Apologie de la secte Anandryne  

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Kunstformen der Natur (1904) by Ernst Haeckel
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Kunstformen der Natur (1904) by Ernst Haeckel

Apologie de la secte Anandryne, ou Exhortation d'une jeune tribade is the title of a 1784 text by Mathieu-François Pidansat de Mairobert.

The document -- amongst other things -- is also allegedly a printed copy of the 1778 speech by actress Françoise Raucourt, in which the statutes are read of a lesbian-erotic secret society, the "anandrynes" (Greek for manless) of "tribads".

The speaker, Raucourt, addresses herself to women, esp. aristocratic women and tries to convince them of the beauty of same sex love.

The Apologie was first published in 1784 in the tenth volume of L'Espion anglais and was often reprinted during the French Revolution, in 1793 as Anandria, ou Confession de Mlle Sappho, élève de la Gourdan, sur sa réception dans la secte anandryne and in the same yhear as La Nouvelle Sappho, ou Histoire de la secte anandryne, (Imprimerie de P.-F. Didot, Paris 1793).

The text mentions Madame Gourdan several times.

The fictional character of the Apologie has been the object of interest, as well as the concept of secret societies, see for example Jean de Reuillys Raucourt biography La Raucourt et ses amies (1909).

Contents

French blurb

Publiée en 1784, la Confession de Mademoiselle Sapho est avant tout un ouvrage érotique, grâce auquel le lecteur suivra l'héroïne au cœur d'une société de tribades, mais aussi lors de ses tentatives malheureuses avec les hommes. Ce " classique de la littérature lesbienne " perpétue la tradition - vraie ou fausse des sectes de femmes, tradition attestée depuis l'Antiquité par Juvénal. Cette Confession est aussi un libelle diffamatoire dont la clef permet de découvrir, derrière les héros de ces aventures, des personnalités de la fin du XVIIIe siècle. Son auteur, Matthieu-François Pidansat de Mairobert, était censeur royal. Soupçonné de rédiger secrètement des pamphlets pour la presse de Londres, il se serait suicidé en 1779. Alexandre Dumas et Poulet-Malassis - l'éditeur de Baudelaire - se sont enthousiasmés pour ce récit épicé et alerte, qui n'avait pas été réédité depuis longtemps.

Full text

La Secte des Anandrynes Confession de Mlle Sapho - 1 Confession d’une jeune fille (L’Espion anglais : Lettre IX) Mathieu-François Pidansat de Mairobert, « Confession d’une jeune fille (Lettre IX) », L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear, t. X, Éd. John Adamson, Londres, 1779-1784, pp. 179-208.

Lettre première Paris, ce 28 décembre 1778.

Il avait gelé un peu, Milord, dans la nuit de Noël, ce qui avait préparé une belle journée pour le lendemain. Dans la matinée, le temps était calme, le ciel beau, le soleil réchauffait l’atmosphère. Vers midi, il s’était rendu une grande affluence de monde aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, lieu ordinaire de la promenade en cette saison. C’est aussi où Monsieur le comte d’Aranda prend régulièrement l’air au moins une fois par jour. J’y avais rencontré ce seigneur ; je causais avec lui, lorsque nous remarquâmes un grand mouvement au bas de cette terrasse ; les suisses, les gardes du jardin accouraient de toutes parts, la foule les suivait. Nous approchâmes et nous reconnûmes assez distinctement la petite comtesse. Il faut vous rappeler que c’est ainsi qu’à la cour, où tout se peint en beau, on qualifie Madame Gourdan, la fameuse appareilleuse. Elle avait avec elle une nymphe très bien mise, très jolie, très jeune ; c’était encore une enfant. Celle-ci était un peu dérangée dans son ajustement et pleurait beaucoup ; quant à l’autre, elle avait un teint allumé, vomissait des imprécations et avait tout l’air d’une mégère. Elles étaient précédées d’un vieillard consterné de douleur et d’effroi, ayant la physionomie assez noble, mais vêtu comme un homme de campagne. Le bruit se répandit bientôt que ce paysan, cherchant sa fille, qui avait disparu de son village depuis quelque temps, avait cru la reconnaître à travers le vêtement élégant dans lequel il ne l’avait jamais vue ; qu’il était allé à elle, l’avait traitée durement, avait voulu s’en emparer et la reprendre, à quoi s’étaient opposées d’une part la mère abbesse, et de l’autre encore plus la fille, faisant semblant d’ignorer qui il était, ce qu’il lui disait, ce qu’il demandait, et que le rustre, furieux de se trouver ainsi méconnu, renié par son propre sang, lui avait donné une paire de soufflets, délit qui occasionnait tout le tumulte. On les conduisit au château pour prendre les ordres de Monsieur le gouverneur ou de l’officier commandant [1]. Le seigneur espagnol est amateur ; vous savez que je le suis pas mal. Nous nous intéressions au sort de la jeune personne et étions très empressés de savoir ce qui en serait décidé. En un instant, je vis se détacher de la promenade et courir au palais Monsieur Clos, le lieutenant général de la prévôté de l’hôtel [2] ; je ne doutai pas qu’il n’allât remplir ses fonctions ; le hasard voulait que je dînasse avec lui ce jour-là même, chez le marquis de �Villette, où il loge ; je m’en félicitai et je promis au comte de l’instruire à fond de toute l’aventure, le lendemain, sur la terrasse où nous nous donnâmes rendez-vous. J’avais conjecturé juste ; à son arrivée, Monsieur Clos nous confirma la vérité de rumeurs répandues dans le public. Il nous dit qu’il ne doutait pas que la jeune personne ne fût fille du paysan, mais que l’acte de correction qu’avait exercé envers elle ce père infortuné étant un délit grave et en lui-même, et à raison de sa publicité, et plus encore à cause du lieu royal, il n’avait pu se dispenser, quelque juste que fût au fond la réclamation du villageois, de l’envoyer en prison, tandis qu’il avait fait relâcher les deux femmes, à la charge de se rendre, à cinq heures de relevée, dans son hôtel, pour y être interrogées. Vous jugez que l’ardeur des convives fut grande d’en savoir le résultat. Il nous flatta de pouvoir satisfaire notre curiosité, de venir du moins nous retrouver. On l’attendit, et, en effet, vers les neuf heures, il nous apprit que l’affaire n’avait été que de conciliation ; qu’il l’avait arrangée sur-le-champ ; que cela avait entraîné bien des allées et venues qui l’avaient retenu jusqu’à ce moment. Suivant son récit, la fille se trouvait véritablement celle du paysan, mais, outre l’attrait qu’elle avait pour le libertinage qui ne lui permettait plus de vivre dans un village et dans la maison paternelle, elle était grosse et assez avancée, spectacle trop scandaleux sous le chaume. Enfin elle s’était mise sous la sauvegarde de l’Académie royale de musique en se faisant inscrire surnuméraire à ce théâtre, en sorte que ses père et mère n’avaient plus de droit sur elle [3]. Le vieillard, homme de bon sens, avait été obligé de se rendre à ces raisons et de se départir d’une autorité qu’il n’aurait pu désormais exercer que pour le malheur de sa fille, et pour le sien conséquemment. Monsieur Clos, croyant le dédommager, avait exigé que Madame Gourdan lui donnât une somme de vingt-cinq louis pour les frais de son voyage, mais le paysan, les rejetant avec horreur, avait déclaré qu’il ne voulait rien ; que l’infamie ne se couvrait point avec de l’argent ; qu’il n’avait d’autre parti à prendre que d’oublier qu’il eût jamais eu une fille. On admira l’énergique caractère du villageois, la noblesse de son refus ; on réfléchit sur la mauvaise étoile qui l’avait fait sortir de chez lui pour courir après sa fille, qui la lui faisait trouver sans pouvoir la ramener ni arrêter ses déportements et qui, pour récompense de tant de soins, de peines et de chagrins, l’avait fait conduire en prison. Ces réflexions philosophiques firent bientôt place à l’intérêt plus vif et plus naturel envers la jeune personne ; on redoubla de curiosité sur son compte, on pressa de questions Monsieur Clos, qui se mit à sourire et dit : « Messieurs, je vous ai réservé une surprise agréable, et sur laquelle vous ne comptez pas : j’ai renvoyé Madame Gourdan à ses fonctions et j’ai retenu Mademoiselle Sapho, c’est le nom de la nymphe ; si vous voulez me suivre et monter là-haut, vous souperez avec elle [4]. » Nous trouvâmes chez Monsieur Clos la plus charmante créature possible ; sa grossesse ne paraissait point, et elle avait sur sa physionomie toute l’ingénuité de l’enfance ; elle était encore émue de la scène de la journée ; des larmes roulaient dans ses yeux, car, à son âge, elle ne pouvait avoir perdu toute tendresse pour son père, qu’elle venait d’affliger si cruellement. �Les compliments, les fadeurs, les caresses dissipèrent facilement cette impression de tristesse. Elle reprit sa gaieté, on se rangea en cercle autour du feu, elle s’assit au milieu et nous raconta de la sorte son histoire : « Je suis du village de Villiers-le-Bel ; mon père est un laboureur qui vit assez bien en travaillant, lui, sa femme et ses enfants. Pour moi, les occupations de la campagne m’ont toujours répugné. Pendant que l’on était aux champs, on me laissait à la maison prendre soin du ménage, et je le prenais souvent très mal, ce qui me faisait souvent gronder et maltraiter. Mon caractère me porte uniquement à la coquetterie. Dès mon enfance, je goûtais un plaisir vif à me mirer dans les ruisseaux, dans les fontaines, dans un seau d’eau. Quand j’allais chez Monsieur le curé, je ne pouvais quitter le miroir. J’étais aussi fort propre pour mon compte ; je me lavais souvent le visage, je me décrassais les mains, j’arrangeais mes cheveux et mon bonnet de mon mieux ; j’étais enchantée quand J’entendais dire autour de moi par quelqu’un : “Elle est jolie, elle sera charmante.” Je passais la journée entière à soupirer après le dimanche, parce qu’on me donnait ce jour-là une chemise blanche, un juste brun, qui me prenait bien la taille et faisait ressortir la blancheur de ma peau, des souliers neufs, une petite dentelle à mon béguin. Quand je pouvais mettre la croix d’or de maman, sa bague, ses boucles d’argent, j’étais comblée. Au reste, oisiveté complète, la promenade, la course, la danse. J’étais parvenue ainsi à ma quinzième année ; j’étais grande fille, et tous mes défauts avaient crû avec l’âge. Il s’en développa bientôt de nouveaux : je devins lascive singulièrement. Sans savoir pourquoi, ni ce que je faisais, ni ce que je voulais, je me mettais nue dès que j’étais seule. Je me contemplais avec complaisance, je parcourais toutes les parties de mon corps, je caressais ma gorge, mes fesses, mon ventre ; je jouais avec le poil noir qui ombrageait déjà le sanctuaire de l’amour [5] ; j’en chatouillais légèrement l’entrée, mais je n’osais y faire aucune intromission ; cela me paraissait si étroit, si petit, que je craignais de me blesser. Cependant je sentais en cette partie un feu dévorant. Je me frottais avec délice contre les corps durs, contre une petite soeur que j’avais et qui, trop jeune pour travailler, restait avec moi. Un jour, ma mère, revenue des champs de meilleure heure, me surprit dans cet exercice ; elle entra en fureur, elle me traita comme la dernière des malheureuses ; elle me dit que j’étais un mauvais sujet qui ne serait jamais propre à rien, une dévergondée qui déshonorerait ma famille, une prostituée qu’il fallait envoyer au couvent de la Gourdan. Ces épithètes, dont je n’entendais pas le sens, ne me parurent injurieuses que parce qu’elles furent accompagnées de jurements et de coups si violents que je pris la résolution de quitter la maison paternelle et de m’enfuir. « Madame Gourdan avait, en effet, dès ce temps-là, une maison de campagne à Villiers-le-Bel, où elle venait rarement, mais où elle envoyait ses filles malades, celles qu’il fallait accoucher en particulier, celles qu’elle voulait receler. Au reste, une maison propre à tous les usages secrets, à toutes les opérations clandestines de son métier. Elle était en conséquence écartée, isolée, entourée de bois, d’un accès difficile. On n’y parlait à la porte que par une petite grille, et tous ces dehors, assez semblables à ceux d’un monastère, s’accordaient pour moi, ignorant encore ce qui s’y pratiquait, à la dénomination de couvent que les paysans, par dérision, lui donnaient généralement. Je ne connaissais même les véritables couvents que par ouï-dire, et simplement comme des prisons qui me faisaient horreur. Il n’en était pas de même de celui de Madame Gourdan. J’en voyais les novices sortir très parées, riant, chantant, dansant, surtout ne faisant rien de la journée, car elles se répandaient souvent dans le village. Elles y venaient acheter du laitage, des fruits, et payaient bien cher, ce qui les rendait agréables. Je résolus de �suivre le conseil de maman et d’essayer de celui-là. Je recelai mon dessein ; je m’efforçai même de me rendre plus utile et attendis le jour où je saurais que Madame Gourdan serait à sa maison. « Elle y eut affaire quelque temps après ma scène avec maman. Je courus chez elle le lendemain matin et lui fis part de ma vocation ; elle m’avait lorgnée depuis plusieurs mois — à ce qu’elle m’a depuis assuré —, elle me reçut avec joie, me caressa, me donna des bonbons, me dit que je lui convenais fort, que j’étais d’une figure à faire fortune, mais qu’elle ne pouvait me prendre sans le consentement de mes parents. Je me mis à pleurer et à lui exposer que je n’oserais jamais leur en parler. Alors, sûre de ma discrétion : “Eh bien, dit-elle, vous avez raison, ne leur dites mot ; je pars demain matin, à onze heures ; devancez-moi ; trouvez-vous, comme par hasard, sur ma route, je vous prendrai dans mon carrosse et vous emmènerai à Paris. Du reste, vous n’avez besoin d’aucun paquet, vous ne manquerez de rien avec moi.” Je la remerciai, l’embrassai de tout mon coeur et exécutai de point en point ce qu’elle m’avait prescrit. Elle avait pris, de son côté, les précautions nécessaires à sa sûreté [6] : elle avait renvoyé son carrosse à vide ; elle avait emprunté celui d’un prélat respectable, qui était venu en ce lieu pour éviter le scandale ; elle s’était embarquée seule dedans ; elle m’avait déposée, au faubourg Saint-Laurent, dans l’appartement d’un garde du corps, son ami, qui était à Versailles. Là, elle s’était mise dans un fiacre et était rentrée chez elle, de façon à ne laisser aucun vestige de mon enlèvement, et à se soustraire à toutes les recherches. Aussi, quelque soupçon qu’eût mon père, quelque diligence qu’il mît à me poursuivre, ii ne put rien découvrir et n’a du ensuite qu’au hasard ce qu’il n’avait pu obtenir des plus hautes protections et de la police la plus vigilante. Mais ces poursuites intriguèrent ma conductrice au point qu’elle fut plusieurs jours sans oser me faire venir chez elle, sans venir ni oser envoyer où j’étais. Elle s’y rendit enfin un soir. « Cependant j’étais restée entre les mains de la gouvernante du garde du corps, duègne sûre, qui m’avait choyée de son mieux, m’avait fait manger et coucher avec elle, et m’avait apparemment si bien visitée durant mon sommeil, qu’au moment où Madame Gourdan parut, j’entendis qu’elle lui dit à l’oreille : “Vous avez trouvé un Pérou dans cette enfant. Elle est pucelle, sur mon honneur, si elle n’est pas vierge, mais elle a un clitoris diabolique. Elle sera plus propre aux femmes [7] qu’aux hommes. Nos tribades renommées doivent vous payer cette acquisition au poids de l’or.” Madame Gourdan, ayant vérifié le fait, écrivit sur-le-champ à Madame de Furiel, que vous connaissez sans doute tous, au moins de réputation, pour la prévenir de sa découverte [8]. Celle-ci m’envoya chercher avec la même diligence et me fit conduire à sa petite maison. La femme de chambre, qui était venue me prendre mystérieusement en brouette, me fit entrer d’abord dans une espèce de chaumière, en sorte que je crus être retournée au village. Nous traversâmes encore une cour où, quoiqu’il y eût une porte charretière, des écuries, des remises, je vis aussi des étables, une laiterie, des poules, des dindons, des pigeons, ce qui s’accordait assez à mon idée. Je fus enfin détrompée quand on eut ouvert une petite porte et que j’aperçus un superbe jardin de forme ovale, entouré de peupliers fort hauts qui en dérobaient la vue à tous les voisins. Au milieu était un pavillon, ovale aussi, surmonté d’une statue colossale, que j’ai su depuis être celle de la déesse Vesta. On y montait par neuf degrés qui l’entouraient de toutes parts. Je trouvai d’abord un vestibule éclairé de quatre torchères ; �des deux côtés étaient deux bassins où des naïades, de leurs mamelles, fournissaient de l’eau à volonté. À gauche était un billard et à droite un cabinet de bains où l’on me fit arrêter. On m’apprit que je ne verrais point la maîtresse du lieu que je n’eusse reçu les préparations nécessaires pour paraître en sa présence. En conséquence, on commença par me baigner ; on prit la mesure des premiers vêtements que je devais avoir. « Pendant le souper, ma conductrice m’entretint uniquement de la dame à qui j’allais appartenir, de ses charmes, de ses grâces, de ses bontés, du bonheur dont je jouirais avec elle, du dévouement absolu que je lui devais. J’étais si étonnée, si étourdie des objets nouveaux qui me frappaient de toutes parts, que je ne dormis pas de la nuit. Le lendemain, on me mena chez le dentiste de Madame de Furiel, qui visita ma bouche, m’arrangea les dents, les nettoya, me donna d’une eau propre à rendre l’haleine douce et suave. Revenue, on me mit de nouveau dans le bain ; après m’avoir essuyée légèrement, on me fit les ongles des pieds et des mains, on m’enleva les cors, les durillons, les callosités on m’épila dans les endroits où des poils follets mal placés pouvaient rendre au tact la peau moins unie ; on me peigna la toison, que j’avais déjà superbe, afin que dans les embrassements les touffes trop mêlées n’occasionnassent pas de ces croisements douloureux, semblables aux plis de rose qui faisaient crier les Sybarites [9]. Deux jeunes filles de la jardinière, accoutumées à cette fonction, me nettoyèrent les ouvertures, les oreilles, l’anus, la vulve. Elles me pétrirent voluptueusement toutes les jointures, à la manière de Germain [10], pour les rendre plus souples. Mon corps ainsi disposé, on y répandit des essences à grands flots, puis on me fit la toilette ordinaire à toutes les femmes ; on me coiffa avec un chignon très lâche, des boucles ondoyantes sur mes épaules et sur mon sein, quelques fleurs dans mes cheveux ; ensuite on me passa une chemise faite dans le costume des tribades, c’est-à-dire ouverte par-devant et par-derrière depuis la ceinture jusqu’en bas, mais se croisant et s’arrêtant avec des cordons ; on me ceignit la gorge d’un corset souple et léger ; mon intime [11] et le jupon de ma robe pratiqués comme la chemise prêtaient la même facilité. On termina par m’ajuster une polonaise d’un petit satin couleur de rose dans laquelle j’étais faite à peindre. Par mon caractère donné, vous jugez quelle dut être ma joie, quel ravissement lorsque je me vis ainsi : j’étais embellie des trois quarts ; je ne me reconnaissais pas moi-même ; je n’avais pas encore éprouvé autant de plaisir, car j’ignorais l’espèce de celui qu’allait me procurer Madame de Furiel. Au surplus, quoique légèrement vêtue et au mois de mars, où il fait encore froid, je n’en éprouvais aucun, je croyais être au printemps ; je nageais dans un air doux, continuellement entretenu par des tuyaux de chaleur qui régnaient tout le long des appartements. « Quand Madame de Furiel fut arrivée, on me conduisit à elle par un couloir qui communiquait du quartier où j’étais à un boudoir, où je la trouvai nonchalamment couchée sur un large sopha. Je vis une femme de trente à trente-deux ans, brune de peau, haute en couleurs, ayant de beaux yeux, les sourcils très noirs, la gorge superbe, en embonpoint, et offrant quelque chose d’hommasse dans toute sa personne. Dès qu’on m’annonça, elle lança sur moi des regards passionnés et s’écria : “Mais on ne m’en a pas encore dit assez : elle est céleste !” Puis, radoucissant la voix : “Approchez, mon enfant, venez vous asseoir à côté de moi. Eh bien comment vous trouvez-vous ici ? Vous y plairez-vous ? Cette maison, ce jardin, ces meubles, ces bijoux, tout cela sera pour vous. Ces femmes seront vos servantes, et moi je veux être votre maman. En échange de tant de choses, de soins et d’amour, je ne vous demande que de �m’aimer un peu. Allons, dites-moi, vous sentez-vous disposée ? Venez me baiser…” Sans proférer une parole et pénétrée de reconnaissance, je me jette à son cou et l’embrasse. “Oh ! mais, petite imbécile, ce n’est pas comme cela qu’on s’y prend ! Voyez ces colombes qui se becquettent amoureusement.” (Elle me fait en même temps lever les yeux vers le cintre de la niche où nous étions, garni d’une guirlande de fleurs en sculpture où était, en effet, suspendue ce couple lascif, symbole de la tribaderie.) “Suivons un si charmant exemple.” Et en même temps elle me darde sa langue dans la bouche. J’éprouve une sensation inconnue qui me porte à lui en faire autant ; bientôt elle glisse sa main dans mon sein et s’écrie de nouveau : “Les jolis tétins, comme ils sont durs ! c’est du marbre. On voit bien qu’aucun homme ne les a souillés de ses vilains attouchements.” En même temps elle chatouille légèrement le bout et veut que je lui rende le plaisir que je reçois. Puis, de la main gauche déliant mes rubans, mes cordons de derrière : “Et ce petit cul, a-t-il eu souvent le fouet ? Je parie qu’on ne le lui a pas donné comme moi !” « Puis elle m’applique de légères claques au bas des fesses, près le centre du plaisir, qui servent à irriter ma lubricité. Alors elle me renverse sur le dos et, s’ouvrant un passage en avant, elle entre en admiration pour la troisième fois : “Ah ! le magnifique clitoris ! Sapho n’en eut pas un plus beau ; tu seras ma Sapho.” « Ce ne fut plus qu’une fureur convulsive des deux parts que je ne pourrais décrire. Après une heure de combats, de jouissance irritant mes désirs sans les satisfaire, Madame de Furiel, qui voulait me réserver pour la nuit, sonna. Deux femmes de chambre vinrent nous laver, nous parfumer, et nous soupâmes délicieusement. « Pendant le repas, elle m’apprit que cette petite maison, qui lui appartenait, était en quelque sorte devenue sacrée par son usage ; qu’on l’avait convertie en un temple de Vesta, regardée comme la fondatrice de la secte Anandryne [12], ou des tribades, ainsi qu’on les appelle vulgairement. « “Une tribade, me dit-elle, est une jeune pucelle qui, n’ayant eu aucun commerce avec l’homme, et convaincue de l’excellence de son sexe, trouve dans lui la vraie volupté, la volupté pure, s’y voue tout entière et renonce à l’autre sexe aussi perfide que séduisant. C’est encore une femme de tout âge qui, pour la propagation du genre humain, ayant rempli le voeu de la nature et de l’État, revient de son erreur, déteste, abjure les plaisirs grossiers et se livre à former des élèves à la déesse. Au reste, n’est pas admis qui veut dans notre société. Il y a, comme dans toutes, des épreuves pour les postulantes. Celles pour les femmes, que je ne puis vous révéler [13] sont surtout très pénibles et, sur dix, il en est à peine une qui ne succombe pas. Quant aux filles, ce sont les mères qui en jugent dans l’intimité de leur commerce, qui se les attachent et qui en répondent. Vous m’avez déjà paru digne d’être initiée à nos mystères ; j’espère que cette nuit me confirmera dans la bonne opinion que j’ai conçue de vous, et que nous mènerons longtemps ensemble une vie innocente et voluptueuse. Rien ne vous manquera ; je m’en vais vous faire faire des robes, des ajustements, des chapeaux ; vous acheter des diamants, des bijoux ; vous n’aurez qu’une seule privation, ici, c’est qu’on ne voit point d’hommes ; ils n’y peuvent rentrer ; je ne m’en sers en rien, même pour le jardin, ce sont des femmes robustes que j’ai formées à cette culture, et jusqu’à la taille des arbres. Vous ne �sortirez qu’avec moi ; je vous ferai voir successivement les beautés de Paris. Je vous mènerai souvent au spectacle dans mes loges, aux bals, aux promenades. Je veux former votre éducation, ce qui, vous rendant plus aimable, vous sauvera de l’ennui d’être souvent seule. Je vous ferai apprendre à lire, à écrire, à danser, à chanter. J’ai des maîtresses dans tous ces genres à ma disposition ; j’en ai dans les autres, à mesure que vos goûts ou vos talents se développeront.” « Telle fut à peu près la conversation de Madame de Furiel, qui précéda notre coucher, et qui ne fut interrompue de ma part que par des remerciements, des embrassades, des caresses qui l’enchantèrent et préludèrent à d’autres plus intimes. « La nuit fut laborieuse, mais si ravissante pour moi que, fatiguée, harassée, épuisée, le matin j’appétais encore. Madame de Furiel, plus sage, qui me réservait pour le grand jour de ma réception, cessa la première. Elle me fit apporter un consommé, et, avant de me quitter, ordonna qu’on prît de moi le plus grand soin. Elle m’envoya successivement sa lingère, son ouvrière en robes, sa marchande à la toilette, et je ne tardai pas à être pourvue de tout ce qui m’était nécessaire pour débuter avec éclat dans le monde. Ainsi revêtue des agréments que le luxe et l’art pouvaient ajouter à mes attraits, je fus conduite à l’opéra par ma protectrice, qui reçut de ses consoeurs des compliments sans fin. « Quant aux hommes, j’entendais qu’ils disaient dans les corridors, lorsque je passais pour m’en aller : “Madame de Furiel a de la chair fraîche ; c’est du neuf, vraiment ! Quel dommage que cela tombe en de si mauvaises mains !” Elle affectait de me parler, pour que je n’entendisse pas ces exclamations, et m’entraînait bien vite dans son carrosse. « Le jour de mon initiation aux mystères de la secte anandryne avait été fixé au lendemain, et j’y fus admise en effet avec tous les honneurs. « Cette cérémonie extraordinaire était trop frappante pour ne m’en être pas ressouvenue dans ses moindres détails, et certainement c’est l’épisode le plus curieux de mon histoire. « Au centre du temple est un salon ovale, figure allégorique qu’on observe fréquemment en ces lieux. Il s’élève dans toute la hauteur du bâtiment et n’est éclairé que par un vitrage supérieur, qui forme le cintre et s’étend autour de la statue dominant extérieurement, et dont je vous ai parlé. Lors des assemblées, il s’en détache une petite statue, toujours représentant Vesta, de la taille d’une femme ordinaire. Elle descend majestueusement, les pieds posés sur un globe, au milieu de l’assemblée, comme pour y présider. À une certaine distance, on décroche la verge de fer qui la soutient ; elle reste ainsi suspendue en l’air [14] sans que cette merveille, à laquelle on est accoutumé, effraie personne. « Autour de ce sanctuaire de la déesse, règne un corridor étroit où se promènent, pendant l’assemblée, deux tribades qui gardent exactement toutes les portes et avenues. La seule entrée est par le milieu, où se présente une porte à deux battants. Du côté opposé, se voit un marbre noir où sont gravés en lettres d’or des vers dont je vous ferai bientôt le récit. À chacune des extrémités de l’ovale, est une espèce de petit autel qui sert de poêle, qu’allument et entretiennent en dehors les gardiennes. Sur l’autel, à droite en entrant, est le buste de Sapho, tomme la plus ancienne et la plus connue des tribades. L’autel à gauche, vacant jusque- �là, devait recevoir le buste de Mademoiselle d’Éon, cette fille la plus illustre entre les modernes, la plus digne de figurer dans la secte anandryne ; mais il n’était point encore achevé, et l’on attendait qu’il sortît du ciseau du voluptueux Houdon. Autour, et de distance en distance, on a placé sur autant de gaines les bustes des belles filles grecques chantées par Sapho comme ses compagnes. Au bas se lisent les noms de Thélésyle, Amythone, Cydno, Mégarre, Pyrrine, Andromède, Cyrine… Au milieu s’élève un lit en forme de corbeille à deux chevets, où reposent la présidente et son élève. Autour du salon, des carreaux à la turque garnis de coussins, où siègent en regard, et les jambes entrelacées, chaque couple composé d’une mère et d’une novice, ou, en terme mystique, de l’incube et la succube. Les murs sont recouverts d’une sculpture supérieurement travaillée, où le ciseau a retracé en cent endroits, avec une précision unique, les diverses parties secrètes de la femme, telles qu’elles sont décrites dans le Tableau de l’amour conjugal, dans l’Histoire naturelle de Monsieur Buffon, et par les plus habiles naturalistes. Voilà une exacte description du sanctuaire dont je crois n’avoir rien omis. Voici maintenant celle de ma réception. « Toutes les tribades en place et dans leurs habits de cérémonie, c’est-à-dire les mères avec une lévite couleur de feu et une ceinture bleue, les novices en lévite blanche avec une ceinture couleur de rose, au reste, la tunique ou chemise et les jupons fendus et recouverts, on vint nous avertir, Madame de Furiel et moi, que l’on était prêt à nous recevoir ; c’est la fonction d’une des tribades gardiennes. Madame de Furiel était déjà dans son costume ; moi j’étais au contraire très parée, et dans l’habit le plus mondain. « En entrant, je vis le feu sacré, consistant en une flamme vive et odorante s’élançant d’un réchaud d’or, toujours prête à disparaître et toujours rallumée par les aromates pulvérisés qu’y jette sans interruption le couple chargé de cette fonction extrêmement pénible par l’attention continuelle qu’elle exige. Arrivée aux pieds de la présidente, qui était Mademoiselle Raucourt, Madame de Furiel dit : “Belle présidente et vous, chères compagnes, voici une postulante ; elle me paraît avoir toutes les qualités requises. Elle n’a jamais connu d’homme, elle est merveilleusement bien conformée et, dans les essais que j’en ai faits, je l’ai reconnue pleine de ferveur et de zèle ; je demande qu’elle soit admise parmi nous sous le nom de Sapho. « Après ces mots, nous nous retirâmes pour laisser délibérer. Au bout de quelques minutes, l’une des deux gardiennes vint m’apprendre que j’avais été, par acclamation, admise à l’épreuve. Elle me déshabilla, me mit absolument nue, me donna une paire de mules ou de souliers plats, m’enveloppa d’un simple peignoir et me ramena de la sorte dans l’assemblée où, la présidente ayant descendu de la corbeille avec son élève, on m’y étendit et me retira le peignoir. Cet état, au milieu de tant de témoins, me parut insupportable, et je frétillais de toutes les manières pour me soustraire aux regards, ce qui est l’objet de l’institution afin qu’aucun charme n’échappe à l’examen ; d’ailleurs, dit un de nos aimables poètes [15] : L’embarras de paraître nue Fait l’attrait de la nudité « C’est ici le moment de vous apprendre quels sont ces vers que je vous ai promis et que vous attendez à coup sûr avec impatience : ils contiennent une énumération détaillée de tous les charmes qui constituent une femme parfaitement belle, et ces charmes y sont calculés au �nombre de trente. On ne dit point, au reste, le nom de leur auteur, qui, certainement, n’était pas du sexe, et tribade du moins. Il n’est qu’un philosophe froid capable d’analyser ainsi la beauté. Au reste, ces vers, très originaux dans leur genre, ne m’ont point échappé de la tête. Les voilà [16] : Que celle prétendant à l’honneur d’être belle, De reproduire en soi le superbe modèle D’Hélène qui jadis embrasa l’univers, Étale en sa faveur trente charmes divers ! Que la couvrant trois fois chacun par intervalle, Et le blanc et le noir et le rouge mêlés Offrent autant de fois aux yeux émerveillés D’une même couleur la nuance inégale, Puis que neuf fois envers ce chef d’oeuvre d’amour La nature prodigue, avare tour à tour, Dans l’extrême opposé, d’une main toujours sûre De ses dimensions lui trace la mesure ; Trois petits riens encore, elle aura dans ses traits D’un ensemble divin les contrastes parfaits. Que ses cheveux soient blonds, ses dents comme l’ivoire Que sa peau d’un lys pur surpasse la fraîcheur ; Tel que l’œil les sourcils, mais de couleur plus noire, Que son poil des entours relève la blancheur. Qu’elle ait l’ongle, la joue et la lèvre vermeille, La chevelure longue et la taille et la main ; Ses dents, ses pieds soient courts ainsi que son oreille ; Élevé soit son front, étendu soit son sein ; Que la nymphe surtout aux fesses rebondies Présente aux amateurs formes bien arrondies ; Qu’à la chute des reins l’amant, sans la blesser, �Puisse de ses deux mains fortement l’enlacer, Que sa bouche mignonne et d’augure infaillible Annonce du plaisir l’accès étroit pénible. Que l’anus, que la vulve et le ventre assortis Soient doucement gonflés et jamais aplatis. Un petit nez plaît fort, une tête petite, Un tétin repoussant le baiser qu’il invite ; Cheveux fins, lèvre mince et doigts fort délicats Complètent ce beau tout qu’on ne rencontre pas. « C’est d’après ce tableau de comparaison qu’on procède à l’examen, mais comme depuis Hélène il ne s’est point trouvé de femme qui ait réuni ces trente grains de beauté, on est convenu qu’il suffirait d’en avoir plus de la moitié, c’est-à-dire au moins seize. « Chaque couple vint successivement à la discussion et donna sa voix à l’oreille de la présidente, qui les compte et prononce. Toutes furent en ma faveur, et, après avoir reçu successivement l’accolade par un baiser à la florentine, je fus ramenée et l’on me donna le vêtement de novice dans lequel je reparus avec Madame de Furiel. Alors, me jetant aux pieds de la présidente, je prêtai entre ses mains le serment de renoncer au commerce des hommes et de ne rien révéler des mystères de l’assemblée, puis elle sépara en deux moitiés un anneau d’or sur chacune desquelles Madame de Furiel et moi écrivîmes respectivement notre nom avec un poinçon ; elle rejoignit les deux parties en signe de l’union qui devait régner entre mon institutrice et moi, et me mit cet anneau au doigt annulaire de la main gauche. Après cette cérémonie, nous fûmes prendre notre place sur le carreau qui nous était destiné, afin d’entendre le discours de vêture que devait, suivant l’usage, m’adresser la présidente ; je supprime ce discours, trop long pour vous être lu ici ; car j’en ai conservé la copie [17], et puis la communiquer à ceux qui voudront connaître cette pièce d’éloquence unique. « Après le discours, la déesse remonta et disparut. On retira les postes, les gardiennes, les thuriféraires [18] ; on laissa s’éteindre le feu et l’on passa au banquet dans le vestibule. Cependant les profanes ne pouvaient y venir pour servir, et l’on passait les ustensiles de table, les plats, les vins, etc. par des tours où les novices les prenaient et faisaient le service. Au dessert, l’on but les vins les plus exquis, surtout des vins grecs ; on chanta les chansons les plus gaies et les plus voluptueuses, la plupart tirées des opuscules de Sapho. Enfin, quand toutes les tribades furent en humeur et ne purent plus se contenir, on rétablit les postes, on ralluma le feu et l’on passa dans le sanctuaire pour en célébrer les grands mystères, faire des libations à la déesse, c’est-à-dire qu’alors commença une véritable orgie… » Ici, Milord, j’interromps la narration de l’historienne et j’étends un voile sur les tableaux dégoûtants qu’elle nous présenta. Je laisse courir votre imagination qui, certainement, vous les retracera d’un pinceau plus délicat et plus voluptueux. Je vous ajouterai seulement que, dans �cette académie de lubricité, il y a aussi un prix fondé — car il en faut partout —, que ce prix est une médaille d’or où, d’un côté, est représentée la déesse Vesta avec tous ses attributs et, de l’autre, se gravent les effigies et les noms des deux héroïnes qui, dans cette lutte générale, ont le plus longtemps soutenu les assauts amoureux, et que ce furent Madame de Furiel et Mademoiselle Sapho qui remportèrent le prix. Ici la belle cessa et demanda un répit. Ce récit, qui n’avait point paru long parce qu’il était fort intéressant, l’avait fatiguée peut-être plus que sa séance avec Madame de Furiel. Il était tard, il était plus qu’heure de se mettre à table. Il fallut interrompre, non sans remettre à un autre jour la continuation, mais indéfiniment, à cause des circonstances qui ne permettaient pas aux convives de se rassembler de sitôt. Ainsi, je vous laisse dans l’attente de la suite, comme j’y suis moi-même, et ce ne sera vraisemblablement que pour l’année prochaine. Voir en ligne : Confession de Mademoiselle Sapho : Lettre deuxième P.-S. Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques de Mathieu-François Pidansat de Mairobert, « Confession d’une jeune fille (Lettre IX) », L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear, t. X, Éd. John Adamson, Londres, 1779-1784, pp. 179-208.

Notes

[1] Il y a toujours au château une garde d’invalides commandée par un officier de l’hôtel.

[2] Les officiers de la prévôté de l’hôtel ont seuls le droit de juridiction et d’instrumenter dans les maisons royales et dépendances ; ils jugent les délits, et l’appel de leur jugement va au grand conseil.

[3] Je me fis expliquer ce que c’était que ce règlement, qui me parut d’abord assez barbare et infâme, et dont, par le développement, l’esprit est sinon d’une législation austère, au moins d’une politique bien entendue. En effet, d’abord cette soustraction à l’autorité paternelle ne peut jamais avoir lieu dans le cas de l’obsession ou de la séduction : il faut qu’elle soit volontaire et réfléchie. Or à quoi servirait de faire rentrer sous le joug de l’honneur une fille qui s’en est affranchie une fois. Cela ne pourrait servir qu’à l’exposer aux mauvais traitements de ses parents, dont toute la sévérité ne lui rendrait point la sagesse.

[4] Vous êtes peut-être embarrassé, Milord, du rôle que Madame Villette jouait pendant ce temps-là ; elle n’y était pas ; elle était allée passer la journée chez Madame Denis.

[5] Vous pensez bien, Milord, que ce n’est pas le mot employé par Mademoiselle Sapho ; mais j’ai cru devoir substituer cette image au terme de la débauche dont elle se servit, et j’en userai ainsi l’égard de beaucoup d’autres expressions trop grossières.

[6] Madame Gourdan était d’autant plus intéressée à ne pas donner prise sur elle en cette circonstance que les magistrats avaient peut-être pour la première fois, à son occasion, distingué deux genres de maquerelles : celles qui débauchent de jeunes personnes innocentes, et celles qui fournissent aux hommes seulement des filles déjà débauchées. Ses partisans, à la �Tournelle, voulaient que la punition d’être promenée sur un âne, le visage tourné du côté de la queue, ne dût être infligée qu’aux premières, ou plutôt que la loi ne reconnût véritablement maquerelles que celles-là. C’est par cette tournure subtile que Madame Gourdan a été soustraite au châtiment. Voilà ce que j’ai appris depuis que cette lettre est commencée.

[7] Madame Gourdan est à toutes mains. Elle Fournit des filles aux hommes et des hommes aux femmes. Il paraît par là qu’elle produit aussi aux tribades des succubes. On appelle ainsi les patientes [passives] dans les combats amoureux de femme à femme.

[8] Mademoiselle Sapho avait conserve copie de ce billet, et vous serez peut-être bien aise, Milord, d’avoir rî du style de Madame Gourdan : « Madame, j’ai découvert pour vous un morceau de roi, ou plutôt de reine, s’il sen trouvait quelqu’une qui eût votre goût dépravé ; car je ne puis qualifier autrement une passion trop contraire à mes intérêts ; mais je connais votre générosité, qui mie fait passer par-dessus la rigueur que je devrais vous tenir. Je sous avertis que j’ai à votre service le plus beau clitoris de France, en outre une franche pucelle de quinze ans au plus ; essayez-en. Je m’en rapporte à vous et suis persuadée que vous ne croirez trop pouvoir m’en remercier. Au reste, comme vous ne lui aurez pas fait grand tort, si elle ne vous convient pas, renvoyez-la moi, et ce sera encore un pucelage excellent pour les meilleurs gourmets. Je suis avec respect, etc. » J’ai su depuis que Madame Furiel avait envoyé pour arrhes à Madame Gourdan un rouleau de vingt-cinq louis, et ensuite le reste de ma tradition fixée en tout à cent louis.

[9] Cette façon de s’exprimer, Milord, vous paraîtra sans doute peu naturelle de la part de Mademoiselle Sapho, mais vous verrez par la suite qu’elle avait reçu une grande éducation auprès de Madame Furiel, qu’elle avait lu beaucoup de roman sur tout, et que, si elle s’était gâté le cœur auprès d’elle, elle s’y était bien formé l’esprit.

[10] Charlatan quelque temps à la mode ici, et qui prétendait guérir ses malades en leur pétrissant les membres.

[11] Jupon fait de deux mousselines, appelé intime parce qu’il colle sur le corps.

[12] Mademoiselle Sapho ne put me rendre raison de l’étymologie de ce mot, que je crois venir du grec, et qui veut dire en français antihomme.

[13] Mademoiselle Sapho nous dit que, depuis, elle avait su en quoi consistait ce genre d’épreuve, et nous l’apprit : on enferme la postulante dans un boudoir où est une statue de Priape dans toute son énergie. On y voit plusieurs groupes d’accouplements d’hommes et de femmes offrant les attitudes les plus variées et les plus luxurieuses. Les murs, peints à fresque, ne présentent que des images du même genre, que des membres virils de toutes parts, des livres, des portefeuilles, des estampes analogues se trouvent sur une table. Au pied de la statue est un réchaud, dont le feu et la flamme ne sont entretenus que de matières si légères et si combustibles que, pour peu que la postulante ait une minute de distraction, elle court le risque de laisser s’éteindre le feu sans pouvoir le rallumer ; en sorte que, lorsqu’on vient la chercher, on voit si elle n’a point reçu d’émotion forte qui indique encore en elle du penchant pour la fornication à laquelle elle doit renoncer. Ces épreuves, au surplus, durent trois jours de suite pendant trois heures. �

[14] Ii y a grande apparence, Milord, que cette statue et le globe sont creux et emplis d’un air plus léger que celui de l’atmosphère du salon, en sorte qu’ils sont dans un parfait équilibre. Voilà comment d’habiles physiciens, présents à ce récit, expliquèrent le prodige, qui tient beaucoup du roman. Ils citent même l’ouvrage d’un père Joseph Galien, dominicain, ancien professeur de philosophie et de théologie à l’université d’Avignon, qui, en 1765, a publié L’Art de naviguer dans les airs, établi sur des principes de physique et de géométrie.

[15] Le cardinal de Bernis, dans ses Quatre Saisons ou Quatre Parties du jour.

[16] Je crois, Milord, ces vers imités ou paraphrasés d’un poète latin, appelé Jan de Nevizan, qui vivait au XVe siècle, et a composé un poème intitulé Sylva nuptialis. Voici le morceau original, que vous serez sans doute bien aise de comparer : Triginta hoec habeat quœ vult formosa videri Foemina ! Sic Helenam fama fuisse refert, Alba tria et lotidem nigra, et tria rubra puell Tres habeat longas reg, totidemque breves. Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla ; Sint ibidem huic formœ, sint quoque parva tria Alba cutis, nivel dentes, albique capilli : Nigri oculi, cunnus, nigra supercilla. Labia, genœ atque ungues rubri. Sit corpore longa, Et longi crines, sit quoque longa manus. Sintque breves dentes, auris, pes, ectora, lata, Et clunes ; distent ipsa supercilia. Cunnus et os strictum ; stingunt ubi singula stricta. Sint venter, cunnus vulvaque turgidula. Subtiles digiti, crines et l.abra puellis, Parvus ait nasus, parva mamilla, caput, Cum nulla au rarœ sint hœc, formosa, vocari, Para puella potest, nulla puella potest.

[17] Je ne manquai pas de demander Mademoiselle Sapho cette pièce, afin de juger si elle méritait de vous être envoyée, mais elle n’a jamais pu la retrouver. Pour m’en dédommager, elle m’a procuré un autre discours, prononcé dans les mêmes circonstances et par le même �auteur, pour Mademoiselle Aurore, nouvelle acquisition qu’a faite, cette année, Madame de Furiel.

[18] Mot pris dans la liturgie sacrée. On appelle ainsi les enfants de choeur qui portent l’encens.

Lettre deuxième Paris, ce 11 janvier 1779.

Enfin, Milord, je puis tenir l’engagement que j’ai contracté et que vous me sommez de remplir : je vais vous révéler la suite de la confession de la jeune pénitente à laquelle vous me semblez assez disposé à donner l’absolution. Monsieur Clos nous a réunis dans la neuvaine des Rois pour tirer le gâteau, et Mademoiselle Sapho, qui en était l’objet, n’a pas manqué de s’y trouver. Après les compliments d’usage dans cette saison, et chacun ayant payé à la nymphe le tribut qu’exige la galanterie française, elle reprit son récit de la sorte : « Depuis près de quinze mois je résidais dans la maison de Madame de Furiel. J’y étais entretenue dans l’appareil du luxe le plus propre à satisfaire la vanité, ma passion favorite. D’ailleurs je nageais dans toutes les délices, dans tous les plaisirs. Mon éducation était fort avancée, non seulement par rapport aux premiers éléments, mais encore dans les arts d’agrément. Je ne parlais plus le langage du village ; je lisais, j’écrivais, je chiffrais très bien ; je cousais, je brodais, je faisais de la tapisserie, du filet ; je dansais avec grâce, je chantais proprement ; je pinçais de la harpe ; ces occupations diversifiées remplissaient mes loisirs, et les jours coulaient rapidement. « Il ne me manquait rien en apparence, et je me croyais la plus heureuse des femmes, lorsqu’une aventure bizarre me fit connaître la félicité suprême et me plongea bientôt dans un abîme de maux. « La fameuse Bertin, marchande de modes de Madame de Furiel, avait ordre de me fournir tous les ajustements de son ressort, et notre correspondance était fréquente. Une demoiselle de boutique affidée allait et venait entre nous. Celle-ci profitait de ses courses pour se rendre à la dérobée chez son amant ; c’était un coiffeur, nommé Mille, très joli garçon, tout jeune, d’une taille moyenne et qu’à sa fraîcheur, à son coloris vermeil, on aurait pris volontiers pour une fille. Dans ses visites, il était naturel que sa maîtresse l’entretînt de l’objet qui lui procurait la félicité d’avoir avec lui des entrevues fréquentes. Elle lui parla si souvent et avec tant d’éloges de ma figure et de mes charmes qu’elle lui alluma l’imagination et qu’il devint amoureux de moi sur sa seule description. Sa passion se fortifia tellement qu’il n’y put tenir et résolut de juger par lui-même de celle qu’il ne connaissait encore qu’en idée. « Il s’y prend adroitement ; il fait porter sa curiosité moins sur moi que sur ma façon d’être, que sur le local que j’habitais ; il propose à cette ouvrière, un jour qu’elle aura quelque chose à �m’apporter, de le laisser se travestir sous ses habits et de le lui confier. Sa maîtresse, bien festoyée jusque-là, ne conçoit aucun soupçon et, dupe de cette tournure, elle y consent. « Quelques jours après, Madame Bertin l’ayant chargée d’un chapeau pour moi, elle va trouver Mille, elle lui arrange sa baigneuse, son manteau de lit et tous les autres accessoires féminins nécessaires à son déguisement, puis il prend à deux mains le carton énorme qui contenait le chapeau et part, tandis qu’elle se met dans son lit pour l’attendre. « Il arrive, on l’introduit auprès de moi. À son aspect je témoigne ma surprise de voir un nouveau visage ; la prétendue fille de modes me répond que sa camarade est malade, et qu’elle est chargée de son département. Au surplus, elle se félicite de l’événement ; elle a vu bien des dames, des demoiselles, elle en voit tous les jours, mais jamais rien d’aussi charmant ; c’est à juste titre qu’on appelle le lieu où j’habite un temple, puisque je suis une divinité. « La louange est le poison de l’homme, à plus forte raison de la femme, et le mien par-dessus tout. Cette oraison, prononcée du ton affectueux d’une dévote qui serait au pied de l’autel, me plut singulièrement. Je prenais du chocolat, j’ordonnai qu’on en apportât une seconde tasse pour son déjeuner et je me mis à causer avec l’ouvrière, que je trouvais pleine d’esprit et de sensibilité. « Dans le courant de la conversation, elle me parla en ces termes : “Vous me paraissez, Mademoiselle, jouir du sort le plus fortuné, tel que vous le méritez ; cependant, je trouve qu’il manque une chose essentielle à votre félicité : je suis fâchée de vous voir sevrée du commerce des hommes. Assurément, je n’aime pas ce sexe, je n’ai jamais eu la moindre intimité avec aucun mâle, je n’en ai nullement le goût et je ne pense pas qu’il me vienne, mais on ne peut faire autrement que de coucher avec eux. Enfin, c’est la moitié du genre humain pour laquelle nous sommes faites. Pourquoi vous priver de tant d’hommages que vous recevriez d’eux ? Votre amour-propre ne serait-il pas satisfait de voir à vos genoux tous ces roués aimables dont abondent et la cour et la ville, de venger par vos dédains les autres femmes crédules dont ils abusent tous les jours ?” « Sur ce que je lui répondis, en riant, qu’elle ne disait pas vrai, qu’elle m’avait l’air d’une grande libertine : « “Non, continua-t-elle, je vous jure, je vous parle comme si j’étais aux pieds de mon confesseur, je n’ai pas d’amant, je suis conformée même de façon à ne pouvoir guère goûter le commerce des hommes. Au contraire, je suis folle des femmes. Entre nous autres, nous n’avons rien de caché ; si vous voulez, je vous montrerai quelque chose d’extraordinaire ; je souhaiterais bien que vous m’estimassiez digne d’être attachée à vous ou comme ouvrière, ou comme coiffeuse, ou comme femme de chambre ; comptez que vous n’aurez jamais été aussi bien servie.” « Cette liberté, cette aisance de la part d’une subalterne que je voyais pour la première fois, qui m’auraient indignée peut-être contre une autre, me plurent dans celle-ci, sans doute par une sympathie secrète dont je ressentais déjà les effets sans en connaître la cause, surtout quand, s’approchant près de moi, me prenant les mains, les caressant, les baisant, elle ajouta : �“Allons, laissez-moi vous toucher, soyez ma petite maîtresse, ma souveraine, recevez-moi sous votre loi.” « Je me sentis dévorée d’un feu bien plus violent que tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors ; mais, ne paraissant encore que céder à la curiosité, je vais à la porte, je ferme le verrou et lui dis en revenant : “Voyons donc cette merveille, ce que vous savez faire.” « Elle joue un moment la timidité ; elle rappelle l’intervalle qu’il doit y avoir entre une ouvrière et moi ; elle s’étonne elle-même de son effronterie : il ne faut l’attribuer qu’à l’excès de la passion que lui ont tout à coup inspirée mes charmes ; puis, bientôt devenue plus hardie, elle couvre ma gorge de ses baisers, prend ma main et la porte doucement à… “Monstre, m’écriaije, tu es un homme et je suis perdue !” « Cependant, ma main, comme retenue par une force magnétique, ne lâchait point prise, même pour arrêter la sienne qui faisait des progrès et me rendait les titillations ravissantes que je procurais au téméraire, en sorte que nous consommâmes tous deux réciproquement notre sacrifice ensemble, mais avec un tel spasme de ma part que j’en restai en syncope. « Ayant bientôt repris sa première vigueur, il profite de mon état pour entrer dans la route du vrai bonheur et me livrer un assaut si terrible que la douleur me rappelle à la vie ; j’allais crier lorsque le plaisir fait expirer ma plainte sur mes lèvres. « Quand, après plusieurs extases répétées coup sur coup, j’eus le loisir de me reconnaître et de parler, je voulus savoir à qui j’avais eu affaire et comment il avait ourdi cette intrigue. « N’osant avouer quel il était, Mille me fit une histoire : il se dit fils de Madame de Furiel. M’ayant aperçue plusieurs fois dans le carrosse de sa mère, aux boulevards et dans sa loge aux spectacles, il s’est senti jaloux d’elle ; il est devenu amoureux fou de moi. Ne sachant ni comment m’entretenir, ni comment me voir, instruit de l’impossibilité de parvenir à moi sous sa forme ordinaire, il a imaginé de corrompre quelqu’une de mes surveillantes. Ayant encore échoué, il s’est retourné du côté des ouvrières à mon service, et il bénit l’amour de lui avoir suggéré ce stratagème qui lui a réussi complètement. Il estime toutefois prudent que l’agente de son succès l’ignore ; il va lui dire que j’ai été inexorable et qu’il perd tout espoir. Je dois de mon côté ne faire aucun reproche à la demoiselle et garder le plus profond silence. Il va se faire faire des habits de femme, et il s’introduira désormais de lui-même aux heures et de la manière que je lui indiquerai. Je ne puis qu’approuver ces sages résolutions et je le quitte, non sans lui témoigner mon désir de le revoir bientôt. « Mon premier soin fut de prétexter une incommodité afin de me ménager quelques jours de repos et, par des lotions doucement astringentes, de dérober à la connaissance de Madame de Furiel les vestiges des ravages que le monstre m’avait causés. « À ce soin dut bientôt en succéder un autre, non moins essentiel : j’eus des vomissements, des malaises, tous les symptômes de la grossesse, des suppressions surtout impossibles à cacher à mes femmes qui en rendirent compte à Madame de Furiel et l’alarmèrent sur mon état. Mais le plus difficile était de soutenir deux copulations dont l’une était devenue �également insipide et fatigante par les efforts de l’autre, trop attrayante, à laquelle se livraient avec emportement toutes mes facultés. « Vous concevez que ces divers incidents ne pouvaient que préparer une femme si clairvoyante à la découverte d’un mystère qui devait éclater tôt ou tard. « De son côté, Mille, fort embarrassé, à son retour, de témoigner à sa maîtresse sa reconnaissance telle qu’il en avait coutume et telle qu’elle l’attendait, fut obligé d’avoir recours à quelque mensonge et de la laisser sortir du lit comme elle y était entrée. Elle se consola dans l’espoir que cela irait mieux une autre fois. Même anéantissement ; elle ne put plus douter de son refroidissement et que ce refroidissement ne vînt de quelque autre allure. Il s’agit de la découvrir. Ses soupçons ne portaient nullement sur moi, malgré ma réticence absolue, d’après ce que lui avait dit son amant, d’après la persuasion où elle était qu’il n’était venu chez moi qu’une fois, et surtout d’après le peu d’analogie qu’il devait y avoir entre le coiffeur et une demoiselle aussi richement entretenue. « Sans le hasard, elle aurait donc été longtemps à espionner. « Un matin qu’elle venait m’apporter quelques modes, elle observe de loin sortir une fille ressemblant beaucoup à Mille ; celui-ci ne pouvait la distinguer dans sa thérèse. Elle veut s’éclaircir ; elle suit par-derrière la fille déguisée, elle se confirme dans son idée lorsqu’elle la voit entrer dans la rue, dans la maison, dans la chambre de Mille. Elle frappe ; on ne répond point ; elle regarde par le trou de la serrure, elle le voit occupé à se déshabiller. Elle frappe plus fort, il répond qu’on attende un moment ; enfin il ouvre. Quelle surprise lorsqu’il trouve sa maîtresse ! Il rougit, il lui demande excuse, mais il ne savait pas qui c’était, il sort de son lit, il a été incommodé toute la nuit, il n’a eu que le temps de passer une robe de chambre. Elle n’est plus dupe de tous ses mensonges dont elle connaît la fausseté ; elle trouve d’abord sur luimême, sur sa chemise, des indices de son infidélité. Elle furète ensuite et reproduit à ses yeux l’habillement qu’il vient de quitter et déposant trop bien contre lui ; elle fait semblant encore d’ignorer d’où il sort ; elle veut le savoir, elle ne lui accordera sa grâce qu’à ce prix. Toute cette recherche accompagnée d’un torrent d’injures, d’invectives, de menaces qui l’effraient ; il avoue tout pour en être quitte. « Elle n’a plus rien à apprendre. Elle sort, redoublant de fureur, et lui souhaite pour dernier adieu que Madame de Furiel, instruite de sa perfidie, lui en paie incessamment le salaire et le fasse assommer dans les bras de sa conquête. « Elle ne s’en tient pas à ce pronostic. Ayant laissé à l’infidèle quelques jours de repentir sans qu’il en profite, elle se rend chez Madame de Furiel et l’instruit de ce qui se passe. Cette dénonciation, jointe à ce qui avait précédé, est un coup de lumière pour celle-ci, qui ne doute plus d’être ma dupe. Mais elle en veut acquérir la preuve plus certaine. Elle avait eu soin de se faire donner le signalement le plus exact de ce garçon travesti en fille. Elle s’en informe aux surveillantes, dont le rapport est parfaitement semblable. Elle donne ordre, la première fois que cette fille viendra, de la laisser passer sans aucune difficulté, mais de venir l’avertir surlechamp. �« L’occasion ne tarde pas à se présenter d’obéir à Madame de Furiel ; on court l’instruire ; elle arrive. Nous étions enfermés dans mon boudoir ; elle en fait enfoncer les portes ; nous avions eu le temps de nous remettre en posture décente ; mais trop d’indices nous trahissaient : notre silence, notre stupeur surtout ; nous ne pouvions articuler une parole. Elle s’adresse à moi et s’écrie : “Malheureuse, voilà donc comme tu tiens tes engagements, tes serments ! Voilà comme tu reconnais mes soins, tu paies mes bienfaits, tu me rends amour pour amour ! Ingrate, as-tu pu t’oublier à ce point ? Et dans quels lieux ? Dans ce lieu où tu aurais dû te rappeler à la reconnaissance et te reprocher ton crime, où tu ne pouvais faire un pas, porter tes regards, étendre la main, au loin, de près, autour de toi, sur toi, sans rencontrer des marques de ma faiblesse et des preuves de ta perfidie ! Comment n’as-tu pas craint que cette ottomane même, théâtre infâme de tes plaisirs, ne s’animât tout à coup, ne se soulevât d’indignation pour rejeter de son sein celle qui la souillait, qui la pressait par une prostitution abominable dont jusque-là elle n’avait jamais été le témoin ni la complice ?… Au reste, c’est ma faute ; que pouvais-je attendre d’une fille née de la boue, dont l’âme, aussi basse que son origine, devait nécessairement s’en ressentir ?” « Alors elle se tut, oppressée par la vivacité de son apostrophe ; elle versa des pleurs, non de tendresse, mais de désespoir et de rage. « Cependant j’étais revenue de ma première frayeur et je lui dis : “Madame, je ne ferai point de mensonge ici. Je ne désavouerai point ma faute, trop prouvée, que vous appelez un crime. Si c’en est un, c’est celui de la nature, c’est le vôtre. Vous savez, par votre propre expérience, qu’on ne peut se soustraire à son penchant, que les promesses et les serments ne peuvent rien contre la nature, que tôt ou tard elle reprend son empire ; mais je me défendrai du crime plus réel d’ingratitude. Ce sentiment n’est point dans mon coeur, il est loin de moi. Je suis pénétrée de vos bontés ; je m’en souviendrai toute ma vie ; je voudrais les payer de mon sang et, si mes services vous sont agréables, je consens à vous les rendre jusqu’à mon dernier soupir, à être votre esclave ; mais c’est tout ce que je puis faire et je renonce autrement à tous vos bienfaits. Au surplus, vous voyez que je n’ai point fait un choix indigne et dont vous ayez à rougir : C’est le sort de mon sang de s’enflammer pour vous. J’ai passé des bras de la mère dans ceux du fils… “— Mon fils ! qu’entends-je ? répond avec fureur Madame de Furiel, jetant un regard terrible sur Mille. Est-ce que le scélérat aurait eu l’impudence d’imaginer une pareille fable ? Mon fils, un vil coiffeur…” « À ces mots, Mille, sentant qu’il n’y avait plus à reculer, que tout le mystère était dévoilé, sans lui répondre, se précipite à ses genoux, convient de sa supercherie, m’en demande pardon, la rejette sur la crainte de me déplaire par un nom obscur et sa profession d’artisan ; cherche, son excuse dans son amour, et se croit pardonne puisqu’il m’a plu. « Frappée de cette autre découverte, je n’avais pas encore ouvert la bouche, mais mon silence ne pouvait que s’interpréter favorablement. Madame de Furiel, au comble de la rage, continue et termine de la sorte : �“Je pourrais vous faire infliger sur-le-champ la punition que vous méritez tous deux ; mais vous êtes des créatures trop méprisables à mes yeux pour que je m’abaisse à la vengeance. Qu’on la dépouille de tout ce qui m’appartient ; qu’on lui rende ses habits de paysanne ; qu’on la mette à la porte avec son greluchon, et qu’elle aille bientôt obtenir ailleurs la correction réservée a ses pareilles.” « On exécute les ordres de ma bienfaitrice. Je ne me déconcerte point, et, d’un grand sangfroid, je prends Mille sous le bras. « “Allons, mon ami, lui dis-je, je te pardonne ta ruse et la perte de ma fortune, tu as de quoi m’en dédommager ; tu vaux mieux que tout ce qu’on m’ôte. Sortons au plus tôt de cette moderne Sodome avant que la foudre du ciel tombe et ne l’écrase.” « Le coiffeur me conduit à son appartement ; m’y recueille, il a grand soin de moi ; cela va le mieux du monde pendant quelques jours, et peut-être aurions-nous vécu longtemps heureux ensemble sans la fille de modes, sa première maîtresse. « Outrée de perdre le fruit de sa méchanceté, de voir qu’elle a tourné contre ses propres vues et, au lieu de nous séparer, nous a réunis plus étroitement, sa jalousie s’accroît au point de venir souvent nous faire des scènes, des algarades qui alarment les voisins de Mille. Ils me prennent pour une catin des rues ; ils en portent des plaintes au commissaire, et, une belle nuit, on vient m’arracher du lit de mon amant pour me conduire à Saint-Martin… « Je ne vous peindrai point en détail cette prison consacrée aux femmes de mauvaise vie, séjour aussi horrible que dégoûtant. Il suffira de vous la représenter comme la sentine de tous les vices, le théâtre de toutes les impudicités, où se débitent toutes les ordures, toutes les grossièretés, tous les jurements, tous les blasphèmes de la débauche la plus crapuleuse et parfois la plus énergique. Heureusement, ce n’est qu’un dépôt, un lieu de passage pour aller à ce que nous appelons la grande maison, c’est-à-dire l’hôpital général. Il n’est sans doute aucun de vous, Messieurs, qui n’ait lu le court et magnifique éloge qu’en fait Madame Gourdan dans le chef-d’oeuvre d’éloquence érotique qu’on a jugé digne d’être transmis à la postérité ; il faut toutefois beaucoup rabattre de son enthousiasme. Ce lieu de correction, quoi qu’elle en dise, tout aussi abominable que le premier, ne serait pas moins susceptible de corruption, et au physique et au moral, si, d’une part, il n’était plus vaste et plus aéré, et si, de l’autre, un ministre patriote (Malesherbes) n’avait imaginé d’appliquer au travail tant de mains criminelles et, en préservant de l’oisiveté ces malheureuses captives, de faire tourner à l’avantage commun leur punition. « Le lieutenant-général de police actuel, non moins homme d’État, a perfectionné ce plan que Monsieur de Malesherbes n’avait pu qu’ébaucher, et les salles immenses de l’hôpital, dont l’air pestilentiel eût autrefois corrompu la vertu la plus pure si elle y fût entrée, sont devenues des laboratoires, sinon édifiants, au moins utiles. Au reste, comme j’étais grosse, ainsi que j’en fis la déclaration, qu’il fut aisé de vérifier, on me mit dans un quartier séparé. J’y fus traitée fort doucement ; j’y accouchai ; l’on me soigna très bien jusqu’à mon parfait rétablissement, et l’on me renvoya, en sorte que je sortis heureusement de cette prison presque sans la connaître que par ouï-dire, mais je n’avais pas le sou. Je n’avais point de hardes, rien à mettre en gages pour faire de l’argent, et je ne savais où donner de la tête, surtout quand, après avoir été chez �Mille, j’appris que, tourmenté par sa mégère et pour se soustraire à ses persécutions, il s’était engagé avec un seigneur étranger et était parti pour la Russie. Il avait vendu tous ses effets et les miens ; il n’avait pas daigné me donner le moindre secours, s’informer de moi, et m’avait laissée dans le dénuement le plus absolu. « Je compris alors, mais trop tard, la vérité de ce que m’avait dit ma bienfaitrice de la légèreté, de l’inconstance, de la perfidie, de la scélératesse des hommes. Je résolus bien de ne m’attacher à aucun de ma vie. Cependant, il fallait exister, et je ne vis d’autre ressource que d’aller demander un asile à Madame Gourdan. Je ne connaissais guère encore Paris ; je ne savais point sa demeure, ni la rue de cette femme célèbre, mais je m’imaginais que tout le monde devait la savoir et j’interrogeais tous les passants. Les uns ne me répondaient point, d’autres me riaient au nez ; les dévotes faisaient des signes de croix ; l’une d’elles, après cette simagrée, m’envisage, me prend la main et me dit : “Mon enfant, vous n’êtes pas faite pour aller là ; j’ai pitié de votre ingénuité ; bénissez la Providence et remettez-vous en mes mains, je vous placerai mieux qu’en pareil lieu. Venez chez moi, d’abord, et faites-moi votre confession.” « Je la suivis non loin d’ici, dans la rue du Bac, près des Missions étrangères, où était son domicile. « Je suis naturellement franche ; d’ailleurs je n’avais point eu le temps d’arranger une histoire ; j’étais poussée par le besoin. Je pris confiance en cette femme et lui racontai de point en point tout ce qui m’était arrivé, dont au fond je n’avais nullement à rougir, puisque j’avais été entraînée dans mes divers dérèglements par une fatalité presque inévitable. De son côté, elle avait des raisons pour être indulgente et ne voyait pas avec peine, par tout ce que je lui apprenais, que je n’en étais que plus propre à la destination qu’elle voulait me donner. « Elle me dit à son tour qu’elle s’appelait Madame Richard, qu’elle était veuve et sans enfant, que son époux avait été loueur de chaises à l’église des Missions étrangères, d’où elle avait eu l’occasion d’aller dans la maison, de faire connaissance avec ces messieurs ; que pour mieux s’insinuer auprès d’eux elle avait pris le parti de jouer le rôle de dévote ; qu’elle s’était attachée à l’un de ces gros bonnets et faite sa pénitente ; qu’ayant essayé, dans une confession, de prouver ce que la chair pourrait sur lui, sous prétexte de lui exposer ses scrupules de la manière dont son mari opérait l’oeuvre avec elle, c’était avec une vraie satisfaction qu’elle avait reconnu qu’il n’était pas insensible, ce qui l’encouragea, quoiqu’il l’eût beaucoup grondée cette fois et lui eût enjoint d’être désormais plus réservée et d’abréger pareils détails, à redoubler la seconde fois de lascivité dans sa description. « Celle-ci, plus adroite, roulait sur une infidélité commise envers son mari, en cédant enfin aux instances d’un galant dont les séductions l’avaient fait succomber. Elle s’aperçut que ce péché ne déplaisait point tant au grave personnage, dans le coeur duquel se glissait déjà, malgré lui, l’espoir d’être quelque jour aussi heureux. Il la réprimanda pourtant encore, mais avec moins de sévérité, l’appelant sa chère pénitente et l’exhortant à venir souvent au tribunal de la pénitence pour extirper ce malheureux penchant qui l’entraînait vers l’homme. Après avoir, par ces heureuses tentatives, ébranlé la vertu du ministre de Jésus-Christ, elle résout de lui porter le dernier coup. Il s’agit d’un songe voluptueux. Ce n’est plus une fornication, un simple adultère, c’est un sacrilège, un inceste spirituel, avec un prêtre, avec un religieux, avec son… ; elle n’ose achever, tant elle est effrayée de l’énormité de son crime, quoiqu’il n’ait point été �réalisé et n’ait eu lieu qu’en rêve. Pour le coup, il oublie son rôle, ou plutôt il en use dans toute son étendue : il veut savoir avec qui. Il la presse, il lui ordonne de la part de Dieu, qu’il représente, de n’avoir rien de caché. Enfin elle se rend à la volonté du Ciel… C’est avec son confesseur qu’elle croyait être couchée, c’est avec lui… Cet aveu était trop artificieusement préparé pour ne pas produire son effet. Il jette le trouble tout à la fois dans le cour et l’âme du directeur. Il en perd la tête, il balbutie, il ne sait ce qu’il dit ni ce qu’il fait ; la chair se révolte avec une impétuosité qu’il n’avait pas encore éprouvée ; il cherche machinalement à la dompter ; il s’agite, il se secoue, il tombe dans une frénésie délicieuse ; sa chair se tait mais il rougit de la victoire ; il n’a rien de plus pressé que de se débarrasser de sa pénitente par une prompte absolution et d’aller ensevelir sa honte dans sa cellule. « Celle-ci n’a rien perdu de ce qui se passait ; elle conçoit qu’il ne s’agit plus que de faire naître l’occasion d’un tête-à-tête avec lui pour compléter la séduction ; qu’il faut profiter du moment où son imagination est exaltée. Elle prétexte une maladie. On était dans la quinzaine de Pâques. Elle envoie son mari prier son confesseur de vouloir bien venir l’entendre ; il arrive en diligence, elle était au lit dans une grande propreté ; il l’interroge avec un vif intérêt sur son état. Elle n’en sait rien elle-même ; ce sont des vapeurs, c’est une mélancolie profonde, une langueur générale, ou plutôt c’est un feu secret et dévorant ; ce n’est plus un songe, c’est une réalité continue, elle est atteinte d’une passion violente qu’elle combat en vain, passion cependant d’autant plus folle que, dans le cas même où la grâce l’abandonnerait, où le démon l’emporterait, ce serait sans espoir de retour de la part de celui qui en est l’objet, personnage grave, éminent en vertu, et qui ne daignerait pas jeter les yeux sur elle. Elle se retourne en même temps, elle offre à ce témoin, qui ne perdait rien, une gorge ravissante et qu’elle a, en effet, assez belle ; puis, le regardant avec tendresse, elle continue : “Oui, vous voyez en moi, mon père, la plus coupable des pécheresses ; c’est au tribunal de la pénitence même, c’est en y déposant mes iniquités que je me couvrais de nouvelles, que je puisais un amour sacrilège, incestueux. Ah ! que ne puis-je quitter les habits de mon sexe, prendre un habit religieux, aller vivre auprès de lui, le servir, ne le point quitter, et repaître au moins sans cesse mes regards du plaisir de contempler sa face vénérable, car il a l’air majestueux comme vous, le regard bénin et doux, la voix onctueuse et touchante ; je crois le voir et l’entendre… Malheureuse ! qu’ai-je dit ? Hélas ! vous ne lui ressemblez que trop bien, sans doute, vous seriez inexorable comme lui…” « La déclaration de Phèdre n’était pas plus directe ni plus pressante ; celle-ci fut plus heureuse… “Tu l’emportes, ma Richard, s’écrie le saint homme ; tu triomphes de cinquante ans d’austérité et de vertu… Tu me damnes ; mais quoi ! n’éprouvé-je pas depuis que je te connais des maux au-dessus de ceux qu’on ressent en enfer ? Ne peux-tu pas me faire goûter des plaisirs au-dessus des béatitudes du paradis ? Ou plutôt n’est-ce pas l’Être suprême qui manifeste ici sa volonté ? N’est-ce pas lui qui nous a donné cette sympathie mutuelle qui nous est venue sans nous, que nous avons en vain combattue, et supérieure à tous nos efforts ? Sans doute il ne nous punira pas de son propre ouvrage. C’est lui qui parle ; ses voies sont impénétrables, livrons-nous à son inspiration. Reçois-moi dans tes bras, que je te rende et la santé et la vie, use de ce remède sans remords. Va, le scandale est le seul mal de ces sortes d’unions ; qu’un voile impénétrable dérobe la nôtre aux profanes et jaloux. �« À ces mots, il se rue sur elle avec une fureur indicible. Elle lui rend justice, elle croit avoir son pucelage : il semblait absolument neuf au commerce des femmes et n’en avait la théorie que par ce qu’il en avait appris en confession ou dans les casuistes. Elle fut obligée de le mettre dans la route du bonheur, mais aussi quand il y fut, quelle extase, quel ravissement Il avait cinquante ans de moins ; il réitéra plusieurs fois dans la même journée ; le lendemain, le surlendemain, il la confessa encore… « Ce commerce durait depuis près d’un mois et son talent ne décroissait point ; elle ne sait s’il prenait dans ses aliments de quoi le soutenir ; c’est très vraisemblable. « Quoi qu’il en soit, cela ne pouvait durer. Une fièvre inflammatoire s’empara de ce vieillard et il succomba en peu de jours. Elle devint en même temps veuve de deux manières ; son mari, qui était ivrogne, se cassa la tête en revenant de la guinguette et la débarrassa de lui ; mais le saint homme lui manquait, il avait de bons bénéfices et elle en aurait pu tirer parti. Elle n’en eut pas le temps. Elle était de nouveau intriguée sur quel autre confesseur jeter son plomb pour le remplacer, lorsque la Providence vint à son secours. « Un jour, elle voit entrer dans sa chambre un confrère du défunt, un “grand chapeau”, c’est-àdire un béat dans toute la force du terme, qui était chargé des consciences et aumônes de la plupart des dévotes de haut parage du quartier. Elle le connaissait de vue, elle lui avait même parlé quelquefois par occasion, mais il lui avait toujours déplu par son extérieur. C’était un échalas, maigre, sans contenance, d’une figure blême, hâve, pénitente, qui la repoussait. Il était l’ami du défunt ; il avait reçu ses derniers soupirs et ses remords en confession, ce qui lui avait donné une connaissance détaillée de son intrigue avec Madame Richard, et fait naître le désir d’en tirer parti ; mais, afin de ne pas se compromettre et de sonder avant le terrain à son aise, il avait pris une tournure très honnête. Il lui forge une histoire, ainsi qu’il lui a depuis avoué : il suppose que son confrère a fait un testament par lequel il laisse tout son bien à la maison, mais à la charge de quelques legs particuliers, entre autres de vingt-cinq louis en faveur de Madame Richard, pour raccommodage de ses collets, surplis, et, en même temps, le cafard étale un rouleau d’or sur la table. L’effroi qu’il lui avait inspiré par sa présence se calme à cet aspect ; bientôt ils entrent en pourparlers, ils s’arrangent et le défunt est oublié. Les aumônes des duchesses pleuvent en abondance chez la loueuse de chaises, qui s’arrondit à merveille. « La maison des Missions étrangères — dont tes chefs, répandus chez les grands seigneurs du faubourg Saint-Germain, ne laissaient pas que d’avoir un certain crédit par les femmes sous leur direction et par leurs entours — est sujette à une circulation continuelle de prédicateurs, d’écrivains ecclésiastiques, de jeunes abbés de condition, de gros bénéficiers, d’évêques. L’hypocrite connaît beaucoup de ces derniers ; c’est un intrigant adroit qui, dans sa sphère obscure, ne pouvant jouer un rôle par lui-même, a l’amour-propre de se rendre au moins nécessaire à ces messieurs. Il leur procure au besoin des sermons, des mandements, des grands-vicaires des bénéfices, et même des filles quand il les connaît à fond et en est bien sûr. C’est Madame Richard qui a ce département ; elle me dit qu’elle serait peut-être bientôt chargée de pourvoir de maîtresse en règle un prélat ; qu’elle avait jeté les yeux sur moi, mais qu’auparavant il fallait connaître mon savoir-faire ou me donner des instructions ; que d’ailleurs, elle était surchargée de fatigue depuis la perte d’une élève que lui avait enlevée un �jeune égrillard, et qu’elle avait besoin que je la secondasse jusqu’à ce que je fusse mieux placée. « Entrant alors dans une petite dissertation sur notre état, dont les principes solides et les vues fines ne m’ont point échappé, elle me dit : “Ne croyez pas qu’il faille traiter notre métier avec les dévots comme avec les gens du monde. À l’exception des vieillards et des libertins trop usés, il faut infiniment plus d’art et de talent auprès des premiers qu’auprès de ceux-ci, chez qui la passion — ou le goût, au moins — précède pour l’ordinaire la jouissance, la rend plus délicieuse et en fait presque tous les frais. Il n’en est pas de même d’un cafard, paillard honteux, à qui chaque personne du sexe offerte successivement à ses regards plaît tour à tour, parce qu’il n’en est aucune qui n’éveille ses sens. La circonstance seule détermine ses approches, mais ce n’est qu’en couchant avec lui qu’une courtisane experte peut lui faire naître le désir d’y coucher encore, se l’attacher et le fixer. Il faut, pendant les courts moments qu’elle le possède, qu’elle enflamme en lui l’imagination pour les longs intervalles de l’absence et que, toujours présente devant lui par le souvenir des plaisirs qu’elle lui a fait goûter, il en appelle de nouveaux et désespère d’en rencontrer. Au contraire, dans la société, une femme qui a rendu un cavalier amoureux d’elle, qui peut ne le pas quitter, le voir sans cesse, a mille moyens de soutenir et perpétuer la séduction, soit en prenant un ascendant impérieux sur son esclave, qui lui ôte toute faculté, toute volonté, soit en l’écartant adroitement des lieux ou des objets qui pourraient le faire changer, soit en lui procurant des jouissances étrangères qui l’occupent et le distraient, jusqu’à ce que l’appétit charnel le rappelle véritablement dans son sein. Observons en outre que les dévots, les prêtres, les cénobites, les princes de l’Église, travaillés du démon de la chair, sont plus tôt vieillis et épuisés que les gens du monde, ce qu’on attribue à leurs macérations, et ce qui est la suite du fréquent usage de l’onanisme auquel ils sont sujets, faute de femmes ou crainte de se compromettre. Cet exercice solitaire, par la facilité de s’y livrer, tourne bientôt en habitude ; il devient un besoin, mais au grand détriment de l’individu, puisqu’un seul acte lui cause plus de déperdition de substance que plusieurs jouissances partagées. Aussi l’onaniste transporté dans les bras d’une femme est-il fort difficile à amuser. Accoutumé à toutes les graduations, toutes les nuances du plaisir, qu’il diversifie, file, suspend ou précipite à son gré, il lui faut une prêtresse s’oubliant elle-même, se modifiant comme sa victime ; il faut qu’elle étudie et devine, pour ainsi dire, chaque perception voluptueuse de son âme, qu’elle suive la lubricité de ses mouvements, feigne d’en recevoir l’extase qu’elle lui procure et de se sacrifier avec lui. Cet art, si raffiné chez les anciens, à ce que j’ai appris d’un savant clerc, membre de l’Académie des Belles-Lettres, auquel j’ai eu affaire, et perdu, ou du moins dégradé durant les temps d’ignorance et de barbarie, devient en vogue plus que jamais dans ce siècle de lumière et de philosophie. Non moins de quarante mille impures l’exercent dans la capitale. Mais, parmi ce nombre, il en est peu qui se distinguent ; depuis un demi-siècle, on n’en compte que quatre parvenues à une certaine célébrité : la Florence et la Pâris, qui, mortes depuis plusieurs années, vivent encore par leur renommée, et la Gourdan et la Brisson, qui professent aujourd’hui cet art avec beaucoup d’éclat, qui voient passer successivement chez elles presque tout Paris, depuis le courtaud de boutique jusqu’au prince du sang, et depuis le frère quêteur des capucins jusqu’à l’éminence la plus circonspecte. La manuélisation, aidée ou réciproque, est surtout à l’usage des personnages graves que vous verrez ici ; obligés d’envelopper leurs faiblesses du plus profond mystère, ils craignaient qu’un enfant maladroitement jeté en moule, ou quelque �maladie honteuse dont les symptômes ne peuvent guère se cacher ne les décelassent. Cette dernière considération détermine à user de la même recette beaucoup de séculiers, persuadés que le mal syphilitique ne se gagne que par le contact vénéneux des parties, organes de la génération. Le cours de tribaderie que vous avez fait, ma chère Sapho, vous a sans doute rendue très propre à l’autre exercice lorsque vous en aurez reçu les documents ; car vous ne pouvez en avoir acquis beaucoup avec un jeune amant fougueux ne recherchant qu’une jouissance rapide, toujours ardent à la conclusion parce qu’il était toujours prêt à recommencer. Vous aurez affaire ici à des hommes d’un âge mûr, chez qui le grand feu du tempérament se trouve amorti, et l’imagination doit suppléer aux facultés. Il faut d’abord vous apprendre la langue du métier, dont l’usage nous est indispensable et de la plus grande importance ; le terme propre placé à propos produit souvent plus d’effet, frappe, émeut, aiguillonne plus vivement les sens que l’image galante qu’y substitue par une longue circonlocution une belle parleuse. Je vous donnerai ensuite la définition de chaque mot que vous n’entendez pas, et enfin je vous indiquerai l’application de diverses pratiques de notre état.” » Ici, Milord, l’historienne nous fit l’énumération d’un dictionnaire de mots absolument nouveaux pour moi. Ils étaient accompagnés de commentaires si obscènes que je les supprime en entier, de désespoir de pouvoir vous les rendre supportables. Tous ces détails peuvent être excellents dans la chaleur de la débauche, mais deviennent insipides et dégoûtants dans le sang-froid de la narration. Je passe à la péroraison de la harangue de Madame Richard. « “Au reste, une légère pratique vous rendra bientôt plus habile que le plus long catéchisme. Il en est de notre métier comme de certains jeux de cartes, dont il faut savoir les règles générales, mais auxquelles on déroge souvent, au reversi, au whist, au trésette. C’est sur le tapis qu’on apprend ce qu’il faut faire : la manière de jouer des adversaires détermine celle dont on doit user. Il en est de même du putanisme (car pourquoi rougir de nommer une profession qu’on ne rougit pas d’exercer ?) c’est l’âge, le caractère, le goût d’un amant qui doivent décider de la nature du plaisir à lui procurer. Il faut être très complaisante avec certains hommes ; d’autres, pour entrer en humeur, exigent de l’impétuosité, de l’emportement, de la fureur ; il en est avec qui l’on doit affecter de la réserve, de la pruderie ; ceux-là veulent du tendre et se plaisent à filer du sentiment ; ceux-ci aiment qu’une pute se montre telle qu’elle est et fasse son métier franchement. » La fin de ce discours fut regardée comme un point de repos où Monsieur Clos fit servir. On remit la conclusion de l’histoire après souper, mais le repas fut si gai, Mademoiselle Sapho si agaçante, que plusieurs convives se trouvèrent plus pressés d’avoir un tête-à-tête avec elle que d’entendre le reste. Pour satisfaire tout le monde, notre amphitryon convint qu’on se rassemblerait une troisième fois. Je m’arrachai non sans peine à cette société d’aimables libertins, de crainte des contacts vénéneux dont Mademoiselle Sapho m’avait réveillé l’idée, et j’allai me coucher, dussé-je n’éprouver que l’illusion mensongère d’un rêve ! Au reste, Milord, me voilà embarqué malgré moi dans un roman que je n’imaginais pas devoir être si long de la part d’une aussi jeune personne. Heureusement, il ne vous déplaît pas ; il vous pique par sa singularité, vous amuse par ses détails, et votre philosophie même sait en �tirer parti. Vous y comparez la corruption de la Babylone française avec celle de la Babylone anglaise, et vous trouvez que celle-ci surpasse la nôtre en raison de l’hypocrisie religieuse que nécessite, ici, le célibat chez cette multitude de moines, de prêtres, d’abbés, d’évêques, qui ne peuvent, comme notre clergé, dans le sein d’un chaste hymen, payer à la nature le tribut que tout homme lui doit. Faites lire à ceux de votre connaissance ces aventures, et qu’ils bénissent leur sort et le protestantisme.

Lettre troisième Paris, ce 11 février 1779.

Il faut terminer, Milord, les aventures de Mademoiselle Sapho, dont la longueur m’effrayait pour vous, et dont, au contraire, vous désirez la continuation : elle viendra sans doute, car cette jolie personne n’est pas à son terme. Mais à seize ans, c’est déjà beaucoup d’avoir fourni presque la matière d’un volume ; si elle y allait toujours de même train, les romans de Calprenède [1] ne seraient rien auprès. Elle entre en scène, écoutez-la : « Après son instruction, Madame Richard ajouta : “Ce qui doit vous donner quelque confiance en mes discours, ou plutôt vous convaincre de l’excellence de mes préceptes, c’est ce que vous me voyez : assurément, je ne suis rien moins que jeune ; mon embonpoint seulement empêche mes rides de paraître et en cache quelques-unes ; je n’ai jamais été jolie ; j’ai le front gravé de petite vérole, je n’ai nulle noblesse dans la figure ni dans la taille ; j’ai la jambe grosse, le bras et la main mal ; je n’ai pour moi que trois choses : la gorge encore assez ferme, une bouche assez bien meublée et des yeux très luxurieux. Je ne pourrais rentrer d’aucune manière en parallèle avec vous, j’aurais l’air de votre mère, et, cependant, de la plupart de ceux qui viennent ici — surtout des gens mûrs ayant, ce semble, plus besoin que d’autres d’être excités par les grâces de la figure et par la fraîcheur de la jeunesse —, il en est peu qui ne me préférassent. Dès ce soir, si vous voulez, vous en aurez l’expérience. « En effet, sur la brune, on frappe à la porte, j’y cours, j’ouvre, j’aperçois un vieux cafard ; d’abord déconcerté à ma vue, il baisse les yeux et, d’un ton bénin, me demande si Madame Richard y est ; sur ma réponse, il entre et, suivant le mot du guet, il parle de ses collets, de ses surplis, de ses aubes. Madame Richard l’ayant rassuré, nous nous asseyons et il cause. Bientôt il lui dit à l’oreille que je ne lui conviens pas. Elle me fait signe et je sors, ou plutôt, suivant notre convention, je fais semblant de sortir et me glisse dans un petit cabinet d’où je pouvais voir tout leur manège et prendre une leçon dont les postures de l’Arétin ne donnent pas une idée. « Le béat me croyait partie ; j’entends qu’il confirme à Madame Richard ce que le geste de celle-ci m’avait indiqué : c’est que je ne lui inspire rien ; c’est qu’il la préfère à toutes les beautés les plus ravissantes parce qu’elle seule a le talent de le ranimer, de lui faire sentir son existence, de le rendre encore homme. Il s’exprimait dans d’autres termes que ceux-ci. Imaginez-vous le langage du libertin de corps de garde le plus déterminé ! Quel contraste avec l’air hypocrite sous lequel il s’était présenté ! Cependant, sa divinité — non moins riche en expressions sonores, qu’elle articule d’un ton ferme et véhément —, après l’avoir excité par ce �préambule auquel elle mêlait les premières embrassades, les caresses préliminaires, lui ordonne de se déshabiller. Elle se met nue en même temps, puis ouvre une armoire d’où elle tire une double cuirasse de crins parsemée en dedans d’une infinité de petites pointes de fer arrondies par le bout ; elle le revêt sur la poitrine et sur le dos de cet instrument de pénitence converti en instrument de luxure. Elle en attache les deux parties de chaque côté par des cordons du même tissu, puis elle adapte à celle qui couvre l’estomac une chaîne de fer, qu’elle passe sous les testicules, qui se trouvent soutenus par une espèce de bourse occupant le milieu de la chaîne. Cette bourse est de crin encore, mais à claire-voie, de manière à ne point empêcher les attouchements de la main sur ces sources du plaisir ; quant à la chaîne, elle vient se rattacher de l’autre part ; enfin, elle lui met à chaque poignet un bracelet du même genre que la cuirasse. Je ne connaissais point cet appareil, et je n’en aurais jamais soupçonné l’effet. Je n’en pus douter quand je vis ce prêtre paillard ainsi armé entrer en érection, quoique faiblement. Alors Madame Richard prend des verges et, le flagellant d’importance sur les cuisses, sur les fesses et sur les reins, lui fait faire plusieurs fois le tour de la chambre. À chaque pas qu’il fait, son sang, agité par les frottements de sa cuirasse, se porte aux parties de la génération et le dispose à l’oeuvre de la chair. Cependant, il n’en a point encore assez, et, comme sour Félicité et soeur Rachel, ces fameuses convulsionnaires qui, lorsqu’on les assommait de coups de bûche, n’en avaient jamais trop, il en demande encore davantage et palpe avec transport, dans sa lubricité, tout ce que lui présente la vaste corpulence de Madame Richard. Celle-ci, par ce puissant exercice, après avoir suffisamment aiguillonné la chair chez le ressuscité qui commence, du moins, à donner signe de vie, se couche sur son lit avec lui, du bout des doigts lui titille légèrement les tétons, dont les boutons passaient à travers les oeillères pratiquées exprès dans la cuirasse, elle y porte ensuite l’extrémité de la langue avec un prurit infiniment plus voluptueux. Il n’est point d’engourdissement qui tienne à de semblables caresses, et, sans toucher aux parties de la génération, ce qu’on évite avec le plus grand soin, elles prennent enfin une telle vigueur, un désir si violent du coït, qu’il faut y satisfaire ou y suppléer en provoquant la nature par les frottements différents suivant le genre de plaisir que cherche le miché [2]. Celui-ci aimait la jouissance complète, mais il était jaloux de la réciprocité ; il voulait connaître par lui-même s’il avait le bonheur d’exciter quelque émotion ; il fallait que Madame Richard, accoutumée à cette fantaisie, jouât la comédie, qu’elle poussât des soupirs, l’interpellât par des exclamations amoureuses, en un mot parût appéter aussi ardemment que lui. C’était un corps vivant accouplé à un cadavre. N’importe, elle se contrefaisait à merveille, et parut s’épancher en même temps avec une luxure incroyable — et qu’elle était bien éloignée d’éprouver. (Nous en rîmes bien quand nous nous retrouvâmes seules ensemble.) Au surplus, à bon entendeur il ne faut que demi-mot : cette leçon m’en valut cent, et mon institutrice eut bientôt lieu de connaître mon savoir-faire et d’en être surprise. « Parfaitement convaincue que je ne pourrais que lui faire honneur, Madame Richard n’hésite point à me montrer au prélat auquel elle me destinait. Bien plus, ce qui est fort rare en pareil cas, très persuadée que la jouissance ne contribuera qu’à m’attacher davantage Sa Grandeur, elle lui propose un essai. Il en est si content, si enchanté, qu’il se détermine à m’entretenir. Il ne se flattait pas de trouver dans le même objet tant de jeunesse et de charmes — c’est vous, Messieurs, qui, par vos éloges, m’autorisez à me louer ainsi moi-même ! —, réunis à des talents aussi consommés dans l’art des voluptés. Il donne un gros pot-de-vin à �l’entremetteuse, il s’empare de moi et me met sous clef. Le terme n’est pas trop fort ; il était jaloux comme un tigre. Il me logea dans une petite maison du faubourg SaintMarceau, qui était une miniature, extrêmement bien meublée, mais tout à fait écartée, uniquement entourée de jardins et de couvents. Il remplissait par là son double objet : et de me soustraire au commerce et aux regards, pour ainsi dire, de tous les humains, et se ménager la facilité de s’introduire chez moi sans scandale et sans bruit, à telle heure et comme bon lui semblerait. En outre, il ne voulait point que j’eusse auprès de ma personne de domestique, mâle surtout. Une coiffeuse à mes ordres tous les matins ajustait mes cheveux et me servait de femme de chambre. Une vieille venait faire mon ménage, mettre mon pot-au-feu et s’en allait l’aprèsdînée ; elle ne revenait que le soir très tard, à l’heure indiquée, lorsque Monseigneur ne couchait pas avec moi, parce que je lui avais déclaré que j’aurais trop peur, que je ne pouvais ainsi passer la nuit toute seule dans une maison. « Je me trouvais donc dans une captivité infiniment plus gênante que celle où m’avait tenue Madame de Furiel, et je doute que j’eusse pu supporter longtemps cette solitude. Un incident très extraordinaire — car je suis née, ce semble, pour les événements bizarres — vint encore renverser ce commencement de nouvelle fortune. « Monseigneur, par son hypocrisie et sa haute naissance parvenu de bonne heure à l’épiscopat, dès qu’il avait été sur le siège, s’était laissé aller à la fougue de son tempérament. Il avait choisi des grands-vicaires, jeunes, égrillards comme lui, de son goût, et moins destinés à le seconder dans la régie de son diocèse que dans son libertinage. S’occupant peu de convertir, ils ne cherchaient, au contraire, qu’à pervertir les personnes du sexe qu’ils en jugeaient dignes. Ils dépucelaient les filles, débauchaient les femmes. Ils étaient le fléau des mères et des époux. Ils répandaient la terreur dans tout le canton. Ce train de vie dura aussi longtemps que Monseigneur resta sur ce siège. Nommé, depuis, à une autre prélature, blasé sur les plaisirs de l’amour et usé de débauches, il a profité de cette circonstance pour changer de vie. L’ambition s’est éveillée chez lui : il brigue aujourd’hui les plus hautes dignités de son ordre — même la pourpre. En conséquence, il s’est réformé. Il affiche plus de régularité et n’a sourdement qu’une simple maîtresse afin de satisfaire aux besoins de la nature quand ils renaissent encore. Je vous rends sa propre confession, et voilà ce qui l’avait engagé à solliciter l’entremise de Madame Richard, et à m’entretenir. « Quatre de ces grands-vicaires, qui étaient à Paris, confondus de ce changement, ne pouvaient se le persuader ; ils ne le croyaient point véritablement et avaient soupçon de quelque mystère. Afin de s’en éclaircir, ils résolurent d’épier Monseigneur séparément, chacun de son côté, de suivre ses allures et de découvrir ce qui en était. Ils convinrent que le premier qui saurait quelque chose en instruirait les autres. L’un d’eux connaissait un exempt de police : avec de l’argent, on fait tout ce qu’on veut ; il en eut bientôt les mouches à ses ordres, qui éventèrent ma retraite et lui contèrent mon histoire entière. Alors il rassembla ses confrères étonnés de son intelligence et de sa finesse. Ils furent enchantés de la justesse de leurs conjectures. Mais, pour punir Monseigneur de sa dissimulation, ils arrêtèrent qu’il fallait lui souffler sa maîtresse, ou du moins partager sa couche. Quel serait ce fortuné mortel ? On ne peut désirer ce qu’on ne connaît pas ; il fallait commencer par s’introduire auprès de la belle, par reconnaître si elle méritait les éloges qu’on en faisait ; ensuite, chacun, suivant que le coeur l’inspirerait, pousserait sa pointe auprès d’elle. �« Ces lévites, souvent déserteurs du service des autels pour celui des femmes, accoutumés à courir les bonnes fortunes, à hanter les mauvais lieux, se respectaient cependant assez pour ne pas compromettre leur robe. Ils se déguisaient alors en cavaliers. Ils prennent ce travestissement d’autant plus nécessaire en cette occasion que, dans le cas où ils ne réussiraient pas, ils ne craignaient rien de mon indiscrétion auprès de leur évêque, dépaysé par un tel costume. Ils se rendent en carrosse à ma porte un jour qu’ils savaient Monseigneur à Versailles et étaient bien sûrs qu’il n’en reviendrait pas de sitôt. Je suis effrayée de leur descente : quatre plumets, dont je ne connaissais aucun, m’intimident ; je crains qu’ils ne veulent faire tapage et je suis forcée de leur faire beaucoup d’honnêteté et d’accueil. Je suis bientôt rassurée ; mais ils m’embarrassent bien autrement quand ils m’apprennent toute mon histoire, et surtout quel est mon entreteneur. Je tombe de mon haut, je suis confondue. Bientôt la conversation prend une tournure gaie et plaisante ; ils me proposent de remplacer Monseigneur, dont ils connaissent l’insuffisance, et m’offrent le choix entre eux. Je les aurais volontiers pris au mot, et tous les quatre sur-le-champ, mais il fallait me contenir vis-à-vis de pareils étrangers. Je n’en résolus pas moins de satisfaire ma fantaisie, mais de m’y prendre plus adroitement. Tandis que nous rions, que nous folâtrons ensemble, je les tire successivement à l’écart et leur donne à chacun un rendez-vous séparé ; je les prie en même temps de me garder le secret, même vis-à-vis de leurs camarades. Je comptais plus sur leur amour-propre que sur ma défense, du moins jusqu’au moment où ils auraient joui ; et cela me suffisait. En effet, chacun désirant mettre à fin son aventure avant de s’en vanter, rit intérieurement de la duperie des autres et, en s’en allant, se récrie sur mon honnêteté, à laquelle il ne s’attendait pas. Il me cite comme un dragon de vertu dont il n’est pas possible d’approcher, comme un phénomène unique entre les courtisanes. « Afin de mieux juger des talents rapprochés et comparés de ces galants entre lesquels il s’agissait d’élire un coadjuteur à Monseigneur, je leur avais assigné rendez-vous pour la même soirée, chacun à une heure de distance l’un de l’autre. Le premier devait venir à sept heures, le second à huit heures, le troisième à neuf et le dernier à dix. Le prélat, qui soupait régulièrement à l’archevêché, ne pouvait jamais me surprendre avant onze heures ; je ne doutais pas qu’au moins pour cette fois on ne fût exact à l’assignation précise, et je restai parfaitement tranquille. « En effet, à sept heures sonnantes, arrive le premier. C’était un blondin d’une fort jolie figure, d’un ton mielleux, d’une conversation séduisante ; il était très caressant et s’arrêtait longtemps aux préliminaires et, ne pouvant répéter le plaisir, le filait de son mieux. Il avait à peine fini lorsqu’on sonna. Ce cas était prévu, je l’avais même préféré pour éviter l’inconvénient plus grand que ces camarades se rencontrassent et se reconnussent. Je cachai celui qui était expédié dans une garde-robe dont une petite porte donnait dans mon antichambre, et lui indiquai comment, en se couchant derrière un paravent placé exprès, il pouvait facilement gagner l’escalier. J’ouvre ensuite et, faisant signe à celui que j’introduis de garder le silence, je le mène dans mon appartement ; là, je lui rends compte, à voix basse, de la raison de ce mystère, que je fonde sur l’appréhension qu’il n’ait été aperçu de quelque espion de Monseigneur et suivi dans l’escalier ; je ressors comme pour vérifier ce soupçon — mon objet était de favoriser l’évasion du précurseur, en cas qu’il ne fût pas encore parti dans ce moment. J’entends la porte se refermer, je ne doute plus de son départ et je rentre. Point du tout : le curieux impertinent avait bien poussé la porte, mais du dedans, et il était revenu dans �sa cachette afin d’observer les manoeuvres du prélat en posture et de s’en amuser. Sa curiosité redouble en levant le coin du rideau d’une porte vitrée, lorsqu’au lieu d’un évêque il voit un cavalier ; bientôt il reconnaît la voix de son camarade, et n’a garde de quitter en un aussi bel instant. « Celui-ci était un brun, assez laid mais bien bâti, vigoureusement corsé, tout muscles, tout nerfs, dans la force de l’âge, et pressé d’aller au fait parce qu’il se sentait en état de recommencer. Il double, il triple, il quadruple ma jouissance ; il y serait encore si je n’avais eu la prudence de l’arrêter, non sans lui promettre incessamment un autre rendez-vous. C’était bien mon projet de lui tenir parole, j’y étais intéressée autant et plus que lui, si les circonstances n’eussent dérangé notre liaison et ne m’eussent privée d’un de ces hercules rares aujourd’hui et qu’on ne rencontre plus guère que dans l’Église. Quoi qu’il en soit, il fallut nous séparer à l’heure indiquée, c’est-à-dire à neuf heures, lorsque le troisième se présenta. Mêmes précautions pour cacher le second galant, le soustraire aux regards du jaloux et lui ménager, ainsi qu’au premier, le moyen de s’en aller sans éclat — avec la différence qu’il fut bien surpris de trouver dans le cabinet un rival qui, heureusement, le rassura sur-le-champ, se fit connaître, lui apprit comment il se trouvait là, et l’engagea de rester et de voir le dénouement de tant de passades. « Par le portrait que je vous ai esquissé des deux premiers galants, vous avez pu juger combien ils différaient entre eux. Le troisième était un original d’une espèce plus particulière encore : il avait plus d’amour-propre que d’amour ; il se faisait une grande gloire de grossir la liste de ses conquêtes. Il la portait toujours avec lui ; il me la montra, j’y lus des noms de femmes de qualité, de financières, de bourgeoises. Il m’assura qu’il était blasé sur ces sortes de bonnes fortunes, qu’il ne se souciait plus de femmes prétendues honnêtes, que la plupart, sans tempérament, n’ayant un amant que par imitation, par mode, par air, étaient des jouissances fort insipides, qu’il fallait en revenir aux putes… Par cet aveu flatteur, il piquait mon émulation ; je déployai à son égard toutes les ressources de l’art que m’avait appris mon institutrice, et il convint que je savais amuser à merveille, exercice assez maussade pour moi. Mais il était généreux, et je me fis un devoir de le satisfaire, sauf à ne pas y revenir. Maltraité plusieurs fois de mes semblables pour avoir été trop loyal, ce libertin était obligé d’user de toutes sortes de stratagèmes et de s’en tenir à l’image du plaisir, de peur que la réalité ne lui en fit recueillir encore les fruits amers et cuisants. D’ailleurs, d’un génie caustique et présomptueux, le reste de notre conversation se passa à s’égayer sur ses camarades, qu’il croyait ses dupes. Il ignorait que deux l’écoutaient et que, lorsqu’il riait à leurs dépens, ils prenaient, à plus juste titre, leur revanche. Il fut bien sot quand la venue du dernier m’obligea de le congédier de la même manière qu’eux et qu’il les rencontra nez à nez. La curiosité l’emporta sur le ressentiment, et tous trois se tapirent ensemble, ne doutant plus que ce quatrième ne fût leur confrère. « En fait de disputes métaphysiques, morales, physiques même, autant de têtes, autant d’avis. On en pourrait dire de même en amour : autant d’athlètes, autant de caprices divers. Le dernier, que j’avais réservé pour la fin comme celui sur lequel je comptais le plus, était un Provençal qui avait le goût de cette nation fort désagréable au sexe. Il l’avait contracté dès le collège, s’y était fortifié au séminaire et ne l’avait pas perdu au milieu des orgies féminines. Je l’avais fort bien jugé il avait tout l’extérieur d’un satyre, et c’était un monstre en réalité. J’en attendais des prodiges. Après avoir beaucoup tourné autour de moi, il me fit sa déclaration �d’une espèce vraiment galante et dit que, depuis la Vénus aux belles fesses [3], on n’avait certainement rien vu de si divin. Je compris et lui reprochai la dépravation de son goût ; il se justifia par un axiome reçu généralement dans tous les lieux de débauche : que tout est le vase légitime dans une femme [4]. À l’appui de ce propos de libertin, il me protesta très sérieusement qu’il pourrait ajouter des décisions de casuistes recommandables [5]. Il me parut plaisant qu’un militaire citât de pareilles autorités, et à qui ? Je me récriai ensuite sur l’énormité de l’introducteur, qui me causerait des douleurs effroyables ; il me rassura par un proverbe provençal qu’avec de la salive et de la patience on venait à bout de tout. Alors la curiosité me prit ; je voulus éprouver si l’agent, dans un pareil exercice, recueillait en effet beaucoup de plaisir, s’il refluait dans le voisinage et si la patiente ne pourrait goûter quelqu’un. Il s’y prit en homme intelligent et qui n’était pas à son coup d’essai ; il nageait dans les délices, il était ravi. Il s’extasiait, se pâmait, et moi je n’éprouvai que des désirs, des irritations vaines ; je voulais m’en débarrasser ; mes efforts ne servaient qu’à lui donner plus de pied. Cet amant insatiable, collé près de moi, ne désemparant point de sa place, répétait ses sacrifices presque coup sur coup… À la fin, je saisis un moment de relâche et m’en débarrassai en le qualifiant de l’épithète qui lui convenait, en maudissant l’abus qu’il faisait de ses talents, en protestant bien que ma porte lui serait toujours close. « Nos débats duraient encore lorsque Monseigneur vint fermer la marche de cette journée. Je suis obligée de traiter ce vilain avec les mêmes égards que j’aurais eus pour le greluchon le plus favorisé. Je n’avais pas eu le loisir de me rajuster ; il me sert de valet de chambre et, quand le désordre où il m’a mise est un peu réparé, je lui indique sa marche pour sortir et cours au-devant du prélat. Un entreteneur n’est pas fait pour attendre ; celui-ci avait pris de l’humeur ; son caractère ombrageux se manifeste par une querelle violente. Les femmes, quand elles ont tort, n’en crient généralement que plus haut, c’est ce que je fais, et si fort que je l’oblige à baisser le ton. Il veut me caresser, je le repousse et me plains à mon tour de l’esclavage où il me tient. Je lui dis qu’il ne connaît point mon sexe, qu’il devrait savoir que les obstacles ne sont propres qu’à l’irriter et qu’il n’est grille ni verrous qui résistent aux désirs d’une femme amoureuse. J’ajoute : “Quoique vous me teniez en charte privée, si je m’étais mise dans la tête de vous cocufier, vous le seriez quatre fois pour une en un jour…” Cette saillie articulée d’un ton ferme, élevé et de colère, qui se trouvait si juste en ce moment, entendue des hommes du cabinet, leur donna une envie de rire si violente qu’ils ne purent y tenir et éclatèrent. Quel fut mon étonnement et quelle fut la frayeur du prélat ! Il s’imagine que c’est un complot formé contre lui, que ce sont des coupe-jarrets apostés pour le voler ; il perd la tête et veut s’enfuir. Moi je reste immobile un moment puis, une lumière à la main, vais visiter le cabinet ; je n’y vois personne, mais la coulisse qui rendait dans l’antichambre ouverte. Je suis la trace des perfides et trouve un spectacle formant la caricature la plus grotesque : Monseigneur et ses grands-vicaires se rencontrent en même temps à la porte ; lui se persuade de plus en plus du mauvais dessein qu’on a, qu’on veut l’arrêter : il se jette à genoux aux pieds des assassins prétendus, offre sa bourse et demande grâce pour sa vie. Ceuxci le relèvent en riant de plus belle ; ils lui disent que c’est à eux à prendre cette posture, qu’ils sont ses serviteurs les plus zélés et les plus respectueux ; ils le prient de leur pardonner cette espièglerie dont il leur a donné l’exemple et daigné quelquefois être complice, qui devient au surplus très heureuse puisqu’elle sert à lui dessiller les yeux, à lui faire découvrir la fausseté d’une femme qu’il comble de biens, qui se joue de lui et le trompe aussi vilainement. J’arrive à �ce moment au milieu d’eux et, d’après leur conversation, découvre un mystère dont je ne pouvais me douter ; je reconnais tous les masques qui me peignent si bien. Monseigneur, un peu revenu de sa terreur, à l’aide de la bougie, malgré leur travestissement dont il avait été plusieurs fois le témoin, voit enfin à qui il a affaire. Il me comble, m’accable de reproches, d’invectives, d’horreurs ; les autres les répètent en choeur. Investie de cette prêtraille, je ne sais que devenir et que répondre. Je m’aperçois que la porte était dégagée, je m’y précipite et gagne la rue, je cours devant moi sans savoir où je vais ; je monte dans le premier fiacre que je rencontre et me fais conduire chez Madame Gourdan, car je la regardais toujours comme mon refuge dans ma détresse. Elle me reconnaît ; elle m’accueille et me fait conter mon histoire ; elle me dit qu’il ne faut pas jeter ainsi le manche après la cognée ; que je dois dès le lendemain matin retourner à ma maison. « J’arrive et vois un écriteau qui porte : Maison à louer présentement. J’entre et je ne trouve que les quatre murailles et ma femme de ménage qui me dit qu’elle a ordre de rester là tout le jour pour montrer les lieux ; que, dès le grand matin, on avait payé le propriétaire, et qu’un tapissier était venu enlever les meubles comme lui appartenant. Je retournai instruire maman de cette vilenie du prélat. Elle me fait lui écrire et me dicte une lettre de bonne encre, à laquelle, afin de ne pas se compromettre, il ne répond point. Mais il m’envoie mon ancienne ménagère pour me déclarer de sa part que, s’il m’arrive de me porter à l’éclat dont je le menace, il me fera enfermer à la Salpêtrière. C’est alors que Madame Gourdan, par ses protections, voulant éviter tout malheur de cette espèce, m’a fait inscrire surnuméraire à l’Opéra. Depuis, elle a mis en jeu les prélats, ses amis, qui ont négocié auprès du mien. Les pourparlers ont été longs ; il était outré. il ne voulait s’exécuter en rien, mais, lorsque ma grossesse a été certaine, on a tellement fait valoir cette circonstance qu’il m’a envoyé cent louis dont s’est emparée Madame Gourdan, sous prétexte de mon entretien, de ma pension, de mes couches futures. Du reste, nous sommes les meilleures amies du monde ; elle m’appelle son enfant ; je lui gagne beaucoup d’argent, dont elle ne me rend qu’une très petite part, mais elle m’assure que, lorsque je serai délivrée de mon fardeau, elle me procurera un bon entreteneur et me remettra une troisième fois dans le chemin de la fortune, et j’espère bien en mieux profiter. Malheur aux dupes qui tomberont dans mes filets ! » C’est par cette ingénuité que finit Mademoiselle Sapho. Ô Milord ! est-il possible, cet âge, d’étre si bonne et si perverse, si naïve et si corrompue, si aimable et si coquine ! Notes [1] Gautier de Costes, sieur de La Calprenède, auteur mort en 1663, et qui avait mis les longs romans à la mode en France. [2] J’ai conservé, Milord, ce terme de Mademoiselle Sapho, comme d’une énergie difficile, ou plutôt impossible à rendre autrement. Il exprime de la façon la plus méprisante la virilité du rôle que joue dans les mauvais lieux un homme qui n’y reçoit du plaisir qu’en proportion de l’argent qu’il donne. Les filles appellent « bon miché » celui qui paye bien, « mauvais miché » celui qui paye mal, « sot miché » celui qui n’a pas le ton ni les allures du lieu où il se trouve. �[3] La Vénus callipyge, fameuse statue que tout le monde connaît. [4] Cet apophtegme dans sa véritable énergie porte : « Tout est c.. dans une femme. » [5] Entre autres du jésuite Sanchez, De matrirnanio. �




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