dame au bel habit, Mordant ses lèvres de dépit, Retournait voir la compagnie, Et, de sa flamme bien guérie, Possible allait dans ce moment, Pour se venger de son amant, Porter à son mari la chose Qui lui causait ce dépit-là. Quelle chose? c'est celle-là Que fille dit toujours qu'elle a. Je le crois; mais d'en mettre là Mon doigt au feu, ma foi je n'ose: Ce que je sais, c'est qu'en tel cas Fille qui ment ne pèche pas. Grâce à Nicaise, notre belle, Ayant sa fleur en dépit d'elle, S'en retournait tout en grondant; Quand Nicaise, la rencontrant: A quoi tient, dit-il à la dame, Que vous ne m'ayez attendu? Sur ce tapis bien étendu Vous seriez en peu d'heure femme. Retournons donc sans consulter: Venez cesser d'être pucelle; Puisque je puis, sans rien gâter, Vous témoigner quel est mon zèle. - Non pas cela, reprit la belle; Mon Pucelage dit qu'il faut Remettre l'affaire à tantôt. J'aime votre santé, Nicaise; Et vous conseille auparavant De reprendre un peu votre vent. Or, respirez tout à votre aise. Vous êtes apprenti marchand; Faites-vous apprenti galant: Vous n'y serez pas si tôt maître. A mon égard, je ne puis être Votre maîtresse en ce métier. Sire Nicaise, il vous faut prendre Quelque servante du quartier. Vous savez des étoffes vendre, Et leur prix en perfection; Mais ce que vaut l'occasion, Vous l'ignorez, allez l'apprendre.
